SOMME THÉOLOGIQUE

SAINT THOMAS D’AQUIN

Docteur de l'Eglise

 

 

© Edition numérique :

Bibliothèque de l’édition du Cerf, 1984

Suivie du Supplementum réalisé par frère Reginald

 

Mise à disposition sur site des

œuvres complètes de saint Thomas d'Aquin

http://docteurangelique.free.fr (© 2008)

 

PRIMA PARS — DIEU, LA TRINITÉ, LA CRÉATION    15

QUESTION I — LA DOCTRINE SACRÉE. QU’EST-ELLE ? A QUOI S’ÉTEND-ELLE ?. 15

Article 1 — Une telle doctrine est-elle nécessaire ?. 15

Article 2 — La doctrine sacrée est-elle une science ?. 16

Article 3 — La doctrine sacrée est-elle une ou multiple ?. 17

Article 4 — La doctrine sacrée est-elle spéculative ou pratique ?. 17

Article 5 — La doctrine sacrée est-elle supérieure aux autres sciences ?. 18

Article 6 — Cette doctrine est-elle une sagesse ?. 19

Article 7 — Dieu est-il le sujet de cette science ?. 20

Article 8 — Cette doctrine argumente-t-elle ?. 21

Article 9 — La doctrine sacrée doit-elle user de métaphores ?. 22

Article 10 — Est-ce que la “ lettre ” de l’Écriture sainte peut revêtir plusieurs sens ?. 23

QUESTION 2 — L’EXISTENCE DE DIEU.. 25

Article 1 — L’existence de Dieu est-elle évidente par elle-même ?. 25

Article 2 — L’existence de Dieu est-elle démontrable ?. 26

Article 3 — Dieu existe-t-il ?. 27

QUESTION 3 — LA SIMPLICITÉ DE DIEU.. 29

Article 1 — Dieu est-il un corps, c’est-à-dire — y a-t-il en lui composition de parties quantitatives ?. 29

Article 2 — Y a-t-il en Dieu composition de matière et de forme ?. 31

Article 3 — Y a-t-il en Dieu composition d’essence ou de nature, et de sujet ?. 31

Article 4 — Y a-t-il en Dieu composition de l’essence et de l’existence ?. 32

Article 5 — Y a-t-il en Dieu composition de genre et de différence ?. 33

Article 6 — Y a-t-il en Dieu composition de sujet et d’accident ?. 34

Article 7 — Dieu est-il composé de quelque manière, ou absolument simple ?. 35

Article 8 — Dieu entre-t-il en composition avec les autres êtres ?. 36

QUESTION 4 — LA PERFECTION DE DIEU.. 37

Article 1 — Dieu est-il parfait ?. 37

Article 2 — Dieu est-il universellement parfait, contenant en lui les perfections de toutes choses ?. 38

Article 3 — Peut-on dire que les créatures ressemblent à Dieu ?. 39

QUESTION 5 — LA BONTÉ EN GÉNÉRAL.. 41

Article 1 — Le bon et l’étant sont-ils identiques dans la réalité ?. 41

Article 2 — Puisqu’il n’y a entre le bon et l’étant qu’une différence de raison, lequel est premier en raison ?. 42

Article 3 — Puisque l’être est premier, tout étant est-il bon ?. 43

Article 4 — Dans quel genre de cause la bonté rentre-t-elle ?. 44

Article 5 — La bonté consiste-t-elle dans le mode, l’espèce et l’ordre ?. 45

Article 6 — La division du bien en honnête, utile et délectable. 46

QUESTION 6 — LA BONTÉ DE DIEU.. 47

Article 1 — Peut-on dire de Dieu qu’il est bon ?. 47

Article 2 — Dieu est-il suprêmement bon ?. 47

Article 3 — Dieu seul est-il bon par essence ?. 48

Article 4 — Toutes choses sont-elles bonnes de la bonté divine ?. 49

QUESTION 7 — L’INFINITÉ DE DIEU.. 50

Article 1 — Dieu est-il infini ?. 50

Article 2 — Y a-t-il, en dehors de Dieu, un être qui soit infini en son essence ?. 51

Article 3 — Quelque chose peut-il être infini en étendue ?. 52

Article 4 — Peut-il y avoir dans les choses une multitude infinie ?. 53

QUESTION 8 — L’EXISTENCE DE DIEU DANS LES CHOSES. 55

Article 1 — Dieu est-il en toutes choses ?. 55

Article 2 — Dieu est-il partout ?. 56

Article 3 — Dieu est-il partout par l’essence, la puissance et la présence ?. 57

Article 4 — Être partout est-il propre à Dieu ?. 58

QUESTION 9 — L’IMMUTABILITÉ DE DIEU.. 59

Article 1 — Dieu est-il absolument immuable ?. 59

Article 2 — Être immuable est-il propre à Dieu ?. 60

QUESTION 10 — L’ÉTERNITÉ DE DIEU.. 62

Article 1 — Qu’est-ce que l’éternité ?. 62

Article 2 — Dieu est-il éternel ?. 63

Article 3 — Est-il propre à Dieu d’être éternel ?. 64

Article 4 — L’éternité diffère-t-elle du temps ?. 65

Article 5 — La différence entre l’aevum et le temps. 66

Article 6 — Y a-t-il un seul aevum, comme il y a un seul temps et une seule éternité ?. 68

QUESTION 11 — L’UNITÉ DE DIEU.. 69

Article 1 — Est-ce que “ un ” ajoute quelque chose à “ étant ” ?. 69

Article 2 — Y a-t-il opposition entre l’un et le multiple ?. 70

Article 3 — Dieu est-il un ?. 72

Article 4 — Dieu est-il le plus un de tous les étants ?. 73

QUESTION 12 — COMMENT DIEU EST CONNU PAR NOUS. 73

Article 1 — Un intellect créé peut-il voir l’essence divine ?. 74

Article 2 — L’essence de Dieu est-elle vue par l’intellect au moyen d’une espèce créée ?. 75

Article 3 — L’essence divine peut-elle être vue par les yeux du corps ?. 76

Article 4 — Une substance intellectuelle créée, par ses seules facultés naturelles, est-elle capable de voir l’essence de Dieu ?  77

Article 5 — L’intellect créé, pour voir l’essence divine, a-t-il besoin d’une lumière créée ?. 78

Article 6 — Parmi ceux qui voient l’essence de Dieu, certains la voient-ils plus parfaitement que d’autres ?. 79

Article 7 — Un intellect créé peut-il comprendre l’essence divine ?. 80

Article 8 — L’intellect créé qui voit l’essence divine connaît-il en elle toutes choses ?. 82

Article 9 — Ce que l’intellect créé connaît en Dieu, le connaît-il au moyen de certaines représentations ?. 83

Article 10 — L’intellect créé connaît-il simultanément tout ce qu’il voit en Dieu ?. 84

Article 11 — Un homme peut-il en cette vie voir l’essence de Dieu ?. 84

Article 12 — Pouvons-nous, en cette vie, connaître Dieu par la raison naturelle ?. 86

Article 13 — Au-dessus de la connaissance naturelle, y a-t-il en cette vie une connaissance de Dieu par la grâce ?  87

QUESTION 13 — LES NOMS DIVINS. 88

Article 1 — Dieu peut-il être nommé par nous ?. 88

Article 2 — Certains noms attribués à Dieu désignent-ils sa substance ?. 89

Article 3 — Certains noms sont-ils attribués à Dieu au sens propre, ou bien tous lui sont-ils attribués par métaphore ?  91

Article 4 — Les nombreux noms donnés à Dieu sont-ils synonymes ?. 92

Article 5 — Y a-t-il des noms attribués à Dieu et aux créatures, univoquement ou équivoquement ?. 93

Article 6 — Si c’est par analogie, ces noms sont-ils dits en priorité de Dieu ou des créatures ?. 94

Article 7 — Certains noms sont-ils dits de Dieu temporellement ?. 96

Article 8 — Ce nom “ Dieu ” signifie-t-il la nature de Dieu, ou son opération ?. 98

Article 9 — Ce nom “ Dieu ” est-il communicable ?. 99

Article 10 — Ce nom “ Dieu ” est-il employé de façon univoque, ou équivoque, selon qu’il signifie Dieu par nature, par participation, ou selon l’opinion ?. 101

Article 11 — Le nom “ Celui qui est ” est-il, plus que tous les autres, le nom propre de Dieu ?. 102

Article 12 — Peut-on former au sujet de Dieu des propositions affirmatives ?. 103

QUESTION 14 — LA SCIENCE DE DIEU.. 104

Article 1 — Y a-t-il science en Dieu ?. 105

Article 2 — Dieu se connaît-il lui-même ?. 106

Article 3 — La connaissance que Dieu a de lui-même est-elle compréhensive ?. 107

Article 4 — Le connaître de Dieu est-il sa substance même ?. 108

Article 5 — Dieu connaît-il les autres ?. 108

Article 6 — Dieu a-t-il une connaissance propre des réalités autres que lui ?. 110

Article 7 — La science de Dieu est-elle discursive ?. 111

Article 8 — La science de Dieu est-elle cause des choses ?. 112

Article 9 — Dieu a-t-il la connaissance des choses qui ne sont pas ?. 113

Article 10 — Dieu a-t-il la connaissance des maux ?. 114

Article 11 — Dieu connaît-il les singuliers ?. 115

Article 12 — Dieu connaît-il une infinité de choses ?. 116

Article 13 — Dieu connaît-il les futurs contingents ?. 118

Article 14 — Dieu connaît-il nos énonciations ?. 120

Article 15 — La science de Dieu est-elle soumise au changement ?. 121

Art 16 - Dieu a-t-il des choses une connaissance spéculative, ou une connaissance pratique ?. 122

QUESTION 15 — LES IDÉES. 123

Article 1 — Y a-t-il des idées en Dieu ?. 123

Article 2 — Y a-t-il plusieurs idées, ou une seule ?. 124

Article 3 — Y a-t-il des idées de toutes les choses que Dieu connaît ?. 125

QUESTION 16 — LA VÉRITÉ.. 126

Article 1 — La vérité est-elle dans la chose, ou seulement dans l’intelligence ?. 126

Article 2 — La vérité est-elle dans l’intelligence seulement quand elle compose et divise ?. 128

Article 3 — Du vrai comparé à l’étant 129

Article 4 — Du vrai comparé au bon. 130

Article 5 — Dieu est-il la vérité ?. 130

Article 6 — Toutes choses sont-elles vraies d’une seule vérité, ou de plusieurs ?. 131

Article 7 — L’éternité de la vérité. 132

Article 8 — L’immutabilité de la vérité. 133

QUESTION 17 — LA FAUSSETÉ.. 134

Article 1 — La fausseté est-elle dans les choses ?. 134

Article 2 — La fausseté est-elle dans le sens ?. 136

Article 3 — La fausseté est-elle dans l’intelligence ?. 137

Article 4 — L’opposition entre le vrai et le faux. 138

QUESTION 18 — LA VIE DE DIEU.. 139

Article 1 — A qui appartient-il de vivre ?. 139

Article 2 — Qu’est-ce que la vie ?. 140

Article 3 — La vie convient-elle à Dieu ?. 141

Article 4 — Toutes choses sont-elles vie en Dieu. ?. 143

QUESTION 19 — LA VOLONTÉ DE DIEU.. 144

Article 1 — Y a-t-il une volonté en Dieu ?. 144

Article 2 — Dieu veut-il autre chose que lui-même ?. 145

Article 3 — Tout ce que Dieu veut, le veut-il nécessairement ?. 146

Article 4 — La volonté de Dieu est-elle cause des choses ?. 148

Article 5 — Peut-on attribuer une cause à la volonté divine ?. 149

Article 6 — La volonté divine s’accomplit-elle toujours ?. 150

Article 7 — La volonté de Dieu est-elle sujette au changement ?. 152

Article 8 — La volonté de Dieu rend-elle forcément nécessaires les choses qu’elle veut ?. 153

Article 9 — Y a-t-il en Dieu la volonté des choses mauvaises ?. 154

Article 10 — Dieu a-t-il le libre arbitre ?. 155

Article 11 — Doit-on distinguer en Dieu une volonté de signe ?. 156

Article 12 — Convient-il de proposer cinq signes de la volonté divine ?. 156

QUESTION 20 — L’AMOUR EN DIEU.. 158

Article 1 — L’amour se trouve-t-il en Dieu ?. 158

Article 2 — Dieu aime-t-il toutes choses ?. 159

Article 3 — Dieu aime-t-il l’un plus que l’autre ?. 160

Article 4 — Dieu aime-t-il davantage les meilleurs ?. 161

QUESTION 21 — LA JUSTICE ET LA MISÉRICORDE EN DIEU.. 163

Article 1 — Trouve-t-on en Dieu la justice ?. 163

Article 2 — La justice de Dieu peut-elle être dite “ Vérité ” ?. 164

Article 3 — Trouve-t-on en Dieu la miséricorde ?. 165

Article 4 — Trouve-t-on la justice et la miséricorde dans toutes les œuvres de Dieu ?. 166

QUESTION 22 — LA PROVIDENCE DE DIEU.. 167

Article 1 — La providence convient-elle à Dieu ?. 167

Article 2 — Toutes choses sont-elles soumises à la providence divine ?. 168

Article 3 — La providence divine s’applique-t-elle immédiatement à toutes choses ?. 171

Article 4 — La providence divine impose-t-elle la nécessité aux choses qui lui sont soumises ?. 172

QUESTION 23 — LA PRÉDESTINATION.. 172

Article 1 — Convient-il d’attribuer à Dieu la prédestination ?. 173

Article 2 — Qu’est-ce que la prédestination, et introduit-elle quelque chose de réel dans le prédestiné ?. 174

Article 3 — La réprobation de certains hommes vient-elle de Dieu ?. 175

Article 4 — Peut-on dire que les prédestinés sont élus ?. 176

Article 5 — Les mérites sont-ils la cause ou la raison de la prédestination, ou de la réprobation, ainsi que de l’élection ?  177

Article 6 — La certitude de la prédestination — les prédestinés sont-ils infailliblement sauvés ?. 179

Article 7 — Le nombre des prédestinés est-il fixé ?. 180

Article 8 — La prédestination peut-elle être aidée par les prières des saints ?. 182

QUESTION 24 — LE LIVRE DE VIE.. 183

Article 1 — Qu’est-ce que le livre de vie ?. 183

Article 2 — De quelle vie est-il le livre ?. 184

Article 3 — Quelqu’un peut-il être effacé du livre de vie ?. 185

QUESTION 25 — LA PUISSANCE DIVINE.. 186

Article 1 — Y a-t-il en Dieu de la puissance ?. 186

Article 2 — La puissance de Dieu est-elle infinie ?. 187

Article 3 — Dieu est-il tout-puissant ?. 188

Article 4 — Dieu peut-il faire que les choses passées n’aient pas été ?. 190

Article 5 — Dieu peut-il faire les choses qu’il ne fait pas, ou omettre celles qu’il fait ?. 191

Article 6 — Les choses que Dieu fait, pourrait-il les faire meilleures ?. 192

QUESTION 26 — LA BÉATITUDE DIVINE.. 193

Article 1 — La béatitude convient-elle à Dieu ?. 193

Article 2 — Dit-on de Dieu qu’il est bienheureux en raison de l’intellection ?. 194

Article 3 — Dieu est-il essentiellement la béatitude de tout bienheureux ?. 194

Article 4 — La béatitude de Dieu inclut-elle toute béatitude ?. 195

QUESTION 27 — LA PROCESSION DES PERSONNES DIVINES. 196

Article 1 — Y a-t-il une procession en Dieu ?. 196

Article 2 — Y a-t-il en Dieu une procession qui puisse s’appeler une génération ?. 197

Article 3 — Outre la génération, peut-il y avoir une autre procession en Dieu ?. 198

Article 4 — La procession de l’amour en Dieu peut-elle s’appeler génération ?. 199

Article 5 — N’y a-t-il en Dieu que ces deux processions ?. 200

QUESTION 28 — LES RELATIONS DIVINES. 201

Article 1 — Y a-t-il en Dieu des relations réelles ?. 201

Article 2 — Ces relations sont-elles l’essence divine elle-même ?. 202

Article 3 — Peut-il y avoir en Dieu plusieurs relations réellement distinctes les unes des autres ?. 204

Article 4 — Quel est le nombre des relations en Dieu ?. 205

QUESTION 29 — LES PERSONNES DIVINES. 206

Article 1 — Définition de la personne. 206

Article 2 — Persona, hypostasis, subsistentia et essentia sont-ils synonymes ?. 208

Article 3 — Convient-il d’employer le terme “ personne ” pour parler de Dieu ?. 209

Article 4 — Que signifie, en Dieu, le nom de Personne ?. 210

QUESTION 30 — LA PLURALITÉ DES PERSONNES EN DIEU.. 212

Article 1 — Y a-t-il plusieurs personnes en Dieu ?. 212

Article 2 — Combien y a-t-il de personnes en Dieu ?. 213

Article 3 — Que signifient en Dieu nos termes numériques ?. 215

Article 4 — Comment le nom de “ personne ” est-il commun en Dieu ?. 216

QUESTION 31 — TERMES EVOQUANT UNITÉ OU PLURALITÉ EN DIEU.. 217

Article 1 — Y a-t-il une trinité en Dieu ?. 217

Article 2 — Peut-on dire que le Fils est autre que le Père ?. 218

Article 3 — Le terme exclusif “ seul ” peut-il s’adjoindre à un terme essentiel ?. 220

Article 4 — Un terme exclusif peut-il s’adjoindre à un nom personnel ?. 221

QUESTION 32 — LA CONNAISSANCE DES PERSONNES DIVINES. 222

Article 1 — La Trinité des Personnes divines peut-elle être connue par la raison naturelle ?. 222

Article 2 — Faut-il attribuer des “ notions ” aux Personnes divines ?. 225

Article 3 — Le nombre des notions. 226

Article 4 — Sur les notions, les opinions sont-elles libres ?. 228

QUESTION 33 — LA PERSONNE DU PÈRE.. 228

Article 1 — Convient-il au Père d’être qualifié de “ Principe ” ?. 228

Article 2 — Le nom de “ Père ” est-il le nom propre de cette Personne ?. 229

Article 3 — Le nom de “ Père ”, dit de Dieu, signifie-t-il en première intention une propriété personnelle ?. 230

Article 4 — Est-il propre au Père d’être inengendré ?. 232

QUESTION 34 — LE VERBE.. 234

Article 1 — Le mot “ Verbe ”, est-il en Dieu un nom essentiel, ou personnel ?. 234

Article 2 — “ Le Verbe ”, est-ce un nom propre du Fils ?. 236

Article 3 — Le nom de “ Verbe ” implique-t-il rapport aux créatures ?. 237

QUESTION 35 — L’IMAGE.. 238

Article 1 — Le Mot “ Image ” est-il en Dieu un nom de personne ?. 238

Article 2 — Le nom d’Image est-il propre au Fils ?. 239

QUESTION 36 — LA PERSONNE DU SAINT-ESPRIT.. 240

Article 1 — L’Esprit-Saint, est-il le nom propre d’une personne divine ?. 240

Article 2 — Le Saint-Esprit procède-t-il du Père et du Fils ?. 242

Article 3 — Le Saint-Esprit procède-t-il du Père par le Fils ?. 244

Article 4 — Le Père et le Fils sont-ils un seul principe du Saint-Esprit ?. 246

QUESTION 37 — LE NOM DU SAINT-ESPRIT QUI EST “ AMOUR ”. 247

Article 1 — “ Amour ” est-il un nom propre du Saint-Esprit ?. 248

Article 2 — Le Père et le Fils s’aiment-ils par le Saint-Esprit ?. 249

QUESTION 38 — LE NOM DU SAINT-ESPRIT QUI EST “ DON ”. 251

Article 1 — “ Don ” peut-il être un nom personnel ?. 251

Article 2 — “ Don ” est-il un nom propre du Saint-Esprit ?. 252

QUESTION 39 — LA RELATION DES PERSONNES À L’ESSENCE.. 253

Article 1 — En Dieu, l’essence est-elle identique à la personne ?. 253

Article 2 — Doit-on dire qu’il y a trois Personnes d’une seule essence ?. 254

Article 3 — Les noms essentiels s’attribuent-ils aux Personnes au pluriel ou au singulier ?. 256

Article 4 — Les adjectifs, verbes ou participes notionnels peuvent-ils s’attribuer aux noms essentiels pris au concret ?  257

Article 5 — Les termes notionnels peuvent-ils s’attribuer aux noms essentiels pris abstraitement ?. 259

Article 6 — Les noms des Personnes peuvent-ils s’attribuer aux noms essentiels concrets ?. 261

Article 7 — Faut-il approprier les noms essentiels aux Personnes ?. 261

Article 8 — Quel attribut faut-il approprier à chaque Personne ?. 262

QUESTION 40 — COMPARAISON DES PERSONNES AVEC LES RELATIONS OU PROPRIÉTÉS. 266

Article 1 — La relation est-elle identique à la Personne ?. 266

Article 2 — Est-ce que les relations distinguent et constituent les personnes ?. 267

Article 3 — Si par la pensée on abstrait des personnes leurs relations, reste-t-il des hypostases distinctes ?. 268

Article 4 — Logiquement, les relations présupposentelles les actes des personnes, ou inversement ?. 270

QUESTION 41 — COMPARAISON DES PERSONNES AVEC LES ACTES NOTIONNELS. 271

Article 1 — Faut-il attribuer aux personnes les actes notionnels ?. 271

Article 2 — Les actes notionnels sont-ils nécessaires ou volontaires ?. 272

Article 3 — La personne procède-t-elle de rien, ou de quelque chose ?. 274

Article 4 — Faut-il poser en Dieu une puissance relative aux actes notionnels ?. 276

Article 5 — En quoi consiste cette puissance ?. 277

Article 6 — Les actes notionnels peuvent-ils se terminer à plusieurs personnes ?. 278

QUESTION 42 — ÉGALITÉ ET SIMILITUDE ENTRE LES PERSONNES DIVINES. 279

Article 1 — Y a-t-il lieu de parler d’égalité entre les Personnes divines ?. 279

Article 2 — La personne qui procède est-elle égale en éternité à celle dont elle procède ?. 281

Article 3 — Y a-t-il un ordre entre les Personnes divines ?. 282

Article 4 — Les Personnes divines sont-elles égales en grandeur ?. 283

Article 5 — Les Personnes diuines sont-elles l’une dans l’autre ?. 284

Article 6 — Les Personnes divines sont-elles égales en puissance ?. 285

QUESTION 43 — LA MISSION DES PERSONNES DIVINES. 286

Article 1 — Convient-il à une Personne divine d’être envoyée ?. 286

Article 2 — La mission est-elle éternelle ou seulement temporelle ?. 287

Article 3 — Comment une Personne divine est-elle envoyée ?. 287

Article 4 — Convient-il à toute Personne divine d’être envoyée ?. 289

Article 5 — Y a-t-il mission invisible du Fils aussi bien que du Saint-Esprit ?. 289

Article 6 — A qui est accordée la mission invisible ?. 290

Article 7 — Convient-il au Saint-Esprit d’être envoyé visiblement ?. 291

Article 8 — Une Personne peut-elle s’envoyer elle-même visiblement ou invisiblement ?. 294

QUESTION 44 — LA CAUSE PREMIÈRE DES ÊTRES. 294

Article 1 — Dieu est-il la cause efficiente de tous les êtres ?. 295

Article 2 — La matière première est-elle créée par Dieu ?. 296

Article 3 — Dieu est-il la cause exemplaire des choses ?. 297

Article 4 — Dieu est-il la cause finale de toute chose ?. 298

QUESTION 45 — LA MANIÈRE DONT LES CHOSES ÉMANENT DU PREMIER PRINCIPE.. 299

Article 1 — Qu’est-ce que la création ?. 299

Article 2 — Dieu peut-il créer quelque chose ?. 300

Article 3 — La création est-elle quelque chose dans la créature ?. 301

Article 4 — A quels êtres appartient-il d’être créés ?. 302

Article 5 — Appartient-il à Dieu seul de créer ?. 303

Article 6 — Créer est-il commun à toute la Trinité, ou propre à l’une des Personnes divines ?. 305

Article 7 — Y a-t-il un vestige de la Trinité dans les êtres créés ?. 306

Article 8 — L’œuvre de la création se mêle-t-elle aux œuvres de la nature et de la volonté ?. 307

QUESTION 46 — LE COMMENCEMENT DE LA DURÉE DES CRÉATURES. 308

Article 1 — Les créatures ont-elles toujours existé ?. 308

Article 2 — Est-ce un article de foi que le monde ait commencé ?. 311

Article 3 — En quel sens dit-on — “ Au commencement Dieu a créé le ciel et la terre ” ?. 314

QUESTION 47 — CONSIDÉRATION GÉNÉRALE SUR LA DIFFÉRENCE ENTRE LES ÊTRES. 315

Article 1 — La multitude des choses et leur distinction. 315

Article 2 — L’inégalité des choses. 316

Article 3 — L’unité du monde. 318

QUESTION 48 — LE MAL.. 319

Article 1 — Le mal est-il une nature ?. 319

Article 2 — Le mal se trouve-t-il dans les choses ?. 320

Article 3 — Le bien est-il le sujet du mal ?. 321

Article 4 — Le mal détruit-il totalement le bien ?. 322

Article 5 — La division du mal par la peine et la faute. 323

Article 6 — La raison de mal se réalise-t-elle davantage dans la peine, ou dans la faute ?. 324

QUESTION 49 — LA CAUSE DU MAL.. 325

Article 1 — Le bien peut-il être cause du mal ?. 326

Article 2 — Le souverain bien, qui est Dieu, est-il cause du mal ?. 327

Article 3 — Y a-t-il un souverain mal, qui soit la cause première de tous les maux ?. 328

QUESTION 50 — LA NATURE DES ANGES. 330

Article 1 — Existe-t-il une créature totalement spirituelle et absolument incorporelle ?. 330

Article 2 — L’ange est-il composé de matière et de forme ?. 331

Article 3 — Quel est le nombre des anges ?. 333

Article 4 — La distinction des anges entre eux. 334

Article 5 — L’immortalité ou incorruptibilité des anges. 335

QUESTION 51 — LES RAPPORTS DES ANGES AVEC LES RÉALITÉS CORPORELLES. 336

Article 1 — Les anges ont-ils des corps qui leur soient unis naturellement ?. 336

Article 2 — Les anges assument-ils des corps ?. 337

Article 3 — Les anges exercent-ils les fonctions de la vie dans les corps qu’ils assument ?. 338

QUESTION 52 — LES RAPPORTS DES ANGES AVEC LE LIEU.. 340

Article 1 — L’ange est-il dans un lieu ?. 340

Article 2 — L’ange peut-il être dans plusieurs lieux en même temps ?. 341

Article 3 — Plusieurs anges peuventil être dans un même lieu ?. 342

QUESTION 53 — LE MOUVEMENT LOCAL DES ANGES. 342

Article 1 — L’ange peut-il se mouvoir localement ?. 342

Article 2 — L’ange passe-t-il d’un lieu à un autre en traversant l’espace intermédiaire ?. 344

Article 3 — Le mouvement de l’ange est-il successif ou instantané ?. 345

QUESTION 54 — LA PUISSANCE COGNITIVE DES ANGES. 347

Article 1 — L’acte d’intellection de l’ange est-il sa substance ?. 347

Article 2 — L’acte d’intellection de l’ange est-il son existence ?. 348

Article 3 — La substance de l’ange est-elle son intelligence ?. 349

Article 4 — Les anges ont-ils un intellect agent et un intellect possible ?. 349

Article 5 — Les anges ont-ils d’autres puissances cognitives que l’intelligence ?. 350

QUESTION 55 — LE MÉDIUM DE LA CONNAISSANCE ANGÉLIQUE.. 351

Article 1 — Les anges connaissent-ils toutes choses par leur substance ou par des espèces ?. 351

Article 2 — Les espèces sont-elles connaturelles aux anges, ou reçues des choses ?. 352

Article 3 — Les anges supérieurs connaissent-ils par des espèces plus universelles que les anges inférieurs ?. 354

QUESTION 56 — LA CONNAISSANCE DES ANGES CONCERNANT LES ÊTRES IMMATÉRIELS. 355

Article 1 — L’ange se connaît-il lui-même ?. 355

Article 2 — Un ange en connaît-il un autre ?. 356

Article 3 — Les anges peuvent-ils connaître Dieu par leurs facultés naturelles ?. 357

QUESTION 57 — LA CONNAISSANCE DES ANGES CONCERNANT LES RÉALITÉS MATÉRIELLES. 358

Article 1 — Les anges connaissent-ils les choses matérielles ?. 358

Article 2 — Les anges connaissent-ils les singuliers ?. 359

Article 3 — Les anges connaissent-ils l’avenir ?. 361

Article 4 — Les anges connaissent-ils les pensées des cœurs ?. 362

Article 5 — Les anges connaissent-ils tous les mystères de la grâce ?. 363

QUESTION 58 — LE MODE DE LA CONNAISSANCE ANGÉLIQUE.. 364

Article 1 — L’intellect de l’ange est-il tantôt en puissance et tantôt en acte ?. 365

Article 2 — L’ange peut-il connaître plusieurs choses à la fois ?. 365

Article 3 — L’intellection de l’ange est-elle discursive ?. 366

Article 4 — La connaissance de l’ange se fait-elle par composition et division ?. 367

Article 5 — Peut-il y avoir de l’erreur dans l’intellect de l’ange ?. 368

Article 6 — La connaissance de l’ange peut-elle être appelée “connaissance du matin” et “connaissance du soir” ?. 369

Article 7 — La connaissance du matin et la connaissance du soir sont-elles identiques ou diverses ?. 370

QUESTION 59 — LA VOLONTÉ DES ANGES. 371

Article 1 — Y a-t-il une volonté chez les anges ?. 372

Article 2 — La volonté de l’ange est-elle identique à sa nature ou à son intelligence. 373

Article 3 — Les anges ont-ils le libre arbitre ?. 374

Article 4 — L’irascible et le concupiscible existent-ils chez les anges ?. 375

QUESTION 60 — L’AMOUR OU DILECTION CHEZ LES ANGES. 376

Article 1 — Y a-t-il chez l’ange une dilection naturelle ?. 376

Article 2 — Y a-t-il chez l’ange un amour électif ?. 377

Article 3 — L’ange s’aime-t-il lui-même d’un amour naturel ou d’un amour électif ?. 378

Article 4 — L’ange aime-t-il naturellement un autre ange comme lui-même ?. 378

Article 5 — L’ange, par amour naturel aime-t-il Dieu plus que lui-même ?. 379

QUESTION 61 — LA PRODUCTION DES ANGES SELON LEUR ÊTRE NATUREL.. 381

Article 1 — L’ange a-t-il une cause de son existence ?. 381

Article 2 — L’ange existe-t-il de toute éternité ?. 382

Article 3 — L’ange a-t-il été créé avant les créatures corporelles ?. 382

Article 4 — Les anges ont-ils été créés dans le ciel empyrée ?. 383

QUESTION 62 — L’ÉLÉVATION DES ANGES À LA GRÂCE ET À LA GLOIRE.. 384

Article 1 — Les anges ont-ils été créés bienheureux ?. 384

Article 2 — Les anges avaient-ils besoin de la grâce pour se tourner vers Dieu ?. 385

Article 3 — Les anges ont-ils été créés en grâce ?. 387

Article 4 — Les anges ont-ils mérité leur béatitude ?. 387

Article 5 — Les anges ont-ils obtenu la béatitude aussitôt après le mérite ?. 388

Article 6 — Les anges ont-ils reçu la grâce et la gloire en proportion de leur capacité naturelle ?. 389

Article 7 — Après l’entrée dans la gloire, la connaissance et l’amour naturels demeurent-ils chez les anges ?. 390

Article 8 — Les anges bienheureux ont-ils pu pécher par la suite ?. 391

Article 9 — Après l’entrée dans la gloire, les anges ont-ils pu progresser ?. 392

QUESTION 63 — LE MAL DES ANGES QUANT À LA FAUTE.. 393

Article 1 — Le mal de faute peut-il exister chez l’ange ?. 394

Article 2 — Quelles sortes de péché peut-il y avoir chez l’ange ?. 395

Article 3 — A cause de quel désir l’ange a-t-il péché ?. 396

Article 4 — En admettant que certains anges sont devenus mauvais volontairement, y en a-t-il d’autres qui le sont naturellement ?  397

Article 5 — L’ange a-t-il pu devenir mauvais volontairement dès le premier instant de sa création ?. 398

Article 6 — S’est-il écoulé un certain temps entre la création de l’ange et sa chute ?. 399

Article 7 — Le plus élevé parmi les anges déchus était-il absolument le plus élevé de tous les anges ?. 400

Article 8 — Le péché du premier ange a-t-il causé le péché des autres ?. 401

Article 9 — Y a-t-il autant d’anges tombés que d’anges restés fidèles ?. 402

QUESTION 64 — LE CHÂTIMENT DES DÉMONS. 403

Article 1 — L’obscurcissement de leur intelligence. 403

Article 2 — L’obstination de leur volonté. 405

Article 3 — La souffrance des démons. 407

Article 4 — Le lieu du châtiment des démons. 408

QUESTION 65 — L’ŒUVRE DE CRÉATION DE LA CRÉATURE CORPORELLE.. 409

Article 1 — La créature corporelle vient-elle de Dieu ?. 409

Article 2 — La créature corporelle a-t-elle été faite en vue de la bonté de Dieu ?. 411

Article 3 — La créature corporelle a-t-elle été l’œuvre de Dieu par l’intermédiaire des anges ?. 412

Article 4 — Les formes des corps viennent-elles des anges ou immédiatement de Dieu ?. 413

QUESTION 66 — LE RAPPORT ENTRE CRÉATION ET DISTINCTION.. 415

Article 1 — Un état informe de la matière créée a-t-il précédé dans le temps la distinction de celle-ci ?. 415

Article 2 — Y a-t-il une seule matière pour tous les êtres corporels ?. 417

Article 3 — Le ciel empyrée fut-il concréé avec la matière informe ?. 419

Article 4 — Le temps fut-il concréé avec la matière informe ?. 421

QUESTION 67 — L’ŒUVRE DU PREMIER JOUR.. 422

Article 1 — La lumière peut-elle être attribuée dans un sens propre aux réalités spirituelles ?. 422

Article 2 — La lumière corporelle est-elle un corps ?. 423

Article 3 — La lumière est-elle une qualité ?. 424

Article 4 — Est-il normal que la lumière ait été créée le premier jour ?. 425

QUESTION 68 — L’ŒUVRE DU DEUXIÈME JOUR.. 427

Article 1 — Le firmament a-t-il été créé le deuxième jour ?. 427

Article 2 — Y a-t-il des eaux au-dessus du firmament ?. 429

Article 3 — Le firmament divise-t-il les eaux d’avec les eaux ?. 430

Article 4 — Y a-t-il un ciel seulement, ou plusieurs ?. 431

QUESTION 69 — L’ŒUVRE DU TROISIÈME JOUR.. 433

Article 1 — Le rassemblement des eaux. 433

Article 2 — La production des plantes. 435

 

L'œuvre d'ornementation

QUESTION 70 — L’ŒUVRE DU QUATRIÈME JOUR.. 436

Article 1 — La production des luminaires. 436

Article 2 — La cause finale de la production des luminaires. 438

Article 3 — Les luminaires du ciel sont-ils animés ?. 440

QUESTION 71 — L’ŒUVRE DU CINQUIÈME JOUR.. 442

QUESTION 72 — L’ŒUVRE DU SIXIÈME JOUR.. 443

QUESTION 73 — CE QUI CONCERNE LE SEPTIÈME JOUR.. 445

Article 1 — L’achèvement des œuvres. 445

Article 2 — Le repos de Dieu. 447

Article 3 — La bénédiction et la sanctification du septième jour 448

QUESTION 74 — L’ENSEMBLE DES JOURS DE LA CRÉATION.. 448

Article 1 — Ces jours sont-ils assez nombreux ?. 449

Article 2 — Ces jours sont-ils un seul ou plusieurs ?. 450

Article 3 — Quelques façons de parler dans le récit des six jours. 451

QUESTION 75 — L’ESSENCE DE L’ÂME.. 454

Article 1 — L’âme est-elle une réalité corporelle ?. 454

Article 2 — L’âme est-elle une réalité subsistante ?. 455

Article 3 — Les âmes des bêtes sont-elles subsistantes ?. 456

Article 4 — L’âme est-elle l’homme même ?. 457

Article 5 — L’âme est-elle composée de matière et de forme ?. 458

Article 6 — L’âme humaine est-elle incorruptible ?. 459

Article 7 — L’âme est-elle de même nature que l’ange ?. 461

QUESTION 76 — L’UNION DE L’ÂME AU CORPS. 462

Article 1 — Le principe pensant s’unit-il au corps comme une forme ?. 462

Article 2 — Y a-t-il autant de principes d’intellection qu’il y a de corps ?. 465

Article 3 — Y a-t-il dans l’homme d’autres âmes que l’âme intellectuelle ?. 468

Article 4 — Y a-t-il dans l’homme une autre forme substantielle que l’âme intellectuelle ?. 470

Article 5 — À quelle sorte de corps convenait-il que l’âme intellective fût unie ?. 472

Article 6 — L’âme est-elle unie à un tel corps par l’intermédiaire de dispositions accidentelles ?. 474

Article 7 — L’âme est-elle unie au corps par l’intermédiaire d’un autre corps ?. 475

Article 8 — L’âme est-elle tout entière dans chaque partie du corps ?. 476

QUESTION 77 — LES PUISSANCES DE L’ÂME EN GÉNÉRAL.. 478

Article 1 — L’essence de l’âme est-elle identique à sa puissance ?. 478

Article 2 — Y a-t-il une ou plusieurs puissances dans l’âme ?. 480

Article 3 — Comment distingue-t-on ces puissances ?. 481

Article 4 — Les rapports naturels entre les puissances de l’âme. 482

Article 5 — L’âme est-elle le sujet de toutes les puissances ?. 483

Article 6 — Les Puissances émanent-elles de l’essence de l’âme ?. 484

Article 7 — Une puissance de l’âme sort-elle d’une autre ?. 485

Article 8 — Toutes les puissances demeurent-elles dans l’âme après la mort ?. 486

QUESTION 78 — LES PUISSANCES NON SPIRITUELLES DE L’ÂME.. 487

Article 1 — Les différents genres de puissances dans l’âme. 487

Article 2 — Les puissances de l’âme végétatives. 489

Article 3 — Les sens externes. 490

Article 4 — Les sens internes. 492

QUESTION 79 — LES PUISSANCES INTELLECTUELLES. 495

Article 1 — L’intelligence est-elle une puissance de l’âme ou son essence ?. 495

Article 2 — L’intelligence est-elle une puissance passive ?. 496

Article 3 — Faut-il admettre l’existence d’un intellect agent ?. 497

Article 4 — L’intellect agent fait-il partie de l’âme ?. 498

Article 5 — N’y a-t-il qu’un seul intellect agent pour tous les hommes ?. 500

Article 6 — La mémoire est-elle dans l’intellect ?. 501

Article 7 — La mémoire est-elle une puissance distincte de l’intelligence ?. 502

Article 8 — La raison se distingue-t-elle de l’intelligence ?. 503

Article 9 — La raison supérieure et la raison inférieure sont-elles des puissances différentes ?. 504

Article 10 — L’intelligence est-elle une autre puissance que l’intellect ?. 506

Article 11 — L’intellect spéculatif et l’intellect pratique sont-ils des puissances différentes ?. 507

Article 12 — La syndérèse est-elle une puissance intellectuelle ?. 508

Article 13 — La conscience est-elle une puissance ?. 509

QUESTION 80 — LES PUISSANCES APPÉTITIVES EN GÉNÉRAL.. 510

Article 1 — L’appétit est-il une puissance spéciale ?. 510

Article 2 — L’appétit sensible et l’appétit intellectuel sont-ils des puissances différentes ?. 511

QUESTION 81 — LA SENSIBILITÉ.. 512

Article 1 — La sensibilité est-elle uniquement de l’ordre appétitif ?. 512

Article 2 — L’appétit sensible se divise-t-il en puissances distinctes, l’irascible et le concupiscible ?. 513

Article 3 — L’irascible et le concupiscible obéissent-ils à la raison ?. 514

QUESTION 82 — LA VOLONTÉ.. 515

Article 1 — La volonté désire-t-elle quelque chose de façon nécessaire ?. 515

Article 2 — La volonté désire-t-elle toutes choses de façon nécessaire ?. 516

Article 3 — La volonté est-elle une puissance supérieure à l’intelligence ?. 517

Article 4 — La volonté meut-elle l’intelligence ?. 518

Article 5 — Faut-il distinguer dans l’appétit supérieur l’irascible et le concupiscible ?. 520

QUESTION 83 — LE LIBRE ARBITRE.. 521

Article 1 — L’homme est-il doué de libre arbitre ?. 521

Article 2 — Le libre arbitre est-il une puissance de l’âme ?. 522

Article 3 — Le libre arbitre est-il une puissance de l’appétit ou de la connaissance ?. 523

Article 4 — Le libre arbitre est-il la même puissance que la volonté ?. 524

QUESTION 84 — PAR QUEL MOYEN L’ÂME UNIE AU CORPS CONNAÎT-ELLE LES RÉALITÉS CORPORELLES QUI LUI SONT INFÉRIEURES ?. 525

Article 1 — L’âme connaît-elle les corps par l’intelligence ?. 526

Article 2 — L’âme connaît-elle les corps par son essence ou à travers des espèces ?. 527

Article 3 — Y a-t-il dans l’âme des espèces innées de tout objet intelligibles ?. 529

Article 4 — Les espèces intelligibles découlent-elles dans l’âme de certaines formes séparées ?. 530

Article 5 — Notre âme voit-elle tout ce qu’elle comprend dans les raisons éternelles ?. 532

Article 6 — L’âme acquiert-elle la connaissance intellectuelle à partir du sens ?. 533

Article 7 — L’intellect peut-il avoir une connaissance en acte, au moyen des espèces intelligibles qu’il possède, sans recourir aux images ?. 535

Article 8 — Le jugement de l’intellect est-il empêché par la paralysie des facultés sensibles ?. 536

QUESTION 85 — COMMENT ET DANS QUEL ORDRE OPÈRE L’INTELLIGENCE ?. 537

Article 1 — Notre intellect opère-t-il en abstrayant des images les espèces intelligibles ?. 537

Article 2 — Les espèces intelligibles abstraites sont-elles ce que notre intelligence connaît ?. 540

Article 3 — Est-il naturel à notre intellect de connaître d’abord le plus universel ?. 542

Article 4 — Notre intellect peut-il connaître plusieurs choses à la fois ?. 544

Article 5 — Notre intellect connaît-il par composition et division ?. 545

Article 6 — L’intellect peut-il se tromper ?. 546

Article 7 — Quelqu’un peut-il connaître une même chose mieux qu’un autre ?. 547

Article 8 — Notre intellect connaît-il l’indivisible avant le divisible ?. 548

QUESTION 86 — CE QUE NOTRE INTELLECT CONNAÎT DANS LES RÉALITÉS MATÉRIELLES. 549

Article 1 — Notre intellect connaît-il les singuliers ?. 549

Article 2 — Notre intellect peut-il connaître des infinis ?. 550

Article 3 — Notre intelligence connaît-elle les contingents ?. 551

Article 4 — Notre intelligence connaît-elle les futurs ?. 552

QUESTION 87 — COMMENT L’ÂME INTELLECTUELLE SE CONNAÎT ET CONNAÎT CE QUI EST EN ELLE   553

Article 1 — L’âme intellectuelle se connaît-elle par son essence ?. 553

Article 2 — Comment notre intelligence connaît-elle les habitue de l’âme qui existent en elle ?. 555

Article 3 — Comment l’intellect connaît-il son acte propre ?. 556

Article 4 — Comment l’intellect connaît-il l’acte de volonté ?. 557

QUESTION 88 — COMMENT L’ÂME HUMAINE CONNAÎT-ELLE LES RÉALITÉS SUPÉRIEURES A ELLE ?  558

Article 1 — L’âme humaine peut-elle, dans l’état de la vie présente, connaître par elles-mêmes les substances immatérielles ?  558

Article 2 — Notre intelligence peut-elle arriver à connaître les substances spirituelles par la connaissance des réalités matérielles ?  561

Article 3 — Dieu est-il notre premier objet de connaissance ?. 562

QUESTION 89 — LA CONNAISSANCE CHEZ L’ÂME SÉPARÉE.. 563

Article 1 — L’âme séparée du corps peut-elle faire acte d’intelligence ?. 563

Article 2 — L’âme séparée connaît-elle les substances séparées ?. 565

Article 3 — L’âme séparée connaît-elle toutes les réalités naturelles ?. 566

Article 4 — L’âme séparée connaît-elle les singuliers ?. 567

Article 5 — Les habitus de science acquis en cette vie demeurent-ils dans l’âme séparée ?. 567

Article 6 — L’âme séparée peut-elle user de l’habitus de science acquis ici-bas ?. 569

Article 7 — La distance dans l’espace empêche-t-elle la connaissance chez l’âme séparée ?. 569

Article 8 — Les âmes séparées connaissent-elles ce qui se passe ici-bas ?. 570

QUESTION 90 — LA PRODUCTION DE L’ÂME HUMAINE.. 572

Article 1 — L’âme humaine est-elle une réalité produite par Dieu, ou bien est-elle de la substance même de Dieu ?.. 572

Article 2 — Étant admis que l’âme a été produite, a-t-elle été créée ?. 573

Article 3 — L’âme humaine a-t-elle été faite par l’intermédiaire des anges ?. 574

Article 4 — L’âme humaine a-t-elle été faite avant le corps ?. 575

QUESTION 91 — LA PRODUCTION DU CORPS DU PREMIER HOMME.. 576

Article 1 — La matière à partir de laquelle fut produit le corps du premier homme. 576

Article 2 — L’auteur de cette production du corps humain. 577

Article 3 — La disposition qui fut attribuée au corps ainsi produit 579

Article 4 — Les modalités et l’ordre de cette production. 581

 

QUESTION 92 — LA PRODUCTION DE LA FEMME.. 582

Article 1 — La production des choses devait-elle comporter la production de la femme ?. 582

Article 2 — La femme devait-elle être faite à partir de l’homme ?. 583

Article 3 — La femme devait-elle être faite de la côte de l’homme ?. 584

Article 4 — La femme a-t-elle été faite immédiatement par Dieu ?. 585

QUESTION 93 — L’IMAGE DE DIEU CHEZ L’HOMME.. 586

Article 1 — Y a-t-il une image de Dieu chez l’homme ?. 586

Article 2 — Y a-t-il une image de Dieu chez les créatures sans raison ?. 587

Article 3 — L’image de Dieu est-elle davantage chez l’ange que chez l’homme ?. 588

Article 4 — L’image de Dieu est-elle en tout homme ?. 589

Article 5 — L’image de Dieu existe-t-elle chez l’homme par rapport à l’essence, ou à toutes les Personnes divines, ou a une seule d’entre elles ?. 590

Article 6 — L’image de Dieu existe-t-elle chez l’homme selon l’esprit seulement ?. 591

Article 7 — Est-ce selon les actes que l’image de Dieu se trouve dans l’âme ?. 593

Article 8 — Est-ce par rapport à cet objet qu’est Dieu que l’image de la divine Trinité est dans l’âme ?. 595

Article 9 — La différence entre image et ressemblance. 596

QUESTION 94 — LA CONDITION DU PREMIER HOMME QUANT À L’INTELLIGENCE.. 598

Article 1 — Le premier homme a-t-il vu Dieu dans son essence ?. 598

Article 2 — Le premier homme a-t-il pu voir les substances séparées, c’est-à-dire les anges ?. 599

Article 3 — Le premier homme a-t-il eu la science de toutes choses ?. 601

Article 4 — Le premier homme a-t-il pu se tromper ou être trompé ?. 602

QUESTION 95 — CE QUI SE RATTACHE À LA VOLONTÉ DU PREMIER HOMME — LA GRÂCE ET LA JUSTICE, 603

Article 1 — L’homme a-t-il été créé en grâce ?. 603

Article 2 — L’homme a-t-il eu des passions dans l’état d’innocence ?. 605

Article 3 — Dans l’état d’innocence, l’homme avait-il toutes les vertus ?. 606

Article 4 — Les actions de l’homme avaient-elles une valeur méritoire égale à celles de maintenant ?. 607

QUESTION 96 — LE POUVOIR DE DOMINATION QUI APPARTENAIT À L’HOMME DANS L’ÉTAT D’INNOCENCE   608

Article 1 — L’homme dans l’état d’innocence aurait-il dominé sur les animaux ?. 608

Article 2 — L’homme en état d’innocence aurait-il dominé sur toute créature ?. 610

Article 3 — Dans l’état d’innocence tous les hommes auraient-ils été égaux ?. 611

Article 4 — Les hommes, dans l’état d’innocence, auraient-ils dominé sur les hommes ?. 612

QUESTION 97 — CE QUI CONCERNE L’ÉTAT DU PREMIER HOMME QUANT À LA CONSERVATION DE L’INDIVIDU   613

Article 1 — L’homme, dans l’état d’innocence, était-il immortel ?. 613

Article 2 — L’homme, dans l’état d’innocence, était-il impassible ?. 614

Article 3 — Dans l’état d’innocence, l’homme avait-il besoin de se nourrir ?. 614

Article 4 — L’homme aurait-il obtenu l’immortalité par l’arbre de vie ?. 615

 

CE QUI CONCERNE LA CONSERVATION DE L’ESPÈCE

QUESTION 98 — LA GÉNÉRATION.. 617

Article 1 — Y aurait-il eu génération dans l’état d’innocence ?. 617

Article 2 — La génération se serait-elle faite, dans l’état d’innocence, par union charnelle ?. 618

 

LA CONDITION DANS LAQUELLE SERAIENT NÉS LES ENFANTS

QUESTION 99 — LEUR CONDITION CORPORELLE.. 620

Article 1 — Dans l’état d’innocence les enfants auraient-ils eu dès la naissance une force physique achevée ?  620

Article 2 — Tous les enfants seraient-ils nés du sexe masculin ?. 621

QUESTION 100 — LA CONDITION NATIVE DES ENFANTS QUANT À LA JUSTICE.. 622

Article 1 — Les hommes seraient-ils nés avec la justice ?. 622

Article 2 — Les hommes seraient-ils nés confirmés en justice ?. 623

QUESTION 101 — LA CONDITION NATIVE DES ENFANTS QUANT À LA SCIENCE.. 624

Article 1 — Les enfants seraient-ils nés avec une science parfaite ?. 624

Article 2 — Les enfants auraient-ils eu dès leur naissance l’usage parfait de la raison ?. 624

QUESTION 102 — LE LIEU DE L’HOMME, QUI EST LE PARADIS. 625

Article 1 — Le paradis est-il un lieu corporel ?. 625

Article 2 — Le paradis est-il un lieu qui convient à l’habitation de l’homme ?. 627

Article 3 — Pour quelle fin l’homme fut-il placé dans le paradis ?. 628

Article 4 — L’homme devait-il être créé dans le paradis ?. 629

 

LE GOUVERNEMENT DIVIN

QUESTION 103 — LE GOUVERNEMENT DU MONDE EN GÉNÉRAL.. 629

Article 1 — Le monde est-il gouverné par quelqu’un ?. 629

Article 2 — Quel est le but de ce gouvernement du monde ?. 630

Article 3 — Le monde est-il gouverné par un être unique ?. 631

Article 4 — Les effets de ce gouvernement 632

Article 5 — Toutes choses sont-elles soumises au gouvernement divin ?. 633

Article 6 — Toutes choses sont-elles gouvernées immédiatement par Dieu ?. 634

Article 7 — Peut-il se produire quelque chose en dehors de l’ordre du gouvernement divin ?. 635

Article 8 — Quelque chose peut-il s’opposer à la providence divine ?. 636

QUESTION 104 — LES EFFETS SPÉCIAUX DU GOUVERNEMENT DIVIN.. 637

Article 1 — Les créatures ont-elles besoin d’être conservées dans l’être par Dieu ?. 637

Article 2 — Les créatures sont-elles conservées par Dieu de façon immédiate ?. 639

Article 3 — Dieu peut-il réduire quelque chose à néant ?. 640

Article 4 — Y a-t-il des réalités qui soient réduites à néant ?. 641

QUESTION 105 — LA MUTATION DES CRÉATURES PAR DIEU.. 642

Article 1 — Dieu peut-il mouvoir immédiatement la matière à recevoir la forme ?. 642

Article 2 — Dieu peut-il mouvoir immédiatement un corps ?. 643

Article 3 — Dieu peut-il mouvoir l’intelligence ?. 644

Article 4 — Dieu peut-il mouvoir la volonté ?. 645

Article 5 — Dieu agit-il en tout être agissant ?. 646

Article 6 — Dieu peut-il faire quelque chose en dehors de l’ordre naturel ?. 648

Article 7 — Tout ce que Dieu fait en dehors de l’ordre naturel est-il miraculeux ?. 649

Article 8 — La diversité des miracles. 650

 

LA MOTION DE LA CRÉATURE PAR UNE AUTRE

QUESTION 106 — L’ILLUMINATION D’UN ANGE PAR UN AUTRE.. 651

Article 1 — Un ange meut-il l’intelligence d’un autre en l’illuminant ?. 651

Article 2 — Un ange peut-il mouvoir la volonté d’un autre ange ?. 652

Article 3 — Un ange inférieur peut-il illuminer un ange supérieur ?. 653

Article 4 — L’ange supérieur illumine-t-il l’ange inférieur sur tout ce qu’il connaît lui-même ?. 654

QUESTION 107 — LE LANGAGE DES ANGES. 655

Article 1 — Un ange parle-t-il à un autre ?. 655

Article 2 — Un ange inférieur peut-il parler à un ange supérieur ?. 656

Article 3 — L’ange parle-t-il à Dieu ?. 657

Article 4 — La distance locale agit-elle sur le langage angélique ?. 658

Article 5 — La parole d’un ange à un autre est-elle connue de tous les autres ?. 658

QUESTION 108 — HIÉRARCHIES ET ORDRES ANGÉLIQUES. 659

Article 1 — Tous les anges appartiennent-ils à une seule hiérarchie ?. 659

Article 2 — Y a-t-il un ordre unique dans une même hiérarchie ?. 660

Article 3 — Dans un seul ordre y a-t-il plusieurs anges ?. 662

Article 4 — La distinction des hiérarchies et des ordres tient-elle à la nature des anges ?. 662

Article 5 — Les noms et les propriétés de chaque ordre. 663

Article 6 — Les rapports des différents ordres entre eux. 666

Article 7 — Les ordres subsisteront-ils après le jour du jugement ?. 669

Article 8 — Les hommes sont-ils élevés aux ordres angéliques ?. 670

QUESTION 109 — L’ORGANISATION DES MAUVAIS ANGES. 671

Article 1 — Y a-t-il une hiérarchie parmi les démons ?. 671

Article 2 — Y a-t-il parmi les démons, un acte de supériorité ?. 671

Article 3 — Y a-t-il illumination chez les démons ?. 672

Article 4 — Les bons anges exercent-ils une supériorité sur les mauvais anges ?. 673

QUESTION 110 — LA PRIMAUTÉ DES ANGES SUR LES CRÉATURES CORPORELLES. 674

Article 1 — La créature corporelle est-elle gouvernée par les anges ?. 674

Article 2 — La matière corporelle obéit-elle aux anges sans aucune résistance ?. 675

Article 3 — Les anges peuvent-ils immédiatement, par leur vertu, déplacer les corps ?. 676

Article 4 — Les anges, bons ou mauvais, peuvent-ils faire des miracles ?. 677

 

 

 

 

 

 

PRIMA PARS — DIEU, LA TRINITÉ, LA CRÉATION

 

 

Le docteur de la vérité catholique doit non seulement enseigner les plus avancés, mais aussi instruire les commençants, selon ces mots de l’Apôtre (1 Co 3, 1-2) : “Comme à de petits enfants dans le Christ, c’est du lait que je vous ai donné à boire, non de la nourriture solide. ” Notre intention est donc, dans cet ouvrage, d’exposer ce qui concerne la religion chrétienne de la façon la plus convenable à la formation des débutants.

Nous avons observé en effet que, dans l’emploi des écrits des différents auteurs, les novices en cette matière sont fort empêchés, soit par la multiplication des questions inutiles, des articles et des preuves ; soit parce que ce qu’il leur convient d’apprendre n’est pas traité selon l’ordre même de la discipline, mais selon que le requiert l’explication des livres, ou l’occasion des disputes ; soit enfin que la répétition fréquente des mêmes choses engendre dans l’esprit des auditeurs lassitude et confusion.

Désirant éviter ces inconvénients et d’autres semblables, nous tenterons, confiants dans le pouvoir divin, de présenter la doctrine sacrée brièvement et clairement, autant que la matière le permettra.

 

 

QUESTION I — LA DOCTRINE SACRÉE. QU’EST-ELLE ? A QUOI S’ÉTEND-ELLE ?

En vue de délimiter exactement le champ de nos recherches, nous devons d’abord traiter de la doctrine sacrée elle-même, nous demandant ce qu’elle est, et quel est son domaine.

1. Une telle doctrine est-elle nécessaire ? 2. Est-elle une science ? 3. Est-elle une ou multiple ? 4. Est-elle spéculative ou pratique ? 5. Quels rapports entretient-elle avec les autres sciences ? 6. Est-elle une sagesse ? 7. Quel est son sujet ? 8. Argumente-t-elle ? 9. Doit-elle employer des métaphores ou des expressions symboliques ? 10. Les textes de l’Écriture sainte, dans cette doctrine, doivent-ils être expliqués selon plusieurs sens ?

 

            Article 1 — Une telle doctrine est-elle nécessaire ?

Objections :

1. Il semble qu’il ne soit pas nécessaire d’avoir une autre doctrine que les disciplines philosophiques. Pourquoi faire effort en effet vers ce qui dépasse la raison humaine ? “ Ne cherche pas plus haut que toi ”, nous dit l’Ecclésiastique (3, 23). Or, ce qui est à portée de la raison nous est communiqué de manière suffisante dans les disciplines philosophiques. Il paraît donc superflu de recourir à une autre doctrine.

2. Il n’y a de science que de l’être, car on ne peut avoir de connaissance que du vrai, qui lui-même est convertible avec l’être. Or, dans les disciplines philosophiques, on traite de toutes les modalités de l’être, et même de Dieu ; d’où vient qu’une branche de ce savoir est appelée théologie, ou science divine, comme le montre Aristote. Il n’est donc pas nécessaire d’ajouter aux disciplines philosophiques une autre doctrine.

En sens contraire, S. Paul dit (2 Tm 3,16 Vg) : “ Toute Écriture divinement inspirée est utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice. ” Or, une Écriture divinement inspirée n’a rien à voir avec les disciplines philosophiques, qui sont des œuvres de la raison humaine ; c’est donc qu’une autre doctrine, celle-là d’inspiration divine, a bien sa raison d’être.

Réponse :

Il fut nécessaire pour le salut de l’homme qu’il y eût, en dehors des sciences philosophiques que scrute la raison humaine, une doctrine procédant de la révélation divine. Le motif en est d’abord que l’homme est destiné par Dieu à atteindre une fin qui dépasse la compréhension de son esprit, car, dit Isaïe (64, 3), “ l’œil n’a point vu, ô Dieu, en dehors de toi, ce que tu as préparé à ceux qui t’aiment ”. Or il faut qu’avant de diriger leurs intentions et leurs actions vers une fin, les hommes connaissent cette fin. Il était donc nécessaire, pour le salut de l’homme, que certaines choses dépassant sa raison lui fussent communiquées par révélation divine.

A l’égard même de ce que la raison était capable d’atteindre au sujet de Dieu, il fallait aussi que l’homme fût instruit par révélation divine. En effet, la vérité sur Dieu atteinte par la raison n’eût été le fait que d’un petit nombre, elle eût coûté beaucoup de temps, et se fût mêlée de beaucoup d’erreurs. De la connaissance d’une telle vérité, cependant, dépend tout le salut de l’homme, puisque ce salut est en Dieu. Il était donc nécessaire, si l’on voulait que ce salut fût procuré aux hommes d’une façon plus ordinaire et plus certaine, que ceux-ci fussent instruits par une révélation divine.

Pour toutes ces raisons, il était nécessaire qu’il y eût, en plus des disciplines philosophiques, œuvres de la raison, une doctrine sacrée, acquise par révélation[1].

Solutions :

1. Il est bien vrai qu’il ne faut pas chercher à scruter au moyen de la raison ce qui dépasse la connaissance humaine, mais à la révélation qui nous en est faite par Dieu nous devons accorder notre foi. Aussi, au même endroit, est-il ajouté : “ Beaucoup de choses te sont montrées qui dépassent la compréhension humaine.” C’est en ces choses que consiste la doctrine sacrée.

2. Une diversité de “ raisons ”, ou de points de vue, dans ce que l’on connaît, détermine une diversité de sciences. Ainsi est-ce bien une même conclusion que démontrent l’astronome et le physicien, par exemple, que la terre est ronde ; mais le premier utilise à cette fin un moyen terme mathématique, c’est-à-dire abstrait de la matière, tandis que le second en emploie un qui s’y trouve impliqué. Rien n’empêche donc que les objets mêmes dont traitent les sciences philosophiques, selon qu’ils sont connaissables par la lumière de la raison naturelle, puissent encore être envisagés dans une autre science, selon qu’ils sont connus par la lumière de la révélation divine. La théologie qui relève de la doctrine sacrée est donc d’un autre genre que celle qui est encore une partie de la philosophie.

 

            Article 2 — La doctrine sacrée est-elle une science ?

Objections :

1. Toute science procède de principes évidents par eux-mêmes. Or les principes de la doctrine sacrée sont les articles de foi, qui ne sont pas de soi évidents, puisqu’ils ne sont pas admis par tous. “ La foi n’est pas le partage de tous ”, dit l’Apôtre (2 Th 3, 2). La doctrine sacrée n’est donc pas une science.

2. Il n’y a pas de science du singulier. Or, la doctrine sacrée s’occupe de cas singuliers, par exemple des faits et gestes d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et d’autres choses semblables. Elle n’est donc pas une science.

En sens contraire, S. Augustin dit : “ A cette science appartient cela seulement par quoi la foi très salutaire est engendrée, nourrie, défendue, corroborée ”, rôles qui ne peuvent être attribués qu’à la doctrine sacrée. Celle-ci est donc une science.

Réponse :

A coup sûr la doctrine sacrée est une science. Mais, parmi les sciences, il en est de deux espèces. Certaines s’appuient sur des principes connus par la lumière naturelle de l’intelligence : telles l’arithmétique, la géométrie, etc. D’autres procèdent de principes qui sont connus à la lumière d’une science supérieure : comme la perspective à partir de principes reconnus en géométrie, et la musique à partir de principes connus par l’arithmétique. Et c’est de cette façon que la doctrine sacrée est une science. Elle procède en effet de principes connus à la lumière d’une science de Dieu et des bienheureux. Et comme la musique fait confiance aux principes qui lui sont livrés par l’arithmétique, ainsi la doctrine sacrée accorde foi aux principes révélés par Dieu.

Solutions :

1. Les principes de toute science, ou sont évidents par eux-mêmes, ou se ramènent à la connaissance d’une science supérieure. Et ce dernier cas est celui des principes de la doctrine sacrée, comme on vient de le dire.

2. S’il arrive que des faits singuliers soient rapportés dans la doctrine sacrée, ce n’est pas à titre d’objet d’étude principal : ils sont introduits soit comme des exemples de vie, qu’invoquent les sciences morales, soit pour établir l’autorité des hommes par qui nous arrive la révélation divine, fondement même de l’Écriture ou de la doctrine sacrée.

 

            Article 3 — La doctrine sacrée est-elle une ou multiple ?

Objections :

1. Selon Aristote, une science “ une ” n’a pour sujet qu’un seul genre. Or, le créateur et la créature, dont il est question dans la doctrine sacrée, ne sont pas des sujets contenus dans un même genre. La doctrine sacrée n’est donc pas une science “ une ”.

2. Dans la doctrine sacrée, on traite des anges, des créatures corporelles, des mœurs humaines, toutes choses qui appartiennent à diverses sciences philosophiques. La doctrine sacrée ne peut donc être, elle non plus, une science “ une ”.

En sens contraire, l’Écriture parle de cette doctrine comme d’une science unique ; ainsi dit-elle (Sg 10, 10) : “ La sagesse lui donna (à Jacob) la science des choses saintes. ”

Réponse :

La doctrine sacrée est bien une science une. L’unité d’une puissance de l’âme ou d’un habitus se prend, en effet, de son objet ; non pas de son objet considéré matériellement, mais envisagé du point de vue de sa raison formelle d’objet ; l’homme, l’âne, la pierre, par exemple, se rencontrent dans l’unique raison formelle du coloré, qui est l’objet de la vue. Donc, puisque l’Écriture sainte envisage certains objets en tant que révélés par Dieu, ainsi qu’on vient de le voir tout ce qui est connaissable par révélation divine s’unifie dans la raison formelle de cette science et de ce fait, se trouve compris dans la doctrine sacrée comme dans une science unique.

Solutions :

1. La doctrine sacrée ne met pas Dieu et les créatures à égalité lorsqu’elle en traite ; c’est de Dieu principalement qu’elle s’occupe, et lorsqu’elle parle des créatures, elle les envisage selon qu’elles se rapportent à Dieu, soit comme à leur principe, soit comme à leur fin. L’unité de la science est donc sauve.

2. Rien n’empêche que des puissances de l’âme ou des habitus de rang inférieur soient diversifiés par rapport à des matières qui se trouvent unifiées en face d’une puissance ou d’un habitus de rang supérieur, car une puissance de l’âme ou un habitus, s’il est d’un ordre plus élevé, considère son objet sous une raison formelle plus universelle. Par exemple le “ sens commun ” a pour objet le sensible, qui embrasse le visible et l’audible ; ainsi, bien qu’il soit une seule puissance, s’étendit à tous les objets des cinq sens. De même, l’unique science sacrée est en mesure d’envisager sous une même raison formelle, c’est-à-dire en tant que divinement révélables, des objets traités dans des sciences philosophiques différentes ; ce qui fait que cette science peut être regardée comme une certaine impression de la science de Dieu elle-même, une et simple à l’égard de tout.

 

            Article 4 — La doctrine sacrée est-elle spéculative ou pratique ?

Objections :

1. Il semble que la doctrine sacrée soit une science pratique, car, selon Aristote une science pratique a pour but l’action. Or la doctrine sacrée est adonnée à l’action : “ Mettez la Parole en pratique au lieu de l’écouter seulement ”, nous dit S. Jacques (1, 22). La doctrine sacrée est donc une science pratique.

2. La doctrine sacrée se divise en loi ancienne et loi nouvelle. Or, une loi est affaire de science morale, c’est-à-dire de science pratique. C’est donc que la doctrine sacrée appartient à cette catégorie.

En sens contraire, toute science pratique se rapporte à des œuvres qui peuvent être accomplies par l’homme : ainsi la morale concerne les actes humains, la science de l’architecte les constructions. Or la doctrine sacrée porte avant tout sur Dieu, dont les hommes apparaissent plutôt comme ses œuvres à lui ; elle n’est donc pas une science pratique, mais davantage une science spéculative.

Réponse :

Nous avons dit que la doctrine sacrée, sans cesser d’être une, s’étend à des objets qui appartiennent à des sciences philosophiques différentes, à cause de l’unité de point de vue qui lui fait envisager toutes choses comme connaissables dans la lumière divine. Il se peut donc bien que, parmi les sciences philosophiques, les unes soient spéculatives et d’autres pratiques ; mais la doctrine sacrée, pour sa part, sera l’une et l’autre, de même que Dieu, par une même science, se connaît et connaît ses œuvres.

Toutefois la science sacrée est plus spéculative que pratique, car elle concerne plus les choses divines que les actes humains n’envisageant ceux-ci que comme moyens pour parvenir à la pleine connaissance de Dieu, en laquelle consiste l’éternelle béatitude.

Et par là, Réponse est donnée aux Objections.

 

            Article 5 — La doctrine sacrée est-elle supérieure aux autres sciences ?

Objections :

1. La supériorité d’une science dépend de sa certitude. Or, les autres sciences, dont les principes ne peuvent être mis en doute, paraissent plus certaines que la doctrine sacrée, dont les principes, qui sont les articles de foi, admettent le doute. Les autres sciences paraissent donc être supérieures.

2. C’est le fait d’une science inférieure d’emprunter à une science supérieure : ainsi en est-il de la musique par rapport à l’arithmétique ; or, la doctrine sacrée fait des emprunts aux doctrines philosophiques ; S. Jérôme dit en effet dans une lettre à un grand orateur de Rome, en parlant des anciens docteurs : “ Ils ont parsemé leurs livres d’une telle quantité de doctrines et de maximes de philosophes qu’on ne sait ce qu’on doit admirer davantage, de leur érudition séculière, ou de leur science des Ecritures. ” La doctrine sacrée est donc inférieure aux autres sciences.

En sens contraire, les autres sciences sont appelées ses servantes ; ainsi lit-on aux Proverbes (9, 3) : la Sagesse “ a dépêché ses servantes, elle appelle sur les hauteurs ”.

Réponse :

La vérité est que cette science, à la fois spéculative et pratique, dépasse sous ce double rapport toutes les autres. Parmi les sciences spéculatives, on doit appeler la plus digne celle qui est la plus certaine et s’occupe des plus hauts objets. Or, à ce double point de vue, la science sacrée l’emporte sur les autres sciences spéculatives. Elle est la plus certaine, car les autres tirent leur certitude de la lumière naturelle de la raison humaine qui peut faillir, alors qu’elle tire la sienne de la lumière de la science divine qui ne peut se tromper. C’est elle aussi qui a l’objet le plus élevé, puisqu’elle porte principalement sur ce qui dépasse la raison, au lieu que les autres disciplines envisagent ce qui est soumis à la raison.

Parmi les sciences pratiques, on doit dire supérieure celle qui ne vise pas, au-delà d’elle-même, une autre fin, telle la politique pour l’art militaire (le bien de l’armée est en effet ordonné à celui de la cité). Or, la fin de notre doctrine, selon qu’elle est pratique, n’est autre que la béatitude éternelle, but auquel se réfèrent, comme à la fin suprême, toutes les autres fins des sciences pratiques. De toute façon la science sacrée est donc prééminente.

 

 

Solutions :

1. Rien n’empêche qu’une connaissance plus certaine selon sa nature soit en même temps moins certaine pour nous ; cela tient à la faiblesse de notre esprit, qui se trouve, dit Aristote, “ devant les plus hautes évidences des choses, comme l’œil du hibou en face de la lumière du soleil ”. Le doute qui peut surgir à l’égard des articles de foi ne doit donc pas être attribué à une incertitude des choses mêmes, mais à la faiblesse de l’intelligence humaine. Malgré cela, la moindre connaissance touchant les choses les plus hautes est plus désirable qu’une science très certaine des choses moindres, dit Aristote.

2. La science sacrée peut faire des emprunts aux sciences philosophiques, mais ce n’est pas qu’elles lui soient nécessaires, c’est uniquement en vue de mieux manifester ce qu’elle-même enseigne. Ses principes ne lui viennent en effet d’aucune autre science, mais de Dieu immédiatement, par révélation ; d’où il suit qu’elle n’emprunte point aux autres sciences comme si celle-ci lui étaient supérieures, mais au contraire qu’elle en use comme d’inférieures et de servantes ; ainsi en est-il des sciences dites architectoniques, qui utilisent leurs inférieures, comme fait la politique pour l’art militaire. Du reste, que la science sacrée utilise les autres sciences de cette façon-là, le motif n’en est point son défaut ou son insuffisance, mais la faiblesse de notre esprit, qui est acheminé avec plus d’aisance à partir des connaissances naturelles, d’où procèdent les autres sciences, vers les objets qui la dépassent, et dont cette science traite.

 

            Article 6 — Cette doctrine est-elle une sagesse ?

Objections :

1. Une doctrine qui prend ses principes hors d’elle-même ne mérite pas le nom de sagesse : “ Le rôle du sage est d’intimer l’ordre et non de le recevoir d’un autre ”, déclare en effet Aristote ; or, cette doctrine-ci emprunte ailleurs ses principes, comme on l’a montré ; elle n’est donc pas une sagesse.

2. C’est le fait d’une sagesse d’établir les principes des autres sciences ; d’où ce titre de “ chef des autres sciences ” que lui attribue Aristote ; or la doctrine sacrée ne se comporte pas ainsi ; elle n’est donc pas sagesse.

3. Notre doctrine s’acquiert par l’étude, tandis que la sagesse est obtenue par infusion ; ainsi est-elle comptée parmi les sept dons du Saint-Esprit, comme on le voit en Isaïe (11, 2). La doctrine sacrée n’est donc pas une sagesse.

En sens contraire, au principe de la loi, le Deutéronome (4, 6 Vg) fait cette déclaration : “ Telle est notre sagesse et notre intelligence aux yeux de tous les peuples. ”

Réponse :

Cette doctrine est par excellence une sagesse, parmi toutes les sagesses humaines, et cela non pas seulement dans un genre particulier, mais absolument. En effet, puisqu’il appartient au sage d’intimer l’ordre et de juger, et que d’autre part le jugement, pour ce qui est inférieur, s’obtient par un appel à une cause plus élevée, celui-là est le sage dans un genre quelconque, qui prend en considération la cause suprême de ce genre. Par exemple, s’il s’agit de construction, l’homme de l’art qui a disposé les plans de la maison, mérite le titre de sage et d’architecte, au regard des techniciens inférieurs qui taillent les pierres, ou préparent le ciment. Ce pourquoi l’Apôtre dit (1 Co 3, 10) : “ Comme un sage architecte, j’ai posé le fondement. ” S’il s’agit de la vie humaine dans son ensemble, l’homme prudent sera appelé sage du fait qu’il ordonne les actes humains vers la fin qu’ils doivent atteindre ainsi est-il dit aux Proverbes (10, 23 Vg) : “ La sagesse est prudence pour l’homme. ” Celui-là donc qui considère purement et simplement la cause suprême de tout l’univers, qui est Dieu, mérite par excellence le nom de sage. C’est pourquoi, comme on le voit dans S. Augustin la sagesse est appelée la connaissance la plus digne. Or, la doctrine sacrée traite très proprement de Dieu selon qu’il est la cause suprême ; car elle ne se contente pas de ce qu’on peut en savoir par les créatures, et que les philosophes ont connu. “ Ce qu’on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste ”, dit en effet l’Apôtre (Rm 1,19) ; elle traite aussi de Dieu quant à ce qui n’est connu que de lui seul, et qui est communiqué aux autres par révélation. La doctrine sacrée mérite donc par excellence le nom de sagesse.

Solutions :

1. La doctrine sacrée n’emprunte ses principes à aucune science humaine ; elle les tient de la science divine, qui règle, à titre de sagesse souveraine, toute notre connaissance.

2. Les principes des autres sciences, ou bien sont évidents, et donc ne peuvent être prouvés, ou bien sont prouvés par quelque raison naturelle dans une autre science ; or la connaissance propre à notre science est obtenue par révélation et non par raison naturelle. C’est pourquoi il n’appartient pas à la doctrine sacrée de démontrer les principes des autres sciences, mais seulement d’en juger. En effet, tout ce qui, dans ces sciences, se trouverait contredire la vérité exprimée par la science sacrée doit être condamné comme faux, selon l’Apôtre (2 Co 10, 45) : “ Nous détruisons les sophismes et toute puissance altière qui se dresse contre la science de Dieu. ”

3. Puisque juger est le fait du sage, aux deux façons de juger dont on peut faire état correspondent deux sagesses différentes. Il arrive en effet qu’on juge par inclination, comme celui qui possède un habitus vertueux juge avec rectitude de ce qu’il doit faire dans la ligne de cet habitus, étant déjà incliné dans ce sens. Aussi Aristote déclare-t-il n que l’homme vertueux est la mesure et la règle des actes humains. Mais il est une autre façon de juger, à savoir par mode de connaissance, comme celui qui est instruit de la science morale peut juger des actes d’une vertu, même s’il n’a pas cette vertu. La première façon de juger des choses divines est le fait de la sagesse du Saint-Esprit, selon cette parole de l’Apôtre (1 Co 2, 15) : “ L’homme spirituel juge de tout. ” De même Denys : “ Hiérothée est devenu sage, non seulement en étudiant, mais en éprouvant le divin. ” Quant à l’autre façon de juger, c’est celle qui appartient à la doctrine qui nous occupe, selon qu’elle est obtenue par l’étude, bien que ses principes lui viennent de la révélation.

 

            Article 7 — Dieu est-il le sujet de cette science ?

Objections :

1. Toute science, dit Aristote, suppose connue la nature de son sujet, autrement dit “ ce qu’il est ”. Or, cette science ne suppose pas la connaissance de ce que Dieu est, car, selon S. Jean Damascène : “ Dire de Dieu ce qu’il est nous est impossible. ” Dieu n’est donc pas le sujet de cette science.

2. Tout ce dont on traite dans une science est compris dans son sujet. Or, dans la Sainte Écriture, il est question de bien d’autres choses que de Dieu, par exemple des créatures, des mœurs humaines. Donc Dieu n’est pas le sujet de cette science.

En sens contraire, on doit considérer comme le sujet d’une science cela même dont on parle dans la science ; or, dans la science sacrée, il est question de Dieu : d’où son nom de “ théo-logie ”, autrement dit de discours ou de parole sur Dieu. Dieu est donc bien le sujet de cette science.

Réponse :

Dieu est effectivement le sujet de cette science. Il y a le même rapport, en effet, entre le sujet d’une science et la science elle-même, qu’entre l’objet et une puissance de l’âme ou un habitus. Or, on assigne proprement comme objet à une puissance ou à un habitus ce qui détermine le point de vue sous lequel toutes choses se réfèrent à cette puissance ou à cet habitus ; ainsi, l’homme et la pierre se rapportent à la vue selon qu’ils sont colorés ; et c’est pourquoi le coloré est l’objet propre de la vue. Or, dans la doctrine sacrée, on traite tout “ sous la raison de Dieu ”, ou du point de vue de Dieu, soit que l’objet d’étude soit Dieu lui-même, soit qu’il ait rapport à Dieu comme à son principe ou comme à sa fin. D’où il suit que Dieu est vraiment le sujet de cette science. Ceci d’ailleurs est aussi manifeste si l’on envisage les principes de cette science, qui sont les articles de foi, laquelle concerne Dieu ; or, le sujet des principes et celui de la science tout entière ne font qu’un, toute la science étant contenue virtuellement dans ses principes.

Certains toutefois, considérant les choses mêmes dont traite cette science, et non le point de vue sous lequel elle les envisage, en ont circonscrit autrement la matière. Ainsi parlent-ils de “ choses ” et de “ signes ” ; ou des “ œuvres de la Réparation ” ; ou du “ Christ total ”, à savoir la tête et les membres. Il est bien traité de tout cela dans notre science ; mais c’est toujours par rapport à Dieu.

Solutions :

1. Il est vrai, nous ne pouvons pas savoir de Dieu ce qu’il est ; toutefois, dans notre doctrine, nous utilisons, au lieu d’une définition, pour traiter de ce qui se rapporte à Dieu, les effets que celui-ci produit dans l’ordre de la nature ou de la grâce. Comme on démontre en certaines sciences philosophiques des vérités relatives à une cause au moyen de son effet, en prenant l’effet au lieu de la définition de cette cause.

2. Quant aux divers objets autres que Dieu dont il est question dans la Sainte Écriture, ils se ramènent à Dieu lui-même ; non point à titre de parties, d’espèces ou d’accidents, mais comme se rapportant à lui de quelque manière.

 

            Article 8 — Cette doctrine argumente-t-elle ?

Objections :

1. S. Ambroise dit : “ Rejette les arguments, là où c’est la foi qu’on cherche. ” Or, dans cette doctrine, c’est la foi surtout que l’on cherche : “ Ces choses ont été écrites, dit S. Jean (20, 31), afin que vous croyiez. ” La doctrine sacrée ne procède donc pas par arguments.

2. Si cette science devait argumenter, ce serait ou par autorité ou par raison. Mais prouver par autorité ne semble pas convenir à sa dignité, car, selon Boèce, l’argument d’autorité est de tous le plus faible. Quant aux preuves rationnelles, elles ne conviennent pas à sa fin, puisque, selon S. Grégoire, “ la foi n’a pas de mérite, là où la raison procure une connaissance directe ”. Par conséquent la doctrine sacrée n’use pas d’arguments.

En sens contraire, l’Apôtre, parlant de l’évêque, dit (Tt 1, 9) : “ Qu’il soit attaché à l’enseignement sûr, conforme à la doctrine ; il doit être capable d’exhorter dans la saine doctrine et de réfuter les contradicteurs. ”

Réponse :

Les autres sciences n’argumentent pas en vue de démontrer leurs principes ; mais elles argumentent à partir d’eux pour démontrer d’autres vérités comprises dans ces sciences. Ainsi la doctrine sacrée ne prétend pas, au moyen d’une argumentation, prouver ses propres principes, qui sont les vérités de foi ; mais elle les prend comme point d’appui pour manifester quelque autre vérité, comme l’Apôtre (1 Co 15,12) prend appui sur la résurrection du Christ pour prouver la résurrection générale.

Toutefois, il faut considérer ceci. Dans l’ordre des sciences philosophiques, les sciences inférieures non seulement ne prouvent pas leurs principes, mais ne disputent pas contre celui qui les nie, laissant ce soin à une science plus haute ; la plus élevée de toutes, au contraire, qui est la métaphysique, dispute contre celui qui nie ses principes, à supposer que le négateur concède quelque chose ; et, s’il ne concède rien, elle ne peut discuter avec lui, mais elle peut détruire ses arguments. La science sacrée donc, n’ayant pas de supérieure, devra elle aussi disputer contre celui qui nie ses principes. Elle le fera par le moyen d’une argumentation, si l’adversaire concède quelque chose de la révélation divine : c’est ainsi qu’en invoquant les “ autorités ” de la doctrine sacrée, nous disputons contre les hérétiques, utilisant un article de foi pour combattre ceux qui en nient un autre. Mais si l’adversaire ne croit rien des choses révélées, il ne reste plus de moyen pour prouver par la raison les articles de foi ; il est seulement possible de réfuter les raisons qu’il pourrait opposer à la foi. En effet, puisque la foi s’appuie sur la vérité infaillible, et qu’il est impossible de démontrer le contraire du vrai, il est manifeste que les arguments qu’on apporte contre la foi ne sont pas de vraies démonstrations, mais des arguments réfutables.

 

Solutions :

1. Bien que les arguments de la raison humaine soient impropres à démontrer ce qui est de foi, il reste qu’à partir des articles de foi la doctrine sacrée peut prouver autre chose, comme on vient de le dire.

2. Il est certain que notre doctrine doit user d’arguments d’autorité ; et cela lui est souverainement propre du fait que les principes de la doctrine sacrée nous viennent de la révélation, et qu’ainsi on doit croire à l’autorité de ceux par qui la révélation a été faite. Mais cela ne déroge nullement à sa dignité, car si l’argument d’autorité fondé sur la raison humaine est le plus faible, celui qui est fondé sur la révélation divine est de tous le plus efficace.

Toutefois la doctrine sacrée utilise aussi la raison humaine, non point certes pour prouver la foi, ce qui serait en abolir le mérite, mais pour mettre en lumière certaines autres choses que cette doctrine enseigne. Donc, puisque la grâce ne détruit pas la nature, mais la parfait, c’est un devoir, pour la raison naturelle, de servir la foi, tout comme l’inclination naturelle de la volonté obéit à la charité. Aussi l’Apôtre dit-il (2 Co 10, 5) : “ Nous assujettissons toute pensée pour la faire obéir au Christ. ” De là vient que la doctrine sacrée use aussi des autorités des philosophes, là où, par leur raison naturelle, ils ont pu atteindre le vrai. S. Paul, dans les Actes (17, 28) rapporte cette sentence d’Aratus : “ Nous sommes de la race de Dieu, ainsi que l’ont affirmé certains de vos poètes. ” Il faut prendre garde cependant que la doctrine sacrée n’emploie ces autorités qu’au titre d’arguments étrangers à sa nature, et n’ayant qu’une valeur de probabilité. Au contraire, c’est un usage propre qu’elle fait des autorités de l’Écriture canonique. Quant aux autorités des autres docteurs de l’Église, elle en use aussi comme arguments propres, mais d’une manière seulement probable. Cela tient à ce que notre foi repose sur la révélation faite aux Apôtres et aux Prophètes, non sur d’autres révélations, s’il en existe, faites à d’autres docteurs. C’est pourquoi, écrivant à S. Jérôme, S. Augustin déclare : “ Les livres des Écritures canoniques sont les seuls auxquels j’accorde l’honneur de croire très fermement leurs auteurs incapables d’errer en ce qu’ils écrivent. Les autres, si je les lis, ce n’est point parce qu’ils ont pensé une chose ou l’ont écrite que je l’estime vraie, quelque éminents qu’ils puissent être en sainteté et en doctrine. ”

 

            Article 9 — La doctrine sacrée doit-elle user de métaphores ?

Objections :

1. Ce qui appartient en propre à une doctrine tout à fait inférieure, ne paraît pas convenir à la doctrine sacrée qui, on vient de le dire, occupe le sommet du savoir. Or l’emploi de similitudes diverses et de représentations sensibles est le fait de la poétique, qui occupe le dernier rang parmi toutes les sciences. User de similitudes de ce genre ne convient donc pas à la science sacrée.

2. La doctrine sacrée paraît avoir pour but de manifester la vérité : c’est pourquoi ceux qui accomplissent cette tâche se voient promettre une récompense : “ Ceux qui me mettent en lumière auront la vie éternelle ”, dit la Sagesse dans l’Ecclésiastique (24, 31 Vg). Or, de telles similitudes cachent la vérité. Il ne convient donc pas à cette doctrine de présenter les réalités divines sous des similitudes empruntées au monde corporel.

3. Plus des créatures sont élevées, et plus elles s’approchent de la ressemblance divine. Donc, si quelque chose des créatures devait être transposé en Dieu, une telle transposition devrait se faire à partir des créatures les plus nobles, et non à partir des plus basses, ce qui cependant se présente fréquemment dans les Écritures.

En sens contraire, Dieu dit dans Osée (12, 11) : “ J’ai multiplié les visions et, par les prophètes, j’ai parlé en similitudes. ” Or présenter une vérité sous le couvert de similitudes, c’est bien user de métaphores. Il convient donc à la doctrine sacrée d’en employer.

Réponse :

Il convient certainement à la Sainte Écriture de nous livrer les choses divines sous le voile de similitudes empruntées aux choses corporelles Dieu, en effet, pourvoit à tous les êtres conformément à leur nature. Or, il est naturel à l’homme de s’élever à l’intelligible par le sensible, parce que toute notre connaissance prend son origine des sens. Il est donc parfaitement convenable que dans l’Écriture sainte les choses spirituelles nous soient livrées au moyen de métaphores corporelles. C’est ce que dit Denys : “ Le rayon divin ne peut luire pour nous qu’enveloppé par la diversité des voiles sacrés. ” De plus, l’Écriture étant proposée de façon commune à tous, selon ce mot de l’Apôtre (Rm 1,14) : “Je me dois aux savants et aux ignorants ”, il lui convient de présenter les réalités spirituelles sous la figure de similitudes empruntées au corps, afin que, par ce moyen tout au moins, les simples la comprennent, eux qui ne sont pas aptes à saisir en elles-mêmes les réalités intelligibles.

Solutions :

1. La poétique use de métaphores en vue de la représentation, car celle-ci est naturellement agréable à l’homme. La doctrine sacrée, elle, use de ce procédé par nécessité et dans un but utilitaire, nous venons de le dire.

2. Le rayon de la divine révélation, nous dit Denys, n’est pas supprimé par les figures sensibles qui le voilent ; il demeure dans sa vérité, en sorte qu’il ne soit pas permis aux esprits auxquels est faite la révélation de s’en tenir aux images mêmes ; il les élève jusqu’à la connaissance des choses intelligibles, et, par leur intermédiaire, les autres en sont également instruits. C’est pourquoi ce qui est livré en un endroit de l’Écriture sous des métaphores, est présenté plus explicitement en d’autres passages. Du reste, l’obscurité même des figures est utile, tant pour exercer les esprits studieux, que pour éviter les moqueries des infidèles, au sujet desquels S. Matthieu dit (7, 6) : “ Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré. ” 3. Denys nous explique encore, pourquoi il est préférable que, dans les Écritures, les choses divines nous soient livrées sous la figure des corps les plus vils, plutôt que sous celle des plus nobles. Il en donne trois raisons. Tout d’abord on écarte ainsi de l’esprit humain un risque d’erreur, en rendant évident qu’on ne parle pas en propriété de termes des choses divines, ce qui pourrait être l’objet d’un doute, si ces choses étaient présentées sous la figure des corps les plus nobles, surtout pour les hommes qui n’imaginent rien de plus noble que le monde corporel. En deuxième lieu, cette manière d’agir est plus en rapport avec la connaissance que nous avons de Dieu en cette vie ; car nous savons plutôt de Dieu ce qu’il n’est pas que ce qu’il est ; les similitudes les plus lointaines sont donc à cet égard les plus proches de la vérité : elles nous donnent à comprendre que Dieu est au-dessus de tout ce que nous pouvons dire ou penser de lui. Enfin, par là, les choses divines se trouvent voilées plus efficacement au regard des indignes.

 

            Article 10 — Est-ce que la “ lettre ” de l’Écriture sainte peut revêtir plusieurs sens ?

Objections :

1. Il semble bien que l’Écriture ne contient pas sous une seule lettre plusieurs des sens ainsi distingués : le sens historique ou littéral, le sens allégorique, le sens tropologique ou moral, et le sens anagogique. En effet, une multiplicité de sens pour un seul passage engendre la confusion, prête à l’erreur et rend l’argumentation fragile. C’est pourquoi une argumentation véritable ne procède pas de propositions aux sens multiples ; bien plus, cela occasionne certains sophismes. Or, l’Écriture sainte doit être apte à nous montrer la vérité sans prêter occasion à l’erreur ; elle ne peut donc nous offrir, sous une seule lettre, une pluralité de sens.

2. S. Augustin nous dit : “ Cette partie de l’Écriture qu’on appelle l’Ancien Testament se présente sous quatre formes : l’histoire, l’étiologie, l’analogie, l’allégorie ”, division qui paraît totalement étrangère à celle qui a été rapportée plus haut. Il ne semble donc pas convenable que l’Écriture sainte soit exposée suivant les quatre sens énumérés en premier.

3. En dehors des quatre sens précités, il y a encore le sens parabolique, qui n’est pas compris parmi eux.

En sens contraire, S. Grégoire dit : “ L’Écriture sainte, par la manière même dont elle s’exprime, dépasse toutes les sciences ; car, dans un seul et même discours, tout en racontant un fait, elle livre un mystère. ”

Réponse :

L’auteur de l’Écriture sainte est Dieu. Or, il est au pouvoir de Dieu d’employer, pour signifier quelque chose, non seulement des mots, ce que peut faire aussi l’homme, mais également les choses elles-mêmes. Pour cette raison, alors que dans toutes les sciences ce sont les mots qui ont valeur significative, celle-ci a en propre que les choses mêmes signifiées par les mots employés signifient à leur tour quelque chose. La première signification, celle par laquelle les mots signifient certaines choses, correspond au premier sens, qui est le sens historique ou littéral. La signification par laquelle les choses signifiées par les mots signifient encore d’autres choses, c’est ce qu’on appelle le sens spirituel, qui est fondé sur le sens littéral et le suppose.

A son tour, le sens spirituel se divise en trois sens distincts. En effet, dit l’Apôtre (He 7,19), la loi ancienne est une figure de la loi nouvelle, et la loi nouvelle elle-même, ajoute Denys, est une figure de la gloire à venir ; en outre, dans la loi nouvelle, ce qui a lieu dans le chef est le signe de ce que nous-mêmes devons faire. Donc, lorsque les réalités de la loi ancienne signifient celles de la loi nouvelle, on a le sens allégorique ; quand les choses réalisées dans le Christ, ou dans ce qui signifie le Christ, sont le signe de ce que nous devons faire, on a le sens moral ; pour autant, enfin que ces mêmes choses signifient ce qui existe dans la gloire éternelle, on a le sens anagogique.

Comme, d’autre part, le sens littéral est celui que l’auteur entend signifier, et comme l’auteur de l’Écriture sainte est Dieu, qui comprend simultanément toutes choses dans la simple saisie de son intelligence, il n’y a pas d’obstacle à dire, à la suite de S. Augustin, que selon le sens littéral, même dans une seule “ lettre ” de l’Écriture, il y a plusieurs sens.

Solutions :

1. La multiplicité des sens en question ne crée pas d’équivoque, ni aucune espèce de multiplicité de ce genre. En effet, d’après ce qui a été dit, ces sens ne se multiplient pas pour cette raison qu’un seul mot signifierait plusieurs choses, mais parce que les réalités elles-mêmes, signifiées par les mots, peuvent être signes d’autres réalités. Il n’y aura pas non plus de confusion dans l’Écriture, car tous les sens sont fondés sur l’unique sens littéral, et l’on ne pourra argumenter qu’à partir de lui, à l’exclusion des sens allégoriques, ainsi que l’observe S. Augustin contre le donatiste Vincent. Rien cependant ne sera perdu de l’Ecriture sainte, car rien de nécessaire à la foi n’est contenu dans le sens spirituel sans que l’Écriture nous le livre clairement ailleurs, par le sens littéral.

2. Trois des sens énumérés ici par S. Augustin se rapportent au seul sens littéral : l’histoire, l’étiologie et l’analogie. Il y a histoire, explique S. Augustin, lorsqu’une chose est exposée pour elle-même. Il y a étiologie quand la cause de ce dont on parle est indiquée : ainsi lorsque le Seigneur explique pourquoi Moïse donna licence aux Juifs de répudier leurs épouses, c’est-à-dire en raison de la dureté de leur cœur (Mt 19, 8). Il y a analogie enfin quand on fait voir que la vérité d’un passage de l’Écriture n’est pas opposée à la vérité d’un autre passage. Reste l’allégorie qui, à elle seule, dans l’énumération de S. Augustin, tient la place des trois sens spirituels. Hugues de Saint-Victor range lui aussi le sens anagogique sous le sens allégorique ; retenant ainsi, dans son troisième livre des Sentences, trois sens seulement : le sens historique, le sens allégorique et le sens tropologique.

3. Le sens parabolique est inclus dans le sens littéral ; car par les mots on peut signifier quelque chose au sens propre, et quelque chose au sens figuré ; et, dans ce cas, le sens littéral ne désigne pas la figure elle-même, mais ce qu’elle représente. Quand, en effet, l’Écriture parle du bras de Dieu, le sens littéral n’est pas qu’il y ait en Dieu un bras corporel, mais ce qui est signifié par ce membre, à savoir une puissance active. Cela montre bien que, dans le sens littéral de l’Écriture, il ne peut jamais y avoir de fausseté.

L’objet principal de la doctrine sacrée est de transmettre la connaissance de Dieu, non pas seulement ce qu’il est en lui-même, mais aussi selon qu’il est le principe et la fin de toutes choses, spécialement de la créature raisonnable comme on l’a montré dans ce qui précède. Nous devrons donc, ayant à exposer cette doctrine, traiter 1° de Dieu (première partie) ; 2° du mouvement de la créature raisonnable vers Dieu (deuxième partie) ; 3° du Christ, qui, comme homme, est pour nous la voie qui mène à Dieu (troisième partie).

Notre étude de Dieu comprendra trois sections. Nous considérerons 1° ce qui concerne l’essence divine (Q. 2-26) ; 2° ce qui concerne la distinction des Personnes (Q. 27-43) ; 3° ce qui concerne la manière dont les créatures procèdent de Dieu (Q. 44-119).

Touchant l’essence divine, il y a lieu de se demander 1° si Dieu existe ; 2° comment il est, ou plutôt comment il n’est pas (Q. 3-13) ; 3° il faudra étudier en outre ce qui concerne son opération, à savoir sa science, sa volonté et sa puissance (Q. 14-26).

 

 

QUESTION 2 — L’EXISTENCE DE DIEU

1. L’existence de Dieu est-elle évidente par elle-même ? 2. Est-elle démontrable ? 3. Dieu existe-t-il ?

 

            Article 1 — L’existence de Dieu est-elle évidente par elle-même ?

Objections :

1. Nous disons évident ce dont la connaissance est en nous naturellement, comme c’est le cas des premiers principes. Or, dit Jean Damascène au début de son livre, “ la connaissance de l’existence de Dieu est naturellement infuse dans tout être ”. Il y a donc là une évidence.

2. On déclare encore évidentes les propositions dont la vérité apparaît dès que les termes en sont connus, comme le Philosophe le dit des premiers principes de la démonstration dans ses Derniers Analytiques. Dès qu’on sait, par exemple, ce que sont le tout et la partie, on sait que le tout est toujours plus grand que sa partie. Or, dès qu’on a compris ce que signifie ce mot : Dieu, aussitôt on sait que Dieu existe. En effet, ce mot signifie un être tel qu’on ne peut en concevoir de plus grand ; or, ce qui existe à la fois dans la réalité et dans l’esprit est plus grand que ce qui existe uniquement dans l’esprit. Donc, puisque, le mot étant compris, Dieu est dans l’esprit, on sait du même coup qu’il est dans la réalité. L’existence de Dieu est donc évidente.

3. Il est évident que la vérité existe, car celui qui nie que la vérité existe concède par le fait même qu’elle existe ; car si la vérité n’existe pas, ceci du moins est vrai : que la vérité n’existe pas. Or, si quelque chose est vrai, la vérité existe. Or Dieu est la vérité même, selon ce que dit Jésus en Jean (14, 6) : “ Je suis la voie, la vérité et la vie. ” Donc l’existence de Dieu est évidente.

En sens contraire, personne ne peut penser l’opposé d’une vérité évidente, comme le prouve le Philosophe en ce qui concerne les premiers principes de la démonstration. Or, on peut penser le contraire de cette proposition : Dieu existe, puisque, d’après le psaume (53, 1), “ L’insensé a dit dans son cœur : il n’y a pas de Dieu. ” Donc l’existence de Dieu n’est pas évidente par elle-même.

Réponse :

Une chose peut être évidente de deux façons : soit en elle-même, mais non pas pour nous ; soit à la fois en elle-même et pour nous. En effet, une proposition est évidente par elle-même du fait que le prédicat y est inclus dans l’idée du sujet, comme lorsqu’on dit : L’homme est un animal ; car l’animalité fait partie de l’idée d’homme. Si donc la définition du sujet et celle du prédicat sont connues de tous, cette proposition sera évidente pour tous. C’est ce qui a lieu pour les premiers principes de la démonstration, dont les termes sont trop généraux pour que personne puisse les ignorer, comme être et non-être, tout et partie, etc. Mais s’il arrive chez quelqu’un que la définition du prédicat et celle du sujet soient ignorées, la proposition sera évidente de soi ; mais non pour ceux qui ignorent le sujet et le prédicat de la proposition. C’est pour cette raison, dit Boèce, qu’il y a des conceptions communes de l’esprit qui sont évidentes seulement pour ceux qui savent, comme celle-ci : les choses immatérielles n’ont pas de lieu.

Je dis donc que cette proposition : Dieu existe, est évidente de soi, car le prédicat y est identique au sujet ; Dieu, en effet, est son être même, comme on le verra plus loin. Mais comme nous ne connaissons pas l’essence de Dieu, cette proposition n’est pas évidente pour nous ; elle a besoin d’être démontrée par ce qui est mieux connu de nous, même si cela est, par nature, moins connu, à savoir par les œuvres de Dieu.

Solutions :

1. Nous avons naturellement quelque connaissance générale et confuse de l’existence de Dieu, à savoir en tant que Dieu est la béatitude de l’homme ; car l’homme désire naturellement la béatitude, et ce que naturellement il désire, naturellement aussi il le connaît. Mais ce n’est pas là vraiment connaître que Dieu existe, pas plus que connaître que quelqu’un vient n’est connaître Pierre, même si c’est Pierre qui vient. En effet, beaucoup estiment que la béatitude, ce bien parfait de l’homme, consiste dans les richesses, d’autres dans les plaisirs, d’autres dans quelque autre chose.

2. Il n’est pas sûr que tout homme qui entend prononcer ce mot : Dieu, l’entende d’un être tel qu’on ne puisse pas en concevoir de plus grand, puisque certains ont cru que Dieu est un corps. Mais admettons que tous donnent au mot Dieu la signification qu’on prétend, à savoir celle d’un être tel qu’on n’en puisse concevoir de plus grand : il s’ensuit que chacun pense nécessairement qu’un tel être est dans l’esprit comme appréhendé, mais nullement qu’il existe dans la réalité. Pour pouvoir tirer de là que l’être en question existe réellement, il faudrait supposer qu’il existe en réalité un être tel qu’on ne puisse pas en concevoir de plus grand, ce que refusent précisément ceux qui nient l’existence de Dieu.

3. Que la vérité soit, en général, cela est évident ; mais que la vérité première soit, c’est ce qui n’est pas évident pour nous.

 

            Article 2 — L’existence de Dieu est-elle démontrable ?

Objections :

1. L’existence de Dieu est un article de foi ; mais les articles de foi ne se démontrent pas ; car la démonstration engendre la science, mais l’objet de la foi est ce dont la vérité n’apparaît pas, selon l’épître aux Hébreux (11, 1).

2. Le moyen terme d’une démonstration est la définition du sujet, qui fait connaître ce qu’il est. Or, ce Dieu, nous ne pouvons pas savoir ce qu’il est, mais seulement ce qu’il n’est pas, dit le Damascène. Donc nous ne pouvons pas démontrer Dieu.

3. Si l’on pouvait démonter Dieu, ce ne pourrait être que par ses œuvres ; or les œuvres de Dieu ne lui sont pas proportionnelles. Elles sont finies, lui-même est infini ; et il n’y a pas de proportion entre le fini et l’infini. En conséquence, comme on ne peut démontrer une cause par un effet hors de proportion avec elle, il semble qu’on ne puisse pas démontrer l’existence de Dieu.

En sens contraire, l’Apôtre dit (Rm 1, 20) : “ Les perfections invisibles de Dieu sont rendues visibles à l’intelligence par le moyen de ses œuvres. ” Mais cela ne serait pas si, par ses œuvres, on ne pouvait démontrer l’existence même de Dieu ; car la première chose à connaître au sujet d’un être, c’est qu’il existe.

Réponse :

Il y a deux sortes de démonstrations : l’une par la cause, que l’on nomme propter quid ; elle part de ce qui est antérieur, en réalité, par rapport à ce qui est démontré. L’autre, par les effets, que l’on nomme démonstration quia ; elle part de ce qui n’est premier que dans l’ordre de notre connaissance. C’est pourquoi, toutes les fois qu’un effet nous est plus manifeste que sa cause, nous recourons à lui pour connaître la cause. Or, de tout effet, on peut démontrer que sa cause propre existe, si du moins les effets de cette cause sont plus connus pour nous qu’elle-même ; car, les effets dépendant de la cause, dès que l’existence de l’effet est établie, il suit nécessairement que la cause préexiste. Donc, si l’existence de Dieu n’est pas évidente à notre égard, elle peut être démontrée par ses effets connus de nous .

Solutions :

1. L’existence de Dieu et les autres vérités concernant Dieu, que la raison naturelle peut connaître, comme dit l’Apôtre (Rm 1, 19), ne sont pas des articles de foi, mais des vérités préliminaires qui nous y acheminent. En effet, la foi présuppose la connaissance naturelle, comme la grâce présuppose la nature, et la perfection le perfectible. Toutefois, rien n’empêche que ce qui est, de soi, objet de démonstration et de science ne soit reçu comme objet de foi par celui qui ne peut saisir la démonstration.

2. Quand on démontre une cause par son effet, il est nécessaire d’employer l’effet, au lieu de la définition de la cause, pour prouver l’existence de celle-ci. Et cela se vérifie principalement lorsqu’il s’agit de Dieu. En effet, pour prouver qu’une chose existe, on doit prendre comme moyen non sa définition, mais la signification qu’on lui donne car, avant de se demander ce qu’est une chose, on doit se demander si elle existe. Or, les noms de Dieu lui sont donnés d’après ses effets, comme nous le montrerons ; donc, ayant à démontrer Dieu par ses effets, nous pouvons prendre comme moyen terme ce que signifie ce nom : Dieu.

3. Par des effets disproportionnés à leur cause, on ne peut obtenir de cette cause une connaissance parfaite ; mais, comme nous l’avons dit, il suffit d’un effet quelconque pour démontrer manifestement que cette cause existe. Ainsi, en partant des œuvres de Dieu, on peut démontrer l’existence de Dieu, bien que par elles nous ne puissions pas le connaître parfaitement quant à son essence.

 

            Article 3 — Dieu existe-t-il ?

Objections :

1. De deux contraires, si l’un est infini, l’autre est totalement aboli. Or, quand on prononce le mot Dieu, on l’entend d’un bien infini. Donc, si Dieu existait, il n’y aurait plus de mal. Or l’on trouve du mal dans le monde. Donc Dieu n’existe pas.

2. Ce qui peut être accompli par des principes en petit nombre ne se fait pas par des principes plus nombreux. Or, il semble bien que tous les phénomènes observés dans le monde puissent s’accomplir par d’autres principes, si l’on suppose que Dieu n’existe pas ; car ce qui est naturel a pour principe la nature, et ce qui est libre a pour principe la raison humaine ou la volonté. Il n’y a donc nulle nécessité de supposer que Dieu existe.

En sens contraire, Dieu lui-même dit (Ex 3, 14) : “ Je suis Celui qui suis. ”

Réponse :

Que Dieu existe, on peut prendre cinq voies pour le prouver.

La première et la plus manifeste est celle qui se prend du mouvement. Il est évident, nos sens nous l’attestent, que dans ce monde certaines choses se meuvent. Or, tout ce qui se meut est mû par un autre. En effet, rien ne se meut qu’autant qu’il est en puissance par rapport au terme de son mouvement, tandis qu’au contraire, ce qui meut le fait pour autant qu’il est en acte ; car mouvoir, c’est faire passer de la puissance à l’acte, et rien ne peut être amené à l’acte autrement que par un être en acte, comme un corps chaud en acte, tel le feu, rend chaud en acte le bois qui était auparavant chaud en puissance, et par là il le meut et l’altère. Or il n’est pas possible que le même être, envisagé sous le même rapport, soit à la fois en acte et en puissance ; il ne le peut que sous des rapports divers ; par exemple, ce qui est chaud en acte ne peut pas être en même temps chaud en puissance ; mais il est, en même temps, froid en puissance. Il est donc impossible que sous le même rapport et de la même manière quelque chose soit à la fois mouvant et mû, c’est-à-dire qu’il se meuve lui-même. Il faut donc que tout ce qui se meut soit mû par un autre. Donc, si la chose qui meut est mue elle-même, il faut qu’elle aussi soit mue par une autre, et celle-ci par une autre encore. Or, on ne peut ainsi continuer à l’infini, car dans ce cas il n’y aurait pas de moteur premier, et il s’ensuivrait qu’il n’y aurait pas non plus d’autres moteurs, car les moteurs seconds ne meuvent que selon qu’ils sont mûs par le moteur premier, comme le bâton ne meut que s’il est mû par la main. Donc il est nécessaire de parvenir à un moteur premier qui ne soit lui-même mû par aucun autre, et un tel être, tout le monde comprend que c’est Dieu.

La seconde voie part de la notion de cause efficiente. Nous constatons, à observer les choses sensibles, qu’il y a un ordre entre les causes efficientes ; mais ce qui ne se trouve pas et qui n’est pas possible, c’est qu’une chose soit la cause efficiente d’elle-même, ce qui la supposerait antérieure à elle-même, chose impossible. Or, il n’est pas possible non plus qu’on remonte à l’infini dans les causes efficientes ; car, parmi toutes les causes efficientes ordonnées entre elles, la première est cause des intermédiaires et les intermédiaires sont causes du dernier terme, que ces intermédiaires soient nombreux ou qu’il n’y en ait qu’un seul. D’autre part, supprimez la cause, vous supprimez aussi l’effet. Donc, s’il n’y a pas de premier, dans l’ordre des causes efficientes, il n’y aura ni dernier ni intermédiaire. Mais si l’on devait monter à l’infini dans la série des causes efficientes, il n’y aurait pas de cause première ; en conséquence, il n’y aurait ni effet dernier, ni cause efficiente intermédiaire, ce qui est évidemment faux. Il faut donc nécessairement affirmer qu’il existe une cause efficiente première, que tous appellent Dieu.

La troisième voie se prend du possible et du nécessaire, et la voici. Parmi les choses, nous en trouvons qui peuvent être et ne pas être la preuve, c’est que certaines choses naissent et disparaissent, et par conséquent ont la possibilité d’exister et de ne pas exister. Mais il est impossible que tout ce qui est de telle nature existe toujours ; car ce qui peut ne pas exister n’existe pas à un certain moment. Si donc tout peut ne pas exister, à un moment donné, rien n’a existé. Or, si c’était vrai, maintenant encore rien n’existerait ; car ce qui n’existe pas ne commence à exister que par quelque chose qui existe. Donc, s’il n’y a eu aucun être, il a été impossible que rien commençât d’exister, et ainsi, aujourd’hui, il n’y aurait rien, ce qu’on voit être faux. Donc, tous les êtres ne sont pas seulement possibles, et il y a du nécessaire dans les choses. Or, tout ce qui est nécessaire, ou bien tire sa nécessité d’ailleurs, ou bien non. Et il n’est pas possible d’aller à l’infini dans la série des nécessaires ayant une cause de leur nécessité, pas plus que pour les causes efficientes, comme on vient de le prouver. On est donc contraint d’affirmer l’existence d’un Être nécessaire par lui-même, qui ne tire pas d’ailleurs sa nécessité, mais qui est cause de la nécessité que l’on trouve hors de lui, et que tous appellent Dieu.

La quatrième voie procède des degrés que l’on trouve dans les choses. On voit en effet dans les choses du plus ou moins bon, du plus ou moins vrai, du plus ou moins noble, etc. Or, une qualité est attribuée en plus ou en moins à des choses diverses selon leur proximité différente à l’égard de la chose en laquelle cette qualité est réalisée au suprême degré ; par exemple, on dira plus chaud ce qui se rapproche davantage de ce qui est superlativement chaud. Il y a donc quelque chose qui est souverainement vrai, souverainement bon, souverainement noble, et par conséquent aussi souverainement être, car, comme le fait voir Aristote dans la Métaphysique, le plus haut degré du vrai coïncide avec le plus haut degré de l’être. D’autre part, ce qui est au sommet de la perfection dans un genre donné, est cause de cette même perfection en tous ceux qui appartiennent à ce genre : ainsi le feu, qui est superlativement chaud, est cause de la chaleur de tout ce qui est chaud, comme il est dit au même livre. Il y a donc un être qui est, pour tous les êtres, cause d’être, de bonté et de toute perfection. C’est lui que nous appelons Dieu.

La cinquième voie est tirée du gouvernement des choses. Nous voyons que des êtres privés de connaissance, comme les corps naturels, agissent en vue d’une fin, ce qui nous est manifesté par le fait que, toujours ou le plus souvent, ils agissent de la même manière, de façon à réaliser le meilleur ; il est donc clair que ce n’est pas par hasard, mais en vertu d’une intention qu’ils parviennent à leur fin. Or, ce qui est privé de connaissance ne peut tendre à une fin que dirigé par un être connaissant et intelligent, comme la flèche par l’archer. Il y a donc un être intelligent par lequel toutes choses naturelles sont ordonnées à leur fin, et cet être, c’est lui que nous appelons Dieu.

Solutions :

1. A l’objection du mal, S. Augustin répond : “ Dieu, souverainement bon, ne permettrait aucunement que quelque mal s’introduise dans ses œuvres, s’il n’était tellement puissant et bon que du mal même il puisse faire du bien. ” C’est donc à l’infinie bonté de Dieu que se rattache sa volonté de permettre des maux pour en tirer des biens.

2. Puisque la nature ne peut agir en vue d’une fin déterminée que si elle est dirigée par un agent supérieur, on doit nécessairement faire remonter jusqu’à Dieu, première cause, cela même que la nature réalise. Et de la même manière, les effets d’une libre décision humaine doivent être rapportés au-delà de la raison ou de la volonté humaine, à une cause plus élevée ; car ils sont variables et faillibles, et tout ce qui est variable, tout ce qui peut faillir, doit dépendre d’un principe immobile et nécessaire par lui-même, comme on vient de le montrer.

Lorsqu’on sait de quelque chose qu’il est, il reste à se demander comment il est, afin de savoir ce qu’il est. Mais comme nous ne pouvons savoir de Dieu que ce qu’il n’est pas, non ce qu’il est, nous n’avons pas à considérer comment il est, mais plutôt comment il n’est pas.

Il faut donc examiner 1° comment il n’est pas ; 2° comment il est connu de nous ; 3° comment il est nommé.

On peut montrer comment Dieu n’est pas, en écartant de lui ce qui ne saurait lui convenir, comme d’être composé, d’être en mouvement etc. Il faut donc s’enquérir 1° de la simplicité de Dieu (Q. 3), par laquelle nous excluons de lui toute composition. Mais parce que, dans les choses corporelles, les choses simples sont les moins parfaites et font partie des autres, nous traiterons 2° de sa perfection (Q. 4-6) ; 3° de son infinité (Q. 7-8) ; 4° de son immutabilité (Q. 9-10) ; 5° de son unité (Q. 11).

 

 

QUESTION 3 — LA SIMPLICITÉ DE DIEU

1. Dieu est-il un corps, c’est-à-dire : y a-t-il en lui composition de parties quantitatives ? 2. Y a-t-il en lui composition de matière et de forme ? 3. Composition d’essence ou de nature, et de sujet ? 4. Composition de l’essence et de l’existence ? 5. Composition de genre et de différence ? 6. Composition de sujet et d’accident ? 7. Dieu est-il composé de quelque manière, ou absolument simple ? 8. Dieu entre-t-il en composition avec les autres choses ?

 

            Article 1 — Dieu est-il un corps, c’est-à-dire — y a-t-il en lui composition de parties quantitatives ?

Objections :

1. Un corps est ce qui a trois dimensions. Mais la Sainte Écriture attribue à Dieu trois dimensions, car on lit dans Job (11, 8) : “ Le Tout-Puissant est plus haut que le ciel, que feras-tu ? plus profond que le séjour des morts, qu’en sauras-tu ? plus long que la terre à mesurer et plus large que la mer. ” 2. Tout être doté de figure est un corps, puisque la figure est la qualité affectant la quantité. Mais Dieu semble avoir une figure, selon la Genèse (1, 26) : “ Faisons l’homme à notre image et ressemblance ” ; car la figure est appelée une image selon la lettre aux Hébreux (1, 3) : le Fils “ est le resplendissement de sa gloire, et la figure c’est-à-dire l’image de sa substance ”.

3. Tout ce qui a des membres est un corps. Mais l’Écriture attribue toujours des membres à Dieu : “ As-tu un bras comme Dieu ? ” (Jb 40, 9). “ Les yeux du Seigneur sont fixés sur les justes ” (Ps 34, 16). “ La droite du Seigneur a montré sa force ” (Ps 118, 16).

4. On ne parle de position que pour un corps. Or, l’Écriture attribue à Dieu des positions : “ J’ai vu le Seigneur assis... ” (Is 6, 1). “ Le Seigneur s’est levé pour juger ” (Is 3, 13).

5. Rien ne peut être le terme local d’un départ ou d’une arrivée s’il n’est un corps ou quelque chose de corporel. Mais l’Écriture présente Dieu comme un terme local d’arrivée : “ Approchez de lui et vous recevrez sa lumière ” (Ps 34, 6), ou de départ : “ Ceux qui se détournent de toi seront inscrits dans la terre ” (Jr 17, 13).

En sens contraire, S. Jean (4, 24) écrit : “ Dieu est esprit. ”

Réponse :

Il faut dire sans aucune réserve que Dieu n’est pas un corps. On peut le démontrer de trois manières :

1. Aucun corps ne meut sans être mû lui-même, comme l’enseigne une expérience universelle ; or, on a fait voir plus haut que Dieu est le premier moteur immobile ; il est donc manifeste qu’il n’est pas un corps.

2. L’être premier doit nécessairement être en acte et d’aucune manière en puissance. Sans doute, si l’on considère un seul et même être qui passe de la puissance à l’acte, la puissance existe avant l’acte ; cependant, absolument parlant, c’est l’acte qui est antérieur à la puissance, puisque l’être en puissance n’est amené à l’acte que par un être en acte. Or, on a montré plus haut que Dieu est l’être premier. Il est donc impossible qu’en Dieu il y ait rien en puissance. Or tout corps est en puissance, car le continu, en tant que tel, est divisible à l’infini. Il est donc impossible que Dieu soit un corps.

3. Dieu est, comme on l’a dit, ce qu’il y a de plus noble parmi les êtres. Mais il est impossible qu’un corps soit le plus noble des êtres. Car un corps est vivant ou il ne l’est pas ; le vivant est manifestement plus noble que ce qui n’a point de vie. D’autre part, le corps vivant ne vit pas précisément en tant que corps, car alors tout corps vivrait ; il faut donc qu’il vive par quelque chose d’autre, comme notre corps vit par l’âme. Or, ce par quoi vit le corps est plus noble que le corps. Il est donc impossible que Dieu soit un corps.

Solutions :

1. Comme on l’a dit plus haut, la Sainte Écriture nous livre les choses divines et spirituelles sous le voile de similitudes empruntées aux choses corporelles. Aussi, lorsqu’elle attribue à Dieu les trois dimensions, elle désigne, sous la similitude d’une quantité corporelle, la quantité de sa puissance. Ainsi la profondeur symbolise la puissance de connaître les choses cachées ; la hauteur, la supériorité de sa puissance ; la longueur, la durée de son existence ; la largeur, l’efficacité de son amour pour toutes choses. Ou encore, selon Denys : “ La profondeur de Dieu signifie l’incompréhensibilité de son essence ; sa longueur, l’extension de sa vertu, qui pénètre toutes choses ; sa largeur, l’amplitude universelle de cette vertu, en tant que tout est enveloppé par sa protection. ” 2. On dit que l’homme est créé à l’image de Dieu non pas selon son corps, mais selon sa supériorité sur les autres animaux. Aussi, après la parole : “ Faisons l’homme à notre image et ressemblance ”, la Genèse ajoute-t-elle : “ pour qu’il domine sur tous les poissons de la mer... ” Or, l’homme est supérieur aux autres animaux par la raison et l’intelligence. C’est donc selon l’intelligence et la raison, qui sont incorporelles, que l’homme est à l’image de Dieu.

3. Dans l’Écriture, des membres sont attribués à Dieu en raison de leur action, selon une certaine similitude. Ainsi, l’acte de l’œil est de voir : aussi attribue-t-on des yeux à Dieu pour signifier sa capacité de voir par l’intelligence, non par les sens. Et de même pour les autres membres.

4. Des positions ne sont attribuées à Dieu que par métaphore : on dit qu’il est assis à cause de son immutabilité et de son autorité ; et debout à cause de sa force pour vaincre tous ses adversaires.

5. On ne s’approche pas de Dieu par une démarche corporelle, puisqu’il est partout, mais par les sentiments de l’âme, et l’on s’éloigne de lui de la même façon. Ainsi l’approche ou l’éloignement, sous la similitude du mouvement local, désigne une démarche spirituelle.

 

            Article 2 — Y a-t-il en Dieu composition de matière et de forme ?

Objections :

1. Tout ce qui a une âme est composé de matière et de forme, puisque l’âme est la forme du corps. Mais l’Écriture attribue à Dieu une âme, puisque l’épître aux Hébreux (10, 38) cite cette parole en la mettant dans sa bouche : “ Mon juste vivra par la foi ; et s’il se dérobe, mon âme ne se complaira pas en lui. ” 2. La colère, la joie, etc. sont des passions d’un être composé de corps et d’âme, dit Aristote. Mais ces sentiments sont attribués à Dieu par l’Écriture, par exemple au Psaume (106, 40) : “ Le Seigneur s’est enflammé de colère contre son peuple. ” 3. C’est la matière qui est principe d’individuation. Or, Dieu est un être individuel. S’il ne l’était pas, on pourrait attribuer sa nature à plusieurs êtres. Donc il est composé de matière et de forme.

En sens contraire, tout composé de matière et de forme est un corps ; car l’étendue est le premier attribut que revêt la matière. Or, on vient de montrer que Dieu n’est pas un corps : donc il n’est pas composé de matière et de forme.

Réponse :

Il est impossible qu’il y ait en Dieu aucune matière. 1. Parce que la matière est de l’être en puissance, et il a été démontré que Dieu est acte pur, n’ayant en lui rien de potentiel. Il est donc impossible qu’il y ait en lui composition de matière et de forme.

2. Un composé de matière et de forme n’a de perfection et de bonté qu’en raison de sa forme ; il n’est donc bon que d’une façon participée, selon que sa matière participe de la forme. Or, le bien premier et optimal, Dieu, ne peut pas être bon de façon participée ; car il est bon par essence et ce qui est bon par essence est premier à l’égard de ce qui est bon en raison d’une participation.

3. Tout agent agit en raison de sa forme : il y a donc stricte corrélation entre ce que la forme est pour lui et la manière dont il est agent. Il s’ensuit que ce qui est l’agent premier et par soi est aussi forme premièrement et par soi. Or, Dieu est le premier agent, étant la première cause efficiente, on l’a vu . Il est donc forme selon toute son essence, et non pas composé de matière et de forme.

Solutions :

1. On attribue une âme à Dieu en raison d’une ressemblance entre l’acte de Dieu et le nôtre. Si, en effet, nous voulons quelque chose, cela vient de notre âme. On dit alors que l’âme de Dieu se complaît en quelque chose, pour dire que sa volonté s’y complaît.

2. La colère et les passions semblables sont attribuées à Dieu pour une ressemblance entre les effets : du fait qu’un homme en colère est porté à châtier, on appelle colère, par métaphore, le châtiment divin.

3. Il est vrai que les formes susceptibles d’être reçues dans une matière sont individuées par cette matière, laquelle ne peut être subjectée en rien d’autre, étant elle-même le premier sujet ; la forme, au contraire, en ce qui la concerne, et sauf empêchement venu d’ailleurs, peut être reçue en plusieurs sujets. Au contraire, la forme qui n’est pas faite pour être reçue dans une matière, étant subsistante par là-même qu’elle ne peut être reçue en un autre qu’elle-même : ainsi en est-il de Dieu. De ce que Dieu est individué, il ne suit donc nullement qu’il aurait une matière.

 

            Article 3 — Y a-t-il en Dieu composition d’essence ou de nature, et de sujet ?

Objections :

1. Il semble que Dieu ne s’identifie pas avec son essence ou sa nature. Car rien n’est à proprement parler en soi-même ; or, on dit, de l’essence ou nature de Dieu, qui est la déité, qu’elle est en Dieu : elle est donc distincte de lui.

2. L’effet ressemble à sa cause ; car tout agent assimile à lui son effet. Or, dans les choses créées, le suppôt n’est pas identique à sa nature ; ainsi l’homme n’est pas identique à son humanité. Donc, Dieu non plus n’est pas identique à sa déité.

En sens contraire, il est dit de Dieu qu’il est la vie, et non pas seulement qu’il est vivant, comme on le voit en S. Jean (14, 6) : “ Je suis la voie, la vérité et la vie. ” Or la déité est dans le même rapport avec Dieu que la vie avec le vivant. Donc Dieu est la déité elle-même.

Réponse :

Dieu est identique à son essence ou nature. Pour le comprendre, il faut savoir que dans les choses composées de matière et de forme, il y a nécessairement distinction entre la nature ou essence d’une part, et le suppôt de l’autre. En effet, la nature ou essence comprend seulement ce qui est contenu dans la définition de l’espèce ; ainsi l’humanité comprend seulement ce qui est inclus dans la définition de l’homme, car c’est par cela même que l’homme est homme, et c’est cela que signifie le mot humanité : à savoir ce par quoi l’homme est homme. Mais la matière individuelle, comprenant tous les accidents qui l’individualisent, n’entre pas dans la définition de l’espèce ; car on ne peut introduire dans la définition de l’homme cette chair, ces os, la blancheur, la noirceur, etc. ; donc, cette chair, ces os et les accidents qui circonscrivent cette matière ne sont pas compris dans l’humanité, et cependant ils appartiennent à cet homme-ci. Il s’ensuit que l’individu humain a en soi quelque chose que n’a pas l’humanité. En raison de cela, l’humanité ne dit pas le tout d’un homme, mais seulement sa partie formelle, car les éléments de la définition se présentent comme informant la matière, d’où provient l’individuation.

Mais dans les êtres qui ne sont pas composés de matière et de forme, qui ne tirent pas leur individuation d’une matière individuelle, à savoir telle matière, mais où les formes sont individualisées par elles-mêmes, les formes doivent être elles-mêmes les suppôts subsistants, de sorte que là le suppôt ne se distingue pas de la nature. Ainsi, puisque Dieu n’est pas composé de matière et de forme, comme nous l’avons montré, on doit conclure nécessairement que Dieu est sa déité, sa vie, et quoi que ce soit d’autre qu’on affirme ainsi de lui.

Solutions :

1. Nous ne pouvons parler des choses simples qu’à la manière des choses composées d’où nous tirons notre connaissance. C’est pourquoi, parlant de Dieu et voulant le signifier comme subsistant, nous employons des termes concrets, parce que notre expérience ne nous montre comme subsistants que des êtres composés ; quand, au contraire, nous voulons exprimer sa simplicité, nous employons des termes abstraits. Donc, si l’on dit que la déité ou la vie, ou quoi que ce soit de pareil, est en Dieu, ces expressions se rapportent non à une diversité dans le réel, en Dieu, mais à une diversité des représentations du réel dans notre esprit.

2. Les effets de Dieu lui sont assimilés, non pas parfaitement, mais dans la mesure du possible ; et c’est cette imperfection dans la ressemblance qui explique que ce qui est (en Dieu) simple et un ne peut être reproduit que par une multiplicité. c’est ainsi que, dans les effets, intervient la composition d’où il provient que le suppôt, en eux, n’est pas identique à la nature.

 

            Article 4 — Y a-t-il en Dieu composition de l’essence et de l’existence ?

Objections :

1. Il semble qu’en Dieu essence et existence ne soient pas identiques ; car si cela était, rien ne s’ajouterait à l’être divin. Mais l’être sans aucune addition, c’est l’être en général, qu’on attribue à tout ce qui est. Dieu ne serait donc que l’être en général, commun à tous les êtres, et c’est à quoi s’opposent ces paroles de la Sagesse (14, 21) : “ Ils ont donné à la pierre et au bois le nom incommunicable. ” 2. Au sujet de Dieu, nous pouvons savoir qu’il est, comme nous l’avons dit. Mais nous ne pouvons savoir ce qu’il est. C’est donc qu’on doit distinguer en lui d’une part son existence, de l’autre ce qu’il est : son essence, sa nature.

En sens contraire, S. Hilaire écrit : “ L’être n’est pas en Dieu quelque chose de surajouté, mais vérité subsistante. ” Donc ce qui subsiste en Dieu, c’est son être.

Réponse :

Il ne suffit pas de dire que Dieu est identique à son essence, comme nous venons de le montrer ; il faut ajouter qu’il est identique à son être, ce qui peut se prouver de maintes manières.

1. Ce que l’on trouve dans un étant, outre son essence, est nécessairement causé, soit qu’il résulte des principes mêmes constitutifs de l’essence, comme les attributs propres de l’espèce : ainsi le rire appartient à l’homme en raison des principes essentiels de son espèce ; soit qu’il vienne de l’extérieur, comme la chaleur de l’eau est causée par le feu. Donc, si l’existence même d’une chose est autre que son essence, elle est causée nécessairement soit par un agent extérieur, soit par les principes essentiels de cette chose. Mais il est impossible, lorsqu’il s’agit de l’existence, qu’on la dise causée par les seuls principes essentiels de la chose, car aucune chose n’est capable de se donner l’existence, si cette existence dépend d’une cause. Il faut donc que l’étant dont l’existence est autre que son essence, reçoive son existence d’un autre étant. Or cela ne peut se dire de Dieu, puisque ce que nous nommons Dieu, est la cause efficiente première. Il est donc impossible que l’existence soit autre que l’essence.

2. L’existence est l’actualité de toute forme ou nature ; en effet, dire que la bonté ou l’humanité, par exemple, est en acte, c’est dire qu’elle existe. Il faut donc que l’existence soit à l’égard de l’essence, lorsque celle-ci en est distincte, ce que l’acte est à la puissance. Et comme en Dieu rien n’est potentiel, ainsi qu’on la montré, il s’ensuit qu’en lui l’essence n’est pas autre chose que son existence. Son essence est donc son existence.

3. De même que ce qui est igné et n’est pas feu est igné par participation, ainsi ce qui a l’existence, et n’est pas l’existence est être par participation. Or Dieu est son essence même, ainsi qu’on l’a montré ; donc, s’il n’est pas son existence même, il aura l’être par participation et non par essence, il ne sera donc pas le premier être, ce qui est absurde. Donc Dieu est son existence, et non pas seulement son essence.

Solutions :

1. Ce qu’on dit ici de l’être sans addition peut se comprendre en deux sens : ou bien l’être en question ne reçoit pas d’addition parce qu’il est de sa notion d’exclure toute addition : ainsi la notion de “ bête ” exclut l’addition de “ raisonnable ”. Ou bien il ne reçoit pas d’addition parce que sa notion ne comporte pas d’addition comme l’animal en général est sans raison en ce sens qu’il n’est pas dans sa notion d’avoir la raison ; mais il n’est pas non plus dans sa notion de ne pas l’avoir. Dans le premier cas, l’être sans addition dont on parle est l’être divin ; dans le second cas, c’est l’être en général ou commun.

2. “ Être ” se dit de deux façons : en un premier sens pour signifier l’acte d’exister, en un autre sens pour marquer le lien d’une proposition, œuvre de l’âme joignant un prédicat à un sujet. Si l’on entend l’existence de la première façon, nous ne pouvons pas plus connaître l’être de Dieu que son essence. De la seconde manière seulement nous pouvons connaître l’être de Dieu : nous savons, en effet, que la proposition que nous construisons pour exprimer que Dieu est, est vraie et nous le savons à partir des effets de Dieu, ainsi que nous l’avons dit.

 

            Article 5 — Y a-t-il en Dieu composition de genre et de différence ?

Objections :

1. Il semble bien que Dieu soit dans un genre. En effet, la substance est l’être subsistant par soi. Or cela convient souverainement à Dieu. Donc Dieu est dans le genre substance.

2. Chaque chose se mesure d’après une norme du même genre, comme les longueurs par une longueur, et les nombres par un nombre. Or, Dieu est la mesure suprême des substances, dit le Commentateur sur le livre X de la Métaphysique. Il appartient donc lui-même au genre substance.

En sens contraire, pour l’esprit, le genre précède ce qui est contenu dans ce genre. Mais rien n’est antérieur à Dieu, ni dans la réalité, ni pour l’esprit. Dieu n’est donc pas un genre.

Réponse :

Quelque chose peut appartenir à un genre de deux façons : absolument et en toute propriété de termes, comme l’espèce est contenue dans le genre ; ou bien par réduction, comme les principes des choses ou les privations : ainsi le point et l’unité se ramènent au genre quantité parce qu’ils y jouent le rôle de principes ; la cécité ou toute autre privation se ramènent au genre de ce dont ils sont le manque. Mais Dieu ne peut être dans un genre d’aucune de ces deux manières.

Qu’il ne puisse être espèce dans un genre, c’est ce qu’on peut démontrer de trois façons.

1. L’espèce se forme par genre et différence, et ce dont provient la différence constitutive de l’espèce joue toujours, à l’égard de ce dont le genre est tiré, le rôle de l’acte par rapport à la puissance. Ainsi ce terme : animal, se prend de la nature sensitive signifiée au concret ; car cela est animal qui est de nature sensitive ; cet autre terme : raisonnable, se prend de la nature intellectuelle, car on dit raisonnable ce qui est de nature intellectuelle. Or, l’intellectuel est avec le sensitif dans la relation de l’acte avec la puissance, et il en est de même en tout le reste. Comme en Dieu nulle puissance ne s’adjoint à l’acte, il est impossible que Dieu soit dans un genre à titre d’espèce.

2. L’existence de Dieu est son essence même, on vient de le montrer. Si Dieu était dans un genre, ce genre serait donc nécessairement le genre être, car le genre désigne l’essence, étant attribué essentiellement. Or, le Philosophe démontre, que l’être ne peut être le genre de rien. Tout genre, en effet, comporte des différences spécifiques qui n’appartiennent pas à l’essence de ce genre ; or, il n’est aucune différence qui n’appartienne à l’être puisque le non-être ne saurait constituer une différence. Reste donc que Dieu ne rentre dans aucun genre.

3. Toutes les réalités appartenant à un même genre ont en commun la nature ou essence du genre, puisque celui-ci leur est attribué selon l’essence ; mais elles diffèrent selon l’existence, car l’existence n’est pas la même, par exemple, de l’homme et du cheval, de tel homme et de tel autre homme. Il s’ensuit que dans tous les étants qui appartiennent à un genre, l’existence est autre que l’essence. Or, en Dieu, il n’y a pas cette altérité, comme on l’a montré. Dieu n’est donc pas une espèce dans un genre.

Cela montre qu’on ne peut assigner à Dieu ni genre ni différence ; qu’il ne peut donc être défini, et qu’on ne peut démontrer de lui quoi que ce soit autrement que par ses effets ; car toute définition s’établit par genre et différence, et le médium de la démonstration est la définition.

Quant à inclure Dieu dans un genre par réduction, au titre de principe, l’impossibilité en est manifeste. En effet, le principe qui se ramène à un genre ne s’étend pas au-delà de ce genre ; ainsi le point n’est principe qu’à l’égard du continu, l’unité qu’à l’égard du nombre, etc. Or, Dieu est le principe de tout l’être, comme on le démontrera par la suite : il n’est donc pas contenu dans un genre à ce titre de principe.

Solutions :

1. Le terme de “ substance ” ne signifie pas seulement “ être par soi ”, puisqu’il n’est pas possible que l’être soit un genre, on vient de le dire. Ce qu’il signifie, c’est l’essence à laquelle il appartient d’exister ainsi, à savoir par soi-même, sans pour autant que son existence s’identifie avec son essence. Il est donc manifeste que Dieu n’est pas dans le genre substance.

2. Cette objection se rapporte au cas d’une mesure proportionnée au mesuré ; dans ce cas, en effet, la mesure doit être homogène au mesuré. Mais Dieu n’est pas une mesure proportionnée à quoi que ce soit. Si on le dit mesure de toutes choses, c’est en ce sens que chacune participe de l’être pour autant qu’elle approche de Dieu.

 

            Article 6 — Y a-t-il en Dieu composition de sujet et d’accident ?

Objections :

1. Il semble qu’il y ait en Dieu des accidents ; car, dit Aristote, une substance ne saurait être accident à l’égard d’une autre. Donc ce qui est un accident dans un sujet ne peut être substance dans un autre ; ainsi prouve-t-on que la chaleur n’est pas la forme substantielle du feu, par le fait qu’elle est accident dans tout le reste. Or la sagesse, la puissance et d’autres attributs qui, en nous, sont accidentels sont attribués à Dieu ; donc, en Dieu aussi ils sont des accidents.

2. Dans chaque genre de choses il y a un premier ; or il y a de nombreux genres d’accidents. Donc, si le terme premier de chacun de ces genres n’est pas en Dieu, il y aura beaucoup de premiers hors de lui, ce qui ne convient pas.

En sens contraire, tout accident est dans un sujet ; or Dieu ne peut pas être un sujet, car une forme simple ne peut être un sujet, dit Boèce.

Réponse :

Ce qui précède suffit à prouver qu’il ne peut pas y avoir d’accident en Dieu.

1. Parce que le sujet est à l’accident ce que la puissance est à l’acte. En effet, le sujet est actué par l’accident en quelque manière. Or, il faut exclure de Dieu toute potentialité, on a pu le voir.

2. Parce que Dieu est son être même ; or, dit Boèce “ ce qui est peut bien, par une nouvelle adjonction, être autre chose encore ; mais l’être même ne comporte nulle adjonction ” ; par exemple ce qui est chaud peut bien avoir encore une qualité différente, il peut être blanc ; mais la chaleur même ne peut avoir rien d’autre que la chaleur.

3. Parce que l’être qui a l’existence par soi précède ce qui n’existe que par accident. Donc, Dieu étant en toute rigueur le premier être, rien ne peut être en lui par accident. Même les accidents qui découlent par eux-mêmes de la nature du sujet (comme la faculté de rire est par soi un accident propre de l’homme) ne peuvent pas davantage être attribués à Dieu. Car ces accidents trouvent leur cause dans les principes du sujet ; or, en Dieu, rien ne peut être causé, puisqu’il est la cause première. Il en résulte finalement qu’il n’y a aucun accident en Dieu.

Solutions :

1. La puissance et la sagesse ne se disent pas de Dieu et de nous univoquement, comme on l’expliquera plus loin. Il ne s’ensuit donc pas que ce qui est accident en nous le soit aussi en Dieu.

2. La substance ayant à l’égard des accidents une priorité d’être, les principes de ceux-ci se ramènent à ceux de la substance comme à quelque chose d’antérieur. Non que Dieu soit le premier dans le genre de la substance, car s’il est le premier, c’est en étant lui-même en dehors de tout genre et à l’égard de tout l’être.

 

            Article 7 — Dieu est-il composé de quelque manière, ou absolument simple ?

Objections :

1. Il semble que Dieu ne soit pas absolument simple. En effet, les choses qui procèdent de Dieu lui ressemblent ; ainsi du premier être dérivent tous les êtres, et du premier bien tous les biens. Or, parmi les choses que Dieu a faites, aucune n’est absolument simple. Donc Dieu n’est pas absolument simple.

2. Tout ce qui est le meilleur doit être attribué à Dieu. Or, chez nous, les choses complexes sont meilleures que les simples ; ainsi les mixtes valent mieux que les éléments, et les éléments que leurs parties. Il ne faut donc pas dire que Dieu est absolument simple.

En sens contraire, S. Augustin affirme que “ Dieu est vraiment et souverainement simple ”.

Réponse :

Que Dieu soit parfaitement simple, cela peut se prouver de plusieurs manières.

1. Tout d’abord en rappelant ce qui précède. Puisque Dieu n’est composé ni de parties quantitatives, n’étant pas un corps ; ni de forme et de matière, puisqu’en lui le suppôt n’est pas autre que la nature, ni la nature n’est autre chose que son existence ; puisqu’il n’y a en lui composition ni de genre et de différence, ni de sujet et d’attribut, il est manifeste que Dieu n’est composé d’aucune manière, mais qu’il est absolument simple.

2. Tout composé est postérieur à ses composants et dans leur dépendance ; or, Dieu est l’être premier, comme on l’a fait voir.

3. Tout composé a une cause ; car des choses de soi diverses ne constituent un seul être que par une cause unifiante. Or, Dieu n’a pas de cause, ainsi qu’on l’a vu, étant première cause efficiente.

4. Dans tout composé il faut qu’il y ait puissance et acte, ce qui n’est pas en Dieu. En effet, dans le composé, ou bien une partie est acte à l’égard de l’autre, ou du moins les parties sont toutes comme en puissance à l’égard du tout.

5. Un composé n’est jamais identique à aucune de ses parties. Cela est bien manifeste dans les touts formés de parties dissemblables : nulle partie de l’homme n’est l’homme, et nulle partie du pied n’est le pied. Quant il s’agit de touts homogènes, il est bien vrai que telle chose est dite aussi bien du tout et des parties, et par exemple une partie d’air est de l’air, et une partie d’eau est de l’eau ; mais d’autres choses pourront se dire du tout qui ne conviendront pas à la partie ; ainsi une masse d’eau ayant deux pintes, sa partie n’a plus deux pintes. Donc, en tout composé, il y a quelque chose qui ne lui est pas identique. Or, ceci peut bien se dire du sujet de la forme : qu’il y a en lui quelque chose qui n’est pas lui ; ainsi dans quelque chose qui est blanc, il n’y a pas que le blanc, mais dans la forme même il n’y a rien d’autre qu’elle-même. Dès lors, puisque Dieu est pure forme, ou pour mieux dire puisqu’il est l’être, il ne peut être composé d’aucune manière. S. Hilaire touche cette raison dans son livre de La Trinité lorsqu’il dit : “ Dieu, qui est puissance, ne comprend pas de faiblesses ; lui qui est lumière, n’admet aucune obscurité. ”

Solutions :

1. Ce qui procède de Dieu ressemble à Dieu, comme les effets de la cause première peuvent lui ressembler. Or, être causé c’est nécessairement être composé de quelque manière ; car tout au moins l’existence d’un être causé est autre que son essence, ainsi qu’on le verra.

2. Si, dans notre univers, les composés sont meilleurs que les simples, cela vient de ce que la bonté achevée de la créature ne consiste jamais en une perfection unique, mais en requiert plusieurs ; tandis que la perfection en laquelle s’accomplit la bonté divine est une et simple, ainsi qu’on le fera voir.

 

            Article 8 — Dieu entre-t-il en composition avec les autres êtres ?

Objections :

1. Denys a dit : “ La Déité est l’être de toutes choses, être au-dessus de l’être. ” Or, l’être de toutes choses entre dans la composition de chaque chose. Donc, Dieu vient en composition avec les choses.

2. Dieu est une forme ; car S. Augustin écrit que le Verbe de Dieu, qui est Dieu, “ est une forme non informée ”. Or, une forme est une partie d’un composé. Donc Dieu fait partie de quelque compose.

3. Des choses qui sont et qui ne diffèrent en rien ne sont qu’une seule et même chose. Or, Dieu et la matière première sont et ne diffèrent en rien. Donc ils sont identiques. Mais la matière première entre dans la composition des choses. Donc Dieu aussi. Preuve de la mineure : Toutes les choses qui diffèrent entre elles diffèrent par quelques différences, ce qui suppose qu’elles sont composées ; mais Dieu et la matière première sont absolument simples ; donc ils ne diffèrent en rien.

En sens contraire, Denys a dit : “ Il n’y a de sa part (de Dieu) ni contact, ni aucun autre mélange avec des parties. ” Il est dit aussi au Livre des Causes que “ la cause première régit toutes choses sans se mêler a elles ”.

Réponse :

A ce sujet, il y a eu trois erreurs. Certains ont dit : Dieu est l’âme du monde, comme le rapporte S. Augustin dans la Cité de Dieu, et à cela se ramène ce que certains affirment, à savoir que Dieu est l’âme du premier ciel. D’autres ont dit que Dieu est le principe formel de toutes choses, et telle fut, dit-on, l’opinion des partisans d’Amaury. Enfin, la troisième erreur fut celle de David de Dinant, qui stupidement faisait de Dieu la matière première. Mais tout cela est manifestement faux, et il n’est pas possible que Dieu vienne d’aucune manière en composition avec quelque chose, soit comme principe formel, soit comme principe matériel.

1. Parce que Dieu, comme nous l’avons dit, est cause efficiente première. Or, la cause efficiente ne coïncide pas avec la forme de son effet selon l’identité numérique, mais seulement selon l’identité spécifique. En effet un homme engendre un autre homme. Quant à la matière, elle ne s’identifie à la cause ni numériquement ni quant à l’espèce, car l’une est en puissance, tandis que l’autre est en acte.

2. Dieu étant cause efficiente première, il lui appartient d’être celui qui agit, et d’agir par lui-même. Or, ce qui entre comme partie dans un composé n’est pas celui qui agit, et qui agit par lui-même, c’est bien plutôt le composé : ce n’est pas la main qui agit, c’est l’homme par sa main, et c’est le feu qui réchauffe par sa chaleur. Donc Dieu ne peut faire partie d’un composé.

3. Aucune partie de composé ne peut être en toute rigueur le premier des êtres ; et, pas davantage la matière et la forme, qui sont les parties premières des composés ; la matière parce qu’elle est en puissance, et que, de soi, la puissance est postérieure à l’acte, on l’a vu plus haut. Quant à la forme, dès qu’elle est partie d’un composé, elle est une forme participée. Or, de même que le participant est postérieur à ce qui est par essence, ainsi en est-il de la chose participée elle-même ; par exemple, le feu dans une matière en ignition est postérieur à ce qui est feu par nature. Or on a montré que Dieu est absolument le premier être.

Solutions :

1. Si l’on dit que Dieu est l’être de toutes choses, ce ne peut être que selon la causalité efficiente et la causalité exemplaire, non comme faisant partie de leur essence.

2. Le Verbe est la forme d’exemplaire, non la forme qui est partie d’un composé.

3. Les choses simples ne diffèrent pas entre elles par autre chose qu’elles-mêmes, car cela n’est vrai que des composés. Ainsi, l’homme et le cheval diffèrent par le rationnel et l’irrationnel, qui sont leurs différences ; mais ces différences elles-mêmes ne diffèrent pas ensuite par d’autres différences. Aussi, en rigueur de termes, on ne peut dire proprement qu’elles diffèrent, mais plutôt qu’elles sont diverses, car, selon le Philosophe, “ divers se dit absolument ; mais ce qu’on affirme différer diffère toujours par quelque chose ”. Donc, si l’on veut parler avec précision, la matière première et Dieu ne diffèrent pas ; ils sont divers par eux-mêmes. On ne peut donc pas conclure à leur identité.

Après avoir considéré la simplicité divine, il nous faut traiter de la perfection de Dieu. Comme A on appelle bon tout ce qui est dans la mesure où il est parfait, nous nous occuperons d’abord de la perfection de Dieu (Q. 4) et ensuite de sa bonté (Q. 5-6).

 

 

QUESTION 4 — LA PERFECTION DE DIEU

1. Dieu est-il parfait ? 2. Dieu est-il universellement parfait, contenant en lui les perfections de toutes choses ? 3. Peut-on dire que les créatures ressemblent à Dieu ?

 

            Article 1 — Dieu est-il parfait ?

Objections :

1. Il semble qu’il ne convienne pas à Dieu d’être parfait. Car “ parfait ” veut dire achevé, c’est-à-dire totalement fait. Mais il ne convient pas à Dieu d’être fait. Ni donc d’être parfait.

2. Dieu est le principe des choses. Mais il paraît bien que les principes des choses sont imparfaits : ainsi la semence qui est le principe des plantes et des animaux. Donc Dieu est imparfait.

3. La nature de Dieu est l’être même, avons-nous dit. Mais l’être même est ce qu’il y a de plus imparfait, étant ce qu’il y a de plus général, appelé à être complété par les déterminations de tous les étants. Dieu est donc imparfait.

En sens contraire, il est dit en S. Matthieu (5, 48) : “ Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. ”

 

Réponse :

Comme Aristote le rapporte, certains philosophes de l’antiquité, les pythagoriciens et Speusippe ne reconnaissaient pas au premier principe l’excellence et la perfection suprêmes. La raison en est que les philosophes anciens n’ont considéré que le principe matériel, et que le premier principe matériel est ce qu’il y a de plus imparfait. Comme, en effet, la matière, en tant que telle, est en puissance, le premier principe matériel ne peut qu’être tout à fait en puissance, et donc imparfait au maximum.

Mais au sujet de Dieu, il est établi qu’il est le premier principe, non matériel, mais dans l’ordre de la causalité efficiente, et un tel principe doit être souverainement parfait ; car si la matière comme telle est en puissance, l’agent en tant que tel est en acte. Il s’ensuit que le premier principe actif doit être en acte au maximum, et, en conséquence, parfait au maximum. Un étant, en effet, est dit parfait dans la mesure où il est en acte, puisqu’on dit parfait l’être à qui rien ne fait défaut de sa perfection propre.

Solutions :

1. Comme dit S. Grégoire, “ nous balbutions comme nous pouvons les grandeurs de Dieu, et ce qui n’est pas fait ne peut, à proprement parler, être dit parfait ”. Mais comme, parmi les choses qui se font, on dit parfaite la chose, qui de la puissance a été menée à l’acte, on transpose le terme “ parfait ”, pour signifier ce qui est pleinement en acte, que cela soit, ou non, au terme d’un processus de perfectionnement.

2. Le principe matériel qu’on trouve dans notre monde est sans doute imparfait ; mais il ne saurait être absolument premier, car il en présuppose un autre, qui lui, est parfait. Ainsi la semence, est bien le principe de l’animal engendré à partir d’elle ; mais elle-même a pour principe un autre animal, ou une plante, dont elle se détache. En effet, ce qui est en puissance, doit être précédé par quelque chose qui soit en acte, puisque l’étant en puissance n’est amené à l’acte que par un étant en acte.

3. L’être même est ce qu’il y a de plus parfait dans le réel, car à l’égard de tous les étants il est l’acte. Rien n’a d’actualité sinon en tant qu’il est ; c’est donc que l’être même est l’actualité de toutes choses, et des formes elles-mêmes. L’être n’est donc point, par rapport au reste, dans la relation de ce qui reçoit à ce qui est reçu, mais plutôt comme ce qui est reçu à l’égard de ce qui reçoit. Quand par exemple je dis : l’être de l’homme, ou du cheval, ou de quoi que ce soit, j’envisage l’être même comme un principe formel et comme ce qui est reçu, non comme un étant à quoi il appartiendrait d’être.

 

            Article 2 — Dieu est-il universellement parfait, contenant en lui les perfections de toutes choses ?

Objections :

1. Il ne semble pas que les perfections de toutes choses soient en Dieu, car Dieu est simple, ainsi qu’on l’a montré. Or les perfections des choses sont nombreuses et diverses. Il n’y a donc pas en Dieu les perfections de toutes choses.

2. Des attributs opposés ne peuvent se rencontrer dans le même sujet. Or, les perfections des choses sont opposées, car chaque chose reçoit sa perfection de sa différence spécifique, et les différences, par lesquelles est divisé le genre et sont constituées les espèces, sont opposées. Puisque les perfections opposées ne peuvent cœxister dans le même sujet, il semble donc que toutes les perfections des choses ne sont pas en Dieu.

3. Le vivant est plus parfait que le simple étant, et l’intelligent, que le vivant. Or, l’essence en Dieu est l’être même. Donc il n’y a pas en lui la vie, la sagesse et les autres perfections.

En sens contraire, Denys a dit : “ Dieu, par sa seule existence, possède d’emblée tout le reste. ”

 

 

 

Réponse :

Certes les perfections de toutes choses sont en Dieu. Aussi est-il dit universellement parfait, parce qu’aucune grandeur ne lui manque de toutes les perfections qu’on peut découvrir dans tous les ordres, ainsi que l’affirme le Commentateur On peut le démontrer de deux façons.

D’abord, tout ce qu’il y a de perfection dans l’effet doit se retrouver dans la cause efficiente, que ce soit selon la même raison, s’il s’agit d’un agent univoque, comme lorsqu’un homme engendre un homme ; ou bien de façon éminente, s’il s’agit d’un agent équivoque, comme dans le soleil il y a quelque chose de semblable à ce qui est engendré par sa vertu. Car il est manifeste que tout effet préexiste virtuellement dans sa cause efficiente ; mais préexister ainsi virtuellement dans la cause efficiente, ce n’est pas préexister sous un mode moins parfait, mais plus parfait, alors que préexister potentiellement dans la cause matérielle est préexister sous un mode imparfait, parce que la matière, comme telle, est imparfaite, tandis que l’agent, comme tel, est parfait. Puisque Dieu est première cause efficiente des choses, les perfections de toutes choses doivent préexister en Dieu selon un mode plus éminent. Denys signale cet argument quand il dit de Dieu : “ Il n’est pas ceci à l’exclusion de cela ; mais il est tout, en tant que cause de tout. ” La seconde raison est celle-ci. Nous avons démontré que Dieu est l’être même subsistant par soi ; il suit de là nécessairement qu’il y a en lui toute la perfection de l’acte d’être. Il est manifeste, en effet, que la raison pour laquelle un corps chaud n’a pas toute la perfection de la chaleur est que la chaleur participée n’est pas pleinement elle-même, mais, si la chaleur subsistait par soi, rien ne pourrait lui manquer de ce qui est la chaleur. Il en résulte que, Dieu étant l’être même subsistant, rien ne peut lui manquer de la perfection de l’être. Or, les perfections de tous les étants se ramènent à celle de l’être ; car les étants sont parfaits dans la mesure où ils ont l’être. Ils suit de là que la perfection d’aucun étant ne fait défaut à Dieu. Et cet argument a été encore indiqué par Denys quand il a dit : “ Dieu n’est pas de telle ou telle manière ; il est absolument et sans bornes, il embrasse en lui la totalité de l’être. ” Un peu plus loin il ajoute : “ C’est lui qui est l’être de tout ce qui subsiste. ”

Solutions :

1. Comme l’explique le même Denys : “ Si le soleil, un en lui-même et brillant uniformément embrasse en sa forme une les substances, ainsi que les qualités multiples et diverses des choses sensibles, bien plus encore il est nécessaire que dans la cause de tous les étants ceux-ci préexistent, compris dans l’unité de sa nature. ” Et c’est ainsi que des choses diverses et opposées en elles-mêmes préexistent en Dieu dans l’unité, sans faire tort à sa simplicité parfaite.

2. Cette Réponse suffit à résoudre la deuxième objection.

3. Comme l’observe encore Denys, bien que l’être en lui-même soit plus parfait que la vie en elle-même, et la vie plus parfaite que la pensée, à considérer les raisons formelles selon lesquelles notre raison les distingue, le vivant, lui, est plus parfait que l’étant non vivant, car le vivant est aussi un étant, et l’intelligent est aussi un vivant. Ainsi donc, il faut reconnaître que l’étant n’inclut pas en sa notion le vivant et l’intelligent, car participer à l’être, ce n’est pas avoir part à tous les modes d’être. Cependant, l’être lui-même inclut la vie et la pensée, car il n’est pas une perfection de l’être qui puisse faire défaut à celui qui est l’être même subsistant.

 

            Article 3 — Peut-on dire que les créatures ressemblent à Dieu ?

Objections :

1. Il semble que nulle créature ne puisse ressembler à Dieu, car il est dit au Psaume (86, 8) : “ Parmi les dieux, pas un n’est semblable à toi, Seigneur. ” Mais parmi les créatures celles qui sont appelées Dieu par participation sont les plus excellentes. Donc beaucoup moins encore les autres créatures peuvent-elles être dites semblables à Dieu.

2. Assimiler, c’est comparer. Or, toute comparaison, est impossible entre des choses qui appartiennent à des genres différents. Toute assimilation aussi, par conséquent : aussi bien, on ne dit pas que la blancheur est semblable à la douceur. Mais nulle créature n’est dans un même genre avec Dieu, puisque Dieu ne fait partie d’aucun genre, comme on l’a montré.

3. On dit semblables les choses qui se rencontrent dans une forme commune. Mais rien n’a en commun avec Dieu la forme, car de Dieu seul, et de nul autre, l’essence est l’être même. Ainsi nulle créature ne peut être semblable à Dieu.

4. Entre deux semblables, la similitude est réciproque, car “ le semblable est semblable au semblable ". Donc, si quelque créature est semblable à Dieu, il s’ensuit que Dieu est semblable à une créature, ce qui contredit la parole d’Isaïe (40, 18) : · A quoi donc avez-vous assimilé Dieu ? ”

En sens contraire, la Genèse (1, 26) met ces paroles dans la bouche de Dieu : “ Faisons l’homme à notre image et ressemblance ”, et S. Jean écrit (1 Jn 3, 2) : “ Au temps de cette manifestation, nous lui serons semblables. ”

Réponse :

Toute ressemblance se prend de la communauté de forme, et pour ce motif il y a diverses sortes de ressemblance, selon diverses façons de communier dans la forme. Certaines choses sont dites semblables parce qu’elles communient dans une forme qui est la même, et selon la définition et selon le mode de réalisation, et celles-là on ne les dit pas semblables seulement, mais égales en similitude, tels deux corps également blancs : c’est la similitude parfaite. Mais on peut dire semblables, d’une autre manière, des choses dont la forme est la même selon la définition mais non selon le mode de réalisation, plus ou moins intense : ainsi un corps moins blanc est dit semblable à un corps plus blanc, et c’est là une similitude imparfaite. Enfin, on peut dire semblables des choses dont la forme est commune, sans pourtant rentrer dans la même définition, comme cela est clair pour les agents non univoques.

En effet, comme tout agent fait ce qui lui ressemble en cela même par quoi il est agent ; comme d’autre part tout agent agit selon sa forme, il est nécessaire que dans l’effet il y ait ressemblance avec la forme de cet agent. Donc, si l’agent est contenu dans la même espèce que son effet, la similitude formelle entre l’un et l’autre portera sur la perfection spécifique apportée par la forme, comme lorsqu’un homme engendre un homme. Si au contraire l’agent ne se laisse pas enfermer dans l’espèce, il y aura assimilation, mais non selon la perfection spécifique. Ainsi les étants qui sont engendrés par la vertu du soleil accèdent à une certaine ressemblance avec le soleil, mais pas au point de recevoir de lui une forme spécifiquement identique à la sienne.

Du fait qu’un agent est tel qu’il ne se laisse enfermer dans aucun genre, c’est à une ressemblance bien plus lointaine encore que parviendront ses effets, ressemblance selon la forme, mais non selon la perfection spécifique ou même générique, seulement selon une certaine proportion, celle selon laquelle l’être est commun à toutes choses. C’est de cette manière que les effets de Dieu, en ceci qu’ils sont, lui sont assimilés comme au premier et universel principe de tout l’être.

Solutions :

1. Quand l’Écriture refuse à un être créé la ressemblance de Dieu et qu’ailleurs elle le dit semblable, elle ne se contredit pas ; car, comme l’observe Denys, les mêmes choses sont à l’égard de Dieu semblables et dissemblables ; semblables pour autant qu’elles parviennent à imiter celui qui ne peut être parfaitement imitable ; dissemblables précisément en tant qu’elles manquent à égaler leur cause, non seulement pour l’intensité de la forme, comme le moins blanc manque à égaler le plus blanc, mais aussi en sa perfection spécifique ou générique.

2. Entre Dieu et les créatures le rapport n’est pas celui d’étants appartenant à des genres différents. Dieu est hors de tout genre, et il est le principe de tous les genres.

3. La similitude que l’on reconnaît entre Dieu et la créature ne consiste pas en la communauté d’une forme semblable selon la perfection générique et spécifique, mais selon la proportion, Dieu étant par essence, les autres par participation.

4. Si l’on concède en quelque manière, que la créature est semblable à Dieu, on ne peut aucunement concéder que Dieu soit semblable à la créature ; car, comme l’explique Denys, “ la similitude n’est mutuelle qu’entre des êtres appartenant à un même ordre, non entre l’effet et la cause ”. Ainsi nous disons bien qu’un portrait ressemble à son modèle, mais non que le modèle ressemble à son portrait. De même, on peut dire en un certain sens que la créature ressemble à Dieu, mais nullement que Dieu ressemble à la créature. Voici maintenant la question de la bonté, et tout d’abord de la bonté en général (Q. 5), ensuite de la bonté de Dieu (Q. 6).

Voici maintenant la question de la bonté, et tout d’abord de la bonté en général (Q. 5), ensuite de la bonté de Dieu (Q. 6).

 

QUESTION 5 — LA BONTÉ EN GÉNÉRAL

1. Le bon et l’étant sont-ils identiques dans la réalité ? 2. Étant admis qu’il n’y a entre eux qu’une différence de raison, lequel est premier selon la raison : être bon, ou être ? 3. Etant admis que l’étant est premier, tout étant est-il bon ? 4. Dans quel genre de cause la bonté rentre-t-elle ? 5. La bonté consiste-t-elle dans le mode, l’espèce et l’ordre ? 6. La division du bien en honnête, utile et délectable.

 

 

            Article 1 — Le bon et l’étant sont-ils identiques dans la réalité ?

Objections :

1. Il semble que le bon et l’étant diffèrent réellement, car Boèce dit : “ Je vois que, pour les choses, être bonnes et être, c’est différent. ”

2. Rien n’est actualisé par soi-même. Mais un étant est appelé bon en raison d’une actualisation reçue, d’après le Livre des Causes. Donc, le bon diffère réellement de l’étant.

3. Être bon comporte du plus et du moins ; être, non. Le bon diffère donc réellement de l’étant.

En sens contraire, S. Augustin écrit : “ C’est dans la mesure où nous sommes, que nous sommes bons. ”

Réponse :

Le bon et l’étant sont identiques dans la réalité ; ils ne diffèrent que pour la raison, et en voici la preuve. Ce qui fait qu’un étant est bon, c’est qu’il est attirant ; aussi le Philosophe définitif le bien : “ Ce à quoi toutes les choses tendent. ” Or manifestement une chose est attirante dans la mesure où elle est parfaite ; car tous les étants aspirent à se parfaire. En outre, tout étant est parfait dans la mesure où il est en acte. Cela rend manifeste qu’une chose est bonne dans la mesure où elle est, car l’être est l’actualité de toute chose, comme on l’a vu précédemment. Ainsi est-il évident que le bien et l’étant sont identiques dans la réalité ; mais le terme “ bon ” exprime l’aspect d’attirance que n’exprime pas le terme “ étant ”.

Solutions :

1. Le bon et l’étant ont beau être identiques dans la réalité, du moment qu’ils diffèrent notionnellement, ce n’est pas de la même manière qu’une chose est dite être purement et simplement, et être bonne. “ Étant ”, à proprement parler, se dit de l’“ être en acte ” ; et l’acte lui-même se dit par rapport à la puissance : il suit de là qu’une chose est dite être, purement et simplement, en raison de ce par quoi elle est premièrement distincte de ce qui est seulement en puissance. Cela, pour n’importe quelle chose c’est l’être substantiel, de sorte que c’est en raison de son être substantiel qu’une chose quelconque est dite purement et simplement être. En raison des actes qui se surajoutent à ce premier, une chose est dite être à quelque égard seulement ; l’être blanc, par exemple, ne supprime pas purement et simplement le “ être en puissance ”, puisque cela arrive à une chose qui existe déjà actuellement. A l’inverse, bon exprime l’aspect de perfection, puisque c’est la perfection qui est attirante ; et en conséquence, ce qu’exprime ce terme, c’est l’idée d’achèvement. Aussi ce qui est en possession de sa perfection dernière sera-t-il dit bon absolument. Quant à ce qui n’a pas la perfection qu’il devrait avoir, bien qu’il ait quelque perfection selon qu’il est en acte, il ne sera pas dit parfait absolument, ni par conséquent bon absolument, mais seulement sous un certain rapport.

Ainsi, selon son être premier et fondamental, qui est l’être substantiel, une chose est dite être au sens absolu du mot, et bonne seulement en un sens relatif, en tant qu’elle est être. Mais, selon son acte dernier, alors qu’elle achève sa perfection, une chose est dite être sous un certain rapport, et bonne absolument. C’est ce que veut dire Boèce, et quand ce philosophe affirme que dans les choses, autre est leur bien, autre est leur être, il faut l’entendre de l’être et du bien pris absolument tous deux ; car l’être pris absolument est obtenu par l’acte premier et substantiel des choses, et le bien pris absolument par leur acte ultime ou parfait. Toutefois, l’acte premier comporte aussi un certain bien, et l’acte dernier un certain être.

2. Il est vrai que le bien informe l’être, si on l’entend du bien pris absolument, selon son acte ultime.

3. Et de même, le bien ainsi compris, comme un acte surajouté, comporte évidemment du plus ou du moins, par exemple plus ou moins de science, plus ou moins de vertu, etc.

 

            Article 2 — Puisqu’il n’y a entre le bon et l’étant qu’une différence de raison, lequel est premier en raison ?

Objections :

1. Il semble que pour la raison être bon soit antérieur à être. Car l’ordre des noms se règle sur l’ordre des réalités signifiées par ces noms. Mais, parmi les noms divins, Denys met le bon en premier, ensuite seulement ce qui est.

2. On doit considérer comme première pour la raison la notion qui s’étend à un plus grand nombre d’objets. Mais le bien s’étend à plus de choses que l’être, si l’on en croit encore Denys : “ Le bien s’étend à ce qui existe et à ce qui n’existe pas ; l’être seulement à ce qui existe. ” 3. La priorité de raison appartient à ce qui est le plus universel. Or le bien semble plus universel que l’être ; car ce qui est bon est ce qui est attirant, et pour certains il est attirant de ne pas être, comme en témoigne ce jugement à propos de Judas (Mt 26, 24) : “ Mieux vaudrait pour lui que cet homme ne fût pas né. ” 4. Ce n’est pas seulement l’être qui attire, mais aussi la vie, la sagesse et beaucoup d’autres choses. L’être est donc un cas particulier de ce qui est attirant, dont le bien exprime au contraire l’aspect universel. La notion de bon, donc, est antérieure, purement et simplement, à celle de “ étant ”.

En sens contraire, il est dit dans le Livre des Causes : “ La première des choses créées est l’être. ”

Réponse :

Il faut dire que, pour la raison, être est antérieur à être bon. En effet, la notion signifiée par un nom est ce que l’intellect conçoit de la chose à laquelle cette parole s’applique. Cela donc est premier pour la raison, qui vient effectivement en premier dans la conception de notre intellect. Or, c’est le cas de l’être ; car toute chose est susceptible d’être connue selon qu’elle est en acte, comme il est dit dans la Métaphysique. C’est pourquoi l’étant est l’objet propre de l’intelligence ; il est donc l’intelligible premier, comme le son est premier et joue le rôle d’objet propre en ce qui concerne l’ouïe. Ainsi donc, pour la raison, être précède être bon.

Solutions :

1. Denys traite des noms divins selon qu’ils désignent en Dieu un rapport de causalité. Lui-même en donne la raison : c’est que Dieu est nommé à partir des créatures comme la cause à partir de ses effets. Or, être bon, qui répond à la notion d’attirance, désigne un rapport de cause finale, causalité qui est la première de toutes, parce que l’agent n’agit qu’en vue d’une fin, et que c’est par l’agent que la matière est amenée à la forme. C’est pourquoi la fin est appelée cause des causes. Ainsi, quand il s’agit de causalité, être bon est antérieur à être, comme la fin est antérieure à la forme ; et c’est pour cette raison que parmi les noms destinés à signifier la causalité divine, on fait figurer le bien avant l’être.

En outre, selon les platoniciens, qui ne distinguaient pas la matière de la privation, la matière étant un non-étant, la participation au bien s’étend plus loin que la participation à l’être. Car la matière première est bonne par participation, puisqu’elle tend à l’être bon ; or rien n’est attiré que par ce qui lui est semblable. Mais la matière, pour les platoniciens, ne participe pas de l’être, puisqu’ils la disent du non-être, et c’est ce qui fait dire à Denys que “ le bien s’étend à ce qui n’existe pas ”.

2. Cela résout la deuxième objection. Ou bien encore on peut dire que le bien s’étend à ce qui existe et à ce qui n’existe pas, non en ce sens qu’on puisse attribuer le bien à l’un et à l’autre, mais en raison du rôle joué par eux dans la causalité ; à condition qu’on entende, par ce qui n’existe pas, non le pur néant, mais ce qui est en puissance, non en acte. Car le bien a raison de fin, et avec cette fin sont en rapport non seulement l’étant en acte qui s’y repose, mais aussi l’être en puissance qui se dirige vers elle. Mais l’étant ne désigne un rapport de causalité qu’à l’égard de la cause formelle, qu’elle soit inhérente ou exemplaire, laquelle s’applique uniquement à ce qui est en acte.

3. Un tel exemple ne signifie pas que le non-être soit attirant en soi ; il ne l’est que par accident en tant qu’il enlève un mal ; c’est cette suppression qui est désirable, en tant que ce mal est privation d’être. Ce qui est attirant par soi, c’est donc l’être ; le non-être ne l’est que par accident, en tant qu’un homme désire un être dont il ne supporte pas d’être privé. C’est ainsi que, par accident, même le non-être est appelé un bien.

4. La vie, la science et les autres biens n’attirent que comme existant en acte, si bien qu’en tout cela c’est vers un certain être que l’on tend. Ainsi rien n’est attirant en dehors de ce qui est, et par conséquent rien n’est bon que l’étant.

 

            Article 3 — Puisque l’être est premier, tout étant est-il bon ?

Objections :

1. Il semble que tout étant ne soit pas bon, car “ bon ” ajoute à “ étant ”, comme on l’a fait voir. Or ce qui ajoute à “ étant ” le restreint : ainsi la substance, la quantité, la qualité et les autres catégories. Donc “ bon ” restreint “ étant ”, et il n’est pas vrai que tout étant soit bon.

2. Rien de mauvais n’est bon. On lit dans Isaïe (5, 20) : “ Malheur à ceux qui disent bon ce qui est mauvais, et mauvais ce qui est bon. ” Mais certain étant est mauvais. Donc n’importe quel étant n’est pas bon.

3. Ce qui fait qu’une chose est bonne, c’est qu’elle est attirante. Or ce n’est pas le cas de la matière première, qui est seulement attirée. Elle n’a donc pas raison de bien. Donc tout étant n’est pas bon.

4. Le Philosophe assure que le bien est étranger aux mathématiques ; mais les objets des mathématiques sont aussi des étants, sans quoi ils ne seraient pas objets de science.

En sens contraire, tout étant autre que Dieu est créature de Dieu. Mais “ tout ce que Dieu a créé est bon ”, dit l’Apôtre (1 Tm 4, 4). Dieu, lui, est souverainement bon. Donc tout étant est bon.

Réponse :

La vérité est que tout étant, pour autant qu’il est, est bon. Car tout étant, en tant qu’il est, est en acte et possède quelque perfection, car tout acte est une certaine perfection. Or le parfait en tant que tel est attirant et bon, comme on l’a vu plus haut. On en conclut que tout étant, en tant que tel, est bon.

Solutions :

1. Il est bien vrai que la substance, la quantité, la qualité, et tout ce qui se trouve contenu dans ces genres de l’être, restreignent l’étant, en l’appliquant à telle essence ou nature particulière, qui est. Mais “ bon ” n’ajoute à l’étant que la note d’attirance et de perfection, qui appartient à l’être même en quelque nature qu’on le rencontre. Aussi “ bon ” ne restreint-il pas “ étant ”.

2. Aucun étant n’est dit mauvais en tant qu’il est, mais en tant que de l’être lui manque ; ainsi un homme est dit mauvais quand il lui manque d’être vertueux ; un œil est dit mauvais quand il manque d’une vue pénétrante.

3. De même que la matière première n’est qu’en puissance, elle n’est bonne qu’en puissance. Quoi qu’on puisse dire, selon les platoniciens, qu’elle n’est pas, à cause de la privation qui l’affecte. Cependant elle participe du bien d’une certaine façon, par une ordination et une aptitude à ce bien. Et c’est pourquoi il lui convient non d’être attirante, mais d’être attirée.

4. Les objets mathématiques ne subsistent pas séparés de toute matière. S’ils subsistaient, il y aurait en eux du bien, leur être, précisément. Ils ne sont séparés que pour la raison, en tant qu’ils sont abstraits du mouvement et de la matière, par conséquent aussi de la finalité puisque la fin est par nature motrice. Et il n’est pas illogique que dans un objet construit par la raison on ne trouve pas la bonté, puisque, comme on l’a vu précédemment, l’être est antérieur au bien.

 

            Article 4 — Dans quel genre de cause la bonté rentre-t-elle ?

Objections :

1. Il semble que le bien n’ait pas raison de cause finale, mais rentre plutôt dans les autres genres de causes. Ainsi, d’après Denys, “ si le bien est loué, c’est en tant que beau ”. Mais le beau se rattache à la cause formelle.

2. Le bien est communicatif de soi, d’après Denys, qui dit que “ le bien est ce qui fait subsister et exister toutes choses ”. Mais communiquer l’être relève de la causalité efficiente.

3. S. Augustin écrit “ Parce que Dieu est bon nous sommes. ” Mais si nous venons de Dieu c’est comme de notre cause efficiente. Donc la bonté a raison de cause efficiente.

En sens contraire, le Philosophe a dit “ Ce pour quoi quelque chose existe est la fin et le bien de tout le reste. ”

Réponse :

Puisque le bien est ce qui attire tout ce qui est, et que cela a raison de fin, il est évident que le bien implique la raison de fin. Néanmoins, la bonté présuppose la causalité efficiente et la causalité formelle. Car nous voyons que ce qui est premier dans l’exercice de la causalité est dernier dans le résultat ; par exemple, le feu échauffe le bois avant de lui communiquer sa forme de feu, bien que, dans le feu, la chaleur soit une émanation de sa forme substantielle. Or, dans l’ordre de causalité, ce qui est premier c’est le “ être bon ”, la fin, qui met en action la cause efficiente ; ensuite, l’action de cette cause efficiente meut à la forme ; et enfin arrive la forme. Il faut donc qu’il en soit à l’inverse pour le résultat : on trouvera d’abord la forme, par laquelle l’étant est ce qu’il est ; dans cette forme on discerne ensuite une vertu active, qui appartient à l’être en tant qu’il est achevé, car un être n’est achevé, comme l’observe le Philosophe, que lorsqu’il peut produire son semblable ; et enfin il en résulte la bonté, par laquelle l’étant est établi dans sa perfection.

Solutions :

1. Le beau et le bien, considérés dans le réel, sont identiques parce qu’ils sont fondés tous deux sur la même réalité qui est la forme. De là vient que le bon est loué comme beau. Mais ces deux notions n’en diffèrent pas moins en raison. Le bien concerne l’appétit, puisque le bien est ce vers quoi tend tout ce qui est, et il a raison de fin, car l’appétit est une sorte d’élan vers la chose même. Le beau, lui, concerne la faculté de connaissance, puisqu’on déclare beau ce dont la vue cause du plaisir. Aussi le beau consiste-t-il dans une juste proportion des choses, car nos sens se délectent dans les choses proportionnées qui leur ressemblent en tant qu’ils comportent un certain ordre, comme toute vertu cognitive. Et parce que la connaissance se fait par assimilation, et que la ressemblance concerne la forme, le beau, à proprement parler, se rapporte à la cause formelle.

2. Quand on dit que le bon est communicatif de soi, c’est dans le sens où la fin est dite mouvoir.

3. Un agent volontaire est appelé bon quand sa volonté est bonne ; car c’est par la volonté que nous faisons usage de tout ce qui est en nous. Aussi ne dit-on pas bon l’homme qui a l’esprit bon, mais celui dont la volonté est bonne. Or, l’objet propre de la volonté est la fin, ou le bien, et par conséquent dire de Dieu : “ Parce qu’il est bon nous sommes ”, c’est se référer à la cause finale.

 

            Article 5 — La bonté consiste-t-elle dans le mode, l’espèce et l’ordre ?

Objections :

1. Il semble que non. Car le bien et l’être diffèrent par leur notion, comme on l’a vu précédemment. Mais c’est à l’être que paraissent se rapporter ces trois termes ; car il est dit au livre de la Sagesse (11, 20) : “ Tu as tout disposé (Seigneur) avec nombre, poids et mesure ”, et c’est à cette triade que se ramènent l’espèce, le mode et l’ordre. S. Augustin lui-même l’indique: “ C’est la mesure qui détermine à chaque chose son mode ; c’est le nombre qui lui fournit son espèce ; c’est le poids qui l’entraîne vers son repos et sa stabilité. ”

2. Le mode, l’espèce et l’ordre sont des biens. Si le bien consiste dans les trois il faudra donc que chacun des trois contienne, à nouveau, les trois ensemble, et que dans le mode, par exemple, on trouve mode, espèce et ordre, et ainsi de suite. On irait donc à l’infini.

3. Le mal consiste dans la privation de ces trois choses ; or, le mal ne supprime jamais totalement le bien. C’est donc que la raison de bien ne consiste pas en elles.

4. On ne peut dire mauvais ce qui constitue la raison de bien. Or, on parle d’un mode, d’une espèce, d’un ordre qui sont mauvais. Ce n’est donc pas en eux que consiste la raison de bien.

5. Selon S. Augustin, mode, espèce et ordre dérivent de nombre, poids et mesure ; or, tout ce qui est bon n’offre pas ces derniers caractères. Car S. Ambroise dit : “ Il n’appartient pas à la nature de la lumière d’être créée avec nombre, poids et mesure. ” Ce n’est donc pas en cela que consiste la bonté.

En sens contraire, S. Augustin écrit : “ Ces trois choses : le mode, l’espèce, l’ordre, sont comme des biens généraux dans les êtres faits par Dieu ; aussi, là où ces trois choses sont grandes, il y a de grands biens ; là où elles sont petites, il y en a de petits ; là où elles sont nulles, il n’y a aucun bien. ” Il n’en serait pas ainsi si la bonté ne consistait pas en ces trois choses.

Réponse :

Une chose est réputée bonne selon qu’elle est parfaite, car c’est ainsi qu’elle est attirante, comme on l’a dit plus haut. Le parfait est ce qui ne manque de rien selon le mode de sa perfection. Comme tout être est ce qu’il est par sa forme ; et comme toute forme présuppose certaines conditions et que certaines conséquences nécessaires en découlent, il faut, pour qu’un être soit parfait et bon, qu’il ait à la fois sa forme, les conditions préalables qu’elle requiert, et les propriétés qui en découlent. Or, ce que la forme requiert d’abord, c’est la détermination ou proportionnalité de ses principes, soit matériels, soit efficients et c’est ce qu’on entend par le mode ; c’est pourquoi, d’après S. Augustin, on dit que la mesure fixe ce que doit être le mode. C’est la forme qui est signifiée par l’espèce, car chaque chose est constituée dans son espèce par sa forme, et c’est pourquoi il est dit que le nombre désigne l’espèce. Car, d’après le Philosophe, les définitions qui expriment l’espèce sont comme les nombres. En effet, comme l’unité ajoutée ou soustraite au nombre en fait varier l’espèce, de même, dans les définitions, une différence ajoutée ou soustraite. Enfin ce qui est consécutif à la forme, c’est l’inclination du sujet vers la fin, vers l’action ou quelque chose de semblable ; car tout ce qui est en acte agit, et tend, comme tel, vers ce qui lui convient selon sa forme, dans la mesure où il est en acte. C’est cela qu’on exprime par ces deux termes équivalents : poids et ordre. On voit donc que la bonté, du moment qu’elle se ramène à la perfection, consiste en mode, espèce et ordre.

Solutions :

1. Ces trois termes concernent l’étant seulement en tant qu’il est parfait, donc en tant qu’il est bon.

2. Le mode, l’espèce et l’être sont dits bons comme ils sont dits être : non qu’eux-mêmes soient comme des subsistants, mais par eux, d’autres sont, et sont bons. Il n’est donc pas nécessaire qu’eux-mêmes, en vue d’être bons, revêtent d’autres attributs ; car on ne dit pas qu’ils sont bons formellement par d’autres attributs ; ils sont eux-mêmes la forme par laquelle le sujet est bon. C’est ainsi que la blancheur est dite être, non en ce sens qu’elle serait elle-même par quelque forme, mais parce que, par elle, un sujet est sous un certain rapport, c’est-à-dire est blanc.

3. Tout être est proportionné à une forme déterminée. Il en résulte que selon chaque être qui lui advient, la chose reçoit un mode, une espèce, un ordre. Ainsi, un homme les possédera en tant qu’homme, et de même en tant qu’il est blanc, vertueux, savant, etc. Le mal le prive d’un certain être, par exemple la cécité le prive de la vue : elle ne prive donc pas de tout mode, de toute espèce, de tout ordre, mais seulement de ceux qui résultent de l’être-voyant.

4. Selon S. Augustin “ tout mode en tant que mode, est bon ”, et de même pour l’espèce et l’ordre. “ On les appelle mauvais lorsqu’ils sont inférieurs à ce qu’ils devaient être ; ou parce qu’ils sont mal adaptés à leurs fonctions, si bien qu’on les appelle mauvais parce qu’inadaptés et discordants. ” 5. La lumière est dite par nature dépourvue de nombre, de poids et de mesure, non purement et simplement, mais par comparaison avec les êtres corporels, car la vertu de la lumière s’étend à tous les êtres corporels en tant qu’elle est la qualité du premier corps altérant de la nature, qu’est le ciel.

 

            Article 6 — La division du bien en honnête, utile et délectable

Objections :

1. Il semble que cette division ne convienne pas. Car le Bien, selon le Philosophe, se répartit selon les dix prédicaments. Or, l’honnête, l’utile et le délectable peuvent se trouver dans un seul prédicament. Donc il ne convient pas de diviser ainsi le bien.

2. Toute division se fait en des termes opposés. Or, ces trois termes ne sont pas opposés ; car des biens honnêtes sont aussi délectables, et rien de déshonnête n’est utile, alors qu’il serait nécessaire, si la division se faisait en des termes opposés, que honnête et utile s’opposent. Donc cette division ne convient pas selon Cicéron.

3. Quand l’un est en vue de l’autre, ils ne font qu’un ; or, l’utile n’est bon que parce qu’il est en vue du délectable ou de l’honnête. Il ne doit donc pas leur être opposé dans une division.

En sens contraire, S. Ambroise fait appel à cette division.

Réponse :

Il semble que cette division convienne en propre au bien humain. Pourtant, si nous considérons de haut et plus généralement la raison de bien, il apparaît que cette division convient en propre au bien en tant que tel. En effet, une chose est bonne en tant qu’elle est attirante et qu’elle est le terme du mouvement appétitif. Or, ce mouvement peut être comparé à celui des corps dans la nature. Un corps naturel termine son mouvement, purement et simplement, à son terme ultime ; mais on peut dire aussi qu’il le termine relativement à chaque point de l’espace intermédiaire qu’il traverse pour parvenir à l’extrémité où le mouvement s’achève ; aussi a-t-on coutume d’appeler terme d’un mouvement tout ce qui termine une phase du mouvement. Quant au terme ultime du mouvement, on peut distinguer en lui la chose même vers laquelle il tend, comme vers son lieu, ou sa forme, etc. ; ou bien le repos du mobile dans cette réalité. Ainsi, donc, dans le mouvement appétitif, on nomme utile ce qui ne termine le mouvement que de façon relative et comme un moyen au-delà duquel autre chose est visé. Quant au terme ultime où s’achève finalement le mouvement appétitif, considéré comme la chose qui par elle-même attire l’appétit, on l’appelle l’honnête, car on dit honnête ce qui est l’objet même du désirable ; enfin, ce à quoi se termine le mouvement de l’appétit, si l’on entend par là le repos dans la chose désirée, c’est le délectable.

Solutions :

1. Le bien, selon qu’il est identique à l’étant dans le réel, se divise comme lui en dix catégories ; mais, selon sa notion propre, cette division-ci lui convient.

2. Cette division ne se fait pas selon des réalités opposées, mais selon des raisons opposées. Toutefois, on nomme proprement délectables des choses qui n’ont d’autre attrait que la délectation, alors que par ailleurs elles sont nuisibles et déshonnêtes. On dit utiles des choses qui n’ont rien en elles-mêmes de désirable, mais qu’on désire seulement comme le moyen d’obtenir autre chose, comme un remède amer. Enfin, on appellera honnêtes les choses qui méritent par elles-mêmes, d’être désirées.

3. Cette division du bien ne se présente pas comme univoque, c’est-à-dire que la notion de bien n’est pas appliquée à ces trois termes de façon égale, mais en vertu d’une analogie fondée précisément sur des priorités. L’idée de bien s’applique d’abord à ce qui est honnête, en second au délectable, et finalement à l’utile.

 

 

QUESTION 6 — LA BONTÉ DE DIEU

1. Peut-on dire de Dieu qu’il est bon ? 2. Dieu est-il suprêmement bon ? 3. Lui seul est-il bon par son essence ? 4. Toutes choses sont-elles bonnes de la bonté divine ?

 

            Article 1 — Peut-on dire de Dieu qu’il est bon ?

Objections :

1. Il semble que non, car la raison de bien consiste dans le mode, l’espèce et l’ordre. Or ces trois attributs ne conviennent pas à Dieu, puisqu’il est sans limite et n’est ordonné à rien d’autre.

2. La bonté est ce vers quoi tendent tous les étants. Mais tous les étants ne tendent pas vers Dieu, car tous ne le connaissent pas, et on ne tend qu’à ce que l’on connaît.

En sens contraire, il est écrit dans les Lamentations (3, 25) : “ Dieu est bon pour ceux qui espèrent en lui, pour l’âme qui le cherche. ”

Réponse :

L’attribut “ bon ” appartient à Dieu par excellence. En effet, un étant est bon dans la mesure où il est attirant. Or toute chose tend vers son achèvement, sa perfection. La perfection, et déjà la forme de l’effet est une similitude de sa cause, puisque tout agent produit un effet semblable à lui. Il suit de là que l’agent même, comme tel, est pour son effet un attirant et, de ce fait a raison de bien, car ce qui attire en lui, c’est que l’on participe à sa ressemblance. Puisque Dieu est la cause efficiente première de toutes choses, il lui appartient évidemment d’être attirant et bon. Aussi Denys a attribue-t-il à Dieu le bien comme à la première cause efficiente : “ Dieu reçoit le nom de bien comme étant ce par quoi toutes choses subsistent. ”

Solutions :

1. Avoir mode, espèce et ordre est propre au bien créé. Mais puisque le bien est en Dieu comme en sa cause, c’est à lui qu’il appartient d’imprimer aux autres le mode, l’espèce et l’ordre de sorte qu’en Dieu ces caractères existent comme dans leur cause.

2. Tous les êtres, en tendant vers leurs propres perfections, tendent vers Dieu en ce sens que toutes les perfections propres aux choses sont des similitudes de l’être divin, comme on l’a fait voir. Ainsi, parmi les êtres qui tendent vers Dieu, certains le connaissent en lui-même, et c’est le propre de la créature raisonnable. D’autres connaissent des participations de sa bonté, ce qui doit s’entendre même de la connaissance sensible. D’autres enfin ont un mouvement appétitif naturel sans connaissance, étant entraînés à leur fin par un acte qui les domine, et qui, lui, connaît.

 

            Article 2 — Dieu est-il suprêmement bon ?

Objections :

1. Il semble que non, car “ suprême ment bon ” dit plus que simplement “ bon ”, sans quoi il conviendrait à n’importe quel bien. Mais tout ce qui s’obtient par addition est composé. Le suprêmement bon est donc composé. Or, Dieu est suprêmement simple, on l’a montré. Donc il n’est pas suprêmement bon.

2. Selon le Philosophe, “ est bon ce vers quoi tendent toutes choses ”. Or il n’est rien vers quoi tendent toutes choses, si ce n’est Dieu, qui est la fin de toutes choses. Il n’y a donc pas d’autre que Dieu qui soit bon, ce qu’a d’ailleurs confirmé le Christ en disant (Mt 19,17) : “ Personne n’est bon que Dieu. ” Mais “ suprêmement ” se dit par comparaison avec d’autres ; ainsi suprêmement chaud se dit par rapport à tout ce qui est chaud. Donc on ne peut pas dire que Dieu est suprêmement bon.

3. “ Suprêmement ” implique comparaison. Mais on ne peut comparer ce qui n’est pas de même genre ; on ne dit pas qu’une douceur est plus grande ou plus petite qu’une ligne. Puisque Dieu n’est pas dans le même genre que les autres qui sont bons, ainsi qu’on l’a établi plus haut et il semble donc qu’on ne puisse le dire un bien suprême par rapport à eux.

En sens contraire, S. Augustin affirme que la Trinité des personnes divines est “ le Bien suprême, que savent discerner les âmes entièrement pures ”.

Réponse :

On doit affirmer que Dieu est suprêmement bon purement et simplement, et non pas seulement dans un genre particulier dans une classe de choses. En effet, ainsi qu’on l’a vu, le bien est attribué à Dieu de telle sorte que toutes les perfections désirables par tous les êtres découlent de lui comme de leur cause première. On l’a dit aussi, ces perfections ne découlent pas de Dieu comme d’un agent univoque, mais comme d’un agent qui ne se rencontre avec ses effets ni dans la communauté de la forme spécifique ni dans celle de la forme générique. Or, si, dans une cause univoque, la similitude de l’effet se trouve au même niveau de perfection formelle, dans une cause équivoque elle se trouve selon une perfection plus excellente, comme la chaleur qui se trouve dans le soleil selon un mode plus excellent que dans le feu. Il faut donc dire que la bonté étant en Dieu comme dans la cause première, non univoque, de toutes choses, elle se trouve en lui selon un mode souverainement excellent. C’est en raison de cela qu’on le dit suprêmement bon.

Solutions :

1. “ Suprêmement ” ajoute à bon, non pas quelque chose d’absolu, mais une relation seulement ; or la relation, par le moyen de laquelle on dit de Dieu quelque chose de relatif aux créatures n’est pas réelle en Dieu, mais dans les créatures seulement. En Dieu elle est de raison, comme dire d’une chose qu’elle est scientifiquement connaissable, c’est la concevoir relativement à la science, non qu’elle-même soit réellement référée à la science, mais c’est la science qui lui est référée. Ainsi “ suprêmement bon ” ne dit pas une composition en ce qui est dit tel, mais seulement que les autres bons sont déficients en bonté par rapport à lui.

2. Dire de la bonté qu’elle est ce vers quoi tendent toutes choses, n’affirme pas que toute chose bonne soit attirante pour tous, mais que c’est la bonté qui rend attirant tout ce à quoi l’on tend. Quant au mot de l’Évangile exprimant que Dieu seul est bon, il se rapporte au bien par essence, dont on va parler bientôt.

3. Des choses qui ne sont pas dans le même genre en ce sens qu’elles appartiennent chacune à un genre différent, ne peuvent nullement être comparées. Mais quand on dit de Dieu qu’il n’est pas dans le même genre que les autres biens, on n’entend pas le ranger lui-même dans un autre genre ; on affirme qu’il est hors de tout genre, et principe de tous les genres. Et ainsi il est comparé aux autres comme incomparable, et c’est cette prééminence qu’on exprime en le disant suprêmement bon.

 

            Article 3 — Dieu seul est-il bon par essence ?

Objections :

1. Il semble qu’être bon par essence ne soit pas le propre de Dieu. En effet, comme on l’a vu plus haut, l’un est identique à l’étant, de même le bon. Mais tout étant est un par son essence, comme le montre le Philosophe dans sa Métaphysique. Donc tout étant est bon par son essence.

2. Si le bien est vers quoi tendent toutes choses, comme d’autre part c’est l’être que toutes désirent, il s’ensuit que c’est l’être même de chaque chose qui est son bien. Mais, chaque chose est un étant par son essence. Donc chaque chose est bonne par son essence.

3. Toute chose est bonne par sa bonté. Donc, s’il est une chose qui n’est pas bonne par son essence, il faudra que sa bonté ne soit pas son essence. Comme pourtant cette bonté est un certain étant, il faut qu’elle soit bonne, et si c’est par une autre bonté, la même question se posera pour cette autre. Il faudra donc aller à l’infini, ou en venir à quelque bonté qui ne sera pas bonne par une autre. Autant s’arrêter au premier terme, et dire que chaque chose est bonne par son essence même.

En sens contraire, Boèce écrit : “ Toute chose autre que Dieu est bonne par participation ” ; elle ne l’est donc point par essence.

Réponse :

Dieu seul est bon par son essence. En effet, tout étant est dit bon dans la mesure où il est parfait. Or, la perfection de chaque chose a trois niveaux. Au premier, elle est constituée dans son être. Au second, elle a, en plus de sa forme constitutive, des accidents qui sont nécessaires à la perfection de son opération. Au troisième, enfin, c’est la perfection d’un être qui atteint quelque chose d’autre, comme une fin pour lui. Par exemple, la première perfection du feu est l’existence même qu’il possède par sa forme substantielle ; la seconde consiste dans sa chaleur, sa légèreté, sa sécheresse, etc., et sa troisième perfection consiste en ce qu’il a trouvé son lieu, où il se repose.

Or, cette triple perfection ne convient à nul être créé en vertu de son essence, mais à Dieu seul. Car il est le seul dont l’essence est son être ; parce que à cette essence aucun accident ne s’ajoute, mais tout ce qui est attribué aux créatures accidentellement être puissant, sage, etc. Lui est essentiel ainsi qu’on l’a vu. Et à rien d’autre que lui-même il n’est ordonné comme à sa fin ; c’est lui-même qui est la fin ultime de toutes les choses. Il est manifeste par là que Dieu seul a en son essence même la perfection totale, et c’est pourquoi lui seul est bon par essence.

Solutions :

1. L’un, formellement, n’implique pas la perfection, mais l’indivision seulement, et l’indivision, toute chose la possède par son essence. Dans le cas des êtres simples, l’essence est indivise à la fois en acte et en puissance ; les êtres composés ont aussi une essence indivise en acte, mais ils sont divisibles en puissance. Et c’est pourquoi il faut que toute chose par son essence soit une, mais non pas bonne, ainsi qu’on vient de le montrer.

2. Quoique chaque étant soit bon en tant qu’il a l’être, l’essence de la créature n’est pourtant pas son être lui-même, de sorte qu’il ne s’ensuit pas qu’elle est bonne par essence.

3. La bonté d’une chose créée n’est pas sa propre essence, mais quelque chose de surajouté, soit son existence, soit quelque perfection accidentelle, soit son orientation vers une fin 6. Toutefois, cette bonté surajoutée est dite bonne comme elle est dite étant ; or on la dit étant parce que quelque chose est par elle, non pas qu’elle soit elle-même en raison d’autre chose. De la même manière, elle est dite bonne parce que quelque chose est bon par elle, non pas qu’elle-même ait une bonté autre qu’elle-même en raison de quoi elle est bonne.

 

            Article 4 — Toutes choses sont-elles bonnes de la bonté divine ?

Objections :

1. Il le semble bien, car S. Augustin écrit, dans son ouvrage sur La Trinité : “ Ceci est bon, cela est bon ; supprime le "ceci" et le "cela" et vois si tu peux, le bien même. Alors, tu verras Dieu, qui ne tient pas sa bonté d’un bien autre qui est bon, mais qui est la bonté de tout ce qui est bon. ” Or, toute chose est bonne par sa propre bonté. Donc il est bon de cette bonté qui est Dieu.

2. Boèce dit : “ Toutes choses sont dites bonnes pour autant qu’elles sont ordonnées à Dieu ”, et cela en raison de la bonté de Dieu. Donc toutes choses sont bonnes de la bonté divine.

En sens contraire, toutes les choses sont bonnes pour autant qu’elles sont. Mais les étants ne sont pas dits être par l’être de Dieu, mais par leur être propre. Donc elles ne sont pas bonnes de la bonté de Dieu, mais de leur propre bonté.

 

Réponse :

Rien n’empêche, là où intervient la relation, qu’une chose tienne sa dénomination de ce qui lui est extérieur. Ainsi c’est par le lieu qu’un corps est dit localisé, par la mesure qu’il est dit mesuré. Mais quand il s’agit d’une attribution absolue, on trouve diversité d’opinions.

Platon a voulu que les espèces de toutes les choses soient séparées, de sorte que les individus soient dénommés par elles comme par participation ; ainsi, selon lui, Socrate est dit homme par participation à l’idée séparée de l’homme. Et de même que Platon supposait ainsi une idée séparée de l’homme, du cheval, qu’il appelait “ l’homme en soi ”, “ le cheval en soi ”, ainsi posait-il une idée séparée de l’étant, et une idée de l’un, qu’il appelait l’étant et l’un en soi ; et il disait que c’est par participation à elles que chaque chose est dite étant et une. Quant à ce qui est ainsi étant par soi, un par soi, Platon en faisait le souverain bien. Et puisque dans la réalité, le bien, comme l’un coïncident avec l’étant, il disait que le bien par soi est Dieu, dont tous les êtres tiennent par participation d’être nommés bons.

Bien que cette opinion apparaisse déraisonnable en ce qu’elle prétendait séparées et subsistantes par soi les espèces des choses corporelles, ce qu’Aristote a réfuté de multiples manières. Toutefois, il est absolument vrai qu’il y a une réalité première, laquelle est bonne par son essence même, et que nous appelons Dieu, comme nous l’avons établi plus haut. Et Aristote s’accorder avec cette affirmation.

C’est donc bien de ce premier, qui par son essence est, et est bon, que tout autre tient d’être et d’être bon, en tant qu’il y participe par une certaine assimilation encore que lointaine et déficiente, comme on l’a montré à l’article précédent.

Et ainsi, nous pouvons conclure que tout être est appelé bon en raison de la bonté divine, comme du premier principe exemplaire, efficient et finalisateur de toute bonté. Toutefois, chaque réalité est dite bonne encore par une ressemblance de la bonté divine gui lui est inhérente, et qui est formellement sa bonté à elle, celle en raison de laquelle elle est dite bonne. Ainsi donc, il y a une bonté unique de toutes choses et il y a une multitude de bontés.

Tout cela répond clairement aux Objections.

... Après avoir étudié la perfection de Dieu, il faut étudier son infinité (Q. 7), et son existence dans les choses (Q. 8). On dit en effet que Dieu est partout et en toutes choses en tant qu’il est sans limites et infini.

 

 

QUESTION 7 — L’INFINITÉ DE DIEU

1. Dieu est-il infini ? 2. Y a-t-il en dehors de lui un être qui soit infini en son essence ? 3. Quelque chose peut-il être infini en étendue ? 4. Peut-il y avoir dans les choses une multitude infinie ?

 

            Article 1 — Dieu est-il infini ?

Objections :

1. Il ne semble pas. En effet, tout infini est imparfait parce qu’il a raison de partie et de matière, selon Aristote . Mais Dieu est absolument parfait. Il n’est donc pas infini.

2. Selon le Philosophe, le fini et l’infini se rapportent à la quantité. Mais en Dieu il n’y a pas de quantité puisqu’il n’est pas corporel, comme on l’a montré précédemment.

3. Ce qui est ici et n’est pas ailleurs est fini quant au lieu, donc ce qui est ceci et n’est pas autre chose est fini selon sa substance. Or, Dieu est ce qu’il est et n’est pas autre chose ; il n’est pas pierre ni bois.

En sens contraire, S. Jean Damascène nous dit : “ Dieu est infini, éternel, sans frontières de son être. ”

Réponse :

Comme il est dit dans la Physique d’Aristote, “ tous les anciens philosophes attribuaient l’infini au premier Principe ”, observant avec raison que du principe premier les choses découlent à l’infini. Mais quelques-uns, s’étant trompés sur la nature du premier principe, se sont trompés par suite sur son infinité. Pensant que le premier principe était la matière, ils lui ont attribué une infinité matérielle, disant que le premier principe des choses était un corps infini.

Il faut donc considérer qu’on appelle infini ce qui n’est pas limité. Or, sont limitées, chacune à sa manière, la matière par la forme, et la forme par la matière. La matière est limitée par la forme en tant que, avant de recevoir la forme, elle est en puissance à une multitude de formes ; mais, dès qu’elle en reçoit une elle est limitée à elle. La forme, elle, est limitée par la matière, car, considérée en elle-même, elle est commune à beaucoup de choses ; mais par le fait qu’elle est reçue dans une matière, elle devient déterminément la forme de telle chose.

La différence est que la matière reçoit sa perfection de la forme, qui la limite, de sorte que l’infini qui provient de la matière est imparfait par nature : c’est comme une matière sans forme. Au contraire la forme ne reçoit pas de la matière sa perfection, mais, bien plutôt, son amplitude naturelle est restreinte par elle. Il suit de là que l’infini, qui résulte de ce que la forme n’est pas déterminée par la matière, ressortit au parfait.

Or ce qui, dans tous les êtres, est le plus formel, c’est l’être même, comme on l’a vu clairement plus haut. Puisque l’être divin ne peut être reçu dans un sujet autre que lui, Dieu étant son propre être subsistant, ainsi qu’on l’a montré, il est manifeste que Dieu est à la fois infini et parfait.

Solutions :

1. Cela répond à la première objection.

2. Ce qui limite la quantité joue à son égard le rôle d’une forme : le signe en est que la forme extérieure d’un corps, qui limite sa quantité, se présente bien comme informant celle-ci. Ainsi donc l’infini quantitatif est un infini qui se tient du côté de la matière, et un tel infini ne peut être attribué a Dieu, nous venons de le dire.

3. Par là même que l’être de Dieu est subsistant par soi et n’est reçu en rien d’autre en raison de quoi on le dit infini il se distingue de tous les autres êtres, et ceux-ci lui sont extérieurs : de même que la blancheur, si elle subsistait par elle-même se distinguerait de toutes les blancheurs qui se trouvent dans les corps blancs, par là même qu’elle n’affecte aucun corps.

 

            Article 2 — Y a-t-il, en dehors de Dieu, un être qui soit infini en son essence ?

Objections :

1. Il semble qu’un être autre que Dieu puisse être infini par essence. En effet, l’énergie d’une chose est proportionnée à son essence. Si l’essence de Dieu est infinie, son énergie doit l’être aussi. Donc il peut réaliser un effet infini, puisque c’est à l’effet qu’on reconnaît l’efficacité d’une énergie.

2. Tout ce qui a une énergie infinie est infini en essence. Or l’intellect créé est doté d’une telle énergie, puisqu’il saisit l’universel, qui s’étend à une infinité de singuliers. Donc toute substance intellectuelle créée est infinie.

3. La matière première est autre que Dieu, on l’a montré précédemment. Mais la matière première est infinie. Donc un être autre que Dieu peut être infini.

En sens contraire, l’infini ne peut procéder d’un principe, dit Aristote. Or, tout ce qui est et qui n’est pas Dieu, procède de Dieu comme de son premier principe. Donc rien, en dehors de Dieu, ne peut être infini.

Réponse :

Quelque chose, en dehors de Dieu, peut être infini à certains égards, mais non purement et simplement. En effet, si nous parlons de l’infini lui relève de la matière, il est évident que tout ce qui existe en acte a une certaine forme, et par cette forme la matière est limitée. Mais, parce que la matière, sous l’emprise d’une forme substantielle, demeure en puissance à une multitude de formes accidentelles, il faut dire que ce qui est fini purement et simplement, peut être dit infini en quelque façon ; ainsi, un morceau de bois est chose finie quant à sa forme substantielle, mais il est infini d’une certaine manière, étant en puissance à revêtir une infinité de figures.

Mais si nous parlons de l’infini qui se rapporte à la forme, alors il est clair que les êtres dont les formes sont unies à la matière sont finis absolument et ne sont d’aucune manière infinis. Mais s’il y a des formes créées, qui ne sont pas reçues dans une matière, mais qui subsistent par elles-mêmes, comme certains le disent des anges, ces formes-là seront infinies d’une certaine manière en ce qu’elles ne seront pas limitées, restreintes par une matière quelconque. Néanmoins, comme toute forme créée ainsi subsistante a l’être et n’est pas son être, il est nécessaire que son être, lui, soit reçu et par suite restreint aux limites d’une certaine nature. Un tel subsistant ne peut donc être infini purement et simplement.

Solutions :

1. Il est contraire à la notion même le chose faite que l’essence de cette chose soit identique à son existence, car l’être subsistant n’est pas l’être créé. Donc, il est également contraire la notion de chose faite que cette chose soit infinie purement et simplement. Donc Dieu, bien qu’il ait une puissance infinie, de même qu’il ne peut pas faire une chose qui ne soit pas faite, de même il ne peut pas faire que ce qu’il fait soit infini purement et simplement.

2. Que l’énergie de l’intelligence puisse s’étendre en quelque façon jusqu’à l’infini, cela provient simplement de ce qu’elle est une forme non unie à la matière, forme totalement séparée, comme sont les substances des anges, ou tout au moins qu’il s’agisse de la faculté intellectuelle, qui, dans l’âme intellective unie au corps, n’est pas l’acte d’un organe du corps.

3. La matière première n’existe pas par elle-même dans la nature, n’étant pas un étant en acte, mais seulement en puissance. Aussi est-elle plutôt “ concréée ” que créée. Du reste, même en tant que puissance, la matière première n’est pas infinie absolument parlant, mais dans un certain ordre ; car sa potentialité ne s’étend qu’aux formes d’existence prévues par la nature.

 

            Article 3 — Quelque chose peut-il être infini en étendue ?

Objections :

1. Il semble que quelque chose puisse être infini en acte selon son étendue. En effet, les mathématiques ne nous trompent pas en dépit de leur caractère abstrait ; car abstraire n’est pas mentir, dit Aristote. Or, les mathématiques usent de l’infini en grandeur. Le géomètre ne dit-il pas : “ Soit telle ligne infinie... ” ? Donc, il n’est pas impossible que quelque chose soit infini en grandeur.

2. Il n’est pas impossible de rencontrer dans une chose ce qui ne va pas contre sa raison formelle. Or, être infini ne va pas contre la raison de grandeur ; au contraire le fini et l’infini semblent être des propriétés d’un même genre. Donc, il n’est pas impossible qu’une grandeur soit infinie.

3. La grandeur est divisible à l’infini ; c’est ainsi, en effet, que l’on définit le continu, comme on le voit dans la Physique d’Aristote. Or, les contraires, par nature, s’opposent dans un sujet commun. Puisque la division et l’addition sont contraires, ainsi que la diminution et la croissance, il semble que la grandeur puise croître à l’infini.

4. Le mouvement et le temps tirent leur quantité et leur continuité de la grandeur parcourue par le mouvement, dit Aristote. Or, il n’est pas contraire à la raison de temps et de mouvement que tous deux soient infinis ; car n’importe quel point du temps et du mouvement circulaire est à la fois un commencement et un terme. Etre infini n’est donc pas contraire à la notion de grandeur.

En sens contraire, tout corps a une surface ; or, tout corps ayant une surface est limité, fini, car une surface est la limite d’un corps fini. Donc tout corps est fini, est limité, et ce que l’on dit de la surface, on peut le dire de la ligne. Donc, rien n’est infini en grandeur.

Réponse :

Autre est l’infini en essence, et autre l’infini en grandeur. A supposer qu’il y eût un corps infiniment étendu, comme le feu ou l’air, ce corps ne serait pas pour cela infini en son essence ; car son essence serait limitée a une espèce par la forme, et à un individu par sa matière. C’est pourquoi, étant admis ce qui précède que nulle créature n’est infinie en essence, il reste à nous demander si quelque créature est infinie en grandeur.

Il faut donc savoir que le corps, qui est étendu de tous côtés, peut être considéré de deux façons : selon les mathématiques, où l’on ne considère en lui que la quantité ; et selon la philosophie de la nature, qui considère en lui la matière et la forme.

Parle-t-on du corps physique, il est évident qu’il ne peut être infini en acte. Car tout corps physique a une forme substantielle déterminée, et comme les accidents dérivent de la forme substantielle, il est nécessaire que d’une forme qui est déterminée dérivent des accidents également déterminés, parmi lesquels la quantité. D’où il suit que tout corps naturel a une quantité déterminée, entre une limite supérieure et une limite inférieure. Il est donc impossible qu’un corps physique soit infini. C’est ce que prouve encore le mouvement. En effet tout corps physique a un mouvement physique. Or, le corps infini ne pourrait pas avoir de mouvement physique. Il n’aurait pas de mouvement rectiligne, parce que rien ne se meut physiquement ainsi, à moins qu’il ne soit hors de son lieu, et cela ne peut arriver à un corps infini, qui par hypothèse occupe tous les lieux et pour qui n’importe quel lieu est indifféremment son lieu naturel. Un tel corps n’aurait pas davantage de mouvement circulaire ; car, en tout mouvement circulaire, une partie vient occuper à son tour l’endroit occupé précédemment par une autre, et, ce corps étant supposé infini, cela serait impossible ; car alors, si l’on suppose deux rayons partant du centre, ces rayons doivent en s’allongeant s’écarter toujours plus, et si le corps était infini, à la longueur des rayons correspondrait une distance infinie, impossible à franchir.

Si l’on parle du corps mathématique, on aboutit à la même conclusion ; car si nous imaginons ce corps mathématique existant en acte, il faut bien que nous l’imaginions sous une forme ; car rien n’est en acte que par sa forme. Puisque la forme de l’être quantitatif, en tant que tel, est sa figure géométrique, il est donc inévitable qu’il ait une certaine figure. Et ainsi il sera fini, car la figure d’un corps est précisément ce qui est compris dans une ou plusieurs limites.

Solutions :

1. Le géomètre n’a pas besoin de supposer qu’il existe une ligne infinie en acte, mais il a besoin de prendre une ligne, dont il puisse soustraire la quantité qui lui est nécessaire, et, c’est cela qu’il appelle une ligne infinie ”.

2. L’infini ne va pas contre la raison formelle de la grandeur prise en général, mais il va contre la raison formelle de n’importe quelle espèce de grandeur, c’est-à-dire de la double ou la triple coudée, le cercle, le triangle, etc. Or, il est impossible qu’une chose soit dans un genre sans appartenir à aucune de ses espèces. Il n’est donc pas possible qu’il y ait une grandeur infinie, puisque nulle espèce de grandeur n’est infinie.

3. L’infini quantitatif se rapporte à la matière, on l’a dit plus haut. Or par la division on se rapproche de la matière, car les parties d’un tout ont raison de matière ; par addition au contraire on va vers le tout, qui a raison de forme. C’est pourquoi on ne trouve pas l’infini en additionnant grandeur à grandeur, alors qu’on le trouve en divisant la grandeur.

4. Le mouvement et le temps ne sont jamais en acte dans leur totalité, mais seulement de façon successive. Ils ont donc toujours de la potentialité mêlée à leur acte. Mais la grandeur, elle, est toute en acte. Et c’est pourquoi l’infini quantitatif qui est lié à la matière, est incompatible avec la totalité d’une grandeur, non avec celle du temps ou du mouvement ; car être en puissance est le propre de la matière.

 

 

            Article 4 — Peut-il y avoir dans les choses une multitude infinie ?

Objections :

1. Il semble possible qu’il existe une multitude infinie en acte, car il n’est pas impossible que ce qui est en puissance soit amené à l’acte. Mais le nombre est multipliable à l’infini. Il n’est donc pas impossible qu’il existe une multitude infinie en acte.

2. Dans toute espèce il peut exister un individu en acte. Mais il y a une infinité d’espèces de la figure géométrique. Donc il est possible qu’il existe en acte un nombre infini de formes.

3. Des choses qui ne sont pas opposées l’une à l’autre ne se font pas obstacle mutuellement ; or une multitude quelconque de choses étant posée, on peut en poser beaucoup d’autres qui ne s’opposent pas aux premières ; il n’est donc pas impossible qu’on recommence, et cela jusqu’à l’infini.

En sens contraire, il est dit au livre de la Sagesse (11, 20) : “ Tu as tout fait (Seigneur) avec poids, nombre et mesure. ”

Réponse :

Sur ce sujet, deux opinions se sont fait jour. Certains, comme Avicenne et Algazel, ont déclaré impossible qu’il y ait une multitude infinie par soi, mais non pas une multitude infinie par accident. On dit qu’une multitude est infinie par soi quand quelque chose requerrait pour exister qu’il y ait une multitude infinie. Et c’est cela qui est impossible, car alors une chose serait, qui dépendrait pour exister d’un nombre infini de préalables, de telle sorte qu’elle ne pourrait jamais être produite, car on ne peut arriver au bout de l’infini.

On parle d’une multitude infinie par accident quand l’infinité des préalables n’est pas requise nécessairement pour la production de la chose, mais se trouve de fait. On peut rendre manifeste cette différence dans le travail du forgeron, qui requiert nécessairement plusieurs préalables : le savoir-faire dans sa tête, l’activité de ses mains, son marteau. S’il fallait multiplier à l’infini ces préalables, jamais l’ouvrage ne se ferait. Mais la multitude des marteaux utilisés en fait, parce que l’un se brise et doit être remplacé par un autre, est une multitude par accident ; c’est par accident en effet qu’on emploie plusieurs marteaux, et cela ne changerait rien à l’action, qu’on en utilise un ou deux, ou plusieurs, voire une infinité si le travail se poursuivait pendant un temps infini. De cette manière donc, nos auteurs ont jugé possible qu’il y ait une multitude infinie en acte, si c’est par accident.

Mais cela est impossible. En effet, une multitude doit appartenir à une espèce donnée de multitude. Or les espèces de la multitude correspondent aux espèces du nombre. Mais nulle espèce de nombre n’est infinie, car le nombre se définit une multitude mesurée par l’unité. On doit donc dire que toute multitude infinie en acte est impossible, par soi ou par accident.

De même, toute multitude existant dans la nature est une multitude créée ; or tout ce qui est créé se trouve compris dans une certaine intention créatrice ; car un agent n’agit pas pour rien. Il est donc nécessaire que l’ensemble des choses créées corresponde à un nombre déterminé. Il est donc impossible qu’une multitude infinie existe en acte, même par accident.

Mais il est possible qu’il y ait une multitude infinie en puissance. Car l’augmentation de la multitude est consécutive à la division de la grandeur, de sorte que plus on divise, plus on obtient d’éléments numériques. Donc, de même que l’infini se trouve en puissance dans la division du continu, pour cette raison que par la division on se rapproche de la matière, comme on vient de le montrer : pour la même raison il y a de l’infini en puissance dans l’accroissement de la multitude par addition.

Solutions :

1. Tout ce qui existe en puissance est amené à l’acte conformément à son propre mode d’être. Un jour ne passe pas de la puissance à l’acte de telle sorte qu’il se réalise tout à la fois, mais successivement. De la même manière, un infini de multitude, là où il existe en puissance, ne se réalise pas en acte de façon à exister simultanément tout entier ; il se réalise successivement, parce que, après avoir posé n’importe quelque multitude, on peut en poser une autre, et ainsi sans terme.

2. Les espèces de la figure géométrique tirent leur infinité de l’infinité numérique ; car les espèces de figures sont le triangle, le quadrilatère, et ainsi de suite. Aussi, de même que la multitude infinie des nombres ne se réalise pas en acte de façon à exister toute ensemble, ainsi en est-il de la multitude des figures.

3. Une certaine multitude étant posée, on peut en poser une autre qui ne lui soit pas contraire, c’est vrai ; mais poser un nombre infini s’oppose à toute espèce de multitude. Il n’est donc pas possible qu’il existe une multitude infinie en acte.

 

 

QUESTION 8 — L’EXISTENCE DE DIEU DANS LES CHOSES

A l’être infini il semble convenir d’être partout et en tout. Nous devons donc nous demander si vraiment cela convient à Dieu.

1. Dieu est-il en toutes choses ? 2. Dieu est-il partout ? 3. Dieu est-il partout par essence, par puissance et par présence ? 4. Etre partout est-il propre à Dieu ?

 

            Article 1 — Dieu est-il en toutes choses ?

Objections :

1. Il semble que non. Car ce qui est au-dessus de tout n’est pas en toutes choses. Mais Dieu est au-dessus de tout, selon le Psaume (113, 4) : “ Le Seigneur est élevé au-dessus de toutes les nations. ” 2. Ce qui est dans une chose est contenu par elle. Or, Dieu n’est pas contenu par les choses, c’est lui plutôt qui les contient toutes. Donc Dieu n’est pas dans les choses, ce sont les choses qui sont en lui. D’où ce mot de S. Augustin : “ Toutes choses sont en lui, plutôt que lui en quelque lieu. ” 3. L’action d’un agent s’étend d’autant plus loin que son énergie est plus grande. Mais Dieu est le plus puissant des agents. Donc son action peut s’étendre à ce qui est loin de lui, et il n’est pas nécessaire partout.

4. Les démons sont des choses. Cependant Dieu n’est pas dans les démons, car il n’y a pas “ union entre la lumière et les ténèbres ” (2 Co 6, 14). Donc Dieu n’est pas en toutes choses.

En sens contraire, là où un être opère, là il est. Or Dieu opère dans tous les êtres, selon ce que dit Isaïe (26, 12) : “ Toutes nos œuvres, tu les accomplis pour nous. ” Donc Dieu est en toutes choses.

Réponse :

Dieu est en toutes choses, non comme une partie de leur essence ni comme un accident, mais comme l’agent qui est présent à ce en quoi il agit. Il est nécessaire, en effet, que tout agent soit conjoint à ce en quoi il agit immédiatement, et qu’il le touche par l’énergie qui émane de lui. Aussi dans la Physique d’Aristote est-il prouvé que le moteur et le mobile doivent être simultanément. Or, Dieu étant l’être par essence, il est nécessaire que l’être créé soit son effet propre, comme brûler est l’effet propre du feu. Et cet effet, Dieu le produit dans les choses non seulement quand les choses commencent d’être, mais aussi longtemps qu’elles sont maintenues dans l’être, comme la lumière est causée dans l’air par le soleil tant que l’air demeure lumineux. Aussi longtemps donc qu’une chose possède l’être, il est nécessaire que Dieu lui soit présent, et cela selon la manière dont elle possède l’être. Or, l’être est en chaque chose ce qu’il y a de plus intime et qui pénètre au plus profond, puisque à l’égard de tout ce qui est en elle il est actualisateur, nous l’avons montré. Aussi faut-il que Dieu soit en toutes choses, à leur intime.

Solutions :

1. Dieu est au-dessus de toutes choses, par l’excellence de sa nature ; mais il est en toutes choses comme source créatrice de leur être à toutes, ainsi que nous venons de le dire.

2. Si dans le domaine des êtres corporels, dire que l’un est dans l’autre, c’est dire qu’il y est contenu, au contraire, les choses, les êtres spirituels, eux, contiennent ce dans quoi ils sont : ainsi l’âme contient le corps. C’est pourquoi Dieu est dans les choses comme contenant les choses. Toutefois, par analogie avec le monde corporel, on dit que toutes choses sont en Dieu en tant que Dieu les contient.

3. Quelle que soit la puissance d’un agent, son action ne peut s’étendre à ce qui est distant de lui sans passer par des intermédiaires. L’extrême puissance de Dieu, précisément, fait qu’il agit sans intermédiaire en toutes choses, et ainsi rien n’est éloigné de lui comme si Dieu en était absent. On dit pourtant que les choses sont loin de Dieu en raison d’une dissimilitude de nature ou de grâce, comme lui-même est au-dessus de tout par l’excellence de sa nature.

4. Quand on parle des démons, on pense et à leur nature, œuvre de Dieu, et à la difformité du péché, qui ne vient pas de lui. C’est pourquoi l’on ne doit pas accorder sans réserve que Dieu soit dans les démons, mais seulement selon qu’ils sont des étants. Au contraire, parlant des choses dont le nom désigne une nature en elle-même, en dehors de toute difformité, on doit affirmer purement et simplement que Dieu y existe.

 

            Article 2 — Dieu est-il partout ?

Objections :

1. Il ne semble pas. En effet, être partout signifie être en tout lieu. Or, comment conviendrait-il à Dieu d’être en tout lieu, s’il n’est dans aucun ? “ Les choses incorporelles, dit Boèce, ne sont pas dans le lieu. ” Donc Dieu n’est pas partout.

2. Le temps est aux choses successives ce que l’espace est aux choses permanentes. Mais un même moment indivisible d’action ou de mouvement ne peut pas exister en divers temps ; donc, dans le domaine des êtres permanents, un être indivisible ne peut pas être en tous lieux. Or, l’être divin n’est pas successif mais permanent ; il ne peut donc pas être en plusieurs lieux ; il n’est donc point partout.

3. Ce qui est tout entier quelque part n’a rien de lui hors de ce lieu. Or, si Dieu est en quelque lieu, il y est tout entier, n’ayant pas de parties. Donc rien de lui n’est ailleurs. Donc Dieu n’est point partout.

En sens contraire, il est dit dans Jérémie (23, 24) : “ Je remplis le ciel et la terre. ”

Réponse :

Le lieu étant une réalité d’une certaine espèce, être dans un lieu peut s’entendre de deux façons : soit communément, comme on dit d’une chose qu’elle est dans d’autres à un titre quelconque : ainsi les accidents du lieu sont eux-mêmes dans le lieu ; ou de la façon qui est propre au lieu : c’est ainsi que les choses localisées sont dans un lieu.

Quand il s’agit de Dieu, c’est en ces deux sens que, d’une certaine manière, on affirme qu’il existe en tout lieu, c’est-à-dire partout. D’abord, comme il est en toutes choses selon qu’il donne à toutes et l’être, et la puissance d’agir, et l’opération, c’est ainsi qu’il est en tout lieu, donnant au lieu lui-même et son être comme tel, et son aptitude à localiser. En outre, les corps sont dans un lieu en ce sens qu’ils le remplissent, et Dieu remplit tout lieu. Mais ce n’est pas à la façon d’un corps ; car un corps est dit remplir son lieu quand il en exclut tout autre ; au contraire, que Dieu soit dans un lieu, cela n’exclut pas qu’il y ait en ce lieu d’autres êtres ; bien plus, s’il remplit tout lieu c’est en donnant l’être à toutes les réalités localisées qui ensemble remplissent tous les lieux.

Solutions :

1. Les réalités incorporelles ne sont pas dans un lieu par le contact de la quantité dimensive, comme les corps, mais par le contact de l’énergie qui émane d’elles.

2. Il y a deux indivisibles : l’un est un terme du continu, comme le point dans les choses permanentes, et l’instant dans les choses successives. Et puisque dans les choses permanentes, le point a une position déterminée, il ne peut être ni en plusieurs parties du lieu, ni en plusieurs lieux. De même, l’indivisible d’action ou de mouvement, parce qu’il a un rang déterminé dans la succession du mouvement ou de l’action, ne peut pas être en diverses parties du temps. Mais il y a une autre sorte d’indivisible, qui échappe à tout l’ordre du continu, et c’est de cette façon que les substances incorporelles, comme Dieu, l’ange et l’âme, sont dites indivisibles. Or cet indivisible ne s’applique pas au continu comme s’il en faisait partie, mais comme y appliquant son action. Par conséquent, c’est selon que son action peut s’étendre à un être ou à plusieurs, petit ou grand, qu’un tel indivisible sera dans un ou plusieurs lieux, dans un lieu petit ou grand.

3. “ Tout ” se dit par rapport à des parties. Or il y a deux sortes de parties : les parties de l’essence : ainsi la matière et la forme, qui sont dites les parties du composé ; le genre et la différence, parties de l’espèce ; les parties de la quantité, en lesquelles se divise une quantité donnée. Qu’un tout selon la totalité de la quantité soit dans un lieu, il ne peut pas être en même temps en dehors de ce lieu, car la quantité du localisé est exactement mesurée par la quantité du lieu qu’il occupe ; de sorte qu’il n’y a pas totalité de la quantité s’il n’y a pas totalité du lieu. Mais la totalité de l’essence n’est pas ainsi mesurée par la totalité du lieu. Il n’est donc pas nécessaire que si un tout selon la totalité de l’essence est dans un lieu, il ne soit d’aucune manière en dehors de ce lieu. C’est ce qui apparaît même dans les formes accidentelles, qui sont accidentellement douées de quantité. Ainsi la blancheur est tout entière en chaque partie de sa surface, si on l’entend de la totalité de son essence, car on la trouve en chaque partie avec toute sa perfection spécifique. Mais si la totalité dont on parle est celle de l’étendue qui lui est accidentelle, alors la blancheur n’est pas tout entière en chaque partie de la surface blanche. Or, dans les êtres incorporels, il n’y a pas de totalité, aussi bien par soi que par accident, sinon celle de leur perfection spécifique. Et ainsi, de même que l’âme est tout entière dans chaque partie du corps, Dieu est tout entier dans tous les êtres et dans chacun.

 

            Article 3 — Dieu est-il partout par l’essence, la puissance et la présence ?

Objections :

1. Il semble que ce soit mal énumérer les manières dont Dieu existe dans les choses que de dire qu’il est en elles par l’essence, la puissance et la présence. En effet, être par l’essence en quelque chose, c’est être en cette chose essentiellement. Or, Dieu n’est pas ainsi dans les choses, car il n’appartient à l’essence de rien. Donc on ne doit pas dire que Dieu est dans les choses par l’essence, la présence et la puissance.

2. Etre présent à quelque chose, c’est ne pas lui faire défaut ; or, quand on dit que Dieu est par son essence en toutes choses, on entend bien qu’il ne fait défaut à aucune. Donc pour Dieu exister dans les choses par essence et par présence est identique, et cette division pèche par surabondance......est dans l’homme, à savoir l’union hypostatique, dont il sera traité en son lieu.

3. Dieu est le principe des choses par sa puissance ; mais aussi par sa science et sa volonté. Or, on ne dit pas que Dieu est présent aux choses par sa volonté et sa science : donc pas davantage par sa puissance.

4. Si la grâce est une perfection ajoutée à la substance des choses, il y en a beaucoup d’autres. Donc, si l’on dit que Dieu est présent spécialement à certains êtres par la grâce, il semble que, selon chaque perfection, on doive distinguer une manière spéciale dont Dieu est dans les choses.

En sens contraire, S. Grégoire affirme : “ Dieu est d’une manière générale en toutes choses par sa présence, sa puissance et sa substance ; pourtant, il est dit présent chez certains d’une présence intime et familière par sa grâce. ”

Réponse :

Il y a deux manières dont on dit que Dieu est dans une chose : d’abord comme cause efficiente, et de la sorte il est dans tout ce qu’il a créé ; ensuite, comme l’objet d’une opération est en celui qui opère, ce qui est propre aux opérations de l’âme, où l’objet connu est dans le sujet connaissant, l’objet désiré dans celui qui le désire. De cette seconde façon, Dieu est spécialement dans la créature raisonnable, lorsqu’elle le connaît et l’aime, en acte ou par habitus. Et parce que la créature raisonnable a cela par grâce, comme on le verra plus tard, c’est de cette façon que Dieu est dit être dans les saints par la grâce.

Mais comment il est dans les autres créatures, il faut l’examiner par comparaison avec ce qui se passe dans les choses humaines. Ainsi, on dit d’un roi qu’il est dans tout son royaume, à savoir par sa puissance, bien qu’il ne soit pas présent partout. Mais par sa présence quelqu’un est dit être dans toutes les choses placées sous son regard, comme, dans une maison, tout ce qui s’y trouve est présent à celui qui l’habite, bien qu’il ne soit pas substantiellement dans toutes les parties de la maison. Enfin, selon la substance ou l’essence, quelqu’un est dans le lieu où sa substance se trouve.

Or, certains, les manichéens, ont prétendu qu’à la puissance divine sont soumises toutes les créatures spirituelles et incorporelles, mais que les créatures visibles et corporelles sont soumises au pouvoir du principe contraire. Contre ceux-là il faut dire que Dieu est en toutes choses par sa puissance.

D’autres, admettant que tout est soumis à la puissance divine, ne consentaient pourtant pas à étendre la providence de Dieu jusqu’aux humbles réalités corporelles. Ce sont eux qui parlent ainsi au livre de Job (22, 14 Vg) : “ Il circule au pourtour des cieux et ne s’occupe pas de nos affaires. ” Contre ceux-là il était nécessaire de dire que Dieu est en toutes choses par sa présence.

Enfin d’autres encore, en accordant que tout relève de la Providence, ont prétendu que tout n’a pas été créé par Dieu immédiatement, mais seulement les premières créatures, lesquelles ont créé les autres. Contre ces derniers, il faut dire que Dieu est en tout être par son essence.

Ainsi donc, Dieu est en tout par sa puissance, parce que tout est soumis à son pouvoir. Il est en tout par présence, parce que tout est à découvert et comme à nu devant ses yeux. Il est en tout par essence, parce qu’il est présent à toutes choses comme cause universelle de leur être, nous l’avons dit.

Solutions :

1. On dit que Dieu est présent en toutes choses par essence : il ne s’agit pas de la leur, comme s’il était une partie de leur essence, mais de la sienne, parce que sa substance est présente à tous les êtres comme la cause de leur existence, nous l’avons dit.

2. Quelque chose peut être dit présent à quelqu’un en tant qu’il tombe sous son regard, alors qu’il est éloigné quant à la substance, on vient de le dire. C’est pourquoi il a fallu distinguer ces deux modes : par essence et par présence.

3. Il est de la nature de la science et de la volonté que ce qui est su soit dans celui qui sait, et ce qui est voulu dans celui qui veut. Donc, selon la science et la volonté, les choses sont en Dieu plutôt que Dieu n’est dans les choses. Au contraire, la puissance est par sa nature un principe d’action sur un autre ; aussi, en raison de sa puissance, tout agent dit un rapport et une application de son énergie à quelque chose d’extérieur. Et c’est de cette manière que l’on peut dire d’un agent qu’il est en un autre par sa puissance.

4. En dehors de la grâce, nulle perfection surajoutée à la substance ne fait que Dieu soit en quelqu’un comme objet connu et aimé ; par conséquent la grâce seule détermine une manière singulière dont Dieu est dans les choses. Il y a cependant une autre manière singulière dont Dieu...

 

 

            Article 4 — Être partout est-il propre à Dieu ?

Objections :

1. Il semble que non, car, d’après Aristote, l’universel est partout et toujours ; la matière première aussi est partout, puisqu’elle se retrouve dans tous les corps Cependant ni l’un ni l’autre n’est Dieu, comme on l’a prouvé. Donc être partout n’est pas le propre de Dieu.

2. Le nombre est dans les choses nombrées ; or l’univers entier a été constitué “ avec nombre ”, selon la Sagesse (11, 20). Il y a donc un certain nombre qui est dans tout l’univers, et ainsi qui est partout.

3. L’univers lui-même est dans son ensemble une sorte de corps parfait, selon Aristote. Or, l’univers dans son ensemble est évidemment partout, puisqu’il n’y a aucun lieu en dehors de lui.

4. S’il y avait un corps infini, aucun lieu n’existerait en dehors de lui. Donc il serait partout.

5. L’âme, dit S. Augustin est tout entière dans tout le corps et tout entière dans chaque partie. Si donc il n’y avait dans le monde qu’un seul être animé, l’âme d’un tel être serait partout.

6. Comme dit encore S. Augustin : “ Là où l’âme voit, elle sent ; là où elle sent, elle vit ; là où elle vit, elle est. ” Or, l’âme voit pour ainsi dire partout, car successivement elle peut embrasser même l’ensemble du ciel. Donc l’âme est partout.

En sens contraire, S. Ambroise écrit : “ Qui oserait dire que le Saint-Esprit est une créature, lui qui est en tout, partout et toujours, ce qui est bien le propre de la Divinité ? ”

Réponse :

Être partout premièrement et par soi est le propre de Dieu. Je dis être partout premièrement, ce qui est partout selon sa totalité. En effet, si quelque chose était partout selon ses diverses parties existant en divers lieux, il ne serait pas partout premièrement, car ce qui s’attribue à quelque chose en raison de ses parties ne lui convient pas en premier. Par exemple, si l’on dit qu’un homme est blanc quant aux dents, la blancheur ne convient pas premièrement à l’homme lui-même, mais à ses dents. Celui dont je dis ensuite qu’il est par soi partout, c’est celui à qui être partout ne convient pas par accident, c’est-à-dire dans une certaine hypothèse : ainsi, un grain de mil serait partout, à supposer qu’il n’existe aucun autre corps. Il convient donc par soi d’être partout à celui qui est nécessairement partout en toute hypothèse.

Et cela convient à Dieu et à lui seul, car si nombreux que soient les lieux que l’on suppose, même une infinité en dehors de ceux qui existent, il est nécessaire que Dieu soit en chacun, non selon une partie de lui-même, mais selon tout lui-même.

Solutions :

1. L’universel et la matière première sont bien partout, mais non selon le même être.

2. Le nombre étant un accident, n’est pas dans un lieu par soi, mais par accident. Il n’est pas davantage tout entier dans chaque être nombré, mais en partie. Ainsi on ne peut conclure qu’il est partout premièrement et par soi.

3. L’univers en son entier est partout ; mais non à titre premier, parce qu’il n’est pas tout entier en chaque lieu, mais selon chacune de ses parties. Ni par soi, puisque si l’on supposait d’autres lieux, il n’y serait pas.

4. Un corps infini en étendue serait partout, et en quelque sorte par lui-même ; mais il y serait partie par partie.

5. S’il y avait un seul être animé, son âme serait partout, premièrement, mais par accident.

6. Quand on dit que l’âme voit quelque part, cela peut s’entendre de deux façons. Ou bien l’adverbe “ quelque part ” concerne l’acte de voir considéré du côté de son objet ; en ce sens il est vrai que si l’âme voit le ciel, elle voit dans le ciel, et de la même manière elle sent dans le ciel. Mais il ne s’ensuit pas qu’elle vive dans le ciel ou qu’elle y soit ; car vivre et être n’impliquent pas un acte par lequel l’agent passe en quelque chose qui lui est extérieur. Ou bien on peut comprendre que l’adverbe concerne l’acte de voir considéré comme émanant du sujet qui voit, et alors, en vérité, l’âme est et vit là où elle sent et voit, selon cette manière de parler. Il ne s’ensuit donc pas qu’elle soit partout.

Il faut étudier maintenant l’immutabilité de Dieu (Q. 9), et son éternité (Q. 10) qui en est la conséquence.

 

 

QUESTION 9 — L’IMMUTABILITÉ DE DIEU

1. Dieu est-il absolument immuable ? 2. Être immuable est-il propre à Dieu ?

 

            Article 1 — Dieu est-il absolument immuable ?

Objections :

1. Il semble que non, car tout ce qui se meut soi-même est en quelque manière mobile. Mais, selon S. Augustin a : “ L’Esprit créateur se meut lui-même ; mais non pas dans le temps ni dans le lieu. ”

2. Le livre de la Sagesse (7, 24) dit de celle-ci : “ Elle est mobile plus que tout mouvement. ” Mais Dieu est la sagesse en personne. Donc Dieu est mobile.

3. S’approcher et s’éloigner désignent un mouvement. Or il est dit dans l’Ecriture (Jc 4, 8) : “ Approchez-vous de Dieu, et il s’approchera de vous. ”

En sens contraire, il est dit dans Malachie (3, 6) : “ Je suis Dieu et je ne change pas. ”

Réponse :

De ce qui précède il ressort que Dieu est absolument immuable.

1. Nous avons montré qu’il y a un premier être, que nous appelons Dieu, et que ce premier être doit être acte pur, excluant tout mélange de potentialité, du fait que, absolument parlant, la puissance est postérieure à l’acte. Or, tout ce qui change, d’une manière ou d’une autre, est de quelque façon en puissance. Il est donc manifestement impossible que Dieu change de quelque façon que ce soit.

2. Tout ce qui change demeure stable selon une partie de lui-même, et selon une autre se modifie ; par exemple ce qui passe du blanc au noir demeure stable selon sa substance. Ainsi dans tout ce qui change on observe quelque composition. Or on a démontré plus haut qu’en Dieu il n’y a aucune composition, mais qu’il est absolument simple. Il est donc manifeste que Dieu ne peut changer.

3. Tout ce qui est mû acquiert quelque chose par son mouvement, et atteint à quelque chose à quoi auparavant il n’atteignait pas. Or Dieu, étant infini et comprenant en lui la plénitude totale de la perfection de tout l’être, ne peut rien acquérir ni s’étendre à quelque chose qu’auparavant il n’atteignait pas. Donc, le mouvement ne lui convient d’aucune façon. De là vient que certains philosophes anciens, comme forcés par la vérité, ont attribué l’immutabilité au premier Principe.

Solutions :

1. S. Augustin emploie ici le langage de Platon. Celui-ci disait du premier moteur qu’il se meut lui-même, car il appelait mouvement toute espèce d’opérations ; ainsi comprendre, vouloir, aimer sont qualifiés de mouvements. Puisque Dieu se comprend et s’aime lui-même, ces penseurs ont dit que Dieu se meut lui-même ; mais non pas dans le sens où nous parlons ici du mouvement et du changement, c’est-à-dire dans le sens où ils affectent un être existant en puissance.

2. Il faut dire que la sagesse est appelée “ mobile ” par métaphore, selon que sa ressemblance se répand jusqu’aux derniers éléments des choses. En effet, rien ne peut exister qui ne procède de la sagesse divine, en l’imitant d’une certaine manière, comme du premier principe efficient et formel ; c’est ainsi que l’œuvre d’art procède de la conception de l’artiste. Cela étant, pour exprimer que la ressemblance de la sagesse divine s’étend graduellement des créatures supérieures qui en participent davantage, jusqu’aux choses inférieures qui en participent moins, on dit que cette diffusion est une sorte de mouvement progressif de la sagesse divine vers les choses, comme si nous disions que le soleil s’avance jusque vers la terre, du fait que les rayons de sa lumière y parviennent. C’est ainsi que Denys le comprend, quand il dit que “ toute dérivation par laquelle Dieu se manifeste vient à nous par l’action du Père des lumières ”.

3. S’approcher et s’éloigner se disent de Dieu dans l’Écriture par métaphore. On dit ainsi que le soleil entre dans la maison ou en sort, selon que ses rayons y arrivent. De même dit-on de Dieu qu’il s’approche ou qu’il s’éloigne de nous, selon que nous recevons l’influx de sa bonté ou que nous nous y dérobons.

 

            Article 2 — Être immuable est-il propre à Dieu ?

Objections :

1. Il semble que non, car Aristote dit dans la Métaphysique : “ Il y a de la matière dans tout ce qui est mobile ” ; or il y a des substances créées, comme les anges et les âmes, qui, aux yeux de certains, sont dépourvues de matière. Donc l’immutabilité n’est pas propre à Dieu.

2. Tout ce qui se meut, se meut en vue d’une fin ; donc ce qui a déjà obtenu sa fin ultime n’a pas à se mouvoir et ne se meut pas. Or il y a des créatures, qui sont parvenues à leur fin ultime, tels tous les bienheureux. Il y a donc des créatures immuables.

3. Tout ce qui est mobile est variable. Mais les formes d’existence sont invariables. Il est dit en effet au Livre des Six Principes que “ la forme consiste en une simple et invariable essence ”. Donc l’immutabilité n’est pas le propre de Dieu seul.

En sens contraire, S. Augustin écrit : “ Dieu seul est immuable ; les choses qu’il a faites, venant du néant, sont mobiles. ”

Réponse :

Dieu seul est immuable au sens absolu, et toute créature est mobile en quelque manière. Il faut savoir en effet qu’un être peut être dit mobile de deux façons : soit par une potentialité qui est en lui ; soit par une puissance qui est dans un autre. Car si toutes les créatures, avant d’exister, étaient possibles, ce n’était pas à l’égard d’une puissance créée, puisque rien de créé n’est éternel, mais à l’égard de la seule puissance divine, en ce sens que Dieu pouvait les amener à l’existence. Et de même que c’est en vertu de son seul vouloir qu’il les fait être, de même c’est par son vouloir qu’il les conserve dans l’être : en effet, Dieu ne les conserve pas dans l’être autrement qu’en leur donnant l’être continûment, de sorte que s’il lui soustrayait son action, aussitôt, comme l’observe S. Augustin, toutes les créatures seraient réduites à rien. Ainsi donc, comme il était au pouvoir du créateur que les choses fussent, alors qu’elles n’étaient pas encore en elles-mêmes, ainsi est-il au pouvoir du Créateur, quand elles sont en elles-mêmes, qu’elles ne soient plus. Elles sont donc toutes mobiles en raison de la puissance qui est en un autre, Dieu, puisque par lui elles ont pu être produites à partir du néant à l’être, et elles peuvent être, à partir de l’être, réduites au néant.

Si l’on dit, maintenant, qu’une chose est mobile en raison d’une puissance qui est en elle, ainsi encore, d’une certaine manière, toute créature est mobile. On peut distinguer en effet dans la créature une double puissance, active et passive. Or j’appelle puissance passive celle selon laquelle une réalité est en puissance à sa perfection : soit celle qui consiste à être, soit celle que lui procure l’obtention de sa fin. Donc si l’on pense à la mutabilité selon la puissance à être, alors la mutabilité n’affecte pas toutes les créatures, mais seulement celles en lesquelles la puissance à être qui s’y trouve contenue est compatible avec leur non-être. Aussi dans les corps inférieurs y a-t-il mutabilité et quant à l’être substantiel lui-même, parce que leur matière peut être tout en étant privée de leur forme substantielle ; et en outre il y a là mutabilité quant à l’être accidentel, s’il s’agit d’un accident dont le sujet tolère la privation : ainsi ce sujet, l’homme, peut n’être pas blanc ; il peut donc passer du blanc à une couleur différente. Au contraire, s’il s’agit d’un accident résultant dans le sujet de ses principes essentiels, la privation de cet accident n’est pas compatible avec l’existence du sujet, et il s’ensuit que ce sujet ne peut pas varier quant à cet accident-là : par exemple, la neige ne peut pas devenir noire.

Dans les corps célestes, la matière n’est pas compatible avec la privation de forme ; car la forme actualise toute la potentialité de la matière ; c’est pourquoi les corps célestes ne sont pas soumis au changement quant à leur substance ; mais ils peuvent changer de lieu, parce que l’intégrité du sujet est compatible avec la privation de tel ou tel lieu.

Enfin, les substances incorporelles, parce qu’elles sont formes subsistantes, et que néanmoins elles sont, à l’égard de leur être, dans la relation de la puissance à l’acte, sont incompatibles avec une privation de cet acte ; car l’être est consécutif à la forme, et rien n’est dissous, sinon en perdant sa forme. Aussi, dans la forme même, il n’y a pas de puissance au non-être, et c’est pourquoi ces substances-là sont immuables et invariables quant à leur être, ainsi que Denys l’affirme : “ Les substances intellectuelles créées sont pures de toute génération et de toute altération, parce qu’elles sont spirituelles et immatérielles. ” Cependant, il demeure en elles une double mobilité. D’abord, elles sont en puissance à leur fin et il y a ainsi en elles selon le libre choix possibilité de passer du bien au mal, comme dit S. Jean Damascène. Ensuite, elles varient à l’égard du lieu, selon que, douées d’un pouvoir fini, elles peuvent appliquer ce pouvoir en tels lieux auxquels auparavant elles n’atteignaient pas ; cela ne peut être attribué à Dieu dont la puissance emplit tout lieu, comme nous l’avons montré.

Ainsi donc, en toute créature on trouve une puissance de changement : que ce soit quant à l’être substantiel, comme dans les corps corruptibles ; que ce soit seulement quant au lieu, comme dans les corps célestes ; que ce soit par rapport à la fin ou par application de leur énergie à divers objets, comme chez les anges. De plus, cette fois universellement, les créatures sont toutes mobiles par rapport à la puissance du créateur, car il est en son pouvoir qu’elles soient, ou qu’elles ne soient pas. D’où il suit que Dieu, n’étant, lui, mobile d’aucune de ces manières, il lui est absolument propre d’être immuable.

 

Solutions :

1. Cette objection concerne les êtres qui changent quant à leur être substantiel ou accidentel, comme c’est le cas du mouvement dont s’occupent les philosophes.

2. Les anges, outre l’immutabilité quant à l’être, qui est un effet de leur nature, jouissent de l’immutabilité du choix libre, grâce à la puissance divine. Ils n’en demeurent pas moins changeants à l’égard du lieu.

3. Les formes sont dites invariables en ce sens qu’elles ne peuvent être elles-mêmes sujettes à variation ; mais elles sont soumises au changement en ce que le sujet change précisément par leur succession. Il est donc évident qu’elles changent conformément à ce qu’elles sont ; car elles ne sont pas des étants en ce sens qu’elles seraient elles-mêmes sujets de l’être, mais en ce sens que quelque chose est par elles.

 

 

QUESTION 10 — L’ÉTERNITÉ DE DIEU

Six questions : 1. Qu’est-ce que l’éternité ? 2. Dieu est-il éternel ? 3. Est-il propre à Dieu d’être éternel ? 4. L’éternité diffère-t-elle du temps ? 5. La différence entre l’aevum et le temps. 6. Y a-t-il un seul aevum, comme il y a un seul temps et une seule éternité ?

 

            Article 1 — Qu’est-ce que l’éternité ?

Objections :

1. Il semble qu’on ne puisse admettre la définition de Boèce : “ L’éternité est la possession toute à la fois et parfaite d’une vie sans terme. ” En effet, “ sans terme ” est une expression négative. Mais la négation n’entre dans la définition que de réalités déficientes, ce qui ne convient pas à l’éternité. On ne doit donc pas introduire “ sans terme ” dans la définition de l’éternité.

2. L’éternité signifie une certaine durée. Mais la durée regarde l’être plutôt que la vie. Donc on ne devait pas parler de “ vie ”, mais d’“ être ” dans la définition de l’éternité.

3. On appelle “ tout ” ce qui a des parties. Or, cela ne convient pas à l’éternité, puisqu’elle est simple. Il ne convient donc pas de la dire “ toute ”.

4. Plusieurs jours ou plusieurs siècles ne peuvent être simultanés. Pourtant on parle de plusieurs jours et de plusieurs siècles dans l’éternité. Ainsi Michée (5, 1) : “ Ses origines remontent aux jours d’éternité ”, et la lettre aux Romains (16, 25) : “ ... Révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels. ” Donc l’éternité n’est pas “ toute à la fois ”.

5. Le “ tout ” et le “ parfait ” sont synonymes. Ajouter “ parfaite ” à “ toute ” était donc superflu.

6. La “ possession ” ne concerne pas la durée. Or, l’éternité est une durée. Elle n’est donc pas une possession.

Réponse :

Nous ne pouvons nous élever à la connaissance des choses simples que par le moyen des choses composées ; ainsi nous ne pouvons nous faire une idée de l’éternité qu’à partir du temps. Or, le temps n’est autre chose que “ le nombre du mouvement selon l’ordre de l’avant et de l’après ”. En effet, étant donné que dans tout mouvement il y a une succession, une partie après l’autre, quand nous nombrons l’avant et l’après dans le mouvement, nous percevons le temps, qui n’est rien d’autre que la numération de l’avant et de l’après du mouvement. Mais, en ce qui est sans mouvement, et qui est toujours de la même manière, on ne peut pas distinguer un avant et un après. Donc, comme la raison de temps consiste dans la numération de l’avant et de l’après dans le mouvement, ainsi appréhender l’uniformité en ce qui est complètement étranger au mouvement, c’est saisir la raison d’éternité.

En outre, on dit mesurées par le temps les choses qui ont un commencement et une fin dans le temps, ainsi qu’il est dit dans la Physique d’Aristote. Et la raison en est qu’à tout ce qui se meut on peut assigner un certain commencement et un certain terme. Mais ce qui est absolument immuable n’a pas de succession et ne peut avoir davantage de commencement ni de fin.

Ainsi donc, l’éternité se fait reconnaître à ces deux caractères : Tout d’abord, ce qui est dans l’éternité est sans terme, c’est-à-dire sans commencement et sans fin, “ terme ” se rapportant à l’un et à l’autre. En second lieu, l’éternité elle-même ne comporte pas de succession, existant toute à la fois.

Solutions :

1. Nous avons coutume de définir négativement les choses simples, comme on dit du point : c’est ce qui n’a pas de parties. Ce n’est pas que la négation appartienne à l’essence de ces choses ; c’est parce que notre esprit, qui appréhende d’abord le composé, ne vient à la connaissance des choses simples qu’en écartant d’eux la composition.

2. Ce qui est vraiment éternel n’est pas seulement étant, il est aussi vivant ; et, le “ vivre ” s’étend d’une certaine manière à l’opération, ce qui n’est pas vrai de l’être. Or, le progrès de la durée semble concerner l’opération plus que l’être ; et c’est pourquoi le temps se définit : le nombre du mouvement.

3. L’éternité est dite “toute à la fois ”, non parce qu’elle a des parties, mais parce que rien ne lui manque.

4. De même que Dieu, alors qu’il est incorporel, reçoit métaphoriquement dans l’Écriture des noms de réalités corporelles, ainsi l’éternité existant “ toute à la fois ” reçoit des noms qui désignent la succession temporelle.

5. Dans le temps, il y a deux choses à considérer : le temps lui-même, qui est successif ; et l’instant, essentiellement imparfait. C’est pourquoi la définition de l’éternité dit qu’elle est “ toute à la fois ” pour exclure le temps, et “ parfaite ” pour exclure l’instant.

6. Ce qui est possédé, on le tient fermement et tranquillement. C’est donc pour signifier l’immutabilité et l’indéfectibilité de l’éternité qu’on a choisi le terme “ possession ”.

 

            Article 2 — Dieu est-il éternel ?

Objections :

1. Il semble que non, car rien qui soit fait ne peut être dit de Dieu. Or, l’éternité est quelque chose de fait, si l’on en croit ces paroles de Boèce : “ L’instant qui court fait le temps ; l’instant qui demeure fait l’éternité. ” De son côté S. Augustin dit : “ Dieu est l’auteur de l’éternité. ”

2. Ce qui est avant l’éternité et ce qui est après elle n’est pas à la mesure de l’éternité. Or, selon le Livre des Causes, “ Dieu est avant l’éternité ” ; et selon l’Exode (15, 18 Vg), il est aussi après l’éternité, puisqu’il est dit : “ Le Seigneur régnera éternellement et au-delà. ”

3. L’éternité est une certaine mesure, une mesure de durée. Mais il ne convient pas à Dieu d’être mesuré. Il ne lui convient donc pas d’être éternel.

4. Dans l’éternité il n’y a ni présent, ni passé, ni futur, puisqu’elle est “ toute à la fois ” comme on l’a dit. Mais l’Écriture emploie, pour parler de Dieu, des verbes au présent, au passé et au futur. Donc Dieu n’est pas éternel.

En sens contraire, on dit dans le Symbole de S. Athanase : “ Éternel est le Père, éternel est le Fils, éternel est le Saint-Esprit. ”

Réponse :

Selon sa raison formelle, l’éternité est consécutive à l’immutabilité, comme le temps est consécutif au mouvement, ainsi que nous venons de le voir. Aussi, puisque Dieu est absolument immuable, il lui appartient absolument aussi d’être éternel. Et non seulement il est éternel, mais il est son éternité, alors que nulle autre chose n’est sa propre durée, n’étant pas son être. Dieu, au contraire, est son être parfaitement simple, et c’est pourquoi, de même qu’il est sa propre essence, il est aussi son éternité.

Solutions :

1. Quand on dit que le présent immobile fait l’éternité, c’est selon notre façon de concevoir. De même que la perception du temps en concevant que le présent s’écoule, est causée en nous par la perception de l’écoulement de l’instant, ainsi l’idée de l’éternité est causée en nous lorsque nous concevons un instant immobile. Quant à ce que dit S. Augustin, que “ Dieu est l’auteur de l’éternité ”, il faut l’entendre d’une éternité participée ; car Dieu communique son éternité à certains êtres, comme il leur communique son immutabilité.

2. Cela résout la deuxième objection. Car s’il est dit que Dieu est avant l’éternité, cela s’entend de l’éternité telle qu’elle est communiquée aux substances immatérielles. Aussi est-il écrit au même livre que “ l’intelligence est égalée à l’éternité ” 1. Quant au texte de l’Exode : “ Dieu régnera pour l’éternité et au-delà ”, il faut savoir que “ éternité ” est pris ici pour “un siècle ”, comme le porte une autre version. Ainsi donc Dieu règne au-delà de l’éternité, parce qu’il dure au-delà de tout siècle, c’est-à-dire au-delà de toute durée déterminée, car les siècles ne sont qu’une période, selon Aristote.

Ou bien, on dit que Dieu règne au-delà de l’éternité parce que, même si quelque chose existait toujours (par exemple le mouvement du ciel pour certains philosophes), Dieu régnerait encore au-delà, en tant que son règne est tout entier simultané.

3. L’éternité n’est pas autre chose que Dieu lui-même. Quand on dit qu’il est éternel, on n’entend donc pas qu’il soit mesuré de quelque manière ; mais la notion de mesure est introduite ici à cause de notre façon de concevoir.

4. On applique à Dieu des verbes de divers temps selon que son éternité inclut tous les temps, mais non parce qu’il changerait selon le présent, le passé et le futur.

 

            Article 3 — Est-il propre à Dieu d’être éternel ?

Objections :

1. Il semble que l’éternité ne soit pas réservée à Dieu seul, car on lit dans Daniel (12, 3 Vg) : “ Ceux qui enseignent la justice à la multitude resplendiront comme les étoiles dans des éternités perpétuelles. ” Il n’y aurait pas plusieurs éternités si Dieu seul était éternel.

2. Il est dit dans S. Matthieu (25, 41) : “ Allez, maudits, au feu éternel. ” Donc Dieu n’est pas le seul éternel.

3. Tout ce qui est nécessaire est éternel ; or il y a beaucoup de choses nécessaires : par exemple les principes de la démonstration et toutes les propositions démonstratives.

En sens contraire, S. Augustin écrit : “ Il n’y a que Dieu qui n’ait pas de commencement ” ; or ce qui a un commencement n’est pas éternel.

Réponse :

Il faut dire que l’éternité, entendue en son sens propre et véritable, se trouve en Dieu seul. Car l’éternité est une conséquence de l’immutabilité, comme il est évident d’après ce qui précède. Or, Dieu seul est absolument immuable, ainsi qu’on l’a montré, Toutefois, dans la mesure où ils reçoivent de lui l’immutabilité, certains êtres participent à ce titre de son éternité.

Certains tiennent donc de Dieu l’immutabilité en ce qu’ils ne cessent jamais d’être, et c’est en ce sens qu’il est dit de la terre dans l’Ecclésiaste (1, 4 Vg) : “ Éternellement elle demeure. ” Également certaines choses, dans l’Écriture, sont dites éternelles en raison de leur durée, bien qu’elles soient corruptibles : c’est ainsi que dans le Psaume (75, 5 Vg) il est question “ de montagnes éternelles ”. Et dans le Deutéronome (33,15 Vg), on parle même des “ fruits des collines éternelles ”. D’autres êtres participent plus largement à l’éternité de Dieu, étant exempts de toute mutabilité selon l’être et, en outre, selon l’opération, comme les anges et les bienheureux qui jouissent du Verbe. Car, à l’égard de cette vision du Verbe, il n’y a pas chez les saints de pensées successives, ainsi que l’explique S. Augustin. Aussi, ceux qui voient Dieu sont-ils dits, dans l’Évangile, posséder la vie éternelle, d’après ces paroles en S. Jean (17, 3) : “ La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul Dieu véritable. ”

Solutions :

1. Quand on parle de plusieurs éternités, c’est par allusion à tous ceux qui participent de l’éternité par la contemplation de Dieu.

2. Le feu de l’enfer est dit éternel uniquement parce qu’il n’a pas de fin. Il y a cependant, chez les damnés, des changements consécutifs à leurs peines elles-mêmes, selon ces paroles de Job (24, 19 Vg) : “ Ils passeront de l’eau des neiges à une chaleur intolérable. ” D’où l’on voit que dans l’enfer il n’y a pas de vraie éternité, mais plutôt une durée temporelle ; et c’est ce qu’exprime le Psaume (81, 16 Vg) en ces termes : “ Leur temps s’étendra dans les siècles. ”

3. Le nécessaire n’est qu’un mode de la vérité ; or, le vrai, selon le Philosophe, est “ dans l’intelligence ”. Donc, le vrai et le nécessaire, s’ils sont éternels, le sont comme existant dans une intelligence éternelle, qui est uniquement l’intelligence divine. Il ne s’ensuit donc pas qu’il y ait, en dehors de Dieu, quelque chose d’éternel.

 

            Article 4 — L’éternité diffère-t-elle du temps ?

Objections :

1. Il semble que l’éternité ne soit pas autre chose que le temps. Car il est impossible à deux mesures de durée de cœxister, à moins que l’une soit une partie de l’autre ; ainsi deux jours, deux heures, n’existent pas simultanément ; mais le jour et l’heure sont simultanés parce que l’heure est une partie du jour. Or, l’éternité et le temps sont simultanés, et l’un et l’autre comportent, chacun à sa manière, ce caractère d’être une mesure de durée. Comme ce n’est pas l’éternité qui fait partie du temps, car elle le déborde et l’inclut, il semble donc que le temps soit une partie de l’éternité, et non autre chose qu’elle.

2. Le Philosophe assure que l’instant temporel demeure le même dans tout le cours du temps. Mais la raison même d’éternité semble consister en cela qu’elle soit une même chose demeurant sans être divisée à travers tout le cours du temps. Donc l’éternité est l’instant temporel qui demeure. Mais l’instant du temps n’est pas autre chose substantiellement que le temps. Donc l’éternité n’est pas autre chose, substantiellement, que le temps.

3. De même que la mesure temporelle du mouvement premier mesure tous les mouvements de la nature, selon la Physique d’Aristote : ainsi semble-t-il que la mesure de durée du premier être soit la mesure de tous les êtres. Or l’éternité est la mesure du premier être, qui est l’être divin. Donc l’éternité est la mesure de tout être. Cependant, l’être des choses corruptibles est mesuré par le temps. Donc le temps est l’éternité même, ou quelque chose de l’éternité.

En sens contraire, l’éternité est “ toute à la fois ”, alors que dans le temps il y a un avant et un après. Donc le temps et l’éternité ne sont pas identiques.

Réponse :

Il est manifeste que le temps et l’éternité ne sont pas une même chose. Mais certains ont assigné pour cause à cette différence que l’éternité n’a ni commencement ni fin, alors que le temps a un commencement et une fin. Or cette différence est accidentelle et non essentielle. Car, à supposer que le temps ait toujours été et qu’il doive être toujours, selon le sentiment de ceux qui prêtent au ciel un mouvement sempiternel, il n’en resterait pas moins cette différence entre le temps et l’éternité, comme dit Boèce que l’éternité est toute à la fois, ce qui ne convient pas au temps, parce que l’éternité est la mesure de l’être permanent, et le temps la mesure du mouvement.

Toutefois, si la différence relevée par ces philosophes est référée non plus aux mesures de durée entre elles, mais à ce qu’elles mesurent, elle fournit un autre argument. En effet, cela seulement est mesuré par le temps qui a son commencement et sa fin dans le temps, comme il est dit dans la Physique d’Aristote. Si le mouvement du ciel durait toujours, le temps ne le mesurerait pas selon sa durée totale, puisque l’infini n’a pas de mesure, mais il en mesurerait chacun des cycles, lesquels ont tous un commencement et une fin dans le temps.

Cependant, des mesures elles-mêmes on peut encore tirer un autre argument, si l’on considère le commencement et la fin comme potentiels. En effet, à supposer que le temps dure toujours, on n’en pourrait pas moins, en en découpant des parties, marquer dans le temps un commencement et une fin, comme lorsque nous disons : le commencement et la fin du jour, ou de l’année. Or, cela ne peut se faire pour l’éternité.

Mais ces différences sont des conséquences de la différence essentielle et fondamentale, à savoir que l’éternité est “ toute à la fois ”, et non pas le temps.

Solutions :

1. Cet argument serait recevable si le temps et l’éternité étaient des mesures homogènes, ce qui manifestement n’est pas, si l’on considère ce que mesurent le temps et l’éternité.

2. L’instant du temps demeure le même réellement dans tout le cours du temps, mais il change notionnellement. Car, l’instant du temps est au mobile ce que le temps est au mouvement. Or le mobile demeure réellement le même dans tout le cours du temps, mais il change notionnellement, étant ici, puis là, et c’est cette succession qui est le mouvement. De la même manière, le flux de l’instant, selon qu’il change notionnellement, c’est le temps. Or, l’éternité demeure la même et réellement, et notionnellement. Aussi l’éternité n’est-elle pas l’instant du temps.

3. De même que l’éternité est la mesure propre de l’être même, ainsi le temps est-il la mesure propre du mouvement. Donc, selon qu’un être s’écarte de l’immobilité propre à l’être et se trouve soumis au changement, il s’écarte de l’éternité et il est soumis au temps. Donc l’être des choses corruptibles, étant changeant, n’est pas mesuré par l’éternité, mais par le temps. En effet, le temps mesure non seulement ce qui change actuellement, mais ce qui est soumis au changement. Aussi ne mesure-t-il pas seulement le mouvement, mais aussi le repos, qui affecte ce qui, fait pour se mouvoir, ne se meut pas actuellement.

 

            Article 5 — La différence entre l’aevum et le temps

Objections :

1. Il semble que l’aevum ne soit pas différent du temps ; car d’après S. Augustin : “ Dieu meut la créature spirituelle dans le temps ”. Or, on appelle aevum la mesure des substances spirituelles. Donc le temps ne diffère pas de l’aevum.

2. Ce qui définit le temps, c’est qu’il ait un avant et un après ; ce qui définit l’éternité, c’est qu’elle soit toute à la fois, comme on l’a vu. Mais l’aevum n’est pas l’éternité, puisque l’Ecclésiastique (1,1) dit que la Sagesse éternelle est “ avant l’aevum ”. Donc l’aevum n’est pas simultané, mais il a un avant et un après, comme le temps, avec lequel il ne fait donc qu’une seule chose.

3. Si dans l’aevum il n’y a pas d’avant et d’après, il s’ensuit que, pour les créatures mesurées par l’aevum, il n’y a pas de différence entre être, avoir été, devoir être. Comme il est impossible que ces créatures n’aient pas été, il serait impossible également qu’elles ne soient pas dans le futur, ce qui est faux, puisque Dieu peut les réduire à néant.

4. Puisque les étants mesurés par l’aevum ont une durée infinie devant eux, à partir de leur venue à l’être, si l’aevum est tout à la fois, il s’ensuit que quelque chose de créé est infini en acte, ce qui est impossible. L’aevum ne diffère donc pas du temps.

En sens contraire, Boèce dit : “ C’est toi (Seigneur) qui fais partir le temps de l’aevum. ”

Réponse :

L’aevum diffère du temps et de l’éternité, comme tenant le milieu entre eux. Et quelques-uns leur assignent cette différence : l’éternité n’a ni commencement ni fin ; l’aevum a un commencement et n’a pas de fin ; le temps a un commencement et une fin. Mais, on l’a déjà dit, cette différence est accidentelle ; car, alors même que les étants mesurés par l’aevum auraient toujours été et devraient être toujours, comme quelques-uns le supposent, et quand même ils périraient un jour, ce qui est au pouvoir de Dieu, même en ce cas, l’aevum se distinguerait de l’éternité et du temps.

D’autres assignent la différence suivante : l’éternité n’a ni avant ni après ; le temps a un avant et un après, comportant commencement et vieillissement ; l’aevum a un avant et un après, mais sans commencement ni vieillissement. Mais cette position est contradictoire. La contradiction est manifeste si commencement et vieillissement sont référés à la durée elle-même ; car l’avant et l’après ne pouvant être simultanés, si l’aevum a un avant et un après, il est inévitable que l’un se retirant, l’autre arrive comme quelque chose de nouveau, et ainsi il y aura commencement dans l’aevum aussi bien que dans le temps. Si ces termes se réfèrent non aux mesures, mais aux choses mesurées, la conclusion est encore inadmissible. Car si la chose temporelle est vieillie par le temps, c’est parce qu’elle a un être soumis au changement, et c’est la mutabilité du mesuré qui introduit dans la mesure l’avant et l’après, comme on le voit dans la Physique d’Aristote. Si le sujet de l’aevum n’est susceptible ni de vieillir ni de commencer, ce sera donc parce que son être est immuable. Donc sa mesure de durée n’aura ni avant ni après.

Voici donc ce qu’il faut dire. L’éternité étant la mesure de l’être permanent, ce par quoi une chose s’écarte de la permanence dans l’être, est ce par quoi elle s’éloigne de l’éternité. Or, il est des créatures qui s’écartent de la permanence d’être en ce que leur être est sujet à changement ou même consiste en un changement, et ces créatures-là sont mesurées par le temps ; c’est le cas de tout mouvement, et c’est le cas de l’être même des choses corruptibles. D’autres créatures s’éloignent moins de la permanence de l’être, car leur être ne consiste pas en un changement et n’est pas sujet à changement ; toutefois, à leur être immuable est conjoint un changement soit actuel, soit potentiel. C’est ce qu’on voit dans les corps célestes, dont l’être substantiel est immuable, mais qui concilient cette immutabilité avec le changement local. De même, les anges ont un être immuable et à la fois sont mobiles selon l’élection, du moins du fait de leur nature, et aussi variables dans leurs pensées, leurs affections et les rapports qu’ils entretiennent, à leur manière, avec différents lieux. C’est pourquoi ces étants sont mesurés par l’aevum, intermédiaire entre l’éternité et le temps. Quant à l’être dont l’éternité est la mesure, il n’est ni variable en lui-même, ni associé à aucune espèce de variation. Ainsi donc, le temps comporte l’avant et l’après ; l’aevum n’a pas d’avant et d’après, mais l’avant et l’après peuvent l’accompagner ; enfin l’éternité n’a pas l’avant et l’après et ne les admet en aucune manière.

Solutions :

1. Les créatures spirituelles, si on envisage leurs affections et leurs pensées qui sont soumises à la succession, ont pour mesure le temps. Aussi, en ce même endroit, S. Augustin explique-t-il que “ être mû dans le temps ” c’est être mû par ses affections. Quant à l’être naturel des créatures spirituelles, il est mesuré par l’aevum. S’il s’agit de leur vision glorieuse, elles participent à l’éternité.

2. L’aevum est tout à la fois, mais il ne se confond pas pour cela avec l’éternité, parce qu’il est compatible avec l’avant et l’après.

3. Dans l’être même de l’ange, considéré en lui-même, il n’y a pas de différence entre l’avant et l’après, mais uniquement quant aux changements qui s’y adjoignent. Seulement, quand nous disons : l’ange est, a été, ou sera, une différence existe dans notre esprit, qui ne peut saisir l’être angélique que par comparaison avec les divers éléments du temps. Dès lors ce même esprit, quand il dit : l’ange est, ou l’ange a été, entend quelque chose d’incompatible avec l’affirmation contraire, même au regard de la toute-puissance divine. Mais quand il dit : l’ange sera, il n’entend pas encore un fait réel. Aussi, puisque l’être ou le non-être de l’ange dépend de la puissance divine, Dieu peut faire, absolument parlant, que l’être de l’ange ne soit pas à l’avenir ; mais il ne peut pas faire que cet être ne soit pas quand il est, ni qu’il n’ait pas été après qu’il fut.

4. L’aevum est infini en ce sens qu’il n’est pas épuisé par le temps. Or, qu’un être créé soit infini parce qu’il n’est pas limité par un autre être, cela n’est pas contradictoire.

            Article 6 — Y a-t-il un seul aevum, comme il y a un seul temps et une seule éternité ?

Objections :

1. Il semble qu’il n’y ait pas qu’un seul aevum. On lit en effet dans le 3° livre apocryphe d’Esdras (4,40) : “ La majesté et la puissance des aevum est chez toi, Seigneur. ”

2. Pour des genres divers, il y a diverses mesures. Mais certains êtres soumis à l’aevum appartiennent au genre des corps : les corps célestes ; d’autres sont des substances spirituelles : les anges. Il n’y a donc pas qu’un seul aevum.

3. “ Aevum ” est un nom de durée : donc tout ce qui a un seul aevum a aussi une seule durée. Or, cela ne peut pas se dire de tous les êtres soumis à l’aevum ; car il en est parmi eux qui viennent à l’être après d’autres comme c’est évident surtout en ce qui concerne les âmes humaines.

4. Des êtres indépendants les uns des autres ne semblent pas avoir une même mesure de durée. En effet, si toutes les choses temporelles nous paraissent sujettes d’un même temps, c’est parce qu’il y a un premier mouvement qui est d’une certaine manière cause de tous les autres, et auquel s’applique d’abord la mesure du temps. Mais les êtres soumis à l’aevum ne dépendent pas les uns des autres ; par exemple un ange n’est pas la cause d’un autre ange. Ils n’ont donc pas un aevum commun.

En sens contraire, l’aevum est plus simple que le temps, il est plus proche de l’éternité ; or, le temps est un. Donc, à plus forte raison, l’aevum.

Réponse :

Il y a deux opinions à ce sujet. Pour certains, l’aevum est un ; pour d’autres, il est multiple. Pour découvrir où se trouve le plus de vérité, il faut considérer la cause de l’unité du temps ; car nous parvenons à connaître les réalités spirituelles par le moyen des corporelles.

Certains disent qu’il y a un seul temps pour toutes les choses temporelles, pour cette raison qu’il y a un seul nombre pour toutes les choses nombrées, puisque, d’après Aristote, le temps est le nombre du mouvement. Mais cela ne suffit pas ; car si le temps est un nombre, ce n’est pas comme abstrait, hors de ce qui est nombré, mais comme immanent dans ce qu’il nombre ; sans cela le temps ne serait pas continu : dix aunes de drap ne tirent pas leur continuité du nombre dix, mais du drap ainsi nombré. Or, le nombre concret, immanent aux choses, n’est pas le même pour tous, il se diversifie avec les choses.

C’est pourquoi d’autres assignent, comme cause de l’unité du temps, l’unité de l’éternité, principe de toute durée. Aussi, toutes les durées sont une durée unique si l’on considère leur principe ; et elles sont multiples si l’on considère la diversité des choses qui tiennent leur durée de l’influx du premier principe. Enfin, d’autres assignent, comme cause de l’unité du temps, la matière première, premier sujet du mouvement dont le temps est la mesure. Mais, semble-t-il, aucune de ces deux réponses n’est satisfaisante. Car les choses qui sont unes par leur principe ou par leur sujet, surtout quand il s’agit d’un principe et d’un sujet lointains, ne sont pas une seule chose purement et simplement, mais seulement à certains égards.

La vraie raison de l’unité du temps, c’est l’unité du mouvement premier, mouvement qui, étant le plus simple de tous, mesure tous les autres, comme il est dit dans la Métaphysique d’Aristote. Ainsi donc, le temps, comparé à ce mouvement premier, n’est pas à son égard dans l’unique relation de mesure à chose mesurée, mais aussi d’accident à sujet, et c’est ainsi qu’il en reçoit l’unité. Au contraire, avec les autres mouvements, le temps n’entretient que la relation de mesure à chose mesurée. Aussi ne se multiplie-t-il pas avec ces mouvements, car une mesure unique, dès lors qu’elle est séparée, suffit à un nombre indéfini d’objets.

Ceci posé, il faut savoir encore qu’au sujet des substances spirituelles, on a formulé deux opinions. D’aucuns ont pensé avec Origène que toutes ces substances procédaient de Dieu dans une quasi-égalité, ou tout au moins que c’était le cas de beaucoup d’entre elles, comme quelques-uns l’ont affirmé. D’autres ont dit qu’elles procédaient de Dieu par degrés et dans un certain ordre. Telle semble être l’opinion de Denys, puisqu’il dit qu’entre les substances spirituelles, il en est de premières, d’intermédiaires et d’ultimes, fût-ce dans une même hiérarchie angélique. Selon la première de ces opinions, on devrait forcément supposer plusieurs aevum puisque plusieurs êtres soumis à l’aevum seraient premiers et égaux. D’après la seconde, il faut dire que l’aevum est unique : car tout être ayant pour mesure ce qu’il y a de plus simple et de premier dans son ordre, ainsi que le dit Aristote, l’être de toutes les substances soumises à l’aevum doit avoir pour mesure l’être de la première d’entre elles, qui est d’autant plus simple qu’elle précède les autres. Cette seconde opinion étant la mieux fondée, comme on le montrera plus loin, nous admettons quant à présent qu’il n’y a qu’un seul aevum.

Solutions :

1. On ne saurait opposer à cette solution le langage de l’Écriture ; car le mot aevum y est pris souvent comme synonyme de siècle, mot qui désigne une phase de la durée d’une chose. Dès lors, il y a pluralité d’aevum comme il y a pluralité de siècles.

2. Bien que les corps célestes et les créatures spirituelles diffèrent génériquement en nature, ils ont ceci de commun qu’ils ont un être immuable, et c’est pour cela qu’ils sont mesurés par l’aevum.

3. Les choses temporelles ne naissent pas toutes en même temps, et cependant leur temps est unique, à cause du mouvement premier dont le temps est la mesure. De même toutes les choses soumises à l’aevum bien qu’elles ne viennent pas à l’être toutes à la fois, sont mesurées par un seul aevum, en raison de la première d’entre elles.

4. Pour que plusieurs objets soient mesurés par l’un d’entre eux, il n’est pas nécessaire que celui-là soit cause de tous les autres, il suffit qu’il soit le plus simple.

 

 

QUESTION 11 — L’UNITÉ DE DIEU

1. Est-ce que “ un ” ajoute quelque chose à “ étant ” ? 2. Y a-t-il opposition entre l’un et le multiple ? 3. Dieu est-il un ? 4. Dieu est-il le plus un de tous les étants ?

 

            Article 1 — Est-ce que “ un ” ajoute quelque chose à “ étant ” ?

Objections :

1. Il semble que “ un ” ajoute quelque chose à “ étant ”, car tout ce qui se range dans un genre déterminé fait addition à “ étant ”, dont la notion est commune à tous les genres. Or, l’un appartient à un genre déterminé, puisqu’il est principe du nombre, qui lui-même est une espèce de la quantité.

2. Ce qui divise une perfection commune ne peut le faire qu’en y ajoutant. Or, étant est divisé par l’un et le multiple. Donc l’un ajoute quelque chose à l’être.

3. Si l’“ un ” n’ajoutait rien à “ étant ”, on dirait la même chose en disant d’un sujet qu’il est ou qu’il est un. Mais dire d’un étant qu’il est, c’est une tautologie. Dire qu’il est un serait donc une tautologie, ce qui est faux. Il faut donc que “ un ” ajoute à “ étant ”.

En sens contraire, Denys écrit : “Il n’est rien, parmi les choses qui existent, qui ne participe à l’un. ” Cela ne serait pas, si “ un” ajoutait à “ étant ” car cela en restreindrait la notion. Donc on n’obtient pas le “ un” en ajoutant à “ étant ”.

Réponse :

Ce n’est pas quelque chose que “ un ” ajoute à “ étant ”, c’est seulement la négation de la division : en effet, “ un ” ne signifie rien d’autre que l’étant indivis. Il en ressort que étant et un sont convertibles. En effet, tout être est simple, ou composé. Ce qui est simple est indivis à la fois en acte et en puissance. Tandis que ce qui est composé n’a pas l’être tant que ses parties sont divisées, mais seulement lorsqu’elles constituent et forment le composé lui-même. Il est donc manifeste que l’être de n’importe quelle chose repose sur l’indivision de cette chose. Et de là vient que toute chose, comme elle conserve son être, conserve aussi son unité.

 

 

Solutions :

1. Certains, pensant que l’un qui est convertible avec l’étant est identique à l’un principe du nombre, se sont divisés à partir de là en positions contraires. Pythagore et Platon se rendant compte que l’un convertible avec l’étant n’ajoute à l’étant rien de positif, mais signifie la substance même de l’étant en tant qu’elle est indivise ont estimé qu’il en va de même pour l’un qui est le principe du nombre. Et parce que le nombre est composé d’unités, ils ont cru que les nombres étaient les substances mêmes de toutes choses. A l’opposé, Avicenne, considérant que l’un principe du nombre ajoute quelque chose de positif à la substance de l’étant (sans quoi le nombre, composé d’unités, ne serait pas une espèce de la quantité), crut que l’un convertible avec l’étant ajoute quelque chose de positif à la substance de l’étant, comme être blanc ajoute à homme. Mais cela est évidemment faux. Car chaque chose est une en raison de sa propre substance. En effet, si elle était une par quelque autre chose, comme cette chose aurait son unité elle aussi, il faudrait en expliquer l’unité par une chose nouvelle, et l’on irait ainsi à l’infini. On doit donc s’arrêter au début, et dire que l’un convertible avec l’étant n’ajoute à l’étant rien de positif, mais que l’un principe du nombre ajoute à l’étant un accident appartenant au genre quantité.

2. Rien n’empêche que ce qui est divisé sous un certain rapport soit indivis sous un autre ; ainsi ce qui est divisé quant au nombre peut être indivis quant à l’espèce, et il arrive ainsi que quelque chose soit un d’une certaine façon, et d’une autre façon, multiple. Toutefois, si cet être est indivis purement et simplement, soit parce qu’il est indivis selon ce qui touche à l’essence, bien que divisé quant à ce qui ne lui est pas essentiel, comme un même sujet affecté de divers accidents ; ou bien parce qu’il est indivis en acte et divisé seulement en puissance, comme ce qui forme un tout mais qui a plusieurs parties : alors, l’étant dont on parle sera un purement et simplement, et multiple à un certain point de vue. Si au contraire un être est indivis à certains égards et divisé purement et simplement à savoir parce qu’il est divisé selon l’essence et n’est indivis que notionnellement, ou bien selon le principe ou la cause, on aura multiplicité pure et simple, et unité à un certain point de vue ; tel est le cas des choses qui sont multiples numériquement et unes selon l’espèce ou la cause. Ainsi donc, l’être est bien divisé par l’un et le multiple, comme par ce qui est un purement et simplement, et multiple à certains égards. Car le multiple lui-même ne saurait être compris dans l’étant si, d’une certaine manière, il n’était pas rangé dans l’un. C’est pourquoi Denys écrit : “ Il n’est pas de multitude qui ne participe aussi de l’un. Mais ce qui est multiple en raison de ses parties est un en tant que tout ; ce qui est multiple par les accidents est un par le sujet ; ce qui est plusieurs par le nombre est un par l’espèce ; ce qui forme plusieurs espèces est un par le genre, et ce qui est l’effet de multiples dérivations est un par son principe. ”

3. Il n’y a pas tautologie à dire que l’être est un, parce que “ un ” ajoute notionnellement quelque chose à “ étant ”.

 

            Article 2 — Y a-t-il opposition entre l’un et le multiple ?

Objections :

1. Il semble qu’ils ne s’opposent pas ; car une chose opposée à une autre ne peut lui être attribuée ; or, on attribue l’unité même à la multitude, comme on vient de le voir’ ; donc elles ne s’opposent pas.

2. L’opposé n’est pas constitué par son opposé. Mais l’un constitue la multitude. Donc il ne lui est pas opposé.

3. A un même terme il n’y a qu’un opposé. Or, à la multitude s’oppose le petit nombre. Donc l’un ne s’oppose pas à la multitude.

4. Si l’un s’oppose au multiple, il s’y oppose comme l’indivis au divisé, et par conséquent comme la privation à l’avoir. Or, cela ne convient pas semble-t-il ; car il s’ensuivrait que l’un présuppose la multitude et se définit par elle, alors que c’est la multitude qui se définit par l’un. Ce serait un cercle vicieux, là est l’inconvénient. Donc l’un et le multiple ne sont pas opposés.

En sens contraire, ceux-là sont opposés dont les raisons s’opposent. Or, la raison de l’un consiste dans l’indivisibilité, la raison du multiple, elle, comprend la division. Donc l’un et le multiple s’opposent.

Réponse :

Il faut dire que l’un s’oppose à la multiplicité, mais de diverses manières. L’un principe du nombre s’oppose à la multitude qu’est le nombre, comme la mesure s’oppose au mesuré. En effet, l’un a raison de mesure première, le nombre étant la multitude mesurée par l’un, comme on le voit chez Aristote. Mais l’un convertible avec l’être, s’oppose à la multitude à la manière d’une privation, comme l’indivis s’oppose au divisé.

Solutions :

1. Aucune privation n’abolit l’être, parce que la privation est une négation dans un sujet, selon Aristote. Mais toute privation supprime de l’être. Et c’est pourquoi, quand il s’agit de l’étant lui-même, son universalité fait qu’une privation d’étant est fondée sur l’étant ; ce qui ne se produit pas quand il s’agit de la privation de formes particulières, comme la vue, la blancheur, etc. Ce qu’on dit ainsi de l’étant est vrai également de l’un et du bon, qui sont convertibles avec l’être ; car la privation du bien est toujours fondée sur quelque bien, et la privation de l’unité est encore fondée sur quelque un. De là vient que la multitude même est quelque chose d’un, que le mauvais est un certain bon, et le non-étant un certain étant. Ce n’est pas qu’un opposé soit attribué à son opposé ; car l’un est purement et simplement ce qu’on le dit être, l’autre à certains égards seulement. En effet, ce qui est de quelque façon, à savoir en puissance, n’est pas purement et simplement ce qu’on le dit être, ne l’étant pas en acte. Ou encore, ce qui est purement et simplement, parce qu’il est une substance, n’est pas, en quelque façon, c’est-à-dire selon tel être accidentel. Pareillement donc ce qui est bon à certains égards peut être mauvais purement et simplement, et aussi l’inverse. Et de même, ce qui est un absolument sera multiple à certains égards, et inversement.

2. Le tout est de deux sortes ; il y a le tout homogène, composé de parties semblables, et le tout hétérogène, dont les parties sont dissemblables. Un tout homogène est composé de parties en qui se trouve la forme d’être constitutive du tout, comme toute particule d’eau est de l’eau ; et ainsi se forme le continu. Au contraire, dans un tout hétérogène, aucune partie n’a la forme du tout ; nulle partie d’une maison n’est une maison, et nulle partie de l’homme n’est un homme. Or, c’est de la sorte que la multitude est un tout. Donc, étant donné que ce qui est partie de la multitude, n’est pas lui-même multiple, si la multitude est composée d’unités, c’est comme la maison est composée de non-maisons. Ce n’est pas selon qu’elles sont opposées à elle en tant qu’indivises que ces unités constituent la multitude, mais selon qu’elles sont des étants : ainsi les parties d’une maison constituent la maison en tant qu’elles sont des matériaux, non en tant qu’elles sont des non-maisons.

3. Le mot plusieurs peut se prendre en deux sens : en un sens absolu, et là il s’oppose à l’un ; ou bien au sens où il signifie une certaine abondance, et c’est alors qu’il s’oppose à peu. Dans le premier sens, deux c’est plusieurs, non au second sens.

4. Il est vrai que l’un s’oppose à plusieurs, par mode de privation en tant que plusieurs, par définition, sont le résultat d’une division. Il faut donc que la division précède l’unité, non purement et simplement, mais selon la manière dont notre raison appréhende le réel. En effet, nous arrivons à la connaissance des êtres simples par celle des êtres composés ; c’est pourquoi nous définissons le point comme ce qui n’a pas de parties, ou comme le principe de la ligne. Et pourtant, même notionnellement, la multitude est consécutive à l’un, car notre intelligence ne saisit comme une multitude le résultat d’une division que parce qu’elle attribue l’unité à l’un et à l’autre des divisés. C’est pourquoi l’un entre dans la définition du multiple, non le multiple dans la définition de l’un. Quant à la division, elle tombe en notre intellect sous le coup de la négation de l’étant. Et ainsi ce qui tombe d’abord en notre intellect est l’étant ; deuxièmement, ceci que tel étant n’est pas tel autre étant, et c’est ainsi que nous appréhendons la division ; troisièmement l’un, et quatrièmement la multitude.

 

            Article 3 — Dieu est-il un ?

Objections :

1. Il semble que Dieu ne soit pas un, puisqu’il est écrit (1 Co 8, 5) : “ De fait, il y a beaucoup de dieux et beaucoup de seigneurs. ”

2. L’unité principe du nombre ne peut être attribuée à Dieu, à qui l’on n’attribue aucune quantité. On ne peut davantage lui attribuer l’un convertible avec l’étant, parce qu’il comporte une privation, et que toute privation en Dieu serait une imperfection incompatible avec sa nature. On ne doit donc pas dire que Dieu est un.

En sens contraire, il est dit dans le Deutéronome (6, 4) : “ Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est un. ”

Réponse :

Que Dieu est un se démontre de trois manières. 1. En partant de sa simplicité. En effet, il est manifeste que ce qui donne à un étant singulier d’être le singulier qu’il est, n’est en aucune façon communicable à plusieurs. Certes ce qui fait que Socrate est un homme peut être communiqué à beaucoup d’autres ; mais ce qui fait de lui cet homme singulier n’appartient qu’à un seul. Donc, si Socrate était homme en raison de cela même qui fait de lui cet homme, de même qu’il ne peut y avoir plusieurs Socrate, il ne pourrait y avoir plusieurs hommes. Or, c’est cela qu’il faut dire de Dieu. La nature de Dieu est Dieu même, ainsi qu’on l’a fait voir Il est donc Dieu par cela même qu’il est ce Dieu-ci. Il est donc impossible qu’il y ait plusieurs dieux.

2. A partir de l’infinité de sa perfection. On a montré plus haut que Dieu comprend en lui toute la perfection de l’être. On raisonne donc ainsi : s’il y avait plusieurs dieux, il faudrait qu’ils diffèrent entre eux. Donc, quelque chose se trouverait en l’un, qui ne se trouverait pas en l’autre. Et s’il en était ainsi, une certaine privation affecterait cet autre et il ne serait pas purement et simplement parfait. Il est donc impossible qu’il y ait plusieurs dieux. Et c’est pourquoi les philosophes anciens eux-mêmes, comme contraints par la vérité, en affirmant un principe infini, ont affirmé qu’il était unique.

3. A partir de l’unité du monde. Tous les étants se montrent ordonnés entre eux, certains étant au service de quelques autres. Or, des choses diverses ne concourraient pas à un ordre unique si ce n’est par la vertu d’un ordonnateur unique. Une multitude, en effet, est assujettie à un ordre unique par un seul mieux que par plusieurs ; car c’est l’un qui est par soi cause de l’un, tandis que plusieurs ne sont cause de l’un que par accident, c’est-à-dire dans la mesure où ils sont un en quelque façon. Donc, comme, en général, ce qui est premier est le plus parfait et par soi, non par accident, il est nécessaire que ce qui est le premier ordonnateur de tous les étants, selon un ordre qui est unique, soit un. Et c’est Dieu.

Solutions :

1. L’Apôtre parle de plusieurs dieux selon l’erreur des païens, qui adoraient plusieurs dieux, prenant pour des dieux les planètes et les autres astres, ou même chacune des parties de ce monde. Aussi poursuit-il en disant : “ Pour nous, il n’y a qu’un seul Dieu. ”

2. On a raison de dire que l’un principe du nombre ne peut s’attribuer à Dieu, mais seulement aux êtres qui existent dans la matière. Car l’un, principe du nombre, est du genre des entités mathématiques, qui ne sont réalisées que dans la matière, tandis que, dans la raison, elles sont abstraites de la matière. Mais l’un, convertible avec l’étant, est un objet métaphysique, dont l’existence ne dépend pas de la matière. Et quoique il n’y ait aucune privation en Dieu, cependant, à cause de notre manière de concevoir, il ne peut être connu de nous autrement que par mode de privation et d’exclusion. Ainsi, rien n’empêche que nous formions à son sujet des propositions privatives, comme celles-ci : il est incorporel, il est infini. Et c’est de la même manière que nous disons : Il est un.

            Article 4 — Dieu est-il le plus un de tous les étants ?

Objections :

1. Il ne semble pas. Car l’unité s’attribue à ce qui est privé de division. Mais la privation n’est pas susceptible de plus ou de moins. Dieu n’est donc pas plus un que tout autre être qui est un.

2. Rien n’est plus indivisible, semble-t-il, que ce qui est indivisible à la fois en acte et en puissance, comme sont le point et l’unité numérique. Or, un étant est d’autant plus un qu’il est indivisible. Dieu n’est donc pas plus un que l’unité ou le point.

3. Ce qui est bon par essence est le meilleur ; donc ce qui est un par son essence est le plus un. Or, tout être est un par son essence, comme le montre Aristote. Donc tout être est un au maximum, et par suite Dieu n’est pas plus un que les autres étants.

En sens contraire, Boèce dit : “ Entre tous les étants que l’on proclame un, l’unité de la Trinité divine est au point culminant. ”

Réponse :

Puisque l’un est l’étant indivis, pour qu’un étant soit le plus un, il faut, et qu’il soit un au maximum, et qu’il soit indivis au maximum. Or Dieu est l’un et l’autre. Il est l’étant par excellence, car son être n’est pas limité par une nature, en laquelle il surviendrait ; il est l’être même subsistant, illimité de toutes les manières. Il est en outre indivis au maximum, n’étant divisé ni en acte, ni en puissance, de quelque mode de division que ce soit, mais étant simple de toutes les manières, ainsi qu’on l’a fait voir. Il est donc manifeste que Dieu est souverainement un.

Solutions :

1. Bien que la privation elle-même ne comporte pas le plus et le moins, si ce dont elle est la privation comporte du plus et du moins, les privations aussi sont échelonnées selon le plus et le moins. Ainsi, selon qu’une chose est plus ou moins divisée ou divisible, ou qu’elle ne l’est pas du tout, cette chose sera dite plus ou moins une, ou une au maximum.

2. Le point et l’unité numérique ne sont pas des étants, puisqu’ils n’ont l’être que dans un sujet. Il s’ensuit que ni l’un ni l’autre n’est un au maximum. En effet, de même que le sujet lui-même n’est pas un au maximum, en raison de la diversité entre le sujet et son accident, ni le sujet ni l’accident ne sont un au maximum.

3. Bien que tout étant soit un par sa substance, la substance de chaque étant n’est pas également principe d’unité, car il y a des étants dont la substance est composée de plusieurs éléments, d’autres non.

 

 

QUESTION 12 — COMMENT DIEU EST CONNU PAR NOUS

Après avoir considéré jusqu’ici comment Dieu est en lui-même, il nous reste à voir comment il vient à notre connaissance, c’est-à-dire comment il est connu par les créatures.

1. Un intellect créé peut-il voir l’essence divine ? 2. L’essence divine est-elle vue par l’intellect au moyen d’une espèce créée ? 3. L’essence de Dieu peut-elle être vue par les yeux du corps ? 4. Une substance intellectuelle créée, par ses seules facultés naturelles, est-elle capable de voir l’essence de Dieu ? 5. L’intellect créé, pour voir l’essence de Dieu, a-t-il besoin d’une lumière créée ? 6. Parmi ceux qui voient l’essence de Dieu, certains la voient-ils plus parfaitement que d’autres ? 7. Un intellect créé peut-il comprendre l’essence divine ? 8. L’intellect créé qui voit l’essence divine connaît-il en elle toutes choses ? 9. Ce qu’il connaît là, le connaît-il au moyen de certaines représentations ? 10. Connaît-il simultanément tout ce qu’il voit en Dieu ? 11. Un homme peut-il en cette vie voir l’essence de Dieu ? 12. Pouvons-nous en cette vie connaître Dieu par la raison naturelle ? 13. Au-dessus de la connaissance naturelle, y a-t-il en cette vie une connaissance de Dieu par la grâce ?

 

 

            Article 1 — Un intellect créé peut-il voir l’essence divine ?

Objections :

1. Il semble qu’aucun intellect créé ne peut voir Dieu dans son essence. En effet, Chrysostome commentant ces mots (Jn 1, 18) : “ Dieu, personne ne l’a jamais vu ”, s’exprime ainsi : “ Ce qu’est Dieu lui-même, non seulement les prophètes ; mais ni les anges mêmes, ni les archanges ne l’ont vu. Car, ce qui est d’une nature créée, comment pourrait-il voir ce qui est incréé ? ” A son tour, Denys, parlant de Dieu, écrit : “ ni la sensibilité ne l’atteint, ni l’imagination, ni l’opinion, ni la raison, ni la science. ”

2. Tout ce qui est infini, en tant que tel, est inconnu. Or Dieu est infini, comme on l’a fait voir. Donc, en lui-même, il est inconnu.

3. L’intellect créé ne peut connaître que ce qui existe ; car ce qui tombe en premier sous les prises de l’intellect, c’est l’étant Mais Dieu n’est pas un existant ; il est au-dessus des existants, comme l’affirme Denys. Il n’est donc pas intelligible, mais dépasse toute intelligence.

4. Entre le connaissant et le connu, il doit y avoir quelque proportion, puisque le connu est l’acte du connaissant. Or, il n’y a nulle proportion entre l’intellect créé et Dieu ; une infinie distance les sépare. Donc l’intellect créé ne peut voir l’essence de Dieu.

En sens contraire, on lit dans la 1° épître de Jean (3, 2) : “ Nous le verrons tel qu’il est. ”

Réponse :

Tout objet est connaissable dans la mesure où il est en acte. Dieu qui est acte pur sans aucun mélange de puissance est donc en soi le plus connaissable des objets. Mais ce qui est le plus connaissable en soi n’est pas connaissable pour une intelligence que cet intelligible dépasse ; ainsi le soleil, bien que le plus visible des objets, ne peut être vu par l’oiseau de nuit en raison de l’excès de sa lumière. En raison de quoi, certains ont prétendu que nul intellect créé ne peut voir l’essence divine.

Mais cette position n’est pas admissible. En effet, comme la béatitude dernière de l’homme consiste dans sa plus haute opération, qui est l’opération intellectuelle, si l’intellect créé ne peut jamais voir l’essence de Dieu, de deux choses l’une : ou il n’obtiendra jamais la béatitude, ou sa béatitude consistera en une autre fin que Dieu, ce qui est étranger à la foi. La perfection dernière de la créature raisonnable, en effet, est en cela qui est pour elle le principe de son être, parce que toute chose est parfaite dans la mesure où elle rejoint son principe. Et cette opinion est étrangère aussi à la raison ; en effet, l’homme a le désir naturel, quand il voit un effet, d’en connaître la cause, et c’est de là que naît chez les hommes l’admiration. Si donc l’intelligence de la créature raisonnable ne peut pas rejoindre la cause suprême des choses, un désir de nature demeurera vain. Il faut donc reconnaître absolument que les bienheureux voient l’essence de Dieu.

Solutions :

1. Les deux autorités qu’on invoque parlent de la vision compréhensive. Aussi Denys fait-il précéder les paroles alléguées par ces mots : “ Pour tous, universellement, il ne saurait être embrassé, et ni la sensibilité, etc. ” De même Chrysostome, après le texte cité écrit : “ Jean appelle ici vision la très certaine connaissance et la compréhension du Père, telle que le Père la possède a l’égard du Fils. ”

2. L’infini qui provient de la matière non déterminée par la forme est de soi inconnu. Car on ne connaît un étant que par sa forme. Mais l’infini qui provient de ce que la forme n’est pas contractée par une matière est de soi le plus connu. Or c’est ainsi que Dieu est infini, et non dans le premier sens, ainsi qu’on l’a établie.

3. Quand on dit que Dieu n’est pas un existant, cela ne signifie pas qu’il n’existe en aucune manière, mais qu’il est au-dessus de tout existant, étant lui-même son être. Il ne s’ensuit donc pas qu’il ne puisse être connu d’aucune manière, mais seulement qu’il dépasse toute connaissance, c’est-à-dire ne peut être embrassé par aucun intellect créé.

4. Proportion se dit en deux sens : d’une part pour exprimer un rapport quantitatif ; ainsi le double, le triple, ou l’égal sont des espèces de proportions ; d’autre part, toute relation d’un terme à un autre est appelée proportion. En ce sens, il peut y avoir proportion de la créature à Dieu, car elle est avec lui dans la relation d’effet à cause et de puissance à acte. L’intellect créé peut ainsi être proportionné à Dieu pour le connaître.

 

            Article 2 — L’essence de Dieu est-elle vue par l’intellect au moyen d’une espèce créée ?

Objections :

1. Il semble bien, car on lit dans la 1° épître de Jean (3, 2) : “ Nous savons qu’au temps de cette manifestation, nous lui serons semblables, et nous le verrons tel qu’il est. ”

2. S. Augustin écrit : “ Quand nous connaissons Dieu, il se forme en nous une certaine ressemblance de Dieu. ”

3. L’intellect en acte est l’intelligible en acte, comme le sens en acte est le sensible en acte. Or, cela exige que le sens soit informé par une similitude de la chose qu’il sait, et l’intellect par une similitude de la chose qu’il connaît. Donc, si Dieu est vu en acte par un intellect créé, il faut que ce soit au moyen d’une certaine similitude.

En sens contraire, lorsque l’Apôtre dit (1 Co 13, 12) : “ Nous voyons maintenant comme dans un miroir, en énigme ”, S. Augustin dit que les mots miroir, énigme, désignent n’importe quelles similitudes aptes à nous faire connaître Dieu. Mais voir Dieu par essence n’est pas une vision par énigme ou miroir ; ces deux modes, au contraire, sont placés en opposition. Ce n’est donc pas au moyen de similitudes qu’on voit l’essence divine.

Réponse :

Pour toute vision, aussi bien sensible qu’intelligible, deux conditions sont requises : la faculté de voir, et l’union de la chose vue avec cette faculté. Il n’y a en effet de vision en acte que par le fait que la chose vue est d’une certaine manière dans le sujet qui la voit. S’il s’agit de choses corporelles, il est évident que la chose vue ne peut pas être dans le sujet par son essence, mais seulement par sa représentation,, ainsi la représentation de la pierre est dans l’œil et y cause la vision en acte ; dans l’œil il n’y a pas la substance de la pierre. Mais si une seule et même réalité était à la fois le principe de la faculté de voir et la chose vue, il s’ensuivrait que l’objet tiendrait de cette réalité et la faculté de la voir, et la forme par laquelle il la verrait.

Or, manifestement, Dieu est l’auteur de la faculté intellectuelle, et il peut être vu par notre intellect. Et puisque la faculté intellectuelle de la créature n’est pas l’essence divine elle-même, il reste qu’elle soit une similitude participée de celui qui est l’intellect premier. De là vient qu’on appelle la faculté intellectuelle créée une certaine lumière intelligible, comme émanant de la première lumière. Qu’on entende cela de la faculté naturelle, ou de quelque perfection de grâce ou de gloire surajoutée. Pour voir Dieu est donc requise, du côté de la faculté de voir, une certaine similitude de Dieu par laquelle l’intellect est capable de voir Dieu.

Mais du côté de la chose vue, qui doit nécessairement être unie en quelque manière au sujet qui voit, l’essence divine ne peut être vue par le moyen d’aucune similitude créée.

1. Parce que, selon Denys, par des similitudes appartenant à un ordre inférieur on ne peut nullement connaître les choses d’un ordre supérieur ; par exemple, par l’image d’un corps, on ne peut connaître l’essence d’une chose incorporelle. Donc, beaucoup moins encore, par une représentation créée, quelle qu’elle soit, pourra-t-on voir l’essence de Dieu.

2. Parce que l’essence de Dieu est son être même, ainsi qu’on la montré, ce qui n’appartient à aucune forme créée. Une forme créée ne peut donc pas être en celui qui voit une similitude représentative de l’essence même de Dieu.

3. Parce que l’essence divine est quelque chose d’illimité, contenant en soi suréminemment tout ce qui peut être signifié ou compris par un intellect créé. Et cela ne peut en aucune manière être représenté par une espèce créée ; car toute forme créée est circonscrite selon les limites d’une raison intelligible particulière, comme la sagesse, la puissance, l’être même ou quelque chose de semblable. Donc, dire que Dieu est vu au moyen d’une similitude, c’est dire que l’essence divine n’est pas vue, ce qui est erroné.

On doit donc dire que pour voir l’essence de Dieu une similitude de Dieu est requise pour la faculté de voir, et c’est la lumière de la gloire divine qui confère à l’intellect la faculté de voir Dieu, lumière dont il est dit dans le Psaume (36, 10) : “ Par ta lumière nous verrons la lumière. ” Mais par aucune similitude créée l’essence de Dieu ne peut être vue, de telle sorte que cette image représenterait la divine essence telle qu’elle est en elle-même.

Solutions :

1. Jean parle ici de la similitude qui consiste en la participation à la lumière de gloire.

2. S. Augustin parle ici de la connaissance de Dieu en cette vie.

3. L’essence divine, c’est l’être même. Donc, comme les autres formes intelligibles, qui ne sont pas leur être, sont unies à l’intellect selon un certain être par lequel elles l’informent et le font passer à l’acte : ainsi l’essence divine étant intelligible en acte, s’unit à l’intellect créé, le faisant par là même intelligent.

 

            Article 3 — L’essence divine peut-elle être vue par les yeux du corps ?

Objections :

1. Il semble que oui car il est écrit (Jb 19, 26) : “ Dans ma chair je verrai Dieu. ” Et encore (42, 5) : “ Mon oreille t’a entendu ; maintenant mon œil te voit. ”

2. Chez S. Augustin, on trouve également ceci : “ Leurs yeux (des bienheureux dans la gloire) seront rendus plus puissants, non en ce sens qu’ils aient une vue plus perçante que les serpents et les aigles ; car quelle que soit l’acuité de leurs regards, ces animaux ne voient jamais que des corps ; mais en ce sens qu’ils verront des choses incorporelles. ” Or celui qui voit les choses incorporelles peut être élevé jusqu’à voir Dieu. Donc un œil glorifié peut voir Dieu.

3. Il semble bien que l’imagination humaine puisse percevoir Dieu. Isaïe (6, 1) dit en effet : “ J’ai vu le Seigneur assis sur son trône, etc. ” Or, une vision imaginative a pour origine les sens, car l’imagination “ est une activité qui procède du sons en acte ”, selon Aristote.

En sens contraire, S. Augustin écrit : “ Personne n’a jamais vu Dieu, ni en cette vie tel qu’il est, ni dans la vie angélique comme les yeux du corps voient les choses visibles. ”

Réponse :

Il est impossible que Dieu soit vu par l’œil corporel, ou par n’importe quel autre sens ou faculté de la partie sensitive. En effet, toute faculté de ce genre est l’acte d’un organe corporel, comme on le verra plus loin m. Or l’acte est proportionné à ce dont il est l’acte. Il en résulte qu’une telle faculté ne peut s’étendre au-delà des objets corporels, comme on l’a montré plus haut n. Il ne peut donc être vu ni par les sens ni par l’imagination, mais par le seul intellect.

Solutions :

1. Quand Job s’écrie : “ Dans ma chair, je verrai Dieu mon sauveur ”, il n’entend pas qu’il doive voir Dieu avec son œil de chair ; mais que, étant dans sa chair, après la résurrection, il verra Dieu. De même quand il dit : “ Maintenant, mon œil te voit ”, il l’entend de l’œil de l’esprit, comme lorsque l’Apôtre écrit aux Éphésiens (1, 17-18) : “ Que Dieu vous donne un esprit de sagesse, qui vous le fasse vraiment connaître, et qu’il éclaire les yeux de votre cœur. ”

2. S. Augustin parle ainsi d’une façon interrogative et conditionnelle. Avant les paroles citées on lit : “ Ils seront en effet d’une bien autre puissance (les yeux glorifiés) s’il est vrai que par eux la nature incorporelle sera vue ” ; mais ensuite il prend position : “ Il est très vraisemblable que nous verrons alors les corps formant les nouveaux cieux et la nouvelle terre de manière à percevoir d’une souveraine évidence Dieu partout présent et gouvernant toutes choses, même les corporelles ; non pas comme maintenant nous saisissons par notre intelligence les attributs invisibles de Dieu au moyen de ses œuvres ; mais comme, au milieu d’hommes vivants, et exerçant les fonctions de la vie, nous voyons au premier regard et ne croyons pas seulement qu’ils vivent. ” Il est évident que, par ces paroles, S. Augustin assimile la vision de Dieu par les yeux glorifiés à la façon dont nous voyons maintenant la vie chez quelqu’un. Or, la vie n’est pas vue par l’œil corporel comme quelque chose qui serait visible par soi-même, mais comme accidentellement perceptible : ce n’est pas par le sens qu’elle est connue, mais, en concomitance immédiate avec la sensation, par une autre faculté cognitive. Or, qu’aussitôt perçus par le sens de la vue, des corps fassent que la présence divine soit connue par l’intellect, cela s’explique et par l’acuité de l’intellect, et par le resplendissement de la clarté divine dans les corps renouvelés.

3. Dans la vision imaginative on ne voit pas l’essence de Dieu ; une image est formée dans l’imagination, qui représente Dieu selon une certaine similitude, comme dans l’Écriture les choses divines nous sont décrites métaphoriquement.

 

            Article 4 — Une substance intellectuelle créée, par ses seules facultés naturelles, est-elle capable de voir l’essence de Dieu ?

Objections :

1. Il le semble, puisque Denys affirme : “ L’ange est un miroir pur, très clair, recevant en lui, si l’on peut dire, toute la beauté de Dieu. ” Mais une chose quelconque est vue quand on voit son reflet. Donc, puisque l’ange, par ses facultés naturelles, se connaît lui-même, il semble que par elles aussi il connaisse l’essence divine.

2. C’est à cause d’une déficience de notre vue, corporelle ou intellectuelle, que ce qui est le plus visible, devient pour nous le moins visible. Mais l’intellect angélique ne souffre d’aucune déficience. Dieu étant le plus intelligible en soi, il est donc le plus intelligible pour l’ange, semble-t-il. Donc si, par ses facultés naturelles, l’ange connaît les autres réalités intelligibles, à bien plus forte raison encore il connaît Dieu.

3. Les sens du corps ne peuvent être élevés à connaître la substance incorporelle, parce que cela dépasse leur nature. Donc, si voir Dieu par essence dépasse la nature de tout intellect créé, il semble que nul intellect créé ne puisse parvenir à voir l’essence de Dieu, ce qui est erroné, ainsi qu’on l’a reconnu. Il semble donc qu’il soit naturel à l’intellect créé de voir l’essence divine.

En sens contraire, on lit (Rm 6, 23) : “ Le don de Dieu, c’est la vie éternelle. ” Or la vie éternelle consiste dans la vision de l’essence divine, selon ces mots (Jn 17, 3) : “ La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu. ” Donc voir l’essence de Dieu convient à l’intellect créé par grâce, et non par nature.

Réponse :

Il est impossible qu’un intellect créé, par ses facultés naturelles, voie l’essence de Dieu. Car la connaissance consiste en ce que le connu est dans le connaissant. Or, le connu est dans le connaissant selon son mode à lui. Ainsi la connaissance, pour chaque connaissant, est conforme au mode d’être qui convient à sa nature. Donc, si le mode d’existence d’une chose connaissable surpasse le mode d’être que le connaissant tient de sa nature, il faut que la connaissance de cette chose soit au-dessus des facultés naturelles de ce connaissant.

Or il y a dans les choses divers modes d’être. Certaines sont telles que leur nature ne peut être réalisée que dans une matière individuelle : c’est le cas des choses corporelles. D’autres sont telles que leur nature est subsistante par soi, et non dans une matière quelconque. Mais elles ne sont pas leur être, elles ont l’être : ce sont les substances incorporelles que nous appelons les anges. Mais ce mode d’être est propre à Dieu, selon lequel il est son être même subsistant.

Donc, connaître les choses qui n’ont l’être que dans une matière individuelle nous est connaturel, parce que notre âme, par laquelle nous connaissons, est elle-même la forme d’une certaine matière. Toutefois cette âme a deux facultés cognitives. L’une est l’acte d’un organe corporel. Et à celle-là il est connaturel de connaître les choses selon qu’elles sont dans une matière individuelle : c’est pourquoi les sens ne connaissent que le singulier. L’autre faculté cognitive de l’âme est l’intellect, qui n’est l’acte d’aucun organe corporel. Aussi par l’intellect nous est-il connaturel de connaître les natures qui, à vrai dire, n’ont l’être que dans la matière individuelle, mais de les connaître non pas en tant qu’elles sont dans une matière individuelle, mais selon qu’elles sont abstraites de la matière par la considération de l’intellect. Aussi au moyen de l’intellect pouvons nous connaître ces choses-là dans une notion universelle, ce qui dépasse le pouvoir des sens. A l’intellect angélique, il est connaturel de connaître les natures qui ont l’être en dehors de la matière. Cela est au-dessus de la faculté naturelle de l’intellect chez une âme humaine, dans l’état de la vie présente, parce qu’elle est unie au corps.

Il reste donc que connaître l’être même subsistant est connaturel au seul intellect divin, et que cette connaissance dépasse les facultés naturelles de tout intellect créé ; parce que nulle créature n’est son être, mais a un être participé. Donc l’intellect créé ne peut voir Dieu dans son essence que si Dieu, par sa grâce, s’unit à cet intellect comme intelligible pour lui.

Solutions :

1. Il est connaturel à l’ange de connaître Dieu par la ressemblance de Dieu qui resplendit dans l’ange lui-même. Mais connaître Dieu par une similitude créée n’est pas le connaître dans son essence, ainsi qu’on l’a montré. Il ne s’ensuit donc pas que l’ange, par ses facultés naturelles, puisse connaître l’essence de Dieu.

2. L’intellect angélique est sans défaut, si le mot “ défaut ” est entendu au sens de privation, comme si l’ange manquait de ce qu’il doit avoir. Mais si ce mot est pris comme une négation, toute créature, comparée à Dieu, est en défaut, n’ayant pas l’excellence que l’on trouve en Dieu.

3. Le sens de la vue, tout à fait matériel, ne peut d’aucune façon être élevé à l’immatériel. Mais notre intellect, comme l’intellect angélique, étant par nature élevé d’une certaine manière au-dessus de la matière, peut être par grâce élevé à quelque chose de plus haut, au-delà de sa nature. Un signe de cette différence, c’est que la vue ne peut aucunement connaître dans une représentation abstraite ce qu’elle connaît dans l’existence concrète ; d’aucune manière en effet elle ne perçoit une nature si ce n’est en sa réalisation concrète. Au contraire, notre intellect peut considérer à l’état abstrait ce qu’il connaît dans le concret. Car, bien qu’il connaisse des choses dont la forme est unie à une matière, il résout ce composé en ses deux éléments et considère à part la forme en elle-même. Pareillement, l’intellect de l’ange, bien qu’il lui soit connaturel d’appréhender l’être qui se concrétise dans une nature particulière, peut cependant mettre à part l’être même, se connaissant lui-même comme autre que son être. Ainsi l’intellect créé ayant une nature qui le rend capable d’appréhender la forme concrète et l’être concret de façon abstraite, au moyen d’une sorte d’analyse, il lui est possible d’être élevé par la grâce jusqu’à connaître la substance séparée subsistante, et l’être séparé subsistant.

 

            Article 5 — L’intellect créé, pour voir l’essence divine, a-t-il besoin d’une lumière créée ?

Objections :

1. Il semble que non. En effet, parmi les choses sensibles, ce qui est lumineux par soi-même n’a pas besoin, pour être vu, d’une autre lumière : de même dans les réalités intelligibles. Or Dieu est la lumière intelligible. Donc il n’est pas vu par le secours d’une lumière créée.

2. Si Dieu est vu par intermédiaire, il n’est pas vu par son essence. Mais s’il est vu par une lumière créée, il est vu par intermédiaire. Donc il n’est pas vu par son essence.

3. Ce qui est créé, rien n’empêche que cela appartienne à la nature d’une créature. Donc si c’est par une lumière créée que l’essence divine est vue, cette lumière pourra être naturelle à quelque créature. Et ainsi cette créature n’aura pas besoin pour voir Dieu d’une autre lumière. Or cela est impossible 5. Il n’est donc pas nécessaire que toute créature, pour voir l’essence de Dieu, requière une lumière surajoutée.

En sens contraire, le Psaume (36, 10) dit : “ Par ta lumière nous verrons la lumière. ”

Réponse :

Tout ce qui est élevé à quelque chose qui dépasse sa nature, il faut qu’il y soit préparé par une disposition qui vienne de plus haut que sa nature ; ainsi l’air, s’il doit recevoir la forme du feu, il faut qu’il y soit préparé par une disposition qui corresponde à cette nouvelle forme. Or, quand un intellect créé voit Dieu par essence, l’essence même de Dieu devient la forme intelligible de l’intellect. Il faut donc que quelque disposition surnaturelle lui soit surajoutée, pour qu’il s’élève à une telle sublimité. Puisque la vertu naturelle de l’intellect créé ne suffit pas à voir l’essence divine, ainsi qu’on l’a montré, il faut donc que par un effet de la grâce divine cette vertu en lui soit surdéveloppée. Et cet accroissement de force intellectuelle, nous l’appelons une illumination de l’intellect, comme nous appelons l’intelligible lui-même une lumière, un éclat. Telle est la lumière dont l’Apocalypse (21, 23) dit : “ La clarté de Dieu illuminera ” la société des bienheureux qui verront Dieu. Par la vertu de cette lumière, les bienheureux deviennent déiformes, c’est-à-dire semblables à Dieu, selon la 1° épître de S. Jean (3, 2) . “ Au temps de cette manifestation, nous lui seront semblables, et nous le verrons tel qu’il est. ”

Solutions :1. Si une lumière créée est nécessaire pour voir l’essence de Dieu, ce n’est pas que par elle l’essence divine soit rendue intelligible, car elle est intelligible par elle-même, mais c’est pour que l’intellect reçoive le pouvoir de la connaître, à la façon dont une faculté est rendue par l’habitus plus efficace à l’égard de son acte. Comme aussi la lumière corporelle est nécessaire pour voir les choses extérieures, en tant qu’elle rend le milieu transparent en acte, de telle sorte que la lumière puisse agir sur la vue.

2. Si cette lumière est requise pour voir l’essence divine, ce n’est pas à la manière d’une similitude dans laquelle Dieu serait vu ; elle perfectionne l’intellect, accroissant son pouvoir, afin qu’il soit à même de voir Dieu. On peut exprimer la différence en disant : Elle est un médium non pas dans lequel on voit Dieu, mais sous l’action duquel Dieu est vu. Et cela ne supprime pas la vision immédiate de Dieu.

3. Une disposition à la forme du feu ne peut être naturelle qu’à ce qui a la forme du feu. De même, la lumière de gloire ne saurait être naturelle à la créature, à moins que cette créature ne soit d’une nature divine, ce qui est impossible. Nous venons de dire que par cette lumière, la créature rationnelle devient déiforme.

 

            Article 6 — Parmi ceux qui voient l’essence de Dieu, certains la voient-ils plus parfaitement que d’autres ?

Objections :

1. Il semble que non, puisque la l° épître de Jean (3, 2) affirme : “ Nous le verrons tel qu’il est. ” Mais Dieu n’a qu’une seule façon d’être. Donc il sera vu par tous de la même façon, et non plus parfaitement ou moins.

2. Pour S. Augustin “intellectuellement, nul ne peut connaître une seule chose plus qu’un autre ”. Or, tous ceux qui voient Dieu par essence connaissent intellectuellement l’essence divine ; car c’est par l’intellect que Dieu est vu, non par les sens, ainsi qu’on l’a dit. Donc parmi tous ceux qui voient l’essence divine, nul ne la voit plus clairement que l’autre.

3. Que quelque chose soit vu par un autre plus parfaitement, cela peut provenir, soit de l’objet à voir, soit de la faculté de voir. Du côté de l’objet, cela peut résulter de ce que l’objet est reçu dans le sujet plus parfaitement, c’est-à-dire par une similitude plus parfaite ; mais cela est hors de propos ici, car ce n’est pas par l’intermédiaire d’une similitude, c’est par son essence même que Dieu est présent à l’intellect qui voit son essence. Il reste donc que si l’un voit plus parfaitement que l’autre, cela tienne à une différence de pouvoir entre les intelligences. Dans ce cas, celui dont la puissance intellectuelle est naturellement plus élevée verrait davantage. Or cela ne peut s’admettre, car il est promis aux hommes, à l’égard de la béatitude, d’être les égaux des anges.

En sens contraire, la vie éternelle consiste dans la vision de Dieu, selon cette parole en S. Jean (17, 3) : “ La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu. ” Donc, si tous voient également l’essence de Dieu dans la vie éternelle, tous seront égaux, ce qui s’oppose au dire de l’Apôtre (1 Co 15, 41) : “ L’étoile diffère de l’étoile en clarté. ”

Réponse :

Il faut dire que, parmi ceux qui verront l’essence de Dieu, l’un la verra plus parfaitement que l’autre. Cela, certes, ne viendra pas d’une similitude, ainsi qu’on l’a montré ‘. Cela proviendra de ce que l’intellect de l’un aura une plus grande efficacité, un plus grand pouvoir de voir Dieu. Cependant, la faculté de voir Dieu appartient à l’intellect créé non par nature, mais par la lumière de gloire, qui établit l’intellect dans une certaine déiformité, ainsi qu’on l’a exposé. Dés lors, un intellect participant davantage de cette lumière de gloire verra Dieu plus parfaitement. Or celui-là participera davantage de la lumière de gloire qui a le plus de charité ; car, plus grande est la charité, plus grand est le désir. Et le désir rend d’une certaine manière l’être qui désire apte et préparé à recevoir l’objet désiré. Par suite, celui qui aura plus de charité verra Dieu plus parfaitement, et il sera plus heureux.

Solutions :

1. Lorsqu’on dit : “ Nous le verrons tel qu’il est”, la locution “ tel que ” entend déterminer le mode de vision par rapport à la chose vue, ce qui signifie : Nous le verrons être tel qu’il est ; car nous verrons son être même, qui est son essence. Mais cela n’exprime pas le mode de vision par rapport à celui qui voit, et le sens n’est donc pas que la manière de voir Dieu sera parfaite comme est parfait le mode d’être en Dieu.

2. Par là se résout également, la deuxième objection. Lorsqu’on dit d’une même chose que l’un ne la connaît pas mieux que l’autre, cela est vrai si on le réfère à la chose connue ; car celui qui juge de la chose autrement qu’elle n’est n’en a pas une connaissance vraie. Mais cela n’est plus exact si on le rapporte à la façon de connaître ; car la connaissance de l’un est plus parfaite que celle de l’autre.

3. La diversité de vision ne proviendra pas de l’objet, puisque le même objet, qui est l’essence divine, sera rendu présent à tous ; elle ne tiendra pas non plus à diverses participations de l’objet par des similitudes différentes ; elle proviendra de la diversité de la faculté intellectuelle, non selon la nature, mais selon la gloire, comme on vient de le dire.

 

            Article 7 — Un intellect créé peut-il comprendre l’essence divine ?

Objections :

1. C’est ce que paraît affirmer ce texte de l’Apôtre (Ph 3, 12) : “Je poursuis ma course pour tâcher de le saisir. ” Or l’Apôtre ne courait pas en vain, car il dit (1 Co 9,26) : “Je cours, non à l’aventure. ” Donc lui-même comprend Dieu, et pour la même raison les autres, qu’il y invite en ces termes (1 Co 9, 24) : “ Courez de manière à saisir (comprehendere). ”

2. Comme dit S. Augustin v “ Comprendre une chose, c’est la voir si bien dans sa totalité que rien d’elle n’échappe. ” Mais si Dieu est vu par essence, il est vu dans sa totalité, et rien de lui n’échappe à celui qui le voit ; car Dieu est simple. Donc, quiconque le voit par essence le comprend.

3. Si l’on dit qu’il est vu tout entier, mais non totalement, on peut objecter : “ Totalement ” se rapporte ou à la façon de voir, ou à la chose vue. Mais celui qui voit Dieu par essence le voit totalement en ce qui concerne la chose vue, car il le voit tel qu’il est, ainsi qu’on l’a dit de même, il le voit totalement quant à la manière de le voir, car toute sa force intellectuelle s’applique à voir l’essence de Dieu. Donc, quiconque voit Dieu par essence le voit complètement ; donc il le comprend.

En sens contraire, on lit dans Jérémie (32,18.19 Vg) : “ Toi, le Dieu grand et fort, dont le nom est Seigneur de l’univers, grand dans tes desseins et incompréhensible dans tes pensées. ”

Réponse :

Comprendre Dieu est impossible à un intellect créé quel qu’il soit ; mais que notre esprit l’atteigne de quelque manière, c’est déjà une grande béatitude, selon S. Augustin.

Pour en avoir l’évidence, il faut savoir que “ comprendre ” c’est connaître parfaitement, c’est-à-dire connaître un objet autant qu’il est connaissable. Aussi, lorsqu’une vérité est démontrable scientifiquement, celui qui ne la connaît qu’à la manière d’une opinion, pour une raison seulement plausible, ne la comprend pas. Par exemple, si quelqu’un sait par démonstration que la somme des trois angles d’un triangle est égale à deux droits, il comprend cette vérité ; mais si un autre la reçoit comme probable par le fait que des savants ou la plupart des hommes l’affirment ainsi, celui-là ne comprend pas ; car il ne parvient pas à cette manière parfaite de connaissance dont cette vérité est susceptible.

Or, nul intellect créé ne peut parvenir à cette manière parfaite de connaître l’essence divine telle qu’elle est connaissable, et en voici la preuve. Un objet quelconque est connaissable dans la mesure où il est un être en acte. Dieu, dont l’être est infini, ainsi qu’on l’a fait voir, est donc infiniment connaissable. Or, nul intellect créé ne peut connaître Dieu infiniment. En effet, un intellect créé connaît l’essence divine plus parfaitement ou moins selon qu’il est pénétré d’une plus grande ou d’une moindre lumière de gloire. Puisque la lumière de gloire, qui est créée, dans quelque intellect créé qu’elle soit reçue, ne peut jamais y être infinie, il est donc impossible qu’un intellect créé connaisse Dieu infiniment. Par suite, est impossible qu’il ait de Dieu une connaissance compréhensive.

Solutions :

1. “ Comprendre ” a deux sens. L’un, strict et propre, exprimant l’inclusion de l’objet dans le sujet qui comprend. Ainsi, Dieu n’est compris d’aucune manière, ni par un intellect ni autrement, car, infini, il ne peut être inclus dans rien de fini, ce qui ferait que quelque chose de fini l’envelopperait infiniment, comme il est infini lui-même. Or c’est en ce sens que nous parlons de “ comprendre ”. Mais ce mot peut avoir un autre sens, plus large, suivant lequel la compréhension est opposée à la quête. En effet, celui qui atteint quelqu’un, le tenant désormais, est dit le saisir (comprehendere). C’est ainsi que Dieu est compris par les élus, selon ce mot du Cantique (3, 4) : “ Je l’ai saisi, je ne le lâcherai pas. ” Et tel est le sens des formules employées par l’Apôtre. La “ compréhension ” est alors un des trois dons de l’âme bienheureuse, correspondant à l’espérance comme la vision correspond à la foi, et la jouissance à l’amour de charité. Parmi nous, tout ce qui est vu n’est pas pour cela tenu et possédé ; car on voit bien des choses à distance, bien des choses qui ne sont pas en notre pouvoir. Nous ne jouissons pas non plus de tous les biens que nous avons, soit parce qu’on n’y trouve pas de plaisir, soit parce qu’ils ne sont pas la fin ultime de notre désir, capables d’assouvir le désir et de l’apaiser. Mais en Dieu, les élus ont ces trois choses : car ils voient Dieu ; le voyant ils le tiennent présent, parce qu’il est en leur pouvoir de le voir sans cesse, et en le tenant ils en jouissent, comme de la fin ultime qui comble le désir.

2. Quand on dit que Dieu est incompréhensible, on ne veut pas signifier que quelque chose de lui ne soit pas vu ; on entend qu’il n’est pas vu aussi parfaitement qu’il est visible. Lorsqu’une proposition susceptible de démonstration est connue par une raison simplement plausible, rien d’elle ne demeure inconnu pour autant, ni le sujet, ni le prédicat, ni leur lien ; mais, tout entière, cette proposition est connue avec moins de perfection qu’elle n’est connaissable. Ainsi S. Augustin définit-il la compréhension en disant : “ Un objet est compris quand on le voit de telle sorte que rien de lui n’échappe à celui qui voit ; ou bien quand ses limites peuvent être enveloppées du regard. ” En effet, on enveloppe du regard les limites de la chose connue quand on parvient au terme de sa cognoscibilité.

3. “ Totalement ” concerne la manière d’être de l’objet ; non pas en ce sens que toute sa manière d’être ne soit pas connue, mais parce que le mode d’être de l’objet n’est pas celui de l’être connaissant. Donc celui qui voit Dieu par son essence voit en lui qu’il existe infiniment et qu’il est infiniment connaissable ; mais ce mode d’infinité n’appartient pas à celui qui connaît, en ce sens que lui-même connaîtrait infiniment. C’est ainsi qu’on peut connaître avec probabilité qu’une proposition est démontrable, sans connaître soi-même sa démonstration.

 

 

 

 

            Article 8 — L’intellect créé qui voit l’essence divine connaît-il en elle toutes choses ?

Objections :

1. Il semble que ceux qui voient Dieu par essence voient en lui toutes choses, car S. Grégoire écrit : “ Que ne verront-ils pas, ceux qui voient Celui qui voit tout ? ” Mais Dieu est celui qui voit tout. Donc ceux qui voient Dieu voient tout.

2. Celui qui voit un miroir voit tout ce qui s’y reflète. Or, tout ce qui vient à l’être ou qui peut y venir se reflète en Dieu comme dans un miroir, car Dieu lui-même connaît en lui toutes choses. Donc, quiconque voit Dieu voit tout ce qui existe et tout ce qui peut exister.

3. Qui connaît le plus peut aussi connaître le moins, comme il est dit au traité De l’Ame. Or, tout ce que Dieu fait ou peut faire est moindre que son essence. Donc quiconque connaît Dieu peut connaître tout ce que Dieu fait ou peut faire.

4. La créature raisonnable désire naturellement tout savoir. Si, en voyant Dieu, elle ne sait pas toutes choses, son désir naturel ne sera donc pas apaisé, et ainsi, même en voyant Dieu, elle ne sera pas bienheureuse, ce qui est contradictoire.

En sens contraire, les anges voient Dieu par essence ; et pourtant, ils ne savent pas tout. Selon Denys ‘, “ les anges inférieurs sont purifiés de l’ignorance par les anges supérieurs ”. En outre, les anges ignorent les futurs contingents et les pensées des cœurs, objets connus de Dieu seul. Donc, tous ceux qui voient l’essence de Dieu ne voient pas tout.

Réponse :

Il faut dire que l’intellect créé, en voyant l’essence de Dieu, ne voit pas en elle tout ce que Dieu fait ou peut faire. Car il est manifeste que les choses qui sont vues en Dieu, sont vues comme elles sont en lui. Or toutes choses autres que Dieu sont en Dieu comme des effets sont dans leur cause, c’est-à-dire virtuellement. Donc, toutes choses sont vues en Dieu comme l’effet est vu dans la cause. Mais il est clair que plus parfaitement une cause est vue, plus nombreux sont les effets qu’on peut voir en elle. Car un esprit supérieur, si on lui soumet un principe de démonstration, en tire aussitôt des conclusions multiples ; il n’en est pas de même pour un esprit plus faible, lequel a besoin qu’on lui explique chaque chose en détail. Donc cet intellect peut connaître dans une cause tous les effets et toutes les raisons de ces effets, s’il comprend la cause totalement. Or, nul intellect créé ne peut comprendre totalement Dieu, on l’a montré d. Donc, nul intellect créé, en voyant Dieu, ne peut connaître tout ce que Dieu fait ou peut faire ; car cela serait comprendre tout son pouvoir 10. Mais, parmi toutes les choses que Dieu fait ou peut faire, un intellect en connaît d’autant plus qu’il voit Dieu plus parfaitement.

Solutions :

1. S. Grégoire parle ici en se plaçant du côté de l’objet, Dieu, qui pour ce qui est de lui contient et fait voir suffisamment toutes choses. Mais il ne s’ensuit pas que quiconque voit Dieu connaisse toutes les choses, parce qu’il ne le comprend pas parfaitement.

2. Celui qui voit un miroir ne voit pas nécessairement tout ce qui s’y reflète, à moins qu’il n’embrasse du regard le miroir.

3. Bien que voir Dieu soit plus grand que voir tout le reste ; cependant il est plus grand de voir Dieu de telle manière que toutes choses sont connues en lui, que de le voir sans que toutes choses, mais seulement peu ou beaucoup soient connues en lui. Or, on vient de montrer que la quantité des choses que l’on connaît en Dieu dépend du mode plus ou moins parfait dont on le voit.

4. Le désir naturel de la créature raisonnable est de savoir toutes ces choses dont la connaissance constitue la perfection de l’intellect : ce sont les genres et les espèces des choses, et leurs essences. Cela, tout élu voyant l’essence divine le verra. Quant à connaître les singuliers autres que lui-même, et leurs pensées et leurs actions, cela n’est pas requis par la perfection de l’intellect, et son désir naturel ne s’étend pas à cela, et pas davantage à connaître les choses qui n’existent pas, mais que Dieu pourrait faire. Si cependant, Dieu seul était vu, lui qui est la source et le principe de tout l’être et de toute la vérité, il comblerait le désir naturel de savoir de telle façon qu’on ne chercherait rien d’autre et qu’on serait bienheureux. C’est ce qui fait dire à S. Augustin : “ Malheureux (mon Dieu), l’homme qui connaît toutes ces choses (les créatures) et cependant t’ignore ! Bienheureux celui qui te connaît, ignorât-il tout le reste ! Mais qui connaît à la fois toi et toutes choses n’est pas plus heureux à cause de ces choses ; il est bienheureux à cause de toi seul. ”

            Article 9 — Ce que l’intellect créé connaît en Dieu, le connaît-il au moyen de certaines représentations ?

Objections :

1. Il semble que ce que voient en Dieu ceux qui voient l’essence divine soit vu au moyen de certaines représentations. Car toute connaissance a lieu par une assimilation du sujet connaissant à l’objet connu. En effet, l’intellect en acte devient l’objet connu en acte comme le sens en acte devient l’objet sensible en acte, en tant que le sens est informé par une similitude de celui-ci, par exemple la pupille par la similitude de la couleur. Si l’intellect d’un élu qui voit Dieu par essence voit en Dieu quelques créatures, il faut donc qu’il soit informé par les similitudes de ces créatures.

2. Nous gardons en mémoire ce que nous avons d’abord vu. Or, S. Paul, voyant l’essence divine dans un ravissement, au dire de S. Augustin, s’est souvenu, après qu’il eut cessé de voir l’essence de Dieu, de beaucoup de choses qu’il avait vues dans son extase, puisqu’il dit (2 Co 12, 4) qu’il “ entendit des paroles ineffables, qu’il n’est pas permis à un homme de dire ”. Il faut donc affirmer que certaines représentations des choses dont il s’est souvenu sont demeurées dans son esprit. Et pour la même raison, quand il voyait l’essence de Dieu présente, il avait des similitudes ou représentations des créatures qu’il voyait en elle.

En sens contraire, le miroir et toutes les choses qui y apparaissent, sont vues dans une représentation unique. Or, tout ce que l’on voit en Dieu, on le voit là comme dans un miroir intelligible. Donc, si Dieu même n’est pas vu par similitude, mais par son essence, les choses vues en lui ne le seront pas non plus par similitudes ou représentations.

Réponse :

Ceux qui voient Dieu par son essence ne voient pas les choses qu’ils voient en lui par des représentations, mais par l’essence divine elle-même en tant qu’elle est unie à leur intellect. En effet, on connaît une chose selon que sa similitude est dans le sujet connaissant. Mais cela peut se produire de deux façons. Puisque deux choses semblables à une troisième sont semblables entre elles, une vertu cognitive peut être assimilée à un objet connaissable de deux manières. D’abord par lui-même, quand, directement, elle est informée par sa similitude : alors, la chose est connue en elle-même. En second lieu, selon que la vertu cognitive est informée par la représentation d’un autre qui lui est semblable, et dans ce cas, on ne dit pas que la chose est connue en elle-même, mais dans son semblable. Car autre est la connaissance d’un homme en lui-même, autre celle qu’on acquiert à regarder son portrait. Ainsi, connaître les choses par leurs similitudes existant dans le connaissant, c’est les connaître en elles-mêmes, dans leurs propres natures ; mais les connaître selon que leurs ressemblances préexistent en Dieu, c’est les voir en Dieu. Et ces deux connaissances diffèrent. En conséquence, si l’on parle de la connaissance par laquelle ceux qui voient Dieu connaissent en lui les choses, ce n’est pas par des similitudes autres qu’elles-mêmes qu’elles sont vues, mais par la seule essence divine présente à l’esprit, et par laquelle on voit Dieu lui-même.

Solutions :

1. L’intellect de celui qui voit Dieu est assimilé aux choses qu’il voit en Dieu, étant uni à l’essence divine, dans laquelle préexistent les ressemblances de toutes choses.

2. Il y a des facultés cognitives qui, à partir de représentations formées en un premier temps, peuvent former d’autres images. Ainsi, l’imagination, en combinant l’image d’une montagne et l’image de l’or, se représente une montagne d’or ; l’intellect, ayant d’abord conçu le genre et la différence, forme la notion d’espèce. De la même façon, en partant de la similitude d’une image, nous pouvons former en nous la représentation de la chose que représente cette image. C’est ainsi que S. Paul, ou tout autre, voyant Dieu, peut se former en lui-même, à partir de l’essence divine, des représentations des choses qu’il voit dans cette essence. C’est une représentation de ce genre qui est demeurée dans l’esprit de S. Paul, après qu’il eut cessé de voir l’essence divine. Cependant, cette vision des choses par des espèces ainsi conçues est un autre mode de connaissance que la vue des choses en Dieu.

 

            Article 10 — L’intellect créé connaît-il simultanément tout ce qu’il voit en Dieu ?

Objections :

1. Il semble que non car, selon le Philosophe, a il arrive que l’on sache beaucoup de choses ; mais on n’élicite qu’une intellection à la fois ”. Or, ce qu’on voit en Dieu, on le connaît par un acte d’intellection, puisque c’est par l’intellect qu’on voit Dieu. Donc il n’arrive pas à ceux qui voient Dieu d’y voir simultanément plusieurs choses.

2. D’après S. Augustin, “ Dieu meut la créature spirituelle dans le temps ”, à savoir par des pensées et des affections successives. Or la créature spirituelle dont on parle, c’est l’ange, qui voit Dieu. Donc, ceux qui voient Dieu pensent et aiment par des actes successifs ; car le temps implique succession.

En sens contraire, S. Augustin écrit : “ Nos pensées ne seront pas changeantes, allant et venant d’un objet à un autre ; tout ce que nous saurons, nous le verrons d’un seul regard. ”

Réponse :

Les choses qui sont vues dans le Verbe ne sont pas vues successivement, mais simultanément. Pour s’en convaincre, il faut songer que si nous ne pouvons pas connaître simultanément plusieurs choses, c’est parce que nous les connaissons par plusieurs représentations, et que l’intellect d’un même homme ne peut pas simultanément être informé en acte par des représentations diverses, pour connaître par leur moyen. Il en est comme d’un corps, qui ne peut pas revêtir à la fois plusieurs figures. Aussi arrive-t-il que des choses nombreuses, si elles peuvent être connues par le moyen d’une seule représentation, sont connues simultanément. Par exemple, si les diverses parties d’un même tout sont connues au moyen de représentations propres à chacune, elles sont connues successivement, non simultanément ; mais si ces parties diverses sont comprises sous la représentation du tout, elles sont comprises simultanément. Or, nous avons montré que les choses vues en Dieu n’y sont pas vues chacune par sa propre représentation, mais que toutes sont vues par l’unique essence divine ; c’est pourquoi elles sont vues de façon simultanée et non successive.

Solutions :

1. Nous ne connaissons qu’une chose à la fois, par notre intellect, en ce sens que nous ne connaissons que par une seule représentation. Mais plusieurs choses, comprises en une seule représentation, sont connues simultanément : ainsi dans la représentation de l’homme nous connaissons l’animal et le raisonnable, dans la représentation de la maison, le mur et le toit.

2. Les anges, quant à leur connaissance naturelle qui leur fait connaître les choses par diverses représentations infuses, ne connaissent pas tout simultanément, et ainsi, quant à l’intellect, ils sont mûs dans le temps. Mais en tant qu’ils voient les choses en Dieu, ils les voient simultanément.

 

            Article 11 — Un homme peut-il en cette vie voir l’essence de Dieu ?

Objections :

1. Il semble bien, car Jacob dit (Gn 32, 31) : “ J’ai vu Dieu face à face. ” Or, voir Dieu face à face, c’est le voir par son essence, comme on le constate chez S. Paul, qui dit (1 Co 13, 12) : “ Maintenant, nous voyons comme dans un miroir, en énigme ; alors nous verrons face à face. ”

2. Dieu dit au sujet de Moïse (Nb 12, 8) : “ Je lui parle bouche à bouche. Il voit Dieu à découvert et non en énigmes. ” Mais c’est là voir Dieu par son essence. Donc cette vision est possible, même en cette vie.

3. D’ailleurs, ce en quoi nous connaissons tout et par quoi nous jugeons de tout le reste doit nous être connu par soi-même. Or, même maintenant, nous connaissons tout en Dieu ; car S. Augustin écrit : “ Si tous deux nous voyons que ce que tu dis est vrai, si tous les deux aussi nous voyons que ce que je dis est vrai, où donc, je te prie, le voyons-nous ? Non pas moi en toi ; ni toi en moi ; mais tous deux dans l’immuable vérité elle-même, qui est au-dessus de nos intelligences. ” Ailleurs, le même S. Augustin dit : “ C’est d’après la vérité divine, que nous jugeons de toutes choses ”, et ailleurs encore, il affirme : “ Il appartient à la raison de juger des choses corporelles d’après les notions incorporelles et éternelles, notions qui, si elles n’étaient au-dessus de l’âme humaine, ne seraient pas immuables. ” Donc, en cette vie même nous voyons Dieu.

4. D’après S. Augustin encore, nous voyons d’une vision intellectuelle tout ce qui est dans l’âme par son essence. Mais la vision intellectuelle atteint les réalités intelligibles non par des similitudes, mais par leurs essences, comme il le dit dans ce passage même. Donc, puisque Dieu est dans notre âme par son essence, par son essence également il est vu par nous.

En sens contraire, Dieu dit (Ex 33, 20) : “ L’homme ne pourra pas me voir et vivre. ” Sur quoi la Glose écrit : “ Tant qu’on vit ici-bas de la vie mortelle, on peut voir Dieu par des images, mais non par la représentation même de sa nature. ”

Réponse :

Un homme purement homme ne peut voir Dieu par son essence, à moins de quitter cette

vie mortelle. La raison en est que le mode de connaître dépend du mode d’être du connaissant, on l’a dit. Or, notre âme, tant que nous vivons en cette vie, a l’être dans une matière corporelle ; et de ce fait, par nature, elle ne connaît que les choses dont la forme est unie à la matière, ou du moins qui peuvent être connues par l’intermédiaire de celles-là. Mais il est manifeste que par l’intermédiaire des choses matérielles l’essence divine ne peut être connue ; car on a montré plus haut que la connaissance de Dieu par le moyen d’une similitude créée quelconque n’est pas la vue de son essence. Il est donc impossible à l’âme humaine, tant qu’elle vit de la vie d’ici-bas, de voir l’essence divine. Le signe en est que plus notre âme s’abstrait des choses corporelles, plus elle devient capable de connaître les choses intelligibles, abstraites de la matière. De là vient que dans les songes et dans l’arrêt des impressions sensibles, on perçoit mieux les révélations divines et les présages de l’avenir. Donc, que l’âme soit élevée jusqu’à l’intelligible transcendant qu’est l’essence divine, cela ne peut être, tant qu’on est dans cette vie mortelle.

Solutions :

1. Selon Denys, on dit dans l’Écriture que quelqu’un a vu Dieu pour dire que se sont formées quelques figures perceptibles ou imaginaires, représentant le divin par quelque similitude. Donc, lorsque Jacob s’écrie : “ J’ai vu Dieu face à face ”, on doit le rapporter non à l’essence divine elle-même, mais à quelque figure qui représentait Dieu. Et cela appartient à un sommet de la prophétie, de voir Dieu qui parle, même dans une vision imaginative. Nous verrons cela plus tard quand nous parlerons des degrés de la prophétie. Ou encore Jacob disait cela pour désigner une contemplation intellectuelle éminente.

2. De même que Dieu opère surnaturellement des miracles dans le monde des corps, de même il a, surnaturellement et en dehors de l’ordinaire, élevé jusqu’à la vision de son essence l’esprit de certains hommes, vivant dans la chair, mais ne se servant pas alors des sens charnels. C’est ce que S. Augustin dit de Moïse, le docteur des Juifs, et de S. Paul, docteur des nations. Mais nous en traiterons plus complètement quand nous parlerons du ravissement.

3. On dit que nous voyons tout en Dieu, que nous jugeons de toutes choses d’après Dieu, en ce sens que c’est par participation à la lumière divine que nous connaissons toutes choses et que nous en jugeons. Car la lumière naturelle de la raison elle-même est une certaine participation de cette lumière. Ainsi nous disons voir et juger toutes les choses sensibles “ dans le soleil ”, c’est-à-dire à sa lumière. C’est pourquoi S. Augustin a pu écrire : “ Les objets des sciences forment un spectacle qui ne peut être vu s’il n’est comme éclairé par son soleil ”, à savoir par Dieu. Donc, comme il n’est pas nécessaire pour voir sensiblement quelque chose qu’on voie la substance même du soleil, de même il n’est pas nécessaire non plus, pour voir quelque chose intellectuellement, qu’on voie l’essence de Dieu.

4. Cette vision intellectuelle concerne les choses qui sont dans l’âme par leur essence comme les intelligibles sont dans l’intellect. C’est ainsi que Dieu est dans l’âme des bienheureux, mais non dans la nôtre, où il ne se trouve que par présence, essence et puissance.

 

            Article 12 — Pouvons-nous, en cette vie, connaître Dieu par la raison naturelle ?

Objections :

1. Il semble que non, car Boèce écrit : “ La raison ne peut saisir une forme pure. ” Or Dieu est la forme pure par excellence, comme on l’a montré plus haut. Donc la raison naturelle ne peut parvenir à sa connaissance.

2. Aristote nous dit que sans représentation imaginative, l’âme ne peut rien concevoir ; mais puisque Dieu est incorporel nous ne pouvons en avoir une telle image.

3. Connaître par la raison naturelle est commun aux bons et aux mauvais, comme la nature elle-même. Or la connaissance de Dieu est réservée aux bons, car S. Augustin déclare : “ Le regard de l’esprit humain ne pénètre pas dans une lumière aussi transcendante, s’il n’est pas purifié par la sainteté de la foi. ”

En sens contraire, Paul dit (Rm 1, 19) : “ Ce qu’on peut connaître de Dieu est pour eux (les païens) manifeste ”, et il s’agit de ce qu’on peut connaître de Dieu par la raison naturelle.

Réponse :

Notre connaissance naturelle prend son origine des sens, et il s’ensuit que notre connaissance naturelle peut s’étendre aussi loin que les objets sensibles. Or, à partir des objets sensibles, notre intellect ne peut parvenir jusqu’à voir l’essence divine ; car les créatures sensibles sont des effets de Dieu qui n’égalent pas la vertu de leur cause. Pour cette raison, à partir de la connaissance des choses sensibles, on ne peut connaître toute la puissance de Dieu, ni par suite voir son essence.

Toutefois, puisque les effets dépendent de la cause, nous pouvons être conduits par eux à connaître ici de Dieu qu’il est, et à connaître les attributs qui lui conviennent comme à la cause première universelle, transcendant tous ces effets. Donc, nous connaissons sa relation aux créatures, à savoir qu’il est cause de toutes ; et la différence des créatures par rapport à lui, qui consiste en ce qu’il n’est lui-même rien de ce que sont ses effets ; nous savons enfin que ces attributs, on ne les lui refuse pas comme lui faisant défaut, mais parce qu’il est trop au-dessus d’eux.

Solutions :

1. La raison ne peut atteindre à une forme simple de façon à savoir ce qu’elle est, mais elle peut savoir d’elle qu’elle est.

2. Dieu est connu naturellement au moyen des images de ses effets.

3. La connaissance de Dieu par essence, étant un effet de la grâce, ne peut appartenir qu’aux bons ; mais la connaissance de Dieu par la raison naturelle peut convenir aux bons et aux mauvais. C’est pourquoi S. Augustin, dans ses Rétractations, s’exprime ainsi : “Je n’approuve pas ce que j’ai dit dans cette prière : "O Dieu, qui as voulu que seuls les cœurs purs connaissent la vérité..." On peut en effet répondre que beaucoup, parmi ceux qui ne sont pas purs, connaissent beaucoup de vérités ” par la raison naturelle.

 

            Article 13 — Au-dessus de la connaissance naturelle, y a-t-il en cette vie une connaissance de Dieu par la grâce ?

Objections :

1. Il semble que par la grâce on n’ait pas une connaissance de Dieu plus élevée que par la raison naturelle. En effet, Denys écrit : “ Celui qui est le mieux uni à Dieu, en cette vie, ne lui est uni que comme au tout à fait inconnu. ” Et c’est de Moïse qu’il dit cela, bien que celui-ci ait obtenu une excellence particulière dans la connaissance de grâce. Or, être uni à Dieu en ignorant de lui ce qu’il est, cela relève déjà de la raison naturelle. Donc, par la grâce, Dieu ne nous est pas connu plus pleinement que par la raison naturelle.

2. Par la raison naturelle, nous ne pouvons parvenir à la connaissance des choses divines sinon par des images. Mais il n’en va pas autrement pour la connaissance de grâce ; car Denys écrit : “ Le rayon divin ne peut nous illuminer qu’enveloppé dans la variété des voiles sacrés. ”

3. Notre intellect s’unit à Dieu par la grâce de la foi. Or, la foi ne semble pas être une connaissance ; car S. Grégoire dit : “ Les choses invisibles sont objet de foi, non de connaissance. ” Donc la grâce ne nous procure pas une connaissance de Dieu plus excellente.

En sens contraire, l’Apôtre écrit (1 Co 2, 10, 8) : “. Dieu nous a révélé par son Esprit ” des choses “ que nul parmi les princes de ce monde n’a connues ”. Il désigne ainsi, d’après la Glose, les philosophes.

Réponse :

On doit affirmer que par la grâce nous avons une connaissance de Dieu plus parfaite que par la raison naturelle. En voici la preuve. La connaissance obtenue par la raison naturelle requiert deux choses : des images reçues des sens, et la lumière intelligible naturelle, par la vertu de laquelle nous abstrayons de ces images nos conceptions intelligibles. Or sur ces deux points, la révélation de la grâce vient en aide à la connaissance humaine. En effet, la lumière naturelle de l’intelligence est renforcée par l’infusion de la lumière de grâce. Et parfois des images sont formées par l’intervention divine dans l’imagination humaine, images qui expriment plus parfaitement les choses divines que les images qui nous viennent des choses sensibles par un processus naturel. C’est ce qui apparaît dans le cas des visions prophétiques. Il arrive même que des objets extérieurs, accessibles aux sens, soient formés par Dieu, ou encore des voix, pour exprimer quelque aspect du monde divin. C’est ainsi qu’au baptême du Christ, on vit le Saint-Esprit apparaître sous l’apparence d’une colombe, et la voix du Père se fit entendre : “ Celui-ci est mon Fils bien-aimé. ”

Solutions :

1. Sans doute, par la révélation de la grâce en cette vie nous ne connaissons pas de Dieu ce qu’il est, et nous lui sommes unis comme à un inconnu. Toutefois, nous le connaissons plus pleinement, en ce que des effets plus nombreux et plus excellents de sa puissance nous sont manifestés, et aussi en ce que, grâce à la révélation divine, nous lui attribuons des perfections que la raison naturelle ne saurait atteindre, par exemple que Dieu est trine et un.

2. La connaissance provenant des images, qu’elles soient reçues des sens selon l’ordre naturel des choses, ou qu’elles soient formées dans l’imagination par une intervention de Dieu, est d’autant plus excellente que la lumière intellectuelle en l’homme est plus forte. Et ainsi, dans le cas de la révélation, une connaissance plus riche est tirée des images mentales, grâce à l’infusion de la lumière divine.

3. La foi est une sorte de connaissance, en tant que l’intellect est déterminé par la foi à l’égard d’un certain objet à connaître. Mais cette détermination précise ne vient pas de la vision de celui qui croit, elle vient de la vision de celui en qui l’on croit. Ainsi, en tant que la vision fait défaut, la foi comme connaissance est déficiente par rapport à la science ; car la science détermine l’intelligence par la vue et l’intelligence des premiers principes.

QUESTION 13 — LES NOMS DIVINS

Après avoir examiné tout ce qui se rapporte à notre connaissance de Dieu, il nous faut poursuivre cette étude par celle des noms que nous donnons à Dieu, car nous nommons chaque chose d’après la connaissance que nous en avons.

1. Dieu peut-il être nommé par nous ? 2. Certains noms attribués à Dieu désignent-ils sa substance ? 3. Certains noms sont-ils attribués à Dieu au sens propre, ou bien tous lui sont-ils attribués par métaphore ? 4. Les nombreux noms donnés à Dieu sont-ils synonymes ? 5. Y a-t-il des noms attribués à Dieu et aux créatures univoquement, ou équivoquement ? 6. Si c’est par analogie, sont-ils dits en priorité de Dieu, ou des créatures ? 7. Certains noms sont-ils dits de Dieu temporellement ? 8. Ce nom “ Dieu ” signifie-t-il la nature de Dieu, ou son opération ? 9. Ce nom est-il communicable ? 10. Ce nom est-il employé de façon univoque, ou équivoque, selon qu’il signifie Dieu par nature, par participation, ou selon l’opinion ? 11. “ Celui qui est ” est-il, plus que tous les autres, le nom propre de Dieu ? 12. Peut-on former au sujet de Dieu des propositions affirmatives ?

 

            Article 1 — Dieu peut-il être nommé par nous ?

Objections :

1. Il semble qu’aucun nom ne convienne à Dieu, car, dit Denys : “ Il n’y a de lui ni nom ni connais-sance. ” Et les Proverbes (30, 4) : “ Quel est son nom et quel est le nom de son fils, si tu le sais ? ”

2. Tout nom a une forme ou abstraite ou concrète. Or les noms concrets ne conviennent pas à Dieu, puisqu’il est simple. Les noms abstraits ne lui conviennent pas davantage ; car ils ne signifient pas quelque subsistant achevé. Donc aucun nom ne peut désigner Dieu.

3. Les substantifs signifient la substance qualifiée ; les verbes et les participes signifient en situant dans le temps ; les pronoms sont démonstratifs ou relatifs. Or rien de tout cela ne peut convenir à Dieu. Dieu est sans qualité, sans aucun accident ; hors du temps ; il ne tombe pas sous nos sens, pour que nous puissions le montrer ; on ne peut le désigner non plus par manière de relation, car tous les termes relatifs ne font que

rappeler quelqu’un des termes qui précèdent, soit noms, soit participes, soit pronoms démonstratifs. Donc Dieu ne peut d’aucune façon être nommé par nous.

En sens contraire, on lit dans l’Exode (15, 3 Vg) : “ Le Seigneur est un vaillant guerrier, Tout-Puissant est son nom. ”

Réponse :

Selon le Philosophe, “les mots sont les signes des concepts, et les concepts sont les représentations des choses ”. Cela montre que les mots se réfèrent aux choses à signifier par l’intermédiaire de ce que l’esprit conçoit. Et il s’ensuit que nous pouvons nommer un être dans la mesure où notre intellect peut le connaître. Or, nous avons montré plus haut que Dieu, durant cette vie, ne peut être vu par nous dans son essence ; mais que nous le connaissons à partir des créatures comme leur principe, et par mode d’excellence et de négation. En conséquence, nous pouvons le nommer d’après les créatures, mais non de telle sorte que le nom qui le signifie exprime l’essence divine telle qu’elle est, à la manière dont le mot “ homme ” exprime par sa signification l’essence de l’homme selon ce qu’il est ; car il signifie sa définition qui fait connaître son essence ; en effet, ce que signifie formellement le nom, c’est la définition.

Solutions :

1. On doit dire que Dieu est dit n’avoir pas de nom, ou être au-dessus de tout nom en ce sens qu’il est au-dessus de ce que nous connaissons de lui et que nous exprimons par nos paroles.

2. Ne connaissant Dieu que d’après les créatures et ne pouvant lui donner des noms qu’à partir d’elles, tous les noms que nous lui attribuons signifient selon la manière qui convient aux créatures matérielles, dont la connaissance nous est connaturelle, nous l’avons dit. Et parce que, dans le champ de ces créatures, les étants achevés sont des composés, leur forme n’étant pas un sujet complet et subsistant, mais bien plutôt ce par quoi un sujet est ce qu’il est, il en résulte que tous les noms par lesquels nous désignons un étant complet et subsistant ont un mode concret de signifier, comme il convient à des composés ; et les noms par lesquels nous signifions des formes simples ont pour signifié non quelque chose de subsistant, mais ce par quoi un subsistant est ce qu’il est. C’est ainsi que la blancheur désigne ce par quoi un subsistant est blanc. Dieu étant à la fois simple et subsistant, nous lui attribuons donc des noms abstraits pour signifier sa simplicité, et des noms concrets pour signifier sa subsistance et sa perfection. Cependant, à l’égard du mode d’être de Dieu, ces deux catégories de noms sont défectueuses l’une et l’autre, pour la même raison que notre intellect ne le connaît pas, en cette vie, tel qu’il est.

3. Signifier la substance qualifiée, c’est signifier le suppôt avec la nature ou la forme déterminée dans laquelle il subsiste. Aussi, de même qu’on attribue à Dieu des noms concrets pour signifier sa subsistance et sa perfection, comme nous venons de le dire ; de même nous lui appliquons des noms qui signifient la substance qualifiée. Pour ce qui est des verbes et des participes, qui incluent le temps, ils sont dits de lui parce que l’éternité inclut tous les temps. De même, en effet, que nous ne pouvons concevoir et signifier les êtres simples et subsistants si ce n’est de la manière qui convient aux composés, de même nous ne pouvons connaître et exprimer par des mots l’éternité qui est simple si ce n’est de la manière qui convient aux choses temporelles ; et cela à cause de la connaturalité de notre esprit avec les choses composées et temporelles. Quant aux pronoms démonstratifs, ils se rapportent à Dieu comme connu par l’intellect, non comme perçu par les sens. Car c’est selon que notre intellect l’atteint, qu’il peut être montré. Et ainsi, de la même manière que des noms, des participes et des pronoms démonstratifs sont dits de lui, Dieu peut être signifié par des pronoms et des noms relatifs.

 

            Article 2 — Certains noms attribués à Dieu désignent-ils sa substance ?

Objections :

1. Il semble qu’aucun nom attribué à Dieu ne désigne sa substance. En effet, S. Jean Damascène écrit : “ Chacun des noms donnés à Dieu ne vise pas à signifier ce qu’il est selon sa substance, mais à montrer soit ce qu’il n’est pas, soit sa relation à d’autres, soit ce qui est consécutif à sa nature ou à son opération. ”

2. Denys affirme : “Tu trouveras chez les saints interprètes de la doctrine sacrée un hymne de louange, où les appellations de Dieu se partagent et s’expliquent d’après les degrés divers de ses manifestations. ” Cela signifie que les noms employés par les saints docteurs pour la divine louange se distinguent seulement selon que les perfections qu’ils signifient procèdent de Dieu. Or signifier d’une chose qu’elle procède d’une autre, c’est ne rien signifier de l’essence de cette dernière. Donc les noms que l’on dit de Dieu ne se rapportent pas à ce qu’il est substantiellement.

3. On ne peut nommer les êtres que de la manière dont on les connaît ; or, en cette vie, Dieu n’est pas connu selon sa substance. Donc aucun des noms qui sont dits de Dieu ne le désigne selon sa substance.

En sens contraire, S. Augustin nous dit : “ Pour Dieu, c’est tout un d’être, et d’être fort, sage ou quoi que ce soit que vous disiez de cette simplicité en vue d’en signifier la substance. " Donc tous les noms de ce genre signifient la substance divine.

Réponse :

Manifestement les noms qui sont dits de Dieu par manière de négation, ou qui expriment un rapport de Dieu à la créature ne signifient en aucune manière sa substance, mais qu’il n’est pas ceci ou cela, ou bien sa relation à autre chose, ou mieux la relation d’autre chose à lui. Mais au sujet des noms qui sont attribués à Dieu de façon absolue et affirmative, comme “ bon ”, “ sage ” et autres semblables, on a émis à ce sujet des opinions multiples.

Certains ont dit que tous ces noms, bien que de forme affirmative, sont destinés à écarter de Dieu quelque chose, plutôt qu’à dire ce qu’il est. Ainsi, selon eux, dire que Dieu est vivant, c’est dire qu’il n’est pas ce que sont les choses sans vie, et ainsi du reste. Telle est l’opinion de Rabbi Moïse. D’autres disent que ces noms ne veulent signifier que le rapport de Dieu à la créature, de sorte que quand nous disons : “ Dieu est bon ”, cela veut dire : “ Dieu est cause de la bonté dans les choses. ” Et ainsi en est-il des autres noms.

Mais aucune de ces opinions ne paraît admissible, pour trois motifs. Premièrement, selon aucune de ces interprétations on ne peut expliquer pourquoi on appliquerait à Dieu certains noms plutôt que d’autres. Ainsi Dieu est cause des corps autant que des choses bonnes. Si quand on dit : Dieu est bon, l’on ne signifie rien d’autre que : Dieu est cause des choses bonnes, on pourra donc dire tout aussi bien que Dieu est un corps parce qu’il est cause des corps. Également, on pourrait dire qu’il est un corps pour dire qu’il n’est pas purement en puissance, comme la matière première. Deuxièmement, il résulterait de là que les noms appliqués à Dieu ne lui conviendraient qu’en second, comme quand nous disons d’une médecine qu’elle est saine pour dire seulement qu’elle est cause de santé pour l’animal auquel le mot “ sain ” convient d’abord. Troisièmement, cela est contraire à l’intention de ceux qui parlent de Dieu. Quand ils disent de Dieu qu’il est vivant, ce qu’ils veulent dire, ce n’est pas qu’il est la cause de notre vie ni qu’il diffère des corps sans vie.

C’est pourquoi nous devons parler autrement : ces termes signifient bien la substance divine, et sont attribués à Dieu substantiellement ; mais ils ne réussissent pas à le représenter. En voici la raison. Les noms que nous donnons à Dieu le signifient à la manière dont nous le connaissons. Or, notre esprit connaissant Dieu à partir des créatures, il le connaît pour autant que les créatures le représentent, et on a montré plus haut que Dieu qui est absolument et universellement parfait a primordialement en lui-même toutes les perfections qu’on trouve dans les créatures. Il suit de là qu’une créature quelconque représente Dieu et lui est semblable dans la mesure où elle a quelque perfection ; non pas certes qu’elle le représente comme un être de même espèce ou de même genre, mais comme le principe transcendant dont les effets sont déficients à l’égard de sa forme à lui, mais dont ils retiennent pourtant une certaine ressemblance, à la manière dont les formes des corps inférieurs représentent la vertu du soleil. C’est ce que nous avons exposé plus haut en parlant de la perfection divine. Ainsi donc, les noms allégués signifient la substance divine, mais ils la signifient imparfaitement comme les créatures la représentent imparfaitement. Donc, lorsqu’on dit : Dieu est bon, le sens n’est pas : Dieu est cause de bonté, ou bien : Dieu n’est pas mauvais ; mais le sens est : Ce que nous appelons bonté dans les créatures préexiste en Dieu, quoique selon un mode supérieur. Il ne s’ensuit donc pas qu’il appartienne à Dieu d’être bon en tant qu’il cause la bonté ; mais plutôt, inversement, parce qu’il est bon il répand la bonté dans les choses, selon ces paroles de S. Augustin : “ Parce qu’il est bon, nous sommes. ”

Solutions :

1. Si le Damascène dit que ces noms ne signifient pas ce que Dieu est, c’est parce que par aucun d’entre eux n’est exprimé parfaitement ce qu’il est : chacun pourtant le signifie imparfaitement, de même que les créatures le représentent imparfaitement.

2. Dans la signification des noms, autre chose parfois est ce dont le nom a été tiré, autre chose ce qu’il est destiné à signifier : ainsi le mot pierre (lapis) a été choisi parce que la pierre blesse le pied (laedit pedem) ; et pourtant il ne signifie pas “ ce qui blesse le pied ”, mais bien une espèce de corps ; sans quoi, tout ce qui blesse le pied serait une pierre. Ainsi donc, les noms divins dont on parle ont bien pour origine les processus créateurs qui partent de la Divinité ; de même, en effet, que selon les diverses perfections participées, qu’elles tiennent de Dieu, les créatures le représentent, bien qu’imparfaitement, de même notre intelligence le connaît et le nomme selon chaque perfection qui procède de lui. Cependant les noms divins ne sont pas destinés à signifier les processions divines en elles-mêmes, comme si, en disant : Dieu est vivant, on entendait : de lui procède la vie ; mais bien à signifier le Principe même des choses, sous l’aspect où la vie préexiste en lui, bien que ce soit sous une forme plus éminente que nous ne pouvons le comprendre ou l’exprimer.

3. Nous ne pouvons en cette vie connaître l’essence divine selon ce qu’elle est en elle-même ; mais nous la connaissons telle qu’elle est représentée dans les perfections des créatures, et c’est ainsi que l’expriment les noms employés par nous.

 

            Article 3 — Certains noms sont-ils attribués à Dieu au sens propre, ou bien tous lui sont-ils attribués par métaphore ?

Objections :

1. Il semble qu’aucun nom ne puisse être attribué à Dieu dans son sens propre. Car les noms donnés à Dieu sont empruntés aux créatures, ainsi qu’on l’a dit. Mais les noms des créatures ne sont appliqués à Dieu que par métaphore, comme lorsqu’on dit : Dieu est un rocher, Dieu est un lion, etc.

2. Aucun nom n’est dit au sens propre d’un sujet à qui refuser ce nom est plus exact que de le lui attribuer. Mais tous ces noms : bon, sage et autres semblables, on les nie de Dieu, avec plus de vérité qu’on ne les affirme, comme le montre Denys. Donc aucun de ces noms n’est attribué à Dieu en son sens propre.

3. Les noms exprimant des choses corporelles ne sont attribués à Dieu que par métaphore, puisqu’il est incorporel. Mais tous les noms en question impliquent certaines conditions corporelles ; le temps est inclus dans leur signification, et aussi la composition et autres conditions qui sont celles des corps. Donc tous ces noms sont appliqués à Dieu par métaphore.

En sens contraire, S. Ambroise nous dit : “ Certains noms manifestent de façon évidente ce qui est propre à la divinité, et quelques-uns expriment avec une claire vérité la majesté divine. Il en est d’autres qui ne sont attribués à Dieu que par une sorte de transposition et par voie de similitude. ” Donc tous les noms ne sont pas attribués à Dieu par métaphore ; quelques-uns le sont dans leur sens propre.

Réponse :

Nous l’avons dit, nous connaissons Dieu au moyen des perfections qui procèdent de lui dans les créatures ; et ces perfections sont en lui selon un mode plus éminent que dans les créatures. Or notre intellect appréhende ces perfections telles qu’elles sont dans les créatures, et selon la façon dont il les appréhende, il les signifie par des noms ; toutefois, dans les noms que nous appliquons à Dieu, deux choses sont à considérer : les perfections mêmes signifiées par ces mots, comme la bonté, la vie, etc., et la manière dont elles sont signifiées. Quant à ce que signifient ces noms, ils conviennent à Dieu en propre, et plus encore qu’aux créatures, et en priorité. Mais quant à la manière de signifier, ces mêmes noms ne s’appliquent plus proprement à Dieu, car leur mode de signification est celui qui convient aux créatures.

Solutions :

1. Certains noms expriment les perfections qui procèdent de Dieu dans les créatures, de telle sorte que le mode imparfait selon lequel les créatures participent de la perfection divine est inclus dans la signification de ces noms. Ainsi pierre, ou rocher, signifie un certain étant avec sa matérialité. De tels noms ne peuvent être attribués à Dieu autrement que par métaphore. Mais certains noms signifient les perfections mêmes de façon absolue, sans qu’aucun mode de participation soit inclus dans leur signification, ainsi être, bon, vivant, etc., et ces noms-là sont dits de Dieu en toute propriété.

2. Quand Denys déclare que les noms en question peuvent être niés de Dieu, c’est parce que ce qui est signifié par le nom ne convient pas à Dieu à la façon dont il est signifié, mais d’une façon plus excellente. C’est pourquoi, en ce même passage, Denys explique que Dieu est au-dessus de toute substance et de toute vie.

3. Les noms attribués proprement à Dieu impliquent des conditions corporelles, non dans le signifié même du nom, mais uniquement dans la manière de les signifier. Au contraire, les noms attribués à Dieu par métaphore impliquent une condition corporelle dans la réalité même qu’ils signifient.

            Article 4 — Les nombreux noms donnés à Dieu sont-ils synonymes ?

Objections :

1. Il semble que ces noms attribués à Dieu soient synonymes. En effet, on appelle synonymes des noms qui signifient tout à fait la même chose. Mais les noms que nous attribuons à Dieu signifient tout à fait la même chose ; car la bonté de Dieu est son essence même, et aussi sa sagesse, etc. Donc tous ces noms sont parfaitement synonymes.

2. Si l’on répond que ces noms signifient la même réalité, mais selon des raisons diverses, on peut objecter : Une raison à laquelle rien ne correspond dans le réel est une raison vaine. Donc si ces raisons sont multiples quand la réalité est une, il semble bien que ces raisons soient vaines.

3. Ce qui est un selon l’être et selon l’intelligibilité l’est davantage que ce qui est un selon l’être et multiple selon l’intelligibilité. Mais Dieu est souverainement un ; il semble donc qu’il ne doive pas être un dans la réalité et multiple selon l’intelligibilité. Par conséquent, les noms attribués à Dieu ne signifient pas des raisons intelligibles qui sont diverses ; ils sont donc synonymes.

En sens contraire, une accumulation de synonymes ne produit que des paroles creuses, comme si l’on appelle vêtement un habit. Donc si tous les noms attribués à Dieu sont synonymes, on ne peut convenablement l’appeler bon ou quoi que ce soit d’autre. Pourtant il est écrit (Jr 32, 18) : “Toi, le Dieu grand et fort, dont le nom est Seigneur de l’univers. ”

Réponse :

On doit dire que ces noms appliqués à Dieu ne sont pas synonymes. Cela se verrait aisément, si nous disions que ces noms ont été introduits pour nier de Dieu le contraire de ce qu’ils disent, ou pour souligner un rapport de causalité entre Dieu et ses créatures. Alors, en effet, on pourrait distinguer sous ces noms diverses raisons, variant selon la diversité des choses que l’on nie ou des effets que l’on vise.

Mais, même avec notre explication, selon laquelle ces noms signifient la substance divine, bien qu’imparfaitement, il ressort clairement de ce qui précède, qu’ils signifient des raisons intelligibles diverses. En effet, la raison que le nom

signifie est ce que l’intelligence conçoit de la réalité signifiée par le nom. Or notre intelligence, connaissant Dieu par les créatures, se forme pour connaître Dieu des conceptions proportionnées aux perfections qui procèdent de Dieu dans les créatures. Ces perfections en Dieu préexistent dans l’unité et la simplicité, mais chez les créatures elles sont reçues dans la division et la multiplicité. De même donc qu’aux perfections diverses des créatures correspond un unique Principe simple, représenté par les diverses perfections des créatures d’une manière variée et multiple : ainsi, aux conceptions multiples et diverses de notre intelligence correspond quelque chose d’absolument un et simple, saisi imparfaitement au moyen de ces conceptions. D’où il suit que les noms que nous attribuons à Dieu, bien que signifiant une seule réalité, ne sont pas synonymes, parce qu’ils la signifient comme atteinte selon des raisons intelligibles multiples et diverses.

Solutions :

1. Par là se résout la première objection ; car on appelle synonymes des noms qui expriment une même réalité selon une raison intelligible unique Les noms qui signifient les raisons intelligibles diverses ne signifient pas à parler proprement et formellement une même chose, parce que le nom signifie la chose par l’intermédiaire du concept, nous l’avons dit.

2. Les raisons intelligibles multiples que signifient ces noms ne sont pas vides et frivoles, car à toutes correspond une chose une et simple, représentée par elles de façon multiple et imparfaite.

3. Cela même appartient à la parfaite unité de Dieu, que ce qui est dans les autres êtres à l’état multiple et divisé existe en lui dans la simplicité et l’unité. Et qu’il soit un selon l’être, et multiple selon l’intelligibilité, cela vient de ce que notre intelligence l’appréhende en une multiplicité de concepts comme les créatures le représentent en une multiplicité de perfections.

            Article 5 — Y a-t-il des noms attribués à Dieu et aux créatures, univoquement ou équivoquement ?

Objections :

1. Il semble que ce qui est dit de Dieu et des créatures leur soit attribué de façon univoque. Car tout nom équivoque se ramène à un nom univoque, comme la multitude se ramène à l’unité. Par exemple, si le mot chien est, équivoque, appliqué au chien qui aboie et au chien de mer, il faut bien qu’il soit dit de façon univoque pour certains animaux, c’est-à-dire pour tous ceux qui aboient ; sans cela, on devrait aller à la recherche du sens indéfiniment. Or il y a dans le monte des agents univoques, qui coïncident avec leurs effets à la fois quant au nom et quant à la définition, comme l’homme engendre l’homme D’autres agents sont équivoques, comme le soleil qui engendre la chaleur sans que lui-même soit chaud, si ce n’est de façon équivoque, à un autre niveau. Il semble donc que le premier agent, auquel tous les autres agents se ramènent, soit un agent univoque. Ainsi ce qu’on dit à la fois de Dieu et des créatures est dit d’une façon univoque

2. Entre les équivoques, il n’y a pas de ressemblance. Comme il y a quelque ressemblance de la créature à l’égard de Dieu, selon la Genèse (1, 26) : “ Faisons l’homme à notre image et ressemblance ”, il semble que quelque chose soit dit, en un sens univoque, de Dieu et des créatures

3. La mesure est homogène au mesuré, comme il est dit dans la Métaphysique d’Aristote, Or Dieu est la mesure première des êtres, comme l’affirme également le Philosophe. Donc Dieu est homogène aux créatures, et ainsi quelque chose est dit univoquement de Dieu et de la créature.

En sens contraire, ce qu’on attribue à divers sujets sous un même nom, mais non selon la même raison intelligible, leur est attribué d’une manière équivoque. Or aucun nom ne convient à Dieu selon la même raison intelligible qu’il est dit de la créature ; car la sagesse, par exemple, est dans les créatures une qualité, et non pas en Dieu, et changer le genre c’est faire changer la raison intelligible, puisque le genre fait partie de la définition. Et il en est ainsi du reste. Donc, quoi que l’on dise en commun de Dieu et de la créature, cela est dit équivoquement.

2. Dieu est plus éloigné des créatures que des créatures quelconques ne le sont l’une de l’autre. Or, à cause de la distance entre certaines créatures, il arrive que rien ne puisse leur être attribué dans un sens univoque, comme c’est le cas de celles qui ne font pas partie du même genre. Donc, moins encore pourra-t-on attribuer quoi que ce soit à Dieu et aux créatures d’une manière univoque ; toutes ces attributions sont équivoques.

Réponse :

Rien ne peut être attribué univoquement à Dieu et aux créatures Car un effet qui n’égale pas la vertu de sa cause agente reçoit la similitude de l’agent, non pas selon la même raison formelle, mais de façon déficiente : de sorte que ce qui est dans les effets divisé et multiple se trouve dans la cause simple et un ; ainsi le soleil, par sa vertu, qui est une, produit sur la terre des formes d’existence variées et multiples. De la même manière, comme on l’a dit plus haut, les perfections de toutes choses qui se trouvent divisées et multiformes dans les créatures, préexistent en Dieu en étant unifiées. Ainsi donc, lorsqu’un nom de perfection est dit d’une créature, il signifie cette perfection comme distincte, et selon la raison formelle par quoi elle se distingue des autres. Par exemple, si nous donnons à un homme le nom de sage, nous signifions une perfection distincte de l’essence de l’homme, de sa puissance, de son être et de tous ses autres attributs. Au contraire, quand nous donnons ce même nom à Dieu, nous n’entendons pas signifier en lui quelque chose qui soit distinct de son essence, de sa puissance ou de son existence. Et ainsi lorsque le mot “ sage ” est donné à l’homme, il circonscrit en quelque sorte et contient la réalité signifiée, tandis que lorsqu’il est dit de Dieu, il laisse la réalité signifiée hors de toute limite et débordant la signification du nom. Il est donc évident que ce mot “ sage ” n’est pas dit de Dieu et de l’homme selon la même raison formelle. Et il en est ainsi de tous les autres. De sorte qu’aucun nom n’est attribué univoquement à Dieu et à la créature. Mais pas non plus tout à fait équivoquement comme certains l’ont dit. Dans ce cas, en effet, on ne pourrait, à partir des créatures, rien connaître de Dieu, rien en démontrer ; on ne pourrait jamais éviter le sophisme de l’équivocité, et cela irait contre le témoignage tant des philosophes qui démontrent au sujet de Dieu beaucoup de choses, que de l’Apôtre lui-même disant aux Romains (1, 20) : “ Les attributs invisibles de Dieu nous sont rendus manifestes au moyen de ses œuvres. ” Il faut donc dire que les noms en question sont attribués à Dieu et aux créatures selon l’analogie, c’est-à-dire selon une certaine proportion.

Et cela arrive dans les mots de deux façons. Ou bien plusieurs termes sont référés à un seul, comme “ sain” se dit du remède et de l’urine, parce que l’un et l’autre sont en relation avec la santé de l’animal, l’une comme cause et l’autre comme signe ; ou bien un terme est référé à l’autre, comme “ sain ” se dit du médicament et de l’animal, en tant que le médicament est cause de la santé qui, elle, appartiendra à l’animal.

C’est de cette dernière façon que certains termes sont attribués à Dieu et à la créature par analogie, ni tout à fait équivoquement ni univoquement. En effet, nous ne pouvons nommer Dieu que d’après les créatures, comme on l’a expliqué ‘. Ainsi, tout ce qui est dit et de Dieu et de la créature est dit pour cette raison qu’il y a une relation de la créature à Dieu comme à son principe et à sa cause, en qui préexistent excellemment toutes les perfections des choses. Et cette sorte de communauté du nom tient le milieu entre la pure équivocité et la pure univocité. Car dans les noms dits de plusieurs par analogie il n’y a ni unité de la raison formelle, comme dans le cas des noms univoques, ni diversité pure et simple des raisons formelles, comme dans le cas des noms équivoques ; mais le nom qui est ainsi pris en plusieurs sens signifie des rapports divers à quelque chose d’un, comme par exemple “ saine ” dit de l’urine signifie un signe de la santé ; dit du remède il signifie une cause de la même santé.

Solutions :

1. Bien que, dans le jeu logique des attributions, les noms équivoques se ramènent aux univoques, inversement, dans l’ordre des actions, il est nécessaire que l’agent non univoque précède l’agent univoque. Car c’est toujours un agent non univoque qui est la cause universelle de l’espèce prise dans sa totalité ; ainsi le soleil intervient comme cause dans la génération de tous les hommes. Un agent univoque n’est pas la cause efficiente et universelle de toute l’espèce sans quoi il serait cause de soi-même, puisqu’il fait partie de l’espèce : il est cause particulière à l’égard de l’individu qu’il fait participer à l’espèce. Donc la cause universelle de toute une espèce n’est pas un agent univoque. Or, la cause universelle a le pas sur la cause particulière. Mais cet agent universel, bien que n’étant pas univoque, n’est pas pour cela tout à fait équivoque car s’il l’était, il ne produirait pas un effet semblable à lui. On peut l’appeler “ agent analogue ”. Et c’est ainsi que dans les attributions logiques elles-mêmes, tous les termes univoques se ramènent à un terme premier qui n’est pas univoque, mais analogue et qui est l’étant.

2. La ressemblance entre la créature et Dieu est imparfaite ; car même selon le genre il n’y a pas identité entre eux, comme on l’a vu précédemment.

3. Dieu n’est pas une mesure proportionnée aux étants qu’il mesure. C’est donc à tort que l’objection conclut que Dieu et les créatures sont compris dans un même genre.

Quant à ce qu’on a avancé en sens contraire, cela prouve que les noms en question ne sont pas attribués à Dieu et aux créatures univoquement, mais non qu’ils le sont équivoquement.

 

            Article 6 — Si c’est par analogie, ces noms sont-ils dits en priorité de Dieu ou des créatures ?

Objections :

1. Il semble que les noms soient dits en priorité des créatures plutôt que de Dieu. Car nous nommons un être selon que nous le connaissons, puisque, selon le Philosophe, “les noms sont le signe des concepts ”. Or nous connaissons la créature avant de connaître Dieu ; les noms donnés par nous conviennent donc en priorité aux créatures.

2. Selon Denys, “ nous nommons Dieu d’après les créatures ”. Mais les noms transférés des créatures à Dieu sont dits des créatures d’abord, non de Dieu, comme les noms “ lion ”, “ rocher ” etc. Donc tous les noms sont dits en priorité des créatures, de Dieu ensuite.

3. Tous les noms qui sont dits en commun de Dieu et des créatures sont dits de Dieu comme de la cause de tous les étants, d’après Denys. Or, ce qui est dit d’une chose en raison de la causalité est dit d’elle en second : par exemple, l’animal est dit “ sain ” en priorité, et le remède en second parce qu’il est la cause de la santé. Donc, les noms dont nous parlons sont dits en priorité de la créature et en second de Dieu.

En sens contraire, S. Paul écrit (Ep 3, 14) : “ Je fléchis les genoux devant le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom. ” On peut en dire autant des autres noms attribués à Dieu et aux créatures. Donc ces noms sont attribués à Dieu en priorité par rapport aux créatures.

Réponse :

Dans tous les noms qu’on attribue par analogie à plusieurs êtres, il est nécessaire que ces noms soient attribués par rapport à un seul. C’est pourquoi ce terme doit figurer dans la définition de tous les autres. Et comme la raison formelle

signifiée par le nom est la définition de ce qu’on nomme, dit Aristote, il est nécessaire que ce nom soit attribué par priorité à celui des termes de l’analogie qui figure dans la définition des autres, et postérieurement aux autres, par ordre, selon qu’ils se rapprochent plus ou moins du premier. Ainsi, le mot “ sain”, en tant qu’il est dit de l’animal, entre dans la définition du mot sain selon qu’il s’applique au remède appelé sain parce qu’il cause la santé de l’animal ; et il entre également dans la définition du mot sain appliqué à l’urine, parce que celle-ci est appelée saine comme symptôme de santé chez l’animal.

Ainsi donc, tous les noms attribués à Dieu par métaphore sont attribués par priorité aux créatures, car, appliqués à Dieu, ils ne signifient rien d’autre qu’une ressemblance avec de telles créatures. Quand on dit : le pré est riant, cela veut dire : le pré est agréable quand il fleurit, comme un homme quand il rit : il y a là une similitude de proportion. De même, le nom de lion attribué à Dieu ne signifie rien d’autre que ceci : Dieu présente cette ressemblance avec le lion qu’il agit avec force comme le lion. Il est donc clair que la signification de tels noms, appliqués à Dieu, ne peut se définir que par ce qui les fait appliquer aux créatures.

Quant aux autres noms qui ne sont pas attribués à Dieu par métaphore, il en serait exactement de même, si nous disions, comme certains, que ces noms n’expriment de Dieu que sa causalité. Dans ce cas, en effet, dire : Dieu est bon, ne serait pas autre chose que dire : Dieu est cause de bonté dans la créature ; ainsi ce nom attribué à Dieu enfermerait dans sa signification la bonté de la créature, de sorte que la bonté serait attribuée à la créature par priorité, à Dieu ensuite.

Mais on a montré ci-dessus que les noms de cette sorte ne sont pas dits de Dieu uniquement en raison de ce qu’il cause, mais aussi en raison de ce qu’il est en son essence ; car quand on dit : Dieu est bon, ou sage, on signifie non seulement que Dieu est cause de sagesse ou de bonté, mais qu’en lui la sagesse et la bonté préexistent d’une façon suréminente.

D’après cela, il faut conclure que si l’on considère la chose signifiée par le nom, chaque nom est dit par priorité de Dieu, non de la créature ; car c’est de Dieu que ces perfections dérivent dans les créatures. Mais quant à l’origine de la dénomination, ce sont les créatures que nous nommons d’abord par ces noms, car ce sont elles que nous connaissons en premier. De là vient que ces noms signifient à la manière qui convient aux créatures, comme on l’a dit précédemment.

Solutions :

1. La première objection portait sur l’origine de la dénomination.

2. On ne peut raisonner de la même façon sur les noms attribués à Dieu par métaphore, et sur les autres.

3. Cette objection porterait si ces noms étaient attribués à Dieu en raison de sa causalité (comme on attribue la santé au remède), et non en raison de ce qu’il est en son essence

 

            Article 7 — Certains noms sont-ils dits de Dieu temporellement ?

Objections :

1. Il semble que les noms qui impliquent relation aux créatures ne soient pas dits de Dieu temporellement. En effet on convient communément que tous ces noms signifient la substance divine, ce qui fait dire à S. Ambroise : “ Ce nom "le Seigneur", exprime la puissance, qui est en Dieu sa substance ; "Créateur" signifie l’action de Dieu, qui est son essence. ” Or la substance de Dieu n’est pas temporelle, mais éternelle. Donc ces noms-là ne sont pas dits de Dieu temporellement, mais selon son éternité.

2. Tout ce à quoi un attribut convient temporellement peut être dit “ fait ” ; ainsi, ce qui est dit blanc temporellement a été “ fait ” blanc. Or être fait ne convient pas à Dieu. Donc rien n’est attribué à Dieu temporellement.

3. Si certains noms sont dits de Dieu temporellement, pour cette raison qu’ils comportent une relation avec les créatures, le même motif vaudra pour tous les noms qui comportent une relation aux créatures. Or certains noms qui comportent une relation aux créatures sont dits de Dieu selon l’éternité ; c’est en effet de toute éternité que Dieu connaît et aime la créature, selon le texte de Jérémie (31,3) : “Je t’ai aimé d’un amour éternel. ” Donc, les autres noms qui impliquent relation aux créatures, comme Maître et Créateur conviennent aussi à Dieu de toute l’éternité.

4. Ces noms impliquent relation. Ou bien cette relation est quelque chose en Dieu, ou bien seulement dans la créature. Or elle ne peut pas être uniquement dans la créature ; car, dans ce cas, Dieu serait appelé Maître ou Seigneur d’après la relation opposée, celle qui est dans les créatures. Or, rien n’est dénommé par son opposé. Il reste donc que la relation est quelque chose en Dieu. Mais en Dieu rien n’est temporel, parce que Dieu est au-dessus du temps. Il semble donc bien que ces noms-là ne sont pas dits de Dieu temporellement.

5. Ce qui est dit en raison d’une relation est dit relativement, et, par exemple, “ Seigneur ” se prend de la relation de “ seigneurie ”, comme blanc de la blancheur. Il suit de là que, si la relation de seigneurie n’est pas en Dieu réellement, si elle est une construction de la raison, il s’ensuit que Dieu n’est pas réellement Seigneur, ce qui est évidemment faux.

6. Quand des termes de relation ne sont pas simultanés par nature, l’un peut être quand l’autre n’est pas ; par exemple il y a objet de science, même s’il n’y a pas de science, dit Aristote. Or les termes relatifs qui sont dits de Dieu et de la créature ne sont pas simultanés par nature. Donc on peut dire certaines choses de Dieu relativement à la créature, même la créature n’existant pas. Ainsi ces noms : Seigneur, Créateur, sont attribués à Dieu selon son éternité, non temporellement.

En sens contraire, S. Augustin assure que cette dénomination par relation : “ Seigneur” convient à Dieu temporellement.

Réponse :

Certains noms comportant une relation à la créature sont attribués à Dieu temporellement et non dans l’éternité. Pour le montrer, il faut savoir que certains ont vu dans la relation non une réalité appartenant à l’univers réel, mais une construction de la raison. Or ceci apparaît faux du fait que les réalités elles-mêmes sont naturellement ordonnées et référées les unes aux autres.

Toutefois, il faut savoir que la relation exigeant deux extrêmes, c’est de trois manières différentes qu’elle peut être réelle ou de raison. Parfois, c’est un être de raison des deux côtés, lorsqu’il n’y a d’autre ordre entre les deux termes que la relation établie par la raison, par exemple lorsque nous disons que le même est identique au même. Car, en tant que la raison appréhende deux fois un être unique, elle le pose comme s’il était deux ; c’est ainsi qu’elle appréhende en lui une relation avec lui-même. Il en va pareillement de toutes les relations entre l’étant et le non-étant ; elles sont l’œuvre de la raison qui conçoit le non-étant comme le terme d’une relation. De même encore toutes les relations qui naissent d’un acte de la raison, comme entre le genre et l’espèce, etc.

Certaines relations sont des réalités de nature quant à leurs deux extrêmes : cela arrive quand il y a relation entre deux termes en vertu de quelque chose qui appartient réellement à l’un et à l’autre. Ainsi en est-il manifestement de toutes les relations consécutives à la quantité, comme entre grand et petit, double et moitié, etc., car la quantité est en l’un et l’autre des deux extrêmes. Il en est de même pour les relations résultant de l’action et de la passion comme entre moteur et mobile, père et fils, etc.

Il arrive enfin que la relation soit une réalité de nature dans l’un des extrêmes, et dans l’autre une simple construction de la raison. Cela se produit chaque fois que les deux extrêmes ne font pas partie d’un même ensemble. Par exemple la sensation et la connaissance sont référées au sensible et à l’intellectuellement connaissable, lesquels faisant partie de l’univers réel, sont hors de l’univers intentionnel du sensible et de l’intelligible. C’est pourquoi il y a bien une relation réelle dans la science et la sensation, l’une et l’autre étant ordonnées à connaître intellectuellement ou sensiblement des réalités ; mais ces réalités, considérées en elles-mêmes, sont étrangères à l’univers intentionnel. Aussi, dans ces réalités, il n’y a pas réellement une relation à la science et à la sensation, mais selon la raison seulement, en tant que notre intelligence appréhende ces réalités comme termes des relations à leur égard de la connaissance et de la sensation. C’est pourquoi le Philosophe remarque que si ces réalités sont en relation, ce n’est pas parce qu’elles-mêmes se réfèrent à d’autres, mais parce que ces autres se réfèrent à elles. Pareillement, on dit que la colonne est à droite uniquement parce qu’elle se situe à droite de l’observateur : une telle relation n’est pas réelle dans la colonne, mais chez l’observateur.

Puisque Dieu est en dehors de tout l’ensemble des créatures, et que toutes les créatures sont ordonnées à lui sans que ce soit réciproque, il est évident que les créatures sont référées à Dieu réellement. Mais en Dieu il n’y a pas une relation réelle avec les créatures, mais seulement une relation construite par la raison, en tant que les créatures sont référées à lui. Ainsi, rien n’empêche que ces noms impliquant une relation aux créatures soient attribués à Dieu temporellement ; non en raison d’un changement en Dieu, mais en raison d’un changement affectant la créature. C’est ainsi que la colonne passe à la droite de l’observateur sans subir elle-même aucun changement, mais l’observateur ayant changé de place.

Solutions :

1. Certains mots relatifs sont employés pour signifier directement des relations, comme maître et serviteur, père et fils, etc. On les appelle relatifs quant à l’être. D’autres sont employés pour signifier des réalités dont naissent certaines relations, comme moteur et mobile, chef et subordonné. On les dit relatifs quant à l’expression.

Il faut appliquer cette distinction aux noms divins. Certains d’entre eux signifient la relation elle-même à la créature, comme Seigneur. Ceux-là ne signifient donc pas la substance divine directement, mais indirectement, parce qu’ils la présupposent, comme la Seigneurie présuppose la puissance, laquelle est la substance divine. D’autres noms divins signifient directement l’essence divine, et à titre de conséquence impliquent une relation, comme Sauveur, Créateur, etc. qui signifient une action de Dieu ne faisant qu’un avec son essence. Si toutefois ces deux catégories de noms se disent de Dieu temporellement, c’est en raison de la relation qu’ils comprennent soit principalement, soit par voie de conséquence, non en tant qu’ils signifient l’essence divine, soit directement, soit indirectement.

2. Comme les relations qui sont dites de Dieu temporellement ne sont en Dieu que par un acte de notre raison, “ être fait ” ou “ avoir été fait ” ne se dit de Dieu qu’en tant qu’il est connu par nous, à l’exclusion de tout changement qui l’affecterait dans sa réalité comme lorsque nous disons : “ Seigneur, tu es devenu pour nous un refuge ” (Ps 90, 1 Vg).

3. L’opération de l’intellect et du vouloir reste immanente à celui qui connaît et qui aime. C’est pourquoi les noms qu’on donne aux relations consécutives à ces actes se disent de Dieu selon son éternité. Mais les relations résultant d’actes transitifs, c’est-à-dire d’actes qui, selon notre façon de comprendre, passent en des effets extérieurs à Dieu sont dits de Dieu temporellement, et c’est le cas quand on appelle Dieu Sauveur, Créateur, etc.

4. Les relations signifiées par ces noms qui sont dits de Dieu temporellement, ne sont en Dieu que par un acte de notre raison, tandis que les relations opposées existent en réalité dans les créatures. Et il n’y a pas d’illogisme à ce que Dieu reçoive des noms tirés de relations qui ont réalité dans la créature, pourvu que simultanément soient construites par notre intellect les relations opposées en Dieu, de sorte que Dieu soit nommé relativement à la créature, pour cette raison que la créature lui est référée, comme d’après le Philosophe le connaissable est nommé relativement à la connaissance parce que la connaissance est relative à lui.

5. Puisque Dieu se réfère à la créature en ce sens que la créature se réfère à lui ; et puisque la relation de sujétion est réelle dans la créature, il s’ensuit que Dieu n’est pas Seigneur selon une vue de la raison mais en réalité. Car de la manière même dont la créature lui est soumise, il est dit Seigneur.

6. Pour savoir si des termes relatifs sont simultanés ou non par nature, il ne faut pas considérer l’ordre des choses auxquelles on attribue ces relations, mais ce que signifient ces termes relatifs. Car si l’un des deux inclut l’autre dans sa notion et réciproquement, alors ces termes sont simultanés par nature, comme double et moitié, père et fils, etc. Mais si l’un inclut l’autre dans sa notion sans que ce soit réciproque, alors ils ne sont pas simultanés par nature C’est le cas pour la connaissance et l’objet connaissable. Car l’objet connaissable est ainsi appelé parce qu’il est tel en puissance, tandis que la connaissance existe à l’état d’habitus ou en acte Aussi, selon ce que le mot signifie, l’objet connaissable existe avant la connaissance. Mais si l’on envisage l’objet connaissable en acte, il existe simultanément avec la connaissance en acte. Car quelque chose n’est connu que s’il est actuellement objet de connaissance. Donc, bien que Dieu soit antérieur aux créatures, parce que dans la signification de “ Seigneur ” il est inclus qu’il ait un serviteur, et réciproquement, ces deux termes relatifs sont simultanés par nature. Aussi Dieu n’a-t-il pas été Seigneur avant d’avoir une créature qui lui fût soumise.

 

            Article 8 — Ce nom “ Dieu ” signifie-t-il la nature de Dieu, ou son opération ?

Objections :

1. Il semble que ce nom ne soit pas un nom de nature. Le Damascène dit en effet : “ Dieu (theos) vient de théein qui veut dire pourvoir à toutes choses, prendre soin de toutes choses ; ou bien de aithein qui signifie brûler, car “ notre Dieu est un feu dévorant ” (Dt 4, 24) ; ou bien encore de théâsthai c’est-à-dire voir toutes choses. Or, tout cela désigne des opérations, et non une nature.

2. Un être est nommé par nous selon qu’il est connu ; or la nature divine nous est inconnue. Donc ce nom “ Dieu ” n’exprime pas la nature divine.

En sens contraire, S. Ambroise affirme que “ Dieu ” est un nom de nature.

Réponse :

Ce dont un nom a été tiré n’est pas toujours ce qu’on lui fait signifier. En effet, lorsque nous connaissons la substance d’une chose par ses propriétés ou ses opérations, nous la nommons parfois du nom de telle opération ou de telle propriété particulière, comme la substance de la pierre a pris nom de ce qu’elle blesse le pied. Cependant on n’emploie pas ce mot pour désigner l’action de blesser, mais pour désigner la substance de la pierre. Quand il s’agit de choses qui nous sont connues en elles-mêmes, comme la chaleur, le froid, la blancheur, etc., on ne recourt pour les nommer à rien d’autre ; dans ce cas, ce que le nom signifie par lui-même est aussi ce qu’il est destiné à signifier.

Parce que Dieu ne nous est pas connu dans sa nature propre mais nous est révélé uniquement par ses activités ou par ses œuvres, c’est donc à partir d’elles que nous pouvons le nommer, comme on l’a dit plus haut. En conséquence, ce nom “ Dieu ” nomme une opération, si l’on considère sa signification étymologique. Car ce nom a été donné en raison de la providence universelle que Dieu exerce pour les choses, et tous ceux qui parlent de Dieu entendent appeler Dieu l’être à qui incombe le gouvernement de toutes choses. Aussi Denys écrit-il : “ La déité est ce qui prend soin de toutes choses avec une prévoyance et une bonté parfaites. ” Mais bien qu’il soit emprunté à cette perfection et à cette activité, ce nom “ Dieu ” n’en est pas moins employé pour signifier la nature divine.

Solutions :

1. Ce que dit S. Jean Damascène se rapporte à la providence, d’où ce nom a été tiré.

2. Dans la mesure où par les propriétés et les effets d’une chose nous pouvons connaître sa nature nous pouvons exprimer celle-ci par un nom. Ainsi, comme nous pouvons, à partir de sa propriété, connaître la pierre en elle-même, connaissant l’essence de la pierre, ce nom “ pierre ” signifie la nature même de la pierre, telle qu’elle est en elle-même : il signifie en effet la nature de la pierre, prise en elle-même. Car la notion exprimée par le nom est la définition, selon Aristote. A l’inverse, à partir des effets de Dieu, nous ne pouvons pas connaître la nature divine telle qu’elle est en elle-même, de telle sorte que nous connaissions son essence, mais par mode d’éminence, de causalité et de négation, comme on l’a expliqué. Et c’est ainsi que le nom “ Dieu ” signifie la nature divine. En effet, ce nom a été adopté pour désigner un être au-dessus de tout, qui est le principe de tout, qui est séparé de tout. C’est cela que veulent signifier ceux qui nomment Dieu.

 

            Article 9 — Ce nom “ Dieu ” est-il communicable ?

Objections :1. Il semble que ce nom “ Dieu ” soit communicable. A quiconque, en effet, est communiquée la réalité signifiée par le nom, le nom lui-même est communiqué. Or nous avons dit que le nom “ Dieu ” signifie la nature divine, laquelle est communicable à d’autres, selon le 2° épître de Pierre (1, 4) : “ Il nous a donné de grandes et précieuses promesses, afin de vous rendre ainsi participants de la nature divine. ” Donc le nom “ Dieu ” est communicable.

2. Seuls les noms propres sont incommunicables ; or ce nom “ Dieu ” n’est pas un nom propre, c’est une appellation : la preuve, c’est qu’il se met au pluriel, ainsi qu’en témoigne le Psaume (82, 6) : “ J’ai dit : vous êtes des dieux. ”

3. Le nom “ Dieu ” tire son origine de l’opération comme on l’a dit à l’article précédent. Mais les autres noms divins qui ont pour origine soit les opérations de Dieu, soit ses œuvres, sont communicables, comme bon, sage, etc. Donc le nom “ Dieu ”, lui aussi, est communicable.

En sens contraire, on lit dans la Sagesse (14, 21) : “ Ils ont donné au bois et à la pierre le nom incommunicable ”, et il s’agit du nom de la divinité.

Réponse :

Un nom peut être communicable de deux manières : proprement, ou métaphoriquement. Un nom est communicable proprement, quand il est communicable à plusieurs selon toute sa signification. Il est communicable par métaphore quand il est communicable à plusieurs selon l’un des caractères inclus dans sa signification. Ainsi le nom “ lion ” est commun au sens propre à tous les animaux en qui se trouve la nature signifiée par ce mot ; par métaphore, il est communiqué à tous les êtres ayant quelque chose de léonin, comme l’audace ou le courage, qui les fait appeler lions par métaphore.

Pour savoir maintenant quels noms peuvent être communiqués au sens propre, il faut considérer ceci. Toute forme reçue dans un sujet singulier dans lequel elle est individuée est commune à beaucoup soit réellement, soit au moins notionnellement. Par exemple, la nature humaine est commune à beaucoup, en réalité et notionnellement. Mais la nature du soleil n’est pas réellement commune à plusieurs ; elle l’est seulement notionnellement ; car on peut concevoir la nature du soleil comme réalisée en plusieurs sujets, et cela parce que notre esprit conçoit toujours la nature d’une espèce en faisant a