LES 29 QUESTIONS DISPUTÉES SUR LA VÉRITÉ
EN PRÉSENCE DE MAÎTRE THOMAS D'AQUIN
Docteur
de l'Église
(Cette série de
questions disputées a été défendue de 1256 à 1259, donc en début de la carrière
professorale de saint Thomas)
Deuxième édition édition http://docteurangelique.free.fr, août 2012.
Les œuvres complètes de saint Thomas d’Aquin
© et traduction par les moines de l’Abbaye
Abbaye sainte Madeleine du Barroux, France. (Complet 24 août 2012)
Article 1 -
QU’EST-CE QUE LA VÉRITÉ ?
Article 3 - LA
VÉRITÉ EST-ELLE SEULEMENT DANS L’INTELLIGENCE QUI COMPOSE ET DIVISE ?
Article 4 - Y
A-T-IL SEULEMENT UNE VÉRITÉ PAR LAQUELLE TOUTES CHOSES SONT VRAIES ?
Article 5 - Y
A-T-IL, EN PLUS DE LA VÉRITÉ PREMIÈRE, UNE AUTRE VÉRITÉ ÉTERNELLE ?
Article 6 - LA
VÉRITÉ CRÉÉE EST-ELLE IMMUABLE ?
Article 7 - LA
VÉRITÉ SE DIT-ELLE EN DIEU ESSENTIELLEMENT OU PERSONNELLEMENT ?
Article 8 - EST-CE
DE LA VÉRITÉ PREMIÈRE QUE VIENT TOUTE AUTRE VÉRITÉ ?
Article 9 - LA
VÉRITÉ EST-ELLE DANS LE SENS ?
Article 10 -
QUELQUE RÉALITÉ EST-ELLE FAUSSE ?
Article 11 - LA
FAUSSETÉ EST-ELLE DANS LES SENS ?
Article 12 - LA
FAUSSETÉ EST-ELLE DANS L’INTELLIGENCE ?
Question 2 ─
LA SCIENCE DE DIEU
Article 1 - Y
A-T-IL SCIENCE EN DIEU ?
Article 2 - DIEU
SE CONNAÎT-IL, A-T-IL SCIENCE DE LUI-MÊME ?
Article 3 - DIEU
CONNAÎT-IL D’AUTRES CHOSES QUE LUI-MÊME ?
Article 4 - DIEU
A-T-IL, DES RÉALITÉS, UNE CONNAISSANCE PROPRE ET DÉTERMINÉE ?
Article 5 - DIEU
CONNAÎT-IL LES SINGULIERS ?
Article 6 -
L’INTELLIGENCE HUMAINE CONNAÎT-ELLE LES SINGULIERS ?
Article 9 - DIEU
CONNAÎT-IL LES INFINIS ?
Article 10 - DIEU
PEUT-IL FAIRE DES INFINIS ? A-T-ON DEMANDÉ INCIDEMMENT.
Article 11 - LA
SCIENCE SE DIT-ELLE DE FAÇON PUREMENT ÉQUIVOQUE DE DIEU ET DE NOUS ?
Article 12 - DIEU
CONNAÎT-IL LES FUTURS CONTINGENTS SINGULIERS ?
Article 13 - LA
SCIENCE DE DIEU EST-ELLE VARIABLE ?
Article 14 - LA
SCIENCE DE DIEU EST-ELLE CAUSE DES RÉALITÉS ?
Article 15 - DIEU
CONNAÎT-IL LES MAUX ?_
Article 1 - FAUT-IL ADMETTRE [EN DIEU]
DES IDÉES ?
Article 2 -
FAUT-IL ADMETTRE UNE PLURALITÉ D’IDÉES ?
Article 4 - LE MAL
A-T-IL UNE IDÉE EN DIEU ?
Article 5 - LA
MATIÈRE PRIME A-T-ELLE UNE IDÉE EN DIEU ?
Article 7 - LES
ACCIDENTS ONT-ILS UNE IDÉE EN DIEU ?
Article 8 - LES
SINGULIERS ONT-ILS UNE IDÉE EN DIEU ?
Article 1 - LE NOM
DE VERBE SE DIT-IL EN DIEU AU SENS PROPRE ?
Article 3 - LE NOM
DE VERBE CONVIENT-IL AU SAINT-ESPRIT ?
Article 4 - LE
PÈRE DIT-IL LA CRÉATURE PAR LE VERBE PAR LEQUEL IL SE DIT ?
Article 5 - LE NOM
DE VERBE IMPLIQUE-T-IL UNE RELATION À LA CRÉATURE ?
Article 6 - LES
RÉALITÉS EXISTENT-ELLES PLUS VÉRITABLEMENT DANS LE VERBE OU EN
ELLES-MÊMES ?
Article 7 - LE
VERBE SE RAPPORTE-T-IL AUX CHOSES QUI NI N’EXISTENT NI N’EXISTERONT NI N’ONT
EXISTÉ ?
Article 8 - TOUT
CE QUI A ÉTÉ FAIT EST-IL VIE DANS LE VERBE ?
Article 1 AUQUEL
DES ATTRIBUTS DIVINS LA PROVIDENCE SE RAMÈNE-T-ELLE ?
Article 2 - LE
MONDE EST-IL GOUVERNÉ PAR LA PROVIDENCE ?
Article 3 - LA
DIVINE PROVIDENCE S’ÉTEND-ELLE AUX RÉALITÉS CORRUPTIBLES ?
Article 5 - LES
ACTES HUMAINS SONT-ILS GOUVERNÉS PAR LA PROVIDENCE ?
Article 6 - LES
BÊTES ET LEURS ACTES SONT-ILS SOUMIS À LA DIVINE PROVIDENCE ?
Article 7 - LES
PÉCHEURS SONT-ILS GOUVERNÉS PAR LA DIVINE PROVIDENCE ?
Article 9 - LA
DIVINE PROVIDENCE DISPOSE-T-ELLE LES CORPS INFÉRIEURS PAR LES CORPS
CÉLESTES ?
Article 10 - LA
DIVINE PROVIDENCE GOUVERNE-T-ELLE LES ACTES HUMAINS AU MOYEN DES CORPS
CÉLESTES ?
Question 6 ─
LA PRÉDESTINATION
Article 1 - LA
PRÉDESTINATION APPARTIENT-ELLE À LA SCIENCE OU À LA VOLONTÉ ?
Article 2 - LA
PRESCIENCE DES MÉRITES EST-ELLE LA CAUSE ET LA RAISON DE LA
PRÉDESTINATION ?
Article 3 - LA
PRÉDESTINATION EST-ELLE CERTAINE ?
Article 4 - LE
NOMBRE DES PRÉDESTINÉS EST-IL CERTAIN ?
Article 5 - LES
PRÉDESTINÉS ONT-ILS LA CERTITUDE DE LEUR PRÉDESTINATION ?
Article 6 - LA
PRÉDESTINATION PEUT-ELLE ÊTRE AIDÉE PAR LES PRIÈRES DES SAINTS ?
Article 1 - LE LIVRE DE VIE EST-IL
QUELQUE CHOSE DE CRÉÉ ?
Article 2 - EN
DIEU, L’EXPRESSION « LIVRE DE VIE » SE DIT-ELLE ESSENTIELLEMENT OU
PERSONNELLEMENT ?
Article 3 - LE
LIVRE DE VIE EST-IL APPROPRIÉ AU FILS ?
Article 4 - LE
LIVRE DE VIE EST-IL LA MÊME CHOSE QUE LA PRÉDESTINATION ?
Article 5 -
L’EXPRESSION « LIVRE DE VIE » SE RAPPORTE-T-ELLE À LA VIE
INCRÉÉE ?
Article 8 -
PEUT-ON PARLER DE LIVRE DE MORT COMME ON PARLE DU LIVRE DE VIE ?
Question 8 ─
LA CONNAISSANCE DES ANGES
Article 1 - LES
ANGES VOIENT-ILS DIEU DANS SON ESSENCE ?
Article 2 -
L’INTELLIGENCE DE L’ANGE OU DE L’HOMME BIENHEUREUX COMPREND-ELLE L’ESSENCE
DIVINE ?
Article 4 - L’ANGE
QUI VOIT DIEU DANS SON ESSENCE CONNAÎT-IL TOUTES CHOSES ?
Article 6 - L’ANGE
SE CONNAÎT-IL LUI-MÊME ?
Article 7 - UN
ANGE CONNAÎT-IL UN AUTRE ANGE ?
Article 11 -
L’ANGE CONNAÎT-IL LES SINGULIERS ?
Article 12 - LES
ANGES CONNAISSENT-ILS LES FUTURS ?
Article 13 - LES
ANGES PEUVENT-ILS SAVOIR LES SECRETS DES CŒURS ?
Article 14 - LES
ANGES CONNAISSENT-ILS PLUSIEURS CHOSES EN MÊME TEMPS ?
Article 16 -
DOIT-ON DISTINGUER DANS LES ANGES LES CONNAISSANCES MATINALE ET
VESPÉRALE ?
Article 17 - LA
CONNAISSANCE ANGÉLIQUE EST-ELLE ADÉQUATEMENT DIVISÉE EN MATINALE ET
VESPÉRALE ?
Question 9 ─
LA COMMUNICATION DE LA SCIENCE DES ANGES
Article 1 - UN ANGE EN ÉCLAIRE-T-IL UN
AUTRE ?
Article 3 -
LORSQU’UN ANGE EN ÉCLAIRE UN AUTRE, LE PURIFIE-T-IL ?
Article 4 - UN
ANGE PARLE-T-IL À UN AUTRE ANGE ?
Article 5 - LES
ANGES INFÉRIEURS PARLENT-ILS AUX SUPÉRIEURS ?
Article 6 - UNE
DISTANCE LOCALE DÉTERMINÉE EST-ELLE REQUISE POUR QU’UN ANGE PARLE À UN AUTRE
ANGE ?
Article 2 - LA
MÉMOIRE EST-ELLE DANS L’ESPRIT ?
Article 4 - L’ESPRIT
CONNAÎT-IL LES RÉALITÉS MATÉRIELLES ?
Article 5 - NOTRE
ESPRIT PEUT-IL CONNAÎTRE LES CHOSES MATÉRIELLES SINGULIÈREMENT ?
Article 6 -
L’ESPRIT HUMAIN REÇOIT-IL UNE CONNAISSANCE ISSUE DES CHOSES SENSIBLES ?
Article 8 -
L’ESPRIT SE CONNAÎT-IL LUI-MÊME PAR SON ESSENCE OU PAR UNE ESPÈCE ?
Article 10 -
QUELQU’UN PEUT-IL SAVOIR QU’IL A LA CHARITÉ ?
Article 11 -
L’ESPRIT, DANS L’ÉTAT DE VOIE, PEUT-IL VOIR DIEU DANS SON ESSENCE ?
Article 13 - LA
TRINITÉ DES PERSONNES PEUT-ELLE ÊTRE CONNUE PAR LA RAISON NATURELLE ?
Article 1 -
ENSEIGNER ET ÊTRE APPELÉ MAÎTRE, EST-CE POSSIBLE À L’HOMME OU À DIEU
SEUL ?
Article 2 -
QUELQU’UN PEUT-IL ÊTRE APPELÉ SON PROPRE MAÎTRE ?
Article 3 - UN
HOMME PEUT-IL ÊTRE ENSEIGNÉ PAR UN ANGE ?
Article 4 -
ENSEIGNER EST-IL UN ACTE DE LA VIE ACTIVE OU DE LA VIE CONTEMPLATIVE ?
Article 1 - LA
PROPHÉTIE EST-ELLE UN HABITUS OU UN ACTE ?
Article 2 - LA
PROPHÉTIE PORTE-T-ELLE SUR LES CONCLUSIONS DES SCIENCES ?
Article 3 - LA
PROPHÉTIE EST-ELLE NATURELLE ?
Article 4 - POUR
POSSÉDER LA PROPHÉTIE, UNE DISPOSITION NATURELLE EST-ELLE REQUISE ?
Article 5 - LA
PROPHÉTIE REQUIERT-ELLE QUE L’ON AIT DE BONNES MŒURS ?
Article 6 - LES
PROPHÈTES VOIENT-ILS DANS LE MIROIR DE L’ÉTERNITÉ ?
Article 8 - TOUTE
RÉVÉLATION PROPHÉTIQUE SE FAIT-ELLE PAR L’INTERMÉDIAIRE D’UN ANGE ?
Article 11 -
TROUVE-T-ON DANS LA PROPHÉTIE UNE VÉRITÉ IMMUABLE ?
Article 13 -
DISTINGUE-T-ON LES DEGRÉS DE PROPHÉTIE PAR LA VISION IMAGINAIRE ?
Article 14 - MOÏSE
FUT-IL PLUS ÉMINENT QUE LES AUTRES PROPHÈTES ?
Article 1 -
QU’EST-CE QUE LE RAVISSEMENT ?
Article 2 - SAINT
PAUL, DANS SON RAVISSEMENT, A-T-IL VU DIEU DANS SON ESSENCE ?
Article 5 -
QU’EST-CE QUE L’APÔTRE A SU DE SON RAVISSEMENT, ET QU’EST-CE QU’IL N’A PAS
SU ?
Article 1 -
QU’EST-CE QUE CROIRE ?
Article 2 -
QU’EST-CE QUE LA FOI ?
Article 3 - LA FOI
EST-ELLE UNE VERTU ?_
Article 4 - EN
QUOI LA FOI SE TROUVE-T-ELLE COMME DANS UN SUJET ?
Article 5 - LA
FORME DE LA FOI EST-ELLE LA CHARITÉ ?
Article 6 - LA FOI
INFORME EST-ELLE UNE VERTU ?
Article 7 - LA FOI
INFORME ET LA FOI FORMÉE SONT-ELLES UN MÊME HABITUS ?
Article 8 -
L’OBJET PROPRE DE LA FOI EST-IL LA VÉRITÉ PREMIÈRE ?
Article 9 - LA FOI
PEUT-ELLE PORTER SUR DES CHOSES QUE L’ON SAIT ?
Article 10 -
EST-IL NÉCESSAIRE À L’HOMME D’AVOIR LA FOI ?
Article 11 -
EST-IL NÉCESSAIRE DE CROIRE EXPLICITEMENT ?
Article 12 - LA
FOI DES MODERNES EST-ELLE IDENTIQUE À CELLE DES ANCIENS ?
Question 15
─ RAISON SUPÉRIEURE ET RAISON INFÉRIEURE
Article 1 -
L’INTELLIGENCE ET LA RAISON SONT-ELLES EN L’HOMME DES PUISSANCES
DIFFÉRENTES ?
Article 2 - LA
RAISON SUPÉRIEURE ET LA RAISON INFÉRIEURE SONT-ELLES DES PUISSANCES
DIFFÉRENTES ?
Article 3 - LE
PÉCHÉ PEUT-IL EXISTER DANS LA RAISON SUPÉRIEURE OU INFÉRIEURE ?
Article 5 - LE
PÉCHÉ VÉNIEL PEUT-IL EXISTER DANS LA RAISON SUPÉRIEURE ?
Article 1 - LA
SYNDÉRÈSE EST-ELLE UNE PUISSANCE OU UN HABITUS ?
Article 2 - LA
SYNDÉRÈSE PEUT-ELLE PÉCHER ?
Article 3 - LA
SYNDÉRÈSE S’ÉTEINT-ELLE EN QUELQUES-UNS ?
Article 1 - LA
CONSCIENCE EST-ELLE UNE PUISSANCE, UN HABITUS OU UN ACTE ?
Article 2 - LA
CONSCIENCE PEUT-ELLE SE TROMPER ?
Article 3 - LA
CONSCIENCE OBLIGE-T-ELLE ?
Article 4 - LA
CONSCIENCE ERRONÉE OBLIGE-T-ELLE ?
Question 18
─ LA CONNAISSANCE DU PREMIER HOMME DANS L’ÉTAT D’INNOCENCE
Article 1 -
L’HOMME DANS L’ÉTAT D’INNOCENCE A-T-IL CONNU DIEU DANS SON ESSENCE ?
Article 2 -
L’HOMME DANS L’ÉTAT D’INNOCENCE A-T-IL VU DIEU À TRAVERS LES CRÉATURES ?
Article 3 ADAM,
DANS L’ÉTAT D’INNOCENCE, A-T-IL EU UNE FOI PORTANT SUR DIEU ?
Article 4 ADAM, DANS
L’ÉTAT D’INNOCENCE, A-T-IL EU CONNAISSANCE DE TOUTES LES CRÉATURES ?
Article 5 ADAM,
DANS L’ÉTAT D’INNOCENCE, A-T-IL VU LES ANGES DANS LEUR ESSENCE ?
Article 6 ADAM,
DANS L’ÉTAT D’INNOCENCE, A-T-IL PU SE TROMPER OU ÊTRE TROMPÉ ?
Question 19
─ LA CONNAISSANCE DE L’ÂME APRÈS LA MORT
Article 1 - L’ÂME,
APRÈS LA MORT, PEUT-ELLE PENSER ?
Article 2 - L’ÂME
SÉPARÉE CONNAÎT-ELLE LES SINGULIERS ?
Question 20
─ LA SCIENCE DE L’ÂME DU CHRIST
Article 1 -
FAUT-IL ADMETTRE DANS LE CHRIST UNE SCIENCE CRÉÉE ?
Article 2 - L’ÂME
DU CHRIST VOIT-ELLE LE VERBE PAR QUELQUE HABITUS ?
Article 4 - L’ÂME
DU CHRIST CONNAÎT-ELLE DANS LE VERBE TOUT CE QUE LE VERBE SAIT ?
Article 5 - L’ÂME
DU CHRIST SAIT-ELLE TOUT CE QUE DIEU PEUT FAIRE ?
Article 1 - LE
BIEN AJOUTE-T-IL QUELQUE CHOSE À L’ÉTANT ?
Article 2 -
L’ÉTANT ET LE BIEN SONT-ILS CONVERTIBLES QUANT AUX SUPPÔTS ?
Article 3 - LE
BIEN, DANS SA NOTION, EST-IL ANTÉRIEUR AU VRAI ?
Article 4 - TOUTES
CHOSES SONT-ELLES BONNES PAR LA BONTÉ PREMIÈRE ?
Article 5 - LE
BIEN CRÉÉ EST-IL BON PAR SON ESSENCE ?
Question 22
─ L’APPÉTIT DU BIEN LA VOLONTÉ
Article 1 - TOUTE
CHOSE RECHERCHE-T-ELLE LE BIEN ?
Article 2 - TOUTE
CHOSE RECHERCHE-T-ELLE DIEU MÊME ?
Article 3 -
L’APPÉTIT EST-IL UNE CERTAINE PUISSANCE SPÉCIALE DE L’ÂME ?
Article 5 - LA
VOLONTÉ VEUT-ELLE QUELQUE CHOSE PAR NÉCESSITÉ ?
Article 6 - LA
VOLONTÉ VEUT-ELLE PAR NÉCESSITÉ TOUT CE QU’ELLE VEUT ?
Article 7 - CE QUE
L’ON VEUT PAR NÉCESSITÉ, MÉRITE-T-ON EN LE VOULANT ?
Article 8 - DIEU
PEUT-IL CONTRAINDRE LA VOLONTÉ ?
Article 9 - UNE
CRÉATURE PEUT-ELLE FAIRE CHANGER LA VOLONTÉ, OU LAISSER EN ELLE UNE
IMPRESSION ?
Article 10 - LA
VOLONTÉ ET L’INTELLIGENCE SONT-ELLES UNE MÊME PUISSANCE ?
Article 12 - LA
VOLONTÉ MEUT-ELLE L’INTELLIGENCE ET LES AUTRES PUISSANCES DE L’ÂME ?
Article 13 -
L’INTENTION EST-ELLE UN ACTE DE LA VOLONTÉ ?
Article 15 -
L’ÉLECTION EST-ELLE UN ACTE DE LA VOLONTÉ ?
Question 23
─ LA VOLONTÉ DE DIEU_
Article 1 -
CONVIENT-IL QUE DIEU AIT UNE VOLONTÉ ?
Article 2 -
PEUT-ON DISTINGUER LA VOLONTÉ DIVINE EN ANTÉCÉDENTE ET CONSÉQUENTE ?
Article 4 - DIEU
VEUT-IL PAR NÉCESSITÉ TOUT CE QU’IL VEUT ?
Article 5 - LA
VOLONTÉ DIVINE IMPOSE-T-ELLE UNE NÉCESSITÉ AUX RÉALITÉS VOULUES ?
Article 6 - LA
JUSTICE DANS LES RÉALITÉS CRÉÉES DÉPEND-ELLE DE LA SIMPLE VOLONTÉ DE
DIEU ?
Article 7 -
SOMMES-NOUS TENUS DE CONFORMER NOTRE VOLONTÉ À LA VOLONTÉ DIVINE ?
Question 24
─ LE LIBRE ARBITRE
Article 1 -
L’HOMME EST-IL DOUÉ DE LIBRE ARBITRE ?
Article 2 - LE
LIBRE ARBITRE EXISTE-T-IL CHEZ LES BÊTES ?
Article 3 - LE
LIBRE ARBITRE EXISTE-T-IL EN DIEU ?
Article 4 - LE
LIBRE ARBITRE EST-IL OU NON UNE PUISSANCE ?
Article 5 - LE
LIBRE ARBITRE EST-IL UNE SEULE OU PLUSIEURS PUISSANCES ?
Article 6 - LE
LIBRE ARBITRE EST-IL LA VOLONTÉ, OU UNE PUISSANCE AUTRE QUE LA VOLONTÉ ?
Article 9 - LE
LIBRE ARBITRE DE L’HOMME DANS L’ÉTAT DE VOIE PEUT-IL ÊTRE CONFIRMÉ DANS LE
BIEN ?
Article 11 - LE
LIBRE ARBITRE DE L’HOMME DANS L’ÉTAT DE VOIE PEUT-IL ÊTRE OBSTINÉ DANS LE
MAL ?
Article 13 - UN
HOMME EN ÉTAT DE GRÂCE PEUT-IL ÉVITER LE PÉCHÉ MORTEL ?
Article 14 - LE
LIBRE ARBITRE PEUT-IL SE PORTER VERS LE BIEN SANS LA GRÂCE ?
Article 15 -
L’HOMME PEUT-IL, SANS LA GRÂCE, SE PRÉPARER À AVOIR LA GRÂCE ?
Article 1 - LA
SENSUALITÉ EST-ELLE UNE PUISSANCE COGNITIVE OU SEULEMENT APPÉTITIVE ?
Article 4 - LA
SENSUALITÉ OBÉIT-ELLE À LA RAISON ?
Article 5 - LE
PÉCHÉ PEUT-IL EXISTER DANS LA SENSUALITÉ ?
Article 6 - LE
CONCUPISCIBLE EST-IL PLUS CORROMPU ET INFECTÉ QUE L’IRASCIBLE ?
Article 7 - LA
SENSUALITÉ, EN CETTE VIE, PEUT-ELLE ÊTRE GUÉRIE DE LA CORRUPTION SUSDITE ?
Question 26
─ LES PASSIONS DE L’ÂME
Article 1 -
COMMENT L’ÂME SÉPARÉE DU CORPS SOUFFRE-T-ELLE ?
Article 2 -
COMMENT L’ÂME UNIE AU CORPS SUBIT-ELLE ?
Article 3 - LA
PASSION EST-ELLE SEULEMENT DANS LA PUISSANCE APPÉTITIVE SENSITIVE ?
Article 4 -
QU’EST-CE QUI FONDE LA CONTRARIÉTÉ ET LA DIVERSITÉ, PARMI LES PASSIONS DE
L’ÂME ?
Article 6 -
MÉRITONS-NOUS PAR LES PASSIONS ?
Article 8 - Y
EUT-IL DE TELLES PASSIONS DANS LE CHRIST ?
Article 9 - LA
PASSION DE DOULEUR FUT-ELLE DANS L’ÂME DU CHRIST QUANT À LA RAISON
SUPÉRIEURE ?
Article 1 - LA
GRÂCE EST-ELLE UNE CHOSE POSITIVEMENT CRÉÉE DANS L’ÂME ?
Article 2 - LA
GRÂCE SANCTIFIANTE EST-ELLE LA MÊME CHOSE QUE LA CHARITÉ ?
Article 3 - UNE
CRÉATURE PEUT-ELLE ÊTRE CAUSE DE GRÂCE ?
Article 4 - LES
SACREMENTS DE LA LOI NOUVELLE SONT-ILS CAUSES DE GRÂCE ?
Article 5 - N’Y
A-T-IL DANS UN HOMME QU’UNE SEULE GRÂCE SANCTIFIANTE ?
Article 6 - LA
GRÂCE EST-ELLE DANS L’ESSENCE DE L’ÂME COMME EN UN SUJET ?
Article 7 - LA
GRÂCE EST-ELLE DANS LES SACREMENTS ?
Question 28
─ LA JUSTIFICATION DE L’IMPIE
Article 1 - LA
JUSTIFICATION DE L’IMPIE EST-ELLE LA RÉMISSION DES PÉCHÉS ?
Article 2 - LA
RÉMISSION DES PÉCHÉS PEUT-ELLE AVOIR LIEU SANS LA GRÂCE ?
Article 3 - POUR
LA JUSTIFICATION DE L’IMPIE, LE LIBRE ARBITRE EST-IL REQUIS ?
Article 6 -
L’INFUSION DE LA GRÂCE ET LA RÉMISSION DE LA FAUTE SONT-ELLES UNE MÊME
CHOSE ?
Article 7 - LA
RÉMISSION DE LA FAUTE PRÉCÈDE-T-ELLE NATURELLEMENT L’INFUSION DE LA
GRÂCE ?
Article 9 - LA
JUSTIFICATION DE L’IMPIE SE FAIT-ELLE EN UN INSTANT ?
Question 29
─ LA GRÂCE DU CHRIST
Article 1 - Y
A-T-IL DANS LE CHRIST UNE GRÂCE CRÉÉE ?
Article 3 - LA
GRÂCE DU CHRIST EST-ELLE INFINIE ?
Article 4 - LA GRÂCE
DE CHEF [DE L’ÉGLISE] CONVIENT-ELLE AU CHRIST EN SA NATURE HUMAINE ?
Article 6 - LE
CHRIST A-T-IL PU MÉRITER ?
Article 7 - LE
CHRIST A-T-IL PU MÉRITER POUR D’AUTRES ?
Article 8 - LE
CHRIST A-T-IL PU MÉRITER AU PREMIER INSTANT DE SA CONCEPTION ?
La
publication du texte complet des Questions
disputées sur la vérité de saint Thomas d’Aquin dans une édition bilingue
est un événement à saluer. Il s’agit d’une des œuvres majeures du grand
philosophe et théologien que fut saint Thomas. En 1971 la Commission Léonine a
publié la magnifique édition critique du texte latin, édition qui présente le
texte original tel qu’il avait été dicté par Thomas lui-même. Ce texte critique
est à la base de cette traduction. La publication de ce texte bilingue intégral
s’inscrit dans l’intérêt croissant chez nos contemporains pour les études médiévales
et, en particulier, pour la pensée de Thomas d’Aquin. Il est admirable
qu’aujourd’hui, alors que tant de nos concitoyens vivent dans le concret et
l’immédiat et se noient dans un flot continuel d’images, les pères bénédictins
de l’abbaye Sainte-Madeleine osent nous inviter à un superbe effort
intellectuel d’analyse et de recherche des premiers concepts du réel.
Par
le passé, on a publié des traductions françaises de certaines des
29 questions qui composent les Questions
disputées sur la vérité. Des
traductions partielles sont parues aussi en allemand et en espagnol, mais il
n’y avait pas de version complète, sauf en italien et en anglais. Les pères
bénédictins de l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux ont entrepris cette tâche
titanesque et l’ont conduite à bonne fin. On mesure l’immensité et la
complexité de ce travail, quand on tient compte de la difficulté des thèmes
traités dans les 29 questions disputées et du texte latin, écrit dans un
langage très abstrait. Notons aussi que le volume compte plus de 2 000
pages comprenant les textes latin et français, auxquelles s’ajoutent la longue
et magnifique introduction du P. Abélard Lobato, o. p., les annexes et l’index. On est familier des traductions
de la Somme de théologie et de la Somme contre les Gentils, mais il est
regrettable qu’il y ait moins de traductions des autres ouvrages de saint
Thomas. De nos jours, le nombre de personnes qui peuvent lire et étudier avec
facilité le texte latin du Sur la vérité
a bien diminué. C'est donc avec joie et gratitude que, grâce aux pères de
l’abbaye du Barroux, l’on voit rendues accessibles à un plus grand public les Questions disputées sur la vérité,
ensemble de 29 questions et 253 articles.
Ces
questions sur la vérité ne sont pas les seules questions disputées parmi les
œuvres de saint Thomas. Il y a aussi les Questions
disputées sur la puissance et celles Sur
les vertus ainsi que les Questions
quodlibétales. Chaque recueil de ces questions porte le nom de la première,
bien qu’il contienne des disputes sur des thèmes assez variés. Ainsi, la
lecture du Sur la vérité présente des
disputes sur des questions qui se rapportent aux problèmes de la connaissance :
la science divine ; la providence ; la connaissance des anges
(section où interviennent parfois les philosophes arabes) ; la question de
l’esprit (mens) de l’homme en
13 articles, où Augustin occupe une place centrale, et la célèbre question
sur le maître (De magistro), qui est
une remarquable analyse du processus d’enseignement et d’apprentissage.
Après
une discussion sur la connaissance prophétique, la mystique et la foi, on nous
présente des disputes sur des questions qui relèvent de la philosophie morale,
comme celles de la syndérèse et de la conscience. Il y a aussi une dispute sur
la connaissance de l’âme après la mort et la science du Christ. Avec la
dernière série de questions disputées, QQ. 21 à 29, le lecteur se trouve
dans le domaine de la science morale ; après une subtile analyse de ce
qu’est le bien – le pendant de l’étude du vrai dans la première question – on
passe à une splendide investigation sur la volonté humaine : en
15 articles est étudié le rôle de la volonté dans la vie humaine, par
rapport à l’homme lui-même, au monde et à Dieu. Cette question se termine avec
des analyses des actes principaux de la volonté, comme l’intention et
l’élection. Une question spéciale est consacrée au libre arbitre, thème très
discuté à l’époque de saint Thomas. Les cinq dernières questions traitent de la
sensualité, des passions, de la nature de la grâce divine et de son octroi.
Rappelons
d’abord l’importance des questions disputées dans la vie des universités médiévales.
Dans l’enseignement de la dialectique, on présentait aux participants au cours
plusieurs opinions divergentes au sujet d’une question précise. La dialectique
était très présente dans les écoles de l’Antiquité et la dispute scolastique en
a hérité. Introduite dans l’enseignement scolastique, la question disputée a
été institutionnalisée dans les universités autour de 1200 pour devenir un
élément essentiel des études et de la recherche. On a pu l’appeler l’acte le
plus significatif de l’enseignement universitaire, à côté des leçons que le magister (maître en théologie) devait
donner tous les matins. Dans son excellente et magistrale introduction à cette
édition, que le lecteur trouvera ci-après, le professeur Lobato, pendant de
longues années président de l’Académie pontificale de saint Thomas d’Aquin,
explique l’organisation de la question disputée, un événement académique auquel
participaient professeurs et étudiants avancés.
Il
s’agissait d’un travail en groupe, où le maître avait le rôle principal ;
on débattait une question proposée quelque temps auparavant par le professeur.
Des arguments en faveur d’une certaine position étaient avancés ; un
répondant devait les critiquer et proposer la thèse opposée. Enfin, souvent pas
tout de suite, mais un ou plusieurs jours après, le maître faisait le point
dans un exposé, appelé la determinatio,
qui indiquait la solution et répondait aux thèses et aux objections des deux
côtés. C’était aussi le maître qui devait publier l’ensemble de la discussion,
qu’un notaire avait pris en note.
L’exercice
servait à compléter les leçons des maîtres, à déterminer avec une grande précision
certains points de doctrine et à développer une connaissance approfondie et une
bonne maîtrise de l’analyse des problèmes. La valeur éducative de cette dispute
scolastique est considérable : on étudiait les divers aspects d’une
question et on acquérait une vue d’ensemble et une connaissance en profondeur
difficile à atteindre par d’autres voies. Les observations critiques des
répondants et les réponses données par le maître aidaient à approfondir la
compréhension d’un problème. Ce qui avait semblé d’abord une chose assez simple
et comme allant de soi, comme l’exposé d’un thème par un maître dans ses
leçons, s’avère être beaucoup plus compliqué. Ainsi la dispute devient une activité
hautement intéressante et complexe (Q. 11). Le lecteur moderne est saisi
d’admiration devant l’honnêteté intellectuelle, l’acuité profonde et la largeur
d’horizon avec lesquelles on discutait un problème en mettant en lumière des
aspects insoupçonnés. Les questions disputées passent en revue un grand nombre
des aspects des thèmes discutés, auxquels l’auditeur lui-même n’aurait pas
pensé, elles rappellent les positions des grands penseurs du passé et révèlent
la complexité du thème.
Thomas
construit sa « détermination », c’est-à-dire son exposé doctrinal à
la fin de la dispute, en partant des principes premiers et de structures
irréfutables de la nature. Un exemple : en traitant de la volonté pour la
situer dans l’ensemble de la réalité, il attire l’attention sur le fait que,
dans la nature, toutes les choses cherchent à atteindre un bien, qui est leur
fin. Chez les êtres doués de connaissance sensitive, ce mouvement naturel se
manifeste aussi dans l’appétit des objets que les sens présentent. Chez l’homme,
il y a donc un appétit qui correspond à la connaissance sensitive, et un autre
qui se situe sur le plan de l’esprit. Ainsi la question de la volonté est-elle
enchâssée dans une synthèse beaucoup plus vaste. Il faut aussi souligner
l’attention portée aux opinions divergentes, que Thomas énumère le plus
complètement possible, avec bienveillance et discrétion, en écrivant par
exemple : « Sur ce point, quelques-uns ont professé diverses
opinions » ; ou : « Sur ce sujet, il y a eu diverses
positions ». Avec une merveilleuse clarté, il introduit alors des
distinctions, de sorte que peu à peu apparaît la véritable solution du problème.
Il faut toutefois noter qu’il y a un présupposé dans l’ensemble de ces
disputes, des analyses et des raisonnements : la capacité de la raison
humaine à trouver la vérité ou, en d’autres termes, l’ouverture de notre
intelligence à la réalité, d’une part, et la vérité des choses qui se
communique à nous, d’autre part. En bref, Thomas opère un retour constant à la
nature, au monde créé par Dieu. Cette philosophie naturelle est présente dans
l’ensemble de l’ouvrage. Dans les Questions
disputées sur la vérité sont présupposées l’existence de Dieu, la création
et la dépendance de l’être du monde à l’égard de Dieu. Signalons aussi la pénétration
éblouissante des thèmes et la façon géniale du Docteur angélique de présenter
une synthèse. Il suffit de lire le texte magistral sur les concepts
transcendantaux (les propriétés de l’étant), au premier article de la première
question, pour être saisi d’admiration devant cette déduction unique dans
l’histoire de la métaphysique.
Il
y a encore un autre aspect de cet ouvrage, qui mérite d’être mis en avant. Les
questions disputées, telles que saint Thomas les a rédigées, sont en même temps
un voyage à travers la tradition. Un grand nombre d’autorités sont citées pour
illustrer ou défendre une certaine position. Parmi les philosophes, ce sont
Algazel, Anaxagore, Aristote, Averroès, appelé le Commentateur d’Aristote,
Avicenne, Boèce, dont cinq traités sont cités, parmi lesquels le De consolatione philosophiae et le De hebdomadibus sont les ouvrages les
plus consultés. Le Liber de causis
est souvent mentionné. Nous rencontrons aussi le Liber sex principiorum, Cicéron, Clément le philosophe, Maïmonide
(Rabbi Moïse) et Porphyre. Aristote est très présent avec près de
460 références, mais Platon est aussi cité fréquemment. Parmi les Pères de
l’Église et les auteurs chrétiens, saint Augustin occupe la place d’honneur
avec 696 références. Ce qui est remarquable, c’est la très grande
familiarité avec ses œuvres, dont témoignaient les participants à la dispute.
Dans l’ensemble des Questions sur la
vérité, on se réfère à plus de 30 ouvrages du grand docteur et à cinq
de ses épîtres. Les livres les plus cités sont le Livre des LXXXIII questions, le De Trinitate, le De vera religione
et le De Genesi ad litteram. On
dirait que saint Augustin est un participant silencieux dans de nombreuses
disputes, et qu’il est toujours présent dans la pensée de tous. Sont cités aussi
les saints Anselme (84 fois), Ambroise (13 fois), Basile et Bernard,
Cassiodore, saint Jean Chrysostome, Denys l’Aréopagite et Maxime son
commentateur, Gilbert de la Porrée, saint Grégoire le Grand
(99 références), Guillaume d’Auvergne, saint Hilaire, Hugues et Richard de
Saint-Victor, Jean Damascène, saint Jérôme, Jovinien, Origène et Pierre
Lombard, qui est cité comme Le Maître (magister).
Ainsi la question disputée devient un débat dans lequel interviennent les
philosophes du passé, les Pères de l’Église et les meilleurs auteurs chrétiens.
La
fréquence des références est un signe du haut niveau des connaissances
théologiques chez les universitaires de l’époque et du fait que, au lieu de
faire des recherches en théologie à partir de prises de positions personnelles,
on examinait les questions en se plaçant au sein de la tradition de l’Église.
Dans l’élaboration des réponses aux questions, souvent imbriquées et hautement
subtiles, saint Thomas a récupéré les parcelles de vérité qu’il trouvait dans
les écrits de ses prédécesseurs. D’autre part, on voit aussi des différences
notables dans la fréquence et l’à-propos des citations. Il me semble que, pour
les articles où celles-ci sont peu nombreuses dans les objections ou les
arguments sed contra et les réponses,
il s’agit sans doute plutôt de la reproduction d’une discussion dans un petit
cercle ou d’une simple leçon devant un groupe restreint d’étudiants que d’une
dispute publique. Il semble probable aussi que saint Thomas ait ajouté ici et
là des articles pour compléter le traitement du thème général d’une question,
sans qu’une dispute académique fût réellement intervenue. Signalons la question
de savoir si le libre arbitre de l’homme, quand celui-ci se trouve dans l’état
de péché mortel, peut éviter des péchés mortels sans la grâce divine. Thomas
répond en six pages, un exposé qui, au vu de sa longueur, pourrait bien dépasser
le cadre d’une dispute académique.
Comme
on le verra, le De veritate consiste
en 29 questions, chacune comportant plusieurs articles, dont le nombre
varie entre 2 et 17. Chaque article traite un thème précis, en lien avec le
groupe de problèmes qui constituent ensemble la question. Prenons comme exemple
la Q. 14 sur la foi. Chacun des quatorze articles a un sujet propre, comme
la détermination de ce qu’est la foi ; ce qu’est son objet ; son mode
de présence dans l’âme du croyant ; ce qu’il faut croire, etc. Cela
comporte une difficulté : les thèmes accusent des différences
considérables et présentent une masse de données. On ne voit pas comment, dans
une seule session académique, le maître aurait pu discuter de tous les articles
qui composent le texte d’une question. D’autre part, pendant les trois ans de
son activité de maître de théologie à Paris, Thomas n’a guère pu tenir plus
d’une trentaine de questions disputées et quodlibétales officielles et solennelles.
C’est pourquoi il est vraisemblable que le maître devait organiser des
questions disputées plus simples pour ses propres étudiants, avec une plus
grande fréquence. Il me semble, en effet, que certains articles relèvent d’un
débat plus simple, auquel peu de personnes participaient. Voire, il est
possible aussi que saint Thomas, pour compléter le thème à traiter, ait composé
certains articles sous la forme d’une question disputée, de même qu’il a rédigé
les articles de la Somme de théologie
en soulevant lui-même quelques difficultés, auxquelles il répondait dans le
corps de l’article ou dans les réponses.
Un
autre avantage de cette grande édition est le fait que celle-ci permet
facilement de comparer ce que saint Thomas a enseigné sur certains points de
doctrine au début de sa carrière et plus tard dans ses ouvrages postérieurs. La
liste de références à des textes parallèles, qu’on trouvera au début de chaque
question, facilitera un tel examen.
La
traduction est d’une grande clarté. Elle reste très proche du texte latin, en modelant
certains mots français sur les termes latins. Le lecteur devra s’y habituer peu
à peu, mais l’avantage est une très grande précision et une fidélité totale à
l’original. On a toutefois l’impression, au fur et à mesure, en poursuivant sa
lecture, alors qu’on s’approche de la dixième question, que la traduction
française s’assouplit quelque peu. Il sera utile de consulter le Glossaire pour
mieux comprendre le sens de certains termes, comme « puissance obédientielle »,
« quantité virtuelle », « science subalternée », etc.
Signalons encore l’excellente qualité de l’édition : des textes très
lisibles ; au début de chaque question, une brève analyse du thème, puis
la liste des articles qui composent la question et une énumération des textes
parallèles dans les autres ouvrages du Docteur angélique.
Nous
sommes vraiment reconnaissant aux pères bénédictins de l’abbaye de la Madeleine
pour l’immense travail accompli et l’extraordinaire service rendu aux étudiants
de la pensée médiévale en général et de saint Thomas d’Aquin en particulier.
Les lecteurs non seulement trouveront des trésors de sagesse dans les pages du
livre, ils pourront aussi, en passant par les Questions disputées sur la vérité, étudier plus facilement la
transition de la pensée théologique de saint Thomas, du Scriptum sur les Sentences à la Somme
de théologie. Certains articles du Sur
la vérité, comme ceux sur la science divine, sont plus complets et, en les comparant
aux textes respectifs de la Somme de
théologie, Ire partie, on comprend mieux ce que saint
Thomas a voulu dire quand il écrivit au début de la Somme qu’il a adapté le contenu à l’enseignement des novices. On
peut prendre aussi le thème de chaque article comme un sujet de discussion dans
des séminaires sur la pensée médiévale ou des groupes d’étude de la pensée du
Docteur angélique.
Léon Elders, s.v.d.
|
LA QUESTION PORTE SUR LA VÉRITÉ. Article 1 : Qu’est-ce que
la vérité ? Article 2 : La vérité se
trouve-t-elle principalement dans l’intelligence, plutôt que dans les
réalités ? Article 3 : La vérité
est-elle seulement dans l’intelligence qui compose et divise ? Article 4 : Y a-t-il
seulement une vérité par laquelle toutes choses sont vraies ? Article 5 : Y a-t-il, en
plus de la vérité première, une autre vérité éternelle ? Article 6 : La vérité
créée est-elle immuable ? Article 7 : La vérité se
dit-elle en Dieu essentiellement ou personnellement ? Article 8 : Est-ce de la
vérité première que vient toute vérité ? Article 9 : La vérité
est-elle dans le sens ? Article 10 : Quelque
réalité est-elle fausse ? Article 11 : La fausseté
est-elle dans les sens ? Article 12 : La
fausseté est-elle dans l’intelligence ? |
Quaestio est de veritate. Primo quid est veritas. Secundo utrum veritas principalius inveniatur in
intellectu quam in rebus. Tertio utrum veritas sit tantum in intellectu componente et dividente. Quarto utrum sit tantum una veritas qua omnia sunt vera. Quinto utrum aliqua alia veritas praeter primam veritatem sit aeterna. Sexto an veritas creata sit immutabilis. Septimo
utrum veritas in divinis dicatur essentialiter
vel personaliter. Octavo utrum omnis veritas sit a veritate
prima. Nono
utrum veritas sit in sensu. Decimo utrum res aliqua sit falsa. Undecimo utrum falsitas sit in sensibus. Duodecimo utrum falsitas sit in intellectu. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 64)
La vérité :
définitions (art. 1)
dans l’intelligence plutôt que dans les réalités
(2)
dans l’intelligence qui compose et divise
(3)
dans les créatures (4)
en Dieu :
unicité (5)
immuabilité (6)
signification personnelle ou
essentielle (7)
origine des autres vérités (8)
dans le sens (9)
Son opposé, la fausseté :
dans les réalités, relativement à
l’intelligence humaine (10)
dans le sens, en certains cas (11)
dans l’intelligence (12)
Art. 1 : Super Sent. I, d. 8, q. 1, a. 3 et d. 19, q. 5, a. 1,
ad 3 et 7 ; Sum. Th. I, q. 16, a. 1 et 3.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1 ; Sum. Th. I, q. 16, a. 1 ; Super Periherm. I, l. 3 ; Super Metaph. VI, l. 4.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1, ad 7 ; infra
a. 9 ; Cont. Gent. I,
cap. 59 ; Sum. Th. I,
q. 16, a. 2 ; Super De
anima III, l. 11 ; Super
Periherm. I, l. 3 ; Super
Metaph. VI, l. 4 et IX, l. 11.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 2 ; infra
a. 8 ; infra q. 21, a. 4, ad 5 ; infra
q. 27, a. 1, ad 7 ; Sum.
Th. I, q. 16, a. 6.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 3 ; De pot., q. 3, a. 17, ad 27 ; Sum. Th. I, q. 10, a. 3,
ad 3 et q. 16, a. 7.
Art. 6 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 3 ; Sum. Th. I, q. 16, a. 8.
Art. 7 : Sum.
Th. I, q. 16, a. 5, ad 2 et q. 39, a. 8.
Art. 8 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1 et a. 2,
ad 2 ; ibid. II, d. 28, a. 5, ad 1 et d. 37,
q. 1, a. 2, ad 1 et 2 ; Sum.
Th. I, q. 16, a. 5, ad 3 ; Super Metaph. X, l. 2.
Art. 9 : Sum.
Th. I, q. 16, a. 2 et q. 17, a. 2.
Art. 10 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1 ; Sum. Th. I, q. 17, a. 1 ; Super Periherm. I, l. 3 ; Super Metaph. V, l. 22 et VI, l. 4.
Art. 11 : Sum.
Th. I,
q. 17, a. 2 et q. 85, a. 6 ; Super De anima III, l. 6 ; Super Metaph. IV, l. 12.
Art. 12 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1, ad 7 ; Cont. Gent. I, cap. 59 ; Sum. Th. I, q. 17,
a. 3 ; ibid. q. 58, a. 5 et q. 85, a. 6 ; Super De anima III,
l. 11 ; Super Periherm. I,
l. 3 ; Super Metaph. VI,
l. 4 et IX, l. 11.
(Et primo quaeritur quid est veritas.)
|
Il semble que le vrai soit
tout à fait la même chose que l’étant. 1°
Saint Augustin dit au livre des Soliloques : « Le vrai, c’est ce qui
est. » Or ce qui est, n’est rien d’autre que l’étant. « Vrai »
signifie donc tout à fait la même chose que « étant ». 2° Le répondant disait
qu’ils sont une même chose quant aux suppôts, mais qu’ils diffèrent par la
notion. En sens contraire : la notion d’une chose, quelle qu’elle soit,
est ce qui est signifié par sa définition. Or saint Augustin assigne
« ce qui est » comme une définition du vrai, après avoir réprouvé
certaines autres définitions. Puis donc que le vrai et l’étant se rejoignent
en ce qui est, il semble qu’ils soient une même chose quant à la notion. 3° Les choses qui
diffèrent par la notion, quelles qu’elles soient, se comportent de telle
façon que l’une peut être pensée sans l’autre ; c’est pourquoi Boèce dit
au livre des Semaines que l’on peut penser que Dieu existe, si par
l’intelligence on fait momentanément abstraction de sa bonté. Or en aucune
façon on ne peut penser l’étant si l’on fait abstraction du vrai, car ce qui
permet de le penser, c’est qu’il est vrai. Le vrai et l’étant ne diffèrent
donc pas quant à la notion. 4° Si le vrai n’est pas la
même chose que l’étant, il est nécessaire qu’il soit une disposition de
l’étant. Or il ne peut pas être une disposition de l’étant. En effet, il
n’est pas une disposition qui corrompt totalement, sinon on déduirait :
« c’est vrai, c’est donc un non-étant », comme on déduit :
« c’est un homme mort, ce n’est donc pas un homme. » Semblablement,
le vrai n’est pas une disposition diminuante, sinon on ne déduirait pas
ainsi : « Cela est vrai, donc cela est », de même qu’on ne
peut pas déduire ainsi : « Il est blanc quant à ses dents, donc il
est blanc. » De même, le vrai n’est pas une disposition particularisante
ou spécifiante, car alors il ne serait pas convertible avec l’étant. Le vrai
et l’étant sont donc tout à fait la même chose. 5° Les choses dont la
disposition est une, sont les mêmes. Or le vrai et l’étant ont la même
disposition. Ils sont donc identiques. En effet, il est dit au deuxième livre
de la Métaphysique :
« La disposition d’une chose dans l’être est comme sa disposition dans
la vérité. » Le vrai et l’étant sont donc tout à fait identiques. 6° Toutes les choses qui
ne sont pas identiques diffèrent en quelque façon. Or le vrai et l’étant ne
diffèrent aucunement. En effet, ils ne diffèrent pas par l’essence, puisque tout
étant, par son essence, est vrai ; ni par des différences, car il serait
alors nécessaire qu’ils se rejoignent en quelque genre commun. Ils sont donc
tout à fait identiques. 7° En outre, s’ils ne sont
pas tout à fait la même chose, il est nécessaire que le vrai ajoute quelque
chose à l’étant. Or le vrai n’ajoute rien à l’étant, puisqu’il est même en
plus de choses que l’étant : ce que le Philosophe montre clairement au
quatrième livre de la Métaphysique, où il dit que, par
définition, nous disons le vrai quand ce qui est, nous le disons être, ou ce
qui n’est pas, n’être pas ; et ainsi, le vrai inclut l’étant et le
non-étant. Le vrai n’ajoute donc rien à l’étant ; et ainsi, il semble
que le vrai soit tout à fait la même chose que l’étant. En sens contraire : 1) La répétition inutile
de la même chose est une futilité. Si donc le vrai était la même chose que
l’étant, il y aurait futilité quand on dit « vrai étant » ; ce
qui est faux. Ils ne sont donc pas la même chose. 2) L’étant et le bien sont
convertibles. Or le vrai n’est pas convertible avec le bien, car il est une
chose vraie qui n’est pas un bien : par exemple, que quelqu’un fornique.
Le vrai n’est donc pas non plus convertible avec l’étant, et ainsi, ils ne sont
pas une même chose. 3) Selon Boèce au livre
des Semaines, dans toutes les
créatures, « l’être diffère de ce qui est ». Or le vrai signifie
l’être de la réalité. Donc, dans les choses créées, le vrai est différent de
ce qui est. Or ce qui est, est la même chose que l’étant. Donc le vrai, dans
les créatures, est différent de l’étant. 4) Il est nécessaire que
toutes les choses qui se rapportent l’une à l’autre comme antérieur et
postérieur soient différentes. Or le vrai et l’étant se comportent de la
façon susdite car, comme il est dit au livre des Causes, « la
première des réalités créées est l’être » ; et le commentateur dit
au même livre que toutes les autres choses sont dites par détermination
formelle de l’étant, et ainsi, elles sont postérieures à l’étant. Le vrai et
l’être sont donc différents. 5) Les choses qui se
disent de façon commune de la cause et des effets, sont plus un dans la cause
que dans les effets, et sont surtout plus un en Dieu que dans les créatures.
Or en Dieu, ces quatre choses : l’étant, l’un, le vrai et le bien, sont
appropriées de telle façon que l’étant concerne l’essence, l’un la Personne
du Père, le vrai la Personne du Fils, le bien la Personne du Saint-Esprit. Et
les Personnes divines ne diffèrent pas seulement par la notion, mais aussi
réellement ; c’est pourquoi elles ne se prédiquent pas l’une de l’autre.
Donc dans les créatures, à bien plus forte raison, les quatre choses susdites
doivent différer plus que par la notion. Réponse : De même que, dans les
démonstrations, il est nécessaire de se ramener à des principes que
l’intelligence connaît par eux-mêmes, de même quand on recherche ce qu’est
chaque chose ; sinon, dans les deux cas, on irait à l’infini et ainsi la
science et la connaissance des choses se perdraient tout à fait. Or ce que
l’intelligence conçoit en premier comme le plus connu et en quoi il résout
toutes les conceptions, est l’étant, comme dit Avicenne au début de sa Métaphysique. Par conséquent,
il est nécessaire que toutes les autres conceptions de l’intelligence
s’entendent par addition à l’étant. Or, à l’étant ne peuvent s’ajouter des choses
pour ainsi dire étrangères, à la façon dont la différence s’ajoute au genre,
ou l’accident au sujet, car n’importe quelle nature est essentiellement
étant ; c’est pourquoi le Philosophe prouve lui aussi au troisième livre
de la Métaphysique que l’étant ne peut pas être un genre, mais que, si l’on
dit que des choses ajoutent à l’étant, c’est en tant qu’elles expriment un
mode de l’étant lui-même, mode non exprimé par le nom d’étant. Or
cela se produit de deux façons. D’abord, en sorte que le mode exprimé soit un
mode spécial de l’étant – il y a, en effet, différents degrés
d’entité, selon lesquels différents modes d’être se conçoivent, et les divers
genres de réalités sont pris selon ces modes. Car la substance n’ajoute à
l’étant aucune différence qui désignerait une nature ajoutée à l’étant, mais
on exprime par le nom de substance un certain mode spécial d’être, à savoir,
l’étant par soi ; et il en est de même dans les autres genres. Ensuite,
en sorte que le mode exprimé soit un mode général accompagnant tout étant ; et ce
mode peut être entendu de deux façons : d’abord comme accompagnant
chaque étant en soi, ensuite comme accompagnant un étant relativement à un
autre. Si on l’entend de la
première façon, on distingue selon qu’une chose est exprimée dans l’étant
affirmativement ou négativement. Or, on ne trouve rien qui, dit affirmativement
et dans l’absolu, puisse être conçu en tout étant, si ce n’est son essence,
d’après laquelle il est dit être ; et c’est ainsi qu’est donné le nom de
« réalité », lequel, selon Avicenne au début de sa Métaphysique, diffère de
« étant » en ce que « étant » est pris de l’acte d’être,
au lieu que le nom de « réalité » exprime la
quiddité ou l’essence de l’étant. Quant à la négation accompagnant tout étant
dans l’absolu, c’est l’absence de division, laquelle est exprimée par le nom
de « un » ; l’un n’est rien
d’autre, en effet, que l’étant sans division. Si l’on entend le mode de
l’étant de la seconde façon, c’est-à-dire suivant une relation d’une chose à
l’autre, alors il peut y avoir deux cas. Ce peut être d’abord suivant une
distinction entre l’une et l’autre ; et c’est ce qu’exprime le mot aliquid (quelque chose), car on dit aliquid comme si l’on disait aliud quid (quelque autre
chose) ; donc, de même que l’étant est appelé « un » en tant
qu’il est indivis en soi, de même il est appelé aliquid en tant qu’il est distingué des autres. Ce peut être
ensuite suivant une convenance d’un étant à un autre ; et cela n’est
vraiment possible que si l’on prend une chose qui soit de nature à s’accorder
avec tout étant ; or telle est l’âme, qui « d’une certaine façon
est toute chose », comme il est dit au troisième livre sur l’Âme ; et dans
l’âme, il y a la puissance cognitive et l’appétitive. La convenance de
l’étant avec l’appétit est donc exprimée par le nom de « bien » – ainsi est-il dit
au début de l’Éthique que « le bien est ce que toute chose
recherche ». La convenance de l’étant avec l’intelligence est exprimée,
quant à elle, par le nom de « vrai ». Or toute connaissance s’accomplit par
assimilation du connaissant à la réalité connue, si bien que ladite
assimilation est la cause de la connaissance : ainsi la vue connaît la
couleur parce qu’elle est disposée selon l’espèce de la couleur. La première
comparaison entre l’étant et l’intelligence est donc que l’étant concorde
avec l’intelligence ; cet accord est même appelé « adéquation de
l’intelligence et de la réalité » ; et c’est en
cela que la notion de vrai s’accomplit formellement. Voilà donc ce que le
vrai ajoute à l’étant : la conformité ou l’adéquation de la réalité et
de l’intelligence ; et de cette conformité s’ensuit, comme nous l’avons
dit, la connaissance de la réalité. Ainsi donc, l’entité de la réalité
précède la notion de vérité, au lieu que la connaissance est un certain effet
de la vérité. Par
conséquent, la vérité ou le vrai se trouve défini de trois
façons : d’abord, d’après ce qui précède la notion de vérité, et en quoi
le vrai est fondé ; et c’est ainsi que saint Augustin donne au livre des
Soliloques cette définition : « Le vrai est
ce qui est » ; et Avicenne, dans sa Métaphysique : « La vérité de chaque réalité est
l’appropriation de son existence qui lui est assurée » ; et un
certain auteur s’exprime ainsi : « Le vrai est l’absence de
division entre l’être et ce qui est. » Ensuite on définit la vérité
d’après ce en quoi la notion de vrai s’accomplit formellement ; et en ce
sens, Isaac dit : « La vérité est adéquation de la réalité et de
l’intelligence » ; et Anselme, au livre sur la Vérité : « La vérité est une rectitude
que l’esprit seul peut percevoir » – en effet, cette rectitude a le sens
d’une certaine adéquation –, et le Philosophe dit au quatrième livre de la Métaphysique que, par définition, nous disons le vrai
quand ce qui est, est dit être, ou ce qui n’est pas, n’être pas. Enfin le
vrai se définit selon l’effet consécutif ; et c’est en ce sens que saint
Hilaire dit : « Le vrai fait clairement
voir l’être, et le manifeste » ; et saint Augustin, au livre sur la
Vraie Religion : « C’est la vérité qui montre ce
qui est » ; et au même livre :
« C’est par la vérité que nous jugeons des choses inférieures. » Réponse aux objections : 1° Cette définition de
saint Augustin concerne la vérité en tant qu’elle a un fondement dans la
réalité, et non en tant que la notion de vrai s’accomplit dans l’adéquation
de la réalité et de l’intelligence. Ou bien il faut répondre que lorsqu’il
est dit : le vrai est ce qui est, le mot « est » n’y est pas employé en tant
qu’il signifie l’acte d’être, mais en tant qu’il dénote l’intelligence qui
compose, c’est-à-dire en tant qu’il signifie l’affirmation de la
proposition ; le sens est alors le suivant : le vrai est ce qui
est, i.e. il y a vrai quand l’être
est affirmé de quelque chose qui est ; de sorte que la définition de
saint Augustin se ramènerait à celle du Philosophe mentionnée précédemment. 2° La solution du deuxième
argument ressort clairement de ce qu’on a dit. 3° Penser une chose sans
l’autre, cela peut s’entendre de
deux façons. D’abord, en ce sens qu’une chose est pensée sans que l’autre le
soit. Et en ce sens, les choses qui diffèrent par la notion sont telles que
l’une peut être pensée sans l’autre. Ensuite, penser une chose sans l’autre
peut s’entendre en ce sens qu’elle est pensée sans que l’autre existe ;
et dans ce cas, l’étant ne peut être pensé sans le vrai, car l’étant ne peut
être pensé sans qu’il concorde ou soit en adéquation avec l’intelligence. Il
n’est cependant pas nécessaire que quiconque pense la notion d’étant pense la
notion de vrai, de même que quiconque pense l’étant ne pense pas l’intellect
agent ; et pourtant, rien ne peut être pensé sans l’intellect agent. 4° Le vrai est une
disposition de l’étant, non comme s’il ajoutait quelque nature ou comme s’il
exprimait quelque mode spécial de l’étant, mais en tant qu’il exprime quelque
chose qui se trouve d’un point de vue général en tout étant, et qui n’est
cependant pas exprimé par le nom d’étant ; par conséquent, il
n’est pas nécessaire qu’il soit une disposition qui soit corrompe, soit diminue,
soit particularise. 5° La disposition n’est pas
entendue ici comme étant dans le genre qualité, mais comme impliquant un
certain ordre ; en effet, puisque les choses qui sont causes de l’être
des autres sont suprêmement étants et que celles qui sont causes de vérité
sont suprêmement vraies, le Philosophe conclut que l’ordre d’une réalité est
le même dans l’être et dans la vérité, c’est-à-dire que là où l’on trouve ce
qui est suprêmement étant, il y a le suprêmement vrai. Il en est donc ainsi
non point parce que l’étant et le vrai 6° Le vrai et l’étant
diffèrent par la notion, parce que dans la notion de vrai se trouve quelque
chose qui n’est pas dans la notion d’étant, et non en sorte que dans la
notion d’étant se trouve quelque chose qui n’est pas dans la notion de
vrai ; ils ne diffèrent
donc pas par l’essence, ni ne se distinguent l’un de l’autre par des
différences opposées. 7° Le vrai n’est pas en
plus de choses que l’étant, car l’étant se dit du non-étant, en un certain
sens, dans la mesure où le non-étant est appréhendé par l’intelligence ;
c’est pourquoi le Philosophe dit au quatrième livre de la Métaphysique que la négation ou la privation de l’étant
est en un sens appelée « étant » ; c’est aussi la
raison pour laquelle Avicenne dit au début de sa Métaphysique que l’énonciation ne peut être formée qu’au
sujet de l’étant, car il est nécessaire que ce à propos de quoi la proposition
est formée soit appréhendé par l’intelligence. D’où il ressort que tout vrai
est en quelque façon un étant. Réponse aux objections en sens contraire : 1) S’il n’y a pas futilité quand on dit « vrai
étant », c’est parce que par le nom de vrai est exprimé quelque chose
qui n’est pas exprimé par le nom d’étant, et non parce qu’ils différeraient
réellement. 2)
Bien que ce soit une mauvaise chose 3)
Lorsqu’il est dit : « L’être diffère de ce qui est », l’acte
d’être est distingué de ce à quoi cet acte convient ; or le nom d’étant
est pris de l’acte d’être et non de ce à quoi l’acte d’être convient,
l’argument n’est donc pas concluant. 4)
Si le vrai est postérieur à l’étant, c’est parce
que la notion de vrai diffère de la notion d’étant de la façon susdite. 5)
Cet argument a trois défauts. D’abord, bien que les Personnes divines soient réellement distinctes, cependant les
choses qui leur sont appropriées ne diffèrent pas réellement, mais seulement
par la notion. Ensuite, bien que les Personnes soient réellement distinctes
entre elles, elles ne sont cependant pas réellement distinctes de
l’essence ; c’est pourquoi le vrai, qui est approprié à
la Personne du Fils, n’est pas réellement distinct de l’étant, qui se tient
du côté de l’essence. Enfin, bien que l’étant, l’un, le vrai et le bien
soient plus unis en Dieu que dans les réalités créées, cependant, de ce
qu’ils sont distincts en Dieu, il ne découle pas nécessairement qu’ils soient
aussi réellement distincts dans les choses créées. Cela se produit en effet
pour les choses qui ne doivent pas à leur notion le fait d’être un en
réalité : comme la sagesse et la puissance, qui, alors qu’elles sont
réellement un en Dieu, sont réellement distinctes dans les créatures ;
mais l’étant, l’un, le vrai et le bien doivent à leur notion le fait d’être
un en réalité ; donc, partout où on peut les trouver, ils sont
réellement un, quoique l’unité de la réalité qui les unit en Dieu soit plus
parfaite que l’unité de la réalité qui les unit dans
les créatures. |
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Videtur autem quod verum sit omnino idem quod ens. Augustinus in libro Solil. [II, 5] dicit, quod verum est id quod est. Sed id quod est, nihil est nisi ens. Ergo
verum significat omnino idem quod ens. Respondens dicebat quod sunt idem secundum supposita, sed ratione
differunt. – Contra, ratio cuiuslibet rei est id quod significatur per suam
definitionem. Sed id quod est, assignatur ab Augustino, ut definitio veri,
quibusdam aliis definitionibus reprobatis. Cum ergo secundum id quod est,
conveniant verum et ens, videtur quod sint idem ratione. Praeterea,
quaecumque differunt ratione, ita se habent quod unum illorum potest
intelligi sine altero : unde Boetius in libro de Hebdomadibus [ed.
Peiper, p. 171,85] dicit, quod potest intelligi Deus esse, si separetur per
intellectum paulisper bonitas eius. Ens autem nullo modo potest intelligi si
separetur verum : quia per hoc intelligitur quod verum est. Ergo verum
et ens non differunt ratione. Praeterea, si
verum non est idem quod ens, oportet quod sit entis dispositio. Sed non
potest esse entis dispositio. Non enim est dispositio totaliter corrumpens,
alias sequeretur : est verum, ergo est non ens ; sicut sequitur :
est homo mortuus, ergo non est homo. Similiter non est dispositio diminuens,
alias non sequeretur : est verum, ergo est ; sicut non
sequitur : est albus dentes, ergo est albus. Similiter non est
dispositio contrahens, vel specificans : quia sic non converteretur cum
ente. Ergo verum et ens omnino sunt idem. Praeterea, illa
quorum est una dispositio, sunt eadem. Sed veri et entis est eadem
dispositio. Ergo sunt eadem. Dicitur enim in II Metaphysic. [cap. 1 (993 b
30)] : dispositio rei in esse est
sicut sua dispositio in veritate. Ergo verum et ens sunt omnino idem. Praeterea, quaecumque non sunt idem, aliquo modo differunt. Sed verum
et ens nullo modo differunt : quia non differunt per essentiam, cum omne
ens per essentiam suam sit verum ; nec differunt per aliquas differentias,
quia oporteret quod in aliquo communi genere convenirent. Ergo sunt omnino
idem. Item, si non sunt omnino idem, oportet quod verum aliquid super ens addat.
Sed nihil addit verum super ens, cum sit etiam in plus quam ens : quod
patet per philosophum, IV Metaphys. [l. 16 (1011 b 25)], ubi dicit
quod : verum definientes dicimus
cum dicimus esse quod est ;
aut non esse quod non est ;
et sic verum includit ens et non ens. Ergo verum non addit aliquid super
ens ; et sic videtur omnino idem esse verum quod ens. Sed contra.
Nugatio est eiusdem inutilis repetitio. Si ergo verum esset idem quod ens,
esset nugatio, dum dicitur ens verum ; quod falsum est. Ergo non sunt
idem. Item, ens et
bonum convertuntur. Sed verum non convertitur cum bono ; aliquod est
enim verum quod non est bonum, sicut aliquem fornicari. Ergo nec verum cum
ente convertitur, et ita non sunt idem. Praeterea, secundum Boetium in libro de Hebdomadibus [ed. Peiper, p.
169,26] : in omnibus creaturis
diversum est esse et quod est. Sed verum significat esse rei. Ergo verum
est diversum a quod est in creatis. Sed quod est, est idem quod ens. Ergo
verum in creaturis est diversum ab ente. Praeterea,
quaecumque se habent ut prius et posterius, oportet esse diversa. Sed verum
et ens modo praedicto se habent, quia, ut in libro de Causis [prop. 4]
dicitur, prima rerum creatarum est esse ; et commentator in eodem libro
[comm. 18 (17)] dicit quod omnia alia dicuntur per informationem de
ente, et sic ente posteriora sunt. Ergo verum et ens sunt diversa. Praeterea, quae
communiter dicuntur de causa et causatis, magis sunt unum in causa quam in
causatis, et praecipue in Deo quam in creaturis. Sed
in Deo ista quatuor, ens, unum, verum et bonum, hoc modo appropriantur :
ut ens ad essentiam pertineat, unum ad personam patris, verum ad personam
filii, bonum ad personam spiritus sancti. Personae autem divinae non solum
ratione, sed etiam re distinguuntur ; unde de invicem non praedicantur.
Ergo multo fortius in creaturis praedicta quatuor debent amplius quam ratione
differre. Respondeo. Dicendum, quod sicut in demonstrabilibus oportet fieri reductionem
in aliqua principia per se intellectui nota, ita investigando quid est
unumquodque ; alias utrobique in infinitum iretur, et sic periret omnino
scientia et cognitio rerum. Illud autem quod primo intellectus concipit
quasi notissimum, et in quod conceptiones omnes resolvit, est ens, ut
Avicenna dicit in principio suae Metaphysicae [I, 5]. Unde oportet quod omnes
aliae conceptiones intellectus accipiantur ex additione ad ens. Sed enti non
possunt addi aliqua quasi extranea per modum quo differentia additur generi,
vel accidens subiecto, quia quaelibet natura est essentialiter ens ;
unde probat etiam philosophus in III Metaphys. [l. 8 (998 b 22)], quod
ens non potest esse genus, sed secundum hoc aliqua dicuntur addere super ens,
in quantum exprimunt modum ipsius entis qui nomine entis non exprimitur. Quod dupliciter
contingit : uno modo ut modus expressus sit aliquis specialis modus
entis. Sunt enim diversi gradus entitatis, secundum quos accipiuntur diversi
modi essendi, et iuxta hos modos accipiuntur diversa rerum genera. Substantia
enim non addit super ens aliquam differentiam, quae designet aliquam naturam
superadditam enti, sed nomine substantiae exprimitur specialis quidam modus essendi,
scilicet per se ens ; et ita est in aliis generibus. Alio modo ita quod
modus expressus sit modus generalis consequens omne ens ; et hic modus
dupliciter accipi potest : uno modo secundum quod consequitur unumquodque
ens in se ; alio modo secundum quod consequitur unum ens in ordine ad
aliud. Si primo modo,
hoc est dupliciter quia vel exprimitur in ente aliquid affirmative vel
negative. Non autem invenitur aliquid affirmative dictum absolute quod possit
accipi in omni ente, nisi essentia eius, secundum quam esse dicitur ; et
sic imponitur hoc nomen res, quod in hoc differt ab ente, secundum Avicennam
in principio Metaphys. [I, 6], quod ens sumitur ab actu essendi, sed nomen
rei exprimit quidditatem vel essentiam entis. Negatio autem consequens omne
ens absolute, est indivisio ; et hanc exprimit hoc nomen unum :
nihil aliud enim est unum quam ens indivisum. Si autem modus
entis accipiatur secundo modo, scilicet secundum ordinem unius ad alterum,
hoc potest esse dupliciter. Uno modo secundum divisionem unius ab
altero ; et hoc exprimit hoc nomen aliquid : dicitur enim aliquid
quasi aliud quid ; unde sicut ens dicitur unum, in quantum est indivisum
in se, ita dicitur aliquid, in quantum est ab aliis divisum. Alio modo
secundum convenientiam unius entis ad aliud ; et hoc quidem non potest
esse nisi accipiatur aliquid quod natum sit convenire cum omni ente :
hoc autem est anima, quae quodammodo
est omnia, ut dicitur in III de Anima [cap. 8 (431 b 21)]. In anima
autem est vis cognitiva et appetitiva. Convenientiam ergo entis ad appetitum
exprimit hoc nomen bonum, ut in principio Ethic. [I, 1 (1094 a 3)] dicitur
quod bonum est quod omnia appetunt.
Convenientiam vero entis ad intellectum exprimit hoc nomen verum. Omnis autem
cognitio perficitur per assimilationem cognoscentis ad rem cognitam, ita quod
assimilatio dicta est causa cognitionis : sicut visus Secundum hoc
ergo veritas sive verum tripliciter invenitur diffiniri. Uno modo secundum illud quod praecedit rationem veritatis, et in quo
verum fundatur ; et sic Augustinus definit in libro Solil. [II, 5] : verum est id quod est ; et Avicenna in sua Metaphysic.
[VIII, 6] : veritas cuiusque rei
est proprietas sui esse quod stabilitum est ei ; et quidam sic : verum
est indivisio esse, et quod est. Alio modo definitur secundum id in quo
formaliter ratio veri perficitur ; et sic dicit Isaac [Liber de definicionibus] quod veritas est adaequatio rei et intellectus ; et Anselmus in libro de Veritate
[cap. 11] : veritas est rectitudo
sola mente perceptibilis. Rectitudo enim ista secundum adaequationem quamdam
dicitur, et philosophus dicit in IV Metaphysic. [l. 16 (1011 b 25)],
quod definientes verum dicimus cum dicitur esse quod est, aut non esse quod
non est. Tertio modo definitur verum, secundum effectum consequentem ;
et sic dicit Hilarius [De Trin. V,
3], quod verum est declarativum et
manifestativum esse ; et
Augustinus in libro de Vera Relig. [cap. 36] : veritas est qua ostenditur id quod est ; et in eodem libro [cap. 31] : veritas est secundum quam de inferioribus iudicamus. Ad primum ergo
dicendum, quod definitio illa Augustini datur de veritate secundum quod habet
fundamentum in re, et non secundum id quod ratio veri completur in adaequatione
rei ad intellectum. Vel dicendum, quod cum dicitur, verum est id quod est, li est non accipitur ibi secundum quod
significat actum essendi, sed secundum quod est nota intellectus componentis,
prout scilicet affirmationem propositionis significat, ut sit sensus : verum est id quod est, id est cum
dicitur esse de aliquo quod est, ut sic in idem redeat definitio Augustini
cum definitione philosophi supra inducta. Ad secundum
patet solutio ex dictis. Ad tertium
dicendum, quod aliquid intelligi sine altero, potest accipi dupliciter. Uno modo
quod intelligatur aliquid, altero non intellecto : et sic, ea quae
ratione differunt, ita se habent, quod unum sine altero intelligi potest.
Alio modo potest accipi aliquid intelligi sine altero, quod intelligitur eo
non existente : et sic ens non potest intelligi sine vero, quia ens non
potest intelligi sine hoc quod concordet vel adaequetur intellectui. Sed non
tamen oportet ut quicumque intelligit rationem entis intelligat veri
rationem, sicut nec quicumque intelligit ens, intelligit intellectum
agentem ; et tamen sine intellectu agente nihil intelligi potest. Ad quartum
dicendum, quod verum est dispositio entis non quasi addens aliquam naturam,
nec quasi exprimens aliquem specialem modum entis, sed aliquid quod
generaliter invenitur in omni ente, quod tamen nomine entis non
exprimitur ; unde non oportet quod sit dispositio vel corrumpens vel
diminuens vel in partem contrahens. Ad quintum
dicendum, quod dispositio non accipitur ibi secundum quod est in genere
qualitatis, sed secundum quod importat quemdam ordinem ; cum enim illa
quae sunt causa aliorum essendi sint maxime entia, et illa quae sunt causa
veritatis sint maxime vera ; concludit philosophus, quod idem est ordo
alicui rei in esse et veritate ; ita, scilicet, quod ubi invenitur quod
est maxime ens, est maxime verum. Unde nec hoc ideo est quia ens et verum ratione
sunt idem, sed quia secundum hoc quod aliquid habet de entitate, secundum hoc
est natum adaequari intellectui ; et sic ratio veri sequitur rationem
entis. Ad sextum
dicendum, quod verum et ens differunt ratione per hoc quod aliquid est in
ratione veri quod non est in ratione entis ; non autem ita quod aliquid
sit in ratione entis quod non sit in ratione veri ; unde nec per essentiam
differunt, nec differentiis oppositis ab invicem distinguuntur. Ad septimum
dicendum, quod verum non est in plus quam ens ; ens enim aliquo modo
acceptum dicitur de non ente, secundum quod non ens est apprehensum ab
intellectu ; unde in IV Metaphys. [l. 1 (1003 b 5)], dicit philosophus,
quod negatio vel privatio entis uno modo dicitur ens ; unde Avicenna
etiam dicit in principio suae Metaphysicae [I, 5], quod non potest formari
enuntiatio nisi de ente, quia oportet illud de quo propositio formatur, esse
apprehensum ab intellectu ; ex quo patet quod omne verum est aliquo modo
ens. Ad primum vero
eorum, quae contra obiiciuntur, dicendum, quod ideo non est nugatio cum
dicitur ens verum, quia aliquid exprimitur nomine veri quod non exprimitur nomine
entis ; non propter hoc quod re differant. Ad secundum
dicendum, quod quamvis istum fornicari sit malum, tamen secundum quod aliquid
habet de entitate, natum est hoc conformari intellectui, et secundum hoc consequitur
ibi ratio veri ; et ita patet quod nec verum excedit nec exceditur ab
ente. Ad tertium
dicendum, quod cum dicitur : diversum
est esse, et quod est, distinguitur actus essendi ab eo cui ille actus
convenit. Nomen autem entis ab actu essendi sumitur, non ab eo cui convenit
actus essendi, et ideo ratio non sequitur. Ad quartum
dicendum, quod secundum hoc verum est posterius ente, quod ratio veri differt
ab entis ratione modo praedicto. Ad quintum dicendum, quod ratio illa deficit in tribus. Primo,
quia quamvis personae divinae re distinguantur, appropriata tamen personis
non differunt re, sed tantum ratione. Secundo, quia etsi personae realiter ad
invicem distinguantur, non tamen realiter ab essentia distinguuntur ;
unde nec verum quod appropriatur personae filii, ab ente quod se tenet ex
parte essentiae. Tertio, quia, etsi ens, unum, verum et bonum magis uniantur
in Deo quam in rebus creatis, non tamen oportet, quod ex quo distinguuntur in
Deo, quod in rebus creatis etiam distinguantur realiter. Hoc enim contingit
de illis quae non habent ex ratione sua quod sint unum secundum rem, sicut
sapientia et potentia, quae, cum in Deo sint unum secundum rem, in creaturis
realiter distinguuntur : sed ens, unum, verum et bonum secundum rationem
suam habent quod sint unum secundum rem ; unde ubicumque inveniantur,
realiter unum sunt, quamvis sit perfectior unitas illius rei secundum quam
uniuntur in Deo, quam illius rei secundum quam uniuntur in creaturis. |
(Secundo quaeritur utrum veritas principalius inveniatur in
intellectu quam in rebus.)
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Il
semble que non. 1°
Comme on l’a dit, le vrai est convertible avec l’étant. Or l’étant se trouve
principalement dans les réalités, plutôt que dans l’âme. Donc le vrai aussi. 2°
Les réalités sont dans l’âme non par essence, mais par leur espèce, comme dit
le Philosophe au troisième livre sur l’Âme. Si donc la vérité se trouve
principalement dans l’âme, elle ne sera pas l’essence de la réalité, mais sa
ressemblance et son espèce, et le vrai sera l’espèce de l’étant qui existe
hors de l’âme. Or l’espèce de la réalité, espèce qui existe dans l’âme, ne se
prédique pas de la réalité qui est hors de l’âme, pas plus qu’elle n’est
convertible avec elle : car être convertible, c’est être prédiqué de
façon convertible. Donc le vrai non plus ne sera pas convertible avec
l’étant ; ce qui est faux. 3°
Tout ce qui est en quelque chose, suit ce en quoi il est. Si donc la vérité
est principalement dans l’âme, alors le jugement sur la vérité suivra
l’estimation de l’âme ; et ainsi reviendra l’erreur des anciens
philosophes qui disaient que tout ce que l’on opine dans l’intelligence est
vrai, et que deux propositions contradictoires sont vraies ensemble ;
ce qui est absurde. 4°
Si la vérité est principalement dans l’intelligence, il est nécessaire de
placer dans la définition de la vérité quelque chose qui concerne
l’intelligence. Or saint Augustin réprouve une définition de ce genre au
livre des Soliloques, comme aussi la suivante :
« Le vrai est ce qui est tel qu’on le voit », car alors, ce qui ne
serait pas vu ne serait pas vrai, ce qui est manifestement faux pour les
minéraux les plus cachés, qui sont dans les entrailles de la terre ; et
semblablement, il rejette et improuve cette définition : « Le vrai
est ce qui est tel qu’il apparaît à un connaissant, s’il veut et peut
connaître », car alors, quelque chose ne serait vrai que si un
connaissant voulait et pouvait connaître. Le même raisonnement vaudrait donc
aussi pour toute autre définition en laquelle on placerait quelque chose
concernant l’intelligence. La vérité n’est donc pas principalement dans
l’intelligence. En
sens contraire : 1)
Le Philosophe dit au sixième livre de la Métaphysique : « Le faux et le vrai ne sont
pas dans les réalités, mais dans l’esprit. » 2)
« La vérité est adéquation de la réalité et de l’intelligence. » Or
cette adéquation ne peut exister que dans l’intelligence. La vérité n’est
donc, elle aussi, que dans l’intelligence. Réponse : Quand
une chose se dit de plusieurs avec antériorité de l’une sur l’autre, il n’est
pas nécessaire que le prédicat commun se dise d’abord de celle qui est comme
la cause des autres, mais de celle en laquelle la notion de ce prédicat
commun s’accomplit en premier ; par exemple, « sain » se dit
d’abord de l’animal, en lequel se trouve en premier la parfaite notion de
santé, quoique la médecine soit appelée saine en tant qu’elle peut causer la
santé. Voilà pourquoi, puisque le vrai se dit de plusieurs choses avec
antériorité de l’une sur l’autre, il est nécessaire que le vrai se dise
d’abord de celle où se trouve en premier la complète notion de vérité. Or
l’achèvement de n’importe quel mouvement ou opération est dans son
terme ; et le mouvement de la puissance cognitive a pour terme l’âme : en
effet, il est nécessaire que l’objet connu soit dans le sujet connaissant à
la façon du connaissant. Par contre, le mouvement de l’appétitive a pour
terme les réalités ; c’est
pourquoi le Philosophe décrit au troisième livre sur l’Âme un certain cercle dans les actes de l’âme,
de la façon suivante : la réalité qui est hors de l’âme meut
l’intelligence, une fois pensée elle meut l’appétit, et l’appétit tend à
atteindre la réalité qui était au départ du mouvement. Or, comme on l’a dit,
le bien implique une relation de l’étant à l’appétit, au lieu que le vrai
implique une relation à l’intelligence ; de là vient ce que le Philosophe
dit au sixième livre de la Métaphysique : que le bien et le mal sont dans les
réalités, au lieu que le vrai et le faux sont dans l’esprit. Et la réalité
n’est appelée vraie que dans la mesure où elle est adéquate à l’intelligence ;
par conséquent le vrai se trouve postérieurement dans les réalités, et
premièrement dans l’intelligence. Mais
il faut savoir qu’une réalité se rapporte à l’intelligence pratique autrement
qu’à l’intelligence spéculative. En effet, l’intelligence pratique cause les réalités, c’est pourquoi elle est
la mesure des réalités qui adviennent par elle ; au lieu que l’intelligence
spéculative, parce
qu’elle reçoit en provenance des réalités, est en quelque sorte mue par les
réalités elles-mêmes, et ainsi les réalités la mesurent. D’où il ressort que
les réalités naturelles, d’où notre intelligence reçoit la science, mesurent
notre intelligence, comme il est dit au dixième livre de la Métaphysique, mais sont mesurées par l’intelligence
divine, en laquelle sont toutes choses, comme les produits de l’art sont
tous dans l’intelligence de l’artisan. Ainsi donc, l’intelligence divine mesure et n’est pas mesurée ; la
réalité naturelle mesure et est mesurée ; et notre intelligence est
mesurée, et ne mesure pas les réalités naturelles, mais seulement les
artificielles. La
réalité naturelle, établie entre les deux
intelligences, est donc appelée vraie suivant une adéquation à l’une ou à
l’autre ; en effet, elle est appelée vraie selon une adéquation à
l’intelligence divine, en tant qu’elle remplit ce à quoi elle a été ordonnée
par l’intelligence divine, comme le montrent clairement Anselme au livre sur
la Vérité, saint Augustin au livre sur la Vraie Religion, et Avicenne dans la définition citée,
à savoir : « La vérité de chaque réalité est l’appropriation de son
existence qui lui est assurée » ; et la réalité est appelée vraie
selon une adéquation à l’intelligence humaine, en tant qu’elle est de nature
à produire une estimation vraie d’elle-même ; comme, à l’inverse, on
appelle fausses « celles qui sont de nature à paraître ce qu’elles ne
sont pas, ou telles qu’elles ne sont pas », comme il est dit au
cinquième livre de la Métaphysique. Et la première notion de vérité est
dans la réalité avant la seconde, car son rapport à l’intelligence divine
précède son rapport à l’intelligence humaine ; c’est pourquoi, même si
l’intelligence humaine n’existait pas, les réalités seraient encore appelées
vraies relativement à l’intelligence divine. Mais si l’on concevait par
impossible, les réalités demeurant, que les deux intelligences
disparaissent, alors la notion de vérité ne demeurerait aucunement. Réponse
aux objections : 1°
Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a déjà dit, le vrai se dit en premier de
l’intelligence vraie, et ensuite de la réalité qui lui est adéquate ;
et de l’une et l’autre façon le vrai est convertible avec l’étant, mais
différemment. En effet, au sens où il se dit des réalités, le vrai est
convertible avec l’étant par prédication, car tout
étant est adéquat à l’intelligence divine et peut se rendre adéquate
l’intelligence humaine, et vice versa.
Mais si l’on entend le vrai au sens où il se dit de l’intelligence, alors il
est convertible avec l’étant qui est hors de l’âme, non par prédication,
mais par conséquence, attendu qu’à n’importe quelle intelligence vraie doit
nécessairement correspondre un étant, et vice
versa. 2°
On voit dès lors clairement la solution du deuxième argument. 3°
Ce qui est en quelque chose, ne suit ce en quoi il est, que lorsqu’il est
causé par les principes de ce dernier ; ainsi la lumière, qui est causée
dans l’air depuis l’extérieur, c’est-à-dire par le soleil, suit le
mouvement du soleil plutôt que l’air. Semblablement,
la vérité qui est causée dans l’âme par les réalités ne suit pas l’estimation
de l’âme mais l’existence des réalités, « puisque le discours est appelé
vrai ou faux selon que la chose est ou n’est pas », et de même
l’intelligence. 4°
Saint Augustin parle de la vision de l’intelligence humaine, de laquelle la
vérité de la réalité ne dépend pas : en effet, il est de nombreuses
choses qui ne sont pas connues de notre intelligence. Cependant il n’en est
aucune que l’intelligence divine ne connaisse en acte, et que l’intelligence
humaine ne connaisse en puissance, puisqu’il est dit que l’intellect agent est « ce qui est capable de produire
toutes choses », et que l’intellect possible est « ce qui est capable de devenir
toutes choses ». On peut donc placer dans la définition de la chose vraie
la vision en acte de l’intelligence divine, mais non de l’intelligence
humaine, si ce n’est en puissance, comme il ressort de ce qui précède. |
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Et videtur quod
non. Verum enim, ut
dictum est, convertitur cum ente. Sed ens principalius invenitur in rebus
quam apud animam. Ergo et verum. Praeterea, res
sunt in anima non per essentiam, sed per suam speciem, ut dicit philosophus
in III de Anima [l. 13 (431 b 28)]. Si ergo veritas principaliter in
anima invenitur, non erit essentia rei sed similitudo et species eius, et
verum erit species entis extra animam existentis. Sed species rei existens in
anima, non praedicatur de re quae est extra animam, sicut nec cum ipsa convertitur :
converti enim est conversim praedicari ; ergo nec verum convertetur cum
ente ; quod est falsum. Praeterea, omne
quod est in aliquo, consequitur id in quo est. Si ergo veritas principaliter
est in anima, tunc iudicium de veritate erit secundum aestimationem
animae ; et ita redibit antiquorum philosophorum error, qui dicebant,
omne quod quis opinatur in intellectu esse verum, et duo contradictoria simul
esse vera ; quod est absurdum. Praeterea, si
veritas principaliter est in intellectu, oportet quod aliquid quod ad
intellectum pertinet, in definitione veritatis ponatur. Sed Augustinus
huiusmodi definitionem reprobat in libro Solil. [II, 5], sicut istam : verum est quod ita est ut videtur : quia secundum hoc, non esset verum
quod non videretur ; quod patet esse falsum de occultissimis lapillis,
qui sunt in visceribus terrae ; et similiter reprobat et improbat
istam : verum est quod ita est ut
cognitori videtur, si velit et possit cognoscere, quia secundum hoc non
esset aliquid verum, nisi cognitor vellet et posset cognoscere. Ergo et eadem
ratio esset de quibuscumque aliis definitionibus in quibus aliquid ad
intellectum pertinens poneretur. Ergo veritas non est principaliter in
intellectu. Contra.
Philosophus dicit in VI Metaphysic. [l. 4 (1027 b 25)] : non est falsum et verum in rebus sed in
mente. Praeterea, veritas est adaequatio rei et intellectus.
Sed haec adaequatio non potest esse nisi in intellectu. Ergo nec veritas est
nisi in intellectu. Solutio.
Dicendum, quod non oportet in illis quae dicuntur per prius et per posterius
de multis, quod illud prius recipiat praedicationem communis, quod est ut
causa aliorum, sed illud in quo est primo ratio illius communis
completa ; sicut sanum per prius dicitur de animali, in quo primo
perfecta ratio sanitatis invenitur, quamvis medicina dicatur sana ut
effectiva sanitatis. Et ideo, cum verum dicatur per prius et posterius de
pluribus, oportet quod de illo per prius dicatur in quo primo invenitur
completa ratio veritatis. Complementum
autem cuiuslibet motus vel operationis est in suo termino. Motus autem
cognitivae virtutis terminatur ad animam : oportet enim quod cognitum
sit in cognoscente per modum cognoscentis : sed motus appetitivae
terminatur ad res ; inde est quod philosophus in III de Anima
[l. 15 (433 a 14)] ponit circulum quemdam in actibus animae, secundum,
scilicet, quod res quae est extra animam, movet intellectum, et res
intellecta movet appetitum, et appetitus tendit ad hoc ut perveniat ad rem a
qua motus incepit. Et quia bonum, sicut dictum est, dicit ordinem entis ad
appetitum, verum autem dicit ordinem ad intellectum ; inde est quod
philosophus dicit VI Metaphys. [l. 4 (1027 b
25)], quod bonum et malum sunt in rebus, verum autem et falsum sunt in mente.
Res autem non dicitur vera nisi secundum quod est intellectui adaequata ;
unde per posterius invenitur verum in rebus, per prius autem in intellectu. Sed sciendum, quod res aliter comparatur ad intellectum practicum, aliter
ad speculativum. Intellectus enim practicus causat res, unde est mensura rerum quae per
ipsum fiunt : sed intellectus speculativus, quia accipit a rebus, est
quodammodo motus ab ipsis rebus, et ita res mensurant ipsum. Ex quo patet
quod res naturales, a quibus intellectus noster scientiam accipit, mensurant
intellectum nostrum, ut dicitur X Metaph. [l. 2
(1053 a 31)] : sed sunt mensuratae ab intellectu divino, in quo sunt
omnia sicut omnia artificiata in intellectu artificis. Sic ergo intellectus
divinus est mensurans non mensuratus ; res autem naturalis, mensurans et
mensurata ; sed intellectus noster mensuratus et non mensurans res
quidem naturales, sed artificiales tantum. Res ergo
naturalis inter duos intellectus constituta, secundum adaequationem ad
utrumque vera dicitur ; secundum enim adaequationem ad intellectum
divinum dicitur vera, in quantum implet hoc ad quod est ordinata per intellectum
divinum, ut patet per Anselmum in libro de Verit. [cap. 7] et per
Augustinum in libro de Vera Religione [cap. 36], et per Avicennam in
definitione inducta, scilicet : veritas
cuiusque rei est proprietas sui esse quod stabilitum est ei ; secundum autem adaequationem ad
intellectum humanum dicitur res vera, in quantum est nata de se facere veram
aestimationem ; sicut e contrario falsa dicuntur quae sunt nata videri quae non sunt, aut qualia
non sunt, ut dicitur in V Metaphysic. [cap. 29 (1024 b 21)] Prima
autem ratio veritatis per prius inest rei quam secunda, quia prius est eius
comparatio ad intellectum divinum quam humanum ; unde, etiam si intellectus
humanus non esset, adhuc res verae dicerentur in ordine ad intellectum
divinum. Sed si uterque intellectus, rebus remanentibus per impossibile,
intelligeretur auferri, nullo modo ratio veritatis remaneret. Responsio ergo
ad primum quod, sicut ex iam dictis patet, verum per prius dicitur de intellectu
vero, et per posterius de re sibi adaequata ; et utroque modo convertitur
cum ente, sed diversimode, quia secundum quod dicitur de rebus, convertitur
cum ente per praedicationem : omne enim ens est adaequatum intellectui
divino, et potens adaequare sibi intellectum humanum, et e converso. Si autem
accipiatur prout dicitur de intellectu, sic convertitur cum ente quod est extra
animam, non per praedicationem, sed per consequentiam ; eo quod cuilibet
intellectui vero oportet quod respondeat aliquod ens, et e converso. Per hoc patet solutio ad secundum. Ad tertium dicendum, quod illud quod est in aliquo non sequitur illud
in quo est, nisi quando causatur ex principiis eius ; unde lux quae causatur
in aere ab extrinseco, scilicet sole, sequitur motum solis magis quam aerem. Similiter et
veritas quae est in anima causata a rebus, non sequitur aestimationem animae,
sed existentiam rerum : quoniam eo
quod res est vel non est, dicitur oratio vera vel falsa, similiter et
intellectus. Ad quartum dicendum, quod Augustinus loquitur de visione
intellectus humani, a qua rei veritas non dependet. Sunt enim multae res quae
nostro intellectu non cognoscuntur ; nulla tamen res est quam
intellectus divinus non cognoscat actu, et intellectus humanus in
potentia ; cum intellectus agens dicatur quo est omnia facere, intellectus possibilis quo est omnia fieri. Unde in definitione rei verae potest poni
visio in actu intellectus divini, non autem intellectus humani nisi in
potentia, sicut ex superioribus patet. |
(Tertio quaeritur utrum veritas sit tantum in intellectu componente
et dividente.)
|
Il
semble que non. 1°
Le vrai se dit conformément au rapport entre l’étant et l’intelligence. Or le
premier rapport de l’intelligence aux réalités a lieu lorsqu’elle forme les
quiddités des réalités, en concevant leurs définitions. Le vrai se trouve
donc principalement et premièrement dans cette opération de l’intelligence. 2°
« Le vrai est l’adéquation des réalités et de l’intelligence. » Or,
de même que l’intelligence qui compose et divise peut être adéquate aux
réalités, de même l’intelligence qui conçoit les quiddités des réalités. La
vérité n’est donc pas seulement dans l’intelligence qui compose et divise. En
sens contraire : 1)
Il est dit au sixième livre de la Métaphysique : « Le vrai et le faux ne sont
pas dans les réalités, mais dans l’esprit ; et ils ne sont pas même dans
l’esprit pour les [formes] simples et pour la quiddité. » 2)
Au troisième livre sur l’Âme : « L’intellection des
indivisibles a lieu là où le vrai et le faux n’ont pas de place. » Réponse : De
même que le vrai se trouve premièrement dans l’intelligence et ensuite dans
les choses, de même il se trouve premièrement dans l’acte de l’intelligence
qui compose et divise, et ensuite dans l’acte de l’intelligence qui forme la quiddité des réalités. En
effet, la notion de vrai consiste dans l’adéquation de la réalité et
de l’intelligence ; or le même n’est pas adéquat à soi-même, mais
l’égalité porte sur des choses différentes ; c’est pourquoi la notion de
vérité se trouve dans l’intelligence en premier là où l’intelligence commence
à avoir en propre quelque chose que n’a pas la réalité extérieure à
l’âme ; mais cette réalité a quelque chose qui y correspond, et entre
ces deux « quelque chose » peut se concevoir une adéquation. Or
l’intelligence qui forme la quiddité des réalités n’a qu’une ressemblance de
la réalité qui existe hors de l’âme, comme c’est le cas du sens en tant qu’il
reçoit l’espèce du sensible ; mais lorsque l’intelligence commence à
juger de la réalité appréhendée, alors son jugement même est pour elle un certain propre qui ne
se trouve pas à l’extérieur dans la réalité. Et quand il est adéquat à ce qui
est à l’extérieur dans la réalité, le jugement est appelé vrai. Or
l’intelligence juge de la réalité appréhendée quand elle dit qu’une chose est
ou n’est pas, ce qui est le fait de l’intelligence qui compose et divise.
C’est pourquoi le Philosophe dit aussi au sixième livre de la Métaphysique que « la composition et la division
sont dans l’intelligence, et non dans les réalités ». Et de là vient que
la vérité se trouve premièrement dans la composition et la division de
l’intelligence. De
façon secondaire, le vrai se dit ensuite pour l’intelligence qui forme les
quiddités ou les définitions des réalités. La définition est donc appelée vraie ou fausse en raison
d’une composition vraie ou fausse : comme lorsque la définition est
attribuée à ce dont elle n’est pas la définition, par exemple si l’on
assignait au triangle la définition du cercle ; ou encore, lorsque les
parties de la définition ne peuvent s’harmoniser entre elles, par exemple si
l’on donnait de quelque réalité la définition « animal
insensible », car la composition impliquée, à savoir « quelque
animal est insensible », est fausse. Et ainsi, la définition n’est
appelée vraie ou fausse que par référence à la composition, tout comme la réalité
est appelée vraie par référence à l’intelligence. De
ce qu’on a dit, il ressort donc que le vrai se dit d’abord de la composition ou de la
division de l’intelligence ; il se dit ensuite des définitions des
réalités, dans la mesure où une composition vraie ou fausse est impliquée en
elles ; en troisième lieu, des réalités, dans la mesure où elles sont
adéquates à l’intelligence divine, ou naturellement aptes à être en
adéquation à l’intelligence humaine ; en quatrième lieu il se dit de
l’homme, parce qu’il peut faire choix du vrai, ou que, par les choses qu’il
dit ou qu’il fait, il donne une opinion vraie ou fausse de lui-même ou des
autres. Quant aux mots, ils reçoivent la prédication de vérité comme les
conceptions qu’ils signifient. Réponse
aux objections : 1°
Bien que la formation de la quiddité soit la première opération de
l’intelligence, cependant ce n’est pas par elle que l’intelligence a quelque
chose de propre pouvant être adéquat à la réalité ; voilà pourquoi la
vérité n’y est pas proprement. 2°
On voit dès lors clairement la solution du second argument. |
|
Et videtur quod
non. Verum enim
dicitur secundum comparationem entis ad intellectum. Sed prima comparatio qua
intellectus comparatur ad res, est secundum quod format quidditates rerum, concipiendo
definitiones earum. Ergo in ista operatione intellectus principalius et prius
invenitur verum. Praeterea,
verum est adaequatio rerum et intellectus. Sed sicut intellectus componens et
dividens potest adaequari rebus, ita intellectus intelligens quidditates
rerum. Ergo veritas non est tantum in intellectu componente et dividente. Sed contra. Est
quod dicitur in VI Metaph. [l. 4 (1027 b 25)] : verum et falsum non sunt in rebus, sed in
mente ; in simplicibus autem,
et quod quid est, nec in mente. Praeterea, in
III de Anima [cap. 6 (430 a 26)], indivisibilium intelligentia in illis
est in quibus non est verum et falsum. Responsio.
Dicendum, quod sicut verum per prius invenitur in intellectu quam in rebus,
ita etiam per prius invenitur in actu intellectus componentis et dividentis
quam in actu intellectus quidditatem rerum formantis. Veri enim ratio
consistit in adaequatione rei et intellectus ; idem autem non adaequatur
sibi ipsi, sed aequalitas diversorum est ; unde ibi primo invenitur
ratio veritatis in intellectu ubi primo intellectus incipit aliquid proprium
habere quod res extra animam non habet, sed aliquid ei correspondens, inter
quae adaequatio attendi potest. Intellectus autem formans quidditatem rerum,
non habet nisi similitudinem rei existentis extra animam, sicut et sensus in
quantum accipit speciem sensibilis ; sed quando incipit iudicare de re
apprehensa, tunc ipsum iudicium intellectus est quoddam proprium ei, quod non
invenitur extra in re. Sed quando adaequatur ei quod est extra in re, dicitur
iudicium verum ; tunc autem iudicat intellectus de re apprehensa quando
dicit aliquid esse vel non esse, quod est intellectus componentis et
dividentis ; unde dicit etiam philosophus in VI Metaph. [l. 4 (1027
b 29)], quod compositio et divisio est
in intellectu, et non in rebus. Et inde est quod veritas per prius invenitur
in compositione et divisione intellectus. Secundario
autem dicitur verum et per posterius in intellectu formante quiditates rerum
vel definitiones ; unde definitio dicitur vera vel falsa, ratione
compositionis verae vel falsae, ut quando scilicet dicitur esse definitio
eius cuius non est, sicut si definitio circuli assignetur triangulo ;
vel etiam quando partes definitionis non possunt componi ad invicem, ut si
dicatur definitio alicuius rei animal insensibile, haec enim compositio quae
implicatur, scilicet aliquod animal est insensibile, est falsa. Et sic
definitio non dicitur vera vel falsa nisi per ordinem ad compositionem, sicut
et res dicitur vera per ordinem ad intellectum. Patet ergo ex
dictis quod verum per prius dicitur de compositione vel divisione intellectus ;
secundo dicitur de definitionibus rerum, secundum quod in eis implicatur
compositio vera vel falsa ; tertio de rebus secundum quod adaequantur
intellectui divino, vel aptae natae sunt adaequari intellectui humano ;
quarto dicitur de homine, propter hoc quod electivus est verorum vel facit
existimationem de se vel de aliis veram vel falsam per ea quae dicit vel
facit. Voces autem eodem modo recipiunt veritatis praedicationem, sicut intellectus
quos significant. Ad primum ergo
dicendum, quod quamvis formatio quidditatis sit prima operatio intellectus,
tamen per eam non habet intellectus aliquid proprium quod possit rei
adaequari ; et ideo non est ibi proprie veritas. Et per hoc patet solutio ad secundum. |
(Quarto quaeritur utrum sit tantum una veritas qua omnia sunt
vera.)
|
Il
semble que oui. 1°
Anselme dit au livre sur la Vérité que la vérité est aux réalités vraies ce que
le temps est aux choses temporelles. Or le temps se rapporte à toutes les
choses temporelles de telle façon qu’il y a seulement un temps. La vérité se
rapportera donc à toutes les choses vraies de telle façon qu’il y aura
seulement une vérité. 2°
[Le répondant] disait que la vérité se dit de deux façons : d’abord en
tant qu’elle est identique à l’entité de la réalité, comme saint Augustin la
définit au livre des Soliloques : « Le vrai, c’est ce qui
est » ; et ainsi, il est nécessaire qu’il y ait plusieurs vérités,
puisqu’il y a plusieurs essences des réalités. Ensuite en tant qu’elle
s’exprime dans l’intelligence, comme saint Hilaire la définit : « Le vrai fait
clairement voir l’être » ; et de cette façon, puisque rien ne peut
manifester quelque chose à l’intelligence si ce n’est par la vertu de la
vérité première divine, toutes les vérités sont un, d’une certaine façon,
dans l’acte de mouvoir l’intelligence, de même que toutes les couleurs sont
également un lorsqu’elles meuvent la vue, en tant qu’elles la meuvent,
c’est-à-dire en raison d’une seule chose, la lumière. En sens
contraire : le temps de toutes les choses temporelles est numériquement
un. Si donc la vérité est aux réalités vraies ce que le temps est aux choses
temporelles, il est nécessaire que toutes les choses vraies aient une vérité
numériquement une ; et il ne suffit pas que toutes les vérités soient
un dans l’acte de mouvoir, ou qu’elles soient une dans le modèle. 3°
Anselme argumente ainsi au livre sur la Vérité : si à plusieurs choses vraies correspondent
plusieurs vérités, il est nécessaire que les vérités varient selon la variété
des choses vraies. Or les vérités ne varient pas selon la variation des
réalités vraies, car, une fois détruites les réalités vraies ou droites, il
reste encore la vérité et la rectitude suivant lesquelles elles sont vraies
ou droites. Il y a donc une seule vérité. Il prouve la mineure par ceci que,
une fois détruit le signe, il reste encore la rectitude de la signification,
car il est correct de signifier ce que ce signe signifiait ; et pour la
même raison, une fois détruit n’importe quoi de vrai ou de droit, sa
rectitude ou sa vérité demeure. 4°
Dans les choses créées, rien n’est ce dont il est la vérité ; par
exemple, la vérité de l’homme n’est pas l’homme, et la vérité de la chair n’est
pas la chair. Or n’importe quel étant créé est vrai. Donc aucun étant créé
n’est vérité ; toute vérité est donc un incréé, et ainsi, il y a
seulement une vérité. 5°
Rien n’est plus grand que l’esprit humain, si ce n’est Dieu, comme dit saint
Augustin. Or la
vérité, comme il le prouve au livre des Soliloques, est plus grande que l’esprit humain,
car on ne peut pas dire qu’elle soit plus petite : dans ce cas, en
effet, l’esprit humain aurait à juger de la vérité, ce qui est faux, car il
juge non pas d’elle, mais selon elle, tout comme le juge ne juge pas de la
loi, mais selon elle, ainsi que le même saint Augustin le dit au livre de la Vraie Religion. Semblablement, on ne peut pas dire
non plus qu’elle lui soit égale, car l’âme juge toutes choses selon la
vérité, mais elle ne juge pas toutes choses selon elle-même. Il n’y a donc de
vérité que Dieu ; et ainsi, il y a seulement une vérité. 6°
Voici comment saint Augustin prouve au livre des 83 Questions que la vérité n’est pas perçue par un sens
du corps : on ne perçoit par un sens que ce qui est changeant ; or
la vérité est immuable ; elle n’est donc pas perçue par un sens. On peut
argumenter semblablement : toute créature est changeante ; or la
vérité n’est pas changeante ; elle n’est donc pas une créature ;
elle est donc une réalité incréée ; il y a donc seulement une vérité. 7°
Au même endroit, saint Augustin argumente dans le même sens de cette
façon : « Il n’est point d’objet sensible qui n’offre quelque
apparence de fausseté, sans qu’on puisse en faire la discrimination. En
effet, pour ne citer que ce fait, tout ce dont nous avons la sensation
physique, même quand cela ne tombe pas actuellement sous les sens, nous en
éprouvons pourtant les images tout comme si c’était présent, par exemple dans
le sommeil, ou dans l’hallucination. » Or la vérité n’a aucune apparence
de fausseté. La vérité n’est donc pas perçue par le sens. On peut argumenter
semblablement : toute créature a quelque apparence de fausseté, en tant
qu’elle a de la défectuosité ; donc rien de créé n’est la vérité ;
et ainsi, il y a seulement une vérité. En
sens contraire : 1)
Saint Augustin dit au livre sur la Vraie
Religion : « De même que la ressemblance
est la forme des choses semblables, de même la vérité est la forme des choses
vraies. » Or, à plusieurs choses semblables correspondent plusieurs
ressemblances. À plusieurs choses vraies correspondent donc plusieurs
vérités. 2)
De même que toute vérité créée dérive de la vérité incréée comme d’un modèle
et tient d’elle sa propre vérité, de même toute lumière intellectuelle dérive
de la première lumière incréée comme d’un modèle et lui doit sa puissance de
manifestation. Cependant nous disons qu’il y a plusieurs lumières
intellectuelles, comme le montre clairement Denys. Il semble
donc que, d’une façon toute semblable, il faille accorder sans réserve qu’il
y a plusieurs vérités. 3)
Bien que les couleurs doivent à la puissance de la lumière de mouvoir la vue,
on dit tout bonnement que les couleurs sont nombreuses et différentes, et ce
n’est qu’à un certain point de vue qu’elles peuvent être dites un. Donc, bien
que toutes les vérités créées s’expriment aussi 4)
De même que la vérité créée ne peut se manifester à l’intelligence que par la
vertu de la vérité incréée, de même, dans la créature, aucune puissance ne
peut agir si ce n’est par la vertu de la puissance incréée. Et nous ne disons
nullement qu’une est la puissance de toutes les choses qui ont une puissance.
Il ne faut donc pas davantage dire qu’une est la vérité de toutes les choses
vraies. 5)
Par rapport aux réalités, Dieu est dans une triple relation de cause, à
savoir : efficiente, exemplaire et finale ; et par une certaine
appropriation, l’entité des réalités se rapporte à Dieu comme à une cause
efficiente, la vérité comme à une cause exemplaire, la bonté comme à une
cause finale – quoique chacune puisse aussi être rapportée à chaque cause en
propriété de termes. Or aucune façon de parler ne nous permet de dire qu’une
est la bonté de tous les biens, ou une l’entité de tous les êtres. Nous ne
devons donc pas dire non plus qu’une est la vérité de toutes les choses
vraies. 6)
Bien qu’il y ait une unique vérité incréée, modèle de toutes les vérités
créées, cependant ces dernières ne la reproduisent pas de la même
façon ; car, bien qu’elle se rapporte à toutes semblablement, cependant
toutes ne se rapportent pas à elle semblablement, comme il est dit au livre
des Causes ; et c’est pourquoi la vérité des
choses nécessaires et celle des choses contingentes la reproduisent
différemment. Or une façon différente d’imiter le modèle divin produit une
diversité dans les réalités créées ; il y a donc, absolument parlant,
plusieurs vérités créées. 7)
« La vérité est adéquation de la réalité et de l’intelligence. »
Or, pour des choses qui diffèrent par l’espèce, il ne peut y avoir une unique
adéquation entre la réalité et l’intelligence. Puis donc que les réalités
vraies diffèrent par l’espèce, il ne peut y avoir une unique vérité de toutes
les choses vraies. 8)
Saint Augustin dit au douzième livre sur la Trinité : « Il faut croire que la nature
de l’esprit humain est tellement liée aux réalités intelligibles que tout ce
qu’il connaît est regardé par lui dans une certaine lumière de son genre à
lui. » Or la lumière par laquelle l’âme connaît toutes choses est la
vérité. La vérité est donc du genre de l’âme elle-même, et ainsi, il est
nécessaire que la vérité soit une réalité créée ; il y aura donc, en des
créatures différentes, des vérités différentes. Réponse
: Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit
plus haut, la vérité se trouve proprement dans l’intelligence humaine ou
divine, comme la santé dans l’animal ; et la vérité se trouve dans les
autres réalités par une relation à l’intelligence, tout comme la santé se dit
de certaines autres choses en tant qu’elles produisent ou conservent la santé
de l’animal. La vérité est donc dans l’intelligence divine premièrement et
proprement, dans l’intelligence humaine proprement mais secondairement, et dans les
réalités improprement et secondairement, car elle n’y est que par un rapport
à l’une des deux vérités. Il
y a donc une seule vérité de l’intelligence divine, de laquelle
dérivent plusieurs vérités dans l’intelligence humaine, « de même que
d’un seul visage d’homme rejaillissent plusieurs ressemblances dans un
miroir », comme dit la Glose à propos de ce verset : « Les
vérités ont été altérées par les enfants des hommes. » Et les vérités
qui sont dans les réalités sont nombreuses, tout comme les entités des
réalités. De son côté, la vérité qui se dit des réalités relativement à l’intelligence
humaine est, d’une certaine façon, accidentelle aux réalités, car, supposé
que l’intelligence humaine n’existe pas ni ne puisse exister, la réalité
demeurerait encore dans son essence. Mais la vérité qui est dite d’elles
relativement à l’intelligence divine leur est inséparablement consécutive,
puisqu’elles ne peuvent subsister que par l’intelligence divine qui les amène
à l’existence. De plus, la vérité est dans la réalité relativement à
l’intelligence divine avant d’y être relativement à l’intelligence humaine,
puisque la réalité se rapporte à l’intelligence divine comme à une cause,
mais à l’humaine, d’une certaine façon, comme à un effet, en tant que
l’intelligence reçoit la science depuis les réalités. Ainsi donc, c’est
principalement par rapport à la vérité de l’intelligence divine qu’une
réalité est dite vraie, plutôt que par rapport à la vérité de l’intelligence
humaine. Si
donc l’on prend cette vérité proprement dite selon laquelle toutes choses
sont vraies principalement, alors toutes choses sont vraies d’une seule
vérité, à savoir, de la vérité de l’intelligence divine : et c’est en ce
sens qu’Anselme parle de la vérité au livre sur la Vérité. Mais si l’on prend cette vérité
proprement dite selon laquelle les réalités sont appelées vraies
secondairement, alors à de nombreuses choses vraies correspondent de
nombreuses vérités, et même une seule chose vraie a plusieurs vérités en différentes âmes. Et si l’on prend la
vérité improprement dite selon laquelle toutes choses sont appelées vraies,
alors il y a plusieurs vérités pour plusieurs choses vraies, mais pour une
seule chose vraie seulement une vérité. Et
les réalités sont dénommées vraies d’après la vérité qui est dans
l’intelligence divine ou dans l’intelligence humaine, comme la nourriture est
dénommée saine d’après la santé qui est dans l’animal, et non comme d’après
une forme inhérente. En revanche,
d’après la vérité qui est dans la réalité elle-même, et qui n’est rien
d’autre que l’entité adéquate à l’intelligence, ou se la rendant adéquate,
[la réalité] est dénommée [vraie] comme d’après une forme inhérente, comme la
nourriture est dénommée saine d’après sa qualité, qui la fait appeler saine. Réponse
aux objections : 1°
Le temps est aux choses temporelles ce que la mesure est au mesuré ; il
est donc clair qu’Anselme parle de cette vérité qui est la mesure de toutes
les réalités vraies, et cette vérité est numériquement unique, de même que le
temps est un, comme conclut le deuxième argument. Mais la vérité qui est dans
l’intelligence humaine, ou dans les réalités mêmes, n’est pas aux réalités ce
que la mesure extrinsèque et commune est aux choses mesurées, mais ou bien
elle est ce que le mesuré est à la mesure, comme c’est le cas de la vérité de
l’intelligence humaine, et ainsi il est nécessaire qu’elle varie selon la variété des réalités, ou bien elle
est comme une mesure intrinsèque, comme c’est le cas de la vérité qui est
dans les réalités mêmes ; et il est nécessaire que ces mesures aussi se
diversifient selon la pluralité des choses mesurées, de même que les
différents corps ont des dimensions différentes. 2°
Nous l’accordons. 3°
La vérité qui demeure après la destruction des réalités est la vérité de
l’intelligence divine, et cette vérité est numériquement une, absolument
parlant, au lieu que la vérité qui est dans les réalités ou dans l’âme varie
selon la variété des réalités. 4°
Quand on dit : « aucune réalité n’est sa vérité », cela se
comprend des réalités qui ont un être achevé dans la nature, comme quand on
dit « aucune réalité n’est son être ». Et cependant, l’être de la
réalité est une certaine réalité créée ; et de la même façon, la vérité
de la réalité est quelque chose de créé. 5°
La vérité selon laquelle l’âme juge de toutes choses est la vérité première. En effet, de
même que de la vérité de l’intelligence divine s’écoulent vers
l’intelligence angélique les espèces innées des réalités, par lesquelles les
anges connaissent toutes choses, de même de la vérité de l’intelligence
divine, comme d’un modèle, procède en notre intelligence la vérité des
premiers principes, selon
laquelle nous jugeons de toutes choses. Et parce que nous ne pourrions pas
juger par elle si elle n’était une ressemblance de la vérité première, on dit
que nous jugeons de toutes choses selon la vérité première. 6°
Cette vérité immuable est la vérité première, laquelle
n’est pas perçue par le sens, et n’est pas non plus quelque chose de créé. 7°
Même la vérité créée n’a aucune apparence de fausseté, bien que
n’importe quelle créature ait quelque apparence de fausseté ; car la
créature a quelque apparence de fausseté dans la mesure où elle est
déficiente, au lieu que la vérité accompagne la réalité créée non pas du côté
où elle est déficiente, mais pour autant que, conformée à la vérité première,
elle s’éloigne du défaut. Réponse
aux objections en sens contraire : 1)
La ressemblance se trouve proprement dans l’un et l’autre semblable, au lieu
que la vérité, étant une certaine convenance de l’intelligence et de la
réalité, se trouve proprement non pas dans l’une et l’autre, mais dans
l’intelligence ; par conséquent, puisqu’il y a une intelligence unique,
la divine, par conformité avec laquelle toutes choses sont vraies et sont
appelées vraies, il est
nécessaire que toutes les choses soient vraies d’après une vérité unique,
bien que dans une pluralité de choses semblables il y ait diverses
ressemblances. 2)
Bien que la lumière intellectuelle ait pour modèle la lumière divine,
cependant « lumière » se dit proprement des lumières intellectuelles
créées ; mais
« vérité » ne se dit pas proprement des réalités qui ont leur
modèle dans l’intelligence divine ; voilà pourquoi nous ne disons pas la
lumière une, comme nous disons la vérité une. 3)
Et il faut répondre semblablement au troisième argument sur les couleurs, car elles
aussi sont proprement appelées visibles, bien qu’on ne les voie que par la
lumière. 4)
& 5) Et il faut répondre semblablement au quatrième argument sur la
puissance, et au cinquième sur l’entité. 6)
Bien que les réalités reproduisent diversement la vérité divine, cela
n’exclut cependant pas, à proprement parler, qu’elles soient vraies par une
vérité unique et non par plusieurs : car ce qui est diversement reçu
dans les reproductions du modèle n’est pas proprement appelé vérité, comme il
est proprement appelé vérité dans le modèle. 7)
Bien que les choses qui diffèrent par l’espèce ne soient pas, du côté des
réalités elles-mêmes, adéquates à l’intelligence divine par une adéquation
unique, cependant l’intelligence divine, à laquelle
toutes choses sont adéquates, est une ; et de son côté, il y a une
unique adéquation à toutes les réalités, quoique toutes ne lui soient pas
adéquates de la même façon ; voilà pourquoi la vérité de toutes les
réalités est une, de la façon susdite. 8)
Saint Augustin parle de la vérité qui est une reproduction de l’esprit divin
lui-même dans notre esprit, comme la ressemblance d’un visage rejaillit dans
un miroir ; et de telles vérités, qui rejaillissent de la vérité
première dans nos âmes, sont nombreuses, comme on l’a
dit. Ou bien l’on peut répondre que, d’une certaine façon, la vérité première
est du genre de l’âme, en prenant le genre au sens large, comme on dit que
toutes les intelligibles ou les incorporels sont d’un seul et même genre,
selon la manière de s’exprimer de Act. 17, 28 :
« Car nous aussi sommes de la race [litt. du genre] de Dieu. » |
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Et videtur quod
sic. Anselmus enim
dicit in libro de Veritate [cap. 13] quod sicut tempus se habet ad temporalia,
ita veritas ad res veras. Sed tempus ita se habet ad omnia temporalia quod
est unum tempus tantum. Ergo ita se habebit veritas ad omnia vera quod erit
tantum una veritas. Sed dicebat,
quod veritas dupliciter dicitur. Uno modo secundum quod est idem quod entitas
rei, ut definit eam Augustinus in libro Solil. [II, 5] : verum est id quod est ; et sic oportet esse plures veritates
secundum quod sunt plures essentiae rerum. Alio modo prout exprimit se in
intellectum, prout definit eam Hilarius [De
Trin. V, 3] : verum est
declarativum esse ; et hoc
modo, cum nihil possit aliquid manifestare intellectui nisi secundum virtutem
primae veritatis divinae, omnes veritates quodammodo sunt unum in movendo
intellectum, sicut et omnes colores sunt unum in movendo visum, in quantum movent
ipsum, in ratione scilicet unius luminis. – Sed contra, tempus est unum
numero omnium temporalium. Si ergo ita se habet veritas ad res veras sicut
tempus ad temporalia, oportet omnium verorum unam esse numero veritatem ;
nec sufficit omnes veritates esse unum in movendo, vel esse in exemplari
unam. Praeterea,
Anselmus in libro de Veritate [cap. 13] sic argumentatur : si
plurium verorum sunt plures veritates, oportet veritates variari secundum
varietates verorum. Sed veritates non variantur per variationem rerum verarum,
quia destructis rebus veris vel rectis adhuc remanet veritas et rectitudo,
secundum quam sunt vera vel recta. Ergo est una tantum veritas. Minorem
probat ex hoc quia, destructo signo, adhuc remanet rectitudo significationis,
quia rectum est ut significetur hoc quod illud signum significabat ; et
eadem ratione, destructo quolibet vero vel recto, eius rectitudo vel veritas
remanet. Praeterea, in
creatis nihil est id cuius est veritas, sicut veritas hominis non est homo,
nec veritas carnis est caro. Sed quodlibet ens creatum est verum. Ergo nullum
ens creatum est veritas ; ergo omnis veritas est increatum, et ita est
tantum una veritas. Praeterea,
nihil est maius mente humana nisi Deus, ut dicit Augustinus [e.g. De lib. arb. I, 10 ; II,
6 ; De Trin. XV, 1]. Sed
veritas, ut probat Augustinus in libro Solil. [De lib. arb. II, 12], est maior mente humana, quia non potest
dici quod sit minor. Sic enim haberet mens humana de veritate iudicare, quod
falsum est. Non enim de ea iudicat, sed secundum eam, sicut et iudex non iudicat
de lege, sed secundum eam, ut idem dicit in libro de Vera Relig.
[cap. 31]. Similiter nec etiam dici potest quod sit ei aequalis, quia
anima iudicat omnia secundum veritatem ; non autem iudicat omnia
secundum seipsam. Ergo veritas non est nisi Deus ; et ita est tantum una
veritas. Praeterea,
Augustinus probat in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 9], quod veritas non
percipitur sensu corporis, hoc modo : nihil percipitur a sensu nisi
mutabile. Sed veritas est immutabilis. Ergo sensu non percipitur. Similiter
argui potest : omne creatum est mutabile. Sed veritas non est mutabilis.
Ergo non est creatura ; ergo est res increata ; ergo est tantum una
veritas. Praeterea,
ibidem Augustinus argumentatur ad idem hoc modo : nullum sensibile est quod non habeat aliquid simile falso, ita ut
internosci non possit ; nam,
ut alia praetermittam, omnia quae per corpus sentimus, etiam cum ea non
adsunt sensibus, imagines tamen eorum patimur tamquam prorsus adsint, velut
in somno, vel in furore. Sed veritas non habet aliquid simile falso. Ergo
veritas sensu non percipitur. Similiter argui potest : omne creatum
habet aliquid simile falso, in quantum habet aliquid de defectu. Ergo nullum
creatum est veritas ; et sic est una tantum veritas. Sed contra.
Augustinus in libro de Vera Religione [cap. 36] : sicut similitudo est forma similium, ita
veritas est forma verorum. Sed plurium similium plures similitudines.
Ergo plurium verorum plures veritates. Praeterea,
sicut omnis veritas creata derivatur a veritate increata exemplariter, et ab
ea suam veritatem habet, ita omne lumen intelligibile a prima luce increata
derivatur exemplariter, et vim manifestandi habet. Dicimus tamen esse plura
lumina intelligibilia, ut patet per Dionysium [De cael. hier., cap. 13, § 3]. Ergo videtur consimili
modo concedendum simpliciter esse plures veritates. Praeterea, colores quamvis habeant ex virtute lucis quod moveant visum,
tamen simpliciter dicuntur esse plures colores et differentes, nec possunt
dici esse unum nisi secundum quid. Ergo quamvis et omnes veritates creatae se
intellectui exprimant virtute primae veritatis, non tamen ex hoc dici poterit
una veritas nisi secundum quid. Praeterea,
sicut veritas creata non potest se intellectui manifestare nisi virtute
veritatis increatae, ita nulla potentia in creatura potest aliquid agere nisi
virtute potentiae increatae. Nec aliquo modo dicimus esse unam potentiam
omnium habentium potentiam. Ergo nec dicendum est aliquo modo esse unam
veritatem omnium verorum. Praeterea, Deus
comparatur ad res in habitudine triplicis causae : scilicet effectivae,
exemplaris et finalis ; et per quamdam appropriationem entitas rerum
refertur ad Deum ut ad causam efficientem, veritas ut ad causam exemplarem,
bonitas ut ad causam finalem, quamvis etiam singula possunt ad singula
referri secundum locutionis proprietatem. Sed
non dicimus aliquo modo locutionis esse unam bonitatem omnium bonorum, aut
unam entitatem omnium entium. Ergo nec dicere debemus unam veritatem omnium
verorum. Praeterea, quamvis sit una veritas increata, a qua omnes veritates creatae
exemplantur, non tamen eodem modo exemplantur ab ipsa ; quia, quamvis
ipsa similiter se habeat ad omnia, non tamen similiter omnia se habent ad
ipsam, ut dicitur in libro de Causis [comm. 24 (23)] ; unde alio
modo exemplatur ab ipsa veritas necessariorum et contingentium. Sed diversus
modus imitandi exemplar divinum facit diversitatem in rebus creatis, ergo
sunt simpliciter plures veritates creatae. Praeterea, veritas est
adaequatio rei et intellectus. Sed diversorum specie non potest esse una
adaequatio rei ad intellectum. Ergo, cum res verae sint specie diversae, non
potest esse una veritas omnium verorum. Praeterea, Augustinus dicit in libro XII de Trinitate
[cap. 15] : credendum est,
mentis humanae naturam rebus intelligibilibus sic esse connexam, ut in quadam
luce sui generis omnia quae cognoscit, intueatur. Sed lux per quam anima
cognoscit omnia, est veritas. Ergo veritas est de genere ipsius animae, et
ita oportet veritatem esse rem creatam ; unde in diversis creaturis
erunt diversae veritates. Responsio. Dicendum, quod sicut ex praedictis [art. 2] patet,
veritas proprie invenitur in intellectu humano vel divino, sicut sanitas in
animali. In rebus autem aliis invenitur veritas per relationem ad
intellectum, sicut et sanitas dicitur de quibusdam aliis in quantum sunt
effectiva vel conservativa sanitatis animalis. Est ergo veritas in intellectu
divino quidem primo et proprie ; in intellectu vero humano proprie
quidem sed secundario ; in rebus autem improprie et secundario, quia non
nisi per respectum ad alteram duarum veritatum. Veritas ergo intellectus divini est una tantum, a qua in intellectu
humano derivantur plures veritates, sicut
ab una facie hominis resultant plures similitudines in speculo, sicut
dicit Glossa [P. Lombardi, PL 191, 155 A] super illud [Ps. XI,
2] : diminutae sunt veritates a
filiis hominum. Veritates autem quae sunt in rebus, sunt plures, sicut et
rerum entitates. Veritas autem quae dicitur de rebus in comparatione ad
intellectum humanum, est rebus quodammodo accidentalis, quia posito quod
intellectus humanus non esset nec esse posset, adhuc res in sua essentia
permaneret. Sed veritas quae de eis dicitur in comparatione ad intellectum
divinum eis inseparabiliter concomitatur : cum nec subsistere possint
nisi per intellectum divinum eas in esse producentem. Per prius etiam inest
rei veritas in comparatione ad intellectum divinum quam humanum, cum ad
intellectum divinum comparetur sicut ad causam, ad humanum autem quodammodo
sicut ad effectum, in quantum intellectus scientiam a rebus accipit. Sic ergo
res aliqua principalius dicitur vera in ordine ad veritatem intellectus
divini quam in ordine ad veritatem intellectus humani. Si ergo
accipiatur veritas proprie dicta secundum quam sunt omnia principaliter vera,
sic omnia sunt vera una veritate, scilicet veritate intellectus divini ;
et sic Anselmus de veritate loquitur in libro de veritate [cap. 13]. Si
autem accipiatur veritas proprie dicta, secundum quam secundario res verae
dicuntur, sic sunt plurium verorum plures veritates et etiam unius veri
plures veritates in animabus diversis. Si autem accipiatur veritas improprie
dicta, secundum quam omnia dicuntur vera, sic sunt plurium verorum plures veritates ;
sed unius veri tantum una veritas. Denominantur
autem res verae a veritate quae est in intellectu divino vel in intellectu
humano, sicut denominatur cibus sanus a sanitate quae est in animali, et non
sicut a forma inhaerente ; sed a veritate quae est in ipsa re, quae
nihil aliud est quam entitas intellectui adaequata, vel intellectum sibi adaequans,
denominatur sicut a forma inhaerente, sicut cibus denominatur sanus a
qualitate sua, a qua sanus dicitur. Ad primum ergo
dicendum, quod tempus comparatur ad temporalia sicut mensura ad
mensuratum ; unde patet quod Anselmus loquitur de illa veritate quae est
mensura omnium rerum verarum ; et ista est una numero tantum, sicut
tempus unum, ut in II arg. concluditur. Veritas autem quae est in intellectu
humano vel in ipsis rebus, non comparatur ad res sicut mensura extrinseca et
communis ad mensurata, sed vel sicut mensuratum ad mensuram, ut est de
veritate intellectus humani, et sic oportet eam variari secundum varietatem
rerum ; vel sicut mensura intrinseca, sicut est de veritate quae est in
ipsis rebus : et has etiam mensuras oportet plurificari secundum
pluralitatem mensuratorum, sicut diversorum corporum sunt diversae dimensiones. Secundum
concedimus. Ad tertium
dicendum, quod veritas quae remanet destructis rebus, est veritas intellectus
divini ; et haec simpliciter est una numero : veritas autem quae
est in rebus vel in anima, variatur ad varietatem rerum. Ad quartum
dicendum, quod cum dicitur : nulla res est sua veritas : intelligitur
de rebus quae habent esse completum in natura ; sicut et cum dicitur :
nulla res est suum esse : et tamen esse rei quaedam res creata
est ; et eodem modo veritas rei aliquid creatum est. Ad quintum
dicendum, quod veritas secundum quam anima de omnibus iudicat, est veritas
prima. Sicut enim a veritate intellectus divini effluunt in intellectum
angelicum species rerum innatae, secundum quas omnia cognoscunt ; ita a
veritate intellectus divini procedit exemplariter in intellectum nostrum
veritas primorum principiorum secundum quam de omnibus iudicamus. Et quia per
eam iudicare non possemus nisi secundum quod est similitudo primae veritatis,
ideo secundum primam veritatem dicimur de omnibus iudicare. Ad sextum
dicendum, quod veritas illa immutabilis, est veritas prima ; et haec
neque sensu percipitur, neque aliquid creatum est. Ad septimum
dicendum, quod ipsa etiam veritas creata non habet aliquid simile falso,
quamvis creatura quaelibet aliquid simile falso habeat ; in tantum enim
creatura aliquid simile falso habet, in quantum deficiens est. Sed veritas
non ex ea parte rem consequitur creatam qua deficiens est, sed secundum quod
a defectu recedit primae veritati conformata. Ad primum vero
eorum quae contra obiiciuntur, dicendum est, quod similitudo proprie
invenitur in utroque similium ; veritas autem, cum sit quaedam convenientia
intellectus et rei, non proprie invenitur in utroque, sed in
intellectu ; unde, cum sit unus intellectus, scilicet divinus, secundum
cuius conformitatem omnia vera sunt et dicuntur, oportet omnia vera esse
secundum unam veritatem, quamvis in pluribus similibus sint diversae
similitudines. Ad secundum
dicendum, quod quamvis lumen intelligibile exempletur a lumine divino, tamen
lumen proprie dicitur de intelligibilibus luminibus creatis ; non autem
veritas proprie dicitur de rebus exemplatis ab intellectu divino ; et
ideo non dicimus unum lumen, sicut dicimus, unam veritatem. Et similiter
dicendum ad tertium de coloribus ; quia colores etiam proprie visibiles
dicuntur, quamvis non videantur nisi per lucem. Et similiter
dicendum ad quartum de potentia, et ad quintum de entitate. Ad sextum
dicendum, quod quamvis exemplentur difformiter a veritate divina, non tamen
propter hoc excluditur quin res una veritate sint verae, et non pluribus,
proprie loquendo ; quia illud quod diversimode recipitur in rebus
exemplatis, non proprie dicitur veritas, sicut proprie dicitur veritas in exemplari. Ad septimum
dicendum, quod quamvis ea quae sunt diversa specie, ex parte ipsarum rerum
una adaequatione non adaequentur divino intellectui, intellectus tamen divinus,
cui omnia adaequantur, est unus ; et ex parte eius est una adaequatio ad
res omnes, quamvis non omnia sibi eodem modo adaequentur ; et ideo modo
praedicto omnium rerum veritas una est. Ad octavum dicendum, quod Augustinus loquitur de veritate quae
est exemplata ab ipsa mente divina in mente nostra, sicut similitudo faciei
resultat in speculo ; et huiusmodi veritates resultantes in animabus
nostris a prima veritate, sunt multae, ut dictum est. Vel dicendum, quod
veritas prima quodammodo est de genere animae large accipiendo genus,
secundum quod omnia intelligibilia vel incorporalia unius generis esse
dicuntur, per modum quo dicitur Act., XVII, 28 : ipsius enim Dei et nos genus sumus. |
(Quinto quaeritur utrum aliqua alia veritas
praeter primam veritatem sit aeterna.)
|
Il
semble que oui. 1°
Anselme, parlant de la vérité des énoncés, dit dans son Monologion : « Soit que l’on pense que la
vérité a principe et fin, soit que l’on reconnaisse qu’elle n’en a pas, la
vérité ne peut être enclose par aucun principe ni fin. » Or on reconnaît
que toute vérité, ou bien a un principe et une fin, ou bien n’a pas de
principe ni de fin. Aucune vérité n’est donc enclose par un principe et une
fin. Or tout ce qui est tel, est éternel. Toute vérité est donc éternelle. 2°
Tout ce dont l’être est consécutif à la destruction de son être, est éternel,
car, que l’on affirme qu’il est ou qu’il n’est pas, il s’ensuit qu’il
est ; et quel que soit le temps où l’on se place, il est nécessaire
d’affirmer pour chaque chose qu’elle est ou n’est pas. Or il s’ensuit de la
destruction de la vérité que la vérité est ; car si la vérité n’est pas,
il est vrai que la vérité n’est pas, et rien ne peut être vrai que par la
vérité. La vérité est donc éternelle. 3°
Si la vérité des énoncés n’est pas éternelle, alors on pourra déterminer un
temps où la vérité des énoncés n’était pas. Or en ce temps-là cet énoncé
était vrai : « Il n’est aucune vérité des énoncés. » Donc la
vérité des énoncés était, ce qui est contraire à l’hypothèse. On ne peut donc
pas dire que la vérité des énoncés n’est pas éternelle. 4°
Au premier livre de la Physique, le Philosophe prouve que la matière
est éternelle – quoique ce soit faux – par la raison qu’elle demeure après
sa corruption et qu’elle est avant sa génération, attendu que, si elle est
corrompue, elle se corrompt en quelque chose, et si elle est générée, elle
est générée à partir de quelque chose ; or, ce à partir de quoi une
chose est générée et ce en quoi une chose se corrompt, est matière. Or
semblablement, si l’on affirme que la vérité est corrompue ou générée, il
s’ensuit qu’elle est avant sa génération et après sa corruption ; car si
elle est générée, elle est changée du non-être à l’être, et si elle est
corrompue, elle est changée de l’être au non-être ; or, quand la vérité
n’est pas, il est vrai que la vérité n’est pas, ce qui, évidemment, ne peut
avoir lieu sans que la vérité soit. La vérité est donc éternelle. 5°
Tout ce dont le non-être ne peut pas être pensé, est éternel, car tout ce qui
peut ne pas être, on peut en penser le non-être. Or on ne peut pas penser que
la vérité même des énoncés n’est pas, car l’intelligence ne peut rien penser
sans penser que c’est vrai. La vérité même des énoncés est donc elle aussi
éternelle. 6°
Ce qui est futur a toujours été futur, et ce qui est passé sera toujours
passé. Or une proposition au futur est vraie parce que quelque chose est
futur, et une proposition au passé est vraie parce que quelque chose est
passé. La vérité d’une proposition au futur a donc toujours été, et la vérité
d’une proposition au passé sera toujours ; et ainsi, non seulement la
vérité première est éternelle, mais de nombreuses autres aussi. 7°
Saint Augustin dit au livre sur le Libre
Arbitre que « rien n’est plus éternel que la
notion de cercle, et que deux et trois font cinq ». Or la vérité de ces
choses est une vérité créée. Il y a donc une vérité éternelle en plus de la
vérité première. 8°
Pour la vérité d’une énonciation, il n’est pas nécessaire que l’on énonce
actuellement quelque chose, mais il suffit qu’il y ait ce à propos de quoi
l’énonciation peut être formée. Or, avant que le monde fût, il y eut, en plus
même de Dieu, quelque chose à propos de quoi l’on aurait pu énoncer. Donc,
avant que le monde ne fût fait, il y eut la vérité des énoncés. Or ce qui fut
avant le monde, est éternel. La vérité des énoncés est donc éternelle. Preuve
de la mineure : le monde a été fait de rien, c’est-à-dire après le
néant. Donc, avant que le monde fût, il y avait son non-être. Or
l’énonciation vraie ne se forme pas seulement à propos de ce qui est, mais
aussi à propos de ce qui n’est pas : de même en effet qu’il nous arrive
d’énoncer en vérité que ce qui est, est, de même nous arrive-t-il d’énoncer
en vérité que ce qui n’est pas, n’est pas, comme on le voit clairement au
premier livre du Péri Hermêneias. Donc, avant
que le monde fût, il y eut de quoi pouvoir former une énonciation vraie. 9°
Tout ce qui est su est vrai pendant qu’il est su. Or Dieu a su de toute
éternité tous les énoncés. La vérité de tous les énoncés est donc de toute
éternité ; et ainsi, plusieurs vérités sont éternelles. 10°
[Le répondant] disait qu’il ne s’ensuit pas de là que ces choses sont vraies
en elles-mêmes, mais qu’elles le sont dans l’intelligence divine. En sens
contraire : c’est dans la mesure où des choses sont sues qu’il est
nécessaire qu’elles soient vraies. Or, de toute éternité, toutes choses sont
sues de Dieu non seulement en tant qu’elles sont dans son esprit, mais aussi
en tant qu’elles existent en leur nature propre ; Eccli. 23, 29 :
« Du Seigneur Dieu, avant qu’elles fussent créées, toutes les choses
étaient connues, de même qu’après leur achèvement il les considère
toutes. » 11°
Une chose est dite être, absolument parlant, lorsqu’elle est dans son achèvement.
Or la notion de vérité est achevée dans l’intelligence. Si donc plusieurs
choses vraies ont été dans l’intelligence divine de toute éternité, il faut
accorder sans réserve que plusieurs vérités sont éternelles. 12°
Sag. 1, 15 :
« La justice est perpétuelle et immortelle. » Or la vérité est une
partie de la justice, comme dit Cicéron dans la Rhétorique. Elle est donc perpétuelle et
immortelle. 13°
Les choses universelles sont perpétuelles et incorruptibles. Or le vrai est
suprêmement universel, car il est convertible avec l’étant. La vérité est
donc perpétuelle et incorruptible. 14°
[Le répondant] disait que l’universel est corrompu non par soi, mais par
accident. En sens contraire : une chose doit être nommée plutôt d’après
ce qui lui convient par soi que d’après ce qui lui convient par accident. Si
donc la vérité est de soi perpétuelle et incorruptible et n’est corrompue
ou générée que par accident, il faut accorder que la vérité dite
universellement est éternelle. 15°
De toute éternité, Dieu fut antérieur au monde. La relation d’antériorité est
donc en Dieu de toute éternité. Or, si l’on pose un relatif, il est
nécessaire de poser aussi l’autre relatif. Il y eut donc de toute éternité
postériorité du monde par rapport à Dieu. Il y eut donc de toute éternité une
autre chose en dehors de Dieu, à laquelle la vérité convient en quelque
façon ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 16°
[Le répondant] disait que cette relation d’antériorité et de postériorité est
quelque chose non dans la nature, mais seulement dans la raison. En sens
contraire : comme dit Boèce à la fin du livre sur la Consolation, Dieu est par nature antérieur au
monde, même si le monde avait toujours existé. Cette relation d’antériorité
est donc une relation de nature et pas seulement de raison. 17°
La vérité de la signification est la rectitude de la signification. Or de
toute éternité il a été correct que quelque chose soit signifié. La vérité de
la signification a donc existé de toute éternité. 18°
Il a été vrai de toute éternité que le Père a engendré le Fils, et que le
Saint-Esprit a procédé de l’un et l’autre. Or ce sont plusieurs choses
vraies. Plusieurs choses vraies existent donc de toute éternité. 19°
[Le répondant] disait que ces choses sont vraies par une vérité unique, et
qu’il ne s’ensuit donc pas qu’il y ait plusieurs vérités de toute éternité.
En sens contraire : ce par quoi le Père est Père et engendre le Fils
diffère de ce par quoi le Fils est Fils et spire le Saint-Esprit. Or ce par
quoi le Père est Père rend vraie cette proposition : « Le Père
engendre le Fils », ou celle-là : « Le Père est
Père » ; et ce par quoi le Fils est Fils rend la suivante vraie :
« Le Fils est engendré par le Père. » De telles propositions ne
sont donc pas vraies par une vérité unique. 20°
Bien que « homme » et « capable de rire » soient
convertibles, cependant la vérité des deux propositions suivantes n’est pas
toujours la même : « l’homme est homme » et « l’homme est
capable de rire », puisque la propriété prédiquée par le nom d’homme
n’est pas la même que celle prédiquée par l’expression « capable de
rire » ; or semblablement, les noms de Père et de Fils n’impliquent
pas la même propriété. Les propositions susdites n’ont donc pas la même
vérité. 21°
[Le répondant] disait que ces propositions n’ont pas existé de toute
éternité. En sens contraire : chaque fois qu’il y a une intelligence qui
peut énoncer, il peut y avoir énonciation. Or il y a eu de toute éternité une
intelligence divine qui pense que le Père est Père et que le Fils est Fils,
et ainsi, qui énonce ou dit, puisque, suivant Anselme, dire et penser sont
une même chose pour l’esprit suprême. Les énonciations susdites ont donc
existé de toute éternité. En
sens contraire : 1)
Rien de créé n’est éternel. À part la vérité première, toute vérité est
créée. Donc seule la vérité première est éternelle. 2)
L’étant et le vrai sont convertibles. Or un seul étant est éternel. Donc une
seule vérité est éternelle. Réponse
: Comme
on l’a déjà dit, la vérité implique une certaine adéquation et une commensuration ;
une chose est donc nommée vraie à la façon dont elle est nommée commensurée.
Or le corps est mesuré tant par une mesure intrinsèque, comme la ligne, la surface ou
la profondeur, que par une mesure extrinsèque, comme l’occupant d’un lieu est
mesuré par le lieu, le mouvement par le temps, et l’étoffe par l’aune.
Quelque chose peut donc aussi être nommé vrai de deux façons : d’abord
d’après une vérité inhérente ; ensuite d’après une vérité extrinsèque,
et c’est ainsi que toutes les réalités sont nommées vraies d’après la vérité
première. Et parce que la vérité qui est dans l’intelligence est mesurée par
les réalités elles-mêmes, il s’ensuit que non seulement la vérité de la
réalité mais aussi la vérité de l’intelligence, ou de l’énonciation, qui
signifie la pensée, est nommée d’après la vérité première. Mais
dans cette adéquation ou commensuration de l’intelligence et de la réalité,
il n’est pas nécessaire que l’un et l’autre des extrêmes soient en acte. Car
notre intelligence peut maintenant être adéquate aux choses qui existeront
dans le futur mais n’existent pas maintenant ; autrement cette
proposition ne serait pas vraie : « L’Antéchrist
naîtra » ; cela est donc nommé vrai seulement d’après la vérité qui
est dans l’intelligence, même quand la réalité elle-même n’existe pas.
Semblablement, l’intelligence divine a pu être adéquate de toute éternité aux
choses qui n’ont pas existé de toute éternité mais ont été faites dans le
temps ; et ainsi, les choses qui sont dans le temps peuvent être nommées
vraies de toute éternité d’après la vérité éternelle. Si donc nous prenons la
vérité des choses vraies créées inhérente à celles-ci, vérité que nous
trouvons dans les réalités et dans l’intelligence créée, alors n’est
éternelle ni la vérité des réalités ni celle des énoncés, puisque les
réalités mêmes ou les intelligences auxquelles ces vérités inhèrent
n’existent pas de toute éternité. Mais si l’on prend la vérité des choses
vraies créées d’après laquelle toutes choses sont nommées vraies comme par une
mesure extrinsèque, qui est la vérité première, alors la vérité de toutes les
réalités, de tous les énoncés et de toutes les intelligences est
éternelle ; et l’éternité d’une telle vérité est découverte par saint
Augustin au livre des Soliloques, ainsi que par Anselme dans son Monologion ; c’est pourquoi Anselme dit au livre
sur la Vérité : « Tu peux comprendre comment
j’ai prouvé dans mon Monologion,
par la vérité d’un propos, que la vérité suréminente n’a ni principe ni
fin. » Or
cette vérité première ne peut porter sur toutes choses sans être une. Dans
notre intelligence, en effet, la vérité se diversifie de deux façons
seulement : d’abord, à cause de la diversité des choses connues, dont
l’intelligence a différentes connaissances, d’où résultent différentes
vérités dans l’âme ; ensuite, à cause des différentes façons de
concevoir : en effet, la course de Socrate est une réalité unique, mais
l’âme qui, en composant et divisant, pense du même coup le temps, comme il est
dit au troisième livre sur l’Âme, pense diversement la course de
Socrate comme présente, passée et future ; et par conséquent, elle forme
diverses conceptions en lesquelles se trouvent différentes vérités. Or les
deux modes susdits de diversité ne peuvent se trouver dans la connaissance
divine. En effet, Dieu n’a pas différentes connaissances des différentes
réalités, mais il connaît toutes choses par une connaissance unique, car
c’est par un [moyen] unique, c’est-à-dire par son essence, qu’il connaît
toutes choses,
« n’appliquant pas sa connaissance à chacune d’elles », comme dit
Denys au livre des Noms divins. Semblablement, sa connaissance n’est
pas relative à un temps, puisqu’elle est mesurée par l’éternité qui,
contenant tout temps, fait abstraction de tout temps. Il reste donc qu’il n’y
a pas plusieurs vérités de toute éternité. Réponse
aux objections : 1°
Comme Anselme s’explique lui-même au livre sur la Vérité, il a dit que
la vérité des énonciations n’était pas enclose par un principe et une fin,
« non que ce propos » – c’est-à-dire le propos qu’il envisageait et
qui signifiait en vérité qu’une chose devait se produire – « ait été
sans principe, mais parce qu’on ne peut pas concevoir en quel temps le propos
existerait et la vérité lui ferait défaut ». Cela fait donc apparaître
qu’il a voulu établir comme étant sans principe ni fin non pas la vérité
inhérente à la réalité créée, ni le propos, mais la vérité première, d’après
laquelle l’énonciation est appelée vraie comme d’après une mesure extrinsèque. 2°
Hors de l’âme, nous trouvons deux choses, à savoir : la réalité
elle-même, et les négations et privations de la réalité ; et assurément,
ces deux choses ne se rapportent pas de la même façon à l’intelligence. Car
la réalité elle-même, par l’espèce qu’elle possède, est adéquate à
l’intelligence divine comme le produit de l’art est adéquat à l’art ; et
en vertu de la même espèce, la réalité est de nature à se rendre adéquate
notre intelligence, en tant que, par sa ressemblance reçue dans l’âme, elle
produit une connaissance d’elle-même. Mais le non-étant, considéré hors de
l’âme, n’a ni de quoi être coadéquat à l’intelligence divine, ni de quoi produire
une connaissance de soi dans notre intelligence. Si donc le non-étant est
adéquat à une quelconque intelligence, ce n’est pas en raison de soi, mais
en raison de cette intelligence qui accueille en elle-même la notion de
non-étant. La réalité qui est positivement quelque chose hors 3°
& 4° On voit dès lors clairement la solution des troisième et quatrième
arguments. 5°
On ne peut pas penser, dans l’absolu, que la vérité n’est pas ;
cependant, on peut penser qu’il n’est aucune vérité créée, comme on peut
aussi penser qu’il n’est aucune créature. En effet, l’intelligence peut
penser qu’elle n’est pas et qu’elle ne pense pas, quoiqu’elle ne pense jamais
sans qu’elle soit ou qu’elle pense ; car il n’est pas nécessaire que
tout ce que l’intelligence possède quand elle pense, elle le pense
lorsqu’elle pense, car elle ne fait pas toujours retour sur elle-même ;
voilà pourquoi il n’y a pas d’inconvénient si elle pense que la vérité créée,
sans laquelle elle ne peut penser, n’existe pas. 6°
Ce qui est futur, en tant qu’il est futur, n’est pas, et de même pour ce qui
est passé, en tant que tel. Par conséquent, on juge pareillement de la vérité
du passé et du futur, et de la
vérité du non-étant : d’où l’on ne peut conclure à l’éternité d’aucune
vérité, si ce n’est de la vérité première, comme on l’a déjà dit. 7°
La parole de saint Augustin doit être ainsi comprise : ces choses sont
éternelles en tant qu’elles sont dans l’esprit divin ; ou bien il prend
« éternel » au sens de « perpétuel ». 8°
Bien que l’on fasse une énonciation vraie à propos de l’étant et du
non-étant, cependant l’étant et le non-étant ne se rapportent pas de la même
façon à la vérité, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut ; la
solution de l’objection est dès lors évidente. 9°
Dieu a su de toute éternité de nombreux énoncés, mais cependant, il a su ces
nombreux énoncés par une seule connaissance. Par conséquent, il n’y a eu de
toute éternité qu’une seule vérité par laquelle fut vraie la connaissance
divine des nombreuses réalités devant avoir lieu dans le temps. 10°
Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut, l’intelligence est adéquate
non seulement aux choses qui sont en acte, mais aussi à celles qui ne sont
pas en acte, surtout l’intelligence divine, pour laquelle rien n’est passé ni
futur. Par conséquent, bien que les réalités n’aient pas été de toute
éternité dans leur nature propre, cependant l’intelligence divine fut
adéquate aux réalités devant exister dans le temps en leur nature
propre ; voilà pourquoi elle eut de toute éternité une connaissance
vraie des réalités également dans leur nature propre, quoique les
vérités des réalités n’aient pas été de toute éternité. 11°
Bien que la notion de vérité s’accomplisse dans l’intelligence, cependant la
notion de réalité ne s’accomplit pas dans l’intelligence.
Donc, bien que l’on accorde sans réserve que la vérité de toutes les réalités
était de toute éternité parce qu’elle était dans l’intelligence divine, on ne
peut cependant pas accorder sans réserve que les réalités aient été vraies de
toute éternité pour la raison qu’elles étaient dans l’intelligence divine. 12°
Cet argument se comprend de la justice divine. Ou bien, si on le comprend de
la justice humaine, alors elle est appelée perpétuelle comme les réalités
naturelles sont elles aussi appelées perpétuelles : ainsi nous disons
que le feu se meut toujours vers le haut à cause de son
inclination de nature, sauf s’il est empêché. Et parce que la vertu, comme dit
Cicéron, est
« un habitus qui suit la raison à la façon d’une nature », elle a,
autant qu’il dépend de sa nature de vertu, une inclination indéfectible vers
son acte, quoiqu’elle soit parfois empêchée ; voilà pourquoi il est dit
également au début du Digeste que « la justice est une volonté
constante et perpétuelle qui fait droit à chacun ». Et cependant, ce
n’est pas la vérité dont nous parlons maintenant qui est une partie de la
justice, mais la vérité qui existe dans les aveux que l’on doit faire au
tribunal. 13°
Ce qui est dit, à savoir que l’universel est perpétuel et incorruptible,
Avicenne l’interprète de deux façons : d’abord
en sorte qu’il soit appelé perpétuel et incorruptible en raison des
particuliers, qui n’ont jamais commencé et ne cesseront jamais, selon les
tenants de l’éternité du monde – selon les philosophes, en effet, la
génération a lieu afin de sauver dans l’espèce l’être
perpétuel, qui ne peut être sauvé dans l’individu – ; ensuite,
l’universel est appelé perpétuel, parce qu’à la
corruption de l’individu il n’est pas corrompu par soi, mais par accident. 14°
Une chose est attribuée par soi à une autre de deux façons : d’abord
positivement, comme il est
attribué au feu de se porter en haut ; et l’on nomme une chose d’après
une telle attribution par soi plutôt que d’après celle qui est par
accident ; en effet, nous disons que le feu se porte en haut et
appartient plutôt aux choses qui se portent en haut qu’à celles qui se
portent vers le bas, quoique par accident le feu se porte quelquefois vers le
bas, comme c’est clairement le cas du fer enflammé. Mais parfois, une chose
est attribuée par soi à une autre par mode de retrait, à savoir,
par le fait que les choses qui sont de nature à induire une disposition
contraire sont éloignées d’elle. Si donc par accident l’une d’entre elles
survient, cette disposition contraire s’énoncera de façon absolue ; par
exemple, l’unité est attribuée par soi à la matière prime,
non par position d’une forme qui unit, mais par retrait des formes qui
diversifient. Lors donc que des formes distinguant la matière surviennent, on
dit de façon absolue qu’il y a plusieurs matières, plutôt qu’une. Et il en
est ainsi dans notre propos : en effet, l’universel n’est pas appelé
incorruptible comme s’il avait quelque forme d’intégrité, mais parce que les
dispositions matérielles qui sont cause de corruption dans les individus ne
lui conviennent pas en soi ; aussi dit-on de façon absolue, de
l’universel qui existe dans les réalités particulières,
qu’il se corrompt en ceci et en cela. 15°
Alors que les autres genres, en tant que tels, posent quelque chose dans la
nature – car la quantité, par là même qu’elle est quantité, implique quelque
chose –, seule la relation n’a pas, en tant que telle, la propriété de poser
quelque chose dans la nature, car elle ne prédique pas quelque chose, mais
relativement à quelque chose ; c’est pourquoi l’on trouve des relations
qui ne posent rien dans la nature, mais seulement dans la raison ; et
cela se produit en quatre cas, comme on
peut le déduire des paroles du Philosophe et d’Avicenne. D’abord, par
exemple, quand une chose est référée à elle-même, comme quand on dit le même
identique au même ; en effet, si cette relation posait dans la nature
quelque chose qui s’ajoute à ce qui est appelé identique, on pourrait aller à
l’infini dans les relations, car la relation même par laquelle une réalité
est appelée identique serait identique à soi par quelque relation, et ainsi à
l’infini. Ensuite, quand la relation est elle-même référée à quelque chose.
En effet, on ne peut pas dire que la paternité soit référée à son sujet par
quelque relation intermédiaire, car cette relation intermédiaire aurait elle
aussi besoin d’une autre relation intermédiaire, et ainsi à l’infini. La
relation qui est signifiée dans le rapport de la paternité au sujet n’est
donc pas dans la nature, mais seulement dans la raison. Troisièmement, quand
l’un des relatifs dépend de l’autre, et non l’inverse : par exemple, la
science dépend de l’objet de science, et non l’inverse ; ainsi, la
relation de la science à l’objet est quelque chose dans la nature, mais non
celle de l’objet à la science, qui est seulement dans la raison.
Quatrièmement, quand l’étant est rapporté au non-étant, comme lorsque nous
disons que nous sommes antérieurs à ceux qui doivent venir après nous ;
autrement, il s’ensuivrait que les relations pourraient être en nombre infini
dans le même, si la génération s’étendait à l’infini dans le futur. Ainsi
donc, les deux derniers cas font apparaître à l’évidence que la relation
d’antériorité en question ne pose rien dans la nature, mais seulement dans
l’intelligence, car d’une part Dieu ne dépend pas des créatures, et d’autre
part une telle priorité implique un rapport de l’étant au non-étant. Il ne
s’ensuit donc pas qu’il y ait une vérité éternelle, si ce n’est dans
l’intelligence divine, qui seule
est éternelle, et cette vérité est la vérité première. 16°
Bien que Dieu soit « par nature » antérieur aux réalités créées, il
ne s’ensuit cependant pas que cette relation soit une relation de nature, mais c’est parce qu’on la conçoit en
considérant la nature de ce qui est appelé antérieur et de ce qui est appelé
postérieur ; comme aussi l’objet de science est appelé antérieur par
nature à la science, quoique la relation de l’objet à la science ne soit rien
dans la nature. 17°
Lorsqu’il est dit qu’en l’absence de signification il est correct qu’une
chose soit signifiée, cela se comprend selon l’ordonnance des réalités qui
existe dans l’intelligence divine, de même qu’en l’absence de coffre il est
correct qu’un coffre ait un couvercle, selon la disposition de l’art dans
l’artisan. Donc de cela non plus, on ne peut pas conclure qu’il y ait une
vérité éternelle autre que la vérité première. 18°
La notion de vrai est fondée sur l’étant. Or, bien que l’on
affirme en Dieu plusieurs Personnes et propriétés, on n’y affirme cependant
qu’un seul être, parce que l’être, en Dieu, ne se dit qu’essentiellement ; et
tous ces énoncés : « le Père est » ou « Il
engendre », « le Fils est » ou « Il est engendré »,
et d’autres semblables, en tant qu’ils sont référés à la réalité, n’ont
qu’une seule vérité, qui est la vérité première et éternelle. 19°
Bien que ce par quoi le Père est Père soit autre que ce par quoi le Fils est
Fils, car dans un cas c’est la paternité et dans l’autre la filiation,
cependant c’est par la même chose que le Père est et que le Fils est, parce
que l’un et l’autre sont par l’essence divine, qui est unique. Et la notion
de vérité n’est pas fondée sur la notion de paternité ni de filiation en tant
que telles, mais sur la notion d’entité ; or la paternité et la filiation
sont une seule essence, et c’est
pourquoi les deux ont une unique vérité. 20°
La propriété prédiquée par le nom d’homme et celle prédiquée par l’expression
« capable de rire » ne sont pas identiques par essence, et n’ont
pas un être unique comme il en est de la paternité et de la filiation ;
voilà pourquoi il n’en va pas de même. 21°
L’intelligence divine ne connaît les choses, si diverses soient-elles, que
par une connaissance unique, même celles
qui ont en elles-mêmes diverses vérités. À bien plus forte raison
connaît-elle donc par une connaissance unique tout ce genre de choses qui
sont pensées à propos des Personnes. Il n’y a donc également pour toutes ces
choses qu’une unique vérité. |
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Et videtur quod
sic. Anselmus enim
in Monologion [cap. 18], de veritate enuntiabilium loquens dicit : sive intelligatur veritas habere, sive
dicatur veritas non habere principium vel finem, nullo claudi potest veritas
principio vel fine. Sed omnis veritas intelligitur habere principium vel
finem, vel non habere principium vel finem. Ergo nulla veritas clauditur
principio et fine. Sed omne quod est huiusmodi, est aeternum. Ergo omnis
veritas est aeterna. Praeterea, omne
illud cuius esse sequitur ad destructionem sui esse, est aeternum, quia sive
ponatur esse, sive non esse, sequitur quod est : et oportet secundum
quodcumque tempus ponere de unoquoque quod sit vel non sit. Sed ad destructionem
veritatis sequitur veritatem esse ; quia si veritas non est, veritatem
non esse est verum, et nihil potest esse verum nisi veritate. Ergo veritas
est aeterna. Praeterea, si
veritas enuntiabilium non est aeterna, ergo erat assignare quando non erat
enuntiabilium veritas. Sed tunc hoc
enuntiabile erat verum, nullam veritatem enuntiabilium esse. Ergo veritas
enuntiabilium erat ; quod est contrarium ei quod fuit datum. Ergo non
potest dici veritatem enuntiabilium non esse aeternam. Praeterea, philosophus probat materiam esse aeternam in I Phys.
[l. 15 (192 a 25)], (quamvis hoc falsum sit), per hoc quod remanet post
sui corruptionem, et est ante suam generationem ; eo quod si
corrumpitur, in aliquid corrumpitur, et si generatur, ex aliquo generatur ;
illud autem ex quo aliquid generatur, et illud Praeterea, omne
quod non potest intelligi non esse, est aeternum, quia quicquid potest non
esse, potest intelligi non esse. Sed veritas etiam enuntiabilium, non potest
intelligi non esse, quia intellectus non potest intelligere aliquid, nisi
intelligat hoc esse verum. Ergo veritas etiam enuntiabilium est aeterna. Praeterea,
illud quod est futurum semper fuit futurum, et quod est praeteritum semper
erit praeteritum. Sed ex hoc propositio de futuro est vera, quia aliquid est
futurum ; et ex hoc propositio de praeterito est vera, quia aliquid est
praeteritum. Ergo veritas propositionis de futuro semper fuit, et veritas
propositionis de praeterito semper erit ; et ita non solum veritas prima
est aeterna, sed etiam multae aliae. Praeterea,
Augustinus dicit in libro de libero Arbitrio [II, 8], quod nihil magis est aeternum quam ratio
circuli, et duo et tria esse quinque. Sed horum veritas est veritas
creata. Ergo aliqua veritas praeter primam veritatem est aeterna. Praeterea, ad
veritatem enuntiationis non requiritur quod actu enuntietur aliquid, sed
sufficit quod sit illud de quo potest enuntiatio formari. Sed antequam mundus
esset, fuit aliquid de quo potuit enuntiari etiam praeter Deum. Ergo antequam
mundus fieret, fuit enuntiabilium veritas. Quod autem fuit ante mundum, est
aeternum. Ergo enuntiabilium veritas est aeterna. Probatio mediae. Mundus
factus est ex nihilo, id est post nihil. Ergo antequam mundus esset, erat
eius non esse. Sed enuntiatio vera non solum formatur de eo quod est, sed
etiam de eo quod non est, sicut enim contingit vere enuntiari quod est, esse,
ita contingit vere enuntiari quod non est, non esse, ut patet in I Periher.
[I, 9 (17 a 26)]. Ergo antequam mundus esset, fuit unde vera enuntiatio
formari potuit. Praeterea, omne
quod scitur, est verum dum scitur. Sed Deus ab aeterno scivit omnia enuntiabilia.
Ergo omnium enuntiabilium veritas est ab aeterno ; et ita plures
veritates sunt aeternae. Sed dicebat,
quod ex hoc non sequitur quod illa sint vera in seipsis, sed in intellectu
divino. – Sed contra, secundum hoc oportet aliqua esse vera secundum hoc quod
sunt scita. Sed ab aeterno omnia sunt scita a Deo non solum secundum quod sunt in
mente eius, sed etiam in propria natura existentia. Eccli. cap. XXIII,
29 : Domino Deo nostro, antequam
crearentur, nota sunt omnia, sic et post perfectum cognoscit omnia ; et ita non aliter cognoscit res
postquam perfectae sunt quam ab aeterno cognoverit. Ergo ab aeterno fuerunt
plures veritates non solum in intellectu divino, sed secundum se. Praeterea, secundum hoc dicitur esse aliquid simpliciter, secundum quod
est in sui complemento. Sed ratio veritatis completur in intellectu. Si ergo
in intellectu divino fuerunt ab aeterno plura vera simpliciter, concedendum
est plures veritates esse aeternas. Praeterea,
Sapient., I, 15 : iustitia
perpetua est et immortalis. Sed veritas est pars iustitiae, ut dicit
Tullius in rhetorica [De invent. II,
53, 161]. Ergo est perpetua et immortalis. Praeterea,
universalia sunt perpetua et incorruptibilia. Sed verum est maxime
universale, quia convertitur cum ente. Ergo veritas est perpetua et incorruptibilis. Sed dicebat,
quod universale non corrumpitur per se, sed per accidens. – Sed contra, magis
debet denominari aliquid per id quod convenit ei per se, quam per id quod
convenit ei per accidens. Si ergo veritas per se loquendo est perpetua et
incorruptibilis, non autem corrumpitur vel generatur nisi per accidens,
concedendum est quod veritas universaliter dicta sit aeterna. Praeterea, ab aeterno Deus fuit prior mundo. Ergo relatio prioritatis
in Deo fuit ab aeterno. Sed posito uno relativorum, necesse est poni et reliquum.
Ergo ab aeterno fuit posterioritas mundi ad Deum. Ergo ab aeterno fuit
aliquid aliud extra Deum cui aliquo modo competit veritas ; et sic idem
quod prius. Sed dicebat, quod illa relatio prioritatis et posterioritatis non est
aliquid in rerum natura, sed in ratione tantum. – Contra sicut dicit Boetius
in fine de Consolat. [V, 6], Deus est prior mundo natura, etsi mundus semper fuisset. Ergo
illa relatio prioritatis est relatio naturae, et non rationis tantum. Praeterea,
veritas significationis est rectitudo significationis. Sed ab aeterno fuit
rectum aliquid significari. Ergo veritas significationis fuit ab aeterno. Praeterea, ab
aeterno fuit verum, patrem genuisse filium, et spiritum sanctum processisse
ab utroque. Sed ista sunt plura vera. Ergo plura vera sunt ab aeterno. Sed dicebat,
quod ista sunt vera una veritate ; unde non sequitur plures veritates
esse ab aeterno. – Sed contra, alio pater est pater et generat filium ;
alio filius est filius et spirat spiritum sanctum. Sed eo quo pater est
pater, haec est vera : pater generat filium, vel pater est pater ;
eo autem quo filius est filius, haec est vera : filius est genitus a
patre. Ergo huiusmodi propositiones non sunt una veritate verae. Praeterea, quamvis
homo et risibile convertantur, non tamen est eadem veritas utriusque semper
istarum propositionum : homo est homo ; et : homo est
risibile ; propter hoc quod non est eadem proprietas quam praedicat hoc
nomen homo, et quam praedicat hoc nomen risibile : sed similiter non est
eadem proprietas quam importat hoc nomen pater, et hoc nomen filius. Ergo non
est eadem veritas dictarum propositionum. Sed dicebat,
quod istae propositiones non fuerunt ab aeterno. – Sed contra, quandocumque
est intellectus qui potest enuntiare, potest esse enuntiatio. Sed ab aeterno
fuit intellectus divinus intelligens patrem esse patrem, et filium esse
filium, et ita enuntians sive dicens ; cum, secundum Anselmum, summo
spiritui idem sit dicere quod intelligere. Ergo
enuntiationes praedictae fuerunt ab aeterno. Sed contra. Nullum creatum est aeternum. Veritas omnis praeter
primam est creata. Ergo sola prima veritas est aeterna. Praeterea, ens
et verum convertuntur. Sed solum unum ens est aeternum. Ergo sola una veritas
est aeterna. Responsio.
Dicendum, quod sicut prius dictum est, veritas adaequationem quandam et
commensurationem importat ; unde secundum hoc denominatur aliquid verum,
sicut et denominatur aliquid commensuratum. Mensuratur autem corpus et
mensura intrinseca, ut linea, vel superficie, vel profunditate, et mensura
extrinseca, sicut locatum loco, et motus tempore, et pannus ulna. Unde et
aliquid potest denominari verum dupliciter : uno modo a veritate
inhaerente ; alio modo ab extrinseca veritate : et sic denominantur
omnes res verae a prima veritate. Et quia veritas quae est in intellectu,
mensuratur a rebus ipsis ; sequitur quod non solum veritas rei, sed
etiam veritas intellectus, vel enuntiationis, quae intellectum significat, a
veritate prima denominetur. In hac autem
adaequatione vel commensuratione intellectus ac rei non requiritur quod
utrumque extremorum sit in actu. Intellectus enim noster potest nunc
adaequari his quae in futurum erunt, nunc autem non sunt ; aliter non
esset haec vera : Antichristus nascetur ; unde hoc denominatur
verum a veritate quae est in intellectu tantum, etiam quando non est res
ipsa. Similiter etiam intellectus divinus adaequari potuit ab aeterno his
quae ab aeterno non fuerunt, sed in tempore sunt facta ; et sic ea quae
sunt in tempore, denominari possunt vera ab aeterno a veritate aeterna. Si
ergo accipimus veritatem creatorum verorum eis inhaerentem, quam invenimus in
rebus, et intellectu creato, sic veritas non est aeterna, nec rerum, nec
enuntiabilium ; cum ipsae res, vel intellectus, quibus ipsae veritates inhaerent,
non sint ab aeterno. Si autem accipiatur veritas verorum creatorum, qua
denominantur omnia vera, sicut extrinseca mensura, quae est veritas prima,
sic omnium, Haec autem
veritas prima non potest esse de omnibus nisi una. In intellectu enim nostro
non diversificatur veritas nisi dupliciter : uno modo propter
diversitatem cognitorum, de quibus diversas cognitiones habet quas diversae
veritates in anima consequuntur ; alio modo ex diverso modo intelligendi.
Cursus enim Socratis est res una, sed anima quae componendo et dividendo
cointelligit tempus, ut dicitur in III de Anima [l. 11 (430 a 31)],
diversimode intelligit cursum Socratis ut praesentem, praeteritum, et futurum ;
et secundum hoc diversas conceptiones format, in quibus diversae veritates
inveniuntur. Uterque autem dictorum modorum diversitatis inveniri non potest
in divina cognitione. Non enim de diversis rebus diversas cognitiones
habet ; sed una cognitione cognoscit omnia, quia per unum, scilicet per
essentiam suam, omnia cognoscit, non
singulis suam cognitionem immittens, ut dicit Dionysius in libro de
Divinis Nominibus [7, 2]. Similiter etiam sua cognitio non concernit aliquod
tempus, cum aeternitate mensuretur, quae abstrahit ab omni tempore, omne
tempus continens. Unde relinquitur quod non sunt plures veritates ab aeterno. Ad primum ergo
dicendum, quod sicut Anselmus seipsum exponit in libro de Veritate
[cap. 10], ideo dixit quod veritas enuntiationum non clauditur principio
et fine, non quia absque principio
oratio fuerit, sed quia non potest intelligi quando oratio esset, et veritas
illi deesset ; illa
scilicet oratio de qua agebat, qua significatur vere aliquid esse futurum. Unde per hoc apparet quod noluit adstruere veritatem rei creatae inhaerentem,
vel orationem, esse sine principio et fine ; sed veritatem primam, a qua
sicut a mensura extrinseca enuntiatio vera dicitur. Ad secundum dicendum, quod extra animam duo invenimus, scilicet rem
ipsam, et negationes et privationes rei ; quae quidem duo non eodem modo
se habent ad intellectum. Res enim ipsa ex specie quam habet, divino
intellectui adaequatur, sicut artificiatum arti ; et ex virtute eiusdem
speciei nata est sibi intellectum nostrum adaequare, in quantum, per
similitudinem sui receptam in anima, cognitionem de se facit. Sed non ens
extra animam consideratum, neque habet aliquid unde intellectui divino
coaequetur, neque unde cognitionem sui faciat in intellectu nostro. Unde quod
intellectui cuicumque aequetur, non est ex ipso non ente, sed ex ipso
intellectu, qui rationem non entis accipit in seipso. Res ergo quae est aliquid
positive extra animam, habet aliquid in se unde vera dici possit. Non autem
non esse rei, sed quidquid veritatis ei attribuitur est ex parte intellectus.
Cum dicitur ergo : veritatem non esse, est verum ; cum veritas quae
hic significatur, sit de non ente, nihil habet nisi in intellectu. Unde ad destructionem
veritatis quae est in re, non sequitur nisi esse veritatem quae est in
intellectu. Et ita patet quod ex hoc non potest concludi nisi quod veritas
quae est in intellectu, est aeterna ; et oportet utique quod sit in
intellectu aeterno ; et haec est veritas prima. Unde ex praedicta
ratione ostenditur, sola veritas prima esse aeterna. Et per hoc
patet solutio ad tertium et quartum. Ad quintum
dicendum, quod non potest intelligi simpliciter veritatem non esse ;
potest tamen intelligi nullam veritatem creatam esse, sicut et potest
intelligi nullam creaturam esse. Intellectus enim potest intelligere se non
esse et se non intelligere, quamvis numquam intelligat sine hoc quod sit vel
intelligat ; non enim oportet quod quidquid intellectus intelligendo habet,
intelligendo intelligat, quia non semper reflectitur super seipsum ; et
ideo non est inconveniens, si veritatem creatam, sine qua non potest intelligere,
intelligat non esse. Ad sextum
dicendum, quod illud quod est futurum, in quantum est futurum, non est, et
similiter quod est praeteritum, in quantum huiusmodi. Unde eadem ratio est de
veritate praeteriti et futuri, sicut et de veritate non entis ; ex qua
non potest concludi aeternitas alicuius veritatis, nisi primae, ut dictum est
supra. Ad septimum
dicendum, quod verbum Augustini est intelligendum, quod illa sunt aeterna
secundum quod sunt in mente divina ; vel accipit aeternum pro perpetuo. Ad octavum
dicendum, quod quamvis enuntiatio vera fiat de ente et de non ente, non tamen
ens et non ens eodem modo se habent ad veritatem, ut ex praedictis
patet ; ex quibus patet solutio eius quod obiicitur. Ad nonum
dicendum, quod ab aeterno scivit Deus plura enuntiabilia, sed tamen illa
plura scivit una cognitione. Unde ab aeterno non fuit nisi una veritas, per
quam divina cognitio vera fuit de rebus pluribus futuris in tempore. Ad decimum
dicendum, quod sicut ex praedictis patet, intellectus non solum adaequatur
his quae sunt in actu, sed etiam his quae actu non sunt, praecipue
intellectus divinus, cui nihil est praeteritum et futurum. Unde quamvis res
non fuerint ab aeterno in propria natura, intellectus tamen divinus fuit
adaequatus rebus in propria natura futuris in tempore ; et ideo veram
cognitionem habuit de rebus ab aeterno etiam in propria natura, quamvis rerum
veritates ab aeterno non fuerint. Ad undecimum
dicendum, quod quamvis ratio veritatis compleatur in intellectu, non tamen
ratio rei in intellectu completur. Unde quamvis concedatur simpliciter, quod
veritas rerum omnium fuit ab aeterno, per hoc quod fuit in intellectu
divino ; non tamen potest concedi simpliciter quod res verae fuerint ab
aeterno, propter hoc quod fuerunt in intellectu divino. Ad duodecimum
dicendum, quod illud intelligitur de iustitia divina ; vel si
intelligatur de iustitia humana, tunc dicitur esse perpetua, sicut et res naturales
dicuntur esse perpetuae, sicut dicimus quod ignis semper movetur sursum
propter inclinationem naturae, nisi impediatur ; et quia virtus, ut
dicit Tullius [De inventione II,
53, 159], est habitus in modum naturae rationi
consentaneus ; quantum ex
natura virtutis est, habet indeficientem inclinationem ad actum suum, quamvis
aliquando impediatur ; et ideo etiam in principio Digestorum [I, 1, 10]
dicitur, quod iustitia est constans et
perpetua voluntas unicuique ius suum tribuens. Et tamen veritas de qua
nunc loquimur, non est pars iustitiae, sed veritas quae est in confessionibus
in iudicio faciendis. Ad tertium
decimum dicendum, quod hoc quod dicitur, universale perpetuum esse et
incorruptibile, Avicenna [Suffic. I,
3] dupliciter exponit : uno modo ut dicatur esse perpetuum et
incorruptibile, ratione particularium, quae nunquam inceperunt nec deficient
secundum tenentes aeternitatem mundi ; generatio enim ad hoc est,
secundum philosophos ut salvetur perpetuum esse in specie, quod in individuo
salvari non potest. Alio modo ut dicatur esse perpetuum, quia non corrumpitur
per se, sed per accidens ad corruptionem individui. Ad quartum
decimum dicendum, quod aliquid attribuitur alicui per se dupliciter. Uno modo
positive, sicut igni attribuitur ferri sursum ; et a tali per se magis
denominatur aliquid quam ab illo quod est per accidens ; magis enim
dicimus ignem sursum ferri, et esse eorum quae sursum feruntur, quam eorum
quae deorsum, quamvis ignis per accidens aliquando deorsum feratur, ut patet
in ferro ignito. Quandoque vero attribuitur aliquid per se alicui per modum
remotionis, per hoc scilicet quod removentur ab eo illa quae nata sunt
contrariam dispositionem inducere. Unde si per accidens aliquid eorum
adveniat, illa dispositio contraria simpliciter enunciabitur ; sicut
unitas per se attribuitur materiae primae, non per positionem alicuius formae
unientis, sed per remotionem formarum diversificantium. Unde quando adveniunt
formae distinguentes materiam, magis simpliciter dicitur esse plures materias
quam unam. Et sic est in proposito ; non enim dicitur universale incorruptibile,
quasi habeat aliquam formam incorruptionis, sed quia non conveniunt ei
secundum se dispositiones materiales, quae sunt causa corruptionis in individuis ;
unde universale in rebus particularibus existens simpliciter dicitur corrumpi
in hoc et in illo. Ad quintum
decimum dicendum, quod cum alia genera, in quantum huiusmodi, aliquid ponant
in rerum natura (quantitas enim ex hoc ipso quod quantitas est, aliquid
dicit), sola relatio non habet, ex hoc quod est huiusmodi, quod aliquid ponat
in rerum natura, quia non praedicat aliquid, sed ad aliquid. Unde inveniuntur
quaedam relationes, quae nihil in rerum natura ponunt, sed in ratione
tantum ; quod quidem quadrupliciter contingit, ut ex dictis philosophi [Metaph. V, 11 (1018 a 7 sqq. et 1021 a
26) et X, 8 (1056 b 32)] et Avicennae [Metaph.
III, 10] sumi potest. Uno modo, ut quando aliquid ad seipsum refertur,
ut cum dicitur idem eidem idem ; si enim haec relatio aliquid in rerum
natura poneret additum ei quod dicitur idem, esset in infinitum procedere in
relationibus, quia ipsa relatio per quam aliqua res diceretur eadem, esset
eadem sibi per aliquam relationem, et sic in infinitum. Secundo, quando ipsa
relatio ad aliquid refertur. Non enim potest dici quod paternitas referatur
ad subiectum suum per aliquam relationem mediam, quia illa etiam relatio
media indigeret alia media relatione, et sic in infinitum. Unde illa relatio
quae significatur in comparatione paternitatis ad subiectum, non est in rerum
natura, sed in ratione tantum. Tertio, quando unum relativorum pendet ab
altero, et non e converso, sicut scientia dependet a scibili, et non e
converso ; unde relatio scientiae ad scibile est aliquid in rerum
natura, non autem relatio scibilis ad scientiam, sed in ratione tantum.
Quarto, quando ens comparatur ad non ens ; ut cum dicimus, quod nos
sumus priores his qui sunt futuri post nos ; alias sequeretur quod possent
esse infinitae relationes in eodem, si generatio in infinitum protenderetur
in futurum. Ex duobus
igitur ultimis apparet quod relatio illa prioritatis nihil ponit in rerum natura,
sed in intellectu tantum ; tum quia Deus non dependet a creaturis, tum
quia talis prioritas dicit comparationem entis ad non ens. Unde ex hoc non
sequitur quod sit aliqua veritas aeterna, nisi in intellectu divino, qui
solus est aeternus ; et haec est veritas prima. Ad sextum
decimum dicendum, quod quamvis Deus natura prior sit rebus creatis, non tamen
sequitur quod illa relatio sit relatio naturae ; sed quia intelligitur
ex consideratione naturae, eius quod prius dicitur, et eius quod posterius
dicitur ; sicut et scibile dicitur prius natura quam scientia, quamvis
relatio scibilis ad scientiam non sit aliquid in rerum natura. Ad septimum
decimum dicendum, quod cum dicitur : significatione non existente rectum
est aliquid significari ; intelligitur secundum ordinationem rerum in
intellectu divino existentem ; sicut arca non existente rectum est arcam
cooperculum habere, secundum dispositionem artis in artifice. Unde nec ex hoc
haberi potest quod alia veritas sit aeterna quam prima. Ad
duodevicesimum dicendum, quod ratio veri fundatur supra ens. Quamvis autem in
divinis ponantur plures personae et proprietates ; non tamen ponitur ibi
nisi unum esse, quia esse in divinis nonnisi essentialiter dicitur ; et
omnium istorum enuntiabilium : patrem esse vel generare, et filium esse
vel genitum esse et similium ; secundum quod ad rem referuntur, est
veritas una, quae est prima et aeterna veritas. Ad
undevicesimum dicendum, quod quamvis alio pater sit pater, et filius sit
filius, quia hoc est paternitate, illud filiatione ; tamen idem est quo
pater est, et quo filius est, quia utrumque est per essentiam divinam, quae
est una. Ratio autem veritatis, non fundatur super rationem paternitatis et
filiationis in quantum huiusmodi, sed super rationem entitatis ;
paternitas autem et filiatio sunt una essentia et ideo una est veritas
utriusque. Ad vigesimum
dicendum, quod proprietas quam praedicat hoc nomen homo, et hoc nomen
risibile, non sunt idem per essentiam, nec habent unum esse, sicut est de
paternitate et filiatione ; et ideo non est simile. Ad vigesimum primum dicendum, quod intellectus divinus, quantumcumque
diversa non cognoscit nisi unica cognitione, et quae in seipsis habent
diversas veritates. Unde multo amplius non cognoscit nisi una cognitione
omnia huiusmodi quae de personis intelliguntur. Unde etiam omnium eorum non
est nisi una veritas. |
(Sexto quaeritur an veritas creata sit
immutabilis.)
|
Il
semble que oui. 1°
Anselme dit au livre sur la Vérité : « Je le vois, cet argument
prouve la permanence immuable de la vérité. » Or l’argument précédent a
concerné la vérité de la signification, comme il apparaît par ce qui précède.
La vérité des énoncés est donc immuable, ainsi que, pour la même raison, la
vérité de la réalité qu’elle signifie. 2°
Si la vérité de l’énonciation change, elle change surtout au changement de la
réalité. Or, la réalité ayant changé, la vérité de la proposition demeure. La
vérité de l’énonciation est donc immuable. Preuve de la mineure : la
vérité, suivant Anselme, est une
certaine rectitude, en ce sens que quelque chose accomplit ce qu’il a reçu
dans l’esprit divin. Or la proposition « Socrate est assis » a reçu
dans l’esprit divin de signifier la position assise de Socrate, qu’elle
signifie même quand Socrate n’est pas assis. Donc, même lorsque Socrate n’est
pas assis, la vérité demeure en elle ; et ainsi, la vérité de la
proposition susdite ne change pas, même si la réalité change. 3°
Si la vérité change, ce ne peut être qu’après le changement des choses en
lesquelles se trouve la vérité, tout comme des formes ne sont dites changer
que lorsque leurs sujets ont changé. Or la vérité ne change pas au changement
des choses vraies car, une fois les choses vraies détruites, la vérité
demeure encore, comme le prouvent saint Augustin et Anselme. La vérité
est donc tout à fait immuable. 4°
La vérité de la réalité est cause de la vérité de la proposition ; car
« le discours est appelé vrai ou faux selon que la chose est ou n’est
pas ». Or la vérité de la réalité est immuable. Donc la vérité de la
proposition aussi. Preuve de la mineure : Anselme, au livre sur la Vérité, prouve que la vérité de
l’énonciation, par laquelle l’énonciation accomplit ce qu’elle a reçu dans
l’esprit divin, reste immuable. Or semblablement, n’importe quelle réalité
accomplit ce que, dans l’esprit divin, elle a reçu de posséder. La vérité de
n’importe quelle réalité est donc immuable. 5°
Ce qui demeure toujours après l’accomplissement de tout changement, ne
change jamais ; en effet, dans l’altération des couleurs, nous ne disons
pas que la surface change, car elle demeure après n’importe quel changement
des couleurs. Or la vérité demeure dans la réalité après n’importe quel
changement de la réalité, car l’étant et le vrai sont convertibles. La vérité
est donc immuable. 6°
Là où la cause est la même, l’effet est aussi le même. Or la cause de la
vérité des trois propositions suivantes est la même : « Socrate est
assis », « Il sera assis », « Il a été assis », à
savoir, la position assise de Socrate ; leur vérité est donc la même.
Or, si l’une des trois propositions susdites est vraie, il est semblablement
nécessaire que l’une des deux autres soit toujours vraie ; car si
« Socrate est assis » est vrai une fois, alors « Socrate a été
assis » ou « Socrate sera assis » a toujours été et sera
toujours vrai. L’unique vérité des trois propositions se comporte donc
toujours d’une façon unique, et ainsi, elle est immuable ; donc, pour la
même raison, n’importe quelle autre vérité aussi. En
sens contraire : Si
les causes changent, les effets changent. Or les réalités, qui sont causes de
la vérité de la proposition, changent. La vérité des propositions change donc
aussi. Réponse
: On
dit de deux façons que quelque chose change : d’abord, parce qu’il est
le sujet du changement, comme nous disons que le corps est changeant. Et en
ce sens, aucune forme n’est changeante ; ainsi est-il dit que « la
forme se maintient en une essence
invariable ». Puis donc que la vérité est signifiée à la façon d’une
forme, la présente question n’est pas de savoir si la vérité est changeante
de cette façon. Ensuite, on dit que quelque chose change, parce qu’un
changement se produit selon lui ; par exemple, nous disons que la
blancheur change, parce que le corps est altéré selon elle ; et c’est en
ce sens que l’on demande, concernant la vérité, si elle est changeante. Et
pour le voir clairement, il faut savoir que ce selon quoi il y a changement,
on dit parfois qu’il change, mais parfois aussi qu’il ne change pas. En
effet, quand il est inhérent à la chose qui est mue selon lui, alors on dit
que lui-même change aussi : par exemple, blancheur ou quantité sont
dites changer lorsqu’une chose change selon elles, car elles-mêmes, dans ce
changement, se succèdent l’une à l’autre dans le sujet. Mais lorsque ce selon
quoi il y a changement est extrinsèque, alors il n’est pas mû dans ce
changement, mais demeure immobile. Par exemple, on ne dit pas que le lieu se
meut quand on se meut selon le lieu – et c’est pourquoi il est dit au
troisième livre de la Physique, que « le lieu est la limite immobile du contenant »
–, puisqu’on ne dit pas que, par le mouvement local, les lieux se
succèdent en un seul occupant, mais plutôt que de nombreux occupants se
succèdent dans un lieu unique. Quant aux formes inhérentes, dont on dit
qu’elles changent au changement du sujet, elles ont deux modes de changement,
car « changer » se dit pour les formes générales autrement que pour
les formes spéciales. En effet, la forme spéciale, après le
changement, ne reste la même ni quant à l’être ni quant à la notion :
par exemple, la blancheur ne demeure nullement après l’altération ; mais
la forme générale, après le
changement, reste la même quant à la notion, et non quant à l’être : par
exemple, après le changement du blanc au noir, la couleur demeure certes
selon la notion commune de couleur, mais ce n’est pas la même espèce de
couleur. Or
on a dit plus haut qu’une chose est dénommée vraie par la vérité première
comme par une mesure extrinsèque, mais par la vérité inhérente comme par une
mesure intrinsèque. Les réalités créées varient donc, certes, dans leur
participation de la vérité première ; cependant la vérité première elle-même, d’après laquelle elles sont
appelées vraies, ne change aucunement ; et c’est ce que dit saint
Augustin au livre sur le Libre Arbitre : « Nos esprits voient cette
vérité tantôt mieux, tantôt moins ; mais elle, demeurant en soi, ne
s’accroît ni ne diminue. » Par contre, si nous prenons la vérité
inhérente aux réalités, alors on dit
que la vérité change dans la mesure où des choses changent selon la vérité.
Donc, comme on l’a déjà dit, la vérité dans les créatures se trouve en deux
choses : dans les réalités mêmes, et dans l’intelligence ; en
effet, la vérité de l’action est comprise dans la vérité de la réalité, et la
vérité de l’énonciation dans la vérité de la pensée, qu’elle signifie. Or la
réalité est appelée vraie et relativement à l’intelligence divine, et
relativement à l’humaine. Si
donc l’on entend la vérité de la réalité relativement à l’intelligence
divine, alors la vérité de la réalité changeante change assurément, non pas
en fausseté, mais en une autre vérité, car la vérité est une forme suprêmement générale, puisque
le vrai et l’étant sont convertibles ; par conséquent, de même qu’après
n’importe quel changement la réalité reste un étant, quoique autre, suivant
l’autre forme par laquelle elle a l’être, de même elle demeure toujours
vraie, mais par une autre vérité, car quelque forme ou privation qu’elle
acquière par le changement, la réalité est, suivant cette forme, conformée à
l’intelligence divine, qui la connaît telle qu’elle est, suivant n’importe
quelle disposition. Mais
si l’on considère la vérité de la réalité relativement à l’intelligence
humaine, ou inversement, alors il se fait un changement tantôt de la vérité
en fausseté, tantôt d’une vérité en une autre. En effet, puisque « la
vérité est l’adéquation de la réalité et de l’intelligence » et que, si
de choses égales on ôte des parts égales, il reste encore des choses égales,
non toutefois de la même égalité, il est donc nécessaire que, lorsque
l’intelligence et la réalité changent semblablement, la vérité demeure, certes, mais différente :
comme si, Socrate étant assis, l’on pense que Socrate est assis, et
qu’ensuite, Socrate n’étant pas assis, on pense qu’il n’est pas assis. Par
contre, si quelque chose est ôté de l’un des égaux et rien de l’autre, ou si
des choses inégales sont ôtées de l’un et de l’autre, il doit Et
ainsi apparaît clairement comment la vérité change, et comment la vérité ne
change pas. Réponse
aux objections : 1°
Anselme parle ici de la vérité première, en tant que toutes choses sont
appelées vraies d’après elle comme d’après une mesure extrinsèque. 2°
Parce que l’intelligence fait retour sur elle-même et se pense tout comme
elle pense les autres réalités, ainsi qu’il est dit au troisième livre sur l’Âme, on peut considérer de deux façons les
choses qui relèvent de l’intelligence, en ce qui concerne la notion de
vérité. D’abord, en tant qu’elles sont certaines réalités ; et ainsi, la
vérité se dit d’elles tout comme elle se dit des autres réalités,
c’est-à-dire que, de même que la réalité est appelée vraie parce que,
lorsqu’elle conserve sa nature, elle accomplit ce qu’elle a reçu dans
l’esprit divin, de même l’énonciation est appelée vraie lorsqu’elle conserve sa
nature, qui lui a été dispensée dans l’esprit divin et ne peut lui être ôtée
tant que l’énonciation elle-même demeure. Ensuite, on peut les considérer
dans leur rapport aux réalités pensées ; et ainsi, l’énonciation est
appelée vraie quand elle est adéquate à la réalité, et une telle vérité
change, comme on l’a dit. 3°
La vérité qui demeure après la destruction des réalités vraies est la vérité
première, qui ne change pas, même après un changement des réalités. 4°
Tant que la réalité demeure, un changement ne peut se produire en elle quant
à ce qui lui est essentiel : par exemple, il est
essentiel à l’énonciation de signifier ce pour la signification de quoi elle
a été établie ; il ne s’ensuit donc pas que la vérité de la réalité
n’est nullement changeante, mais qu’elle est immuable quant à ce qui est
essentiel à la réalité, tant que la réalité demeure ; cependant un
changement survient en cela par la corruption de la réalité. Mais quant à ce
qui lui est accidentel, un changement peut survenir même si la réalité
demeure ; et ainsi, quant à ce qui est accidentel, il peut se produire
un changement de la vérité de la réalité. 5°
Après tout changement, la vérité demeure, mais non identique, ainsi qu’il
ressort de ce qu’on a dit plus haut. 6°
L’identité de la vérité ne dépend pas seulement de l’identité de la réalité,
mais aussi de l’identité de l’intellection, tout comme l’identité de l’effet
dépend de l’identité de l’agent et du patient. Or, bien que ce soit la même
réalité qui est signifiée par ces trois propositions, leur intellection n’est
cependant pas identique, car dans la composition de l’intelligence s’ajoute le temps ; il y a donc
différentes intellections selon que le temps varie. |
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Et videtur quod
sic. Anselmus in libro
de Veritate [cap. 13] dicit : video
hac ratione probari veritatem immobilem permanere. Praemissa autem ratio
fuit de veritate significationis, ut ex praemissis, apparet. Ergo veritas
enuntiabilium est immutabilis ; et eadem ratione veritas rei quam significat. Praeterea, si
veritas enuntiationis mutatur, maxime mutatur ad mutationem rei. Sed re
mutata, veritas propositionis manet. Ergo veritas enuntiationis est
immutabilis. Probatio mediae. Veritas, secundum Anselmum [De verit. cap. 7] est rectitudo quaedam,
in quantum aliquid implet hoc quod accepit in mente divina. Sed haec propositio :
Socrates sedet ; accepit in mente divina ut significaret sessionem
Socratis, quam significat etiam Socrate non sedente. Ergo etiam Socrate non sedente
manet in ea veritas ; et ita veritas praedictae propositionis non
mutatur, etiam si res mutetur. Praeterea, si
veritas mutatur, hoc non potest esse nisi mutatis his quibus veritas inest,
sicut nec aliquae formae mutari dicuntur nisi suis subiectis mutatis. Sed
veritas non mutatur ad mutationem verorum, quia destructis veris, adhuc
remanet veritas, ut Augustinus [Solil.
I, 15] et Anselmus [De verit. cap.
13] probant. Ergo veritas est omnino immutabilis. Praeterea,
veritas rei causa est veritatis propositionis ; ex eo enim quod res est
vel non est, dicitur oratio vera vel falsa. Sed veritas rei est immutabilis.
Ergo veritas propositionis. Probatio mediae. Anselmus in libro de Veritate
[cap. 13] probat veritatem enuntiationis immobilem permanere, secundum
quam implet illud quod accepit in mente divina. Sed similiter quaelibet res
implet illud quod accepit in mente divina ut haberet. Ergo cuiuslibet rei
veritas est immutabilis. Praeterea,
illud quod semper manet omni mutatione perfecta, nunquam mutatur ; in
alteratione enim colorum non dicimus superficiem mutari, quia manet qualibet
mutatione colorum facta. Sed veritas manet in re, qualibet rei mutatione
facta, quia ens et verum convertuntur. Ergo veritas est immutabilis. Praeterea, ubi
est eadem causa, et idem effectus. Sed eadem est causa veritatis harum trium
propositionum : Socrates sedet ; sedebit ; et sedit :
scilicet Socratis sessio. Ergo eadem est earum veritas. Sed si unum trium
praedictorum est verum, oportet similiter alterum duorum semper esse
verum ; si enim aliquando est verum : Socrates sedet ; semper
fuit et erit verum : Socrates sedit vel Socrates sedebit. Ergo una
veritas trium propositionum semper uno modo se habet, et ita est immutabilis ;
ergo eadem ratione quaelibet alia veritas. Sed contra,
mutatis causis mutantur effectus. Sed res, quae sunt causa veritatis
propositionis, mutantur. Ergo et propositionum veritas mutatur. Responsio.
Dicendum est, quod aliquid dicitur mutari dupliciter. Uno modo, quia est
subiectum mutationis, sicut dicimus corpus esse mutabile, et sic nulla forma
est mutabilis ; et sic dicitur quod forma
est invariabili essentia consistens ; unde, cum veritas significetur per modum formae, praesens
quaestio non est, an veritas sit mutabilis hoc modo. Alio modo dicitur
aliquid mutari, quia secundum ipsum fit mutatio, sicut dicimus albedinem
mutari, quia secundum ipsam corpus alteratur ; et sic quaeritur de
veritate, an sit mutabilis. Ad cuius
evidentiam sciendum est, quod illud secundum quod est mutatio, quandoque
quidem mutari dicitur, quandoque autem non. Quando enim est inhaerens ei quod
movetur secundum ipsum, tunc et ipsum mutari dicitur, sicut albedo vel
quantitas mutari dicuntur, quando aliquid secundum ipsa mutatur, eo quod
ipsamet secundum hanc mutationem succedunt sibi invicem in subiecto. Quando
autem illud, secundum quod est mutatio est extrinsecum, tunc in illa
mutatione non movetur, sed immobile perseverat, sicut locus non dicitur
moveri quando aliquis secundum locum movetur. Unde et in III Physic. [Phys. IV, 4 (212 a 20)] dicitur,
quod locus est immobilis terminus continentis,
eo quod per localem motum non dicitur esse successio locorum in uno locato,
sed magis multorum locatorum in uno loco. Sed formarum inhaerentium, quae mutari
dicuntur ad mutationem subiecti, duplex est mutationis modus ; aliter
enim dicuntur mutari formae generales, et aliter formae speciales. Forma enim
specialis post mutationem non remanet eadem nec secundum esse nec secundum
rationem, sicut albedo, facta alteratione, nullo modo manet ; sed forma
generalis facta mutatione manet eadem secundum rationem, sed non secundum
esse ; sicut facta mutatione de albo in nigrum, manet quidem color
secundum communem rationem coloris, sed non eadem species coloris. Dictum est
autem superius quod aliquid denominatur verum veritate prima quasi mensura
extrinseca, sed veritate inhaerente quasi mensura intrinseca. Unde res
creatae variantur quidem in participatione veritatis primae ; ipsa tamen
veritas prima, secundum quam dicuntur vera, nullo modo mutatur ; et hoc
est quod Augustinus dicit in libro de libero Arbit. [II, 12] : mentes nostrae aliquando plus, aliquando
minus vident de ipsa veritate ;
sed ipsa in se manens nec proficit nec deficit. Si autem accipiamus
veritatem inhaerentem rebus, sic veritas mutari dicitur, secundum quod aliqua
secundum veritatem mutantur. Unde, ut prius dictum est, veritas in creaturis
invenitur in duobus : in rebus ipsis, et in intellectu : veritas
enim actionis sub veritate rei comprehenditur, et veritas enuntiationis sub
veritate intellectus quam significat. Res autem dicitur vera et per comparationem
ad intellectum divinum et humanum. Si ergo
accipiatur veritas rei secundum ordinem ad intellectum divinum, tunc quidem
mutatur veritas rei mutabilis non in falsitatem sed in aliam veritatem,
veritas enim est forma maxime generalis, cum verum et ens convertantur :
unde sicut facta qualibet mutatione res manet ens, quamvis alia secundum
aliam formam, per quam habet esse ; ita semper remanet vera, sed alia
veritate, quia, quamcumque formam, vel privationem acquirat per mutationem,
secundum eam intellectui divino conformatur, qui eam ita cognoscit ut est
secundum quamcumque dispositionem. Si autem
consideretur veritas rei in ordine ad intellectum humanum, vel e converso,
tunc quandoque fit mutatio de veritate in falsitatem, quandoque autem de una
veritate in aliam. Cum enim veritas sit
adaequatio rei et intellectus, ab aequalibus autem si aequalia tollantur,
adhuc aequalia remanent quamvis non eadem aequalitate, oportet quod quando
similiter mutatur intellectus et res, remaneat quidem veritas, sed
alia ; sicut si Socrate sedente intelligatur Socrates sedere, et postmodum
non sedente intelligatur non sedere. Sed quia ab uno aequalium si aliquid
tollatur, et nihil a reliquo, vel si ab utroque inaequalia tollantur, necesse
est inaequalitatem provenire, quae se habet ad falsitatem sicut aequalitas ad
veritatem ; inde est quod si intellectu vero existente mutetur res non
mutato intellectu, vel e converso, aut utrumque mutetur, sed non similiter,
proveniet falsitas ; et sic erit mutatio de veritate in falsitatem,
sicut si Socrate existente albo, intelligatur esse albus, verus est
intellectus ; si autem postea intelligat eum esse nigrum, Socrate albo
remanente, vel e converso Socrate mutato in nigredinem, adhuc albus
intelligatur ; vel eo mutato in pallorem, intelligatur esse rubeus,
falsitas erit in intellectu. Et sic patet
qualiter veritas mutetur, et qualiter veritas non mutatur. Ad primum ergo
dicendum, quod Anselmus ibi loquitur de veritate prima, prout secundum eam
omnia dicuntur vera quasi mensura extrinseca. Ad secundum
dicendum, quod quia intellectus reflectitur in seipsum, et intelligit se
sicut et alias res, ut dicitur in III de Anima [l. 9 (430 a 2)] ;
ideo quae ad intellectum pertinent, secundum quod ad rationem veritatis spectat,
possunt dupliciter considerari. Uno modo, secundum quod sunt res
quaedam ; et sic eodem modo dicitur de eis veritas sicut de aliis
rebus ; ut scilicet, sicut res dicitur vera, quia implet hoc quod
accepit in mente divina retinendo naturam suam, ita enuntiatio dicatur vera
retinendo naturam suam quae est ei dispensata in mente divina, nec potest ab
ea removeri, enuntiatione ipsa manente. Alio modo secundum quod comparantur
ad res intellectas, et sic dicitur enuntiatio vera quando adaequatur
rei ; et talis veritas mutatur ut dictum est. Ad tertium
dicendum, quod veritas quae remanet destructis rebus veris, est veritas
prima, quae etiam rebus mutatis non mutatur. Ad quartum
dicendum, quod manente re, non potest fieri circa eam mutatio quantum ad ea
quae sunt sibi essentialia, sicut enuntiationi est essentiale ut significet
illud ad quod significandum est instituta. Unde non sequitur quod veritas rei
nullo modo sit mutabilis, sed quod sit immutabilis quantum ad essentialia rei
remanente re. In quibus tamen accidit mutatio per rei corruptionem. Sed
quantum ad accidentalia, mutatio potest accidere etiam manente re ; et
ita quantum ad accidentalia potest fieri mutatio veritatis rei. Ad quintum
dicendum, quod facta omni mutatione, manet veritas, sed non eadem, ut ex
praedictis patet. Ad sextum dicendum, quod identitas veritatis non tantum dependet
ex identitate rei, sed ex identitate intellectus, sicut et identitas effectus
dependet ex identitate agentis et patientis. Quamvis autem sit eadem res quae
significatur illis tribus propositionibus, non tamen est idem intellectus
earum, quia in intellectus compositione adiungitur tempus ; unde
secundum variationem temporis sunt diversi intellectus. |
(Septimo quaeritur utrum veritas in divinis dicatur essentialiter
vel personaliter.)
|
Il
semble qu’elle se dise personnellement. 1°
En Dieu, tout ce qui implique une relation de principe se dit personnellement.
Or c’est le cas de la vérité, comme le montre saint Augustin au livre sur la Vraie Religion, où il dit que la vérité divine est
« la suprême ressemblance du principe sans aucune dissemblance, d’où
naît la fausseté » ; donc la vérité, en Dieu, se dit
personnellement. 2°
De même que rien n’est semblable à soi, rien non plus n’est égal à soi. Or la
ressemblance en Dieu implique la distinction des Personnes, suivant saint
Hilaire, parce que
rien n’est semblable à soi ; donc, pour la même raison, l’égalité aussi
l’implique. Or la vérité est une certaine égalité ; elle implique donc
en Dieu une distinction personnelle. 3°
Tout ce qui implique en Dieu une émanation, se dit personnellement. Or la
vérité implique une certaine émanation, car elle signifie la conception de
l’intelligence, tout comme le verbe. Donc, de même que le verbe se dit
personnellement, de même la vérité aussi. En
sens contraire : Des
trois Personnes unique est la vérité, comme dit saint Augustin au huitième
livre sur la Trinité. Elle est donc quelque chose
d’essentiel et non de personnel. Réponse
: En
Dieu, la vérité peut s’entendre de deux façons : d’abord proprement,
ensuite quasi métaphoriquement. En
effet, si l’on entend la vérité proprement, alors elle impliquera l’égalité
de l’intelligence divine et de la réalité. Or l’intelligence divine pense
premièrement la réalité qu’est sa propre essence, par laquelle elle pense toutes
les autres choses ; aussi la vérité en Dieu implique-t-elle principalement
l’égalité de l’intelligence divine et de la réalité qu’est son essence, et
conséquemment l’égalité de l’intelligence divine avec les réalités créées. Or
l’intelligence de Dieu et son essence ne sont pas adéquates entre elles comme
le mesurant et le mesuré, puisque l’une n’est pas le principe de l’autre mais
qu’elles sont tout à fait la même chose ; aussi la vérité résultant
d’une telle égalité n’implique-t-elle aucune notion de principe, que cette
notion soit prise du côté de l’essence ou du côté de l’intelligence :
elle y est une et la même ; en effet, de même que le pensant et la
réalité pensée y sont identiques, de même la vérité de la réalité et la
vérité de l’intelligence y sont identiques, sans aucune connotation de
principe. En
revanche, si l’on prend la vérité de l’intelligence divine en tant qu’elle
est adéquate aux réalités créées, alors la vérité restera encore la même,
comme c’est par le même [moyen] que Dieu pense soi-même et les autres choses,
mais cependant s’ajoute dans le concept de vérité la notion de principe
relativement aux créatures, auxquelles l’intelligence divine se rapporte
comme une mesure et une cause. Or,
en Dieu, tout nom qui n’implique pas la notion de principe ou de principié,
ou encore qui implique la notion de principe relativement aux créatures, se
dit essentiellement. Donc, en Dieu, si l’on prend la vérité proprement, elle
se dit essentiellement ; elle
est cependant appropriée à la Personne du Fils, comme l’art
et les autres choses qui concernent l’intelligence. La
vérité est entendue en Dieu métaphoriquement ou par ressemblance, quand nous
l’y considérons suivant la notion avec laquelle on la trouve dans les
réalités créées, en lesquelles on parle de vérité lorsque la réalité créée
imite son principe, qui est l’intelligence divine. Et c’est pourquoi en
Dieu, semblablement, la vérité est appelée de cette façon la suprême
imitation du Principe, imitation qui convient au Fils ; et selon cette
acception de la vérité, la vérité convient proprement au Fils, et se dit
personnellement ; et
c’est ainsi que s’exprime saint Augustin au livre sur la Vraie Religion. Réponse
aux objections : 1°
On voit dès lors clairement la solution du premier argument. 2°
L’égalité implique parfois en Dieu une relation désignant une distinction
personnelle, comme quand nous disons que le Père et le Fils sont
égaux ; et dans ce cas, on comprend dans le nom d’égalité une distinction
réelle. Parfois, au contraire, on entend dans le nom d’égalité non pas une
distinction réelle, mais seulement de raison, comme lorsque nous disons que
la sagesse et la bonté divines sont égales. Il n’est donc pas nécessaire que
l’égalité implique une distinction personnelle ; et telle est l’égalité
impliquée par le nom de vérité, puisque c’est l’égalité de l’intelligence et
de l’essence. 3°
Bien que la vérité soit conçue par l’intelligence, cependant la notion de
conception n’est pas exprimée par le nom de vérité, comme elle
l’est par le nom de verbe ; il n’en va donc pas de même. |
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Et videtur quod
dicatur personaliter. Quidquid enim
in divinis importat relationem principii, personaliter dicitur. Sed veritas
est huiusmodi, ut patet per Augustinum in libro de Vera Religione
[cap. 36] : ubi dicit, quod veritas divina est summa similitudo principii sine ulla dissimilitudine, unde falsitas
oritur. Ergo veritas in divinis personaliter dicitur. Praeterea,
sicut nihil est sibi simile, ita nihil est sibi aequale. Sed similitudo in
divinis importat distinctionem personarum, secundum Hilarium [De Trin. III, 23], ex hoc quod
nihil est sibi simile. Ergo eadem ratione, et aequalitas. Sed veritas est
aequalitas quaedam. Ergo importat personalem distinctionem in divinis. Praeterea, omne
quod importat in divinis emanationem, personaliter dicitur. Sed veritas
importat quamdam emanationem, quia significat conceptionem intellectus, sicut
et verbum. Ergo, sicut et verbum personaliter dicitur, ita et veritas. Sed contra,
trium personarum est una veritas, ut dicit Augustinus in libro VIII de
Trinitate [cap. 1]. Ergo est essentiale, et non personale. Responsio. Dicendum, quod veritas in divinis dupliciter accipi
potest : uno modo proprie, alio modo quasi metaphorice. Si enim proprie
accipiatur veritas, tunc importabit aequalitatem intellectus divini et rei.
Et quia intellectus divinus primo intelligit rem quae est essentia sua, per
quam omnia alia intelligit, ideo et veritas in Deo principaliter importat
aequalitatem intellectus divini et rei, quae est essentia eius, et
consequenter intellectus divini ad res creatas. Intellectus
autem divinus et essentia sua non adaequantur ad invicem sicut mensurans et
mensuratum, cum unum non sit principium alterius, sed sunt omnino idem ;
unde veritas ex tali aequalitate resultans nullam principii rationem
importat, sive accipiatur ex parte essentiae, sive ex parte intellectus, quae
una et eadem ibi est ; sicuti enim ibi est idem intelligens et res
intellecta, ita est ibi eadem veritas rei et veritas intellectus, sine aliqua
connotatione principii. Sed si
accipiatur veritas intellectus divini secundum quod adaequatur rebus creatis,
sic adhuc remanebit eadem veritas, sicut per idem intelligit Deus se et
alia ; sed tamen additur in intellectu veritatis ratio principii ad
creaturas, ad quas intellectus divinus comparatur ut mensura et causa. Omne autem
nomen quod in divinis rationem principii vel quod est a principio, non
importat, vel etiam importans rationem principii ad creaturas, essentialiter
dicitur. Unde in divinis si veritas proprie accipiatur, essentialiter
dicitur ; tamen appropriatur personae filii, sicut ars et cetera quae ad
intellectum pertinent. Metaphorice vel
similitudinarie accipitur veritas in divinis, quando accipimus eam ibi
secundum illam rationem qua invenitur in rebus creatis, in quibus dicitur
veritas, secundum quod res creata imitatur suum principium, scilicet
intellectum divinum. Unde et similiter hoc modo veritas dicitur in divinis
summa imitatio principii, quae filio convenit ; et secundum hanc acceptionem
veritatis, veritas proprie convenit filio, et personaliter dicitur ; et
sic loquitur Augustinus in libro de Vera Religione. Unde patet responsio ad primum. Ad secundum dicendum, quod aequalitas in divinis quandoque importat
relationem quae designat distinctionem personalem, sicut cum dicimus, quod
pater et filius sunt aequales ; et secundum hoc, in nomine aequalitatis,
realis distinctio intelligitur. Quandoque autem in nomine aequalitatis non
intelligitur realis distinctio, sed rationis tantum, sicut cum dicimus
sapientiam et bonitatem divinam esse aequales. Unde non oportet quod
distinctionem personalem importet ; et talis est aequalitas importata
per nomen veritatis, cum sit aequalitas intellectus et essentiae. Ad tertium dicendum, quod quamvis veritas sit concepta per
intellectum, nomine tamen veritatis non exprimitur ratio conceptionis, sicut
nomine verbi ; unde non est simile. |
(Octavo quaeritur utrum omnis veritas alia
sit a veritate prima.)
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Il semble que non. 1° Il est vrai qu’un tel
fornique ; or cela ne vient pas de la vérité première ; donc toute
vérité ne vient pas de la vérité première. 2° [Le répondant] disait
que la vérité de signe ou d’intellection, selon laquelle cela est appelé
vrai, vient de Dieu, mais non pas en tant que cela est référé à la réalité.
En sens contraire : en plus de la vérité première, il y a non seulement
la vérité de signe ou d’intellection, mais aussi la vérité de la réalité. Si
donc ce vrai ne vient pas de Dieu en tant qu’il est référé à la réalité,
alors cette vérité de la réalité ne viendra pas de Dieu ; et ainsi, on
obtient ce qu’on se proposait, que toute vérité autre ne vient pas de Dieu. 3° De « Un tel
fornique » on déduit : « Il est donc vrai qu’un tel
fornique », et ce faisant, on descend de la vérité d’une proposition à
la vérité d’un dictum, vérité qui
exprime celle de la réalité ; la vérité susdite consiste donc en ce que
cet acte est composé avec ce sujet. Or la vérité du dictum ne viendrait pas de la composition d’un tel acte avec le
sujet si l’on ne considérait la composition de l’acte existant dans sa
difformité ; la vérité de la réalité n’existe donc pas seulement quant à
l’essence même de l’acte, mais aussi quant à sa difformité. Or l’acte
considéré dans sa difformité ne vient nullement de Dieu. Donc toute vérité de
la réalité ne vient pas de Dieu. 4° Anselme dit que la
réalité est appelée vraie en tant qu’elle est comme elle doit être ; et
parmi les façons dont on peut dire que la réalité doit être, il en donne une,
selon laquelle on dit qu’une réalité doit être parce qu’elle advient avec la
permission de Dieu. Or la permission de Dieu s’étend aussi à la difformité de
l’acte ; la vérité de la réalité atteint donc aussi cette
difformité ; or cette difformité ne vient nullement de Dieu ; donc
toute vérité ne vient pas de Dieu. 5° [Le répondant] disait
que, de même que la difformité ou la privation n’est pas appelée
« étant » en un sens absolu, mais à un certain point de vue, de
même on dit qu’elle a une vérité non pas en un sens absolu, mais à un certain
point de vue ; et une telle « vérité à un certain point de
vue » ne vient pas de Dieu. En sens contraire : le vrai ajoute à
l’étant une relation à l’intelligence. Or, bien que la difformité ou la privation
en soi ne soit pas un étant en un sens absolu, elle est cependant, en un sens
absolu, appréhendée par l’intelligence ; donc, quoiqu’elle n’ait pas une
entité en un sens absolu, elle a une vérité en un sens absolu. En outre, tout ce qui est
affirmé à un certain point de vue se ramène à une affirmation en un sens
absolu ; par exemple, qu’un Éthiopien soit blanc quant à sa dent, se
ramène à ceci que la dent de l’Éthiopien est absolument blanche. Si donc
quelque « vérité à un certain point de vue » ne vient pas de Dieu,
alors toute « vérité en un sens absolu » ne viendra pas de
Dieu ; ce qui est absurde. 6° Ce qui n’est pas cause
de la cause n’est pas cause de l’effet ; par exemple, Dieu n’est pas
cause de la difformité du péché, parce qu’il n’est pas cause du défaut dans
le libre arbitre, par où se produit la difformité du péché. Or, de même que
l’être est cause de la vérité des propositions affirmatives, de même le
non-être pour les négatives. Puis donc que Dieu n’est pas cause de ce qui est
non-être, comme dit saint Augustin au livre des 83 Questions, il reste que
Dieu n’est pas cause des propositions négatives ; et ainsi, toute vérité
ne vient pas de Dieu. 7° Saint Augustin dit au
livre des Soliloques que « le vrai est ce qui est tel qu’on
le voit ». Or quelque mal est tel qu’on le voit ; donc quelque mal
est vrai. Or aucun mal ne vient de Dieu ; donc toute chose vraie ne
vient pas de Dieu. 8° [Le répondant] disait
que le mal n’est pas vu par l’espèce du mal, mais par l’espèce du bien. En
sens contraire : l’espèce du bien ne fait jamais apparaître que le
bien ; si donc le mal n’est vu que par l’espèce du bien, le mal
n’apparaîtra jamais que comme bon ; ce qui est faux. En sens contraire : 1) À
propos de I Cor. 12, 3 : « Personne ne peut dire,
etc. », saint Ambroise dit : « Toute chose vraie, dite
par n’importe qui, vient du Saint-Esprit. » 2) Toute bonté créée vient
de la bonté première incréée, qui est Dieu. Donc, pour la même raison, toute
vérité autre vient de la vérité première, qui est Dieu. 3) La notion de vérité
s’accomplit dans l’intelligence. Or toute intelligence vient de Dieu. Toute
vérité vient donc de Dieu. 4) Saint Augustin dit au
livre des Soliloques que « le vrai, c’est ce qui est ».
Or tout être vient de Dieu ; donc toute vérité aussi. 5) De même que le vrai est
convertible avec l’étant, de même l’un l’est aussi, et vice versa. Or toute unité vient de l’unité première, comme dit
saint Augustin au livre sur la Vraie
Religion. Donc
aussi, toute vérité vient de la vérité première. Réponse : Dans les réalités créées,
la vérité se trouve dans les réalités et dans l’intelligence,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit : dans l’intelligence, en tant qu’elle est adéquate aux réalités dont elle
a connaissance ; et dans les réalités, en tant qu’elles imitent
l’intelligence divine, qui est leur mesure, comme l’art est la mesure de
tous ses produits ; et d’une autre façon, en tant qu’elles sont de
nature à causer une appréhension vraie d’elles-mêmes dans l’intelligence
humaine, qui est mesurée par les réalités, comme il est dit au dixième livre
de la Métaphysique. Or la réalité qui existe à
l’extérieur de l’âme imite par sa forme l’art de l’intelligence divine ;
et, par cette même forme, elle est de nature à causer une appréhension vraie
dans l’intelligence humaine, et c’est aussi par cette forme que chaque
réalité a l’être ; la vérité des réalités existantes
inclut donc en sa notion leur entité, et ajoute une relation d’adéquation à
l’intelligence humaine ou divine. Mais les négations ou les privations qui
existent hors de l’âme n’ont pas de forme soit pour imiter le modèle de l’art
divin, soit pour susciter une connaissance d’elles-mêmes dans l’intelligence
humaine ; et si elles sont adéquates à l’intelligence, cela est dû à
l’intelligence, qui appréhende leurs
notions. Ainsi donc, on le voit
clairement, lorsque la pierre est appelée vraie et que la cécité est appelée
vraie, la vérité ne se rapporte pas à l’une et à l’autre de la même
façon : en effet, la vérité dite de la pierre inclut en sa notion
l’entité de la pierre, et ajoute un rapport à l’intelligence, causé aussi du
côté de la réalité même, puisqu’elle a quelque chose selon quoi elle peut
être référée ; mais la vérité dite de la cécité n’inclut pas en soi la
privation même qu’est la cécité, mais seulement la relation de la cécité à
l’intelligence, relation qui n’a, du côté de la cécité elle-même, rien sur
quoi s’appuyer, puisque la cécité n’est pas égalée à l’intelligence en vertu
de quelque chose qu’elle aurait en soi. Il est donc évident que la
vérité trouvée dans les réalités créées ne peut rien comprendre d’autre que
l’entité de la réalité et l’adéquation de la réalité à l’intelligence, ou
l’égalité de l’intelligence avec les réalités ou avec les privations des
réalités ; or tout cela vient de Dieu, car et la forme même de la
réalité, par laquelle elle est rendue adéquate, vient de Dieu, et le vrai
lui-même, en tant que bien de l’intelligence, comme il est dit au sixième
livre de l’Éthique – car le bien de chaque réalité consiste
dans la parfaite opération de cette réalité, or l’opération de l’intelligence
n’est parfaite que dans la mesure où elle connaît le vrai, c’est donc en cela que consiste son bien en tant que
tel. Par conséquent, puisque tout bien vient de Dieu, ainsi que toute forme,
il est nécessaire de dire dans l’absolu que toute vérité vient de Dieu. Réponse aux objections : 1° Lorsqu’on argumente
ainsi : « Toute chose vraie vient de Dieu, or il est vrai qu’un tel
fornique, donc, etc. », intervient un paralogisme d’accident. En effet, comme ce qu’on a déjà dit peut le faire
apparaître, lorsque nous disons : « Il est vrai qu’un tel fornique »,
nous ne disons pas cela comme si le défaut même qui est impliqué dans l’acte
de fornication était inclus dans la notion de vérité ; mais
« vrai » prédique seulement l’adéquation de cela à l’intelligence.
On ne doit donc pas conclure qu’il vient de Dieu qu’un tel fornique, mais que
sa vérité vient de Dieu. 2° Les difformités et les
autres défauts n’ont pas une vérité comme les autres réalités en ont une,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut ; voilà pourquoi, bien
que la vérité des défauts vienne de Dieu, on ne peut en conclure que la difformité
vient de Dieu. 3° Selon le Philosophe au
sixième livre de la Métaphysique, la vérité ne
consiste pas dans la composition qui est dans les réalités, mais dans la
composition que fait l’âme ; voilà pourquoi la vérité ne consiste pas en
ce que cet acte avec sa difformité inhère au sujet – car cela concerne la notion
de bien ou de mal – mais en ce que l’acte qui inhère ainsi au sujet est
adéquat à l’appréhension de l’âme. 4° Le bien, le dû et le
droit, et toutes choses de cette sorte, ne se rapportent pas de la même façon
à la permission divine et aux autres signes de la volonté divine. Car pour
ces autres signes, le rapport se fait et à l’objet de l’acte de volonté et à
l’acte de volonté lui-même : par exemple, quand Dieu nous commande
d’honorer nos parents, à la fois l’honneur à rendre aux parents est lui-même
un certain bien, et l’acte même de commander est bon aussi. Mais dans le cas
de la permission, le rapport se fait seulement à l’acte de celui qui permet,
et non à l’objet de la permission ; aussi est-il droit que Dieu permette que des
difformités surviennent ; il ne s’ensuit cependant pas que la difformité
ait elle-même une rectitude. 5° La vérité à un certain
point de vue, qui convient aux négations et aux défauts, se ramène à la
vérité absolue, qui est dans l’intelligence et vient de Dieu ; voilà pourquoi
la vérité des défauts vient de Dieu, quoique les défauts eux-mêmes ne
viennent pas de Dieu. 6° Le non-être n’est pas
cause de la vérité des propositions négatives comme s’il les produisait dans
l’intelligence, mais c’est l’âme qui fait cela en se conformant au non-étant
qui est hors de l’âme ; le non-être existant hors de l’âme n’est donc
pas cause efficiente de la vérité dans l’âme, mais cause quasi exemplaire de
cette vérité. L’objection, elle, valait pour une cause efficiente. 7° Bien que le mal ne
vienne pas de Dieu, cependant, que le mal soit vu tel qu’il est, cela vient
assurément de Dieu ; donc la vérité par laquelle il est vrai qu’il est
mal, vient de Dieu. 8° Bien que le mal n’agisse sur
l’âme que par l’espèce du bien, cependant, parce qu’il est un bien déficient,
l’âme découvre en soi la notion du défaut, et en cela conçoit la notion de
mal ; et c’est ainsi que le mal est vu comme tel. |
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Et videtur quod
non. Istum enim
fornicari est verum ; sed hoc non est a veritate prima. Ergo non omnis
veritas est a veritate prima. Sed dicebat,
quod veritas signi vel intellectus, secundum quam hoc dicitur verum, est a
Deo, non autem secundum quod refertur ad rem. – Sed contra, praeter veritatem
primam non solum est veritas signi, aut intellectus, sed etiam est veritas
rei. Si ergo hoc verum non sit a Deo secundum quod refertur ad rem, haec
veritas rei non erit a Deo ; et sic habetur propositum, quod non omnis
veritas alia sit a Deo. Praeterea, sequitur : iste fornicatur ; ergo istum fornicari
est verum ; ut fiat descensus a veritate propositionis ad veritatem
dicti, quae exprimit veritatem rei. Ergo veritas praedicta consistit in hoc
quod iste actus componitur isti subiecto. Sed veritas dicti non esset ex
compositione talis actus cum subiecto, nisi intelligeretur compositio actus
sub deformitate existentis. Ergo veritas rei non solum est quantum ad ipsam
essentiam actus, sed etiam quantum ad deformitatem. Sed actus sub deformitate
consideratus nullo modo est a Deo. Ergo non omnis veritas rei est a Deo. Praeterea,
Anselmus [De verit., cap. 8]
dicit, quod res dicitur vera secundum quod est ut debet esse ; et inter
modos quibus potest dici quod debet esse res, ponit unum, secundum quem
dicitur, quod res debet esse, quia Deo permittente accidit. Sed permissio Dei extendit se etiam ad deformitatem actus. Ergo
veritas rei etiam ad deformitatem illam pertingit. Sed deformitas illa nullo
modo est a Deo. Ergo non omnis veritas est a Deo. Sed dicebat, quod sicut deformitas, vel privatio dicitur ens non
simpliciter, sed secundum quid, ita et dicitur habere veritatem, non simpliciter,
sed secundum quid ; et talis veritas secundum quid non est a Deo. – Sed
contra, verum addit supra ens ordinem ad intellectum. Sed deformitas vel
privatio, quamvis in se non sit simpliciter ens, tamen est simpliciter
apprehensa per intellectum. Ergo, quamvis non habeat simpliciter entitatem,
habet tamen simpliciter veritatem. Praeterea, omne
secundum quid ad simpliciter reducitur ; sicut hoc quod est Aethiopem
esse album dente, reducitur ad hoc, quod est dentem Aethiopis esse album
simpliciter. Si ergo aliqua veritas secundum quid, non est a Deo, non omnis
simpliciter veritas erit a Deo ; quod est absurdum. Praeterea, quod
non est causa causae, non est causa effectus ; sicut Deus non est causa
deformitatis peccati, quia non est causa defectus in libero arbitrio, ex quo
deformitas peccati accidit. Sed sicut esse est causa veritatis affirmativarum
propositionum, ita non esse negativarum. Cum ergo Deus non sit causa eius
quod est non esse, ut dicit Augustinus in libro LXXXIII Quaest.
[qu. 21], relinquitur quod Deus non sit causa negativarum
propositionum ; et sic non omnis veritas est a Deo. Praeterea, Augustinus dicit in libro Solil. [II, 5] quod verum est quod ita se habet ut videtur.
Sed malum aliquod ita se habet ut videtur. Ergo aliquod malum est verum. Sed
nullum malum est a Deo. Ergo non omne verum est a Deo. Sed dicebat, quod malum non videtur per speciem mali, sed per speciem
boni. – Sed contra. Species boni nunquam facit apparere nisi bonum. Si ergo malum non
videtur nisi per speciem boni, nunquam appareret malum nisi bonum ; quod
est falsum. Sed contra. I Cor. super illud, nemo
potest dicere etc., dicit Ambrosius [PL 17, 285 C] : omne verum, a quocumque dicatur, a spiritu
sancto est. Praeterea,
omnis bonitas creata, est a prima bonitate increata, quae est Deus. Ergo
eadem ratione omnis alia veritas est a prima veritate, quae est Deus. Praeterea,
ratio veritatis completur in intellectu. Sed omnis intellectus est a Deo. Ergo omnis veritas est a Deo. Praeterea, Augustinus in libro Solil. [II, 5] dicit quod verum
est id quod est. Sed omne esse est a Deo. Ergo omnis veritas. Praeterea,
sicut verum convertitur cum ente, ita et unum et e converso. Sed omnis unitas
est a prima unitate ut dicit Augustinus in libro de Vera Religione
[cap. 36] ; ergo et omnis veritas est a prima veritate. Responsio.
Dicendum, quod in rebus creatis invenitur veritas in rebus et in intellectu,
ut ex dictis patet : in intellectu quidem secundum quod adaequatur rebus
quarum notionem habet ; in rebus autem secundum quod imitantur
intellectum divinum, qui est earum mensura, sicut ars est mensura omnium
artificiatorum ; et alio modo secundum quod sunt natae facere de se
veram apprehensionem in intellectu humano, qui per res mensuratur, ut dicitur
in X Metaph. [l. 2 (1053 a 31]. Res autem
existens extra animam, per formam suam imitatur artem divini intellectus, et
per eandem nata est facere veram apprehensionem in intellectu humano, per
quam etiam formam unaquaeque res esse habet ; unde veritas rerum
existentium includit in sui ratione entitatem earum, et superaddit habitudinem
adaequationis ad intellectum humanum vel divinum. Sed negationes vel
privationes existentes extra animam non habent aliquam formam, per quam vel
imitentur exemplar artis divinae, vel ingerant sui notitiam in intellectu
humano ; sed quod adaequantur intellectui, est ex parte intellectus, qui
earum rationes apprehendit. Sic ergo patet
quod cum dicitur lapis verus et caecitas vera, non eodem modo veritas se
habet ad utrumque : veritas enim de lapide dicta claudit in sui ratione
lapidis entitatem, et superaddit habitudinem ad intellectum, quae causatur
etiam ex parte ipsius rei, cum habeat aliquid secundum quod referri
possit ; sed veritas dicta de caecitate non includit in se ipsam
privationem quae est caecitas, sed solummodo habitudinem caecitatis ad
intellectum ; quae etiam non habet aliquid ex parte ipsius caecitatis in
quo sustentetur, cum caecitas non aequetur intellectui ex virtute alicuius
quod in se habeat. Patet ergo quod
veritas in rebus creatis inventa nihil aliud potest comprehendere quam
entitatem rei, et adaequationem rei ad intellectum vel aequationem
intellectus ad res vel ad privationes rerum ; quod totum est a Deo, quia
et ipsa forma rei, per quam adaequatur, a Deo est, et ipsum verum sicut bonum
intellectus ; ut dicitur in VI Ethic. [l. 2 (1139 a 27)] quia bonum
uniuscuiusque rei consistit in perfecta operatione ipsius rei ; non est
autem perfecta operatio intellectus, nisi secundum quod verum cognoscit ;
unde in hoc consistit eius bonum, in quantum huiusmodi. Unde, cum omne bonum
sit a Deo, et omnis forma, oportet absolute dicere, quod omnis veritas sit a
Deo. Ad primum ergo
dicendum, quod cum sic arguitur : omne verum est a Deo ; istum fornicari
est verum ; ergo etc., incidit fallacia accidentis. Ut enim ex iam
dictis patere potest, cum dicimus : istum fornicari est verum ; non
hoc dicimus quasi ipse defectus qui implicatur in actu fornicationis includatur
in ratione veritatis : sed verum praedicat tantum adaequationem huius ad
intellectum. Unde non debet concludi : istum fornicari
est a Deo ; sed quod veritas eius sit a Deo. Ad secundum dicendum, quod deformitates et alii defectus non habent
veritatem sicut et aliae res, ut ex praedictis patet ; et ideo, quamvis
veritas defectuum sit a Deo, non ex hoc potest concludi, quod deformitas sit
a Deo. Ad tertium dicendum, quod secundum philosophum, VI Metaph. [l. 4
(1027 b 29)], veritas non consistit in compositione quae est in rebus, sed in
compositione quam facit anima ; et ideo veritas non consistit in hoc
quod iste actus cum deformitate sua inhaeret subiecto, hoc enim pertinet ad rationem
boni vel mali, sed ex hoc quod actus sic inhaerens subiecto apprehensioni
animae adaequatur. Ad quartum dicendum, quod bonum, debitum, et rectum, et huiusmodi omnia
alio modo se habent ad permissionem divinam, et alio modo ad alia signa
voluntatis. In aliis enim refertur et ad id quod cadit sub actu voluntatis,
et ad ipsum voluntatis actum ; sicut cum Deus praecipit honorem
parentum ; et ipse honor parentum bonum quoddam est, et ipsum etiam
praecipere bonum est. Sed in permissione refertur tantum ad actum permittentis,
et non ad id quod sub permissione cadit ; unde rectum est quod Deus
permittat deformitates incidere ; non tamen sequitur ex hoc quod ipsa
deformitas aliquam rectitudinem habeat. Ad quintum dicendum, quod veritas secundum quid quae competit negationibus
et defectibus, reducitur ad veritatem simpliciter, quae est in intellectu,
quae a Deo est ; et ideo veritas defectuum a Deo est, quamvis ipsi
defectus a Deo non sint. Ad sextum
dicendum, quod non esse non est causa veritatis propositionum negativarum
quasi faciens eas in intellectu ; sed ipsa anima hoc facit conformans se
non enti, quod est extra animam ; unde non esse extra animam existens,
non est causa efficiens veritatis in anima, sed quasi exemplaris. Obiectio
autem procedebat de causa efficiente. Ad septimum
dicendum, quod quamvis malum non sit a Deo, tamen quod malum videatur tale
quale est, est quidem a Deo ; unde veritas qua verum est malum esse, est
a Deo. Ad octavum
dicendum, quod quamvis malum non agat in animam nisi per speciem boni ;
quia tamen est bonum deficiens, anima deprehendit in se rationem defectus, et
in hoc concipit rationem mali ; et sic malum videtur malum. |
(Nono quaeritur utrum veritas sit in
sensu.)
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Il semble que non. 1° Anselme dit que
« la vérité est une rectitude que l’esprit seul peut percevoir ».
Or le sens n’est pas de la nature de l’esprit. La vérité n’est donc pas dans
le sens. 2° Saint Augustin prouve
au livre des 83 Questions que la vérité n’est pas connue par les sens
corporels, et ses arguments ont déjà été donnés. La vérité n’est donc pas dans
le sens. En sens contraire : Saint Augustin dit au
livre sur la Vraie Religion que « c’est la vérité qui montre ce qui
est ». Or ce qui est se montre non seulement à l’intelligence, mais
aussi au sens ; la vérité est donc non seulement dans l’intelligence,
mais aussi dans le sens. Réponse : La vérité est dans
l’intelligence et dans le sens, mais pas de la même façon. Elle est dans
l’intelligence comme une conséquence
de l’acte de l’intelligence et comme connue par l’intelligence. En effet,
elle s’ensuit de l’opération de l’intelligence en tant que le jugement de
l’intelligence porte sur la réalité telle qu’elle est ; et elle est
connue par l’intelligence en tant que l’intelligence fait retour sur son
acte : non seulement en tant qu’elle connaît son acte, mais aussi en
tant qu’elle en connaît la proportion à la réalité ; or assurément,
cette proportion ne peut être connue qu’une fois connue la nature de l’acte
lui-même, laquelle ne peut être connue sans que soit connue la nature du
principe actif, qui est l’intelligence elle-même, dont la nature comporte
qu’elle soit conformée aux réalités ; par conséquent, l’intelligence
connaît la vérité dans la mesure où elle fait retour sur elle-même. La vérité est dans le sens comme une conséquence
de son acte, c’est-à-dire quand le jugement du sens porte sur la réalité
telle qu’elle est ; mais cependant, elle n’est pas dans le sens comme
connue par le sens, car, bien que le sens juge sur les réalités en vérité,
cependant il ne connaît pas la vérité par laquelle il juge en vérité ;
en effet, bien que le sens connaisse qu’il sent, cependant il ne connaît pas
sa nature, ni par conséquent la nature de son acte, ni sa proportion aux réalités,
ni par suite sa vérité. Et en voici la raison.
Parmi les étants, ceux qui sont les plus parfaits, comme les substances
intellectuelles, reviennent à leur essence par un retour complet : car, dès lors qu’ils connaissent quelque chose qui est
placé hors d’eux-mêmes, ils s’avancent en quelque sorte hors
d’eux-mêmes ; mais dans la mesure où ils connaissent qu’ils connaissent,
ils commencent déjà à revenir à soi, parce que l’acte de connaissance est
intermédiaire entre le connaissant et le connu. Mais ce retour est achevé en
tant qu’ils connaissent leurs propres essences : c’est pourquoi il est
dit au livre des Causes que « tout ce qui connaît sa propre
essence revient à elle par un retour complet ». Mais le sens, qui parmi
les autres [réalités] est plus proche de la substance intellectuelle,
commence certes à revenir à son essence, car non seulement il connaît le
sensible, mais encore il connaît qu’il sent ; cependant, son retour
n’est pas achevé, car le sens ne connaît
pas son essence ; et Avicenne en détermine
ainsi la raison : le sens ne connaît rien si ce n’est par un organe
corporel ; or il n’est pas possible qu’un organe corporel vienne en
intermédiaire entre la puissance sensitive et elle-même. Quant
aux puissances insensibles, elles ne font aucunement retour sur elles-mêmes, car elles ne
connaissent pas qu’elles agissent, comme le feu ne connaît pas qu’il chauffe. Réponse
aux objections : 1°
& 2° On voit dès lors clairement la solution des objections. |
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Et videtur quod
non. Anselmus [De verit., cap. 11] enim dicit,
quod veritas est rectitudo sola mente
perceptibilis. Sed sensus non est de natura mentis. Ergo veritas non est
in sensu. Praeterea,
Augustinus probat in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 9], quod veritas
corporeis sensibus non cognoscitur ; et rationes eius supra positae
sunt. Ergo veritas non est in sensu. Sed contra,
Augustinus, in libro de Vera Religione [cap. 36], dicit, quod veritas est qua ostenditur id quod est.
Sed id quod est, ostenditur non tantum intellectui, sed etiam sensui. Ergo
veritas non solum est in intellectu sed etiam in sensu. Responsio.
Dicendum, quod veritas est in intellectu et in sensu, sed non eodem modo. In intellectu
enim est sicut consequens actum intellectus, et sicut cognita per
intellectum. Consequitur namque intellectus operationem, secundum quod
iudicium intellectus est de re secundum quod est. Cognoscitur autem ab
intellectu secundum quod intellectus reflectitur supra actum suum, non solum
secundum quod cognoscit actum suum, sed secundum quod cognoscit proportionem
eius ad rem : quae quidem cognosci non potest nisi cognita natura ipsius
actus ; quae cognosci non potest, nisi natura principii activi
cognoscatur, quod est ipse intellectus, in cuius natura est ut rebus
conformetur ; unde secundum hoc cognoscit veritatem intellectus quod
supra seipsum reflectitur. Sed veritas est
in sensu sicut consequens actum eius ; dum scilicet iudicium sensus est
de re, secundum quod est ; sed tamen non est in sensu sicut cognita a
sensu : etsi enim sensus vere iudicat de rebus, non tamen cognoscit
veritatem, qua vere iudicat : quamvis enim sensus cognoscat se sentire,
non tamen cognoscit naturam suam, et per consequens nec naturam sui actus, nec
proportionem eius ad res, et ita nec veritatem eius. Cuius ratio
est, quia illa quae sunt perfectissima in entibus, ut substantiae
intellectuales, redeunt ad essentiam suam reditione completa : in hoc
enim quod cognoscunt aliquid extra se positum, quodammodo extra se
procedunt ; secundum vero quod cognoscunt se cognoscere, iam ad se
redire incipiunt, quia actus cognitionis est medius inter cognoscentem et cognitum.
Sed reditus iste completur secundum quod cognoscunt essentias proprias :
unde dicitur in libro de Causis [prop. 15 (14)], quod omnis sciens essentiam suam, est rediens
ad essentiam suam reditione completa. Sensus autem,
qui inter cetera est propinquior intellectuali substantiae, redire quidem
incipit ad essentiam suam, quia non solum cognoscit sensibile, sed etiam
cognoscit se sentire ; non tamen completur eius reditio, quia sensus non
cognoscit essentiam suam. Cuius hanc rationem Avicenna [De anima V, 2] assignat, quia sensus nihil cognoscit nisi
per organum corporale. Non est autem possibile ut organum corporale medium
cadat inter potentiam sensitivam et seipsam. Sed potentiae
insensibiles nullo modo redeunt super seipsas, quia non cognoscunt se agere,
sicut ignis non cognoscit se calefacere. Et ex his patet
solutio ad obiecta. |
(Decimo quaeritur utrum aliqua res sit falsa.)
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Il semble que non. 1° Saint Augustin dit au
livre des Soliloques :
« le vrai, c’est ce qui est ». Le faux est donc ce qui n’est pas.
Or ce qui n’est pas, n’est pas une réalité. Donc aucune réalité n’est fausse. 2° [Le répondant] disait
que le vrai est une différence de l’étant ; et ainsi, de même que le
vrai est ce qui est, de même aussi le faux. En sens contraire : aucune
différence qui divise n’est convertible avec ce dont elle est une différence.
Or le vrai est convertible avec l’étant, comme on l’a déjà dit ; le vrai
n’est donc pas une différence qui divise l’étant, pour qu’on puisse appeler
fausse une réalité. 3° « La vérité est
l’adéquation de la réalité et de l’intelligence. » Or toute réalité est
adéquate à l’intelligence divine, parce que rien ne peut être en soi
autrement que l’intelligence divine le connaît. Toute réalité est donc
vraie ; aucune réalité n’est donc fausse. 4° Toute réalité a une
vérité par sa forme ; en effet, un homme est appelé vrai parce qu’il a
la vraie forme d’homme. Or il n’est aucune réalité qui n’ait quelque forme,
car tout être vient de la forme. N’importe quelle réalité est donc
vraie ; donc aucune réalité n’est fausse. 5° Le vrai est au faux ce
que le bien est au mal. Or, parce que le mal se trouve dans les réalités, il
n’est substantifié que dans le bien, comme disent Denys et saint Augustin. Si donc la fausseté se trouve dans les réalités, elle
ne sera substantifiée que dans le vrai ; ce qui ne semble pas possible,
car alors, le même serait vrai et faux – ce qui est impossible –, comme le
même est homme et blanc pour la raison que la blancheur est substantifiée
dans l’homme. 6° Saint Augustin, au
livre des Soliloques, fait cette
objection : si une réalité est appelée fausse, c’est soit à cause de sa
ressemblance, soit à cause de sa dissemblance. « Si c’est à cause de la
dissemblance, il n’y aura plus rien qui ne puisse être qualifié de faux, car
il n’est rien qui ne soit dissemblable à quelque autre chose. Si c’est à
cause de la ressemblance, toutes choses protestent, elles qui sont vraies
justement parce qu’elles sont semblables. » La fausseté ne peut donc aucunement
se trouver dans les réalités. En sens contraire : 1) Saint Augustin définit ainsi le
faux : « le faux est ce qui offre de la ressemblance avec une autre
chose » et ne parvient pas à ce dont il porte la ressemblance. Or toute
créature porte la ressemblance de Dieu. Puis donc qu’aucune créature
n’atteint Dieu lui-même par mode d’identité, il semble que toute créature
soit fausse. 2) Saint Augustin dit au
livre sur la Vraie Religion :
« Tout corps est un vrai corps et une fausse unité. » Or il dit
cela parce que le corps imite l’unité et cependant n’est pas l’unité. Puis
donc que n’importe quelle créature, selon n’importe laquelle de ses perfections,
imite la perfection divine, et néanmoins est infiniment distante de Dieu, il
semble que toute créature soit fausse. 3) De même que le vrai est
convertible avec l’étant, de même aussi le bien. Or, que le bien soit convertible
avec l’étant n’empêche pas qu’une réalité soit trouvée mauvaise ; donc,
que le vrai soit convertible avec l’étant n’empêche pas non plus qu’une réalité
soit trouvée fausse. 4) Anselme dit au livre
sur la Vérité qu’il y a deux vérités pour une
proposition : l’une, « parce qu’elle signifie ce qu’elle a reçu de
signifier », par exemple la proposition « Socrate est assis »
signifie que Socrate est assis, que Socrate soit ou non assis ; l’autre,
quand elle signifie « ce pour quoi elle a été faite » – car elle a
été faite pour signifier l’être, quand il est – et dans ce cas, l’énonciation
est appelée vraie proprement. Donc, pour la même raison, n’importe quelle
réalité sera appelée vraie lorsqu’elle accomplit ce pour quoi elle est, et
fausse lorsqu’elle ne l’accomplit pas. Or aucune réalité qui manque sa fin
n’accomplit ce pour quoi elle est. Puis donc que de nombreuses réalités sont
telles, il semble que beaucoup soient fausses. Réponse : De même que la vérité
consiste en une adéquation de la réalité et de l’intelligence, de même la
fausseté réside dans leur
inégalité. Or la réalité est en
rapport à l’intelligence divine et à l’humaine, comme on l’a déjà dit ;
elle se rapporte à l’intelligence divine d’abord comme le mesuré à la mesure,
quant aux choses qui se disent ou se trouvent positivement dans les réalités,
car tout ce genre de choses provient de l’art de l’intelligence
divine ; ensuite comme le connu au connaissant, et ainsi, même les
négations et les défauts sont adéquats à l’intelligence divine, car Dieu
connaît toutes les choses de ce genre, quoiqu’il ne les cause pas. On voit
donc clairement que la réalité, de quelque façon qu’elle se comporte, et sous
quelque forme, quelque privation ou quelque défaut qu’elle existe, est adéquate
à l’intelligence divine. Et ainsi, il est évident que n’importe quelle
réalité, relativement à l’intelligence divine, est vraie, et c’est pourquoi Anselme
dit au livre sur la Vérité :
« La vérité est donc dans l’essence de toutes les choses qui sont, car
elles sont ce que, dans la vérité suréminente, elles sont. » Donc,
relativement à l’intelligence divine, aucune réalité ne peut être appelée
fausse. Mais quant au rapport à
l’intelligence humaine, on trouve parfois entre la réalité et l’intelligence
une inégalité qui est causée d’une certaine façon par la réalité
elle-même ; en effet, la réalité produit dans l’âme une connaissance
d’elle-même par ce qui apparaît d’elle extérieurement, car notre connaissance
tire son origine du sens, pour lequel les qualités sensibles sont un objet
par soi ; et c’est pourquoi il est dit au premier livre sur l’Âme que « les accidents contribuent pour
une grande part à la connaissance de la quiddité » ; voilà pourquoi,
lorsque dans une réalité apparaissent des qualités sensibles montrant une
nature qui ne gît pas sous ces qualités, on dit que cette réalité est
fausse ; ainsi le
philosophe dit-il au cinquième livre de la Métaphysique qu’on appelle fausses « les choses qui
paraissent naturellement ou bien telles qu’elles ne sont pas, ou bien ce
qu’elles ne sont pas » ; par exemple, on appelle faux un or qui
laisse apparaître extérieurement la couleur de l’or et autres accidents de ce
genre, alors que la nature de l’or ne gît pas au-dessous, à l’intérieur. Et
cependant, la réalité n’est pas cause de fausseté dans l’âme de telle sorte
qu’elle cause nécessairement la fausseté ; car la vérité et la fausseté
existent surtout dans le jugement de l’âme ; or l’âme, en tant qu’elle
juge sur les réalités, ne subit pas les réalités, mais agit plutôt, d’une
certaine façon. Par conséquent, une réalité n’est pas appelée fausse parce
qu’elle produirait toujours une appréhension fausse d’elle-même, mais parce
qu’elle est naturellement apte à la produire par ce qui apparaît d’elle. Or, comme on l’a dit, le
rapport de la réalité à l’intelligence divine lui est essentiel, et selon ce
rapport elle est appelée vraie par soi, au lieu que son rapport à
l’intelligence humaine lui est accidentel, et selon ce rapport elle n’est pas
appelée vraie dans l’absolu, mais comme à un certain point de vue et en
puissance. Pour cette raison, absolument parlant, toute réalité est vraie et
aucune réalité n’est fausse ; mais à un certain point de vue,
c’est-à-dire relativement à notre intelligence, certaines réalités sont appelées
fausses ; et ainsi, il est nécessaire de répondre aux arguments de part
et d’autre. Réponse aux objections : 1° La définition « le
vrai, c’est ce qui est » exprime la notion de vérité non pas parfaitement,
mais seulement de façon quasi matérielle, sauf si le mot « être »
signifie l’affirmation de la proposition : de la sorte, on dirait que
cela est vrai, que l’on dit ou pense être comme il est dans les réalités, et
de même, on appellerait faux ce qui n’est pas, c’est-à-dire ce qui n’est pas
comme il est dit ou pensé ; et cela peut se trouver dans les réalités. 2° Le vrai, à proprement
parler, ne peut être une différence de l’étant, car l’étant n’a pas de
différence, comme cela est prouvé au troisième livre de la Métaphysique ; mais
en quelque sorte, le vrai se rapporte à l’étant à la façon d’une différence, comme c’est aussi le cas du bien, à savoir, en tant
qu’ils expriment de l’étant quelque chose qui n’est pas exprimé par le nom
d’étant ; par conséquent le concept d’étant est indéterminé au regard du
concept de vrai, et ainsi, le concept de vrai se rapporte d’une certaine
façon au concept d’étant comme la différence au genre. 3° Cet argument doit être
accordé, car il vaut pour la réalité relativement à l’intelligence divine. 4° Bien que n’importe
quelle réalité ait quelque forme, cependant toute réalité n’a pas la forme
dont il apparaît des indices par les qualités sensibles ; et d’après ces
indices, la réalité est appelée fausse en tant qu’elle est naturellement apte
à produire une estimation fausse d’elle-même. 5° Quelque chose qui
existe hors de l’âme est appelé faux, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit,
parce qu’il est de nature à produire une estimation fausse de lui-même ;
or ce qui n’est rien, n’est pas de nature à produire une quelconque
estimation de lui-même, car il ne meut pas la puissance cognitive ; il
est donc nécessaire que ce qu’on appelle faux soit un certain étant. Puis
donc que tout étant, en tant que tel, est vrai, il est nécessaire que la
fausseté qui existe dans les réalités soit fondée sur quelque vérité ; aussi saint Augustin dit-il au livre des Soliloques que le tragédien qui joue au théâtre des personnages
autres que lui-même ne serait pas un faux Hector s’il n’était un vrai tragédien ;
semblablement, un cheval peint ne serait pas un faux cheval s’il n’était une
pure peinture. Et cependant, il ne s’ensuit pas que des propositions
contradictoires soient vraies, car l’affirmation et la négation selon
lesquelles vrai et faux sont prédiqués ne se réfèrent pas à la même chose. 6° Une réalité est appelée
fausse en tant qu’elle est de nature à tromper, et quand je dis
« tromper », je signifie une certaine action amenant un
défaut ; or une chose n’est de nature à agir qu’en tant qu’elle est un
étant, et tout défaut est un non-étant. Or chaque chose, dans la mesure où
elle est un étant, a la ressemblance du vrai, mais dans la mesure où elle
n’est pas, elle s’éloigne de la ressemblance du vrai. Et c’est pourquoi ce
dont je dis qu’il « trompe », quant à ce qu’il implique d’action,
tire son origine de la ressemblance, mais quant à ce qu’il implique de
défaut, en quoi la notion de fausseté consiste formellement, naît de la
dissemblance ; et c’est pourquoi saint Augustin dit au livre
sur la Vraie Religion que la fausseté
naît de la dissemblance. Réponse aux objections en
sens contraire : 1) Ce n’est pas par
n’importe quelle ressemblance que l’âme est de nature à être trompée, mais
par une grande ressemblance, en laquelle on ne peut pas facilement trouver
une dissemblance ; aussi l’âme est-elle trompée par une plus ou moins
grande ressemblance, suivant sa plus ou moins grande perspicacité à trouver
la dissemblance. Et cependant, une réalité doit être énoncée fausse en un
sens absolu non pas dès lors qu’elle induit n’importe qui en erreur, mais dès
lors qu’elle est de nature à tromper beaucoup d’hommes, et même des
sages. Or, bien que les créatures portent en elles-mêmes quelque ressemblance
de Dieu, cependant une très grande dissemblance gît dessous, si bien que
seule une grande sottise peut amener l’esprit à être trompé par une telle ressemblance.
C’est pourquoi les susdites ressemblance et dissemblance des créatures par
rapport à Dieu n’entraînent pas que toutes les créatures doivent être
appelées fausses. 2) Certains ont estimé que
Dieu était corps ; et puisque Dieu est l’unité par laquelle toutes
choses sont un, ils estimèrent en conséquence que le corps était l’unité
même, à cause de sa ressemblance à l’unité. Le corps est donc appelé
une fausse unité, dans la mesure où il a induit ou a pu induire quelques-uns
en cette erreur de croire qu’il était l’unité. 3) Il y a deux
perfections : la première et la seconde. La perfection première est la forme de chaque chose,
par laquelle elle a l’être ; aucune réalité n’en est donc privée, tant
qu’elle demeure. La perfection seconde est l’opération, qui est la fin de la
réalité, ou ce par quoi l’on parvient à la fin, et de cette perfection une
réalité est parfois privée. Or, de la perfection première découle dans les
réalités la notion de vrai, car par le fait même que la réalité a une forme,
elle imite l’art de l’intelligence divine et fait naître dans l’âme la
connaissance d’elle-même. Et de la perfection seconde s’ensuit dans la
réalité la notion de bonté, qui provient de la fin. Voilà pourquoi le mal se
trouve dans les réalités de façon absolue, mais non le faux. 4) Selon le Philosophe au
sixième livre de l’Éthique, le vrai est
lui-même le bien de l’intelligence ; car l’opération de l’intelligence est parfaite
dans la mesure où sa conception est vraie ; et parce que l’énonciation
est le signe de l’intellection, la vérité de l’énonciation est sa fin. Mais
ce n’est pas le cas des autres réalités, et pour cette raison il n’en va pas
de même. |
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Et videtur quod
non. Augustinus enim
dicit in libro Solil. [II, 5], verum
est id quod est. Ergo falsum est id quod non est. Sed quod non est, non
est res aliqua. Ergo nulla res est falsa. Sed dicebat,
quod verum est differentia entis ; et ita, sicut verum est quod est, ita
et falsum. – Sed contra, nulla differentia divisiva convertitur cum eo cuius
est differentia. Sed verum convertitur cum ente, ut supra dictum est. Ergo
verum non est differentia divisiva entis, ut res aliqua falsa dici possit. Praeterea, veritas est adaequatio rei et intellectus.
Sed omnis res est adaequata intellectui divino, quia nihil potest esse in se
aliter quam intellectus divinus cognoscit. Ergo omnis res est vera ;
ergo nulla res est falsa. Praeterea,
omnis res habet veritatem a forma sua ; ex hoc enim homo dicitur verus,
quod habet veram hominis formam. Sed nulla est res quae non habeat aliquam
formam, quia omne esse est a forma. Ergo quaelibet res est vera ; ergo
nulla res est falsa. Praeterea,
sicut se habet bonum et malum, ita se habet verum et falsum. Sed quia malum
invenitur in rebus, malum non substantificatur nisi in bono, ut Dionysius [De div. nom. 4, 20] et Augustinus
[Enchir., cap. 14] dicunt.
Ergo si falsitas invenitur in rebus, falsitas non substantificabitur nisi in
vero ; quod non videtur esse possibile, quia sic idem esset verum et
falsum, quod est impossibile ; sicut idem est homo et album, propter hoc
quod albedo substantificatur in homine. Praeterea, Augustinus in libro Soliloq. [II, 8] sic obiicit. Si
aliqua res nominatur falsa : aut hoc est ex eo quod est simile, aut ex
eo quod est dissimile. Si ex eo quod
est dissimile, nihil est quod falsum dici non possit ; nihil enim est quod alicui dissimile non
sit. Si ex eo quod simile, omnia reclamant, quae ex eo vera sunt quo similia.
Ergo nullo modo falsitas in rebus inveniri potest.Sed contra. Augustinus [Solil. II, 15] ita definit
falsum : falsum est quod ad
similitudinem alicuius accommodatum est, et non pertingit ad illud cuius
similitudinem gerit. Sed omnis creatura gerit similitudinem Dei. Ergo cum
nulla creatura pertingat ad ipsum Deum per modum identitatis, videtur quod
omnis creatura sit falsa. Praeterea,
Augustinus, in libro de Vera Religione [cap. 34] : omne corpus est verum corpus, et falsa
unitas. Sed hoc pro tanto dicitur, quia imitatur unitatem, et tamen non
est unitas. Cum ergo quaelibet creatura, secundum quamlibet sui perfectionem,
divinam perfectionem imitetur et ab eo nihilominus in infinitum distet ;
videtur quod quaelibet creatura sit falsa. Praeterea,
sicut verum convertitur cum ente, ita et bonum. Sed ex hoc quod bonum convertitur
cum ente, non prohibetur quin aliqua res inveniatur mala. Ergo nec ex hoc
quod verum convertitur cum ente, prohibetur quin aliqua res inveniatur falsa. Praeterea,
Anselmus dicit in libro de Veritate [cap. 2] quod duplex est propositionis
veritas ; una quia significat quod
accepit significare, sicut haec propositio : Socrates sedet ;
significat Socratem sedere, sive Socrates sedeat, sive non sedeat ;
alia, quando significat illud ad quod
facta est ; est enim ad
hoc facta ut significet esse, quando est ; et secundum hoc proprie
dicitur enuntiatio vera. Ergo, eadem ratione, quaelibet res dicetur vera,
quando implet hoc ad quod est ; falsa autem quando non implet. Sed omnis
res quae deficit a fine suo, non implet illud propter quod est. Cum ergo multae
res sint tales, videtur quod multae sint falsae. Responsio.
Dicendum, quod sicut veritas consistit in adaequatione rei et intellectus,
ita falsitas consistit in eorum inaequalitate. Res autem
comparatur ad intellectum divinum et humanum, ut supra dictum est ;
intellectui autem divino comparatur uno modo sicut mensuratum mensurae,
quantum ad ea quae in rebus positive dicuntur vel inveniuntur, quia omnia
huiusmodi ab arte divini intellectus proveniunt ; alio modo sicut cognitum
ad cognoscens ; et sic etiam negationes et defectus divino intellectui
adaequantur, quia omnia huiusmodi Deus cognoscit, quamvis ea non causet.
Patet ergo quod res qualitercumque se habeat, sub quacumque forma existat,
vel privatione aut defectu, intellectui divino adaequatur. Et sic patet quod
res quaelibet in comparatione ad intellectum divinum vera est, unde Anselmus
dicit in libro de Veritate [cap. 7] est
igitur veritas in omnium quae sunt essentia, quia hoc sunt quod in summa
veritate sunt. Unde per comparationem ad intellectum divinum nulla res
potest dici falsa. Sed secundum
comparationem ad intellectum humanum invenitur interdum inaequalitas rei ad
intellectum quae quodammodo ex ipsa re causatur ; res enim notitiam sui
facit in anima per ea quae de ipsa exterius apparent, quia cognitio nostra a
sensu initium sumit, cui per se obiectum sunt sensibiles qualitates ;
unde et in I de Anima [cap. I (402 b 21)] dicitur, quod accidentia magnam partem conferunt ad
cognoscendum quod quid est :
et ideo quando in aliqua re apparent sensibiles qualitates demonstrantes
naturam quae eis non subest, dicitur res illa esse falsa ; unde Philos.
dicit VI Metaph. [V, 29 (1024 b 21)], quod illa dicuntur falsa quae nata sunt videri aut qualia non sunt,
aut quae non sunt ; sicut
dicitur aurum falsum, in quo exterius apparet color auri, et alia huiusmodi
accidentia, cum tamen interius natura auri non subsit. Nec tamen res est hoc
modo causa falsitatis in anima, quod necessario falsitatem causet ; quia
veritas et falsitas praecipue in iudicio animae existunt, anima vero in quantum
de rebus iudicat, non patitur a rebus, sed magis quodammodo agit. Unde res
non dicitur falsa quia semper de se faciat falsam apprehensionem, sed quia
nata est facere per ea quae de ipsa apparent.Sed quia, ut dictum est, comparatio
rei ad intellectum divinum est ei essentialis, et secundum eam per se dicitur
vera ; sed comparatio ad intellectum humanum est ei accidentalis,
secundum quam non dicitur absolute vera sed quasi secundum quid et in
potentia, ideo simpliciter loquendo omnis res est vera, et nulla res est
falsa ; sed secundum quid, scilicet in ordine ad intellectum nostrum, aliquae
res dicuntur falsae ; et ita oportet rationibus utriusque partis respondere. Ad primum ergo
dicendum, quod ista definitio, verum
est id quod est, non perfecte exprimit rationem veritatis, sed quasi
materialiter tantum, nisi secundum quod li esse significat affirmationem
propositionis, ut scilicet dicatur id esse verum quod sic esse dicitur vel
intelligitur ut in rebus est ; et sic etiam falsum dicatur quod non est,
id est quod non est ut dicitur vel intelligitur ; et hoc in rebus inveniri
potest. Ad secundum
dicendum, quod verum, proprie loquendo, non potest esse differentia
entis ; ens enim non habet aliquam differentiam, ut probatur in III
Metaph. [l. 8 (998 b 22)] ; sed aliquo modo verum se habet ad ens
per modum differentiae, sicut et bonum ; in quantum, videlicet,
exprimunt aliquid circa ens quod Ad tertium
dicendum, quod ratio illa concedenda est ; procedit enim de re in ordine
ad intellectum divinum. Ad quartum
dicendum, quod quamvis quaelibet res habeat aliquam formam, non tamen omnis
res habet illam formam cuius indicia exterius ostenduntur per sensibiles
qualitates ; et secundum haec falsa dicitur, in quantum de se falsam
existimationem facere apta nata est. Ad quintum
dicendum, quod aliquid existens extra animam pro tanto dicitur falsum, ut ex
dictis [in corp. art.] patet, quia natum est de se facere falsam
existimationem, quod autem nihil est non est natum de se facere aliquam
extimationem quia non movet virtutem cognitivam ; unde oportet quod
illud quod falsum dicitur, aliquod ens sit. Unde cum omne ens, in quantum
huiusmodi, sit verum, oportet falsitatem in rebus existentem, supra aliquam
veritatem fundari ; unde dicit Augustinus in libro Soliloquiorum [II,
10], quod tragoedus qui repraesentat alienas personas in theatris, non esset
falsus, (Hector) nisi esset verus tragoedus ; similiter equus pictus non
esset falsus equus, nisi esset pura pictura. Nec tamen sequitur
contradictoria esse vera, quia affirmatio et negatio, secundum quas dicitur
verum et falsum, non referuntur ad idem. Ad sextum
dicendum, quod res falsa dicitur secundum quod nata est fallere ; cum
autem fallere dico, significo actionem quamdam defectum inducentem. Nihil
autem natum est agere nisi secundum quod est ens ; omnis autem defectus
est non ens. Unumquodque autem, secundum quod est ens, habet similitudinem
veri ; secundum autem quod non est, recedit ab eius similitudine. Et
ideo hoc quod dico fallere, quantum ad id quod importat de actione, originem
habet ex similitudine ; sed quantum ad id quod importat defectum, in quo
formaliter ratio falsitatis consistit, ex dissimilitudine surgit ; et
ideo dicit Augustinus in libro de Vera Religione [cap. 36], quod ex
dissimilitudine falsitas oritur. Ad primum ergo
eorum quae contra obiiciuntur, dicendum, quod non ex qualibet similitudine
nata est anima decipi, sed ex magna similitudine, in qua dissimilitudo de
facili inveniri non potest ; et ideo ex similitudine maiori vel minori
decipitur anima secundum maiorem vel minorem perspicacitatem ad
dissimilitudinem inveniendum. Nec tamen simpliciter debet enuntiari aliqua
res falsa ex eo quod quemcumque in errorem inducit ; sed ex eo quod nata
est plures vel sapientes nata est fallere. Creaturae autem, quamvis aliquam
Dei similitudinem gerant in seipsis, tamen maxima dissimilitudo subest, ut
non nisi ex magna insipientia contingat quod ex tali similitudine mens decipiatur.
Unde ex praedicta similitudine et dissimilitudine creaturarum ad Deum non
sequitur quod omnes creaturae debeant dici falsae. Ad secundum
dicendum, quod quidam existimaverunt Deum esse corpus ; et cum Deus sit
unitas, qua omnia sunt unum, existimaverunt per consequens corpus esse
unitatem ipsam, propter ipsam similitudinem unitatis. Secundum hoc ergo corpus falsa unitas dicitur, in quantum aliquos in
errorem induxit vel inducere potuit, ut unitas crederetur. Ad tertium
dicendum, quod duplex est perfectio ; scilicet prima, et secunda :
prima perfectio est forma uniuscuiusque, per quam habet esse ; unde ab
ea nulla res destituitur dum manet ; secunda perfectio est operatio,
quae est finis rei, vel id per quod ad finem devenitur et hac perfectione
interdum res destituitur. Ex prima autem perfectione resultat ratio veri in
rebus ; ex hoc enim quod res formam habet, artem divini intellectus imitatur,
et sui notitiam in anima gignit. Sed ex perfectione secunda consequitur in
ipsa ratio bonitatis, quae consurgit ex fine ; et ideo malum simpliciter
invenitur in rebus, non autem falsum. Ad quartum
dicendum, quod secundum philosophum in VI Ethic. [l. 2 (1139 a 27)],
ipsum verum est bonum intellectus ; secundum hoc enim intellectus
operatio est perfecta, quod sua conceptio est vera ; et quia enuntiatio
est signum intellectus, ideo veritas eius est finis ipsius. Non autem ita est
in rebus aliis ; et propter hoc non est simile. |
(Undecimo quaeritur utrum falsitas sit in sensibus.)
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Il semble que non. 1° L’intelligence est
toujours droite, comme il est dit au troisième livre sur l’Âme. Or
l’intelligence est dans l’homme la partie supérieure ; les autres
parties suivent donc aussi sa rectitude, tout comme dans le macrocosme les
choses inférieures sont disposées suivant le mouvement des supérieures. Donc
le sens, qui est la partie inférieure de l’âme, sera lui aussi toujours
droit : il n’y aura donc pas en lui de fausseté. 2° Saint Augustin dit au
livre sur la Vraie Religion :
« Les yeux mêmes ne nous trompent pas. Ils ne peuvent transmettre à
l’âme que leur impression. Or, si tous les sens corporels transmettent leur
impression telle quelle, je me demande bien ce que nous devrions en attendre
de plus. » Il n’y a donc pas de fausseté dans les sens. 3° Anselme dit au livre
sur la Vérité :
« Il ne me semble pas que cette vérité ou cette fausseté soient dans les
sens, mais dans l’opinion. » Et ainsi l’on a ce qu’on se proposait
d’obtenir. En sens contraire : 1) Anselme dit :
« La vérité est bien dans nos sens, mais pas toujours. Car ils nous
trompent parfois. » 2) Selon saint Augustin au
livre des Soliloques, « on
appelle “faux” ce qui est fort loin de ressembler au vrai, mais comporte 3) [Le répondant] disait
que le sens ne se trompe pas dans le cas des sensibles propres, mais dans
celui des sensibles communs. En sens contraire : chaque fois que l’on
appréhende quelque chose d’une réalité autrement qu’elle n’est,
l’appréhension est fausse. Or, quand on voit un corps blanc à travers une
vitre verte, le sens l’appréhende autrement qu’il n’est, parce qu’il l’appréhende
comme vert, et juge ainsi, à moins qu’un jugement supérieur ne soit là pour
découvrir la fausseté. Le sens se trompe donc aussi dans le cas des sensibles
propres. Réponse : Notre connaissance, qui
tire son origine des réalités, progresse dans cet ordre : elle commence
premièrement dans le sens, et s’accomplit en second lieu dans l’intelligence,
si bien que le sens se trouve ainsi en quelque sorte intermédiaire entre
l’intelligence et les réalités, car relativement aux réalités il est comme une
intelligence, et relativement à l’intelligence il est comme une certaine réalité.
Voilà pourquoi l’on dit de deux façons que la vérité et la fausseté sont dans
le sens : d’abord par une relation du sens à l’intelligence, et ainsi,
on dit que le sens est vrai ou faux tout comme les réalités, à savoir, en
tant qu’elles produisent dans l’intelligence une estimation vraie ou
fausse ; ensuite par une relation du sens aux réalités, et ainsi, on dit
que la vérité ou la fausseté sont dans le sens tout comme dans
l’intelligence, c’est-à-dire en tant qu’il juge que ce qui est, ou ce qui n’est
pas, est. Si donc nous parlons du
sens de la première façon, alors à un certain point de vue il y a
fausseté dans le sens, et à un autre point de vue il n’y a pas
fausseté : car à la fois le sens est une certaine réalité en soi, et il
peut indiquer une autre réalité. Si donc on le rapporte à l’intelligence en tant qu’il
est une certaine réalité, alors la fausseté n’est aucunement dans le sens rapporté
à l’intelligence : car tel il est disposé, tel il montre sa disposition
à l’intelligence ; c’est pourquoi saint Augustin, dans la citation
alléguée, dit que les sens « ne peuvent transmettre à l’âme que leur impression ».
Mais si le sens est rapporté à l’intelligence en tant qu’il est représentatif
d’une autre réalité, alors, puisqu’il la lui représente parfois autrement
qu’elle n’est, le sens est en conséquence appelé faux, en tant qu’il est
naturellement apte à produire une estimation fausse dans l’intelligence,
quoiqu’il ne le fasse pas nécessairement, comme on l’a dit à propos des
réalités, car l’intelligence juge de la même façon sur les réalités et sur
ce qui est présenté par les sens. Ainsi donc, le sens rapporté à
l’intelligence produit toujours dans l’intelligence une estimation vraie de
sa disposition propre, mais pas toujours de la disposition des réalités. Si l’on considère le sens
dans son rapport aux réalités, alors la fausseté et la vérité sont dans le sens de
la même façon que dans l’intelligence. Or dans l’intelligence, la vérité et
la fausseté se trouvent premièrement et principalement dans le jugement de
qui compose et divise ; mais dans la formation des quiddités, elles ne
se trouvent que relativement au jugement qui s’ensuit de la formation
susdite. Voilà pourquoi la vérité et la fausseté se disent proprement aussi
dans le sens lorsqu’il juge sur les sensibles ; mais lorsqu’il
appréhende le sensible, la vérité ou la fausseté n’y est pas proprement, mais
seulement par une relation au jugement, à savoir, en tant que d’une telle
appréhension s’ensuit naturellement tel ou tel jugement. Le jugement du sens sur
certaines choses, comme les sensibles propres, est naturel, mais pour d’autres choses il a lieu
comme par une certaine comparaison – laquelle, chez l’homme, est le fait de
la puissance cogitative, qui est une puissance de la partie sensitive, et
dont l’estimative naturelle tient lieu chez les autres animaux – et c’est
ainsi que la faculté sensitive juge sur les sensibles communs et les
sensibles par accident. Or l’action naturelle d’une réalité a toujours lieu
d’une façon unique, sauf si elle est empêchée par accident, à cause soit d’un
défaut intrinsèque, soit d’un empêchement extérieur ; le jugement du
sens sur les sensibles propres est donc toujours vrai, à moins qu’il n’y ait
un empêchement dans l’organe ou dans le milieu, mais le jugement du sens sur
les sensibles communs ou par accident se trompe quelquefois. Et
ainsi apparaît clairement de quelle façon la fausseté peut exister dans le
jugement du sens. Concernant l’appréhension
du sens, il faut savoir qu’il est une certaine faculté appréhensive qui appréhende
l’espèce sensible en présence de la réalité sensible, tel le sens propre, mais qu’une autre, comme l’imagination, l’appréhende en l’absence de la réalité ; voilà
pourquoi le sens appréhende toujours la réalité comme elle est, à moins qu’il
n’y ait un empêchement dans l’organe ou dans le milieu, au lieu que l’imagination
appréhende le plus souvent la chose comme elle n’est pas, parce qu’elle
l’appréhende comme présente alors qu’elle est absente ; et c’est
pourquoi le Philosophe dit au quatrième livre de la Métaphysique que ce n’est pas le sens mais l’imagination qui profère la
fausseté. Réponse aux objections : 1° Dans le macrocosme, les choses supérieures
ne reçoivent rien des inférieures, mais c’est l’inverse ; au lieu qu’en
l’homme, l’intelligence, qui est supérieure, reçoit quelque chose en
provenance du sens ; voilà pourquoi il n’en va pas de même. 2°
& 3° La solution des autres objections se déduit facilement de ce qu’on a
dit. |
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Et videtur quod
non. Intellectus
enim semper est rectus, ut dicitur in III de Anima [cap. 10 (433 a 26)].
Sed intellectus est superior pars in homine. Ergo et aliae partes eius
rectitudinem sequuntur, sicut et in mundo maiori inferiora disponuntur
secundum superiorum motum. Ergo et sensus, qui est inferior pars animae,
semper erit rectus : non ergo in eo erit falsitas. Praeterea,
Augustinus dicit in libro de Vera Relig. [cap. 33] : ipsi oculi non fallunt nos ; non enim enuntiare possunt animo nisi
affectionem suam. Quod si et omnes corporis sensus ita enuntiant ut
afficiuntur, quid ab eis amplius exigere debemus ignoro. Ergo in sensibus
non est falsitas. Praeterea,
Anselmus in libro de Veritate [cap. 6] dicit : non videtur mihi veritas vel falsitas in sensu esse, sed in opinione ; et sic habetur propositum. Sed contra. Est
quod Anselmus dicit [De verit.,
cap. 6] : est quidem in sensibus
nostris veritas, sed non semper ;
nam fallunt nos aliquando. Praeterea, secundum Augustinum in libro Soliloquiorum [II, 15], falsum solet dici quod a verisimilitudine
longe abest, sed tamen habet ad verum nonnullam imitationem. Sed sensus
habet quandoque similitudinem aliquarum rerum, quae non sunt ita in rerum
natura ; sicut est quandoque quod unum duo videatur, ut cum oculus
comprimitur. Ergo in sensu est falsitas. Sed dicebat,
quod sensus non decipitur in propriis sensibilibus, sed de communibus. – Sed
contra, quandocumque aliquid apprehenditur de aliquo aliter quam sit, est
apprehensio falsa. Sed quando corpus album videtur mediante vitro viridi,
sensus apprehendit aliter quam sit, quia apprehendit illud ut viride, et ita
iudicat, nisi superius iudicium adsit, per quod falsitas detegatur. Ergo
sensus decipitur etiam in propriis sensibilibus. Responsio.
Dicendum, quod cognitio nostra quae a rebus initium sumit, hoc ordine progreditur,
ut primo incipiatur in sensu, et secundo perficiatur in intellectu ; ut
sic sensus inveniatur quodammodo medius inter intellectum et res : est
enim, rebus comparatus, quasi intellectus ; et intellectui comparatus,
quasi res quaedam : et ideo in sensu dicitur esse veritas vel falsitas
dupliciter. Uno modo secundum ordinem sensus ad intellectum ; et sic
dicitur sensus esse falsus vel verus sicut et res ; in quantum, videlicet,
faciunt existimationem veram in intellectu, vel falsam. Alio modo secundum ordinem
sensus ad res ; et sic dicitur esse veritas vel falsitas in sensu, sicut
et in intellectu ; in quantum videlicet iudicat esse quod est, vel quod
non est. Si ergo
loquamur de sensu secundum primum modum, sic in sensu quodammodo est
falsitas, et quodammodo non est falsitas : sensus enim et est res
quaedam in se, et est indicativum alterius rei. Si ergo comparetur ad
intellectum secundum quod est res quaedam, sic nullo modo est falsitas in
sensu intellectui comparato : quia secundum quod sensus disponitur,
secundum hoc dispositionem suam intellectui demonstrat ; unde Augustinus
dicit in auctoritate inducta, quod non
possunt animo enuntiare nisi affectionem suam. Si autem comparetur ad intellectum
secundum quod est repraesentativum rei alterius, cum quandoque repraesentet
ei aliter quam sit, secundum hoc sensus falsus dicitur, in quantum natus est
facere falsam existimationem in intellectu, quamvis non necessario faciat,
sicut et de rebus dictum est : quia intellectus iudicat sicut de rebus,
ita et de his quae a sensibus offeruntur. Sic ergo sensus intellectui comparatus
semper facit veram existimationem in intellectu de dispositione propria, sed
non semper de dispositione rerum. Si autem consideretur sensus secundum quod comparatur ad res,
tunc in sensu est falsitas et veritas per modum quo est in intellectu. In
intellectu autem primo et principaliter invenitur veritas et falsitas in
iudicio componentis et dividentis ; sed in formatione quidditatum non
nisi per ordinem ad iudicium quod ex formatione praedicta consequitur ;
unde et in sensu proprie veritas et falsitas dicitur secundum hoc quod
iudicat de sensibilibus ; sed secundum hoc quod sensibile apprehendit,
non est ibi proprie veritas vel falsitas sed solum secundum ordinem ad
iudicium ; prout scilicet ex apprehensione tali natum est sequi tale vel
tale iudicium. Sensus autem
iudicium de quibusdam est naturale, sicut de propriis sensibilibus ; de
quibusdam autem quasi per quamdam collationem, quam facit in homine vis
cogitativa, quae est potentia sensitivae partis, loco cuius in aliis
animalibus est aestimatio naturalis ; et sic iudicat vis sensitiva de
sensibilibus communibus et de sensibilibus per accidens. Naturalis autem
actio alicuius rei semper est uno modo, nisi per accidens impediatur, vel propter
defectum intrinsecus, vel extrinsecus impedimentum ; unde sensus iudicium
de sensibilibus propriis semper est verum, nisi sit impedimentum in organo,
vel in medio ; sed de sensibilibus communibus vel per accidens interdum
iudicium sensus fallitur. Et sic patet qualiter in iudicio sensus potest esse
falsitas. Sed circa
apprehensionem sensus sciendum est, quod est quaedam vis apprehensiva, quae
apprehendit speciem sensibilem sensibili re praesente, sicut sensus
proprius ; quaedam vero quae apprehendit eam re absente, sicut
imaginatio ; et ideo semper sensus apprehendit rem ut est, nisi sit
impedimentum in organo, vel in medio ; sed imaginatio ut plurimum apprehendit
rem ut non est, quia apprehendit eam ut praesentem, cum sit absens ; et
ideo dicit philosophus in IV Metaph. [l. 14 (1010 b 12)], quod sensus
non est dicens falsitatis, sed phantasia. Ad primum ergo
dicendum, quod in maiori mundo superiora nihil accipiunt ab inferioribus, sed
e converso ; sed in homine intellectus, qui est superior, aliquid
accipit a sensu ; et ideo non est simile. Ad alia patet
solutio de facili ex dictis. |
(Duodecimo quaeritur utrum falsitas sit in intellectu.)
|
Il semble que non. 1° L’intelligence a deux
opérations : l’une par laquelle elle forme les quiddités, et le faux n’y
est pas, comme dit le Philosophe au troisième livre sur l’Âme ;
l’autre par laquelle elle compose et divise, et le faux n’y est pas non plus,
comme le montre saint Augustin au livre sur la Vraie Religion, en ces
termes : « Nul ne comprend l’illusion. » La fausseté n’est
donc pas dans l’intelligence. 2° Saint Augustin dit au
livre des 83 Questions, qu. 32 : « Quiconque se
trompe n’entend point ce en quoi il se trompe. » La fausseté ne peut
donc pas être dans l’intelligence. 3° Algazel dit :
« Ou bien nous pensons une chose comme elle est, ou bien nous ne pensons
pas. » Or quiconque pense une chose comme elle est, pense en
vérité ; l’intelligence est donc toujours vraie ; la fausseté
n’est donc pas en elle. En sens contraire : Le Philosophe dit au
troisième livre sur l’Âme que « là où il y a composition de pensées,
là est déjà le vrai et le faux » ; la fausseté se trouve donc dans
l’intelligence. Réponse : Le nom d’intelligence est
pris de ce qu’elle connaît les profondeurs de la réalité : car penser (intelligere) c’est, pour ainsi dire,
lire à l’intérieur (intus legere) ; en effet, le
sens et l’imagination connaissent seulement les accidents extérieurs, seule
l’intelligence parvient à l’intérieur et à l’essence de la réalité. Mais
l’intelligence, au-delà, part des essences des réalités, qu’elle a appréhendées,
pour s’affairer de diverses façons en raisonnant et en enquêtant. Le nom
d’intelligence peut donc s’entendre de deux façons. D’abord, en tant qu’elle
se rapporte seulement à ce d’après quoi son nom lui a été premièrement
donné ; et ainsi, l’on dit proprement que nous pensons, lorsque nous
appréhendons la quiddité des réalités, ou lorsque nous pensons les choses qui
sont immédiatement connues par l’intelligence, sitôt connues les quiddités
des réalités : tels sont les premiers principes, que nous connaissons dès lors que nous en connaissons
les termes ; et c’est pourquoi l’habitus des principes est appelé
intelligence. Or la quiddité de la
réalité est l’objet propre de l’intelligence ; donc, de même que la sensation
des sensibles propres est toujours vraie, de même l’intellection l’est aussi,
lorsqu’elle connaît la quiddité, comme il est dit au troisième livre sur l’Âme. Mais cependant,
la fausseté peut s’y
produire par accident, à savoir, en tant que l’intelligence compose et divise
faussement ; et cela advient de deux façons : soit en tant qu’elle
attribue la définition d’une chose à une autre, par exemple si elle concevait
« animal rationnel mortel » comme une définition de l’âne ;
soit en tant qu’elle unit entre elles des parties de définition qui ne
peuvent être unies, par exemple si elle concevait comme une définition de
l’âne « animal irrationnel immortel », car la proposition
« quelque animal irrationnel est immortel » est fausse. Et ainsi,
on voit clairement qu’une définition ne peut être fausse que dans la mesure
où elle implique une affirmation fausse. Et ces deux modes de fausseté sont signalés au
cinquième livre de la Métaphysique. Semblablement,
dans les premiers principes non plus, l’intelligence ne se trompe
aucunement. Il est donc évident que si l’intelligence est entendue selon l’action
d’après laquelle le nom d’intelligence lui Ensuite, l’intelligence
peut être entendue communément, en tant qu’elle s’étend à toutes ses
opérations, et ainsi, elle comprend l’opinion et le raisonnement ; et
c’est ainsi qu’il y a fausseté dans l’intelligence ; jamais, cependant,
si la réduction analytique à des principes
premiers est faite correctement. Réponse aux objections : On voit dès lors
clairement la solution des objections. |
|
Et videtur quod
non. Quia
intellectus habet duas operationes : scilicet unam qua format
quidditates, in qua non est falsum, ut philosophus dicit in III de Anima
[l. 11 (430 a 26)] ; aliam qua componit et dividit ; et in hac
etiam non est falsum, ut patet per Augustinum in libro de Vera Religione
[cap. 34], qui dicit sic : nec
quisquam intelligit falsa. Ergo falsitas non est in intellectu. Praeterea,
Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum, quaestio 32 : omnis qui fallitur, id in quo fallitur,
non intelligit. Ergo in intellectu non potest esse falsitas. Item Algazel [Metaph., p. I, tr. 3,
sent. 11] dicit : aut
intelligimus aliquid sicut est, aut non intelligimus. Sed quicumque
intelligit rem sicut est, vere intelligit. Ergo intellectus semper est
verus ; ergo non est in eo falsitas. Sed contra est
quod philosophus dicit in III de Anima [cap. 6 (430 a 27)], quod ubi est compositio intellectuum, ibi iam
verum et falsum est. Ergo falsitas invenitur in intellectu. Responsio.
Dicendum, quod nomen intellectus sumitur ex hoc quod intima rei
cognoscit ; est enim intelligere quasi intus legere : sensus enim
et imaginatio sola accidentia exteriora cognoscunt ; solus autem intellectus
ad interiora et essentiam rei pertingit. Sed ulterius intellectus ex essentiis
rerum apprehensis diversimode negotiatur ratiocinando et inquirendo. Nomen
ergo intellectus dupliciter accipi potest. Uno modo
secundum quod se habet ad hoc tantum a quo primo nomen impositum fuit ;
et sic dicimur proprie intelligere cum apprehendimus quidditatem rerum, vel
cum intelligimus illa quae statim nota sunt intellectui notis rerum
quidditatibus, sicut sunt prima principia, quae cognoscimus dum terminos
cognoscimus ; unde et intellectus habitus principiorum dicitur.
Quidditas autem rei est proprium obiectum intellectus ; unde, sicut sensus
sensibilium propriorum semper verus est, ita et intellectus in cognoscendo
quod quid est ut dicitur in III de Anima [l. 11 (430 b 27)]. Sed tamen
per accidens potest ibi falsitas accidere, in quantum, videlicet, intellectus
falso componit et dividit ; quod dupliciter contingit : vel in
quantum definitionem unius attribuit alteri, ut si animal rationale mortale
conciperet quasi definitionem asini ; vel in quantum coniungit partes
definitionis ad invicem, quae coniungi non possunt, ut si conciperet quasi
definitionem asini animal irrationale immortale ; haec enim est
falsa : aliquod animal irrationale est immortale. Et sic patet quod
definitio non potest esse falsa, nisi in quantum implicat affirmationem falsam.
Hic autem duplex modus falsitatis tangitur in V Metaph. [l. 22 (1024 b
26)]. Similiter nec in primis principiis intellectus ullo modo decipitur.
Unde patet quod si intellectus accipiatur secundum illam actionem a qua nomen
intellectus imponitur, non est in intellectu falsitas. Alio modo
potest accipi intellectus communiter, secundum quod ad omnes operationes se
extendit, et sic comprehendit opinionem et ratiocinationem ; et sic in
intellectu est falsitas ; nunquam tamen si recte fiat resolutio in prima
principia. Et per hoc patet solutio ad obiecta. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 67)
Propriétés de la science de Dieu :
possibilité (art. 1)
réflexivité (2)
ouverture (3)
certitude (4)
invariabilité (13)
causalité (14)
Objets de la science de Dieu :
singuliers (5-6-7)
non-étants (8)
infinis (9-10)
futurs contingents (12)
maux (15)
La science, une notion analogique (11)
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LA QUESTION PORTE SUR LA SCIENCE DE DIEU. Article 1 : La science
convient-elle à Dieu ? Article 2 : Se connaît-il
lui-même ? Article 3 : Connaît-il
d’autres choses que lui-même ? Article 4 : A-t-il des
réalités une connaissance certaine et déterminée ? Article 5 : Connaît-il
les singuliers ? Article 6 :
L’intelligence humaine connaît-elle les singuliers ? Article 7 : Dieu
connaît-il l’existence ou la non-existence actuelle des singuliers ? Article 8 : Dieu
connaît-il les non-étants ? Article 9 : Dieu
connaît-il les infinis ? Article 10 : Dieu peut-il
faire des infinis ? Article 11 : La science se
dit-elle équivoquement de Dieu et de nous ? Article 12 : Dieu
connaît-il les futurs contingents ? Article 13 : La science de
Dieu est-elle variable ? Article 14 : La science de
Dieu est-elle cause des réalités ? Article 15 : Dieu
connaît-il les maux ? |
Quaestio
est de
scientia Dei. Primo an scientia Deo conveniat. Secundo
an sciat seipsum. Tertio an sciat alia a se. Quarto an habeat certam et determinatam cognitionem de rebus. Quinto
an cognoscat singularia. Sexto
an intellectus humanus singularia cognoscat. Septimo an Deus cognoscat singularia nunc esse vel non esse. Octavo an Deus cognoscat non entia. Nono an Deus sciat infinita. Decimo an Deus possit facere infinita. Undecimo an scientia de Deo et de nobis dicatur aequivoce. Duodecimo an Deus sciat futura contingentia. Tertiodecimo an scientia Dei sit variabilis. Quartodecimo an scientia Dei sit causa rerum. Quintodecimo an Deus sciat mala. |
Art. 1 : Super Sent. I, d. 35, a. 1 ; Cont. Gent. I,
cap. 44 ; Sum. Th. I, q. 14, a. 1 ; Comp. Theol.,
cap. 28 ; Super Metaph. XII, l. 8.
Art. 2 : Cont.
Gent. I, cap. 47 ; Sum.
Th. I, q. 14, a. 2 ; Comp. Theol., cap. 30 ; Super Metaph. XII, l. 11 ; Super De causis, l. 13.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 35, a. 2 ; Cont. Gent. I, cap. 48 et 49 ; Sum. Th. I, q. 14, a. 5 ; Comp. Theol., cap. 30 ; Super Metaph. XII, l. 11 ; Super De causis, l. 13.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 35, a. 3 ; Cont. Gent. I, cap. 50 ; De pot., q. 6, a. 1 ; Sum. Th. I, q. 14, a. 6 ; Super De causis, l. 10.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 36, q. 1, a. 1 ; Cont. Gent. I, cap. 50, 63 et 65 ; De anima, a. 20 ; Sum. Th. I, q. 14,
a. 11 ; Comp. Theol.,
cap. 132 et 133 ; Super Periherm. I,
l. 14.
Art. 6 : Super
Sent. II, d. 3, q. 3, a. 3, ad 1 et IV,
d. 50, q. 1, a. 3 ; infra q. 10, a. 5 ; Cont. Gent. I, cap. 65 ; De anima, a. 20 ; Sum. Th. I, q. 86,
a. 1 ; Quodl. XII,
q. 8.
Art. 7 : Super
Sent. I, d. 38, a. 3 et d. 41, a. 5 ; Cont. Gent. I, cap. 58 et 59 ;
Sum. Th. I, q. 14,
a. 14.
Art. 8 : Super
Sent. I, d. 38, a. 4 et III, d. 14, a. 2,
qc. 2 ; Cont. Gent. I,
cap. 66 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 9.
Art. 9 : Super
Sent. I, d. 39, q. 1, a. 3 ; infra q. 20,
a. 4, ad 1 ; Cont. Gent. I,
cap. 69 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 12 ; Comp.
Theol., cap. 133.
Art. 10 : Quodl. IX,
q. 1 ; Sum. Th. I,
q. 7, a. 4 et q. 25, a. 2, ad 2 ; Super Phys. III, l. 12 ; Quodl. XII, q. 2, ad 2.
Art. 11 : Super
Sent. I, Prol., a. 2,
ad 2 et d. 19, q. 5, a. 2, ad 1 ; Cont. Gent. I, cap. 32, 33 et
34 ; De pot., q. 7,
a. 7 ; Sum. Th. I,
q. 13, a. 5 ; Comp.
Theol., cap. 27.
Art. 12 : Super
Sent. I, d. 38, a. 5 ; Quodl. XI, q. 3 ; Cont. Gent. I, cap. 67 ; Sum. Th. I, q. 14, a. 13 et q. 86,
a. 4 ; Super Periherm. I,
l. 14 ; De malo,
q. 16, a. 7.
Art. 13 : Super
Sent. I, d. 38, a. 2 et d. 39, q. 1, a. 1 et
2 ; ibid. d. 41, a. 5, ad 1 ; supra a. 5,
ad 11 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 15 ; Comp.
Theol., cap. 29.
Art. 14 : Super
Sent. I, d. 38, a. 1 ; infra q. 5, a. 2,
ad 4 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 8.
Art. 15 : Super
Sent. I, d. 36, q. 1, a. 2 ; infra q. 3,
a. 4 ; Quodl. XI,
q. 2 ; Cont. Gent. I,
cap. 71 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 10.
(Et primo quaeritur utrum in Deo sit scientia.)
|
Il semble que non. 1° Ce qui se rapporte à autre chose comme un ajout ne peut
se trouver dans une réalité très simple. Or Dieu est très simple. Puis donc
que la science se rapporte à l’essence comme un ajout – car le vivre ajoute à
l’être et le savoir au vivre –, il semble qu’il n’y ait pas de science en
Dieu. 2° [Le répondant] disait qu’en Dieu la science n’ajoute pas
à l’essence, mais que le nom de science montre en lui une autre perfection
que le nom d’essence. En sens contraire : une perfection est le nom
d’une réalité. Or science et essence sont en Dieu une réalité absolument une.
Une même perfection est donc montrée par les noms de science et d’essence. 3° Aucun nom ne peut se dire de Dieu qu’il ne signifie toute
sa perfection ; car si ce nom ne la signifie pas tout entière, il n’en
signifie rien – puisqu’il ne se trouve pas de partie en Dieu – et ne peut
alors lui être attribué. Or le nom de science ne représente pas toute la
perfection divine, car Dieu « est au-dessus de tout nom qu’on lui
donne », comme il est dit au livre des Causes. La science ne peut
donc pas être attribuée à Dieu. 4° La science est l’habitus de la conclusion et
l’intelligence l’habitus des principes, comme le Philosophe le montre au
sixième livre de l’Éthique. Or Dieu ne connaît
rien par mode de conclusion, car ainsi son intelligence passerait
discursivement des principes aux conclusions, ce que Denys exclut même des
anges, au septième chapitre des Noms
divins. Il n’y a donc pas de
science en Dieu. 5° Tout ce qui est su, est su par le moyen d’une chose mieux
connue. Or, pour Dieu, rien n’est plus connu ni moins connu. Il ne peut donc
pas y avoir de science en Dieu. 6° Algazel dit que la science
est l’empreinte du connaissable dans l’intelligence du connaissant. Or une
empreinte est tout à fait exclue s’agissant de Dieu, tant parce qu’elle
implique une réception, que parce qu’elle implique une composition. On ne
peut donc pas attribuer la science à Dieu. 7° Rien de ce qui dénote une imperfection ne peut être
attribué à Dieu. Or la science dénote une imperfection, car elle est signifiée
comme un habitus ou un acte premier, l’acte de considérer étant signifié
comme un acte second, ainsi qu’il est dit au deuxième livre sur l’Âme. Or l’acte premier est
imparfait par rapport à l’acte second, puisqu’il est en puissance par rapport
à lui. La science ne peut donc pas se trouver en Dieu. 8° [Le répondant] disait qu’en Dieu la science est seulement
en acte. En sens contraire : la science de Dieu est cause des réalités.
Or la science, si on l’attribue à Dieu, a été en lui de toute éternité. Si
donc la science n’a été en Dieu qu’en acte, il a amené les réalités à
l’existence de toute éternité, ce qui est faux. 9° Si quelque chose, en un être quelconque, se trouve
correspondre à ce que nous concevons dans notre intelligence par le nom de
science, alors nous savons de cet être non seulement qu’il est, mais encore
ce qu’il est, parce que la science est quelque chose. Or nous ne pouvons
savoir de Dieu ce qu’il est, mais seulement qu’il est, comme dit saint Jean
Damascène. Donc
rien ne correspond en Dieu à la conception de l’intelligence exprimée par le
nom de science. La science n’est donc pas en lui. 10° Saint Augustin dit que « Dieu, qui échappe à toute
forme, ne peut être accessible à l’intelligence ». Or la science est une
certaine forme que l’intelligence conçoit. Dieu échappe donc à cette forme.
Il n’y a donc pas de science en Dieu. 11° L’intellection est plus simple que le savoir, et plus
digne. Or, comme il est dit au livre des Causes, quand nous appelons
Dieu intelligent, ou intelligence, nous ne le nommons pas d’un nom propre,
mais du nom de son premier effet. Donc à bien plus forte raison le nom de
science ne peut-il convenir à Dieu. 12° La qualité implique une plus grande composition que la
quantité, car la qualité n’inhère à la substance qu’au moyen de la quantité.
Or, à cause de la simplicité de Dieu, nous ne lui attribuons rien qui soit
dans le genre de la quantité : en effet, tout quantum a des parties. Puis donc que la science est dans le genre
qualité, elle ne doit nullement lui être attribuée. En sens contraire : 1) Il est dit en Rom. 11, 33 : « Ô profondeur des trésors de la sagesse et de
la science de Dieu, etc. » 2) Selon saint Anselme dans son Monologion, il faut attribuer à
Dieu tout ce dont l’être est, absolument et en tout, meilleur que le
non-être. Or la science est telle ; il faut donc l’attribuer à Dieu. 3) Trois choses seulement sont requises pour la
science : la puissance active du connaissant, par laquelle il juge sur
les réalités, la réalité connue, et l’union de l’une et de l’autre. Or il y a
en Dieu la plus haute puissance active, et son essence est suprêmement
connaissable, et par conséquent il y a union des deux. Dieu est donc
connaissant au plus haut point. Preuve de la mineure : comme il est dit
au livre De intelligentiis, « la première
substance est lumière ». Or la lumière a au plus haut point une vertu
active, cela ressort de ce qu’elle se diffuse et se multiplie elle-même ;
elle est, de plus, suprêmement connaissable, c’est pourquoi elle manifeste
aussi les autres choses. Donc la première substance, qui est Dieu, à la fois
possède une puissance active pour connaître, et est connaissable. Réponse : Tous les auteurs attribuent à Dieu la science, quoique de
diverses façons. Certains, en effet, incapables de transcender par leur
intelligence le mode de la science créée, ont cru que la science était en
Dieu comme une disposition ajoutée à son essence,
tout comme elle est en nous, ce qui est entièrement erroné et absurde. Dans
cette hypothèse, en effet, Dieu ne serait pas suprêmement simple, car il y
aurait en lui composition de substance et d’accident. En outre, Dieu ne
serait pas lui-même son être car, comme dit Boèce au livre des Semaines, « ce qui est
peut participer à quelque chose, mais l’être même ne participe nullement à
quelque chose » ; si donc Dieu participait la science comme une disposition
qui s’ajoute, il ne serait pas lui-même son être, et ainsi, il tiendrait
l’être d’autre chose qui serait pour lui cause d’être, de sorte qu’il ne
serait pas Dieu. Voilà pourquoi d’autres soutinrent qu’en attribuant à Dieu
la science ou quelque autre chose de ce genre, nous ne plaçons rien en lui,
mais nous signifions qu’il est la cause de la science dans les réalités
créées ; de sorte que si l’on dit que Dieu a la science, c’est parce
qu’il infuse la science aux créatures. Mais, bien que la vérité de la proposition qui consiste à
dire que Dieu a la science trouve quelque explication en ce qu’il cause la
science, comme semblent le dire Origène et saint Augustin, cependant ce ne peut être l’explication totale de cette
vérité, pour deux raisons. D’abord, parce que tout ce que Dieu cause dans les
réalités pourrait se prédiquer de lui pour la même raison, et ainsi, on pourrait
dire que Dieu se meut, parce qu’il cause le mouvement dans les
réalités ; ce qui pourtant ne se dit pas. Ensuite parce que les choses
qui se disent des effets et des causes, on ne dit pas qu’elles sont dans les
causes pour cette raison, c’est-à-dire en raison des effets ; mais elles
sont plutôt dans les effets parce qu’elles se trouvent dans les causes ;
par exemple, c’est parce que le feu est chaud qu’il répand la chaleur dans
l’air, et non l’inverse. Et semblablement, c’est parce que Dieu a une nature
« scientifique » qu’il infuse en nous la science, et non
l’inverse. Et c’est pourquoi d’autres prétendirent qu’on attribue à
Dieu la science et les autres choses de ce genre par une certaine ressemblance
de proportion, comme lui sont attribuées la colère ou la miséricorde, ou
d’autres passions semblables. En effet, Dieu est dit irrité, en tant qu’il
produit un effet semblable à celui d’un homme irrité – car il punit, ce qui
est chez nous l’effet de la colère –, quoique la passion de colère ne puisse
pas être en Dieu. Semblablement ils disent que, si l’on dit que Dieu a la
science, c’est parce qu’il produit un effet semblable à l’effet de celui qui
a la science : en effet, de même que les œuvres de celui qui sait partent
de principes déterminés et vont à des fins déterminées, de même en va-t-il
pour les œuvres de la nature, qui ont Dieu pour auteur, comme on le voit
clairement au deuxième livre de la Physique. Mais selon cette
opinion, la science serait attribuée à Dieu métaphoriquement, tout comme la colère et les autres choses semblables, ce
qui contredit les paroles de Denys et d’autres saints. Aussi doit-on répondre autrement, en disant que la science
attribuée à Dieu signifie quelque chose qui est en Dieu, et de même pour la
vie, l’essence, et les autres choses de ce genre ; et elles ne diffèrent
pas quant à la réalité signifiée, mais seulement du point de vue de notre
manière de connaître. En Dieu, en effet, l’essence, la vie, la science et
toutes les choses de ce genre qui se disent de lui, sont entièrement la même
réalité, mais notre intelligence a des conceptions différentes
lorsqu’elle pense en lui la vie, la science, etc. Et cependant, ces conceptions ne sont pas fausses, car une
conception de notre intelligence
est vraie dans la mesure où elle représente par une certaine assimilation la
réalité pensée ; car autrement elle serait fausse, si rien ne gisait
dessous dans la réalité. Or notre intelligence ne peut Mais s’il était une réalité qui représentât Dieu parfaitement,
il y en aurait seulement une, car elle le représenterait d’une seule façon,
et par une forme unique ; voilà pourquoi il n’y a qu’un seul Fils, qui
est la parfaite image du Père. Semblablement, notre intelligence représente
la perfection divine par diverses conceptions, car chacune d’elles est
imparfaite ; en effet, si l’une d’elles était parfaite, il y en
aurait seulement une, comme il y a seulement un verbe de l’intelligence
divine. Il y a donc dans notre intelligence plusieurs conceptions
représentant l’essence divine ; par conséquent, l’essence divine
correspond à chacune d’elles comme une réalité correspond à son image
imparfaite ; et ainsi, toutes ces conceptions de l’intelligence sont
vraies, quoiqu’il y ait plusieurs conceptions pour une unique réalité. Et parce que les noms ne signifient les réalités que par
l’intermédiaire du concept, comme il est dit au premier livre du Péri Hermêneias, plusieurs
noms sont donnés à une réalité unique, selon diverses façons de penser, ou
selon diverses raisons formelles, ce qui est la même chose ; et cependant,
à tous ces noms correspond quelque chose dans la réalité. Réponse aux objections : 1° La science ne se rapporte à l’étant comme un ajout que
dans la mesure où l’intelligence considère distinctement la science d’un
étant et son essence, car l’addition présuppose la distinction. Puis donc
qu’en Dieu science et essence ne sont distingués – ainsi qu’il ressort de ce
qu’on a dit – que du point de vue de notre manière de connaître, la science
aussi ne se rapporte en lui à son essence comme un ajout que du point de vue
de notre manière de connaître. 2° On ne peut pas dire en vérité que la science en Dieu
signifie une autre perfection que l’essence, mais on peut dire qu’elle est signifiée à la façon d’une
autre perfection, dans la mesure où notre intelligence donne les noms susdits
d’après les diverses conceptions qu’elle a de Dieu. 3° Puisque les noms sont les signes des concepts, un nom se
rapporte à la totalité d’une réalité à signifier comme l’intelligence s’y
rapporte lorsqu’elle pense. Or notre intelligence peut penser Dieu tout entier, mais pas
totalement : tout entier, parce qu’il est nécessaire qu’on pense de lui
soit le tout, soit rien, puisqu’il n’y a pas en lui la partie et le
tout ; mais je dis non totalement, parce que l’intelligence ne le
connaît pas parfaitement, autant qu’il est lui-même connaissable dans sa
nature. De même, celui qui connaît cette conclusion : « la diagonale est incommensurable au côté » de façon
probable, c’est-à-dire parce que tout le monde le dit, ne la connaît pas
totalement, car il n’est pas parvenu au mode de connaissance parfait
en lequel elle peut être connue, bien qu’il la connaisse tout entière,
n’ignorant aucune de ses parties. Semblablement, les noms qui sont dits de
Dieu le signifient donc tout entier, mais non totalement. 4° Ce qui est en Dieu sans aucune imperfection se trouve
dans les créatures avec quelque défaut ; pour cette raison, si nous
attribuons à Dieu une chose trouvée dans les créatures, il est nécessaire que
nous retirions tout ce qui relève de l’imperfection, afin que seul demeure ce
qui relève de la perfection, car la créature n’imite Dieu qu’à ce point de
vue. Donc, je dis que la science qui se trouve en nous a de la perfection et
de l’imperfection. Sa certitude relève de sa perfection, car ce qui est su
est connu de façon certaine. Mais à son imperfection se rattache le processus
discursif de l’intelligence allant des principes aux conclusions sur
lesquelles porte la science ; en effet, ce processus discursif se produit uniquement parce que
l’intelligence qui connaît les principes ne connaît les conclusions qu’en
puissance ; car si elle les connaissait en acte, il n’y aurait pas là de
processus discursif, puisque le mouvement n’est qu’un passage de puissance à
acte. La science se dit donc en Dieu quant à la certitude sur les réalités
connues, mais non quant au susdit processus discursif, qui ne se trouve pas
non plus dans les anges, comme dit Denys. 5° Bien que rien ne soit pour Dieu plus connu ou moins connu
si l’on considère le mode du connaissant, car il voit tout d’un même regard,
cependant, si l’on considère le mode de la réalité connue, Dieu sait que
certaines choses sont plus connaissables en elles-mêmes, et d’autres
moins ; par exemple, la plus connaissable entre toutes est son essence,
par laquelle il connaît toutes choses, et par nul processus discursif, puisqu’en même temps qu’il voit son essence il voit toutes
choses. Donc, même quant à cet ordre que l’on peut considérer dans la connaissance
divine du côté des objets connus, la notion de science est conservée en Dieu,
car il a lui-même une connaissance spéciale de toute chose par sa cause. 6° Cette parole d’Algazel doit s’entendre de notre science,
que nous acquérons parce que les réalités impriment leurs ressemblances sur
nos âmes ; mais dans la connaissance de Dieu, c’est l’inverse, car les
formes dérivent de son intelligence vers toutes les créatures.
Donc, de même que la science est en nous une empreinte des réalités dans nos
âmes, de même, à l’inverse, les formes des réalités ne sont qu’une certaine
empreinte de la science divine dans les réalités. 7° La science que l’on affirme en Dieu n’existe pas à la
façon d’un habitus, mais plutôt à la façon d’un acte, car lui-même
connaît toujours tout en acte. 8° L’effet ne procède de la cause agente que suivant la
détermination de la cause ; aussi tout effet qui procède selon une
science suit-il la règle de la science, qui fixe les déterminations de
l’effet ; voilà pourquoi les réalités dont la science de Dieu est la
cause n’apparaissent qu’au moment fixé par Dieu pour qu’elles
apparaissent ; il n’est donc pas nécessaire que les réalités existent de
toute éternité, bien que la science de Dieu ait été en acte de toute éternité. 9° On dit que l’intelligence sait d’une chose ce qu’elle
est, quand elle la définit, c’est-à-dire lorsqu’elle conçoit au sujet de
cette réalité une forme qui correspond en tout à cette réalité. Or il
ressort de ce qu’on a 10° Il est dit que Dieu « échappe à toute forme de
notre intelligence », non en sorte qu’aucune forme de notre intelligence
ne le représente en quelque façon, mais parce qu’aucune
ne le représente parfaitement. 11° « La notion que le nom signifie, c’est la définition », comme
il est dit au quatrième livre de la Métaphysique ; voilà
pourquoi le nom qui appartient en propre à la réalité, c’est celui dont le
signifié est la définition de cette réalité ; et parce que, comme on l’a
dit, aucune notion signifiée par un nom ne définit Dieu lui-même, aucun nom donné par nous n’est
proprement son nom, mais il est proprement le nom de la créature qui est
définie par la notion signifiée par le nom ; et cependant ces noms, qui
sont des noms de créatures, sont attribués à Dieu, parce que sa ressemblance
est représentée en quelque façon dans les créatures. 12° La science qui est
attribuée à Dieu n’est pas une qualité ; en outre, la qualité qui vient
s’ajouter à la quantité est une qualité corporelle, non une qualité spirituelle
comme la science. |
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Et videtur quod
non. Illud enim quod
se habet ex additione ad aliud, in simplicissimo inveniri non potest. Sed
Deus est simplicissimus. Cum ergo scientia se habeat ex additione ad
essentiam, quia vivere addit supra esse, et scire supra vivere, videtur quod
scientia in Deo non sit. Sed dicebat, quod scientia in Deo supra essentiam non addit ; sed
nomine scientiae alia perfectio ostenditur in ipso quam nomine essentiae. –
Sed contra, perfectio est nomen rei. Sed omnino una res est in Deo scientia et
essentia. Ergo eadem perfectio ostenditur nomine scientiae et essentiae. Praeterea,
nullum nomen potest dici de Deo quod non significat totam perfectionem
ipsius : quia si non significat totam, nihil ipsius significat, cum in
Deo non inveniatur pars ; et sic ei attribui non potest. Sed nomen
scientiae non repraesentat totam perfectionem divinam, quia Deus est supra omne nomen quod nominatur,
ut dicitur in libro de Causis [prop. 22 (21) et comm.]. Ergo scientia
Deo attribui non potest. Praeterea,
scientia est habitus conclusionis, intellectus vero habitus principiorum, ut
patet per philosophum in VI Ethic. [l. 3 (1139 b 31) et l. 5 (1141
a 7)]. Sed Deus non cognoscit aliquid per modum conclusionis : quia sic
discurreret a principiis in conclusiones eius intellectus : quod etiam
ab Angelis Dionysius removet VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2] ;
ergo scientia non est in Deo. Praeterea, omne
quod scitur, scitur per aliquid magis notum. Sed Deo non est aliquid magis et
minus notum. Ergo in Deo scientia esse non potest. Praeterea, Algazel [Metaph. p. I,
tr. 3, sent. 1] dicit, quod scientia est sigillatio
scibilis in intellectu scientis. Sed sigillatio
omnino a Deo removetur ; tum quia importat receptionem, tum quia
importat compositionem. Ergo Deo scientia attribui non potest. Praeterea, nihil quod sonat in imperfectionem, Deo potest attribui.
Sed scientia sonat in imperfectionem : quia significatur ut habitus vel
actus primus, et considerare ut actus secundus, ut dicitur in II de Anima
[cap. 1 (412 a 10 et 22)]. Actus autem primus est imperfectus respectu
secundi, cum sit in potentia respectu eiusdem. Ergo scientia in Deo inveniri
non potest. Sed dicebat,
quod in Deo non est scientia nisi actu. – Sed contra, scientia Dei est causa
rerum. Sed scientia, si Deo attribuitur, ab aeterno in eo fuit. Si ergo
scientia in Deo non fuit nisi in actu, ab aeterno res produxit in esse ;
quod est falsum. Praeterea, in
quocumque invenitur aliquid respondens ei quod nos concipimus ex nomine
scientiae in intellectu, scimus de eo non solum quia est, sed etiam quid est,
quia scientia aliquid est. Sed de Deo non possumus scire quid est, sed quia
est tantum, ut Damascenus [De fide
I, 4] dicit. Ergo conceptioni intellectus quam exprimit nomen scientiae,
nihil respondet in Deo ; ergo scientia non est in eo. Praeterea,
Augustinus dicit, quod Deus, qui
subterfugit omnem formam, intellectui pervius esse non potest. Sed
scientia est quaedam forma, quam intellectus concipit. Ergo hanc formam Deus
subterfugit ; non ergo scientia est in Deo. Praeterea,
intelligere est simplicius quam scire, et dignius. Sed, sicut dicitur in
libro de Causis [comm. 6 (5)], cum dicimus Deum intelligentem, vel
intelligentiam, non nominamus eum nomine proprio, sed nomine causati sui
primi. Ergo multo fortius nomen scientiae Deo competere non potest. Praeterea,
qualitas maiorem compositionem importat quam quantitas, quia qualitas non
inhaeret substantiae nisi mediante quantitate. Sed Deo non attribuimus
aliquid quod sit in genere quantitatis, propter suam simplicitatem ;
omne enim quantum habet partes. Ergo, cum scientia
sit in genere qualitatis, nullo modo debet ei attribui. Sed contra. Est
quod dicitur Rom. XI, 33 : o
altitudo divitiarum sapientiae, et scientiae Dei et cetera. Praeterea,
secundum Anselmum in Monologio [cap. 15], omne quod simpliciter in omni
melius est esse, quam non esse, Deo est attribuendum. Sed scientia est
huiusmodi ; ergo est Deo attribuenda. Praeterea, ad
scientiam non requiruntur nisi tria : scilicet potentia activa cognoscentis,
qua de rebus iudicat, res cognita, et unio utriusque. Sed in Deo est summa
potentia activa, et sua essentia est summe cognoscibilis, et per consequens
est ibi unio utriusque. Ergo Deus est summe sciens. Probatio mediae. Ut
dicitur in libro de Intelligentiis [Adam Pulchre-Mulieris, VI (ed. Baeumker,
p. 8)], prima substantia est lux.
Sed lux maxime habet virtutem activam, quod patet ex hoc quod seipsam diffundit
et multiplicat ; est etiam maxime cognoscibilis, unde et alia
manifestat. Ergo substantia prima, quae Deus est, et habet potentiam activam
ad cognoscendum, et est cognoscibilis. Responsio.
Dicendum, quod ab omnibus scientia Deo attribuitur ; diversimode tamen. Quidam enim suo
intellectu modum creatae scientiae transcendere non valentes, crediderunt
quod scientia sit in Deo quasi aliqua dispositio addita essentiae eius, sicut
et in nobis est ; quod est omnino erroneum et absurdum. Hoc enim posito,
Deus summe simplex non esset ; esset enim in eo compositio substantiae
et accidentis ; nec iterum ipse Deus esset suum esse : quia, ut
dicit Boetius in libro de Hebdomadibus [ed. Peiper, p. 169,29], quod est, participare aliquo potest, sed
ipsum esse nullo modo aliquo participat. Si ergo Deus participaret
scientiam quasi dispositionem adiunctam, ipse non esset suum esse, et ita ab
alio esse haberet, quod esset sibi causa essendi ; et sic non esset
Deus. Et ideo alii
dixerunt, quod per hoc quod Deo scientiam attribuimus, vel aliquid huiusmodi,
nihil in eo ponimus ; sed significamus eum esse causam scientiae in
rebus creatis : ut ex hoc dicatur Deus sciens, quia scientiam creaturis
infundit. Sed quamvis haec possit esse aliqua ratio veritatis huius
propositionis, qua dicitur : Deus est sciens, quia scientiam causat, ut
Origenes [Comm. in epist. ad Rom. X]
et Augustinus [Enarr. in Ps. XLIII,
22] dicere videntur ; non tamen potest esse tota ratio veritatis,
propter duo. Primo, quia eadem ratione de Deo praedicari posset quidquid in
rebus causat, ut diceretur moveri, quia causat motum in rebus ; quod
tamen non dicitur. Secundo, quia ea quae dicuntur de causatis et causis, non
ex hoc causis inesse dicuntur scilicet propter causata ; sed magis
causatis insunt propter hoc quod inveniuntur in causis : sicut ex hoc
quod ignis est calidus, caliditatem aeri influit, et non e converso. Et
similiter Deus ex hoc quod naturam scientificam habet, scientiam nobis
infundit, et non e converso. Et ideo alii
dixerunt, quod scientia et alia huiusmodi attribuuntur Deo per quamdam
similitudinem proportionis, sicut attribuitur ei ira vel misericordia, aut
huiusmodi ceterae passiones. Dicitur enim Deus iratus, in quantum facit
effectum similem irato ; quia punit, quod est effectus irae in nobis,
quamvis in Deo passio irae esse non possit. Similiter dicunt, quod Deus
dicitur sciens, quia effectum facit similem effectui scientis : sicut
enim opera scientis procedunt ex determinatis principiis ad determinatos
fines, ita opera naturae, quae divinitus fiunt, ut patet in II Physic.
[l. 4 (194 a 21)]. Sed secundum hanc opinionem, scientia attribueretur
Deo metaphorice, sicut et ira, et cetera huiusmodi ; quod dictis
Dionysii [De div. nom. 7, 2] et
aliorum sanctorum repugnat. Et ideo aliter dicendum est, quod scientia Deo attributa,
significat aliquid quod in Deo est, et similiter vita et essentia et cetera
huiusmodi ; nec differunt quantum ad rem significatam, sed solum quantum
ad modum intelligendi. Eadem enim res penitus in Deo est essentia, vita,
scientia et quidquid huiusmodi de ipso dicitur ; sed intellectus noster
diversas conceptiones habet intelligens in eo vitam, scientiam, et huiusmodi. Nec tamen istae
conceptiones sunt falsae ; conceptio enim intellectus nostri secundum
hoc vera est, prout repraesentat per quamdam assimilationem rem
intellectam ; alias enim falsa esset, si nihil subesset in re. Intellectus
autem noster non hoc modo potest repraesentare per assimilationem Deum sicut
repraesentat creaturas. Cum enim intelligit Sed si esset
aliqua res perfecte repraesentans Deum, non esset nisi una tantum, quia uno
modo repraesentaret, et secundum unam formam ; et ideo non est nisi unus
filius, qui est perfecta imago patris. Similiter etiam intellectus noster secundum
diversas conceptiones repraesentat divinam perfectionem, quia unaquaeque
imperfecta est ; si enim perfecta esset, esset una tantum, sicut est
unum tantum verbum intellectus divini. Sunt ergo
plures conceptiones in intellectu nostro repraesentantes essentiam
divinam ; unde essentia divina unicuique illarum respondet sicut res
suae imagini imperfectae ; et sic omnes illae conceptiones intellectus
sunt verae, quamvis sint plures de una (re). Et quia nomina non significant
res nisi mediante intellectu, ut dicitur in I Periher. [cap. 2 (16 a
3)] ; ideo imponit plura nomina uni rei secundum diversos modos
intelligendi, vel secundum diversas rationes, quod idem est ; quibus tamen
omnibus respondet aliquid in re. Ad primum
igitur dicendum, quod scientia non se habet ex additione ad ens, nisi secundum
quod intellectus accipit distinctim scientiam alicuius et essentiam
eius ; additio enim distinctionem praesupponit. Unde, cum in Deo non
distinguatur scientia et essentia, ut ex dictis patet, nisi secundum modum
intelligendi ; nec scientia se habet in eo ex additione ad essentiam
eius, nisi secundum modum intelligendi. Ad secundum
dicendum, quod non potest vere dici, quod scientia in Deo significet aliam
perfectionem quam essentiam, sed quod significatur per modum alterius
perfectionis ; secundum quod intellectus noster ex diversis
conceptionibus quas de Deo habet, praedicta nomina imponit. Ad tertium
dicendum, quod cum nomina sint signa intellectuum : secundum hoc se
habet aliquod nomen ad totalitatem alicuius rei significandam, secundum quod
se habet intellectus in intelligendo. Intellectus autem noster totum Deum
intelligere potest sed non totaliter, totum quidem quia necesse est ut de
ipso Ad quartum dicendum, quod quia illud quod in Deo est absque omni
imperfectione, in creaturis cum aliquo defectu invenitur ; propter hoc
oportet ut si aliquid in creaturis inventum Deo attribuamus, separemus totum
quod ad imperfectionem pertinet, ut solum maneat hoc quod perfectionis est,
quia secundum hoc tantum creatura Deum imitatur. Dico igitur, quod scientia
quae in nobis invenitur, habet quidem aliquid perfectionis, et aliquid
imperfectionis. Ad perfectionem quidem eius pertinet certitudo ipsius, quia
quod scitur, certitudinaliter cognoscitur ; sed ad imperfectionem
pertinet discursus intellectus a principiis in conclusiones, quarum est scientia ;
hic enim discursus non contingit nisi secundum quod intellectus cognoscens
principia, cognoscit conclusiones in potentia tantum ; si enim actu cognosceret,
non esset ibi discursus ; cum motus non sit nisi exitus de potentia ad actum.
Dicitur igitur
in Deo scientia ratione certitudinis de rebus cognitis, non autem ratione discursus
praedicti, qui etiam nec in Angelis invenitur, ut Dionysius dicit. Ad quintum
dicendum, quod quamvis Deo non sit aliquid magis et minus notum si
consideretur modus cognoscentis, quia eodem intuitu omnia videt, tamen si
consideretur modus rei cognitae, Deus cognoscit quaedam esse magis
cognoscibilia in seipsis et quaedam minus ; sicut inter omnia maxime est
cognoscibilis sua essentia, per quam quidem omnia cognoscit, non quidem
aliquo discursu, cum simul videndo essentiam suam omnia videat. Unde etiam quantum ad istum ordinem qui potest attendi in divina cognitione
ex parte cognitorum, etiam salvatur in Deo ratio scientiae ; ipse enim
praecipue omnia per causam cognoscit. Ad sextum dicendum, quod verbum illud Algazelis intelligendum est de
scientia nostra, quae in nobis acquiritur per hoc quod res imprimunt similitudines
suas in animas nostras ; sed in cognitione Dei est e converso, quia ab
eius intellectu effluunt formae in omnes creaturas ; unde sicut scientia
in nobis est sigillatio rerum in animabus nostris, ita e converso formae
rerum non sunt nisi quaedam sigillatio divinae scientiae in rebus. Ad septimum dicendum, quod scientia quae ponitur in Deo, non est per
modum habitus, sed magis per modum actus, quia ipse semper actu omnia
cognoscit. Ad octavum dicendum, quod a causa agente non procedit effectus nisi secundum
conditionem eius ; et ideo omnis effectus qui procedit per aliquam
scientiam, sequitur determinationem scientiae, quae limitat conditiones
eius ; et ideo res quarum scientia Dei est causa, non procedunt nisi
quando determinatum est a Deo ut procedant ; et ideo non oportet ut res
sint ab aeterno quamvis scientia Dei fuerit ab aeterno in actu. Ad nonum
dicendum, quod tunc intellectus dicitur scire de aliquo quid est, quando
definit ipsum, id est quando concipit aliquam formam de ipsa re quae per
omnia ipsi rei respondet. Iam autem ex dictis patet quod quidquid intellectus
noster de Deo concipit, est deficiens a repraesentatione eius ; et ideo
quid est ipsius Dei semper nobis occultum remanet ; et haec est summa
cognitio quam de ipso in statu viae habere possumus, ut cognoscamus Deum esse
supra omne id quod cogitamus de eo ; ut patet per Dionysium in I cap. de
Mystica Theologia [§ 3]. Ad decimum
dicendum, quod Deus dicitur omnem
intellectus nostri formam subterfugere, non quin aliqua forma nostri
intellectus ipsum aliquo modo repraesentet ; sed quia nulla eum repraesentat
perfecte. Ad undecimum
dicendum, quod ratio quam significat
nomen, est definitio, ut dicitur IV Metaph. [cap. 7 (1012 a
23)] ; et ideo illud est nomen proprie alicuius rei cuius significatum
est eius definitio ; et quia, ut dictum est, nulla ratio significata per
nomen definit ipsum Deum, nullum nomen a nobis impositum est proprie nomen
eius, sed est proprie nomen creaturae, quae definitur ratione significata per
nomen ; et tamen ista nomina quae sunt creaturarum nomina, Deo attribuuntur,
secundum quod in creaturis aliqualiter similitudo eius repraesentatur. Ad duodecimum
dicendum, quod scientia quae Deo attribuitur, non est qualitas ; et
praeterea qualitas quantitati adveniens, est qualitas corporalis, non
qualitas spiritualis, sicut est scientia. |
(Secundo quaeritur utrum Deus cognoscat vel sciat seipsum.)
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Il semble que non. 1° Celui qui a une science est, par sa science, en relation
à l’objet su. Or, comme dit Boèce au livre sur la Trinité, « en Dieu,
l’essence contient l’unité, la relation diversifie la trinité », i.e. la trinité des Personnes. Il est
donc nécessaire qu’en Dieu l’objet su soit personnellement distinct de celui
qui a la science. Or la distinction des Personnes en Dieu n’autorise pas la
tournure réflexive : en effet, on ne dit pas que le Père s’est engendré
parce qu’il a engendré le Fils. On ne doit donc pas accorder qu’il y ait en
Dieu la connaissance de soi-même. 2° Il est dit au livre des Causes : « Tout ce qui connaît sa propre essence revient à elle par
un retour complet. » Or Dieu ne revient pas à son essence, puisqu’il ne
sort jamais de son essence, et qu’il ne peut y avoir de retour lorsque nul
départ n’a précédé. Dieu ne connaît donc pas son essence, et ainsi, il n’a
pas science de lui-même. 3° La science est l’assimilation de celui qui a la science à
la réalité sue. Or rien n’est semblable à soi-même car, comme dit saint
Hilaire, « il n’y a pas de ressemblance à soi-même ».
Dieu ne se connaît donc pas lui-même. 4° La science ne porte que sur l’universel. Or Dieu n’est
pas un universel, car tout universel est obtenu par abstraction, et rien ne
peut être abstrait de Dieu, puisqu’il est très simple. Dieu ne se connaît
donc pas lui-même. 5° Si Dieu avait science de lui-même, il se penserait,
puisque penser est plus simple que savoir et par conséquent doit être davantage
attribué à Dieu. Or Dieu ne se pense pas. Il n’a donc pas non plus science de
lui-même. Preuve de la mineure : saint Augustin dit au livre des 83 Questions, qu. 15 :
« Tout ce qui se pense soi-même, se comprend. » Or rien ne peut
être compris s’il n’est fini, comme saint Augustin le montre au même endroit.
Dieu ne se pense donc pas. 6° Au même endroit, saint Augustin argumente ainsi :
« Et notre intelligence ne tient pas à être infinie, même si elle le
pouvait, parce qu’elle entend être connue d’elle-même. » D’où l’on
déduit que ce qui veut se connaître ne veut pas être infini. Or Dieu veut
être infini, puisqu’il l’est ; en effet, s’il était quelque chose qu’il
ne voudrait pas être, il ne serait pas suprêmement heureux. Il ne veut donc
pas être connu de lui-même ; il ne se connaît donc pas. 7° [Le répondant] disait que, bien que Dieu soit et veuille
être infini en un sens absolu, cependant il n’est pas infini pour lui-même,
mais fini, et il ne veut pas non plus être infini de la sorte. En sens
contraire : comme il est dit au troisième livre de la Physique, on dit qu’une chose
est infinie en ce sens qu’elle est infranchissable, et finie dans la mesure
où elle est franchissable. Or, comme cela est prouvé au sixième livre de la Physique, l’infini ne peut être
franchi ni par le fini ni par l’infini. Dieu ne peut donc, tout en étant
infini, être fini pour lui-même. 8° Ce qui est bon pour Dieu, l’est dans l’absolu. Ce qui est
fini pour Dieu, l’est donc aussi dans l’absolu. Or Dieu n’est pas fini dans
l’absolu ; ni, par conséquent, fini pour lui-même. 9° Dieu ne se connaît que dans la mesure où il se rapporte à
lui-même. Si donc il est fini pour lui-même, il se connaîtra lui-même de
façon finie. Or il n’est pas fini. Il se connaîtra donc autrement qu’il
n’est ; et ainsi, il aura de lui-même une connaissance fausse. 10° Parmi ceux qui connaissent Dieu, l’un connaît plus que
l’autre pour autant que son mode de connaissance dépasse le mode de
connaissance de l’autre. Or Dieu se connaît infiniment plus qu’il n’est connu
d’aucun autre. Le mode par lequel il se connaît est donc infini ; il se
connaît donc lui-même infiniment, et ainsi, il n’est pas fini pour lui-même. 11° Voici comment Saint Augustin prouve au livre des 83 Questions que nul ne peut penser une réalité plus
qu’un autre : « Quiconque entend une chose autrement qu’elle n’est,
se trompe ; et quiconque se trompe n’entend point ce en quoi il se
trompe. Ainsi, quiconque entend une chose autrement qu’elle n’est, ne la
conçoit pas : on ne peut donc concevoir une chose que telle qu’elle
est. » Or, puisque la réalité est d’une façon unique, elle est pensée
par En sens contraire : Denys dit au septième chapitre des Noms divins que « la Sagesse divine, en se connaissant
elle-même, connaît toutes les autres choses ». Dieu connaît donc avant
tout soi-même. Solution : Dire que quelque chose se connaît soi-même, c’est dire qu’il
est connaissant et connu. Il est donc nécessaire, pour considérer de quelle
façon Dieu peut se connaître lui-même, de voir quelle nature peut permettre à
quelque chose d’être connaissant et connu. Il
faut donc savoir qu’une réalité est trouvée parfaite de deux façons :
d’abord par la perfection de son être, lequel lui convient en raison de son
espèce propre. Or, en n’importe quelle réalité créée, parce que l’être
spécifique d’une réalité est distinct de l’être spécifique d’une autre, la
perfection susdite qui est en chaque réalité manque d’autant plus de
perfection au sens absolu qu’il se trouve davantage de perfection dans les
autres espèces ; de sorte que la perfection de toute réalité considérée
en soi est imparfaite, étant une partie de la perfection de l’univers entier, qui résulte des perfections réunies
des réalités singulières. Aussi, pour qu’il y ait un remède à cette imperfection, il se trouve
un autre mode de perfection dans les réalités créées, en tant que la
perfection qui est propre à une réalité se rencontre dans une autre
réalité ; et telle est la perfection du connaissant comme tel, car quelque
chose est connu par le connaissant dans la mesure où le connu est lui-même en
quelque façon dans le connaissant ; voilà
pourquoi il est dit au troisième livre sur l’Âme que « l’âme est en quelque sorte toutes
choses », parce qu’elle est de nature à connaître toutes choses. Et
selon ce mode, il est possible que la perfection de tout l’univers existe en
une seule réalité. Telle est par conséquent l’ultime perfection à laquelle
l’âme puisse parvenir, d’après les philosophes : qu’en elle soit décrite la perfection de
tout l’ordre de l’univers et de ses causes ; et c’est même en cela
qu’ils placèrent la fin ultime de l’homme, elle qui sera selon nous dans la
vision de Dieu, car, suivant saint Grégoire, « qu’y
a-t-il que ne voient ceux qui voient Celui qui voit tout ? » Or la perfection d’une réalité ne peut pas être en une autre
avec l’être déterminé qu’elle avait dans la première ; aussi est-il
nécessaire, pour que cette perfection soit de nature à être dans l’autre
réalité, qu’elle soit considérée sans les choses qui sont de nature à la
déterminer. Et parce que les formes et les perfections des réalités sont déterminées
par la matière, de là vient qu’une réalité est connaissable dans la mesure où
elle est séparée de la matière. Il est donc nécessaire que ce en quoi une telle perfection
de la réalité est reçue soit, lui aussi, immatériel ; car, s’il était
matériel, la perfection serait reçue en lui avec un être déterminé ; et
ainsi, elle ne serait pas en lui en tant qu’elle est connaissable,
c’est-à-dire à la façon dont la perfection qui existe en l’une est de nature
à être dans l’autre. Voilà pourquoi les anciens philosophes se sont trompés,
eux qui ont affirmé que le semblable était connu par le semblable, voulant signifier par là que l’âme, qui connaît toutes
choses, était matériellement constituée de toutes choses, en sorte qu’elle
connût la terre par la terre, l’eau par l’eau, et ainsi de suite. En effet,
ils estimèrent que la perfection de la réalité connue devait exister dans le
connaissant à la façon dont elle a un être déterminé dans la nature propre.
Or ce n’est pas ainsi que la forme de la réalité connue est reçue dans le
connaissant ; aussi le Commentateur dit-il au troisième livre sur l’Âme que le mode de réception par lequel les
formes sont reçues dans l’intellect possible et dans la matière prime n’est
pas le même, car il est nécessaire qu’une chose soit reçue immatériellement dans l’intelligence qui connaît. Et ainsi, nous voyons que la nature de la connaissance dans
les réalités se trouve conforme à l’ordre de l’immatérialité en elles :
en effet, les plantes et les autres choses qui leur sont inférieures ne
peuvent rien recevoir immatériellement, et c’est pourquoi elles sont privées
de toute connaissance, comme cela est clair au deuxième livre sur l’Âme. Le sens, lui,
reçoit certes des espèces sans matière, mais néanmoins avec les déterminations
matérielles. L’intelligence reçoit des espèces dépouillées même des
déterminations matérielles. Semblablement, il y a aussi un ordre dans les
choses connaissables. En effet, les réalités matérielles, comme dit le Commentateur, ne sont intelligibles que parce que nous les rendons
intelligibles, car elles sont intelligibles en puissance seulement, mais sont
rendues intelligibles en acte par la lumière de l’intellect agent, tout
comme les couleurs sont rendues visibles en acte par la lumière du soleil. En revanche, les réalités immatérielles sont intelligibles
par elles-mêmes ; elles sont donc mieux connues par nature, quoiqu’elles
soient moins connues de nous. Ainsi donc, puisque Dieu, étant entièrement
exempt de toute potentialité, est dans une extrême séparation de la matière,
il reste qu’il est au plus haut point apte à connaître et au plus haut point connaissable ;
donc, autant sa nature a réellement l’être, autant la notion de connaissable
lui convient. Et parce que Dieu est dans la mesure où sa nature lui appartient,
il connaît aussi dans la mesure où sa nature lui appartient, lui qui est au
plus haut point apte à connaître ; c’est pourquoi Avicenne dit au
huitième livre de sa Métaphysique : « Il
se pense et s’appréhende lui-même en tant qu’il a la quiddité pure » – pure de matière, cela s’entend –
« d’une chose qui est lui-même. » Réponse aux objections : 1° En Dieu, la trinité des Personnes est diversifiée par les
relations qui sont réellement en lui, à savoir les relations d’origine ;
mais la relation qui est connotée lorsqu’on dit « Dieu a science de
lui-même » est une relation non pas réelle, mais seulement de raison ; en effet, chaque fois que le même est référé à soi,
une telle relation n’est pas quelque chose dans la réalité, mais seulement
dans la raison, attendu que la relation réelle exige deux extrémités. 2° La tournure employée quand on dit : « ce qui se
connaît revient à son essence », est une tournure métaphorique ; en
effet, il n’y a pas de mouvement dans le penser, comme cela est prouvé au
septième livre de la Physique. Il n’y a donc pas là
non plus, à proprement parler, de départ ou de retour, mais on dit qu’il y a
processus ou mouvement parce qu’on se rend d’une chose connaissable à une
autre ; et en nous, cela se fait assurément par un certain processus
discursif selon lequel il y a une sortie et un retour
dans notre âme au moment où elle se connaît elle-même. En effet, l’acte qui
émane d’elle se termine d’abord à l’objet, ensuite elle fait retour sur
l’acte, et enfin sur la puissance et l’essence, puisque les actes sont connus
au moyen des objets et les puissances au moyen des actes. Mais dans la
connaissance divine, comme on l’a déjà dit, il n’y a pas de processus
discursif comme si Dieu allait à l’inconnu par le connu. Néanmoins, du côté
des choses connaissables on peut trouver un certain circuit dans sa
connaissance, à savoir, lorsque connaissant son essence il regarde les autres
réalités, en lesquelles il voit une ressemblance de son essence, et qu’ainsi
il revient d’une certaine façon à son essence, sans
pour cela connaître son essence à partir d’autres réalités, comme c’était le
cas dans notre âme. Et cependant, il faut savoir qu’au livre des Causes le retour à son essence n’est pas appelé
autrement que « la subsistance de la réalité en elle-même ». En
effet, les formes qui ne subsistent pas en elles-mêmes sont répandues sur
autre chose et nullement rassemblées en elles-mêmes ; mais les formes
qui subsistent en elles-mêmes sont répandues de telle sorte sur les autres
réalités, les perfectionnant ou influant sur elles, que ces formes demeurent
par soi en elles-mêmes ; et c’est de cette façon que Dieu revient
parfaitement à son essence car, pourvoyant à tout, et par suite sortant et
procédant pour ainsi dire vers toutes choses, il demeure fixe en lui-même et
non mêlé aux autres choses. 3° La ressemblance qui est une relation réelle requiert la
distinction des réalités ; mais pour celle qui n’est qu’une relation de
raison, il suffit d’une distinction de raison entre les termes semblables. 4° L’universel est intelligible parce qu’il est séparé de la
matière ; par conséquent, les choses qui ne sont pas séparées de la
matière par un acte de notre intelligence mais sont par elles-mêmes libres de
toute matière, sont connaissables au plus haut point ; et ainsi, Dieu
est intelligible au plus haut point,
quoiqu’il ne soit pas un universel. 5° Dieu, à la fois, a science de lui-même, se pense et se comprend,
quoique, absolument parlant, il soit infini. En effet, il n’est pas infini
par privation, car la notion de l’infini par privation se rattache à la quantité :
il comporte en effet une partie après l’autre, à l’infini. Si donc il doit
être connu sous l’aspect de son infinité, c’est-à-dire de telle façon qu’il
soit connu partie après partie, il ne pourra nullement être compris, car on
ne pourra jamais arriver à la fin, puisqu’il n’a pas de fin. Mais Dieu est
appelé infini par négation, c’est-à-dire que son essence n’est pas limitée par quelque
chose. En effet, toute forme reçue en quelque chose est délimitée par le mode
de ce qui reçoit ; puis donc que l’être divin, étant lui-même son être,
n’est pas reçu en quelque chose, en ce sens son être n’est pas fini, et par
suite son essence est appelée infinie. Et parce qu’en n’importe quelle
intelligence créée la puissance cognitive, étant reçue en quelque chose, est
finie, notre intelligence ne peut parvenir à connaître Dieu aussi clairement
qu’il est connaissable ; et par conséquent il ne peut le comprendre, car
il ne parvient pas à finir de le connaître, ce qui est le comprendre, comme
on l’a déjà dit. Par contre, de la même façon que l’essence de Dieu est
infinie, sa puissance cognitive est également infinie : sa connaissance
est donc aussi efficace que son essence ; voilà pourquoi il parvient à
la parfaite connaissance de soi. Et si l’on dit qu’il se comprend, ce n’est
pas que par une telle compréhension une limite soit fixée au connu lui-même,
mais c’est en raison de la perfection de cette connaissance à laquelle rien
ne manque. 6° Puisque, par sa nature, notre intelligence est finie,
elle ne peut comprendre ou penser parfaitement un infini ; voilà
pourquoi, si l’on suppose que la nature de l’intelligence est telle,
l’argument de saint Augustin est probant ; mais la nature de
l’intelligence divine est autre, et c’est pourquoi la conclusion ne suit pas. 7° À bien entendre le mot « Dieu », Dieu n’est
fini, à proprement parler, ni pour les autres ni pour lui-même ; mais si
on le dit fini pour lui-même, c’est
parce qu’il est connu par lui-même tout comme quelque chose de fini est connu
par une intelligence finie. En effet, de même que l’intelligence finie peut
parvenir à finir de connaître une réalité finie, de même l’intelligence
divine parvient à finir de connaître Dieu lui-même. Mais la notion d’infini
qui a le sens d’infranchissable est celle de l’infini par privation, qui est
étranger à notre propos. 8° Pour tous ces prédicats qui signifient la quantité et
regardent la perfection, si
une chose est telle par rapport à Dieu, il s’ensuit qu’elle est telle dans
l’absolu ; par exemple, si une chose est grande par rapport à Dieu,
alors elle est grande dans l’absolu. Mais pour ceux qui regardent
l’imperfection, cela ne s’ensuit pas : en effet, si une chose est petite
par rapport à Dieu, il ne s’ensuit pas qu’elle soit petite dans
l’absolu ; car toutes choses, comparées à Dieu, ne sont rien, et
pourtant elles ne sont pas rien dans l’absolu. Donc, ce qui est bon par
rapport à Dieu, est bon dans l’absolu ; mais si une chose est finie pour
Dieu, il ne s’ensuit pas qu’elle soit finie dans l’absolu, car le fini se
rattache à une certaine imperfection, mais le bien, à une perfection ;
dans les deux cas, cependant, est tel dans l’absolu ce qui au jugement de
Dieu est trouvé tel. 9° Quand on dit : « Dieu se connaît lui-même de
façon finie », cela peut s’entendre en deux sens : d’abord en sorte
que « façon » se réfère à la réalité connue ; le sens est
alors, qu’il connaît qu’il est fini ; et avec ce sens la proposition est
fausse, car dans ce cas sa connaissance serait fausse. Ensuite, en sorte que
« façon » soit référé au connaissant, et ainsi, on peut encore distinguer :
d’abord de telle sorte que l’expression « de façon finie » ne
signifie rien d’autre que « de façon parfaite » ; on dit, alors, qu’il
connaît de façon finie, parce qu’il parvient à finir de connaître ; et
ainsi, Dieu se connaît lui-même de façon finie. Ensuite de telle sorte que
l’expression « de façon finie » concerne l’efficace de la
connaissance, et en ce sens il se connaît de façon infinie, car sa connaissance
est infiniment efficace. Et qu’il soit fini
pour lui-même de la façon susmentionnée, ne permet de conclure qu’il se
connaît de façon finie que dans le sens où l’on a dit que c’était vrai. 10° Ce raisonnement vaut dans la mesure où l’expression
« de façon finie » regarde l’efficace de la connaissance ; et
dans ce cas, il est clair qu’il ne se connaît pas de façon finie. 11° Quand nous disons que
l’un pense plus que l’autre, cela peut s’entendre de deux façons :
d’abord en sorte que le mot « plus » concerne le mode de la réalité
connue, et ainsi, aucun parmi les êtres pensants ne pense plus que l’autre au
sujet de la réalité pensée, en tant qu’elle est pensée ; en effet, quiconque
attribue à la réalité pensée plus ou moins que ne comporte la nature de la
réalité, se trompe et ne pense pas. Ensuite, on peut référer cela au mode du
connaissant ; et dans ce cas, l’un pense plus que l’autre dans la mesure
où il pense avec plus de pénétration que l’autre, comme l’ange comparé à
l’homme, et Dieu à l’ange, et ce à cause d’une plus puissante faculté de pensée.
Et la tournure employée dans cette preuve, à savoir : « penser une
réalité autrement qu’elle n’est », est à distinguer semblablement ; en effet, si le
mot « autrement » désigne le mode de la réalité connue, alors
aucun être pensant ne pense la réalité autrement qu’elle n’est, car ce serait
penser que la réalité est autrement qu’elle n’est ; mais si
« autrement » désigne le mode du connaissant, alors n’importe quel
être qui pense une réalité matérielle la pense autrement qu’elle n’est, car
la réalité qui a l’être matériellement est pensée seulement de façon immatérielle. |
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Et videtur quod
non. Sciens enim
refertur ad scitum secundum suam scientiam. Sed sicut dicit Boetius in libro
de Trinitate [cap. 6], essentia in
divinis continet unitatem, relatio multiplicat Trinitatem, scilicet
personarum. Ergo oportet quod in Deo scitum sit distinctum personaliter a
sciente. Sed distinctio personarum in divinis non patitur reciprocam locutionem ;
non enim pater dicitur se genuisse, quia genuit filium. Ergo in Deo concedi
non debet quod cognoscat seipsum. Praeterea, in
libro de Causis [prop. 15 (14)] dicitur : omnis sciens essentiam suam, est rediens ad essentiam suam reditione
completa. Sed Deus non redit ad essentiam suam, cum nunquam ab essentia
sua egrediatur, nec possit esse reditio ubi non praecessit discessus. Ergo
Deus non cognoscit essentiam suam, et ita nescit seipsum. Praeterea,
scientia est assimilatio scientis ad rem scitam. Sed nihil est simile sibi
ipsi ; quia similitudo non sibi
est, ut Hilarius [De Trin. III,
23] dicit. Ergo Deus non cognoscit seipsum. Praeterea,
scientia non est nisi de universali. Sed Deus non est universale : quia
universale omne est per abstractionem ; a Deo autem, cum sit simplicissimus,
non potest fieri abstractio. Ergo Deus non cognoscit seipsum. Praeterea, si
Deus sciret se, intelligeret se, cum intelligere sit simplicius quam scire et
per hoc Deo magis attribuendum. Sed Deus non intelligit se. Ergo nec scit se.
Probatio mediae. Augustinus dicit in libro LXXXIII Quaestionum, quaest. 16
[15] : omne quod se intelligit,
comprehendit se. Nihil autem potest comprehendi nisi finitum, ut patet
per Augustinum ex eodem loco. Ergo Deus non intelligit se. Praeterea,
Augustinus sic argumentatur ibidem : nec
intellectus noster infinitus esse vult quamvis possit, quia notus sibi esse
vult. Ex quo habetur, quod illud quod vult se nosse, non vult esse
infinitum. Sed Deus vult se esse infinitum, cum sit infinitus ; si enim
esset aliquid quod se esse non vellet, non esset summe beatus. Ergo non vult
sibi esse notus ; ergo non cognoscit se. Sed dicebat,
quod quamvis Deus sit infinitus simpliciter, et velit se esse infinitum
simpliciter ; non tamen est infinitus sibi, sed finitus ; et sic
etiam non vult se esse infinitum. – Sed contra, ut dicitur in III Physic.
[l. 7 (204 a 3)], infinitum dicitur aliquid secundum quod est
intransibile, et finitum secundum quod est transibile. Sed, sicut probatum
est in VI Physic. [l. 9 (237 b 23)], infinitum non potest transiri neque
a finito neque ab infinito. Ergo Deus, quamvis sit infinitus, non potest sibi
ipsi esse finitus. Praeterea,
illud quod est Deo bonum, simpliciter est bonum. Ergo et quod est Deo
finitum, simpliciter est finitum. Sed Deus non est simpliciter finitus. Ergo
nec sibi ipsi finitus. Praeterea, Deus
non cognoscit se nisi secundum quod ad seipsum comparatur. Si ergo sibi ipsi
est finitus, cognoscet seipsum finite. Non est autem finitus. Ergo cognoscet
se aliter quam sit ; et ita de seipso habebit cognitionem falsam. Praeterea,
inter eos qui cognoscunt Deum, unus alio magis cognoscit, secundum quod modus
cognitionis unius excedit modum cognitionis alterius. Sed Deus in infinitum
magis se cognoscit quam aliquis alius eum cognoscat. Ergo modus quo se cognoscit,
est infinitus ; ergo seipsum infinite cognoscit, et sic non est sibi
ipsi finitus. Praeterea,
Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 32], probat quod rem aliquam
non potest alius alio plus intelligere, hoc modo. Quisquis ullam rem aliter quam est, intelligit, fallitur ; et omnis qui fallitur, id in quo
fallitur, non intelligit ; quisquis
igitur ullam rem aliter quam est intelligit, non eam intelligit. Non igitur
potest quidquam intelligi nisi ut est. Ergo cum res sit uno modo, ab omnibus
uno modo intelligitur ; et ideo nullam
rem unus alio melius intelligit. Si ergo Deus seipsum intelligeret, non
se plus intelligeret quam alii eum intelligant, et sic in aliquo creatura creatori
aequaretur ; quod est absurdum. Sed contra est
quod Dionysius dicit, VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2] quod divina sapientia seipsam cognoscens, omnia
alia cognoscit. Ergo Deus praecipue cognoscit seipsum. Solutio.
Dicendum, quod cum dicitur aliquid seipsum cognoscere, dicitur illud esse cognoscens
et cognitum. Unde ad considerandum qualiter Deus seipsum cognoscat, oportet
videre per quam naturam aliquid sit cognoscens et cognitum. Sciendum igitur
est, quod res aliqua invenitur perfecta dupliciter. Uno modo secundum
perfectionem sui esse, quod ei competit secundum propriam speciem. Sed quia
esse specificum unius rei est distinctum ab esse specifico alterius rei, ideo
in qualibet re creata huiusmodi perfectioni in unaquaque re, tantum deest de
perfectione simpliciter, quantum perfectionis in speciebus aliis invenitur ;
ut sic cuiuslibet rei perfectio in se consideratae sit imperfecta, veluti
pars perfectionis totius universi, quae consurgit ex singularum rerum
perfectionibus, invicem congregatis. Unde ut huic imperfectioni aliquod
remedium esset, invenitur alius modus perfectionis in rebus creatis, secundum
quod perfectio quae est propria unius rei, in altera re invenitur ; et
haec est perfectio cognoscentis in quantum est cognoscens, quia secundum hoc
a cognoscente aliquid cognoscitur quod ipsum cognitum est aliquo modo apud cognoscentem ;
et ideo in III de Anima [cap. 8 (431 b 21)] dicitur, anima esse quodammodo omnia, quia nata
est omnia cognoscere. Et secundum hunc modum possibile est ut in una re
totius universi perfectio existat. Unde haec est ultima perfectio ad quam
anima potest pervenire, secundum philosophos, ut in ea describatur totus ordo
universi, et causarum eius ; in quo etiam finem ultimum hominis
posuerunt, quod secundum nos, erit in visione Dei, quia secundum Gregorium [Dialog. IV, 33], quid est quod non videant qui videntem omnia
vident ? Perfectio autem
unius rei in altero esse non potest secundum determinatum esse quod habebat
in re illa ; et ideo ad hoc quod nata sit esse in re altera, oportet eam
considerari absque his quae nata sunt eam determinare. Et quia formae et
perfectiones rerum per materiam determinantur, inde est quod secundum hoc
aliqua res est cognoscibilis secundum quod a materia separatur. Unde oportet
ut et illud in quo suscipitur talis rei perfectio, sit immateriale ; si
enim esset materiale, perfectio recepta esset in eo secundum aliquod esse
determinatum ; et ita non esset in eo secundum quod est
cognoscibilis ; scilicet ut, existens perfectio unius, est nata esse in
altero. Et ideo erraverunt antiqui philosophi, qui posuerunt simile simili
cognosci, volentes, per hoc, quod anima, quae cognoscit omnia, ex omnibus
materialiter constitueretur : ut terra terram cognosceret, aqua aquam,
et sic de aliis. Putaverunt enim quod perfectio rei cognitae in cognoscente
esse debeat secundum quod habet esse determinatum in propria natura. Non
autem ita recipitur forma rei cognitae in cognoscente ; unde et Commentator
dicit in III de Anima [comm. 5], quod non idem est modus receptionis quo
formae recipiuntur in intellectu possibili et in materia prima ; quia
oportet in intellectu cognoscente recipi aliquid immaterialiter. Et ideo videmus, quod secundum ordinem immaterialitatis in rebus,
secundum hoc in eis natura cognitionis invenitur : plantae enim, et alia
quae infra sunt, nihil immaterialiter possunt recipere ; et ideo omni
cognitione privantur, ut patet II de Anima [l. 24 (424 a 32)]. Sensus
autem recipit quidem species sine materia, sed tamen cum conditionibus
materialibus. Intellectus etiam a conditionibus materialibus species
depuratas recipit. Similiter est etiam ordo in cognoscibilibus. Res enim
materiales, ut Commentator [De anima III,
comm. 5 et 18 ; Metaph. II,
comm. 1] dicit, non sunt intelligibiles, nisi quia nos facimus eas
intelligibiles : sunt enim intelligibiles in potentia tantum ; sed
actu intelligibiles efficiuntur per lumen intellectus agentis, sicut et colores
actu visibiles per lumen solis. Sed res immateriales sunt intelligibiles per
seipsas ; unde magis sunt notae secundum naturam, quamvis sint minus
notae nobis. Quia igitur Deus est in fine separationis a materia, cum ab omni
potentialitate sit penitus immunis ; relinquitur quod ipse est maxime
cognoscitivus, et maxime cognoscibilis ; unde eius natura secundum hoc
quod habet esse realiter, secundum hoc competit ei ratio cognoscibilitatis.
Et quia secundum hoc Deus est secundum quod natura sua est sibi ;
secundum hoc etiam cognoscit secundum quod natura sua est sibi maxime
cognoscitivo ; unde Avicenna dicit in VIII suae Metaphysicae
[cap. 6], quod ipse est intellector
et apprehensor sui eo quod sua quidditas spoliata, scilicet a materia, est rei quae est ipsemet. Ad primum ergo
dicendum, quod Trinitas personarum multiplicatur in divinis per relationes
quae realiter sunt in Deo, scilicet relationes originis ; sed relatio
quae consignificatur, cum dicitur, Deus scit seipsum, non est realis aliqua
relatio, sed rationis tantum : quandocumque enim idem ad seipsum refertur,
non est talis relatio aliquid in re, sed in ratione tantum, eo quod realis
exigit duo extrema. Ad secundum
dicendum, quod locutio haec qua dicitur, quod sciens se, ad essentiam suam
redit, est locutio metaphorica ; non enim in intelligendo est motus, ut
probatur in VII Physicorum [l. 6 (247 a 28)]. Unde nec, proprie
loquendo, est ibi recessus aut reditus ; sed pro tanto dicitur ibi esse
processus vel motus, in quantum ex uno cognoscibili pervenitur ad
aliud ; et quidem in nobis fit per quemdam discursum, secundum quem est
exitus et reditus in animam nostram, dum cognoscit seipsam. Primo enim actus
ab ipsa exiens terminatur ad obiectum ; et deinde reflectitur super actum ;
et demum supra potentiam et essentiam, secundum quod actus cognoscuntur ex
obiectis, et potentiae per actus. Sed in divina cognitione non est aliquis
discursus, ut prius dictum est, quasi per notum in ignotum deveniat.
Nihilominus tamen ex parte cognoscibilium potest quidam circuitus in eius
cognitione inveniri ; dum scilicet cognoscens essentiam suam res alias
intuetur, in quibus suae essentiae similitudinem videt, et sic quodammodo ad
suam essentiam redit, non quasi suam essentiam ex rebus aliis cognoscens,
sicut in nostra anima accidebat. Sed tamen sciendum,
quod reditio ad essentiam suam in libro de Causis [comm. 15 (14) et
prop. 27 (26)] nihil aliud dicitur nisi subsistentia rei in seipsa.
Formae enim in se non subsistentes, sunt super aliud effusae et nullatenus ad
seipsas collectae ; sed formae in se subsistentes ita ad res alias
effunduntur, eas perficiendo, vel eis influendo, quod in seipsis per se
manent ; et secundum hunc modum Deus maxime ad essentiam suam redit,
quia omnibus providens, ac per hoc in omnia quodammodo exiens et procedens,
in seipso fixus et immixtus ceteris permanet. Ad tertium dicendum, quod similitudo quae est relatio realis,
distinctionem rerum requirit ; sed ei quae est rationis relatio tantum,
sufficit in similibus distinctio rationis. Ad quartum dicendum, quod universale pro tanto est intelligibile, quia
est a materia separatum ; unde illa quae non sunt per actum intellectus
nostri a materia separata, sed per seipsa sunt ab omni materia libera, maxime
cognoscibilia sunt ; et sic Deus maxime intelligibilis est, quamvis non
sit universale. Ad quintum
dicendum, quod Deus et scit se, et intelligit se, et comprehendit se,
quamvis, simpliciter loquendo, infinitus sit ; non enim est infinitus
privative, sic enim ratio infiniti congruit quantitati ; habet enim
partem post partem in infinitum. Unde si debeat cognosci secundum rationem
suae infinitatis, ut scilicet pars post partem cognoscatur, nullo modo poterit
comprehendi, quia numquam poterit veniri ad finem, cum finem non habeat. Sed
Deus dicitur infinitus negative, quia scilicet eius essentia per aliquid non
limitatur. Omnis enim forma in aliquo recepta terminatur secundum modum
recipientis ; unde, cum esse divinum non sit in aliquo receptum, quia
ipse est suum esse, secundum hoc esse suum non est finitum, et pro tanto
dicitur eius essentia infinita. Et quia in quolibet intellectu creato vis
cognoscitiva finita est, cum sit in aliquo recepta ; non potest intellectus
noster pervenire ad cognoscendum ipsum ita clare sicut cognoscibilis
est : et secundum hoc non potest ipsum comprehendere, quia non pervenit
ad finem cognitionis in ipso, quod est comprehendere, ut supra dictum est.
Sed quia eodem modo quo essentia divina est infinita, et vis cognoscitiva
ipsius est infinita ; sua cognitio est tantum efficax quanta est eius
essentia, et ideo pervenit ad perfectam sui cognitionem ; et secundum
hoc se comprehendere dicitur, non quia per comprehensionem talem ipsi cognito
finis aliquis statuatur ; sed propter perfectionem cognitionis cui nihil
deest. Ad sextum
dicendum, quod intellectus noster, cum sit finitus secundum suam naturam, non
potest aliquod infinitum comprehendere, vel perfecte intelligere ; et
ideo supposita ista eius natura, procedit ratio Augustini ; sed natura
intellectus divini est alia ; et propter hoc ratio non sequitur. Ad septimum
dicendum, quod si fiat vis in verbo Deus, proprie loquendo, nec aliis nec
sibi finitus est ; sed pro tanto dicitur sibi finitus, quia hoc modo a
seipso cognoscitur sicut aliquid finitum ab intellectu finito ; sicut
enim intellectus finitus potest pervenire ad finem cognitionis in re finita,
ita intellectus eius pervenit ad finem cognitionis sui ipsius. Illa tamen
ratio infiniti qua dicitur intransibile, est infiniti privative accepti, de
quo nihil ad propositum. Ad octavum
dicendum, quod in omnibus illis quae designant quantitatem in his quae ad
perfectionem pertinent, sequitur, si aliquid comparatum Deo sit tale, quod
simpliciter sit tale ; sicut si, Deo comparatum, est magnum, quod sit
simpliciter magnum. Sed in illis quae pertinent ad imperfectionem, non
sequitur : non enim sequitur si aliquid, Deo comparatum, sit parvum,
quod simpliciter sit parvum ; quia omnia Deo comparata nihil sunt, et tamen
simpliciter non nihil sunt. Unde quod est bonum Deo comparatum, simpliciter
bonum est ; sed quod est finitum Deo, non sequitur simpliciter finitum
esse ; quia finitum ad quamdam imperfectionem pertinet ; sed bonum
ad perfectionem ; in utrisque tamen aliquid simpliciter est tale, quod secundum
iudicium divinum tale invenitur. Ad nonum
dicendum, quod cum dicitur, Deus finite seipsum cognoscit, hoc dupliciter
intelligi potest. Uno modo ut modus referatur ad rem cognitam, ut, scilicet,
cognoscat se esse finitum ; et secundum hunc intellectum est falsum,
quia sic cognitio sua esset falsa. Alio modo ut modus referatur ad
cognoscentem, et sic adhuc dupliciter potest intelligi : uno modo ut ly
finite nihil aliud sit quam perfecte ; ut dicatur finite cognoscere,
quia pervenit ad finem cognitionis ; et sic Deus seipsum finite
cognoscit ; alio modo ut ly finite pertineat ad efficaciam
cognitionis ; et secundum hoc se infinite cognoscit, quia eius cognitio
est in infinitum efficax. Ex hoc autem quod sibi ipsi est finitus modo
praedicto, non potest concludi quod se finite cognoscat, nisi eo modo quo
dictum est verum esse. Ad decimum
dicendum, quod ratio illa procedit secundum quod ly finite pertinet ad
efficaciam cognitionis ; et sic planum est quod non cognoscit se finite. Ad undecimum
dicendum, quod cum alium alio plus intelligere dicimus, dupliciter potest
intelligi. Uno modo ut ly plus pertineat ad modum rei cognitae ; et sic
nullus intelligentium plus alio intelligit de re intellecta secundum quod est
intellecta ; quicumque enim rei intellectae plus attribuit vel minus
quam natura rei habeat, errat, et non intelligit. Alio modo potest referri ad
modum cognoscentis ; et sic unus alio plus intelligit, secundum quod
unus alio perspicacius intelligit, sicut Angelus homine, et Deus Angelo, et hoc
propter potentiorem vim intelligendi. Et similiter etiam est distinguenda
illa quae ad hoc probandum assumitur, scilicet intelligere rem aliter quam
sit ; si enim ly aliter sit modus rei cognitae, tunc nullus intelligens
intelligit rem aliter quam sit, quia hoc esset intelligere rem esse aliter
quam sit ; si autem sit modus cognoscentis, sic quilibet intelligens rem
materialem, intelligit aliter quam sit ; quia res quae habet esse materialiter,
immaterialiter solum intelligitur. |
(Tertio quaeritur utrum Deus cognoscat alia a se.)
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Il semble que non. 1° L’objet pensé est une perfection de celui qui pense. Or
rien d’autre que Dieu ne peut être une perfection de Dieu, car en ce cas il y
aurait quelque chose de plus noble que lui. Donc rien d’autre que lui ne peut
être pensé par lui. 2° [Le répondant] disait que la réalité ou la créature, en
tant qu’elle est connue par Dieu, fait un avec lui. En sens contraire :
la créature ne fait un avec Dieu qu’en tant qu’elle est en lui. Si donc Dieu
ne connaît la créature que dans la mesure où elle fait un avec lui, il ne
connaîtra la créature qu’en tant qu’elle est en lui ; et ainsi, il ne la
connaîtra pas en sa nature propre. 3° Si l’intelligence divine connaît la créature, elle la
connaît soit par l’essence divine, soit par quelque chose d’extérieur. Si
c’était par un médium extérieur, alors, puisque tout médium par lequel on
connaît est une perfection du connaissant – car il est la forme du connaissant
en tant que tel, comme on le voit clairement pour l’espèce de la pierre dans
la pupille –, il s’ensuivrait qu’une chose extérieure à Dieu serait sa
perfection, ce qui est absurde. Et si l’intelligence divine connaît la
créature par l’essence divine, alors, puisque celle-ci est autre chose que la
créature, il s’ensuivra qu’il connaîtra une chose à partir d’une autre. Or
toute intelligence qui connaît une chose à partir d’une autre est une
intelligence qui procède discursivement et en raisonnant. Il y a donc dans
l’intelligence divine un processus discursif, et ainsi, elle sera
imparfaite, ce qui est absurde. 4° Le médium par lequel une réalité est connue doit être
proportionné à ce qui est connu par lui. Or l’essence divine n’est pas proportionnée
à la créature elle-même, puisqu’elle la dépasse à l’infini et qu’il n’y a
aucune proportion entre l’infini et le fini. Dieu ne peut donc pas, en
connaissant son essence, connaître la créature. 5° Le Philosophe prouve au onzième livre de la Métaphysique que Dieu se connaît seulement lui-même. Or
« seulement » a le même sens que « pas avec autre
chose ». Il ne connaît donc pas les choses autres que lui. 6° S’il connaît d’autres choses que lui-même, alors,
puisqu’il se connaît, il connaîtra lui-même et les autres choses soit par la
même raison formelle, soit par des raisons formelles différentes. Si c’est
par la même, alors, puisqu’il se connaît par son essence, il s’ensuit qu’il
connaîtra aussi les autres réalités par leurs essences, ce qui est impossible.
Et si c’est par des raisons formelles différentes, alors, puisque la connaissance
du connaissant dépend de la raison formelle par laquelle l’objet est connu,
il se produira que de la multiplicité et de la diversité se rencontreront
dans la connaissance divine, ce qui s’oppose à la simplicité divine. Dieu ne
connaît donc aucunement la créature. 7° La créature est plus distante de Dieu que la Personne du
Père n’est distante de la nature de la déité. Or ce n’est pas par le même
[principe] que Dieu connaît qu’il est Dieu et qu’il connaît qu’il est
Père : car dans la proposition « Il connaît qu’il est Père »,
la notion de Père est incluse, mais ne l’est pas dans la suivante :
« Il connaît qu’il est Dieu. » Donc à bien plus forte raison, s’il
connaît la créature, il connaîtra soi-même et la créature par des raisons
formelles différentes, ce qui est absurde, comme on l’a prouvé. 8° Les principes de l’être et du connaître sont les mêmes.
Or le Père n’est pas Père et Dieu par le même [principe], comme dit saint
Augustin. Le
Père ne connaît donc pas par le même [principe] qu’il est Père et qu’il est
Dieu ; et à bien plus forte raison, s’il connaît la créature, il ne
connaîtra pas par le même [principe] lui-même et la créature. 9° La science est assimilation de celui qui sait à l’objet
su. Or, entre Dieu et la créature, l’assimilation est minime, puisque la distance
y est très grande. Dieu a donc des créatures une connaissance minime, voire
nulle. 10° Tout ce que Dieu connaît, il le voit. Or Dieu ne voit
rien à l’extérieur de lui-même, comme dit saint Augustin au livre des 83 Questions. Il ne
connaît donc rien non plus en dehors de lui. 11° Le rapport entre la créature et Dieu est identique à
celui entre le point et la ligne ; c’est pourquoi Trismégiste a dit : « Dieu est une sphère
intelligible dont le centre est partout et la circonférence nulle
part », entendant par « centre » la créature, comme
l’interprète Alain. Or
rien ne se perd de la quantité de la ligne, si l’on en retire un point. Rien
non plus, donc, ne se perd de la perfection divine, si la connaissance de la
créature lui est retirée. Or tout ce qui est en lui relève de sa perfection,
puisque rien n’est en lui de façon accidentelle. Il n’a donc pas connaissance
des créatures.12° Tout ce que Dieu connaît, il le connaît de toute éternité,
attendu que sa science ne varie pas. Or tout ce qu’il connaît est étant, car
il n’y a de connaissance que de l’étant. Tout ce que Dieu connaît a donc
existé de toute éternité. Or aucune créature n’a existé de toute éternité. Il
ne connaît donc aucune créature. 13° Tout ce qui est perfectionné par une autre chose, a en
soi une puissance passive relativement à cette chose, car la perfection est
comme la forme du parfait. Or Dieu n’a pas en lui-même de puissance passive ;
en effet, cette puissance est principe de transmutation, laquelle est
étrangère à Dieu. Il n’est donc pas perfectionné par autre chose que lui. Or
la perfection du connaissant dépend de la chose connaissable, car la perfection
du connaissant est dans ce qu’il connaît en acte, et qui n’est autre que la
chose connaissable. Dieu ne connaît donc pas autre chose que lui-même. 14° Comme il est dit au quatrième livre de la Métaphysique, « le moteur est,
par nature, antérieur à ce qui est mû ». Or, de même que le sensible
meut le sens, comme il est dit au même endroit, de même l’intelligible meut
l’intelligence. Si donc Dieu pensait quelque chose d’autre que lui, il
s’ensuivrait que quelque chose serait antérieur à lui ; ce qui est absurde. 15° Tout ce qui est pensé cause une 16° Rien n’est connu que par sa nature d’étant. Or la
créature tient plus du non-être que de l’être, comme on le voit chez saint
Ambroise et en de nombreuses paroles de saints. La créature est donc pour
Dieu plus inconnue que connue. 17° Rien n’est appréhendé que dans la mesure où il est vrai,
de même que rien n’est recherché que dans la mesure où il est bon. Or dans
l’Écriture, les créatures visibles sont comparées à un mensonge, comme on le
voit clairement en Eccli. 34, 2 : « Comme celui qui embrasse l’ombre et poursuit
la chaleur, tel est celui qui s’attache à des visions mensongères. » Les
créatures sont donc, pour Dieu, plus inconnues que connues. 18° [Le répondant] disait que la créature n’est appelée
non-étant que par rapport à Dieu. En sens contraire : la créature n’est
connue de Dieu qu’en tant qu’elle lui est rapportée. Si donc la créature, en
tant qu’elle est rapportée à Dieu, est un mensonge et un non-étant,
inconnaissable par conséquent, elle ne pourra aucunement être connue par
Dieu. 19° Il n’est rien dans l’intelligence qui ne soit d’abord
dans le sens. Or on ne peut pas placer en Dieu la connaissance sensitive, car
elle est matérielle. Il ne pense donc pas les réalités créées, puisqu’elles
ne sont pas d’abord dans le sens. 20° Les réalités sont surtout connues par leurs causes, et
surtout par les causes qui portent sur l’être de la réalité. Or, parmi les
quatre causes, l’efficiente et la finale sont les causes du devenir, au lieu
que la forme et la matière sont causes de l’être de la réalité, car elles
entrent dans sa constitution. Or Dieu est cause seulement efficiente et
finale des réalités. Ce qu’il connaît des créatures est donc minime. En sens contraire : 1) Hébr. 4, 13 : « Tout est à nu et à découvert à ses
yeux. » 2) Si un relatif est connu, l’autre relatif est aussi connu.
Or le principe et le principié se disent relativement. Puis donc que Dieu est
principe des réalités par son essence, il connaît les créatures en
connaissant son essence. 3) Dieu est omnipotent. Il doit donc, pour la même raison,
être appelé omniscient ; il ne connaît donc pas seulement les réalités
dont on a la fruition, mais aussi celles dont on use. 4) Anaxagore a affirmé que l’intelligence est sans mélange
afin qu’elle connaisse toutes choses ; et il en est loué par le
Philosophe au troisième livre sur l’Âme. Or
l’intelligence divine est au plus haut point sans mélange et pure. Elle
connaît donc toutes choses au plus haut point, pas seulement elle-même, mais
aussi les autres choses. 5) Plus une substance est simple, plus nombreuses sont les
formes qu’elle peut comprendre. Or Dieu est une substance très simple. Il
peut donc comprendre les formes de toutes les réalités ; il connaît donc
toutes les réalités, et pas seulement lui-même. 6) « Ce par quoi une chose est telle, l’est soi-même
davantage », suivant le Philosophe. Or
Dieu est la cause de la connaissance des créatures pour tous ceux qui les
connaissent : en effet, il est lui-même « la vraie lumière qui
illumine tout homme venant en ce monde » (Jn 1, 9). Il
connaît donc au plus haut point les créatures. 7) Comme saint Augustin le prouve au livre sur la Trinité, rien n’est aimé s’il
n’est connu. Or Dieu « aime tout ce qui est » (Sag. 11, 25).
Il connaît donc aussi toutes choses. 8) Il est dit au psaume 93, v. 9, par manière
d’affirmation : « Celui qui a formé l’œil, ne voit-il
pas ? » Donc Dieu lui-même, qui a fait toutes choses, considère et
connaît toutes choses. 9) Il est dit ailleurs, dans un psaume : « C’est lui qui a formé un à un leurs cœurs, et
qui connaît toutes leurs œuvres. » Or ici, le façonneur des cœurs est
Dieu. Il connaît donc les œuvres des hommes, et ainsi, d’autres choses que
lui-même. 10) La même chose se déduit de ce qui est dit ailleurs dans
un psaume : « lui qui a fait les cieux avec intelligence ».
Donc lui-même pense les cieux qu’il a créés. 11) Une fois la cause connue – surtout la formelle –,
l’effet est connu. Or Dieu est la cause formelle exemplaire des créatures.
Puis donc qu’il se connaît lui-même, il connaîtra aussi les créatures. Réponse : Sans doute aucun, il faut accorder non seulement que Dieu se
connaît lui-même, mais encore qu’il connaît toutes les autres choses ;
et voici d’abord comment cela peut se prouver. Tout ce qui tend naturellement
vers une autre chose, tient cela nécessairement de quelque chose qui le
dirige vers la fin, sinon il y tendrait par hasard. Or nous trouvons dans les
réalités naturelles un appétit naturel par lequel chaque réalité tend vers sa
fin ; il est donc nécessaire de placer, au-dessus de toutes les réalités
naturelles, une intelligence qui ait ordonné les réalités naturelles à leurs
fins, et mis en elles une inclination ou un appétit naturel. Mais une réalité
ne peut pas être ordonnée à une fin si la réalité elle-même n’est pas connue
en même temps que la fin à laquelle elle doit être ordonnée ; il est
donc nécessaire que, dans l’intelligence divine, de laquelle la nature des
choses et l’ordre naturel dans les réalités tirent leur origine, il y ait une
connaissance des réalités naturelles ;
et cette preuve est indiquée par le psaume 93, v. 9, en ces termes :
« Celui qui a formé l’œil, ne voit-il pas ? », ce qui, comme
dit Rabbi Moïse,
équivaut à dire : « Celui qui a façonné un œil ainsi proportionné à
sa fin – qui est son acte, à savoir la vision – est-ce qu’il ne considère pas
la nature de l’œil ? » Mais nous devons, au-delà, voir de quelle façon il connaît
les créatures. Il faut donc savoir que, puisque tout agent agit dans la mesure où il est en acte, il
est nécessaire que ce qui est effectué par l’agent soit en quelque façon dans
l’agent ; et de là vient que tout agent opère une chose semblable à lui. Or tout ce
qui est en autre chose, y est selon le mode de ce qui reçoit ; si donc un
principe actif est matériel, son effet est en lui quasi matériellement, car
il y est comme dans une certaine vertu matérielle ; mais si le principe
actif est immatériel, son effet sera aussi en lui de façon immatérielle. Or
on a déjà dit qu’une chose est connue par autre chose dans la mesure où elle
y est reçue immatériellement ; et de là vient que les principes actifs
matériels ne connaissent pas leurs effets, car leurs effets ne sont pas en
eux tels qu’ils sont connaissables ; par contre, dans les principes
actifs immatériels, les effets sont tels qu’ils sont connaissables,
puisqu’ils y sont immatériellement ; c’est pourquoi tout principe actif
immatériel connaît son effet. De là
vient ce qui est dit au livre des Causes :
« L’intelligence connaît ce qui est sous elle en tant qu’elle en est la
cause. » Puis donc que Dieu est principe actif immatériel des réalités,
il s’ensuit que leur connaissance est en lui. Réponse aux objections : 1°
L’objet pensé ne perfectionne pas le sujet pensant par la réalité connue –
laquelle est en effet hors de ce sujet –, mais par sa ressemblance, qui la
fait connaître ; car la perfection est dans le sujet perfectionné, et
dans l’âme il n’y a pas une pierre, mais une ressemblance de la pierre. Mais
la ressemblance de la réalité pensée est dans l’intelligence
de deux façons : parfois comme autre chose que celui même qui pense, et
parfois comme l’essence même de celui qui pense. Ainsi notre intelligence, en
se connaissant elle-même, connaît les autres intelligences dans la mesure où
elle est elle-même une ressemblance des autres intelligences ; mais la
ressemblance de la pierre qui existe en elle n’est pas l’essence même de
l’intelligence : au contraire, elle est reçue en elle comme une forme
dans une matière, pour ainsi dire. Or cette forme qui est autre chose que
l’intelligence se rapporte parfois à la réalité, dont elle est une
ressemblance, comme sa cause : on le voit bien pour l’intelligence
pratique, dont la forme est cause de la réalité opérée ; mais parfois elle est l’effet de la réalité,
comme on le voit bien pour notre intelligence spéculative, qui reçoit la
connaissance depuis les réalités. Donc, chaque fois que l’intelligence
connaît quelque réalité par une ressemblance qui n’est pas l’essence du sujet
pensant, l’intelligence est perfectionnée par autre chose
qu’elle-même : mais si cette ressemblance est la cause de la réalité,
l’intelligence 2° Dieu ne connaît pas les réalités seulement en tant
qu’elles sont en lui, si l’expression « en tant que » se rapporte à
la connaissance du côté de l’objet connu, car il connaît, dans les réalités,
non seulement l’être qu’elles ont en lui dans la mesure où elles font un avec
lui, mais aussi l’être qu’elles ont hors de lui dans la mesure où elles
diffèrent de lui. Mais si l’expression « en tant que » détermine la
connaissance du côté du connaissant, alors il est vrai que Dieu ne connaît
les réalités qu’en tant qu’elles sont en lui, car il les connaît par une
ressemblance de la réalité, laquelle ressemblance, existant en lui, est
identique à lui. 3° Dieu connaît les créatures en tant qu’elles sont en lui.
Or l’effet existant dans une cause efficiente quelconque n’est pas autre
chose qu’elle, s’il s’agit de ce qui est une cause par soi – par exemple la
maison, dans l’art, n’est pas autre chose que l’art lui-même –, car l’effet
est dans le principe actif en tant que le principe actif rend l’effet semblable
à soi, et cela vient de ce même par quoi il agit ; si donc un principe
actif agit seulement par sa forme, son effet est en lui parce qu’il a cette
forme, et ne sera pas, en lui, distinct de sa forme. Semblablement, puisque
Dieu agit par son essence, son effet n’est pas non plus, en lui, distinct de
son essence, mais absolument un avec elle ; voilà pourquoi ce par quoi
il connaît l’effet n’est pas autre chose que son essence. Et cependant il ne
s’ensuit pas que, lorsqu’il connaît l’effet en connaissant son essence, il y
ait un processus discursif dans son intelligence. Car on ne dit que
l’intelligence procède discursivement d’une chose à l’autre que lorsqu’elle
appréhende l’une et l’autre au moyen d’appréhensions différentes ; ainsi
l’intelligence humaine appréhende la cause et l’effet par des actes
différents, et c’est pourquoi l’on dit de celle qui connaît l’effet par les
causes qu’elle procède discursivement de la cause vers l’effet. Mais lorsque
ce n’est pas par des actes différents que la puissance cognitive se porte
vers le médium par lequel elle connaît et vers la réalité connue, alors il
n’y a aucun processus discursif dans la connaissance ; ainsi, de la vue
qui connaît une pierre au moyen de son espèce existant en elle, ou qui
connaît par un miroir une réalité qui s’y reflète, on ne dit pas qu’elle
procède discursivement, car c’est la même chose pour elle de se porter vers
la ressemblance de la réalité, et vers la réalité connue au moyen d’une telle
ressemblance. Or Dieu connaît ses effets par son essence comme on connaît une
réalité au moyen de sa ressemblance ; voilà pourquoi il connaît d’une
connaissance unique lui-même et les autres choses, comme Denys le dit aussi au septième chapitre des Noms divins en ces 4° Il y a deux façons de dire qu’une chose est proportionnée
à une autre : d’abord parce qu’une proportion se remarque
entre elles, comme nous disons que 4 est proportionné à 2 parce que 4 se
rapporte à 2 dans la proportion du double ; ensuite par manière de proportionnalité,
comme si nous disions que 6 et 8 sont proportionnés parce que, de même que 6
est double de 3, 5° Il y a deux façons pour une chose d’être pensée : d’abord en elle-même, à savoir lorsque la
puissance du regard est formellement déterminée par cette réalité pensée ou
connue ; ensuite, une chose est vue dans une autre si, lorsque cette
autre est connue, elle aussi est connue. Dieu se connaît donc seulement en
lui-même, et il connaît les autres choses non en elles-mêmes mais en connaissant
son essence ; et c’est en ce sens que le Philosophe a dit que Dieu se
connaît seulement lui-même ; et à cela s’accorde aussi la parole de
Denys au septième chapitre des Noms
divins :
« Dieu, dit-il, connaît les existants, non par une science qui viendrait
des existants, mais par une science qui vient de lui-même. » 6° Si la raison formelle de la connaissance est prise du
côté du connaissant, Dieu connaît par la même raison formelle lui-même et les
autres choses ; car à la fois le connaissant, l’acte de connaissance, et
l’intermédiaire de connaissance sont identiques. Mais si on la prend du côté
de la réalité connue, alors il ne connaît pas par la même raison formelle
lui-même et les autres choses, car il n’y a pas pour lui-même et pour les
autres choses une même relation au médium par lequel il connaît ; en
effet, lui-même est identique à ce médium par essence, mais les autres
réalités le sont par assimilation ; et voilà pourquoi il se connaît
seulement lui-même par essence, mais les autres choses, par ressemblance ; cependant, c’est la même réalité qui est son essence
et qui est une ressemblance des autres réalités. 7° Du côté du connaissant, c’est par une connaissance
absolument identique que Dieu connaît qu’il est Dieu et qu’il est le
Père ; mais du côté du connu, ce par quoi il connaît n’est pas
identique ; en effet, il connaît qu’il est Dieu par la déité, et qu’il
est Père par la paternité, qui, du point de vue de notre manière de
connaître, n’est pas identique à la déité, quoique ce soit réellement une
seule chose. 8° Ce qui est principe de l’être l’est aussi du connaître du
côté de la réalité connue, car c’est par ses principes qu’une réalité est
connaissable ; mais ce par quoi elle est connue, du côté du connaissant,
c’est la ressemblance de la réalité, ou de ses principes, ressemblance qui
n’est pas principe d’être pour la réalité elle-même, sauf peut-être dans la
connaissance pratique. 9° La ressemblance de deux choses entre elles peut être
considérée de deux façons : d’abord au sens d’une
convenance en nature, et une telle ressemblance n’est pas requise entre le
connaissant et le connu ; bien au contraire, nous voyons parfois que la
connaissance est d’autant plus pénétrante qu’une telle ressemblance est moindre ;
par exemple, étant plus éloignée de la matière, la ressemblance qui est dans
l’intelligence ressemble moins à la pierre que celle qui est dans le sens, et
pourtant, l’intelligence connaît avec plus de pénétration que le sens.
Ensuite quant à la représentation, et cette ressemblance est requise entre le
connaissant et le connu. Donc, bien que la ressemblance entre la créature et
Dieu soit minime au sens d’une convenance en nature, il y a cependant une
très grande ressemblance en ce que l’essence divine représente la
créature de façon très expressive ; aussi l’intelligence divine
connaît-elle très bien la réalité. 10° Quand il est dit que Dieu ne voit rien hors de
lui-même, il faut l’entendre de ce en quoi il voit, non de ce qu’il
voit ; car ce en quoi il voit toutes choses est en lui-même. 11° Bien que rien ne se perde de la quantité de la ligne si
on lui retire un point en acte, cependant, si on le lui retire en sorte
qu’elle ne puisse pas se terminer au point, la substance de la ligne sera
perdue. Et il en est de même également pour Dieu ; en effet, rien n’est
perdu pour Dieu si l’on affirme que sa créature n’est pas ; mais quelque
chose est perdu pour la perfection de Dieu si on lui enlève le pouvoir de produire
la créature. Or, il ne connaît pas les réalités seulement en tant qu’elles
sont en acte, mais également en tant qu’elles sont en sa puissance. 12° Bien qu’il n’y ait de connaissance que de l’étant,
cependant il n’est pas nécessaire que ce qui est connu soit un étant dans sa
nature au moment où il est connu ; en effet, de même que nous
connaissons des choses distantes quant au lieu, de même nous connaissons des
choses distantes quant au temps, comme on le voit clairement pour les choses
passées ; voilà pourquoi il n’est pas illégitime de concevoir une
connaissance divine éternelle portant sur des réalités non
éternelles. 13°
Si le nom de perfection est pris strictement, il ne peut être employé en
Dieu, car rien n’est parfait que ce qui est fait. Mais en Dieu, le nom de
perfection est pris plus négativement que positivement, de sorte que Dieu est
appelé parfait parce qu’absolument rien ne lui fait défaut, et non parce
qu’il y aurait en lui une chose en puissance à la perfection et qui serait
perfectionnée par une autre chose qui serait son acte ; voilà pourquoi
il n’y a pas en lui de puissance passive. 14° L’intelligible et le sensible ne meuvent le sens ou
l’intelligence que dans la mesure où la connaissance sensitive ou
intellective est prise des réalités ; or tel n’est pas le cas de la
connaissance divine ; l’argument n’est donc pas concluant. 15° Selon le Philosophe aux septième et dixième livres de l’Éthique, la délectation de
l’intelligence vient d’une opération convenante ; c’est pourquoi il y
est dit que Dieu « jouit par une unique et simple opération ».
Donc, quelque intelligible est pour l’intelligence une cause de délectation
dans la mesure où il est cause de son opération, et il l’est dans la mesure
où il produit en elle sa ressemblance, par laquelle l’opération de
l’intelligence est formellement déterminée. Il est donc clair que la réalité
qui est pensée n’est cause de délectation dans l’intelligence que lorsque la
connaissance de l’intelligence est prise des réalités, ce qui n’est pas le
cas dans l’intelligence divine. 16° L’être, pris absolument et en soi, s’entend du seul être
divin, tout comme le bien, et c’est la raison pour laquelle il 17° Il faut répondre semblablement : la créature visible
n’a de vérité que dans la mesure où elle s’approche de la vérité
première ; mais dans la mesure où elle s’en éloigne, elle a de la
fausseté, comme Avicenne aussi le dit. 18° Une chose se rapporte à Dieu de deux façons : soit
par commensuration, et ainsi, la créature rapportée à Dieu se
trouve comme néant ; soit par conversion à Dieu, de qui elle reçoit
l’être, et c’est seulement de cette façon qu’elle possède un être par lequel
elle se rapporte à Dieu ; et de cette façon aussi, elle est connaissable
par Dieu. 19° Cette parole doit s’entendre de notre intelligence, qui
reçoit la science depuis les réalités ; en effet, la réalité est
graduellement amenée de sa matérialité à l’immatérialité de l’intelligence,
c’est-à-dire moyennant l’immatérialité du sens ; aussi est-il nécessaire
que ce qui est dans notre intelligence ait d’abord été dans le sens, ce qui
n’a pas lieu d’être pour l’intelligence divine. 20° Bien que l’agent naturel, comme
dit Avicenne, ne soit cause que du fieri – la preuve en
est qu’une fois cet agent détruit, l’être de la réalité ne cesse pas, mais
seulement son fieri –, cependant
l’agent divin, qui communique l’être aux réalités, est cause de l’être pour
elles toutes, quoiqu’il n’entre pas dans leur constitution. Il est toutefois
une ressemblance des principes essentiels qui entrent dans la constitution de
la réalité ; voilà pourquoi il connaît non seulement le fieri de la réalité, mais encore son
être et ses principes essentiels. |
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Et videtur quod
non. Intellectum
enim est perfectio intelligentis. Sed nihil aliud ab ipso potest esse
perfectio eius, quia sic esset aliquid eo nobilius. Ergo nihil aliud ab ipso
potest esse intellectum ab eo. Sed dicebat,
quod res vel creatura secundum quod est cognita a Deo, est unum cum ipso. –
Sed contra, creatura non est unum cum Deo nisi secundum quod est in eo. Si
ergo Deus non cognoscit creaturam nisi secundum quod est unum cum eo, non
cognoscet creaturam nisi secundum quod est in ipso ; et ita non cognoscet
eam in propria natura. Praeterea, si intellectus divinus cognoscit creaturam : aut
cognoscit ipsam per essentiam suam, aut per aliud aliquid extrinsecum. Si per
aliud extrinsecum medium : cum omne medium quo cognoscitur, sit
perfectio cognoscentis, quia est forma ipsius in quantum est cognoscens, ut
patet de specie lapidis in pupilla ; sequeretur quod aliquid extrinsecum
a Deo esset perfectio eius ; quod est absurdum. Si autem cognoscit
creaturam per essentiam suam : cum essentia sua sit aliud a creatura,
sequetur quod ex uno cognoscet aliud. Sed omnis intellectus ex uno cognoscens
aliud, est intellectus discurrens et ratiocinans. Ergo in intellectu divino
est discursus, et sic erit imperfectus ; quod est absurdum. Praeterea, medium per quod res cognoscitur, debet esse proportionatum
ei quod per ipsum cognoscitur. Sed essentia divina non est proportionata ipsi
creaturae, cum in infinitum Praeterea, philosophus in XI Metaph. [Metaph. XII, 11 (1074 b 29)] probat, quod Deus tantum seipsum
cognoscit. Sed tantum idem est quod non cum alio. Ergo non cognoscit alia a
se. Praeterea, si cognoscit alia a se cum cognoscat seipsum, aut ergo
eadem ratione cognoscet seipsum et alia, aut alia et alia. Si eadem :
cum seipsum per essentiam suam cognoscat, sequitur quod et res alias per essentiam
earum cognoscet, quod esse non potest. Si autem alia et alia ratione :
cum cognitio cognoscentis sequatur rationem qua cognoscitur, continget quod
in divina cognitione invenietur multiplicitas et diversitas ; quod repugnat
divinae simplicitati. Nullo ergo modo Deus creaturam cognoscit. Praeterea,
magis distat creatura a Deo quam distet persona patris a natura deitatis. Sed
Deus non eodem cognoscit se esse Deum, et se esse patrem : quia in hoc
quod dicitur : cognoscit se (esse) patrem, includitur notio patris, quae
non includitur dum dicitur : cognoscit se esse Deum. Ergo, multo
fortius, si creaturam cognoscit, alia ratione seipsum et alia ratione
cognoscet creaturam ; quod est absurdum, ut probatum est. Praeterea,
eadem sunt principia essendi et cognoscendi. Sed non eodem pater est pater et
Deus, ut dicit Augustinus [Enarr. in
Ps. LXVIII, 3]. Ergo non eodem cognoscit pater se esse patrem, et se
esse Deum ; et multo fortius non eodem cognoscet se et creaturam, si
creaturam cognoscit. Praeterea,
scientia est assimilatio scientis ad scitum. Sed inter Deum et creaturam est
minima assimilatio, cum sit ibi maxima distantia. Ergo Deus minimam
cognitionem, vel nullam, de creaturis habet. Praeterea,
quidquid cognoscit Deus, intuetur. Sed Deus, ut dicit Augustinus in libro
LXXXIII Quaestionum [qu. 46], nec quicquam extra se intuetur. Ergo nec quidquam extra se cognoscit. Praeterea, eadem est comparatio creaturae ad Deum, quae puncti ad lineam ;
unde Trismegistus [Liber XXIV
philosophorum II (ed. Baeumker, p. 208)] dixit : Deus est sphaera intelligibilis, cuius
centrum est ubique, circumferentia vero nusquam ; per centrum intelligens creaturam, ut Alanus [Regulae de sacra theologia 7]
exponit. Sed lineae nihil deperit de eius quantitate, si punctum ab ea
separetur. Ergo et nihil deperit perfectioni divinae, si cognitio creaturae
ei subtrahatur. Sed quidquid est in eo, ad eius perfectionem
pertinet, cum nihil accidentaliter sit in eo. Ergo ipse de creaturis
cognitionem non habet. Praeterea, quidquid Deus cognoscit, ab aeterno cognoscit, eo quod Praeterea, omne quod perficitur aliquo alio, habet in se potentiam passivam
respectu illius ; quia perfectio est quasi forma perfecti. Sed Deus non
habet in se potentiam passivam ; haec enim est principium transmutationis,
quae a Deo est procul. Ergo non perficitur aliquo alio a se. Sed perfectio
cognoscentis dependet a cognoscibili, quia perfectio cognoscentis est in hoc
quod actu cognoscit ; quod non est nisi cognoscibile. Ergo Deus non
cognoscit aliud a se. Praeterea, ut
dicitur in IV Metaphys. [cap. 5 (1010 b 37)], motor est prior moto secundum naturam. Sed sicut sensibile est
movens sensum, ut ibidem dicitur, ita intelligibile movet intellectum. Si
ergo Deus intelligeret aliquid aliud a se, sequeretur quod aliquid esset
prius eo ; quod est absurdum. Praeterea, omne
intellectum facit aliquam delectationem in intelligente ; unde in
principio metaphysicorum : omnes
homines natura scire desiderant :
cuius signum est sensuum delectatio, secundum quod quidam libri habent.
Si ergo Deus aliquid aliud a seipso cognosceret, illud aliud esset causa
delectationis in ipso ; quod est absurdum. Praeterea,
nihil cognoscitur nisi per naturam entis. Sed creatura magis habet de non
esse quam de esse, ut patet per Ambrosium et multa sanctorum dicta. Ergo
creatura magis est Deo incognita quam nota. Praeterea,
nihil apprehenditur nisi secundum quod habet rationem veri, sicut nihil
appetitur nisi secundum quod habet rationem boni. Sed creaturae visibiles
comparantur in Scriptura mendacio, ut patet Eccli. cap. XXXIV, 2 [cf.
Os. XII, 1] : quasi qui
apprehendit ventum et sequitur aestum sic qui attendit ad visa mendacia ; ergo creaturae magis sunt Deo incognitae
quam notae. Sed dicebat
quod creatura non dicitur non ens nisi secundum comparationem ad Deum. – Sed
contra, creatura non cognoscitur a Deo nisi secundum quod ad ipsum comparatur.
Si igitur creatura secundum quod comparatur ad Deum est mendacium et non ens,
et sic incognoscibilis, nullo modo a Deo cognosci poterit. Praeterea,
nihil est in intellectu quod non sit prius in sensu. Sed in Deo non est
ponere sensitivam cognitionem, quia materialis est. Ergo ipse non intelligit
res creatas, cum non sint prius in sensu. Praeterea, res
praecipue cognoscuntur per causas suas ; et maxime per causas quae sunt
esse rei. Sed inter quatuor causas, efficiens et finis sunt causae fieri,
forma autem et materia sunt causae essendi rem, quia intrant eius
constitutionem. Deus autem non est causa rerum nisi efficiens et finalis.
Ergo minimum est quod de creaturis cognoscit. Sed contra.
Hebr., IV, 13 : omnia nuda et
aperta sunt oculis eius. Praeterea, cognito uno relativorum, cognoscitur alterum. Sed
principium et principiatum relative dicuntur. Ergo, cum ipse sit principium
rerum per essentiam suam, cognoscendo essentiam suam, cognoscit creaturas. Praeterea, Deus
est omnipotens. Ergo eadem ratione debet dici omnisciens ; ergo non
tantum scit res fruibiles, sed etiam utiles. Praeterea,
Anaxagoras posuit intellectum esse immixtum, ut omnia cognoscat ; et de
hoc a philosopho commendatur in III de Anima [l. 7 (429 a 18)]. Sed
intellectus divinus est maxime immixtus et purus. Ergo maxime omnia
cognoscit ; non solum se, sed alia. Praeterea,
quanto aliqua substantia est simplicior, tanto est plurium formarum comprehensiva.
Sed Deus est substantia simplicissima. Ergo ipse est comprehensivus formarum
omnium rerum ; ergo cognoscit omnes res, non solum seipsum. Praeterea, propter quod unumquodque et illud magis,
secundum philosophum [Anal. post. I,
2 (72 a 29)]. Sed Deus est causa cognoscendi creaturas omnibus qui cognoscunt :
ipse enim est lux quae illuminat omnem
hominem venientem in hunc mundum, Ioan. I,
9. Ergo ipse maxime cognoscit creaturas. Praeterea, sicut Augustinus probat in libro de Trinit. [X, 1], nihil
diligitur nisi cognitum. Sed Deus diligit
omnia quae sunt, Sapient. XI, 25. Ergo etiam omnia cognoscit. Praeterea, in
Psalm. XCIII, 9, dicitur : qui
finxit oculum, non considerat ?
Quasi sic. Ergo ipse Deus, qui fecit omnia, omnia considerat et cognoscit. Praeterea, in
Psalm. alibi [32, 15], dicitur : qui
finxit singillatim corda eorum, qui intelligit omnia opera eorum. Hic
autem est Deus, cordium fictor. Ergo cognoscit opera hominum, et sic alia a
se. Praeterea, hoc
idem habetur ex hoc quod alibi in Psalm. CXXXV, 5, dicitur : qui fecit caelos in intellectu. Ergo
ipse intelligit caelos quos creavit. Praeterea,
cognita causa, praecipue formali, cognoscitur effectus. Sed Deus est causa
formalis exemplaris creaturarum. Ergo, cum ipse seipsum cognoscat, cognoscet
etiam creaturas. Responsio.
Dicendum, quod absque dubio concedendum est, quod Deus non solum se
cognoscit, sed etiam omnia alia : quod quidem hoc modo probari potest.
Omne enim quod naturaliter in alterum tendit, oportet quod hoc habeat ex
aliquo dirigente ipsum in finem ; alias casu in illud tenderet. In rebus
autem naturalibus invenimus naturalem appetitum, quo unaquaeque res in finem
suum Sed oportet videre ulterius per quem modum creaturas cognoscit. Sciendum est
igitur, quod, cum omne agens agat in quantum est in actu, oportet quod illud
quod per agentem efficitur, aliquo modo sit in agente ; et inde est quod
omne agens agit sibi simile. Omne autem quod est in altero, est in eo per
modum recipientis ; unde, si principium activum sit materiale, effectus
eius est in eo quasi materialiter, quia velut in virtute quadam materiali ;
si autem sit immateriale activum principium, etiam effectus eius in eo
immaterialiter erit. Dictum autem est supra, quod secundum hoc aliquid
cognoscitur ab altero secundum quod in eo immaterialiter recipitur ; et
inde est quod principia activa materialia non cognoscunt effectus suos, quia
non sunt effectus sui in eis secundum quod cognoscibiles sunt ; sed in
principiis activis immaterialibus effectus sunt secundum quod cognoscibiles
sunt, quia immaterialiter ; unde omne principium activum immateriale cognoscit
effectum suum. Et inde est quod in libro de Causis [prop. 8 (7)] dicitur
quod intelligentia cognoscit id quod
est sub se, in quantum est causa ei. Unde,
cum Deus sit rerum immateriale principium activum, sequitur quod apud ipsum
sit earum cognitio. Ad primum igitur dicendum, quod intellectum non est perfectio intelligentis
secundum illam rem quae cognoscitur (res enim illa est extra intelligentem),
sed secundum rei similitudinem qua cognoscitur, quia perfectio est in
perfecto ; lapis autem non est in anima, sed similitudo lapidis. Sed similitudo
rei intellectae est in intellectu dupliciter : quandoque quidem ut aliud
ab ipso intelligente ; quandoque vero ut ipsa intelligentis
essentia ; sicut intellectus noster cognoscendo seipsum cognoscit alios
intellectus, in quantum ipse est similitudo aliorum intellectuum ; sed
similitudo lapidis in ipso existens, non est ipsa essentia intellectus, immo
recipitur in eo sicut forma quasi in materia. Haec autem forma, quae est
aliud ab intellectu, quandoque quidem comparatur ad rem cuius est similitudo,
ut causa eius : sicut patet in intellectu practico, cuius forma est
causa rei operatae ; quandoque autem est effectus rei, sicut patet in
intellectu nostro speculativo accipiente cognitionem a rebus. Quandocumque ergo
intellectus cognoscit rem aliquam per similitudinem quae non est intelligentis
essentia, tunc intellectus perficitur aliquo alio a se ; sed si illa
similitudo sit causa rei, perficietur tantum similitudine, et nullo modo re
cuius est similitudo, sicut domus non est perfectio artis, sed magis e
converso. Si autem sit effectus rei : tunc res etiam erit quodammodo
perfectio intellectus active scilicet, similitudo vero eius formaliter. Cum
vero similitudo rei cognitae est ipsa intelligentis essentia, non perficitur
per aliud a se, nisi forte active ; utpote si eius essentia sit ab alio
effecta. Et quia intellectus divinus non habet scientiam causatam a
rebus ; nec similitudo rei, per quam cognoscit res, est aliud quam sua essentia,
nec essentia sua est ab alio causata ; nullo modo, ex hoc quod cognoscit
res alias, sequitur quod eius intellectus sit ab alio perfectus. Ad secundum
dicendum, quod Deus non cognoscit res tantum secundum quod in ipso sunt, si
ly secundum quod referatur ad cognitionem ex parte cogniti, quia non
cognoscit in rebus solum esse quod habent in ipso secundum quod sunt unum cum
eo, sed etiam esse quod habent extra ipsum, secundum quod diversificantur ab
eo ; si autem ly secundum quod determinet cognitionem ex parte cognoscentis,
sic verum est quod Deus non cognoscit res nisi secundum quod sunt in ipso,
quia ex similitudine rei, quae est idem cum ipso in ipso existens. Ad tertium dicendum, quod Deus hoc modo cognoscit creaturas secundum
quod sunt in ipso. Effectus autem in quacumque causa efficiente existens non
est aliud ab ipsa, si accipiatur illud quod est per se causa ; sicut domus
in arte, non est aliud quam ipsa ars ; quia secundum hoc effectus est in
principio activo, quod principium activum assimilat sibi effectum ; hoc
autem est ex hoc ipso quo agit ; unde si aliquod principium activum agat
per suam formam tantum, secundum hoc est effectus eius in eo quod habet
formam illam, nec effectus eius in eo erit distinctus a forma sua. Similiter
nec in Deo, cum agat per suam essentiam, effectus eius in eo est distinctus
ab essentia sua, sed omnino unum ; et ideo hoc quo cognoscit effectum,
non est aliud quam essentia sua. Nec tamen sequitur quod cognoscendo effectum
per hoc quod essentiam suam cognoscit, sit aliquis discursus in intellectu
eius. Tunc enim solum dicitur intellectus de uno in aliud discurrere, quando
diversa apprehensione utrumque apprehendit ; sicut intellectus humanus
alio actu apprehendit causam et effectum, et ideo effectum per causas
cognoscens dicitur de causa discurrere in effectum. Quando vero non alio actu
fertur potentia cognoscitiva in medium quo cognoscit, et in rem cognitam,
tunc non est aliquis discursus in cognitione ; sicut visus cognoscens
lapidem per speciem lapidis in ipso existentem vel rem quae resultat in speculo
per speculum, non dicitur discurrere ; quia idem est ei ferri in
similitudinem rei, et in rem quae per talem similitudinem cognoscitur. Hoc
autem modo Deus per essentiam suam effectus suos cognoscit, sicut per
similitudinem rei cognoscitur res ipsa ; et ideo una cognitione se et
alia cognoscit, ut etiam Dionysius dicit VII cap. de Divinis Nominibus
[§ 2] sic dicens : non igitur
Deus propriam habet sui ipsius cognitionem aliam autem communem existentia
omnia comprehendentem ; et
ideo nullus discursus est in eius intellectu. Ad quartum dicendum, quod aliquid dicitur proportionatum alteri dupliciter.
Uno modo quia inter ea attenditur proportio ; sicut dicimus quatuor proportionari
duobus, quia se habet in dupla proportione ad duo. Alio modo per modum proportionalitatis ;
ut si dicamus sex et octo esse proportionata, quia sicut sex est duplum ad
tria, ita octo ad quatuor : est enim proportionalitas similitudo proportionum.
Et quia in omni proportione attenditur habitudo ad invicem eorum quae proportionata
dicuntur secundum aliquem determinatum excessum unius super alterum, ideo
impossibile est infinitum aliquod proportionari finito per modum
proportionis. Sed in his quae proportionata dicuntur per modum
proportionalitatis, non attenditur habitudo eorum ad invicem, sed similis
habitudo aliquorum duorum ad alia duo ; et sic nihil prohibet esse
proportionatum infinitum finito : quia sicut quoddam finitum est aequale
cuidam finito, ita infinitum est aequale alteri infinito. Et secundum hunc
modum oportet esse proportionatum medium ei quod per ipsum cognoscitur ;
ut, scilicet, sicut se habet medium ad aliquid demonstrandum, ita se habeat
quod per ipsum cognoscitur ad hoc quod demonstretur ; et sic nihil
prohibet essentiam divinam esse medium quo creatura cognoscatur. Ad quintum dicendum, quod aliquid intelligitur dupliciter : uno
modo in seipso, quando scilicet ex ipsa re intellecta vel cognita formatur
acies intuentis ; alio modo videtur aliquid in altero, quo cognito et
illud cognoscitur. Deus ergo seipsum tantum cognoscit in seipso, alia vero
non in seipsis cognoscit, sed cognoscendo suam essentiam ; et secundum
hoc philosophus dixit, quod Deus tantum seipsum cognoscit ; cui etiam consonat
Dionysii dictum in VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2] ; Deus, inquit, existentia cognoscit, non scientia quae sit existentium, sed quae sit
sui ipsius. Ad sextum
dicendum, quod si ratio cognitionis accipiatur ex parte cognoscentis, Deus
eadem ratione se cognoscit et alia ; quia et idem cognoscens, et idem
cognitionis actus, et idem medium est cognoscendi. Si autem accipiatur ratio
ex parte rei cognitae, sic non eadem ratione se cognoscit et alia, quia non
est eadem habitudo sui et aliorum ad medium quo cognoscit ; quia ipse
illi medio est idem per essentiam, res autem aliae per assimilationem ;
tantum et ideo seipsum cognoscit per essentiam, alia vero per
similitudinem ; idem tamen est quod eius est essentia, et aliorum
similitudo. Ad septimum
dicendum, quod ex parte cognoscentis, omnino eadem cognitione cognoscit Deus
se esse Deum et se esse patrem ; sed non est idem quo cognoscit ex parte
cogniti ; cognoscit enim se esse Deum deitate, et se esse patrem
paternitate, quae secundum modum intelligendi non idem est quod deitas,
quamvis realiter unum sit. Ad octavum
dicendum, quod illud quod est principium essendi, etiam est principium
cognoscendi ex parte rei cognitae, quia per sua principia res cognoscibilis
est ; sed illud quo cognoscitur ex parte cognoscentis, est rei
similitudo, vel principiorum eius ; quae non est principium essendi ipsi
rei, nisi forte in practica cognitione. Ad nonum dicendum, quod similitudo aliquorum duorum ad invicem potest
dupliciter attendi. Uno modo secundum convenientiam in natura ; et talis
similitudo non requiritur inter cognoscens et cognitum ; immo videmus
quandoque quod, quanto talis similitudo est minor, tanto cognitio est perspicacior ;
sicut minor est similitudo similitudinis quae est in intellectu ad lapidem,
quam illius quae est in sensu, cum sit magis a materia remota ; et tamen
intellectus perspicacius cognoscit quam sensus. Alio modo quantum ad
repraesentationem ; et haec similitudo requiritur cognoscentis ad
cognitum. Quamvis igitur sit minima similitudo creaturae ad Deum secundum
convenientiam in natura ; est tamen maxima similitudo secundum hoc quod
expressissime divina essentia repraesentat creaturam ; et ideo
intellectus divinus optime rem cognoscit. Ad decimum
dicendum, quod cum dicitur quod Deus nihil extra se intuetur ; intelligendum
est sicut in quo intueatur, non sicut quod intueatur ; illud enim in quo
omnia intuetur, in ipso est. Ad undecimum
dicendum, quod quamvis a linea si diminuatur punctus in actu, nihil depereat
de lineae quantitate, si tamen diminuatur a linea quod non sit terminabilis
ad punctum peribit lineae substantia. Similiter etiam est et de Deo ;
non enim aliquid Deo deperit, si eius creatura ponatur non esse ;
deperit tamen perfectioni ipsius, si auferatur ab eo potestas producendi
creaturam. Non autem cognoscit res solum secundum quod sunt in actu, sed etiam
secundum quod sunt in potentia eius. Ad duodecimum
dicendum, quod quamvis cognitio non sit nisi entis, non tamen oportet ut
illud quod cognoscitur, sit tunc ens in sui natura quando cognoscitur ;
sicut enim cognoscimus distantia loco, ita cognoscimus distantia tempore, ut
patet de praeteritis ; et ideo non est inconveniens, si cognitio Dei
ponatur aeterna de rebus non aeternis. Ad
decimumtertium dicendum, quod perfectionis nomen, si stricte accipiatur, in
Deo poni non potest ; quia nihil est perfectum nisi quod est factum. Sed
in Deo nomen perfectionis accipitur magis negative quam positive ; ut
dicatur perfectus, quia nihil deest ei ex omnibus ; non quod sit in eo
aliquid quod sit in potentia ad perfectionem, quod aliquo perficiatur quod
sit actus eius ; et ideo non est in eo potentia passiva. Ad
decimumquartum dicendum, quod intelligibile et sensibile non movent sensum
vel intellectum nisi secundum quod cognitio sensitiva vel intellectiva a
rebus accipitur ; non est autem talis divina cognitio ; et ideo ratio
non procedit. Ad
decimumquintum dicendum, quod secundum philosophum, in VII et X Ethic. [VII,
14 (1154 b 15) et X, 6 (1174 b 19)] , delectatio intellectus est ex
operatione convenienti ; unde ibi dicitur quod Deus una et simplici operatione gaudet. Secundum hoc igitur
aliquod intelligibile est causa delectationis intellectui secundum quod est
causa operationis ipsius. Hoc autem est
secundum quod facit similitudinem suam in ipso, qua intellectus operatio
informatur. Unde patet quod
res quae intelligitur, non est causa delectationis in intellectu nisi quando
cognitio intellectus a rebus accipitur ; quod non est in intellectu
divino. Ad
decimumsextum dicendum, quod esse simpliciter et absolute dictum, de solo
divino esse intelligitur, sicut et bonum ; ratione cuius dicitur Matth.
cap. XIX, vers. 17 [Luc. 18, 19] : nemo bonus nisi solus Deus. Unde quantum creatura accedit ad
Deum, tantum habet de esse ; quantum vero ab eo recedit, tantum habet de
non esse. Et quia non accedit ad Deum nisi secundum quod esse finitum
participat, distat autem in infinitum ; ideo dicitur quod plus habet de
non esse quam de esse ; et tamen illud esse quod habet, cum a Deo sit, a
Deo cognoscitur. Et similiter
dicendum ad decimumseptimum, quia creatura visibilis non habet veritatem nisi
secundum quod accedit ad primam veritatem ; secundum quod vero ab eo
deficit falsitatem habet, ut etiam Avicenna [Metaph. VIII, 6] dicit. Ad
decimumoctavum dicendum, quod aliquid comparatur Deo dupliciter : vel
secundum commensurationem, et sic creatura, Deo comparata, invenitur quasi
nihil ; vel secundum conversionem ad Deum, a quo esse recipit, et sic
hoc solum modo esse habet quo comparatur ad Deum ; et sic etiam a Deo
cognoscibilis est. Ad decimumnonum
dicendum, quod verbum illud est intelligendum de intellectu nostro, qui a
rebus scientiam accipit ; gradatim enim res a sua materialitate ad
immaterialitatem intellectus deducitur, scilicet mediante immaterialitate
sensus ; et ideo oportet ut quod est in intellectu nostro, prius in
sensu fuerit ; quod in intellectu divino locum non habet. Ad vicesimum
dicendum, quod quamvis agens naturale, ut Avicenna [Metaph. VI, 2] dicit, non sit causa nisi fiendi ; cuius
signum est quod eo destructo non cessat esse rei, sed fieri solum ;
agens tamen divinum quod est influens esse rebus, est omnibus rebus causa
essendi, quamvis rerum constitutionem non intret ; et tamen est
similitudo principiorum essentialium, quae intrant rei constitutionem ;
et ideo non solum cognoscit fieri rei, sed esse eius, et principia essentialia
ipsius. |
(Quarto quaeritur utrum Deus de rebus habeat propriam et
determinatam cognitionem.)
|
Il semble que non. 1° Comme dit Boèce,
« il y a universel quand on pense, singulier quand on sent ». Or,
en Dieu, la connaissance n’est pas sensitive, mais seulement intellective.
Dieu n’a donc qu’une connaissance universelle des réalités. 2° Si Dieu connaît les créatures, il les connaît soit par
plusieurs [moyens], soit par un seul ; si c’est par plusieurs, sa
science se diversifie également du côté du connaissant, car ce qui est connu
est dans le connaissant. Et si c’est par un seul, puisqu’on ne peut avoir par
un seul [moyen] une connaissance distincte et propre de plusieurs choses, il
semble que Dieu n’ait pas des réalités une connaissance propre. 3° De même que Dieu est cause des réalités parce qu’il leur
communique l’être, de même le feu est cause des corps chauds parce qu’il leur
communique la chaleur. Or, si le feu se connaissait lui-même, en connaissant
sa chaleur il ne connaîtrait les autres choses qu’en tant qu’elles sont
chaudes. Donc, en connaissant son essence, Dieu ne connaît les autres choses
qu’en tant qu’elles sont des étants. Or ce n’est pas là avoir des réalités
une connaissance propre, mais avoir une connaissance très universelle. Dieu
n’a donc pas des réalités une connaissance propre. 4° On ne peut avoir d’une réalité une connaissance propre
qu’au moyen d’une espèce qui ne contienne rien de plus ou de moins qu’il n’y
a dans la réalité ; en effet, de même que la couleur verte serait imparfaitement
connue au moyen d’une espèce qui lui serait inférieure, comme celle du noir,
de même elle serait imparfaitement connue par une espèce qui la dépasserait,
comme celle du blanc, en lequel la nature de la couleur se trouve très
parfaitement réalisée ; aussi la blancheur est-elle la mesure de toutes
les couleurs, comme il est dit au dixième livre de la Métaphysique. Or, autant l’essence
divine surpasse la créature, autant la créature est inférieure à Dieu. Puis
donc qu’en aucune façon l’essence divine ne peut être proprement et
complètement connue au moyen de la créature, la créature ne pourra pas non
plus être connue proprement au moyen de l’essence divine. Or Dieu ne connaît
la créature que par son essence. Il n’a donc pas des créatures une connaissance
propre. 5° Tout médium qui donne d’une réalité une connaissance
propre peut être assumé comme moyen terme de démonstration pour conclure à
cette réalité. Or tel n’est pas le rapport de l’essence divine à la créature,
sinon les créatures existeraient en tout temps où l’essence divine a existé.
En connaissant les créatures par son essence, Dieu n’a donc pas des réalités
une connaissance propre. 6° Si Dieu connaît la créature, il la connaît soit dans sa
nature propre, soit dans une idée. Si c’est dans sa nature propre, alors la
nature propre de la créature est un médium par lequel Dieu connaît la créature.
Or le médium de connaissance est une perfection du connaissant. La nature de
la créature sera donc une perfection de l’intelligence divine, ce qui est
absurde. Si, au contraire, il connaît la créature dans une idée, alors,
puisque l’idée est plus éloignée d’une réalité que ses principes essentiels
ou accidentels, il aura une moindre connaissance de la réalité que celle qui
s’obtient par ses principes essentiels ou accidentels. Or, toute connaissance
propre d’une réalité est obtenue ou par ses principes essentiels, ou par ses
principes accidentels, car même « les accidents contribuent pour une
grande part à la connaissance de la quiddité », comme il est dit au
premier livre sur l’Âme. Dieu n’a donc pas des
réalités une connaissance propre. 7° On ne peut pas avoir d’un particulier une connaissance
propre par un médium universel, de même qu’on ne peut pas avoir de l’homme
une connaissance propre par l’animal. Or l’essence divine est le médium le
plus universel, car il se rapporte communément à la connaissance de toutes
choses. Dieu ne peut donc avoir des créatures une connaissance propre par son
essence. 8° La connaissance est disposée conformément au médium de
connaissance. L’on n’aura donc une connaissance propre que par un médium
propre. Or l’essence divine ne peut être un médium propre pour connaître
cette créature-ci, car si elle l’était, elle ne serait plus pour une autre un
médium propre de connaissance ; en effet, ce qui est à celle-ci et à une
autre est commun aux deux et non propre à l’une d’elles. Dieu, qui connaît
les créatures par son essence, n’a donc pas d’elles une connaissance propre. 9° Denys dit au septième chapitre des Noms divins que Dieu connaît « immatériellement les
réalités matérielles, uniment les choses nombreuses », ou encore :
indistinctement les choses distinctes. Or la façon dont se réalise la
connaissance divine, c’est la façon dont Dieu connaît les réalités. Dieu a
donc des réalités une connaissance indistincte, de sorte qu’il ne connaît pas
proprement ceci ou cela. En sens contraire : 1) Nul ne peut distinguer entre les choses dont il n’a pas
une connaissance propre. Or Dieu connaît les créatures de telle façon qu’il
distingue entre elles ; en effet, il sait que celle-ci n’est pas
celle-là ; sinon, il ne donnerait pas à chacune selon ses capacités, ni
ne rendrait à chacune selon ses œuvres, en jugeant justement des actions des
hommes. Dieu a donc des réalités une connaissance propre. 2) Rien d’imparfait ne doit être attribué à Dieu. Or la
connaissance qui fait connaître une chose en général et non en particulier
est imparfaite, puisqu’il lui manque quelque chose. La connaissance que Dieu
a des réalités n’a donc pas lieu seulement en général, mais aussi en
particulier. 3) Si Dieu ne connaissait pas des réalités ce que nous-mêmes
en connaissons, alors il se produirait que Dieu, qui est le plus heureux,
serait le plus insensé ; ce que le Philosophe tient lui aussi pour
aberrant, au premier livre sur l’Âme et au troisième livre de la Métaphysique. Réponse : Par le fait même que Dieu ordonne les réalités à leur fin,
on peut prouver que Dieu a une connaissance propre des réalités ; car
une réalité ne peut être ordonnée à sa fin propre par quelque connaissance,
que si sa nature propre, par laquelle elle a une relation déterminée à cette
fin, est connue. Et la façon dont cela est possible doit être envisagée comme
suit. On ne connaît l’effet en connaissant la cause, que parce que
l’effet est la conséquence de la cause. Si donc il est une cause universelle
dont l’action n’est déterminée à quelque effet que par le moyen d’une cause
particulière, la connaissance de cette cause commune ne donnera pas une
connaissance propre de l’effet, mais il sera seulement connu en
général ; par exemple, l’action du soleil est déterminée à la
production de cette plante-ci par le moyen de la puissance germinative qui
est dans la terre ou dans la semence ; si donc le soleil se connaissait
lui-même, il n’aurait pas de cette plante une connaissance propre mais
seulement commune, à moins qu’avec cela il n’en connaisse la cause propre.
Donc, pour que soit possédée une connaissance propre et parfaite de quelque
effet, il est nécessaire que toutes les connaissances des causes communes et
propres soient rassemblées dans le connaissant ; et c’est ce que dit le Philosophe au début de la Physique :
« L’on dit que nous connaissons chaque chose, lorsque nous connaissons
les causes premières et les principes premiers, jusqu’aux éléments », i.e. jusqu’aux causes propres, comme
l’explique le Commentateur. Or nous plaçons quelque chose dans la connaissance divine,
pour autant que Dieu lui-même en est la cause par son essence ; ainsi,
en effet, la chose est en lui de façon à pouvoir être connue. Puis donc qu’il
est lui-même la cause de toutes les causes propres et communes, il connaît
lui-même par son essence toutes les causes propres et communes car, dans une
réalité, il n’est rien qui détermine la nature commune de cette réalité sans
que Dieu en soit la cause ; voilà pourquoi la même raison qui permet
d’affirmer que Dieu connaît la nature commune des réalités permettra aussi
d’affirmer qu’il connaît la nature propre de chacune, ainsi que ses causes
propres. Et c’est cette raison que Denys énonce au livre des Noms divins lorsqu’il dit : « Si Dieu a donné
l’être à tous les existants par une cause unique, alors il saura toutes
choses par la même cause » ; et plus loin : « car la
cause même de toutes choses, qui se connaît elle-même, est inoccupée quelque
part, si elle ignore les choses qui existent par elle et dont elle est la
cause. » Il appelle « être inoccupée » le fait de manquer de
causer une chose qui se trouve dans la réalité ; ce qui s’ensuivrait, si
elle ignorait quelqu’une des choses qui sont dans la réalité. Et ainsi, il ressort de ce qu’on a dit que tous les exemples
que l’on donne pour manifester que Dieu connaît par lui-même toutes choses,
sont imparfaits ; comme ce que l’on avance à propos du point, lequel,
dit-on, s’il se connaissait, connaîtrait les lignes ; et à propos de la
lumière qui, en se connaissant, connaîtrait les couleurs ; en effet,
tout ce qui est dans la ligne ne peut être ramené au point comme à une cause,
ni tout ce qui est dans la couleur à la lumière ; un point qui se
connaîtrait lui-même ne connaîtrait donc pas la ligne, si ce n’est en
général, et de même pour la lumière et la couleur ; mais il en va autrement
de la connaissance divine, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. Réponse aux objections : 1° Cette parole de Boèce doit être entendue de notre
intelligence, non de l’intelligence divine, qui peut connaître les
singuliers, comme il sera dit plus loin. Et cependant, notre intelligence,
qui ne connaît pas les singuliers, a des réalités une connaissance propre,
les connaissant par les notions propres de leur espèce ; par conséquent,
même si l’intelligence divine ne connaissait pas les singuliers, elle
pourrait néanmoins avoir des réalités une connaissance propre. 2° Dieu connaît toutes choses par un seul [moyen], qui est
la raison formelle de plusieurs choses, à savoir son essence, qui est une
ressemblance de toutes les réalités ; et parce que son essence est la
raison formelle propre de chaque réalité, il a de chacune une connaissance propre. Et si l’on demande
comment un seul [moyen] peut être la raison formelle propre et commune de
nombreuses choses, la réponse peut être envisagée comme suit. L’essence
divine est la raison formelle de quelque réalité dans la mesure où cette
réalité imite l’essence divine. Or aucune réalité n’imite pleinement
l’essence divine, autrement il ne pourrait y avoir qu’une seule imitation de
Dieu, et ainsi son essence ne serait la raison propre que d’un seul, comme le
Père n’a qu’une seule image qui l’imite parfaitement : le Fils. Mais
parce que la réalité créée imite imparfaitement l’essence divine,
il se produit que diverses réalités l’imitent de différentes façons ; en
aucune d’elles, cependant, il n’est de chose qui ne provienne de la
ressemblance de l’essence divine ; voilà pourquoi ce qui est propre à
chaque réalité a dans l’essence divine quelque chose à imiter ; et par
conséquent, l’essence divine est une ressemblance de la réalité quant au
propre de la réalité elle-même, de sorte qu’elle en est la raison formelle
propre ; et pour la même raison, elle est la raison formelle propre
d’une autre, et de toutes les autres. Elle est donc la raison commune de
toutes choses, puisqu’elle-même est une seule réalité que toutes imitent ;
mais elle est la raison formelle propre de celle-ci ou de celle-là, dans la
mesure où les réalités l’imitent diversement ; et ainsi, l’essence
divine donne une connaissance propre de chaque réalité, en tant qu’elle est
la raison formelle propre de chacune. 3° Le feu n’est pas la cause des corps chauds quant à tout
ce qui se trouve en eux, comme on l’a dit de l’essence divine ; voilà
pourquoi il n’en va pas de même. 4° La blancheur surpasse la couleur verte quant à l’une des
deux choses qui entrent dans la nature de la couleur, à savoir la lumière,
qui est pour ainsi dire le [principe] formel dans la composition de la
couleur ; et sous cet aspect, elle est la mesure des autres couleurs. Mais
dans les couleurs se trouve quelque chose d’autre qui est pour ainsi dire le
[principe] matériel en elles, à savoir la limite du diaphane, et sous ce
rapport la blancheur n’est pas une mesure des couleurs ; et ainsi, il
est clair qu’il n’y a pas dans l’espèce de la blancheur tout ce qui se trouve
dans les autres couleurs ; voilà pourquoi l’espèce de la blancheur ne
permet pas d’avoir une connaissance propre de n’importe laquelle des autres
couleurs. Mais il en est autrement de l’essence divine. En outre, les autres
réalités sont dans l’essence divine comme dans une cause, mais les autres
couleurs ne sont pas dans la blancheur comme dans une cause ; il n’en va
donc pas de même. 5° La démonstration est une espèce d’argumentation qui
s’accomplit par un certain processus discursif de l’intelligence ; par conséquent
l’intelligence divine, qui est sans processus discursif, ne connaît pas ses effets par son essence comme en
démontrant, quoiqu’elle ait par son essence une connaissance des réalités
plus certaine que celui qui démontre n’en peut avoir par la démonstration. De
plus, quelqu’un comprendrait-il l’essence divine, il connaîtrait par elle la
nature des singuliers plus certainement qu’une conclusion n’est connue par un
médium de démonstration. Et de ce que son essence est éternelle ne suit
cependant pas que les effets de Dieu existent de toute éternité : car
les effets ne sont pas dans son essence en sorte qu’ils existent toujours en
eux-mêmes, mais en sorte qu’ils existent en quelque temps,
c’est-à-dire au temps déterminé par la sagesse divine. 6° Dieu connaît les réalités dans leur nature propre, si
cette détermination se rapporte à la connaissance du côté de l’objet
connu ; mais si nous parlons de la connaissance du côté du connaissant,
alors il connaît les réalités dans une idée, i.e. par une idée qui est une
ressemblance de toutes les choses qui sont dans la réalité, à la fois des
principes accidentels et des principes essentiels, quoiqu’elle-même ne soit
pas un accident de la réalité ni son essence ; de même dans notre
intelligence, la ressemblance de la réalité n’est pas accidentelle ou
essentielle à la réalité elle-même, mais c’est la ressemblance soit d’une
essence, soit d’un accident. 7° L’essence divine est médium universel
en tant que cause universelle. Or la cause universelle et la forme
universelle ne se comportent pas de la même façon pour faire connaître les
réalités. Car dans la forme universelle, l’effet est en puissance quasi matérielle,
de même que, comme dit Porphyre, les différences se rapportent au genre suivant la
proportion qu’ont les formes avec la matière ; dans la cause, en revanche,
les effets sont en puissance active, comme la maison est en puissance active
dans l’esprit de l’artisan. Or chaque chose est connue dans la mesure où
elle est en acte, et non dans la mesure où elle est en puissance ; c’est
pourquoi il ne suffit pas que les différences qui spécifient le genre soient
en puissance dans le genre pour que l’on ait par la forme du genre une connaissance
propre de l’espèce ; mais si les [déterminations] propres d’une réalité
sont dans une cause active, cela suffit pour que l’on ait par cette cause une
connaissance de cette réalité ; on ne connaît donc pas une maison par le
bois et par les pierres comme on la connaît par sa forme, qui est dans
l’artisan. Et parce que les déterminations propres de chaque réalité sont en
Dieu comme dans une cause active, l’essence divine peut, quoiqu’elle soit un
médium universel, procurer une connaissance propre de chaque réalité. 8° L’essence divine est un médium à la fois commun et
propre, mais non sous le même aspect, comme on l’a dit. 9° Quand il est dit :
« Dieu sait indistinctement les choses distinctes », si
« indistinctement » détermine la connaissance du côté du
connaissant, alors la proposition est vraie, et tel est le sens que lui donne
Denys, car Dieu connaît par une connaissance unique toutes les choses
distinctes. Mais si « indistinctement » détermine la connaissance
du côté de l’objet connu, alors la proposition est fausse : Dieu, en
effet, connaît la distinction entre une réalité et une autre, il connaît
aussi ce par quoi l’une se distingue de l’autre ; il a donc de chaque
chose une connaissance propre. |
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Et videtur quod
non. Quia, sicut
dicit Boetius [In Porphyrii Isagogen ed.
sec. I], universale est dum
intelligitur, singulare dum sentitur. Sed in Deo non est cognitio sensitiva,
sed intellectiva tantum. Ergo Deus non habet nisi universalem cognitionem de
rebus. Praeterea, si
Deus cognoscit creaturas, aut cognoscit eas pluribus, aut uno. Si
pluribus : ergo eius scientia plurificatur etiam ex parte cognoscentis,
quia id quod cognoscitur, in cognoscente est. Si autem uno : et per unum
non potest haberi de multis cognitio distincta et propria, videtur quod Deus
non habeat propriam cognitionem de rebus. Praeterea,
sicut Deus est causa rerum, eo quod eis esse influit ; ita ignis est
causa calidorum ex hoc quod eis calorem influit. Sed si ignis seipsum
cognosceret, cognoscendo calorem suum non cognosceret alia, nisi in quantum
sunt calida. Ergo Deus cognoscendo essentiam suam, non cognoscit alia, nisi
in quantum sunt entia. Sed istud non est habere cognitionem propriam de
rebus, sed maxime universalem. Ergo Deus non habet propriam cognitionem de rebus. Praeterea,
cognitio propria de re aliqua haberi non potest nisi per speciem, quae nihil
plus vel minus contineat quam in re sit ; sicut enim viridis color
imperfecte cognosceretur per speciem deficientem ab ipso, scilicet nigri, ita
imperfecte cognosceretur per speciem superexcedentem, scilicet albi, in quo
perfectissime natura coloris invenitur ; unde et albedo est mensura
omnium colorum, ut dicitur in X Metaph. [l. 3
(1053 b 28)]. Sed quantum essentia divina superat creaturam, tantum creatura
deficit a Deo. Cum ergo divina essentia nullo modo proprie et complete possit
cognosci mediante creatura, nec creatura poterit proprie cognosci mediante
essentia divina. Sed Deus non cognoscit creaturam nisi per essentiam suam.
Ergo non habet propriam cognitionem de creaturis. Praeterea, omne medium quod facit propriam cognitionem de re, potest
assumi ut medium demonstrationis ad concludendum illud. Sed essentia divina
non hoc modo se habet ad creaturam ; alias creaturae essent quandocumque
fuit essentia divina. Ergo Deus cognoscens creaturas per essentiam suam, non
habet propriam cognitionem de rebus. Praeterea, si Deus cognoscit creaturam, aut cognoscit eam in propria
natura, aut in idea. Si in propria natura : tunc propria natura creaturae est medium
quo Deus cognoscit creaturam. Sed medium cognoscendi est perfectio
cognoscentis. Ergo natura creaturae erit perfectio divini intellectus ;
quod est absurdum. Si vero cognoscit creaturam in idea : cum idea sit
magis remota a re quam essentialia vel accidentalia rei, minorem cognitionem
habebit de re quam illam quae est per essentialia vel accidentalia eius. Sed
omnis propria cognitio de re habetur vel per essentialia vel per accidentalia
eius ; quia etiam accidentia magnam
partem conferunt ad cognoscendum quod quid est, ut dicitur in I de Anima
[cap. 1 (402 b 21)]. Ergo Deus non habet propriam cognitionem de rebus. Praeterea, per
medium universale non potest haberi propria cognitio de aliquo
particulari ; sicut per animal non potest haberi propria cognitio de homine.
Sed essentia divina est medium maxime universale, quia communiter se habet ad
omnia cognoscenda. Ergo Deus per essentiam suam non potest habere propriam
cognitionem de creaturis. Praeterea, cognitio disponitur secundum medium cognoscendi. Ergo propria
cognitio non habebitur nisi per proprium medium. Sed essentia divina non
potest esse proprium medium cognoscendi hanc creaturam ; quia si esset
proprium iam alteri non esset medium cognoscendi ; quod enim est huic et
alteri, est commune utrique, et non proprium alteri. Ergo Deus per essentiam
suam creaturas cognoscens, non habet propriam cognitionem de eis. Praeterea,
Dionysius dicit VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2] quod Deus cognoscit materialia immaterialiter, et multa unite,
sive distincta indistincte. Sed talis est divina cognitio qualiter Deus res
cognoscit. Ergo Deus habet indistinctam cognitionem de rebus ; et ita,
non proprie cognoscit hoc aut illud. Sed contra.
Nullus potest discernere inter illa de quibus non habet propriam cognitionem.
Sed Deus hoc modo creaturas cognoscit, quod inter eas discernit ;
cognoscit enim hanc non esse illam ; alias non daret singulis secundum
suam capacitatem, nec redderet unicuique secundum opus suum, iuste de actibus
hominum iudicando. Ergo Deus habet propriam cognitionem de rebus. Praeterea,
nihil imperfectum est Deo attribuendum. Sed cognitio qua cognoscitur aliquid
in communi et non in speciali, est imperfecta, cum aliquid ei desit. Ergo
divina cognitio non est in communi tantum de rebus, sed etiam in speciali. Praeterea,
secundum hoc accideret, Deum, qui est felicissimus, esse insipientissimum, si
non cognosceret de rebus hoc quod nos cognoscimus ; quod etiam pro
inconvenienti habet philosophus in libro I de Anima [l. 12 (410 b
4)], et in III Metaph. [l. 11 (1000 b 3)]. Responsio.
Dicendum, quod ex hoc ipso quod Deus res ordinat ad Per cognitionem
enim causae non cognoscitur effectus, (nisi) secundum hoc quod effectus ex ea
consequitur. Unde, si sit aliqua causa universalis, cuius actio ad aliquem
effectum non determinetur nisi mediante aliqua causa particulari ; per
cognitionem illius causae communis non habebitur propria cognitio de effectu,
sed scietur in communi tantum ; sicut actio solis determinatur ad productionem
huius plantae mediante vi seminativa, quae est in terra vel in semine ;
unde si sol cognosceret seipsum, non haberet cognitionem propriam de hac planta,
sed communem tantum, nisi cum hoc cognosceret propriam causam eius. Et ideo
ad hoc quod habeatur propria et perfecta cognitio de aliquo effectu, oportet
quod in cognoscente congregentur omnes cognitiones causarum communium et propriarum ;
et hoc est quod philosophus dicit in principio Physic. [cap. 1 (184 a
12)] : tunc cognoscere dicimur unumquodque,
cum causas cognoscimus primas, et principia prima usque ad elementa, id
est usque ad causas proximas, ut Commentator [Phys. I, comm. 1] exponit. Secundum hoc autem aliquid in cognitione divina ponimus, secundum quod
ipse per essentiam suam est causa eius ; sic enim in ipso est ut
cognosci possit. Unde, cum ipse sit causa omnium causarum propriarum et
communium, ipse per essentiam suam cognoscit omnes causas proprias et
communes, quia nihil est in re per quod determinetur eius natura communis,
cuius Deus non sit causa ; et ideo per quam rationem ponitur cognoscere
communem naturam rerum, per eamdem ponetur cognoscere propriam naturam uniuscuiusque,
et proprias causas eius. Et hanc rationem assignat Dionysius VII cap.
de Divinis Nominibus [§ 2], sic dicens : si secundum unam causam Deus omnibus existentibus esse tradidit, secundum
eamdem causam sciet omnia ;
et infra [§ 2] : ipsa enim
omnium causa seipsam cognoscens vacat alicubi, si ea quae sunt ab ipsa, et
quorum est causa, ignoraverit. Vacare dicit
deficere a causalitate alicuius quod in re invenitur ; quod sequeretur,
si aliquid eorum quae sunt in re, ignoraret. Et sic patet ex
dictis, quod omnia similia quae inducuntur ad manifestandum quod Deus per se
omnia cognoscit, sunt deficientia ; sicut quod inducitur de puncto, qui
si se cognosceret, dicitur quod lineas cognosceret ; et de luce, quod
cognoscendo se, cognosceret colores ; non enim quidquid est in linea,
potest reduci in punctum sicut in causam, nec quidquid est in colore, ad
lucem ; unde punctus cognoscens seipsum, non cognosceret lineam nisi in
universali, similiter nec lux colorem ; secus autem est de cognitione
divina, ut ex dictis patet. Ad primum
igitur dicendum, quod verbum illud Boetii est intelligendum de intellectu
nostro, non autem de intellectu divino, qui singularia cognoscere potest, ut
infra dicetur. Et tamen intellectus noster singularia non cognoscens,
propriam cognitionem habet de rebus, cognoscens eas secundum proprias rationes
speciei ; unde etsi etiam intellectus divinus singularia non
cognosceret, nihilominus posset propriam de rebus cognitionem habere. Ad secundum
dicendum, quod Deus cognoscit omnia uno, quod est ratio plurium, scilicet
essentia sua, quae est similitudo rerum omnium ; et quia essentia sua
est propria ratio uniuscuiusque rei, ideo de unoquoque propriam cognitionem
habet. Qualiter autem unum possit esse multorum propria ratio et communis,
sic considerari potest. Essentia enim divina secundum hoc est ratio alicuius
rei, quod res illa divinam essentiam imitatur. Nulla autem res imitatur
divinam essentiam ad plenum ; sic enim non posset esse nisi una imitatio
ipsius ; nec sua essentia esset per modum istum nisi unius propria
ratio, sicut una sola est imago patris perfecte eum imitans, scilicet filius.
Sed quia res creata imperfecte imitatur divinam essentiam, contingit esse
diversas res diversimode imitantes ; in quarum tamen nulla est aliquid
quod non deducatur a similitudine divinae essentiae ; et ideo illud quod
est proprium unicuique rei, habet in divina essentia quid imitetur ; et
secundum hoc divina essentia est similitudo rei quantum ad proprium ipsius
rei, et sic est propria eius ratio : et eadem ratione est propria ratio
alterius, et omnium aliorum. Est igitur communis omnium ratio, in quantum
ipsa res est una, quam omnia imitantur : sed est propria huius ratio vel
illius, secundum quod res eam diversimode imitantur : et sic propriam
cognitionem divina essentia facit de unaquaque re, in quantum est propria ratio
uniuscuiusque. Ad tertium
dicendum, quod ignis non est causa calidorum quantum ad omne id quod in eis
invenitur, sicut dictum est de essentia divina ; et ideo non est simile. Ad quartum
dicendum, quod albedo superabundat a viridi colore quantum ad alterum eorum
quod est de natura coloris, scilicet quantum ad lucem, quae est quasi formale
in compositione coloris, et secundum hoc est mensura aliorum colorum ;
sed in coloribus invenitur aliquid aliud quod est quasi materiale in ipsis,
scilicet terminatio diaphani, et secundum hoc albedo non est mensura colorum :
et sic patet quod in specie albedinis non est totum id quod in aliis
coloribus invenitur ; et ideo per speciem albedinis non potest haberi
propria cognitio de quolibet aliorum colorum ; secus autem est de
essentia divina. Et praeterea in essentia divina sunt res aliae sicut in
causa ; alii autem colores non sunt in albedine sicut in causa ; et
ideo non est simile. Ad quintum
dicendum, quod demonstratio est species argumentationis, quae quodam
discursu intellectus perficitur : unde intellectus divinus, qui sine
discursu est, non cognoscit per essentiam suam effectus quasi demonstrando,
etsi certiorem cognitionem habeat per essentiam suam de rebus quam
demonstrator per demonstrationem. Si quis etiam essentiam eius
comprehenderet, certius per eam singulorum naturam cognosceret quam per
medium demonstrationis conclusio cognoscatur. Nec tamen sequitur quod
effectus Dei sint ab aeterno, propter hoc quod essentia eius est
aeterna ; quia effectus non sunt hoc modo in essentia ut semper in
seipsis sint, sed ut quandoque sint ; quando, scilicet, divina sapientia
determinatur. Ad sextum
dicendum, quod Deus cognoscit res in propria natura, si ista determinatio
referatur ad cognitionem ex parte cogniti ; si autem loquamur de
cognitione ex parte cognoscentis, sic cognoscit res in idea, id est per
ideam, quae est similitudo omnium quae sunt in re, et accidentalium et
essentialium, quamvis ipsa non sit accidens rei neque essentia eius ;
sicut etiam similitudo rei in intellectu nostro non est accidentalis vel
essentialis ipsi rei, sed similitudo vel essentiae vel accidentis. Ad septimum
dicendum, quod essentia divina est universale medium quasi universalis causa.
Alio autem modo se habet ad faciendum cognitionem rerum causa universalis, et
forma universalis : in forma enim universali est effectus in potentia
quasi materiali ; sicut differentiae sunt in genere secundum proportionem
qua formae sunt in materia, ut Porphyrius [Isagoge, De differentia] dicit : sed effectus sunt in causa
in potentia activa ; sicut domus est in mente artificis in potentia activa.
Et quia unumquodque cognoscitur secundum quod est in actu, et non secundum
quod est in potentia, ideo hoc quod differentiae specificantes genus sunt in
genere in potentia, non sufficit ad hoc quod per formam generis habeatur
propria cognitio de specie ; sed ex hoc quod propria alicuius rei sunt
in aliqua causa activa, sufficit ut per causam illam habeatur cognitio de
illa re : unde per ligna et lapides non cognoscitur domus, sicut cognoscitur
per formam suam, quae est in artifice. Et quia in Deo sunt propriae
condiciones uniuscuiusque rei sicut in causa activa, ideo, quamvis sit
universale medium, potest propriam cognitionem facere de unaquaque re. Ad octavum dicendum,
quod essentia divina est et commune medium et proprium, sed non secundum
idem, ut dictum est. Ad nonum
dicendum, quod cum dicitur : Deus scit distincta indistincte ; si
ly indistincte determinet cognitionem ex parte cognoscentis, sic verum
est ; et sic intelligit Dionysius, quia ipse una cognitione omnia
distincta cognoscit. Si autem determinet cognitionem ex parte cogniti, sic
falsa est : Deus enim cognoscit distinctionem unius rei ab alia, et
cognoscit id per quod unum ab alio distinguitur ; unde propriam cognitionem
habet de unoquoque. |
(Quinto quaeritur utrum Deus cognoscat singularia.)
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Il semble que non. 1° Notre intelligence ne connaît pas les singuliers, parce
qu’elle est séparée de la matière. Or l’intelligence divine est bien plus
séparée de la matière que la nôtre. Elle ne connaît donc pas les singuliers. 2° [Le répondant] disait que ce n’est pas seulement parce
qu’elle est immatérielle que notre intelligence ne connaît pas les singuliers,
mais c’est aussi parce qu’elle abstrait des réalités sa connaissance. En sens
contraire : notre intelligence ne reçoit rien des réalités que par
l’intermédiaire 3° [Le répondant] disait : l’intelligence reçoit des
réalités une forme entièrement dépouillée, mais il n’en va pas de même du
sens ni de l’imagination. En sens contraire : le processus de
dépouillement de la forme reçue dans l’intelligence n’est pas une raison pour
que l’intelligence ne connaisse pas les singuliers, du point de vue de son
terme de départ ; bien au contraire, de ce point de vue elle devrait les
connaître davantage, car elle doit toute son assimilation à ce qu’elle reçoit
de la réalité. Il reste donc que le processus de dépouillement de la forme
n’empêche la connaissance du singulier que du point de vue du terme
d’arrivée, à savoir le dépouillement que la forme a dans l’intelligence. Or
ce dépouillement de la forme vient seulement de ce que l’intelligence est
exempte de matière. La seule raison pour laquelle notre intelligence ne
connaît pas les singuliers est donc qu’elle est séparée de la matière ;
et ainsi, on obtient ce qu’on se proposait, que Dieu ne connaît pas les singuliers. 4° Si Dieu connaît les singuliers, il est nécessaire qu’il
les connaisse tous, car la même raison vaut pour un et pour tous. Or il ne
les connaît pas tous. Il n’en connaît donc aucun. Preuve de la mineure :
comme dit saint Augustin dans l’Enchiridion, « pour beaucoup
de choses, mieux vaut les ignorer que les savoir », i.e. les choses viles. Or, parmi les singuliers, beaucoup sont
vils. Puis donc qu’il faut placer en Dieu tout ce qui est meilleur, il semble
qu’il ne connaisse pas tous les singuliers. 5° Toute connaissance se fait par assimilation du
connaissant au connu. Or il n’est aucune assimilation entre les singuliers et
Dieu, car les singuliers sont changeants et matériels, et ont beaucoup
d’autres propriétés de ce genre, dont l’exact contraire est en Dieu. Dieu ne
connaît donc pas les singuliers. 6° Tout ce que Dieu connaît, il le connaît parfaitement. Or
on n’a d’une réalité une connaissance parfaite que lorsqu’on la connaît à la
façon dont elle est. Or Dieu ne connaît pas le singulier à la façon dont il
est (car le singulier existe matériellement, au lieu que Dieu connaît
immatériellement). Il semble donc que Dieu ne puisse pas connaître
parfaitement le singulier, et qu’ainsi, il ne le connaisse aucunement. 7° [Le répondant] disait qu’une connaissance parfaite
requiert que le connaissant connaisse la réalité selon son mode d’être, en
prenant le mode du côté de l’objet connu, mais non s’il est pris du côté du
connaissant. En sens contraire : la connaissance se fait par
application du connu au connaissant. Il est donc nécessaire que le mode du
connu et celui du connaissant soient le même, et ainsi, la distinction susdite
paraît nulle. 8° Selon le Philosophe, si quelqu’un veut trouver une
réalité, il est nécessaire qu’il en ait déjà quelque notion ; et il ne
suffit pas qu’il l’ait par une forme commune, si cette forme n’est pas
particularisée par quelque chose. Par exemple, on ne pourrait pas chercher
convenablement un serviteur qu’on a perdu, si l’on n’avait pas déjà de lui
quelque notion, car, quand bien même on le trouverait, on ne le reconnaîtrait
pas ; et savoir qu’il est homme ne suffirait pas, car ainsi on ne le
distinguerait pas des autres, mais il faut avoir de lui quelque notion au
moyen des caractères qui lui sont propres. Si donc Dieu doit connaître un
singulier, il faut que la forme commune par laquelle il connaît, à savoir son
essence, soit particularisée par quelque chose. Puis donc qu’il n’y a rien en
lui par quoi elle puisse être particularisée, il semble qu’il ne connaisse
pas les singuliers. 9° [Le répondant] disait que l’espèce par laquelle Dieu
connaît est commune, en sorte cependant qu’elle est propre à chaque chose. En
sens contraire : propre et commun sont opposés l’un à l’autre. Il est
donc impossible qu’une même chose soit une forme commune et propre. 10° Ce n’est pas par la lumière, qui est un médium dans la
vision, que la connaissance de la vue est déterminée à quelque chose de
coloré, mais elle est déterminée par l’objet qu’est la réalité colorée
elle-même. Or, dans la connaissance que Dieu a des réalités, son essence se
comporte comme un médium de connaissance, et comme une certaine lumière par
laquelle toutes choses sont connues, comme Denys le dit aussi au septième
chapitre des Noms divins. Sa connaissance n’est
donc aucunement déterminée à quelque singulier, et ainsi, il ne connaît pas
les singuliers. 11° Puisque la science est une qualité, elle est une forme
telle que sa variation modifie le sujet. Or la science change lorsque les
objets sus varient : car si je sais que tu es assis, dès que tu te lèves
j’ai perdu la science. Celui qui sait est donc modifié lorsque les objets sus
varient. Or Dieu ne peut nullement changer. Les singuliers, qui sont
variables, ne peuvent donc être sus de lui. 12° Nul ne peut avoir la science du singulier sans avoir la
science de ce par quoi le singulier est achevé. Or ce qui achève le singulier
en tant que tel, c’est la matière. Mais Dieu ne connaît pas la matière. Ni
donc les singuliers. Preuve de la mineure : il est des choses, comme
disent Boèce et le Commentateur au
deuxième livre de la Métaphysique, qui sont pour nous
très difficiles à connaître à cause de notre imperfection, par exemple celles
qui sont très manifestes dans leur nature, comme les substances immatérielles ;
mais il en est d’autres qui, à cause de leur imperfection, ne sont pas
connues, ainsi celles qui ont un minimum d’être, tels le mouvement, le temps,
le vide, etc. Or, la matière prime a un minimum d’être. Dieu ne connaît donc
pas la matière, puisqu’en elle-même elle est inconnaissable. 13° [Le répondant] disait que, bien qu’elle soit inconnaissable
pour notre intelligence, elle est cependant connaissable pour l’intelligence
divine. En sens contraire : notre intelligence connaît la réalité par
une 14° Selon Algazel, la raison pour laquelle Dieu se connaît lui-même, est que
les trois choses qui sont requises pour penser – à savoir : une
substance intelligente qui soit séparée de la matière, un intelligible séparé
de la matière, et l’union des deux – se trouvent en Dieu ; d’où l’on
déduit que rien n’est pensé que dans la mesure où il est séparé de la
matière. Or le singulier, en tant que tel, n’est pas séparable de la matière.
Le singulier ne peut donc pas être pensé. 15° La connaissance est intermédiaire entre le connaissant
et l’objet ; et plus la connaissance descend du connaissant, plus elle
est imparfaite. Or, chaque fois que la connaissance se porte vers une chose
qui est hors du connaissant, elle descend vers autre chose. Puis donc que la
connaissance divine est très parfaite, il ne semble pas qu’elle porte sur les
singuliers, qui sont hors de lui. 16° De même que l’acte de connaissance dépend de façon
essentielle de la puissance cognitive, de même il dépend de façon essentielle
de l’objet connaissable. Or, il est aberrant d’affirmer que l’acte de la
connaissance divine, lequel est son essence, dépend essentiellement d’une
chose qui lui est extérieure. Il est donc aberrant de dire que Dieu connaît
les singuliers, qui sont hors de lui. 17° Rien n’est connu que selon le mode qu’il a dans le
connaissant, comme dit Boèce au cinquième livre sur la Consolation. Or les réalités sont
en Dieu immatériellement, et ainsi, sans agrégation à la matière ni aux
déterminations qui lui sont liées. Dieu ne connaît donc pas les choses qui
dépendent de la matière, tels les singuliers. En sens contraire : 1) Il est dit en 1 Cor. 13, 12 : « Alors, je connaîtrai aussi bien que je suis
connu. » Or l’Apôtre qui parlait était lui-même un certain singulier.
Les singuliers sont donc connus de Dieu. 2) Les réalités sont connues par Dieu en tant qu’il en est
lui-même la cause, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut. Or il est
lui-même la cause des singuliers. Il connaît donc les singuliers. 3) Il est impossible de connaître la nature de l’instrument
si l’on ne connaît pas ce à quoi l’instrument est ordonné. Or les sens sont
des puissances instrumentalement ordonnées à la connaissance des singuliers.
Si donc Dieu ne connaissait pas les singuliers, il ignorerait aussi la nature
du sens, et aussi, par conséquent, la nature de l’intelligence humaine, qui a
pour objet les formes existant dans l’imagination ; ce qui est absurde. 4) La puissance de Dieu et sa sagesse sont égales. Tout ce
qui est soumis à sa puissance est donc soumis à sa science. Or sa puissance
s’étend à la production des singuliers. Sa science s’étend donc aussi à leur
connaissance. 5) Comme on l’a déjà dit, Dieu a des réalités une
connaissance propre et distincte. Or il n’en serait pas ainsi s’il ne savait
pas ce par quoi les réalités se distinguent entre elles. Il connaît donc,
pour n’importe quelle réalité, les déterminations singulières par lesquelles
une réalité se distingue d’une autre ; il connaît donc les singuliers
dans leur singularité. Réponse : On s’est trompé de plusieurs façons sur cette question. Certains, en effet, comme le Commentateur au onzième livre
de la Métaphysique, voulant restreindre la nature de l’intelligence divine à la
mesure de notre intelligence, ont tout bonnement nié que Dieu connût les singuliers, sauf
peut-être en général. Mais cette erreur peut être détruite par un argument
que le Philosophe lance contre Empédocle au premier livre sur
l’Âme et au troisième livre de la Métaphysique : si, en
effet, comme il résultait des propos d’Empédocle, Dieu ignorait la haine,
que les autres connaissent, il s’ensuivrait que « Dieu serait très
insensé, alors qu’il est très heureux » et par conséquent très
sage ; il en irait donc de même si l’on soutenait que Dieu ignore les
singuliers, que nous connaissons tous. Voilà pourquoi d’autres, tels Avicenne et ceux qui l’ont
suivi, ont prétendu que Dieu connaissait chacun des singuliers pour ainsi
dire en général, connaissant toutes les causes universelles par lesquelles le
singulier est produit ; par exemple, si celui qui étudie les astres
connaissait tous les mouvements du ciel et les distances des corps célestes,
il connaîtrait chaque éclipse devant se produire
avant un siècle ; toutefois, il ne la connaîtrait pas en tant qu’elle
est un certain singulier, au point de savoir qu’elle est ou n’est pas
maintenant, comme un paysan la connaît pendant qu’il la voit ; et c’est
de cette façon qu’ils prétendent que Dieu connaît les singuliers : non
comme s’il regardait leur nature singulière, mais par une connaissance des
causes universelles. Mais même cette position ne peut pas être maintenue, car
de causes universelles ne résultent que des formes universelles, s’il n’y a
rien par quoi individuer les formes. Or, d’un assemblage de formes
universelles, si nombreuses soient-elles, on ne constitue pas un singulier,
car, de la collection de ces formes, on peut encore penser qu’elle existe en
plusieurs ; voilà pourquoi, si quelqu’un connaissait une éclipse de la
façon susdite, par les causes universelles, il ne connaîtrait rien de singulier
mais seulement de l’universel. Car à une cause universelle un effet
universel est proportionné, et à une cause particulière un effet particulier,
de sorte que l’inconvénient précédent demeure : Dieu ignorerait les singuliers. Et c’est pourquoi il faut accorder sans réserve que Dieu
connaît tous les singuliers non seulement dans les causes universelles, mais
aussi chacun selon sa nature Mais un doute subsiste alors : puisque tout ce qui est
en quelque chose y est selon le mode de ce en quoi il est, et qu’ainsi, la ressemblance de la réalité est en Dieu
seulement de façon immatérielle, d’où vient-il que notre intelligence, du
fait même qu’elle reçoit immatériellement les formes des réalités, ne connaisse
pas les singuliers, et que Dieu les connaisse ? Mais la raison de ceci
apparaît manifestement si l’on considère que la ressemblance de la réalité
qui est dans notre intelligence et celle qui est dans l’intelligence divine
n’ont pas la même relation à la réalité. En
effet, celle qui est dans notre intelligence est reçue de la réalité en tant
que la réalité agit dans notre intelligence en agissant d’abord dans le
sens ; or la matière, à cause de la faiblesse de son être, parce qu’elle
est seulement un étant en puissance, ne peut être principe d’action ;
voilà pourquoi la réalité qui agit dans notre âme agit seulement par la
forme. La ressemblance de la réalité, qui est imprimée sur notre sens et qui,
dépouillée par certains degrés, arrive jusqu’à l’intelligence, est donc
seulement une ressemblance de la forme. En revanche, la ressemblance des
réalités qui est dans l’intelligence divine est productrice de la
réalité ; qu’elle participe un être fort ou faible, la réalité tient
cela de Dieu seul ; et la ressemblance de toute réalité existe en Dieu
pour autant que cette réalité participe l’être [reçu] de Dieu ; la
ressemblance immatérielle qui est en Dieu n’est donc pas ressemblance que de
la forme, mais aussi de la matière. Or, pour qu’une chose soit connue, il est
nécessaire que sa ressemblance soit dans le connaissant, mais non qu’elle y
soit avec le mode qui est le sien dans la réalité ; si donc notre
intelligence ne connaît pas les singuliers, dont
la connaissance dépend de la matière, c’est parce qu’il n’y a pas en elle de
ressemblance de la matière, et non parce que la ressemblance est en elle
immatériellement ; en revanche l’intelligence divine, qui a, quoique
immatériellement, une ressemblance de la matière, peut connaître les singuliers. Réponse aux objections : 1° Notre intelligence, en plus d’être séparée de la matière,
a une connaissance reçue des réalités ; et ainsi, ni elle ne reçoit de
façon matérielle, ni elle ne peut être une ressemblance de la matière ;
voilà pourquoi elle ne connaît pas les singuliers ; mais il en est
autrement de l’intelligence divine, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 2° Les sens et l’imagination sont des puissances liées à des organes
corporels ; voilà pourquoi les ressemblances des réalités sont reçues en
eux matériellement, i.e. avec les déterminations
matérielles, quoique sans la matière, et c’est pourquoi ils connaissent les
singuliers. Autre est le cas de l’intelligence divine ; l’argument n’est
donc pas concluant. 3° Il est dû au terme du dépouillement que la forme soit reçue immatériellement, ce
qui ne suffit pas pour que le singulier ne soit pas connu ; en revanche,
il est dû au principe de cette action que soit reçue dans l’intelligence non
pas la ressemblance de la matière, mais seulement celle de la forme ;
l’argument n’est donc pas concluant. 4° Toute connaissance est en soi du genre
des choses bonnes, mais il se produit par accident que la connaissance de
certaines choses viles soit mauvaise, soit parce qu’elle est l’occasion de
quelque acte honteux, et c’est pourquoi certaines sciences sont défendues,
soit parce que certaines sciences détournent de choses meilleures, et dans ce
cas, ce qui est bon en soi devient mauvais pour quelqu’un, ce qui ne peut se
produire en Dieu. 5° La connaissance ne requiert pas une ressemblance de
conformité en nature, mais seulement une ressemblance de représentation, comme une statue en or
nous amène à nous souvenir d’un homme. Or l’objection procède comme si une
ressemblance de conformité en nature était requise pour la connaissance. 6° La perfection de la connaissance consiste à connaître
qu’une réalité est à la façon dont elle est, non en ce que le mode d’être de
la réalité connue soit dans le connaissant, comme on l’a déjà dit souvent. 7° L’application du connu au connaissant, laquelle réalise
la connaissance, doit être entendue non à la façon d’une identité mais à la
façon d’une certaine représentation ; il n’est donc pas nécessaire que
le connaissant et le connu aient un même mode d’être. 8° Cet argument vaudrait si la ressemblance par laquelle
Dieu connaît était commune de telle façon qu’elle ne fût pas propre à chaque
chose ; mais le contraire de cela a déjà été montré. 9° Une même chose ne peut être commune et propre sous le
même rapport, mais on a déjà expliqué comment l’essence divine, par laquelle
Dieu connaît toutes choses, peut être une ressemblance commune à toutes et
cependant propre à chacune. 10° Il y a deux médiums dans la vision corporelle :
celui « sous lequel » elle connaît, qui est la lumière, et par ce
médium la vue n’est pas déterminée à un objet précis ; et il y a un autre médium « par
lequel » elle connaît, à savoir la ressemblance de la réalité connue,
et par ce médium la vue est déterminée à un objet spécial. Or, dans la connaissance
que Dieu a des réalités, l’essence divine tient lieu des deux ; voilà
pourquoi elle peut faire connaître proprement chaque réalité. 11° La science de Dieu ne varie aucunement lorsque les
objets connaissables varient ; car s’il se produit que notre science
varie lorsqu’ils varient, c’est parce qu’elle connaît les réalités présentes,
passées et futures par différentes conceptions ; et de là vient que, dès
que Socrate n’est plus assis, la connaissance que l’on avait de sa position
assise devient fausse. Mais
Dieu voit les réalités d’un même regard comme présentes, passées et
futures ; par conséquent, la même vérité demeure dans son intelligence,
quelle que soit la façon dont la réalité varie. 12° Les choses qui ont un être imparfait sont d’autant plus
imparfaitement connaissables pour notre intelligence qu’elles ont un agir
plus imparfait ; mais il n’en est pas
ainsi de l’intelligence divine, dont la science n’est pas reçue des réalités,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 13° Dans l’intelligence divine, qui est cause de la matière,
il peut exister une ressemblance de la matière, ressemblance qui met son
empreinte, pour ainsi dire, dans cette matière ; mais dans notre
intelligence, il ne peut y avoir de ressemblance qui suffise pour que nous
connaissions la matière, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 14° Bien que le singulier, en tant que tel, ne puisse être
séparé de la matière, il peut cependant être connu au moyen d’une ressemblance
qui est séparée de la matière, et qui est une ressemblance de la
matière ; car ainsi, bien qu’elle soit séparée de la matière selon
l’être, elle n’est cependant pas séparée selon la représentation. 15° L’acte de la connaissance divine n’est pas quelque chose
qui diffère de son essence, puisqu’en Dieu la pensée et l’acte de penser sont
une même chose, car son action est son essence ;
donc, qu’il connaisse quelque chose hors de lui-même ne permet pas de dire
que sa connaissance descend ou tombe. En outre, on ne peut dire d’aucune
action d’une puissance cognitive qu’elle descend, comme les actes des puissances
naturelles qui passent de l’agent dans le patient ; car la connaissance
n’implique pas un écoulement depuis le connaissant vers le connu, comme dans
les actions naturelles, mais plutôt l’existence du connu dans le
connaissant. 16° L’acte de la connaissance divine n’a aucune dépendance à
l’égard de l’objet connu ; en effet, la relation impliquée ne comporte
pas une dépendance de la connaissance elle-même au connu mais plutôt, au contraire,
du connu lui-même à la connaissance ; de même, à l’inverse,
la relation qui est impliquée dans le nom de science désigne une dépendance
de notre science à l’égard de l’objet de science. Et l’acte de connaissance
ne se rapporte pas de la même façon à l’objet et à la puissance cognitive ;
en effet, il est substantifié dans son être par la puissance cognitive, mais
non par l’objet ; car l’acte est dans la puissance même, mais non dans
l’objet. 17° Une chose est connue à
la façon dont elle est représentée dans le connaissant, et non à la façon
dont elle existe dans le connaissant. En effet, la ressemblance qui existe
dans la faculté cognitive est principe de connaissance de la réalité non pas
selon l’être qu’elle a dans la puissance cognitive, mais selon la relation
qu’elle a avec la réalité connue. Et de là vient que la réalité est connue
non pas à la façon dont la ressemblance de la réalité a l’être dans le connaissant,
mais à la façon dont la ressemblance existant dans l’intelligence est
représentative de la réalité ; voilà pourquoi,
bien que la ressemblance de l’intelligence divine ait un être immatériel,
cependant, parce qu’elle est une ressemblance de la matière, elle est également
principe de la connaissance des choses matérielles, et ainsi, des singuliers. |
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Et videtur quod
non. Intellectus
enim noster singularia non cognoscit, quia est a materia separatus. Sed
intellectus divinus est multo magis separatus a materia quam noster. Ergo
singularia non cognoscit. Sed dicebat
quod intellectus noster non habet hoc solum quod singularia non cognoscit
quia est immaterialis, sed quia abstrahit a rebus cognitionem. – Sed contra,
intellectus noster non accipit a rebus nisi mediante sensu vel
imaginatione : per prius ergo a rebus accipiunt sensus et imaginatio
quam intellectus, et tamen per sensum et imaginationem singularia cognoscuntur.
Ergo non est aliqua ratio quod intellectus singularia non cognoscat, quia
cognitionem a rebus accipit. Sed dicebat,
quod intellectus accipit a rebus formam penitus depuratam, non autem sensus
et imaginatio. – Sed contra, depuratio formae in intellectu receptae non est
ratio quare intellectus singularia non cognoscat ratione termini a quo ;
immo secundum hoc magis deberet cognoscere, quia secundum hoc totam assimilationem
suam trahit, quod a re recipit. Relinquitur ergo quod depuratio formae non
impedit cognitionem singularis nisi secundum terminum ad quem, qui est
puritas quam in intellectu habet. Sed ista puritas formae est tantum propter
immunitatem intellectus a materia. Ergo ista est sola ratio quare intellectus
noster singularia non cognoscit, quia est a materia separatus ; et sic
habetur propositum, quod Deus singularia non cognoscat. Praeterea, si
Deus cognoscit singularia, oportet quod omnia cognoscat, quia eadem est ratio
de uno et de omnibus. Sed non cognoscit omnia. Ergo nulla cognoscit. Probatio
mediae. Sicut dicit Augustinus in Enchir. [cap. 17], melius est multa nescire, quam scire,
scilicet vilia. Sed inter singularia multa sunt vilia. Cum ergo omne quod
melius est, sit Deo reponendum, videtur quod non omnia singularia cognoscat. Praeterea, omnis cognitio fit per assimilationem cognoscentis ad cognitum.
Sed nulla est assimilatio singularium ad Deum : quia singularia sunt
mutabilia et materialia, et multa alia huiusmodi habent, quorum contraria
penitus sunt in Deo. Ergo Deus singularia non cognoscit. Praeterea,
quidquid Deus cognoscit, perfecte cognoscit. Sed perfecta cognitio non
habetur de re nisi quando cognoscitur eo modo quo est. Cum ergo Deus non
cognoscat singulare eo modo quo est (quia singulare materialiter est, Deus
autem immaterialiter cognoscit), videtur quod Deus non possit perfecte
singulare cognoscere ; et ita nullo modo cognoscat. Sed dicebat,
quod perfecta cognitio requirit ut cognoscens cognoscat rem eo modo quo est,
ut modus accipiatur ex parte cogniti ; non autem si accipiatur ex parte
cognoscentis. – Sed contra, cognitio fit per applicationem cogniti ad
cognoscentem. Ergo oportet quod idem sit modus cogniti et cognoscentis ;
et sic praedicta distinctio nulla videtur. Praeterea,
secundum philosophum, si aliquis vult invenire rem aliquam, oportet quod aliquam
de ea notitiam praehabeat ; nec sufficit quod per formam communem
habeat, nisi forma illa per aliquid contrahatur : sicut aliquis servum
amissum quaerere, non posset convenienter, nisi aliquam notitiam de ipso
praehabuisset ; quia non recognosceret quando etiam inveniret eum :
nec sufficeret quod sciret eum esse hominem, quia sic eum a ceteris non
discerneret ; sed oportet quod habeat aliquam notitiam per ea quae sunt
propria ei. Si igitur Deus debet cognoscere aliquod singulare, oportet quod
forma communis per quam cognoscit, scilicet essentia sua, per aliquid
contrahatur. Cum ergo non sit aliquid in ipso per quod contrahi possit, videtur
quod ipse singularia non cognoscat. Sed dicebat,
quod illa species per quam Deus cognoscit, ita est communis quod tamen est
propria unicuique. – Sed contra, proprium et commune ad invicem opponuntur.
Ergo non potest esse ut idem sit forma communis et propria. Praeterea, cognitio visus non determinatur ad aliquod coloratum per
lucem, quae est medium in visu ; sed determinatur per obiectum, quod est
res ipsa colorata. Sed in cognitione divina qua res cognoscit ; essentia
eius se habet sicut medium cognitionis, et sicut lux quaedam per quam omnia
cognoscuntur, ut etiam Dionysius dicit VII cap. de Divinis Nominibus
[§ 2]. Ergo cognitio eius nullo modo determinatur ad aliquod singulare ;
et sic singularia non cognoscit. Praeterea, scientia, cum sit qualitas, est talis forma per cuius
variationem mutatur subiectum. Sed ad variationem scitorum mutatur
scientia ; quia, si scio te sedere, te surgente scientiam amisi. Ergo ad
variationem scitorum mutatur sciens. Sed Deus nullo modo mutari potest. Ergo singularia,
quae sunt variabilia, ab eo scita esse non possunt. Praeterea, nullus potest scire singulare, nisi sciat illud per quod
singulare completur. Sed completivum singularis in quantum huiusmodi, est materia ;
Deus autem materiam non cognoscit. Ergo nec singularia. Probatio mediae. Quaedam sunt,
ut dicit Boetius [Contra Eut. et Nest.,
cap. 1], et Commentator in II Metaph. [comm. 1], quae sunt nobis
difficillima ad cognoscendum propter defectum nostrum, sicut ea quae sunt manifestissima
in natura, ut substantiae immateriales ; quaedam vero quae non
cognoscuntur propter sui defectum, sicut illa quae habent minimum de esse, ut
motus, et Sed dicebat,
quod quamvis sit incognoscibilis intellectui nostro, est tamen cognoscibilis
intellectui divino. – Sed contra, intellectus noster cognoscit rem per
similitudinem acceptam a re ; sed intellectus divinus per similitudinem
quae est causa rei. Sed maior
convenientia requiritur inter similitudinem, quae est causa rei, et rem ipsam,
quam inter aliam similitudinem. Cum ergo defectus materiae sit in causa ut
non possit esse in intellectu nostro tanta similitudo quae sufficiat ad eius
cognitionem, multo fortius erit in causa ut non sit in intellectu divino
similitudo materiae ad ipsam cognoscendam. Praeterea, secundum Algazel [Metaph., p. I,
tr. 3], haec est ratio quare Deus cognoscat seipsum, quia tria quae ad
intelligendum requiruntur (scilicet substantia intelligens quae sit a materia
separata, et intelligibile separatum a materia, et unio utriusque) in Deo
inveniuntur ; ex quo habetur quod nihil intelligitur nisi in quantum est
a materia separatum. Sed singulare, in quantum huiusmodi, non est a materia
separabile. Ergo singulare intelligi non potest. Praeterea, cognitio media est inter cognoscentem et obiectum ; et
quanto cognitio magis a cognoscente desilit, tanto imperfectior est. Quandocumque
autem in aliquid cognitio fertur quod est extra cognoscentem, in aliud
desilit. Cum ergo cognitio divina sit perfectissima, non videtur quod cognitio
eius sit de singularibus, quae sunt extra ipsum. Praeterea, cognitionis actus sicut dependet a potentia cognoscitiva
essentialiter, ita essentialiter dependet ab obiecto cognoscibili. Sed
inconveniens est ponere quod actus divinae cognitionis, qui est sua essentia,
ab aliquo extra se essentialiter dependeat. Ergo inconveniens est dicere,
quod cognoscat singularia, quae sunt extra ipsum. Praeterea, nihil cognoscitur nisi per modum quo est in cognoscente, ut
Boetius dicit in V de Consolatione [prosa 4]. Sed res sunt in Deo immaterialiter ;
et ita, absque concretione materiae et conditionum ipsius. Ergo non cognoscit
ea quae a materia dependent, sicut sunt singularia. Sed contra. Est quod dicitur I Corinth., XIII, 12 : tunc cognoscam sicut et cognitus sum.
Ipse autem apostolus qui loquebatur, quoddam singulare erat. Ergo singularia
a Deo sunt cognita. Praeterea, res cognoscuntur a Deo in quantum ipse est causa earum, ut
ex praedictis, patet. Sed ipse est causa singularium. Ergo singularia cognoscit. Praeterea, impossibile est cognoscere naturam instrumenti, nisi cognoscatur
id ad quod instrumentum est ordinatum. Sed sensus sunt quaedam potentiae
instrumentaliter ordinatae ad singularium cognitionem. Praeterea,
potentia Dei et sapientia adaequantur. Ergo quidquid subest potentiae, subest
eius scientiae. Sed potentia eius se extendit ad productionem singularium.
Ergo et scientia eius se extendit ad cognitionem eorumdem. Praeterea,
sicut supra dictum est, Deus habet de rebus propriam et distinctam
cognitionem. Sed hoc non esset, nisi sciret ea quibus res ad invicem
distinguuntur. Ergo cognoscit singulares conditiones cuiuslibet rei secundum
quas una res ab alia distinguitur ; ergo cognoscit singularia in sua
singularitate. Responsio.
Dicendum, quod circa hoc multipliciter erratum fuit. Quidam enim, ut Commentator in XI Metaphysic. [Metaph. XII, comm. 51], simpliciter negaverunt Deum
singularia cognoscere, nisi forte in universali ; volentes naturam
intellectus divini ad mensuram nostri intellectus coarctare. Sed hic error
per rationem philosophi destrui potest, qua contra Empedoclem invehitur in I
de Anima [l. 12 (410 b 4)], et in III Metaph. [l. 11 (1000 b
3)] : si enim ut ex dictis Empedoclis sequebatur, Deus odium ignoraret
quod alia cognoscebant, sequeretur Deum
esse insipientissimum, cum tamen ipse sit felicissimus, ac per hoc
sapientissimus ; similiter ergo et si ponatur Deus singularia ignorare,
quae nos omnes cognoscimus. Et ideo alii
dixerunt, ut Avicenna [Metaph. VIII,
cap. 6] et sequaces eius, quod Deus unumquodque singularium cognoscit
quasi in universali, dum cognoscit omnes causas universales, ex quibus
singulare producitur : sicut si quis astrologus cognosceret omnes motus
caeli et distantias caelestium corporum, cognosceret unamquamque eclipsim
quae futura est usque ad centum annos ; non tamen cognosceret eam in quantum
est singulare quoddam, ut sciret eam nunc esse vel non esse, sicut rusticus
eam cognoscit dum eam videt. Et hoc modo ponunt
Deum singularia cognoscere ; non quasi singularem eorum naturam
inspiceret, sed per cognitionem universalium causarum. Sed etiam haec positio
stare non potest quia ex causis universalibus non consequuntur nisi formae
universales, si non sit aliquid per quod formae individuentur. Ex formis
autem universalibus congregatis, quotcumque fuerint, non constituitur aliquod
singulare ; quia adhuc collectio illarum formarum potest intelligi in
pluribus esse : et ideo, si aliquis modo supradicto per causas
universales eclipsim cognosceret, nihil singulare, sed universale tantum
cognosceret. Universalis enim effectus proportionatur causae universali,
particularis autem particulari ; et sic remanet praedictum inconveniens,
quod Deus singularia ignoraret. Et ideo
simpliciter concedendum est quod Deus omnia singularia cognoscit non solum in
universalibus Sed tunc restat
dubitatio ; cum omne quod est in aliquo, sit in eo per modum eius in quo
est ; et ita similitudo rei non sit in Deo nisi immaterialiter ;
unde est quod intellectus noster, ex hoc ipso quod immaterialiter recipit
formas rerum, singularia non cognoscit : Deus autem cognoscit ?
Cuius ratio manifeste apparet, si consideretur diversa habitudo quam habent
ad rem similitudo rei quae est in intellectu nostro, et similitudo rei quae
est in intellectu divino. Illa enim quae est in intellectu nostro, est
accepta a re secundum quod res agit in intellectum nostrum, agendo per prius
in sensum ; materia autem, propter debilitatem sui esse, quia est in
potentia ens tantum, non potest esse principium agendi ; et ideo res
quae agit in animam nostram, agit solum per formam. Unde similitudo rei quae
imprimitur in sensum nostrum, et per quosdam gradus depurata, usque ad
intellectum pertingit, est tantum similitudo formae. Sed similitudo rerum
quae est in intellectu divino, est factiva rei ; res autem, sive forte
sive debile esse participet, hoc non habet nisi a Deo ; et secundum hoc
similitudo omnis rei in Deo existit quod res illa a Deo esse participat :
unde similitudo immaterialis quae est in Deo, non solum est similitudo formae,
sed materiae. Et quia ad hoc quod aliquid cognoscatur, requiritur quod
similitudo eius sit in cognoscente, non autem quod sit per modum quo est in
re : inde est quod intellectus noster non cognoscit singularia, quorum
cognitio ex materia dependet quia non est in eo similitudo materiae ;
non autem propter hoc quod similitudo sit in eo immaterialiter : sed
intellectus divinus, qui habet similitudinem materiae, quamvis immaterialiter,
potest singularia cognoscere. Ad primum
igitur dicendum, quod intellectus noster cum hoc quod est separatus a
materia, habet cognitionem acceptam a rebus ; et ideo nec materialiter
recipit, nec similitudo materiae esse potest ; et propter hoc singularia
non cognoscit ; secus autem est de intellectu divino, ut ex dictis
patet. Ad secundum
dicendum, quod sensus et imaginatio sunt vires organis affixae
corporalibus ; et ideo similitudines rerum recipiuntur in eis materialiter,
id est cum materialibus conditionibus, quamvis absque materia, ratione cuius
singularia cognoscunt. Secus autem est de intellectu divino ; et ideo
ratio non sequitur. Ad tertium
dicendum, quod ex termino depurationis contingit, quod immaterialiter recipiatur
forma, quod non sufficit ad hoc quod singulare non cognoscatur ; sed ex
principio huius actionis contingit quod similitudo materiae in intellectu non
recipiatur, sed formae tantum ; et ideo ratio non sequitur. Ad quartum
dicendum, quod omnis notitia secundum se de genere bonorum est ; sed per
accidens contingit quod notitia quorumdam vilium mala sit vel ex eo quod est
occasio turpis actus alicuius, et secundum hoc quaedam scientiae sunt
prohibitae ; vel ex hoc quod per quasdam scientias aliquis a melioribus
retrahitur ; et sic quod in se est bonum, efficitur alicui malum ;
quod in Deo contingere non potest. Ad quintum dicendum, quod ad cognitionem non requiritur similitudo
conformitatis in natura, sed similitudo repraesentationis tantum ; sicut
per statuam auream ducimur in memoriam alicuius hominis. Ratio autem procedit
ac si similitudo conformitatis naturae ad cognitionem requireretur. Ad sextum dicendum, quod perfectio cognitionis consistit in hoc ut
cognoscatur res esse eo modo quo est ; non ut modus rei cognitae sit in
cognoscente ; sicut saepe supra dictum est. Ad septimum dicendum, quod applicatio cogniti ad cognoscentem, quae
cognitionem facit, non est intelligenda per modum identitatis, sed per modum
cuiusdam repraesentationis ; unde non oportet quod sit idem modus cognoscentis
et cogniti. Ad octavum
dicendum, quod ratio illa procederet, si similitudo qua Deus cognoscit, esset
ita communis, quod non esset singulis propria ; cuius contrarium supra,
ostensum est. Ad nonum
dicendum, quod idem secundum idem non potest esse commune et proprium.
Qualiter autem essentia divina, per quam Deus cognoscit omnia, sit similitudo
communis omnium, et tamen propria singulis, supra expositum est. Ad decimum
dicendum, quod in visu corporali est duplex medium : medium scilicet sub
quo cognoscit, quod est lumen ; et hoc medio non determinatur visus ad
aliquod determinatum obiectum ; est et aliud medium quo cognoscit,
scilicet similitudo rei cognitae : et hoc medio determinatur visus ad
speciale obiectum. Essentia autem divina in cognitione divina, qua cognoscit
res, tenet locum utriusque ; et ideo propriam cognitionem de singulis
rebus facere potest. Ad undecimum
dicendum, quod scientia Dei nullo modo variatur secundum variationem
scibilium ; ex hoc enim contingit quod nostra scientia ex eorum
variatione varietur, quia alia conceptione cognoscit res praesentes, vel
praeteritas vel futuras ; et inde est quod Socrate non sedente, illa
cognitio quae habebatur de eo quod sederet, efficitur falsa. Sed Deus eodem
intuitu videt res ut praesentes, praeteritas vel futuras ; unde eadem
veritas in intellectu eius remanet, qualitercumque res varietur. Ad duodecimum
dicendum, quod illa quae habent deficiens esse, secundum hoc deficiunt a
cognoscibilitate intellectus nostri, quod deficiunt a ratione agendi ;
non autem ita est de intellectu divino, qui non accipit scientiam a rebus, ut
ex dictis patet. Ad
decimumtertium dicendum, quod in intellectu divino, qui est causa materiae,
potest esse similitudo materiae, quasi in ipsam imprimens ; non autem in
intellectu nostro potest esse similitudo quae sufficiat ad materiae cognitionem,
ut ex dictis patet. Ad
decimumquartum dicendum, quod quamvis singulare, in quantum huiusmodi, non
possit a materia separari, tamen potest cognosci per similitudinem a materia
separatam, quae est materiae similitudo ; sic enim, etsi sit separata a
materia secundum esse, non tamen est separata secundum repraesentationem. Ad
decimumquintum dicendum, quod actus divinae cognitionis non est aliquid
diversum ab eius essentia, cum in eo sit idem intellectus et intelligere,
quia sua actio est sua essentia : unde per hoc quod cognoscit aliquid
extra se, eius cognitio non potest dici desiliens vel defluens. Et praeterea,
nulla actio cognitivae virtutis potest dici desiliens sicut sunt actus
virtutum naturalium, qui procedunt ab agente in patiens ; quia cognitio
non dicit effluxum a cognoscente in cognitum, sicut est in actionibus
naturalibus, sed magis dicit existentiam cogniti in cognoscente. Ad decimumsextum dicendum, quod actus cognitionis divinae nullam dependentiam
habet ad cognitum ; relatio enim quae importatur, non importat
dependentiam ipsius cognitionis ad cognitum, sed magis e converso ipsius
cogniti ad cognitionem ; sicut e converso relatio quae importatur in
nomine scientiae, designat dependentiam nostrae scientiae a scibili. Nec hoc
modo se habet actus cognitionis ad obiectum sicut ad potentiam cognoscitivam ;
substantificatur enim in esse suo per potentiam cognoscitivam, non autem per
obiectum ; quia actus est in ipsa potentia, sed non in obiecto. Ad
decimumseptimum dicendum, quod hoc modo aliquid cognoscitur, secundum quod
est in cognoscente repraesentatum, et non secundum quod est in cognoscente
existens. Similitudo enim in vi cognoscitiva existens non est principium
cognitionis rei secundum esse quod habet in potentia cognoscitiva, sed
secundum relationem quam habet ad rem cognitam. Et inde est quod non per modum
quo similitudo rei habet esse in cognoscente, res cognoscitur, sed per modum
quo similitudo in intellectu existens est repraesentativa rei ; et ideo,
quamvis similitudo divini intellectus habeat esse immateriale, quia tamen est
similitudo materiae, est etiam principium cognoscendi materialia, et ita
singularia. |
(Sexto quaeritur utrum intellectus humanus singularia cognoscat.)
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Il semble que oui. 1° L’intelligence humaine connaît en abstrayant la forme de
la matière. Or l’abstraction de la forme depuis la matière ne lui ôte pas sa
particularité, car même dans les mathématiques, qui sont abstraites de la matière,
on peut considérer des lignes particulières. Que notre intelligence soit immatérielle
ne l’empêche donc pas de connaître les singuliers. 2° Les singuliers ne se distinguent pas en tant qu’ils se
rejoignent dans une nature commune, car plusieurs hommes sont un seul homme
par leur participation à l’espèce. Si donc notre intelligence ne connaissait
que des choses universelles, alors elle ne connaîtrait pas la distinction
entre un singulier et un autre ; et ainsi, notre intelligence ne dirigerait
point dans le domaine des opérables, où nous nous dirigeons par l’élection,
qui présuppose la distinction entre une chose et l’autre. 3° [Le répondant] disait que notre intelligence connaît les
singuliers dans la mesure où elle applique une forme universelle à un
particulier. En sens contraire : notre intelligence ne peut appliquer
une chose à une autre que si elle connaît déjà l’une et l’autre. La
connaissance du singulier précède donc l’application de l’universel au
singulier ; l’application susdite ne peut donc être la cause de ce que
notre intelligence connaît le singulier. 4° Selon Boèce au cinquième livre sur la Consolation de la philosophie, « tout ce que
peut une puissance inférieure, une supérieure le peut ». Or, comme il le
dit au même endroit, l’intelligence est au-dessus de l’imagination, et
l’imagination au-dessus du sens. Puis donc que le sens connaît le singulier,
notre intelligence pourra, elle aussi, connaître le singulier. En sens contraire : Boèce dit : « Il y a universel quand on
pense, singulier quand on sent. » Réponse : Toute action suit la détermination de la forme active qui
est le principe de l’action ; par exemple, le chauffage est mesuré
d’après le degré de chaleur. Or la res- Mais il se produit par accident que notre intelligence
connaît le singulier ; en effet, comme dit le Philosophe au troisième livre
sur l’Âme, les phantasmes sont à notre intelligence ce que les sensibles sont au
sens, comme les couleurs, qui sont hors de l’âme, par rapport à la vue ;
par conséquent, de même que l’espèce qui est dans le sens est abstraite des
réalités mêmes, et que par elle la connaissance du sens est en liaison avec
les réalités sensibles elles-mêmes, de même notre intelligence abstrait des
phantasmes une espèce, et par elle sa connaissance est en liaison d’une
certaine façon avec les phantasmes. Seulement, il y a une différence :
la ressemblance qui est dans le sens est abstraite de la réalité comme d’un
objet connaissable, et c’est pourquoi cette ressemblance permet de connaître
la réalité elle-même par soi et directement ; par contre, la
ressemblance qui est dans l’intelligence n’est pas abstraite du phantasme
comme d’un objet connaissable, mais comme d’un médium de connaissance, à la
façon dont notre sens reçoit la ressemblance de la réalité qui est dans un
miroir, lorsqu’il se porte vers elle non comme vers une certaine réalité,
mais comme vers une ressemblance de la réalité. L’espèce que notre
intelligence recueille ne la porte donc pas à connaître directement le
phantasme, mais la réalité dont c’est le phantasme. Mais cependant, elle
revient aussi par une sorte de réflexion à la connaissance du phantasme
lui-même, lorsqu’elle considère la nature de son acte, de l’espèce à travers
laquelle elle regarde, et de ce dont elle abstrait l’espèce, c’est-à-dire du
phantasme ; de même, à travers la ressemblance qui est reçue dans la vue
depuis le miroir, la vue se porte directement vers la connaissance de la
réalité reflétée, mais par un certain retour elle se porte par cette connaissance
vers la ressemblance même qui est dans le miroir. Donc, dans la mesure où,
par la ressemblance qu’elle a reçue du phantasme, notre intelligence fait retour sur le phantasme même dont elle
a abstrait l’espèce et qui est une ressemblance particulière, elle a une
certaine connaissance du singulier, au sens d’une certaine liaison de
l’intelligence avec l’imagination. Réponse aux objections : 1° La matière dont on fait abstraction est double : il
y a la matière intelligible et la sensible, comme on le
voit clairement au septième livre de la Métaphysique ; et je dis
« intelligible », comme celle que l’on considère dans la nature du
continu, et « sensible », comme l’est la matière naturelle. Or
l’une et l’autre se prend de deux façons, c’est-à-dire comme désignée et comme
non désignée. Et je dis « désignée », en tant qu’on la considère
avec la détermination de ses dimensions, c’est-à-dire de celles-ci ou de
celles-là ; et « non désignée », celle que l’on considère sans
la détermination des dimensions. Ainsi donc, il faut savoir que la matière
désignée est principe d’individuation, et que toute intelligence en fait
abstraction en ce sens qu’elle abstrait de l’ici et du maintenant.
L’intelligence du physicien, elle, n’abstrait pas de la matière sensible non
désignée, car elle considère l’homme, chair et os, dans la définition duquel
entre la matière sensible non désignée. L’intelligence du mathématicien, par
contre, abstrait totalement de la matière sensible, mais non de la matière
intelligible non désignée. On voit donc clairement que c’est l’abstraction commune à toute intelligence qui fait que la
forme soit universelle. 2° Selon le Philosophe au troisième livre sur l’Âme, non seulement
l’intelligence, en nous, est motrice, mais aussi l’imagination, par laquelle
la conception universelle de l’intelligence est appliquée à l’opérable particulier ;
l’intelligence est donc comme un moteur éloigné, mais la
raison particulière et l’imagination sont un moteur prochain. 3° L’homme connaît déjà les singuliers par l’imagination et
le sens, et c’est pourquoi il peut appliquer au particulier la connaissance
universelle qui est dans l’intelligence ; à proprement parler, en
effet, ce n’est pas le sens ou l’intelligence qui connaît, mais l’homme par
l’un et par l’autre, comme on le voit clairement au premier livre sur l’Âme. 4° Ce que peut une
puissance inférieure, une supérieure le peut également ; non cependant
de la même façon, mais d’une façon plus noble ; c’est pourquoi la même
réalité que le sens connaît, l’intelligence la connaît aussi, mais plus
noblement, car plus immatériellement ; et par conséquent, si le sens
connaît le singulier, il ne s’ensuit pas que l’intelligence le connaisse. |
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Et videtur quod
sic. Intellectus
enim humanus cognoscit abstrahendo formam a materia. Sed abstractio formae a
materia non aufert ei particularitatem ; quia etiam in mathematicis,
quae sunt a materia abstracta, est considerare particulares lineas. Ergo
intellectus noster per hoc quod immaterialis est, non impeditur quin singularia
cognoscat. Praeterea,
singularia non distinguuntur secundum quod conveniunt in natura communi, quia
participatione speciei plures homines sunt unus homo. Si ergo intellectus
noster non cognoscit nisi universalia, tunc intellectus noster non
cognosceret distinctionem unius singularis ab alio ; et sic intellectus
noster non dirigeret in operabilibus, in quibus per electionem dirigimur,
quae distinctionem unius ab altero praesupponit. Sed dicebat,
quod intellectus noster singularia cognoscit, in quantum applicat formam
universalem ad aliquod particulare. – Sed contra, intellectus noster non
potest applicare unum ad aliud nisi utrumque praecognoscat. Ergo cognitio
singularis praecedit applicationem universalis ad singulare ; non ergo
applicatio praedicta potest esse causa quare intellectus noster singulare
cognoscat. Praeterea, secundum Boetium in V de Consolatione philosophiae
[prosa 4], quidquid potest virtus
inferior, potest superior. Sed, ut ipse ibidem dicit, intellectus est
supra imaginationem, et imaginatio supra sensum. Ergo, cum sensus singulare
cognoscat, et intellectus noster singulare cognoscere poterit. Sed contra est
quod Boetius [In Porphyrii Isagogen ed.
sec. I] dicit quod universale est
dum intelligitur, singulare dum sentitur. Responsio.
Dicendum, quod quaelibet actio sequitur conditionem formae agentis, quae est
principium actionis, sicut calefactio mensuratur secundum modum caloris.
Simili- Sed per
accidens contingit quod intellectus noster singulare cognoscat ; ut enim
philosophus dicit in III de Anima [l. 12 (431 a 14)], phantasmata se
habent ad intellectum nostrum sicut sensibilia ad sensum, ut colores, qui
sunt extra animam, ad visum ; unde, sicut species quae est in sensu, abstrahitur
a rebus ipsis, et per eam cognitio sensus continuatur ad ipsas res
sensibiles ; ita intellectus noster abstrahit speciem a phantasmatibus,
et per eam eius cognitio quodammodo ad phantasmata continuatur. Sed tamen tantum
interest ; quod similitudo quae est in sensu, abstrahitur a re ut ab
obiecto cognoscibili, et ideo per illam similitudinem res ipsa per se directe
cognoscitur ; similitudo autem quae est in intellectu, non abstrahitur a
phantasmate sicut ab obiecto cognoscibili, sed sicut a medio cognitionis, per
modum quo sensus noster accipit similitudinem rei quae est in speculo, dum
fertur in eam non ut in rem quamdam, sed ut in similitudinem rei. Unde
intellectus noster non directe ex specie quam suscipit, fertur ad
cognoscendum phantasma, sed ad cognoscendum rem cuius est phantasma. Sed
tamen per quamdam reflexionem redit etiam in cognitionem ipsius phantasmatis,
dum considerat naturam actus sui, et speciei per quam intuetur, et eius a quo
speciem abstrahit, scilicet phantasmatis : sicut per similitudinem quae
est in visu a speculo acceptam, directe fertur visus in cognitionem rei
speculatae ; sed per quamdam reversionem fertur per eamdem in ipsam
similitudinem quae est in speculo. Inquantum ergo intellectus noster per
similitudinem quam accepit a phantasmate, reflectitur in ipsum phantasma a
quo speciem abstraxit, quod est similitudo particularis, habet quamdam cognitionem
de singulari secundum continuationem quamdam intellectus ad imaginationem. Ad primum
igitur dicendum, quod duplex est materia a qua fit abstractio ; scilicet
materia intelligibilis et sensibilis, ut patet in VII Metaph. [l. 10
(1036 a 9)] : et dico intelligibilem, ut quae consideratur in natura
continui ; sensibilem autem sicut est materia naturalis. Utraque autem dupliciter
accipitur ; scilicet ut signata, et ut non signata : et dico signatam
secundum quod consideratur cum determinatione dimensionum, harum scilicet vel
illarum ; non signatam autem quae sine determinatione dimensionum
consideratur. Secundum hoc igitur sciendum est, quod materia signata est
individuationis principium, a qua abstrahit omnis intellectus, secundum quod
dicitur abstrahere ab hic et nunc. Intellectus autem naturalis non abstrahit
a materia sensibili non signata : considerat enim hominem et carnem et
os, in cuius definitione cadit sensibilis materia non signata : sed a
materia sensibili totaliter abstrahit intellectus mathematicus, non autem a
materia intelligibili non signata. Unde patet quod abstractio, quae est
communis omni intellectui, facit formam esse universalem. Ad secundum
dicendum, quod secundum philosophum in III de Anima [l. 16 (434 a 14)],
non solum intellectus est movens in nobis, sed etiam phantasia, per quam
universalis conceptio intellectus ad particulare operabile applicatur ;
unde intellectus est quasi movens remotum ; sed ratio particularis et
phantasia sunt movens proximum. Ad tertium
dicendum, quod homo praecognoscit singularia per imaginationem et sensum, et
ideo potest applicare cognitionem universalem quae est in intellectu, ad particulare :
non enim, proprie loquendo, sensus aut intellectus cognoscunt, sed homo per
utrumque, ut patet in I de Anima [l. 10 (408 b 11)]. Ad quartum
dicendum, quod illud quod potest virtus inferior, potest etiam
superior ; non tamen eodem modo, sed nobiliori ; unde eamdem rem
quam cognoscit sensus, cognoscit et intellectus, nobilius tamen, quia
immaterialius ; et sic non sequitur, quod si sensus singulare cognoscit,
quod intellectus cognoscat. |
(Septimo quaeritur utrum Deus cognoscat singulare nunc esse vel non
esse,
propter positionem Avicennae superius tactam ;
et hoc est quaerere, utrum cognoscat enuntiabilia, et praecipue
circa singularia.)
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Il semble que non. 1° L’intelligence divine se tient toujours dans la même
disposition. Or le singulier, selon qu’il existe ou n’existe pas actuellement,
a des dispositions différentes. L’intelligence divine ne connaît donc pas
l’existence ou la non-existence actuelle du singulier. 2° Parmi les puissances de l’âme, celles qui se rapportent
de la même façon à la réalité présente et à la réalité absente, comme
l’imagination, ne connaissent pas l’existence ou la non-existence actuelle
de la réalité : cela n’est connu que des puissances, tel le sens, qui ne
portent pas de la même façon sur les réalités absentes et sur les présentes.
Or l’intelligence divine se rapporte de la même façon aux réalités présentes
ou absentes. Elle ne connaît donc pas l’existence ou la non-existence
actuelle des réalités, mais elle connaît simplement leur nature. 3° Selon le Philosophe au sixième livre de la Métaphysique, la composition qui
est signifiée lorsqu’on dit qu’une chose existe ou n’existe pas, n’est pas
dans les réalités, mais seulement dans notre intelligence. Or il ne peut y
avoir de composition dans l’intelligence divine, laquelle ne connaît donc pas
l’existence ou la non-existence de la réalité. 4° Il est dit en Jn 1, 3 : « Ce qui a été fait, en lui était
vie » ; ce que saint Augustin explique en disant que les réalités créées
sont en Dieu comme le coffre dans l’esprit de l’artisan. Or la ressemblance
du coffre que l’artisan a dans son esprit ne lui permet pas de connaître
l’existence ou la non-existence du coffre. Dieu non plus ne connaît donc pas
l’existence ou la non-existence du singulier. 5° Plus une connaissance est noble, plus elle est semblable
à la connaissance divine. Or la connaissance de l’intelligence qui comprend
les définitions des réalités est plus noble que la connaissance sensitive,
car l’intelligence qui définit progresse vers l’intérieur de la réalité, au
lieu que le sens est tourné vers l’extérieur. Puis donc que l’intelligence
qui définit ne connaît pas, au contraire du sens, l’existence ou la
non-existence de la réalité, mais simplement sa nature, il semble qu’il
faille surtout attribuer à Dieu le mode de connaissance qui fait connaître
simplement la nature de la réalité sans que son existence ou sa non-existence
soit connue. Dieu ne connaît donc pas l’existence ou la non-existence
actuelle du singulier. 6° Dieu connaît chaque réalité par une idée en lui de la
réalité. Or cette idée se rapporte de la même façon à la réalité, qu’elle
existe ou non, sinon cette idée ne lui permettrait pas de connaître les futurs.
Dieu ne connaît donc pas l’existence ou la non-existence de la réalité. En sens contraire : 1) Plus une connaissance est parfaite, plus elle saisit de
nombreuses déterminations dans la réalité connue. Or la connaissance divine
est très parfaite. Elle connaît donc la réalité selon toute sa
détermination ; et ainsi, elle connaît son existence ou sa
non-existence. 2) Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, Dieu a des
réalités une connaissance propre et distincte. Or il ne connaîtrait pas les
réalités distinctement s’il ne distinguait pas la réalité qui existe de celle
qui n’existe pas. Il sait donc qu’une réalité existe ou n’existe pas. Réponse : Ce que l’essence universelle d’une espèce est à tous les
accidents par soi de cette espèce, l’essence du singulier l’est à tous les
accidents propres de ce singulier, comme sont tous les accidents qui se
trouvent en lui, car, du fait qu’ils sont individués en lui, ils lui
deviennent propres. Or l’intelligence qui connaît l’essence d’une espèce comprend
par elle tous les accidents par soi de cette espèce : car, selon le Philosophe, la
quiddité est le principe de toute démonstration qui conclut en attribuant des
accidents propres au sujet. Et par conséquent, si l’on connaissait l’essence
propre d’un singulier, on connaîtrait tous les accidents de ce singulier ;
ce qui est impossible à notre intelligence, car la matière désignée, dont notre intelligence abstrait,
est de l’essence du singulier, et serait placée dans la définition du
singulier, s’il en avait une. Mais l’intelligence divine, qui appréhende Mais cependant, sur ce point, l’intelligence divine se
comporte différemment de notre intelligence. Car notre intelligence forme
diverses conceptions pour connaître le sujet et l’accident, ainsi que pour connaître
les divers accidents ; voilà pourquoi elle procède discursivement de la
connaissance de la substance vers celle de l’accident ; en outre, pour
connaître l’inhérence de l’un en l’autre, elle compose une espèce avec
l’autre, et les unit d’une certaine façon ; et ainsi, elle forme en
elle-même des énoncés. Mais
l’intelligence divine connaît par un seul, à savoir par son essence, toutes
les substances et tous les accidents, et c’est pourquoi ni elle ne procède
discursivement de la substance vers l’accident, ni elle ne compose l’un avec
l’autre ; mais là où, dans notre intelligence, il y a composition des
espèces, il y a dans l’intelligence divine une unité sous tous
les rapports ; et par conséquent, elle connaît les complexes d’une façon
incomplexe, de même qu’elle connaît « simplement et uniment les choses
nombreuses, et immatériellement les réalités matérielles ». Réponse aux objections : 1° C’est par une seule et même chose que l’intelligence
divine connaît toutes les dispositions pouvant varier dans la réalité ;
aussi, demeurant toujours dans une disposition unique, elle connaît toutes
les dispositions des réalités, quelle qu’en soit la variation. 2° La ressemblance qui est dans l’imagination n’est une
ressemblance que de la réalité même, elle n’est pas une ressemblance pour
connaître le temps en lequel se trouve la réalité ; mais il en est
autrement de l’intelligence divine, il n’en va donc pas de même. 3° La composition qui est dans notre intelligence est
remplacée, dans l’intelligence divine, par l’unité ; mais la composition
est une certaine imitation de l’unité, c’est pourquoi on l’appelle aussi
union ; et ainsi, l’on voit clairement que Dieu, sans composer, connaît
plus véritablement les énoncés que ne fait l’intelligence même qui compose et
divise. 4° Le coffre qui est dans l’esprit de l’artisan n’est pas
une ressemblance de tout ce qui peut convenir au coffre ; il en va donc
différemment de la connaissance de l’artisan et de la connaissance divine. 5° Celui qui connaît une définition connaît en puissance les
énoncés que l’on démontre par la définition ;
mais dans l’intelligence divine, il n’y a pas de différence entre être en acte et
pouvoir ; donc, dès lors qu’il connaît les essences des réalités, Dieu
comprend immédiatement tous les accidents qui s’ensuivent. 6° L’idée qui est dans l’esprit divin se rapporte à la
réalité de la même façon quelle que soit la disposition de la réalité, parce
qu’elle en est une ressemblance selon toutes ses dispositions, et c’est
pourquoi elle permet de connaître la réalité quelle que soit sa disposition. |
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Et videtur quod
non. Quia
intellectus divinus semper se habet secundum eamdem dispositionem ; sed
singulare, secundum quod nunc est et nunc non est, habet dispositionem
diversam. Ergo intellectus divinus non cognoscit singulare nunc esse et nunc
non esse. Praeterea, inter
potentias animae, illae quae aequaliter se habent ad rem praesentem et
absentem, ut imaginatio, non cognoscunt an res nunc sit vel non sit ;
sed hoc cognoscunt illae solum potentiae quae non sunt rerum absentium sicut
praesentium, sicut sensus. Sed intellectus divinus eodem modo se habet ad res
praesentes et absentes. Ergo non cognoscit res nunc esse vel non esse, sed
cognoscit earum naturam simpliciter. Praeterea,
secundum philosophum in VI Metaphysicae [l. 4 (1027 b 29)], compositio
quae significatur cum dicitur aliquid esse vel non esse, non est in rebus,
sed in intellectu nostro tantum. Sed in intellectu divino non potest esse
aliqua compositio. Ergo non cognoscit rem esse vel non esse. Praeterea, Ioan. I, 3 et 4, dicitur : quod factum est, in ipso vita erat : quod exponens Augustinus [In
Ioh. ev. tract. I, 17] dicit, quod res creatae, sunt in Deo sicut
arca in mente artificis. Sed artifex per similitudinem arcae, quam habet in
mente sua, non cognoscit an arca sit vel non sit. Ergo nec Deus cognoscit
singulare esse vel non esse. Praeterea, quanto aliqua cognitio est nobilior, tanto est divinae
cognitioni similior. Sed cognitio intellectus comprehendentis definitiones
rerum est nobilior quam sensitiva cognitio : quia intellectus definiens
ad interiora rei progreditur, sed sensus circa exteriora versatur. Cum ergo
intellectus definiens non cognoscat an res sit vel non sit, sed naturam rei
simpliciter ; sensus autem cognoscat : videtur quod iste modus
cognitionis sit Deo maxime attribuendus qua cognoscitur rei natura
simpliciter, sine hoc quod sciatur esse res vel non esse. Ergo nec Deus
cognoscit singulare nunc esse vel non esse. Praeterea, Deus cognoscit unamquamque rem per ideam rei quae est apud
ipsum. Sed illa idea aequaliter se habet ad rem sive sit sive non sit ;
alias per eam futura non cognoscerentur ab eo. Ergo Deus non cognoscit an
res sit vel non sit. Sed contra.
Quanto aliqua cognitio est perfectior, tanto plures conditiones in re cognita
comprehendit. Sed divina cognitio est perfectissima. Ergo cognoscit rem
secundum omnem conditionem eius ; et ita cognoscit eam esse vel non
esse. Praeterea, ut
ex dictis patet, Deus habet propriam et distinctam cognitionem de rebus. Sed
non distincte cognosceret res, nisi distingueret rem quae est ab ea quae non
est. Ergo scit rem esse vel non esse. Responsio.
Dicendum, quod sicut se habet essentia universalis alicuius speciei ad omnia
per se accidentia illius speciei, ita se habet essentia singularis ad omnia
accidentia propria illius singularis, cuiusmodi sunt omnia accidentia in eo
inventa : quia per hoc quod in ipso individuantur, efficiuntur ei
propria. Intellectus autem cognoscens essentiam speciei, per eam comprehendit
omnia per se accidentia speciei illius : quia, secundum philosophum [Anal. post. I, 2 (71 a 11)],
omnis demonstrationis, per quam accidentia propria de subiecto concluduntur,
principium est quod quid est : unde et cognita propria essentia alicuius
singularis, cognoscerentur omnia accidentia singularis illius : quod
intellectus noster non potest : quia de essentia singularis est materia
signata, a qua intellectus noster abstrahit, et poneretur in eius definitione,
si singulare definitionem haberet. Sed intellectus divinus, qui est apprehensor
ma- Sed tamen
differenter circa hoc se habet intellectus divinus ab intellectu nostro. Quia
intellectus noster diversas conceptiones format ad cognoscendum subiectum et
accidens, et ad cognoscendum diversa accidentia ; et ideo discurrit de
cognitione substantiae ad cognitionem accidentis ; et iterum ad hoc quod
inhaerentiam unius ad alterum cognoscat, componit unam speciem cum altera, et
unit ea quodammodo ; et sic in seipso enuntiabilia format. Sed intellectus
divinus per unum, scilicet suam essentiam, cognoscit omnes substantias, et
omnia accidentia ; et ideo neque discurrit de substantia in accidens,
neque componit unum cum altero ; sed loco eius quod in intellectu nostro
est compositio specierum, in intellectu divino est omnimoda unitas ; et
secundum hoc complexa incomplexe cognoscit, sicut multa simpliciter et unite, et materialia immaterialiter.Ad primum
ergo dicendum, quod intellectus divinus secundum unum et idem cognoscit omnes
dispositiones quae possunt variari in re ; et ideo, semper in una
dispositione manens, ipse cognoscit omnes dispositiones rerum qualitercumque
variatarum. Ad secundum
dicendum, quod similitudo quae est in imaginatione, est similitudo ipsius rei
tantum, non autem est similitudo ad cognoscendum tempus in quo res
invenitur : secus autem est de intellectu divino ; et ideo non est
simile. Ad tertium
dicendum, quod loco compositionis quae est in intellectu nostro, est unitas
in intellectu divino ; compositio autem est quaedam imitatio
unitatis : unde et unio dicitur ; et sic patet quod Deus non
componendo, verius enuntiabilia cognoscit quam ipse intellectus componens et
dividens. Ad quartum
dicendum, quod arca quae est in mente artificis, non est similitudo omnium
quae possunt arcae convenire ; et ideo non est simile de cognitione
artificis, et de cognitione divina. Ad quintum
dicendum, quod qui cognoscit definitionem, cognoscit in potentia
enuntiabilia, quae per definitionem demonstrantur ; in intellectu autem
divino non differt esse in actu et posse ; unde ex quo cognoscit essentias
rerum, statim comprehendit omnia accidentia quae consequuntur. Ad sextum
dicendum, quod illa idea quae est in mente divina, pro tanto se habet
similiter ad rem in quacumque dispositione sit, quia est similitudo rei
secundum omnem eius dispositionem, et ideo per eam cognoscitur de re in
quacumque sit dispositione. |
(Octavo quaeritur utrum Deus cognoscat non entia,
et quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt.)
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Il semble que non. 1° Comme dit Denys au premier chapitre des Noms divins, les connaissances ne
portent que sur des existants. Or ce qui n’existe pas ni n’existera ni n’a
existé, n’est nullement existant. Il ne peut donc pas y avoir de connaissance
de Dieu à son sujet. 2° Toute connaissance a lieu par assimilation du connaissant
au connu. Or l’intelligence divine ne peut être assimilée à un non-étant.
Elle ne peut donc pas connaître un non-étant. 3° La connaissance de Dieu porte sur les réalités au moyen
des idées. Or il n’y a pas d’idée du non-étant. Dieu ne connaît donc pas le
non-étant. 4° Tout ce que Dieu connaît est dans
son Verbe. Or, comme dit saint Anselme dans son Monologion, « de ce qui ne fut pas, n’est pas ni ne
sera, il n’est point de verbe ». Dieu ne connaît donc pas de telles
choses. 5° Dieu ne connaît que le vrai. Or le vrai et l’étant sont
convertibles. Dieu ne connaît donc pas les choses qui ne sont pas. En sens contraire : Rom. 4, 17 : « Il appelle les choses qui ne sont pas, comme
celles qui sont. » Or il n’appellerait point les non-étants s’il ne les
connaissait. Il connaît donc les non-étants. Réponse : Dieu a connaissance des réalités créées à la façon dont un
artisan connaît les produits de l’art : par une connaissance
qui est la cause des produits de l’art. Cette connaissance divine et notre
connaissance ont donc, relativement aux réalités connues, des relations
opposées : notre connaissance, en effet, étant reçue des réalités, est
naturellement postérieure aux réalités, au lieu que la connaissance que le Créateur
a des créatures et celle que l’artisan a des produits de l’art précèdent
naturellement les réalités connues. Or, si l’on ôte ce qui est antérieur, ce
qui est postérieur est ôté, mais l’inverse n’est pas vrai ; et de là
vient que notre science ne peut porter sur les réalités naturelles que si les
réalités elles-mêmes préexistent, au lieu que dans l’intelligence divine, ou
dans celle de l’artisan, la connaissance de la réalité a lieu indifféremment,
que la réalité existe ou non. Mais il faut savoir que l’artisan a deux connaissances de
l’opérable : la spéculative et la pratique. Il a une connaissance spéculative ou théorique quand il connaît
les raisons formelles de l’œuvre sans les appliquer à l’opération par
l’intention ; en revanche, quand il étend les raisons formelles de
l’œuvre à la fin de l’opération par l’intention, c’est alors qu’il a une
connaissance proprement pratique ; et c’est ainsi que la médecine est
divisée en théorique et pratique, comme le dit Avicenne. D’où il ressort que la connaissance pratique de l’artisan
suit sa connaissance spéculative, puisque la connaissance pratique est
effectuée par une extension de la spéculative à l’œuvre. Or, si ce qui est
postérieur est ôté, ce qui est antérieur demeure. On voit donc clairement
qu’il peut y avoir chez l’artisan la connaissance d’un produit tantôt qu’il
prévoit de faire, tantôt qu’il prévoit de ne jamais faire, comme lorsqu’il
confectionne la forme d’un objet qu’il n’a pas l’intention de réaliser ;
or, cet objet qu’il ne prévoit pas de réaliser, il ne le regarde pas toujours
comme existant en sa puissance – car il lui arrive d’imaginer tel objet que
ses forces ne suffisent pas à réaliser – mais il le considère dans sa fin,
c’est-à-dire qu’il voit que l’on pourrait arriver à telle fin au moyen de tel
objet ; car, suivant le Philosophe aux sixième et septième livres de l’Éthique, les fins sont dans le domaine des opérables comme les principes
dans le domaine spéculatif ; donc, de même que les conclusions sont
connues dans les principes, de même les produits de l’art sont connus dans
les fins. On voit donc clairement que Dieu peut avoir connaissance de
non-étants :
il a une connaissance quasi pratique de certains d’entre eux, à savoir, de
ces choses qui ont existé, ou existent, ou existeront, et qui procèdent de sa
science comme il en a disposé ; mais de certains autres, qui n’ont pas
existé ni n’existent ni n’existeront, c’est-à-dire de ceux qu’il a prévu de
ne jamais réaliser, il a une connaissance quasi spéculative ; et bien
que l’on puisse dire qu’il les regarde dans sa puissance, car il n’est rien
qu’il ne puisse, cependant l’on dit de façon plus appropriée qu’il les regarde dans sa bonté, laquelle est la fin de toutes les choses
faites par lui : il voit, en effet, qu’il y a de nombreuses façons de
communiquer sa propre bonté autrement qu’elle n’est communiquée aux réalités
existantes, passées, présentes ou futures ; car les réalités créées ne
peuvent dans leur ensemble égaler sa bonté, si grandement semblent-elles y
participer. Réponse aux objections : 1° Les choses qui n’ont pas existé ni n’existent ni
n’existeront, existent en quelque façon dans la puissance de Dieu comme dans
un principe actif, ou dans sa bonté comme dans une cause finale. 2° La connaissance qui est reçue des réalités connues consiste
en une assimilation passive, par laquelle le connaissant est assimilé à des
réalités connues déjà existantes ; mais la connaissance qui est cause
des réalités connues consiste en une assimilation active, par laquelle le
connaissant rend le connu semblable à soi ; et parce que Dieu peut
rendre semblable à soi ce qui ne l’est pas encore, il peut aussi avoir connaissance
d’un non-étant. 3° Si l’idée est la forme de la connaissance pratique, et
c’est sa définition la plus courante, alors l’idée ne porte que sur les choses
qui ont existé, ou existent, ou existeront ; mais si elle est aussi la forme de la connaissance spéculative,
alors rien n’empêche que l’idée porte aussi sur d’autres choses qui n’ont
pas existé ni n’existent ni n’existeront. 4° Le nom de Verbe dénomme la puissance
opérative du Père, à savoir celle par laquelle il opère toutes choses ;
voilà pourquoi le Verbe ne s’étend qu’aux choses auxquelles s’étend
l’opération divine ; et c’est pourquoi il est dit dans le psaume : « Il a parlé, et toutes choses ont été
faites » ; car, bien que le Verbe connaisse les autres choses, il
n’est cependant pas le verbe des autres choses. 5° Les choses qui n’ont
pas existé ni n’existent ni n’existeront, ont une vérité dans la mesure où
elles ont l’être, c’est-à-dire pour autant qu’elles existent dans leur
principe actif ou final ; et c’est ainsi que Dieu les connaît, elles
aussi. |
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Et videtur quod
non. Quia, sicut
dicit Dionysius in I cap. de Divinis Nominibus [§ 4], cognitiones non
sunt nisi existentium. Sed illud quod nec est, nec erit, nec fuit, non est
aliquo modo existens. Ergo de eo cognitio Dei esse non potest. Praeterea,
omnis cognitio est per assimilationem cognoscentis ad cognitum. Sed intellectus
divinus non potest assimilari ad non ens. Ergo non potest cognoscere non ens. Praeterea,
cognitio Dei est de rebus per ideas. Sed non entis non est idea. Ergo Deus
non cognoscit non ens. Praeterea,
quidquid Deus cognoscit, est in verbo eius. Sed, sicut dicit Anselmus in Monologion
[cap. 32], eius quod nec fuit, nec
est, nec erit, non est aliquod verbum. Ergo talia Deus non cognoscit. Praeterea, Deus
non cognoscit nisi verum. Sed verum et ens convertuntur. Ergo ea quae non
sunt, Deus non cognoscit. Sed contra,
Roman., IV, 17 : vocat ea quae non
sunt, tamquam ea quae sunt. Sed non vocaret non entia, nisi ea
cognosceret. Ergo cognoscit non entia. Responsio. Dicendum,
quod Deus habet cognitionem de rebus creatis per modum quo artifex cognoscit
artificiata, quae est artificiatorum causa. Unde in contraria habitudine
habet se illa cognitio ad res cognitas, et nostra cognitio : nostra enim
cognitio, quia est a rebus accepta, naturaliter est posterior rebus ;
cognitio autem creatoris de creaturis, et artificis de artificiatis
naturaliter praecedit res cognitas. Remoto autem priori removetur posterius,
sed non e converso ; et inde est quod scientia nostra de rebus naturalibus
esse non potest nisi res ipsae praeexistant ; sed apud intellectum
divinum, vel artificis, indifferenter est cognitio rei, sive sit sive non
sit. Sed sciendum, quod artifex de operabili habet duplicem
cognitionem : scilicet speculativam et practicam. Speculativam quidem,
sive theoricam cognitionem habet, cum rationes operis cognoscit sine hoc quod Patet ergo quod Deus potest cognitionem habere aliquorum non entium ;
et horum quidem quorumdam habet quasi practicam cognitionem, eorum scilicet
quae fuerunt, vel sunt, vel erunt, quae ex eius scientia secundum eius
dispositionem prodeunt ; quorumdam vero quae nec fuerunt, nec sunt, nec
erunt, quae scilicet nunquam facere disposuit, habet quasi speculativam
cognitionem ; et quamvis possit dici quod intueatur ea in sua potentia,
quia nihil est quod ipse non possit, tamen accommodatius dicitur quod
intuetur ea in sua bonitate, quae est finis omnium quae ab eo fiunt ;
secundum quod scilicet, intuetur multos alios modos esse communicationis
propriae bonitatis, quam sit communicata rebus existentibus, praeteritis,
praesentibus, vel futuris ; quia omnes res creatae eius bonitatem aequare
non possunt, quantumcumque de ea participare videantur. Ad primum igitur dicendum, quod illa quae nec fuerunt, nec sunt, nec
erunt, sunt aliquo modo existentia in potentia Dei sicut in principio activo,
vel in bonitate eius sicut in causa finali. Ad secundum dicendum, quod cognitio quae accipitur a rebus cognitis,
consistit in assimilatione passiva, per quam cognoscens assimilatur rebus
cognitis prius existentibus ; sed cognitio quae est causa rerum cognitarum,
consistit in assimilatione activa, per quam cognoscens assimilat sibi cognitum ;
et quia Deus potest sibi assimilare illud quod nondum est sibi assimilatum,
ideo potest etiam non entis cognitionem habere. Ad tertium dicendum, quod si idea sit forma cognitionis practicae,
sicut magis est in communi usu loquentium, sic non est idea nisi eorum quae
fuerunt, vel sunt, vel erunt ; si autem sit forma etiam speculativae
cognitionis sic nihil prohibet etiam aliorum quae non fuerunt, nec sunt, nec
erunt, esse ideam. Ad quartum dicendum, quod verbum nominat potentiam operativam patris,
per quam scilicet omnia operatur ; et ideo ad ea tantum se extendit
verbum ad quae se extendit divina operatio ; unde et in Psal. XXXII, 9,
dicitur : dixit, et facta sunt ; quamvis enim verbum alia cognoscat,
non tamen aliorum est verbum. Ad quintum
dicendum, quod illa quae nec fuerunt, nec sunt, nec erunt, secundum hoc
habent veritatem secundum quod habent esse, prout scilicet sunt in suo
principio activo vel finali ; et sic etiam cognoscuntur a Deo. |
(Nono quaeritur utrum Deus sciat infinita.)
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Il semble que non. 1° Comme dit saint Augustin au douzième livre de la Cité de Dieu :
« Tout ce qui est su est limité par la compréhension de celui qui
sait. » Or ce qui est infini ne peut être limité. Ce qui est infini
n’est donc pas su de Dieu. 2° [Le répondant] disait que Dieu sait les infinis par la
science de simple connaissance et non par la science de vision. En sens contraire :
toute science parfaite comprend et par conséquent limite ce qu’elle sait. Or
en Dieu, de même que la science de vision est parfaite, de même la science de
simple connaissance l’est aussi. Donc, pas plus que la science de vision ne
peut porter sur les infinis, la science de simple connaissance ne le peut. 3° Tout ce que Dieu connaît, il le connaît par son
intelligence. Or la connaissance de l’intelligence est appelée vision. Donc,
tout ce que Dieu connaît, il le sait par science de vision ; si donc il
ne sait pas les infinis par science de vision, il ne les connaît aucunement. 4° Toutes les choses qui sont connues de Dieu ont en Dieu
leurs raisons formelles, qui sont en lui en acte. Si donc des infinis sont
sus de Dieu, alors une infinité de raisons formelles seront en lui en acte,
ce qui semble impossible. 5° Tout ce que Dieu sait, il le connaît parfaitement. Or
rien n’est parfaitement connu si la connaissance du connaissant ne pénètre
jusqu’aux profondeurs de la réalité. Donc, tout ce que Dieu connaît, il le pénètre,
d’une certaine façon. Or l’infini ne peut en aucune façon être franchi, ni
par le fini ni par l’infini. Dieu ne connaît donc nullement les infinis. 6° Quiconque regarde une chose, la limite par son regard.
Or, tout ce que Dieu connaît, il le regarde. Ce qui est infini ne peut donc
pas être connu de lui. 7° Si la science divine porte sur les infinis, elle-même
aussi sera infinie. Or cela est impossible, puisque tout infini est imparfait,
comme il est prouvé au troisième livre de la Physique. La science de Dieu ne
porte donc nullement sur les infinis. 8° Ce qui s’oppose à la définition de l’infini ne peut
aucunement être attribué à l’infini. Or être connu s’oppose à la définition
de l’infini. En effet, « est infini ce dont, quelque étendue qu’on en
perçoive, quelque chose reste toujours à percevoir au-delà », comme il
est dit au troisième livre de la Physique ; or ce qui
est connu doit nécessairement être perçu par le connaissant, et ce dont
quelque chose est hors du connaissant n’est pas pleinement connu ; et
ainsi, on voit bien qu’être pleinement connu par quelqu’un s’oppose à la
définition de l’infini. Puisque Dieu connaît pleinement tout ce qu’il
connaît, il ne connaît donc pas les infinis. 9° La science de Dieu est la mesure de la réalité sue. Or
l’infini ne peut avoir de mesure. L’infini ne se tient donc pas sous la
science de Dieu. 10° Mesurer n’est rien d’autre que se rendre certain de la
quantité du mesuré. Si donc Dieu connaissait l’infini, et savait par conséquent
sa quantité, il le mesurerait ; ce qui est impossible car l’infini, en
tant que tel, est immense. Dieu ne connaît donc pas l’infini. En sens contraire : 1) Comme dit saint Augustin au douzième livre de la Cité de Dieu, « bien que les
nombres infinis ne puissent être exprimés par aucun nombre, [l’infinité du
nombre] ne saurait être incompréhensible à Celui dont la science surpasse
tout nombre ». 2) Puisque Dieu ne fait rien qui lui soit inconnu, il peut
savoir tout ce qu’il peut faire. Or Dieu peut faire des infinis. Il peut donc
savoir les infinis. 3) Pour penser quelque chose, il faut l’immatérialité du
côté de celui qui pense et du côté de ce qui est pensé, et l’union des deux.
Or l’intelligence divine est infiniment plus immatérielle qu’une intelligence
créée. Elle est donc infiniment plus capable de penser. Or une intelligence
créée peut connaître les infinis en puissance. L’intelligence divine peut
donc connaître les infinis en acte. 4) Dieu sait toutes les choses qui existent, existeront et
ont existé. Or, si le monde durait à l’infini, la génération ne serait jamais
finie, et ainsi, il y aurait une infinité de singuliers. Or cela serait
possible à Dieu. Il n’est donc pas impossible qu’il connaisse les infinis. 5) Comme dit le Commentateur au onzième livre de la Métaphysique, « toutes les proportions
et les formes qui sont en puissance dans la matière prime sont en acte dans
le premier moteur » ; et dans le même sens saint Augustin dit que les raisons séminales des réalités
sont dans la matière prime, mais que les raisons causales sont en Dieu. Or il
y a dans la matière prime une infinité de formes en puissance, attendu que sa
puissance passive est infinie. Il y a donc aussi des infinis en acte dans le
premier moteur, qui est Dieu. Or Dieu connaît tout ce qui, en lui, est en
acte. Il connaît donc les infinis. 6) Saint Augustin, disputant au quinzième livre de la Cité de Dieu contre les académiciens qui niaient que
quelque chose fût vrai, montre que non seulement il y a une multitude
nombreuse de choses vraies, mais qu’il y en a même une multitude infinie par
une certaine réduplication de l’intelligence sur elle-même, ou encore de
l’affirmation sur elle-même : par exemple, si je dis quelque chose de
vrai, il est vrai que je dis quelque chose de vrai, et il est vrai que je dis
que je dis quelque chose de vrai, et ainsi à l’infini. Or Dieu connaît toutes
les choses vraies. Dieu connaît donc les infinis. 7) Tout ce qui est en Dieu, est Dieu. La science de Dieu est
donc Dieu même. Or Dieu est infini, car il n’est aucunement compris. Sa
science est donc, elle aussi, infinie ; il a donc lui-même la science
des infinis. Réponse : Comme dit saint Augustin au douzième livre de la Cité de Dieu, certains voulurent
juger de l’intelligence divine selon le mode de notre intelligence et
prétendirent que Dieu, tout comme nous, ne peut connaître les infinis ; or ils affirmaient qu’il connaissait les singuliers,
et en outre ils imaginaient un monde éternel ; il s’ensuivait donc qu’il
y aurait un retour des mêmes choses numériquement identiques en des siècles
différents, ce qui est complètement absurde. Par conséquent, il faut affirmer
que Dieu connaît les infinis, comme on peut le montrer à partir de ce qui a
déjà été déterminé. En effet, puisqu’il a lui-même la science non seulement
des choses qui ont existé, existent ou existeront, mais encore de toutes
celles qui sont de nature à participer sa bonté, et que de telles choses sont
en nombre infini, attendu que sa bonté est infinie, il reste qu’il connaît
lui-même les infinis ; mais il faut considérer comment cela se fait. Il faut donc savoir que, selon la puissance du médium de
connaissance, la connaissance s’étend à plus ou moins de choses ; par
exemple, la ressemblance qui est reçue dans la vue est limitée par les
déterminations particulières de la réalité, et c’est pourquoi elle ne peut
mener à la connaissance que d’une seule réalité ; mais la ressemblance
de la réalité qui est reçue dans l’intelligence est dégagée des déterminations
particulières, et donc, étant plus élevée, elle peut mener à plus de choses.
Et parce qu’une forme universelle unique est de nature à être participée par
un nombre infini de singuliers, de là vient que l’intelligence connaît d’une
certaine façon les infinis. Mais parce que cette ressemblance qui est dans
l’intelligence ne mène pas à la connaissance du singulier quant aux choses
par lesquelles les singuliers se distinguent les uns des autres, mais
seulement quant à leur nature commune, il en résulte que notre intelligence, par l’espèce qu’elle a en elle, ne peut connaître les
infinis qu’en puissance ; en revanche, le médium par lequel Dieu
connaît, à savoir son essence, est une ressemblance des choses en nombre
infini qui peuvent l’imiter, et pas seulement quant à ce qui leur est commun,
mais aussi quant à ce par quoi elles se distinguent les unes des autres,
ainsi qu’il ressort de ce qui précède ; aussi la science divine a-t-elle
une efficace pour connaître les infinis. Mais voici comment considérer la
manière dont elle connaît les infinis en acte. Rien n’empêche qu’une chose soit infinie d’une façon et
finie d’une autre, comme par exemple si quelque corps était infini en longueur
mais fini en largeur. Et cela est possible semblablement dans les formes :
par exemple, si nous imaginions être blanc quelque corps infini, la quantité
extensive de la blancheur, laquelle est ainsi quantifiée par accident, sera
infinie ; mais sa quantité par soi, c’est-à-dire intensive, serait
néanmoins finie. Et il en est de même de n’importe quelle autre forme d’un
corps infini, car toute forme reçue dans une matière est limitée selon le
mode de ce qui reçoit, et ainsi, elle n’a pas une intensité infinie. Or, de même que l’infini s’oppose à la connaissance, de même
il s’oppose au franchissement : en effet, l’infini ne peut être ni connu
ni franchi. Néanmoins, si quelque chose se meut sur l’infini mais non dans le
sens de son infinité, l’infini pourra être franchi ; par exemple, ce qui
est infini en longueur et fini en largeur peut être franchi en largeur, mais
non en longueur. De même, si quelque infini est connu dans le sens où il est
infini, en aucune façon il ne peut être parfaitement connu ; en
revanche, s’il est connu, mais non dans le sens où il est infini, alors il
pourra être parfaitement connu : en effet, parce que la notion d’infini
convient à la quantité, suivant le Philosophe au premier livre de la Physique, et que toute quantité
a, de par sa notion, un ordre des parties, il s’ensuit que l’infini est connu dans le sens où il est infini
lorsqu’il est appréhendé partie après partie. Par conséquent, si notre intelligence
doit connaître ainsi un corps blanc infini, elle ne pourra en aucune façon le
connaître parfaitement, ni sa blancheur ; mais si elle connaît la nature
même de la blancheur ou de la corporéité, qui se trouvent dans le corps
infini, elle connaîtra ainsi l’infini parfaitement quant à toutes ses parties,
mais non toutefois dans le sens où il est infini ; et ainsi, il est
possible à notre intelligence de connaître en quelque sorte parfaitement
l’infini continu, mais nullement les infinis en quantité discrète, attendu
qu’elle ne peut, par une seule espèce, connaître de nombreuses choses ;
d’où vient que, si elle doit considérer de nombreuses choses, il lui est nécessaire
de les connaître l’une après l’autre, et ainsi, elle connaît la quantité discrète
dans le sens où elle peut être infinie. Si donc elle connaissait une multitude
infinie en acte, il s’ensuivrait qu’elle connaîtrait l’infini dans le sens
où il est infini, ce qui est impossible. Mais l’intelligence divine connaît toutes choses par une
espèce unique ; aussi sa connaissance porte-t-elle sur toutes choses
en même temps et d’un seul regard ; et ainsi, elle ne connaît pas la
multitude suivant l’ordre de ses parties, de sorte qu’elle peut connaître une
multitude infinie, mais non dans le sens de l’infini ; car si elle
devait la connaître dans le sens de l’infini, en prenant une partie de la
multitude après l’autre, elle ne parviendrait jamais à la fin et ne connaîtrait
donc pas parfaitement. Par conséquent, j’accorde sans réserve que Dieu
connaît en acte les infinis dans l’absolu, et que ces infinis n’égalent pas
son intelligence comme lui-même égale son intelligence en se connaissant :
car l’essence, dans les infinis créés, est finie quasi intensivement, comme
la blancheur dans un corps infini, au lieu que l’essence de Dieu est infinie
sous tous les rapports ; et par conséquent, tous les infinis sont finis
pour Dieu et sont compréhensibles par lui. Réponse aux objections : 1° On dit que l’objet su est limité par celui qui sait, en
ce sens que l’objet su ne dépasse pas l’intelligence de celui qui sait au
point de rester en partie hors d’elle ; dans ce cas, en effet, il se
rapporte à elle à la façon d’une chose limitée ; et il n’y a pas
d’inconvénient à ce que cela se produise pour un infini qui n’est pas su dans
le sens où il est infini. 2° « Science de simple connaissance » et
« science de vision » n’impliquent aucune différence du côté de
celui qui sait, mais seulement du côté de la réalité sue. En effet, la
science de vision se dit en Dieu par similitude avec la vision corporelle,
qui regarde des réalités posées hors d’elle-même ; c’est pourquoi l’on
dit que Dieu sait par science de vision uniquement les choses
qui sont hors de lui, et qui sont soit présentes, soit passées, soit futures.
En revanche, la science de simple connaissance porte, comme on l’a
déjà prouvé, sur les choses qui n’existent pas ni n’existeront ni n’ont
existé. Et Dieu ne sait pas celles-ci d’une façon et celles-là d’une
autre ; si donc Dieu ne voit pas les infinis, cela ne vient pas du côté
de la science de vision, mais du côté des objets visibles eux-mêmes, qui
n’existent pas ; et si l’on affirmait l’existence d’infinis soit en
acte soit successivement, il est hors de doute que Dieu les connaîtrait par
science de vision. 3° La vue est proprement un certain sens corporel ; par
conséquent, si l’on transfère le nom de vision à la connaissance immatérielle,
ce ne sera que métaphoriquement. Or, en de telles tournures, la notion de vérité
diffère suivant les différentes ressemblances qui se trouvent dans les
réalités. Rien n’empêche donc d’appeler « vision » tantôt toute
science divine, tantôt celle-là seule qui porte sur les choses passées, présentes
ou futures. 4° Dieu même est par son essence la ressemblance de toutes
choses, et une ressemblance propre de chacune ; par conséquent, si l’on
dit qu’en Dieu les raisons formelles des réalités sont plusieurs, c’est uniquement
à cause de ses rapports aux diverses créatures, et ces rapports ne sont, bien
entendu, que des relations de raison. Or il n’est pas gênant que des relations de raison soient multipliées à l’infini, comme dit
Avicenne dans sa Métaphysique. 5° Le franchissement implique un mouvement d’une chose à une
autre ; or, sans procéder discursivement mais par un seul regard simple,
Dieu connaît toutes les parties de l’infini, qu’il soit continu ou
discret ; aussi connaît-il parfaitement l’infini, sans pour cela le
franchir en le pensant. 6° Il faut répondre comme au premier argument. 7° Cet argument vaut pour l’infini dit privativement, qui ne
se trouve que dans les quantités ; en effet, tout ce qui est dit privativement
est imparfait. Par contre, il ne
vaut pas pour l’infini dit négativement, au sens où Dieu est dit infini, car
il appartient à la perfection d’une chose de n’être limitée par rien. 8° Cet argument prouve que l’infini ne peut être connu dans
le sens où il est infini : car quelque portion de quantité que l’on
prenne, quelle qu’en soit la mesure, il en restera toujours à prendre. Mais
Dieu ne connaît pas l’infini de telle façon qu’il passe d’une partie à une
autre. 9° Ce qui est infini en quantité a un être fini, comme on l’a
dit, et c’est sous ce rapport que la science divine peut être la mesure de
l’infini. 10° La notion de mesure
consiste à obtenir une certitude sur la quantité déterminée de quelque
chose ; or Dieu n’a pas une telle connaissance de l’infini qu’il en
sache une quantité déterminée, car l’infini n’en a pas ; être su par
Dieu ne s’oppose donc pas à la notion d’infini. |
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Et videtur quod
non. Quia, ut dicit
Augustinus XII de Civitate Dei [cap. 18] : quidquid scitur scientis comprehensione finitur. Sed quod est
infinitum, finiri non potest. Ergo quod est infinitum a Deo nescitur. Sed dicebat,
quod Deus scit infinita scientia simplicis notitiae, non autem scientia visionis.
– Sed contra, omnis scientia perfecta comprehendit, et per consequens finit,
illud quod scit. Sed sicut scientia visionis in Deo est perfecta, ita
scientia simplicis notitiae. Ergo sicut scientia visionis non potest esse
infinitorum, ita nec scientia simplicis notitiae. Praeterea,
quidquid Deus cognoscit, per intellectum cognoscit. Sed cognitio intellectus
visio dicitur. Ergo quidquid Deus cognoscit, scit per scientiam
visionis ; si ergo per scientiam visionis nescit infinita ; nullo
modo scit infinita. Praeterea, omnium quae sunt cognita a Deo, rationes in Deo sunt, et
sunt actu in eo. Si ergo infinita sunt scita a Deo, infinitae rationes actu
erunt in ipso ; quod videtur impossibile. Praeterea, quidquid Deus scit, perfecte cognoscit. Sed nihil perfecte
cognoscitur nisi cognitio cognoscentis pertranseat usque ad intima rei. Ergo
quidquid Deus cognoscit, quodammodo pertransit illud. Sed infinitum nullo
modo potest transiri neque a finito neque ab infinito. Ergo Deus nullo modo
infinita cognoscit. Praeterea,
quicumque intuetur aliquid, suo intuitu finit illud. Sed quidquid Deus cognoscit,
intuetur. Ergo quod est infinitum, ab eo cognosci non potest. Praeterea, si
scientia Dei est infinitorum, ipsa erit etiam infinita. Sed hoc esse non
potest, cum omne infinitum sit imperfectum, ut probatur III Physic.
[l. 11 (207 a 14)]. Ergo scientia Dei nullo modo est infinitorum. Praeterea, quod
repugnat definitioni infiniti, nullo modo potest infinito attribui. Sed
cognosci repugnat definitioni infiniti, quia infinitum est cuius quantitatem accipientibus semper est aliquid
ultra accipere, ut dicitur in III Physic. [cap. 6 (207 a 7)], illud
autem quod cognoscitur oportet a cognoscente accipi ; nec plene cognoscitur
cuius aliquid est extra cognoscentem ; et sic patet quod definitioni
infiniti repugnat quod plene ab aliquo cognoscatur. Cum quidquid Deus cognoscit,
plene cognoscat : ergo Deus infinita non cognoscit. Praeterea,
scientia Dei est mensura rei scitae. Sed infiniti non potest esse aliqua
mensura. Ergo infinitum non cadit sub scientia Dei. Praeterea,
nihil aliud est mensuratio, quam certificatio de mensurati quantitate. Si
ergo Deus cognosceret infinitum, et sic sciret quantitatem eius, mensuraret
ipsum ; quod est impossibile, quia infinitum, in quantum infinitum, est
immensum. Ergo Deus non cognoscit infinitum. Sed contra.
Sicut dicit Augustinus, in XII de Civitate Dei [cap. 19], quamvis infinitorum numerorum nullus sit numerus,
non est tamen incomprehensibilis ei cuius scientiae non est numerus. Praeterea, cum
Deus nihil faciat incognitum, quidquid potest facere potest scire. Sed Deus potest
facere infinita. Ergo potest infinita scire. Praeterea, ad
intelligendum aliquid, requiritur immaterialitas ex parte intelligentis et ex
parte intellecti, et coniunctio utriusque. Sed in infinitum est immaterialior
intellectus divinus quam aliquis intellectus creatus. Ergo in infinitum est
magis intellectivus. Sed intellectus creatus potest cognoscere infinita in
potentia. Ergo divinus potest cognoscere infinita in actu. Praeterea, Deus
scit quaecumque sunt, erunt, et fuerunt. Sed si mundus in infinitum duraret,
nunquam generatio finiretur ; et sic essent singularia infinita. Hoc
autem esset Deo possibile. Ergo non est impossibile ipsum cognoscere
infinita. Praeterea, sicut dicit Commentator in XI Metaph. [Metaph. XII, comm. 18], omnes proportiones et formae quae sunt in potentia in prima materia,
sunt in actu in primo motore :
cui etiam consonat quod Augustinus [De
Gen. ad litt. VI, 10 ; VI, 14 ; IX, 17] dicit, quod
rationes seminales rerum sunt in prima materia, sed rationes causales sunt in
Deo. Sed in materia prima sunt infinitae formae in potentia, eo quod potentia
eius passiva est infinita. Ergo et in primo motore, scilicet Deo, sunt
infinita in actu. Sed quidquid est actu in eo, ipse cognoscit. Ergo infinita cognoscit. Praeterea,
Augustinus, in XV de Civitate Dei [De
Trin. XV, 12], contra Academicos disputans, qui negabant aliquid
esse verum, ostendit, quod non solum est numerosa multitudo verorum, sed
etiam infinita per quandam reduplicationem intellectus supra seipsum, vel
etiam dictionis ; ut si ego dico aliquid verum, verum est me dicere
verum, et verum est Praeterea,
quidquid est in Deo, Deus est. Ergo scientia Dei est ipse Deus. Sed Deus, est
infinitus, quia nullo modo comprehenditur. Ergo et scientia eius est
infinita ; ergo ipse habet infinitorum scientiam. Responsio.
Dicendum, quod sicut dicit Augustinus XII de Civit. Dei [cap. 17],
quidam volentes iudicare de intellectu divino secundum modum intellectus
nostri, dixerunt, quod Deus non potest cognoscere infinita, sicut nec
nos ; et ideo, cum ponerent eum cognoscere singularia, et cum hoc
ponerent mundum aeternum, sequebatur quod esset revolutio eorumdem secundum
numerum in diversis saeculis : quod penitus absurdum est. Unde dicendum
quod Deus infinita cognoscit, ut potest ostendi ex his quae sunt supra determinata.
Cum enim ipse sciat non solum quae fuerunt, vel sunt, vel erunt, sed etiam
omnia quae nata sunt bonitatem eius participare, cum huiusmodi sint infinita,
eo quod sua bonitas infinita est, relinquitur quod ipse infinita
cognoscit ; quod, qualiter fiat, considerandum est. Sciendum est
igitur, quod secundum virtutem medii cognoscendi, cognitio ad multa vel ad
pauca se extendit ; sicut similitudo quae recipitur in visu, est
determinata secundum particulares conditiones rei, unde non est ductiva in
cognitionem nisi unius rei ; sed similitudo rei recepta in intellectu,
est absoluta a particularibus conditionibus, unde cum sit elevatior, est ductiva
in plura. Et quia una forma universalis nata est ab infinitis singularibus
participari, inde est quod intellectus quodammodo infinita cognoscit. Sed
quia illa similitudo quae est in intellectu, non ducit in cognitionem singularis
quantum ad ea quibus singularia ad invicem distinguuntur, sed solum quantum
ad naturam communem ; inde est quod intellectus noster per speciem quam
habet apud se non est cognoscitivus infinitorum nisi in potentia ; sed medium
illud quo Deus cognoscit, scilicet essentia sua, est infinitorum similitudo,
quae ipsam imitari possunt ; nec tantum quantum ad id quod commune est
eis, sed etiam quantum ad ea quibus ad invicem distinguuntur, ut ex praecedentibus
patet ; unde divina scientia habet efficaciam ad infinita cognoscendum.
Quomodo autem actu infinita cognoscat, hoc modo considerandum est. Nihil prohibet
aliquid esse infinitum uno modo, et alio modo finitum : ut si aliquod
corpus esset quidem longitudine infinitum, sed latitudine finitum ; et
similiter potest esse in formis : ut si aliquod corpus infinitum ponamus
esse album, quantitas albedinis extensiva, secundum quam dicitur quanta per
accidens, erit infinita ; quantitas autem eius per se, scilicet
intensiva, nihilominus esset finita ; et similiter est de quacumque alia
forma corporis infiniti : quia omnis forma recepta in aliqua materia
finitur ad modum recipientis, et ita non habet intensionem infinitam. Infinitum
autem, sicut repugnat cognitioni, ita et repugnat transitioni :
infinitum enim nec cognosci nec transiri potest : nihilominus tamen, si
aliquid moveatur super infinitum non per viam infinitatis suae, transiri poterit ;
sicut quod est infinitum longitudine, et latitudine finitum, potest pertransiri
latitudine, sed non longitudine : ita etiam si aliquod infinitum
cognoscatur per viam per quam est infinitum, nullo modo perfecte cognosci
potest ; si autem cognoscatur non per viam infiniti, sic perfecte cognosci
poterit : quia enim infiniti ratio congruit quantitati, secundum philosophum
in I Phys. [cap. 2 (185 b 2)], omnis autem quantitas de sui ratione
habet ordinem partium ; sequitur quod tunc infinitum per viam infiniti cognoscatur,
quando apprehenditur pars post partem. Unde si sic debeat intellectus noster
cognoscere corpus album infinitum, nullo modo cognoscere poterit perfecte
ipsum, neque albedinem eius ; si autem cognoscat ipsam naturam albedinis
vel corporeitatis, quae invenitur in corpore infinito, sic cognoscet
infinitum perfecte quantum ad omnes partes eius, non tamen per viam
infiniti ; et sic possibile est ut intellectus noster quodammodo infinitum
continuum perfecte cognoscat ; sed infinita discrete nullo modo, eo quod
non potest per unam speciem multa cognoscere ; et inde est quod si multa
debet considerare, oportet quod unum post alterum cognoscat, et ita
quantitatem discretam per viam infiniti cognoscit. Unde si cognosceret
infinitam multitudinem in actu, sequeretur quod cognosceret infinitum per
viam infiniti ; quod est impossibile. Sed divinus
intellectus per unam speciem cognoscit omnia ; unde simul et uno intuitu
est eius cognitio de omnibus ; et sic non cognoscit multitudinem
secundum ordinem partium multitudinis, et sic potest infinitam multitudinem
cognoscere non per viam infiniti : si enim per viam infiniti deberet
cognoscere, ut acciperet multitudinis partem post partem, nunquam veniret ad
finem, unde non perfecte cognosceret. Unde concedo simpliciter, quod Deus
actu cognoscit infinita absolute, nec ipsa infinita adaequant intellectum
eius, sicut ipse a se cognitus suum intellectum adaequat : quia essentia
in infinitis creatis est finita, quasi intensive sicut albedo in corpore infinito ;
essentia autem Dei est infinita omnibus modis ; et secundum hoc omnia
infinita sunt Deo finita, et sunt comprehensibilia ab ipso. Ad primum ergo
dicendum, quod secundum hoc dicitur finiri a sciente, quod scitur quod
intellectum scientis non excedit, ut aliquid eius sit extra intellectum
scientis : sic enim se habet ad intellectum scientis per modum
finiti : nec est inconveniens hoc accidere de infinito quod non per viam
infiniti scitur. Ad secundum
dicendum, quod scientia simplicis notitiae et visionis nullam differentiam
important ex parte scientis, sed solum ex parte rei scitae : dicitur
enim scientia visionis in Deo ad similitudinem visus corporalis, qui res
extra se positas intuetur ; unde secundum scientiam visionis Deus scire
non dicitur nisi quae sunt extra ipsum, quae sunt vel praesentia, vel
praeterita, vel futura ; sed scientia simplicis notitiae, ut supra
probatum est, est eorum quae non sunt, nec erunt, nec fuerunt : nec alio
modo scit Deus ista et illa : unde non est ex parte scientiae visionis
quod Deus infinita non videat ; sed ex parte ipsorum visibilium quae non
sunt ; quae si esse ponerentur infinita vel actu vel successione, Ad tertium
dicendum, quod visus proprie est quidam corporalis sensus ; unde si
nomen visionis ad immaterialem cognitionem transferatur, hoc non erit nisi
metaphorice. In talibus autem locutionibus secundum diversas similitudines in
rebus repertas diversa est ratio veritatis ; unde nihil prohibet
aliquando omnem divinam scientiam visionem dici, aliquando vero solam illam
quae est praeteritorum, praesentium vel futurorum. Ad quartum
dicendum, quod ipse Deus per suam essentiam est similitudo rerum omnium, et
propria uniuscuiusque ; unde in Deo non dicuntur esse plures rationes
rerum nisi secundum respectus eius ad diversas creaturas ; qui quidem
respectus sunt relationes rationis tantum. Non autem est inconveniens
relationes rationis multiplicari in infinitum, ut Avicenna dicit in Metaphysica
sua [III, 10]. Ad quintum
dicendum, quod pertransitio importat motum de uno in aliud ; et quia
Deus non discurrendo cognoscit omnes partes infiniti, sive continui, sive discreti,
sed uno simplici intuitu ; perfecte infinitum cognoscit, nec tamen
infinitum intelligendo pertransit. Ad sextum dicendum sicut ad primum. Ad septimum dicendum, quod ratio illa procedit de infinito privative
dicto, quod solum in quantitatibus invenitur ; omne enim privative
dictum est imperfectum ; non autem procedit de infinito negative dicto,
quomodo Deus infinitus dicitur : hoc enim perfectionis est ut aliquid
per nihil terminetur. Ad octavum
dicendum, quod ratio illa probat quod infinitum cognosci non potest per viam
infiniti : quia quamcumque partem quantitatis eius acceperis,
cuiuscumque mensurae, semper aliquid erit accipere de ipso. Sed Deus non hoc
modo cognoscit infinitum ut transeat de parte in partem. Ad nonum
dicendum, quod illud quod est infinitum quantitate, habet esse finitum, ut
dictum est, et secundum hoc divina scientia potest esse infiniti mensura. Ad decimum
dicendum, quod ratio mensurationis consistit in hoc quod fiat certitudo de
quantitate alicuius determinata : sic autem infinitum Deus non
cognoscit, ut sciat aliquam eius quantitatem determinatam, quia eam non
habet ; unde non repugnat rationi infiniti quod a Deo sciatur. |
(Decimo autem incidenter quaesitum fuit utrum Deus possit facere
infinita.)
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Il semble que oui. 1° Les raisons existant dans l’esprit divin sont
productrices des réalités, et l’une n’empêche pas l’action de l’autre. Puis
donc que les raisons sont en nombre infini dans l’esprit divin, il peut en
résulter un nombre infini d’effets, exécutés par la puissance divine. 2° La puissance du Créateur excède infiniment la puissance
de la créature. Or il appartient à la puissance de la créature de produire
des infinis successivement. Dieu peut donc produire des infinis simultanément. 3° Vaine est la puissance qui n’est pas amenée à l’acte,
surtout si elle ne peut pas y être amenée. Or la puissance de Dieu porte sur
les infinis. Une telle puissance serait donc vaine, si elle ne pouvait produire
des infinis en acte. En sens contraire : 1) Sénèque dit :
« L’idée est le modèle des réalités qui adviennent naturellement. »
Or les infinis ne peuvent exister naturellement, ni donc advenir naturellement,
semble-t-il, car ce qui ne peut pas exister ne peut pas advenir. Il n’y aura
donc pas d’idée des infinis en Dieu. Or Dieu ne peut rien opérer que par une
idée ; Dieu ne peut donc pas opérer des infinis. 2) Quand on dit que Dieu créé les réalités, on n’affirme
rien de nouveau du côté de celui qui crée, mais seulement du côté de la
créature ; dire que Dieu crée les réalités revient donc, semble-t-il, à
dire que les réalités viennent à l’existence par Dieu. Donc, pour la même
raison, dire que Dieu peut créer les réalités revient à dire que les réalités
peuvent venir à l’existence par Dieu. Or les réalités ne peuvent être
produites en nombre infini, car il n’y a pas dans la créature de puissance à
un acte infini. Dieu non plus ne peut donc pas faire des infinis en acte. Réponse : On rencontre deux distinctions de l’infini. D’abord, il se distingue en puissance et acte ;
et l’on appelle infini en puissance celui qui consiste toujours en une succession,
comme dans la génération, le temps et la division du continu : en toutes
ces choses il y a une puissance à l’infini, si l’on prend toujours une partie
après l’autre ; mais il y aurait infini en acte si nous imaginions, par
exemple, une ligne dépourvue d’extrémités. Ensuite, on distingue l’infini par soi et par accident ;
et le sens de cette distinction apparaît clairement de la façon
suivante : la notion d’infini, comme on l’a dit, convient à la
quantité ; or la quantité se dit de la quantité discrète avant de se
dire de la quantité continue ; par conséquent, pour voir comment l’infini est par
soi et comment il est par accident, il faut considérer que tantôt la multitude
est requise par soi, tantôt elle est seulement par accident. La multitude est
requise par soi, comme on le voit bien, dans les séries ordonnées de causes
et d’effets dont l’un est en dépendance essentielle de l’autre ; par
exemple, l’âme meut la chaleur naturelle, qui met en branle les nerfs et les
muscles, par lesquels sont mues les mains, qui meuvent un bâton, par lequel
est mue une pierre ; dans cette série, en effet, n’importe lequel des suivants
dépend par soi de n’importe lequel des précédents. Mais il y a multitude par
accident, quand toutes les choses qui sont contenues dans la multitude
tiennent pour ainsi dire la place d’une seule, et qu’il importe peu qu’il y
en ait une ou plusieurs, peu ou beaucoup ; par exemple, si un bâtisseur
fait une maison, et qu’en la construisant il use successivement plusieurs
scies, la multitude des scies n’est requise que par accident pour construire
la maison, parce qu’une seule scie ne peut durer toujours ; et le nombre
de scies, quel qu’il soit, ne fait aucune différence pour la maison ; il
n’y a donc aucune dépendance entre l’une et l’autre, comme c’était le cas
lorsque la multitude était requise par soi. Donc, d’après cela, diverses opinions furent émises
concernant l’infini. Certains philosophes anciens admirent l’infini en acte
non seulement par accident, mais aussi par soi,
voulant que l’infini soit nécessaire à ce qu’ils donnaient comme le
principe ; et c’est pourquoi ils admettaient aussi un processus infini
de causes. Mais le Philosophe réprouve cette opinion au deuxième livre de la Métaphysique et au troisième livre de la Physique. D’autres, qui suivaient Aristote, accordèrent que l’infini
par soi ne peut se rencontrer ni en acte ni en puissance, car il n’est pas possible
qu’une chose dépende essentiellement d’une infinité [de causes], auquel cas,
en effet, son être ne serait jamais accompli. Mais ils affirmèrent que
l’infini par accident existe non seulement en puissance mais aussi en
acte ; c’est pourquoi Algazel, dans sa Métaphysique, affirme que les âmes
humaines séparées des corps sont en nombre infini, car cela s’ensuit de ce
que le monde, selon lui, est éternel ; et il n’estime pas cela aberrant,
car il n’y a aucune dépendance des âmes entre elles, aussi l’infini ne se
trouve-t-il dans la multitude de ces âmes que par accident. D’autres, par contre, ont soutenu que l’infini en acte ne
peut exister ni par soi ni par accident ; mais que seul peut exister
l’infini en puissance, qui consiste en une succession, comme il est enseigné
au troisième livre de la Physique ; et c’est
la position du Commentateur au deuxième livre de la Métaphysique. Que l’infini ne
puisse être en acte, cela peut avoir deux raisons : soit parce qu’être
en acte s’oppose à l’infini par là même qu’il est infini, soit pour une autre
raison, comme par exemple se mouvoir vers le haut s’oppose au triangle de
plomb, non parce qu’il est triangle, mais parce qu’il est en plomb. Si donc l’infini peut par nature exister en acte, d’après la
seconde opinion, ou même, si autre chose que la notion même d’infini
l’empêche d’exister, alors je dis que Dieu peut faire que l’infini existe en
acte. En Réponse aux objections : 1° Les raisons qui sont dans l’esprit divin ne se réalisent
pas dans la créature avec le mode qu’elles ont en Dieu, mais avec le mode que
permet la notion de créature ; ainsi, bien que ces raisons soient immatérielles,
les réalités sont cependant produites à partir d’elles en l’être matériel. Si
donc il entre dans la notion d’infini de n’être pas en acte simultanément
mais en une succession, comme dit le Philosophe au troisième livre de la Physique, alors les raisons en
nombre infini qui sont dans l’esprit divin ne peuvent se réaliser toutes
ensemble dans les créatures, mais elles le peuvent successivement ; et
ainsi, il ne s’ensuit pas qu’il y ait des infinis en acte. 2° On dit de deux façons qu’une chose est impossible à la
puissance de la créature : d’abord en raison d’un défaut de puissance,
et dans ce cas on affirme à bon droit que ce que la créature ne peut pas,
Dieu le peut. Ensuite, parce que ce qui est dit impossible à la créature
contient en soi une certaine incompatibilité, et cela n’est pas plus possible
à Dieu qu’à la créature ; ainsi, par exemple, que deux propositions
contradictoires existent simultanément. Et tel sera le cas de l’existence en
acte de l’infini, si être en acte s’oppose à la notion d’infini. 3° Est vain ce qui ne parvient
pas à la fin pour laquelle il existe, comme il est dit au deuxième livre de
la Physique ; donc,
qu’une puissance ne soit pas amenée à l’acte ne la fait appeler vaine que
dans la mesure où son effet, ou son acte même, s’il est différent d’elle, est
la fin de la puissance. Or nul effet de la puissance divine n’en est la fin,
et son acte ne diffère pas de Dieu ; l’argument n’est donc pas concluant. Réponse aux objections en sens contraire : 1) Bien que, par nature, les infinis ne puissent exister
simultanément, cependant ils peuvent advenir ; car l’être de l’infini ne
consiste pas à exister simultanément, mais il est comme les choses qui sont
en devenir, comme « le jour et le combat », ainsi qu’il est dit au
troisième livre de la Physique. Et cependant, il ne
s’ensuit pas que Dieu puisse faire seulement les choses qui adviennent
naturellement. En effet, l’idée,
d’après la définition susdite, relève de la connaissance pratique, qui est
telle parce qu’elle est déterminée à l’acte par la volonté divine ; mais
Dieu peut faire par sa volonté beaucoup d’autres choses que celles qu’il a
déterminées pour qu’elles existent, ou aient existé, ou doivent exister. 2) Bien que, dans la
création, seul soit nouveau ce qui
est du côté de la créature, cependant le nom de création n’implique pas
seulement cela, mais encore ce qui est du côté de Dieu ; en effet, il
signifie l’action divine, qui est son essence, et il connote l’effet dans la
créature, qui est de recevoir de Dieu l’existence ; il ne s’ensuit donc
pas que la possibilité pour Dieu de créer quelque chose soit identique à la
possibilité pour une chose d’être créée par lui ; sinon, avant que la
créature ne fût, il n’aurait rien pu créer sans que la puissance de la
créature préexistât, ce qui revient à poser une matière éternelle. Donc, bien
que la puissance de la créature ne permette pas l’existence d’infinis en
acte, cela n’exclut pas que Dieu puisse faire des infinis en acte. |
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Et videtur quod
sic. Rationes enim
in mente divina existentes, sunt factivae rerum, nec una impedit aliam a sua
actione. Cum ergo sint infinitae rationes in mente divina, possunt ex eis
consequi infiniti effectus, divina potentia exequente. Praeterea,
potentia creatoris in infinitum excedit potentiam creaturae. Sed de potentia
creaturae est ut producantur infinita successive. Ergo Deus potest simul
producere infinita. Praeterea,
frustra est potentia quae non reducitur ad actum, et maxime si ad actum
reduci non possit. Sed potentia Dei infinitorum est. Ergo frustra esset talis
potentia, nisi posset actu facere infinita. Sed contra. Est quod Seneca [Epistul.
Mor. VI, epist. 6 (58) 19] dicit : idea est exemplar rerum quae naturaliter fiunt. Sed non possunt
naturaliter esse infinita, et ita nec fieri, ut videtur ; quia quod non
potest esse, non potest fieri. Ergo in Deo infinitorum non erit idea. Sed
Deus nihil potest operari nisi per ideam ; ergo Deus non potest operari
infinita. Praeterea, cum
dicitur Deus creare res, nihil novum ex parte creantis ponitur, sed ex parte
creaturae tantum ; unde hoc videtur esse (idem) dictu Deum creare res,
quod res exire in esse a Deo. Ergo, eadem ratione, Deum posse creare res,
idem est quod res posse exire in esse a Deo. Sed res infinitae non possunt
fieri, quia non est in creatura potentia ad actum infinitum. Ergo nec Deus
potest infinita actu facere.Responsio. Dicendum, quod duplex invenitur
infiniti distinctio. Uno modo
distinguitur per potentiam et actum ; et dicitur infinitum potentia quod
semper in successione consistit, ut in generatione et tempore et divisione
continui, in quibus omnibus est potentia ad infinitum, semper uno post aliud
accepto ; actu autem infinitum, sicut si poneremus lineam terminis
carentem. Alio modo
distinguitur infinitum per se, et per accidens ; cuius distinctionis
intellectus hoc modo patet. Infiniti enim ratio, ut dictum est, quantitati
congruit ; quantitas autem per prius dicitur de discreta quantitate quam
de continua ; et ideo ad videndum qualiter sit per se et per accidens
infinitum, considerandum est quod multitudo quandoque requiritur per se,
quandoque vero est Secundum ergo hoc de infinito variae opiniones processerunt.
Quidam enim antiqui philosophi posuerunt infinitum in actu non solum per accidens,
sed per se ; volentes quod infinitum esset de necessitate eius quod ponebant
principium ; unde etiam processum causarum in infinitum ponebant. Sed hanc opinionem philosophus reprobat
in II Metaphys. [l. 2 (994 a 1)], et in III Phys. [l. 6
(203 a 3)]. Alii vero
Aristotelem sequentes concesserunt, quod infinitum per se inveniri non potest
neque in actu neque in potentia, quia non est possibile quod aliquid
essentialiter dependeat ab infinitis ; sic enim eius esse nunquam
compleretur. Sed infinitum per accidens posuerunt non solum esse in potentia,
sed in actu ; unde Algazel in sua Metaphysica [Pars I, tr. 1,
div. 6] ponit animas humanas a corporibus separatas esse infinitas, quia
hoc sequitur ex hoc quod mundus, secundum ipsum, est aeternus : nec hoc
inconveniens reputat, quia animarum ad invicem non est aliqua dependentia ;
unde in multitudine illarum animarum non invenitur infinitum nisi per
accidens. Quidam vero
posuerunt, quod infinitum actu nec per se nec per accidens esse potest ;
sed solum infinitum in potentia, quod in successione consistit, ut docetur in
III Physic. [l. 10 (206 a 18)] ; et haec est positio Commentatoris
in II Metaphys. [comm. 6]. Sed hoc quod infinitum esse actu non possit,
potest contingere ex duobus : vel quia esse actu repugnet infinito ex
hoc ipso quod infinitum est, vel propter aliquid aliud ; sicut moveri
sursum repugnat triangulo plumbeo, non quia triangulus, sed quia plumbeus. Si ergo
infinitum actu esse possit secundum rei naturam, secundum mediam
opinionem ; vel si etiam esse non possit impediente aliquo alio quam
ipsa ratione infiniti ; dico, quod Deus potest facere infinitum actu
esse. Si autem esse actu repugnet infinito secundum suam rationem, tunc Deus
hoc facere non potest ; sicut non potest facere hominem esse animal
irrationale, quia hoc esset contradictoria esse simul. Utrum autem esse actu
repugnet infinito secundum rationem suam, vel non, quia incidenter hoc motum
est, discutiendum alias [Quodl. IX,
q. 1] relinquatur ad praesens. Ad argumenta autem utriusque partis respondendum. Ad primum
igitur dicendum, quod rationes quae sunt in mente divina, non producunt se in
creatura secundum modum quo sunt in Deo, sed secundum modum quem patitur
ratio creaturae ; unde, quamvis sunt immateriales, tamen ex eis res in
esse materiali producuntur. Si ergo de ratione infiniti sit quod non sit simul
in actu sed in successione, sicut philosophus dicit in III Physicorum
[l. 10 (206 a 18)] ; tunc rationes infinitae quae sunt in mente
divina, non possunt se in creaturis conficere omnes simul, sed secundum successionem ;
et sic non sequitur esse infinita actu. Ad secundum
dicendum, quod virtus creaturae dicitur aliquid non posse dupliciter. Uno
modo ex defectu virtutis ; et tunc de illo quod creatura non potest,
recte arguitur quod Deus possit. Alio modo ex eo quod illud quod creaturae
impossibile dicitur, Ad tertium
dicendum, quod frustra est quod non pertingit finem ad quem est, ut dicitur
II Physic. [l. 10 (197 b 25)] ; unde ex hoc quod potentia non reducitur
ad actum, non dicitur esse frustra, nisi in quantum effectus eius, vel ipse
actus diversus ab ea existens, est potentiae finis. Nullus autem divinae
potentiae effectus est finis ipsius, nec actus eius est diversus ab eo ;
et ideo ratio non sequitur. Ad primum vero
quod in contrarium obiicitur, dicendum, quod quamvis secundum naturam non
possint esse infinita simul, possunt tamen fieri ; quia esse infiniti
non consistit in simul essendo, sed est sicut ea quae sunt in fieri, ut dies et agon, ut in III Physicorum
[cap. 6 (206 a 18)] dicitur. Nec tamen sequitur quod Deus sola illa
facere possit quae naturaliter fiunt. Idea
enim secundum praedictam assignationem accipitur secundum practicam
cognitionem, quae est ex hoc quod determinatur a divina voluntate ad
actum ; potest autem Deus voluntate sua multa alia facere quam quae ab
ipso determinata sunt ut sint, vel fuerint, vel futura sint. Ad secundum dicendum, quod quamvis in creatione nihil sit novum nisi
quod est ex parte creaturae, tamen creationis nomen non solum hoc importat,
sed etiam quod est ex parte Dei ; significat enim divinam actionem, quae
est sua essentia, et connotat effectum in creatura, qui est accipere esse a
Deo ; unde non sequitur quod Deum posse creare aliquid, idem sit quod
aliquid posse creari ab eo : alias, antequam creatura esset, nihil
creare potuisset, nisi creaturae potentia praeexisteret ; quod est ponere
materiam aeternam. Unde, quamvis potentia creaturae non sit ad hoc quod sint infinita
actu, non ex hoc removetur quin Deus possit infinita actu facere. |
(Undecimo quaeritur utrum scientia aequivoce pure dicatur de Deo et
nobis.)
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Il semble que oui. 1° Partout où il y a une communauté d’univocité ou
d’analogie, il y a quelque ressemblance. Or il ne peut y avoir aucune
ressemblance entre la créature et Dieu. Rien ne peut donc être commun aux
deux par univocité ou par analogie. Si donc le nom de science se dit de Dieu
et de nous, ce sera seulement de façon équivoque. Preuve de la mineure. Il
est dit en Is. 40, 18 : « À qui donc ferez-vous ressembler
Dieu ? », comme pour dire qu’il ne peut ressembler à personne. 2° Partout où il y a quelque ressemblance, il y a un
rapport. Or, il ne peut y avoir aucun rapport entre Dieu et la créature,
puisque la créature est finie et que Dieu est infini. Il ne peut donc y avoir
aucune ressemblance entre eux ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion
que ci-dessus. 3° Partout où il y a un rapport, il doit nécessairement y
avoir une forme que plusieurs possèdent plus ou moins, ou également. Or cela
ne peut se dire de Dieu et de la créature, car il y aurait alors quelque
chose de plus simple que Dieu. Il n’y a donc pas de rapport entre lui et la
créature ; ni non plus, par conséquent, de ressemblance ni de communauté,
si ce n’est d’équivocité seulement. 4° Les choses entre lesquelles il n’y a aucune ressemblance
sont plus distantes que celles entre lesquelles il y a une ressemblance. Or
il y a entre Dieu et la créature une distance infinie, telle que nulle ne
peut être plus grande ; il n’y a donc pas de ressemblance entre eux, et
nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 5° La distance de la créature à Dieu est plus grande que la
distance de l’étant créé au non-étant, puisque l’étant créé ne dépasse le
non-étant que de la quantité de son entité, qui n’est pas infinie. Or rien ne
peut être commun à l’étant et au non-étant, « si ce n’est par
équivocité » seulement, comme il est dit au quatrième livre de la Métaphysique :
« comme, par exemple, si ce que nous appelons homme, d’autres
l’appelaient non-homme ». Rien non plus ne peut donc être commun à Dieu
et à la créature, si ce n’est par pure équivocation. 6° Dans toutes les analogies, il en est ainsi : ou bien
un terme est placé dans la définition de l’autre, comme on place la substance
dans la définition de l’accident et l’acte dans la définition de la
puissance, ou bien quelque chose d’identique est placé dans la définition de
l’un et de l’autre, comme la santé de l’animal est posée dans la définition
du sain, qui se dit de l’urine et de la nourriture, la dernière conservant et
la première signifiant la santé. Or la créature et Dieu ne sont pas ainsi
entre eux, car ni l’un n’est placé dans la définition de l’autre, ni quelque
chose d’identique n’est placé dans la définition des deux, même en supposant
que Dieu ait une définition. Il semble donc que rien ne puisse se dire de
Dieu et des créatures par analogie ; et ainsi, il reste que tout ce qui
se dit d’eux communément est dit de façon purement équivoque. 7° La différence entre la substance et l’accident est plus
grande qu’entre deux espèces de substance. Or, si un même nom est donné pour
signifier deux espèces de substances selon la notion propre de l’une et de
l’autre, il se dit d’elles de façon purement équivoque, comme le nom de chien
donné à la constellation, à l’animal qui aboie et à l’animal marin. Donc à
bien plus forte raison si un nom unique est donné à la substance et à
l’accident. Or notre science est accident, au lieu que la science divine est
substance. Donc le nom de science se dit de l’une et de l’autre de façon
purement équivoque. 8° Notre science est seulement une certaine image de la
science divine. Or le nom de la réalité ne convient à l’image que de façon
équivoque, et c’est pourquoi « animal » se dit de façon équivoque
du vrai animal et de l’animal peint, suivant le Philosophe dans les Catégories. Donc le nom de
science se dit lui aussi de façon purement équivoque de la science de Dieu et
de la nôtre. En sens contraire : 1) Le Philosophe dit au cinquième livre de la Métaphysique que ce en quoi se trouvent les perfections
de tous les genres est absolument parfait ; et c’est Dieu, comme dit le
Commentateur au même endroit. Or on n’affirmerait pas que les perfections des autres
genres se trouvent en lui, s’il n’y avait pas de ressemblance entre sa
perfection et les perfections des autres genres. Il y a donc quelque
ressemblance entre la créature et lui ; donc la science, ou quoi que ce
soit d’autre, ne se dit pas de façon purement équivoque de la créature et de
Dieu. 2) Il est dit en Gen. 1, 26 : « Faisons l’homme à notre image et à notre
ressemblance. » Il y a donc quelque ressemblance entre la créature et
Dieu, et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. Réponse : Il est impossible de dire qu’une chose est prédiquée
univoquement de la créature et de Dieu. En effet, dans tous les cas d’univocité, la notion à
laquelle renvoie le nom est commune aux deux termes desquels le nom est
prédiqué univoquement ; et ainsi, quant à la notion à laquelle renvoie
ce nom, les termes univoques sont égaux en quelque chose, quoique l’un puisse
être avant ou après l’autre du point de vue de l’être : par exemple,
tous les nombres sont égaux quant à la notion de nombre, quoique, du point de
vue de la nature de la réalité, l’un soit naturellement antérieur à l’autre.
Or la créature, si parfaitement qu’elle imite Dieu, ne peut cependant parvenir
à ce qu’une chose lui convienne pour la même raison qu’elle convient à
Dieu ; en effet, les choses qui sont en divers sujets selon la même
notion, leur sont communes du point de vue de la notion de substance ou de
quiddité, mais sont distinctes du point de vue de l’être. Or tout ce qui est
en Dieu, est son propre être ;
car, de même qu’en lui l’essence est identique à l’être, de même en lui la
science est la même chose qu’être connaissant ; puis donc que l’être qui
est propre à une réalité ne peut être communiqué à une autre, il est
impossible que la créature parvienne à avoir quelque chose sous le même
rapport que Dieu, de même qu’il est impossible qu’elle parvienne au même
être. Et il en serait de même pour nous : si l’homme et l’« être
homme » ne différaient pas en Socrate, il serait impossible que l’homme
se dise univoquement de lui et de Platon, qui ont un être différent. Et cependant, on ne peut pas dire que tout ce qui se dit de
Dieu et des créatures soit prédiqué de façon tout à fait équivoque ;
car, s’il n’y avait aucune convenance quant à la réalité entre la créature et
Dieu, son essence ne serait pas une ressemblance des créatures, et ainsi, il
ne connaîtrait pas les créatures en connaissant son essence. Semblablement,
nous ne pourrions pas non plus parvenir à la connaissance de Dieu à partir
des réalités créées ; et parmi les noms qui sont adaptés aux créatures,
on ne devrait pas dire de Dieu l’un plutôt que l’autre ; car, en cas
d’équivocité, peu importe le nom que l’on donne, dès lors qu’il ne se
remarque aucune convenance dans la réalité. Il faut donc affirmer que le nom de science ne se prédique
de la science de Dieu et de la nôtre ni tout à fait univoquement, ni de façon
purement équivoque, mais par analogie, ce
qui ne signifie rien d’autre que « selon une proportion ». Or il
peut y avoir deux convenances selon une proportion, et l’on envisage la
communauté d’analogie selon ces deux convenances. En effet, il y a une
certaine convenance entre les termes qui ont entre eux une proportion, du
fait qu’ils ont une distance déterminée ou une autre relation mutuelle :
par exemple entre 2 et 1, du fait que 2 est le double de 1. Parfois aussi, la
convenance est envisagée non pas entre deux termes entre lesquels il y aurait
une proportion, mais plutôt entre deux proportions : par exemple, 6
convient avec 4 par la raison que, de même que 6 est le double de 3, de même
4 est le double de 2. La première convenance est donc celle de proportion, et
la seconde celle de proportionnalité ; et par conséquent, nous trouvons selon le mode de la
première convenance une chose dite analogiquement de deux termes dont l’un a
une relation avec l’autre, comme l’étant se dit de la substance et de
l’accident en raison de la relation que l’accident a avec la substance, et
comme « sain » se dit de l’urine et de l’animal parce que l’urine a
quelque relation avec la santé de l’animal. Mais parfois, une chose se dit
analogiquement selon le second mode de convenance, comme le nom de vision se
dit de la vision corporelle et de l’intelligence parce que l’intelligence est
dans l’esprit ce que la vue est dans l’œil. Pour ce qui se dit analogiquement
de la première façon, il est donc nécessaire qu’il y ait une relation déterminée entre les termes
auxquels une chose est commune par analogie, et c’est pourquoi il est
impossible qu’une chose se dise de Dieu et de la créature selon ce mode
d’analogie, car aucune créature n’a avec Dieu une relation telle que la
perfection divine puisse être déterminée par elle. Mais dans l’autre mode
d’analogie, on n’envisage aucune relation déterminée entre les termes
auxquels une chose est commune par analogie ; voilà pourquoi rien
n’empêche qu’un nom se dise analogiquement de Dieu et de la créature selon ce
mode. Cela se produit toutefois de deux façons : tantôt, en
effet, ce nom implique par son signifié principal une chose en laquelle on ne peut envisager
de convenance entre Dieu et la créature, même selon le mode susdit, et tel
est le cas de tout ce qui est dit symboliquement de Dieu, comme lorsqu’il est
appelé lion, ou soleil, ou autre chose de ce genre, car dans la définition de ces
choses entre la matière, qui ne peut être attribuée à Dieu ; tantôt le
nom qui se dit de Dieu et de la créature n’implique, par son signifié
principal, rien qui empêche d’envisager le mode de convenance susdit entre
Dieu et la créature, et tel est le cas de tous les noms qui n’incluent aucun
défaut dans leur Réponse aux objections : 1° Comme dit Denys au neuvième chapitre des Nom Divins, en aucune façon Dieu
ne doit être dit semblable aux créatures, mais les créatures peuvent en
quelque façon être dites semblables à Dieu. Car ce qui est fait à l’imitation de quelque chose, s’il
l’imite parfaitement, peut dans l’absolu être dit semblable à lui, mais non
l’inverse – car l’homme n’est pas dit semblable à son image, c’est le
contraire qui est vrai – ; et s’il l’imite imparfaitement, alors ce qui
imite peut être dit à la fois semblable et dissemblable à ce à l’imitation de
quoi il est fait : semblable, parce qu’il le représente, mais non
semblable, dans la mesure où il manque à la parfaite représentation. Voilà
pourquoi la Sainte Écriture nie à tout point de vue que Dieu soit semblable
aux créatures ; mais que la créature soit semblable à Dieu, tantôt elle
l’accorde, tantôt elle le nie : elle l’accorde, lorsqu’elle dit que
l’homme a été fait à la ressemblance de Dieu ; mais elle le nie lorsqu’elle
dit dans le psaume : « Ô Dieu, qui sera semblable à
vous ? » 2° Au premier livre des Topiques, le Philosophe expose
deux modes de ressemblance : l’un, que l’on trouve en des genres différents,
et qui se prend de la proportion ou, mieux, de la proportionnalité, comme quand une chose est à une autre ce qu’une troisième
est à une quatrième, comme il le dit au même endroit ; l’autre mode, que
l’on trouve dans les choses qui sont du même genre, comme lorsque le même est
en différents sujets. Or la ressemblance ne requiert pas, dans le premier cas, que
les choses se comparent suivant une relation déterminée, mais seulement dans
le second cas ; il n’est donc pas nécessaire d’écarter de Dieu le
premier mode de ressemblance relativement à la créature. 3° Cette objection vaut manifestement pour la ressemblance
du second mode, dont nous avons accordé qu’elle n’existait pas entre la
créature et Dieu. 4° La ressemblance qui diminue la distance est celle qui se
fonde sur ce que deux termes participent une seule chose, ou que l’un a avec
l’autre une relation déterminée par laquelle l’intelligence peut comprendre
l’un à partir de l’autre, et non celle qui existe par une convenance de
proportions. En effet, une telle ressemblance se trouve semblablement en des
termes très distants ou peu distants ; car la ressemblance de proportionnalité
n’est pas plus grande entre les rapports de deux à un et de six à trois,
qu’entre les rapports de deux à un et de cent à cinquante. Voilà pourquoi la
distance infinie de la créature à Dieu n’ôte pas la ressemblance susdite. 5° Même à l’étant et au non-étant quelque chose convient
selon l’analogie, car le non-étant lui-même est
analogiquement appelé étant, comme on le voit clairement au quatrième livre
de la Métaphysique ; et c’est
pourquoi la distance qu’il y a entre la créature et Dieu ne peut pas non plus
empêcher la communauté d’analogie. 6° Cet argument vaut pour la communauté d’analogie qui
s’entend selon une relation déterminée d’un terme à
l’autre : alors, en effet, il est nécessaire que l’un soit placé dans la
définition de l’autre, comme la substance dans la définition de l’accident,
ou qu’une chose unique soit placée dans la définition des deux termes, l’un
et l’autre se disant par relation à une seule chose, comme la substance dans
la définition de la quantité et de la qualité. 7° Bien qu’entre deux espèces de substance il y ait une plus
grande convenance qu’entre l’accident et la substance, cependant il est
possible qu’un nom ne soit pas donné à ces différentes espèces en considération
d’une convenance existant entre elles ; et dans ce cas, le nom sera
purement équivoque. Mais un nom qui convient à la substance et à l’accident
peut être donné en considération d’une convenance existant entre eux, et ainsi,
il ne sera pas équivoque mais analogue. 8° Le nom d’animal n’est
pas donné pour signifier la figure extérieure, en laquelle une peinture imite
un animal véritable, mais pour signifier la nature intérieure, en laquelle la
peinture n’imite pas ; voilà pourquoi le nom d’animal se dit de façon
équivoque de l’animal vrai et de l’animal peint ; par contre, le nom de
science convient à la
créature et au Créateur par ce en quoi la créature imite le Créateur ;
il ne se prédique donc pas de l’un et de l’autre de façon tout à fait équivoque. |
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Et videtur quod
sic. Ubicumque enim
est communitas univocationis vel analogiae, ibi est aliqua similitudo. Sed
inter creaturam et Deum nulla potest esse similitudo. Ergo non potest aliquid
esse utrique commune secundum univocationem vel secundum analogiam. Si ergo nomen
scientiae de Deo et nobis dicitur, hoc erit aequivoce tantum. Probatio
mediae. Isa. XL, 18, dicitur : cui
similem fecistis Deum ?
etc., quasi dicat : nulli similis esse potest. Praeterea,
ubicumque est aliqua similitudo, ibi est aliqua comparatio. Sed Dei ad creaturam
nulla potest esse comparatio, cum creatura sit finita, et Deus infinitus.
Ergo nulla potest esse eorum similitudo ; et sic idem quod prius. Praeterea,
ubicumque est aliqua comparatio, ibi oportet esse aliquam formam quae secundum
magis vel minus vel aequaliter a pluribus habeatur. Sed hoc non potest dici
de Deo et creatura, quia sic esset aliquid Deo simplicius. Ergo inter ipsum
et creaturam non est aliqua comparatio ; et ita nec similitudo nec
communitas, nisi aequivocationis tantum. Praeterea,
maior est distantia eorum quorum nulla est similitudo, quam quorum est similitudo
aliqua. Sed inter Deum et creaturam est infinita distantia, qua nulla maior
esse potest ; ergo non est inter ea aliqua similitudo, et sic idem quod
prius. Praeterea,
maior est distantia creaturae ad Deum quam entis creati ad non ens, cum ens
creatum non excedat non ens nisi secundum quantitatem suae entitatis, quae
non est infinita. Sed enti et non enti nihil potest esse commune nisi secundum aequivocationem tantum,
ut dicitur in IV Metaph. [cap. 4 (1006 b 18)] : ut, puta, si id quod vocamus hominem, alii
vocent non hominem. Ergo nec Deo et creaturae potest esse aliquid commune
nisi secundum aequivocationem puram. Praeterea, in
omnibus analogiis ita est, quod vel unum ponitur in definitione alterius,
sicut ponitur substantia in definitione accidentis, et actus in definitione
potentiae ; vel aliquid idem ponitur in definitione utriusque, sicut
sanitas animalis ponitur in definitione sani, quod dicitur de urina et cibo,
quorum alterum est conservativum, alterum significativum sanitatis. Sed
creatura et Deus non hoc modo se habent, neque quod unum in definitione
ponatur alterius, neque quod aliquid idem in definitione utriusque ponatur,
etiam dato quod Deus definitionem haberet. Ergo videtur quod nihil secundum
analogiam dici possit de Deo, et creaturis ; et ita restat quod aequivoce
pure dicatur quidquid de eis communiter dicitur. Praeterea,
magis differt substantia et accidens quam duae species substantiae. Sed idem
nomen impositum ad significandum duas species substantiae secundum propriam
utriusque rationem, aequivoce pure de his dicitur, sicut hoc nomen canis
impositum caelesti, latrabili, et marino. Ergo multo fortius, si unum nomen
imponatur substantiae et accidenti. Sed nostra scientia est accidens, divina
autem, est substantia. Ergo nomen scientiae de utraque pure aequivoce dicitur. Praeterea,
scientia nostra non est nisi quaedam imago divinae scientiae. Sed nomen rei
non convenit imagini nisi aequivoce, unde animal aequivoce dicitur de vero
animali et picto secundum philosophum in Praedicamentis [cap. 1 (1 a
1)] ; ergo et nomen scientiae pure aequivoce dicitur de scientia Dei et
nostra. Sed contra. Est
quod philosophus dicit in V Metaph. [l. 18 (1021 b 30)], quod illud est
perfectum simpliciter in quo omnium generum perfectio- Praeterea, Genes. I, 26 dicitur : faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram. Ergo est aliqua
similitudo creaturae ad Deum, et sic idem quod prius. Responsio.
Dicendum, quod impossibile est dicere aliquid univoce praedicari de creatura
et Deo. In omnibus enim univocis communis est ratio nominis utrique eorum de
quibus nomen univoce praedicatur ; et sic quantum ad illius nominis
rationem univoca in aliquo aequalia sunt, quamvis secundum esse unum altero
possit esse prius vel posterius, sicut in ratione numeri omnes numeri sunt aequales,
quamvis secundum naturam rei unus altero naturaliter prior sit. Creatura
autem quantumcumque imitetur Deum, non tamen potest pertingere ad hoc ut
eadem ratione aliquid sibi conveniat qua convenit Deo : illa enim quae
secundum eamdem rationem sunt in diversis, sunt eis communia secundum rationem
substantiae sive quidditatis, sed sunt discreta secundum esse. Quidquid autem
est in Deo, hoc est suum proprium esse ; sicut enim essentia in eo est
idem quod esse, ita scientia est idem quod esse scientem in eo ; unde,
cum esse quod est proprium unius rei non possit alteri communicari,
impossibile est ut creatura pertingat ad eamdem rationem habendi aliquid quod
habet Deus, sicut impossibile est quod ad idem esse perveniat. Similiter
etiam esset in nobis : si enim in Socrate non differret homo et hominem
esse, impossibile esset quod homo univoce diceretur de eo et Platone, quibus
est esse diversum. Nec tamen
potest dici quod omnino aequivoce praedicetur quidquid de Deo et creaturis
dicitur, quia nisi esset aliqua convenientia creaturae ad Deum secundum rem,
sua essentia non esset creaturarum similitudo ; et ita cognoscendo suam
essentiam non cognosceret creaturas. Similiter etiam nec nos ex rebus creatis
in cognitionem Dei pervenire possemus ; nec nominum quae creaturis
aptantur, unum magis de eo dicendum esset quam aliud ; quia in aequivocis
non differt quodcumque nomen imponatur, ex quo nulla rei convenientia attenditur. Unde dicendum
est, quod nec omnino univoce, nec pure aequivoce, nomen scientiae de scientia
Dei et nostra praedicatur ; sed secundum analogiam, quod nihil est dictu
quam secundum proportionem. Convenientia autem secundum proportionem potest
esse dupliciter : et secundum haec duo attenditur analogiae communitas.
Est enim quaedam convenientia inter ipsa quorum est ad invicem proportio, eo
quod habent determinatam distantiam vel aliam habitudinem ad invicem, sicut
binarius cum unitate, eo quod est eius duplum ; convenientia etiam quandoque
attenditur non duorum ad invicem inter quae sit proportio sed magis duarum ad
invicem proportionum, sicut senarius convenit cum quaternario ex hoc quod sicut
senarius est duplum ternarii, ita quaternarius binarii. Prima ergo convenientia
est proportionis, secunda autem proportionalitatis ; unde et secundum modum
primae convenientiae invenimus aliquid analogice dictum de duobus quorum unum
ad alterum habitudinem habet ; sicut ens dicitur de substantia et
accidente ex habitudine quam accidens ad substantiam habet ; et sanum
dicitur de urina et animali, ex eo quod urina habet aliquam habitudinem ad sanitatem
animalis. Quandoque vero dicitur aliquid analogice secundo modo convenientiae ;
sicut nomen visus dicitur de visu corporali et intellectu, eo quod sicut visus
est in oculo, ita intellectus in mente. Quia ergo in his quae primo modo analogice
dicuntur, oportet esse aliquam determinatam habitudinem inter ea quibus est
aliquid per analogiam commune, impossibile est aliquid per hunc modum
analogiae dici de Deo et creatura ; quia nulla creatura habet talem
habitudinem ad Deum per quam possit divina perfectio determinari. Sed in alio
modo analogiae nulla determinata habitudo attenditur inter ea quibus est
aliquid per analogiam commune ; et ideo secundum illum modum nihil
prohibet aliquod nomen analogice dici de Deo et creatura. Sed tamen hoc
dupliciter contingit : quandoque enim illud nomen importat aliquid ex
principali significato, in quo non potest attendi convenientia inter Deum et
creaturam, etiam modo praedicto ; sicut est in omnibus quae symbolice de
Deo dicuntur, ut cum dicitur Deus leo, vel sol, vel aliquid huiusmodi, quia
in horum definitione cadit materia, quae Deo attribui non potest. Quandoque
vero nomen quod de Deo et creatura dicitur, nihil importat ex principali
significato secundum quod non possit attendi praedictus convenientiae modus
inter creaturam et Deum ; sicut sunt omnia in quorum definitione non
clauditur defectus, nec dependent a materia secundum esse, ut ens, bonum, et
alia huiusmodi. Ad primum
igitur dicendum, quod sicut Dionysius dicit in IX cap. de Divinis Nominibus
[§ 6], Deus nullo modo creaturis similis dicendus est, sed creaturae possunt
similes Deo dici aliquo modo. Quod enim ad imitationem alicuius fit, si
perfecte illud imitetur, simpliciter potest ei simile dici ; sed non e
converso, quia homo non dicitur similis suae imagini, sed e converso :
si autem imperfecte imitetur, tunc potest dici et simile et dissimile illud
quod imitatur ei ad cuius imitationem fit : simile quidem, secundum hoc
quod repraesentat ; sed non simile, inquantum a perfecta repraesentatione
deficit. Et ideo sacra Scriptura Deum creaturis esse similem omnibus modis
negat, sed creaturam esse similem Deo quandoque quidem concedit, quandoque
autem negat : concedit, cum dicit hominem ad similitudinem Dei factum ;
sed negat, cum dicit in Psal. [82, 2] : Deus, quis similis erit tibi ? Ad secundum
dicendum, quod philosophus, in I Topic. [cap. 17 (108 a 7)], ponit
duplicem modum similitudinis. Unum qui invenitur in diversis generibus ;
et hic attenditur secundum proportionem vel proportionalitatem, ut quando
alterum se habet ad alterum sicut aliud ad aliud, ut ipse ibidem dicit. Alium modum in his quae sunt eiusdem generis, ut quando idem diversis
inest. Similitudo autem non requirit comparationem secundum determinatam habitudinem
quae primo modo dicitur, sed solum quae secundo ; unde non oportet ut
primus modus similitudinis a Deo removeatur respectu creaturae. Ad tertium
dicendum, quod obiectio illa manifeste procedit de similitudine secundi modi,
quam concedimus creaturae ad Deum non esse. Ad quartum
dicendum, quod similitudo quae attenditur ex eo quod aliqua duo participant
unum, vel ex eo quod unum habet habitudinem determinatam ad aliud, ex qua
scilicet ex uno alterum comprehendi possit per intellectum, diminuit distantiam ;
non autem similitudo quae est secundum convenientiam proportionum. Talis enim
similitudo similiter invenitur in multum vel parum distantibus ; non
enim est maior similitudo proportionalitatis inter duo et unum et sex et
tria, quam inter duo et unum, et centum et quinquaginta. Et ideo infinita
distantia creaturae ad Deum similitudinem praedictam non tollit. Ad quintum
dicendum, quod etiam enti et non enti aliquid secundum analogiam convenit,
quia ipsum non ens, ens dicitur analogice, ut patet in IV Metaphysic.
[l. 1 (1003 b 10)] ; unde nec distantia quae est inter creaturam et
Deum, communitatem analogiae impedire potest. Ad sextum
dicendum, quod ratio illa procedit de communitate analogiae quae accipitur
secundum determinatam habitudinem unius ad alterum : tunc enim oportet
quod unum in definitione alterius ponatur, sicut substantia in definitione
accidentis ; vel aliquid unum in definitione duorum, ex eo quod utraque
dicuntur per habitudinem ad unum, sicut substantia in definitione quantitatis
et qualitatis. Ad septimum
dicendum, quod quamvis inter duas species substantiae sit maior convenientia
quam inter accidens et substantiam, tamen possibile est ut nomen non
imponatur illis speciebus diversis secundum considerationem alicuius
convenientiae quae sit inter ea ; et tunc erit nomen pure
aequivocum : nomen vero quod convenit substantiae et accidenti, potest
esse impositum secundum considerationem alicuius convenientiae inter ea, unde
non erit aequivocum, sed analogum. Ad octavum
dicendum, quod hoc nomen animal imponitur non ad significandum figuram
exteriorem, in qua pictura imitatur animal verum, sed ad significandum
interiorem naturam, in qua non imitatur ; et ideo nomen animalis de vero
et picto aequivoce dicitur ; sed nomen scientiae convenit creaturae et
creatori secundum id in quo creatura creatorem imitatur ; et ideo non
omnino aequivoce praedicatur de utroque. |
(Duodecimo quaeritur utrum Deus sciat singularia futura
contingentia.)
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Il semble que non. 1° Rien ne peut être su que le vrai, comme il est dit au
premier livre des Seconds Analytiques. Or, dans les
contingents singuliers et futurs, il n’y a pas de vérité déterminée, comme il
est dit au premier livre du Péri
Hermêneias. Dieu n’a donc pas la
science des futurs singuliers et contingents. 2° Ce qui a une conséquence impossible est impossible. Or la
proposition « Dieu sait un singulier contingent et futur » a une
conséquence impossible, à savoir que la science de Dieu se trompe. Il est
donc impossible qu’il sache un futur contingent singulier. Preuve de la
mineure : supposons que Dieu sache quelque futur contingent singulier,
par exemple « Socrate est assis ». Donc, ou bien il est possible
que Socrate ne soit pas assis, ou bien ce n’est pas possible. Si cela n’est
pas possible, il est donc impossible que Socrate ne soit pas assis ; il
est donc nécessaire que Socrate soit assis. Or on avait supposé que cela
était contingent. Et s’il est possible qu’il ne soit pas assis, aucun
inconvénient ne doit s’ensuivre si on le pose. Or il s’ensuit que la science
de Dieu se trompe. Il ne sera donc pas impossible que la science de Dieu se
trompe. 3° [Le répondant] disait que le contingent, tel qu’il est en
Dieu, est nécessaire. En sens contraire : ce qui en soi est contingent,
n’est nécessaire du point de vue de Dieu que dans la mesure où il est en
Dieu. Or, dans la mesure où il est en Dieu, il n’est pas distinct de lui. Si
donc il n’est su de Dieu que dans la mesure où il est nécessaire, il ne sera
pas su de Dieu tel qu’il existe dans sa nature propre, en tant qu’il est
distinct de lui. 4° Selon le Philosophe au premier livre des Premiers Analytiques, d’une majeure apodictique
et d’une mineure assertorique s’ensuit une conclusion apodictique. Or cette
proposition est vraie : « tout ce qui est su par Dieu existe
nécessairement ». En effet, si ce dont Dieu connaît l’existence
n’existait pas, sa science serait fausse. Si donc Dieu sait qu’une chose
existe, il est nécessaire qu’elle existe. Or aucun contingent n’existe nécessairement.
Aucun contingent n’est donc su par Dieu. 5° [Le répondant] disait que lorsqu’on dit :
« tout ce qui est su par Dieu existe nécessairement », il n’est pas
impliqué de nécessité du côté de la créature, mais seulement du côté de Dieu
qui sait. En sens contraire : lorsqu’on dit que « tout ce qui est
su par Dieu existe nécessairement », la nécessité est attribuée au sujet
du dictum. Or le sujet du dictum est ce qui est su par Dieu, non
Dieu même qui sait. Cela n’implique donc une nécessité que du côté de la
réalité sue. 6° Pour nous, plus une connaissance est certaine, moins elle
peut porter sur les choses contingentes ; en effet, la science ne porte
que sur les choses nécessaires, car elle est plus certaine que l’opinion, qui
peut porter sur les contingentes. Or la science de Dieu est très certaine.
Elle ne peut donc porter que sur les choses nécessaires. 7° En toute conditionnelle vraie, si l’antécédent est
nécessaire dans l’absolu, le conséquent sera lui aussi nécessaire dans
l’absolu. Or cette conditionnelle est vraie : « si une chose a été
sue par Dieu, elle existera ». Puis donc que l’antécédent « cela a
été su par Dieu » est nécessaire dans l’absolu, le conséquent sera lui
aussi nécessaire dans l’absolu ; il est donc absolument nécessaire que
tout ce qui est su par Dieu existe. Or voici comment [l’objectant] prouvait
que « cela a été su par Dieu » est nécessaire dans l’absolu. C’est
un certain dictum au passé. Or tout
dictum au passé, s’il est vrai, est
nécessaire, car ce qui a été ne peut pas ne pas avoir été. C’est donc
nécessaire dans l’absolu. Autre argument : tout ce qui est éternel est
nécessaire ; or tout ce que Dieu a su, il l’a su de toute
éternité ; il est donc absolument nécessaire qu’il l’ait su. 8° Chaque chose se rapporte au vrai comme elle se rapporte à
l’être. Or les futurs contingents n’ont pas d’être. Ils n’ont donc pas non
plus de vérité ; la science ne peut donc pas porter sur eux. 9° Selon le Philosophe au quatrième livre de la Métaphysique, celui qui ne pense
pas une chose déterminée ne pense rien. Or le futur contingent, surtout s’il
peut être indifféremment l’un ou l’autre possible, n’est aucunement
déterminé, ni en lui-même ni dans sa cause. La science ne peut donc
aucunement porter sur lui. 10° Hugues de Saint-Victor dit dans son De sacramentis que « Dieu ne connaît rien hors de soi,
ayant toutes choses en lui-même ». Or rien n’est contingent qu’en dehors
de lui, car il n’y a pas de potentialité en lui. Dieu ne connaît donc
aucunement le futur contingent. 11° Rien de contingent ne peut être connu par un médium
nécessaire, car si le médium est nécessaire, la conclusion l’est aussi. Or
Dieu connaît toutes choses par ce médium qu’est son essence. Puis donc que ce
médium est nécessaire, il semble qu’il ne puisse connaître aucun contingent. En sens contraire : 1) Il est dit dans le psaume : « Lui qui a formé un à un leurs cœurs connaît
toutes leurs œuvres. » Or les œuvres des hommes sont contingentes,
puisqu’elles dépendent du libre arbitre. Dieu connaît donc les futurs
contingents. 2) Tout ce qui est nécessaire est su par Dieu. Or tout
contingent est nécessaire en tant qu’il est référé à la connaissance divine,
comme dit Boèce au cinquième livre sur la Consolation. Tout contingent est
donc su par Dieu. 3) Saint Augustin dit au sixième livre sur 4) Dieu connaît les réalités dans la mesure où il est leur
cause. Or Dieu est la cause non seulement des choses nécessaires, mais aussi
des contingentes. Il connaît donc tant les nécessaires que les contingentes. 5) Dieu connaît les réalités dans la mesure où existe en lui
le modèle de toutes les réalités. Or le modèle divin des choses contingentes
et changeantes peut être immuable, comme celui des choses matérielles est immatériel,
et que celui des composées est simple. Donc, semble-t-il, de même que Dieu
connaît les choses composées et matérielles tout en étant lui-même immatériel
et simple, de même il connaît les contingents quoique la contingence n’ait
pas de place en lui. 6) Savoir, c’est connaître la cause d’une réalité. Or Dieu
sait la cause de tous les contingents, car il se sait lui-même, lui qui est
la cause de toutes choses. Il sait donc les contingents. Réponse : On s’est diversement trompé sur cette question. Certains, en
effet, voulant juger de la science divine sur le mode de la nôtre, prétendirent
que Dieu ne connaissait pas les futurs contingents. Mais cela est impossible, car alors il n’exercerait pas sa
providence sur les affaires humaines, qui adviennent de façon contingente.
Aussi d’autres affirmèrent-ils que Dieu a la science de tous les futurs, mais
qu’ils adviennent tous par nécessité, autrement la science de Dieu se
tromperait sur eux. Mais cela non plus n’est pas possible, car dans ce cas le
libre arbitre serait perdu et il ne serait pas nécessaire de demander
conseil ; il serait également injuste de donner des peines et des récompenses
en retour des mérites, dès lors que tout se fait par nécessité. C’est pourquoi il faut répondre que Dieu connaît tous les
futurs, et
cependant cela n’empêche pas que des choses se produisent de façon
contingente. Pour le voir clairement, il faut savoir qu’il y a en nous Si quelqu’un voyait de nombreuses personnes passant
successivement par une voie, et cela pendant quelque temps, alors en chaque
partie du temps il verrait dans leur présent quelques-uns des passants, si
bien que, dans le temps total de sa vision, il verrait dans leur présent tous
les passants ; non cependant tous ensemble actuellement présents, car le
temps de sa vision n’est pas tout simultané. Mais si sa vision pouvait être
toute simultanée, il les verrait tous ensemble dans leur présent, quoique
tous ne passent pas simultanément dans leur présent ; puis donc que la
vision de la science divine est mesurée par l’éternité, qui est toute simultanée
et inclut cependant le temps tout entier sans manquer à aucune partie du
temps, il s’ensuit que tout ce qui est fait dans le temps, Dieu le voit non
comme futur, mais comme présent : car ce qui est vu par Dieu est certes
futur pour une autre réalité à laquelle cela succède dans le temps ;
mais pour la vision divine elle-même, qui n’est pas dans le temps mais hors
du temps, cela n’est pas futur, mais présent. Ainsi donc, nous voyons le
futur comme futur, car il est futur pour notre vision, puisqu’elle est mesurée
par le temps ; mais pour la vision divine, qui est hors du temps, il
n’est pas futur ; tout comme celui qui est dans une file de passants et ne voit que ce qui
est devant lui ne voit pas celle-ci de la même façon que celui qui serait
hors de la file et regarderait tous les passants en même temps. Donc, de même
que notre vue ne se trompe jamais en voyant les choses contingentes
lorsqu’elles sont présentes, et cela n’empêche pourtant pas qu’elles
adviennent de façon contingente, de même Dieu voit infailliblement toutes les
choses contingentes, qu’elles soient pour nous présentes, passées ou futures,
car elles ne sont pas futures pour lui, mais il les voit exister au moment Mais en cela, une difficulté se présente, car nous ne
pouvons signifier la connaissance divine que sur le mode de notre connaissance,
en co-signifiant les différences des temps : en effet, si on la
signifiait en tant que science de Dieu, on devrait dire : « Dieu
sait que cela est », plutôt que : « Dieu sait que cela
sera », car il n’y a jamais pour lui de choses futures, mais toujours
des choses présentes ; c’est aussi pour cette raison, comme dit Boèce au
cinquième livre sur la Consolation, que sa connaissance
des futurs « est plus proprement appelée “providence” que “prévoyance”,
car il voit ces choses “porro”,
comme de loin, du point de vue de l’éternité » ; quoique cette
connaissance puisse être appelée aussi prévoyance, à cause de la relation
entre ce qui est su par lui et les autres choses pour lesquelles cela est
futur. Réponse aux objections : 1° Bien que, aussi longtemps qu’il est futur, le contingent ne soit pas
déterminé, cependant, dès lors qu’il est produit dans la réalité, il a une vérité
déterminée ; et c’est de cette façon que le regard de la connaissance divine
se porte sur lui. 2° Comme on l’a dit, le contingent est référé à la
connaissance divine en tant que son existence est posée dans la
réalité ; or, dès lors qu’il existe, il ne peut pas ne pas exister au
moment où il existe, car « ce qui existe, existe nécessairement quand il
existe », comme il est dit au premier livre du Péri Hermêneias ; cependant,
il ne s’ensuit pas qu’il soit absolument nécessaire, ni que la science de
Dieu se trompe, de même que ma vue ne se trompe pas non plus lorsque je vois
que Socrate est assis, quoique cela soit contingent. 3° Si l’on dit que le contingent est nécessaire, c’est dans
la mesure où il est su par Dieu, car il est su par lui en tant qu’il est déjà
présent, mais non en tant qu’il est 4° Quand on dit « tout ce qui est su par Dieu existe
nécessairement », cette proposition a un double sens, car elle peut
porter soit sur le dictum, soit
sur le sujet. Si elle porte sur le dictum,
alors elle est composée et vraie, et le sens est que ce dictum :
« tout ce qui est su par Dieu existe » est nécessaire, car il est
impossible que Dieu sache qu’une chose existe, et qu’elle n’existe pas. Si
elle porte sur le sujet, alors elle est divisée et fausse, et le sens est que
ce qui est su par Dieu existe nécessairement : en effet, les réalités
qui sont sues par Dieu n’adviennent pas pour cela de façon nécessaire, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit. Et si l’on objecte que cette distinction n’a
lieu d’être que pour les formes qui peuvent se succéder l’une à l’autre dans
un sujet, comme la blancheur et la noirceur, mais qu’il est impossible qu’une
chose soit sue par Dieu et ensuite ne le soit pas, et qu’ainsi la distinction
susdite n’a pas lieu d’être ici, voici ce qu’il faut répondre : bien que
la science de Dieu soit invariable et son mode toujours identique, cependant
la disposition selon laquelle une réalité est référée à la connaissance de
Dieu ne se rapporte pas toujours de la même façon à la réalité
elle-même ; en effet, la réalité est référée à la connaissance de Dieu
en tant qu’elle est dans son présent à elle, mais il ne lui convient pas
toujours d’être dans son présent ; la réalité peut donc être prise avec une telle
disposition ou sans elle ; et ainsi, par voie de conséquence, elle peut
être prise à la façon dont elle est référée à la connaissance de Dieu, ou
bien d’une autre façon ; et par conséquent, la distinction susdite est
recevable. 5° Si la proposition susdite porte sur le sujet, il est vrai
que la nécessité est affirmée à propos de cela même qui est su par
Dieu ; mais si elle porte sur le dictum,
la nécessité n’est pas affirmée à propos de la réalité elle-même, mais à
propos de la relation de la science à l’objet su. 6° Pas plus que notre science, la science de Dieu ne peut
porter sur des futurs contingents, et bien moins encore si Dieu les connaissait
comme futurs ; mais il les connaît comme présents pour lui, et futurs
pour les autres ; l’argument n’est donc pas concluant. 7° Sur cette question, il y a différentes opinions. Certains, en effet, ont dit que cet antécédent :
« ceci a été su par Dieu » est contingent, car, quoiqu’il soit au
passé, il implique cependant une relation au futur, et c’est pourquoi il
n’est pas nécessaire ; comme lorsqu’on dit : « ceci devait se
produire », cette affirmation au passé n’est pas nécessaire, car ce qui
devait se produire peut ne pas se produire, de même qu’il est dit au deuxième
livre sur la Génération et la Corruption : « Tel doit marcher, qui ne
marchera pas. » Mais il n’en est rien, car lorsqu’on dit :
« ceci doit se produire » ou « ceci devait se produire »,
on désigne la relation qui existe dans les causes de cette réalité par
rapport à sa production. Or, bien que les causes qui sont ordonnées à quelque
effet puissent être empêchées en sorte que l’effet ne s’ensuive pas,
cependant on ne peut pas empêcher qu’à un moment elles y aient été
ordonnées ; donc, bien que ce qui doit se produire puisse ne pas se
produire, cependant il ne peut jamais ne pas avoir dû se produire. C’est pourquoi d’autres disent que cet antécédent est
contingent, car il est composé de nécessaire et de contingent : en
effet, la science de Dieu est nécessaire, mais l’objet su par lui est
contingent, et les deux sont inclus dans l’antécédent susdit ; par exemple,
cette affirmation aussi : « Socrate est un homme blanc » est
contingente ; ou bien : « Socrate est un animal et il
court ». Mais de nouveau, il n’en est rien, car ce n’est pas ce qui est
placé matériellement dans la phrase qui fait varier la vérité de la
proposition quant à la nécessité et la contingence, mais seulement la
composition principale en laquelle est fondée la vérité de la proposition. Il
y a donc le même degré de nécessité et de contingence dans ces deux
propositions : « je pense que l’homme est un animal », et
« je pense que Socrate court ». Aussi, puisque l’acte principal signifié
dans cet antécédent : « Dieu sait que Socrate court » est
nécessaire, même si ce qui est placé matériellement est contingent, cela
n’empêche pas que l’antécédent susdit soit nécessaire. Et c’est pourquoi d’autres accordent sans réserve qu’il est
nécessaire, mais ils disent que d’un antécédent absolument nécessaire ne doit
s’ensuivre un conséquent absolument nécessaire que lorsque l’antécédent est
cause prochaine du conséquent. En effet, s’il est cause éloignée, la
nécessité de l’effet peut être empêchée par la contingence d’une cause
prochaine ; par exemple, bien que le soleil soit une cause
nécessaire, cependant la floraison de l’arbre, qui est son effet, est
contingente, car sa cause prochaine, à savoir la puissance générative de la
plante, est variable. Mais cela non plus ne semble pas suffisant, car ce
n’est pas en raison de la nature de la cause et de l’effet que d’un antécédent
nécessaire s’ensuit un conséquent nécessaire, mais c’est plutôt en raison de
la relation du conséquent à l’antécédent, parce que le contraire du
conséquent n’est nullement compatible avec l’antécédent – ce qui arriverait
si un antécédent nécessaire était suivi d’un conséquent contingent – ;
il est donc nécessaire que ce soit le cas dans n’importe quelle
conditionnelle, si elle est vraie, que l’antécédent soit un effet, une cause
prochaine ou une cause éloignée ; et si cela ne se rencontre pas dans la
conditionnelle, alors elle ne sera aucunement vraie ; aussi cette conditionnelle
est-elle fausse : « si le soleil se meut, l’arbre
fleurira ». Voilà pourquoi il faut répondre autrement, et dire que cet
antécédent est nécessaire en un sens absolu, et
que le conséquent est absolument nécessaire à la façon dont il s’ensuit de
l’antécédent. En effet, il n’en va pas de même pour les choses qui sont attribuées
à une réalité selon elle-même, et pour celles qui lui sont attribuées en tant
qu’elle est connue. Car celles qui lui sont attribuées selon elle-même lui
conviennent selon son mode, mais celles qui lui sont attribuées ou
s’ensuivent d’elle en tant qu’elle est connue sont selon le mode du
connaissant. Si donc une chose ayant trait à la connaissance est signifiée
dans l’antécédent, il est nécessaire que le conséquent soit entendu selon le
mode du connaissant, et non selon le mode de la réalité connue ; comme
lorsque je dis : « si je pense quelque chose, cela est immatériel » ;
en effet, il n’est pas nécessaire que ce qui est pensé soit immatériel, si ce
n’est en tant qu’il est pensé ; et semblablement, lorsque je dis :
« si Dieu sait une chose, elle existera », le conséquent est à
entendre non pas selon la disposition de la réalité en elle-même, mais selon
le mode du connaissant. Or, bien que la réalité en elle-même soit future,
cependant elle est présente selon le mode du connaissant ; aussi
vaudrait-il mieux dire : « si Dieu sait une chose, elle
existe » plutôt que : « elle existera » ; le même
jugement vaut donc pour cette proposition : « si Dieu sait une
chose, elle existera » et pour la suivante : « si je vois Socrate
courir, Socrate court », car l’un et l’autre sont nécessaires au moment
où ils sont. 8° Bien que le contingent n’ait pas l’être tant qu’il est
futur, cependant, dès lors qu’il est présent, il a être et vérité, et c’est
ainsi qu’il se tient sous la vision divine – quoique Dieu connaisse aussi la
relation d’une chose à l’autre et, par conséquent, sache qu’une chose est
future pour une autre ; mais alors, il n’est pas illogique de soutenir
que Dieu sait devoir se produire une chose qui ne sera pas, dans la mesure où
il sait que des causes sont inclinées à quelque effet qui ne sera pas produit
– ; en effet, nous ne parlons pas maintenant de la connaissance du futur
tel qu’il est vu par Dieu dans ses causes, mais tel qu’il est connu en
lui-même : car ainsi, il est connu comme présent. 9° Tel qu’il est su par Dieu, le futur est présent, et
ainsi, il est déterminé à une partie de l’alternative, même si, tant qu’il
est futur, il est ouvert à l’un ou l’autre possible. 10° Dieu ne connaît rien hors de lui, si l’expression
« hors de » se réfère à ce par quoi il connaît ; mais si elle
se réfère à ce qu’il connaît, alors il connaît quelque chose hors de
lui ; et il en a déjà été parlé. 11° Il y a deux médiums de connaissance. L’un est le moyen terme de la
démonstration, et doit être nécessairement proportionné à la conclusion, afin
que, dès qu’on le pose, la conclusion soit posée ; et Dieu n’est pas un
tel médium de connaissance relativement aux contingents. Il y a un autre médium
de connaissance, qui est la ressemblance de la réalité connue, et l’essence divine
est un tel médium de connaissance ; il n’est cependant adéquat à aucune
chose, quoiqu’il soit propre à chacune, comme on l’a déjà dit. |
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Et videtur quod
non. Nihil enim
potest sciri nisi verum, ut dicitur in I Poster. [Anal. post. I, 4 (71 b 25)]. Sed in contingentibus singularibus
et futuris non est veritas determinata, ut dicitur in libro I Periher.
[l. 13 (18 a 28 sqq.] Ergo Deus non habet scientiam de futuris singularibus
et contingentibus. Praeterea,
illud ad quod sequitur impossibile, est impossibile. Sed ad hoc quod Deus
sciat singulare contingens et futurum, sequitur impossibile, scilicet quod
scientia Dei fallatur. Ergo impossibile est quod sciat singulare futurum
contingens. Probatio mediae. Detur quod Deus sciat aliquod futurum contingens
singulare, ut Socratem sedere. Aut ergo possibile est Socratem non sedere,
aut non est possibile. Si non est possibile ; ergo impossibile Socratem
non sedere, ergo Socratem sedere est necessarium. Datum autem fuerat quod
esset contingens. Si autem sit possibile non sedere, hoc posito non debet
sequi aliquod inconveniens. Sequitur autem quod scientia Dei fallatur. Ergo
non erit impossibile scientiam Dei falli. Sed dicebat,
quod contingens ut in Deo est necessarium est. – Sed contra, illud quod est
in se contingens, non est necessarium quoad Deum, nisi secundum quod est in
ipso. Sed secundum quod est in ipso, non est distinctum ab eo. Si igitur non
est scitum a Deo nisi secundum quod est necessarium, non erit scitum ab eo
secundum quod est in propria natura existens, secundum quod est a Deo distinctum. Praeterea, secundum philosophum in I Prior. [cap. 9 (30 a 15)],
ex maiori de necesse et minori de inesse sequitur conclusio de necesse. Sed
haec est vera : omne scitum a Deo necesse est esse. Si enim non esset
quod Deus scit esse, scientia eius esset falsa. Si ergo aliquid esse est
scitum a Deo, illud necesse est esse. Sed nullum contingens necesse est esse.
Ergo nullum contingens scitur a Deo. Sed dicebat,
quod cum dicitur : omne scitum a Deo necesse est esse ; non
importatur necessitas ex parte creaturae, sed solum ex parte Dei scientis. –
Sed contra : cum dicitur : omne scitum a Deo necesse est
esse ; necessitas attribuitur supposito dicti. Sed suppositum dicti est
id quod est scitum a Deo, non ipse Deus sciens. Ergo non importatur per hoc
necessitas nisi ex parte rei scitae. Praeterea,
quanto aliqua cognitio est certior in nobis, tanto minus potest esse de
contingentibus ; scientia enim non est nisi de necessariis, quia certior
est opinione, quae potest esse de contingentibus. Sed scientia Dei est certissima.
Ergo non potest esse nisi de necessariis. Praeterea, in
omni vera conditionali, si antecedens est necessarium absolute, et consequens
erit absolute necessarium. Sed ista conditionalis est vera : si aliquid
est scitum a Deo, illud erit. Cum ergo hoc antecedens : hoc esse scitum
a Deo sit absolute necessarium, et consequens erit absolute necessarium :
ergo omne quod scitum est a Deo, necesse est absolute esse. Quod autem hoc sit necessarium absolute : hoc esse scitum a
Deo ; sic probabat. Hoc est quoddam dictum de praeterito. Sed
omne dictum de praeterito, si est verum, est necessarium, quia quod fuit, non
potest non fuisse. Ergo hoc est absolute
necessarium. Praeterea, omne aeternum est necessarium. Sed omne quod Deus
scivit, ab aeterno scivit. Ergo eum scivisse, est necessarium absolute. Praeterea, unumquodque sicut se habet ad esse, sic se habet ad verum. Sed futura contingentia
non habent esse. Ergo nec veritatem ; ergo non potest de eis scientia
esse. Praeterea,
secundum philosophum in IV Metaphysicorum [cap. 4 (1006 b 10)], qui non
intelligit unum determinatum nihil intelligit. Sed futurum contingens, si est
maxime ad utrumlibet, nullo modo est determinatum, nec in se nec in sua
causa. Ergo nullo modo potest de eo scientia esse. Praeterea, Hugo
de sancto Victore, dicit, in libro de Sacramentis [I, 2, 15], quod Deus nihil
cognoscit extra se, qui habet omnia apud se. Sed nihil est contingens nisi
extra ipsum ; in eo enim nihil est potentialitatis. Ergo ipse nullo modo
futurum contingens cognoscit. Praeterea, per medium necessarium non potest cognosci aliquid contingens :
quia si medium est necessarium, et conclusio necessaria. Sed Deus cognoscit
omnia per hoc medium quod est sua essentia. Ergo, cum hoc medium sit
necessarium videtur quod non possit aliquod contingens cognoscere. Sed contra. Est quod in Psal. XXXII, 15, dicitur : qui finxit singillatim corda eorum,
intelligit in omnia opera eorum. Sed
opera hominum sunt contingentia, cum dependeant a libero arbitrio. Ergo
futura contingentia cognoscit Deus. Praeterea, omne necessarium scitur a Deo. Sed omne contingens est necessarium,
secundum quod ad divinam cognitionem refertur, ut dicit Boetius in V de
Consolat. [prosa 6]. Ergo omne contingens est scitum a Deo. Praeterea, Augustinus dicit in VI de Trinitate [cap. 10], quod
Deus scit mutabilia immutabiliter. Sed ex hoc est aliquid contingens, quod mutabile ;
quia contingens dicitur quod potest esse et non esse. Ergo Deus scit contingentia
immutabiliter. Praeterea, Deus
cognoscit res in quantum est causa earum. Sed Deus non solum est causa
necessariorum, sed etiam contingentium. Ergo
tam necessaria quam contingentia cognoscit. Praeterea, secundum hoc cognoscit Deus res, quod in ipso est exemplar
omnium rerum. Sed exemplar
divinum quod est contingentium et mutabilium, potest esse immutabile, sicut
et materialium est immateriale, et compositorum simplex exemplar. Ergo
videtur quod sicut Deus cognoscit composita et materialia, quamvis ipse sit
immaterialis et simplex, ita cognoscat contingentia, quamvis in eo
contingentia locum non habeat. Praeterea, scire est causam rei cognoscere. Sed Deus scit omnium contingentium
causam ; scit enim seipsum, qui est causa omnium. Ergo ipse scit
contingentia. Responsio.
Dicendum, quod circa hanc quaestionem diversimode est erratum. Quidam enim de
divina scientia iudicare volentes ad modum scientiae nostrae, dixerunt quod
Deus futura contingentia non cognoscit. Sed hoc non potest esse, quia secundum
hoc non haberet providentiam de rebus humanis, quae contingenter eveniunt. Et
ideo alii dixerunt, quod Deus omnium futurorum scientiam habet ; sed
cuncta ex necessitate eveniunt, alias scientia Dei falleretur de eis. Sed hoc
etiam esse non potest, quia secundum hoc periret liberum arbitrium, nec esset
necessarium consilium quaerere ; iniustum etiam esset poenas vel praemia
pro meritis reddere, ex quo cuncta ex necessitate aguntur. Et ideo
dicendum est, quod Deus omnia futura cognoscit ; nec tamen propter hoc
impeditur quin aliqua contingenter eveniant. Ad huius autem evidentiam,
sciendum est, quod in nobis sunt quaedam potentiae et habitus cognoscitivi in
quibus nunquam falsitas esse potest, sicut sensus, et scientia, et
intellectus principiorum ; quidam vero in quibus potest esse falsum,
sicut imaginatio, et opinio, et extimatio. Ex hoc autem falsitas accidit in
aliqua cognitione, quod non est ita in re sicut apprehenditur ; unde si
aliqua vis cognoscitiva est talis quod nunquam in ea est falsitas, oportet
quod suum cognoscibile nunquam deficiat ab eo quod de ipso cognoscens apprehendit.
Necessarium autem non potest impediri quin sit, antequam fiat, eo quod
causae eius sunt immutabiliter ordinatae ad eius productionem. Unde per
huiusmodi habitus, qui semper sunt veri, possunt necessaria cognosci, etiam
quando sunt futura, sicut cognoscimus futuram eclipsim vel ortum solis per
veram scientiam. Sed contingens impediri potest antequam sit in esse
productum : quia tunc non est nisi in causis suis, quibus potest
accidere impedimentum ne perveniant ad effectum ; sed postquam iam
contingens in esse productum est, iam impediri non potest. Et ideo de
contingenti, secundum quod est in praesenti, potest esse iudicium illius
potentiae vel habitus in quo nunquam falsitas invenitur, sicut sensus iudicat
Socratem sedere quando sedet. Ex quo patet, quod contingens, ut futurum est,
per nullam cognitionem cognosci potest, cui falsitas subesse non possit ;
unde cum divinae scientiae non subsit falsitas nec subesse possit, impossibile
esset quod de contingentibus futuris scientiam haberet Deus, si cognosceret
ea ut futura sunt. Tunc autem aliquid cognoscitur ut futurum est, quando
inter cognitionem cognoscentis et rei eventum invenitur ordo praeteriti ad
futurum. Hic autem ordo non potest inveniri inter cognitionem divinam et
quamcumque rem contingentem ; sed semper ordo divinae cognitionis ad rem
quamcumque est sicut ordo praesentis ad praesens. Quod quidem hoc modo
intelligi potest. Si aliquis
videret multos transeuntes per unam viam successive, et hoc per aliquod
tempus, in singulis partibus temporis videret praesentialiter aliquos
transeuntium, ita quod in toto tempore suae visionis omnes transeuntes
praesentialiter videret ; nec tamen simul omnes praesentialiter quia
tempus suae visionis non est totum simul. Si autem sua visio tota simul posset
existere, simul praesentialiter omnes videret, quamvis non omnes simul
praesentialiter transirent ; unde, cum visio divinae scientiae
aeternitate mensuretur, quae est tota simul, et tamen totum tempus includit,
nec alicui parti temporis deest, sequitur ut quidquid in tempore geritur, non
ut futurum, sed ut praesens videat : hoc enim quod est a Deo visum est
quidem futurum rei alteri, cui succedit in tempore ; sed ipsi divinae
visioni, quae non (est) in tempore, sed extra tempus, non est futurum, sed
praesens. Ita ergo nos videmus futurum ut futurum, quia visioni nostrae futurum
est, cum tempore nostra visio mensuretur ; sed divinae visioni, quae est
extra tempus, futurum non est : sicut et aliter videret transeuntes
ordinatim ille qui esset in ordine transeuntium, qui non videret nisi illa
quae ante ipsum sunt ; et aliter ille qui extra ordinem transeuntium
esset, qui omnes transeuntes simul inspiceret. Sicut ergo visus noster non
fallitur unquam videns contingentia cum sunt praesentia, et tamen ex hoc non
removetur quin illa contingenter eveniant ; ita Deus infallibiliter
videt omnia contingentia, sive quae nobis sunt praesentia, sive quae
praeterita, sive quae futura, quia sibi non sunt futura, sed ea inspicit esse
tunc quando sunt ; unde ex hoc non removetur quin contingenter eveniant. Difficultas
autem in hoc accidit, eo quod divinam cognitionem significare non possumus
nisi per modum nostrae cognitionis consignificando temporum
differentias : si enim significaretur ut est Dei scientia, magis deberet
dici quod Deus scit hoc esse, quam quod sciat futurum esse ; quia sibi
nunquam sunt futura, sed semper praesentia : unde etiam, ut Boetius
dicit in libro V de Consolatione [prosa 6], eius cognitio de futuris magis proprie dicitur providentia quam
praevidentia : quia ea porro,
quasi longe positus, in aeternitatis specula intuetur : quamvis et praevidentia dici possit
propter ordinem eius quod ab eo scitur ad alia quibus futurum est. Ad primum
igitur dicendum, quod licet contingens non sit determinatum quamdiu futurum
est, tamen ex quo productum est in rerum natura, veritatem determinatam
habet ; et hoc modo super illud fertur intuitus divinae cognitionis. Ad secundum
dicendum, quod sicut dictum est, contingens refertur ad divinam cognitionem
secundum quod ponitur esse in rerum natura : ex quo autem est, non
potest non esse tunc quando est, quia quod
est, necesse est esse quando est, ut in I Perihermeneias [cap. 9 (19
a 23)] dicitur ; non tamen sequitur quod simpliciter sit necessarium,
nec quod scientia Dei fallatur, sicut et visus meus non fallitur dum video
Socratem sedere, quamvis hoc sit contingens. Ad tertium
dicendum, quod contingens pro tanto dicitur esse necessarium, secundum quod
est scitum a Deo, quia scitur ab eo secundum quod est iam praesens, non tamen
secundum quod futurum est. Ex hoc aliquam necessitatem sortitur, ut possit
dici quod necessario evenit : eventus enim non est nisi eius quod
futurum est, quia quod iam est, non potest evenire ulterius, sed verum est
illud evenisse ; et hoc est necessarium. Ad quartum
dicendum, quod cum dicitur : omne scitum a Deo est necesse ; haec
est duplex : quia potest esse vel de dicto vel de re. Si sit de dicto,
tunc est composita et vera, et est sensus : hoc dictum : omne scitum
a Deo esse, est necessarium, quia non potest esse quod Deus aliquid sciat
esse et id non sit. Si sit de re, sic est divisa et falsa, et est sensus :
id quod est scitum a Deo, necesse est esse : res enim quae a Deo sunt
scitae, non propter hoc necessario eveniunt, ut ex dictis patet. Ad quintum
dicendum, quod si sit de re praedicta propositio, verum est quod necessitas
ponitur circa ipsum quod est scitum a Deo ; sed si sit de dicto,
necessitas non ponitur circa ipsam rem, sed circa ordinem scientiae ad
scitum. Ad sextum
dicendum, quod sicut scientia nostra non potest esse de futuris
contingentibus, ita nec scientia Dei ; et adhuc multo minus, si ea ut
futura cognosceret ; cognoscit autem ea ut praesentia sibi, aliis autem
futura ; et ideo ratio non procedit. Ad septimum
dicendum, quod circa hoc est diversa opinio. Quidam enim
dixerunt, quod hoc antecedens est contingens : hoc est scitum a
Deo ; eo quod, quamvis sit praeteritum, tamen importat ordinem ad
futurum, et ideo non est necessarium ; sicut cum dicitur : hoc fuit
futurum ; istud praeteritum non est necessarium, quia quod fuit futurum,
potest non esse futurum, ut in II enim de Gener. et Corruption. [cap. 11
(337 b 7)] dicitur : futurus quis
incedere non incedet. Sed hoc nihil est : quia cum dicitur :
hoc est futurum, vel fuit futurum ; designatur ordo qui est in causis
illius rei ad productionem eius. Quamvis autem causae quae sunt ordinatae ad
aliquem effectum possint impediri, ut effectus non consequatur ex eis, non
tamen potest impediri quin fuerint aliquando ad hoc ordinatae ; unde,
licet quod est futurum, possit non esse futurum, nunquam tamen potest non
fuisse futurum. Et ideo alii
dicunt, quod hoc antecedens est contingens, quia est compositum ex necessario
et contingenti : scientia enim Dei est necessaria, sed scitum ab eo est
contingens : quorum utrumque in praedicto antecedente includitur ;
sicut et hoc est contingens : Socrates est homo albus ; vel :
Socrates est animal et currit. Sed hoc iterum nihil est : quia veritas
propositionis non variatur per necessitatem et contingentiam, ex eo quod
materialiter in locutione ponitur, sed solum ex principali compositione in
qua fundatur veritas propositionis ; unde eadem ratio necessitatis et contingentiae
est in utraque istarum : ego cogito hominem esse animal ; et :
ego cogito Socratem currere. Et ideo, cum actus principalis qui significatur
in hoc antecedente, Deus scit Socratem currere, sit necessarius ; quantumcumque
illud quod materialiter ponitur, sit contingens, ex hoc non impeditur quin antecedens
praedictum sit necessarium. Et ideo alii
concedunt simpliciter, quod sit necessarium ; sed dicunt, quod ex
antecedente necessario absolute, non oportet quod sequatur consequens
necessarium absolute, nisi quando antecedens est causa proxima consequentis.
Si enim sit causa remota, potest necessitas effectus impediri per contingentiam
causae proximae ; sicut quamvis sol sit causa necessaria, tamen floritio
arboris, quae est eius effectus, est contingens, quia causa eius proxima est
variabilis, scilicet vis generativa plantae. Sed hoc etiam non videtur
sufficiens, quia hoc non est propter naturam causae et causati quod ex
antecedente necessario sequitur consequens necessarium, sed magis propter
ordinem consequentis ad antecedens : quia contrarium consequentis nullo
modo potest stare cum antecedente ; quod contingeret, si ex antecedente
necessario sequeretur consequens contingens ; unde hoc accidere est
necesse in qualibet conditionali, si vera sit, sive antecedens sit effectus,
sive causa proxima, sive remota ; et si hoc non inveniatur in conditionali,
nullo modo erit vera ; unde et haec conditionalis est falsa : si
sol movetur, arbor florebit. Et ideo aliter
dicendum est, quod hoc antecedens est simpliciter necessarium, et consequens
est necessarium absolute, eo modo quo ad antecedens sequitur. Aliter enim est
de his quae attribuuntur rei secundum se, aliter de his quae attribuuntur ei
secundum quod est cognita. Illa enim quae attribuuntur ei secundum se, conveniunt
ei secundum modum suum. Sed illa quae attribuuntur ei vel quae consequuntur
ad ipsam in quantum est cognita, sunt secundum modum cognoscentis. Unde, si
in antecedente significetur aliquid quod pertineat ad cognitionem, oportet
quod consequens accipiatur secundum modum cognoscentis, et non secundum modum
rei cognitae ; ut si dicam : si ego intelligo aliquid, illud est
immateriale ; non enim oportet ut quod intelligitur, sit immateriale,
nisi secundum quod est intellectum : et similiter cum dico : si
Deus scit aliquid, illud erit ; consequens est sumendum, non secundum dispositionem
rei in seipsa, sed secundum modum cognoscentis. Quamvis autem res in seipsa,
sit futura, tamen secundum modum cognoscentis est praesens ; et ideo
magis esset dicendum : si Deus scit aliquid, hoc est ; quam :
hoc erit ; unde idem est iudicium de ista : si Deus scit aliquid,
hoc erit ; Ad octavum
dicendum, quod quamvis contingens, dum est futurum, non habeat esse, tamen ex
quo est praesens, esse habet et veritatem ; et sic divinae visioni
substat, quamvis etiam Deus cognoscat ordinem unius ad alterum, et sic
cognoscat aliquid esse futurum alteri. Sed sic non est inconveniens quod
ponatur, quod Deus scit aliquid esse futurum quod non erit ; in quantum,
scilicet, scit aliquas causas esse inclinatas ad aliquem effectum, qui non
producetur ; sic enim nunc non loquimur de cognitione futuri, prout a
Deo in suis causis videtur, sed prout cognoscitur in seipso ; sic enim cognoscitur
ut praesens. Ad nonum
dicendum, quod secundum quod est scitum a Deo est praesens, et ita est determinatum
ad unam partem, quantumcumque dum est futurum sit ad utrumlibet. Ad decimum
dicendum, quod Deus nihil cognoscit extra se, si ly extra referatur ad id quo
cognoscit ; cognoscit autem aliquid extra se, si referatur ad id quod
cognoscit ; et de hoc supra dictum est. Ad undecimum
dicendum, quod duplex est cognitionis medium. Unum, quod est medium
demonstrationis ; et hoc oportet esse conclusioni proportionatum, ut eo
posito, conclusio ponatur ; et tale medium cognoscendi non est Deus
respectu contingentium. Aliud medium cognitionis est, quod est similitudo rei
cognitae, et tale medium cognitionis est divina essentia ; non tamen
adaequatum alicui, etsi sit proprium singulorum, ut supra dictum est. |
(Tertio decimo quaeritur utrum scientia Dei sit variabilis.)
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Il semble que oui. 1° La science est assimilation de celui qui sait à la
réalité sue. Or la science de Dieu est parfaite. Elle sera donc parfaitement
assimilée aux réalités sues. Or ce qui est su par Dieu est variable. Sa
science est donc variable. 2° Toute science qui peut se tromper est variable. Or la
science de Dieu peut se tromper ; en effet, elle porte sur le contingent,
qui peut ne pas être. Et s’il n’est pas, la science de Dieu se trompe. Elle
est donc variable. 3° Notre science, qui a lieu par réception depuis les
réalités, suit le mode de celui qui sait. Donc la science de Dieu, qui a lieu
en conférant quelque chose aux réalités, suit le mode de la réalité sue. Or
les choses sues par Dieu sont variables. Sa science est donc variable, elle
aussi. 4° Si un relatif est ôté, l’autre relatif est aussi ôté. Si
donc l’un varie, l’autre aussi varie. Or les choses sues par Dieu sont variables.
Sa science l’est donc aussi. 5° Toute science qui peut s’accroître ou diminuer, peut
varier. Or la science de Dieu peut s’accroître ou diminuer. Elle peut donc
varier. Preuve de la mineure : tout sujet qui sait tantôt plus de
choses, tantôt moins, a une science qui varie. Le sujet qui peut en savoir
plus qu’il ne sait, ou moins, a donc une science variable. Or Dieu peut en savoir
plus qu’il ne sait ; en effet, il sait que des choses existent ou ont
existé, ou existeront, celles qu’il fera ; et il pourrait en faire de
plus nombreuses, qu’il ne fera jamais ; et ainsi, il pourrait savoir
plus de choses qu’il ne sait ; et pour la même raison, il peut en savoir
moins qu’il ne sait, car il peut retrancher quelque chose de celles qu’il
fera. Sa science peut donc s’accroître et diminuer. 6° [Le répondant] disait que, bien que des choses plus ou
moins nombreuses puissent être soumises à la science divine, cependant, sa
science ne varie pas. En sens contraire : de même que les possibles sont
soumis à la puissance divine, de même, les réalités connaissables sont
soumises à la science divine. Or, si Dieu pouvait faire plus de choses qu’il
ne l’a pu, sa puissance s’accroîtrait, et elle diminuerait si elle pouvait
faire moins de choses. Donc, pour la même raison, s’il savait plus de choses
qu’il n’a su auparavant, sa science s’accroîtrait. 7° À un moment donné, Dieu a su que le Christ allait
naître ; maintenant, il ne sait pas qu’il va naître, mais qu’il est déjà
né. Dieu sait donc quelque chose qu’il n’a d’abord pas su, et il a su quelque
chose que maintenant il ne sait pas ; et ainsi, sa science varie. 8° De même qu’il faut à la science une réalité connaissable,
de même il lui faut aussi un mode de connaissance. Or, si le mode de connaissance
selon lequel Dieu sait variait, sa science serait variable. Donc, pour la
même raison, puisque les réalités connaissables par lui varient, sa science
sera variable. 9° On dit qu’il y a en Dieu une certaine science
d’approbation, selon laquelle il ne connaît que les bons. Or Dieu peut approuver
ceux qu’il n’a pas approuvés. Il peut donc savoir ce qu’il n’a d’abord pas
su ; et ainsi, sa science semble variable. 10° De même que la science de Dieu est Dieu même, ainsi la
puissance de Dieu est également Dieu même. Or, nous disons que les réalités
sont amenées à l’existence par la puissance de Dieu de façon changeante.
Donc, pour la même raison, les réalités sont connues par la science de Dieu
de façon changeante, sans aucun préjudice pour la perfection divine. 11° Toute science qui passe d’une chose à une autre est
variable. Or telle est la science de Dieu, car il connaît les réalités par
son essence. Elle est donc variable. En sens contraire : 1) Il est dit en Jacq. 1, 17 : « En qui il n’y a ni changement, etc. » 2) Le mouvement est « l’acte de l’imparfait »,
comme il est dit au troisième livre sur l’Âme. Or il n’y a aucune
imperfection dans la science divine. Elle est donc invariable. 3) Toutes les choses mues se ramènent à un premier immobile.
Or la cause première de toutes les choses variables est la science divine,
comme la cause de tous les produits de l’art est l’art. La science de Dieu
est donc invariable. Réponse : Puisque la science est intermédiaire entre le connaissant et
le connu, une variation peut se produire en elle de deux façons :
d’abord du côté du connaissant, ensuite du côté du connu. Du côté du
connaissant, nous pouvons considérer trois choses dans la science : la
science elle-même, son acte et son mode. Et selon ces trois choses peut se
produire une variation dans la science, du côté de celui qui sait. Du côté de la science elle-même, en effet, une variation se
produit en elle lorsqu’on acquiert nouvellement la science d’une chose qui
n’était d’abord pas sue, ou quand on perd la science de ce qui d’abord était
su. On remarque alors une génération ou une corruption, ou bien un
accroissement ou une diminution de la science elle-même. Or une telle
variation ne peut se produire dans la science divine, car la science divine,
comme on l’a déjà montré, porte non seulement sur les étants mais aussi sur
les non-étants ; or il ne peut rien y avoir en plus de l’étant et du
non-étant, car rien n’est intermédiaire entre l’affirmation et la négation.
Or quoique, d’une certaine façon, c’est-à-dire en tant que la science est ordonnée
à une œuvre que fait la volonté, la science de Dieu porte seulement sur les
choses existantes dans le présent, le passé ou le futur, cependant, si selon
ce mode de savoir Dieu savait quelque chose qu’il n’a d’abord pas su, aucune
variation n’en résulterait dans sa science, puisque sa science, autant qu’il
est en elle, porte de façon égale sur les étants et sur les non-étants ;
mais s’il en résultait quelque variation en Dieu, ce serait du côté de la
volonté, qui détermine la science à une chose à laquelle elle ne la
déterminait d’abord pas. Or, dans sa volonté non plus, aucune variation ne peut en
résulter ; en effet, puisqu’il
entre dans la notion de la volonté qu’elle produise librement son acte, elle
peut, pour ce qui regarde sa notion même, se porter indifféremment vers l’un
ou l’autre des opposés, c’est-à-dire vouloir ou ne pas vouloir faire ou ne
pas faire ; cependant, il est impossible qu’en même temps elle veuille
et ne veuille pas ; et dans la volonté divine, qui est immuable, il ne
peut pas non plus se produire que Dieu ait d’abord voulu quelque chose, et
ensuite ne veuille pas cette même chose selon le même temps, car alors sa volonté
serait temporelle et non toute simultanée. Par conséquent, si nous parlons de
la nécessité absolue, il n’est pas nécessaire qu’il veuille ce qu’il
veut ; donc, absolument parlant, il est possible qu’il ne veuille
pas ; mais si nous parlons de la nécessité qui est en raison d’une
hypothèse, alors il est nécessaire qu’il veuille, s’il veut ou a
voulu ; et ainsi, en raison de l’hypothèse susdite, c’est-à-dire s’il
veut ou a voulu, il n’est pas possible qu’il ne veuille pas. Or, puisqu’une
mutation requiert deux termes, elle regarde toujours le dernier relativement
au premier ; par conséquent, il ne s’ensuivrait que sa volonté est changeante
que s’il lui était possible de ne pas vouloir ce qu’il veut après l’avoir
déjà voulu. Et ainsi, manifestement, que plus ou moins de choses puissent
être sues par lui selon ce mode de science, n’amène aucune variation dans sa
science ou dans sa volonté ; pour lui, en effet, pouvoir savoir plus de
choses, c’est pouvoir par sa volonté déterminer sa science à faire plus de
choses. Du côté de l’acte, une variation se produit dans la science
de trois façons. D’abord, parce que le sujet considère actuellement ce qu’il
ne considérait pas auparavant, comme nous disons, de celui qui passe de
l’habitus à l’acte, qu’il varie. Or ce mode de variation ne peut exister dans
la science de Dieu, car Dieu n’a pas la science par un habitus, mais
seulement en acte, car il n’y a pas en lui de potentialité comme il y en a
dans l’habitus. Ensuite, dans l’acte de savoir, une variation se produit
parce que le sujet considère tantôt une chose, tantôt une autre. Mais cela également
est impossible dans la connaissance divine, car Dieu voit toutes choses par
une seule espèce, son essence, et c’est pourquoi il voit en même temps toutes
choses.
Enfin, une variation se produit parce qu’en considérant l’on procède
discursivement d’une chose à l’autre ; et cela non plus ne peut se
produire en Dieu car, puisque le processus discursif requiert deux termes
entre lesquels il puisse avoir lieu, on ne peut, de ce que le sujet voit deux
choses, conclure à un Du côté du mode de connaissance, une variation se produit
dans la science parce qu’une chose est plus clairement ou plus parfaitement
connue maintenant qu’auparavant ; ce qui peut avoir lieu pour deux raisons.
D’abord en raison de la diversité du médium par lequel se fait la connaissance, comme
c’est le cas, par exemple, de celui qui a d’abord su quelque chose par un médium
probable, et qui sait ensuite la même chose par un médium nécessaire ;
et cela ne peut pas non plus se produire en Dieu, car son essence, qui est
pour lui le médium de connaissance, est invariable. Ensuite, en raison de la
puissance intellective, parce qu’un homme mieux disposé intellectuellement
connaît quelque chose avec plus d’acuité, même si le médium est
identique ; et cela non plus ne peut se produire en Dieu, car la
puissance par laquelle il connaît est son essence, qui est invariable. Il
reste donc que la science de Dieu est tout à fait invariable du côté du connaissant. Du côté de la réalité connue, la science varie selon la
vérité et la fausseté, car si, l’estimation demeurant la même, la réalité
change, alors l’estimation qui a d’abord été vraie sera fausse. Mais en Dieu,
cela aussi est impossible, car le regard de la connaissance divine se porte
vers la réalité en tant qu’elle est dans son présent à elle, comme déjà déterminée à une seule chose, et sous ce
rapport elle ne peut varier ultérieurement. En effet, si la réalité elle-même
reçoit une autre disposition, cette disposition sera de nouveau soumise de la
même façon à la vision divine. Et par conséquent, la science de Dieu n’est nullement variable. Réponse aux objections : 1° L’assimilation de la science à l’objet su n’a pas lieu
dans une conformité de nature, mais par représentation ; la science des réalités variables n’est donc pas
nécessairement variable. 2° Bien que, considéré en soi, l’objet su par Dieu puisse
être autrement, cependant il est soumis à la connaissance divine de telle façon
qu’il ne peut se présenter autrement, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 3° Toute science, qu’elle ait lieu par réception depuis les
réalités ou par impression sur les réalités, suit le mode de celui qui
sait ; en effet, ces deux sciences viennent de ce que la ressemblance de
la réalité connue est dans le connaissant, or ce qui est en quelque chose y
est selon le mode de ce en quoi il est. 4° En tant que soumis à la science divine, ce à quoi la
science divine se rapporte est invariable ; par conséquent, la science,
elle aussi, est invariable quant à la vérité, laquelle peut varier par un
changement de la relation susdite. 5° Quand on dit : « Dieu peut savoir ce qu’il ne
sait pas », même si l’on parle de la science de vision, cela peut être
entendu de deux façons : d’abord en un sens composé, c’est-à-dire en
supposant que Dieu n’ait pas su ce qu’on dit qu’il peut savoir ; et dans
ce cas, l’affirmation est fausse, car ces deux choses ne peuvent être vraies
ensemble, à savoir, que Dieu n’ait pas su quelque chose, et qu’ensuite il le
sache. Ensuite, en un sens divisé ; et dans ce cas, aucune 6° Nous l’accordons. 7° Dieu sait les énoncés sans composer ni diviser, comme on
l’a déjà dit, et c’est pourquoi, de même qu’il connaît les diverses réalités
de la même façon lorsqu’elles sont et lorsqu’elles ne sont pas, de même il connaît
les divers énoncés de la même façon lorsqu’ils sont vrais et lorsqu’ils sont
faux, car il sait que chacun est vrai au temps où il est vrai. En effet, il
sait que l’énoncé « Socrate court » est vrai quand il est
vrai ; et de même celui-ci : « Socrate courra », et ainsi
des autres énoncés. Voilà pourquoi, bien qu’il ne soit pas vrai, 9° La réponse ressort de ce qu’on a dit. 10° L’acte d’une puissance a son terme hors de l’agent, dans
la réalité en sa nature propre, en laquelle la réalité a un être variable ;
voilà pourquoi l’on accorde, du côté de la réalité produite, que la réalité
est amenée à l’existence de façon changeante. La science, par contre, porte
sur les réalités en tant qu’elles sont en quelque façon dans le
connaissant ; puis donc que le connaissant est invariable, les réalités
sont connues par lui de façon invariable. 11°
Bien que Dieu connaisse les autres choses par son essence, il n’y a pas là de
passage, car c’est d’un même regard qu’il voit son essence et les autres choses. |
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Et videtur quod
sic. Quia scientia
est assimilatio scientis ad rem scitam. Sed scientia Dei est perfecta. Ergo perfecte assimilabitur rebus scitis. Sed scita a Deo, sunt variabilia.
Ergo scientia
eius est variabilis. Praeterea,
omnis scientia quae potest falli, est variabilis. Sed scientia Dei potest
falli ; est enim de contingenti, quod potest non esse. Et si non sit,
scientia Dei fallitur. Ergo est variabilis. Praeterea,
scientia nostra, quae est per receptionem a rebus, est per modum scientis.
Ergo scientia Dei, quae est per hoc quod confert aliquid rebus, est per modum
rei scitae. Sed scita a Deo sunt variabilia. Ergo et scientia eius variabilis. Praeterea,
ablato uno relativorum aufertur et reliquum. Ergo et variato uno variatur et
reliquum. Sed scita a Deo sunt variabilia. Ergo et scientia eius est
variabilis. Praeterea,
omnis scientia quae potest augeri vel minui, potest variari. Sed scientia Dei
potest augeri et minui. Ergo potest variari. Probatio mediae. Omnis sciens
qui quandoque scit plura, quandoque pauciora, eius scientia variatur. Ergo
sciens qui potest plura scire quam scit, vel pauciora, habet scientiam
variabilem. Sed Deus potest plura scire quam sciat ; scit enim aliqua
esse vel fuisse, vel futura esse, quae facturus est ; posset autem plura
facere, quae nunquam est facturus ; et ita posset plura scire quam
sciat ; et eadem ratione potest pauciora scire quam sciat, quia potest
dimittere aliquid eorum quae facturus est. Ergo eius scientia potest augeri
et minui. Sed dicebat,
quod quamvis plura essent subiecta vel pauciora divinae scientiae, non tamen
eius scientia variaretur. – Sed contra, sicut possibilia sunt subiecta potentiae
divinae, ita scibilia sunt subiecta divinae scientiae. Sed si Deus posset
plura facere quam potuerit, eius potentia augeretur ; minueretur autem,
si posset in pauciora. Ergo, eadem ratione, si plura sciret quam prius scivisset,
eius scientia augeretur. Praeterea, Deus
quandoque scivit Christum nasciturum, nunc autem nescit eum esse nasciturum,
sed esse iam natum. Ergo Deus aliquid scit quod prius nescivit, et aliquid
scivit quod nunc nescit ; et sic eius scientia variatur. Praeterea, sicut ad scientiam requiritur scibile, ita requiritur et
modus sciendi. Sed si modus
cognoscendi variaretur quo Deus scit, scientia eius esset variabilis. Ergo, eadem ratione, cum scibilia ab ipso varientur, eius scientia
variabilis erit. Praeterea, in Deo dicitur esse quaedam scientia approbationis, secundum
quam solos bonos cognoscit. Sed Deus potest approbare quos non approbavit. Ergo potest
scire quod prius nescivit ; et sic videtur eius scientia variabilis. Praeterea,
sicut scientia Dei est ipse Deus, ita et potentia Dei est ipse Deus. Sed a
potentia Dei dicimus res mutabiliter in esse produci. Ergo, eadem ratione, a
scientia Dei res mutabiliter cognoscuntur sine aliquo detrimento divinae
perfectionis. Praeterea,
omnis scientia quae transit de uno in alterum, est variabilis. Sed scientia
Dei est huiusmodi, quia per essentiam suam cognoscit res. Ergo est
variabilis. Sed contra. Est
quod dicitur Iacob, cap. I, 17 : apud
quem non est transmutatio nec et cetera. Praeterea,
motus est actus imperfecti, ut dicitur
in III de Anima [cap. 7 (431 a 6)]. Sed in divina scientia nulla est
imperfectio. Ergo est invariabilis. Praeterea,
omnia mota reducuntur ad unum primum immobile. Sed prima causa omnium
variabilium est divina scientia, sicut causa artificiatorum est ars. Ergo
scientia Dei est invariabilis. Responsio.
Dicendum, quod, cum scientia sit media inter cognoscentem et cognitum,
dupliciter potest accidere variatio in ipsa : uno modo ex parte
cognoscentis ; alio modo ex parte cogniti. Ex parte autem cognoscentis
tria in scientia considerare possumus ; scilicet ipsam scientiam, actum
eius, et modum ipsius : et secundum haec tria potest variatio in
scientia accidere ex parte scientis. Accidit enim
variatio in ea ex parte ipsius scientiae quando de novo Sed nec in
voluntate ipsius ex hoc aliqua variatio accidere potest ; cum enim hoc
sit de ratione voluntatis ut libere actum suum producat ; quantum est
ex ipsa ratione voluntatis, aequaliter potest in utrumque oppositorum
exire ; ut scilicet, velit vel non velit facere aut non facere ;
sed tamen non potest esse ut simul dum vult non velit ; nec in voluntate
divina, quae immutabilis est, potest accidere ut prius voluerit aliquid et
postea nolit illud idem secundum idem tempus, quia sic voluntas eius esset
temporalis et non tota simul. Unde si loquamur de necessitate absoluta, non
est necesse eum velle hoc quod vult, ergo absolute loquendo possibile est eum
non velle ; sed si loquamur de necessitate quae est ex suppositione, sic
necesse est eum velle, si vult vel si voluit ; et sic ex suppositione praedicta
loquendo, non est possibile eum non velle scilicet si vult vel si voluit.
Mutatio autem cum requirat duos terminos, semper respicit ultimum in ordine
ad primum ; unde hoc solummodo sequeretur, quod eius voluntas esset
mutabilis, si esset possibile non velle quod vult si prius voluisset. Et sic
patet quod ex hoc quod possunt plura esse scita a Deo per hunc modum
scientiae vel pauciora, nulla variatio ponitur in scientia eius vel in voluntate
ipsius ; hoc enim est eum posse plura scire quod posse scientiam suam
per voluntatem determinare ad plura facienda. Sed ex parte
actus accidit variatio in scientia tripliciter. Uno modo ex eo quod actu considerat
quod prius non considerabat ; sicut dicimus illum variari, qui exit de
habitu in actum. Iste autem variationis modus in scientia Dei esse non
potest, quia ipse non est sciens secundum habitum, sed solum secundum actum,
quia non est in eo aliqua potentialitas qualis est in habitu. Alio modo
accidit variatio in actu sciendi ex hoc quod modo considerat unum, et modo
aliud. Sed istud etiam non potest esse in divina cognitione, quia ipse per
unam speciem suae essentiae omnia videt, et ideo omnia simul intuetur. Tertio
modo ex hoc quod aliquis in considerando discurrit de uno in aliud ;
quod etiam in Deo accidere non potest, quia cum discursus requirat duo inter
quae sit, non potest dici discursus in scientia ex hoc quod duo videt, si
illa duo uno intuitu videat ; quod accidit in divina scientia, per hoc
quod omnia per unam speciem videt. Sed ex parte
modi cognoscendi accidit variatio in scientia ex hoc quod aliquid limpidius
et perfectius cognoscitur nunc quam prius ; quod quidem potest
contingere ex duobus. Uno modo ex diversitate medii per quod fit
cognitio ; sicut accidit in eo qui prius scivit aliquid per probabile
medium, et post scit idem per medium necessarium ; quod etiam in Deo accidere
non potest, quia essentia sua, quae est ei medium cognoscendi, est invariabilis.
Alio modo ex virtute intellectiva, secundum quod unus homo melioris ingenii
acutius aliquid cognoscit, etiam per idem medium ; quod etiam in Deo
accidere non valet, quia virtus qua cognoscit, est sua essentia, quae
invariabilis est. Unde relinquitur scientiam Dei omnino invariabilem esse ex
parte cognoscentis. Ex parte autem
rei cognitae scientia variatur secundum veritatem et falsitatem ; quia
eadem existimatione remanente, si res mutetur, erit existimatio falsa quae
prius fuit vera ; quod etiam in Deo non potest esse, quia intuitus
divinae cognitionis fertur ad rem secundum quod est in sua praesentialitate,
prout est iam determinata ad unum ; et ulterius quantum ad hoc non
potest variari. Si enim res ipsa aliam dispositionem accipiat, illa iterum
erit eodem modo divinae visioni subiecta ; et sic scientia Dei nullo
modo variabilis est. Ad primum ergo
dicendum, quod assimilatio scientiae ad scitum non est secundum conformitatem
naturae, sed secundum repraesentationem ; unde non oportet quod rerum
variabilium sit scientia variabilis. Ad secundum
dicendum, quod quamvis scitum a Deo secundum se consideratum sit possibile
aliter esse ; tamen hoc modo divinae cognitioni substat, secundum quod
non potest aliter se habere, ut ex dictis patet. Ad tertium
dicendum, quod omnis scientia, sive sit per receptionem a rebus, sive per
impressionem in res, est per modum scientis ; quia utraque est secundum
hoc quod similitudo rei cognitae est in cognoscente ; quod autem est in
aliquo, est in eo per modum eius in quo est. Ad quartum
dicendum, quod illud ad quod refertur divina scientia, secundum hoc quod substat
scientiae divinae, est invariabile ; unde et scientia invariabilis est
quantum ad veritatem, quae variari potest per mutationem relationis praedictae. Ad quintum
dicendum, quod cum dicitur : Deus potest scire quod nescit ;
loquendo etiam de scientia visionis, potest dupliciter intelligi. Uno modo in
sensu composito ; scilicet ex suppositione quod Deus non sciverit illud
quod dicitur posse scire ; et sic falsum est. Non enim potest utrumque
horum esse simul, scilicet ut Deus nesciverit aliquid, et postea sci-at
illud. Alio modo in sensu diviso ; et sic non includitur aliqua suppositio
vel conditio sub potestate ; unde in hoc sensu est verum, ut ex dictis patet.
Quamvis autem hoc in aliquo sensu concedatur quod Deus potest scire quod
prius nescivit, non tamen potest concedi in aliquo sensu Deus potest scire
plura quam sciat ; quia cum per hoc quod dicitur plura, importetur
comparatio ad praeexistens, semper intelligitur in sensu composito. Et eadem
ratione nullo modo est concedendum, quod scientia Dei possit augeri vel
minui. Sextum
concedimus. Ad septimum
dicendum, quod Deus scit enuntiabilia, non componendo et dividendo, ut prius
dictum est, et ideo, sicut cognoscit diversas res eodem modo, quando sunt et
quando non sunt, ita cognoscit diversa enuntiabilia eodem modo quando sunt
vera et quando sunt falsa, quia unumquodque cognoscit esse verum illo tempore
quo verum est. Scit enim hoc enuntiabile Socratem currere esse verum, quando
verum est ; et similiter hoc enuntiabile Socratem esse cursurum, et sic
de aliis ; et ideo, quamvis non sit modo verum, Socratem currere, sed
cucurrisse, nihilominus tamen Deus utrumque scit, quia simul intuetur
utrumque tempus quo utrumque enuntiabile est verum. Si autem sciret enuntiabile
formando enuntiabile in seipso, tunc non sciret aliquod enuntiabile nisi
quando est verum, sicut et in nobis accidit ; et sic eius scientia
variaretur. Ad octavum
dicendum, quod modus sciendi est in ipso sciente ; non autem ipsa res
scita secundum suam naturam est in ipso sciente ; et ideo modi sciendi
varietas faceret scientiam variabilem, non autem variatio rerum scitarum. Ad nonum patet
responsio ex dictis. Ad decimum
dicendum, quod actus potentiae terminatur extra agentem ad rem in propria
natura, in qua res habet esse variabile ; et ideo conceditur ex parte
rei productae, quod res producitur in esse mutabiliter. Sed scientia est de
rebus secundum quod res aliquo modo sunt in cognoscente ; unde cum
cognoscens sit invariabilis, invariabiliter ab eo res cognoscuntur. Ad undecimum dicendum, quod quamvis Deus per essentiam suam alia
cognoscat, non est ibi aliquis transitus, quia eodem intuitu essentiam suam
et alia videt. |
(Decimoquarto quaeritur utrum scientia Dei sit causa rerum.)
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Il semble que non. 1° Dans son Commentaire
sur l’Épître aux Romains, Origène dit :
« Ce n’est point parce que Dieu sait qu’une chose doit advenir que cette
chose sera ; mais c’est parce qu’elle doit advenir qu’elle est connue de
Dieu avant qu’elle ne se produise. » Il semble donc que les réalités
soient la cause de la science de Dieu, plutôt que l’inverse. 2° Dès que la cause est posée, l’effet est posé. Or la
science de Dieu a existé de toute éternité. Si donc elle-même est la cause
des réalités, il semble que les réalités aient existé de toute éternité, ce
qui est hérétique. 3° D’une cause nécessaire suit un effet nécessaire ;
les démonstrations qui font intervenir une cause nécessaire ont donc aussi
des conclusions nécessaires. Or la science de Dieu est nécessaire,
puisqu’elle est éternelle. Les réalités qui sont sues par Dieu seraient donc
toutes nécessaires, elles aussi, ce qui est absurde. 4° Si la science de Dieu est cause des réalités, alors elle
se rapporte aux réalités de la même façon que les réalités se rapportent à
notre science. Or la réalité communique son mode à notre science, car nous
avons une science nécessaire des réalités nécessaires. Si donc la science de
Dieu était la cause des réalités, elle imposerait son mode de nécessité à
toutes les réalités sues, ce qui est faux. 5° « La cause première influe sur l’effet plus
fortement que la cause seconde. » Or la science de Dieu, si elle est la
cause des réalités, sera cause première. Puis donc que de causes secondes
nécessaires s’ensuit une nécessité dans les effets, à bien plus forte raison
s’ensuivra-t-il de la science de Dieu une nécessité dans les réalités ;
et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 6° Une science a un rapport plus essentiel avec les réalités
auxquelles elle se rapporte comme une cause qu’avec les réalités auxquelles
elle se rapporte comme un effet, car la cause laisse une impression sur
l’effet, mais l’inverse n’est pas vrai. Or notre science, qui se rapporte aux
réalités comme leur effet, requiert, pour être elle-même nécessaire, une
nécessité dans les réalités sues. Si donc la science de Dieu était la cause
des réalités, à bien plus forte raison requerrait-elle une nécessité dans les
réalités sues ; et ainsi, elle ne connaîtrait pas les contingents, ce
qui s’oppose à ce qu’on a dit précédemment. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au quinzième livre sur la Trinité :
« Toutes ses créatures, spirituelles et corporelles, Dieu ne les connaît
point parce qu’elles sont, mais elles sont parce qu’il les connaît. » La
science de Dieu est donc cause des réalités. 2) La science de Dieu est un certain art de créer les
réalités ; aussi saint Augustin dit-il au sixième livre sur la Trinité que le Verbe est « un art plein des raisons
des vivants ». Or l’art est la cause des produits de l’art. La science
de Dieu est donc la cause des réalités créées. 3) L’opinion d’Anaxagore, que loue le Philosophe, semble aller dans le même sens : Anaxagore affirmait
que le premier principe des réalités était une intelligence qui meut et
distingue toutes choses. Réponse : L’effet ne peut être plus simple que la cause ;
il est donc nécessaire que partout où se trouve une nature unique, on puisse
se ramener à un unique principe de cette nature ; par exemple, tous les
corps chauds se ramènent à un premier chaud, le feu, qui est la cause de la
chaleur dans les autres chauds, comme il est dit au deuxième livre de la Métaphysique. Or toute ressemblance
se caractérise par la communauté de quelque forme ; il est donc
nécessaire que toutes les choses qui sont semblables, quelles qu’elles
soient, aient entre elles un rapport tel que, ou bien l’une est la cause de
l’autre, ou bien les deux sont causées par une cause unique. Or il y a en
toute science une assimilation de la science à l’objet su ;
il est donc nécessaire, ou que la science soit cause de l’objet su, ou que
l’objet soit cause de la science, ou encore que les deux soient causés par
une cause unique. Or on ne peut pas dire que les réalités sues par Dieu
soient causes de science en lui, car les réalités sont temporelles et la
science de Dieu est éternelle, or le temporel ne peut être cause de
l’éternel. Semblablement, on ne peut pas dire que la science de Dieu et les
réalités soient causées par une cause unique, car rien en Dieu ne peut être
causé, puisqu’il est lui-même tout ce qu’il a. Il reste donc que sa science
est cause des réalités. À
l’inverse, notre science est causée par les réalités, dans la mesure où nous
la recevons des réalités. Quant
à la science des anges, elle n’est ni cause des réalités ni causée par elles,
mais leur science et les réalités proviennent d’une cause unique ; en
effet, de même que Dieu infuse les formes naturelles dans les réalités afin
qu’elles subsistent, de même il infuse leurs ressemblances dans les esprits
des anges pour qu’ils connaissent les réalités. Il faut cependant savoir que la science, en tant que telle,
pas plus que la forme en tant que telle, n’implique une cause active ;
en effet, l’action existe lorsqu’une chose émane de l’agent, au lieu que la
forme, en
tant que telle, a l’existence en perfectionnant ce en quoi elle est, et en se
reposant en lui ; aussi la forme n’est-elle principe d’action que
moyennant une puissance ; et certes, en certaines choses, la forme est
elle-même puissance, mais non par sa notion de forme ; en d’autres, par
contre, la puissance est autre chose que la forme substantielle de la
réalité, comme nous le voyons dans les corps, dont les actions n’émanent que
moyennant quelques-unes de leurs qualités. Semblablement, la science se
caractérise par la présence d’une chose dans le sujet qui sait, et non par le
fait qu’une chose émane du sujet ; voilà pourquoi un effet n’émane
jamais de la science que moyennant la volonté, qui implique par définition un
certain influx vers les choses voulues ; de même, une action ne sort
jamais de la substance que moyennant une puissance, quoique la volonté et la
science soient parfois identiques, comme en Dieu, mais parfois non, comme
dans les autres êtres. Semblablement, Dieu étant la cause première de toutes
choses, des effets procèdent de lui par l’intermédiaire de causes secondes ;
donc, entre la science de Dieu, qui est cause de la réalité, et la réalité
causée elle-même, se rencontrent deux intermédiaires : l’un du côté de
Dieu, à savoir la volonté divine ; l’autre du côté des réalités
elles-mêmes quant à certains effets, à savoir les causes secondes, par
l’intermédiaire desquelles les réalités proviennent de la science de Dieu.
Or tout effet suit non seulement la détermination de la cause première, mais
également celle de la cause intermédiaire ; voilà pourquoi les réalités
sues par Dieu procèdent de sa science selon le mode de sa volonté et selon le
mode des causes secondes, et il n’est pas nécessaire qu’elles suivent en tout le
mode de sa science. Réponse aux objections : 1° L’intention d’Origène est de dire que la science de Dieu
n’est pas une cause amenant une nécessité dans l’objet su, au point qu’une
chose soit contrainte de se produire parce que Dieu la connaît. Et ce qu’il
dit : « c’est parce qu’elle doit advenir qu’elle est connue de
Dieu », n’implique pas une causalité ontologique, mais seulement une
causalité logique. 2° Parce que les réalités procèdent de la science moyennant
la volonté, il n’est pas nécessaire qu’elles viennent à l’être toutes les
fois qu’il y a science, mais au moment déterminé par la volonté. 3° L’effet suit la nécessité de la cause prochaine, qui peut
être aussi un moyen terme pour démontrer l’effet ; mais il n’est pas
nécessaire qu’il suive la nécessité de la cause première, car il peut être
empêché par une cause seconde, si elle est contingente, comme
on le voit clairement dans les effets qui sont produits, dans les êtres
sujets à génération et à corruption, par le mouvement des corps célestes moyennant
les puissances inférieures : en effet, à cause de la possible
défaillance des puissances naturelles, ces effets sont contingents, quoique
le mouvement du ciel se comporte toujours de la même façon. 4° La réalité est cause prochaine de notre science, et c’est
pourquoi elle lui communique son mode ; mais Dieu est cause première, il
n’en va donc pas de même. Ou bien il faut dire que, si notre science des
réalités nécessaires est nécessaire, ce n’est pas parce que les réalités sues
causent la science, mais c’est plutôt parce que la vérité qui est requise
dans la science est adéquation aux réalités sues. 5° Bien que la cause première influe plus fortement que la
cause seconde, cependant l’effet n’est accompli que lorsque survient
l’opération de la cause seconde ; voilà pourquoi, s’il y a dans la cause
seconde une possibilité de défaut, la même possibilité de défaut est aussi
dans l’effet, quoique la cause première ne puisse faillir ; mais si la
cause première le pouvait, à bien plus forte raison l’effet pourrait-il lui
aussi faire défaut. Par conséquent, les deux causes étant requises pour
l’être de l’effet, le défaut de l’une ou de l’autre amène un défaut dans
l’effet ; si donc on affirme la contingence de l’une
quelconque des deux, il s’ensuit que l’effet est contingent ; mais si
une seule des deux est donnée comme nécessaire, l’effet ne sera pas
nécessaire, les deux causes étant requises pour l’être de l’effet. Or, si la
cause première est contingente, la cause seconde ne peut pas être
nécessaire ; c’est pourquoi la nécessité de la cause seconde entraîne
une nécessité dans l’effet. 6° Il faut répondre comme
au quatrième argument. |
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Et videtur quod
non. Origenes enim
super epistolam Praeterea,
posita causa ponitur effectus. Sed scientia Dei
fuit ab aeterno. Si ergo ipsa est causa rerum, videtur quod res ab aeterno fuerint,
quod est haereticum. Praeterea, a causa necessaria sequitur effectus necessarius ;
unde et demonstrationes quae sunt per causam necessariam, habent conclusiones
necessarias. Sed scientia
Dei est necessaria, cum sit aeterna. Ergo et res, quae sunt scitae a Deo,
omnes essent necessariae ; quod est absurdum. Praeterea, si
scientia Dei sit causa rerum, tunc hoc modo se habet scientia Dei ad res
sicut res se habent ad scientiam nostram. Sed
res ponit modum suum in scientia nostra, quia de rebus necessariis habemus
necessariam scientiam. Si ergo scientia Dei esset causa rerum,
modum necessitatis imponeret omnibus rebus scitis ; quod est falsum. Praeterea, causa prima vehementius influit in causatum quam secunda. Sed scientia
Dei, si est causa rerum, erit causa prima. Cum
ergo ex causis secundis necessariis sequatur necessitas in effectibus, multo
magis a scientia Dei sequetur necessitas in rebus ; et sic idem quod
prius. Praeterea, essentialiorem comparationem habet scientia ad res ad quas
comparatur ut causa, quam ad res ad quas comparatur ut effectus ; quia
causa imprimit in effectum, sed non e converso. Sed scientia nostra, quae
comparatur ad res ut effectus earum, requirit necessitatem in rebus scitis ad
hoc ut sit ipsa necessaria. Ergo si scientia Dei esset causa rerum, multo
amplius necessitatem requireret in rebus scitis ; et ita non cognosceret
contingentia ; quod est contra praedicta. Sed contra. Est
quod Augustinus dicit XV de Trinitate [cap. 13] : universas creaturas, et spirituales et
corporales, non quia sunt, ideo novit Deus ; sed ideo sunt quia novit. Ergo scientia Dei est causa rerum. Praeterea,
scientia Dei est quaedam ars rerum creandarum, unde dicit Augustinus in VI de
Trinit. [cap. 10], quod verbum est ars
plena rationum viventium. Sed ars est causa artificiatorum. Ergo scientia
Dei est causa rerum creatarum. Praeterea, ad
hoc facere videtur opinio Anaxagorae, quam commendat philosophus [De anima III, 7 (429 a 18)], qui
ponebat primum principium rerum esse intellectum, qui omnia movet et distinguit. Responsio. Dicendum, quod effec- Sciendum tamen,
quod scientia inquantum scientia, non dicit causam activam, sicut nec forma
inquantum est forma ; actio enim est ut in exeundo aliquid ab
agente ; sed forma inquantum huiusmodi, habet esse in perficiendo illud
in quo est, et quiescendo in ipso ; et ideo forma non est principium
agendi nisi mediante virtute ; et in quibusdam quidem ipsa forma est
virtus, sed non secundum rationem formae ; in quibusdam autem virtus est
aliud a forma substantiali rei, sicut videmus in corporibus, a quibus non
progrediuntur actiones nisi mediantibus aliquibus suis qualitatibus.
Similiter etiam scientia significatur per hoc quod aliquid est in sciente,
non ex hoc quod sit aliquid a sciente ; et ideo a scientia nunquam
procedit effectus nisi mediante voluntate, quae de sui ratione importat influxum
quemdam ad volita ; sicut a substantia nunquam exit actio nisi mediante
virtute, quamvis in quibusdam sit idem voluntas et scientia, ut in Deo ;
in quibusdam autem non, ut in aliis. Similiter etiam a Deo, cum sit causa
prima omnium, procedunt effectus mediantibus causis secundis ; unde
inter scientiam Dei, quae est causa rei, et ipsam rem causatam invenitur
duplex medium : unum ex parte Dei, scilicet divina voluntas ; aliud
ex parte ipsarum rerum quantum ad quosdam effectus, scilicet causae secundae,
quibus mediantibus proveniunt res a scientia Dei. Omnis autem effectus non
solum sequitur conditionem causae primae, sed etiam mediae ; et ideo res
scitae a Deo procedunt ab eius scientia per modum voluntatis, et per modum
causarum secundarum ; nec oportet quod in omnibus modum scientiae sequantur.Ad
primum igitur dicendum, quod intentio Origenis est dicere, quod scientia Dei
non est causa quae inducat necessitatem in scito, ut ex hoc cogatur aliquid
evenire, quia Deus illud scit. Quod autem dicit, quia futurum est, ideo scitur a Deo, non importatur causa
essendi, sed causa inferendi tantum. Ad secundum
dicendum, quod quia res procedunt a scientia mediante voluntate, non oportet
quod in esse prodeant quandocumque est scientia, sed quando voluntas determinat. Ad tertium
dicendum, quod effectus sequitur necessitatem causae proximae, quae etiam
potest esse medium ad demonstrandum effectum : non autem oportet quod
sequatur necessitatem causae primae, quia potest impediri effectus ex causa
secunda si sit contingens ; sicut patet in effectibus qui producuntur in
generabilibus et corruptibilibus per motum corporum caelestium, mediantibus
virtutibus inferioribus : sunt enim effectus contingentes propter
defectibilitatem virtutum naturalium, quamvis motus caeli sit semper eodem
modo se habens. Ad quartum
dicendum, quod res est proxima causa scientiae nostrae, et ideo modum suum
ponit in ea ; sed Deus est causa prima ; unde non est simile. Vel
dicendum, quod non propterea scientia nostra est necessaria de rebus
necessariis, quia res scitae causant scientiam ; sed magis propter adaequationem
veritatis ad res scitas, quae requiritur in scientia. Ad quintum
dicendum, quod quamvis causa prima vehementius influat quam secunda tamen
effectus non completur nisi adveniente operatione secundae ; et ideo, si
sit possibilitas ad deficiendum in causa secunda, est etiam eadem
possibilitas deficiendi in effectu, quamvis causa prima deficere non
possit : sed multo amplius si causa prima posset deficere, et effectus
deficere posset. Quia ergo ad esse effectus requiritur utraque causa,
utriusque defectus inducit defectum in effectu ; et ideo quaecumque
earum ponatur contingens, sequitur effectum esse contingentem : non
autem si altera tantum ponatur necessaria, effectus erit necessarius, propter
hoc quod ad esse effectus utraque causa requiritur. Sed quia causa secunda
non potest esse necessaria si prima sit contingens, inde est quod ad
necessitatem causae secundae sequitur necessitas in effectu. Ad sextum
dicendum sicut dictum est ad quartum. |
(Quinto decimo quaeritur utrum Deus sciat mala.)
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Il semble que non. 1° Toute science, ou bien est la cause de l’objet su, ou est
causée par lui, ou du moins elle procède d’une même cause que lui. Or, ni la
science de Dieu n’est cause des maux, ni les maux ne sont cause de la
science, ni rien d’autre n’est cause des deux. La science de Dieu ne porte
donc pas sur les maux. 2° Comme il est dit au deuxième livre de la Métaphysique, chaque chose se
rapporte au vrai comme elle se rapporte à l’être. Or, comme disent Denys et saint Augustin, le mal n’est pas un étant ; le mal n’est donc pas
vrai. Or rien n’est su que le vrai. Le mal ne peut donc pas être su de Dieu. 3° Le Commentateur dit au troisième livre sur l’Âme que l’intelligence qui est toujours en acte
ne connaît absolument pas la privation. Or il revient surtout à
l’intelligence de Dieu d’être toujours en acte. Elle ne connaît donc aucune
privation. Or « le mal est une privation de bien », comme dit saint
Augustin. Dieu ne connaît donc pas le mal. 4° Tout ce qui est connu est connu soit au moyen du
semblable, soit au moyen du contraire. Or le mal n’est pas semblable à
l’essence de Dieu, par laquelle Dieu connaît toutes choses, et il ne lui est
pas non plus contraire, parce qu’il ne peut lui nuire, et que l’on appelle
« mal » ce qui nuit. Dieu ne connaît donc pas les maux. 5° Ce qui ne peut être appris ne peut être su. Or, comme dit
saint Augustin au livre sur le Libre
Arbitre, le mal ne peut être appris :
« par la discipline, en effet, on n’apprend que de bonnes choses ».
Le mal ne peut donc pas être su ; il n’est donc pas connu par Dieu. 6° Celui qui sait la grammaire est grammairien. Celui qui
sait le mal est donc mauvais. Or Dieu n’est pas mauvais ; il ne sait
donc pas les maux. En sens contraire : 1) Personne ne peut venger ce qu’il ignore. Or Dieu est le
vengeur des maux. Il les connaît donc. 2) Aucun bien ne manque à Dieu. Or la science des maux est
bonne, car par elle on les évite. Dieu a donc connaissance des maux. Réponse : Selon le Philosophe au quatrième livre
de la Métaphysique, celui qui ne pense pas quelque chose d’un,
ne pense rien. Or une chose est une en étant indivise en soi et distincte des
autres ; donc nécessairement, quiconque connaît une chose connaît sa
distinction d’avec les autres. Or la première notion de distinction réside
dans l’affirmation et la négation ; il est donc nécessaire que
quiconque sait une affirmation connaisse sa négation ; et parce que la privation n’est
rien d’autre qu’une négation ayant un sujet, comme il est dit au quatrième
livre de la Métaphysique, et que « l’un des deux contraires est
toujours une privation », comme il est dit au même livre et au premier
livre de la Physique, il en résulte que, par là même qu’une chose
est connue, sa privation et son contraire sont connus. Aussi, puisque Dieu a une connaissance
propre de tous ses effets, connaissant chacun comme distinct dans sa nature,
il est nécessaire qu’il connaisse toutes les négations et privations opposées,
et toutes les contrariétés qui se rencontrent dans les réalités ; puis
donc que le mal est la privation du bien, il est nécessaire, du fait même que
Dieu connaît tout bien et la mesure de toute chose, qu’il connaisse tout mal, quel qu’il soit. Réponse aux objections : 1° Cette proposition se vérifie pour la science que l’on a
d’une réalité au moyen de sa ressemblance. Or le mal n’est pas connu de Dieu
par sa ressemblance, mais par celle de son opposé ; donc, de ce que Dieu
connaît les maux, il ne suit pas que Dieu soit la cause des maux, mais que
Dieu est la cause du bien auquel le mal est opposé. 2° Le non-étant, par là même qu’il s’oppose à l’étant, est
appelé « étant » en un certain sens, comme on le voit clairement au quatrième livre de la Métaphysique ; et c’est
pourquoi le mal, par là même qu’il s’oppose au bien, est connaissable et
vrai. 3° L’opinion du Commentateur était que Dieu, en
connaissant son essence, ne connaîtrait pas de façon déterminée chacun des
effets comme distincts dans leur nature propre, mais seulement la
nature de l’être, qui se trouve en tous. Or le mal ne s’oppose pas à l’étant
universel, mais à un étant particulier ; d’où il résulte que Dieu ne
connaîtrait pas le mal. Mais cette position est fausse, ainsi qu’il ressort
de ce qu’on a dit plus haut ; donc sa conséquence aussi, à savoir qu’il
ne connaîtrait pas la privation ni les maux. En effet, dans l’intention du
Commentateur, l’intelligence ne connaît la privation que par l’absence en
elle d’une forme, absence qui ne peut avoir lieu dans une intelligence qui
est toujours en acte. Mais cela n’est pas nécessaire, car par le fait même
que la réalité est connue, la privation de la réalité est connue ; aussi les deux sont-elles connues par la présence de
la forme dans l’intelligence. 4° L’opposition d’une chose à une autre peut être entendue
de deux façons :
d’abord en général, comme nous disons que le mal s’oppose au bien, et c’est
de cette façon que le mal s’oppose à Dieu ; ensuite spécialement, comme
nous disons que ce blanc s’oppose à ce noir ; et ainsi, le mal ne
s’oppose qu’à ce bien dont le mal peut priver et auquel il peut nuire ;
et en ce sens, le mal n’est pas opposé à Dieu. C’est pourquoi saint Augustin
dit au douzième livre de la Cité de
Dieu que « tandis que le vice s’oppose à
Dieu comme le mal au bien, il s’oppose à la nature qu’il vicie non seulement
comme le mal au bien, mais aussi comme une chose nuisible ». 5° Le mal, en tant qu’il est su, est bon, car savoir le mal
est un bien ; et ainsi, il est vrai que tout ce qui peut
s’apprendre est bon, non qu’il soit bon en soi, mais seulement en tant qu’il
est su. 6° On connaît la grammaire
en la possédant, mais ce n’est pas le cas du mal ; il n’en va donc pas
de même. |
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Et videtur quod
non. Omnis enim
scientia vel est causa sciti, vel causata ab eo, vel saltem ab una causa
procedens. Sed scientia Dei non est causa malorum, nec mala sunt causa eius,
nec aliquid aliud est causa utriusque ; ergo scientia Dei non est de
malis. Praeterea, sicut dicitur in II Metaphys. [l. 2 (993 b 30)],
unumquodque sicut se habet ad esse, ita se habet ad verum. Sed malum non est
aliquod ens, ut Dionysius [De div. nom.
4, 19 et 20] et Augustinus [De civ. Dei
XI, 9] dicunt ; ergo malum non est verum. Sed nihil scitur nisi verum.
Ergo malum non potest sciri a Deo. Praeterea,
Commentator dicit in III de Anima [comm. 25], quod intellectus qui
semper est in actu, non cognoscit privationem omnino. Sed intellectus Dei
maxime semper est in actu. Ergo nullam privationem cognoscit. Sed malum est privatio boni, ut Augustinus
[Enchir. 11] dicit. Ergo Deus
non cognoscit malum. Praeterea,
quidquid cognoscitur, cognoscitur vel per simile, vel per contrarium. Sed
essentiae Dei, per quam Deus omnia cognoscit, malum non est simile :
neque etiam est ei contrarium, quia ei nocere non potest : malum autem
dicitur quia nocet. Ergo Deus non cognoscit mala. Praeterea,
illud quod non est addiscibile, non est scibile. Sed, sicut dicit Augustinus
in libro de libero arbitrio [I, 1], malum non est addiscibile : per disciplinam enim non nisi bona discuntur.
Ergo malum non est scibile ; ergo non est cognitum a Deo. Praeterea, qui
scit grammaticam, grammaticus est. Ergo qui scit malum, malus est. Sed Deus
non est malus ; ergo nescit mala. Sed contra.
Nullus potest ulcisci quae ignorat. Sed Deus est ultor malorum. Ergo
cognoscit mala. Praeterea,
nullum bonum deest Deo. Sed scientia malorum bona est, quia per eam mala vitantur.
Ergo Deus habet scientiam de malis. Responsio.
Dicendum, quod secundum philosophum in IV Metaphysicorum [cap. 4 (1006 b
10)], qui non intelligit aliquid unum, nihil intelligit. Per hoc autem
aliquid est unum, quod est in se indivisum, et ab aliis distinctum ;
unde oportet quod quicumque cognoscit aliquid quod sciat distinctionem eius
ab aliis. Prima autem ratio distinctionis est in affirmatione et
negatione : et ideo oportet quod quicumque scit affirmationem, cognoscat
negationem ; et quia privatio nihil aliud est quam negatio subiectum
habens, ut dicitur in IV Metaphysicor. [l. 3 (1004 a 15) et 15 (1011 b
19)], et alterum contrariorum semper
est privatio, ut dicitur in eodem [cap. 6 (1011 b 18)], et in I Physic.
[l. 13 (191 a 13)], inde est quod ex hoc ipso quod cognoscitur aliquid,
cognoscitur eius privatio et eius contrarium. Unde, cum Deus habeat propriam
cognitionem de omnibus suis effectibus, unumquodque prout est in sua natura distinctum, Ad primum ergo
dicendum, quod propositio illa habet veritatem de scientia quae habetur de re
per suam similitudinem. Malum autem non cognoscitur a Deo per suam similitudinem,
sed per similitudinem sui oppositi ; unde non sequitur quod Deus sit
causa malorum, quia cognoscit mala ; sed sequitur quod sit causa boni,
cui opponitur malum. Ad secundum
dicendum, quod non ens, ex hoc ipso quod opponitur enti, dicitur quodammodo
ens, ut patet in IV Metaphys. [l. 1 (1003 b 10)] ; unde et ex hoc
ipso quod bono opponitur malum, habet rationem cognoscibilis et veri. Ad tertium dicendum, quod opinio Commentatoris [Metaph. XII, comm. 51] fuit, quod Deus cognoscens essentiam
suam non determinate cognosceret singulos effectus, prout sunt in propria
natura distincti ; sed solummodo cognosceret naturam essendi, quae in
omnibus invenitur. Malum autem non opponitur universali enti, sed enti particulari ;
unde ex hoc sequitur quod malum non cognosceret. Sed haec positio falsa est,
ut ex praedictis patet ; unde et hoc quod sequitur, scilicet quod
privationem et mala non cognoscat. Secundum enim intentionem Commentatoris,
privatio non cognoscitur ab intellectu nisi per absentiam formae ab
intellectu, quae non potest esse in intellectu qui semper est in actu. Sed hoc non est necessarium, quia ex hoc ipso quod cognoscitur res,
cognoscitur privatio rei ; unde utrumque cognoscitur per praesentiam
formae in intellectu. Ad quartum dicendum, quod oppositio unius ad aliud potest accipi dupliciter :
uno modo in generali, sicut dicimus malum opponi bono ; et hoc modo
malum opponitur Deo : alio modo in speciali, prout dicimus hoc album
opponi huic nigro ; et sic non est oppositio mali nisi ad illud bonum
quod potest per malum privari, et cui potest esse nocivum ; et sic malum
non opponitur Deo. Unde Augustinus dicit in libro XII de Civitate Dei
[cap. 3], quod vitium opponitur
Deo tamquam malum bono ; sed
naturae, quam vitiat, non solum opponitur ut malum bono, sed etiam ut nocivum. Ad quintum
dicendum, quod malum in quantum est scitum, est bonum, quia scire malum,
bonum est ; et sic verum est quod omne addiscibile est bonum ; non
autem quod sit secundum se bonum, sed solum in quantum est scitum. Ad sextum
dicendum, quod grammatica scitur in habendo grammaticam, non autem
malum ; et ideo non est simile. |
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LA QUESTION
PORTE SUR LES IDÉES. Article 1 : Y a-t-il en
Dieu des idées ? Article 2 : Faut-il
admettre une pluralité d’idées ? Article 3 : Se
rapportent-elles à la connaissance spéculative ? Article 4 : Le mal a-t-il
une idée [en Dieu] ? Article 5 : La matière
prime a-t-elle une idée [en Dieu] ? Article 6 : Y a-t-il en
Dieu une idée des réalités qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé ? Article 7 : Les accidents
ont-ils une idée en Dieu ? Article 8 : Les
singuliers ont-ils une idée en Dieu ? |
Quaestio est de ideis. Primo an sint ideae in Deo. Secundo an sit ponere plures ideas. Tertio an pertineant ad cognitionem speculativam. Quarto an malum habeat ideam. Quinto an materia prima habeat ideam. Sexto an in Deo sit idea eorum quae non sunt
nec erunt nec fuerunt. Septimo an accidentia habeant ideam in Deo. Octavo an singularia habeant ideam in Deo. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 69)
Propriétés des idées en Dieu :
existence (art. 1)
multiplicité (2)
connaissance pratique ou spéculative (3)
Réalités préconçues en ces idées :
non le mal (4)
matière prime (5)
choses qui ni n’existent ni n’existeront ni
n’ont existé (6)
accidents (7)
singuliers (8)
Art. 1 : Super Sent. I, d. 36, q. 2, a. 1 ; Super Dion.
De div. nom., cap. 5, l. 3 ; Sum. Th. I, q. 15,
a. 1 et q. 44, a. 3 ; Super Metaph. I, l. 15.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 2 et III, d. 14,
a. 2, qc. 2 ; Cont. Gent. I,
cap. 54 ; De pot.,
q. 3, a. 16, ad 12, 13 et 14 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 2 et q. 44,
a. 3 ; ibid. q. 47, a. 1, ad 2 ; Quodl. IV, q. 1.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3 ; De pot., q. 1, a. 5, ad 10 et 11 ; ibid.
q. 3, a. 1, ad 13 ; Super
Dion. De div. nom., cap. 5, l. 3 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3, ad 1 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3,
ad 1.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3, ad 2 ; De pot., q. 3, a. 1,
ad 13 ; Sum. Th. I,
q. 15, a. 3, ad 3.
Art. 6 : supra q. 2, a. 8, ad 3 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3,
ad 2.
Art. 7 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3, ad 4 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3,
ad 4.
Art. 8 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3, ad 3 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3, ad 4.
(Et primo quaeritur utrum sit ponere ideas.)
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Il semble que non. 1° La science de Dieu est
très parfaite. Or la connaissance que l’on a d’une réalité par son essence
est plus parfaite que celle que l’on a par sa ressemblance. Dieu ne connaît
donc pas les réalités par leurs ressemblances, mais plutôt par leurs
essences ; par conséquent, les ressemblances des réalités, que l’on appelle
idées, ne sont pas en Dieu. 2° [Le répondant] disait
que Dieu connaît plus parfaitement les réalités en les connaissant au moyen
de son essence, qui est une ressemblance des réalités, que s’il les connaissait
par leurs essences. En sens contraire : la connaissance est une assimilation
à l’objet connu. Donc, plus le médium de connaissance est semblable et uni à
la réalité connue, plus parfaitement la réalité est connue par lui. Or,
l’essence des réalités créées est plus unie à ces réalités que ne l’est
l’essence divine. Dieu connaîtrait donc plus parfaitement les réalités s’il
les connaissait par leurs essences, qu’en les connaissant au moyen de son essence. 3° [Le répondant] disait
que la perfection de la science consiste dans l’union du médium de
connaissance non pas avec la réalité connue, mais plutôt avec celui qui
connaît. En sens contraire : l’espèce de la réalité, qui est dans
l’intelligence, est particulière, en tant qu’elle y a l’existence ; mais
quant à son rapport à l’objet connu, elle est universelle, parce qu’elle est
une ressemblance de la réalité au point de vue de sa nature commune, et non
au point de vue des déterminations particulières. Et pourtant, la connaissance
qui s’effectue par cette espèce n’est pas singulière, mais universelle. La
connaissance dépend donc de la relation de l’espèce à la réalité connue,
plutôt qu’au sujet qui connaît. 4° Si le Philosophe improuve l’opinion
de Platon sur les idées,
c’est parce que ce dernier a prétendu que les formes des réalités matérielles
existent sans matière. Or elles sont à bien plus forte raison sans matière si
elles sont dans l’intelligence divine que si elles sont hors d’elle, car
l’intelligence divine est au sommet de l’immatérialité. Il est donc encore
plus aberrant de placer des idées dans l’intelligence divine. 5° Le Philosophe improuve
l’opinion de Platon sur les idées, en arguant que les idées prônées par
Platon ne peuvent générer ni être générées, et qu’ainsi elles sont inutiles.
Or, si on les place dans l’esprit divin, les idées ne sont pas générées,
parce que tout généré est composé ; de même, elles ne génèrent
pas : en effet, comme les réalités générées sont composées, et que les
générantes sont semblables aux générées, il est nécessaire que les générantes
soient également composées. Il est donc aberrant d’admettre des idées, même
dans l’esprit divin. 6° Au septième chapitre
des Noms Divins, Denys dit que
Dieu connaît les existants à partir des non-existants, et qu’il ne connaît pas les réalités selon une idée. Or, on ne
place des idées en Dieu que comme un moyen de connaître les réalités. Il n’y
a donc pas d’idée dans l’esprit de Dieu. 7° Toute reproduction est
proportionnée à son modèle. Or, il n’y a aucune proportion de la créature à
Dieu, tout comme du fini à l’infini. En Dieu, il ne peut donc pas exister de
modèle des créatures ; les idées étant des formes modèles, il semble
donc que les idées des réalités ne soient pas en Dieu. 8° L’idée est une règle
pour connaître et opérer. Or ce qui ne peut faillir en connaissant ou en
opérant n’a besoin de règle ni pour l’un ni pour l’autre. Puis donc que Dieu
est tel, il ne semble pas nécessaire de placer des idées en lui. 9° De même que l’un dans
la quantité réalise l’égalité, ainsi l’un dans la qualité réalise la ressemblance,
comme il est dit au cinquième livre de la Métaphysique. Or, à cause de la
différence qu’il y a entre Dieu et la créature, la créature ne peut en aucune
façon être égale à Dieu, ni vice versa ; il n’y a donc pas non plus en Dieu
de ressemblance à la créature. Puis donc que le nom d’idée signifie une ressemblance
de la réalité, il semble qu’il n’y ait pas en Dieu d’idée des réalités. 10° S’il y a des idées en
Dieu, ce ne sera que pour la production des créatures. Or Anselme dit dans
son Monologion : « Il est assez manifeste que, dans le Verbe, par lequel
tout a été fait, il n’y a pas les ressemblances des réalités, mais une
essence vraie et simple. » Il semble donc que les idées, que l’on appelle
ressemblances des réalités, n’existent pas en Dieu. 11° Dieu connaît de la
même façon lui-même et les autres réalités ; sinon sa science serait
multiple et divisible. Or Dieu ne se connaît pas lui-même par une idée. Donc
les autres réalités non plus. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au
livre de la Cité de Dieu : « Celui qui nie qu’il y ait des
idées est infidèle, car il nie qu’il y ait un Fils. » Donc, etc. 2) Tout ce qui agit par
son intelligence, a en soi la notion de son œuvre, à moins qu’il n’ignore ce
qu’il fait. Or Dieu agit par son intelligence, sans ignorer ce qu’il fait. Il
y a donc en lui les notions des réalités, que l’on appelle idées. 3) Comme il est dit au
deuxième livre de la Physique, trois causes se
ramènent à une seule, ce sont
l’efficiente, la finale et la formelle. Or Dieu est la cause efficiente et finale
des réalités. Il est donc aussi la cause formelle exemplaire – car il ne peut
être cette forme qui est une partie de la réalité – et nous retrouvons ainsi
la même conclusion que ci-dessus. 4) Une cause universelle
ne produit un effet particulier que si elle est propre ou appropriée. Or tous
les effets particuliers viennent de Dieu, qui est la cause universelle de
tout. Il est donc nécessaire qu’ils viennent de lui en tant qu’il est la
cause propre ou appropriée de chacun. Or cela n’est possible qu’au moyen de
raisons propres des réalités, existantes en lui. Il est donc nécessaire qu’en
lui existent les raisons des réalités, c’est-à-dire les idées. 5) Saint Augustin dit au
livre sur l’Ordre :
« Je regrette d’avoir dit qu’il y a deux mondes, le sensible et
l’intelligible, non que cela ne soit vrai, mais parce que je l’ai dit comme
venant de moi, alors que cela avait été dit par les philosophes ; et
parce que cette façon de parler n’est pas habituelle dans la Sainte
Écriture. » Or le monde intelligible n’est pas autre chose que l’idée
du monde. On est donc dans le vrai en admettant les idées. 6) Boèce dit au troisième
livre sur la Consolation, en s’adressant à
Dieu : « Vous faites venir toutes choses d’un exemple supérieur,
vous gouvernez par votre esprit un monde beau, étant vous-même le
Très-beau. » Le monde, avec tout ce qui est en lui, a donc en Dieu un
modèle, et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 7) Il est dit en
Jn 1, 3 : « Ce qui a été fait, en lui était
vie », et cela, comme dit saint Augustin, parce que toutes les créatures sont dans l’esprit
divin comme le coffre dans l’esprit de l’artisan. Or le coffre est dans
l’esprit de l’artisan par sa ressemblance et son idée. Des idées de toutes
les réalités existent donc en Dieu. 8) Un miroir ne mène à la
connaissance d’autres choses que si leurs ressemblances resplendissent en
lui. Or le Verbe incréé est un miroir faisant connaître toutes les créatures,
car par lui le Père se dit lui-même ainsi que toutes les autres réalités. En
lui se trouvent donc les ressemblances de toutes les réalités. 9) Saint Augustin dit au
sixième livre sur la Trinité que « le Fils est l’art du Père, plein
de toutes les raisons des vivants ». Or ces raisons ne sont pas autre
chose que les idées. Les idées sont donc en Dieu. 10) Selon saint Augustin, il y a deux façons de connaître les réalités :
par leur essence, et par leur ressemblance. Or Dieu ne connaît pas les
réalités par leur essence, car seules les réalités qui sont dans le connaissant
par leur essence sont connues de cette façon. Puis donc qu’il connaît les
réalités, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut, il reste qu’il
connaît les réalités par leurs ressemblances, et nous retrouvons ainsi la
même conclusion que ci-dessus. Réponse : Comme dit saint Augustin
au livre des 83 Questions, « nous
pouvons en latin, comme par une sorte de traduction, rendre le nom d’idées
par celui de formes, ou d’espèces ». On peut parler en trois sens de la
forme d’une réalité. D’abord, il y a
celle à partir de laquelle une réalité est formée : ainsi la formation
de l’effet procède de la forme de l’agent. Mais il n’est pas nécessaire à
l’action que les effets parviennent à réaliser complètement la forme de
l’agent, étant souvent imparfaits, surtout s’il s’agit de causes équivoques.
Pour cette raison, la forme dont provient la formation d’une réalité n’est
pas appelée son idée ni sa forme. En deuxième lieu, on appelle forme d’une
réalité celle par laquelle cette réalité est formée : ainsi l’âme est la
forme de l’homme, et la figure de la statue est la forme du cuivre ; et
bien que cette forme qui est une partie du composé soit appelée en vérité sa
forme, l’on n’a cependant pas coutume de l’appeler son idée ; parce que
le nom d’idée paraît signifier une forme séparée de ce dont elle est la
forme. En troisième lieu, on appelle forme d’une réalité celle pour laquelle
cette réalité est formée ; telle est la forme exemplaire, pour l’imitation de
laquelle une réalité est constituée ; et tel est le sens usuel du mot
idée, en sorte que l’idée est identique à la forme qu’une réalité imite. Mais il faut savoir qu’une
réalité peut imiter une forme de deux façons. D’abord par l’intention de
l’agent : ainsi le tableau est réalisé par le peintre afin qu’il imite
quelqu’un dont la figure est représentée. Quelquefois, par contre, une telle
imitation se produit par accident, malgré l’intention, et par hasard : ainsi les peintres réalisent souvent par hasard
l’image d’une chose qui n’est pas dans leur intention. Or ce qui imite une
forme par hasard, on ne dit pas que cela soit formé pour elle, parce que
l’expression « pour » semble impliquer une relation à la fin ;
puis donc que la forme exemplaire, ou l’idée, est celle pour laquelle une
réalité est formée, il est nécessaire qu’une chose imite par soi, et non par
accident, cette forme exemplaire ou cette idée. En outre, nous constatons
qu’une chose a deux façons d’être opérée pour une fin. D’abord, en sorte que
l’agent se détermine lui-même la fin, comme il en va de tous ceux qui
agissent par leur intelligence. Parfois, au contraire, la fin est déterminée
à l’agent par un autre agent, l’agent principal ; cela est clair dans le
cas du mouvement de la flèche, qui se meut vers une fin déterminée, mais
cette fin lui est déterminée par le lanceur ; et semblablement,
l’opération de la nature, qui avance vers une fin déterminée, présuppose une
intelligence qui ait déjà fixé une fin à la nature, et qui ordonne la nature
à cette fin, et c’est pourquoi l’on appelle toute œuvre de la nature une
œuvre d’intelligence. Si donc une chose est
produite pour l’imitation d’une autre par un agent qui ne se détermine pas à
lui-même la fin, alors la forme imitée ne sera pas forme exemplaire ou idée.
Car nous ne disons pas de la forme de l’homme qui engendre qu’elle est l’idée
ou le modèle de l’homme engendré, mais nous le disons seulement quand ce qui
agit pour une fin se détermine à lui-même la fin, que cette forme soit dans
l’agent ou hors de lui. En effet, nous disons de la forme de l’art dans
l’artisan qu’elle est le modèle ou l’idée du produit de l’art ; et
semblablement de la forme qui est hors de l’artisan, pour l’imitation de
laquelle il réalise quelque chose. Telle paraît donc être la
notion d’idée : l’idée est la
forme qu’une chose imite par l’intention d’un agent qui se prédétermine la
fin. En conséquence, il est
clair que ceux qui affirmaient que tout se produit par hasard ne pouvaient
admettre l’idée. Mais cette opinion est réprouvée par les philosophes, car ce qui
arrive par hasard, n’est qu’exceptionnellement régulier, au lieu que nous
voyons le cours de la nature procéder toujours de la même façon, ou la
plupart du temps. De même, les idées ne peuvent pas non plus être admises par
ceux qui affirment que tout procède de Dieu par une nécessité de nature et non par
l’arbitre de la volonté : en effet, ce qui agit par nécessité de nature
ne se prédétermine pas à soi-même la fin. Mais cette position est impossible,
car tout ce qui agit pour une fin, s’il ne se détermine pas à lui-même la
fin, c’est un autre [principe], supérieur, qui la lui détermine ; et ainsi,
il y aura quelque cause supérieure à lui ; or cela est impossible, car
tous ceux qui parlent de Dieu le considèrent comme la cause première des
étants. Et voilà pourquoi, écartant à la fois l’opinion d’Épicure qui prétendait que tout advient par hasard,
et celle d’Empédocle et des autres
qui disaient que tout advient par nécessité de nature, Platon affirma l’existence des idées. Et cette
raison pour admettre les idées, c’est-à-dire à cause de la prédéfinition des
œuvres à faire, est indiquée par Denys au cinquième chapitre des Noms Divins, lorsqu’il
dit : « Ce que nous appelons modèles, ce sont toutes ces raisons,
productrices d’essence, qui préexistent chacune en Dieu, et que la théologie
nomme prédéfinitions, ou encore décrets bons et divins, parce qu’ils
définissent et produisent toutes choses, et que c’est en vertu de ces décrets
que le Suressentiel a d’avance défini et produit tous les êtres. » Or la forme exemplaire ou
l’idée est d’une certaine façon une fin, et l’artisan reçoit d’elle la forme
par laquelle il agit, si elle est hors de lui. Mais il ne convient pas
d’affirmer que Dieu agirait pour une fin autre que lui-même et recevrait
d’ailleurs de quoi lui permettre d’agir. Pour cette raison, nous ne pouvons
admettre que les idées soient hors de Dieu, mais nous pouvons seulement les
placer dans l’esprit divin. Réponse aux
objections : 1° La perfection de la
connaissance peut être envisagée soit du côté du connaissant, soit du côté de
l’objet connu. L’affirmation selon laquelle la connaissance que permet
l’essence est plus parfaite que celle que permet la ressemblance, est donc à
considérer du côté de l’objet. En effet, ce qui par soi-même est connaissable,
est plus connu par soi que ce qui est connaissable non de soi-même mais
seulement en tant qu’il est par sa ressemblance en celui qui connaît. Et il
n’est pas gênant de soutenir que les réalités créées sont moins connaissables
que l’essence divine, qui est connaissable par elle-même. 2° Deux choses sont
nécessaires à l’espèce qui est un médium de
connaissance : représenter la réalité connue, ce qui lui revient
par sa proximité avec l’objet à connaître ; et avoir une existence
spirituelle, ou immatérielle, ce qui lui revient parce qu’elle possède l’être
en celui qui connaît. Ainsi une chose est mieux connue au moyen de l’espèce
qui est dans l’intelligence, qu’au moyen de l’espèce qui est dans le sens,
parce qu’elle est plus immatérielle. Et semblablement, une chose est mieux
connue par l’espèce de la réalité qui est dans l’esprit divin, qu’elle ne
pourrait l’être par son essence elle-même – même en supposant que l’essence
de la réalité puisse être un médium de connaissance, nonobstant sa
matérialité. 3° Dans la connaissance,
il y a deux choses à considérer : la nature même de la connaissance –
nature qui dépend de l’espèce quant à son rapport à l’intelligence où elle
réside –, et la détermination de la connaissance relativement à l’objet connu
– détermination qui dépend de la relation de l’espèce à la réalité elle-même. Ainsi, plus l’espèce est semblable à la réalité
connue par mode de représentation, plus la connaissance est déterminée ;
et plus elle accède à l’immatérialité, qui est la nature du connaissant en
tant que tel, plus elle fait connaître efficacement. 4° Il est contre la notion
des formes naturelles d’être par elles-mêmes immatérielles ; mais il n’y a
pas d’inconvénient à ce qu’elles acquièrent l’immatérialité grâce à autre
chose en quoi elles seraient ; ainsi, dans notre intelligence, les
formes des réalités naturelles sont immatérielles. Il est donc aberrant
d’affirmer que les idées des réalités naturelles sont par elles-mêmes subsistantes,
mais il n’est pas gênant de les placer dans l’esprit divin. 5° Les idées existant dans
l’esprit divin ne sont ni générées, ni générantes, en rigueur de
termes ; mais elles sont créatrices et productrices
des réalités ; ainsi saint Augustin, au livre des 83 Questions, dit : « Bien
qu’elles ne voient le jour ni ne périssent, cependant tout ce qui peut se
former et périr est dit formé par elles. » Et il n’est pas nécessaire
que l’agent premier, dans une composition, soit semblable au généré ;
mais cela est nécessaire pour l’agent prochain. Et précisément, Platon prétendait que les idées étaient le principe
de la génération, c’est-à-dire le principe prochain ; et c’est pourquoi
le raisonnement en question le contredit. 6° L’intention de Denys
est de dire que Dieu ne connaît pas par une idée prise des réalités, ni en
connaissant séparément les réalités par l’idée ; c’est pourquoi une
autre traduction de ce passage dit : « Il ne considère pas chaque
objet dans sa vision. » Par conséquent, cela n’exclut pas entièrement
l’existence des idées. 7° Bien qu’il ne puisse y
avoir aucune proportion de la créature à Dieu, cependant il peut y avoir une
proportionnalité ; et nous avons
fréquemment exposé ce point dans la question précédente. 8° Parce qu’il ne peut pas
ne pas être, Dieu n’a pas besoin d’une essence qui soit autre chose que son
existence. De même, parce qu’il ne peut faillir en connaissant ou en opérant,
il n’a pas besoin d’une règle autre que lui-même. Mais s’il ne peut faillir,
c’est parce qu’il est lui-même sa propre règle ; de même que s’il ne peut pas ne pas être, c’est
parce que son essence est son existence. 9° En Dieu, il n’y a pas
de quantité dimensive, selon laquelle l’égalité pourrait se concevoir ;
mais la quantité y est comme une quantité intensive :
en ce sens la blancheur est dite grande,
parce qu’elle atteint parfaitement sa nature. Or l’intensité d’une forme
se rapporte au mode de possession de cette forme. Et bien que ce qui appartient
à Dieu s’étende en quelque sorte aux créatures, cependant on ne peut
nullement accorder que la créature ait une chose à la façon dont Dieu la
possède ; aussi, quoique nous accordions en quelque façon qu’une
ressemblance existe entre la créature et Dieu, nous n’accordons nullement qu’il y ait là une égalité. 10° L’intention d’Anselme,
comme il ressort d’un examen attentif de ses paroles, est de dire qu’il n’y a
pas dans le Verbe une ressemblance prise des réalités elles-mêmes, mais que
toutes les formes des réalités sont prises du Verbe ; voilà pourquoi il
dit que le Verbe n’est pas une ressemblance des réalités, mais que les
réalités sont des imitations du Verbe. Cela n’exclut donc pas l’idée, puisque
l’idée est la forme qu’une chose imite. 11° Dieu connaît de la
même façon soi-même et les autres réalités, si la façon de connaître est
prise du côté de celui qui connaît, mais non si elle est prise du côté de la
réalité connue : en effet, la créature qui est connue par Dieu n’est pas
réellement identique au médium par
lequel Dieu connaît, mais le médium est réellement identique à Dieu ; c’est pourquoi il n’en résulte aucune
multiplicité dans son essence. |
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Et videtur quod
non. Quia scientia
Dei est perfectissima. Sed perfectior est cognitio quae habetur de re per
essentiam eius, quam quae habetur per eius similitudinem. Ergo Deus non
cognoscit res per suas similitudines, sed magis per essentias earum ; et
ita similitudines rerum, quae ideae dicuntur, non sunt in Deo. Sed dicebat,
quod Deus scit res perfectius cognoscens eas per essentiam suam, quae est
similitudo rerum, quam si cognosceret res per earum essentias. – Sed contra,
scientia est assimilatio ad scitum. Ergo quanto medium cognoscendi est magis
simile et unitum rei cognitae, tanto perfectius res per id cognoscitur. Sed
essentia rerum creatarum magis est unita eis quam essentia divina. Ergo perfectius
cognosceret res si sciret res per essentias earum, quam ex hoc quod scit eas
per essentiam suam. Sed dicebat,
quod perfectio scientiae non consistit in unione medii cognoscendi ad rem
cognitam, sed magis ad cognoscentem. – Sed contra, species rei quae est in
intellectu, secundum quod habet esse in eo, est particulata ; secundum
autem quod comparatur ad scitum, habet rationem universalis, quia est
similitudo rei secundum naturam communem, et non secundum conditiones particulares ;
et tamen cognitio quae est per illam speciem, non est singularis, sed
universalis. Ergo cognitio magis sequitur relationem
speciei ad rem scitam quam ad scientem. Praeterea, propter hoc improbatur a philosopho [Metaph. I, 15 (991 a 8)] opinio Platonis quam habuit de
ideis, quia posuit formas rerum materialium existere sine materia. Sed multo
magis sunt sine materia si sunt in intellectu divino, quam si essent extra
ipsum, quia intellectus divinus est in summo immaterialitatis. Ergo etiam
multo magis inconveniens est ponere ideas in intellectu divino. Praeterea, philosophus [Metaph. VII,
7 (1033 b 26)] improbat opinionem Platonis de ideis per hoc quod ideae
positae a Platone non possunt generare nec generari, et ita sunt inutiles.
Sed ideae, si ponantur in mente divina, non generantur, quia omne generatum
est compositum ; similiter nec generant, quia, cum generata sint
composita, et generantia sint similia generatis, oportet etiam generantia
esse composita. Ergo inconveniens est ponere ideas etiam in mente divina. Item, Dionysius
dicit, in VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2], quod Deus noscit
existentia ex non existentibus, et non cognoscit res secundum ideam. Sed ideae non ponuntur ad aliud in Deo, nisi ut per eas cognoscantur
res. Ergo ideae non sunt in mente Dei. Praeterea, omne exemplatum est proportionatum suo exemplari. Sed nulla
est proportio creaturae ad Deum, sicut nec finiti ad infinitum. Ergo in Deo
non potest esse creaturarum exemplar ; ergo, cum ideae sint formae exemplares,
videtur quod non sint ideae rerum in Deo. Praeterea, idea est regula cognoscendi et operandi. Sed illud quod non
potest deficere in cognoscendo vel operando, ad neutrum regula indiget. Cum
igitur Deus sit huiusmodi, videtur quod non oporteat ponere ideas in eo. Praeterea, sicut unum in quantitate facit aequalitatem, ita unum in qualitate
facit similitudinem, ut dicitur in V Metaphys. [l. 17 (1021 a 11)]. Sed
propter diversitatem quae est inter Deum et creaturam, creatura nullo modo
Deo potest esse aequalis, vel e converso ; ergo nec in Deo est aliqua
similitudo ad creaturam. Cum ergo idea nominet similitudinem rei, videtur
quod rerum ideae non sint in Deo. Praeterea, si ideae sunt in Deo, hoc non erit nisi ad producendum creaturas.
Sed Anselmus dicit in Monolog. [cap. 31] : satis manifestum est in verbo, per quod facta sunt omnia,
similitudines rerum non esse, sed veram et simplicem essentiam. Ergo
videtur quod ideae, quae dicuntur rerum similitudines, in Deo non sunt. Praeterea, Deus
eodem modo cognoscit se et alia ; alias sua scientia multiplex et
divisibilis esset. Sed Deus seipsum non
cognoscit per ideam. Ergo nec alia. Sed contra.
Augustinus dicit in libro de Civitate Dei : qui negat ideas esse, infidelis est, quia negat filium esse.
Ergo, et cetera. Praeterea, omne
agens per intellectum habet rationem sui operis apud se, nisi ignoret quid
agat. Sed Deus est agens per intellectum, et non ignorans hoc quod agit. Ergo apud ipsum sunt rationes rerum quae ideae dicuntur. Praeterea, sicut dicitur in II Physicorum [l. 11 (198 a 24)],
tres causae incidunt in unam : scilicet efficiens, finalis et formalis. Sed Deus est causa
efficiens et finalis rerum. Ergo etiam est causa formalis exemplaris ;
non enim potest esse forma quae sit pars rei, et sic idem quod prius. Praeterea,
effectus particularis non producitur a causa universali, nisi causa
universalis sit propria vel appropriata. Sed omnes particulares effectus sunt
a Deo, qui est causa universalis omnium. Ergo oportet quod sint ab eo
secundum quod est causa propria uniuscuiusque, vel appropriata. Sed hoc non
potest esse nisi per rationes rerum proprias in ipso existentes. Ergo oportet
in eo rationes rerum, id est ideas, existere. Praeterea,
Augustinus dicit in libro de Ordine [Retract. I,
3] : piget me dixisse, duos esse
mundos : scilicet sensibilem,
et intelligibilem, non quin hoc verum sit ; sed quia hoc dixi tamquam ex me, cum tamen a philosophis dictum
fuerit ; et quia modus iste loquendi
non est consuetus in sacra Scriptura. Sed mundus intelligibilis nihil
aliud est quam idea mundi. Ergo verum est ponere ideas. Praeterea,
Boetius dicit in III de Consolatione [metr. 9] loquens ad Deum : tu cuncta superno ducis ab exemplo, mundum
mente gerens pulchrum pulcherrimus ipse. Ergo mundi, et omnium quae in eo
sunt, est exemplar in Deo ; et sic idem quod prius. Praeterea, Ioann. I, 3, dicitur : quod factum est, in ipso vita erat ; hoc, quia, ut Augustinus [In
Ioh. ev. tract. I, 17] dicit, omnes creaturae sunt in mente divina,
sicut arca in mente artificis. Sed arca in mente artificis est per suam
similitudinem et ideam. Ergo omnium rerum ideae sunt in Deo. Praeterea, speculum non ducit in cognitionem aliquorum, nisi eorum
similitudines in eo resplendeant. Sed verbum increatum est speculum ducens in
cognitionem omnium creatorum, quia eo pater se et omnia alia dicit. Ergo in
eo sunt similitudines rerum omnium. Praeterea, Augustinus dicit in VI de Trinitate [cap. 10], quod filius est ars patris plena omnium
rationum viventium. Sed rationes illae nihil aliud sunt quam ideae. Ergo
ideae sunt in Deo. Praeterea, secundum Augustinum [Confess. X,
17], duplex est modus cognoscendi res ; scilicet per essentiam, et per
similitudinem. Sed Responsio.
Dicendum, quod, sicut dicit Augustinus in libro LXXXIII Quaestion.
[qu. 46], ideas Latine possumus
vel formas, vel species dicere, ut verbum ex verbo transferre videamur.
Forma autem alicuius rei potest dici tripliciter. Uno modo a qua formatur res,
sicut a forma agentis procedit effectus formatio. Sed quia non est de
necessitate actionis ut effectus pertingant ad completam rationem formae
agentis, cum frequenter deficiant, maxime in causis aequivocis ; ideo
forma a qua formatur aliquid, non dicitur esse idea vel forma. Alio modo
dicitur forma alicuius secundum quam aliquid formatur, sicut anima est forma
hominis, et figura statuae est forma cupri ; et quamvis forma, quae est
pars compositi, vere dicatur esse illius forma, non tamen consuevit dici eius
idea ; quia videtur hoc nomen idea significare formam separatam ab eo
cuius est forma. Tertio modo dicitur forma alicuius ad quam aliquid formatur ;
et haec est forma exemplaris, ad cuius imitationem aliquid constituitur ;
et in hac significatione consuetum est nomen ideae accipi, ut idem sit idea
quod forma quam aliquid imitatur. Sed sciendum,
quod aliquid potest imitari aliquam formam dupliciter. Uno modo ex intentione
agentis ; sicut pictura ad hoc fit a pictore ut imitetur aliquem cuius
figura depingitur : aliquando vero talis praedicta imitatio per accidens
praeter intentionem, et a casu fit ; sicut frequenter pictores a casu
faciunt imaginem alicuius, de quo non intendunt. Quod autem aliquam formam
imitatur a casu, non dicitur ad illam formari, quia ly ad videtur importare
ordinem ad finem ; unde, cum forma exemplaris, vel idea, sit ad quam
formatur aliquid, oportet quod formam exemplarem vel ideam aliquid imitetur
per se, et non per accidens. Videmus etiam
quod aliquid propter finem dupliciter operatur. Uno modo ita quod ipsum agens
determinat sibi finem, sicut est in omnibus agentibus per intellectum :
aliquando autem agenti determinatur finis ab alio principali agente ;
sicut patet in motu sagittae, quae movetur ad finem determinatum, sed hic finis
determinatur ei a proiiciente ; et similiter operatio naturae, quae est
ad determinatum finem, praesupponit intellectum, praestituentem finem
naturae, et ordinantem ad finem illum naturam, ratione cuius omne opus naturae
dicitur esse opus intelligentiae. Si ergo aliquid
fiat ad imitationem alterius per agens quod non determinat sibi finem, non ex
hoc forma imitata habebit rationem exemplaris vel ideae. Non enim dicimus
quod forma hominis generantis sit idea vel exemplar hominis generati ;
sed solum hoc dicimus quando agens propter finem determinat sibi finem, sive
illa forma sit in agente, sive extra agentem. Dicimus enim formam artis in
artifice esse exemplar vel ideam artificiati ; et similiter etiam formam
quae est extra artificem, ad cuius imitationem artifex aliquid facit. Haec ergo
videtur esse ratio ideae, quod idea sit forma quam aliquid imitatur ex
intentione agentis, qui praedeterminat sibi finem. Secundum hoc
ergo patet quod illi qui ponebant omnia casu accidere, non poterant ideam
ponere. Sed haec opinio a philosophis reprobatur ; quia quae sunt a
casu, non se habent eodem modo nisi ut in paucioribus : naturae autem
cursum videmus semper eodem modo progredi, aut ut in pluribus. Similiter
etiam secundum eos qui posuerunt quod a Deo procedunt omnia per necessitatem
naturae, et non per arbitrium voluntatis, non possunt ponere ideas :
quia ea quae ex necessitate naturae agunt, non praedeterminant sibi finem.
Sed hoc esse non potest ; quia omne quod agit propter finem si non
determinat sibi finem, determinatur ei finis ab alio superiore ; et sic
erit aliqua causa eo superior : quod non potest esse, quia omnes loquentes
de Deo intelligunt eum esse causam primam entium. Et ideo Plato refugiens
Epicuri opinionem, qui ponebat omnia casu accidere, et Empedoclis et aliorum
qui ponebant omnia accidere ex necessitate naturae, posuit ideas esse. Et
hanc etiam rationem ponendi ideas, scilicet propter praedefinitionem operum
agendorum, innuit Dionysius in V cap. de Divinis Nominibus [§ 8], dicens :
exemplaria dicimus in Deo existentium
rationes substantificas, et singulariter praeexistentes : quas theologia praedefinitiones vocat,
et divinas et bonas voluntates existentium praedeterminativas et effectivas : secundum quas supersubstantialis
essentia omnia praedefinivit et produxit. Sed quia forma
exemplaris vel idea habet quodammodo rationem finis, et ab ea accipit artifex
formam qua agit si sit extra ipsum ; non est autem conveniens ponere
Deum agere propter finem alium a se, et accipere aliunde, unde sit sufficiens
ad agendum ; ideo non possumus ponere ideas esse extra Deum, sed in
mente divina tantum. Ad primum
igitur dicendum, quod perfectio cognitionis potest attendi vel ex parte cognoscentis,
vel ex parte cogniti. Quod ergo dicitur quod perfectior est cognitio quae est
per essentiam, quam per similitudinem, est intelligendum ex parte cogniti.
Illud enim quod per seipsum est cognoscibile, est per se magis notum quam
illud quod non est cognoscibile ex seipso, sed solum secundum quod est in
cognoscente per sui similitudinem. Et hoc non est inconveniens ponere quod
res creatae sint minus cognoscibiles quam essentia divina, quae per seipsam
cognoscibilis est. Ad secundum
dicendum, quod ad speciem quae est medium cognoscendi duo requiruntur :
scilicet repraesentatio rei cognitae, quae competit ei secundum
propinquitatem ad cognoscibile ; et esse spirituale, vel immateriale,
quod ei competit secundum quod habet esse in cognoscente. Unde per speciem
quae est in intellectu, melius cognoscitur aliquid quam per speciem quae est
in sensu, quia est immaterialior. Et similiter melius cognoscitur aliquid per
speciem rei quae est in mente divina, quam per ipsam eius essentiam cognosci
posset ; etiam dato quod essentia rei posset esse medium cognoscendi,
non obstante materialitate ipsius. Ad tertium
dicendum, quod in cognitione duo est considerare : scilicet ipsam
naturam cognitionis ; et haec sequitur speciem secundum comparationem
quam habet ad intellectum in quo est ; et determinatio cognitionis ad
cognitum, et haec sequitur relationem speciei ad rem ipsam : unde quanto
est similior species rei cognitae per modum repraesentationis, tanto est
cognitio determinatior ; et quanto magis accedit ad immaterialitatem,
quae est natura cognoscentis inquantum huiusmodi, tanto efficacius cognoscere
facit. Ad quartum
dicendum, quod hoc est contra rationem formarum naturalium quod ex seipsis
immateriales sint ; non est autem inconveniens quod ex alio
immaterialitatem acquirant, in quo sint ; unde in intellectu nostro
formae rerum naturalium immateriales sunt. Unde inconveniens est ponere ideas
rerum naturalium esse per se subsistentes ; non est autem inconveniens
ponere eas in mente divina. Ad quintum
dicendum, quod ideae existentes in mente divina non sunt generatae, nec sunt
generantes, si fiat vis in verbo ; sed sunt creativae et productivae
rerum ; unde dicit Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum
[qu. 46] : cum ipsae neque
oriantur neque intereant, secundum eas tamen informari dicitur omne quod
oriri et interire potest. Nec oportet agens primum in compositione esse
simile generato ; oportet autem hoc de agente proximo ; et sic ponebat
Plato ideas esse generationis principium scilicet proximum ; et ideo
contra ipsum procedit ratio praedicta. Ad sextum dicendum, quod intentio Dionysii est dicere quod ipse non
cognoscit per ideam acceptam a rebus, vel hoc modo quod divisim res per ideam
cognoscat ; unde alia translatio loco huius dicit : neque per visionem singulis se immittit.
Unde per hoc non excluditur omnino ideas esse. Ad septimum dicendum, quod quamvis non possit esse aliqua proportio
creaturae ad Deum, tamen potest esse proportionalitas ; quod in praecedenti
quaestione frequenter expositum est. Ad octavum
dicendum, quod sicut Deus, quia non potest non esse, non indiget essentia quae
sit aliud quam suum esse ; ita quia non potest deficere in cognoscendo
vel operando, non indiget alia regula a seipso : sed propter hoc
deficere non potest, quia ipse est sui ipsius regula ; sicut propter hoc
non potest non esse, quia sua essentia est suum esse. Ad nonum
dicendum, quod in Deo non est quantitas dimensiva, ut secundum eam aequalitas
attendi possit ; sed est ibi quantitas per modum intensivae
quantitatis ; sicut albedo dicitur magna, quia perfecte attingit ad
naturam suam. Intensio autem alicuius formae respicit modum habendi formam
illam. Quamvis autem aliquo modo illud quod est Dei ad creaturas
derivetur ; nullo tamen modo potest concedi quod creatura habeat aliquid
per modum illum quo habet illud Deus : et ideo quamvis aliquo modo concedamus
esse similitudinem inter creaturam et Deum, nullo tamen modo concedimus ibi
esse aequalitatem. Ad decimum
dicendum, quod intentio Anselmi est dicere, ut patet inspicienti verba eius,
quod in verbo non sit similitudo sumpta a rebus ipsis, sed omnes rerum formae
sunt sumptae a verbo ; et ideo dicit quod verbum non est similitudo
rerum, sed res sunt imitationes verbi. Unde
per hoc non removetur idea ; cum idea sit forma quam aliquid imitatur. Ad undecimum dicendum, quod Deus eodem
modo cognoscit se et alia, si accipiatur modus cognitionis ex parte
cognoscentis ; non autem si accipiatur ex parte rei cognitae, quia creatura
quae a Deo cognoscitur, non est idem secundum rem cum medio quo Deus cognoscit
sed ipse est idem re cum eo ; unde nulla multiplicitas in eius essentia
sequitur. |
(Secundo quaeritur utrum sit ponere plures
ideas.)
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Il semble que non. 1° Les attributs divins
essentiels ne sont pas moins véritablement en Dieu que les attributs divins
personnels. Or la pluralité des propriétés personnelles induit la pluralité
des Personnes, qui font que Dieu est appelé trine. Puis donc que les idées,
étant communes aux trois Personnes, sont essentielles, si elles sont plusieurs
en Dieu suivant la pluralité des réalités, il s’ensuit qu’il n’y a pas
seulement trois Personnes en lui, mais une infinité. 2° [Le répondant] disait
que les idées ne sont pas essentielles, car elles sont l’essence même. En
sens contraire : la bonté, la sagesse et la puissance de Dieu sont son essence,
et pourtant elles sont appelées « attributs essentiels ». Donc les
idées aussi, quoiqu’elles soient l’essence même, peuvent être dites
essentielles. 3°
Tout ce qui est attribué à Dieu, doit lui être attribué de la plus noble façon.
Or Dieu est le principe des réalités ; donc tout ce qui se rapporte à la
noblesse du principe doit être placé en lui au plus haut point. Or telle est
l’unité, car « toute puissance unie est plus infinie qu’une puissance
multipliée », comme il est dit au livre des Causes. L’unité souveraine est donc en Dieu. En
conséquence, il est un, non seulement réellement, mais aussi rationnellement,
car ce qui est un des deux façons, l’est plus que ce qui est un de l’une des
deux seulement ; et par conséquent, il n’y a pas en lui pluralité de raisons
ou d’idées. 4° Le Philosophe dit au
cinquième livre de la Métaphysique :
« Est tout à fait un, ce qui ne peut être séparé ni quant à l’intelligence,
ni quant au temps, ni quant au lieu, ni quant à la raison ; et cela vaut
particulièrement dans le genre substance. » Si donc Dieu, parce qu’il
est l’étant parfait, est parfaitement un, il ne peut être séparé quant à la
raison ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 5° S’il y a plusieurs
idées, alors elles sont inégales, car l’une contiendra seulement l’être, une
autre l’être et le vivre, une autre aura en plus le penser, suivant que la réalité
à laquelle appartient l’idée est assimilée à Dieu en plus de choses. Puis
donc qu’il est aberrant de placer une inégalité en Dieu, il semble qu’il ne
puisse y avoir en lui une pluralité d’idées. 6° Dans les causes
matérielles, on s’arrête à une matière prime unique, et semblablement dans
les causes efficientes et finales. Dans les formelles, on s’arrête donc aussi
à une forme unique et première. Or on aboutit ainsi aux idées, parce que,
comme dit saint Augustin au livre des 83
Questions, « les idées
sont les principales formes ou raisons des réalités ». Il n’y a donc en
Dieu qu’une seule idée. 7° [Le répondant] disait
que, bien qu’il y ait une seule forme première, cependant on dit qu’il y a
plusieurs idées suivant ses différents rapports. En sens contraire : on
ne peut pas dire que les idées se diversifient à cause du rapport à Dieu en
qui elles sont, puisqu’il est un ; ni à cause du rapport aux réalités
préconçues en tant qu’elles sont
dans la cause première, puisqu’elles sont un en elle, comme le dit Denys ; ni à cause du rapport aux réalités préconçues
en tant qu’elles existent dans leur nature propre, car ainsi, les réalités
préconçues sont temporelles, mais les idées, éternelles. Donc en aucune façon
les idées ne peuvent être dites nombreuses par rapport à la forme première. 8° Aucune relation qui est
entre Dieu et la créature n’est en Dieu, mais elle est seulement dans la
créature. Or l’idée ou le modèle implique une relation de Dieu à la créature.
Cette relation n’est donc pas en Dieu, mais dans la créature. Puis donc que
l’idée est en Dieu, on ne peut diversifier les idées par des rapports de ce
genre. 9° L’intelligence qui
pense au moyen de plusieurs choses est composée, et passe de l’une à l’autre.
Or cela est étranger à l’intelligence divine. Puis donc que les idées sont
les raisons des réalités et que Dieu pense par elles, il semble qu’il n’y ait
pas plusieurs idées en Dieu. En sens contraire : 1) Le même, suivant un
même rapport, n’est de nature à produire que la même chose. Or Dieu fait des
réalités nombreuses et différentes. Il cause donc les réalités non pas suivant
la même raison, mais selon plusieurs. Or les raisons au moyen desquelles les
réalités sont produites par Dieu sont les idées. Il y a donc plusieurs idées
en Dieu. 2) Saint Augustin dit au
livre des 83 Questions :
« Il reste que tout a été créé au moyen d’une raison ; non pas la
même pour l’homme et le cheval ; car il est absurde de le penser. »
Chaque chose a donc été créée par une raison propre ; il y a donc plusieurs
idées. 3) Saint Augustin dit dans
sa Lettre à Nebridius que, de même qu’il est aberrant de dire que
l’angle et le carré ont une même raison, il est aberrant de dire qu’en Dieu,
l’homme et cet homme ont une même raison. Il semble donc qu’il y ait
plusieurs raisons idéales en Dieu. 4) « C’est par la foi
que nous savons que les siècles ont été formés par la parole de Dieu, en
sorte que les choses que l’on voit ont été faites de choses invisibles »
(Hébr. 11, 3). Or il appelle invisibles, au pluriel, les
espèces idéales. Il y en a donc plusieurs. 5) Ainsi qu’il ressort des
autorités précitées, les saints signifient les idées par les noms d’art et de
monde. Or l’art implique une certaine pluralité, car c’est l’ensemble des préceptes
qui tendent à une seule fin ; et le monde aussi, semblablement,
puisqu’il implique l’ensemble de toutes les créatures. Il est donc nécessaire
d’admettre plusieurs idées en Dieu. Réponse : Certains, après avoir
affirmé que Dieu agit par son intelligence et non par nécessité de nature,
ont prétendu qu’il n’a qu’une seule intention, celle de la création en
général, et que la distinction des créatures a été, quant à elle, réalisée
par les causes secondes. Ils disent, en effet, que Dieu a d’abord créé une
intelligence, laquelle a produit trois choses : l’âme, le monde et une autre intelligence ; et
qu’ainsi, progressivement, une pluralité de réalités procéda d’un principe premier
unique. Et suivant cette opinion, il y aurait certes en Dieu une idée, mais
une seule et commune à toute la création, alors que les idées propres de
chaque réalité seraient dans les causes secondes ; dans le même sens,
Denys rapporte au cinquième chapitre des Noms
Divins qu’un certain philosophe Clément affirma que
les principaux étants étaient les modèles des inférieurs. Mais
cela ne peut se soutenir, car si l’intention de quelque agent se portait
vers une seule chose, tout ce qui viendrait s’ajouter à ce dont il a eu
principalement l’intention serait hors de son intention, et comme fortuit ;
par exemple, si quelqu’un avait l’intention de faire un triangle, il serait
hors de son intention qu’il soit grand ou petit. Or le particulier vient
s’ajouter au général qui le contient ; par conséquent, si l’intention de
l’agent va seulement vers quelque chose de général, il serait hors de son
intention qu’il soit déterminé d’une quelconque façon par quelque chose de
particulier ; par exemple, si la nature avait l’intention de générer
seulement un animal, il serait hors de son intention que l’être généré soit
homme ou cheval. Si donc l’intention de Dieu qui opère ne regarde que la
créature en général, alors toute la distinction de la création adviendra par
hasard. Or il est aberrant de
dire qu’elle est par accident par rapport à la cause première, et par soi par
rapport aux causes secondes : car ce qui est par soi est avant ce qui
est par accident ; or le rapport d’une chose à la cause première est
avant son rapport à la cause seconde, comme cela est prouvé au livre des Causes ; il est donc
impossible qu’elle soit par accident relativement à la cause première et par
soi relativement à la cause seconde. Mais l’inverse peut se produire :
ainsi nous constatons que les réalités qui arrivent par hasard de notre point
de vue, sont déjà connues de Dieu et ordonnées par lui. Par conséquent, il est
nécessaire de dire que toute la distinction des réalités est prédéfinie par lui. Et voilà pourquoi il
est nécessaire de placer en Dieu la raison propre de chaque réalité et, par
suite, d’admettre en lui plusieurs idées. Or le mode de cette
pluralité peut être envisagé comme suit. Une forme peut être de deux façons
dans l’intelligence. D’abord en sorte qu’elle soit le principe de l’acte
d’intellection, comme la forme possédée par celui qui pense en tant qu’il
est pensant, et cette forme est la ressemblance en lui de l’objet pensé.
Ensuite de telle sorte qu’elle soit le terme de l’acte de penser, comme
l’artisan, en pensant, élabore la forme de la maison ; et puisque cette
forme est élaborée par l’acte de penser, et comme effectuée par cet acte,
elle ne peut être le principe de l’acte de penser au point d’être premier
principe quo d’intellection ; mais elle joue plutôt le rôle d’objet pensé par
lequel le sujet qui pense opère quelque chose ; néanmoins la forme
susdite est second principe quo
d’intellection car, par la forme élaborée, l’artisan pense ce qui est à
opérer. Tout comme nous constatons, dans l’intelligence spéculative, que
l’espèce par laquelle l’intelligence est formellement déterminée pour penser
en acte est premier principe quo
d’intellection ; et dès lors qu’elle a été mise en acte, l’intelligence
peut opérer par une telle forme en formant les quiddités des réalités, et en
composant et divisant ; par conséquent cette quiddité formée dans
l’intelligence – ainsi que la composition et la division – est une certaine
œuvre qui est sienne, par laquelle cependant l’intelligence vient à connaître
la réalité extérieure ; et ainsi, cette quiddité est comme un second
principe quo d’intellection. Or, si l’intelligence de
l’artisan réalisait quelque produit de l’art à la ressemblance d’elle-même,
alors l’intelligence même de l’artisan serait une idée, non pas certes en
tant qu’intelligence, mais en tant qu’objet pensé. Et parmi les réalités qui
sont produites à l’imitation d’une autre chose, tantôt ce qui imite l’autre
chose l’imite parfaitement, et dans ce cas l’intelligence opérative
préconcevant la forme de la chose opérée a comme idée la forme même de la
réalité imitée telle que cette réalité la possède ; tantôt, au
contraire, ce qui est à l’imitation de l’autre chose ne l’imite pas
parfaitement, et dans ce cas l’intelligence opérative ne prendrait pas de
façon absolue la forme de la réalité imitée comme idée ou modèle de la
réalité à opérer, mais elle la prendrait avec une proportion déterminée,
suivant laquelle la reproduction trahirait ou imiterait le modèle principal.
Donc, je dis que Dieu, qui opère tout par son intelligence, produit toutes
choses à la ressemblance de son essence ; ainsi son essence est l’idée
des réalités, non pas, certes, en tant qu’elle est essence, mais en tant
qu’elle est pensée. Les réalités créées, quant à elles, n’imitent pas
parfaitement l’essence divine ; par conséquent, l’essence est prise par
l’intelligence divine comme idée des réalités non pas absolument, mais avec
la proportion qui existe entre la créature à produire et l’essence divine
elle-même, suivant qu’elle la trahit ou bien l’imite. Or, les différentes
réalités l’imitent diversement, et chacune selon son propre mode, puisque
chacune a un être distinct de l’autre ; voilà pourquoi l’essence divine
elle-même, comprise avec les diverses proportions entre les réalités et elle,
est l’idée de chaque réalité. Puis donc que les proportions des réalités
sont différentes, il est nécessaire qu’il y ait une pluralité d’idées ; et certes, il y a une idée unique de toutes
les réalités du côté de l’essence ; mais la pluralité se rencontre du
côté des diverses proportions entre les créatures et elle. Réponse aux
objections : 1° Si les propriétés personnelles
induisent une distinction des Personnes en Dieu, c’est parce qu’elles
s’opposent entre elles d’une opposition de relation ; ainsi les propriétés non opposées, telles la
spiration commune et la paternité, ne distinguent pas les Personnes. Or ni
les idées ni les autres attributs essentiels n’ont d’opposition entre
eux ; voilà pourquoi il n’en va pas de même. 2° Il n’en va pas de même
pour les idées et pour les attributs essentiels. En effet, la signification principale de ces derniers ne
comporte rien de plus que l’essence du Créateur ; aussi ne sont-ils pas
[réellement] diversifiés, quoique Dieu se rapporte aux créatures sous
l’aspect de ces attributs, en tant qu’il fait les bons selon la bonté, les
sages selon la sagesse. En revanche, la signification principale de l’idée
comporte quelque chose d’autre en plus de l’essence, à savoir la proportion
même entre la créature et l’essence, en quoi est formellement complétée la notion d’idée,
et en raison de quoi on dit qu’il y a plusieurs idées. Néanmoins, dans la mesure où elles relèvent de l’essence, rien
n’empêche les idées d’être appelées essentielles. 3° La pluralité de raisons
revient parfois à une différence de réalité : ainsi Socrate et Socrate
assis diffèrent de raison, et cela
revient à la différence entre substance et accident ; et semblablement,
homme et animal diffèrent de raison, et cette différence revient à la
différence entre forme et matière, car le genre se prend de la matière, au
lieu que la différence spécifique se prend de la forme ; aussi une telle
différence selon la raison s’oppose-t-elle tout à fait à l’unité et à la simplicité.
Mais parfois, la différence de raison ne se ramène pas à une différence de
réalité, mais à la vérité de la réalité, qui est diversement
intelligible ; et c’est en ce sens que nous plaçons une pluralité de
raisons en Dieu ; cela ne s’oppose donc pas à la suprême unité ou
simplicité. 4° Dans ce passage, le
Philosophe nomme raison la définition ; mais en Dieu, on ne doit pas
entendre les diverses raisons comme des définitions, car aucune de ces
raisons ne comprend l’essence divine. Cela est donc étranger à notre propos. 5° La forme qui est dans
l’intelligence a un double rapport : d’une part à la réalité dont elle
est la forme, d’autre part à ce en quoi elle est. Le premier rapport ne lui
donne pas une qualité, mais une relation : car les choses matérielles
n’ont pas une forme matérielle, ni les choses sensibles une forme sensible.
Mais l’autre rapport la qualifie, car elle suit le mode d’être de ce en quoi
elle est. Par conséquent, de ce que certaines des réalités préconçues imitent
plus parfaitement que d’autres l’essence divine, il suit que les idées sont
non pas inégales, mais de choses inégales. 6° La forme première et
unique à laquelle toutes choses se ramènent, est l’essence divine elle-même
considérée en soi ; et c’est en la considérant que l’intelligence divine
invente, pour ainsi dire, différents modes d’imitation de l’essence, en lesquels consiste la pluralité des idées. 7° Les idées sont
diversifiées par les divers rapports aux réalités, lesquelles existent dans
leur nature propre ; et si ces réalités sont temporelles, il n’est
cependant pas nécessaire que ces rapports soient temporels, car l’action de
l’intelligence, même humaine, porte sur une chose même quand elle n’existe
pas, comme lorsque nous considérons les choses passées. Or la relation suit
l’action, comme il est dit au cinquième livre de la Métaphysique ; et c’est pourquoi,
dans l’intelligence divine, les rapports aux réalités temporelles sont éternels. 8° La relation qui existe
entre Dieu et la créature n’est pas en Dieu réellement ; cependant, elle
est en Dieu du point de vue de notre intelligence. Et semblablement, elle
peut être en lui du point de vue de son intelligence, en tant qu’il considère
le rapport des réalités à son essence ; et ainsi, ces rapports sont en
Dieu en tant que pensés par lui. 9° L’idée n’est pas
premier principe quo d’intellection
d’une chose, mais elle est objet pensé existant dans l’intelligence. Or l’uniformité de l’intelligence suit l’unité du
premier principe quo d’intellection
d’une chose, comme l’unité de l’action suit l’unité de la forme de l’agent,
qui est le principe de l’action. Par conséquent, bien que les rapports pensés
par Dieu soient nombreux – en eux consiste la pluralité des idées –, cependant,
parce qu’il les pense tous au moyen de son unique essence, son intelligence
n’est pas multiple, mais une. |
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Et videtur quod
non. Quia ea quae
essentialiter dicuntur in Deo, non minus sunt vere in eo quam illa quae
dicuntur in ipso personaliter. Sed pluralitas proprietatum personalium
inducit pluralitatem personarum, secundum quas Deus dicitur trinus. Cum ergo
ideae sint essentiales, quia sunt communes tribus personis, si sint plures in
Deo secundum pluralitatem rerum, sequitur quod non solum sint tres personae
in ipso, sed infinitae. Sed dicebat,
quod ideae non sunt essentiales, quia sunt ipsa essentia. – Sed contra,
bonitas sapientia et potentia Dei sunt eius essentia, et tamen dicuntur
essentialia attributa. Ergo et ideae, quamvis sint ipsa essentia, possunt
essentiales dici. Praeterea, quidquid Deo attribuitur, debet ei nobilissimo modo
attribui. Sed Deus est principium rerum ; ergo debet poni in eo omne
illud quod ad nobilitatem principii pertinet, in summo. Sed unitas est huiusmodi,
quia omnis virtus unita plus est infinita
quam multiplicata, ut dicitur in libro de Causis [Prop. 17(16)]. Ergo in
Deo est summa unitas ; ergo non solum est unus re, sed ratione ;
quia magis est unum quod est unum utroque modo, quam quod altero istorum
tantum ; et sic non sunt in eo plures rationes, sive ideae. Praeterea, philosophus dicit in V Metaphys. [cap. 6 (1016 b 1)]
quod omnino est unum, quod non potest
separari neque intellectu, neque tempore, neque loco, neque ratione ; et maxime in substantia. Si ergo
Deus est maxime unum, quia est maxime ens, non potest separari ratione ;
et ita idem quod prius. Praeterea, si
plures ideae, sequitur eas esse inaequales ; quia una idea continebit
esse tantum, alia autem esse et vivere, alia vero insuper intelligere,
secundum quod res cuius est idea, in pluribus assimilatur Deo. Cum ergo
inconveniens sit in Deo aliquam inaequalitatem ponere, videtur quod non
possint esse in eo plures ideae. Praeterea, in
causis materialibus est status ad unam primam materiam, et similiter in
efficientibus et finalibus. Ergo et in
formalibus est status ad unam primam formam. Sed est status ad ideas, quia ut
dicit Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 46], ideae sunt principales formae vel rationes
rerum. Ergo in Deo non est nisi una tantum idea. Sed dicebat, quod quamvis sit una prima forma, tamen ideae dicuntur
plures secundum diversos respectus ipsius. – Sed contra, non potest dici quod
ideae multiplicentur secundum respectum ad Deum in quo sunt, qui est
unus ; neque secundum respectum ad ideata, secundum quod sunt in causa
prima, quia in ea sunt unum, ut Dionysius [De div. nom. 5, 8] dicit ; nec per respectum ad ideata,
secundum quod in propria natura existunt, quia sic res ideatae sunt
temporales, ideae vero aeternae sunt. Ergo nullo modo per respectum formae
primae possunt ideae dici plures. Praeterea, nulla relatio quae est inter Deum et creaturam, est in Deo,
sed in creatura tantum. Sed idea vel exemplar importat relationem Dei ad creaturam.
Ergo ista relatio non est in Deo, sed in creatura. Cum ergo idea sit in Deo,
per huiusmodi respectus ideae multiplicari non possunt. Praeterea,
intellectus qui pluribus intelligit, est compositus, et transiens de uno in
aliud. Sed haec a divino intellectu sunt procul. Cum ergo ideae sint rationes
rerum, quibus Deus intelligit, videtur quod non sint plures ideae in Deo. Sed contra.
Idem secundum idem non est natum facere nisi idem. Sed Deus facit multa et
diversa. Ergo non secundum eamdem rationem, sed secundum plures, res causat.
Sed rationes quibus res producuntur a Deo, sunt ideae. Ergo plures ideae sunt
in Deo. Praeterea,
Augustinus dicit in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 46] : restat ut omnia ratione sint condita ; nec eadem ratione homo qua equus ; hoc enim absurdum est existimari. Singula igitur propriis sunt creata rationibus ; ergo sunt plures
ideae. Praeterea, Augustinus dicit in epistola ad Nebridium [Epist. 14], quod sicut inconveniens
est dicere quod eadem sit ratio anguli et quadrati, ita inconveniens est
dicere quod eadem sit ratio in Deo hominis et huius hominis. Ergo videtur
quod sint plures rationes ideales in Deo. Praeterea, Hebr. XI, 3 dicitur : fide credimus aptata esse saecula verbo Dei, ut ex invisibilibus
visibilia fierent. Invisibilia autem pluraliter appellat species ideales.
Ergo sunt plures. Praeterea,
ideae a sanctis significantur nomine artis et mundi, ut patet ex
auctoritatibus inductis. Sed ars pluralitatem quamdam importat ; est
enim collectio praeceptorum ad unum finem tendentium ; et similiter
etiam mundus, cum importet collectionem omnium creaturarum. Ergo oportet
ponere plures ideas in Deo. Responsio.
Dicendum, quod quidam ponentes Deum per intellectum agere, et non ex
necessitate naturae, posuerunt eum habere intentionem unam tantum, scilicet
creaturae in universali ; sed creaturarum distinctio facta est per
causas secundas. Dicunt enim, quod Deus primo condidit unam intelligentiam,
quae produxit tria : scilicet animam, et orbem, et aliam intelligentiam ;
et sic progrediendo, processit pluralitas rerum ab uno primo principio. Et
secundum hanc opinionem esset quidem in Deo idea, sed una tantum creaturae
toti communis ; sed propriae ideae singulorum essent in causis secundis,
sicut etiam Dionysius narrat in V cap. de Divinis Nominibus [§ 9], quod
quidam Clemens philosophus posuit principaliora entia exemplaria inferiorum
esse. Sed hoc stare
non potest : quia si intentio alicuius agentis feratur ad aliquid unum
tantum, praeter intentionem eius erit, et quasi casuale, quidquid sequatur,
quod accidit ei quod est principaliter intentum ab eo ; sicut si aliquis
intenderet facere aliquod triangulatum, praeter intentionem eius esset quod
esset magnum vel parvum. Cuilibet autem communi accidit speciale contentum
sub eo ; unde si intentio agentis est ad aliquod commune tantum, praeter
intentionem eius esset quod qualitercumque determinaretur per aliquod
speciale ; sicut si natura intenderet generare solum animal, praeter intentionem
naturae esset quod generatum sit homo vel equus. Unde
si intentio Dei operantis respiciat tantum ad creaturam in communi, tota
distinctio creaturae casualiter accidet. Inconveniens autem est dicere quod
sit per accidens per comparationem ad causam primam ; et sit per se per
comparationem ad causas secundas : quia quod est per se, prius est eo
quod est per accidens ; prius autem est comparatio alicuius ad causam
primam quam ad causam secundam, ut patet in libro de Causis [prop. 1 et
comm.] ; unde impossibile est quod sit per accidens respectu causae primae,
et per se respectu secundae. Potest autem accidere e converso, sicut videmus
quod ea quae sunt casualiter quoad nos, sunt Deo praecognita, et ordinata ab
ipso. Unde necesse est dicere, quod tota distinctio rerum sit praedefinita
ab eo. Et ideo necesse est in Deo ponere singulorum proprias rationes, et
propter hoc necesse est ponere in eo plures ideas. Modus autem
pluralitatis hinc accipi potest. Forma enim in intellectu dupliciter esse potest.
Uno modo ita quod sit principium actus intelligendi, sicut forma, quae est
intelligentis in quantum est intelligens ; et haec est similitudo
intellecti in ipso. Alio modo ita quod sit terminus actus intelligendi, sicut
artifex intelligendo excogitat formam domus ; et cum illa forma sit
excogitata per actum intelligendi, et quasi per actum effecta, non potest
esse principium actus intelligendi, ut sit primum quo intelligatur ; sed
magis se habet ut intellectum, quo intelligens aliquid operatur. Nihilominus
tamen est forma praedicta secundum quo intelligitur : quia per formam
excogitatam artifex intelligit quid operandum sit ; sicut etiam in
intellectu speculativo videmus quod species, qua intellectus informatur ut
intelligat actu, est primum quo intelligitur ; ex hoc autem quod est
effectus in actu, per talem formam operari iam potest formando quidditates
rerum et componendo et dividendo ; unde ipsa quidditas formata in
intellectu, vel etiam compositio et divisio, est quoddam operatum ipsius, per
quod tamen intellectus venit in cognitionem rei exterioris ; et sic est
quasi secundum quo intelligitur. Si autem
intellectus artificis aliquod artificiatum produceret ad similitudinem sui
ipsius, tunc quidem ipse intellectus artificis esset idea, non quidem ut est
intellectus, sed inquantum intellectum. In his autem quae ad imitationem
alterius producuntur, quandoque quidem id quod alterum imitatur, perfecte
imitatur ipsum ; et tunc intellectus operativus praeconcipiens formam
operati, habet ut ideam ipsam formam rei imitatae, prout est illius rei
imitatae : quandoque vero quod est ad imitationem alterius, non perfecte
imitatur illud ; et tunc intellectus operativus non acciperet formam rei
imitatae absolute ut ideam vel exemplar rei operandae ; sed cum proportione
determinata, secundum quam exemplatum a principali exemplari deficeret vel imitaretur.
Dico ergo, quod Deus per intellectum omnia operans, omnia ad similitudinem essentiae
suae producit ; unde essentia sua est idea rerum ; non quidem ut
est essentia, sed ut est intellecta. Res autem creatae non perfecte imitantur
divinam essentiam ; unde essentia non accipitur absolute ab intellectu
divino ut idea rerum, sed cum proportione creaturae fiendae ad ipsam divinam
essentiam, secundum quod deficit ab ea, vel imitatur ipsam. Diversae autem
res diversimode ipsam imitantur ; et unaquaeque secundum proprium modum
suum, cum unicuique sit esse distinctum ab altera ; et ideo ipsa divina
essentia, cointellectis diversis proportionibus rerum ad eam, est idea uniuscuiusque
rei. Unde, cum sint diversae rerum proportiones, necesse est plures esse
ideas ; et est quidem una omnium ex parte essentiae ; sed
pluralitas invenitur ex parte diversarum proportionum creaturarum ad ipsam. Ad primum ergo
dicendum, quod proprietates personales ideo inducunt distinctionem personarum
in divinis, quia ad invicem opponuntur oppositione relationis ; unde proprietates
non oppositae non distinguunt personas, ut communis spiratio et paternitas.
Ideae autem, nec alia essentialia attributa, non habent ad invicem aliquam
oppositionem ; et ideo non est simile. Ad secundum
dicendum, quod non est simile de ideis et essentialibus attributis. Attributa
enim essentialia nihil habent de principali intellectu suo praeter essentiam
creatoris ; unde etiam non plurificantur, quamvis secundum ea Deus ad
creaturas comparetur, prout secundum bonitatem facit bonos, secundum sapientiam
sapientes. Sed idea de suo principali intellectu habet aliquid aliud praeter
essentiam, scilicet ipsam proportionem creaturae ad essentiam, in quo etiam
completur formaliter ratio ideae, ratione cuius dicuntur plures ideae :
nihilominus tamen secundum quod ad essentiam pertinent, nihil prohibet ideas
essentiales dici. Ad tertium
dicendum, quod pluralitas rationis quandoque reducitur ad aliquam
diversitatem rei, sicut Socrates et Socrates sedens differunt ratione ;
et hoc reducitur ad diversitatem substantiae et accidentis ; et
similiter homo et animal ratione differunt ; et haec differentia
reducitur ad diversitatem formae et materiae, quia genus sumitur a materia,
differentia vero specifica a forma ; unde talis differentia secundum
rationem repugnat maxime unitati vel simplicitati. Quandoque vero differentia
secundum rationem non reducitur ad aliquam rei diversitatem, sed ad veritatem
rei, quae est diversimode intelligibilis ; et sic ponimus pluralitatem
rationum in Deo ; unde hoc non repugnat maximae unitati, vel
simplicitati. Ad quartum
dicendum, quod philosophus appellat ibi rationem definitionem ; in Deo
autem non est accipere plures rationes quasi definitiones, quia nulla
rationum illarum essentiam divinam comprehendit ; et ideo non est ad
propositum. Ad quintum
dicendum, quod forma quae est in intellectu, habet respectum duplicem :
unum ad rem cuius est, alium ad id in quo est. Ex primo autem respectu non
dicitur aliqualis, sed alicuius tantum : non enim materialium est forma
materialis, nec sensibilium sensibilis. Sed secundum alium respectum
aliqualis dicitur, quia sequitur modum eius in quo est ; unde ex hoc
quod rerum ideatarum quaedam aliis perfectius essentiam divinam imitantur,
non sequitur quod ideae sint inaequales, sed inaequalium. Ad sextum
dicendum, quod una prima forma, ad quam omnia reducuntur, est ipsa divina
essentia secundum se considerata ; ex cuius consideratione intellectus
divinus adinvenit, ut ita dicam, diversos modos imitationis ipsius, in quibus
pluralitas idearum consistit. Ad septimum
dicendum, quod ideae plurificantur secundum diversos respectus ad res in
propria natura existentes ; nec tamen oportet quod, si res sunt
temporales, quod illi respectus sint temporales, quia actio intellectus,
etiam humani, se extendit ad aliquid etiam quando illud non est, sicut cum
intelligimus praeterita. Actionem autem relatio consequitur, ut in V Metaphysic.
[l. 17 (1020 b 28)] dicitur ; unde et respectus ad res temporales
in intellectu divino sunt aeterni. Ad octavum
dicendum, quod relatio quae est inter Deum et creaturam, non est in Deo
secundum rem ; est tamen in Deo secundum intellectum nostrum ; et
similiter potest esse in eo secundum intellectum suum, prout scilicet,
intelligit respectum rerum ad essentiam suam ; et sic respectus illi
sunt in Deo ut intellecti ab ipso. Ad nonum dicendum, quod idea non habet rationem eius quo primo
aliquid intelligitur, sed habet rationem intellecti in intellectu
existentis. Uniformitas autem intellectus sequitur unitatem eius quo primo
aliquid intelligitur ; sicut unitas actionis sequitur unitatem formae
agentis, quae est principium ipsius ; unde, quamvis respectus intellecti
a Deo sint multi, in quibus pluralitas idearum consistit ; quia tamen
illos omnes per unam suam essentiam intelligit, intellectus eius non est multiplex,
sed unus. |
(Tertio quaeritur utrum ideae pertineant ad
cognitionem speculativam,
vel practicam tantum.)
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Il semble que ce soit
seulement à la connaissance pratique. 1° Comme dit saint
Augustin au livre des 83 Questions, « les idées
sont les formes principales des réalités, par lesquelles est formé tout ce
qui naît ou périt ». Or rien n’est formé par la connaissance
spéculative. La connaissance spéculative n’a donc pas d’idée. 2° [Le répondant] disait
que les idées ne se rapportent pas seulement à ce qui naît ou périt, mais
encore à ce qui peut naître ou périr, comme saint Augustin le dit dans 3° L’idée n’est autre que
la forme modèle. Or on ne peut parler de forme modèle 4° Selon le Philosophe, l’intelligence pratique porte sur les réalités dont
les principes sont en nous. Or les idées qui existent dans l’intelligence
divine sont les principes des réalités préconçues. Elles se rapportent donc à
l’intelligence pratique. 5° Toutes les formes de
l’intelligence ou bien proviennent des réalités, ou bien leur sont
destinées : celles qui leur sont destinées appartiennent à
l’intelligence pratique, et celles qui en proviennent appartiennent à la
spéculative. Or, aucune forme de l’intelligence divine ne provient des
réalités, puisque cette intelligence n’en reçoit rien. Elles sont donc
destinées aux réalités ; aussi se rapportent-elles à l’intelligence
pratique. 6° Si, en Dieu, l’idée de
l’intelligence pratique diffère de celle de l’intelligence spéculative, alors
cette diversité ne peut dépendre de quelque chose d’absolu, car tout attribut
de ce genre est unique en Dieu ; ni d’un rapport d’identité, comme
lorsque nous disons le même identique au même, parce qu’un tel rapport
n’induit aucune pluralité ; ni par un rapport de diversité, car la cause
n’est pas diversifiée, quoique les effets le soient. On ne peut donc en
aucune façon distinguer l’idée de la connaissance spéculative de celle de la
connaissance pratique. 7° [Le répondant] disait
que les deux idées se distinguent en ce que l’idée pratique est principe
d’être, mais la spéculative, principe de connaissance. En sens
contraire : les principes de l’être et de la connaissance sont les
mêmes. L’idée spéculative n’est donc pas distinguée par là de l’idée pratique. 8° La connaissance
spéculative ne semble pas être autre chose, en Dieu, que la simple
connaissance de lui-même. Or la simple connaissance ne peut rien comporter
d’autre en plus de la connaissance. Puis donc que l’idée ajoute un rapport
aux réalités, il semble qu’elle ne se rapporte pas à la connaissance
spéculative, mais seulement à la pratique. 9° La fin de
l’intelligence pratique est le bien. Or, le rapport de l’idée ne peut avoir
de détermination que pour le bien, car les maux se produisent hors de
l’intention. L’idée regarde donc la seule intelligence pratique. En sens contraire : 1) La connaissance
pratique ne s’étend qu’aux choses à faire. Or Dieu connaît au moyen des idées
non seulement les choses à faire, mais encore les choses présentes et faites.
Les idées ne s’étendent donc pas seulement à la connaissance pratique. 2) Dieu connaît plus
parfaitement les créatures qu’un artisan ne connaît les produits de l’art. Or
l’artisan créé possède, au moyen des formes par lesquelles il opère, la connaissance
spéculative des choses opérées ; donc Dieu aussi, à bien plus forte
raison. 3) La connaissance
spéculative est celle qui considère les principes et les causes des réalités,
ainsi que leurs propriétés. Or Dieu connaît au moyen des idées tout ce qui
peut être connu parmi les réalités. Donc en Dieu, les idées ne se rapportent
pas seulement à la connaissance pratique, mais aussi à la spéculative. Réponse : Comme il est dit au
troisième livre sur l’Âme, « l’intelligence
pratique diffère de la spéculative par la fin » ; or la fin de la
spéculative est la vérité prise absolument, au lieu que celle de
l’intelligence pratique est l’opération, comme il est dit au deuxième livre
de la Métaphysique. Donc, une connaissance est dite pratique par sa
relation à l’œuvre, ce qui se produit de deux façons. Parfois, elle
est actuellement ordonnée à une œuvre : ainsi l’artisan, ayant préconçu
une forme, se propose de l’introduire dans une matière ; et dans ce cas,
la connaissance et la forme de la connaissance sont actuellement pratiques.
Parfois, en revanche, la connaissance est certes ordonnable à l’acte, mais
elle n’est pas actuellement ordonnée ; comme par exemple lorsque
l’artisan élabore la forme d’un
ouvrage, sait la façon d’opérer, et n’a cependant pas l’intention d’opérer.
Alors, la connaissance est pratique habituellement ou virtuellement, non
actuellement. Mais lorsque la connaissance n’est aucunement ordonnable à
l’acte, alors elle est purement spéculative ; et cela se produit aussi
de deux façons. D’abord, quand la connaissance porte sur ces réalités qui ne
sont pas de nature à être produites au moyen de la science de celui qui
connaît, comme lorsque nous connaissons les réalités naturelles. Parfois, au contraire, la réalité connue est certes
opérable au moyen de la science, cependant elle n’est pas considérée telle
qu’elle est opérable ; car par l’opération, la réalité est produite en
l’existence. Il est en effet des choses qui peuvent être séparées dans
l’intelligence sans être séparables dans l’être. Quand donc on considère une
réalité opérable par l’intelligence en distinguant l’une de l’autre les
choses qui ne peuvent être distinguées dans l’être, la connaissance n’est
pratique ni actuellement ni habituellement, mais elle est seulement
spéculative : ainsi, par exemple, un artisan considère une maison en en
recherchant les propriétés, le genre, les différences et autres choses semblables
que l’on rencontre indistinctement du point de vue de l’être dans la réalité
même. Mais on considère la réalité telle qu’elle est opérable quand on considère
en elle tout ce qui est simultanément requis pour son être. Et de ces quatre façons la
connaissance de Dieu entretient un rapport avec les réalités. En effet, sa
science peut causer les réalités. Il en connaît donc certaines en les ordonnant
par le propos de sa volonté afin qu’elles existent en un temps, quel qu’il
soit, et de celles-ci il a une connaissance actuellement pratique. Il en
connaît d’autres, en revanche, qu’il n’a l’intention de faire en aucun
temps, car il connaît les choses qui ni n’ont existé ni n’existent ni
n’existeront, comme on l’a dit dans la question précédente ; et il en a
certes une connaissance en acte, mais elle n’est pratique que virtuellement,
non actuellement. Quant aux réalités qu’il fait ou qu’il peut faire, il les
considère non seulement en tant qu’elles sont dans leur être propre, mais
encore suivant tous les concepts que l’intelligence humaine peut appréhender
en elles par réduction analytique ; les réalités par lui opérables sont
donc aussi connues de lui d’une façon en laquelle elles ne sont pas
opérables. Il connaît en outre certaines réalités dont sa science ne peut
pas être la cause, tels les maux. Par conséquent, c’est en toute vérité que
nous plaçons en Dieu et la connaissance pratique, et la connaissance
spéculative. Maintenant donc, il nous
faut voir de laquelle de ces façons l’idée peut être admise dans la
connaissance divine. Comme dit saint Augustin, l’idée est appelée forme en propriété de terme ;
mais si nous envisageons la réalité, l’idée est la raison ou la ressemblance
de la réalité. Or, en certaines formes, nous trouvons un double
rapport : d’abord à ce qui est formé selon elles, comme la science se
rapporte à celui qui sait ; ensuite à ce qui est à l’extérieur, comme la
science se rapporte à l’objet de science ; cependant ce rapport n’est
pas commun à toute forme, comme le premier. Par conséquent, le nom de forme
implique seulement le premier rapport ; et c’est pourquoi la forme
connote toujours un rapport de cause. Car la forme est en quelque
sorte la cause de ce qui est formé selon elle, qu’une telle formation se
produise par mode d’inhérence, comme dans les formes intrinsèques, ou bien
par mode d’imitation, comme dans les formes exemplaires. Mais la ressemblance
et la raison possèdent aussi le second rapport, par lequel ne leur convient
pas la relation de cause. Si donc nous parlons de l’idée selon la notion propre
signifiée par son nom, alors elle ne s’étend qu’à cette science selon
laquelle une chose peut être formée ; et c’est la connaissance qui est
actuellement pratique, ou celle qui ne l’est que virtuellement et qui, d’une
certaine façon, est aussi spéculative. Mais si nous donnons à l’idée le sens
commun de ressemblance ou de raison, alors l’idée peut se rapporter purement
à la connaissance spéculative. Ou plus proprement, disons que l’idée regarde
la connaissance actuellement ou virtuellement pratique, au lieu que la ressemblance
et la raison regardent aussi bien la pratique que la spéculative. Réponse aux
objections : 1° Saint Augustin rapporte
la formation de l’idée non seulement aux choses qui ont lieu, mais aussi à
celles qui peuvent avoir lieu, et sur lesquelles, si elles n’ont jamais lieu,
porte une connaissance en quelque sorte spéculative, ainsi qu’il ressort de
ce qu’on a dit. 2° Cet argument est
probant pour la connaissance qui est pratique virtuellement, non
actuellement ; et rien n’empêche de la dire spéculative en quelque
sorte, pour autant qu’elle s’éloigne de l’opération quant à l’acte. 3° Le modèle, bien qu’il implique un
rapport à ce qui est à l’extérieur, a cependant relativement à cet extérieur
un rapport de cause ; et voilà pourquoi, au sens propre, il se rapporte
à la connaissance qui est habituellement ou virtuellement pratique, et pas seulement
à celle qui l’est actuellement : car une chose peut être appelée modèle
dès qu’une réalité peut être faite pour l’imiter, même si cela ne se produit
jamais ; et il en va de même pour les idées. 4° L’intelligence pratique
porte sur les choses dont les principes sont en nous, non pas n’importe
comment, mais en tant qu’elles sont opérables par nous. Nous pouvons donc
avoir aussi une connaissance spéculative des réalités dont les causes sont en
nous, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 5° On ne distingue pas
l’intelligence spéculative de l’intelligence pratique suivant que les formes
possédées proviennent des réalités ou leur sont destinées, car même en nous
l’intelligence pratique a parfois des formes prises des réalités : par
exemple lorsqu’un artisan, à la vue de quelque ouvrage, conçoit la forme
selon laquelle il a l’intention d’opérer. Par conséquent, il n’est pas non
plus nécessaire que toutes les formes qui appartiennent à l’intelligence spéculative
soient reçues des réalités. 6° On ne distingue pas en
Dieu l’idée pratique de l’idée spéculative comme si elles étaient deux idées,
mais parce que, du point de vue de notre manière de connaître, l’idée
pratique ajoute à l’idée spéculative une relation à l’acte ; de même,
« homme » ajoute à « animal » le rationnel, et pourtant
l’homme et l’animal ne sont pas deux réalités. 7° Les principes de l’être
et de la connaissance sont dits identiques, dans la mesure où tous les
principes de l’être, quels qu’ils soient, sont également principes de connaissance ;
mais non l’inverse, puisque les effets sont parfois principes de la connaissance
des causes. Rien n’empêche donc que les formes de l’intelligence spéculative
soient seulement principes de connaissance, mais les formes de l’intelligence
pratique, en même temps principes d’être et de connaissance. 8° La connaissance est
appelée simple non pour exclure
le rapport de la science à l’objet de science, rapport qui accompagne
inséparablement toute science, mais pour exclure qu’elle soit mêlée à ce qui
est hors du genre de la connaissance, comme l’existence des réalités,
qu’ajoute la science de vision, ou la relation de la volonté à la production
des réalités connues, qu’ajoute la science d’approbation ; de même le feu
est appelé corps simple pour exclure non pas ses parties essentielles, mais
le mélange d’un corps étranger. 9° Le vrai et le bien sont
en mutuelle circumincession, car à la fois le vrai est un certain bien, et
tout bien est vrai. Aussi Réponse
aux objections en sens contraire : 1)
En Dieu, les temps ne s’écoulent pas ni ne défilent, car lui-même, par son
éternité qui est tout entière simultanée, inclut le temps en son
entier ; et par conséquent, il connaît de la même
façon les choses présentes, passées et futures ; et c’est ce qui est dit
au livre de l’Ecclésiastique : « Avant d’être créées, toutes choses
sont connues du Seigneur, elles le sont encore toutes après leur achèvement »
(Eccli. 23, 29). Et ainsi,
de ce que même les réalités passées sont connues au moyen de l’idée, il ne
suit pas nécessairement qu’elle excède, en son acception propre, les limites
de la connaissance pratique. 2) Si l’artisan créé connaît
son ouvrage tel qu’il peut être amené à l’existence, quoiqu’il n’ait pas
l’intention d’opérer, alors la connaissance qu’il en a au moyen des formes
opératives n’est pas tout à fait spéculative, mais habituellement
pratique ; par contre, la connaissance par laquelle un artisan connaît
les produits de l’art non tels qu’ils peuvent être amenés par lui à l’existence,
cette connaissance qui est purement spéculative n’a pas d’idée
correspondante, mais peut-être des raisons ou des ressemblances. 3) Il est commun à la
science pratique et à la spéculative de procéder par des principes et des
causes ; par conséquent, on ne peut prouver par cet argument ni qu’une
science est spéculative, ni qu’elle est pratique. |
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Et videtur quod tantum ad practicam. Quia, ut dicit
Augustinus in l. LXXXIII Quaest. [qu. 46], ideae sunt formae rerum principales, secundum quas formatur omne
quod oritur aut interit. Sed secundum speculativam
cognitionem nihil formatur. Ergo speculativa cognitio non habet ideam. Sed dicebat, quod ideae non solum habent respectum ad id quod oritur
aut interit, sed ad id quod oriri vel interire potest, ut ibidem Augustinus
dicit ; et sic idea se habet ad ea quae nec sunt, nec erunt, nec
fuerunt, tamen esse possunt, de quibus Deus speculativam cognitionem habet. –
Sed contra, practica scientia dicitur secundum quam aliquis scit modum
operis, etiam si nunquam operari intendat ; et sic dicitur practica esse
pars medicinae. Sed Deus scit modum operandi ea quae potest facere, quamvis
facere non proponat. Ergo etiam de eis Deus habet practicam
cognitionem ; et sic utroque modo idea ad practicam cognitionem pertinet. Praeterea, idea nihil est aliud quam exemplaris forma. Sed forma exemplaris
non potest dici nisi in practica cognitione, quia exemplar est ad cuius
imitationem fit aliud. Ergo ideae solum practicam cognitionem respiciunt. Praeterea, secundum philosophum [Metaph. VI,
1 (1025 b 22)], practicus intellectus est eorum quorum principia sunt in
nobis. Sed ideae in intellectu divino existentes sunt ideatorum principia.
Ergo ad practicum intellectum pertinent. Praeterea, omnes formae intellectus vel sunt a rebus, vel sunt ad
res : quae autem sunt ad res, sunt practici intellectus ; quae vero
a rebus, speculativi. Sed nullae formae intellectus divini sunt a rebus, cum
nihil a rebus accipiat. Ergo sunt ad res ; et sic sunt practici
intellectus. Praeterea, si
est alia idea intellectus practici, et alia speculativi in Deo, diversitas
ista non potest esse per aliquid absolutum, quia omne huiusmodi est unum
tantum in Deo ; nec per respectum identitatis, ut cum dicimus idem eidem
idem, quia talis respectus nullam pluralitatem inducit ; nec per
respectum diversitatis, quia causa non plurificatur, quamvis effectus sint
plures. Ergo nullo modo potest distingui alia idea speculativae cognitionis ab
idea practicae cognitionis. Sed dicebat, quod in hoc utraque idea distinguitur, quod idea practica
est principium essendi, sed speculativa cognoscendi. – Sed contra, eadem sunt
principia essendi et cognoscendi. Ergo ex hoc idea speculativa a practica non
distinguitur. Praeterea, cognitio speculativa nihil aliud videtur esse in Deo quam
simplex ipsius notitia. Sed simplex notitia nihil praeter notitiam aliud habere
potest. Ergo, cum idea addat respectum ad res, videtur quod non pertineat ad
speculativam cognitionem, sed ad practicam tantum. Praeterea,
finis practici est bonum. Sed respectus ideae
non potest determinari nisi ad bonum, quia mala praeter intentionem accidunt.
Ergo idea solum practicum intellectum respicit. Sed contra. Cognitio practica non extendit se nisi ad facienda. Sed Deus
per ideas non solum scit facienda, sed praesentia et facta. Ergo ideae non se
extendunt solum ad practicam cognitionem. Praeterea, Deus perfectius cognoscit creaturas quam artifex
artificiata. Sed artifex creatus, per formas quibus operatur, habet
speculativam cognitionem de operatis ; ergo multo fortius Deus. Praeterea,
cognitio speculativa est quae considerat principia et causas rerum, et
passiones earumdem. Sed Deus per ideas
cognoscit omnia quae in rebus cognosci possunt. Ergo ideae in Deo pertinent
non ad practicam solum, sed speculativam cognitionem. Responsio. Dicendum, quod, sicut dicitur in III de Anima [cap. 10
(433 a 14)], intellectus practicus
differt a speculativo fine ;
finis enim speculativi est veritas absolute, sed practici est operatio ut
dicitur in II Metaphys. [l. 2 (993 b 20)]. Aliqua ergo cognitio,
practica dicitur ex ordine ad opus : quod contingit dupliciter.
Quandoque enim ad opus actu ordinatur, sicut artifex praeconcepta forma
proponit illam in materiam inducere ; et tunc est actu practica
cognitio, et cognitionis forma. Quandoque vero est quidem ordinabilis
cognitio ad actum, non tamen actu ordinatur ; sicut cum artifex
excogitat formam artificii, et scit modum operandi, non tamen operari
intendit ; et tunc est practica habitu vel virtute, non actu. Quando
vero nullo modo est ad actum ordinabilis cognitio, tunc est pure
speculativa ; quod etiam dupliciter contingit. Uno modo, quando cognitio
est de rebus illis quae non sunt natae produci per scientiam cognoscentis,
sicut cum nos cognoscimus naturalia ; quandoque vero res cognita est
quidem operabilis per scientiam, tamen non consideratur ut est operabilis ;
res enim per operationem in esse producitur. Sunt autem quaedam quae possunt
separari secundum intellectum, quae non sunt separabilia secundum esse.
Quando ergo consideratur res per intellectum operabilis distinguendo ab invicem
ea quae secundum esse distingui non possunt, non est practica cognitio nec
actu nec habitu, sed speculativa tantum ; sicut si artifex consideret
domum investigando passiones eius, et genus et differentias, et alia
huiusmodi, quae secundum esse indistincte inveniuntur in re ipsa. Sed tunc
consideratur res ut est operabilis, quando considerantur in ipsa omnia quae
ad eius esse requiruntur simul.Et secundum hos quatuor modos cognitio divina
se habet ad res. Scientia enim eius est causativa rerum.
Quaedam ergo cognoscit ordinando ea proposito suae voluntatis ad hoc quod
sint secundum quodcumque tempus, et horum habet practicam cognitionem in
actu. Quaedam vero cognoscit quae nullo tempore facere intendit, scit enim ea
quae nec fuerunt, nec sunt, nec erunt, ut in praecedenti quaestione, dictum
est ; et de his habet quidem scientiam in actu, non autem actu
practicam, sed virtute tantum. Et quia res quas facit vel facere potest, non
solum considerat secundum quod sunt in proprio esse, sed secundum omnes etiam
intentiones quas intellectus humanus resolvendo in eis apprehendere
potest ; ideo habet cognitionem de rebus operabilibus a se etiam eo modo
quo non sunt operabiles. Scit etiam et quaedam quorum sua scientia
causa esse non potest, sicut mala. Unde verissime in Deo et practicam et speculativam
cognitionem ponimus. Nunc ergo
videndum, secundum quem modum praedictorum, idea in divina cognitione possit
poni. Idea ergo, ut Augustinus [De div.
quaest. 83, qu. 46] dicit, secundum proprietatem vocabuli forma
dicitur ; sed si rem attendamus, idea est rei ratio, vel similitudo.
Invenimus autem in quibusdam formis duplicem respectum : unum ad id quod
secundum eas formatur, sicut scientia respicit scientem ; alium ad id
quod est extra, sicut scientia respicit scibile ; hic tamen respectus
non est omni formae communis, sicut primus. Hoc igitur nomen forma importat
solum primum respectum ; et inde est quod forma semper notat habitudinem
causae. Est enim forma quodammodo causa eius quod secundum ipsam
formatur ; sive talis formatio fiat per modum inhaerentiae, ut in formis
intrinsecis, sive per modum imitationis, ut in formis exemplaribus. Sed
similitudo et ratio respectum etiam secundum habent, ex quo non competit eis
habitudo causae. Si ergo loquamur de idea secundum propriam nominis rationem,
sic non se extendit nisi ad illam scientiam secundum quam aliquid formari potest ;
et haec est cognitio actu practica, vel virtute tantum, quae etiam quodammodo
speculativa est. Sed tamen si ideam communiter appellemus
similitudinem vel rationem, sic idea etiam ad speculativam cognitionem pure
pertinere potest. Vel magis proprie dicamus, quod idea respicit cognitionem
practicam actu vel virtute ; similitudo autem et ratio tam practicam
quam speculativam. Ad primum igitur dicendum, quod Augustinus formationem ideae refert
non tantum ad ea quae fiunt, sed etiam ad ea quae fieri possunt ; de
quibus, si nunquam fiant, est cognitio aliquo modo speculativa, ut ex dictis
patet. Ad secundum dicendum, quod ratio illa procedit de cognitione illa quae
est practica virtute, non actu ; quam nihil prohibet aliquo modo speculativam
dici, secundum quod recedit ab operatione secundum actum. Ad tertium dicendum, quod exemplar, quamvis importet respectum ad id
quod est extra, tamen ad illud extrinsecum importat habitudinem causae ;
et ideo, proprie loquendo, ad cognitionem pertinet quae est practica habitu
vel virtute ; non autem solum ad illam quae est actu practica :
quia aliquid potest dici exemplar ex hoc quod ad eius imitationem potest aliquid
fieri, etsi nunquam fiat ; et similiter est de ideis. Ad quartum dicendum, quod practicus intellectus est de his quorum
principia sunt in nobis non quocumque modo, sed in quantum sunt per nos
operabilia. Unde et de eis
quorum causae sunt in nobis, habere possumus speculativam scientiam, ut ex
dictis, patet. Ad quintum
dicendum, quod intellectus speculativus et practicus non distinguuntur per
hoc quod est habere formas a rebus aut ad res ; quia etiam in nobis
intellectus practicus quandoque habet formas a rebus sumptas ; ut cum
aliquis artifex ex artificio aliquo viso concipit formam secundum quam
operari intendit. Unde non etiam oportet ut omnes formae quae sunt
intellectus speculativi, sint acceptae a rebus. Ad sextum dicendum, quod idea practica et speculativa in Deo non distinguuntur
quasi duae ideae ; sed quia secundum rationem intelligendi, practica
addit super speculativam ordinem ad actum ; sicut homo addit super
animal rationale ; nec homo tamen et animal sunt duae res. Ad septimum dicendum, quod pro tanto dicuntur eadem esse principia
essendi et cognoscendi, quia quaecumque sunt principia essendi, sunt etiam
principia cognoscendi ; non autem e converso, cum effectus interdum sint
principia cognoscendi causas. Unde nihil prohibet formas intellectus
speculativi esse tantum principia cognoscendi ; formas autem intellectus
practici esse principia essendi et cognoscendi simul. Ad octavum
dicendum, quod simplex notitia dicitur non ad excludendum respectum scientiae
ad scitum, qui inseparabiliter omnem scientiam comitatur, sed ad excludendum
admixtionem eius quod est extra genus notitiae ; sicut est existentia
rerum, quam addit scientia visionis ; vel ordo voluntatis ad res scitas
producendas, quem addit scientia approbationis ; sicut etiam ignis
dicitur corpus simplex, non ad excludendum partes essentiales eius, sed commixtionem
extranei. Ad nonum dicendum, quod verum et bonum se invicem circumincedunt,
quia et verum est quoddam bonum, et bonum omne est verum ; unde et bonum
potest considerari cognitione speculativa, prout consideratur veritas eius
tantum : sicut cum definimus bonum et naturam eius ostendimus ;
potest etiam considerari practice, si consideretur ut bonum ; hoc autem
est, si consideretur in quantum est finis motus vel operationis. Et sic patet
quod non sequitur ideas vel similitudines aut rationes divini intellectus ad
practicam tantum notitiam pertinere, ex hoc quod respectus terminatur ad
bonum. Ad primum vero quod contra obiicitur, dicendum quod apud Deum non
currunt tempora neque decurrunt, quia ipse sua aeternitate, quae totum est
simul, totum tempus includit ; et sic eodem modo cognoscit praesentia,
praeterita et futura ; et hoc est quod dicitur Eccli., XXIII, 29 : Domino Deo nostro antequam crearentur nota
sunt omnia ; sic et post perfectum
cognoscit omnia. Et sic non oportet quod idea proprie accepta limites
practicae cognitionis excedat, ex hoc quod per eam etiam praeterita cognoscuntur. Ad secundum dicendum, quod illa cognitio quam artifex creatus
habet per formas operativas de suo artificio, si cognoscit ipsum ut est producibile
in esse, quamvis operari non intendat, non est usquequaque speculativa cognitio,
sed habitualiter practica ; cognitio autem artificis qua cognoscit
artificiata non ut sunt productibilia ab ipso, quae est pure speculativa, non
habet ideas respondentes sibi, sed forte rationes vel similitudines. Ad tertium
dicendum, quod est commune practicae et speculativae scientiae quod sit per
principia et causas ; unde ex hac ratione non potest probari de aliqua
scientia neque quod sit speculativa, neque quod sit practica. |
(Quarto quaeritur utrum malum habeat ideam
in Deo.)
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Il semble que oui. 1° Dieu a des maux une
science de simple connaissance. Or l’idée, prise au sens large de
ressemblance ou de raison, correspond en quelque façon à la science de simple
connaissance. Le mal a donc une idée en Dieu. 2° Rien n’empêche le mal
d’être dans un bien qui ne lui est pas opposé. Or la ressemblance du mal
n’est pas plus opposée au bien que la ressemblance du noir n’est opposée au
blanc, car les espèces des contraires, dans l’âme, ne sont pas contraires.
Rien n’empêche donc de d’admettre en Dieu, quoiqu’il soit le souverain bien,
l’idée ou la ressemblance du mal. 3° Partout où il y a
quelque communauté, il y a quelque ressemblance. Or, si une chose est une
privation d’étant, par là même elle se voit attribuer l’étant ; aussi
est-il dit au quatrième livre de la Métaphysique que les négations et les privations sont
appelées étants. Donc, par le fait même que le mal est une privation de bien,
il a quelque ressemblance en Dieu, qui est le souverain bien. 4° Tout ce qui est connu
par lui-même, a une idée en Dieu. Or le faux est connu par lui-même, tout
comme le vrai ; car, de même que les premiers principes sont connus par
eux-mêmes dans leur vérité, ainsi leurs opposés sont connus par eux-mêmes
dans leur fausseté. Le faux a donc une idée en Dieu. Or le faux est un
certain mal, de même que le vrai est le bien de l’intelligence, comme il est
dit au sixième livre de l’Éthique. Le mal a donc une idée
en Dieu. 5° Tout ce qui a quelque
nature, a une idée en Dieu. Or le vice, étant contraire à la vertu, détermine
une nature dans le genre qualité. Il a donc une idée en Dieu. Or, par le fait
même qu’il est vice, il est un mal. Un mal a donc une idée en Dieu. 6° Si le mal n’a pas
d’idée, c’est uniquement parce que le mal n’est pas un étant. Or les formes
cognitives peuvent concerner les non-étants, car rien n’empêche d’imaginer
des montagnes d’or, ou une chimère. Rien non plus n’empêche donc l’idée du
mal d’être en Dieu. 7° Parmi des réalités
désignées, ne pas avoir de signe c’est être désigné, comme cela est clair
pour les brebis que l’on marque. Or l’idée est un certain signe de la réalité
préconçue. Donc, par le fait même que le mal n’a pas d’idée en Dieu alors que
les réalités bonnes en ont une, l’on doit dire que le mal est lui-même préconçu
ou formé. 8° Tout ce qui provient de
Dieu, a une idée en lui. Or le mal, c’est-à-dire le mal de peine, provient de
Dieu. Il a donc une idée en Dieu. En sens contraire : 1) Toute réalité préconçue
a un être déterminé par une idée. Or le mal n’a pas un être déterminé,
puisqu’il n’a pas l’être, mais qu’il est une privation d’étant. Le mal n’a
donc pas d’idée en Dieu. 2) Selon Denys, l’idée, ou modèle, est une prédéfinition de la
volonté divine. Or la volonté de Dieu n’est relative qu’à des biens. Le mal
n’a donc pas d’idée en Dieu. 3) Le mal est la privation
d’espèce, de mode et d’ordre, selon saint Augustin. Or Platon a appelé
espèces les idées elles-mêmes. Le mal ne peut donc pas avoir d’idée. Réponse : Ainsi qu’il ressort de ce
qu’on a dit, l’idée implique, suivant sa définition propre, une forme qui est
le principe de la formation d’une réalité. Puis donc que rien de ce qui est
en Dieu ne peut être le principe du mal, le mal ne peut pas avoir d’idée en
Dieu, si l’on prend l’idée au sens propre. Mais il en est de même si
on la prend communément comme une raison ou une ressemblance ; car, selon saint Augustin, le mal est appelé ainsi par le fait même qu’il n’a
pas de forme. Puis donc que la ressemblance se prend de la forme participée
en quelque façon, et qu’une chose est dite mauvaise par le fait même qu’elle s’éloigne de la participation de la
divinité, il est impossible que le mal ait une ressemblance en Dieu. Réponse aux
objections : 1°
La science de simple connaissance ne concerne pas seulement les maux, mais encore
certains biens qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé, et c’est
par rapport à eux que l’on place l’idée dans la science de simple
connaissance, non par rapport aux maux. 2° Si l’on nie que le mal
a une idée en Dieu, ce n’est pas seulement parce qu’il lui est opposé ;
mais parce qu’il n’a pas une nature qui lui permette en quelque sorte de
participer une chose qui serait en Dieu, de telle sorte que sa ressemblance
puisse être reçue. 3°
La communauté par laquelle une chose est attribuée communément à l’étant et
au non-étant est seulement de raison, car les négations et les privations ne
sont que des étants de raison ; or une telle communauté ne suffit pas
pour la ressemblance dont nous parlons ici. 4°
Que le principe suivant : « Aucun tout n’est plus grand que sa
partie » soit faux, est quelque chose de vrai ; donc, connaître que
c’est faux, c’est connaître quelque chose de vrai. Cependant la fausseté de ce principe n’est
connue que par sa privation de vérité, comme la cécité est connue par la
privation de la vue. 5° De même que les actions
mauvaises sont bonnes et viennent de Dieu quant à ce qu’elles ont d’être, de
même en est-il pour les habitus qui en sont les principes ou les
effets ; donc, qu’ils soient mauvais ne leur fait déterminer aucune
nature, mais seulement une privation. 6°
Une chose a deux façons d’être appelée un non-étant : soit
parce que le non-être intervient dans sa définition, comme la cécité est
appelée non-étant ; et aucune forme d’un tel non-étant ne peut être
conçue ni dans l’intelligence ni dans l’imagination, et un non-étant de cette
sorte est un mal ; soit parce qu’il ne se rencontre pas dans la réalité,
quoique la privation d’être ne soit pas elle-même comprise dans sa
définition ; et dans ce cas, rien n’empêche d’imaginer des non-étants,
ni de concevoir leurs formes. 7°
Du fait même qu’il n’a pas d’idée en Dieu, le mal est connu de Dieu au moyen de l’idée du bien
opposé ; et de cette façon, il entretient avec la connaissance le même
rapport que s’il avait une idée ; et ce n’est pas que la privation
d’idée lui tienne lieu d’idée, car en Dieu il ne peut y avoir de privation. 8° Le mal de peine vient
de Dieu sous le rapport de l’ordre requis par la justice, et ainsi, il est
bon et a une idée en Dieu. |
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Et videtur quod
sic. Deus enim habet
scientiam simplicis notitiae de malis. Sed
idea aliquo modo respondet scientiae simplicis notitiae, secundum quod large
sumitur pro similitudine vel ratione. Ergo malum habet ideam in Deo. Praeterea, malum nihil prohibet esse in bono quod non est ei
oppositum. Sed similitudo mali non opponitur bono, sicut nec similitudo nigri
albo, quia species contrariorum in anima non sunt contrariae. Ergo nihil prohibet,
in Deo, quamvis sit summum bonum, ponere ideam vel similitudinem mali. Praeterea,
ubicumque est aliqua communitas, ibi est aliqua similitudo. Sed ex hoc ipso
quod aliquid est privatio entis, suscipit entis praedicationem ; unde
dicitur in IV Metaphysicorum [l. 1 (1003 b 5)], quod negationes et
privationes dicuntur entia. Ergo ex hoc ipso quod malum est privatio boni,
habet aliquam similitudinem in Deo, qui est summum bonum. Praeterea, omne
illud quod per seipsum cognoscitur, habet ideam in Deo. Sed falsum per
seipsum cognoscitur, sicut et verum ; sicut enim prima principia sunt
per se nota in sua veritate, ita eorum opposita sunt per se nota in sua
falsitate. Ergo falsum habet ideam in Deo. Falsum autem est quoddam malum,
sicut et verum est intellectus bonum, ut dicitur in VI Ethic. [l. 2 (1139 a 27)]. Ergo malum habet ideam in Deo. Praeterea, quidquid habet naturam aliquam, habet ideam in Deo. Sed
vitium, cum sit virtuti contrarium, ponit aliquam naturam in genere qualitatis.
Ergo habet ideam in Deo. Sed ex hoc ipso quod est vitium, est malum. Ergo malum
habet ideam in Deo. Praeterea, si
malum non habet ideam, non est hoc nisi quia malum non est ens. Sed formae
cognitivae possunt esse de non entibus ; nihil enim prohibet imaginari
montes aureos, aut chimaeram. Ergo nihil etiam prohibet mali ideam esse in
Deo. Praeterea,
inter res signatas non habere signum est esse signatum, ut patet in ovibus
quae signantur. Sed idea est quoddam signum ideati. Ergo ex hoc ipso quod,
rebus bonis habentibus ideam in Deo, malum non habet, debet dici ipsum esse
ideatum vel formatum. Praeterea, quidquid est a Deo, habet ideam in eo. Sed malum est a Deo,
poenae scilicet. Ergo habet ideam in ipso. Sed contra. Omne ideatum habet esse terminatum per ideam. Sed malum non
habet esse terminatum, cum non habeat esse, sed privatio sit entis. Ergo
malum non habet ideam in Deo. Praeterea,
secundum Dionysium [De div. nom. 5,
8], idea vel exemplar est praedefinitio divinae voluntatis. Sed voluntas Dei
non habet se nisi ad bona. Ergo malum non habet ideam in Deo. Praeterea,
malum est privatio speciei, modi et ordinis, secundum Augustinum [De nat. boni, cap. 4]. Sed ipsas ideas Plato species appellavit. Ergo malum non potest habere
ideam. Responsio. Dicendum, quod idea secundum propriam sui rationem, ut
patet ex dictis, importat formam, quae est principium formationis alicuius
rei. Unde, cum nihil quod est in Deo, possit esse mali principium, non potest
malum ideam habere in Deo, si proprie accipiatur idea. Sed nec etiam si accipiatur communiter pro ratione vel
similitudine ; quia, secundum Augustinum [cf. De nat. boni, cap. 4], malum dicitur ex hoc ipso quod non
habet formam. Unde, cum similitudo attendatur secundum formam aliquo modo participatam,
non potest esse quod malum similitudinem aliquam in Deo habeat, cum aliquid
dicatur malum ex hoc ipso quod a participatione divinitatis recedit. Ad primum
igitur dicendum, quod scientia simplicis notitiae non solum est de malis, sed
etiam de quibusdam bonis, quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt : et
respectu horum ponitur idea in scientia simplicis notitiae, non autem
respectu malorum. Ad secundum dicendum, quod non negatur malum habere ideam in Deo
ratione oppositionis tantum ; sed quia non habet aliquam naturam per
quam aliquo modo participet aliquid quod sit in Deo, ut sic similitudo eius
accipi possit. Ad tertium
dicendum, quod illa communitas qua aliquid communiter praedicatur de ente et
non ente, est rationis tantum, quia negationes et privationes non sunt nisi
entia rationis : talis autem communitas non sufficit ad similitudinem de
qua nunc loquimur. Ad quartum
dicendum, quod hoc principium : nullum totum est maius sua parte, esse
falsum, quoddam verum est ; unde cognoscere hoc esse falsum, est
cognoscere quoddam verum. Falsitas tamen eius principii non cognoscitur nisi
per privationem veritatis, sicut caecitas per privationem visus. Ad quintum
dicendum, quod sicut actiones malae quantum ad id quod habent de entitate,
bonae sunt, et a Deo sunt, ita est etiam et de habitibus qui sunt earum
principia vel effectus ; unde ex hoc quod sunt mala, non ponunt aliquam
naturam, sed solum privationem. Ad sextum
dicendum, quod aliquid dicitur non ens dupliciter. Uno modo, quia non esse
cadit in definitione eius, sicut caecitas dicitur non ens ; et talis non
entis non potest concipi aliqua forma neque in intellectu neque in imaginatione ;
et huiusmodi non ens est malum. Alio modo, quia non invenitur in rerum
natura, quamvis ipsa privatio entitatis non claudatur in eius
definitione ; et sic nihil prohibet imaginari non entia, et eorum formas
concipere. Ad septimum dicendum, quod ex hoc ipso, quod malum non habet ideam in
Deo, a Deo cognoscitur per ideam boni oppositi ; et per hunc modum se
habet ad cognitionem ac si haberet ideam ; non autem ita quod privatio
ideae respondeat ei pro idea, quia in Deo privatio esse non potest. Ad octavum dicendum, quod poenae malum exit a Deo sub ratione ordinis
iustitiae ; et sic bonum est, et ideam habet in Deo. |
(Quinto quaeritur utrum materia prima
habeat ideam in Deo.)
|
Il semble que non. 1° L’idée, selon saint
Augustin, est une forme. Or la matière prime n’a aucune forme.
Aucune idée ne lui correspond donc en Dieu. 2° La matière n’est un
étant qu’en puissance. Si donc l’idée doit correspondre à la réalité
préconçue, alors il est nécessaire, si la matière prime a une idée, que son
idée ne soit qu’en puissance. Or en Dieu, la potentialité est absente. La matière prime n’a donc pas d’idée
en lui. 3° En Dieu, les idées
portent sur des choses qui existent, ou peuvent exister. Or, la matière prime
n’a pas ni ne peut avoir par elle-même une existence séparée. Elle n’a donc
pas d’idée en Dieu. 4° L’idée existe pour
qu’une chose soit formée selon elle. Or la matière prime ne peut jamais être
formée en sorte que la forme fasse partie de son essence. Si donc elle avait
une idée, cette idée serait inutilement en Dieu, ce qui est absurde. En sens contraire : 1) Tout ce qui vient de
Dieu à l’existence, a une idée en lui. Or telle est la matière. Elle a donc
une idée en Dieu. 2) Toute essence dérive de
l’essence divine. Tout ce qui a quelque essence, a donc une idée en Dieu. Or
telle est la matière prime. Donc, etc. Réponse : Platon, qui se trouve être le
premier à avoir parlé des idées, n’a admis aucune idée pour la matière prime,
car il imaginait les idées comme les causes des réalités préconçues ; et
la matière prime n’était pas un effet de l’idée, mais était une cause
parallèle à l’idée (concausa). Il
conçut en effet deux principes du côté de la matière, le grand et le petit,
mais un seul du côté de la forme : l’idée. Pour notre part, nous
affirmons que la matière est causée par Dieu ; aussi est-il nécessaire
d’admettre que l’idée de la matière est d’une certaine façon en Dieu, puisque
tout ce qui est causé par lui renferme d’une façon ou d’une autre une
ressemblance de lui. Mais cependant, si nous
parlons de l’idée au sens propre, on ne peut dire que la matière prime ait
par elle-même en Dieu une idée distincte de l’idée de la forme ou du composé :
car l’idée proprement dite regarde la réalité telle qu’elle peut être amenée
à l’existence ; or la matière ne peut venir à l’existence sans une
forme, et vice versa. Donc, à
proprement parler, l’idée ne correspond pas à la seule matière, ni à la seule
forme ; mais au composé entier correspond
une idée unique, qui est productrice du tout et quant à la forme, et quant à
la matière. En revanche, si nous
prenons l’idée au sens large de ressemblance ou de raison, alors les choses
qui peuvent être considérées distinctement peuvent avoir par elles-mêmes une
idée distincte, quoiqu’elles ne puissent exister séparément ; et dans ce
cas, rien n’empêche que la matière prime, même en soi, ait aussi une
idée. Réponse aux
objections : 1° Bien que la matière
prime soit informe, il y a cependant en elle une imitation de la forme
première, car, quelque infirme que soit l’être de la matière prime, il est
cependant une imitation du premier étant, et par conséquent il peut avoir une
ressemblance en Dieu. 2° Il n’est pas nécessaire
que l’idée et la réalité préconçue soient semblables par conformité de
nature, mais seulement par représentation ; aussi les réalités composées ont-elles une idée
simple ; et semblablement, une chose existant en puissance a une ressemblance
idéale en acte. 3° Bien que la matière en
soi ne puisse pas exister, elle peut cependant être considérée en soi, et
peut ainsi avoir par elle-même une ressemblance. 4° Cet argument est
probant pour l’idée actuellement ou virtuellement pratique, qui porte sur la
réalité telle qu’elle peut être amenée à l’existence ; et une telle idée
ne convient pas à la matière prime. Réponse
aux objections en sens contraire : 1) La matière ne vient à
l’existence par Dieu que dans un composé ; et c’est ainsi qu’une idée au
sens propre lui correspond. 2) Il faut répondre de
même : la matière, à proprement parler, n’a pas d’essence, mais elle est
une partie de l’essence du tout. |
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Et videtur quod
non. Idea enim,
secundum Augustinum [De div.
quaest. 83, qu. 46], forma est. Sed materia prima nullam habet
formam. Ergo idea in Deo nulla ei respondet. Praeterea,
materia non est ens nisi in potentia. Si
ergo idea debet ideato respondere si habet ideam, oportet quod eius idea sit
in potentia tantum. Sed in Deum potentialitas non cadit. Ergo materia prima
non habet ideam in ipso. Praeterea, ideae sunt in Deo eorum quae sunt vel esse possunt. Sed materia
prima nec est per se separata existens, neque esse potest. Ergo non habet ideam in Deo. Praeterea, idea est ut secundum ipsam aliquid formatur. Sed materia
prima nunquam potest formari, ita ut forma sit de essentia eius. Ergo si
haberet ideam, frustra esset idea illa in Deo ; quod est absurdum. Sed contra. Omne quod procedit in esse a Deo, habet ideam in ipso. Materia
est huiusmodi. Ergo habet ideam in Deo. Praeterea, omnis essentia derivatur ab essentia divina. Ergo quidquid
habet aliquam essentiam, habet ideam in Deo. Sed materia prima est huiusmodi.
Ergo, et cetera. Responsio. Dicendum, quod Plato, qui invenitur primo locutus fuisse de
ideis, non posuit materiae primae aliquam ideam, quia ipse ponebat ideas ut
causas ideatorum ; materia autem prima non erat causatum ideae, sed erat
ei concausa. Posuit enim duo
principia ex parte materiae, scilicet magnum et parvum ; sed unum ex
parte formae, scilicet ideam. Nos autem ponimus materiam esse causatam a Deo ; unde necesse est
ponere quod aliquo modo sit eius idea in Deo, cum quidquid ab ipso causatur,
similitudinem ipsius utcumque retineat. Sed tamen, si proprie de idea loquamur, non potest poni quod materia
prima habeat per se ideam in Deo distinctam ab idea formae vel compositi :
quia idea proprie dicta respicit rem secundum quod est producibilis in
esse ; materia autem non potest exire in esse sine forma, nec e converso.
Unde proprie idea non respondet materiae tantum, neque formae tantum ;
sed toti composito respondet una idea, quae est factiva totius et quantum ad
formam et quantum ad materiam. Si autem large accipiamus ideam pro similitudine vel ratione, tunc
illa possunt per se distinctam habere ideam quae possunt distincte considerari,
quamvis separatim esse non possint ; et sic nihil prohibet materiae
primae etiam secundum se ideam esse. Ad primum igitur dicendum, quod quamvis materia prima sit informis,
tamen inest ei imitatio primae formae : quantumcumque enim debile esse
habeat, illud tamen est imitatio primi entis ; et secundum hoc potest
habere similitudinem in Deo. Ad secundum dicendum, quod ideam et ideatum non oportet esse similia
secundum conformitatem naturae, sed secundum repraesentationem tantum ;
unde et rerum compositarum est simplex idea ; et similiter existentis in
potentia est idealis similitudo actu. Ad tertium dicendum, quod quamvis materia secundum se esse non possit,
tamen potest secundum se considerari ; et sic potest habere per se similitudinem. Ad quartum
dicendum, quod ratio illa procedit de idea practica actu vel virtute, quae
est rei prout est in esse producibilis ; et talis idea materiae primae
non convenit. Ad primum quod
in contrarium obiicitur, dicendum, quod materia non procedit in esse a Deo
nisi in composito ; et sic ei idea, proprie loquendo, respondet. Et similiter
dicendum ad secundum, quod materia, proprie loquendo, non habet essentiam,
sed est pars essentiae totius. |
(Sexto quaeritur utrum in Deo sit idea
eorum quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt.)
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Il semble que non. 1° Seul ce qui a un être
déterminé a une idée. Or ce qui n’a pas existé, n’existe pas et n’existera
pas, n’a aucunement un être déterminé. Ni donc une idée. 2°
[Le répondant] disait que, bien que cela n’ait pas un être déterminé en soi,
cela a cependant un être déterminé en Dieu. En sens contraire : une
chose est déterminée par sa distinction d’une autre. Or toutes choses, telles
qu’elles sont en Dieu, sont un, et indistinctes l’une de l’autre. Donc, en
Dieu non plus, cela n’a pas un être déterminé. 3° Denys dit que les
modèles sont les volontés divines et bonnes qui sont prédéterminatives et
effectives des réalités. Or ce qui ni n’a existé, ni n’existe, ni n’existera,
n’a jamais été prédéterminé par la volonté divine. Cela n’a donc pas d’idée
ou de modèle en Dieu. 4° L’idée est ordonnée à
la production de la réalité. Si donc il y a une idée de ce qui n’est jamais
amené à l’existence, il semble qu’elle soit inutile, ce qui est absurde.
Donc, etc. En sens contraire : 1) Dieu connaît les
réalités au moyen des idées. Or lui-même connaît les réalités qui ni
n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé, comme on l’a dit précédemment,
dans la question sur la science de Dieu. Il y a donc aussi en lui une idée
des choses qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé. 2) La cause ne dépend pas
de l’effet. Or l’idée est la cause de l’existence de la réalité. L’idée ne
dépend donc nullement de l’existence de la réalité ; elle peut donc également
concerner les choses qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé. Réponse : L’idée proprement dite
regarde la connaissance pratique non seulement en acte, mais aussi en
habitus. Or Dieu a une connaissance virtuellement pratique des choses qu’il
peut faire, quoiqu’elles n’aient jamais eu lieu et ne doivent jamais avoir
lieu. Il reste donc que l’idée peut porter sur ce qui ni n’existe, ni
n’existera, ni n’a existé ; non cependant de la même façon qu’elle porte
sur les choses qui existent, existeront ou ont existé ; car, pour produire
ces dernières, elle est déterminée par un propos de la volonté divine, lequel
n’a pas lieu pour les choses qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont
existé ; et ainsi, ce genre de choses a en quelque sorte des idées indéterminées. Réponse aux objections : 1° Bien que ce qui ni
n’existe, ni n’a existé, ni n’existera, n’ait pas un être déterminé en soi,
il est cependant de façon déterminée dans la connaissance de Dieu. 2° Être en Dieu et être
dans la connaissance de Dieu sont deux choses différentes : en effet, le
mal n’est pas en Dieu, mais il est dans la science de Dieu. Car une réalité
est dite être dans la science de Dieu pour autant qu’elle est connue de
Dieu ; et parce que Dieu connaît tout distinctement, comme on l’a dit
dans la question précédente, les réalités sont distinctes dans sa science,
quoiqu’elles soient un en lui. 3° Bien que Dieu n’ait
jamais voulu amener à l’existence de telles réalités dont il a des idées, il
veut cependant pouvoir les produire, et avoir la science de leur production ;
et c’est pourquoi Denys ne dit pas que pour la raison formelle de modèle soit
exigée une volonté prédéfinissante
et efficiente, mais une volonté définitive et effective. 4° La connaissance divine ordonne
ces idées non pas afin qu’une chose ait lieu selon elles, mais afin qu’une
chose puisse avoir lieu selon elles. |
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Et videtur quod
non. Quia nihil
habet ideam nisi quod habet esse determinatum. Sed illud quod nec fuit, nec
est, nec erit, nullo modo habet esse terminatum. Ergo nec ideam. Sed dicebat, quod quamvis non habeat esse terminatum in se,
habet tamen esse terminatum in Deo. – Sed contra,
ex hoc est aliquid terminatum quod unum ab alio distinguitur. Sed omnia, prout sunt in Deo, sunt
unum, et ab invicem indistincta. Ergo nec etiam in Deo
habet esse terminatum. Praeterea,
Dionysius [De div. nom. 5, 8]
dicit, quod exemplaria sunt divinae et bonae voluntates, quae sunt praedeterminativae
et effectivae rerum. Sed illud quod nec
fuit, nec est, nec erit, nunquam fuit praedeterminatum a divina voluntate.
Ergo non habet ideam vel exemplar in Deo. Praeterea, idea ordinatur ad rei productionem. Si ergo sit idea eius quod
nunquam in esse producitur, videtur quod sit frustra ; quod est absurdum ;
ergo et cetera. Sed contra.
Deus habet cognitionem de rebus per ideas. Sed ipse cognoscit ea quae nec
sunt, nec erunt, nec fuerunt, ut dictum est supra in quaestione de scientia
Dei. Ergo est in eo idea etiam eorum quae nec sunt, nec fuerunt, nec erunt. Praeterea,
causa non dependet ab effectu. Sed idea est causa essendi rem. Ergo non dependet
ab esse rei aliquo modo : potest igitur esse etiam de his quae nec sunt,
nec erunt, nec fuerunt. Responsio.
Dicendum, quod idea proprie dicta respicit practicam cognitionem non solum in
actu, sed in habitu. Unde, cum Deus de his quae facere potest, quamvis
nunquam sint facta nec futura, habeat cognitionem virtualiter practicam,
relinquitur quod idea possit esse eius quod nec est, nec fuit, nec
erit ; non tamen eodem modo sicut est eorum quae sunt, vel erunt, vel
fuerunt ; quia ad ea quae sunt, vel erunt, vel fuerunt, producenda, determinatur
ex proposito divinae voluntatis, non autem ad ea quae nec sunt, nec erunt,
nec fuerunt ; et sic huiusmodi habent quodammodo indeterminatas ideas. Ad primum
igitur dicendum, quod quamvis quod nec est, nec fuit, nec erit, non habeat
esse determinatum in se, est tamen determinate in Dei cognitione. Ad secundum
dicendum, quod aliud est esse in Deo, et aliud in cognitione Dei : malum
enim non est in Deo, sed est in scientia Dei. Secundum hoc enim aliquid esse
dicitur in Dei scientia quod a Deo cognoscitur ; et quia Deus cognoscit
omnia distincte, ut in praecedenti quaestione dictum est, ideo in eius
scientia res distinctae sunt, quamvis in ipso sint unum. Ad tertium
dicendum, quod quamvis Deus nunquam voluerit producere huiusmodi res in esse
quarum ideas habet, tamen vult se posse eas producere, et se habere scientiam
eas producendi ; unde et Dionysius non dicit quod ad rationem exemplaris
exigeretur voluntas praedefiniens et efficiens, sed definitiva et effectiva. Ad quartum dicendum, quod ideae illae non sunt ordinatae a divina cognitione
ad hoc ut secundum eas aliquid fiat, sed ad hoc quod secundum eas aliquid
fieri possit. |
(Septimo quaeritur utrum accidentia habeant
ideam in Deo.)
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Il semble que non. 1° Il n’y a d’idée que
pour connaître et causer les réalités. Or l’accident est connu au moyen de la
substance, et causé par ses principes. Il n’est donc pas nécessaire qu’il ait
une idée en Dieu. 2° [Le répondant] disait
que l’accident est connu au moyen de la substance, mais que cette
connaissance est celle de l’existence et non de la quiddité. En sens
contraire : la définition réelle signifie la quiddité, et en particulier
quant au genre. Or, dans les définitions des accidents, on place la substance,
comme il est dit au septième livre de la Métaphysique, ainsi que le
sujet, en sorte que le sujet est mis à la place du genre, comme dit le
Commentateur dans le même passage, comme lorsqu’on dit : « Le camus est un nez
courbe. » Donc, même quant à la connaissance de la quiddité, l’accident
est connu au moyen de la substance. 3° Tout ce qui a une idée,
entre en sa participation. Or les accidents ne participent rien, puisque
participer n’est le fait que des substances, qui peuvent recevoir quelque
chose ; ils n’ont donc pas d’idée. 4° Dans les choses qui se
disent avec antériorité de l’une sur l’autre, il n’y a pas lieu d’admettre une idée commune : ainsi dans
les nombres et les figures, selon l’opinion de Platon, comme cela est clair au
troisième livre de la Métaphysique et au premier de l’Éthique ; et la
raison en est que le premier est comme l’idée du second. Or l’étant se dit de
la substance et de l’accident avec antériorité de l’une sur l’autre. L’accident
n’a donc pas d’idée, mais la substance lui tient lieu d’idée. En sens contraire : 1) Tout ce qui est causé
par Dieu a une idée en lui. Or Dieu est cause non seulement des substances,
mais aussi des accidents. Les accidents ont donc une idée en Dieu. 2) Tout ce qui est dans un
genre doit se ramener au premier de ce genre, comme tout chaud se ramène à la
chaleur du feu. Or les idées sont les formes principales, comme dit saint
Augustin au livre des 83 Questions. Puis donc que
les accidents sont des formes, il semble qu’elles aient des idées en Dieu. Réponse : Platon, qui introduisit le
premier les idées, n’en conçut point pour les accidents, mais seulement pour
les substances, comme cela est clairement montré par le Philosophe au premier
livre de la Métaphysique. Et en voici la
raison : Platon affirma que les idées étaient les causes prochaines des
réalités ; aussi, lorsqu’il trouvait pour une chose une cause prochaine
en dehors de l’idée, il n’attribuait pas d’idée à cette chose ; et c’est
pourquoi il disait que, dans les choses qui se disent avec antériorité de
l’une sur l’autre, il n’y a pas d’idée commune, mais que le premier est
l’idée du second. Et Denys évoque aussi cette opinion au livre des Noms Divins, chap. 5, en
l’attribuant à un certain philosophe Clément, qui disait que, parmi les
étants, les supérieurs étaient les modèles des inférieurs ; et voilà
pourquoi, l’accident étant causé immédiatement par la substance, Platon n’a
pas conçu d’idées pour les accidents. Mais pour notre part, nous
déclarons que Dieu est la cause immédiate de chaque réalité, parce qu’il
opère en toutes les causes secondes, et que tous les effets seconds proviennent
de sa prédéfinition ; aussi plaçons-nous en lui des idées non seulement
des premiers étants, mais aussi des seconds, et par conséquent, des
substances et des accidents ; mais de façon
différente pour les divers accidents. Certains sont en effet des
accidents propres causés par les principes du sujet, et qui, au point de vue
de l’existence, ne sont jamais séparés de leurs sujets. Et de tels accidents
sont amenés à l’existence avec leur sujet en une opération unique. Puis donc
que l’idée est au sens propre la forme de la réalité opérable en tant que
telle, il n’y aura pas pour de tels
accidents une idée distincte, mais il y aura une idée unique du sujet avec
tous ses accidents ; ainsi le bâtisseur possède-t-il une forme unique
pour la maison et tout ce qui caractérise la maison comme telle, et par cette
forme il amène simultanément à l’existence la maison et tous les accidents en
question, comme sa forme carrée et d’autres choses de ce genre. D’autres, par contre, sont
des accidents qui ne suivent pas inséparablement leur sujet, ni ne dépendent
de ses principes. Et de tels accidents sont amenés à l’existence par une
autre opération, en plus de celle par laquelle le sujet est produit ;
par exemple, ce qui fait qu’un homme est homme n’entraîne pas qu’il soit
grammairien, mais cela vient par une autre opération. Et pour de tels accidents,
il y a en Dieu une idée distincte de l’idée du sujet : de même,
l’artisan conçoit la forme de la peinture de la maison en plus de la forme de
la maison. Mais si nous prenons
l’idée au sens large de ressemblance ou de raison, alors l’un et l’autre
accident ont une idée distincte en Dieu, car ils peuvent être considérés par
eux-mêmes distinctement ; et c’est pourquoi le Philosophe dit au premier
livre de la Métaphysique qu’au point de vue de la connaissance, les accidents doivent avoir une idée
tout comme les substances ; mais que, du point de vue des autres raisons
pour lesquelles Platon concevait les idées, c’est-à-dire pour qu’elles soient
les causes de la génération et de l’existence, seules les substances semblent
avoir des idées. Réponse aux objections : 1° Comme on l’a dit, il y
a en Dieu une idée non seulement des premiers effets, mais aussi des
seconds ; donc, bien que les accidents aient l’existence par la
substance, il n’est pas exclu qu’ils aient des idées. 2° L’accident peut être
entendu de deux façons : d’abord dans l’abstrait, et dans ce cas il est
considéré dans sa raison formelle propre, car c’est ainsi que nous assignons
pour les accidents un genre et une espèce ; et de cette façon, le sujet n’est pas mis
comme un genre dans la définition de l’accident, mais comme une différence,
comme quand on dit : « La camusité est la courbure du nez. »
Ensuite les accidents peuvent être entendus concrètement, et dans ce cas ils
sont pris comme faisant un par accident avec le sujet ; c’est pourquoi
on ne leur assigne dans ce cas ni genre ni espèce, et ainsi, il est vrai que
le sujet est mis comme un genre dans la définition de l’accident. 3° Bien que l’accident ne
soit pas participant, il est cependant la participation elle-même ; et
ainsi, il est clair qu’à lui aussi correspond une idée en Dieu, ou une ressemblance. 4° La réponse ressort de
ce qu’on a dit. |
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Et videtur quod
non. Quia idea non
est nisi ad cognoscendum et ad causandum res. Sed accidens cognoscitur per
substantiam, et ex eius principiis causatur. Ergo non oportet quod in Deo
ideam habeat. Sed dicebat,
quod accidens cognoscitur per substantiam cognitione quia est, non autem
cognitione quid est. – Sed contra, quod quid est significat definitio rei, et
maxime ratione generis. Sed in
definitionibus accidentium ponitur substantia, ut dicitur VII Metaphysicor. [l. 4
(1030 b 14], et subiectum, ita quod subiectum ponitur loco generis, ut Commentator
ibidem [comm. 18] dicit, ut cum dicitur : simum est nasus curvus.
Ergo etiam quantum ad cognitionem quid est accidens per substantiam cognoscitur. Praeterea, omne
quod habet ideam, est participativum ipsius. Sed accidentia nihil
participant ; cum participare sit tantum substantiarum, quae aliquid
recipere possunt ; ergo non habent ideam. Praeterea, in
illis quae dicuntur per prius et posterius, non est accipere ideam communem,
sicut in numeris et figuris, secundum opinionem Platonis, ut patet in III
Metaphys. [l. 8 (999 a 6)] et in I Ethic. [l. 6 (1096 a 17)] ;
et hoc ideo quia primum est quasi idea secundi. Sed ens dicitur de substantia
et accidente per prius et posterius. Ergo
accidens non habet ideam sed substantia est ei loco ideae. Sed contra. Omne quod est causatum a Deo, habet ideam in ipso. Sed
Deus causa est non solum substantiarum, sed etiam accidentium. Ergo accidentia
habent ideam in Deo. Praeterea, omne quod est in aliquo genere, oportet reduci in primum illius
generis, sicut omne calidum ad calidum ignis. Sed ideae sunt principales
formae, ut Augustinus dicit in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 46]. Ergo,
cum accidentia sint formae quaedam, videtur quod habeant ideas in Deo. Responsio. Dicendum, quod Plato, qui primus introduxit ideas, non posuit
ideas accidentium, sed solum substantiarum, ut patet per philosophum in I
Metaphys. [l. 14 (990 b 27) et 15 (991 b 6)]. Cuius ratio fuit, quia
Plato posuit ideas esse proximas causas rerum ; unde illud cui
inveniebat proximam causam praeter ideam, non ponebat habere ideam ; et
inde est quod ponebat, in his quae dicuntur per prius et posterius, non esse
communem ideam, sed primum esse ideam secundi. Et hanc etiam opinionem tangit
Dionysius, in V cap. de divinis Nominibus [§ 9], imponens eam cuidam
Clementi philosopho, qui dicebat, superiora in entibus esse inferiorum
exemplaria ; et hac ratione, cum accidens immediate a substantia
causetur, accidentium ideas Plato non posuit. Sed quia nos ponimus Deum immediatam causam uniuscuiusque rei secundum
quod in omnibus causis secundis operatur, et quod omnes effectus secundi ex
eius praedefinitione proveniant : ideo non solum primorum entium, sed
etiam secundorum in eo ideas ponimus et sic substantiarum et
accidentium ; sed diversorum accidentium diversimode. Quaedam enim
sunt accidentia propria ex principiis subiecti causata, quae secundum esse
nunquam a suis subiectis separantur. Et huiusmodi una operatione in esse producuntur
cum suo subiecto. Unde, cum idea, proprie loquendo, sit forma rei operabilis
inquantum huiusmodi, non erit talium accidentium idea distincta, sed subiecti
cum omnibus accidentibus eius erit una idea ; sicut aedificator unam
formam habet de domo et omnibus quae domui accidunt inquantum huiusmodi, per
quam, domum cum omnibus talibus suis accidentibus simul in esse producit,
cuiusmodi accidens est quadratura ipsius, et alia huiusmodi. Quaedam vero
sunt accidentia, quae non sequuntur inseparabiliter suum subiectum, nec ex
eius principiis dependent. Et talia producuntur in esse alia operatione
praeter operationem qua producitur subiectum ; sicut non ex hoc ipso
quod homo fit homo sequitur quod sit grammaticus, sed per aliquam aliam
operationem. Et talium accidentium est idea in Deo distincta ab idea
subiecti, sicut etiam artifex concipit formam picturae domus praeter formam domus. Sed si large
accipiamus ideam pro similitudine vel ratione, sic utraque accidentia habent
ideam distinctam in Deo, quia per se distincte considerari possunt ;
unde et philosophus dicit in I Metaphysic. [l. 14 (990 b 27)], quod
quantum ad rationem sciendi, accidentia debent habere ideam sicut et substantiae ;
sed quantum ad alia, propter quae Plato ponebat ideas, ut scilicet essent causae
generationis et essendi, ideae videntur esse substantiarum tantum. Ad primum
igitur dicendum, quod, sicut dictum est, in Deo non est idea solum primorum
effectuum, sed etiam secundorum ; unde, quamvis accidentia habeant esse
per substantiam, non excluditur quin habeant ideas. Ad secundum
dicendum, quod accidens dupliciter potest accipi. Uno modo in
abstracto ; et sic consideratur secundum propriam rationem ; sic
enim assignamus in accidentibus genus et speciem ; et hoc modo subiectum
non ponitur in definitione accidentis ut genus, sed ut differentia, ut cum
dicitur : simitas est curvitas nasi. Alio modo possunt accipi in concreto ;
et sic accipiuntur secundum quod sunt unum per accidens cum subiecto ;
unde sic non assignantur eis nec genus nec species, et ita verum est quod
subiectum ponitur ut genus in definitione accidentis. Ad tertium
dicendum, quod, quamvis accidens non sit participans, est tamen ipsa participatio ;
et sic patet quod ei etiam respondet idea in Deo, vel similitudo. Ad quartum
patet responsio ex dictis. |
(Octavo quaeritur utrum singularia habeant
ideam in Deo.)
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Il semble que non. 1° Les singuliers sont
infiniment nombreux en puissance. Or en Dieu, il y a une idée non seulement
de ce qui est, mais aussi de ce qui peut être. Si donc il y avait en Dieu une
idée des singuliers, il y aurait en lui une infinité d’idées, ce qui semble
absurde, puisqu’elles ne peuvent être infiniment nombreuses en acte. 2° Si les singuliers ont
une idée en Dieu, alors, pour le singulier et pour l’espèce, il y a ou une
même idée ou différentes idées. S’il y a différentes idées, alors il y a en
Dieu plusieurs idées d’une seule réalité, car l’idée de l’espèce est aussi une idée du singulier. Et s’il y a
une seule et même idée, alors, puisque tous les singuliers qui sont de même
espèce ont en commun l’idée de l’espèce, il n’y aura pour tous les singuliers
qu’une seule idée ; et ainsi, les singuliers n’auront pas une idée distincte
en Dieu. 3° Beaucoup, parmi les
singuliers, se produisent par hasard. Or ce qui se produit ainsi n’est pas
prédéfini. Puis donc que l’idée requiert une prédéfinition, ainsi qu’il
ressort de ce qu’on a dit plus haut, il semble que tous les singuliers
n’aient pas une idée en Dieu. 4° Certains singuliers
sont mêlés de deux espèces, comme le mulet est mêlé d’âne et de cheval. Si
donc de telles choses ont une idée, il semble qu’à chacune d’elles correspondent
deux idées ; et cela semble absurde, puisqu’il est aberrant de mettre la
pluralité dans la cause et l’unité dans l’effet. En sens contraire : 1) Les idées sont en Dieu
pour connaître et opérer. Or Dieu connaît et opère les singuliers. Leurs
idées sont donc en lui. 2) Les idées sont
ordonnées à l’existence des réalités. Or les singuliers existent plus vraiment
que les universels, puisque les universels ne subsistent que dans les singuliers.
Les singuliers doivent donc, plus que les universels, avoir des idées. Réponse : Platon n’a pas admis les idées des singuliers, mais
seulement celles des espèces ; et la raison en est double. D’abord,
parce que selon lui, les idées ne sont pas productrices de la matière mais
seulement de la forme, dans notre monde inférieur. Or le principe de la
singularité est la matière, mais c’est par la forme que chaque singulier est
placé dans une espèce ; voilà pourquoi l’idée ne correspond pas au
singulier en tant qu’il est singulier, mais seulement du point de vue de
l’espèce. Une autre raison a pu être que l’idée ne porte que sur des choses
qui sont par elles-mêmes objets d’intention, ainsi qu’il ressort de ce qu’on
a dit. Or l’intention de la nature va principalement à la conservation de
l’espèce ; donc, bien que la génération ait pour terme cet
homme, cependant l’intention de la nature est d’engendrer un homme. Et pour
cette raison le Philosophe dit aussi, au dix-neuvième livre sur les Animaux, qu’il faut assigner des causes finales pour les
accidents des espèces, non pour ceux des singuliers, mais, pour eux, seulement
des causes efficientes et matérielles ; et c’est pourquoi l’idée ne
correspond pas au singulier, mais à l’espèce. Et pour la même raison, Platon
ne concevait pas les idées des genres, car l’intention de la nature n’a pas
pour terme la production de la forme du genre, mais seulement de la forme de
l’espèce. Pour notre part, nous
déclarons que Dieu est la cause du singulier et quant à la forme, et quant à
la matière. Nous affirmons aussi que tous les singuliers sont définis par la
providence divine ; et c’est pourquoi il est nécessaire que nous admettions
aussi les idées des singuliers. Réponse aux objections : 1° Les idées ne se
diversifient que par les différents rapports aux réalités ; or il n’est
pas gênant que des relations de raison soient mutipliées à l’infini, comme dit Avicenne. 2° Si nous parlons de
l’idée au sens propre, en tant qu’elle porte sur la réalité à la façon dont
cette dernière peut être amenée à l’existence, alors une idée unique correspond
au singulier, à l’espèce et au genre,
individués dans le singulier lui-même, puisque Socrate, l’homme et l’animal
ne sont pas distincts du point de vue de l’existence. Mais si nous entendons
l’idée au sens commun de ressemblance ou de raison, alors, puisque les
considérations de Socrate comme Socrate, comme homme et comme animal sont
différentes, plusieurs idées leur correspondront en conséquence. 3° Bien que telle chose
soit fortuite par 4° Le mulet a une espèce
intermédiaire entre l’âne et le cheval ; il n’est donc pas en deux
espèces, mais en une seule, qui est effectuée par l’union des semences :
dans ce cas, en effet, la vertu active du mâle n’a pas pu conduire la matière
de la femelle aux termes de sa propre espèce parfaite, à cause du caractère
étranger de la matière, mais il l’a amenée à quelque chose de proche de son espèce ;
c’est donc pour la même raison qu’une idée est assignée pour le mulet et pour
le cheval. |
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Et videtur quod
non. Quia singularia
sunt infinita in potentia. Sed in Deo est idea non solum eius quod est, sed
etiam eius quod esse potest. Si ergo singularium esset idea in Deo, essent in
ipso ideae infinitae ; quod videtur absurdum, cum non possint esse actu
infinita. Praeterea, si
singularia habent ideam in Deo ; aut est eadem idea singularis et
speciei, aut alia et alia. Si alia et alia : tunc unius rei sunt multae
ideae in Deo, quia idea speciei est etiam idea singularis. Si autem est una
et eadem ; cum in idea speciei omnia singularia quae sunt eadem specie,
conveniant, tunc omnium singularium non erit nisi una idea tantum ; et sic
singularia non habebunt ideam distinctam in Deo. Praeterea, multa singularium casu accidunt. Sed talia non sunt praedefinita.
Cum ergo idea requirat praedefinitionem, ut ex praedictis patet, videtur quod
non omnia singularia habeant ideam in Deo. Praeterea, quaedam singularia sunt ex duabus speciebus commixta, sicut
mulus ex asino et equo. Si ergo talia habent ideam, videtur quod unicuique
eorum respondeat duplex idea ; et hoc videtur absurdum, cum inconveniens
sit ponere multitudinem in causa, et unitatem in effectu. Sed contra. Ideae sunt in Deo ad cognoscendum et operandum. Sed Deus
est cognitor et operator singularium. Ergo in ipso sunt eorum ideae. Praeterea, ideae ordinantur ad esse rerum. Sed singularia habent
verius esse quam universalia, cum universalia non subsistant, nisi in
singularibus. Ergo singularia magis debent habere ideas quam universalia. Responsio. Dicendum, quod Plato non posuit ideas singularium, sed
specierum tantum ; cuius duplex fuit ratio. Una, quia, secundum ipsum,
ideae non erant factivae materiae, sed formae tantum in his inferioribus.
Singularitatis autem principium est materia ; secundum formam vero unumquodque
singulare collocatur in specie ; et ideo idea non respondet singulari
inquantum singulare est, sed ratione speciei tantum. Alia ratio esse potuit,
quia idea non est nisi eorum quae per se sunt intenta, ut ex dictis patet.
Intentio autem naturae est principaliter ad speciem conservandam ; unde,
quamvis generatio terminetur ad hunc hominem, tamen intentio naturae est quod
generet hominem. Et propter hoc etiam philosophus dicit in XIX de Animalibus
[De gen. animal. V, 1 (778 a
30)], quod in accidentibus specierum sunt assignandae causae finales, non
autem in accidentibus singularium, sed efficientes et materiales
tantum ; et ideo idea non respondet singulari, sed speciei. Et eadem ratione Plato non ponebat ideas generum, quia intentio
naturae non terminatur ad productionem formae generis, sed solum formae speciei. Nos autem
ponimus Deum causam esse singularis et quantum ad formam et quantum ad
materiam. Ponimus etiam, quod per divinam providentiam definiuntur omnia singularia ;
et ideo oportet nos etiam singularium ponere ideas. Ad primum ergo
dicendum, quod ideae non plurificantur nisi secundum diversos respectus ad
res : non est autem inconveniens relationes rationis in infinitum
multiplicari, ut Avicenna [Metaph. III,
10] dicit. Ad secundum
dicendum, quod si loquamur de idea proprie, secundum quod est rei, eo modo
quo est in esse producibilis ; sic una idea respondet singulari,
speciei, et generi, individuatis in ipso singulari, eo quod Socrates, homo et
animal non distinguuntur secundum esse. Si autem accipiamus ideam communiter
pro similitudine vel ratione, sic, cum diversa sit consideratio Socratis ut
Socrates est, et ut homo est, et ut est animal, respondebunt ei secundum hoc
plures ideae vel similitudines. Ad tertium
dicendum, quod quamvis aliquid sit a casu respectu proximi agentis, nihil
tamen est a casu respectu agentis qui omnia praecognoscit. Ad quartum dicendum,
quod mulus habet speciem mediam inter asinum et equum ; unde non est in
duabus speciebus, sed in una tantum, quae est effecta per commixtionem seminum,
inquantum virtus activa maris non potuit perducere materiam feminae ad terminos
propriae speciei perfectae, propter materiae extraneitatem, sed perduxit ad
aliquid propinquum suae speciei ; et ideo eadem ratione assignatur idea
mulo et equo. |
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LA QUESTION
PORTE SUR LE VERBE. Article 1 : Le nom de
verbe se dit-il en Dieu au sens propre ? Article 2 : Le nom de
verbe, en Dieu, se dit-il essentiellement ou ne se dit-il que personnellement ? Article 3 : Le nom de
verbe convient-il au Saint-Esprit ? Article 4 : Le Père dit-il
la créature par le Verbe par lequel il se dit ? Article 5 : Le nom de
Verbe implique-t-il une relation à la créature ? Article 6 : Les réalités
existent-elles plus véritablement dans le Verbe ou en elles-mêmes ? Article 7 : Le Verbe se
rapporte-t-il aux choses qui ni n’existent ni n’existeront ni n’ont existé ? Article 8 : Tout
ce qui a été fait est-il vie dans le Verbe ? |
Quaestio est de verbo. Primo utrum verbum proprie dicatur in divinis. Secundo utrum verbum in divinis dicatur essentialiter vel personaliter tantum. Tertio utrum verbum spiritui sancto conveniat. Quarto utrum pater dicat creaturam verbo quo dicit se. Quinto utrum hoc nomen verbum importet
respectum ad creaturam. Sexto
utrum res verius sint in verbo vel in
seipsis. Septimo utrum verbum sit eorum quae nec sunt,
nec erunt, nec fuerunt. Octavo
utrum omne quod factum est, sit vita in verbo. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 71)
Signification du nom de verbe en Dieu :
propre (art. 1)
personnelle (2)
rapport au Saint-Esprit (3)
Relation aux créatures :
conséquente (4)
accidentelle (5)
leur vérité dans le Verbe (6)
non celles qui ni ne sont ni n’ont été ni
ne seront (7)
vie des créatures dans le Verbe (8)
Art. 1 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2,
a. 1 ; Sum. Th. I,
q. 34, a. 1.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2, a. 2, qc. 1 ; infra
a. 4, ad 4 ; De pot.,
q. 9, a. 9, ad 7 ; Sum.
Th. I, q. 34, a. 1.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2, a. 2, qc. 2 ; Contra err. Graec. I,
cap. 12 ; De pot.,
q. 9, a. 9, ad 8 ; Super
Hebr., cap. 1, l. 2 ; Sum.
Th. I, q. 34, a. 2, c. et ad 5.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2, a. 3 ; Sum. Th. I, q. 34, a. 3 ; Quodl. IV, q. 4, a. 1.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2, a. 3 ; Sum. Th. I, q. 34, a. 3 et q. 37, a. 2,
ad 3 ; Quodl. IV,
q. 4, a. 1, ad 1.
Art. 6 : Sum.
Th. I, q. 18, a. 4, ad 3.
Art. 7 : Sum.
Th. I, q. 34, a. 3, ad 5.
Art. 8 : Cont.
Gent. IV, cap. 13 ; Sum.
Th. I, q. 18, a. 4 ; Lect. super Ioh., cap. 1, l. 2.
(Et primo quaeritur utrum verbum proprie dicatur in divinis.)
|
Il semble que non. 1° Il y a deux verbes, à savoir : l’intérieur et
l’extérieur. L’extérieur ne peut pas se dire de Dieu au sens propre, puisqu’il
est corporel et transitoire ; ni non plus le verbe intérieur, que saint
Jean Damascène définit au deuxième livre en disant :
« Le discours intérieur est un mouvement de l’âme survenant dans sa
puissance de réflexion, sans élocution. » Or on ne peut concevoir en
Dieu ni mouvement ni réflexion, laquelle s’accomplit par un certain processus
discursif. Il semble donc qu’en aucune façon le verbe ne se dise en Dieu au
sens propre. 2° Que l’esprit lui-même a un certain verbe, saint Augustin
le prouve au quinzième livre sur la Trinité par le fait qu’il est dit aussi qu’il a une
bouche, comme on le voit clairement en Mt 15, 11 : « c’est ce qui sort de la bouche de l’homme qui
le souille », et la suite montre qu’il faut entendre cela de la bouche
du cœur : « Mais ce qui sort de la bouche part du cœur. » Or
la bouche ne se dit dans les réalités spirituelles que de façon métaphorique.
Donc le verbe aussi. 3° Ce qui est dit en Jn 1, 3 : « Toutes choses ont été faites par lui »,
montre que le Verbe est intermédiaire entre le Créateur et les
créatures ; et par là même, saint Augustin prouve que le Verbe n’est pas une créature.
Le même raisonnement permet donc de prouver que le Verbe n’est pas le Créateur ;
le nom de Verbe ne désigne donc rien qui soit en Dieu. 4° Le médium est à égale distance des extrêmes. Si donc le
Verbe est intermédiaire entre le Père qui dit et la créature qui est dite, il
est nécessaire que le Verbe se distingue essentiellement du Père, puisqu’il
se distingue essentiellement des créatures. Or rien, en Dieu, n’est distinct
par essence. Le Verbe n’est donc pas placé en Dieu au sens propre. 5° Ce qui ne convient au Fils qu’en tant qu’il est incarné,
comme être homme, ou marcher, ou autre chose de ce genre, ne se dit jamais en
Dieu au sens propre. Or la notion de verbe ne convient au Fils qu’en tant
qu’il est incarné, car la notion de verbe vient de ce qu’il manifeste celui
qui dit ; or le Fils ne manifeste le Père qu’en tant qu’il est incarné,
tout comme notre verbe ne manifeste notre intelligence qu’en tant qu’il est
uni à la voix. Ce n’est donc pas au sens propre que le Verbe se dit en Dieu. 6° S’il y avait en Dieu un verbe au sens propre, le Verbe
qui a été de toute éternité auprès du Père et celui qui s’est incarné dans le
temps seraient le même, comme nous disons que c’est le même Fils. Or,
semble-t-il, on ne peut pas dire cela, car le Verbe incarné est comparé au
verbe de la voix, au lieu que le Verbe qui existe auprès du Père est comparé
au verbe de l’esprit, comme saint Augustin le montre clairement au quinzième
livre sur la Trinité ; or le
verbe proféré avec la voix et le verbe qui existe dans le cœur ne sont pas le
même. Il ne semble donc pas que le Verbe que l’on dit avoir été auprès du
Père de toute éternité relève de la nature divine au sens propre. 7° Plus l’effet est postérieur, plus il inclut la notion de
signe : comme le vin est la cause finale du tonneau et, au-delà, celle
du cercle qui est ajouté pour marquer le tonneau ; aussi est-ce surtout
le cercle qui inclut la notion de signe. Or le verbe qui est dans la voix est
le dernier effet qui procède de l’intelligence. La notion de signe convient
donc plus à ce verbe qu’au concept de l’esprit, et de même pour la notion de
« verbe », mot qui signifie à l’origine une manifestation. Or ce
qui est dans les réalités corporelles avant d’être dans les spirituelles ne
se dit jamais de Dieu au sens propre. Le verbe ne se dit donc pas de lui au
sens propre. 8° Chaque nom signifie surtout ce dont il provient. Or le
nom de verbe provient soit de verberatio
aeris (action de frapper l’air), soit de boatus (cri), puisque
le verbe n’est rien d’autre qu’un verum
boans (criant le vrai). C’est donc surtout cela qui est signifié par le
nom de verbe. Or cela ne convient nullement à Dieu, sinon de façon métaphorique.
Le verbe ne se dit donc pas en Dieu au sens propre. 9° Le verbe de quelqu’un qui dit semble être la ressemblance
en lui de la réalité dite. Or le Père, en se pensant, ne se pense pas par une
ressemblance, mais par son essence. Il semble donc qu’il n’engendre aucun
verbe de lui-même du fait qu’il se regarde. Or, comme dit Anselme, « pour l’esprit suprême, dire n’est rien d’autre que
regarder en pensant ». Le verbe ne se dit donc pas en Dieu au sens
propre. 10° Ce qui se dit de Dieu par similitude avec la créature ne
se dit jamais de lui au sens propre, mais de façon métaphorique. Or le verbe
se dit en Dieu par similitude avec le verbe qui est en nous, comme dit saint
Augustin. Il semble donc qu’il se dise en Dieu de façon
métaphorique, et non au sens propre. 11° Saint Basile dit que Dieu est appelé Verbe en tant que
toutes choses sont proférées par lui ; Sagesse, car par lui toutes
choses sont connues ; Lumière, car par 12° Le verbe de l’esprit est au Verbe éternel ce que le
verbe de la voix est au Verbe incarné, comme le montre clairement saint
Augustin. Or le verbe de la voix ne se dit du Verbe incarné que de façon métaphorique.
Donc le verbe intérieur ne se dit aussi du Verbe éternel que de façon
métaphorique. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au neuvième livre sur la Trinité : « Ce
verbe, que nous cherchons à expliquer, est la connaissance unie à
l’amour. » Or la connaissance et l’amour se disent en Dieu au sens
propre. Donc le verbe aussi. 2) Saint Augustin dit au quinzième livre sur la Trinité : « Le
verbe qui sonne au-dehors est donc le signe du verbe qui luit au-dedans, et
qui, avant tout autre, mérite ce nom de verbe. Ce que nous proférons de
bouche n’est que l’expression vocale du verbe : et si, cette expression,
nous l’appelons verbe, c’est que le verbe l’assume pour apparaître
au-dehors. » D’où il ressort que le nom de verbe se dit plus proprement
du verbe spirituel que du corporel. Or tout ce qui se trouve plus proprement
dans les réalités spirituelles que dans les corporelles convient à Dieu de
façon très propre. C’est donc d’une façon très propre que le verbe se dit en
Dieu. 3) Richard de Saint-Victor dit que le verbe manifeste l’intelligence de
quelque sage. Or le Fils manifeste très véritablement l’intelligence du
Père. Le nom de verbe se dit donc en Dieu de façon très propre. 4) Selon saint Augustin au quinzième livre sur la Trinité, le verbe n’est rien
d’autre que la pensée formée. Or la pensée divine n’est jamais formable, mais
toujours formée, car elle est toujours dans son acte. Le verbe se dit donc en
Dieu de façon très propre. 5) Parmi les modes de l’un, celui qui est le plus simple est
appelé « un » en premier et de façon tout à fait propre. Il en est
donc de même pour le verbe : celui qui est tout à fait simple est très
proprement appelé « verbe ». Or le Verbe qui est en Dieu est très
simple. Il est donc très proprement appelé verbe. 6) Selon les grammairiens, si cette partie du discours qui s’appelle
verbe s’approprie un nom commun, c’est parce qu’elle est la perfection de
tout le discours, en tant que partie principale de ce dernier, et que le
verbe manifeste les autres parties du discours, en ce sens que le nom est
compris dans le verbe. Or le Verbe divin est la plus parfaite de toutes les
réalités et, de plus, il les manifeste. Il est donc très proprement appelé
verbe. Réponse : Notre façon de nommer dépend de la manière dont nous prenons
connaissance des réalités. Or parce que, la plupart du temps, les choses qui
sont postérieures dans la nature nous sont connues en premier, il se produit
fréquemment qu’un nom, quant à son attribution, se trouve d’abord dans une première
chose, alors que la réalité signifiée par le nom existe d’abord dans une seconde,
comme on le voit clairement pour les noms qui se disent de Dieu et des créatures,
tels l’étant, le bien, etc., qui ont d’abord été donnés aux créatures, d’où
ils ont été transférés à la prédication de Dieu, quoique l’être et le bien se
trouvent d’abord en Dieu. Or, puisque le verbe extérieur est sensible, il nous est
plus connu que le verbe intérieur quant à l’attribution du nom. Aussi le
verbe vocal est-il appelé verbe avant le verbe intérieur, quoique le verbe
intérieur soit naturellement avant, puisqu’il est la cause à la fois
efficiente et finale du verbe extérieur. Cause finale, car nous exprimons le
verbe vocal pour manifester le verbe intérieur ; il est donc nécessaire
que le verbe intérieur soit ce qui est signifié par le verbe extérieur. Or le
verbe qui est proféré extérieurement
signifie ce qui est pensé, non l’acte même de penser, ni cette intelligence
qui est un habitus ou une puissance, si ce n’est en tant qu’ils sont pensés
eux aussi ; le verbe intérieur est donc cela même qui est pensé
intérieurement. Cause efficiente car, puisque le verbe proféré extérieurement
signifie de façon arbitraire, son principe est la volonté, tout comme pour les
autres produits de l’art ; voilà pourquoi, de même que, pour les autres
produits de l’art, préexiste dans l’esprit de l’artisan une certaine image du
produit extérieur, de même préexiste, dans l’esprit de celui qui profère le
verbe extérieur, un certain modèle du verbe extérieur. Donc, de même que, dans le cas de l’artisan, nous
considérons trois choses, à savoir la fin du produit, son modèle et le
produit lui-même déjà réalisé, de même en celui qui parle se trouvent trois
verbes : ce qui est conçu par l’intelligence est « le
verbe du cœur proféré sans la voix », et le verbe extérieur est proféré
pour le signifier ; puis viennent le modèle du verbe extérieur, appelé
« le verbe intérieur qui a l’image de la voix », et le verbe
exprimé extérieurement, qui est appelé « le verbe de la voix ». Et
de même que, chez l’artisan, l’intention de la fin précède, puis vient
l’élaboration de la forme du produit de l’art, qui est enfin amené à l’existence,
de même, en celui qui parle, le verbe du cœur est antérieur au verbe qui a
l’image de la voix, et en dernier vient le verbe de la voix. Donc le verbe de la voix, étant accompli corporellement, ne
peut se dire de Dieu que de façon métaphorique, c’est-à-dire à la façon dont
les créatures qui sont produites par Dieu, ou leurs mouvements, sont
elles-mêmes appelées son verbe, en tant qu’elles signifient l’intelligence
divine comme l’effet signifie la cause. Donc, pour la même raison, le verbe
qui a l’image de la voix ne pourra pas non plus se dire de Dieu au sens
propre, mais seulement de façon métaphorique ; et c’est ainsi que les
idées des réalités à produire sont appelées verbe de Dieu. Mais le verbe du
cœur, qui n’est rien d’autre que ce qui est actuellement considéré
par l’intelligence, se dit proprement de Dieu, car il est entièrement éloigné
de la matérialité, de la corporéité et de tout défaut ; et de telles
choses se disent proprement de Dieu, comme la science et l’objet su, l’acte
de penser et l’objet pensé. Réponse aux objections : 1° Puisque le verbe intérieur est ce qui est pensé, et que
cela n’est en nous que lorsque nous pensons en acte, le verbe intérieur requiert
toujours une intelligence dans son acte, qui est celui de penser. Or l’acte
même de l’intelligence est appelé mouvement, non celui de l’imparfait, tel
qu’il est décrit au troisième livre de la Physique, mais le mouvement du
parfait, qui est une opération, comme il est dit au troisième livre
sur l’Âme ; voilà
pourquoi le Damascène a dit que le verbe intérieur est un mouvement de
l’esprit, quoiqu’il faille entendre par
« mouvement » le terme du mouvement, c’est-à-dire par
« opération » ce qui est opéré, comme on entend par
« penser » ce qui est pensé. Et il n’est pas requis, pour la notion
de verbe, que l’acte de l’intelligence qui a pour terme le verbe
intérieur se fasse avec un processus discursif, que la réflexion semble impliquer :
il suffit que, d’une façon quelconque, une chose soit pensée en acte. Pour
nous, cependant, c’est le plus souvent par un processus discursif que nous
disons quelque chose intérieurement ; c’est pourquoi saint Jean
Damascène et Anselme, en 2° L’argument de saint Augustin ne procède pas du semblable,
mais du moindre ; en effet, il semble que, pour le cœur, l’on doive
moins parler de bouche que de verbe ; l’argument n’est donc pas
concluant. 3° L’intermédiaire peut être envisagé de
deux façons. D’abord entre les deux extrémités du mouvement, comme le gris
est intermédiaire entre le blanc et le noir dans le mouvement de
noircissement ou de blanchissement. Ensuite entre l’agent et le patient,
comme l’instrument de l’artisan est intermédiaire entre ce dernier et le
produit de l’art, et semblablement comme tout ce par quoi l’artisan
agit ; et c’est de cette façon que le Fils est un intermédiaire entre le
Père qui crée et la créature faite par le Verbe ; mais non entre Dieu
qui crée et la créature, car le Verbe lui-même est aussi le Dieu qui
crée ; donc, de même que le Verbe n’est pas une créature, de même il
n’est pas le Père. Et cependant, indépendamment de cela, la conclusion ne
s’ensuivrait pas non plus. En effet, nous disons que Dieu crée par sa sagesse
dite essentiellement, si bien que sa sagesse peut ainsi être dite
intermédiaire entre Dieu et la créature ; et pourtant, la sagesse
elle-même est Dieu. Et ce qui permet à Saint Augustin de prouver que le Verbe
n’est pas une créature, ce n’est pas qu’il est intermédiaire, mais qu’il est
cause universelle de la création. En n’importe quel mouvement, en
effet, on se ramène à quelque [principe] premier qui n’est pas mû selon ce
mouvement, comme tout ce qui peut être altéré se ramène à un premier altérant
non altéré ; et de même, ce à quoi se ramènent toutes les choses créées
est nécessairement non créé. 4° L’intermédiaire que l’on considère
entre les termes du mouvement est tantôt pris à égale distance des termes,
tantôt non. Mais l’intermédiaire qui est entre l’agent et le patient, s’il
est certes intermédiaire en tant qu’instrument, il est tantôt plus proche de
l’agent premier, tantôt plus proche du dernier patient ; et parfois, il
se tient à égale distance de l’un et de l’autre : on le voit clairement
dans le cas de l’agent dont l’action parvient au patient par plusieurs
instruments. Mais l’intermédiaire qu’est la forme par laquelle l’agent opère
est toujours plus proche de l’agent, car elle est en lui véritablement, mais
dans le patient seulement par sa ressemblance. Et c’est de cette façon que
l’on dit que le Verbe est intermédiaire entre le Père et la
créature. 5° Bien que, parmi nous, la manifestation qui s’adresse à
autrui ne se fasse qu’au moyen du verbe vocal, cependant une manifestation à
soi-même se fait aussi par le verbe du cœur, et cette manifestation précède
l’autre ; aussi le verbe intérieur est-il appelé verbe en premier.
Semblablement, le Père a été manifesté à tous par le Verbe incarné, mais le
Verbe engendré de toute éternité l’a manifesté à lui-même ; voilà pourquoi
le nom de Verbe ne lui convient pas seulement en tant qu’il s’est incarné. 6° Le Verbe incarné a quelque ressemblance et quelque
dissemblance avec le verbe de la voix. Il y a de semblable entre les deux –
et cela les rend comparables – que, de même que le verbe intérieur est manifesté
par la voix, de même le Verbe éternel a été manifesté par la chair. Mais la
dissemblance gît en ce que la chair assumée par le Verbe éternel n’est pas
elle-même appelée verbe, au lieu que l’expression vocale qui est assumée
pour manifester le verbe intérieur est elle-même appelée verbe ; voilà
pourquoi le verbe de la voix est autre que le verbe du cœur ; mais le
Verbe incarné est identique au Verbe éternel, tout comme le verbe signifié
par la voix est identique au verbe du cœur. 7° La notion de signe convient à l’effet avant de convenir à
la cause lorsque la cause est pour l’effet une cause de l’être et non du
signifier, comme c’est le cas dans l’exemple proposé. Mais lorsque l’effet
doit à la cause non seulement d’être mais aussi de signifier, alors, de même
que la cause est antérieure à l’effet quant à l’être, de même elle l’est
quant au signifier ; et si le verbe intérieur inclut la notion de
signification et de manifestation avant le verbe extérieur, c’est parce que
le verbe extérieur n’est établi pour être signe que par le verbe intérieur. 8° Il y a deux façons de dire d’où provient un nom : soit du côté de celui qui donne le nom, soit du côté
de la réalité à laquelle il est donné. Du côté de la réalité, le nom est dit
provenir de ce qui complète la notion de la réalité signifiée par le nom, et
c’est la différence spécifique de cette réalité ; et c’est ce qui est
principalement signifié par le nom. Mais parce que les différences essentielles
nous sont inconnues, nous employons parfois à leur place les accidents ou les
effets, comme il est dit au huitième livre de la Métaphysique, et nous nommons la
réalité en conséquence ; et dans ce cas, ce qui est employé à la place
de la différence essentielle est ce dont provient le nom du côté de celui qui
le donne, comme le nom lapis (la
pierre) provient d’un effet, qui est de blesser (laedo) le pied (pes).
Et ce n’est pas cela qui doit être principalement signifié par le nom, mais
ce qu’il remplace. Semblablement, je dis que le nom de verbe provient de verberatio ou de boatus du côté de celui qui donne le nom, non du côté de la
réalité. 9° En ce qui concerne la notion de verbe, peu importe qu’une
chose soit pensée par ressemblance ou par essence. En effet, il est avéré que
le verbe extérieur signifie tout ce qui peut être pensé, qu’il soit pensé par
essence ou par ressemblance ; voilà pourquoi toute pensée, qu’elle soit
pensée par essence ou par ressemblance, peut être appelée verbe intérieur. 10° Parmi les noms qui se disent de Dieu et des créatures,
certains sont tels que les réalités signifiées se trouvent d’abord en Dieu et
ensuite dans les créatures, quoique les noms aient d’abord été donnés à des
créatures ; et de tels noms se disent proprement de Dieu, comme la
bonté, la sagesse, etc. D’autres, par contre, sont tels que ce ne sont pas
les réalités signifiées qui conviennent à Dieu, mais quelque chose de
semblable à ces réalités ; et de tels noms se disent de Dieu de façon
métaphorique, comme nous disons que Dieu est un lion ou qu’il marche. Donc,
je dis que le verbe se dit en Dieu par similitude avec notre verbe quant à
l’attribution du nom, non quant à l’ordre de la réalité ; il n’est donc
pas nécessaire qu’il se dise de façon métaphorique. 11° L’action de proférer relève de la notion de verbe quant
à ce dont provient le nom du côté de celui qui le donne, et non du côté de la
réalité. Voilà pourquoi, bien que l’action de proférer se dise en Dieu de
façon métaphorique, il ne s’ensuit pas que le verbe se dise de façon
métaphorique ; de même, saint Jean Damascène dit que le nom de Dieu provient de ethin, qui signifie brûler ; et cependant,
bien que « brûler » se dise de Dieu de façon métaphorique, ce n’est
pourtant pas le cas du nom « Dieu ». 12° Le Verbe incarné ne se rapporte
au verbe de la voix qu’à cause d’une certaine ressemblance, ainsi qu’il
ressort de ce qu’on a dit ; voilà pourquoi le Verbe incarné ne peut être
appelé verbe de la voix que de façon métaphorique. Mais le Verbe éternel se
rapporte au verbe du cœur selon la vraie notion de verbe intérieur ; voilà pourquoi le verbe se dit de part et
d’autre au sens propre. |
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Et videtur quod
non. Est enim duplex
verbum, scilicet interius et exterius. Exterius autem de Deo proprie dici non
potest, cum sit corporale et transiens ; similiter nec verbum interius,
quod Damascenus definiens, dicit, in II libro [De fide II, 21] : sermo
interius dispositus est motus animae in excogitativo fiens, sine aliqua
enuntiatione. In Deo autem non potest poni nec motus nec cogitatio, quae
discursu quodam perficitur. Ergo videtur quod verbum nullo modo proprie
dicatur in divinis. Praeterea,
Augustinus in XV de Trinit. [cap. 10] probat, quod verbum quoddam est
ipsius mentis, ex hoc quod etiam eius aliquod os esse dicitur, ut patet
Matth., XV, 11 : quae procedunt de
ore, haec coinquinant hominem ;
quod de ore cordis intelligendum esse ostenditur ex his quae sequuntur :
quae autem procedunt de ore, de corde
exeunt. Sed os non dicitur nisi metaphorice in spiritualibus rebus. Ergo
nec verbum. Praeterea,
verbum ostenditur esse medium inter creatorem et creaturas, ex hoc quod Ioan.
I, 3, dicitur : omnia per ipsum
facta sunt ; et ex hoc
ipso probat Augustinus [In Ioh. ev.
tract. I, 11-12], quod verbum non est creatura. Ergo eadem ratione potest probari quod verbum non sit creator ;
ergo verbum nihil ponit quod sit in Deo. Praeterea, medium aequaliter distat ab extremis. Si igitur verbum
medium est inter patrem dicentem et creaturam quae dicitur, oportet quod
verbum per essentiam distinguatur a patre, cum per essentiam a creaturis
distinguatur. Sed in divinis
non est aliquid per essentiam distinctum. Ergo verbum non proprie ponitur in
Deo. Praeterea,
quidquid non convenit filio nisi secundum quod est incarnatus, hoc non proprie
dicitur in divinis ; sicut esse hominem, vel ambulare, aut aliquid
huiusmodi. Sed ratio verbi non convenit filio nisi secundum quod est
incarnatus, quia ratio verbi est ex hoc quod manifestat dicentem ;
filius autem non manifestat patrem nisi secundum quod est incarnatus, sicut
nec verbum nostrum manifestat intellectum nostrum nisi secundum quod est voci
unitum. Ergo verbum non dicitur proprie in divinis. Praeterea, si
verbum proprie esset in divinis, idem esset verbum quod fuit ab aeterno apud
patrem, et quod est ex tempore incarnatum, sicut dicimus quod est idem
filius. Sed hoc, ut videtur, dici non potest ; quia verbum incarnatum
comparatur verbo vocis, verbum autem apud patrem existens, verbo mentis, ut
patet per Augustinum in libro XV de Trinit. [cap. 11] : non
est autem idem verbum cum voce prolatum, et verbum in corde existens. Ergo non videtur quod verbum quod ab aeterno dicitur apud patrem
fuisse, proprie ad naturam divinam pertineat. Praeterea,
quanto effectus est posterior, tanto magis habet rationem signi, sicut vinum
est causa finalis dolii, et ulterius circuli, qui appenditur ad dolium
designandum ; unde circulus maxime habet rationem signi. Sed verbum quod
est in voce, est effectus postremus ab intellectu progrediens. Ergo ei magis
convenit ratio signi quam conceptui mentis ; et similiter etiam ratio
verbi, quod a manifestatione imponitur. Omne autem quod per prius est in
corporalibus quam in spiritualibus, non proprie dicitur de Deo. Ergo verbum
non proprie dicitur de ipso. Praeterea,
unumquodque nomen illud praecipue significat a quo imponitur. Sed hoc nomen
verbum imponitur vel a verberatione aeris, vel a boatu, secundum quod verbum
nihil est aliud quam verum boans. Ergo hoc est quod praecipue significatur
nomine verbi. Sed hoc nullo modo convenit Deo nisi metaphorice. Ergo verbum
non proprie dicitur in divinis. Praeterea,
verbum alicuius dicentis videtur esse similitudo rei dictae in dicente. Sed
pater intelligens se, non intelligit se per similitudinem, sed per essentiam.
Ergo videtur quod ex hoc quod intuetur se, non generet aliquod verbum sui.
Sed nihil est aliud dicere summo
spiritui quam cogitando intueri, ut Anselmus [Monol., cap. 63] dicit. Ergo verbum non proprie dicitur in
divinis. Praeterea, omne
quod dicitur de Deo ad similitudinem creaturae, non dicitur de eo proprie,
sed metaphorice. Sed verbum in divinis dicitur ad Praeterea,
Basilius dicit, quod Deus dicitur verbum, secundum quod eo omnia proferuntur ;
sapientia, quo omnia cognoscuntur ; lux, quo omnia manifestantur. Sed
proferre non proprie dicitur in Deo, quia prolatio ad vocem pertinet. Ergo
verbum non proprie dicitur in divinis. Praeterea,
sicut se habet verbum vocis ad verbum incarnatum, ita verbum mentis ad verbum
aeternum, ut per Augustinum patet. Sed verbum vocis non dicitur de verbo incarnato
nisi metaphorice. Ergo nec verbum interius dicitur de verbo aeterno nisi metaphorice. Sed contra.
Augustinus dicit in IX de Trinitate [cap. 10] : verbum quod insinuare intendimus, cum
amore notitia est. Sed notitia et amor proprie dicuntur in divinis. Ergo
et verbum. Praeterea,
Augustinus in XV de Trinitate [cap. 11] dicit : verbum quod foris sonat, signum est verbi
quod intus lucet, cui magis verbi competit nomen : nam illud quod profertur carnis ore, vox
verbi est ; verbumque et ipsum
dicitur propter illud a quo, ut foris appareret, assumptum est. Ex quo
patet quod nomen verbi magis proprie dicitur de verbo spirituali quam de
corporali. Sed omne illud quod magis proprie invenitur in spiritualibus quam
in corporalibus, propriissime Deo competit. Ergo verbum propriissime in Deo
dicitur. Praeterea,
Richardus de s. Victore [De Trin. VI,
12] dicit quod verbum est manifestativum sensus alicuius sapientis. Sed
filius verissime manifestat sensum patris. Ergo nomen verbi propriissime in
Deo dicitur. Praeterea,
verbum, secundum Augustinum in XV de Trinit. [cap. 10], nihil est aliud
quam cogitatio formata. Sed divina consideratio nunquam est formabilis, sed
semper formata, quia semper est in suo actu. Ergo propriissime dicitur verbum
in divinis. Praeterea, inter
modos unius, illud quod est simplicissimum, primo et maxime proprie dicitur
unum. Ergo et similiter in verbo, quod est maxime simplex, propriissime
dicitur verbum. Sed verbum quod est in Deo, est simplicissimum. Ergo
propriissime dicitur verbum. Praeterea,
secundum grammaticos, haec pars orationis quae verbum dicitur, ideo sibi
commune nomen appropriat, quia est perfectio totius orationis, quasi
praecipua pars ipsius ; et quia per verbum manifestantur aliae partes
orationis, secundum quod in verbo intelligitur nomen. Sed verbum divinum est
perfectissimum inter omnes res, et est etiam manifestativum rerum. Ergo
propriissime verbum dicitur. Responsio.
Dicendum, quod nomina imponuntur a nobis secundum quod cognitionem de rebus
accipimus. Et quia ea quae sunt posteriora in natura, sunt ut plurimum prius
nota nobis, inde est quod frequenter secundum nominis impositionem, aliquod nomen
prius in aliquo duorum invenitur in quorum altero per nomen significata res
prius existit ; sicut patet de nominibus quae dicuntur de Deo et
creaturis, ut ens, bonum, et huiusmodi, quae prius fuerunt creaturis imposita,
et ex his ad divinam praedicationem translata, quamvis esse et bonum per
prius inveniatur in Deo. Et ideo, quia
verbum exterius, cum sit sensibile, est magis notum nobis quam interius
secundum nominis impositionem, per prius vocale verbum dicitur verbum quam
verbum interius, quamvis verbum interius naturaliter sit prius, utpote
exterioris causa et efficiens et finalis. Finalis quidem, quia verbum vocale
ad hoc a nobis exprimitur, ut interius verbum manifestetur : unde
oportet quod verbum interius sit illud quod significatur per exterius verbum.
Verbum autem quod exterius profertur, significat id quod intellectum est, non
ipsum intelligere, neque hoc intellectum qui est habitus vel potentia, nisi
quatenus et haec intellecta sunt : unde verbum interius est ipsum
interius intellectum. Efficiens autem, quia verbum prolatum exterius, cum sit
significativum ad placitum, eius principium est voluntas, sicut et ceterorum artificiatorum ;
et ideo, sicut aliorum artificiatorum praeexistit in mente artificis imago
quaedam exterioris artificii, ita in mente proferentis verbum exterius,
praeexistit quoddam exemplar exterioris verbi. Et ideo, sicut
in artifice tria consideramus, scilicet finem artificii, et exemplar ipsius,
et ipsum artificium iam productum, ita et in loquente triplex verbum
invenitur : scilicet id quod per intellectum concipitur, ad quod
significandum verbum exterius profertur : et hoc est verbum cordis sine
voce prolatum ; item exemplar exterioris verbi, et hoc dicitur verbum
interius quod habet imaginem vocis ; et verbum exterius expressum, quod
dicitur verbum vocis. Et sicut in artifice praecedit intentio finis, et
deinde sequitur excogitatio formae artificiati, et ultimo artificiatum in
esse producitur ; ita verbum cordis in loquente est prius verbo quod
habet imaginem vocis, et postremum est verbum vocis. Verbum igitur
vocis, quia corporaliter expletur, de Deo non potest dici nisi
metaphorice : prout scilicet ipsae creaturae a Deo productae verbum eius
dicuntur, aut motus ipsarum, inquantum designant intellectum divinum, sicut
effectus causam. Unde, eadem ratione, nec verbum quod habet imaginem vocis,
poterit dici de Deo proprie, sed metaphorice tantum ; ut sic dicantur
verbum Dei ideae rerum faciendarum. Sed verbum cordis, quod nihil est aliud
quam id quod actu consideratur per intellectum, proprie de Deo dicitur, quia
est omnino remotum a materialitate et corporeitate et omni defectu ; et
huiusmodi proprie dicuntur de Deo, sicut scientia et scitum, intelligere et
intellectum. Ad primum ergo
dicendum, quod cum verbum interius sit id quod intellectum est, nec hoc sit
in nobis nisi secundum quod actu intelligimus, verbum interius semper
requirit intellectum in actu suo, qui est intelligere. Ipse autem actus
intellectus motus dicitur, non quidem imperfecti, ut describitur in III Phys.
[l. 3 (201 b 31)] ; sed motus perfecti, qui est operatio ut dicitur
in III de Anima [l. 12 (431 a 7)] ; et ideo Damascenus dixit verbum
interius esse motum mentis, ut tamen accipiatur motus pro eo ad quod motus
terminatur, id est operatio pro operato, sicut intelligere pro intellecto.
Nec hoc requiritur ad rationem verbi quod actus intellectus, qui terminatur
ad verbum interius, fiat cum aliquo discursu, quem videtur cogitatio
importare ; sed sufficit qualitercumque aliquid actu intelligatur. Quia
tamen apud nos ut frequentius per discursum interius aliquid dicimus, propter
hoc Damascenus et Anselmus [Monol.,
cap. 63] definientes verbum, utuntur cogitatione loco considerationis. Ad secundum
dicendum, quod argumentum Augustini non procedit a simili, sed a
minori ; minus enim videtur quod in corde os dici debeat quam
verbum ; et ideo ratio non procedit. Ad tertium dicendum, quod medium potest accipi dupliciter. Uno modo inter
duo extrema motus : sicut pallidum est medium inter album et nigrum in
motu denigrationis vel dealbationis. Alio modo inter agens et patiens :
sicut instrumentum artificis est medium inter ipsum et artificiatum ; et
similiter omne illud quo agit ; et hoc modo filius est medium inter
patrem creantem et creaturam factam per verbum ; non autem inter Deum
creantem et creaturam, quia ipsum verbum etiam est Deus creans ; unde
sicut verbum non est creatura, ita non est pater. Et tamen etiam praeter hoc
ratio non sequeretur. Dicimus enim, quod Deus creat per sapientiam suam
essentialiter dictam, ut sic sapientia sua medium dici possit inter Deum et
creaturam ; et tamen ipsa sapientia est Deus. Augustinus autem non per
hoc probat verbum non esse creaturam, quia est medium, sed quia est universalis
creaturae causa. In quolibet enim motu fit reductio ad aliquod primum, quod
non movetur secundum motum illum, sicut alterabilia omnia reducuntur in
primum alterans non alteratum ; et ita etiam illud in quod reducuntur
creata omnia, oportet esse non creatum. Ad quartum
dicendum, quod medium quod accipitur inter terminos motus, aliquando
accipitur secundum aequidistantiam terminorum, aliquando autem non. Sed
medium quod est inter agens et patiens, si sit quidem medium, ut
instrumentum, quandoque est propinquius primo agenti, quandoque propinquius
ultimo patienti ; et quandoque se ha- Ad quintum
dicendum, quod quamvis apud nos manifestatio, quae est ad alterum, non fiat
nisi per verbum vocale, tamen manifestatio ad seipsum fit etiam per verbum
cordis ; et haec manifestatio aliam praecedit ; et ideo etiam
verbum interius verbum per prius dicitur. Similiter etiam per verbum
incarnatum pater omnibus manifestatus est ; sed verbum ab aeterno
genitum eum manifestavit sibi ipsi ; et ideo non convenit sibi nomen
verbi secundum hoc tantum quod incarnatus est. Ad sextum
dicendum, quod verbum incarnatum habet aliquid simile cum verbo vocis, et
aliquid dissimile. Hoc quidem simile est in utroque, ratione cuius unum
alteri comparatur : quod sicut vox manifestat verbum interius, ita per
carnem manifestatum est verbum aeternum. Sed quantum ad hoc est
dissimile : quod ipsa caro assumpta a verbo aeterno, non dicitur verbum,
sed ipsa vox quae assumitur ad manifestationem verbi interioris, dicitur
verbum ; et ideo verbum vocis est aliud a verbo cordis ; sed verbum
incarnatum est idem quod verbum aeternum, sicut et verbum significatum per
vocem, est idem quod verbum cordis. Ad septimum
dicendum, quod ratio signi per prius convenit effectui quam causae, quando
causa est effectui causa essendi, non autem significandi, sicut in exemplo
proposito accidit. Sed quando effectus habet a causa non solum quod sit, sed
etiam quod significet, tunc, sicut causa est prius quam effectus in essendo,
ita in significando ; et ideo verbum interius per prius habet rationem
significationis et manifestationis quam verbum exterius, quia verbum exterius
non instituitur ad significandum nisi per interius verbum. Ad octavum
dicendum, quod nomen dicitur ab aliquo imponi dupliciter : aut ex parte
imponentis nomen, aut ex parte rei cui imponitur. Ex parte autem rei nomen
dicitur ab illo imponi per quod completur ratio rei quam nomen
significat ; et hoc est differentia specifica illius rei. Et hoc est
quod principaliter significatur per nomen. Sed quia differentiae essentiales
sunt nobis ignotae, quandoque utimur accidentibus vel effectibus loco earum,
ut VIII Metaph. [l. 2 (1042 b 25)] dicitur ; et secundum hoc
nominamus rem ; et sic illud quod loco differentiae essentialis sumitur,
est a quo imponitur nomen ex parte imponentis, sicut lapis imponitur ab
effectu, qui est laedere pedem. Et hoc non oportet esse principaliter
significatum per nomen, sed illud loco cuius hoc ponitur. Similiter dico,
quod nomen verbi imponitur a verberatione vel a boatu ex parte imponentis,
non ex parte rei. Ad nonum
dicendum, quod quantum ad rationem verbi pertinet, non differt utrum aliquid
intelligatur per similitudinem vel essentiam. Constat enim quod exterius
verbum significat omne illud quod intelligi potest, sive per essentiam sive
per similitudinem intelligatur ; et ideo omne intellectum, sive per
essentiam sive per similitudinem intelligatur, potest verbum interius dici. Ad decimum
dicendum, quod de his quae dicuntur de Deo et creaturis, quaedam sunt quorum
res significatae per prius inveniuntur in Deo quam in creaturis, quamvis
nomina prius fuerint creaturis imposita ; et talia proprie dicuntur de
Deo, ut bonitas sapientia, et huiusmodi. Quaedam vero sunt nomina quorum res
significatae Deo non conveniunt, sed aliquid simile illis rebus ; et
huiusmodi dicuntur metaphorice de Deo, sicut dicimus Deum leonem vel ambulantem.
Dico ergo, quod verbum in divinis dicitur ad similitudinem nostri verbi,
ratione impositionis nominis, non propter ordinem rei ; unde non oportet
quod metaphorice dicatur. Ad undecimum
dicendum, quod prolatio pertinet ad rationem verbi quantum ad id a quo
imponitur nomen ex parte imponentis, non autem ex parte rei. Et ideo quamvis
prolatio dicatur metaphorice in divinis, non sequitur quod verbum metaphorice
dicatur ; sicut etiam Damascenus [De
fide I, 9] dicit, quod hoc nomen Deus dicitur ab ethin, quod est
ardere : et tamen, quamvis ardere dicatur metaphorice de Deo, non tamen
hoc nomen Deus. Ad duodecimum
dicendum, quod verbum incarnatum comparatur verbo vocis propter quamdam similitudinem
tantum, ut ex dictis, patet ; et ideo verbum incarnatum non potest dici
verbum vocis nisi metaphorice. Sed verbum aeternum comparatur verbo cordis
secundum veram rationem verbi interioris ; et ideo verbum proprie
dicitur utrobique. |
(Secundo quaeritur utrum verbum in divinis dicatur essentialiter
vel personaliter tantum.)
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Il semble qu’on puisse aussi le dire essentiellement. 1° Le nom de verbe signifie à l’origine une manifestation,
comme on l’a dit. Or l’essence divine peut se manifester par elle-même. Le
verbe lui convient donc par soi, et ainsi, le verbe se dira essentiellement. 2° Ce qui est signifié par le nom, c’est la définition elle-même,
comme il est dit au quatrième livre de la Métaphysique. Or, suivant saint
Augustin au neuvième livre sur la Trinité, le verbe est
« la connaissance unie à l’amour » ; et selon Anselme dans son
Monologion, « pour l’esprit
suprême, dire n’est rien d’autre que regarder en pensant ». Et dans
l’une et l’autre définition, rien n’est placé qui ne soit dit
essentiellement. Le verbe se dit donc essentiellement. 3° Tout ce qui est dit est verbe. Or le Père ne dit pas
seulement lui-même, mais aussi le Fils et le Saint-Esprit, comme dit Anselme
au livre précité. Le verbe est donc commun aux trois Personnes ; il se
dit donc essentiellement. 4° Celui qui dit, quel qu’il soit, a un verbe qu’il dit,
suivant saint Augustin au septième livre sur la Trinité. Or, comme dit Anselme
dans son Monologion, de même que le Père
pense, le Fils pense et le Saint-Esprit pense, et cependant ce ne sont pas
trois qui pensent mais un seul qui pense, de même le Père dit, le Fils dit et
le Saint-Esprit dit, et cependant ce ne sont pas trois qui disent mais un
seul qui dit. Le verbe correspond donc à l’un quelconque d’entre eux. Or rien
n’est commun aux trois sinon l’essence. Le verbe se dit donc en Dieu essentiellement. 5° Dans notre intelligence, dire et penser ne diffèrent pas.
Or en Dieu, le verbe se prend par similitude avec le verbe qui est dans
l’intelligence. Donc en Dieu, dire n’est rien d’autre que penser ; donc
le verbe, lui aussi, n’est rien d’autre que ce qui est pensé. Or ce qui est
pensé, en Dieu, se dit essentiellement. Donc le verbe aussi. 6° Comme dit saint Augustin, le verbe divin est la puissance opérative du Père. Or la
puissance opérative se dit en Dieu essentiellement. Donc le verbe aussi se
dit essentiellement. 7° De même que l’amour implique une émanation de la volonté,
de même le verbe implique une émanation de l’intelligence. Or l’amour se dit
en Dieu essentiellement. Donc le verbe aussi. 8° Ce qui, en Dieu, peut être pensé sans considérer la
distinction des Personnes, ne se dit pas personnellement. Or le verbe est tel,
car même ceux qui nient la distinction des Personnes affirment que Dieu se
dit lui-même. Le verbe ne se dit donc pas personnellement en Dieu. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au sixième livre sur la Trinité que seul le Fils est appelé verbe, et non le
Père et le Fils ensemble. Or tout ce qui se dit essentiellement convient communément
à l’un et à l’autre. Le verbe ne se dit donc pas essentiellement. 2) Il est dit en Jn 1, 1 : « Le Verbe était auprès de Dieu. » Or
l’expression « auprès de », étant une préposition transitive, implique
une distinction. Le Verbe est donc distinct de Dieu. Or rien qui soit dit
essentiellement n’est distinct en Dieu. Le Verbe ne se dit donc pas essentiellement. 3) Tout ce qui, en Dieu, implique une relation de Personne à
Personne, se dit personnellement, non essentiellement. Or le verbe est tel.
Donc, etc. 4) On peut citer aussi dans le même sens Richard de
Saint-Victor, qui montre en son livre sur la Trinité que seul le Fils est appelé Verbe. Réponse : Le verbe, tel qu’il se dit en Dieu de façon métaphorique, au
sens où la création est elle-même appelée « verbe manifestant
Dieu », appartient sans aucun doute à la Trinité tout entière ;
mais pour l’heure, nous enquêtons sur le verbe tel qu’il se dit en Dieu au
sens propre. Et cette question paraît très facile, à première vue, car le
verbe implique une certaine origine, par laquelle on distingue en Dieu les Personnes.
Mais si on l’examine plus à fond, on la trouve assez difficile, car nous
rencontrons en Dieu certaines choses qui impliquent une origine non quant à
la réalité, mais seulement quant à la notion ; comme par exemple le nom
d’opération, qui implique sans aucun doute une chose qui procède de celui qui
opère, et cependant ce processus n’existe que du point de vue de la notion
seulement, et c’est pourquoi l’opération ne se dit pas en Dieu personnellement,
mais essentiellement : car en Dieu, l’essence, la puissance et
l’opération ne diffèrent pas. On ne voit donc pas avec une évidence Pour connaître cela, il faut donc savoir que le verbe de
notre intelligence, suivant la ressemblance duquel nous pouvons parler du
verbe divin, est ce que l’opération de notre intelligence a pour terme, cela
même qui est pensé ; on l’appelle la conception de l’intelligence, que
cette conception soit Si donc le verbe se dit en Dieu par similitude avec les deux
propriétés, alors le nom de verbe n’impliquera pas seulement un processus de
raison, mais aussi un processus réel. Mais s’il se dit par similitude avec
l’une d’elles seulement, à savoir qu’il est pensé, alors le nom de verbe
n’impliquera pas en Dieu un processus réel, mais seulement de raison, tout
comme le nom de pensée. Mais ce ne sera pas selon l’acception propre de
« verbe », car si l’on ôte à un mot l’une des propriétés de sa
notion, l’acception ne sera plus propre. Si donc le verbe est entendu en
Dieu au sens propre, il ne se dit que personnellement, mais si on l’entend au
sens général, il pourra aussi se dire essentiellement. Cependant, parce qu’il
faut, d’après le Philosophe, « user des noms comme
la plupart le font », on doit imiter l’usage surtout dans les significations
des noms ; et parce que tous les saints emploient communément le nom de
verbe comme attribut d’une Personne, il faut plutôt affirmer qu’il se dit personnellement. Réponse aux objections : 1° Le verbe, par sa nature même, n’inclut pas seulement une
manifestation, mais aussi un processus réel d’une chose à partir d’une autre.
Et parce que l’essence, quoiqu’elle se manifeste elle-même, n’émane pas réellement
d’elle-même, elle 2° La connaissance qui entre dans la définition du verbe est
à entendre comme la connaissance exprimée par autre chose, et qui est en nous
la connaissance actuelle. Or, bien que la sagesse ou la connaissance se dise
en Dieu essentiellement, cependant la sagesse engendrée ne se dit que personnellement.
Semblablement, ce que dit Anselme – « dire, c’est regarder en
pensant » – doit, si l’on prend « dire » au sens propre, se comprendre
du regard de la pensée, en ce sens que par ce regard quelque chose émane, à
savoir, cela même qui est pensé. 3° La conception de l’intelligence est
intermédiaire entre l’intelligence et la réalité pensée, car c’est par son
intermédiaire que l’opération de l’intelligence atteint la réalité. Voilà pourquoi
la conception de l’intelligence est non seulement ce qui est pensé, mais
aussi ce par quoi la réalité est pensée ; de sorte que « ce qui est
pensé » peut désigner à la fois la réalité même et la conception de
l’intelligence ; et semblablement, « ce qui est dit » peut
désigner à la fois la réalité qui est dite par le verbe, et le verbe
lui-même, comme on le voit clairement aussi dans le cas du verbe extérieur,
car à la fois le nom lui-même est dit, et la réalité signifiée par le nom est
dite par ce nom. Donc je dis que le Père est dit, non comme verbe, mais comme
réalité dite au moyen d’un verbe ; et de même pour le Saint-Esprit, car
le Fils manifeste toute la Trinité ; par conséquent, le Père dit toutes
les trois Personnes par son unique Verbe. 4° En cela, Anselme paraît se contredire.
En effet, il dit que le verbe ne se dit que personnellement et convient au
seul Fils, mais que « dire » convient aux trois Personnes ;
pourtant, dire n’est rien d’autre qu’émettre un verbe à partir de soi. De
même, à la parole d’Anselme s’oppose celle de saint Augustin affirmant au
septième livre sur la Trinité que, au sein de la Trinité, ce n’est pas
chacun qui dit, mais c’est le Père par son Verbe ; donc, de même que le
verbe au sens propre ne se dit en Dieu que personnellement et convient au
seul Fils, de même « dire » convient aussi au seul Père. Mais
Anselme prend « dire » au sens commun de penser, et
« verbe » au sens propre ; et il aurait pu faire l’inverse si
cela lui avait plu. 5° En nous, dire signifie non
seulement penser, mais penser et en même temps exprimer à partir de soi une
conception ; et nous ne pouvons pas penser autrement qu’en exprimant une
telle conception ; voilà pourquoi, en nous, tout acte de penser est à
proprement parler un acte de dire. Mais Dieu peut penser sans que rien
procède réellement de lui-même car, en lui, celui qui pense est identique à
ce qui est pensé et à l’acte de penser, ce qui n’est pas notre cas ; et
c’est pourquoi, en Dieu, tout acte de penser n’est pas appelé
« dire » à proprement parler. 6° De même que le Verbe n’est appelé « connaissance du
Père » que comme une connaissance engendrée par le Père, de même il est
aussi appelé « puissance opérative du Père » parce qu’il est
puissance procédant d’une puissance, le Père. Or la puissance qui procède se
dit personnellement. Et il en sera de même de la puissance opérative qui
procède du Père. 7° Une chose peut procéder d’une autre de deux façons :
d’abord comme l’action procède de l’agent, ou l’opération de celui qui
opère ; ensuite, comme ce qui est opéré procède de celui qui opère. Donc,
le processus de l’opération à partir de celui qui opère ne pose pas de
distinction entre une réalité existant par soi et une autre réalité existant
par soi, mais il pose une distinction entre la perfection et ce qui est
perfectionné, car l’opération est la perfection de celui qui opère. Mais le
processus de ce qui est opéré pose une distinction entre une réalité et une
autre. Or en Dieu, il ne peut pas y avoir réellement de distinction entre
perfection et perfectible. Cependant on trouve en Dieu des réalités
distinctes entre elles, à savoir les trois Personnes ; voilà pourquoi le
processus qui est signifié en Dieu comme celui d’une opération à partir de
celui qui opère n’est que de raison, au lieu que celui qui est signifié comme
un processus d’une réalité à partir d’un principe peut se rencontrer réellement
en Dieu. Or il y a cette différence entre l’intelligence et la volonté :
l’opération de la volonté a pour terme les réalités, en lesquelles il
y a le bien et le mal, au lieu que l’opération de l’intelligence a son terme dans l’esprit, en lequel se
trouvent le vrai et le faux, comme il est dit au sixième livre de la Métaphysique. Voilà pourquoi la
volonté n’a rien qui émane d’elle-même et qui soit en elle, si ce n’est à la
façon d’une opération, au lieu que l’intelligence a en elle-même quelque
chose qui émane d’elle, non seulement à la façon d’une opération, mais aussi
à la façon d’une réalité opérée. Aussi le verbe est-il signifié comme une
réalité qui procède, mais l’amour comme une opération qui procède ;
l’amour n’est donc pas aussi
apte que le verbe à être dit personnellement. 8° Si l’on ne considère pas la distinction des Personnes, ce
ne sera pas au sens propre que Dieu se dit lui-même ; et cela n’est pas
non plus compris au sens propre par certains, qui n’admettent pas en Dieu la
distinction des Personnes. On pourrait facilement répondre à ce qui est objecté en sens
contraire, si quelqu’un voulait soutenir la position contraire. 1) À ce qu’oppose [l’objectant] à partir des paroles de
saint Augustin, on pourrait répondre que saint Augustin prend le verbe au
sens où il implique une origine réelle. 2) On pourrait répondre que, bien que la préposition
« auprès de » implique une distinction, cependant cette distinction
n’est pas impliquée dans le nom de verbe ; donc, de ce que le Verbe est
dit être auprès du Père, on ne peut pas conclure que « verbe » se
dit personnellement, car on dit aussi « Dieu de Dieu » et
« Dieu auprès de Dieu ». 3) On peut répondre que cette relation est seulement de
raison. 4) Comme pour la première
objection. |
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Et videtur quod
etiam essentialiter possit dici. Quia nomen
verbi a manifestatione imponitur, ut dictum est. Sed essentia divina potest
se per seipsam manifestare. Ergo ei per se verbum competit et ita verbum
essentialiter dicetur. Praeterea, significatum per nomen est ipsa definitio, ut in IV Metaphysic.
[l. 16 (1012 a 23)] dicitur. Sed verbum, secundum Augustinum in IX de
Trinitate [cap. 10], est notitia
cum amore ; et secundum
Anselmum in Monologio [cap. 63], dicere
summo spiritui nihil est aliud quam cogitando intueri. In utraque
autem definitione nihil ponitur nisi essentialiter dictum. Ergo verbum
essentialiter dicitur. Praeterea,
quidquid dicitur, est verbum. Sed pater dicit non
solum seipsum, sed etiam filium et spiritum sanctum, ut Anselmus dicit in
libro praedicto [cap. 62]. Ergo verbum tribus personis commune
est ; ergo essentialiter dicitur. Praeterea,
quilibet dicens habet verbum quod dicit, ut Augustinus dicit VII de Trinit.
[cap. 1]. Sed, sicut dicit Anselmus in Monol. [cap. 63], sicut
pater est intelligens, et filius intelligens, et spiritus sanctus intelligens
et tamen non sunt tres intelligentes, sed unus intelligens : ita pater
est dicens, et filius est dicens, et spiritus sanctus est dicens : et tamen
non sunt tres dicentes, sed unus dicens. Ergo cuilibet eorum respondet verbum.
Sed nihil est commune tribus nisi essentia. Ergo verbum essentialiter dicitur
in divinis. Praeterea, in
intellectu nostro non differt dicere et intelligere. Sed verbum in divinis
sumitur ad similitudinem verbi quod est in intellectu. Ergo nihil aliud est
in Deo dicere quam intelligere ; ergo et verbum nihil aliud quam
intellectum. Sed intellectum in divinis essentialiter dicitur. Ergo et
verbum. Praeterea,
verbum divinum, ut Augustinus [De div.
quaest. 83, qu. 63] dicit, est potentia operativa patris. Sed
potentia operativa essentialiter dicitur in divinis. Ergo et verbum essentialiter
dicitur. Praeterea,
sicut amor importat emanationem affectus, ita verbum emanationem intellectus.
Sed amor in divinis essentialiter dicitur. Ergo et verbum. Praeterea,
illud quod potest intelligi in divinis non intellecta distinctione personarum,
non dicitur personaliter. Sed verbum est huiusmodi : quia etiam illi qui
negant distinctionem personarum, ponunt quod Deus dicit seipsum. Ergo verbum
non dicitur personaliter in Deo. In contrarium.
Est quod Augustinus dicit in VI de Trinitate [cap. 2], quod solus filius
dicitur verbum, non autem simul pater et filius verbum. Sed omne quod
essentialiter dicitur, communiter utrique convenit. Ergo verbum non dicitur essentialiter. Praeterea, Ioan. I, 1, dicitur : verbum erat apud Deum. Sed ly apud, cum sit praepositio
transitiva, distinctionem importat. Ergo verbum a Deo distinguitur. Sed nihil
distinguitur in divinis quod dicatur essentialiter. Ergo verbum non dicitur
essentialiter. Praeterea, omne illud quod in divinis importat relationem personae ad
personam, dicitur personaliter, non essentialiter. Sed verbum est huiusmodi.
Ergo, et cetera. Praeterea, ad
hoc est etiam auctoritas Richardi de sancto Victore, qui ostendit in libro
suo de Trinitate [VI, 12], solum filium verbum dici. Responsio.
Dicendum, quod verbum secundum quod in divinis metaphorice dicitur, prout
ipsa creatura dicitur verbum manifestans Deum, proculdubio ad totam pertinet
Trinitatem ; nunc autem quaerimus de verbo secundum quod proprie dicitur
in divinis. Quaestio autem ista in superficie videtur esse planissima,
propter hoc quod verbum originem quamdam importat secundum quam in divinis
personae distinguuntur. Sed, interius
considerata, difficilior invenitur, eo quod in divinis invenimus
quaedam quae originem important non secundum rem, sed secundum rationem
tantum ; sicut hoc nomen operatio, quae proculdubio importat aliquid
procedens ab operante : et tamen iste processus non est nisi secundum rationem
tantum ; unde operatio in divinis non personaliter, sed essentialiter
dicitur, quia in Deo non differt essentia, virtus et operatio. Unde non
statim fit evidens, utrum hoc nomen verbum processum realem importet, sicut
hoc nomen filius ; vel rationis tantum, sicut hoc nomen operatio ;
et ita utrum personaliter vel essentialiter dicatur. Unde, ad huius
notitiam, sciendum est, quod verbum intellectus nostri, secundum cuius
similitudinem loqui possumus de verbo divino, est id ad quod operatio intellectus
nostri terminatur, quod est ipsum intellectum, quod dicitur conceptio
intellectus ; sive sit conceptio
significabilis per vocem incomplexam, ut accidit quando intellectus
format quidditates rerum ; sive per vocem complexam, quod accidit quando
intellectus componit et dividit. Omne autem intellectum in nobis est aliquid
realiter progrediens ab altero ; vel sicut progrediuntur a principiis conceptiones conclusionum, vel
sicut conceptiones quidditatum rerum posteriorum a quidditatibus
priorum ; vel saltem sicut conceptio actualis progreditur ab habituali cognitione.
Et hoc universaliter verum est de omni quod a nobis intelligitur, sive per
essentiam intelligatur, sive per similitudinem. Ipsa enim conceptio est
effectus actus intelligendi ; unde etiam quando mens intelligit seipsam,
eius conceptio non est ipsa mens, sed aliquid expressum a notitia mentis.
Ita ergo verbum intellectus in nobis duo habet de sua ratione ; scilicet
quod est intellectum, et quod est ab alio expressum. Si ergo secundum
utriusque similitudinem verbum dicatur in divinis, tunc non solum
importabitur per nomen verbi processus rationis, sed etiam rei. Si autem
secundum similitudinem alterius tantum, scilicet quod est intellectum, sic
hoc nomen verbum in divinis non importabit processum realem, sed rationis
tantum, sicut et hoc nomen intellectum. Sed hoc non erit secundum propriam
verbi acceptionem, quia si aliquid eorum quae sunt de ratione alicuius auferatur,
iam non erit propria acceptio. Unde verbum si proprie accipiatur in divinis,
non dicitur nisi personaliter ; si autem accipiatur communiter, poterit
etiam dici essentialiter. Sed tamen, quia nominibus
utendum ut plures, secundum philosophum [Topic. II, 2 (110 a 16)], usus maxime est aemulandus in significationibus
nominum ; et quia omnes sancti communiter utuntur nomine verbi, prout
personaliter dicitur, ideo hoc magis dicendum est, quod personaliter dicatur. Ad primum
igitur dicendum, quod verbum de ratione sui non solum habet manifestationem,
sed realem processum unius ab alio. Et quia essentia non realiter progreditur
a seipsa, quamvis manifestet seipsam, non potest essentia verbum dici, nisi
ratione identitatis essentiae ad personam ; sicut etiam dicitur pater
vel filius. Ad secundum
dicendum, quod notitia quae ponitur in definitione verbi est intelligenda
notitia expressa ab alio, quae est in nobis notitia actualis. Quamvis autem
sapientia vel notitia essentialiter dicatur in divinis, tamen sapientia
genita non dicitur nisi personaliter. Similiter etiam quod Anselmus dicit,
quod dicere est cogitando intueri,
est intelligendum, si proprie dicere accipiatur de intuitu cogitationis,
secundum quod per ipsum aliquid progreditur, scilicet cogitatum ipsum. Ad tertium
dicendum, quod conceptio intellectus est media inter intellectum et rem intellectam,
quia ea mediante operatio intellectus pertingit ad rem. Et ideo conceptio
intellectus non solum est id quod intellectum est, sed etiam id quo res intelligitur ;
ut sic id quod intelligitur, possit dici et res ipsa, et conceptio
intellectus ; et similiter id quod dicitur, potest dici et res quae
dicitur per verbum, et verbum ipsum ; ut etiam in verbo exteriori
patet ; quia et ipsum nomen dicitur, et res significata per nomen
dicitur ipso nomine. Dico igitur, quod pater dicitur, non sicut verbum, sed
sicut res dicta per verbum ; et similiter spiritus sanctus, quia filius
manifestat totam Trinitatem ; unde pater dicit verbo uno suo omnes tres
personas. Ad quartum
dicendum, quod in hoc videtur contrariari Anselmus sibi ipsi. Dicit enim,
quod verbum non dicitur nisi personaliter, et convenit soli filio ; sed
dicere convenit tribus personis ; dicere autem nihil est aliud quam ex
se emittere verbum. Similiter etiam verbo Anselmi contrariatur verbum
Augustini in VII de Trinitate [cap. 1], ubi dicit, quod non singulus in
Trinitate est dicens, sed pater verbo suo ; unde, sicut verbum proprie
dictum non dicitur nisi personaliter in divinis, et convenit soli filio, ita
et dicere et soli patri convenit. Sed Anselmus accepit dicere communiter pro
intelligere, et verbum proprie ; et potuisset facere e converso si ei placuisset. Ad quintum
dicendum, quod in nobis dicere non solum significat intelligere, sed intelligere
cum hoc quod est ex se exprimere aliquam conceptionem ; nec aliter
possumus intelligere, nisi huiusmodi conceptionem exprimendo ; et ideo
omne intelligere in nobis, proprie loquendo, est dicere. Sed Deus potest
intelligere sine hoc quod aliquid ex ipso procedat secundum rem, quia in eo
idem est intelligens et intellectum et intelligere : quod in nobis non
accidit ; et ideo non omne intelligere in Deo, proprie loquendo, dicitur
dicere. Ad sextum
dicendum, quod sicut verbum non dicitur notitia patris nisi notitia genita ex
patre, ita et dicitur et virtus operativa patris, quia est virtus procedens a
patre virtute. Virtus autem procedens personaliter dicitur.
Et similiter potentia operativa procedens a patre. Ad septimum dicendum, quod dupliciter aliquid potest procedere ab altero :
uno modo sicut actio ab agente, vel operatio ab operante ; alio sicut
operatum ab operante. Processus ergo operationis ab operante non distinguit
rem per se existentem ab alia re per se existente, sed distin-guit
perfectionem a perfecto, quia Ad octavum
dicendum, quod non intellecta distinctione personarum, non proprie Deus dicet
seipsum, nec proprie hoc a quibusdam intelligitur, qui distinctionem
personarum in Deo non ponunt. Ad ea vero quae
in contrarium obiiciuntur, posset de facili responderi, si quis vellet contrarium
sustinere. Ad hoc enim
quod obiicit de verbis Augustini, posset dici, quod Augustinus accipit verbum,
secundum quod importat realem originem. Ad secundum
posset dici, quod etsi haec praepositio apud importet distinctionem, haec
tamen distinctio non importatur in nomine verbi ; unde ex hoc quod
verbum dicitur esse apud patrem, non potest concludi quod verbum personaliter
dicatur quia etiam dicitur Deus de Deo, et Deus apud Deum. Ad tertium potest dici, quod relatio illa est rationis tantum. Ad quartum sicut ad primum. |
(Tertio quaeritur utrum verbum spiritui sancto conveniat.)
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Il semble que oui. 1° Comme dit saint Basile dans son troisième sermon Sur l’Esprit Saint, « L’Esprit se
rapporte au Fils de la même façon que le Fils se rapporte au Père ; et
c’est pourquoi, le Fils étant le verbe de Dieu, l’Esprit est le verbe du
Fils. » Le Saint-Esprit est donc appelé Verbe. 2° En Hébr. 1, 3, il est dit du Fils : « Comme il est la splendeur
de sa gloire et le caractère de sa substance, et qu’il soutient tout par la
puissance de son verbe… » Le Fils a donc un verbe qui procède de lui, et
par lequel tout est soutenu. Or en Dieu, seul le Saint-Esprit procède du
Fils. Le Saint-Esprit est donc appelé Verbe. 3° Comme dit saint Augustin au neuvième livre sur la Trinité, le verbe est
« la connaissance unie à l’amour ». Or, de même que la connaissance
est appropriée au Fils, de même l’amour l’est au Saint-Esprit. Donc, de même
que le nom de verbe convient au Fils, de même il convient aussi à l’Esprit
Saint. 4° À propos de Hébr. 1, 3 : « il soutient tout par la puissance de son
verbe », la Glose dit que « verbe » désigne ici le
commandement. Or le commandement est mis au nombre des signes de la volonté.
Puis donc que le Saint-Esprit procède par mode de volonté, il semble qu’on
puisse l’appeler Verbe. 5° Le verbe, par sa notion, implique une manifestation. Or,
de même que le Fils manifeste le Père, de même le Saint-Esprit manifeste le
Père et le Fils ; c’est pourquoi il est dit en Jn 16, 13 que le Saint-Esprit
« enseigne toute vérité ». Le Saint-Esprit doit donc être appelé
Verbe. En sens contraire : Saint Augustin dit au sixième livre sur la Trinité que « le Fils est appelé Verbe pour la
même raison qu’il est appelé Fils ». Or le Fils est appelé Fils parce qu’il
est engendré ; il est donc aussi appelé Verbe parce qu’il est engendré.
Or le Saint-Esprit n’est pas engendré. Il n’est donc pas Verbe. Réponse : L’usage des noms de verbe et d’image n’est pas le même chez
nos saints et nous, que chez les anciens docteurs des Grecs. Ces derniers, en
effet, ont employé les noms de verbe et d’image pour désigner tout ce qui
procède en Dieu ; aussi appelaient-ils Verbe et Image indifféremment le
Saint-Esprit et le Fils. Mais nos saints et nous, dans
l’usage de ces noms, imitons la coutume de l’Écriture canonique, qui
n’emploie quasiment jamais le terme de verbe ou d’image, si ce n’est pour le
Fils. Il n’appartient pas à la présente question de traiter de l’image ;
mais pour ce qui est du verbe, notre usage semble assez raisonnable. En effet, le verbe implique une certaine manifestation ;
or on ne rencontre de manifestation par soi que dans l’intelligence. Car, si
une chose qui est hors de l’intelligence est dite manifester, c’est
seulement dans la mesure où elle laisse dans l’intelligence quelque chose
qui y est ensuite principe de manifestation. Le manifestant prochain est
donc dans l’intelligence, mais un manifestant lointain peut aussi exister
hors d’elle. Aussi le nom de verbe se dit-il au sens propre de ce qui procède
de l’intelligence ; mais ce qui ne procède pas de l’intelligence ne peut
être appelé verbe que de façon métaphorique, c’est-à-dire en tant qu’il est
en quelque façon manifestant. Je dis donc qu’en Dieu, seul le Fils procède par voie d’intelligence, car il
procède d’un seul : en effet, le Saint-Esprit, qui
procède des deux, procède par voie de volonté ; voilà pourquoi le
Saint-Esprit ne peut être appelé Verbe que de façon métaphorique, au sens où
l’on appelle « verbe » tout ce qui manifeste. Et c’est de cette
façon qu’il faut Réponse aux objections : 1° On voit dès lors clairement la réponse au premier
argument. 2° Le verbe, d’après saint Basile, désigne ici le
Saint-Esprit, et par conséquent il faut répondre comme au premier argument.
Ou bien l’on peut dire, avec la Glose,
qu’il désigne le commandement du Fils, qui est appelé Verbe de façon
métaphorique, car nous avons l’habitude de commander verbalement. 3° La connaissance entre dans la notion de verbe comme
impliquant l’essence du verbe, au lieu que l’amour entre dans la notion de
verbe non comme regardant son essence, mais comme accompagnant le verbe,
ainsi que le montre elle-même la citation alléguée ; voilà pourquoi on
peut conclure non pas que le Saint-Esprit soit verbe, mais qu’il procède du
Verbe. 4° Le verbe manifeste non seulement ce qui est dans
l’intelligence, mais aussi ce qui est dans la volonté, dans la mesure où la volonté
aussi est elle-même pensée ; voilà pourquoi le commandement, bien qu’il
soit un signe de la volonté, peut cependant être appelé verbe, et regarde
l’intelligence. 5° La solution du
cinquième argument ressort de ce qu’on a dit. |
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Et videtur quod
sic. Sicut enim
dicit Basilius in III sermone de Spiritu sancto [Adv. Eunom. V], sicut
filius se habet ad patrem, eodem modo spiritus se habet ad filium ; et propter hoc Dei quidem verbum filius,
verbum autem filii spiritus. Ergo spiritus sanctus dicitur verbum. Praeterea,
Hebr. I, 3, dicitur de filio : cum
sit splendor gloriae et figura substantiae eius, portansque omnia verbo
virtutis suae. Ergo filius habet verbum a se procedens, quo omnia
portantur. Sed in divinis non procedit a filio nisi spiritus sanctus. Ergo
spiritus sanctus dicitur verbum. Praeterea,
verbum ut dicit Augustinus, IX de Trinitate [cap. 10], est notitia cum amore. Sed, sicut notitia
appropriatur filio, ita amor spiritui sancto. Ergo, sicut verbum convenit
filio, ita et spiritui sancto. Praeterea,
Hebr., I, 3, super illud, portans omnia
verbo virtutis suae, dicit Glossa [P. Lombardi, PL 192, 406 B], quod
verbum accipitur ibi pro imperio. Sed imperium ponitur inter signa
voluntatis. Cum ergo spiritus sanctus per modum voluntatis procedat, videtur
quod verbum possit dici. Praeterea,
verbum de sui ratione manifestationem importat. Sed, sicut filius manifestat
patrem, ita spiritus sanctus manifestat patrem et filium ; unde dicitur
Ioan., XVI, 13, quod spiritus sanctus docet
omnem veritatem. Ergo spiritus sanctus debet dici verbum. Sed contra est
quod Augustinus dicit VI de Trinit. [De
Trin. VII, 2], quod filius eo
dicitur verbum quo filius. Sed filius dicitur filius eo quod
genitus ; ergo et verbum dicitur eo quod est genitus ; sed spiritus
sanctus non est genitus. Ergo non est verbum. Responsio.
Dicendum, quod usus horum nominum, scilicet verbum et imago, aliter est apud
nos et sanctos nostros, et aliter apud antiquos doctores Graecorum. Illi enim
usi sunt nomine verbi et imaginis pro omni eo quod in divinis procedit ;
unde indifferenter spiritum sanctum et filium, verbum et imaginem
appellabant. Sed nos et sancti nostri in usu nominum horum aemulamur consuetudinem
canonicae Scripturae, quae aut vix aut nunquam verbum aut imaginem ponit nisi
pro filio. Et de imagine quidem ad praesentem quaestionem non pertinet. Sed
de verbo satis rationabilis usus noster apparet. Verbum enim manifestationem quamdam importat ; manifestatio autem per se
non invenitur nisi in intellectu. Si enim aliquid quod est extra intellectum,
manifestare dicatur, hoc non est nisi secundum quod ex ipso aliquid in
intellectu relinquitur, quod postea est principium manifestativum in eo.
Proximum ergo manifestans est in intellectu : sed remotum potest esse
etiam extra eum ; et ideo nomen verbi proprie dicitur de eo quod
procedit ab intellectu. Quod vero ab intellectu non procedit, non potest dici
verbum nisi metaphorice, inquantum, scilicet, est aliquo modo manifestans. Dico ergo, quod
in divinis solus filius procedit per viam intellectus, quia procedit ab
uno ; spiritus enim sanctus, qui procedit a duobus, procedit per viam
voluntatis ; et ideo spiritus sanctus non potest dici verbum nisi
metaphorice, secundum quod omne manifestans verbum Et sic patet
responsio ad primum. Ad secundum
dicendum, quod verbum, secundum Basilium, accipitur ibi pro spiritu sancto,
et sic dicendum sicut ad primum. Vel potest dici secundum Glossam, quod accipitur
pro imperio filii ; quod metaphorice dicitur verbum, quia verbo consuevimus
imperare. Ad tertium
dicendum, quod notitia est de ratione verbi quasi importans essentiam
verbi ; sed amor est de ratione verbi non quasi pertinens ad essentiam
eius, sed quasi concomitans ipsum, ut ipsa auctoritas inducta ostendit ;
et ideo non potest concludi quod spiritus sanctus sit verbum, sed quod procedat
ex verbo. Ad quartum
dicendum, quod verbum manifestat non solum quod est in intellectu, sed etiam
quod est in voluntate, secundum quod ipsa voluntas est etiam
intellecta ; et ideo imperium quamvis sit signum voluntatis, tamen
potest dici verbum, et ad intellectum pertinet. Ad quintum
patet solutio ex dictis. |
(Quarto quaeritur utrum pater dicat creaturam verbo quo dicit se.)
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Il semble que non. 1° Là où nous disons : « Le Père se dit », se
trouvent seulement signifiés celui qui dit et ce qui est dit, et des deux
côtés c’est le Père seulement qui est signifié. Puis donc que le Père ne
produit de lui-même un verbe que dans la mesure où il se dit, il semble que
la créature ne soit pas dite par le verbe qui procède du Père. 2° Le verbe par lequel chaque chose est dite, est une
ressemblance de cette chose. Or le Verbe ne peut être appelé « ressemblance
de la créature », comme Anselme le prouve dans son Monologion, car ou le Verbe
s’accorderait parfaitement avec les créatures, et ainsi, il serait changeant
comme elles et la suprême immuabilité ne se trouverait plus en lui, ou il n’y
aurait pas le suprême accord, et dans ce cas, il n’y aura pas en lui la vérité
suprême, car une ressemblance est d’autant plus vraie qu’elle s’accorde davantage
avec ce dont elle est la ressemblance. Le Fils n’est donc pas le verbe par
lequel serait dite la créature. 3° On parle du verbe des créatures en Dieu de la même façon
que l’on parle du verbe des produits de l’art chez l’artisan. Or le verbe des
produits de l’art chez l’artisan n’est qu’une disposition concernant ces produits.
Le verbe des créatures en Dieu n’est donc qu’une disposition concernant les
créatures. Or la disposition concernant les créatures en Dieu se dit
essentiellement et non personnellement. Le verbe par lequel les créatures
sont dites n’est donc pas le Verbe qui se dit personnellement. 4° Tout verbe a, envers ce qui est dit par lui, une relation
de modèle ou d’image : de modèle, lorsque le verbe est la cause de la
réalité, comme cela se produit dans l’intelligence pratique ; d’image,
lorsqu’il est causé par la réalité, comme cela se produit dans notre
intelligence spéculative. Or il ne peut y avoir en Dieu un verbe de la
créature qui soit une image de la créature. Il est donc nécessaire que le
verbe de la créature en Dieu soit le modèle de la créature. Or le modèle de
la créature en Dieu est une idée. Le verbe de la créature en Dieu n’est donc
rien d’autre qu’une idée. Or une idée ne se dit pas en Dieu personnellement,
mais essentiellement. Le Verbe qui est dit personnellement en Dieu, et par
lequel le Père se dit lui-même, n’est donc pas le verbe par lequel sont dites
les créatures. 5° La créature est plus distante de Dieu que d’aucune
créature. Or, pour les diverses créatures, il y a plusieurs idées en Dieu. Ce
n’est donc pas non plus par le même verbe que le Père se dit lui-même et
qu’il dit les créatures. 6° Selon saint Augustin, on parle de Verbe comme on parle d’Image. Or le Fils n’est
pas l’image de la créature, mais du seul Père ; le Fils n’est donc pas
le verbe de la créature. 7° Tout verbe procède de ce dont il est le verbe. Or le Fils
ne procède pas de la créature. Il n’est donc pas un verbe par lequel la
créature serait dite. En sens contraire : 1) Anselme dit que le Père, en
se disant, a dit toute créature. Or le verbe par lequel il s’est dit, est le
Fils. Donc par le Verbe, qui est le Fils, il dit toute créature. 2) Saint Augustin interprète la phrase « Il a dit, et
cela fut fait » de la façon suivante : il a engendré le Verbe, en
lequel il était que cela fût fait. Par le Verbe, qui est le Fils, il a donc
dit toute créature. 3) L’artisan se tourne du même coup vers l’art et vers le
produit de l’art. Or Dieu lui-même est l’art éternel, qui réalise les créatures
comme des œuvres d’art. Le Père se tourne donc du même coup vers lui-même et
vers toutes les créatures ; et ainsi, en se disant, il dit toutes les
créatures. 4) Dans un genre, tout ce qui est postérieur se ramène à ce
qui est premier comme à une cause. Or les créatures sont dites par Dieu.
Elles se ramènent donc au premier qui soit dit par Dieu. Or Dieu se dit
lui-même en premier. Donc, par le fait qu’il se dit, il dit toutes les créatures. Réponse : Le Fils procède du Père à la fois par mode de nature, en tant qu’il procède comme Fils, et par mode
d’intelligence, en tant qu’il procède comme Verbe. Et les deux modes de
procession se rencontrent en nous, quoique ce ne soit pas quant à la même
chose : en effet, il n’est rien, en nous, qui procède d’autre chose par
mode d’intelligence et de nature, car penser et être ne sont pas en nous la
même chose, comme ils le sont en Dieu. Or les deux modes de procession ont une semblable différence
selon qu’on les trouve en Dieu ou en nous. En effet, le fils d’un homme, qui
procède d’un homme, son père, par voie de nature, n’a pas en soi toute la
substance du père, mais il reçoit une partie de sa substance. En revanche, le
Fils de Dieu, en tant qu’il procède du Père par voie de nature, reçoit en lui
toute la nature du Père, au
point que le Fils et le Père sont numériquement d’une seule nature. Et une
semblable différence se trouve dans le processus qui a lieu par voie
d’intelligence. En effet, le verbe qui, en nous, est exprimé par une
considération actuelle, naissant pour ainsi dire de quelque considération de Ainsi donc, il est nécessaire que tout ce qui est contenu
dans la science du Père, tout cela soit exprimé par un seul Verbe de lui, et
à la façon dont cela est contenu dans sa science, en sorte que ce soit un
véritable verbe correspondant à son principe. Or le Père se connaît par sa
science, et en se connaissant il connaît toutes les autres choses, et c’est
pourquoi son verbe exprime principalement le Père lui-même, et conséquemment
toutes les autres choses que le Père connaît en se connaissant lui-même. Et
ainsi, par le fait même qu’il est un verbe exprimant parfaitement le Père, le
Fils exprime toute créature. Et cet ordre est montré dans les paroles d’Anselme,
qui dit que le Père, en se
disant, a dit toute créature. Réponse aux objections : 1° Lorsqu’on dit : « le Père se dit », dans
cette diction est aussi incluse toute créature, en tant que le Père, étant le
modèle de toute la création, contient par sa science toute créature. 2° Anselme prend le nom de ressemblance au sens strict, tout
comme Denys au neuvième chapitre des Noms
divins, où il dit que
« pour les choses qui ont entre elles une relation d’égalité, nous
admettons la réciprocité de la ressemblance », de sorte que l’une soit
dite semblable à l’autre et vice versa.
Mais dans celles qui sont entre elles comme la cause et l’effet, on ne trouve
pas, à proprement parler, une réciprocité de la ressemblance : en effet,
nous disons que l’image d’Hercule ressemble à Hercule, mais non l’inverse. Or
le Verbe divin n’est pas fait à l’imitation de la créature comme notre verbe,
mais c’est plutôt l’inverse ; aussi Anselme veut-il que le Verbe ne soit
pas une ressemblance de la créature, mais que ce soit l’inverse. Si, en
revanche, nous prenons la ressemblance au sens large, alors nous pouvons dire
que le Verbe est une ressemblance de la créature, non comme son image, mais
comme son modèle, tout comme saint Augustin dit que les idées
sont les ressemblances des réalités. Et cependant, de ce que le Verbe est
immuable au lieu que les créatures sont changeantes, il ne suit pas que la
plus haute vérité ne soit pas dans le Verbe : pour la vérité d’un verbe, en effet,
il n’est pas exigé qu’il y ait avec la réalité qui est dite par le verbe une
ressemblance par conformité de nature, mais il suffit
d’une ressemblance par représentation, comme on l’a dit dans la question sur
la science de Dieu. 3° La disposition des créatures n’est appelée verbe, à
proprement parler, que dans la mesure où elle émane d’autre chose :
c’est une disposition engendrée, et elle se dit personnellement, tout comme
la sagesse engendrée, quoique la disposition, prise dans l’absolu, se dise
essentiellement. 4° Le verbe diffère de
l’idée : en effet, le nom d’idée signifie la forme exemplaire dans
l’absolu, au lieu que « verbe de la créature » signifie en Dieu une
forme exemplaire émanée d’autre chose ; voilà pourquoi l’idée, en Dieu,
relève de l’essence, mais le verbe, de la Personne. 5° Bien que Dieu, si l’on considère sa nature en ce qu’elle
a de propre, soit à très grande distance de la créature, cependant il est le
modèle de la créature, et ce n’est pas une créature qui est le modèle d’une
autre ; voilà pourquoi le Verbe qui exprime Dieu exprime toute créature,
mais l’idée qui exprime une créature n’exprime pas une autre créature. D’où
apparaît aussi une autre différence entre le Verbe et l’idée : l’idée
regarde directement la créature, et c’est pourquoi il y a plusieurs idées
pour plusieurs créatures, au lieu que le Verbe regarde directement Dieu,
qu’il exprime en premier, et regarde les créatures par voie de conséquence.
Et parce que les créatures, en tant qu’elles sont en Dieu, sont une seule
chose, il y a un unique Verbe pour toutes les créatures. 6° Lorsque saint Augustin dit qu’on parle de Verbe comme on
parle d’Image, il entend cela quant à la propriété personnelle du Fils, qui
est la même réellement, que l’on parle selon elle de Fils, de Verbe ou
d’Image. Mais quant à la façon de signifier, il n’en va pas de même pour les
trois noms susdits : en effet, la notion de verbe implique non seulement
celle d’origine et celle d’imitation, mais aussi celle de
manifestation ; et ainsi, le Verbe est celui de la créature en quelque
façon : en tant que la créature est manifestée par lui. 7° Le verbe a plusieurs
façons d’être verbe de quelque chose : d’abord, en tant qu’il est verbe
de celui qui dit, et ainsi, il procède de celui dont il est le verbe ;
ensuite, en tant qu’il est verbe de ce qu’il manifeste, et en ce sens, il
n’est pas nécessaire qu’il procède de ce dont il est le verbe, si ce n’est
lorsque la science dont procède le verbe est causée par les réalités, ce qui
n’est pas le cas pour Dieu ; l’argument n’est donc pas concluant. |
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Et videtur quod
non. Quia cum
dicimus : pater dicit se ; non significatur ibi nisi dicens et dictum ;
et ex utraque parte significatur pater tantum. Cum ergo pater non producat ex
se verbum nisi secundum quod dicit se, videtur quod verbo, quod ex patre
procedit, non dicatur creatura. Praeterea,
verbum quo unumquodque dicitur, est similitudo illius. Sed verbum non potest
dici similitudo creaturae, ut Anselmus probat in Monolog.
[cap. 31] ; quia vel verbum perfecte conveniret cum creaturis, et
sic esset mutabile, sicut et creaturae, et periret in eo summa immutabilitas :
vel non summe conveniret ; et sic non esset in eo summa veritas, quia
similitudo tanto verior est, quanto magis convenit cum eo cuius est
similitudo. Ergo filius non est verbum quo creatura dicatur. Praeterea,
verbum creaturarum in Deo dicitur hoc modo sicut verbum artificiatorum in
artifice. Sed verbum artificiatorum in artifice non est nisi dispositio de
artificiatis. Ergo et verbum creaturarum in Deo non est nisi dispositio de creaturis.
Sed dispositio de creaturis in Deo, essentialiter Praeterea,
verbum omne ad id quod per verbum dicitur, habet habitudinem vel exemplaris
vel imaginis. Exemplaris quidem, quando verbum est causa rei sicut accidit in
intellectu practico ; imaginis autem, quando causatur a re, sicut
accidit in nostro intellectu speculativo. Sed
in Deo non potest esse verbum creaturae quod sit creaturae imago. Ergo oportet
quod verbum creaturae in Deo sit creaturae exemplar. Sed exemplar creaturae
in Deo est idea. Ergo verbum creaturae in Deo nihil est aliud quam idea. Idea
autem non dicitur in divinis personaliter, sed essentialiter. Ergo verbum
personaliter dictum in divinis, quo pater dicit seipsum, non est verbum quo dicuntur
creaturae. Praeterea, magis distat creatura a Deo quam ab aliqua creatura. Sed
diversarum creaturarum sunt plures ideae in Deo. Ergo et non est idem
verbum, quo pater se et creaturam dicit. Praeterea,
secundum Augustinum [De Trin. VI,
2], eo dicitur verbum quo imago. Sed filius non est imago creaturae, sed
solius patris ; ergo filius non est verbum creaturae. Praeterea, omne
verbum procedit ab eo cuius est verbum. Sed
filius non procedit a creatura. Ergo non est verbum quo creatura dicatur. Sed contra.
Anselmus [Monol., cap. 33]
dicit, quod pater dicendo se dixit omnem creaturam. Sed verbum quo se dixit,
est filius. Ergo verbo, quod est filius, dicit omnem creaturam. Praeterea, Augustinus [De Gen.
ad litt. II, 6] sic exponit, dixit et
factum est : id est verbum
genuit, in quo erat ut fieret. Ergo verbo, quod est filius, dixit omnem
creaturam. Praeterea,
eadem est conversio artificis ad artem et ad artificiatum. Sed ipse Deus est
ars aeterna, a qua creaturae producuntur sicut artificiata quaedam. Ergo
pater eadem conversione convertitur ad se et ad omnes creaturas ; et
sic, dicendo se, dicit omnes creaturas. Praeterea, omne
posterius reducitur ad id quod est primum in aliquo genere, sicut ad causam. Sed creaturae dicuntur a Deo. Ergo reducuntur ad primum, quod a Deo
dicitur. Sed ipse primo seipsum dicit. Ergo per hoc quod dicit se, dicit
omnes creaturas. Responsio. Dicendum, quod filius procedit a patre et per modum naturae,
inquantum procedit ut filius, et per modum intellectus, inquantum procedit ut
verbum. Uterque autem
processionis modus apud nos invenitur, quamvis non quantum ad idem. Nihil
enim est apud nos quod per modum intellectus et naturae ex alio procedat,
quia intelligere et esse non est idem apud nos, sicut apud Deum. Uterque autem modus processionis habet
similem differentiam, secundum quod in nobis et in Deo invenitur. Filius enim
hominis, qui a patre homine per viam naturae procedit, non habet in se totam
substantiam patris, sed partem substantiae eius recipit. Filius autem Dei,
inquantum per viam naturae procedit a patre, totam in se naturam patris
recipit, ut sic sint naturae unius numero filius et pater. Et similis
differentia invenitur in processu qui est per viam intellectus. Verbum enim
quod in nobis exprimitur per actualem considerationem, quasi exortum ex
aliqua priorum consideratione, vel saltem cognitione habituali, non totum in
se recipit quod est in eo a quo oritur : non enim quidquid habituali
cognitione tenemus, hoc totum exprimit intellectus in unius verbi
conceptione, sed aliquid eius. Similiter in consideratione unius conclusionis
non exprimitur omne id quod erat virtutis in principiis. Sed in Deo, ad hoc
quod verbum eius perfectum sit, oportet quod verbum eius exprimat quidquid
continetur in eo ex quo exoritur ; et praecipue cum Deus omnia uno
intuitu videat, non divisim. Sic igitur oportet quod quidquid in scientia patris continetur, totum
hoc per unum ipsius verbum exprimatur, et hoc modo quo in scientia continetur,
ut sit verbum verum suo principio correspondens. Per scientiam autem suam
pater scit se, et cognoscendo se omnia alia cognoscit, unde et verbum ipsius
exprimit ipsum patrem principaliter, et consequenter omnia alia quae
cognoscit pater cognoscendo seipsum. Et sic filius ex hoc ipso quod est
verbum perfecte exprimens patrem, exprimit omnem creaturam. Et hic ordo ostenditur
in verbis Anselmi, qui dicit, quod dicendo se, dixit omnem creaturam. Ad primum
igitur dicendum, quod cum dicitur : pater dicit se ; in hac
dictione includitur etiam omnis creatura ; inquantum, scilicet, pater
scientia sua continet omnem creaturam velut exemplar creaturae totius. Ad secundum
dicendum, quod Anselmus accipit stricte nomen similitudinis, sicut et
Dionysius, in IX cap. de Divinis Nominibus [§ 6] ubi dicit, quod in aeque ordinatis ad invicem, recipimus
similitudinis reciprocationem ;
ut scilicet unum dicatur alteri simile, et e converso. Sed in his quae se
habent per modum causae et causati, non invenitur, proprie loquendo,
reciprocatio similitudinis : dicimus enim quod imago Herculis similatur
Herculi sed non e converso. Unde, quia verbum divinum non est factum ad
imitationem creaturae, ut verbum nostrum, sed potius e converso ; ideo
Anselmus vult quod verbum non sit similitudo creaturae, sed e converso. Si
autem largo modo similitudinem accipiamus, sic possumus dicere, quod verbum
est similitudo creaturae, non quasi imago eius, sed sicut exemplar ;
sicut etiam Augustinus [De div.
quaest. 83, qu. 46] dicit ideas esse rerum similitudines. Nec
tamen sequitur quod in verbo non sit summa veritas, quia est immutabile,
creaturis existentibus mutabilibus : quia non exigitur ad veritatem
verbi similitudo ad rem quae per verbum dicitur, secundum conformitatem
naturae, sed secundum repraesentationem, ut in quaestione de scientia Dei
dictum est. Ad tertium
dicendum, quod dispositio creaturarum non dicitur verbum, proprie loquendo,
nisi secundum quod est ab altero progrediens, quae est dispositio
genita ; et dicitur personaliter, sicut et sapientia genita, quamvis
dispositio simpliciter sumpta, essentialiter dicatur. Ad quartum dicendum, quod verbum differt ab idea : idea enim
nominat formam exemplarem absolute ; sed verbum creaturae in Deo nominat
formam exemplarem ab alio deductam ; et ideo idea in Deo ad essentiam
pertinet. Sed verbum ad personam. Ad quintum dicendum, quod quamvis Deus maxime distet a creatura, considerata
proprietate naturae, tamen Deus est creaturae exemplar ; non autem una
creatura est exemplar alterius ; et ideo per verbum quo exprimitur Deus,
exprimitur omnis creatura, non autem idea qua exprimitur una creatura,
exprimitur alia. Ex quo etiam apparet alia differentia inter verbum et ideam :
quia idea directe respicit creaturam, et ideo plurium creaturarum sunt plures
ideae, sed verbum respicit directe Deum, qui primo per verbum exprimitur, et
ex consequenti creaturas. Et quia creaturae secundum quod in Deo sunt, unum
sunt, ideo creaturarum omnium est unum verbum. Ad sextum dicendum, quod cum dicit Augustinus, quod filius eo dicitur
verbum quo imago, intelligit quantum ad proprietatem personalem filii, quae
est eadem secundum rem, sive secundum eam dicatur filius, sive verbum, sive
imago. Sed quantum ad modum significandi non est eadem ratio trium nominum
praedictorum : verbum enim non solum importat rationem originis et
imitationis, sed etiam manifestationis ; et hoc modo verbum est aliquo
modo creaturae, inquantum scilicet per verbum creatura manifestatur. Ad septimum
dicendum, quod verbum est alicuius multipliciter : uno modo ut dicentis,
et sic procedit ab eo cuius est verbum ; alio modo ut manifestati per
verbum, et sic non oportet quod procedat ab eo cuius est, nisi quando
scientia ex qua procedit verbum, est causata a rebus ; quod in Deo non
accidit ; et ideo ratio non sequitur. |
(Quinto quaeritur utrum hoc nomen verbum
importet respectum ad creaturam.)
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Il semble que non. 1° Tout nom qui implique une relation à la créature se dit
de Dieu avec référence au temps, comme « Créateur » et
« Seigneur ». Or le nom de Verbe se dit de Dieu de toute éternité.
Il n’implique donc pas de relation à la créature. 2° Tout nom relatif est relatif soit secundum esse, soit secundum
dici. Or le nom de Verbe ne se réfère pas à la créature secundum esse, car alors le Verbe
dépendrait d’elle ; ni non plus secundum
dici, car il serait nécessaire qu’il se réfère à la créature au moyen
d’un cas [latin], ce qui ne se trouve pas ; en effet, il semblerait
surtout se référer à la créature par un génitif, et l’on dirait alors :
« il est le Verbe creaturae
(de la créature) », ce qu’Anselme nie dans son Monologion. Le nom de Verbe
n’implique donc pas de relation à la créature. 3° On ne peut jamais penser un nom impliquant une relation à
la créature sans considérer qu’une créature existe actuellement ou
potentiellement ; car il est nécessaire que celui qui pense l’un des
relatifs pense aussi l’autre. Or, si l’on ne considère pas qu’une créature
existe ou existera, on pense encore le Verbe en Dieu, en tant que le Père se
dit lui-même. Le nom de Verbe n’implique donc aucune relation à la créature. 4° La relation de Dieu à la créature ne peut être que comme
celle de la cause à l’effet. Or, comme on le déduit des paroles de Denys au
deuxième chapitre des Noms divins, tout nom connotant un
effet dans la créature est commun à toute la Trinité. Or le nom de Verbe
n’est pas dans ce cas. Il n’implique donc aucune relation à la créature. 5° Que Dieu se rapporte à la créature n’est concevable que
moyennant sa sagesse, sa puissance et sa bonté. Or toutes ces choses ne se
disent du Verbe que par appropriation. Puis donc que le nom de Verbe n’est
pas approprié mais propre, il semble qu’il n’implique pas de relation à la
créature. 6° Bien que l’homme dispose les réalités, cependant il n’est
pas impliqué, dans le nom d’homme, de relation aux réalités disposées. Donc,
bien que toutes choses soient disposées par le Verbe, cependant le nom de
Verbe n’impliquera pas de relation aux créatures disposées. 7° Le nom de verbe se dit relativement, tout comme celui de
fils. Or toute la relation de fils a pour terme le père : en effet, il
n’est de fils que du père. Donc de même pour toute la relation de
verbe ; le nom de Verbe n’implique donc pas de relation à la créature. 8° Selon le Philosophe au cinquième livre de la Métaphysique, tout relatif ne se
dit en référence qu’à un seul, sinon le relatif aurait deux êtres, puisque
l’être du relatif est de se rapporter à autre chose. Or le Verbe se dit en
référence au Père. Il ne se dit donc pas en référence aux créatures. 9° Si un nom unique est donné à des choses spécifiquement différentes,
il leur conviendra de façon équivoque, comme le nom de chien convient à
l’animal qui aboie et à l’animal marin. Or l’infériorité et la supériorité
sont différentes espèces de relation. Si donc un nom unique implique l’une et
l’autre relation, il sera nécessaire que ce nom soit équivoque. Or la
relation du Verbe à la créature n’est que de superiorité, au lieu que celle
du Verbe au Père est quasiment d’infériorité, non à cause d’une inégalité de
dignité, mais à cause du prestige du principe. Le nom de Verbe, qui implique
une relation au Père, n’implique donc pas de relation à la créature, à moins
d’être pris de façon équivoque. En sens contraire : 1) Saint Augustin s’exprime ainsi au livre des 83 Questions : « “Dans le principe, il y avait
le Verbe.” Le mot grec logos
signifie à la fois “raison” et “verbe” en latin. Mais dans ce passage nous
traduisons plutôt par “verbe”, pour marquer non seulement le rapport avec le
Père, mais aussi le rapport aux choses qui ont été faites au moyen du Verbe
par la puissance opérative. » D’où résulte clairement notre propos. 2) À propos de ce passage d’un psaume : « Dieu a parlé une fois », la Glose dit : « une fois, c’est-à-dire
qu’il a engendré éternellement le Verbe, en lequel il a disposé toutes
choses ». Or la disposition implique une relation aux choses disposées.
Le nom de Verbe se dit donc en référence aux créatures. 3) Tout verbe implique une relation à ce qui est dit au
moyen de lui. Or, comme dit Anselme, Dieu, en se disant, a dit toute créature. Le Verbe
implique donc une relation non seulement au Père, mais aussi à la créature. 4) Le Fils, parce qu’il est Fils, représente parfaitement le
Père en ce qu’il a d’intérieur. Or le Verbe, par son nom, ajoute une manifestation ;
et il ne peut y avoir d’autre manifestation que celle du Père par les
créatures, ce qui est comme une manifestation à l’extérieur. Le nom de Verbe
implique donc une relation à la créature. 5) Denys dit au septième chapitre des Noms divins que « Dieu est appelé raison » ou
verbe, « parce qu’il distribue la raison et la sagesse » ; et
ainsi, l’on voit clairement que le verbe dit de Dieu implique la notion de
cause. Or la cause se dit en référence à l’effet. Le nom de Verbe implique
donc une relation aux créatures. 6) L’intelligence pratique se réfère aux choses qui sont
opérées par elle. Or le Verbe divin est le verbe d’une intelligence pratique,
car il est un verbe opératif, comme dit saint Jean Damascène. Le
nom de Verbe implique donc une relation à la créature. Réponse : Chaque fois que deux choses ont entre elles un rapport tel
que l’une dépend de l’autre mais non l’inverse, il y a une relation réelle en celle qui dépend de l’autre, mais
en celle dont elle dépend existe seulement une relation de raison, étant
entendu qu’on ne peut penser qu’une chose se rapporte à l’autre sans penser
en même temps une relation opposée du côté de l’autre, comme on le voit
clairement dans le cas de la science, qui dépend de l’objet connaissable, et
non l’inverse. Puis donc que toutes les créatures dépendent de Dieu mais non
l’inverse, il y a dans les créatures des relations réelles par lesquelles
elles se rapportent à Dieu, mais les relations opposées, en Dieu, sont seulement
de raison. Et parce que les noms sont
les signes des concepts, de là vient que l’on attribue à Dieu des noms qui
impliquent une relation à la créature, quoique cette relation soit seulement
de raison, comme on l’a dit. En effet, les relations réelles en Dieu sont seulement celles par lesquelles les Personnes
se distinguent entre elles. Or nous trouvons, parmi les noms relatifs, que certains sont
donnés pour signifier les relations elles-mêmes, comme le nom de
ressemblance, mais d’autres, pour signifier ce dont provient la relation,
comme le nom de science est donné pour
signifier une certaine qualité de laquelle s’ensuit une certaine relation. Et
nous trouvons cette différence dans les noms relatifs qui se disent de Dieu, qu’ils se disent de lui de toute éternité ou avec
référence au temps. En effet, le nom de Père, qui se dit de Dieu de toute
éternité, et semblablement le nom de Seigneur, qui se dit de lui avec
référence au temps, sont donnés pour signifier les relations elles-mêmes.
Mais le nom de Créateur, qui se dit de Dieu avec référence au temps, est
donné pour signifier une action divine de laquelle s’ensuit une certaine relation ;
de même, le nom de Verbe est donné pour signifier quelque chose d’absolu avec
une relation adjointe ; car, comme dit saint Augustin, « Verbe » équivaut à « Sagesse engendrée ».
Et cela n’empêche pas que « Verbe » se dise personnellement, car,
de même que « Père » se dit personnellement, de même en est-il pour
« Dieu qui engendre », ou « Dieu engendré ». Or il arrive qu’une réalité absolue puisse avoir une
relation à plusieurs choses. Et de là vient que le nom qui est donné pour
signifier quelque chose d’absolu dont provient quelque relation peut se dire
en référence à plusieurs choses : par exemple la science, en tant que
telle, se dit en référence au connaissable mais, en tant qu’elle est un
certain accident ou une certaine forme, elle se rapporte au sujet qui sait. De même, le nom de verbe a une relation et à celui qui dit,
et à ce qui est dit au moyen du verbe ; et à ce dernier terme il peut
même être référé de deux façons : d’abord en vertu de la propriété du
nom [relatif] d’admettre un corrélatif, et ainsi « verbe » se dit
relativement à « dit » ; ensuite il peut être référé à la
réalité à laquelle convient la notion de « dit ». Et parce que
le Père se dit principalement lui-même en engendrant son Verbe et dit les
créatures par voie de conséquence, c’est principalement et comme par soi que
le Verbe se rapporte au Père, mais par voie de conséquence et comme par accident
qu’il se rapporte à la créature ; il est en effet accidentel au Verbe que la créature soit
dite au moyen de lui. Réponse aux objections : 1° Cet argument vaut pour les noms qui impliquent une
relation actuelle à la créature, non pour ceux qui impliquent une relation
habituelle ; et l’on appelle relation habituelle celle qui ne requiert
pas que la créature existe en acte au même moment ; et telles sont
toutes les relations qui proviennent des actes de l’âme, car la volonté et
l’intelligence peuvent aussi porter sur ce qui n’existe pas actuellement. Or
le Verbe implique une procession de l’intelligence ; l’argument n’est
donc pas concluant. 2° Le nom de Verbe se dit en référence à la créature non
quant à la réalité, comme si la relation à la créature existait réellement en
Dieu, mais il se dit secundum dici.
Et il n’est pas exclu de désigner cela par un cas [latin] ; en effet, je
peux dire qu’il est le Verbe creaturae
(de la créature), i.e. concernant
la créature, non provenant de la créature ; et c’est en ce dernier sens
qu’Anselme le nie. En outre, s’il n’était pas référé par un cas, il
suffirait qu’il le soit d’une façon quelconque, par exemple par une
préposition ajoutée au cas ; on dirait alors que le Verbe est ad creaturam (pour la créature), entendez :
constituendam (pour la constituer). 3° Cet argument vaut pour les noms qui impliquent par
eux-mêmes une relation à la créature. Or ce nom [de verbe] n’est pas tel,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit ; l’argument n’est donc pas
concluant. 4° Du côté où le nom de Verbe implique quelque chose
d’absolu, il a une relation de causalité à la créature ; mais par la
relation d’origine réelle qu’il implique, il est rendu personnel, et par là
il n’a pas de relation à la créature. 5° On voit dès lors clairement la réponse au cinquième
argument. 6° Le Verbe n’est pas seulement ce par quoi se fait la
disposition, mais il est la disposition même du Père concernant la création
des réalités ; voilà pourquoi il se rapporte en quelque façon à la
créature. 7° Le nom de fils implique seulement la relation de
quelqu’un au principe dont il naît ; mais celui de Verbe implique une
relation à la fois au principe par lequel il est dit, et à ce qui est comme
son terme, à savoir ce qui est manifesté au moyen du verbe ; et cela,
c’est principalement le Père, mais c’est par voie de conséquence la créature,
qui ne peut nullement être le principe d’une Personne divine ; voilà pourquoi
le nom de Fils n’implique aucunement de relation à la créature, au contraire
de celui de Verbe. 8° Cet argument vaut pour les noms qui sont donnés pour
signifier les relations elles-mêmes. En effet, il est impossible qu’une
relation unique ait pour terme de nombreuses choses, sauf dans la mesure où
ces nombreuses choses sont unies en quelque façon. 9° Il faut répondre semblablement. Les arguments qui sont en
sens opposé concluent que le nom de Verbe se réfère en quelque façon à la créature,
mais non qu’il implique cette relation par soi et comme principalement ;
et en ce sens ils doivent être accordés. |
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Et videtur quod
non. Omne enim nomen
quod importat respectum ad creaturam, dicitur de Deo ex tempore, ut creator
et dominus. Sed verbum de Deo ab aeterno dicitur. Ergo non importat respectum ad
creaturam. Praeterea, omne
relativum, vel est relativum secundum esse, vel secundum dici. Sed verbum non refertur ad creaturam secundum esse, quia sic
dependeret a creatura ; nec iterum secundum dici, quia oporteret quod in
aliquo casu ad creaturam referretur, quod non invenitur : maxime enim
videretur referri per genitivum casum, ut diceretur : verbum est
creaturae ; quod Anselmus in Monolog. [cap. 33], negat. Ergo verbum
non importat respectum ad creaturam. Praeterea, omne nomen importans respectum ad creaturam, non potest
intelligi non intellecto quod creatura sit, actu vel potentia : quia qui
intelligit unum relativorum, oportet quod intelligat et reliquum. Sed non
intellecto aliquam creaturam esse, vel futuram esse, adhuc verbum in Deo
intelligitur, secundum quod pater dicit seipsum. Ergo verbum non importat
aliquem respectum ad creaturam. Praeterea, respectus Dei ad creaturam non potest esse nisi sicut
causae ad effectum. Sed, sicut habetur ex dictis Dionysii, cap. II de Divinis Nominibus
[§ 3], omne nomen connotans effectum in creatura, commune est toti
Trinitati. Verbum autem non est huiusmodi. Ergo non importat respectum
aliquem ad creaturam. Praeterea, Deus
non intelligitur referri ad creaturam nisi per sapientiam, potentiam et
bonitatem. Sed omnia ista non dicuntur de verbo nisi per appropriationem. Cum ergo verbum non sit appropriatum, sed proprium, videtur quod
verbum non importet respectum ad creaturam. Praeterea, homo, quamvis sit dispositor rerum, non tamen in hominis nomine
importatur respectus ad res dispositas. Ergo, quamvis per verbum omnia
disponantur, non tamen nomen verbi respectum ad creaturas dispositas importabit. Praeterea,
verbum relative dicitur, sicut et filius. Sed tota relatio filii terminatur
ad patrem : non est enim filius nisi patris. Ergo
similiter tota relatio verbi ; ergo verbum non importat respectum ad
creaturam. Praeterea, secundum philosophum, V Metaphys. [l. 17 (1021 a 31],
omne relativum dicitur ad unum tantum ; alias relativum haberet duo
esse, cum esse relativi sit ad aliud se habere. Sed verbum relative dicitur
ad patrem. Non ergo relative dicitur ad creaturas. Praeterea, si unum nomen imponatur diversis secundum speciem, aequivoce
eis conveniet, sicut canis latrabili et marino. Sed suppositio et superpositio
sunt diversae species relationis. Si ergo unum nomen importet utramque
relationem, oportebit nomen illud esse aequivocum. Sed relatio verbi ad
creaturam non est nisi superpositionis ; relatio autem verbi ad patrem
est quasi suppositionis, non propter inaequalitatem dignitatis, sed propter
principii auctoritatem. Ergo verbum quod importat
relationem ad patrem, non importat relationem ad creaturam, nisi aequivoce sumatur. Sed contra. Est quod Augustinus dicit in libro LXXXIII Quaest.
[qu. 63], sic dicens : in
principio erat verbum, quod Graece logos dicitur, Latine rationem et verbum
significat ; sed hoc loco
melius verbum interpretamur, ut significetur non solum ad patrem respectus,
sed ad illa etiam quae per verbum facta sunt operativa potentia. Ex quo patet
propositum. Praeterea,
super illud Psalmistae, Ps. LXI, 12, semel
locutus est Deus, dicit Glossa [P. Lombardi, PL 191,
568 C] : semel, id est verbum
aeternaliter genuit, in quo omnia disposuit. Sed
dispositio dicit respectum ad disposita. Ergo verbum relative dicitur ad creaturas. Praeterea, verbum omne importat respectum ad id quod per verbum
dicitur. Sed, sicut dicit Anselmus [Monol.,
cap. 33], Deus dicendo se, dixit omnem creaturam. Ergo verbum importat
respectum non solum ad patrem, sed ad creaturam. Praeterea,
filius, ex hoc quod est filius, perfecte repraesentat patrem, secundum id
quod est ei intrinsecum. Sed verbum ex suo nomine addit manifestationem ;
non potest autem esse alia manifestatio nisi sicut manifestatur pater per
creaturas, quae est quasi manifestatio ad exterius. Ergo
verbum importat respectum ad creaturam. Praeterea, Dionysius dicit, VII cap. de Divin. Nomin. [§ 4], quod Deus laudatur ratio vel verbum, quia est sapientiae et rationis largitor ; et sic patet quod verbum de Deo
dictum importat rationem causae. Sed causa dicitur ad
effectum. Ergo verbum importat respectum ad creaturas. Praeterea, intellectus practicus refertur ad ea quae operata sunt per
ipsum. Sed verbum
divinum est verbum intellectus practici, quia est operativum verbum, ut
Damascenus [De fide I, 7]
dicit. Ergo verbum dicit respectum ad creaturam. Responsio.
Dicendum, quod quandocumque aliqua duo sic se habent ad invicem, quod unum
dependet ad alterum, sed non e converso ; in eo quod dependet ab altero,
est realis relatio ; sed in eo ad quod dependet, non est relatio nisi
rationis tantum ; prout, scilicet, non potest intelligi aliquid referri
ad alterum quin cointelligatur etiam respectus oppositus ex parte alterius,
ut patet in scientia, quae dependet ad scibile, sed non e converso. Unde, cum creaturae omnes a Deo dependeant, sed non e converso, in
creaturis sunt relationes reales, quibus referuntur ad Deum ; sed in Deo
sunt relationes oppositae secundum rationem tantum. Et quia nomina sunt signa
intellectuum, inde est quod aliqua nomina de Deo dicuntur, quae important
respectum ad creaturam, cum tamen ille respectus sit rationis tantum, ut
dictum est. Relationes enim reales in Deo sunt illae tantummodo quibus
personae ab invicem distinguuntur. In relativis autem invenimus quod quaedam nomina imponuntur ad significandum
respectus ipsos, sicut hoc nomen similitudo ;
quaedam vero ad significandum aliquid ad quod sequitur respectus,
sicut hoc nomen scientia imponitur ad significandum qualitatem quamdam quam
sequitur quidam respectus. Et hanc diversitatem invenimus in nominibus
relativis de Deo dictis, et quae ab aeterno et quae ex tempore de Deo
dicuntur. Hoc enim nomen pater, quod ab aeterno de Deo dicitur, et similiter
hoc nomen Dominus, quod dicitur de eo ex tempore, imponuntur ad significandum
ipsos respectus ; sed hoc nomen creator, quod de Deo ex tempore dicitur,
imponitur ad significandum actionem divinam, quam consequitur respectus
quidam ; similiter etiam hoc nomen verbum, imponitur ad significandum
aliquid absolutum cum aliquo respectu adiuncto ; est enim verbum idem
quod sapientia genita, ut Augustinus [De
Trin. VII, 2] dicit. Nec ob hoc impeditur quin verbum personaliter
dicatur, quia, sicut pater personaliter dicitur, ita et Deus generans, vel
Deus genitus. Contingit autem
ut aliqua res absoluta ad plura habere possit respectum. Et inde est quod
nomen illud quod imponitur ad significandum aliquid absolutum ad quod
sequitur aliquis respectus, potest ad plura relative dici, secundum quod
scientia dicitur, inquantum est scientia, relative ad scibile ; sed
inquantum est accidens quoddam vel forma, refertur ad scientem. Ita etiam et
hoc nomen verbum habet respectum et ad dicentem, et ad id quod per verbum dicitur ;
ad quod quidem potest dici dupliciter. Uno
modo secundum convertentiam nominis ; et sic verbum dicitur ad dictum.
Alio modo ad rem cui convenit ratio dicti. Et quia pater
principaliter dicit se, generando verbum suum, et ex consequenti dicit
creaturas : ideo principaliter, et quasi per se, verbum refertur ad patrem ;
sed ex consequenti, et quasi per accidens, refertur ad creaturam ;
accidit enim verbo ut per ipsum creatura dicatur. Ad primum
dicendum, quod ratio illa tenet in illis quae important actualem respectum ad
creaturam, non autem in illis quae important respectum habitualem ; et
dicitur respectus habitualis qui non requirit creaturam simul esse in
actu ; et tales sunt omnes respectus qui consequuntur actus animae, quia
voluntas et intellectus potest esse etiam de eo quod non est actu existens. Verbum autem importat processionem intellectus ; et ideo ratio
non sequitur. Ad secundum dicendum, quod verbum non dicitur relative ad creaturam
secundum rem, quasi relatio ad creaturam sit in Deo realiter, sed dicitur
secundum dici. Nec est remotum quin dicatur in aliquo casu ; possum enim
dicere quod est verbum creaturae, id est de creatura, non a creatura ;
in quo sensu Anselmus negat. Et praeterea, si non referretur secundum aliquem
casum, sufficeret quocumque modo referretur ; ut puta si referatur per
praepositionem adiunctam casuali, ut dicatur quod verbum est ad creaturam,
scilicet constituendam. Ad tertium dicendum, quod ratio illa procedit de illis nominibus quae
per se important respectum ad creaturam. Hoc autem nomen non est huiusmodi,
ut ex dictis, patet ; et ideo ratio non sequitur. Ad quartum dicendum, quod ex illa parte qua hoc nomen verbum importat
aliquid absolutum, habet habitudinem causalitatis ad creaturam ; sed ex
respectu realis originis quem importat, efficitur personale, ex quo ad creaturam
habitudinem non habet. Et per hoc patet responsio ad quintum. Ad sextum dicendum, quod verbum non solum est id per quod fit dispositio,
sed est ipsa patris dispositio de rebus creandis ; et ideo aliquo modo
ad creaturam refertur. Ad septimum dicendum, quod filius importat tantum relationem alicuius
ad principium a quo oritur ; sed verbum importat relationem et ad principium
a quo dicitur, et ad id quod est quasi terminus, scilicet id quod per verbum
manifestatur ; quod quidem principaliter est pater, sed ex consequenti
est creatura, quae nullo modo potest esse divinae personae principium ;
et ideo filius nullo modo importat respectum ad creaturam, sicut verbum. Ad octavum dicendum, quod ratio illa procedit de illis nominibus quae
imponuntur ad significandum ipsos respectus. Non enim potest esse quod unus
respectus terminetur ad multa, nisi secundum quod illa multa aliquo modo
uniuntur. Et similiter
etiam est dicendum ad nonum. Rationes autem
quae sunt ad oppositum, concludunt quod aliquo modo ad creaturam referatur
verbum ; non autem quod hanc relationem per se importet, et quasi
principaliter ; et in hoc sensu concedendae sunt. |
(Sexto quaeritur utrum res verius sint in
verbo vel in seipsis.)
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Il semble qu’elles n’existent pas plus véritablement dans le
Verbe. 1° Une chose est plus véritablement là où elle est par son
essence que là où elle est seulement par sa ressemblance. Or les réalités ne
sont dans le Verbe que par leur ressemblance, au lieu qu’elles sont en
elles-mêmes par leur essence. Elles sont donc en elles-mêmes plus
véritablement que dans le Verbe. 2° [Le répondant] disait que, si elles sont plus noblement
dans le Verbe, c’est parce qu’elles y ont un être plus noble. En sens
contraire : la réalité matérielle a un être plus noble dans notre âme
qu’en elle-même, comme saint Augustin aussi le dit au livre sur la Trinité, et cependant elle est
plus véritablement en elle-même que dans notre âme. Donc, pour la même raison,
elle est en elle-même plus véritablement qu’elle n’est dans le Verbe. 3° Ce qui est en acte est plus véritablement que ce qui est
en puissance. Or la réalité en elle-même est en acte, au lieu que dans le
Verbe elle est seulement en puissance, comme le produit de l’art dans
l’artisan. La réalité est donc en elle-même plus véritablement que dans le
Verbe. 4° L’ultime perfection de la réalité est son opération. Or
les réalités existant en elles-mêmes ont des opérations propres, qu’elles
n’ont pas telles qu’elles sont dans le Verbe. Elles sont donc en elles-mêmes
plus véritablement que dans le Verbe. 5° Seules sont comparables les choses qui sont du même
ordre. Or l’être de la réalité en elle-même n’est pas du même ordre que
l’être qu’elle a dans le Verbe. Donc, pour le moins, on ne peut pas dire
qu’elle est dans le Verbe plus véritablement qu’en elle-même. En sens contraire : 1) « La créature, dans le Créateur, est l’essence créatrice »,
comme dit Anselme. Or l’être incréé est plus véritablement que l’être créé.
La réalité a donc l’être dans le Verbe plus véritablement qu’en elle-même. 2) De même que Platon prétendait que les
idées des réalités existaient hors de l’esprit divin, de même nous les
plaçons, nous, dans l’esprit divin. Or, suivant Platon, l’homme séparé était
plus véritablement homme que l’homme matériel, et c’est pourquoi il appelait
l’homme séparé « homme par soi ». Donc, selon la position de la
foi, les réalités sont aussi dans le Verbe plus véritablement qu’elles ne
sont en elles-mêmes. 3) En chaque genre, ce qui est le plus vrai est la mesure de
tout le genre. Or les ressemblances que les réalités ont dans le Verbe sont
des mesures de la vérité qui est en toutes les réalités, car une réalité est
appelée vraie dans la mesure où elle imite son modèle, qui est dans le Verbe.
Les réalités sont donc dans le Verbe plus véritablement qu’en elles-mêmes. Réponse : Comme dit Denys au deuxième chapitre des Noms divins, les effets
imitent imparfaitement leurs causes, qui les surpassent. Et à cause de cette
distance entre la cause et l’effet, une chose qui ne se prédique pas de la
cause se prédique en vérité de l’effet : il est clair, par exemple,
qu’on ne dit pas au sens propre que les plaisirs jouissent, quoiqu’ils soient
pour nous des causes de jouissance ; et cela n’a lieu que parce que le
mode d’être des causes est plus élevé que les choses qui se prédiquent des
effets. Et nous trouvons cela dans toutes les causes agissant de façon équivoque ;
par exemple, le soleil ne peut pas être
appelé chaud, quoique les autres choses soient chauffées par lui, et la
raison en est la suréminence du soleil lui-même relativement aux choses qui
sont appelées chaudes. Lors donc qu’on recherche si les réalités sont en
elles-mêmes plus véritablement que dans le Verbe, il faut distinguer :
car l’expression « plus véritablement » peut désigner soit la
vérité de la réalité, soit
la vérité de la prédication. Si elle désigne la vérité de la réalité, alors
sans aucun doute la vérité des réalités est plus grande dans le Verbe qu’en
elles-mêmes. Mais si elle désigne la vérité de la prédication, alors c’est
l’inverse : en effet, l’homme est plus véritablement prédiqué de la
réalité qui est dans sa nature propre que de cette réalité en tant qu’elle
est dans le Verbe. Et ce n’est pas à cause d’un défaut du Verbe, mais à cause
de sa suréminence, comme on l’a dit. Réponse aux objections : 1° Si l’on entend cela de la vérité de la prédication, il
est absolument vrai qu’une chose est plus véritablement là où elle est par essence
que là où elle est par ressemblance. Mais si on l’entend de la vérité de la
réalité, alors elle est plus véritablement là où elle est par une
ressemblance qui est cause de la réalité, et moins véritablement là où elle
est par une ressemblance causée par la réalité. 2°
La ressemblance de la réalité dans notre âme n’est pas cause de la réalité, contrairement
à la ressemblance des réalités dans le Verbe ; il n’en va donc pas de
même. 3° La puissance active est plus parfaite que l’acte, qui est son
effet ; et c’est de cette façon que l’on dit que les créatures sont en
puissance dans le Verbe. 4° Bien que les créatures, dans le Verbe, n’aient pas
d’opérations propres, elles ont cependant de plus nobles opérations, en tant
qu’elles sont productrices des réalités et de leurs opérations. 5° Bien que l’être des créatures dans le Verbe et leur être
en elles-mêmes ne soient pas du même ordre selon une considération univoque,
cependant ils le sont en quelque façon selon une considération analogique. Réponse aux objections en sens contraire : 1) Cet argument vaut pour la vérité de la réalité, non pour
la vérité de la prédication. 2) Platon est critiqué pour
avoir affirmé que les formes naturelles existaient quant à leur raison
formelle propre en dehors de la matière, comme si la matière se rapportait
accidentellement aux espèces naturelles ; et selon cette opinion, les
réalités naturelles pourraient être prédiquées en vérité de ces formes qui
sont sans matière. Mais nous ne soutenons pas cela ; il n’en va donc pas
de même. 3) Il faut répondre comme
à la première objection. |
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Et videtur quod
non sint verius in verbo. Verius enim est aliquid ubi est per essentiam suam, quam ubi per suam
similitudinem tantum. Sed in verbo res non sunt nisi per suam similitudinem,
in se autem sunt per suam essentiam. Ergo verius sunt in seipsis quam in
verbo. Sed dicebat, quod pro tanto sunt nobilius in verbo, quia ibi habent
nobilius esse. – Contra, res materialis nobilius esse habet in anima nostra
quam in seipsa, ut etiam Augustinus dicit in libro de Trin. [IX, 4], et tamen
verius est in seipsa quam in anima nostra. Ergo eadem ratione verius est in
se quam sit in verbo. Praeterea, verius est id quod est in actu, quam id quod est in
potentia. Sed res in seipsa est in actu, in verbo autem est tantum in
potentia, sicut artificiatum in artifice. Ergo verius est res in se quam in
verbo. Praeterea, ultima rei perfectio est sua operatio. Sed res in seipsis
existentes habent proprias operationes, quas non habent ut sunt in verbo.
Ergo verius sunt in seipsis quam in verbo. Praeterea, illa solum sunt comparabilia quae sunt unius rationis. Sed
esse rei in seipsa, non est unius rationis cum esse quod habet in verbo.
Ergo, ad minus, non potest dici quod verius sit in verbo quam in seipsa. Sed contra. Creatura in creatore
est creatrix essentia, ut Anselmus [cf. Monol., cap. 36] dicit. Sed esse increatum est verius quam
creatum. Ergo res verius esse habet in verbo quam in seipsa. Praeterea, sicut ponebat Plato ideas rerum esse extra mentem divinam,
ita nos in mente divina ponimus eas. Sed secundum Platonem, verius erat homo
separatus, homo, quam materialis ; unde hominem separatum per se hominem
nominabat. Ergo et secundum positionem fidei verius sunt res in verbo quam
sint in seipsis. Praeterea, illud quod est verissimum in unoquoque genere, est mensura
totius generis. Sed similitudines rerum in verbo existentes, sunt mensurae
veritatis in rebus omnibus, quia secundum hoc res aliqua dicitur vera,
secundum quod imitatur exemplar suum, quod est in verbo. Ergo res verius sunt
in verbo quam in seipsis. Responsio. Dicendum, quod, sicut dicit Dionysius II cap. de Divinis Nominibus
[§ 8], causata deficiunt ab imitatione suarum causarum, quae eis
supercollocantur. Et propter istam distantiam causae a causato, aliquid vere
praedicatur de causato quod non praedicatur de causa, sicut patet quod
delectationes non dicuntur proprie delectari, quamvis sint nobis causae
delectandi : quod quidem non contingit nisi quia modus causarum est sublimior
quam ea quae de effectibus praedicantur. Et hoc invenimus in omnibus causis
aequivoce agentibus ; sicut sol non potest dici calidus, quamvis ab eo
alia calefiant ; quod est propter ipsius solis supereminentiam ad ea
quae calida dicuntur. Cum ergo
quaeritur utrum res verius sint in seipsis quam in verbo, distinguendum
est : quia ly verius potest designare vel veritatem rei, vel veritatem
praedicationis. Si designet veritatem rei, sic proculdubio
maior est veritas rerum in verbo quam in seipsis. Si autem designetur
veritas praedicationis, sic est e converso : verius enim praedicatur
homo de re quae est in propria natura, quam de ea secundum quod est in verbo.
Nec hoc est propter defectum verbi, sed propter supereminentiam ipsius, ut
dictum est. Ad primum
igitur dicendum, quod si intelligatur de veritate praedicationis, simpliciter
verum est quod verius est aliquid ubi est per essentiam quam ubi est per
similitudinem. Sed si intelligatur de veritate rei, tunc verius est ubi est
per similitudinem quae est causa rei ; minus autem vere ubi est per
similitudinem causatam a re. Ad secundum dicendum, quod similitudo rei quae est in anima
nostra, non est causa rei sicut similitudo rerum in verbo ; et ideo non
est simile. Ad tertium dicendum, quod potentia activa est perfectior quam sit
actus, qui est eius effectus ; et hoc modo creaturae dicuntur esse in
potentia in verbo. Ad quartum
dicendum, quod quamvis creaturae in verbo non habeant proprias operationes,
habent tamen operationes nobiliores, inquantum sunt effectivae rerum, et
operationum ipsarum. Ad quintum
dicendum, quod quamvis non sint unius rationis, esse creaturarum in verbo et
in seipsis secundum univocationem, sunt tamen aliquo modo unius rationis, secundum
analogiam. Ad id vero quod
primo in contrarium obiicitur, dicendum, quod ratio illa procedit de veritate
rei, non autem de veritate praedicationis. Ad secundum
dicendum, quod Plato in hoc reprehenditur quod posuit formas naturales
secundum propriam rationem esse praeter materiam, ac si materia
accidentaliter se haberet ad species naturales ; et secundum hoc res
naturales vere praedicari possent de his quae sunt sine materia. Nos autem
hoc non ponimus ; et ideo non est simile. Ad tertium dicendum sicut ad primum. |
(Septimo quaeritur utrum verbum sit eorum
quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt.)
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Il semble que oui. 1° Le nom de Verbe implique une chose émanant de
l’intelligence. Or l’intelligence divine se rapporte aussi aux choses qui ni
n’existent ni n’existeront ni n’ont existé, comme on l’a dit dans la question
sur la science de Dieu. Le Verbe peut donc aussi se rapporter à ces choses. 2° Selon saint Augustin au sixième livre sur la Trinité, « le Fils est
l’art du Père, plein des raisons des vivants ». Or, comme dit saint
Augustin au livre des 83 Questions, « la raison,
même non appliquée à l’action, est à bon droit appelée raison ». Le
Verbe se rapporte donc aussi aux choses qui ni ne seront faites ni n’ont été
faites. 3° Le Verbe ne serait pas parfait s’il ne contenait en soi
toutes les choses qui sont dans la science de celui qui dit. Or, dans la
science du Père qui dit, il y a des choses qui ne seront jamais ni n’ont été
faites. Ces choses seront donc aussi dans le Verbe. En sens contraire : 1) Anselme dit dans son Monologion : « De
ce qui ne fut pas, n’est ni ne sera, il ne peut y avoir de verbe. » 2) Il appartient à la puissance de celui qui dit, que tout
ce qu’il dit soit fait. Or Dieu est très puissant. Son Verbe ne se rapporte
donc à rien qui ne soit fait un jour. Réponse : De deux façons une chose peut être dans le Verbe. D’abord comme ce que le Verbe connaît, ou ce qui peut être
connu dans le Verbe, et ainsi se trouve également dans le Verbe ce qui n’est
pas ni ne sera ni n’a été fait, car le Verbe, tout comme le Père, connaît
cela, et cela peut aussi être connu dans le Verbe, tout comme dans le Père. On dit d’une autre façon qu’une chose est dans le Verbe,
comme ce qui est dit par le Verbe. Or tout ce qui est dit par un verbe est
ordonné d’une certaine façon à l’exécution, car c’est verbalement que nous
incitons les autres à agir, et que nous destinons des hommes à l’exécution de
ce que nous avons conçu dans notre esprit ; et c’est pourquoi dire, pour
Dieu, c’est disposer, comme le montre la Glose à propos de ce passage d’un psaume : « Dieu a parlé une fois, etc. » Donc, de
même que Dieu ne dispose que les choses qui existent, ou existeront, ou ont
existé, de même il ne dit qu’elles ; par conséquent, le Verbe se rapporte
seulement à ces choses, en tant que dites par lui. En revanche, la science,
l’art et l’idée, ou la raison, n’impliquent pas de relation à une exécution,
il n’en va donc pas de même pour eux et pour le Verbe. Réponse aux objections : On voit dès lors
clairement la réponse aux objections. |
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Et videtur quod
sic. Verbum enim
importat aliquid progrediens ab intellectu. Sed intellectus divinus est etiam
de his quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt, ut in quaestione de scientia
Dei, dictum est. Ergo verbum etiam de his esse potest. Praeterea,
secundum Augustinum, libro VI de Trinit. [cap. 10], filius est ars patris plena rationum viventium. Sed, sicut dicit
August. in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 63], ratio, etsi nihil per illam fiat, recte ratio dicitur. Ergo
verbum est etiam eorum quae nec fient, nec facta sunt. Praeterea,
verbum non esset perfectum nisi contineret in se omnia quae sunt in scientia
dicentis. Sed in scientia patris dicentis sunt ea quae nunquam erunt, nec
facta sunt. Ergo et ista erunt in verbo. Sed contra. Est
quod Anselmus dicit in Monologio [cap. 32] : eius quod nec est, nec fuit nec futurum est, nullum verbum esse
potest. Praeterea, hoc ad virtutem dicentis pertinet, ut quidquid dicit, fiat.
Sed Deus est
potentissimus. Ergo verbum eius non est de aliquo quod non aliquando fiat. Responsio.
Dicendum, quod aliquid potest esse in verbo dupliciter. Uno modo sicut
id quod verbum cognoscit, vel quod in verbo cognosci potest, et sic in verbo
est etiam illud quod nec est, nec erit, nec factum est, quia hoc cognoscit
verbum sicut et pater ; et in verbo etiam cognosci potest sicut et in
patre. Alio modo
dicitur aliquid esse in verbo sicut id quod per verbum dicitur. Omne autem
quod aliquo verbo dicitur, ordinatur quodammodo ad executionem, quia verbo
instigamus alios ad agendum, et ordinamus aliquos ad exequendum id quod mente
concepimus ; unde etiam dicere Dei, disponere ipsius est, ut patet per
Glossam [P. Lombardi, PL 191, 568 C] super illud Psalm. LXI,
12 : semel locutus est Deus,
et cetera. Unde, sicut Deus non disponit nisi quae sunt, vel erunt, vel
fuerunt, ita nec dicit ; unde verbum est horum tantum, sicut per ipsum
dictorum. Scientia autem et ars et idea, vel ratio, non important ordinem ad
aliquam executionem, et ideo non est simile de eis et de verbo. Et per hoc patet responsio ad obiecta. |
(Octavo quaeritur utrum omne quod factum est, sit vita in verbo.)
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Il semble que non. 1° Le Verbe est cause des réalités conformément à ce
qu’elles sont en lui. Si donc les réalités sont vie dans le Verbe, le Verbe
cause les réalités par mode de vie. Or, de ce qu’il cause les réalités par
mode de bonté, il s’ensuit que toutes choses sont bonnes. Donc, de ce qu’il
cause les réalités par mode de vie, il s’ensuivra qu’elles sont toutes vivantes,
ce qui est faux. Donc le point de départ aussi. 2° Les réalités sont dans le Verbe comme les produits de
l’art dans l’artisan. Or les produits de l’art dans l’artisan ne sont pas
vie : en effet, ils ne sont ni la vie de l’artisan lui-même, qui vivait
déjà avant que les produits de l’art ne fussent en lui, ni la vie de ces
produits, qui n’ont pas de vie. Donc les créatures non plus ne sont pas vie
dans le Verbe. 3° Dans l’Écriture, la production de la vie est appropriée
au Saint-Esprit plutôt qu’au Verbe, comme cela est clair en Jn 6, 64 : « C’est l’Esprit qui vivifie », et en
plusieurs autres endroits. Or « Verbe » ne se dit pas de l’Esprit
Saint, mais seulement du Fils, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. Il ne
convient donc pas non plus de dire que la réalité est vie dans le Verbe. 4° La lumière intellectuelle est principe de vie. Or les
réalités ne sont pas lumière dans le Verbe. Il semble donc qu’elles ne soient
pas vie en lui. En sens contraire : 1) Il est dit en Jn 1, 3 : « Ce qui a été fait était vie en lui. » 2) Selon le Philosophe au huitième livre de la Physique, le mouvement du ciel
est appelé « une certaine vie pour tout ce qui existe dans la
nature ». Or le Verbe influe plus sur les créatures que le mouvement du
ciel n’influe sur la nature. Les réalités, en tant qu’elles sont dans le
Verbe, doivent donc être appelées vie. Réponse : Les réalités, en tant qu’elles sont dans le Verbe, peuvent
être considérées de deux façons : d’abord par rapport au Verbe, ensuite
par rapport aux réalités existant dans leur nature propre ; et des deux
façons la ressemblance de la créature dans le Verbe est vie. En effet, nous disons que vit, au sens propre,
ce qui a en soi le principe du mouvement ou d’une quelconque opération. Car
« vivre » s’est dit en premier de quelques êtres parce qu’on les a
vus avoir en eux-mêmes quelque chose qui les meut selon un quelconque
mouvement. Et de là le nom de vie s’est étendu à toutes les réalités qui ont
en elles-mêmes le principe d’une opération propre ; aussi, parce que
quelques-unes pensent ou sentent ou veulent, on dit qu’elles vivent, et pas
seulement parce qu’elles se meuvent selon le lieu ou selon l’accroissement.
Cet être que la réalité possède en tant qu’elle se meut elle-même vers
quelque opération est donc appelé au sens propre la vie de la réalité, car
« vivre est, pour un vivant, son être même », comme il est dit au second
livre sur l’Âme. Or, en nous, aucune des opérations vers lesquelles nous nous
mouvons n’est notre être ;
c’est pourquoi notre acte de penser n’est pas notre vie, à proprement parler,
sauf si « vivre » est pris pour désigner l’œuvre, qui est signe de
vie ; et semblablement, la ressemblance pensée en nous n’est pas non
plus notre vie. Mais l’acte de penser du Verbe est son être, et de même pour
la ressemblance [pensée en] lui ; la ressemblance de la créature dans le
Verbe est donc sa vie. Semblablement, la ressemblance de la créature est
d’une certaine façon la créature elle-même, comme on dit que « l’âme,
d’une certaine façon, est toute chose ». Donc, parce que la ressemblance
de la créature dans le Verbe est productrice et motrice de la créature qui
existe dans sa nature propre, il se produit, d’une certaine façon, que la créature
se meut elle-même et se conduit à l’être, à savoir en tant qu’elle est
conduite à l’être et qu’elle est mue par sa ressemblance existant dans le
Verbe. Et ainsi, la ressemblance de la créature dans le Verbe est d’une
certaine façon la vie de la créature. Réponse aux objections : 1° Que la créature existant dans le Verbe soit appelée vie,
ne concerne pas la raison formelle propre de la créature, mais la façon dont
elle est dans le Verbe. Puis donc qu’elle n’est pas en elle-même de la même
façon, il ne s’ensuit pas qu’elle vive en elle-même, quoiqu’elle soit vie
dans le Verbe, de même qu’elle n’est pas immatérielle en elle-même,
quoiqu’elle soit immatérielle dans le Verbe. Mais la bonté, l’entité et les
choses de ce genre concernent la raison formelle propre de la créature ;
voilà pourquoi, de même que les créatures sont bonnes en tant qu’elles sont
dans le Verbe, de même elles le sont aussi en tant qu’elles sont dans leur nature
propre. 2° Les ressemblances des réalités dans l’artisan ne peuvent
être appelées vie au sens propre, car elles ne sont pas l’être même de
l’artisan vivant, ni non plus son opération elle-même, comme cela se produit
en Dieu ; et cependant saint Augustin dit que le coffre vit
dans l’esprit de l’artisan, mais il le dit en ce sens que le coffre a dans
l’esprit de l’artisan un être intelligible, qui appartient au genre de la
vie. 3° La vie est attribuée au
Saint-Esprit en ce sens que Dieu est appelé la vie des réalités, étant
lui-même en toutes les réalités comme leur moteur, si bien que toutes les
réalités semblent en quelque sorte mues par un principe intérieur ; par
contre, la vie est appropriée au Verbe en tant que les réalités sont en Dieu,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 4° De même que les
ressemblances des réalités dans le Verbe sont pour les réalités une cause
d’existence, de même elles sont pour les réalités une cause de connaissance,
en tant qu’elles sont imprimées dans les esprits doués d’intellectualité de
telle façon qu’ils puissent connaître les réalités ; voilà pourquoi, de
même qu’elles sont appelées vie en tant qu’elles sont principes d’existence,
de même elles sont appelées lumière en tant qu’elles sont principes de connaissance. |
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Et videtur quod
non. Quia secundum
hoc verbum est causa rerum, quod res sunt in ipso. Si ergo res in verbo sunt
vita, verbum causat res per modum vitae. Sed ex hoc quod causat res per modum
bonitatis, sequitur quod omnia sunt bona. Ergo ex hoc quod causat res per
modum vitae, sequetur quod omnia sint viva : quod falsum est ; ergo
et primum. Praeterea, res sunt in verbo sicut artificiata apud artificem. Sed Praeterea, efficientia vitae magis appropriatur in Scriptura spiritui
sancto quam verbo, ut patet Ioan. VI, 64 : spiritus est qui vivificat ; et in pluribus aliis locis. Sed verbum non dicitur de spiritu
sancto, sed de filio tantum, ut patet ex dictis. Ergo nec convenienter
dicitur quod res in verbo sit vita. Praeterea, lux
intellectualis (non) est principium vitae. Sed res in verbo non sunt lux.
Ergo videtur quod in eo non sint vita. Sed contra. Est
quod dicitur Ioan. Cap. I, vers. 3 : quod
factum est in ipso vita erat. Praeterea,
secundum philosophum in VIII Physicorum [cap. 1 (250 b 14)], motus caeli
dicitur vita quaedam omnibus natura
existentibus. Sed magis influat verbum in creaturas quam motus
caeli in naturam. Ergo res, secundum quod sunt in verbo, debent dici vita. Responsio. Dicendum, quod res, secundum quod sunt in verbo, considerari
possunt dupliciter : uno modo per comparationem ad verbum ; alio
modo per comparationem ad res in propria natura existentes ; et utroque
modo similitudo creaturae in verbo est vita. Illud enim proprie vivere dicimus quod in seipso habet principium motus
vel operationis cuiuscumque. Ex hoc enim primo sunt dicta aliqua vivere, quia
visa sunt in seipsis habere aliquid ea movens secundum quemcumque motum. Et
hinc processit nomen vitae ad omnia quae in seipsis habent operationis
propriae principium ; unde et ex hoc quod aliqua intelligunt vel
sentiunt vel volunt, vivere dicuntur, non solum ex hoc quod secundum locum
moventur, vel secundum augmentum. Illud ergo esse quod habet res prout est
movens seipsam ad operationem aliquam, proprie dicitur vita rei, quia vivere viventis est esse, ut in II de
Anima [cap. 4 (415 b 13)] dicitur. In nobis autem
nulla operatio ad quam nos movemus, est esse nostrum ; unde intelligere
nostrum non est vita nostra, proprie loquendo, nisi secundum quod vivere
accipitur pro opere, quod est signum vitae ; et similiter nec similitudo
intellecta in nobis est vita nostra. Sed intelligere verbi est suum esse, et
similiter similitudo ipsius ; unde similitudo creaturae in verbo, est
vita eius. Similiter etiam similitudo creaturae est quodammodo ipsa creatura,
per modum illum quo dicitur, quod anima
quodammodo est omnia. Unde ex hoc quod similitudo creaturae in verbo est
productiva et motiva creaturae in propria natura existentis, quodammodo
contingit ut creatura seipsam moveat, et ad esse producat, inquantum scilicet
producitur in esse, et movetur a sua similitudine in Ad primum ergo dicendum, quod hoc quod creatura in verbo existens dicitur
vita, non pertinet ad rationem propriam creaturae, sed ad modum quo est in
verbo. Unde, cum non sit eodem modo in seipsa, non sequitur quod in seipsa
vivat, quamvis in verbo sit vita ; sicut non est in seipsa immaterialis,
quamvis in verbo sit immaterialis. Sed bonitas, entitas, et huiusmodi,
pertinent ad propriam rationem creaturae ; et ideo, sicut secundum quod
sunt in verbo, sunt bona, ita etiam secundum quod sunt in propria natura. Ad secundum dicendum, quod similitudines rerum in artifice non possunt
proprie dici vita, quia non sunt ipsum esse artificis viventis, nec etiam
ipsa eius operatio, sicut in Deo accidit ; et tamen Augustinus [In Ioh. Ev. Tract. I, 17] dicit,
quod arca in mente artificis vivit ; sed hoc est secundum quod in mente
artificis habet esse intelligibile, quod ad genus vitae pertinet. Ad tertium dicendum, quod vita spiritui sancto attribuitur secundum
hoc quod Deus dicitur vita rerum, prout ipse est in rebus omnibus movens eas,
ut sic modo quodam omnes res a principio intrinseco motae videantur ;
sed vita appropriatur verbo secundum quod res sunt in Deo, ut ex dictis
patet. Ad quartum dicendum, quod similitudines rerum in verbo, sicut sunt
rebus causa existendi, ita sunt rebus causa cognoscendi ; inquantum
scilicet imprimuntur intellectualibus mentibus, ut sic res cognoscere possint ;
et ideo, sicut dicuntur vita prout sunt principia existendi, ita dicuntur lux
prout sunt principia cognoscendi. |
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LA QUESTION
PORTE SUR LA PROVIDENCE. Article 1 : Auquel des
attributs divins la providence se ramène-t-elle ? Article 2 : Le monde
est-il gouverné par la providence ? Article 3 : La divine
providence s’étend-elle aux réalités corruptibles ? Article 4 : Tous les
mouvements et les actions des corps inférieurs de ce monde sont-ils soumis à
la divine providence ? Article 5 : Les actes
humains sont-ils gouvernés par la providence ? Article 6 : Les bêtes et
leurs actes sont-ils soumis à la divine providence ? Article 7 : Les pécheurs
sont-ils gouvernés par la divine providence ? Article 8 : La création
corporelle est-elle tout entière gouvernée par la divine providence au moyen
de la création angélique ? Article 9 : La divine
providence dispose-t-elle les corps inférieurs par les corps célestes ? Article 10 : La
divine providence gouverne-t-elle les actes humains au moyen des corps
célestes ? |
Quaestio est de providentia. Primo ad quod attributorum providentia reducatur. Secundo utrum mundus providentia regatur. Tertio utrum divina providentia ad corruptibilia se extendat. Quarto utrum omnes motus et actiones horum inferiorum corporum
subdantur divinae providentiae. Quinto utrum humani actus providentia regantur. Sexto utrum animalia bruta et eorum actus divinae providentiae subdantur. Septimo utrum peccatores divina providentia
regantur. Octavo utrum tota corporalis creatura gubernetur
divina providentia mediante creatura angelica. Nono utrum per corpora caelestia disponat
divina providentia inferiora corpora. Decimo utrum humani actus gubernentur a divina providentia mediantibus
corporibus caelestibus. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 72)
Situation de la providence en Dieu (art. 1)
Son extension :
monde (2)
réalités corruptibles (3)
corps inférieurs de ce monde (4)
actes humains (5)
bêtes (6)
pécheurs (7)
Médiations :
angélique, dans le gouvernement des
créatures (8)
des corps célestes, dans le gouvernement
des corps inférieurs (9)
celle, non nécessitante, des corps célestes
à
l’égard des actes humains (10)
Art.
1 : Super Sent. I, d. 39, q. 2, a. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 1.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 130 et 132 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 132 et 133 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103, a. 5 ;
Comp. Theol., cap. 123, 132 et
133 ; De subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol., cap. 123,
132 et 133 ; De subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 6 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 132 et 133 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 7 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 132 et 133 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 8 : Cont.
Gent. III, cap. 76-78, 83 et 94 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 3 et q. 103,
a. 6 ; ibid. q. 110, a. 1 ; Comp. Theol., cap. 124, 130 et 131 ; De subst. Separ., cap. 14.
Art. 9 : Super
Sent. II, d. 15, q. 1, a. 2 ; Cont. Gent. III, cap. 82 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 3 et q. 115,
a. 3 ; Comp. Theol.,
cap. 127.
Art. 10 : Super
Sent. II, d. 15, q. 1, a. 3 et d. 25, a. 2,
ad 5 ; Cont. Gent. III,
cap. 84, 85 et 87 ; Sum. Th. I,
q. 22, a. 3 et q. 115, a. 4 ; Super De anima III, l. 4 ; Lect. Super Matth., cap. 2 ; Super
Periherm. I, l. 14 ; Super
Metaph. VI, l. 3 ; Sum.
Th. I-II,
q. 9, a. 5 et II-II, q. 95, a. 5.
(Et primo quaeritur ad quod attributorum providentia reducatur.)
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Il semble que ce soit seulement à la science. 1° Comme dit Boèce au quatrième livre sur la Consolation de la philosophie, « il est manifeste
que la forme immobile et simple des choses à faire est la providence ».
Or, en Dieu, la forme des choses à faire est l’idée, qui appartient à la
science. La providence appartient donc, elle aussi, à la connaissance. 2° [Le répondant] disait que la providence appartient aussi
à la volonté, en tant qu’elle est la cause des réalités. En sens
contraire : en nous, la science pratique est la cause des réalités
connues. Or la science pratique est seulement dans la connaissance. Donc la
providence aussi. 3° Boèce dit au livre précité : « La façon de faire les choses, quand elle est
considérée dans la pureté même de l’intelligence divine, est appelée providence. »
Or la pureté de l’intelligence semble appartenir à la connaissance
spéculative. La providence appartient donc à la connaissance spéculative. 4° Boèce dit, au cinquième livre sur la Consolation de la philosophie, que la providence
doit son nom « à ce que, placée loin (porro)
des réalités inférieures, elle voit toutes choses de loin, depuis le suprême
sommet des réalités ». Or la vision de loin appartient à la
connaissance, et surtout à la spéculative. La providence semble donc surtout
appartenir à la connaissance spéculative. 5° Comme dit Boèce au quatrième livre sur la Consolation, le destin est à la providence ce que le raisonnement
est à l’intelligence. Or tant l’intelligence que le raisonnement
appartiennent à la connaissance aussi bien spéculative que pratique. Donc la
providence aussi. 6° Saint Augustin dit au livre des 83 Questions : « Par
un gouvernement magnifique, la loi invariable règle tout ce qui est sujet à
évolution. » Or gouverner et régler appartiennent à la providence. La
loi invariable est donc la providence elle-même. Or la loi appartient à la
connaissance. Donc la providence aussi. 7° La loi naturelle est causée en nous par la divine
providence. Or la cause agit pour produire un effet par voie de
ressemblance ; ainsi disons-nous que la bonté de Dieu 8° Boèce dit au quatrième livre sur la Consolation que « la providence est cette divine
raison établie au principe suprême de tout ». Or la raison de la réalité
en Dieu est l’idée, comme dit saint Augustin au livre des 83 Questions. La providence est
donc l’idée. Or l’idée appartient à la connaissance. Donc la providence
aussi. 9° La science pratique est ordonnée soit à amener les
réalités à l’existence, soit à En sens contraire : 1) Il semble qu’elle appartienne à la volonté, car, comme
dit saint Jean Damascène au deuxième livre,
« la providence est la volonté de Dieu, en raison de laquelle tout ce
qui existe reçoit une conduite convenable ». 2) Ceux qui savent ce qu’il faut faire et ne veulent
cependant pas le faire, nous ne les disons pas prévoyants. La providence regarde
donc plus la volonté que la connaissance. 3) Comme dit Boèce au quatrième livre sur la Consolation, Dieu gouverne le
monde par sa bonté. Or la bonté se rapporte à la volonté. Donc la providence
également, à laquelle il appartient de gouverner. 4) Disposer n’appartient pas à la science, mais à la
volonté. Or, selon Boèce au quatrième livre sur la Consolation, la providence est la
raison par laquelle Dieu dispose tout. La providence appartient donc à la volonté,
non à la connaissance. 5) Ce qui est pourvu, comme tel, n’est pas sage ou su, mais
il est bon. Donc le pourvoyant non plus, comme tel, n’est pas sage, mais
bon ; et de la sorte, la providence ne relève pas de la sagesse, mais de
la bonté ou de la volonté. 6) Mais par ailleurs, il semble qu’elle appartienne à la
puissance, car Boèce dit au troisième livre sur la Consolation : « La
providence a mis dans les choses qu’elle a créées une plus ou moins grande
cause de permanence, si bien qu’elles désirent naturellement demeurer, autant
que possible. » La providence est donc le principe de la création. Or la
création est appropriée à la puissance. La providence appartient donc à la
puissance. 7) Le gouvernement est l’effet de la providence, comme il
est dit au livre de la Sagesse : « Mais, ô Père, c’est votre providence
qui gouverne tout » (Sag. 14, 3). Or, comme dit Hugues de Saint-Victor dans son De sacramentis, la volonté est comme
ce qui commande, la sagesse est comme ce qui dirige, la puissance comme ce
qui exécute ; aussi la puissance est-elle plus proche du gouvernement
que la science ou la volonté. La providence appartient donc plutôt à la
puissance qu’à la science ou à la volonté. Réponse : Ce qui se conçoit à propos de Dieu, nous ne pouvons le connaître qu’à partir de ce qui est en
nous, à cause de la faiblesse de notre intelligence. Aussi, pour savoir
comment la providence se dit en
Dieu, il nous faut voir comment la providence est en nous. Il faut donc savoir que Cicéron conçoit la providence comme
une partie de la prudence, au deuxième livre de l’Ancienne Rhétorique, et cette partie de la
prudence la porte comme à son achèvement. Car les deux autres parties, que
sont la mémoire et l’intelligence, ne sont que des préparations à l’acte de
prudence. Or la prudence, suivant le Philosophe au sixième livre de l’Éthique, est la droite raison
des actions immanentes. Et
les actions immanentes diffèrent des actions transitives en ce que ces
dernières passent de l’agent à une matière extérieure, comme le banc et la
maison, et la droite raison en est l’art ; tandis qu’on appelle « actions
immanentes » les actions qui ne sortent pas de l’agent, mais sont des
actes qui le perfectionnent, comme vivre chastement, se comporter avec
patience, et autres semblables ; et la droite raison en est la prudence. Or, dans ces actions immanentes, deux choses se présentent à
notre considération : la fin, et le moyen. La prudence dirige donc
surtout dans les moyens ;
en effet, quelqu’un est dit prudent lorsqu’il donne de bons conseils, comme
il est dit au sixième livre de l’Éthique. Or le conseil
« ne porte pas sur la fin, mais sur les moyens », comme il est dit
au troisième livre de l’Éthique. Mais la fin des
actions immanentes préexiste en nous de deux façons : d’abord par la
connaissance naturelle de la fin de l’homme ; cette connaissance
naturelle, selon le Philosophe au sixième livre de l’Éthique, appartient à
l’intelligence, qui porte sur les principes des opérables tout comme sur ceux
des objets de spéculation ; et les principes des opérables sont les fins, comme il est dit au même livre. D’une autre façon, quant
à la disposition affective ; et ainsi, les fins des actions immanentes
sont en nous par les vertus morales, par lesquelles l’homme est disposé à
vivre justement, ou courageusement, ou avec tempérance, ce qui est comme la fin
prochaine des actions immanentes. Et semblablement, à l’égard des moyens nous sommes perfectionnés et quant à la
connaissance par le conseil, et quant à l’appétit par l’élection ; et en
ces choses nous sommes dirigés par la prudence. Il est donc clair qu’il appartient à la prudence de disposer
certaines choses de façon Ce qui a été dit fait donc voir comment la providence se
rapporte aux autres attributs de Dieu. En effet, la science se rapporte à la
fois à la connaissance de la fin et à celle des moyens : par la science,
en effet, Dieu connaît soi-même et les créatures. Mais la providence se
rapporte seulement à la connaissance des moyens en tant qu’ils sont ordonnés
à la fin ; et c’est pourquoi la providence, en
Dieu, inclut à la fois la science et la volonté ; mais cependant, elle
demeure essentiellement dans la connaissance, non certes la connaissance
spéculative, mais la pratique. La puissance, quant à elle, est exécutrice de la
providence ; par conséquent, l’acte de la puissance pré- Réponse aux objections : 1° Dans la réalité créée, on peut considérer deux
choses : son espèce en elle-même, et sa relation à la fin. Et de ces
deux choses la forme a précédé en Dieu. La forme exemplaire de la réalité
selon son espèce en elle-même est donc l’idée ; mais la forme de la réalité pour autant qu’elle est
ordonnée à la fin, c’est la providence. Or l’ordre que la divine providence a
mis dans les réalités est appelé destin, selon Boèce. Donc, ce que l’idée est à l’espèce de la réalité, la providence
l’est au destin ; et cependant, bien que l’idée puisse appartenir en
quelque façon à la connaissance spéculative, la providence se rapporte pourtant
à la seule connaissance pratique, attendu qu’elle implique une relation à la
fin, et ainsi, à l’œuvre au moyen de laquelle on parvient à la fin. 2° La providence relève plus de la volonté que la science
pratique considérée en elle-même : en effet, la science pratique en
elle-même se rapporte à la fois à la connaissance de la fin et à celle des
moyens ; elle ne présuppose donc pas la volonté de la fin, sinon la
volonté serait en quelque sorte incluse dans la science, comme on a dit
qu’elle l’est dans la providence. 3° La pureté de l’intelligence est mentionnée pour exclure
de la providence non pas la volonté, mais le changement et la variété. 4° Dans ce passage, Boèce ne livre pas la définition
complète de la providence, mais il assigne la raison de son nom ; par
conséquent, bien que la vision puisse se rapporter à la connaissance
spéculative, il ne s’ensuit pas que la providence s’y rapporte. En outre,
Boèce interprète le mot « providence » comme « vision de
loin » en expliquant que Dieu lui-même, « depuis le suprême sommet
des réalités, voit toutes choses de loin ». Or il est au suprême sommet
des réalités parce qu’il cause et ordonne tout ; et de la sorte, on peut
aussi relever dans les paroles de Boèce quelque chose qui se rapporte à la
connaissance pratique. 5° Cette comparaison de Boèce s’entend de la ressemblance de
proportion du simple au composé et du stable au mobile : en effet, de
même que l’intelligence est simple et sans processus discursif, au lieu que la raison va çà et là en
discourant sur différentes choses, de même la providence est simple et immobile,
au lieu que le destin est multiple et variable ; par conséquent,
l’argument n’est pas probant. 6° Le nom de providence ne signifie pas
proprement en Dieu la loi éternelle, mais quelque chose qui s’ensuit de la
loi éternelle. En effet, on doit considérer en Dieu la loi éternelle comme
sont envisagés en nous les principes des opérables, principes naturellement
connus desquels nous partons pour tenir conseil et pour choisir – ce qui appartient
à la prudence, ou à la providence. La loi de notre intelligence est donc à la
prudence ce que le principe indémontrable est à la démonstration. Et semblablement,
la loi éternelle n’est pas en Dieu la providence même, mais comme le principe
de la providence ; et c’est pourquoi l’acte de providence est
convenablement attribué à la loi éternelle, de même que tout l’effet de la démonstration
est attribué aux principes indémontrables. 7° Dans les attributs divins, nous trouvons deux raisons
formelles de causalité :
l’une par voie d’exemplarité, comme nous disons que du premier vivant vient
tout ce qui vit ; et cette raison formelle de causalité est commune à
tous les attributs. L’autre raison formelle suit la relation à l’objet de
l’attribut, comme nous disons que la puissance est la cause des possibles, et
la science celle des objets sus ; et suivant cette sorte de causalité,
il n’est pas nécessaire que l’effet porte la ressemblance de la cause :
en effet, les choses qui sont faites au moyen de la science ne sont pas nécessairement
science, mais objets sus. Et c’est de cette façon que l’on conçoit la
providence de Dieu comme la cause de tout ; par conséquent, bien que la
loi naturelle de notre intelligence existe par la providence, il ne s’ensuit
pas que la providence divine soit la loi éternelle. 8° Cette raison établie dans le principe suprême n’est
appelée providence que si l’on ajoute la relation à la fin, à laquelle est présupposée
la volonté de la fin ;
donc, bien qu’elle appartienne essentiellement à la connaissance, elle inclut
cependant en quelque façon la volonté. 9° Deux relations peuvent être considérées dans les
réalités : l’une en tant qu’elles émanent du principe ; l’autre en
tant qu’elles sont ordonnées à la fin. La disposition concerne donc l’ordre
avec lequel les réalités émanent du principe ; en effet, on dit que des
choses sont disposées parce qu’elles sont placées par Dieu à différents
degrés, comme l’artisan place diversement les parties de son ouvrage ;
la disposition semble donc appartenir à l’art. Mais la providence implique la relation
à la fin. Et ainsi, la providence diffère de l’art divin et de la disposition, car
l’art divin se dit par rapport à la production des réalités, et la
disposition par rapport à l’ordre des choses produites, mais le nom de
providence implique une relation à la fin. Or, de la fin du produit de l’art
se déduit tout ce qui est en lui, et la relation à la fin est plus proche de
la fin que ne l’est l’ordre mutuel des parties, et le cause en quelque
sorte ; voilà pourquoi la providence est en quelque sorte la cause de la
disposition, et pour cette raison l’acte de disposition est fréquemment
attribué à la providence. Donc, bien que la providence ne soit ni l’art, qui
regarde la production des réalités, ni la disposition, qui regarde l’ordre
des réalités entre elles, il ne s’ensuit pourtant pas qu’elle n’appartienne
pas à la connaissance pratique. Réponse aux objections en sens contraire : 1) Saint Jean Damascène dit que la providence est une
volonté en ce sens qu’elle inclut et présuppose une volonté, comme nous
l’avons dit. 2) Selon le Philosophe au sixième livre de l’Éthique, personne ne peut être
prudent sans avoir les vertus morales, par lesquelles on est droitement
disposé relativement aux fins ; comme nul ne peut bien démontrer sans se
comporter droitement avec les principes de la démonstration. Que nul ne soit
appelé pourvoyant s’il n’a une volonté droite, vient de là, et non de ce que
la providence serait dans la volonté. 3) L’on dit que Dieu gouverne par la bonté, non pas en ce
sens que la bonté serait la providence même, mais parce qu’elle est le
principe de la providence, puisqu’elle inclut la notion de fin ; et aussi parce
que la bonté divine est pour Dieu ce que la vertu morale est pour nous. 4) Bien que disposer présuppose la volonté, disposer n’est
cependant pas un acte de la volonté : car ordonner – acte compris dans
la disposition – appartient au sage, comme dit le Philosophe ; voilà pourquoi la disposition et la providence appartiennent essentiellement
à la connaissance. 5) La providence se rapporte à l’objet pourvu comme la
science se rapporte à l’objet su, et non comme la science se rapporte au
sujet qui sait ; il n’est donc pas nécessaire que ce qui est pourvu,
comme tel, soit sage, mais qu’il soit su. 6) & 7) Nous les
accordons. |
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Et videtur quod
tantum ad scientiam. Quia, sicut
dicit Boetius in IV de Consolatione philos. [prosa 6], illud certe manifestum est, immobilem simplicemque
formam gerendarum rerum esse providentiam. Sed
forma rerum agendarum in Deo est idea, quae ad scientiam pertinet. Ergo et
providentia ad cognitionem pertinet. Sed dicebat, quod providentia pertinet ad voluntatem etiam inquantum
est causa rerum. – Sed contra, in nobis scientia practica est causa rerum
scitarum. Sed scientia practica in sola cognitione est. Ergo et providentia. Praeterea, Boetius dicit in libro praedicto [prosa 6] : modus rerum gerendarum, cum in ipsa
divinae intelligentiae puritate conspicitur, providentia nominatur. Sed
puritas intelligentiae ad cognitionem speculativam pertinere videtur. Ergo
providentia ad cognitionem speculativam pertinet. Praeterea, Boetius dicit in V de Consolatione philos. [prosa 6],
quod providentia dicitur : eo quod
porro a rebus infimis constituta, quasi ab excelso rerum cacumine cuncta
prospiciat. Sed prospicere cognitionis est, et praecipue speculativae.
Ergo providentia maxime videtur ad cognitionem speculativam pertinere. Praeterea, sicut dicit Boetius in IV de Consolatione [prosa 6],
uti est ad intellectum ratiocinatio, ita est fatum ad providentiam. Sed tam
intellectus quam ratiocinatio ad cognitionem pertinet communiter speculativam
et practicam. Ergo et providentia. Praeterea, Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 27]
dicit, lex incommutabilis omnia
mutabilia pulcherrima gubernatione moderatur. Sed gubernare et moderari
ad providentiam pertinet. Ergo lex incommutabilis est ipsa providentia. Sed
lex ad cognitionem pertinet. Ergo et providentia. Praeterea, lex naturalis in nobis ex divina providentia causatur. Sed
causa agit ad effectum producendum per viam similitudinis ; unde dicimus
quod bonitas Dei est causa bonitatis in rebus, et essentia essendi et vita
vivendi. Ergo divina providentia est lex ; et sic idem quod prius. Praeterea, Boetius dicit in IV de Consolatione [prosa 6], quod providentia est ipsa illa divina ratio in
summo omnium principe constituta. Sed ratio rei in Deo est idea, ut Augustinus
dicit in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 46]. Ergo providentia est idea.
Sed idea pertinet ad cognitionem. Ergo et providentia. Praeterea, scientia practica ordinatur vel ad producendum res in esse,
vel ad ordinandum iam productas res. Sed producere res non est providentiae,
quia providentia praesupponit res provisas ; similiter etiam nec ordinare
res productas, quia hoc ad dispositionem pertinet. Ergo providentia non
pertinet ad cognitionem practicam, sed speculativam tantum. Sed e contra. Videtur quod pertineat ad voluntatem, quia sicut dicit
Damascenus in libro II [De fide II,
29] : providentia est voluntas
Dei, propter quam omnia quae sunt, convenientem deductionem suscipiunt. Praeterea,
illos qui sciunt quid agendum est et tamen nolunt facere, non dicimus
providos. Ergo providentia magis respicit voluntatem quam cognitionem. Praeterea, sicut dicit Boetius in IV de Consol. [prosa 6], Deus sua
bonitate gubernat mundum. Sed bonitas ad
voluntatem pertinet. Ergo et providentia, cuius est gubernare. Praeterea, disponere non est scientiae, sed voluntatis. Sed secundum
Boetius in IV de Consol. [prosa 6], providentia est ratio per quam Deus
cuncta disponit. Ergo providentia ad voluntatem pertinet, non ad notitiam. Praeterea, provisum, inquantum provisum, non est sapiens vel scitum,
sed est bonum. Ergo nec providens, inquantum providens, est sapiens, sed
bonus ; et ita providentia non pertinet ad sapientiam, sed ad bonitatem,
vel voluntatem. Sed iterum videtur quod pertineat ad potentiam, quia Boetius dicit in
libro de Consol. [III, 11] : providentia
dedit rebus a se creatis hanc vel maximam manendi causam, ut quoad possint,
naturaliter manere desiderent. Ergo providentia est creationis
principium. Sed creatio appropriatur potentiae. Ergo providentia ad potentiam
pertinet. Praeterea, gubernatio est providentiae effectus, ut dicitur Sapient.,
XIV, 3 : tu autem, pater, gubernas
omnia providentia. Sed, sicut Hugo dicit in libro de
Sacramentis [I, p. II, cap. 6 et 22], voluntas est ut imperans,
sapientia ut dirigens, potentia ut exequens ; et sic potentia est gubernationi
propinquior quam scientia vel voluntas. Ergo
providentia pertinet magis ad potentiam quam scientiam vel voluntatem. Responsio. Dicendum, quod ea quae de Deo intelliguntur, propter nostri
intellectus infirmitatem cognoscere non possumus nisi ex his quae apud nos
sunt ; et ideo, ut sciamus quomodo providentia dicatur in Deo, videndum
est quomodo providentia sit in nobis. Sciendum est ergo, quod Tullius providentiam ponit prudentiae
partem in II libro veteris Rhetoricae [De
inventione II, 53, 160], et est pars prudentiae quasi completiva.
Quia aliae duae partes, scilicet memoria et intelligentia, non sunt nisi
quaedam praeparationes ad prudentiae actum. Prudentia autem, secundum philosophum
in VI Ethic. [l. 4 (1140 b 4 et 20], est recta ratio agibilium. Et differunt
agibilia a factibilibus, quia factibilia dicuntur illa quae procedunt ab
agente in exteriorem materiam, sicut scamnum et domus : et horum recta
ratio est ars ; sed agibilia dicuntur actiones quae non progrediuntur
extra agentem, sed sunt actus perficientes ipsum, sicut caste vivere,
patienter se habere, et huiusmodi : et horum recta ratio est prudentia. Sed in istis
agibilibus duo quaedam consideranda occurrunt : scilicet finis, et id
quod est ad finem. Prudentia ergo praecipue dirigit in his quae sunt ad
finem ; ex hoc enim aliquis dicitur prudens, quod est bene
consiliativus, ut dicitur in VI Ethic. [l. 4 (1140 a 26) et 6 (1141 b 9)].
Consilium autem non est de fine, sed de
his quae sunt ad finem, ut dicitur in III Ethic. [cap. 5 (1112 b
11)]. Sed finis agibilium praeexistit in nobis dupliciter : scilicet per
cognitionem naturalem de fine hominis ; quae quidem naturalis cognitio
ad intellectum pertinet, secundum philosophum in VI Ethic. [l. 9 (1143 a 35)], qui est principiorum operabilium sicut et speculabilium ;
principia autem operabilium sunt fines, ut in eodem libro dicitur. Alio modo
quantum ad affectionem ; et sic fines agibilium sunt in nobis per virtutes
morales, per quas homo afficitur ad iuste vivendum vel fortiter vel
temperate, quod est quasi finis proximus agibilium. Et similiter ad ea quae
sunt ad finem perficimur, et quantum ad cognitionem per consilium, et quantum
ad appetitum per electionem ; et in his per prudentiam dirigimur. Patet ergo quod prudentiae est aliqua ordinate ad finem disponere. Et
quia ista dispositio eorum quae sunt ad finem, in finem per prudentiam est
per modum cuiusdam ratiocinationis, cuius principia sunt fines (ex eis enim
trahitur tota ratio ordinis praedicti in omnibus operabilibus, sicut
manifeste apparet in artificiatis) ; ideo ad hoc quod aliquis sit
prudens, requiritur quod bene se habeat circa ipsos fines. Non enim potest
esse recta ratio, nisi principia rationis salventur. Et ideo ad prudentiam
requiritur et intellectus finium, et virtutes morales, quibus affectus recte
collocatur in fine ; et propter hoc oportet omnem prudentem esse
virtuosum, ut in VI Ethic. [l. 11 (1144 b 32)] dicitur. In omnibus autem
viribus et actibus animae ordinatis hoc est commune, quod virtus primi
salvatur in omnibus sequentibus ; et ideo in prudentia quodammodo
includitur et voluntas, quae est de fine, et cognitio finis. Ex dictis
igitur patet quomodo providentia se habeat ad alia quae de Deo dicuntur.
Scientia enim se habet communiter ad cognitionem finis, et eorum quae sunt ad
finem : per scientiam enim Deus scit se et creaturas. Sed providentia pertinet tantum ad cognitionem eorum quae sunt ad
finem, secundum quod ordinantur in finem ; et ideo providentia in Deo
includit et scientiam et voluntatem ; sed tamen essentialiter in
cognitione manet, non quidem speculativa, sed practica. Potentia autem
executiva est providentiae ; unde actus potentiae praesupponit actum
providentiae sicut dirigentis ; unde in providentia non includitur
potentia sicut voluntas. Ad primum ergo dicendum, quod in re creata duo possunt
considerari : scilicet ipsa species eius absolute, et ordo eius ad
finem ; et utriusque forma praecessit in Deo. Forma ergo exemplaris rei
secundum suam speciem absolute est idea ; sed forma rei secundum quod
est ordinata in finem, est providentia. Ipse autem ordo a divina providentia
rebus inditus, fatum vocatur, secundum Boetium [De consol. IV, 6]. Unde, sicut se habet idea ad speciem rei,
ita se habet providentia ad fatum ; et tamen, quamvis idea possit
pertinere ad speculativam cognitionem aliquo modo, tamen providentia tantum
ad practicam pertinet ; eo quod importat ordinem ad finem, et ita ad
opus, quo mediante pervenitur ad finem. Ad secundum dicendum, quod providentia plus habet de ratione voluntatis
quam scientia practica absolute : scientia enim practica absolute communiter
se habet ad cognitionem finis et eorum quae sunt ad finem ; unde non
praesupponit voluntatem finis, ut sic aliquo modo voluntas in scientia includatur ;
sicut de providentia dictum est. Ad tertium dicendum, quod puritas intelligentiae non dicitur ad exclusionem
voluntatis, sed ad excludendum mutabilitatem et varietatem a providentia. Ad quartum dicendum, quod Boetius in verbis illis non ponit completam
providentiae rationem, sed nominis rationem assignat ; unde, quamvis
videre ad cognitionem speculativam pertinere possit, non tamen sequitur quod
providentia. Et praeterea, secundum hoc Boetius exponit providentiam quasi
procul videntiam, quia ipse Deus ab
excelso rerum cacumine cuncta prospicit. Secundum hoc autem est in
excelso rerum cacumine quod omnia causat et ordinat : et sic etiam in
verbis Boetii potest aliquid ad practicam cognitionem pertinens notari. Ad quintum
dicendum, quod comparatio illa Boetii accipitur secundum similitudinem proportionis
simplicis ad compositum, et quieti ad mobile : sicut enim intellectus simplex
est et sine discursu, ratio autem discurrendo circa diversa vagatur ;
ita etiam providentia simplex est et immobilis, fatum autem multiplex et
variabile : unde non sequitur ratio. Ad sextum dicendum, quod providentia in Deo proprie non nominat legem
aeternam, sed aliquid ad legem aeternam consequens. Lex enim aeterna est
consideranda in Deo, sicut accipiuntur in nobis principia operabilium
naturaliter nota, ex quibus procedimus in consiliando et eligendo : quod
est prudentiae, sive providentiae ; unde hoc modo se habet lex
intellectus nostri ad prudentiam sicut principium indemonstrabile ad demonstrationem.
Et similiter etiam in Deo lex aeterna non est ipsa providentia, sed providentiae
quasi Ad septimum dicendum, quod in divinis attributis invenimus duplicem
rationem causalitatis. Unam per viam exemplaritatis, sicut dicimus quod a
primo vivo procedunt omnia viva, et haec ratio causandi est communis omnibus
attributis. Alia ratio est secundum ordinem ad obiectum attributi, prout
dicimus quod potentia est causa possibilium, et scientia scitorum, et
secundum hunc modum causandi non oportet quod causatum habeat similitudinem
causae : non enim quae per scientiam facta sunt, oportet esse scientia,
sed scita. Et per hunc modum providentia Dei causa omnium ponitur ;
unde, quamvis a providentia sit lex naturalis intellectus nostri, non
sequitur quod divina providentia sit lex aeterna. Ad octavum dicendum, quod ratio illa in summo principe constituta non
dicitur providentia nisi adiuncto ordine ad finem, ad quem praesupponitur
voluntas finis ; unde licet essentialiter ad cognitionem pertineat,
tamen voluntatem aliquo modo includit. Ad nonum dicendum, quod in rebus potest considerari duplex ordo :
unus secundum quod egrediuntur a principio ; alius secundum quod
ordinantur ad finem. Dispositio ergo pertinet ad illum ordinem quo res
progrediuntur a principio : dicuntur enim aliqua disponi secundum quod
in diversis gradibus collocantur a Deo, sicut artifex diversimode collocat
partes sui artificii ; unde dispositio ad artem pertinere videtur. Sed
providentia importat illum ordinem qui est ad finem. Et sic providentia
differt ab arte divina et dispositione, quia ars divina dicitur respectu productionis
rerum ; sed dispositio respectu ordinis productorum ; providentia
autem dicit ordinem in finem. Sed quia ex fine artificiati colligitur
quidquid est in artificiato ; ordo autem ad finem est fini propinquior
quam ordo partium ad invicem, et quodammodo causa eius ; ideo providentia
quodammodo est dispositionis causa, et propter hoc actus dispositionis
frequenter providentiae attribuitur. Quamvis ergo providentia nec sit ars
quae respicit productionem rerum, nec dispositio quae respicit rerum ordinem
ad invicem, non tamen sequitur quod non pertineat ad practicam cognitionem. Ad primum vero quod de voluntate obiicitur, dicendum est, quod pro tanto
Damascenus providentiam dicit esse voluntatem, quia voluntatem includit et
praesupponit, ut dictum est. Ad secundum dicendum, quod secundum philosophum in VI Ethic.
[l. 11 (1144 b 32)], nullus potest esse prudens nisi virtutes morales
habeat, per quas recte sit dispositus circa fines ; sicut nullus potest
bene demonstrare, nisi recte se habeat circa demonstrationis principia ;
et propter hoc etiam nullus dicitur providus nisi habeat rectam voluntatem,
non quia providentia sit in voluntate. Ad tertium dicendum, quod Deus dicitur gubernare per bonitatem, non
quasi bonitas sit ipsa providentia, sed quia est providentiae principium, cum
habeat rationem finis ; et etiam quia ita se habet divina bonitas ad ipsum
sicut moralis virtus ad nos. Ad quartum dicendum, quod disponere, quamvis voluntatem praesupponat,
non tamen est actus voluntatis : quia ordinare quod in dispositione
intelligitur, est sapientis, ut philosophus dicit [Metaph. I, 2 (982 a 17)] ; et ideo dispositio et
providentia essentialiter ad cognitionem pertinent. Ad quintum dicendum, quod providentia comparatur ad provisum sicut
scientia ad scitum, et non sicut scientia ad scientem ; unde non oportet
quod provisum, inquantum provisum, sit sapiens, sed quod sit scitum. Alia duo
concedimus. |
(Secundo quaeritur utrum mundus providentia regatur.)
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Il semble que non. 1° Qui agit par nécessité de nature, n’agit pas par
providence. Or c’est par nécessité de nature que Dieu agit sur les réalités
créées, car, comme dit Denys au quatrième chapitre des Noms Divins, « la divine bonté
se répand sur tous les êtres comme notre soleil, sans choix ni savoir
préalables, envoie ses rayons sur tous les corps ». Dieu ne
gouverne donc pas le monde par la providence. 2° Le principe multiforme vient après le principe uniforme.
Or la volonté est un principe multiforme, car elle a des objets opposés ;
donc la providence aussi, qui présuppose la volonté. Mais la nature est un
principe uniforme, car elle est déterminée à une seule chose. La nature
précède donc la providence. Les réalités naturelles ne sont donc pas
gouvernées par la providence. 3° [Le répondant] disait que le principe uniforme précède
le multiforme dans le même, non en des choses diverses. En sens contraire :
plus un principe a de puissance causale, plus il est antérieur. Or, plus il
est uniforme, plus il a une grande puissance causale, car, comme il est dit
au livre des Causes, « toute
puissance unie est plus infinie qu’une puissance multipliée ». Donc,
qu’ils soient envisagés dans le
même ou en diverses choses, le principe uniforme précédera le multiforme. 4° Selon Boèce dans son Arithmétique, toute inégalité se
ramène à l’égalité, et toute multitude à l’unité. Donc toute action de la volonté,
qui a une multiplicité d’objets, doit se ramener aussi à l’action de la
nature, qui est simple et égale ; et de la sorte, il est nécessaire que
l’agent premier agisse par son essence et sa nature, et non par providence ;
et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 5° Ce qui est de soi déterminé à une seule chose, n’a pas besoin
de gouvernant, car le gouvernement est appliqué à un être pour qu’il ne se
dissipe pas dans une direction contraire. Or les réalités naturelles sont par
leur propre nature déterminées à une seule chose. Elles n’ont donc pas besoin
de providence qui les gouverne. 6° [Le répondant] disait qu’elles ont besoin du gouvernement
de la providence pour 7° Il est des choses, dans la réalité, que pas même Dieu ne
peut changer, comme le principe que rien ne peut être affirmé et nié de la
même chose, et que ce qui a été ne peut pas ne pas avoir été, comme dit saint
Augustin au livre Contre Faustus. Donc
au moins de telles choses n’ont pas besoin d’une providence qui les gouverne
et les conserve. 8° Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre,
« il est aberrant de dire qu’autre est l’auteur des réalités et autre
leur providence ». Or les réalités corporelles n’ont pas été faites par
Dieu, puisque Dieu est esprit ; car il ne semble pas qu’un esprit puisse
produire un corps, tout comme un corps ne peut pas non plus produire un esprit.
De telles réalités corporelles ne sont donc pas gouvernées par la providence
divine. 9° Le gouvernement des réalités regarde la distinction même
des réalités. Or cette distinction ne semble pas provenir de Dieu, car il est
à l’égard de toutes choses dans un rapport uniforme, comme il est dit au
livre des Causes. Les réalités ne sont
donc pas gouvernées par la providence divine. 10° Les choses qui sont ordonnées en elles-mêmes n’ont pas
besoin d’être ordonnées par autre chose. Or les réalités naturelles sont
ainsi, car, comme il est dit au deuxième livre sur l’Âme, « en toutes les
choses qui sont selon la nature, il y a, pour la grandeur et l’augmentation,
un terme et une raison déterminés ». Les réalités naturelles ne sont
donc pas ordonnées par la providence divine. 11° Si les réalités sont gouvernées par la divine providence,
alors nous pourrons la sonder à partir de l’ordre des réalités. Or, comme dit
saint Jean Damascène au deuxième livre,
« il faut admirer tout, louer tout et admettre, sans plus sonder, toutes
les œuvres de la providence ». Le monde n’est donc pas gouverné par la
providence. En sens contraire : 1) Boèce dit : « Ô
toi qui gouvernes le monde par une raison perpétuelle ! » 2) Tout ce qui a un ordre certain est nécessairement
gouverné par quelque providence. Or les réalités naturelles ont un ordre
certain dans leurs mouvements. Elles sont donc gouvernées par la providence. 3) Les choses qui sont différentes ne sont maintenues en
quelque union que par une providence qui les gouverne ; et c’est pourquoi
certains philosophes furent contraints d’affirmer que l’âme était une harmonie,
à cause de la conservation des contraires dans le corps de l’animal. Or, dans
le monde, nous voyons des choses contraires et différentes demeurer liées
l’une à l’autre. Le monde est donc gouverné par une providence. 4) Comme dit Boèce au quatrième livre sur la Consolation, « le destin met
en mouvement toutes choses, réparties selon les lieux, les formes et les
temps ; et cette explication de l’ordre temporel, unifiée par le regard
de l’esprit divin, c’est la providence ». Puis donc que nous voyons que
les réalités sont distinctes selon les formes, les temps et les lieux, il est
nécessaire d’admettre le destin, et par conséquent, la providence aussi. 5) Tout ce qui ne peut être conservé par soi-même dans
l’existence a besoin de quelque gouvernant par lequel il soit conservé. Or,
les réalités créées ne peuvent être conservées par elles-mêmes dans l’existence,
car les choses qui ont été faites de rien tendent par elles-mêmes au néant,
comme dit saint Jean Damascène. Il
est donc nécessaire qu’il y ait une providence gouvernant les réalités. Réponse : La providence regarde la relation à la fin ; voilà
pourquoi tous ceux qui nient la cause finale doivent par une nécessaire conséquence
nier la providence, comme dit le Commentateur au deuxième livre de la Physique. Or il y eut dans
l’Antiquité deux sortes de négateurs de la cause finale. En effet, certains philosophes très anciens conçurent
seulement la cause matérielle ; aussi, puisqu’ils ne concevaient pas la
cause agente, ils ne pouvaient pas non plus concevoir la fin, qui n’est cause
que parce qu’elle meut l’agent. Mais d’autres vinrent ensuite qui admettaient
la cause agente, sans rien dire de la cause finale. Et selon les deux écoles,
tout arrivait par la nécessité des causes précédentes, soit de la matière,
soit de l’agent. Mais voici comment cette position est improuvée par les
philosophes. Les causes matérielle et agente, comme telles, sont pour l’effet
une cause d’existence ; mais elles ne suffisent pas à causer dans
l’effet une bonté qui le rende convenable à la fois en lui-même, pour qu’il
puisse demeurer, et à l’égard des autres, pour qu’il les aide. Par exemple la
chaleur a, par sa nature, autant qu’il est en elle, la propriété de
dissoudre ; mais la dissolution n’est convenable et bonne que dans une
certaine limite et suivant un mode déterminé ; si donc nous ne posions
dans la nature aucune autre cause en plus de la chaleur et des agents de
cette sorte, nous ne pourrions déterminer de cause pour laquelle les réalités
se produisent convenablement et bien. Or, tout ce qui n’a pas de cause
déterminée, arrive par hasard. Voilà pourquoi, selon la position susdite, il
serait nécessaire que toutes les convenances et utilités qui se trouvent dans
les réalités soient fortuites ; et c’est aussi ce qu’Empédocle a soutenu, disant
qu’il se produit par hasard que les parties des animaux, par amitié, se
rassemblent de telle sorte que l’animal puisse être conservé, et que cela se
produit souvent. Mais il ne peut en être ainsi, car les choses qui se produisent
par hasard sont plutôt
rares ; or nous voyons que de telles convenances et utilités se produisent
dans les œuvres de la nature soit toujours, soit la plupart du temps ;
il est donc impossible qu’elles arrivent par hasard ; et ainsi, il est
nécessaire qu’elles viennent de l’intention d’une fin. Mais ce qui n’a pas d’intelligence ou de connaissance ne
peut tendre directement à une fin que si, par quelque connaissance, une fin
lui est attribuée, et qu’il est dirigé vers elle ; il est donc
nécessaire, puisque les réalités naturelles n’ont pas de connaissance, que
préexiste une intelligence qui ordonne les réalités naturelles à une fin,
comme l’archer donne à la flèche un mouvement défini pour qu’elle tende à une
fin déterminée ; par conséquent, de même que la percussion qui se fait
au moyen d’une flèche est appelée l’œuvre non seulement de la flèche mais
aussi du lanceur, de même toute œuvre de la nature est appelée par les philosophes « œuvre
d’intelligence ». Et ainsi, il est nécessaire que le monde soit gouverné par
la providence de cette intelligence qui a mis dans la nature l’ordre susdit.
Et cette providence par laquelle Dieu gouverne le monde ressemble à la providence économique par
laquelle on gouverne une famille, ou à la providence politique par laquelle
on gouverne une cité ou un royaume, et par laquelle on ordonne à une fin les
actes des autres ; car il ne peut y avoir en Dieu de providence
relativement à lui-même, puisque tout ce qui est en lui est fin et non
orienté vers une fin. Réponse aux objections : 1° La similitude envisagée par Denys consiste dans le fait
que, de même que le soleil, autant qu’il est en lui, n’exclut aucun corps de la
communication de sa lumière, de même la divine bonté n’exclut aucune créature
de sa participation ; et non dans le fait d’opérer sans connaissance ni
choix. 2° Un principe peut être appelé multiforme de deux façons. D’abord quant à l’essence même du
principe, c’est-à-dire en tant qu’il est composé : et ainsi, le principe
multiforme est nécessairement postérieur à l’uniforme. Ensuite, par rapport à
l’effet, et ainsi l’on appelle multiforme le principe qui s’étend à plusieurs
objets : le multiforme est alors antérieur à l’uniforme, car plus un
principe est simple, plus il s’étend à de nombreux objets ; et c’est en
ce sens que la volonté est dite principe multiforme, au lieu que la nature
est dite principe uniforme. 3° Cet argument est probant pour l’uniformité du principe
suivant son essence. 4° Dieu est, par son essence, cause des réalités ; et
de la sorte, toute pluralité des réalités se ramène à un principe simple.
Mais son essence n’est cause des réalités qu’en tant qu’elle est connue, et
donc parce que Dieu veut la communiquer à la créature par voie
d’assimilation ; les réalités procèdent donc de l’essence divine par une relation de
science et de volonté, et ainsi, par providence. 5° La réalité naturelle ne se donne pas à elle-même d’être
déterminée à une seule chose, mais elle tient cela d’un autre
[principe] ; voilà pourquoi la détermination à l’effet convenant
démontre elle-même la providence, comme on l’a dit. 6° La corruption et la génération peuvent s’entendre de
deux façons. D’abord en ce sens que la génération et la corruption vont d’un
étant à un étant contraire ; et de la sorte, un sujet possède une
puissance à la génération et à la corruption parce que sa matière est en
puissance à des formes contraires ; et ainsi, les corps célestes et les
substances spirituelles ne sont en puissance ni à la génération ni à la
corruption. Ensuite, génération et corruption se disent communément pour
n’importe quelle venue des réalités à l’existence, et pour n’importe quel
passage au non-être ; de sorte que même la création, par laquelle quelque
chose est amené du non-être à l’existence, est appelée génération, et
l’annihilation d’une réalité est elle-même appelée corruption. En ce sens,
une chose est dite en puissance à la génération, parce qu’il y a dans l’agent
une puissance à la production de cette chose ; et semblablement, une
chose est dite en puissance à la corruption, parce qu’il y a dans l’agent une
puissance d’amener cette chose au non-être ; et de ce point de vue,
toute créature est en puissance à la corruption, car tout ce que Dieu a amené
à l’existence, il peut aussi le ramener au non-être. Or, pour que les créatures
subsistent, il est nécessaire que Dieu opère toujours en elles l’existence, comme dit saint Augustin au livre sur la Genèse au sens littéral ; non pas comme la maison est produite
par l’artisan, dont l’action en cessant laisse demeurer encore la maison,
mais comme l’illumination de l’air vient du soleil ; ainsi, par le simple fait que Dieu ne fournirait pas
à la créature l’existence qu’il a décidée dans sa volonté, la créature serait
réduite à néant. 7° La nécessité des principes invoqués est la conséquence de
la providence et de la disposition de Dieu. Car, par le fait même que les
réalités ont été produites en telle nature, en laquelle elles ont un être
déterminé, elles ont été distinguées de leurs négations ; et de cette
distinction il s’ensuit que l’affirmation et la négation ne sont pas vraies
ensemble ; et de là vient la nécessité dans tous les autres principes,
comme il est dit au quatrième livre de la Métaphysique. 8° L’effet ne peut pas être plus éminent que la cause, mais
il peut se trouver plus imparfait que la cause ; et parce que le corps
est naturellement inférieur à l’esprit, le corps ne peut pas produire
l’esprit, mais l’inverse est possible. 9° Dieu est dit indifférent aux réalités, parce qu’il n’y a
en lui aucune diversité ; et cependant, il est lui-même la cause de la
diversité des réalités, parce qu’il contient en soi par sa science les
raisons des différentes réalités. 10° La nature ne se donne pas à elle-même l’ordre qui règne
en elle, mais elle le tient d’un autre [principe] ; aussi a-t-elle
besoin d’une providence qui établisse en elle un tel ordre. 11° Les créatures sont
impuissantes à représenter le Créateur. Voilà pourquoi en aucune façon nous
ne pouvons arriver par les créatures à connaître parfaitement le Créateur ; et c’est aussi à cause de la faiblesse de notre intelligence,
qui ne peut recevoir des créatures tout ce qu’elles manifestent de Dieu. S’il
nous est défendu de sonder les
choses qui sont en Dieu, c’est pour éviter que nous ne voulions parvenir à la
fin de l’enquête, et c’est ce qu’exprime le mot per-scrutari (sonder) : car, dans ce cas, nous ne croirions
au sujet de Dieu que ce que notre intelligence peut renfermer. Mais il ne nous est pas interdit de
scruter avec une modestie qui nous fasse nous reconnaître
impuissants à comprendre parfaitement ; et c’est pourquoi saint Hilaire dit que « celui qui poursuit
avec piété les réalités infinies, quoiqu’il ne parvienne jamais, profitera
toujours en avançant ». |
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Et videtur quod
non. Nullum enim
agens ex necessitate naturae, agit per providentiam. Sed Deus agit in res
creatas ex necessitate naturae, quia, ut dicit Dionysius IV cap. de Divinis
Nominibus [§ 1], divina bonitas se
creaturis communicat sicut noster sol, non praeeligens neque praecognoscens,
radios suos in corpora diffundit. Ergo
mundus a Deo non regitur providentia. Praeterea, principium multiforme sequitur ad principium uniforme. Sed
voluntas est principium multiforme, quia se habet ad opposita, et per consequens
etiam providentia, quae voluntatem praesupponit ; natura autem est
principium uniforme, quia determinatur ad unum. Ergo natura praecedit
providentiam : non igitur res naturales providentia reguntur. Sed dicebat, quod principium uniforme praecedit multiforme in eodem,
non in diversis. – Sed contra, quanto aliquod principium maiorem habet
virtutem causandi, tanto est prius. Sed quanto magis est uniforme, maiorem
habet virtutem in causando, quia, ut dicitur in libro de Causis
[prop. 17 (16)], omnis virtus
unita plus est infinita quam multiplicata. Ergo, sive in eodem sive in
diversis accipiantur uniforme principium multiforme praecedet. Praeterea, secundum Boetium in sua Arithmetica [II, 1], omnis
inaequalitas ad aequalitatem reducitur, et multitudo ad unitatem. Ergo et omnis
actio voluntatis, quae multiplicitatem habet, ad actionem naturae, quae
simplex est et aequalis, reduci debet ; et ita oportet quod primum agens
per essentiam suam et naturam agat, et non per providentiam ; et sic
idem quod prius. Praeterea,
illud quod est de se determinatum ad unum, non indiget aliquo regente, quia
ad hoc alicui regimen adhibetur, ne in contrarium dilabatur. Res autem naturales per propriam naturam sunt determinatae ad unum.
Ergo non indigent providentia gubernante. Sed dicebat, quod ad hoc providentiae gubernatione indigent, ut
conserventur in esse. – Sed contra, illud in quo non est potentia ad corruptionem,
non indiget exteriori conservante. Sed quaedam res sunt in quibus non est
potentia ad corruptionem quia nec ad generationem, sicut patet in corporibus
caelestibus et substantiis spiritualibus, quae sunt principales partes mundi.
Ergo huiusmodi
non indigent providentia conservante in esse. Praeterea,
quaedam sunt in rerum natura quae nec etiam Deus potest mutare, sicut hoc principium
quod non est de eodem affirmare et negare et quod fuit non potest non fuisse,
ut Augustinus dicit in libro contra Faustum [XXVI, 5] : ergo ad minus
huiusmodi providentia gubernante et conservante non indigent. Praeterea, ut
Damascenus dicit in libro II [De fide II,
29], non est conveniens alium esse
factorem rerum, et alium provisorem. Sed corporalia non sunt facta a Deo,
cum Deus sit spiritus ; non enim videtur quod spiritus possit producere
aliquod corpus, sicut nec corpus potest aliquem spiritum producere. Ergo huiusmodi corporalia a divina providentia non reguntur. Praeterea, gubernatio rerum ipsam rerum distinctionem concernit. Sed
rerum distinctio non videtur esse a Deo, quia ipse se habet uniformiter ad
omnia, ut dicitur in libro de Causis [prop. 20 (19) et 24 (23) et
comm.]. Ergo res non gubernantur per divinam providentiam. Praeterea, quae sunt in seipsis ordinata, non oportet ab alio
ordinari. Sed res
naturales sunt huiusmodi, quia, ut dicitur II de Anima [cap. 4 (416 a
16)], omnium natura constantium est
terminus et ratio magnitudinis et augmenti. Ergo res naturales non ordinantur
per providentiam divinam. Praeterea, si
res gubernantur per divinam providentiam, ex ordine rerum poterimus divinam
providentiam perscrutari. Sed, sicut dicit Damascenus in II libro [De fide II, 29], oportet omnia admirari omnia laudare, omnia
imperscrutate acceptare, quae providentiae sunt. Ergo providentia mundus
non regitur. Sed contra. Est
quod Boetius [De consol. III,
9] dicit : O qui perpetua mundum
ratione gubernas. Praeterea,
quaecumque habent certum ordinem, oportet quod aliqua providentia regantur.
Sed res naturales tenent certum ordinem in suis motibus. Ergo providentia reguntur. Praeterea, ea
quae sunt diversa, non conservantur in aliqua coniunctione nisi per aliquam
providentiam gubernantem ; unde etiam quidam philosophi coacti sunt
ponere animam esse harmoniam, propter conservationem contrariorum in corpore
animalis. Sed in mundo videmus contraria et diversa ad invicem colligata
permanere. Ergo mundus providentia regitur. Praeterea, sicut dicit Boetius in IV de Consolatione [prosa 6], fatum singula in motu digerit locis,
formis ac temporibus distributa ;
et haec temporis ordinis explicatio in divinae mentis adunata prospectu,
providentia est. Cum ergo videamus res esse distinctas secundum formas et tempora et
loca, necesse est ponere fatum, et sic etiam providentiam. Praeterea, omne
illud quod per se non potest conservari in esse, indiget aliquo gubernante,
quo conservetur. Sed res creatae per se in esse conservari non possunt, quia,
quae ex nihilo facta sunt, per se in nihilum tendunt, ut Damascenus [De fide II, 27] dicit. Ergo oportet esse providentiam gubernantem res. Responsio. Dicendum, quod providentia respicit ordinem ad finem ;
et ideo quicumque causam finalem negant, oportet quod negent per consequens
providentiam, ut Commentator dicit in II Physic. [comm. 75]. Negantium
autem causam finalem antiquitus duplex fuit positio. Quidam enim antiquissimi
philosophi posuerunt tantum causam materialem ; unde, cum non ponerent
causam agentem, nec finem ponere poterant, qui non est causa nisi inquantum
movet agentem. Alii autem
posteriores ponebant causam agentem, nihil dicentes de causa finali. Et
secundum utrosque omnia procedebant ex necessitate causarum praecedentium,
vel materiae, vel agentis. Sed haec
positio hoc modo a philosophis improbatur. Causae enim materialis et agens,
inquantum huiusmodi, sunt effectui causa essendi ; non autem sufficiunt
ad causandum bonitatem in effectu, secundum quam sit conveniens et in seipso,
ut permanere possit, et aliis, ut opituletur. Verbi gratia, calor de sui
ratione, quantum ex se est, habet dissolvere ; dissolutio autem non est
conveniens et bona nisi secundum aliquem certum terminum et modum ;
unde, nisi poneremus aliam causam praeter calorem et huiusmodi agentia in
natura, non possemus assignare causam quare res convenienter fiant et bene.
Omne autem quod non habet causam determinatam, casu accidit. Et ideo
oporteret secundum positionem praedictam, ut omnes, convenientiae et
utilitates quae inveniuntur in rebus, essent casuales ; quod etiam
Empedocles posuit, dicens casu accidisse ut per amicitiam hoc modo
congregarentur partes animalium, ut animal salvari posset, et quod multoties
accidit. Hoc autem non potest esse : ea enim quae casu accidunt,
proveniunt ut in minori parte ; videmus autem huiusmodi convenientias et
utilitates accidere in operibus naturae aut semper, aut in maiori
parte ; unde non potest esse quod casu accidant ; et ita oportet
quod procedant ex intentione finis. Sed id quod
intellectu caret vel cognitione, non potest directe in finem tendere, nisi
per aliquam cognitionem ei praestituatur finis, et dirigatur in ipsum ;
unde oportet, cum res naturales cognitione careant, quod praeexistat aliquis
intellectus, qui Et sic oportet
quod per providentiam illius intellectus qui ordinem praedictum naturae
indidit, mundus gubernetur. Et similatur providentia ista qua Deus mundum
gubernat providentiae oeconomicae, qua aliquis gubernat familiam, vel
politicae qua aliquis gubernat civitatem aut regnum, per quam aliquis ordinat
actus aliorum in finem ; non enim potest esse in Deo providentia respectu
sui ipsius, cum quidquid est in eo, sit finis, non ad finem. Ad primum
igitur dicendum, quod similitudo Dionysii quantum ad hoc attenditur, quod
sicut sol nullum corpus excludit, quantum in ipso est, a sui luminis
communicatione ; ita etiam nec divina bonitas aliquam creaturam a sui
participatione ; non autem quantum ad hoc quod sine cognitione et
electione operetur. Ad secundum
dicendum, quod principium aliquod potest dici multiforme dupliciter. Uno modo
quantum ad ipsam essentiam principii ; in quantum scilicet, est
compositum : et sic multiforme principium oportet esse posterius
uniformi. Alio modo secundum respectum ad effectus, ut dicatur illud principium
multiforme quod ad multa se extendit : et sic multiforme est prius quam
uniforme, quia quanto aliquod principium est simplicius, tanto se extendit ad
plura ; et per hunc modum voluntas dicitur multiforme principium, natura
autem uniforme. Ad tertium
dicendum, quod ratio illa procedit de uniformitate principii secundum suam
essentiam. Ad quartum
dicendum, quod Deus per essentiam suam est causa rerum ; et ita ad
aliquod simplex principium reducitur omnis rerum pluralitas. Sed essentia
eius non est causa rerum nisi secundum quod est scita, et per consequens,
secundum quod est volita communicari creaturae per viam assimilationis ;
unde res ab essentia divina per ordinem scientiae et voluntatis
procedunt ; et ita per providentiam. Ad quintum
dicendum, quod ista determinatio qua res naturalis determinatur ad unum, non
est ei ex seipsa, sed ex alio ; et ideo ipsa determinatio ad effectum
convenientem, providentiam demonstrat, ut dictum est. Ad sextum
dicendum, quod corruptio et generatio possunt accipi dupliciter. Uno modo secundum
quod generatio et corruptio sunt ex ente contrario et in ens
contrarium ; et hoc modo potentia ad generationem et corruptionem inest
alicui secundum quod eius materia est in potentia ad contrarias formas ;
et hoc modo corpora caelestia et substantiae spirituales nec ad generationem
nec ad corruptionem potentiam habent. Alio modo dicuntur communiter pro quolibet
exitu rerum in esse, et pro quolibet transitu in non esse ; ut sic etiam
creatio, per quam aliquid ex nihilo ad esse deducitur, generatio dicatur, et
ipsa rei annihilatio dicatur corruptio. Dicitur autem aliquid habere
potentiam ad generationem per hunc modum, per hoc quod est potentia in agente
ad ipsius productionem ; et similiter dicitur aliquid habere potentiam
ad corruptionem, quia in agente est potentia ut deducat illud in non
esse ; et secundum hoc omnis creatura habet potentiam ad
corruptionem ; cuncta enim quae Deus in esse produxit, potest etiam
reducere in non esse. Cum ad hoc quod creaturae subsistant, oportet quod
semper in eis Deus esse operetur, ut Augustinus dicit super Genesim ad
litteram [IV, 12 et VIII, 12] ; non per modum quo domus fit ab artifice,
cuius actione cessante adhuc domus manet, sed per modum quo illuminatio aeris
est a sole ; unde ex hoc ipso quod non praeberet creaturae esse, quod in
eius voluntate est constitutum, creatura in nihilum redigeretur. Ad septimum
dicendum, quod necessitas principiorum dictorum consequitur providentiam
divinam et dispositionem : ex hoc enim quod res productae sunt in tali
natura, in qua habent esse terminatum, sunt distinctae a suis
negationibus : ex qua distinctione sequitur quod affirmatio et negatio
non sunt simul vera ; et ex hoc est necessitas in omnibus aliis
principiis, ut dicitur in IV Metaphysicorum [l. 6 (1005 b 32)]. Ad octavum
dicendum, quod effectus non potest esse praestantior causa, potest autem
inveniri deficientior quam causa ; et quia corpus naturaliter est
inferius spiritu, ideo corpus non potest spiritum producere, sed e converso. Ad nonum
dicendum, quod Deus secundum hoc similiter dicitur se habere ad res, quod in
eo nulla est diversitas ; et tamen ipse est causa diversitatis rerum,
secundum quod per scientiam suam rationes diversarum rerum penes se continet. Ad decimum
dicendum, quod ordo ille qui est in natura, non est ei a se, sed ab
alio ; et ideo indiget natura providentia, a qua talis instituatur in
ea. Ad undecimum dicendum, quod creaturae deficiunt a repraesentatione creatoris.
Et ideo per creaturas nullo modo perfecte possumus devenire in creatoris
cognitionem ; et etiam propter imbecillitatem intellectus nostri, qui
nec totum hoc de Deo potest ex creaturis accipere quod creaturae manifestant
de Deo. Et ideo prohibemur perscrutari ea quae in Deo sunt, ne scilicet
velimus ad finem inquisitionis pervenire, quod nomen perscrutationis
ostendit : sic enim non crederemus de Deo nisi quod noster intellectus
capere posset. Non autem
prohibemur scrutari cum ista modestia, ut recognoscamus nos insufficientes ad
perfectam comprehensionem ; et ideo Hilarius [De Trin. II, 10] dicit, quod qui pie infinita persequitur, etsi nunquam perveniat, semper tamen
proficiet prodeundo. |
(Tertio quaeritur utrum divina providentia ad corruptibilia se
extendat.)
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Il semble que non. 1° La cause et l’effet sont coordonnés ensemble. Or les
créatures corruptibles sont causes de faute, comme cela est clair : la
beauté de la femme est un aliment et une cause de la luxure ; et il est
dit au livre de la Sagesse : « Les créatures de Dieu sont devenues
un piège pour les pas des insensés » (Sag. 14, 11). Puis donc que la faute est hors de l’ordre de la providence
divine, il semble que les réalités corruptibles ne soient pas soumises à
l’ordre de la providence. 2° Rien de ce qui est pourvu par le sage n’est corrupteur de
son effet, car sinon 3° Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre,
« il est nécessaire que tout ce qui arrive par la providence se produise
selon une raison droite, très bonne et très digne de Dieu, et comme il ne
peut se 4° Toutes les réalités corruptibles sont par nature sujettes
à la corruption ; sinon il ne serait pas nécessaire que toutes les
réalités corruptibles se corrompent. Or la corruption, étant une
imperfection, n’est pas pourvue par Dieu, qui ne peut être la cause d’un défaut.
Les natures corruptibles ne sont donc pas pourvues par Dieu. 5° Comme dit Denys au quatrième chapitre des Noms Divins, il n’appartient pas à
la providence de perdre, mais de conserver la nature. Il appartient donc à la
providence du Dieu tout-puissant de conserver perpétuellement les réalités.
Or les réalités corruptibles ne sont pas perpétuellement conservées. Elles ne
sont donc pas soumises à la divine providence. En sens contraire : 1) Il est dit au livre de la Sagesse : « Mais, ô
Père, c’est votre providence qui gouverne tout » (Sag. 14, 3). 2) En Sag. 12, 13, il est dit que c’est Dieu « qui prend soin de toutes
choses ». Donc tant les réalités corruptibles que les incorruptibles
sont soumises à sa providence. 3) Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre, il
est aberrant de dire qu’autre est l’auteur des réalités et autre leur providence.
Or Dieu est la cause efficiente de toutes les réalités corruptibles. Il en
est donc aussi la providence. Réponse : La divine providence, par laquelle Dieu gouverne les
réalités, est semblable, comme on l’a dit, à la providence par laquelle un père
de famille gouverne sa maison, ou un roi sa cité ou son royaume : et
dans ces gouvernements il y a ceci de commun, que le bien commun est plus
éminent que le bien particulier ; ainsi le bien de la nation est plus
divin que celui de la cité, de la famille ou de la personne, comme on le lit
au début de l’Éthique. Par conséquent toute
providence, si elle gouverne sagement, a plus de considération pour ce qui
convient à la communauté que pour ce qui ne convient qu’à un seul. Donc, n’ayant pas vu cela, certains ont considéré parmi les
réalités corruptibles quelques-unes qui, prises en elles-mêmes, pourraient
être meilleures, et, ne remarquant point l’ordre universel selon lequel
chaque chose est placée au mieux dans son ordre, ils prétendirent que les
réalités corruptibles de ce monde ne sont pas gouvernées par Dieu, mais seulement les incorruptibles ; et c’est en leur
personne que s’exprime l’Écriture en Job 22, 14 : « (Dieu) est environné d’un nuage ; il ne
considère point ce qui se passe parmi nous, et il se promène dans le ciel
d’un pôle à l’autre. » Et ces réalités corruptibles, ils soutinrent ou
qu’elles étaient entraînées à l’aventure sans aucun gouvernement, ou qu’elles
étaient gouvernées par un principe contraire. Mais le Philosophe réprouve cette opinion au onzième livre
de la Métaphysique par la comparaison de l’armée, en laquelle
nous rencontrons deux ordres : l’un par lequel les parties de l’armée sont
ordonnées entre elles, l’autre par lequel elles sont ordonnées à un bien
extérieur, le bien du chef ; et l’ordre par lequel les parties de
l’armée sont ordonnées entre elles est en vue de l’ordre par lequel toute
l’armée est ordonnée au chef ; par conséquent, s’il n’y avait pas
d’ordre relatif au chef, il n’y aurait pas d’ordre des parties de l’armée
entre elles. Donc, quelle que soit la multitude que nous rencontrons
ordonnée en elle-même, il est nécessaire qu’elle soit ordonnée à un principe
extérieur. Or les parties de l’univers, corruptibles et incorruptibles, sont
ordonnées entre elles non par accident, mais par soi : nous voyons en
effet que les corps célestes rendent service aux corps corruptibles soit
toujours, soit la plupart du temps, suivant le même mode ; il est donc
nécessaire que toutes choses, corruptibles et incorruptibles, soient dans
l’ordre providentiel unique d’un principe extérieur qui est hors de
l’univers. D’où le Philosophe conclut qu’il est nécessaire de poser dans
l’univers une souveraineté unique, et non plusieurs. Il faut cependant savoir qu’il y a deux façons de pourvoir une chose : soit pour elle-même, soit
pour autre chose. Ainsi, dans une maison, ce en quoi le bien de la maison consiste
essentiellement, comme les enfants, les possessions, etc., est pourvu pour
soi ; mais les autres choses sont pourvues pour l’utilité de ces
derniers : ainsi les instruments, les animaux, etc. Et semblablement
dans l’univers, les choses en lesquelles la perfection de l’univers consiste
essentiellement sont pourvues pour elles-mêmes ; et ces choses sont
perpétuelles, tout comme l’univers est perpétuel. Mais celles qui ne sont pas
perpétuelles ne sont pourvues que pour autre chose. Voilà pourquoi les substances
spirituelles et les corps célestes, qui sont perpétuels à la fois quant à
l’espèce et quant à l’individu, sont pourvus pour eux-mêmes et en espèce et
en individu. Mais les réalités corruptibles ne peuvent avoir de perpétuité
qu’en espèce ; aussi ces espèces sont-elles pourvues pour elles-mêmes,
mais leurs individus ne sont pourvus que pour conserver l’existence
perpétuelle de l’espèce. Et de ce point de vue est sauve l’opinion de ceux
qui affirment que la providence divine ne s’étend aux réalités corruptibles
de ce monde que dans la mesure où elles participent la nature de
l’espèce : car cela est vrai si
on l’entend de la providence par laquelle des choses sont pourvues pour
elles-mêmes. Réponse aux objections : 1° Les créatures corruptibles ne sont pas par elles-mêmes
causes de faute, mais seulement occasions, et causes par accident ; or
la cause par accident et l’effet ne sont pas nécessairement coordonnés ensemble. 2° Une sage providence n’envisage pas seulement les besoins
de l’un de ceux qui lui sont soumis, mais plutôt ce qui est utile à tous.
Donc, bien que la corruption d’une réalité dans l’univers soit défavorable à
cette réalité, cependant elle est utile à la perfection de l’univers :
car par la continuelle génération et corruption des individus, l’existence
perpétuelle est conservée dans les espèces, en lesquelles consiste par elle-même
la perfection de l’univers. 3° Certes, la réalité corruptible serait meilleure si elle
avait l’incorruptibilité ; cependant l’univers qui est fait de réalités corruptibles et de réalités
incorruptibles est meilleur que celui qui ne contiendrait que des réalités
incorruptibles, car l’une et l’autre nature est bonne, la corruptible et
l’incorruptible ; or il est meilleur que deux biens existent plutôt
qu’un seul. Et la multiplication des individus dans une nature unique ne
pourrait pas équivaloir à la diversité des natures, puisque le bien de la
nature, qui est communicable, surpasse le bien de l’individu, qui est singulier. 4° De même que les ténèbres proviennent du soleil non par une action du
soleil, mais parce qu’il n’envoie pas la lumière, de même la corruption provient
de Dieu non comme d’un agent, mais comme de celui qui ne donne pas la permanence. 5° Les choses qui sont
pourvues par Dieu pour elles-mêmes demeurent perpétuellement. Quant à celles
qui ne sont pas pourvues pour elles-mêmes, elles n’ont pas cette nécessité,
mais il leur faut demeurer autant qu’il est nécessaire à celles pour
lesquelles elles sont pourvues ; et c’est pourquoi certaines choses
particulières, parce qu’elles ne sont pas pourvues pour elles-mêmes, se corrompent,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. |
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Et videtur quod
non. Causa enim et
effectus sunt eiusdem coordinationis. Sed creaturae corruptibiles sunt causae
culpae, ut patet : quod species mulieris est fomentum et causa
luxuriae ; et Sap., XIV, 11, dicitur quod creaturae Dei factae sunt in muscipulam pedibus insipientium. Cum
ergo culpa sit extra ordinem providentiae divinae, videtur quod ordini
providentiae corruptibilia non subdantur. Praeterea,
nihil provisum a sapiente est corruptivum effectus eius, quia sic
contrariaretur sapiens sibi ipsi, eadem aedificans et destruens. Sed in rebus
corruptibilibus invenitur una contraria alteri, et corruptiva illius. Ergo
non sunt provisa a Deo. Praeterea,
sicut dicit Damascenus in II libro [De
fide II, 29], necesse est
omnia quae providentia fiunt, secundum rectam rationem et optimam et Deo
decentissimam fieri, et sicut potest melius fieri. Sed corruptibilia
possent fieri meliora, quia incorruptibilia. Ergo providentia divina ad corruptibilia
se non extendit. Praeterea,
omnia corruptibilia de sua natura corruptionem habent, alias non esset
necesse omnia corruptibilia corrumpi. Sed corruptio, cum sit defectus, non
est provisa a Deo, qui non potest esse causa alicuius defectus. Ergo naturae
corruptibiles non sunt provisae a Deo. Praeterea,
sicut dicit Dionysius in IV de Divin. Nomin. [§ 33], providentiae non
est naturam perdere, sed salvare. Ergo providentiae omnipotentis Dei est res
perpetuo salvare. Sed corruptibilia non perpetuo salvantur. Ergo non
subiacent divinae providentiae. Sed contra. Est
quod dicitur Sapient., cap. XIV, 3 : tu
autem, pater, gubernas omnia providentia. Praeterea,
Sapient., XIII [XII, 13] dicitur quod ipse est Deus, cui est cura de omnibus. Ergo tam corruptibilia quam
incorruptibilia eius providentiae subsunt. Praeterea,
sicut dicit Damascenus in II libro [De
fide II, 29], non est conveniens alium esse factorem rerum, et alium
provisorem. Sed Deus est causa efficiens omnium corruptibilium. Ergo et eorum
provisor. Responsio.
Dicendum, quod providentia Dei, qua res gubernat, ut dictum est, est similis
providentiae qua paterfamilias gubernat domum, aut rex civitatem aut
regnum : in quibus gubernationibus hoc est commune, quod bonum commune
est eminentius quam bonum Hoc ergo quidam
non attendentes, considerantes in rebus corruptibilibus aliqua quae possent
meliora esse secundum seipsa considerata, non attendentes ordinem universi, secundum
quem optime collocatur unumquodque in ordine suo, dixerunt ista corruptibilia
non gubernari a Deo, sed sola incorruptibilia ; ex quorum persona
dicitur Iob cap. XXII, 14 : nubes
latibulum eius, scilicet Dei, nec
nostra considerat, sed circa cardines caeli perambulat. Haec autem corruptibilia
posuerunt vel omnino absque gubernatore temere agi, vel a contrario principio
gubernari. Quam positionem philosophus in XI Metaphysic. [XII, 12 (1075 a 11)] reprobat
per similitudinem exercitus, in quo invenimus duplicem ordinem : unum quo
exercitus partes ordinantur ad invicem, alium quo ordinantur ad bonum
exterius, scilicet bonum ducis ; et ordo ille quo partes exercitus ordinantur
ad invicem, est propter illum ordinem quo totus exercitus ordinatur ad
ducem ; unde si non esset ordo ad ducem, non esset ordo partium
exercitus ad invicem. Quamcumque ergo multitudinem invenimus ordinatam ad invicem,
oportet eam ordinari ad exterius principium. Partes autem universi,
corruptibiles et incorruptibiles, sunt ad invicem ordinatae, non per accidens,
sed per se : videmus enim ex corporibus caelestibus utilitates
provenientes in corporibus corruptibilibus vel semper vel in maiori parte
secundum eumdem modum ; unde oportet omnia, corruptibilia et incorruptibilia,
esse in uno ordine providentiae principii exterioris, quod est extra
universum. Unde philosophus [XII, 12 (1076 a 4)] concludit, quod necesse est
ponere in universo unum dominatum et non plures. Sciendum tamen, quod aliquid providetur dupliciter : uno modo
propter se, alio modo propter aliud ; sicut in domo propter se providentur
ea in quibus consistit essentialiter bonum domus, sicut filii, possessiones,
et huiusmodi : alia vero providentur ad horum utilitatem, ut vasa,
animalia, et huiusmodi. Et similiter in universo illa propter se
providentur in quibus consistit essentialiter perfectio universi ; et
haec perpetuitatem habent, sicut et universum perpetuum est. Quae vero
perpetua non sunt, non providentur nisi propter aliud. Et ideo substantiae
spirituales et corpora caelestia, quae sunt perpetua et secundum speciem, et
secundum individuum, sunt provisa propter se et in specie et in individuo.
Sed corruptibilia perpetuitatem non possunt habere nisi in specie ; unde
species ipsae sunt provisae propter se, sed individua eorum non sunt provisa
nisi propter perpetuum esse speciei conservandum. Et secundum hoc salvatur
opinio illorum qui dicunt quod ad huiusmodi corruptibilia non se extendit divina
providentia nisi secundum quod participant naturam speciei : hoc enim
est verum (si) Ad primum ergo
dicendum, quod creaturae corruptibiles non sunt per se causa culpae, sed
occasio tantum, et per accidens causa : causa autem per accidens et
effectus non oportet esse unius coordinationis. Ad secundum
dicendum, quod sapiens provisor non solum attendit quid expediat uni eorum
quae suae providentiae subduntur, sed magis quid competat omnibus. Quamvis
ergo corruptio alicuius rei in universo non sit ei conveniens, competit tamen
perfectioni universi : quia per continuam generationem et corruptionem
individuorum conservatur esse perpetuum in speciebus, in quibus per se
consistit perfectio universi. Ad tertium
dicendum, quod quamvis res corruptibilis melior esset si incorruptibilitatem
haberet, melius tamen est universum quod ex corruptibilibus et
incorruptibilibus constat, quam quod ex incorruptibilibus tantum constaret,
quia utraque natura bona est, scilicet corruptibilis et incorruptibilis ;
melius autem est esse duo bona quam unum tantum. Nec multiplicatio
individuorum in una natura posset aequivalere diversitati naturarum, cum
bonum naturae, quod est communicabile, praemineat bono individuali, quod est
singulare. Ad quartum
dicendum, quod sicut tenebrae sunt a sole non ex hoc quod aliquid agat, sed
ex hoc quod lumen non immittit, ita corruptio est a Deo non quasi aliquid
agente, sed non tribuente permanentiam. Ad quintum
dicendum, quod illa quae propter se providentur a Deo, perpetuo manent. Non
autem hoc oportet de illis quae propter se non providentur ; sed oportet
ea tantum manere quantum est necessarium his propter quae providentur ;
et ideo particularia quaedam, quia propter se non sunt provisa, corrumpuntur,
ut ex dictis patet. |
(Quarto quaeritur utrum omnes motus et actiones horum inferiorum
corporum
subdantur divinae providentiae.)
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Il semble que non. 1° En effet, Dieu n’est pas providence de ce dont il n’est pas
l’auteur, car il est aberrant de soutenir qu’autre est la providence des
réalités et autre leur auteur, comme dit saint Jean Damascène au deuxième
livre. Or
Dieu n’est pas l’auteur du mal, puisque toutes choses, pour autant qu’elles
proviennent de lui, sont bonnes. Puis donc que de nombreux maux se produisent
dans les mouvements et les actions des réalités 2° Les mouvements contraires ne semblent pas appartenir à un
même ordre. Or, dans les réalités inférieures de ce monde, on rencontre des
mouvements et des actions contraires. Il est donc impossible qu’ils soient
tous soumis à l’ordre de la divine
providence. 3° Une chose n’est soumise à la providence que parce qu’elle
est ordonnée à une fin. Or le mal n’est pas ordonné à une fin : bien au
contraire, le mal est privation d’ordre. Le mal n’est donc pas soumis à la providence.
Or, parmi les réalités inférieures de ce monde, de nombreux maux se
produisent. Donc, etc. 4° Celui-là n’est pas prudent qui, tout en pouvant
l’empêcher, tolère qu’un mal survienne parmi ceux dont les actes sont soumis
à sa providence. Or Dieu est très prudent et très puissant. Puis donc que de
nombreux maux surviennent parmi les réalités inférieures de ce monde, il
semble que leurs actes particuliers ne soient pas soumis à la divine
providence. 5° [Le répondant] disait que, si Dieu per- 6° De même que Dieu a tout créé par sa bonté, de même il
gouverne toutes choses par sa bonté, comme dit Boèce au quatrième livre sur
la Consolation. Or la divine bonté ne
permet pas qu’une chose mauvaise provienne de lui. La divine bonté ne
permettra donc pas non plus qu’une chose mauvaise soit soumise à sa
providence. 7° Rien de pourvu n’est fortuit. Si donc tous les mouvements
des réalités inférieures de ce monde étaient pourvus, rien ne se produirait
par hasard, et dans ce cas, toutes choses se produiraient par nécessité, ce
qui est impossible. 8° Si tout, dans les réalités inférieures de ce monde, se
produisait par une nécessité de la matière, ces réalités ne seraient pas dirigées
par la providence, comme dit le Commentateur au deuxième livre de la Physique. Or beaucoup, parmi
elles, se produisent par une nécessité de la matière. Donc celles-là, du
moins, ne sont pas soumises à la providence. 9° Personne de prudent ne permet le bien pour que vienne un
mal. Donc, pour la même raison, personne de prudent ne permet le mal pour que
vienne un bien. Or Dieu est prudent. Il ne permet donc pas que surviennent
des maux afin que des biens se produisent ; et de la sorte, il semble
que les maux qui surviennent parmi les réalités inférieures de ce monde ne
sont pas non plus soumis à la providence de concession. 10° Ce qui est répréhensible en l’homme ne doit nullement
être attribué à Dieu. Or on reproche à l’homme de faire le mal pour obtenir
un bien, comme cela est clair dans l’épître aux Romains : « Et pourquoi ne ferions-nous pas le mal afin
qu’il en arrive du bien, comme la calomnie nous en accuse, et comme
quelques-uns prétendent que nous l’enseignons ? » (Rom. 3, 8).
Il ne convient donc pas à Dieu que des maux soient soumis à sa providence
pour que des biens en soient retirés. 11° Si les actes des corps inférieurs étaient soumis à la
divine providence, ils agiraient d’une façon qui s’accorderait à la divine
justice. Or les éléments inférieurs ne se trouvent pas agir ainsi, car le feu
brûle la maison de l’homme juste aussi bien que celle de l’homme injuste. Les
actes des corps inférieurs ne sont donc pas soumis à la divine providence. En sens contraire : 1) Il est dit en saint Matthieu : « Deux passereaux ne se vendent-ils pas un
as ? Et il n’en tombe pas un sur la terre sans la permission de votre
Père » (Mt 10, 29) ; à quoi la Glose ajoute : « Grande est la providence
de Dieu, pour laquelle même les petites choses ne sont point cachées. »
Donc même les plus petits mouvements des réalités inférieures de ce monde
sont soumis à la providence. 2) Saint Augustin dit au huitième livre sur la Genèse au sens littéral :
« Nous voyons plus haut les réalités célestes être ordonnées selon la
divine providence et, plus bas, les luminaires terrestres et les étoiles resplendir,
le jour et la nuit se succéder ; nous voyons que la terre fondée sur les
eaux en est baignée et entourée, que l’air répandu plus haut déborde, que les
arbustes et les animaux sont conçus et naissent, qu’ils croissent et vieillissent,
qu’ils finissent, et que toutes les autres réalités sont agitées d’un
mouvement naturel et intérieur. » Tous les mouvements des corps
inférieurs sont donc soumis à la divine providence. Réponse : Puisque le même est à la fois premier principe des réalités
et leur fin ultime, c’est de la même façon que des choses émanent du premier
principe et qu’elles sont ordonnées à la fin ultime. Or nous trouvons, dans
l’émanation des réalités à partir du principe, que les choses qui sont
proches du principe ont un être sans
déficience, au lieu que celles qui en sont distantes ont un être corruptible,
comme il est dit au deuxième livre de la Génération ; par conséquent, dans la relation des
réalités à la fin, celles qui sont le plus proches de la fin ultime
maintiennent sans écart la relation à la fin, au lieu que celles qui en sont
éloignées s’écartent parfois de cette relation. Or les mêmes choses sont
proches ou éloignées relativement au principe et à la fin ; donc, de
même que les réalités incorruptibles ont un être sans déficience, de même
elles ne s’écartent jamais, dans leurs actes, de la relation à la fin :
tels sont les corps célestes, dont les mouvements ne dévient jamais de leur
cours naturel. Mais dans les corps corruptibles, de nombreux mouvements se
produisent hors de l’ordre droit par une imperfection de la nature ;
c’est pourquoi le Philosophe dit au onzième livre de la Métaphysique que, dans l’ordre de l’univers, les substances
incorruptibles sont semblables aux enfants dans une maison, qui œuvrent
toujours pour le bien de la maison, au lieu que les corps corruptibles sont
comparables aux esclaves et aux animaux domestiques, dont les actions sortent
fréquemment de l’ordre de celui qui gouverne la maison. Et pour cette raison
également, Avicenne dit que le mal
n’existe pas au-delà de la sphère de la lune, mais seulement dans les
réalités inférieures de ce monde. Et cependant, parmi les réalités inférieures, ces actes qui
dérogent à l’ordre droit ne sont pas tout à fait en dehors de l’ordre de la
providence. Car une chose peut être soumise à la providence de deux façons :
d’abord comme ce à quoi autre chose est ordonné ; ensuite, comme ce qui
est ordonné à autre chose. Or, dans l’ordre des moyens, tous les intermédiaires sont des fins et des moyens, comme il est dit au deuxième livre
de la Physique et au cinquième de la Métaphysique ; et voilà
pourquoi tout ce qui est dans l’ordre droit de la providence est soumis à la
providence non seulement comme ordonné à autre chose, mais aussi comme ce à
quoi autre chose est ordonné. Mais ce qui sort de l’ordre droit est soumis à
la providence seulement en tant qu’il est ordonné à autre chose, et non en
tant qu’autre chose lui est ordonné. Par exemple, l’acte de la puissance
générative, par laquelle l’homme engendre un homme parfait en nature, a été
ordonné par Dieu à une chose, qui est la forme humaine, et à cet acte est
ordonné autre chose, à savoir, la puissance générative ; mais l’acte imparfait
par lequel des monstres sont parfois engendrés dans la nature, est certes
ordonné par Dieu à quelque utilité, mais rien d’autre n’est ordonné à cet
acte ; car il arrive par l’imperfection de quelque cause. Et dans le
premier cas, il y a providence d’approbation, au
lieu que dans le second, il y a providence de concession, deux
modes de la providence mentionnés par saint Jean Damascène au deuxième livre. Il faut cependant savoir que certains ont référé le mode
providentiel susdit seulement à l’espèce des réalités naturelles, et non aux
singuliers, si ce n’est en tant qu’ils participent à la nature commune, car
ils ne plaçaient pas en Dieu la connaissance des singuliers : ils
disaient en effet que Dieu a ordonné la nature d’une espèce de telle façon que,
de la puissance résultant de l’espèce, telle action dût s’ensuivre, et que,
s’il advenait qu’elle fît défaut, cela était ordonné à telle utilité, comme
la corruption de l’un est ordonné à la génération de l’autre ; mais
qu’il n’avait pas ordonné telle puissance particulière à tel acte
particulier, ni telle imperfection particulière à telle utilité particulière.
Pour notre part, nous disons que Dieu connaît parfaitement toutes les
réalités particulières ; voilà pourquoi nous plaçons l’ordre
providentiel susdit dans les singuliers, même en tant qu’ils sont singuliers. Réponse aux objections : 1° Cet argument vaut pour la providence d’approbation ;
car, dans ce cas, rien n’est pourvu par Dieu que ce qui est fait par lui en
quelque façon ; donc le mal, qui ne provient pas de Dieu, n’est pas
soumis à la providence d’approbation, mais
seulement à celle de concession. 2° Bien que les mouvements contraires n’appartiennent pas à
un même ordre spécial, ils appartiennent cependant à un même ordre général, comme par
exemple les différents ordres des différents métiers qui sont ordonnés dans
l’unique ordre d’une seule cité. 3° Bien que le mal, en tant qu’il sort d’un agent propre, soit désordonné et
soit défini par suite comme une privation d’ordre, rien n’empêche cependant
qu’il soit ordonné par un agent supérieur ; et ainsi, il est soumis à la
providence. 4° Qui est prudent, supporte un petit mal pour qu’un grand bien
ne soit pas empêché ; et n’importe quel bien particulier est petit par
rapport au bien de quelque nature universelle. Or le mal provenant de certaines
réalités ne pourrait être empêché sans que soit détruite leur nature, qui est
telle qu’elle peut ou non défaillir, et qui porte préjudice à une réalité
particulière, mais ajoute cependant une certaine beauté dans l’univers. Voilà
pourquoi Dieu, étant très prudent, n’empêche pas les maux par sa
providence, mais permet que chaque chose agisse selon ce qu’exige sa
nature ; car, comme dit Denys au livre des Noms Divins, il n’appartient pas à
la providence de perdre la nature, mais de la conserver.5° Il est un bien qui ne pourrait être retiré que d’un mal,
comme le bien de la patience n’est retiré que du mal de la persécution, et le
bien de la pénitence que du mal de la faute ; et cela n’empêche pas la
faiblesse du mal par rapport au bien, car de tels biens ne sont pas retirés
du mal comme d’une cause par soi, mais comme par accident et matériellement. 6° Ce qui est produit doit nécessairement avoir, quant à son
être, la forme de ce qui produit, car la production d’une réalité a son terme
dans l’être de la réalité ; ce qu’a produit un bon acteur ne peut donc
être mal. Mais la providence ordonne la réalité à une fin. Or la relation à
la fin résulte de l’être de la réalité ; voilà pourquoi il n’est pas
impossible qu’un bon ordonne un mal au bien, mais il est impossible qu’un bon
ordonne une chose au mal ; car, de même que la bonté de celui qui
produit amène la forme de bonté dans les choses produites, de même la bonté
du pourvoyant amène une relation au bien dans les choses pourvues. 7° On peut considérer de deux façons les effets qui se
produisent parmi les réalités inférieures de ce monde : d’abord dans une
relation aux causes prochaines, et ainsi de nombreuses choses adviennent par
hasard ; ensuite dans une relation à la cause première, et ainsi rien
n’advient par hasard dans le monde. Et
cependant il ne s’ensuit pas que toutes choses adviennent nécessairement, car
les effets ne suivent pas en nécessité et contingence les causes premières, mais les causes prochaines. 8° Les choses qui surviennent par une nécessité de la
matière résultent de natures ordonnées à une fin, et en conséquence ces
choses peuvent, elles aussi, se tenir sous la providence, ce qui ne serait
pas le cas si tout se produisait par une nécessité de la matière. 9° Le mal est contraire au bien. Or aucun contraire n’amène par lui-même à son contraire,
mais tout contraire amène son contraire à son semblable ; ainsi le corps
chaud n’amène rien à la fraîcheur, sinon par accident, mais c’est plutôt le
corps froid qui est ramené à la chaleur par le corps chaud. Semblablement,
aucun bien n’ordonne une chose au mal, mais il l’ordonne plutôt au bien. 10° Faire le mal, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit, ne convient nullement aux bons ; par
conséquent, faire le mal en vue d’un bien
est répréhensible en l’homme, et ne peut être attribué à Dieu. Mais ordonner
un mal au bien, cela n’est pas contraire à la bonté de quelqu’un ; voilà
pourquoi l’on attribue à Dieu de permettre le mal en vue d’en retirer quelque
bien. 11° [La solution du
onzième argument fait défaut.] |
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Et videtur quod
non. Deus enim non
est provisor eius cuius non est actor, quia non est conveniens ponere alium
provisorem et alium conditorem, ut Damascenus dicit in II libro [De fide II, 29]. Sed Deus non est
actor mali, cum omnia, inquantum ab eo sunt, bona sint. Cum igitur in motibus
et actionibus horum inferiorum multa mala accidant, videtur quod non omnes
motus horum inferiorum, divinae providentiae subsint. Praeterea,
contrarii motus non videntur esse unius ordinis. Sed in istis inferioribus
inveniuntur contrarii motus et contrariae actiones. Ergo impossibile est quod
omnes cadant sub ordine divinae providentiae. Praeterea,
nihil cadit sub providentia nisi ex hoc quod ordinatur in finem. Sed malum
non ordinatur in finem : quinimmo malum est privatio ordinis. Ergo malum non cadit sub providentia. In his autem inferioribus multa
mala accidunt. Ergo, et
cetera. Praeterea, non
est prudens qui sustinet aliquod malum evenire in illis quorum actus eius
providentiae subsunt, si possit impedire. Sed Deus est prudentissimus et
potentissimus. Cum ergo multa mala eveniant in his inferioribus, videtur quod
particulares actus horum inferiorum divinae providentiae non subdantur. Sed dicebat,
quod Deus ideo permittit mala fieri, quia potest ex eis elicere bona. – Sed
contra, bonum est potentius quam malum. Ergo magis ex bono potest elici bonum
quam ex malo ; ergo non est necesse quod Deus mala permittat fieri ut
eliciat ex eis bona. Praeterea,
sicut Deus condidit omnia per suam bonitatem, ita etiam omnia sua bonitate
gubernat, ut Boetius dicit in IV de Consol. [prosa 6]. Sed divina
bonitas non permittit ut aliquid ab eo malum producatur. Ergo nec divina
bonitas permittet aliquid malum suae providentiae subesse. Praeterea, nullum provisum est casuale. Si ergo omnes motus horum
inferiorum essent provisi, nihil casu accideret, et ita omnia ex necessitate
contingerent ; quod est impossibile. Praeterea, si omnia ex necessitate materiae contingerent in his
inferioribus, haec inferiora non regerentur providentia, ut Commentator
dicit, II Physicor. [comm. 75]. Sed multa in his inferioribus accidunt
ex necessitate materiae. Ergo ad minus ista divinae providentiae non subduntur. Praeterea, nullus prudens permittit bonum ut veniat malum. Ergo eadem
ratione nullus prudens permittit malum ut veniat bonum. Sed Deus est prudens. Ergo
non permittit mala fieri ut bona eveniant ; et ita videtur quod mala
quae fiunt in his inferioribus, non cadant etiam sub providentia concessionis. Praeterea,
illud quod est reprehensibile in homine, nullo modo Deo attribuendum est. Sed hoc reprehenditur in homine ut faciat mala ad bonum consequendum,
ut patet Roman. III, 8 : sicut
blasphemamur, et sicut quidam aiunt nos dicere : faciamus mala ut veniant bona. Ergo Deo non competit ut sub
eius providentia cadant mala, ut bona ex eis eliciantur. Praeterea, si
actus inferiorum corporum divinae providentiae subderentur, hoc modo agerent
secundum quod divinae iustitiae conveniret. Sed non hoc modo inveniuntur
inferiora elementa agere, quia ignis aequaliter comburit domum iusti hominis
et iniusti. Ergo actus inferiorum corporum non subduntur providentiae divinae. Sed contra. Est
quod dicitur Matth. X, vers. 19 : nonne
duo passeres asse veneunt ? Et
unus ex eis non cadet in terram sine patre vestro ; ubi dicit Glossa [ordin., ibid.] : magna est Dei providentia, quam nec parva
latent. Ergo etiam minimi motus horum inferiorum subduntur providentiae. Praeterea,
Augustinus dicit, VIII super Genesim ad litteram [cap. 9] : secundum divinam providentiam videmus
caelestia superius ordinari, inferiusque terrestria luminaria sideraque
fulgere, diei noctisque vices agitari, aquis terram fundatam interlui atque
circumlui, aerem altius superfundi, arbusta et animalia concipi et nasci,
crescere et senescere, occidere, et quidquid aliud in rebus interiori
naturalique motu geritur. Ergo omnes motus inferiorum corporum subduntur
providentiae divinae. Responsio.
Dicendum, quod cum idem sit primum principium rerum et ultimus finis, eodem
modo aliqua progrediuntur a principio primo et ordinantur in finem ultimum.
In progressu autem rerum a principio invenimus, quod ea quae sunt propinqua
principio, esse indeficiens habent ; quae vero distant, habent esse
corruptibile, ut dicitur in II de Generat. [cap. 10 (336 b 30)] ;
unde et in ordine rerum ad finem, illa quae sunt propinquissima fini ultimo
indeclinabiliter tenent ordinem ad finem ; quae vero remota, quandoque
ab illo ordine declinant. Eadem autem sunt propinqua vel remota respectu principii
et finis ; unde incorruptibilia, sicut habent esse indeficiens, ita
nunquam declinant in suis actibus ab ordine ad finem, sicut sunt corpora
caelestia quorum motus nunquam a cursu naturali exorbitant. In corruptibilibus
vero corporibus multi motus proveniunt praeter rectum ordinem ex defectu
naturae ; unde philosophus in XI Metaph. [XII, 12 (1075 a 19)] dicit,
quod in ordine universi substantiae incorruptibiles similantur liberis in
domo, qui semper operantur ad bonum domus ; Nec tamen isti actus deficientes a recto ordine in rebus inferioribus,
omnino sunt extra ordinem providentiae. Dupliciter enim aliquid subest
providentiae : uno modo sicut ad quod aliquid ordinatur ; alio modo
sicut quod ad alterum ordinatur. In ordine autem eorum quae sunt ad finem,
omnia intermedia sunt fines et ad finem, ut dicitur in II Physicorum
[l. 5 (194 b 35)] et V Metaphysicae [l. 2 (1013 a 35)] ; et
ideo quidquid est in recto ordine providentiae, cadit sub providentia non
solum sicut ordinatum ad aliud, sed sicut ad quod aliud ordinatur. Sed illud
quod exit a recto ordine, cadit sub providentia solum secundum quod ordinatur
ad aliud, non quod aliquid ordinetur ad ipsum ; sicut actus virtutis
generativae, qua homo generat hominem perfectum in natura, est ordinatus a
Deo ad aliquid, scilicet ad formam humanam, et ad ipsum ordinatur aliquid,
scilicet vis generativa ; sed actus deficiens, quo interdum monstra generantur
in natura, ordinatur quidem a Deo ad aliquam utilitatem, sed ad hoc nihil
aliud ordinatur ; incidit enim ex defectu alicuius causae. Et respectu
primi est providentia approbationis, respectu autem secundi est providentia
concessionis, quos duos modos providentiae Damascenus ponit in II libro [De fide II, 29]. Sciendum tamen
quod quidam praedictum providentiae modum retulerunt tantum ad species
naturalium rerum, non autem ad singularia, nisi in quantum participant in
natura communi, quia non ponebant Deum cognoscere singularia ; dicebant
enim, quod Deus taliter naturam alicuius speciei ordinavit, ut ex virtute
quae consequitur speciem, talis actio consequi deberet ; et si aliquando
deficeret, quod hoc ad talem utilitatem ordinaretur, sicut corruptio unius
ordinatur ad generationem alterius ; non tamen hanc virtutem
particularem ad hunc particularem actum ordinavit, nec hunc particularem
defectum ad hanc particularem utilitatem. Nos autem Deum perfecte cognoscere
omnia particularia dicimus ; et ideo praedictum providentiae ordinem in
singularibus ponimus, etiam in quantum singularia sunt. Ad primum ergo
dicendum, quod ratio illa procedit de providentia approbationis ; sic
enim nihil providetur a Deo nisi quod ab eo aliquo modo fit ; unde
malum, quod non est a Deo, non cadit sub providentia approbationis, sed
concessionis tantum. Ad secundum
dicendum, quod quamvis contrarii motus non sint unius ordinis specialis, sunt
tamen unius ordinis generalis ; sicut etiam diversi ordines diversorum
artificiorum quae ordinantur in uno ordine civitatis unius. Ad tertium
dicendum, quod quamvis malum, secundum quod exit ab agente proprio, sit
inordinatum, et ex hoc per privationem ordinis definiatur, tamen nihil
prohibet quin a superiori agente ordinetur ; et sic sub providentia
cadit. Ad quartum
dicendum, quod quilibet prudens sustinet aliquod parvum malum ne impediatur
magnum bonum ; quodlibet autem particulare bonum est parvum respectu boni
alicuius naturae universalis. Non posset autem impediri malum quod ex
aliquibus rebus provenit, nisi natura eorum tolleretur, quae talis est, ut
possit deficere vel non deficere, et quae alicui particulari nocumentum
infert, et tamen in universo quamdam pulchritudinem addit. Et ideo Deus, cum
sit prudentissimus, sua providentia non prohibet mala, sed permittit unumquodque
agere secundum quod natura eius requirit ; ut enim Dionysius dicit, IV
cap. de Divin. Nomin. [§ 33], providentiae non est naturam perdere, sed
salvare. Ad quintum
dicendum, quod aliquod bonum est quod non posset elici nisi ex aliquo malo,
sicut bonum patientiae non nisi ex malo persecutionis elicitur, et bonum
poenitentiae ex malo culpae ; nec hoc impedit infirmitas mali respectu
boni, quia huiusmodi non eliciuntur ex malo quasi ex causa per se, sed quasi
per accidens et materialiter. Ad sextum
dicendum, quod illud quod producitur, oportet quod secundum esse suum habeat
formam producentis, quia productio rei terminatur ad esse rei ; unde non
potest esse malum quod a bono actore productum est. Sed
providentia rem ordinat in finem. Ordo autem in finem consequitur ad rei
esse ; et ideo non est impossibile aliquod malum a bono ordinari in
bonum ; sed impossibile est a bono aliquid ordinari in malum ;
sicut enim bonitas producentis inducit formam bonitatis in productis, ita
bonitas providentis inducit ordinem ad bonum in provisis. Ad septimum dicendum, quod effectus accidentes in istis inferioribus
possunt considerari dupliciter : uno modo in ordine ad causas proximas,
et sic multa casu eveniunt ; alio modo in ordine ad causam primam, et
sic nihil casu accidit in mundo. Neque tamen sequitur quod omnia necessario
eveniant, quia effectus non sequuntur in necessitate et contingentia causas
primas, sed proximas. Ad octavum dicendum, quod illa quae ex necessitate materiae
proveniunt, consequuntur naturas ordinatas in finem et secundum hoc ipsa
etiam sub providentia cadere possunt, quod non esset, si omnia ex materiae
necessitate contingerent. Ad nonum dicendum, quod malum est contrarium bono. Nullum autem contrarium
per se inducit ad suum contrarium, sed omne contrarium contrarium sibi
inducit ad sibi simile ; sicut calidum non inducit rem aliquam in
frigiditatem nisi per accidens, sed magis frigidum per calidum ad caliditatem
reducitur. Similiter etiam nullus bonus ordinat aliquid in malum, sed potius
ordinat in bonum. Ad decimum dicendum, quod facere malum, ut ex dictis patet, nullo modo
bonis competit ; unde facere malum propter bonum in homine reprehensibile
est nec Deo potest attribui. Sed ordinare malum in bonum, hoc non contrariatur
bonitati alicuius ; et ideo permittere malum propter aliquod bonum inde
eliciendum, Deo attribuitur. [Deest solutio
ad undecimum.] |
(Quinto quaeritur utrum humani actus providentia regantur.)
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Il semble que non. 1° Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre,
« les choses qui sont en nous ne sont pas de la providence, mais de
notre libre arbitre ». Or les actes qui sont en nous sont ceux qu’on
appelle humains. Eux-mêmes ne sont donc pas soumis à la divine providence. 2° Des choses qui sont soumises à la providence sont
d’autant plus parfaitement pourvues qu’elles sont plus nobles. Or l’homme est
plus noble que les créatures insensibles, qui maintiennent toujours leur
cours et ne s’écartent que rarement de l’ordre droit ; mais les actes de
l’homme s’écartent fréquemment de l’ordre droit. Les actes humains ne sont
donc pas gouvernés par la providence. 3° Le mal de faute est pour Dieu souverainement haïssable.
Or nul pourvoyant ne permet en vue d’une autre chose ce qui lui déplaît le
plus grandement, car alors l’absence de cette autre chose lui déplairait
encore plus. Puis donc que Dieu permet que le mal de faute se produise dans
les actes humains, il semble que ces derniers ne soient pas gouvernés par sa
providence. 4° Ce qui est abandonné à soi n’est pas gouverné par la
providence. Or Dieu « a laissé l’homme dans la main de son propre conseil »,
comme il est dit au livre de l’Ecclésiastique
(Eccli. 15, 14). Les actes humains ne sont donc pas gouvernés par la providence. 5° Il est dit au livre de l’Ecclésiaste : « J’ai
vu que la course n’est pas pour les 6° Chez les êtres gouvernés par la providence, des choses
différentes arrivent aux différents individus. Or, dans les réalités
humaines, les mêmes choses adviennent aux bons et aux méchants :
« Tout advient également au juste et à l’impie, au bon et au
méchant » (Eccl. 9, 2). Les réalités humaines ne sont donc pas gouvernées par la
providence. En sens contraire : 1) Il est dit en saint Matthieu : « Vos cheveux
mêmes sont tous comptés » (Mt 10, 30). Donc même les plus petites choses, dans les actes
humains, sont ordonnées par la divine providence. 2) Punir, récompenser et donner des commandements sont des
actes de la providence, car c’est par de tels actes que n’importe quelle
providence gouverne ceux qui lui sont soumis. Or Dieu fait toutes ces choses
à l’endroit des actes humains. Tous les actes humains sont donc soumis à la
divine providence. Réponse : Comme on l’a déjà dit, plus une chose est proche du premier
principe, plus elle est noblement placée sous l’ordre de la providence.
Or, parmi toutes les autres choses, les substances spirituelles
s’approchent davantage du premier principe, et de là vient qu’on les dit
marquées de son image ; et voilà pourquoi elles obtiennent de la divine
providence non seulement d’être pourvues, mais aussi de pourvoir. Telle est la raison pour laquelle les substances en
question ont le choix de leurs actes, mais non les autres créatures qui sont
seulement pourvues et non pourvoyantes. Or, puisque la providence regarde la relation à la fin, il
est nécessaire qu’elle s’exerce suivant la règle de la fin ; et parce
que le premier pourvoyant est lui-même comme la fin de la providence, la
règle de la providence lui est unie ; il est
donc impossible qu’une imperfection vienne de sa part dans les choses pourvues
par lui, de sorte qu’il n’y a d’imperfection en elles que de leur côté. Or
les créatures auxquelles la providence est communiquée ne sont pas les fins
de leur providence, mais sont ordonnées à une autre fin, qui est Dieu ;
il est donc nécessaire qu’elles reçoivent de la règle divine la rectitude de
leur providence. Et c’est pourquoi une imperfection peut se produire dans
leur providence non seulement du côté des choses pourvues, mais encore du
côté des pourvoyantes. Toutefois, plus une créature s’attache à la règle du
premier pourvoyant, plus l’ordre de la providence de cette créature possède
une constante rectitude. Puis donc que de telles créatures peuvent faillir dans leurs
actes, et
qu’elles sont elles-mêmes les causes de leurs actes, il en résulte que leurs
imperfections ont la raison formelle de faute, ce qui n’était pas le cas des
imperfections des autres créatures. Mais parce que de telles créatures spirituelles
sont incorruptibles même quant aux individus, même leurs individus sont pourvus
pour soi ; et c’est pourquoi les imperfections qui se
produisent en eux sont ordonnées à la peine ou à la récompense suivant ce qui
leur convient, et pas seulement en tant qu’ils sont ordonnés à d’autres choses. Et au nombre de ces créatures est l’homme, car sa forme,
c’est-à-dire son âme, est la créature spirituelle qui est à la racine des
actes humains, et qui donne au corps humain lui aussi une relation à
l’immortalité. Voilà pourquoi les actes humains sont soumis à la divine
providence à la façon dont les hommes sont eux-mêmes les providences de
leurs actes, et leurs imperfections sont ordonnées suivant ce qui leur
convient, et pas seulement suivant ce qui convient à d’autres choses. Ainsi,
le péché de l’homme est ordonné par Dieu à son bien,
comme lorsque, se relevant après le péché, il est rendu plus humble ;
ou, du moins, ordonné au bien qui est réalisé en lui par la divine justice,
lorsqu’il est puni pour un péché ; au lieu que les imperfections se
produisant dans les créatures sensibles sont ordonnées seulement à ce qui
convient à d’autres choses, comme la corruption de ce feu est ordonnée à la
génération de cet air. Aussi est-il dit au livre de la Sagesse, pour désigner
ce mode spécial de la providence par lequel Dieu gouverne les actes
humains : « C’est avec une grande considération que vous nous
gouvernez » (Sag. 12, 18). Réponse aux objections : 1° La parole de saint Jean Damascène ne doit pas être
entendue en ce sens que les choses qui sont en nous, c’est-à-dire en notre
choix, seraient entièrement exclues de la divine providence ; mais en ce
sens qu’elles ne sont pas déterminées à un seul objet par la divine
providence, comme celles qui n’ont pas la liberté de l’arbitre. 2° Les réalités naturelles insensibles ne sont pourvues que
par Dieu ; voilà pourquoi il ne peut s’y produire d’imperfection du côté
du pourvoyant, mais seulement du côté des choses pourvues. Mais les actes
humains peuvent avoir une imperfection du côté de la providence
humaine ; et c’est pourquoi l’on trouve plus d’imperfections et de désordres
dans les actes humains que dans les actes naturels. Et cependant, que l’homme
ait la providence de ses actes, appartient à sa noblesse ;
la multiplicité des imperfections n’empêche donc pas que l’homme détienne
sous la divine providence un rang plus noble. 3° Dieu aime davantage ce qui est meilleur, aussi
préfère-t-il la présence d’une chose meilleure à l’absence d’un mal moindre,
l’absence de mal étant aussi un certain bien ; et c’est pourquoi, afin
d’en faire sortir des biens plus grands, il permet que quelques-uns
tombent même en des maux de faute, qui sont d’un genre souverainement
haïssable, quoique l’un d’eux lui soit plus odieux qu’un autre ; pour
guérir l’un d’eux, il permet donc
parfois que l’on tombe dans un autre. 4° Dieu a laissé l’homme dans la main de son propre conseil,
parce qu’il l’a établi providence de ses propres actes ; mais cependant,
la providence de l’homme sur ses actes n’exclut pas plus la divine providence
sur ces mêmes actes, que les puissances actives des créatures n’excluent la
puissance active de Dieu. 5° Quoique de nombreux actes humains se produisent par
hasard si l’on considère les causes inférieures, rien cependant n’arrive par
hasard si l’on considère la
divine providence, qui les dépasse toutes. Que tant de choses parmi les actes
humains se produisent alors que le contraire devrait arriver, comme on le
voit si l’on considère les causes inférieures, montre aussi que les actes
humains sont gouvernés par la divine providence ; et par elle il se
produit fréquemment que de plus puissants succombent : ce qui montre, en
effet, que l’on est vainqueur par la divine providence plus que par la
puissance humaine ; et il en est de même en d’autres cas. 6° Certes, parce que nous
ne savons pas pour quelle raison la providence divine dispense chaque chose,
il nous semble que tout advient pareillement aux bons et aux méchants ;
cependant il n’est pas douteux qu’en tous les biens et les maux qui adviennent
soit aux bons soit aux méchants il y ait une raison droite suivant laquelle
la divine providence ordonne toutes
choses. Et parce que nous ignorons cette raison, il nous semble qu’elles
adviennent de façon désordonnée et déraisonnable. Par exemple, à qui
entrerait dans l’atelier d’un forgeron, il semblerait que les instruments de
forge ont été inutilement multipliés, s’il ne connaît pas le mode d’emploi de
chacun d’eux ; et pourtant, à qui considère les possibilités du métier,
il apparaît que cette multiplication a une cause raisonnable. |
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Et videtur quod
non. Quia, ut dicit
Damascenus in II libro [De fide II,
29], quae in nobis sunt, non
providentiae sunt, sed nostri liberi arbitrii. Sed actus humani dicuntur
qui sunt in nobis. Ergo ipsi non cadunt sub divina providentia. Praeterea,
eorum quae sub providentia cadunt, quanto aliqua sunt nobiliora, tanto digniori
modo providentur. Sed homo est nobilior insensibilibus creaturis,
quae semper cursum suum tenent, nec excidunt a recto ordine nisi raro ;
hominum autem actus frequenter a recto ordine deviant. Ergo humani actus
providentia non reguntur. Praeterea, malum culpae maxime est odibile Deo. Sed nullus providens,
illud quod ei maxime displicet, permittit propter aliquid aliud, quia sic
absentia illius alterius magis ei displiceret. Ergo cum Deus permittat in
humanis actibus mala culpae accidere, videtur quod humani actus providentia
eius non regantur. Praeterea, illud quod dimittitur Praeterea, Eccle. IX, 11 dicitur : vidi nec velocium esse cursum, nec fortium bellum, sed tempus
casumque in omnibus ; et
loquitur de actibus humanis. Ergo videtur quod humani actus casu agitentur,
et non gubernentur providentia. Praeterea, in his quae providentia reguntur, diversis diversa attribuuntur.
Sed in rebus humanis eadem bonis et malis eveniunt : Eccle., IX,
2 : universa aeque eveniunt iusto
et impio, bono et malo. Ergo res humanae providentia non reguntur.Sed
contra. Matth. X, 30, dicitur : vestri
autem capilli omnes numerati sunt. Ergo etiam minima in humanis actibus
divina providentia ordinantur. Praeterea,
punire et praemiare et praecepta dare, sunt providentiae actus, quia per
huiusmodi quilibet provisor suos subditos gubernat. Sed Deus haec omnia circa
humanos actus agit. Ergo omnes humani actus divinae providentiae subduntur. Responsio.
Dicendum, quod, sicut prius dictum est, quanto aliquid est propinquius primo
principio, tanto nobilius sub ordine providentiae Providentia
autem, cum respiciat ordinem in finem, oportet quod fiat secundum regulam
finis : et quia primus providens ipsemet est sicut providentiae finis,
habet regulam providentiae sibi coniunctam ; unde impossibile est ut ex
parte ipsius aliquis defectus incidere possit in provisis ab ipso : et
sic non est defectus in eis nisi ex parte provisorum. Sed creaturae, quibus
providentia est communicata, non sunt fines suae providentiae, sed in alium
finem ordinantur, scilicet Deum ; unde oportet quod rectitudinem suae
providentiae ex regula divina sortiantur. Et inde est quod in eorum
providentia accidere potest defectus non tantum ex parte provisorum, sed
etiam ex parte providentium. Secundum tamen quod
aliqua creatura magis inhaeret regulae primi providentis, secundum hoc
firmiorem rectitudinem habet ordo providentiae eius. Quia igitur huiusmodi creaturae deficere possunt in suis actibus, et ipsae
sunt causae suorum actuum, inde est quod eorum defectus rationem culpae
habent, quod non erat de defectibus aliarum creaturarum. Quia vero huiusmodi
spirituales creaturae incorruptibiles sunt etiam secundum individua, etiam
eorum individua sunt propter se provisa ; et ideo defectus qui in eis
contingunt, ordinantur in poenam vel praemium, secundum quod eis competit,
non autem solum secundum quod ad alia ordinantur. Et inter has creaturas est homo, quia eius forma, scilicet anima, est
spiritualis creatura, a qua est radix humanorum actuum, et a qua etiam corpus
hominis ordinem ad immortalitatem habet. Et ideo humani actus sub divina
providentia cadunt hoc modo quod et ipsi provisores sunt suorum actuum, et eorum
defectus ordinantur secundum quod competit eisdem, non solum secundum quod
competit aliis ; sicut peccatum hominis ordinatur a Deo in bonum eius,
ut cum post peccatum resurgens humilior redditur, vel saltem in bonum quod in
ipso fit per divinam iustitiam, dum pro peccato punitur. Sed defectus in
creaturis sensibilibus contingentes ordinantur solum in id quod competit
aliis, sicut corruptio huius ignis in generationem illius aeris. Et ideo ad
designandum hunc specialem providentiae modum, quo Deus humanos actus
gubernat, dicitur sapientiae XII, 18 : cum reverentia disponis nos.Ad primum ergo dicendum, quod verbum
Damasceni non est intelligendum hoc modo quod omnino ea quae sunt in nobis,
id est in electione nostra, a divina providentia excludantur ; sed quia
non sunt per Ad secundum
dicendum, quod res naturales insensibiles providentur solum a Deo ; et
ideo non potest ibi accidere defectus ex parte providentis, sed solummodo ex
parte provisorum. Humani autem actus possunt habere defectum ex parte
providentiae humanae ; et ideo plures defectus et inordinationes inveniuntur
in humanis actibus quam in actibus naturalibus. Et
tamen hoc quod homo habet providentiam suorum actuum, ad nobilitatem eius
pertinet ; unde multiplicitas defectuum non impedit quin homo nobiliorem
gradum sub providentia teneat. Ad tertium dicendum, quod Deus plus amat quod magis bonum est, et ideo
magis vult praesentiam magis boni quam absentiam minus mali, quia et absentia
mali quoddam bonum est : et ideo ad hoc ut aliqua bona maiora
eliciantur, permittit aliquos etiam in mala culpae cadere, quae maxime
secundum genus sunt odibilia, quamvis unum eorum sit ei magis odibile
alio ; unde ad medicinam unius permittit quandoque cadere in aliud. Ad quartum dicendum, quod Deus permisit hominem in manu consilii sui,
inquantum constituit eum propriorum actuum provisorem ; sed tamen
providentia hominis de suis actibus non excludit divinam providentiam de eisdem,
sicut nec virtutes activae creaturarum excludunt virtutem activam divinam. Ad quintum dicendum, quod quamvis multa in humanis actibus casu eveniant,
si considerentur inferiores causae ; nihil tamen casu evenit, si
consideretur divina providentia, quae omnibus praeeminet. Hoc etiam quod tam
multa in humanis actibus accidunt quorum contraria deberent Ad sextum
dicendum, quod quamvis videatur nobis quod omnia aequaliter bonis et malis
accidant, ex hoc quod nescimus qua de causa divina providentia singula
dispenset ; non est tamen dubium quin in omnibus bonis et malis, quae
eveniunt sive bonis sive malis, sit recta ratio, secundum quam divina
providentia omnia ordinat. Et quia eam ignoramus videtur nobis quod
inordinate et irrationabiliter eveniant ; sicut si aliquis intraret officinam
fabri, videretur ei quod instrumenta fabrilia essent inutiliter multiplicata,
si nesciret rationem utendi unoquoque ; quorum tamen multiplicatio ex
causa rationabili esse apparet ei qui virtutem artis intuetur. |
(Sexto quaeritur utrum animalia bruta et eorum actus divinae
providentiae subdantur.)
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Il semble que non. 1° Il est dit dans la première Épître aux Corinthiens que
« Dieu ne se met pas en peine des bœufs » (I Cor. 9, 9). Ni donc des autres bêtes, pour la même raison. 2° Il est dit au livre d’Habacuc : « Vous traiteriez
donc les hommes comme les poissons de la mer ? » (Hab. 1, 14). Et ce sont les paroles du prophète qui se plaint d’un bouleversement
de l’ordre, qui semble se produire dans les actes humains. Il semble donc que
les actes des créatures irrationnelles ne soient pas gouvernés par la divine
providence. 3° Si l’homme innocent était puni, et que sa peine ne
tournât point à son profit, il semblerait que les réalités humaines ne sont
pas gouvernées par la providence. Or il n’y a pas de faute chez les
bêtes ; et si elles sont parfois mises à mort, cela n’est pas ordonné à
leur bien, parce qu’il n’y a aucune récompense pour elles après la mort. Leur
vie n’est donc pas gouvernée par la providence. 4° Un être n’est gouverné par la divine providence que s’il
est ordonné à la fin visée par elle, et qui n’est autre que Dieu lui-même. Or
les bêtes ne peuvent parvenir à la participation de Dieu, puisqu’elles ne
sont pas capables de béatitude. Il semble donc qu’elles ne soient pas
gouvernées par la divine providence. En sens contraire : 1) Il est dit dans l’Évangile de saint Matthieu (10, 29), que pas un seul des passereaux ne tombe sur la terre sans
la permission du Père céleste. 2) Les bêtes sont plus parfaites que les créatures
insensibles. Or les autres créatures sont soumises à la divine providence,
ainsi que tous leurs actes. Donc les bêtes aussi, à bien plus forte raison. Réponse : Il y eut deux erreurs sur cette question. Certains en effet
ont prétendu que les bêtes n’étaient gouvernées par la providence qu’en tant
qu’elles participent la nature de l’espèce, qui est pourvue et ordonnée par
Dieu ; et ils rapportent à ce mode de providence tout ce qui, dans la
Sainte Écriture, semble impliquer une providence de Dieu à l’égard des
animaux, comme ce passage : « Qui donne aux bêtes leur nourriture,
et aux petits, etc. » (Ps. 146, 9) ; et encore : « Les petits des lions
rugiront, etc. » (Ps. 103, 21) ; et de nombreux passages de ce genre. Mais cette
erreur attribue à Dieu une très grande imperfection : car il est
impossible qu’il connaisse les actes singuliers des bêtes et ne les ordonne
pas, puisqu’il est suprêmement bon et qu’il répand par conséquent sa bonté
sur toutes choses. L’erreur susdite porte donc atteinte soit à la science
divine, en lui retirant la connaissance des particuliers, soit à la divine bonté,
en lui retirant l’ordination des particuliers en tant que tels. C’est pourquoi d’autres ont prétendu que les actes des bêtes
sont aussi soumis à la divine providence, et de la même façon que les actes
des créatures raisonnables, de sorte qu’elle ne souffre pas qu’un mal arrive
en elles sans l’ordonner à leur bien. Mais cela aussi s’écarte fort de la raison, car la récompense
ou la peine n’est due qu’à celui qui possède le libre arbitre. Voilà pourquoi il faut répondre que les bêtes et tous leurs
actes, même dans leur singularité, sont soumis à la divine providence, mais
pas de la même façon que les hommes et leurs actes : car il y a une providence des hommes pour eux-mêmes, même dans leur
singularité, alors que chacune des bêtes n’est pourvue que pour autre chose,
comme on l’a dit des autres créatures corruptibles. Et c’est pourquoi le mal
qui arrive chez une bête n’est pas ordonné à son bien, mais au bien d’autre
chose, comme la mort de l’âne est ordonnée au bien du lion ou du loup. Mais
le meurtre de l’homme qui est tué par un lion est ordonné non seulement à
cela mais aussi, et principalement, à sa peine, ou à l’augmentation du
mérite, qui croît par la patience. Réponse aux objections : 1° Le propos de l’Apôtre n’est pas d’écarter universellement
les bêtes du soin divin, mais de dire que Dieu n’en prend pas soin au point
de donner à l’homme une loi en leur faveur, c’est-à-dire pour qu’il leur
fasse du bien, ou qu’il s’abstienne de les tuer : car les bêtes sont faites pour l’usage des hommes ;
elles ne sont donc pas pourvues pour elles-mêmes, mais pour l’homme. 2° Chez les poissons et les bêtes, Dieu a ordonné que les
plus puissants soumettent les plus faibles sans considération d’un mérite ou
d’un démérite, mais seulement pour la conservation du bien de la
nature ; voilà pourquoi le prophète se demande si les réalités humaines
sont aussi gouvernées de cette façon, ce qui ne conviendrait pas. 3° Dans les réalités humaines est requis un autre ordre
providentiel que chez les bêtes ; si donc l’ordre par lequel les bêtes
sont ordonnées régnait seul dans les réalités humaines, les réalités humaines
sembleraient non pourvues ; cependant cet ordre suffit à pourvoir les
bêtes. 4° Dieu lui-même est la
fin de toutes les créatures, mais de différentes façons : il est appelé
la fin de certaines créatures, parce qu’elles ont quelque participation à la
ressemblance de Dieu ; et ceci est commun à toutes les créatures. Mais
il est la fin de certaines d’entre elles de telle façon
qu’elles atteignent Dieu lui-même par leur opération ; et cela
n’appartient qu’aux créatures raisonnables, qui peuvent connaître et aimer
Dieu, et c’est en cela que réside leur béatitude. |
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Et videtur quod
non. Quia I Cor., IX
9, dicitur quod non est Deo cura de
bobus. Ergo nec de aliis brutis, eadem ratione. Praeterea,
Habacuc, I, 14, dicitur : numquid
facies homines sicut pisces maris ? Et sunt verba prophetae conquerentis de perturbatione ordinis,
quae videtur in humanis actibus accidere. Ergo videtur quod actus irrationalium
creaturarum divina providentia non gubernentur. Praeterea, si
homo sine culpa puniretur, et poena in eius bonum non cederet, non videretur
quod res humanae providentia gubernarentur. Sed in brutis animalibus non est
culpa ; nec hoc quod quandoque occiduntur, in eorum bonum ordinatur,
quia nullum est eis praemium post mortem. Ergo eorum vita providentia non regitur. Praeterea,
nihil regitur divina providentia nisi quod ordinatur ad finem quem ipsa
intendit, qui non est aliud quam ipse Deus. Sed bruta non possunt pervenire
ad participationem Dei, cum non sint capacia beatitudinis. Ergo videtur quod
divina providentia non gubernentur. Sed contra. Est
quod dicitur, Matth. cap. X, vers. 29, quod unus ex passeribus non cadit in
terram sine patre caelesti. Praeterea, bruta animalia sunt digniora aliis insensibilibus creaturis.
Sed aliae creaturae cadunt sub divina providentia ; et etiam omnes actus
ipsarum. Ergo et multo magis bruta. Responsio. Dicendum, quod circa hoc duplex fuit error. Quidam enim dixerunt,
quod animalia bruta non gubernantur providentia, nisi inquantum participant
naturam speciei, quae est a Deo provisa et ordinata : et ad hunc
providentiae modum referunt omnia quae in sacra Scriptura inveniuntur, quae
videntur importare providentiam Dei circa bruta, sicut illud [Ps. 146,
9] : qui dat iumentis escam
ipsorum, et pullis etc. ; et iterum [Ps. 103, 21] : catuli leonum rugientes etc. ; et
multa huiusmodi. Sed hic error maximam imperfectionem Deo attribuit :
non enim potest esse quod sciat singulares actus brutorum animalium, et eos
non ordinet, cum sit summe bonus, et bonitatem suam per hoc in omnia diffundens.
Unde praedictus error vel derogat divinae scientiae, subtrahens ei
particularium cognitionem, vel divinae bonitati subtrahens ei ordinationem
particularium in quantum sunt particularia. Unde alii
dixerunt, quod etiam brutorum actus sub providentia cadunt, et eodem modo quo
actus rationalium ; ut scilicet nullum malum in eis Et ideo
dicendum est, quod bruta et omnes eorum actus etiam in singulari sub divina
providentia cadunt ; non tamen eodem modo quo homines, et eorum
actus : quia de hominibus etiam in singulari est providentia propter
se ; sed singularia brutorum non providentur nisi propter aliud, sicut
et de aliis creaturis corruptibilibus dictum est. Et
ideo malum quod in bruto accidit, non ordinatur in bonum eius, sed in bonum
alterius, sicut mors asini ordinatur in bonum leonis vel lupi. Sed occisio
hominis qui a leone occiditur, non solum ad hoc ordinatur, sed principalius
ad poenam eius, vel ad augmentum meriti, quod per patientiam crescit. Ad primum igitur dicendum, quod apostolus non intendit universaliter
bruta a cura divina removere ; sed intendit dicere quod Deus non hoc
modo curat de brutis quod propter bruta homini legem det ut scilicet eis
beneficiat, vel ab eorum occisione abstineat, quia bruta in usum hominum
facta sunt ; unde non sunt propter se provisa, sed propter hominem. Ad secundum dicendum, quod in piscibus et in brutis animalibus Deus
hoc ordinavit ut potentiora infirmiora subiiciant absque alicuius meriti vel
demeriti consideratione, sed solummodo ad conservationem boni naturae ;
et ideo admiratur propheta, si hoc modo etiam res humanae gubernentur ;
quod est inconveniens. Ad tertium dicendum, quod in rebus humanis alius ordo requiritur providentiae
quam in brutis ; unde si ille ordo solus quo bruta ordinantur, in
humanis rebus esset, res humanae improvisae viderentur ; sed tamen ille
ordo sufficit ad providentiam brutorum. Ad quartum dicendum, quod omnium creaturarum ipse Deus est finis, sed
diversimode : quarumdam enim creaturarum dicitur esse finis inquantum
illae creaturae participant aliquid de Dei similitudine ; et hoc est commune
omnibus creaturis : quarumdam vero est finis hoc modo quod ipsae creaturae
pertingunt ad ipsum Deum per suam operationem ; et hoc est solum creaturarum
rationabilium, quae possunt Deum cognoscere et amare, in quo earum beatitudo
consistit. |
(Septimo quaeritur utrum peccatores divina providentia regantur.)
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Il semble que non. 1° En effet, ce qui est abandonné à soi 2° Il appartient à la providence par laquelle Dieu gouverne
les hommes d’employer les anges à les garder. Or les hommes sont parfois
abandonnés des anges qui les gardent, et la voix de ces derniers est
rapportée au livre de Jérémie : « Nous avons soigné Babylone, et
elle n’a pas guéri ; abandonnons-la ! » (Jér. 51, 9). Les méchants ne sont donc pas gouvernés par la divine providence. 3° Ce qui est donné aux bons en récompense ne convient pas
aux méchants. Or il est promis aux bons en récompense qu’ils seraient
gouvernés par Dieu : « Les yeux du Seigneur sont sur les justes,
etc. » (Ps. 33, 16). Donc, etc. En sens contraire : Personne ne punit justement ceux qui ne sont pas sous son
gouvernement. Or Dieu punit justement les méchants pour ce en quoi ils
pèchent. Ils sont donc soumis à son gouvernement lui-même. Réponse : La providence divine s’étend aux hommes
de deux façons : d’abord en tant qu’ils sont eux-mêmes pourvus ;
ensuite en tant qu’ils sont faits pourvoyants. Or, selon qu’en pourvoyant ils
défaillent ou gardent la rectitude, ils sont appelés bons ou méchants ;
et en tant qu’ils sont pourvus, des biens ou des maux leur sont donnés par
Dieu. Et suivant qu’ils se comportent
eux-mêmes de différentes façons en pourvoyant, il est diversement pourvu à
leur endroit : car si, en pourvoyant, ils gardent l’ordre droit, alors
la providence garde aussi pour eux un ordre qui convient à la dignité humaine, à savoir
que rien ne leur advient qui ne tourne à leur bien, et que tout ce qui leur
arrive les incite au bien, selon ce passage de l’Épitre aux Romains :
« Pour ceux qui aiment Dieu, tout coopère au bien » (Rom. 8, 28). Mais si, en pourvoyant, ils n’observent
pas l’ordre qui convient à la créature raisonnable, mais qu’ils pourvoient
suivant le mode des bêtes, alors la divine providence ordonnera aussi à leur
endroit suivant l’ordre qui convient aux bêtes : de sorte que les choses
qui en eux sont bonnes ou mauvaises ne soient pas ordonnées à leur bien
propre, mais au bien des autres, selon ce passage du psaume :
« L’homme, lorsqu’il était en honneur, ne l’a pas compris : il a
été comparé, etc. » (Ps. 48, 13). Il est donc clair que la divine providence gouverne d’une
façon plus élevée les bons que les méchants : car, lorsqu’ils sortent
d’un ordre de la providence, qui consiste à faire la volonté de Dieu, les
méchants tombent dans un autre ordre, qui consiste en ce que la volonté
divine s’accomplisse à leur sujet ; au lieu que les bons sont quant à
l’un et l’autre dans l’ordre droit de la providence. Réponse aux objections : 1° Il est dit de Dieu qu’il abandonne les méchants, non pas
en ce sens qu’ils seraient tout à fait étrangers à sa providence, mais en ce
sens qu’il n’ordonne pas leurs actes à leur avancement ; et cela surtout
quant aux réprouvés. 2° Les anges qui sont députés à la garde des hommes ne délaissent
jamais totalement l’homme ; mais il est dit qu’ils le délaissent parce
que, par un juste jugement de Dieu, ils lui permettent de tomber dans la
faute ou dans la peine. 3° Un mode spécial de la
providence est promis aux bons en récompense ; et ce mode ne convient
pas aux méchants, comme on l’a dit. |
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Et videtur quod
non. Quia illud quod
sibi relinquitur, Praeterea, ad providentiam qua Deus homines gubernat, pertinet quod
eis Angelorum custodiam adhibet. Sed Angeli custodientes, quandoque homines
derelinquunt, ex quorum voce dicitur Ierem., LII [LI, 9] : curavimus Babylonem, et non est curata ; derelinquamus ergo eam. Ergo et mali
divina providentia non gubernantur. Praeterea,
illud quod datur bonis in praemium, non convenit malis. Sed hoc in praemium
bonis repromittitur, quod a Deo gubernentur ; Psalm. XXXIII, 16 : oculi Domini super iustos ; ergo et cetera. Sed contra,
nullus punit iuste eos qui non sunt de suo regimine. Sed Deus iuste punit
malos pro his in quibus peccant. Ergo eius ipsi regimini subduntur. Responsio. Dicendum, quod providentia divina se extendit ad
homines dupliciter : uno modo inquantum ipsi providentur ; alio
modo inquantum providentes fiunt. Ex hoc autem quod in providendo deficiunt,
vel rectitudinem servant, boni vel mali dicuntur ; ex hoc autem quod
providentur, eis a Deo bona vel mala praestantur. Et secundum quod ipsi diversimode se habent in providendo,
diversimode providetur eis. Si enim rectum ordinem in providendo
servent ; et in eis divina providentia ordinem servat congruum humanae
dignitati, ut, scilicet, nihil eis eveniat quod in Ex hoc patet
quod altiori modo divina providentia gubernat bonos quam malos : mali
enim dum ab uno ordine providentiae exeunt, ut scilicet Dei voluntatem faciant,
in alium ordinem dilabuntur, ut scilicet de eis voluntas divina fiat ;
sed boni quantum ad utrumque sunt in recto ordine providentiae. Ad primum ergo
dicendum, quod secundum hoc dicitur Deus derelinquere malos, non quod omnino
sint ab eius providentia alieni, sed quia eorum actus non ordinat in eorum promotionem ;
et praecipue quantum ad reprobos. Ad secundum
dicendum, quod Angeli qui sunt deputati hominibus ad custodiam, nunquam
totaliter hominem dimittunt ; sed dicuntur eum dimittere, inquantum ex
iusto Dei iudicio permittunt eum cadere in culpam vel poenam. Ad tertium
dicendum, quod specialis modus providentiae repromittitur bonis in
praemium ; et hic non competit malis, ut dictum est. |
(Octavo quaeritur utrum tota corporalis
creatura gubernetur divina providentia,
mediante creatura angelica.)
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Il semble que non. 1° Il est dit au livre de Job : « Qui d’autre
a-t-il mis sur la terre, ou qui a-t-il établi sur l’univers qu’il a
créé ? » (Job 34, 13), ce que saint Grégoire commente ainsi :
« Car il gouverne le monde par lui-même, celui qui l’a créé par
lui-même. » Dieu ne gouverne donc pas la création corporelle au moyen de
la spirituelle. 2° Saint Jean Damascène dit au deuxième livre qu’il est aberrant de dire qu’autre est
l’auteur des réalités et autre leur providence. Or Dieu seul est l’auteur
immédiat des créatures corporelles. Il gouverne donc aussi sans intermédiaire
les créatures corporelles. 3° Hugues de Saint-Victor dit dans son De sacramentis que la divine providence est sa
prédestination, qui est la souveraine sagesse et la souveraine bonté. Or le
bien souverain, ou la souveraine sagesse, n’est communiqué à aucune créature.
Donc la providence non plus ; il ne pourvoit donc pas aux besoins des
créatures corporelles par l’intermédiaire des spirituelles. 4° Les créatures corporelles sont gouvernées par la
providence en tant qu’elles sont ordonnées à une fin. Or les corps sont ordonnés
à une fin à travers leurs opérations naturelles, qui résultent de leurs
natures déterminées. Puis donc que les natures déterminées des corps naturels
ne proviennent pas des créatures spirituelles, mais immédiatement de Dieu, il
semble qu’ils ne soient pas gouvernés au moyen des substances spirituelles. 5° Saint Augustin, au huitième livre sur la Genèse au sens littéral, distingue deux opérations
de la providence : l’une naturelle, l’autre volontaire ; et il dit
que la naturelle est celle qui donne l’accroissement aux arbres et aux
plantes, au lieu que la volontaire se réalise par les œuvres des anges et des
hommes ; et de la sorte, il est clair que toutes les réalités
corporelles sont gouvernées par l’opération naturelle de la providence. Elles
ne sont donc pas gouvernées au moyen des anges, car alors l’opération serait
volontaire. 6° Ce qui est attribué à quelqu’un en raison de sa dignité
ne convient pas à celui qui n’a pas une semblable dignité. Or, comme dit
saint Jérôme, « grande est la dignité des âmes, pour que chacune
d’elles ait un ange député à sa garde ». Or cette dignité ne se
rencontre pas dans les créatures corporelles. Elles n’ont donc pas été
confiées à la providence et au gouvernement des anges. 7° Les effets et les mouvements normaux des réalités corporelles
de ce monde sont fréquemment empêchés. Or ce ne serait pas le cas si elles
étaient gouvernées au moyen des anges : car, ou bien ces défauts se produiraient
par leur volonté, ce qui est impossible puisqu’ils ont été établis au
contraire pour gouverner la nature dans son ordre normal ; ou bien cela
arriverait contre leur gré, ce qui est encore impossible, car ils ne seraient
pas bienheureux si quelque chose arrivait contre leur gré. Les créatures corporelles
ne sont donc pas gouvernées au moyen des spirituelles. 8° Plus une cause est excellente et puissante, plus son
effet est parfait. Or les causes inférieures produisent des effets tels,
qu’ils peuvent être conservés dans l’existence, même en l’absence de
l’opération de la cause qui les produit, comme le couteau en l’absence de
l’opération du forgeron. Donc à bien plus forte raison les effets divins
pourront-ils subsister par eux-mêmes sans le gouvernement d’aucune cause pourvoyante ;
et c’est pourquoi ils n’ont pas besoin d’être gouvernés par les anges. 9° La divine bonté a créé l’univers entier pour être
manifestée, suivant ce passage du livre des Proverbes : « Le
Seigneur a tout opéré pour lui-même » (Prov. 16, 4). Or la divine bonté, comme dit aussi saint Augustin, se manifeste plus dans la diversité des natures que dans
la multitude des choses de même nature ; c’est pourquoi elle n’a pas
fait toutes les créatures raisonnables ou existantes par soi, mais certaines
irrationnelles, et certaines existantes en autre chose, comme les accidents.
Il semble donc que, pour une plus grande manifestation d’elle-même, elle ait
établi non seulement des créatures qui ont besoin d’un gouvernement étranger,
mais aussi quelques autres qui n’ont besoin d’aucun gouvernement ; et
nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 10° L’acte de la créature se distingue en premier et second.
L’acte premier est la forme, et l’être que donne la forme. La forme est
appelée acte premièrement premier, et l’être, acte secondement premier.
L’acte second est l’opération. Or les réalités corporelles proviennent
immédiatement de Dieu quant à l’acte premier. Les actes seconds sont donc eux
aussi causés immédiatement par Dieu. Or nul ne gouverne quelqu’un sans être,
en quelque façon, cause de son opération. Les réalités corporelles de ce
monde ne sont donc pas gouvernées au moyen des spirituelles. 11° Il y a deux façons de gouverner : d’abord par
influx de lumière ou de connaissance, comme le maître gouverne les écoles, et
le recteur la cité ; ensuite par influx de mouvement, comme le pilote gouverne
le navire. Or les créatures
spirituelles ne gouvernent pas les corporelles par influx de connaissance ou
de lumière, car les réalités corporelles de ce monde ne peuvent recevoir de
connaissance. Ni de même par influx de mouvement, car le moteur doit
nécessairement être uni au mobile, comme cela est prouvé au septième livre de
la Physique ; or les substances
spirituelles ne sont pas unies aux corps inférieurs de ce monde. Donc en
aucune façon les substances corporelles ne sont gouvernées au moyen des spirituelles. 12° Selon la sentence de saint Augustin, Dieu
a créé en un même instant un monde parfait en toutes ses parties, afin qu’en
cela sa puissance soit davantage manifestée. Or semblablement, sa providence
serait davantage signalée si elle
gouvernait toutes choses immédiatement. Elle ne gouverne donc pas les
créatures corporelles au moyen des spirituelles. 13° Boèce dit au troisième livre sur la Consolation :
« Dieu dispose toutes choses par soi seul. » Les réalités
corporelles ne sont donc pas disposées au moyen des spirituelles. En sens contraire : 1) Saint Grégoire dit au quatrième livre des Dialogues :
« Dans ce monde visible, rien ne peut être agencé que par une créature
invisible. » 2) Saint Augustin dit au troisième livre sur la Trinité :
« Toutes les réalités corporelles sont gouvernées en un certain ordre
par l’esprit de vie. » 3) Saint Augustin dit au livre des 83 Questions :
« Dieu fait certaines choses par lui-même, comme illuminer les âmes et
les rendre bienheureuses, tandis qu’il fait les autres par la créature
ordonnée à son service selon ses mérites par des lois irréprochables :
car la providence divine s’étend jusqu’à l’administration des passereaux, et
jusqu’à la beauté de l’herbe des champs, et même jusqu’au nombre de nos
cheveux. » Or la créature ordonnée au service de Dieu par des lois
irréprochables est la créature angélique. Dieu gouverne donc par elle les
réalités corporelles. 4) Commentant ce passage du livre des Nombres :
« Balaam se leva le matin, et ayant préparé, etc. »
(Nombr. 22, 21), Origène dit dans la Glose : « Le monde a besoin des anges, qui sont au-dessus des
bêtes et président à la naissance des animaux, des jeunes pousses, des
plantations, et aux accroissements des autres êtres. » 5) Hugues de Saint-Victor dit que, par le ministère des anges, non
seulement la vie humaine est gouvernée, mais aussi les choses qui sont
ordonnées à la vie des hommes. Or toutes les réalités corporelles sont
ordonnées à l’homme. Toutes sont donc gouvernées au moyen des anges. 6) En toutes les choses qui sont coordonnées entre elles,
les premières agissent sur les suivantes, et non l’inverse. Or les substances
spirituelles sont antérieures aux substances corporelles, comme plus proches
du premier être. Les substances corporelles sont donc gouvernées par l’action
des spirituelles, et non l’inverse. 7) L’homme est appelé un microcosme, parce que l’âme
gouverne le corps humain à la façon dont Dieu gouverne tout l’univers ;
et en cela, l’âme est dite à l’image [de Dieu] plus que les anges. Or notre
âme gouverne le corps au moyen de certains esprits qui sont certes spirituels
par rapport au corps, mais corporels par rapport à l’âme. Dieu gouvernera
donc, lui aussi, la créature corporelle au moyen des créatures spirituelles. 8) Notre âme exerce certaines opérations de façon immédiate,
ainsi le penser et le vouloir, mais d’autres au moyen d’instruments
corporels, ainsi les opérations de l’âme sensitive et végétative. Or Dieu
exerce certaines opérations de façon immédiate, comme la béatification des
âmes et autres choses qu’il opère dans les plus hautes substances. Des
opérations divines auront donc lieu aussi dans les substances les plus
basses, par l’intermédiaire des substances les plus hautes. 9) La cause première n’enlève pas à la cause seconde son
opération, mais la fortifie, comme cela est clairement montré au livre des Causes. Or, si Dieu gouvernait
toutes choses immédiatement, alors les causes secondes ne pourraient avoir aucune
opération. Dieu gouverne donc les réalités inférieures par les supérieures. 10) Dans l’univers, il y a quelque chose de gouverné et non
gouvernant, comme les derniers des corps ; et quelque chose de
gouvernant et non gouverné, comme Dieu. Il y aura donc quelque chose de gouvernant
et gouverné, ce qui est entre les deux. Dieu gouverne donc les créatures
inférieures au moyen des supérieures. Réponse : La cause de la production des réalités en l’être est la
divine bonté, comme disent Denys et saint Augustin. Dieu
voulut, en effet, autant que possible, communiquer la perfection de sa bonté à une créature autre
que lui. Or la divine bonté a deux perfections : l’une par soi, c’est-à-dire en tant qu’elle contient
suréminemment en soi toute perfection ; l’autre, en tant qu’elle influe
sur les réalités, c’est-à-dire en tant qu’elle est la cause des réalités. Il
convenait donc à la divine bonté que l’une et l’autre perfection fussent communiquées
à la créature, c’est-à-dire que la réalité créée tînt de la divine bonté non
seulement l’existence et la bonté, mais aussi le fait de donner à autre chose
l’existence et la bonté ; de même le soleil, par la diffusion de ses rayons, rend les corps non
seulement illuminés, mais aussi illuminants, l’ordre étant toutefois conservé
selon lequel les choses qui sont plus conformes au soleil reçoivent davantage
de sa lumière, et par là même non seulement ce qui leur suffit, mais encore
de quoi en répandre l’influx sur d’autres. Voilà pourquoi, dans l’ordre de l’univers, les créatures
supérieures tiennent de l’influence de la divine bonté non seulement d’être
bonnes en elles-mêmes, mais aussi d’être la cause de la bonté d’autres créatures
qui ont le dernier mode de participation de la divine bonté, à savoir celles
qui ne la participent que pour être, et non pour causer d’autres choses. Et
c’est pourquoi « l’agent est toujours plus noble que le patient »,
comme disent saint Augustin et le Philosophe. Or, parmi les créatures supérieures, les plus proches de
Dieu sont les créatures raisonnables, qui sont à la ressemblance de Dieu,
vivent et pensent ; aussi leur est-il conféré par la divine bonté non seulement
d’influer sur d’autres créatures, mais encore de détenir le même mode
d’influence que Dieu, à savoir par volonté et non par nécessité de nature.
Dieu gouverne donc les créatures inférieures à la fois par les créatures spirituelles
et par les plus dignes des créatures corporelles ; mais il pourvoit par
les créatures corporelles sans les faire pourvoyantes, mais seulement
agissantes, au lieu qu’il pourvoit par les créatures spirituelles en les
faisant pourvoyantes. Mais un ordre se rencontre aussi chez les créatures
raisonnables. Parmi elles, en Cependant, il nous est nécessaire de nous séparer des
philosophes en ceci. Certains d’entre eux soutiennent que les réalités corporelles
non seulement sont administrées, mais encore ont été créées par la providence des
anges ; or cela est étranger à la foi. Il est donc nécessaire de
déclarer, suivant les sentences des saints, que les réalités corporelles de
ce monde ne sont administrées au moyen des anges que par voie de mouvement,
c’est-à-dire en tant qu’ils meuvent les corps supérieurs, par les mouvements
desquels sont causés les mouvements
des corps inférieurs. Réponse aux objections : 1° La formule exclusive exclut de l’opération non pas
l’instrument, mais un autre agent principal. Par exemple, si l’on dit :
« seul Socrate fait un
couteau », ce n’est pas l’opération du marteau qui est exclue, mais
celle d’un autre forgeron. De même, ce qui est dit – que Dieu gouverne le
monde par lui-même – exclut non pas l’opération des causes inférieures, par
lesquelles Dieu agit comme par des instruments intermédiaires, mais le
gouvernement d’un autre qui dirigerait principalement. 2° Le gouvernement de la réalité concerne sa relation à la
fin. Or la relation de la réalité à la fin présuppose son existence ;
mais l’existence ne présuppose rien d’autre ; voilà pourquoi la création, par
laquelle les réalités furent amenées à l’existence, relève seulement de cette
cause qui ne présuppose le soutien d’aucune autre ; mais le gouvernement
peut relever de ces causes qui en présupposent d’autres ; par conséquent,
il n’est pas nécessaire que Dieu ait créé au moyen des quelques causes par
l’intermédiaire desquelles il gouverne. 3° Les choses que les créatures reçoivent de Dieu ne peuvent
être dans les créatures comme elles sont en Dieu ; voilà pourquoi entre
les noms qui sont dits de Dieu apparaît la différence suivante : ceux
qui expriment simplement une perfection sont communicables aux créatures,
mais ceux qui expriment, en plus d’une perfection, le mode avec lequel ils se
trouvent en Dieu, ne peuvent être communiqués aux créatures ; ainsi la
toute-puissance, la souveraine sagesse et la souveraine bonté. Donc, à
l’évidence, quoique le souverain bien ne soit pas communiqué à la créature,
la providence peut cependant être communiquée. 4° Bien que l’établissement de la nature, par lequel les
réalités corporelles sont inclinées vers la fin, provienne immédiatement de
Dieu, cependant leur mouvement et leur action peuvent se produire par
l’intermédiaire des anges ; de même, dans la nature inférieure, les
raisons séminales ne proviennent que de Dieu, mais la providence de
l’agriculteur les aide à passer à l’acte ; donc, de même que
l’agriculteur gouverne la croissance du champ, de même toute opération de la
création corporelle est administrée par les anges. 5° La distinction entre l’opération naturelle de la providence
et la volontaire est établie par saint Augustin d’après la considération des
principes prochains de l’opération, car le principe prochain de quelque
opération soumise à la providence est la nature, et celui de quelque autre la
volonté ; mais le principe éloigné de toutes est la volonté, au moins la
volonté divine ; l’argument n’est donc pas probant. 6° Toutes les réalités corporelles sont soumises à la divine
providence, et pourtant l’on dit qu’elle n’a souci que des hommes, en raison
du mode spécial de la providence à leur endroit ; de même, bien que
toutes les réalités corporelles soient soumises au gouvernement des anges,
cependant, parce qu’ils sont plus spécialement députés à la garde des hommes, cela est attribué à la dignité des âmes. 7° La volonté du Dieu qui gouverne n’est pas opposée aux
imperfections qui se produisent dans les réalités, mais elle les accorde ou
les permet ; et il en va exactement de même des volontés angéliques, qui
sont parfaitement conformées à la volonté divine. 8° Comme dit Avicenne dans sa Métaphysique, aucun effet ne peut
demeurer si l’on ôte ce qui était sa cause, en tant que telle. Or, parmi les
causes inférieures, certaines sont causes du fieri, d’autres sont causes de
l’existence. Et l’on appelle cause du fieri ce qui tire une forme de la puissance de la
matière par un mouvement, comme le forgeron est la cause efficiente du
couteau ; en revanche, la cause de l’existence d’une réalité est ce
dont l’existence d’une réalité dépend par soi, comme l’existence de la lumière
dans l’air dépend du soleil. Donc, une fois ôté le forgeron, le fieri du couteau cesse, mais non son existence ; par contre,
le soleil étant absent, l’existence de la lumière dans l’air cesse ; et
semblablement, l’action divine cessant, l’existence de la
créature cesserait tout à fait, puisque Dieu est pour les réalités non
seulement la cause du fieri, mais
aussi de l’existence. 9° La condition qui consiste à posséder l’existence sans que
rien la conserve, n’est pas possible pour la créature : car cela répugne
à la définition de la créature, qui en tant que telle a un être causé et, par
là même, dépendant d’autrui. 10° Plus de choses sont requises pour l’acte second que pour
l’acte premier : voilà pourquoi il n’est pas gênant qu’une chose soit la
cause d’une autre quant au mouvement et à l’opération, et ne soit pas sa
cause quant à l’être. 11° La création spirituelle gouverne la 12° La grandeur de la providence et de la bonté divine
est plus manifestée en ce que Dieu gouverne les réalités inférieures par les
supérieures, que s’il gouvernait toutes choses immédiatement : car, de
la sorte, la perfection de la divine bonté est communiquée aux créatures sous
de plus nombreux rapports, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 13° Quand on dit qu’une
chose advient par une autre, la préposition « par » implique la cause de l’opération. Or, puisque
l’opération est intermédiaire entre l’opérateur et l’opéré, cette préposition
peut impliquer la cause de l’opération soit parce que cette dernière se
termine à ce qui est opéré, et l’on dit ainsi qu’une chose advient par un
instrument ; soit parce qu’elle émane de l’opérateur, et l’on dit ainsi
qu’une chose advient par la forme de l’agent. En effet, ce n’est pas
l’instrument qui est, pour l’agent, cause de ce qu’il agisse, mais c’est
seulement la forme de l’agent, ou un agent supérieur ; l’instrument est,
quant à lui, pour ce qui est opéré, cause de ce qu’il reçoive l’action de
l’agent. Lors donc qu’il est dit que Dieu dispose toutes choses par soi seul,
le mot « par » désigne la cause de la disposition divine en tant
qu’elle émane de Dieu qui dispose ; et de la sorte, il est dit qu’il
dispose par soi seul, parce qu’il n’est pas mû par un autre supérieur qui
disposerait, et qu’il ne dispose pas non plus par une forme étrangère, mais
par sa propre bonté. |
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Et videtur quod
non. Quia dicitur
Iob XXXIV, 13, : quem constituit
alium super terram, aut quem posuit super orbem quem fabricatus est ? Super quo dicit Gregorius [Moral. XXIV, 20] : mundum quippe per se ipsum regit, qui per
se ipsum condidit. Ergo Deus non gubernat corporalem creaturam mediante
spirituali. Praeterea,
Damascenus dicit, II libro [De fide II,
29], quod non est conveniens alium esse factorem, et gubernatorem. Sed solus Deus est factor corporalium creaturarum immediate. Ergo et ipse
corporales creaturas sine medio gubernat. Praeterea, Hugo de sancto Victore dicit in libro de Sacramentis [I,
p. II, cap. 9], quod divina providentia est eius praedestinatio,
quae est summa sapientia et summa bonitas. Sed summum bonum, sive summa sapientia,
nulli creaturae communicatur. Ergo nec providentia ; non ergo mediantibus
creaturis spiritualibus providet corporalibus. Praeterea, secundum hoc corporales creaturae reguntur providentia,
quod ordinantur in finem ; sed corpora ordinantur in finem per suas
operationes naturales, quae consequuntur naturas determinatas ipsorum. Cum
igitur a spiritualibus creaturis non sint naturae determinatae naturalium
corporum, sed immediate a Deo ; videtur quod non regantur mediantibus
substantiis spiritualibus. Praeterea, Augustinus, VIII super Genes. ad litteram [cap. 9],
distinguit duplicem operationem providentiae : quarum una est naturalis,
alia voluntaria : et dicit, quod naturalis est quae lignis et herbis dat
incrementum, voluntaria vero quae est per Angelorum opera et hominum ;
et sic patet quod omnia corporalia naturali providentiae operatione reguntur.
Non ergo gubernantur mediantibus Angelis, quia sic esset operatio voluntaria. Praeterea, illud quod attribuitur alicui ratione suae dignitatis, non
convenit ei quod similem digni- Praeterea, horum corporalium effectus et debiti cursus frequenter
impediuntur. Sed hoc non esset si mediantibus Angelis gubernarentur :
quia aut defectus isti acciderent eis volentibus ; quod esse non potest,
cum essent ad contrarium constituti, scilicet ad gubernandum naturam in suo
debito ordine ; aut accideret eis nolentibus, quod iterum esse non
potest, quia sic beati non essent, si aliquid eis nolentibus accideret. Ergo
corporales creaturae mediantibus spiritualibus non gubernantur. Praeterea, quanto aliqua causa est nobilior et potentior, tanto habet
perfectiorem effectum. Causae autem inferiores tales effectus producunt, qui
possunt conservari in esse, etiam remota operatione causae producentis, sicut
cultellus remota operatione fabri. Ergo multo fortius effectus divini per
seipsos subsistere poterunt absque alicuius causae providentis gubernatione ;
et ideo non indigent quod per Angelos gubernentur. Praeterea, divina bonitas ad sui manifestationem totum condidit universum,
secundum illud Prov., XVI, 4 : universa
propter semetipsum operatus est Dominus. Magis autem manifestatur divina
bonitas, ut etiam Augustinus [Cont.
adv. leg. et proph. I, 4] dicit, in diversitate naturarum quam in numerositate
eorum quae eamdem naturam habent : et propter hoc non fecit omnes
creaturas rationales vel per se existentes, sed quasdam irrationales, et
quasdam existentes in alio, sicut accidentia. Ergo videtur quod ad maiorem
sui manifestationem non solum condiderit creaturas quae indigent alieno regimine,
sed etiam aliquas quae nullo regimine indigeant ; et sic idem quod
prius. Praeterea,
duplex est creaturae actus : scilicet primus et secundus. Primus autem
est forma, et esse quod forma dat ; quorum forma dicitur primo primus,
et esse secundo primus : secundus autem actus est operatio. Sed res corporales secundum actum primum sunt immediate a Deo. Ergo et
actus secundi immediate causantur a Deo. Sed nullus gubernat aliquem nisi
inquantum est causa operationis eius aliquo modo. Ergo huiusmodi corporalia
non gubernantur mediantibus spiritualibus. Praeterea, duplex est modus gubernationis : unus per influentiam
luminis sive cognitionis, sicut magister regit scholas, et rector civitatem ;
alius per influentiam motus, sicut gubernator navim. Sed spirituales
creaturae non gubernant corporalia per influentiam cognitionis aut luminis
quia haec corporalia non sunt cognitionis receptiva ; similiter nec per
influentiam motus, quia movens oportet esse coniunctum mobili, ut probatur
VII Phys. [l. 3 (243 a 3)] : substantiae autem spirituales his
inferioribus corporibus non sunt coniunctae. Ergo nullo modo corporales
substantiae (spiritualibus) mediantibus gubernantur. Praeterea, secundum sententiam Augustini [De Gen. ad litt. IV, 33], Deus mundum simul creavit secundum
omnes partes suas perfectum, ut in hoc eius potentia magis ostendatur ;
sed similiter etiam magis commendabilis ostenderetur sua providentia, si
omnia immediate gubernaret. Ergo non gubernat creaturas corporales spiritualibus
mediantibus. Praeterea, Boetius dicit in III de Consol. [prosa 12] : Deus per se solum cuncta disponit. Non
ergo corporalia disponuntur per spiritualia. Sed contra. Est quod Gregorius dicit in IV Dialog.
[cap. 6] : in hoc mundo
visibili nihil nisi per creaturam invisibilem disponi potest. Praeterea, Augustinus dicit in III de Trinit. [cap. 4] : omnia corporalia quodam ordine per
spiritum vitae reguntur. Praeterea, Augustinus, in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 53],
dicit, quod Deus quaedam facit per seipsum,
sicut illuminare animas, et beatificare eas ; alia per servientem sibi creaturam integerrimis legibus pro meritis
ordinatam usque ad passerum administrationem, et usque ad feni decorem, usque
etiam ad numerum capillorum nostrorum divina providentia pertendente. Sed
creatura Deo ministrans integerrimis legibus ordinata, est creatura angelica.
Ergo Deus per eam gubernat corporalia. Praeterea,
Num., XXII, 21 super illud : surrexit
Balaam mane, et strata etc., dicit Origenes in Glossa [In Num., hom. 14] : opus est mundo Angelis, qui sunt super
bestias et praesunt animalium nativitati, virgultorum, plantationumque, et
ceterorum incrementis. Praeterea, Hugo de sancto Victore [De
sacramentis I, p. V, cap. 34] dicit, quod ministerio
Angelorum non solum vita humana regitur, sed etiam ea quae ad vitam hominum
ordinantur. Sed omnia corporalia sunt ad hominem ordinata. Ergo omnia gubernantur
mediantibus Angelis. Praeterea, in omnibus coordinatis ad invicem priora agunt in
posteriora, et non e converso. Sed substantiae spirituales sunt priores
corporalibus substantiis, utpote primo propinquiores. Ergo per actionem
substantiarum spiritualium gubernantur corporales, et non e converso. Praeterea, homo dicitur minor mundus, quia anima hoc modo regit corpus
humanum sicut Deus totum universum ; in quo etiam anima prae Angelis ad
imaginem dicitur. Sed anima nostra corpus gubernat mediantibus quibusdam
spiritibus qui sunt quidem spirituales respectu corporis, sed corporales
respectu animae. Ergo et Deus reget corporalem creaturam mediantibus
creaturis spiritualibus. Praeterea, anima nostra quasdam operationes immediate exercet, sicut
intelligere et velle ; quasdam vero mediantibus corporeis instrumentis,
sicut operationes animae sensibilis et vegetabilis : sed quasdam operationes
Deus exercet immediate, sicut beatificare animas, et alia quae agit in substantiis
supremis. Ergo etiam aliquae operationes eius erunt in infimis substantiis,
mediantibus supremis substantiis. Praeterea, prima causa non aufert operationem suam a causa secunda,
sed fortificat eam, ut patet ex hoc quod in libro de Causis [comm. 1]
dicitur. Sed si Deus immediate omnia gubernaret, tunc secundae causae nullam
operationem habere possent. Ergo Deus gubernat inferiora per superiora. Praeterea, in
universo est aliquid rectum et non regens, sicut ultima corporum ;
aliquid autem regens, et non rectum sicut Deus. Ergo aliquid erit regens et
rectum, quod est medium inter utrumque. Ergo Deus mediantibus creaturis
superioribus regit inferiores. Responsio.
Dicendum, quod causa productionis rerum in esse est divina bonitas, ut Dionysius
[De div. nom., cap. 4,
§ 1-4] et Augustinus [De doct.
christ. I, 32] dicunt. Voluit enim Deus perfectionem suae bonitatis, creaturae
alteri communicare secundum quod possibile erat. Divina autem bonitas
duplicem habet perfectionem : unam secundum se ; prout, scilicet,
omnem perfectionem supereminenter in se continet ; aliam prout influit
in res, secundum, scilicet, quod est causa rerum, unde et divinae bonitati congruebat
ut utraque creaturae communicaretur ; ut, scilicet, res creata non solum
a divina bonitate haberet quod esset et bona esset, sed etiam quod alii esse
et bonitatem largiretur ; sicut etiam sol per diffusionem radiorum
suorum non solum facit corpora illuminata, sed etiam illuminantia ; hoc
tamen ordine servato, ut illa quae magis sunt soli conformia, plus de lumine
eius recipiant, ac per hoc non solum sufficienter sibi, sed etiam ad influendum
aliis. Unde et in
ordine universi creaturae superiores ex influentia divinae bonitatis habent
non solum quod in seipsis bonae sint ; sed etiam quod sint causa
bonitatis aliorum, quae extremum modum participationis divinae bonitatis
habent ; quam scilicet participant ad hoc solum ut sint, non ut alia causent.
Et inde est quod semper agens est
honorabilius patiente, ut Augustinus [De
Gen. ad litt. XII, 16] dicit et philosophus [De anima III, 5 (430 a 18)]. Inter superiores autem
creaturas maxime Deo propinquae sunt creaturae rationales, quae ad Dei similitudinem
sunt, vivunt et intelligunt ; unde eis non solum a divina bonitate
confertur ut super alia influant, sed etiam ut eumdem modum influendi
retineant quo influit Deus ; scilicet per voluntatem, et non per
necessitatem naturae. Unde Deus inferiores creaturas gubernat et per
creaturas spirituales, et per corporales digniores ; sed per creaturas
corporales hoc modo providet quod eas non facit providentes, sed agentes
tantum ; per spirituales autem hoc modo providet quod eas providentes
facit. Sed in creaturis etiam rationalibus ordo invenitur. Ultimum enim
gradum in eis rationales animae tenent, et earum lumen est obumbratum respectu
luminis quod est in Angelis ; unde et particulariorem cognitionem habent,
ut Dionysius dicit [De cael. hier.,
cap. 12, § 2] ; et inde est quod eorum providentia coarctatur
ad pauca, scilicet ad res humanas, et ea quae in usum humanae vitae venire possunt.
Sed providentia Angelorum universalis est, et extenditur super totam
creaturam corporalem ; et ideo tam a sanctis quam a philosophis dicitur,
quod omnia corporalia mediantibus Angelis a divina providentia gubernantur. In hoc tamen
oportet nos a philosophis differre, quod quidam eorum ponunt Angelorum
providentia non solum administrari corporalia, sed etiam et creata
esse ; quod est a fide alienum. Unde oportet ponere, secundum sanctorum
sententias, quod administrentur mediantibus Angelis huiusmodi corporalia per
viam motus tantum ; inquantum scilicet movent superiora corpora, ex
quorum motibus causantur inferiorum corporum motus. Ad primum igitur
dicendum, quod dictio exclusiva non excludit ab operatione instrumentum, sed
aliud principale agens : ut si dicatur : solus Socrates facit
cultellum ; non excluditur operatio martelli, sed alterius fabri. Ita
etiam quod dicitur, quod Deus per se mundum gubernat, non excludit operationem
inferiorum causarum, quibus quasi mediis instrumentis Deus agit, sed excluditur
regimen alterius principaliter gubernantis. Ad secundum dicendum, quod gubernatio rei pertinet ad ordinem eius in
finem. Ordo autem rei ad finem praesupponit esse eius ; sed esse nihil
aliud praesupponit ; et ideo creatio, secundum quam res ad esse deductae
sunt, est illius solius causae quae nullam aliam praesupponit qua sustinetur ;
sed gubernatio potest esse illarum causarum quae alias praesupponunt ;
et ideo non oportet quod Deus mediantibus aliquibus creaverit, quibus mediantibus
gubernat. Ad tertium dicendum, quod illa quae a Deo in creaturis recipiuntur,
non possunt esse in creaturis eo modo quo in Deo sunt ; et ideo inter
nomina quae de Deo dicuntur, talis apparet differentia ; quod illa quae
absolute aliquam perfectionem exprimunt, sunt creaturis communicabilia ;
illa vero quae exprimunt cum perfectione modum quo inveniuntur in Deo, creaturae
communicari non possunt ; ut omnipotentia, summa sapientia et summa
bonitas ; et ideo patet quod quamvis summum bonum creaturae non communicetur,
providentia tamen communicari potest. Ad quartum dicendum, quod quamvis institutio naturae, per quam res
corporales inclinantur in finem, sit immediate a Deo ; tamen eorum motus
et actio potest esse mediantibus Angelis ; sicut etiam rationes seminales
sunt in natura inferiori a Deo tantum, sed per providentiam agricolae adiuvantur,
ut in actum exeant ; unde, sicut agricola gubernat pullulationem agri,
ita per Angelos omnis operatio creaturae corporalis administratur. Ad quintum dicendum, quod naturalis operatio providentiae dividitur
contra voluntariam ab Augustino secundum considerationem proximorum principiorum
operationis, quia alicuius operationis divinae providentiae subiacentis
proximum principium est natura, alicuius vero voluntas ; sed remotum
principium omnium est voluntas, ad minus divina ; unde ratio non procedit. Ad sextum dicendum, quod sicut omnia corporalia divinae providentiae
subiacent, et tamen cura dicitur esse ei de hominibus tantum, propter specialem
providentiae modum ; ita etiam quamvis omnia corporalia Angelorum
gubernationi sint subdita, quia tamen specialius ad hominum custodiam
deputantur, hoc attribuitur animarum dignitati. Ad septimum dicendum, quod sicut voluntas Dei gubernantis non est contra
defectus qui in rebus accidunt, sed concedit sive permittit eos ; ita
etiam omnino est de voluntatibus Angelorum, quae divinae voluntati conformantur
perfecte. Ad octavum dicendum, quod, sicut dicit Avicenna in sua Metaphysica
[VI, 2], nullus effectus potest remanere, si auferatur id quod erat causa
eius inquantum huiusmodi. Sed in causis inferioribus quaedam sunt causae
fiendi, quaedam vero essendi : et dicitur causa fiendi quod educit
formam de potentia materiae per motum, sicut faber est causa efficiens
cultelli ; causa vero essendi rem est illud a quo per se esse rei
dependet, sicut esse luminis in aere dependet a sole. Ablato ergo fabro, cessat
fieri cultelli, non autem esse eius ; absente vero sole, cessat esse
luminis in aere ; et similiter actione divina cessante, esse creaturae omnino
deficeret, cum Deus non sit solum causa fiendi rebus, sed etiam essendi. Ad nonum
dicendum, quod ista conditio non est in creatura possibilis, ut habeat esse
sine aliquo conservante : hoc enim rationi creaturae repugnat, quae,
inquantum huiusmodi, esse causatum habet, ac per hoc ab alio dependens. Ad decimum
dicendum, quod plura requiruntur ad actum secundum quam ad actum primum :
et ideo non est inconveniens ut aliquid sit causa alicuius quantum ad motum
et operationem, quod non sit causa eius quantum ad esse. Ad undecimum dicendum, quod spiritualis creatura gubernat corporalem
per influentiam motus ; nec oportet, propter hoc, quod omnibus corporibus
coniungantur, sed eis solum quae immediate movent, scilicet corporibus
primis ; nec eis coniunguntur ut formae, sicut quidam posuerunt, sed
sicut motores tantum. Ad duodecimum dicendum, quod divinae providentiae et bonitatis magnitudo
magis manifestatur in hoc quod inferiora per superiora gubernat, quam si
omnia gubernaret immediate : quia secundum hoc, quantum ad plura divinae
bonitatis perfectio creaturis communicatur, ut ex dictis patet. Ad decimumtertium dicendum, quod cum dicitur per alterum aliquid
fieri, haec praepositio per importat causam operationis. Sed cum operatio sit
media inter operantem et operatum, potest importare causam operationis
secundum quod terminatur ad operatum ; et sic per instrumentum dicitur
aliquid fieri : vel secundum quod exit ab operante, et sic dicitur
aliquid fieri per formam agentis : non enim instrumentum est causa
agenti, quod agat, sed forma agentis solum vel aliquis superior agens ;
instrumentum vero est causa operato quod actionem agentis suscipiat. Cum ergo
dicitur, quod Deus per se solum cuncta disponit, ly per denotat causam dispositionis
divinae secundum quod exit a Deo disponente ; et sic per se solum
dicitur disponere, quia nec ab alio superiori disponente movetur, nec per
formam extraneam disponit, sed per propriam bonitatem. |
(Nono quaeritur utrum per corpora caelestia
disponat divina providentia inferiora corpora.)
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Il semble que non. 1° Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre :
« Nous disons, nous, que ceux-ci » – c’est-à-dire les corps
supérieurs – « ne sont la cause ni de ce qui advient, ni de la
corruption de ce qui est corruptible ». Puis donc que les réalités
inférieures de ce monde sont sujettes à génération et corruption, elles ne
sont pas disposées par les corps supérieurs. 2° [Le répondant] disait : il est dit qu’ils n’en sont
pas la cause parce qu’ils n’induisent pas de nécessité dans les réalités inférieures
de ce monde. En sens contraire : Si l’effet du corps céleste dans les
réalités inférieures de ce monde est empêché, ce ne peut être qu’en raison
d’une disposition qui se rencontre en elles. Or, si elles sont gouvernées par
les réalités supérieures, il est nécessaire de rapporter aussi cette disposition
empêchante à quelque puissance d’un corps céleste. L’empêchement ne peut
donc exister parmi les réalités inférieures de ce monde que suivant
l’exigence des supérieures ; et de la sorte, si les supérieures ont une
nécessité dans leurs mouvements, elles amèneront aussi une nécessité dans les
inférieures, si elles sont gouvernées par les supérieures. 3° Pour qu’une action s’accomplisse, il suffit d’un agent et
d’un patient. Or, dans les réalités inférieures de ce monde, on rencontre des
puissances actives naturelles, et aussi des puissances passives. La puissance
d’un corps céleste n’est donc pas exigée pour leurs actions ; elles ne
sont donc pas gouvernées au moyen des corps célestes. 4° Saint Augustin dit que l’on rencontre dans la réalité un
agi non agent, tels les corps, un agent non agi, tel Dieu, et un agent agi,
telles les substances spirituelles. Or les corps célestes sont des réalités
purement corporelles. Ils n’ont donc pas la puissance d’agir sur les
réalités inférieu- 5° Si le corps céleste a une action dans les réalités
inférieures de ce monde, alors ou bien il agit comme corps, c’est-à-dire par
une forme corporelle, ou bien il agit par quelque chose d’autre. Or ce n’est
pas comme corps, car alors l’agir conviendrait à n’importe quel corps ;
or il ne semble pas en être ainsi, suivant saint Augustin. Si donc [les corps célestes] agissent, ils le font par
quelque chose d’autre ; et par conséquent, l’action doit être attribuée
à cette puissance incorporelle et non aux corps célestes eux-mêmes ; et
nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 6° Ce qui ne convient pas au premier, ne convient pas non
plus au suivant. Or, comme dit le Commentateur au livre sur la Substance du monde, les formes corporelles
présupposent des dimensions indéterminées dans la matière ; or les
dimensions n’agissent pas, car la quantité n’est le principe d’aucune action.
Les formes corporelles ne sont donc pas non plus principes d’actions ;
et par conséquent, un corps n’a d’action que par une puissance incorporelle
existant en lui ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 7° Au deuxième livre des Causes, sur la proposition
suivante : « Toute âme noble a trois opérations, etc. », le commentateur dit que l’âme agit
sur la nature avec la puissance divine qui est en elle. Or l’âme est bien
plus noble que le corps. Donc le corps, lui aussi, ne peut avoir une action
sur l’âme que par une puissance divine existant en lui ; et nous
retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 8° Ce qui est plus simple n’est pas mû par ce qui est moins
simple. Or les raisons séminales qui sont dans la matière des corps inférieurs
sont plus simples que la puissance corporelle du ciel lui-même, car cette puissance
est étendue dans la matière, ce qui ne peut se dire des raisons séminales.
Les raisons séminales des corps inférieurs ne peuvent donc être mues par la
puissance du corps céleste ; et ainsi, les réalités inférieures de ce
monde ne sont pas gouvernées dans leurs mouvements par les corps célestes. 9° Saint Augustin, au cinquième livre de la Cité de Dieu, dit :
« Est-il rien qui appartienne au corps autant que le sexe même du
corps ? et cependant, des jumeaux de sexes différents ont pu être conçus
sous les mêmes positions astrales. » Donc, même sur les réalités
corporelles, les corps supérieurs n’ont pas d’influx ; et nous
retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 10° La cause première influe plus sur l’effet de la cause
seconde que la cause seconde elle-même, comme il est dit au début du livre
des Causes. Or, si les corps
inférieurs sont disposés par les corps supérieurs, alors les puissances des
corps supérieurs seront comme des causes premières par rapport aux puissances
des inférieurs, qui seront comme des causes secondes. Les effets se produisant
dans les corps inférieurs de ce monde suivront donc plus la disposition des
corps célestes que la puissance des corps inférieurs. Or dans les corps
célestes se trouve une nécessité, parce qu’ils sont réguliers. Les effets inférieurs
seront donc eux aussi nécessaires. Mais cela est faux. Donc le point de
départ aussi, à savoir, que les corps inférieurs seraient disposés par les
supérieurs. 11° Le mouvement du ciel est naturel, comme il est dit au
premier livre sur le Ciel et le Monde ; et par
conséquent, il semble qu’il ne soit pas volontaire ou capable de choix ;
et ainsi, les choses qui sont causées par lui ne sont pas causées par un
choix ; elles ne sont donc pas soumises à la providence. Or il est
aberrant de dire que les corps inférieurs ne sont pas gouvernés par la
providence. Il est donc aberrant de dire que le mouvement des corps
supérieurs est la cause des inférieurs. 12° Dès que la cause est posée, l’effet est posé.
L’existence de la cause précède donc celle de l’effet. Or, si l’antécédent
est nécessaire, le conséquent l’est aussi. Si donc la cause est nécessaire,
l’effet l’est aussi. Or les effets qui se produisent dans les corps inférieurs
ne sont pas nécessaires, mais contingents. Ils ne sont donc pas causés par le
mouvement du ciel, qui est nécessaire puisqu’il est naturel ; et nous retrouvons
ainsi la même conclusion que ci-dessus. 13° Ce pour quoi autre chose est fait, est plus noble que
lui. Or tout a été fait pour l’homme, même les corps célestes, comme il est
dit au livre du Deutéronome : « De peur que, les yeux levés au
ciel, tu ne voies le soleil, la lune et tous les astres du ciel, et que,
séduit par l’erreur, tu ne les adores, et tu n’offres un culte à des choses
que le Seigneur ton Dieu a créées pour servir à toutes les nations qui sont
sous le ciel » (Deut. 4, 19). L’homme est donc plus digne que les créatures célestes.
Or le plus vil n’influe pas sur le plus noble. Les corps célestes n’influent
donc pas sur le corps humain ; ni, pour la même raison, sur les autres
corps qui sont antérieurs au corps humain, tels les éléments. 14° [Le répondant] disait que l’homme est plus noble que les
corps célestes quant à l’âme, mais non quant au corps. En sens
contraire : la perfection d’un perfectible plus noble est plus noble. Or
le corps de l’homme a une forme plus noble que le corps céleste, car la forme
du ciel est purement corporelle, et l’âme raisonnable est bien plus noble
qu’elle. Le corps humain est donc lui aussi plus noble que le corps céleste. 15° Un contraire n’est pas la cause de son contraire. Or la
puissance du corps céleste est parfois contraire aux effets qui doivent être
amenés dans les réalités inférieures de ce monde ; par exemple, un corps
céleste meut parfois à l’humidité, tandis que le médecin veut digérer la
matière par dessiccation afin d’amener la santé, et il la procure parfois
alors même que le corps céleste est dans la disposition contraire. Les corps
célestes ne sont donc pas la cause des effets corporels dans les réalités
inférieures de ce monde. 16° Puisque toute action a lieu par contact, ce qui ne
touche pas n’agit pas. Or les corps célestes ne touchent pas les réalités inférieures
de ce monde. Ils n’agissent donc pas sur elles ; et nous retrouvons
ainsi la même conclusion que ci-dessus. 17° [Le répondant] disait que les corps célestes les
touchent par un médium. En sens contraire : chaque fois qu’il y a
contact et action par un médium, il est nécessaire que le médium reçoive
l’effet de l’agent avant que l’extrême ne le reçoive ; ainsi, le feu
chauffe d’abord l’air et nous ensuite. Or les effets des étoiles et du soleil
ne peuvent pas être reçus dans les orbes inférieurs, qui sont de la nature de
la quinte essence et de la sorte ne peuvent recevoir la chaleur ou le froid,
ou les autres dispositions que l’on trouve dans les réalités inférieures de
ce monde. Une action ne peut donc se propager, par leur intermédiaire, des corps
suprêmes à ces dernières. 18° La providence est communiquée à ce qui est son médium.
Or la providence ne peut pas être communiquée aux corps célestes, puisqu’ils
n’ont pas la raison. Ils ne peuvent donc être un médium dans l’action de
pourvoir les réalités. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au troisième livre sur la Trinité : « Les
corps plus épais et plus faibles sont dirigés dans un certain ordre par les
plus subtils et les plus puissants. » Or les corps célestes sont plus
subtils et puissants que les inférieurs. Les corps inférieurs de ce monde
sont donc dirigés par eux. 2) Au quatrième chapitre des Noms Divins, Denys dit que le
rayon solaire concourt à l’engendrement des corps visibles, il les meut de
façon à leur donner la vie, les nourrit et les accroît. Or, dans les réalités
inférieures de ce monde, ces effets sont les plus nobles. Tous les autres
effets corporels sont donc, eux aussi, produits par la divine providence au
moyen des corps célestes. 3) Selon le Philosophe au deuxième livre de la Métaphysique, ce qui est premier en
un genre est la cause des choses qui viennent après dans ce genre. Or les
corps célestes sont premiers dans le genre des corps, et leurs mouvements
sont premiers parmi les autres mouvements corporels ; ils sont donc la
cause des réalités corporelles qui sont agies ici-bas ; et nous
retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 4) Le Philosophe dit au deuxième livre sur la Génération que la translation du soleil le long de
l’écliptique est la cause de la
génération et de la corruption parmi les réalités inférieures de ce
monde ; les générations et les corruptions sont donc aussi mesurées par
le mouvement susdit. Il dit aussi au livre sur les Animaux que toutes les différences qui sont dans les
êtres conçus viennent des corps célestes. Les réalités inférieures de ce
monde sont donc disposées au moyen des corps célestes. 5) Rabbi Moïse dit que le ciel est dans le monde comme le
cœur dans l’animal. Or c’est au moyen du cœur que l’âme gouverne tous les
autres membres. Tous les autres corps sont donc gouvernés par Dieu au moyen
du ciel. Réponse : Une intention commune à tous les philosophes fut de ramener la multitude à l’unité et la
variété à l’uniformité, autant que possible. Aussi les anciens, considérant
la diversité des actions dans les réalités inférieures de ce monde,
tentèrent-ils de les ramener à quelques principes moins nombreux et plus
simples, c’est-à-dire à des éléments, plusieurs ou un seul, et à des qualités
élémentaires. Mais cette position n’est pas raisonnable. Il se trouve en
effet que les qualités élémentaires se comportent dans les actions des
réalités naturelles comme des principes instrumentaux. La preuve en est
qu’elles n’ont pas la même façon d’agir dans tous les cas, et que leurs
actions ne parviennent pas au même terme ; car autre est leur effet dans
l’or et dans le bois, et dans la chair de l’animal ; ce qui ne serait
pas si elles n’agissaient sous la direction d’autre chose. Or l’action de
l’agent principal ne se rapporte pas à l’action de l’instrument comme à un C’est pourquoi d’autres, les platoniciens, les ont ramenés à des formes simples et séparées comme à
des principes premiers : car c’est d’elles, comme ils disaient, que proviennent
l’existence et la génération dans les réalités inférieures de ce monde, ainsi
que toute propriété naturelle. Mais cela non plus ne peut se soutenir. Car
d’une cause régulière provient un effet régulier ; or ces formes étaient
conçues comme immobiles ; il serait donc nécessaire que la génération
vînt toujours par elles de façon uniforme dans les réalités inférieures de ce
monde ; mais nous avons l’évidence sensible du contraire. Aussi est-il
nécessaire d’affirmer que les principes de la génération, de la corruption et
des autres mouvements qui s’ensuivent dans les réalités inférieures de ce
monde sont des principes qui ne sont pas immuables ; il faut cependant
qu’ils demeurent constamment comme les principes premiers de la génération,
afin que la génération puisse être continuelle : et voilà pourquoi il
est nécessaire qu’ils soient invariables selon la substance, mais soient mus
selon le lieu : de sorte que, par leurs allées et venues, ils produisent
des mouvements contraires et variés dans les réalités inférieures de ce
monde ; et tels sont les corps célestes ; et c’est pourquoi il est
nécessaire de leur rapporter tous les effets corporels comme à des causes. Mais ce faisant, l’on commit deux erreurs. Certains, en
effet, rapportèrent les réalités inférieures de ce monde aux corps célestes
comme à des causes absolument premières, parce qu’ils ne reconnaissaient aucune substance
incorporelle ; ils prétendirent donc que les premiers parmi les corps
étaient les premiers entre les étants. Mais il apparaît clairement que cela
est faux. Car tout ce qui est mû doit nécessairement se rapporter à un
principe immuable, puisque rien n’est mû par soi-même, et qu’on ne peut pas
remonter à l’infini. Or le corps céleste, bien qu’il ne varie pas selon la génération
et la corruption, ou selon quelque mouvement qui modifierait une chose qui
serait dans sa substance, est pourtant mû selon le lieu ; il est donc
nécessaire de faire retour à quelque principe antérieur, de telle sorte que
les choses qui sont altérées sont, par un certain ordre, ramenées à un altérant
non altéré mais mû selon le lieu, et ensuite à ce qui n’est mû en aucune
façon. D’autres ont affirmé que les corps célestes étaient les
causes des réalités inférieures de ce monde non seulement quant au mouvement,
mais aussi quant à leur premier établissement ; ainsi Avicenne dit-il
dans sa Métaphysique que ce qui est commun à tous les corps
célestes, c’est-à-dire la nature du mouvement circulaire, cause dans les réalités
inférieures de ce monde ce qui leur est commun, c’est-à-dire la matière
prime, et que ce en quoi les corps célestes diffèrent les uns des autres
cause la diversité des formes dans les réalités inférieures de ce
monde : de telle sorte que les corps célestes soient intermédiaires
entre Dieu et ces réalités, même dans la voie de
création, d’une certaine façon. Mais cela est étranger à la foi, qui déclare
que toute nature est créée immédiatement par Dieu dans son établissement premier,
et qu’une créature est mue par une autre, étant présupposées les puissances naturelles
attribuées à l’une et l’autre créature par l’œuvre de Dieu. Voilà pourquoi
nous soutenons que les corps célestes ne sont causes des inférieurs que par
voie de mouvement, et qu’ainsi, Réponse aux objections : 1° Saint Jean Damascène veut exclure des corps célestes la
causalité première par rapport aux réalités inférieures de ce monde, ou même
celle qui induit une nécessité. Car, bien que les corps célestes agissent
toujours de la même façon, cependant leur effet est reçu dans les réalités
inférieures selon le mode des corps inférieurs, qui se trouvent fréquemment
dans des dispositions contraires ; les puissances célestes n’induisent donc pas toujours leurs
effets dans les réalités inférieures de ce monde, à cause de l’empêchement
d’une disposition contraire. Et c’est ce que le Philosophe dit au livre sur
le Sommeil et la Veille : il se produit fréquemment des signes
de pluies et de vents, lesquels cependant ne se produisent pas, à cause de
dispositions contraires plus fortes. 2° Ces dispositions qui s’opposent à la puissance céleste ne
sont pas, dans leur premier établissement, causées par le corps céleste, mais
par l’opération divine, par laquelle le feu est rendu chaud, et l’eau froide,
et ainsi de suite ; et de la sorte, il n’est pas nécessaire de rapporter
aux causes célestes tous les empêchements de cette sorte. 3° Les puissances actives, dans les réalités inférieures de
ce monde, sont seulement instrumentales ; donc, de même que l’instrument
ne meut qu’en étant mû par l’agent principal, de même les puissances actives
inférieures ne peuvent pas non plus agir sans être mues par les corps
célestes. 4° Cette objection évoque une certaine opinion figurant au
livre La Source de Vie, et qui prétend qu’aucun
corps n’agit par une puissance corporelle, mais que la quantité qui est dans
la matière empêche la forme d’agir ; et que toute action qui est attribuée à un corps appartient
à une puissance spirituelle opérant dans ce corps. Et Rabbi Moïse dit que cette opinion est celle des docteurs
de la loi des Maures : ils disent en effet que le feu ne chauffe pas,
mais que c’est Dieu qui chauffe dans le feu. Mais cette position est stupide,
puisqu’elle enlève à toutes les réalités les opérations naturelles ; et
elle est contraire aux paroles des philosophes et des saints. C’est pourquoi
nous disons que les corps agissent par une puissance corporelle, mais que Dieu
opère néanmoins en toutes les réalités comme la cause première opère dans la
cause seconde. Ce qui est affirmé, à savoir que les corps ne sont qu’agis et
n’agissent pas, doit donc être entendu au sens où « agir » se dit
de ce qui a la domination sur son action ; et c’est en s’exprimant ainsi
que saint Jean Damascène dit que les bêtes n’agissent pas, mais sont
agies. Par là, il n’est cependant pas exclu qu’elles agissent au sens où
« agir » signifie exercer quelque action.5° L’agent est toujours
différent du patient ou contraire à lui,
comme il est dit au premier livre sur la Génération ; et c’est pourquoi il ne revient pas
au corps d’agir sur un autre corps suivant ce qu’il a de commun avec lui,
mais suivant ce en quoi il s’en distingue. Voilà pourquoi le corps n’agit pas
comme corps, mais comme tel corps ; de même, l’animal ne raisonne pas en
tant qu’animal, mais en tant qu’homme ; et semblablement, le feu ne
chauffe pas en tant qu’il est corps, mais en tant qu’il est chaud ; et
il en est de même du corps céleste. 6° Dans la matière, les dimensions sont présupposées aux
formes naturelles, non en acte achevé mais en acte incomplet ; voilà pourquoi
elles sont premières dans la voie de la matière et de la génération, au lieu que la forme est première dans la voie de
l’accomplissement. Or une chose agit dans la mesure où elle est complète et
qu’elle est un étant en acte, non dans la mesure où elle est en
puissance ; car de ce point de vue, elle subit ; et donc, si la
matière ou les dimensions préexistant en elle n’agissent pas, il ne s’ensuit pas
que la forme n’agisse pas ; mais c’est l’inverse. Par contre, si elles
ne subissent pas, il s’ensuivrait que la forme ne subit pas. Et cependant, la
forme du corps céleste n’est pas en lui par l’intermédiaire de telles dimensions,
comme dit le Commentateur au même endroit. 7° L’ordre des effets doit correspondre à l’ordre des
causes. Or, dans les causes, selon l’auteur de ce livre, on rencontre un
ordre tel qu’il y a d’abord la cause première, Dieu, vient ensuite
l’Intelligence, et troisièmement l’âme. Par conséquent, le premier effet, qui
est l’être, est attribué proprement à la cause première ; le deuxième,
qui est le connaître, est attribué à l’Intelligence ; et le troisième,
qui est le mouvoir, est attribué à l’âme. Mais cependant, la cause seconde agit
toujours en vertu de la cause première, et ainsi, elle a quelque chose de son
opération ; de même, les orbes inférieurs
ont quelque chose du mouvement du premier orbe ; et donc l’Intelligence,
selon lui, non seulement pense, mais encore donne l’être ; et l’âme, qui
selon lui est produite par l’Intelligence, non seulement meut, ce qui est
l’action de l’animal, mais encore pense, ce qui est une action
intellectuelle, et donne l’être, ce qui est une action divine ; et je
dis ceci de l’âme noble, que cet auteur conçoit comme l’âme d’un corps
céleste ou n’importe quelle autre âme raisonnable. Ainsi donc, il n’est pas
nécessaire que la puissance divine meuve seule immédiatement, mais les causes
inférieures le peuvent aussi par des puissances propres, en tant qu’elles
participent de la puissance des causes supérieures. 8° Selon saint Augustin, on
appelle raisons séminales toutes les puissances actives et passives
conférées par Dieu aux créatures, et au moyen desquelles il amène à
l’existence les effets naturels ; aussi dit-il lui-même au troisième
livre sur la Trinité que, « de même que les mères sont enceintes,
de même le monde est lourd des causes de ce qui naît », expliquant ce
qu’il avait dit plus haut à propos des raisons séminales, qu’il avait aussi
appelées « des puissances et des facultés distribuées aux
réalités ». Donc, au nombre de ces raisons séminales sont aussi les puissances
actives des corps célestes, qui sont plus nobles que les puissances actives des corps
inférieurs, et peuvent ainsi les mouvoir ; et elles sont appelées raisons
séminales parce que tous les effets sont originairement dans les causes
actives comme en des semences. Cependant, si l’on entend par raisons
séminales les commencements des formes qui sont dans la matière prime en tant
qu’elle est en puissance à toutes les formes, comme certains le veulent,
alors, bien que cela ne s’accorde guère aux paroles de saint Augustin, l’on
peut cependant dire que leur simplicité est due à leur imperfection, comme la
matière prime aussi est simple ; voilà pourquoi, tout comme pour la
matière prime, il n’en résulte pas qu’elles ne soient pas mues. 9° Il est nécessaire de rapporter la différence des sexes à
des causes célestes. En effet, tout agent tend à rendre le patient semblable à
soi, autant que possible ; la puissance active qui est dans la semence
du mâle tend donc toujours à amener ce qui est conçu au sexe masculin, qui
est plus parfait ; aussi le sexe féminin survient-il hors de l’intention
de la nature particulière de l’agent. Si donc il n’y avait pas quelque
puissance pour tendre au sexe féminin, la génération féminine serait tout à
fait fortuite, tout comme celle des monstres ; voilà pourquoi il est dit
que, bien que la génération féminine soit hors de l’intention de la nature
particulière, et c’est pourquoi « la femelle est appelée mâle imparfait »,
cependant elle est de l’intention de la nature universelle qu’est la
puissance du corps céleste, comme dit Avicenne. Mais il peut y avoir du côté de la matière un empêchement
faisant que ni la puissance céleste ni la puissance particulière n’obtient
son effet, à savoir la production du sexe masculin ; aussi une femelle
est-elle parfois engendrée alors même qu’existe dans le corps céleste une
disposition au contraire, à cause d’une mauvaise disposition de la matière ;
ou bien à l’inverse, le sexe masculin sera engendré contre la disposition du
corps céleste, à cause de la victoire de la puissance particulière sur la
matière. Il advient donc, dans la conception des jumeaux, que la matière est
séparée par l’opération de la nature, une partie obéissant plus que l’autre à
la puissance de l’agent, à cause de l’indigence de l’autre ; et c’est
pourquoi, que le corps céleste dispose à un sexe ou à l’autre, d’un côté un
sexe féminin est engendré, et de l’autre un masculin ; cependant, cela
peut mieux se produire lorsque le corps céleste dispose au sexe féminin. 10° On dit que la cause première influe plus que la cause
seconde, parce que son effet dans le causé est
plus intime et permanent que l’effet de la cause seconde ; cependant,
l’effet est davantage semblable à la cause seconde
car, d’une certaine façon, c’est par elle que l’action de la cause première
est déterminée à cet effet. 11° Bien que le mouvement céleste, en tant qu’il est l’acte
d’un corps mobile, ne soit pas un mouvement volontaire, cependant, en tant
qu’il est l’acte de ce qui le meut, il est volontaire, c’est-à-dire causé par
quelque volonté ; et de ce point de vue, les choses qui sont causées par
ce mouvement peuvent se tenir sous la providence. 12° L’effet ne résulte de la cause première qu’une fois
posée la cause seconde ; aussi la nécessité de la cause première
n’amène-t-elle une nécessité dans l’effet qu’une fois posée la nécessité dans
la cause seconde. 13° Le corps céleste n’est pas fait pour l’homme comme pour
une fin principale, mais sa fin principale est la bonté divine. En outre, que l’homme soit plus noble que le corps
céleste, ne vient pas de la nature du corps, mais de la nature de l’âme raisonnable.
Enfin, supposé que le corps de l’homme soit plus noble dans l’absolu que le
corps céleste, rien n’empêcherait le corps céleste d’être plus noble que le
corps humain sous quelque aspect, c’est-à-dire en tant
qu’il a une puissance active, au lieu que l’autre a une puissance passive, et
ainsi il pourra agir sur lui ; ainsi le feu, en tant qu’il est chaud en
acte, agit sur le corps humain en tant que ce corps est chaud en puissance. 14° L’âme raisonnable est à la fois une certaine substance
et l’acte du corps. Donc, en tant qu’elle est une substance, elle est plus
noble que la forme céleste, mais non en tant qu’elle est l’acte du corps. On peut aussi répondre que l’âme est la perfection du corps
humain à la fois comme forme et comme moteur ; or le corps céleste,
parce qu’il est parfait, ne requiert aucune substance spirituelle pour le
perfectionner comme une forme le ferait, mais requiert seulement celle qui le
perfectionne comme un moteur ; et cette perfection selon la nature est
plus noble que l’âme humaine. Quoique certains aient dit aussi que les moteurs
unis aux orbes célestes étaient
leurs formes ; mais cela est laissé dans le doute par saint Augustin
dans son commentaire sur la Genèse au
sens littéral. Saint Jérôme aussi,
commentant Eccl. 1, 6 : « tournoyant de toutes parts, etc. »,
semble l’affirmer ; la Glose dit : « Il a nommé le soleil esprit, comme s’il
avait âme, souffle et vigueur. » Cependant, saint Jean Damascène dit le
contraire au deuxième livre :
« Que nul n’estime les cieux ou les luminaires comme animés : car
ils sont inanimés et insensibles. » 15° Même l’action d’un contraire qui s’oppose à la puissance
active d’un corps céleste a une cause dans le ciel : en effet, les
philosophes affirment que les réalités inférieures sont conservées dans leurs
actions par le mouvement premier ; et ainsi, ce contraire qui agit en empêchant l’effet d’un
corps céleste, par exemple le chaud qui empêche l’humidification venant de la
lune, a lui aussi une cause céleste ; et de la sorte, même la santé qui
s’ensuit ne s’oppose pas tout à fait à l’action du corps céleste, mais y a
quelque racine. 16° Les corps célestes touchent les réalités inférieures,
mais ne sont pas touchées par elles, comme il est dit au premier livre sur la
Génération ; et l’un quelconque d’entre eux ne
touche pas l’une quelconque d’entre elles immédiatement, mais par un médium,
comme le disait [le répondant]. 17° L’action de l’agent est reçue dans le médium en fonction
du mode de ce dernier ; et voilà pourquoi elle est parfois reçue autrement
dans le médium que dans l’extrême ; ainsi la vertu de
l’aimant qui attire est portée vers le fer par le moyen de l’air, qui n’est
pas attiré ; et la vertu du poisson qui paralyse la main est portée vers
la main par le moyen du filet, qui n’est pas paralysé, comme dit le Commentateur
au huitième livre de la Physique. Quant aux corps
célestes, ils ont assurément toutes les qualités qui existent dans les
inférieurs, suivant leur mode, c’est-à-dire originairement et non comme elles
sont en ces derniers ; et c’est pourquoi les actions des corps suprêmes
ne sont pas reçues dans les orbes intermédiaires en sorte que ceux-ci soient
altérés comme le sont les réalités inférieures de ce monde. 18° La
providence gouverne les réalités inférieures de ce monde par les corps supérieurs ;
non pas en sorte que la providence divine soit communiquée à ces corps, mais
parce qu’ils sont faits instruments de la divine providence ; comme
l’art n’est pas communiqué au marteau qui en est l’instrument. |
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Et videtur quod
non. Quia ut dicit
Damascenus in II libro [De fide II,
7] : nos autem dicimus, quoniam
ipsa, scilicet superiora corpora, non
sunt causa alicuius eorum quae fiunt, neque corruptionis eorum quae
corrumpuntur. Ergo, cum haec inferiora sint generabilia et corruptibilia,
non disponuntur per superiora corpora. Sed dicebat,
quod dicuntur non esse causa horum, quia non inducunt in his inferioribus
necessitatem. – Sed contra, si effectus caelestis corporis impeditur in his
inferioribus hoc non potest esse nisi propter aliquam dispositionem in his
inventam. Sed si haec inferiora per illa superiora gubernantur, oportet etiam
illam dispositionem impedientem in aliquam virtutem corporis caelestis
reducere. Ergo impedimentum non potest esse in his inferioribus nisi secundum
exigentiam superiorum ; et ita, si superiora habent necessitatem in suis
motibus, etiam in inferiora necessitatem inducent, si a superioribus gubernantur. Praeterea, ad completionem alicuius actionis sufficit agens et
patiens. Praeterea, Augustinus
[De civ. Dei V, 9] dicit, quod
in rebus invenitur aliquid actum et non agens, sicut sunt corpora ;
aliquid vero agens et non actum, sicut Deus ; aliquid vero agens et
actum, sicut spirituales substantiae. Sed
caelestia corpora sunt corporalia pura. Ergo non Praeterea, si corpus caeleste agit aliquid in haec inferiora :
aut agit inquantum est corpus, per formam scilicet corporalem ; aut per
aliquid aliud. Sed non
inquantum est corpus, quia sic agere cuilibet corpori conveniret ; quod
non videtur secundum Augustinum [De
civ. Dei V, 9]. Ergo si agunt, agunt per aliquid aliud ; et sic
illi incorporeae virtuti debet attribui actio et non ipsis caelestibus corporibus ;
et sic idem quod prius. Praeterea, quod
non convenit priori, non convenit etiam posteriori. Sed, sicut dicit
Commentator in libro de Substantia orbis [cap. 1], formae corporales
praesupponunt dimensiones interminatas in materia ; dimensiones autem non
agunt, quia quantitas nullius actionis principium est. Ergo nec corporales
formae sunt principia actionum ; et sic nullum corpus aliquid agit nisi
per virtutem incorporalem in eo existentem ; et sic idem ut prius. Praeterea, in
libro II de Causis [prop. 3], super illam propositionem : omnis anima nobilis tres habet operationes
etc., dicit Commentator [comm. ibid.], quod anima agit in naturam cum divina
virtute quae est in ea. Sed anima est multo
nobilior quam corpus. Ergo nec corpus potest aliquid agere in animam nisi per
aliquam virtutem divinam in eo existentem ; et sic idem quod prius. Praeterea,
illud quod est simplicius, non movetur ab eo quod est minus simplex. Sed
rationes seminales quae sunt in materia inferiorum corporum, sunt
simpliciores quam virtus corporalis ipsius caeli ; quia virtus illa est
extensa in materia, quod de rationibus seminalibus dici non potest. Ergo rationes seminales inferiorum corporum non possunt moveri per virtutem
corporis caelestis : et ita non gubernantur haec inferiora in suis motibus
per corpora caelestia. Praeterea, Augustinus dicit in V de Civitate Dei [cap. 6] : nihil tam ad corpus pertinet quam ipse
corporis sexus ; et tamen sub
eadem positione siderum diversi sexus in geminis concipi potuerunt. Ergo
etiam in corporalia superiora corpora influxum non habent ; et sic idem
quod prius. Praeterea, causa prima plus influit in causatum causae secundae quam
etiam causa secunda, ut dicitur in principio de Causis [prop. 1]. Sed si
inferiora corpora per superiora disponantur, tunc virtutes superiorum corporum
erunt sicut causae primae respectu inferiorum virtutum, quae erunt sicut
causae secundae. Ergo effectus in his inferioribus contingentes magis
dispositionem corporum caelestium sequentur quam virtutem corporum inferiorum.
Sed in illis invenitur necessitas, quia semper eodem modo se habent. Ergo et
effectus inferiores necessarii erunt. Hoc autem est falsum. Ergo et
primum ; scilicet quod inferiora per superiora corpora disponantur. Praeterea,
motus caeli est naturalis, ut in I Caeli et Mundi [De caelo I, 3] dicitur ; et ita non videtur esse voluntarius
vel electivus ; et ita quae per ipsum causantur, non causantur ex
electione ; et ita non subduntur providentiae. Sed inconveniens est quod
inferiora corpora non gubernentur providentia. Ergo inconveniens est quod
corporum superiorum motus sit causa inferiorum. Praeterea,
posita causa ponitur effectus. Ergo esse causae est sicut antecedens ad esse
effectus. Sed si antecedens est necessarium, et consequens est necessarium.
Ergo si causa est necessaria, et effectus. Sed
effectus qui in inferioribus corporibus accidunt non sunt necessarii, sed contingentes.
Ergo non causantur
a motu caeli, qui est necessarius, cum sit naturalis ; et sic idem quod
prius. Praeterea,
illud propter quod fit aliud, est eo nobilius. Sed omnia facta sunt propter
hominem, etiam corpora caelestia, ut dicitur Deuteronom. IV, 19 : ne forte, oculis elevatis ad caelum,
videas solem et lunam et omnia astra caeli, et errore deceptus adores ea quae
creavit Dominus Deus tuus in ministerium cunctis gentibus quae sub caelo sunt.
Ergo homo est dignior creaturis caelestibus. Sed vilius non influit in
nobilius. Ergo corpora caelestia non influunt in corpus humanum ; et
eadem ratione, nec in alia corpora, quae sunt priora humano corpore, sicut
sunt elementa. Sed dicebat, quod homo est nobilior caelestibus corporibus quantum ad
animam, sed non quantum ad corpus. – Sed contra, nobilioris perfectibilis
nobilior est perfectio. Sed corpus hominis habet nobiliorem formam quam
corpus caeli ; forma enim caeli est pure corporalis, qua est multo nobilior
rationalis anima. Ergo et corpus humanum est nobilius caelesti corpore. Praeterea,
contrarium non est causa sui contrarii. Sed virtus corporis caelestis
quandoque contrariatur effectibus in istis inferioribus inducendis ;
sicut corpus caeleste quandoque ad humiditatem movet, cum medicus intendit
materiam digerere desiccando ad sanitatem inducendam, quam etiam quandoque
inducit existente corpore caelesti in contraria dispositione. Ergo corpora caelestia non sunt causa effectuum corporalium in his inferioribus. Praeterea, cum
omnis actio fiat per contactum, quod non tangit, non agit. Sed corpora caelestia non tangunt ista inferiora. Ergo non agunt in
ea ; et sic idem quod prius. Sed dicebat, quod corpora caelestia tangunt haec per medium. – Sed contra,
quandocumque est contactus et actio per medium, oportet quod medium prius
recipiat effectum agentis quam ultimum ; sicut ignis prius calefacit
aerem quam nos. Sed effectus stellarum et solis non possunt recipi in orbibus inferioribus,
qui sunt de natura quintae essentiae, et ita non sunt susceptivi caloris aut
frigoris, aut aliarum dispositionum quae in his inferioribus inveniuntur.
Ergo non potest, eis mediantibus, a supremis corporibus actio in haec infima
pervenire. Praeterea, ei
quod est medium providentiae, providentia communicatur. Sed providentia
communicari non potest corporibus caelestibus, cum ratione careant. Ergo non
possunt esse medium in provisione rerum. Sed contra. Est
quod Augustinus dicit libro III de Trinit. [cap. 4] : corpora crassiora et infirmiora per
subtiliora et potentiora quodam ordine reguntur. Sed
corpora caelestia sunt subtiliora et potentiora quam inferiora. Haec ergo
inferiora reguntur per illa. Praeterea,
Dionysius dicit IV cap. de Divin. Nomin. [§ 4], quod radius solaris
generationem visibilium corporum confert, et ad vitam ipsa movet, et nutrit
et auget. Hi autem sunt nobiliores effectus in his inferioribus. Ergo et
omnes alii effectus corporales producuntur a divina providentia mediantibus
corporibus caelestibus. Praeterea,
secundum philosophum in libro II Metaph. [l. 2
(993 b 24)], illud quod est primum in aliquo genere, est causa eorum quae
sunt post in illo genere. Sed corpora caelestia sunt prima in genere
corporum, et motus eorum sunt primi inter alios motus corporales : ergo
sunt causa corporalium quae hic aguntur ; et sic idem quod prius. Praeterea, philosophus dicit in II de Generatione [cap. 10 (336 a
31)] quod allatio solis in circulo declivi est causa generationis et corruptionis
in his inferioribus ; unde et generationes et corruptiones mensurantur
per motum praedictum. In libro etiam de Animalibus [De gen. animal. IV, 10 (777 b
20)] dicit, quod omnes diversitates quae sunt in conceptibus, sunt ex
corporibus caelestibus. Ergo eis mediantibus,
haec inferiora disponuntur. Praeterea, Rabbi Moyses [Dux
neutr. I, 71] dicit, quod caelum est in mundo sicut cor in animali.
Sed omnia alia membra gubernantur ab anima mediante corde. Ergo omnia corpora
alia gubernantur a Deo mediante caelo. Responsio. Dicendum, quod communis intentio omnium fuit reducere
multitudinem in unitatem, et varietatem in uniformitatem, secundum quod
possibile esset. Et ideo antiqui, considerantes diversitatem actionum in
istis inferioribus, tentaverunt ea reducere in aliqua principia pauciora et
simpliciora, scilicet in elementa, multa aut unum, et in qualitates elementares.
Sed ista positio non est rationabilis. Qualitates enim elementares
inveniuntur se habere in actionibus rerum naturalium sicut instrumentalia
principia. Cuius signum est, quod non eumdem modum actionis habent in
omnibus, nec ad eumdem terminum perveniunt actiones ipsorum ; alium enim
effectum habent in auro et in ligno, et animalis carne ; quod non esset,
nisi agerent inquantum essent ab alio regulata. Actio autem principalis
agentis non reducitur, sicut in Unde alii, scilicet Platonici, reduxerunt eos in formas simplices et
separatas, sicut in prima principia : ex quibus, ut dicebant, erat esse
et generatio in istis inferioribus, et omnis proprietas naturalis. Sed hoc
etiam non potest stare. A causa enim eodem modo se habente est effectus
semper eodem modo se habens : formae autem illae ponebantur esse immobiles :
unde oporteret ut semper ab eis generatio esset uniformiter in istis
inferioribus ; cuius contrarium videmus ad sensum. Unde oportet ponere,
principia generationis et corruptionis et aliorum motuum consequentium in his
inferioribus, esse aliqua quae non semper eodem modo se habeant :
oportet tamen ea semper manere quasi prima generationis principia ut generatio
continua esse possit : et ideo oportet ea esse invariabilia secundum
substantiam, moveri autem solum secundum locum ; ut, per accessum et
recessum contrarios et diversos motus in his inferioribus efficiant ; et
huiusmodi sunt corpora caelestia ; et ideo omnes effectus corporales
oportet reducere in ea sicut in causas. Sed in hac reductione duplex error fuit. Quidam enim haec inferiora in
corpora caelestia reduxerunt sicut in causas simpliciter primas, eo quod nullas
substantias incorporeas arbitrabantur ; unde priora in corporibus
dixerunt esse prima inter entia. Sed hoc manifeste apparet esse falsum. Omne
quod enim movetur, oportet in principium immobile reduci, cum nihil a seipso
moveatur, et non sit abire in infinitum. Corpus autem caeleste, quamvis non
varietur secundum generationem et corruptionem, aut secundum aliquem motum
qui variet aliquid quod insit substantiae eius, movetur tamen secundum locum :
unde oportet in aliquod prius principium reductionem fieri, ut sic ea quae
alterantur, quodam ordine reducantur in alterans non alteratum, motum tamen
secundum locum ; et ulterius in id quod nullo modo movetur. Quidam vero posuerunt corpora caelestia esse causas istorum inferiorum
non solum quantum ad motum, sed etiam quantum ad primam eorum
institutionem ; sicut Avicenna dicit in sua Metaphys. [IX, 5], quod ex
eo quod est commune omnibus corporibus caelestibus, scilicet natura motus
circularis, causatur in his inferioribus id quod est eis commune, scilicet materia
prima ; et ex his in quibus corpora caelestia differunt ad invicem,
causatur diversitas formarum in his inferioribus : ut sic caelestia
corpora sint media inter Deum et ista inferiora etiam in via creationis
quodammodo. Sed hoc est alienum a fide, quae ponit omnem naturam immediate
esse a Deo conditam secundum sui primam institutionem, unam autem creaturam
moveri ab altera, praesuppositis virtutibus naturalibus utrique creaturae ex
divino opere attributis ; et ideo ponimus corpora caelestia esse causas
inferiorum per viam motus tantum ; et sic esse media in opere
gubernationis, non autem in opere creationis. Ad primum igitur dicendum, quod Damascenus intendit a corporibus
caelestibus excludere respectu horum inferiorum causalitatem primam, vel
etiam necessitatem inducentem. Corpora enim caelestia etsi semper eodem modo
agant, eorum tamen effectus recipitur in inferioribus secundum modum
inferiorum corporum, quae in contrariis dispositionibus frequenter inveniuntur ;
unde virtutes caelestes non semper inducunt effectus suos in his inferioribus
propter impedimentum contrariae dispositionis. Et hoc est quod
philosophus dicit in libro de Somno et Vigilia [De divin. per somn., cap. 2 (463 b 23)] quod frequenter
fiunt signa imbrium et ventorum, quae tamen non eveniunt propter contrarias
dispositiones fortiores. Ad secundum
dicendum, quod dispositiones istae quae contrariantur caelesti virtuti, non
sunt ex prima institutione causatae a corpore caelesti, sed ex divina
operatione, per quam ignis effectus est calidus, et aqua frigida, et sic de
aliis ; et sic non oportet omnia impedimenta huiusmodi in causas
caelestes reducere. Ad tertium dicendum, quod virtutes activae in his inferioribus sunt instrumentales
tantum ; unde, sicut instrumentum non movet nisi motum a principali
agente, ita nec virtutes activae inferiores agere possunt nisi motae a
corporibus caelestibus. Ad quartum dicendum, quod obiectio illa tangit quamdam opinionem quae
habetur in libro Fontis vitae [Avencebrol, Fons vitae, II, 9-10], qui ponit quod nullum corpus ex virtute corporali
agit ; sed quantitas quae in est materia, impedit formam ab
actione ; et omnis actio quae attribuitur corpori, est alicuius virtutis
spiritualis operantis in ipso corpore. Et hanc opinionem Rabbi Moyses [Dux neutr. I, 72] dicit esse
loquentium in lege Maurorum : dicunt enim, quod ignis non calefacit, sed
Deus in igne. Sed haec
positio stulta est cum auferat rebus omnibus naturales operationes ; et
contrariatur dictis philosophorum et sanctorum. Unde
dicimus, quod corpora per virtutem corporalem agunt, nihilominus tamen Deus
operatur in omnibus rebus sicut causa prima operatur in causa secunda. Quod
igitur inducitur, quod corpora aguntur tantum et non agunt, debet intelligi
secundum hoc quod illud dicitur agere quod habet dominium super actionem
suam ; secundum quem modum loquendi dicit Damascenus [De fide II, 27], quod animalia
bruta non agunt, sed aguntur. Per hoc tamen non excluditur quin agant
secundum quod agere est aliquam actionem exercere. Ad quintum
dicendum, quod agens semper est diversum vel contrarium patienti, ut dicitur
in I de Generatione [cap. 7 (324 a 11)] ; et ideo corpori non
competit agere in aliud corpus, secundum hoc quod habet commune cum eo, sed
secundum id in quo ab eo distinguitur. Et ideo corpus non agit inquantum est
corpus, sed inquantum est tale corpus ; sicut etiam animal non
ratiocinatur inquantum est animal, sed inquantum est homo ; et similiter
ignis non calefacit inquantum est corpus, sed inquantum est calidus ; et
similiter etiam est de corpore caelesti. Ad sextum
dicendum, quod dimensiones praeintelliguntur in materia, non in actu completo
ante formas naturales, sed in actu incompleto ; et ideo sunt prius in
via materiae et generationis ; sed forma est prior in via complementi.
Secundum hoc autem aliquid agit quod completum est et ens actu, non secundum
quod est in potentia ; secundum hoc enim patitur ; et ideo non
sequitur, si materia vel dimensiones in materia praeexistentes non agunt,
quod forma non agat ; sed e converso. Sequeretur autem quod si non
patiuntur, quod forma non patiatur. Et tamen forma corporis caelestis non
inest ei mediantibus huiusmodi dimensionibus, ut Commentator dicit ibidem. Ad septimum
dicendum, quod ordo effectuum debet respondere ordini causarum. In causis
autem, secundum auctorem illius libri [comm. 3], talis ordo invenitur,
quod primum est causa prima, scilicet Deus ; secundum autem
intelligentia ; tertium vero anima : unde et primus effectus, qui
est esse, proprie attribuitur causae primae ; et secundus, qui est cognoscere,
attribuitur intelligentiae ; et tertius, qui est movere, attribuitur animae.
Sed tamen causa secunda semper agit in virtute causae primae, et sic aliquid
habet de operatione eius ; sicut etiam inferiores orbes habent aliquid
de motu primi orbis ; unde et intelligentia, secundum ipsum, non solum
intelligit, sed et dat esse ; et anima, quae est effecta ab intelligentia
secundum eum, non solum movet, quod est actio animalis, sed etiam intelligit,
quod est actio intellectualis, et dat esse, quod est actio divina ; et
hoc dico de anima nobili, quam intelligit ille esse animam caelestis corporis,
vel quamlibet aliam rationalem animam. Sic
ergo non oportet quod sola virtus divina immediate moveat, sed etiam inferiores
causae per virtutes proprias, secundum quod participant virtutem superiorum
causarum. Ad octavum
dicendum, quod secundum Augustinum [cf. De
Trin. III, 8 ; De Gen. ad
litt. IX, 17] rationes seminales dicuntur omnes vires activae et
passivae a Deo creaturis collatae, quibus mediantibus naturales effectus in
esse producit ; unde ipse dicit in III de Trinitate [cap. 9], quod sicut matres gravidae sunt foetibus, sic
ipse mundus gravidus est causis nascentium ; exponens quod supra de rationibus seminalibus dixerat, quas
etiam vires et facultates rebus distributas nominaverat. Unde inter has
rationes seminales continentur etiam virtutes activae corporum caelestium,
quae sunt nobiliores virtutibus activis inferiorum corporum, et ita possunt
eas movere ; et dicuntur rationes seminales inquantum in causis activis
sunt omnes effectus originaliter sicut in quibusdam seminibus. Si tamen
intelligantur rationes seminales inchoationes formarum quae sunt in materia
prima, secundum quod est in potentia ad omnes formas, ut quidam volunt ;
quamvis non multum conveniat dictis Augustini, tamen potest dici, quod earum
simplicitas est propter earum Ad nonum dicendum, quod oportet sexuum diversitatem in aliquas causas
caelestes reducere. Omne enim agens intendit assimilare sibi patiens, secundum quod
potest ; unde vis activa quae est in semine maris, intendit conceptum
semper ducere ad sexum masculinum, qui perfectior est ; unde sexus
femineus accidit praeter intentionem naturae particularis agentis. Nisi ergo
esset aliqua virtus quae intenderet femineum sexum, generatio feminae esset
omnino a casu, sicut et aliorum monstrorum ; et ideo dicitur, quod quamvis
sit praeter intentionem naturae particularis, ratione cuius dicitur femina mas occasionatus, tamen de
intentione est naturae universalis, quae est vis corporis caelestis, ut Avicenna
[Metaph. VI, 5] dicit. Sed potest
esse impedimentum ex parte materiae, quod nec virtus caelestis nec particularis
consequitur effectum suum, productionem scilicet masculini sexus ; unde
quandoque femina generatur etiam existente dispositione in corpore caelesti
ad contrarium, propter materiae indispositionem ; vel e contrario
generabitur sexus masculinus contra dispositionem caelestis corporis, propter
particularis virtutis victoriam super materiam. Contingit ergo quod in conceptione
geminorum, operatione naturae materia separatur, cuius una pars magis obedit
virtuti agenti quam altera, propter alterius indigentiam ; et ideo in
una parte generatur sexus femineus, in altera masculinus, sive corpus
caeleste disponat ad unum, sive ad alterum ; magis tamen hoc potest
accidere, quando corpus caeleste disponit ad femineum sexum. Ad decimum
dicendum, quod causa prima magis dicitur influere quam secunda inquantum eius
effectus est intimior et permanentior in causato, quam effectus causae
secundae ; effectus tamen magis similatur causae secundae, quia per eam
determinatur quodammodo actio primae causae ad hunc effectum. Ad undecimum
dicendum, quod quamvis motus caelestis, secundum quod est actus mobilis
corporis, non sit motus voluntarius, secundum tamen quod est actus moventis,
est voluntarius, id est ab aliqua voluntate causatus ; et secundum hoc,
ea quae ex motu illo causantur, sub providentia cadere possunt. Ad duodecimum
dicendum, quod effectus non sequitur ex causa prima, nisi posita causa
secunda ; unde necessitas causae primae non inducit necessitatem in
effectu nisi posita necessitate in causa secunda. Ad decimumtertium
dicendum, quod corpus caeleste non est factum propter hominem sicut propter
principalem finem ; sed finis principalis eius est bonitas divina. Et
iterum, quod homo sit nobilius caelesti corpore, non est ex natura corporis,
sed ex natura animae rationalis. Et praeterea, dato quod etiam corpus hominis
esset simpliciter nobilius quam corpus caeli, nihil prohiberet corpus caeli
secundum aliquid esse nobilius humano corpore, inquantum illud scilicet, habet
virtutem activam, hoc autem passivam, et sic poterit agere in ipsum ; et
sic etiam ignis, inquantum est actu calidus, agit in corpus humanum, inquantum
est potentia calidum. Ad
decimumquartum dicendum, quod anima rationalis, et est substantia quaedam, et
est corporis actus. Inquantum ergo est substantia, est nobilior forma
caelesti ; non autem inquantum est corporis actus. Vel potest dici, quod
anima est perfectio corporis humani et ut forma, et ut motor ; corpus
autem caeleste, quia perfectum est, non requirit aliquam substantiam
spiritualem quae perficiat ipsum ut forma, sed quae perficit ipsum ut motor
tantum ; et haec perfectio secundum naturam est nobilior quam anima
humana. Quamvis etiam quidam posuerint motores coniunctos orbium esse formas
eorum ; quod sub dubio ab Augustino relinquitur super Genes. ad litt.
[II, 18]. Hieronymus etiam asserere videtur, Eccle. I, 6, super illud : lustrans universa in circuitu, etc.,
Glossa [ordin., ibid.] : spiritum solem nominavit, quod animal sit,
spiret et vigeat. Damascenus tamen in libro II [De fide, cap. 6] contrarium
dicit : nullus, inquit, animatos caelos vel luminaria existimet : inanimati sunt enim et insensibiles. Ad
decimumquintum dicendum, quod actio etiam contrarii, quod repugnat virtuti
activae alicuius corporis caelestis, habet aliquam causam in caelo : per
motum enim primum ponitur a philosophis quod res inferiores conservantur in
suis actionibus ; et ita illud contrarium, quod agit impediendo effectum
alicuius corporis caelestis, utpote calidum quod impedit humectationem lunae,
habet etiam aliquam causam caelestem ; et sic etiam sanitas quae
consequitur, non omnino contrariatur actioni caelestis corporis, sed habet
ibi aliquam radicem. Ad decimumsextum dicendum, quod corpora caelestia tangunt inferiora,
sed non tanguntur ab eis, ut dicitur in I de Gener. [cap. 6 (323 a
28)] ; nec quodlibet eorum tangit quodlibet istorum immediate, sed per
medium, ut dicebatur [arg. 17]. Ad decimumseptimum dicendum, quod actio agentis recipitur in medio per
modum medii ; et ideo quandoque alio modo recipitur in medio quam in
ultimo ; sicut virtus magnetis attrahentis defertur ad ferrum per medium
aerem, qui non attrahitur ; et virtus piscis stupefacientis manum defertur
ad manum mediante rete quod non stupescit, ut dicit Commentator in VIII
Physicorum [comm. 35 et 37]. Corpora autem caelestia habent quidem omnes qualitates
existentes in his inferioribus suo modo, scilicet originaliter, et non prout
sunt in his ; unde et actiones supremorum corporum non recipiuntur in
mediis orbibus, ut alterentur sicut haec inferiora. Ad decimumoctavum dicendum, quod huiusmodi inferiora gubernantur a
divina providentia per superiora corpora ; non ita quod divina
providentia illis corporibus communicetur, sed quia efficiuntur divinae
providentiae instrumenta ; sicut ars non communicatur martello, quod est
instrumentum artis. |
(Decimo quaeritur utrum humani actus
gubernentur a divina providentia
mediantibus corporibus caelestibus.)
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Il semble que oui. 1° Saint Jean Damascène dit que les corps
célestes établissent en nous des tempéraments, des habitus et des
dispositions. Or les habitus et les dispositions appartiennent à
l’intelligence et à la volonté, qui sont les principes des actes humains.
Dieu dispose donc les actes humains au moyen des corps célestes. 2° Il est dit au livre des Six Principes que l’âme unie au corps imite le tempérament
du corps. Or les corps célestes laissent une impression sur le tempérament
humain. Donc aussi sur l’âme elle-même ; et de la sorte, ils peuvent
être la cause des actes humains. 3° Tout ce qui agit sur le premier, agit sur le suivant. Or
l’essence de l’âme est antérieure à ses puissances, que sont la volon- 4° L’instrument agit non seulement par sa vertu propre, mais
encore par la vertu de l’agent principal. Or, le corps céleste étant un
moteur mû, il est l’instrument de la substance spirituelle motrice ; et
son mouvement est non seulement l’acte du corps mû, mais l’acte de l’esprit
moteur. Son mouvement agit donc non seulement par la vertu du corps mû, mais
aussi par la vertu de l’esprit moteur. Or, de même que ce corps céleste
surpasse le corps humain, de même cet esprit surpasse l’esprit humain. Donc,
de même que ce mouvement laisse une impression dans le corps humain, de même
il laisse une impression dans l’âme humaine, et de la sorte, il semble que
[les corps célestes] soient les principes des actes humains. 5° L’expérience montre que des hommes sont disposés depuis
leur naissance à l’apprentissage ou à l’exercice de quelques métiers :
certains sont disposés pour être forgerons, d’autres pour être médecins, et
ainsi de suite ; et cela ne peut être rapporté aux principes prochains
de la génération comme à une cause, car parfois les enfants se trouvent
disposés à des choses auxquelles les parents n’étaient pas inclinés. Il est
donc nécessaire que cette diversité de dispositions se rapporte aux corps
célestes comme à une cause. Or on ne peut pas affirmer que de telles
dispositions sont dans les âmes au moyen des corps, car les qualités
corporelles n’opèrent nullement pour ces inclinations comme elles opèrent
pour la colère, la joie, et de semblables passions de l’âme. Les corps
célestes laissent donc de façon immédiate et directe une impression sur les
âmes humaines ; et de la sorte, les actes humains sont disposés au moyen
des corps célestes eux-mêmes. 6° Parmi les actes humains, certains semblent surpasser les
autres : ce sont régner, diriger les guerres, et autres semblables. Or,
comme dit Isaac au premier livre De
definitionibus, « Dieu a fait
régner un orbe sur les royaumes et sur les guerres. » Donc, à bien plus
forte raison les autres actes humains sont-ils disposés au moyen des corps célestes. 7° Il est plus facile de changer la partie que le tout. Or
parfois, par la vertu des corps célestes, tout le peuple d’une même province
est excité à faire la guerre, comme disent les philosophes. Donc, à bien plus
forte raison un homme particulier est-il excité par la vertu des corps célestes. En sens contraire : 1) Saint Jean Damascène dit au deuxième livre : « Ils ne sont absolument pas la cause de nos
actes » – il s’agit des corps célestes – « car, mis par le Créateur
en possession d’un libre arbitre, nous sommes maîtres de nos actes ». 2) Vont dans le même sens ce que saint Augustin détermine au
cinquième livre de la Cité de Dieu et à la fin du livre sur la Genèse au sens littéral, et ce que saint
Grégoire détermine dans l’homélie pour l’Épiphanie. Réponse : Pour voir clairement la réponse à cette question, il faut
savoir quels actes sont appelés humains. Les actes proprement appelés humains sont ceux dont
l’homme est lui-même le maître ; or l’homme est maître de ses actes par
la volonté ou par le libre arbitre ; cette question tourne donc autour
des actes de la volonté et du libre arbitre. En effet, les autres actes qui
sont dans l’homme sans être soumis au commandement de la volonté, comme les
actes des puissances nutritive et générative, sont soumis aux puissances célestes
tout comme les autres actes corporels. Or il y eut
plusieurs erreurs concernant les actes humains dont nous parlons. Certains,
en effet, ont soutenu que les actes humains ne relevaient pas de la divine
providence et ne se rapportaient pas à une cause, si ce n’est à notre
providence. Et Cicéron semble avoir été de
cet avis, comme dit saint Augustin au cinquième livre de la Cité de Dieu. Mais il ne peut en
être ainsi. Car la volonté est un moteur mû, comme cela est prouvé au
troisième livre sur l’Âme ; il est
donc nécessaire de rapporter son acte à quelque principe premier, qui est un
moteur non mû. Aussi d’autres ont-ils rapporté tous les actes de la volonté
aux corps célestes, prétendant que le sens et l’intelligence sont en nous une
même chose, et que, par conséquent, toutes les vertus de l’âme sont corporelles, et ainsi, sont soumises aux actions des corps célestes.
Mais le Philosophe détruit cette position au troisième livre sur l’Âme, montrant que
l’intelligence est une puissance immatérielle, et que son action n’est pas
corporelle ; et, comme il est dit au seizième livre sur les Animaux, « ce dont les
principes agissent sans le corps a nécessairement des principes incorporels » ; il est donc impossible que les
actions de l’intelligence et de la volonté se ramènent, au sens propre, à des principes corporels. Et c’est pourquoi Avicenne a affirmé dans sa Métaphysique que, de même que l’homme est composé d’âme
et de corps, de même aussi le corps céleste ; et de même que les actions
et les mouvements du corps humain se rapportent aux corps célestes, de même
toutes les actions de l’âme se rapportent aux âmes célestes comme à des principes,
de sorte que toute volonté qui est en nous est causée par la volonté d’une
âme céleste. Et cela peut assurément s’accorder à l’opinion qu’il a de la fin
de l’homme, laquelle est posée par lui dans l’union de l’âme humaine à l’âme céleste, ou à
l’Intelligence. En effet, puisque la perfection de la volonté est la fin et
le bien, qui est son objet comme le visible est l’objet de la vue, il est
nécessaire que ce qui agit sur la volonté inclue aussi la notion de fin, car l’efficient n’agit que dans la
mesure où il imprime sa forme dans ce qui peut la recevoir. Mais d’après l’enseignement de la
foi, Dieu lui-même est immédiatement la fin de la vie humaine ; en
effet, c’est en jouissant de sa vision que nous serons béatifiés ; voilà
pourquoi lui seul peut mettre son empreinte dans notre volonté. Mais il est nécessaire que l’ordre des mobiles corresponde à
l’ordre des moteurs. Or, dans la relation à la fin, que la providence
regarde, on rencontre d’abord en nous la volonté, à laquelle se rapporte en
premier la raison formelle de bien et
de fin, et elle se sert de tout ce qui est en nous comme d’instruments pour
obtenir la fin ; quoique, sous un autre aspect, l’intelligence précède la volonté. Plus près de la volonté, il y
a l’intelligence, et plus éloignées sont les puissances corporelles. Voilà
pourquoi Dieu lui-même, qui est le pourvoyant absolument premier, met seul
son empreinte dans notre volonté.
L’ange, qui le suit dans l’ordre des causes, laisse une impression sur notre
intelligence, car
nous sommes éclairés, purifiés et perfectionnés par les anges, comme dit
Denys. Et les corps,
qui sont des agents inférieurs, peuvent laisser une impression sur les
puissances sensibles et sur d’autres puissances attachées à des organes. Mais
dans la mesure où le mouvement d’une puissance de l’âme rejaillit sur l’autre, il se produit que l’impression
du corps céleste rejaillit sur l’intelligence comme par accident, et au-delà
sur la volonté ; et semblablement, l’impression de l’ange sur l’intelligence
rejaillit sur la volonté par accident. Mais cependant, de ce point de vue, la disposition de
l’intelligence relativement aux puissances sensitives est autre que celle de
la volonté ; en effet, notre intelligence est naturellement mue par la
puissance sensitive appréhensive à la façon dont l’objet meut la puissance,
car le phantasme est à l’intellect possible ce que la couleur est à la vue,
comme il est dit au troisième livre sur l’Âme ; et c’est
pourquoi, une fois perturbée la puissance sensitive intérieure, l’intelligence
est nécessairement perturbée ; ainsi voyons-nous que, lorsque l’organe
de l’imagination est blessé, l’action de l’intelligence est nécessairement empêchée.
Et de cette façon, l’action ou l’impression du corps céleste peut rejaillir
sur l’intelligence comme par voie de nécessité ; par accident toutefois,
au lieu qu’elle s’exerce par soi sur les corps. Et je dis : nécessité, à
moins qu’il n’y ait une disposition contraire du côté du mobile. Mais
l’appétit sensitif n’est pas Réponse aux objections : 1° Saint Jean Damascène envisage les dispositions et habitus
corporels. 2° Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, l’âme, quant à
l’acte de volonté, ne suit pas nécessairement la disposition du corps, mais
du tempérament du corps provient
seulement une inclination aux choses sur lesquelles porte la volonté. 3° Cet argument serait probant si le corps céleste pouvait
laisser une impression par soi sur l’essence de l’âme ; mais l’impression
du corps céleste ne parvient à l’essence de l’âme que par accident,
c’est-à-dire par la mutation du corps dont l’âme est l’acte. Or la volonté
n’est pas issue de l’essence de l’âme à raison de son union au corps ;
l’argument n’est donc pas concluant. 4° L’instrument de l’agent spirituel ne déploie une
puissance spirituelle qu’en déployant une puissance corporelle. Or le corps
céleste ne peut agir par une puissance corporelle que sur un corps ;
voilà pourquoi même l’action qui déploie une puissance spirituelle ne peut
parvenir à l’âme que par accident, c’est-à-dire au moyen du corps. Mais son
action peut se produire dans le corps de deux façons :
c’est en effet par une puissance corporelle qu’elle meut les qualités
élémentaires que sont le chaud et le froid, et d’autres semblables ;
mais c’est par une puissance spirituelle qu’elle amène à l’espèce et aux effets
accompagnant l’espèce entière, qui ne peuvent être ramenés aux qualités élémentaires. 5° Il est un effet des corps célestes dans les corps
inférieurs de ce monde qui n’est pas causé au moyen du chaud et du
froid : par exemple, l’aimant attire le fer ; et de cette façon, le
corps céleste laisse dans le corps humain une disposition par laquelle il se
produit que l’âme unie à lui est inclinée à tel ou tel métier. 6° La parole d’Isaac, si elle doit être conservée, doit s’entendre
uniquement de l’inclination, comme on l’a dit plus haut. 7° La multitude suit dans
la plupart des cas les inclinations naturelles, parce que les hommes de la
multitude acquiescent aux passions ; mais les sages, par la raison, vainquent les
passions et les inclinations susdites. Voilà pourquoi il est plus probable
pour une multitude qu’elle opère ce à quoi incline le corps céleste, que pour
un homme singulier, qui vainc peut-être par la raison l’inclination susdite.
Il en serait de même si l’on imaginait une multitude d’hommes bilieux :
il ne se produirait pas facilement qu’elle ne fût point mue à la colère,
quoique cela puisse mieux se produire pour un seul. |
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Et videtur quod
sic. Dicit enim
Damascenus [De fide II, 7],
quod corpora caelestia constituunt in nobis complexiones et habitus et
dispositiones. Sed habitus et dispositiones pertinent ad intellectum et voluntatem,
quae sunt principia humanorum actuum. Ergo humani actus mediantibus
corporibus caelestibus disponuntur a Deo. Praeterea, dicitur in sex Principiis [Liber sex principiorum IV], quod anima coniuncta corpori corporis
complexionem imitatur. Sed corpora caelestia imprimunt in complexionem
humanam. Ergo et in ipsam animam ; et ita possunt esse causa humanorum
actuum. Praeterea, omne illud quod agit in prius, agit in posterius. Sed essentia
animae est prius quam eius potentiae, scilicet voluntas et intellectus, cum
ex essentia animae oriantur. Cum igitur corpora caelestia imprimant in ipsam
essentiam animae rationalis (imprimunt enim in eam secundum quod est corporis
actus, quod ei per essentiam suam convenit), videtur quod corpora caelestia
imprimant in intellectum et voluntatem ; et sic sunt principia humanorum
actuum. Praeterea, instrumentum non solum agit in virtute propria, sed in
virtute principalis agentis. Sed corpus caeli, cum sit movens motum, est
instrumentum spiritualis substantiae moventis ; et motus eius non solum
est actus corporis moti, sed actus spiritus moventis. Ergo motus eius non
solum agit in virtute corporis moti, sed etiam in virtute spiritus moventis.
Sed sicut corpus illud caeleste praeeminet humano corpori, ita spiritus ille
praeeminet humano spiritui. Ergo, sicut motus ille imprimit in corpus
humanum, ita imprimit in animam humanam ; et ita videtur quod sint
principia humanorum actuum. Praeterea, experimentaliter invenitur aliquos homines a sua nativitate
esse dispositos ad addiscenda vel exercenda aliqua artificia ; quidam ad
hoc quod sint fabri, quidam ad hoc quod sint medici et sic de aliis ;
nec hoc potest reduci sicut in causam in principia proxima generationis, quia
quandoque nati inveniuntur dispositi ad quaedam ad quae parentes non
inclinabantur. Ergo oportet quod haec diversitas dispositionum reducatur
sicut in causam in corpora caelestia. Sed non potest dici, quod huiusmodi
dispositiones sint in animabus, mediantibus corporibus, quia ad has inclinationes
nihil operantur corporeae qualitates, sicut operantur ad iram et gaudium, et
huiusmodi animae passiones. Ergo corpora caelestia immediate et directe in
animas humanas imprimunt ; et ita humani actus mediantibus ipsis
caelestibus corporibus disponuntur. Praeterea, in humanis actibus isti videntur caeteris praeeminere, scilicet
regnare, gerere bella, et huiusmodi. Sed, sicut dicit Isaac in libro I de Definitionibus
[ed. Muckle,
p. 317 et 336], Deus fecit regnare
orbem super regna et super bella. Ergo
multo fortius alii humani actus mediantibus corporibus caelestibus disponuntur. Praeterea, facilius est transmovere partem quam totum. Sed ex virtute
corporum caelestium quandoque commovetur tota multitudo unius provinciae ad
bellandum, ut philosophi dicunt. Ergo multo fortius virtute corporum
caelestium commovetur aliquis homo particularis. Sed contra. Est quod dicit Damascenus in libro II [De fide, cap. 7] : nostrorum actuum nequaquam sunt causa,
scilicet corpora caelestia : nos
enim liberi arbitrii a conditore facti, domini nostrorum existimus actuum. Praeterea, ad hoc etiam facit quod Augustinus determinat in V de Civitate
Dei [cap. 9], et in fine super Genes. Ad litteram [II, 17], et quod Gregorius
determinat in homilia Epiphaniae [In
Evang. I, 10, 5]. Responsio. Dicendum, quod ad huius quaestionis evidentiam, oportet
scire qui dicantur actus humani. Dicuntur enim proprie illi actus humani quorum
ipse homo est dominus ; est autem homo dominus suorum actuum per
voluntatem sive per liberum arbitrium ; unde circa actus voluntatis et
liberi arbitrii quaestio ista versatur. Actus enim alii qui sunt in homine
non subiacentes imperio voluntatis, sicut actus nutritivae et generativae
potentiae, eodem modo subiacent virtutibus caelestibus sicut et alii corporales
actus. De actibus
autem humanis praedictis multiplex fuit error. Quidam
enim posuerunt, actus humanos ad divinam providentiam non pertinere, nec reduci
in aliquam causam nisi in providentiam nostram. Et huius positionis
videtur fuisse Tullius, ut dicit Augustinus in V de Civit. Dei [cap. 9].
Sed istud non potest esse. Voluntas enim est movens motum, ut in III de Anima
[l. 15 (433 b 16)] probatur ; unde oportet eius actum reducere in
aliquod primum principium, quod est movens non motum. Et ideo quidam
omnes actus voluntatis reduxerunt in corpora caelestia, ponentes sensum et
intellectum idem esse in nobis, et per consequens omnes virtutes animae
corporales esse, et ita actionibus caelestium corporum subdi. Sed hanc positionem
philosophus destruit in III de Anima [l. 7 (429 a 24)], ostendens quod intellectus
est vis immaterialis, et quod actio eius non est corporalis : et, sicut
dicitur in XVI de Animalibus [De gen.
Animal. II, 3 (736 b 27)], quorum
principiorum actiones sunt sine corpore, oportet principia incorporea esse ; unde non potest esse quod actiones
intellectus et voluntatis, per se loquendo, in aliqua principia corporalia
reducantur. Et ideo
Avicenna posuit in sua Metaphysica [X, 1], quod sicut homo compositus est ex
anima et corpore, ita etiam corpus caeleste ; et sicut actiones corporis
humani et motus reducuntur in corpora caelestia, ita actiones animae omnes
reducuntur in animas caelestes sicut in principia ; ita quod omnis
voluntas quae est in nobis, causatur a voluntate animae caelestis. Et istud
quidem potest esse conveniens secundum opinionem suam quam habet de fine
hominis, quem ponit esse in coniunctione animae humanae ad animam caelestem,
vel ad intelligentiam. Cum enim perfectio voluntatis sit finis et bonum, quod
est obiectum eius, sicut visibile est obiectum visus ; oportet quod
illud quod agit in voluntatem, habeat etiam rationem finis, quia efficiens
non agit, nisi secundum quod imprimit in susceptibili formam eius. Secundum autem
sententiam fidei, ipse Deus immediate est finis humanae vitae ; eius
enim visione perfruentes beatificabimur ; et ideo ipse solus imprimere
potest in voluntatem nostram. Oportet autem ordinem mobilium respondere ordini moventium. In ordine
autem ad finem, quem providentia respicit, primum in nobis invenitur voluntas
ad quam primo pertinet ratio boni et finis, et omnibus quae sunt in nobis,
utitur sicut instrumentis ad consecutionem finis, quamvis in aliquo alio
respectu intellectus voluntatem praecedat. Propinquius autem
voluntati est intellectus, et remotiora sunt corporales vires. Et ideo ipse
Deus, qui est simpliciter primus providens, imprimit solus in voluntatem
nostram. Angelus autem, qui eum sequitur in ordine causarum, imprimit in
intellectum nostrum, secundum quod per Angelos illuminamur, purgamur et perficimur
ut Dionysius [De cael. hier.,
cap. 4, § 4] dicit. Sed corpora, quae
sunt inferiora agentia, imprimere possunt in vires sensibiles, et alias
organis affixas. Secundum vero quod motus unius potentiae animae redundat in
aliam, contingit quod impressio corporis caelestis redundat in intellectum
quasi per accidens, et ulterius in voluntatem ; et similiter impressio
Angeli in intellectum redundat in voluntatem per accidens. Sed tamen quantum ad hoc diversa est dispositio intellectus et
voluntatis ad vires sensitivas ; intellectus enim noster naturaliter
movetur a sensitiva apprehensiva per modum quo obiectum movet potentiam, quia
phantasma se habet ad intellectum possibilem sicut color ad visum, ut dicitur
in III de Anima [l. 12 (431 a 14)] ; et ideo, perturbata vi
sensitiva interiori, de necessitate perturbatur intellectus ; sicut
videmus quod laeso organo phantasiae, de necessitate impeditur actio
intellectus. Et secundum hunc modum in intellectum potest redundare actio vel
impressio corporis caelestis, quasi per viam necessitatis ; per accidens
tamen, sicut in corpora per se ; et dico necessitatem, nisi sit
contraria dispositio ex parte mobilis. Sed appetitus sensitivus non est naturaliter
motivus voluntatis, sed e converso ; quia appetitus superior movet appetitum
inferiorem, sicut sphaera sphaeram, ut dicitur in III de anima. Et
quantumcumque appetitus inferior perturbetur per aliquam passionem ut irae
vel concupiscentiae, non oportet quod voluntas perturbetur ; immo habet
potentiam repellendi huiusmodi perturbationem, ut dicitur Genes. IV, 7 :
subter te erit appetitus tuus. Et
ideo ex corporibus caelestibus non inducitur aliqua necessitas, nec ex parte
recipientium nec ex parte agentium, in actibus humanis ; sed inclinatio
sola, quam etiam voluntas repellere potest per virtutem acquisitam vel
infusam. Ad primum ergo
dicendum, quod Damascenus intelligit de dispositionibus et habitibus
corporalibus. Ad secundum
dicendum, quod, sicut ex dictis patet, anima quantum ad actum voluntatis non
de necessitate sequitur corporis dispositionem, sed ex corporis complexione
est inclinatio tantum ad ea quae voluntatis sunt. Ad tertium
dicendum, quod ratio illa recte procederet, si corpus caeleste posset
imprimere in essentiam animae per se ; impressio autem corporis
caelestis non pervenit ad animae essentiam nisi per accidens ; scilicet
per corporis mutationem, cuius ipsa est actus. Voluntas autem non oritur ex
essentia animae secundum quod est corpori coniuncta ; et ideo ratio non
sequitur. Ad quartum
dicendum, quod instrumentum spiritualis agentis non agit secundum virtutem
spiritualem nisi ex hoc quod agit secundum virtutem corporalem. Secundum autem virtutem corporalem corpus caeleste non potest agere
nisi in corpus ; et ideo etiam actio quae est secundum virtutem
spiritualem, non potest pertingere ad animam nisi per accidens, scilicet
corpore mediante. Sed in corpus utroque modo actio eius pervenit ; ex
virtute enim corporali movet qualitates elementares, scilicet calidum et
frigidum, et huiusmodi ; sed ex virtute spirituali movet ad speciem, et
ad effectus consequentes totam speciem, qui non possunt in qualitates elementares
reduci. Ad quintum
dicendum, quod aliquis effectus est a corporibus caelestibus in istis corporibus,
qui non causatur ex calido et frigido, sicut magnes attrahit ferrum ; et
per hunc modum ex corpore caelesti aliqua dispositio in corpore humano
relinquitur, ex qua contingit ut anima ei coniuncta inclinetur ad hoc vel
illud artificium. Ad sextum
dicendum, quod verbum Isaac, si debet salvari, est intelligendum secundum
inclinationem tantum, modo praedicto. Ad septimum
dicendum, quod multitudo ut in pluribus sequitur inclinationes naturales,
inquantum homines multitudinis acquiescunt passionibus ; sed sapientes
ratione superant passiones et inclinationes praedictas. Et ideo magis est
probabile de aliqua multitudine quod operetur id ad quod inclinat corpus caeleste,
quam de uno singulari, qui forte per rationem superat inclinationem
praedictam. Et simile esset, si una multitudo hominum cholericorum poneretur,
non de facili contingeret quin ad iracundiam moverentur, quamvis de uno
posset magis accidere. |
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LA QUESTION
PORTE SUR LA PRÉDESTINATION. Article 1 : La
prédestination appartient-elle à la science ou à la volonté ? Article 2 : La prescience
des mérites est-elle la cause et la raison de la prédestination ? Article 3 : La
prédestination est-elle certaine ? Article 4 : Le nombre des
prédestinés est-il certain ? Article 5 : Les
prédestinés ont-ils la certitude de leur prédestination ? Article 6 : La
prédestination peut-elle être aidée par les prières des saints ? |
Quaestio est de praedestinatione. Primo utrum praedestinatio pertineat ad scientiam
vel voluntatem. Secundo utrum praescientia meritorum sit causa
vel ratio praedestinationis. Tertio utrum praedestinatio certitudinem habeat. Quarto utrum numerus praedestinatorum sit
certus. Quinto utrum praedestinatis sit certa sua
praedestinatio. Sexto utrum praedestinatio possit iuvari precibus sanctorum. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 73)
Situation en Dieu de la prédestination :
acte de raison présupposant dilection et
élection (art. 1)
venant non de sa prescience des mérites,
mais de sa bonté (2)
Certitude :
de la prédestination (3)
du nombre des prédestinés (4)
Du point de vue des hommes :
incertitude (5)
rôle de la prière (6)
Art.
1 : Super Sent. I, d. 40, q. 1, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 163 ; Sum. Th. I,
q. 23, a. 1 ; Super Rom.,
cap. 1, l. 3.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 41, a. 3 ; Cont. Gent. III, cap. 163 ; Super Eph., cap. 1, l. 1 et 4 ; Sum. Th. I, q. 23, a. 5 ; Lect. Super Ioh., cap. 15, l. 3 ; Super Rom., cap. 1,
l. 3 ; ibid. cap. 8, l. 6 et cap. 9, l. 3.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 40, q. 3 ; Sum. Th. I, q. 23, a. 6 ; Quodl. XII, q. 3.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 40, q. 3 ; Sum. Th. I, q. 23, a. 7.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 16, a. 1, ad 5 ; Sum. Th. I, q. 23, a. 1, ad 4 ; Lect. Super Ioh., cap. 10,
l. 5 ; Sum. Th. I-II,
q. 112, a. 5.
Art. 6 : Super
Sent. I, d. 41, a. 4 ; ibid. III, d. 17,
a. 3, qc. 1, ad 3 et IV, d. 45, q. 3, a. 3,
ad 5 ; Sum. Th. I,
q. 23, a. 8.
(Et primo quaeritur utrum pertineat ad
scientiam, vel ad voluntatem.)
|
Il semble qu’elle appartienne à la volonté comme à un genre. 1° Comme dit saint Augustin au livre sur la Prédestination des saints, la prédestination est
un propos de faire miséricorde. Or le propos appartient à la volonté. Donc la
prédestination aussi. 2° La prédestination semble être identique à l’élection
éternelle, dont il est dit en Éph. 1, 4 : « il nous a élus en lui avant la création du
monde », car les mêmes sont appelés élus et prédestinés. Or l’élection,
selon le Philosophe aux sixième et dixième livres de l’Éthique, appartient à
l’appétit plutôt qu’à l’intelligence. La prédestination appartient donc aussi
à la volonté plutôt qu’à la science. 3° [Le répondant] disait que l’élection précède la prédestination,
et ne lui est pas identique. En sens contraire : la volonté suit la
science, et ne la précède pas. Or l’élection appartient à la volonté. Si donc
l’élection précède la prédestination, la prédestination ne peut appartenir à
la science. 4° Si la prédestination appartenait à la science, il
semblerait que la prédestination soit identique à la prescience ; et
dans ce cas, quiconque saurait d’avance le salut de quelqu’un, le
prédestinerait. Or cela est faux. En effet, les prophètes ont su d’avance le
salut des nations mais ne l’ont pas prédestiné. Donc, etc. 5° La prédestination implique une causalité. Or la causalité
n’entre pas dans la notion de science, mais plutôt dans celle de volonté. La
prédestination appartient donc à la volonté plutôt qu’à la science. 6° La volonté diffère de la puissance en ceci, que la
puissance regarde les effets seulement dans le futur (car il n’y a pas de puissance
par rapport aux choses qui existent ou ont existé), au lieu que la volonté
regarde à égalité l’effet présent et l’effet futur. Or la prédestination a un
effet dans le présent et dans le futur ; et c’est pourquoi saint
Augustin dit que la prédestination est une
préparation de la grâce dans le présent et de la gloire dans le futur. La
prédestination appartient donc à la volonté. 7° La science ne regarde pas les réalités comme faites ou à
faire, mais plutôt comme connues ou à connaître ; la prédestination,
elle, regarde ce qui est à faire. La prédestination n’appartient donc pas à
la science. 8° L’effet reçoit son nom de la cause
prochaine plutôt que de la cause éloignée, comme l’homme engendré le reçoit
de l’homme qui engendre plutôt que du soleil. Or la préparation provient de
la science et de la volonté ; mais la science est une cause antérieure
et plus éloignée que la volonté. La préparation appartient donc à la volonté
plutôt qu’à la science. Or la prédestination est la préparation de quelqu’un
à la gloire, comme dit saint Augustin. 9° Lorsque plusieurs mouvements sont ordonnés à un seul
terme, l’ensemble des mouvements coordonnés reçoit le nom du dernier d’entre
eux ; ainsi, pour faire sortir la forme substantielle de la puissance de
la matière, on ordonne d’abord une altération, puis une génération, et le
tout est appelé génération. Or, pour préparer quelque chose, on ordonne
d’abord un mouvement de science et ensuite un mouvement de volonté. Le tout
doit donc être attribué à la volonté ; et ainsi la prédestination semble
être surtout dans la volonté. 10° Si un contraire est approprié à quelque chose, l’autre
contraire est tout à fait éloigné de cette même chose. Or les maux sont surtout
appropriés à la prescience divine : nous disons en effet des méchants
qu’ils sont connus d’avance ; la prescience ne regarde donc pas les
biens. Or la prédestination concerne seulement les biens du salut. Elle
n’appartient donc pas à la prescience. 11° Ce qui est dit au sens propre n’a pas besoin de l’ajout
d’une glose. Or dans la Sainte Écriture, lorsque la connaissance est
mentionnée en rapport au bien, elle est glosée comme approbation, comme cela
est clair en I Cor. 8, 3 : « Si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de
lui », « c’est-à-dire approuvé » ; et en II Tim. 2, 19 : « Le Seigneur connaît ceux qui sont à
lui », « c’est-à-dire approuve ». La connaissance ne porte
donc pas proprement sur les bons. Or la prédestination concerne les bons.
Donc, etc. 12° Préparer appartient à la puissance motrice, car cela
concerne l’œuvre. Or la prédestination est une préparation, comme on l’a dit.
La prédestination appartient donc à la puissance motrice, donc à la volonté
et non à la science. 13° La raison reproduite suit la raison modèle. Or, dans la
raison humaine, qui est une reproduction de la divine, nous voyons que la
préparation appartient à la volonté et non à la science. Il en sera donc de
même dans la préparation divine ; et nous retrouvons ainsi la même
conclusion que ci-dessus. 14° Tous les attributs divins sont réellement la même chose,
mais leur différence se montre par la diversité des effets. Une chose que
l’on dit de Dieu doit donc être rapportée à l’attribut divin auquel son effet
est approprié. Or la grâce et la gloire sont les effets de la prédestination,
et sont appropriées à la volonté ou à la bonté. La prédestination appartient
donc aussi à la volonté, non à la science. En sens contraire : 1) « Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés »
(Rom. 8, 29). À propos de ce passage, la Glose dit : « La prédestination est la
prescience et la préparation des bienfaits de Dieu », etc. 2) Tout prédestiné est connu, mais la réciproque est fausse.
Le prédestiné est donc dans le genre du connu. La prédestination est donc
aussi dans le genre de la science. 3) Chaque chose est à mettre plutôt dans le genre de ce qui
lui convient toujours, que dans le genre de ce qui ne lui convient pas
toujours. Or ce qui est du côté de la science convient toujours à la
prédestination : en effet, la prescience accompagne toujours la prédestination,
au lieu que l’apposition de la grâce, qui se fait par la volonté, ne
l’accompagne pas toujours, car la prédestination est éternelle, mais
l’apposition de la grâce, temporelle. La prédestination doit donc être mise
dans le genre de la science plutôt que de la volonté. 4) Le Philosophe compte les habitus cognitifs et opératifs
au nombre des vertus intellectuelles : ils appartiennent à la raison plutôt
qu’à l’appétit, comme cela est clair pour la prudence et l’art, au sixième
livre de l’Éthique. Or la prédestination
implique un principe cognitif et opératif, car elle est à la fois prescience
et préparation, comme on le voit par la définition précitée. La prédestination
appartient donc à la connaissance plutôt qu’à la volonté. 5) Les contraires sont dans le même genre. Or la réprobation
est contraire à la prédestination. Puis donc que la réprobation est dans le
genre de la science – car Dieu connaît d’avance la méchanceté des réprouvés,
il ne la fait pas – il semble que la prédestination soit aussi dans le genre
de la science. Réponse : La destinatio,
d’où vient le nom de prédestination, implique l’envoi de quelqu’un vers une
fin : ainsi, on dit qu’il « destine un messager », celui qui
l’envoie faire quelque chose. Et parce que ce que nous nous proposons de
faire, nous le dirigeons vers l’exécution comme vers une fin, l’on dit que
nous « destinons » ce que nous nous proposons de faire, comme ce
qui est dit d’Éléazar en II Macc. 6, 20 : « il résolut [litt. il destina] » dans son
cœur « de ne rien faire contre la loi par amour de la vie ». Mais
le préfixe « pré- », qui est accolé, ajoute une relation au
futur ; par conséquent, si l’on ne peut « destiner » que ce
qui existe, l’on peut prédestiner aussi ce qui n’existe pas. Et sous ces deux
aspects, la prédestination se place sous la providence comme une partie de la
providence. En effet, on a dit dans la question précédente que la direction
vers la fin appartenait à la providence ; la providence est aussi conçue
par Cicéron relativement au
futur ; et certains définissent que
« la providence est une connaissance présente sondant l’événement à venir ». Mais cependant, la prédestination diffère de la providence
sur deux points. La providence, en effet, implique une ordination à la fin
en général, et s’étend par conséquent à tout ce qui est ordonné par Dieu à
quelque fin, soit les êtres raisonnables soit les irrationnels, soit les
biens soit les maux, au lieu que la prédestination ne regarde que la fin qui
est possible pour une créature raisonnable, c’est-à-dire la gloire ;
voilà pourquoi il n’y a de prédestination que des hommes, et relativement aux
choses du salut. Il y a aussi une autre différence. En effet, deux choses
sont à considérer en toute ordination à la fin : l’ordre lui-même, et
l’issue ou le résultat de l’ordre ; car ce n’est pas tout ce qui est
ordonné à la fin qui obtient la fin. La providence regarde donc seulement
l’ordre relatif à la fin, de sorte que tous les hommes sont ordonnés à la
béatitude par la providence de Dieu. Mais la prédestination regarde aussi
l’issue ou le résultat de l’ordre, de sorte qu’elle ne concerne que ceux qui
obtiendront la gloire. La prédestination est donc à l’issue ou au résultat de
l’ordre ce que la providence est à la mise en place de l’ordre ; car,
que quelques-uns obtiennent cette fin qu’est la gloire, ne vient pas principalement
de leurs propres forces, mais du secours de la grâce divinement conféré. De même, donc, que nous avons fait consister la providence
dans un acte de la raison, tout comme la prudence dont elle est une partie,
puisque diriger ou ordonner appartient à la seule raison, de même la prédestination
consiste dans un acte de la raison qui dirige ou ordonne vers la fin. Mais la
direction vers la fin exige au préalable la volonté de la fin : car nul
n’ordonne quelque chose vers une fin qu’il ne veut pas ; et par conséquent,
l’élection parfaite de la prudence ne peut exister qu’en celui qui a la vertu
morale, selon le Philosophe au sixième livre de l’Éthique : car c’est par
la vertu morale que la puissance affective de quelqu’un est stabilisée dans
la fin, à laquelle la prudence ordonne. Or la fin vers laquelle la prédestination
dirige n’est pas considérée en général, mais dans son rapport à celui qui
obtient cette fin, et qui doit être distinct, pour le dirigeant, de ceux qui
n’obtiendront pas cette fin ; voilà pourquoi la prédestination
présuppose l’amour, par lequel Dieu veut le salut de quelqu’un. Ainsi, de
même que le prudent n’ordonne à la fin qu’en tant qu’il est tempérant ou
juste, de même Dieu ne prédestine qu’en tant qu’il est aimant. L’élection
aussi est exigée au préalable, par laquelle celui qui est infailliblement
dirigé vers la fin est séparé des autres qui ne sont pas ordonnés à la fin de
cette façon. Or cette séparation n’est pas due à une différence rencontrée en
ceux qui sont séparés, et qui pourrait inciter à l’amour : car
« avant même que les enfants fussent nés, et qu’ils eussent rien fait,
ni bien ni mal, il fut dit : “J’ai aimé Jacob, mais j’ai haï Ésaü” »,
comme il est dit en Rom. 9, 11-13. Aussi la prédestination Mais deux choses s’ensuivent de la prédestination :
l’obtention de la fin, c’est-à-dire la glorification, et la collation du
secours pour l’obtention de la fin, c’est-à-dire l’apposition de la grâce,
apposition qui se rattache à la vocation ; et ainsi, deux effets sont
attribués à la prédestination :
la grâce et la gloire. Réponse aux objections : 1° Il en est ainsi, dans les actes de l’âme, que l’acte
précédent est inclus en quelque sorte virtuellement dans le suivant ; et
parce que la prédestination présuppose l’amour, qui est un acte de la
volonté, quelque chose appartenant à la volonté est inclus dans la notion de
prédestination, et pour cela le propos et d’autres choses appartenant à la volonté
sont parfois placés dans la définition de la prédestination. 2° La prédestination n’est pas identique à l’élection, mais
la présuppose, comme on l’a dit ; et c’est pourquoi les mêmes sont prédestinés
et élus. 3° Puisque l’élection appartient à la volonté et la
direction à la raison, la direction précède toujours l’élection, si on les
rapporte au même ; mais si on les rapporte à des choses diverses, alors
il n’est pas aberrant que l’élection précède la prédestination, qui implique
la notion de direction : car l’élection, comme elle est entendue ici,
concerne celui qui est dirigé vers la fin ; or il faut concevoir celui
qui est dirigé vers la fin avant de concevoir le fait même de diriger vers la
fin ; voilà pourquoi l’élection précède la prédestination dans le cas présent. 4° Bien qu’elle soit mise dans le genre de la science, la
prédestination ajoute cependant quelque chose à la science et à la prescience :
la direction ou l’ordination vers la fin, comme la prudence ajoute à la
connaissance ; donc, de même que celui qui sait ce qu’il faut faire
n’est pas toujours prudent, de même tout prescient n’est pas prédestinant. 5° Bien que la causalité n’entre pas dans la notion de la
science comme telle, elle entre cependant dans la notion de la science en
tant qu’elle dirige et ordonne vers la fin, ce qui n’appartient pas à la
volonté, mais seulement à la raison ; comme penser entre dans la notion
d’animal raisonnable non en tant qu’il est animal, mais en tant qu’il est raisonnable. 6° De même que la volonté regarde l’effet présent et l’effet
futur, de même en est-il de la science ; donc, de ce point de vue, on ne
peut prouver que la prédestination appartient à l’un d’eux plutôt qu’à
l’autre. Mais cependant la prédestination, au sens propre, ne regarde que le
futur, qui est désigné par le préfixe, qui implique une relation au
futur ; et l’on ne dit pas identiquement « avoir un effet dans le
présent » et « avoir un effet présent », car « être dans
le présent » se dit de tout ce qui appartient à l’état de cette vie,
qu’il soit présent, passé ou futur. 7° Bien que la science en tant que science ne regarde pas
les choses à faire, cependant la science pratique regarde les choses à
faire ; et c’est à une telle science que la prédestination se ramène. 8° La préparation implique au sens propre la disposition de la
puissance à l’acte. Or il y a deux puissances : l’active et la
passive ; et c’est pourquoi il y a deux préparations : l’une du
patient, et l’on dit ainsi que la matière est préparée à la forme ;
l’autre de l’agent, et l’on dit ainsi que quelqu’un se prépare à faire
quelque chose ; et c’est une telle préparation qu’implique la prédestination,
qui ne peut rien exprimer d’autre en Dieu que l’ordination même de quelqu’un
vers la fin. Or le principe prochain de l’ordination est la raison, mais le
principe éloigné, la volonté, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit ;
voilà pourquoi, selon l’argument produit, la prédestination est attribuée
principalement à la raison, plutôt qu’à la volonté. 9° Il faut répondre de la même façon. 10° Les maux sont appropriés à la prescience, non que la prescience porte plus proprement sur les maux
que sur les biens, mais parce que les biens ont en Dieu quelque autre
correspondant que la prescience, ce qui n’est pas le cas des maux ;
comme le convertible qui n’indique pas la substance se voit approprier le nom
de « propre » – qui convient tout aussi proprement à la définition
–, parce que la définition ajoute quelque excellence. 11° L’ajout d’une glose ne signifie pas toujours
l’impropriété, mais il est parfois nécessaire pour spécifier ce qui est dit
en général ; et c’est ainsi que la connaissance est glosée par
l’approbation. 12° Préparer ou ordonner appartient seulement à la puissance
motrice ; mais la volonté n’est pas seule motrice, la raison pratique l’est aussi, comme cela est clair au troisième
livre sur l’Âme. 13° Même dans la raison humaine il en est ainsi, que la
préparation, en tant qu’elle implique une ordination ou une direction vers la
fin, est un acte propre de la raison et non de la volonté. 14° Dans l’attribut divin, il faut considérer non seulement
l’effet, mais aussi son rapport à l’effet : car l’effet de la science,
de la puissance et de la volonté est le même, mais ces trois noms
n’impliquent pas le même rapport à cet effet. Or le rapport impliqué par la
prédestination à son effet s’accorde plus avec le rapport de la science en
tant que dirigeante, qu’avec le rapport de la puissance et de la
volonté ; voilà pourquoi la prédestination se ramène à la science. Réponse aux objections en sens contraire : Nous les accordons. 2) Quoique l’on puisse répondre à la deuxième que tout ce
qui a une extension plus grande n’est pas un genre, car cela peut être
prédiqué accidentellement. 3) On pourrait aussi répondre à la troisième que, bien que
donner la grâce n’accompagne pas toujours la prédestination, cependant
vouloir la donner l’accompagne toujours. 5) On pourrait aussi
répondre à la cinquième que la réprobation s’oppose directement non pas à la
prédestination, mais à l’élection, car celui qui choisit prend l’un et
rejette l’autre, et cela s’appelle réprouver ; donc la réprobation aussi, quant à
la raison formelle signifiée par son nom, appartient plutôt à la volonté :
car réprouver est comme refuser ; à moins peut-être que l’on n’identifie
« réprouver » à « juger indigne d’être admis ». Mais si
l’on dit que la réprobation appartient en Dieu à la prescience, c’est parce
que rien n’est positivement en Dieu du côté de la volonté par rapport au mal
de faute ; car il ne veut pas la faute comme il veut la grâce. Et
cependant, la réprobation est également appelée préparation quant à la peine,
que Dieu veut aussi d’une volonté
conséquente, mais non antécédente. |
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Et videtur quod ad voluntatem sicut ad genus. Quia, ut dicit
Augustinus in libro de Praedestinatione sanctorum [cap. 3, 6 et 17],
praedestinatio est propositum miserendi. Sed propositum est voluntatis. Ergo
et praedestinatio. Praeterea,
praedestinatio videtur idem esse cum electione aeterna, de qua dicitur
Ephes., I, 4 : elegit nos in ipso
ante mundi constitutionem, quia idem dicuntur electi et praedestinati.
Sed electio, secundum philosophum in VI [l. 2 (1139 b 4)] et X
[l. 16 (1181 a 17)] Ethicorum, magis est appetitus quam intellectus.
Ergo et praedestinatio magis ad voluntatem, quam ad scientiam pertinet. Sed dicebat, quod electio praedestinationem praecedit, nec est idem
ei. – Sed contra, voluntas sequitur scientiam, et non praecedit. Sed electio
ad voluntatem pertinet. Si igitur electio praedestinationem praecedit, praedestinatio
non potest ad scientiam pertinere. Praeterea, si praedestinatio ad scientiam pertineret, idem videretur
esse praedestinatio quod praescientia ; et sic quicumque praesciret
salutem alicuius, praedestinaret illum. Sed hoc est falsum.
Prophetae enim praesciverunt salutem gentium, quam non praedestinaverunt.
Ergo et cetera. Praeterea,
praedestinatio causalitatem importat. Sed causalitas non est de ratione scientiae,
sed magis de ratione voluntatis. Ergo praedestinatio
magis pertinet ad voluntatem quam ad scientiam. Praeterea, voluntas in hoc a potentia differt quod potentia effectus
respicit tantum in futuro (non enim est potentia respectu eorum quae sunt vel
fuerunt), voluntas vero respicit aequaliter effectum praesentem et futurum.
Sed praedestinatio habet effectum in praesenti et in futuro ; unde et ab
Augustino [De praedest. sanct.,
cap. 10] dicitur, quod praedestinatio est praeparatio gratiae in praesenti,
et gloriae in futuro. Ergo praedestinatio ad voluntatem pertinet. Praeterea, scientia non respicit res ut factas vel faciendas, sed
magis ut scitas vel sciendas ; praedestinatio vero respicit id quod
faciendum est. Ergo praedestinatio ad scientiam non pertinet. Praeterea, effectus magis denominatur a causa proxima quam a causa remota,
sicut homo generatus ab homine generante magis quam a sole. Sed praeparatio
est a scientia et voluntate ; scientia autem est causa prior et remotior
quam voluntas. Ergo praeparatio magis pertinet ad voluntatem quam ad scientiam.
Sed praedestinatio est praeparatio alicuius ad gloriam, ut Augustinus [cf.
Ps.-August., Hypognosticon VI, 2]
dicit. Ergo et praedestinatio magis erit voluntatis quam scientiae. Praeterea, quando multi motus ordinantur ad unum terminum, tota motuum
coordinatio recipit nomen ultimi motus ; sicut ad educendum formam
substantialem de potentia materiae ordinatur primo alteratio et secundo
generatio, et totum nominatur generatio. Sed ad aliquid praeparandum ordinatur
primo motus scientiae et deinceps motus voluntatis. Ergo totum debet
voluntati attribui ; et ita praedestinatio praecipue in voluntate esse videtur. Praeterea, si unum contrariorum appropriatur alicui, reliquum maxime
removetur ab eodem. Sed mala maxime appropriantur divinae praescientiae ;
malos enim praescitos dicimus ; ergo praescientia non respicit bona. Sed
praedestinatio est de bonis salutaribus tantum. Ergo praedestinatio non
pertinet ad praescientiam. Praeterea, illud quod proprie dicitur, glosatione non indiget. Sed in
sacra Scriptura quando cognitio respectu boni dicitur, glossatur pro approbatione,
ut patet in I Cor., cap. VIII, 3 : si quis diligit Deum, hic cognitus est ab eo, id est approbatus [Glossa P. Lombardi, PL 191,
1602 B] : et II Tim. II, 19 : novit Dominus qui sunt eius, id est approbat [Pl 192,
371 C]. Ergo notitia non est proprie de bonis. Sed praedestinatio est
bonorum. Ergo, et cetera. Praeterea,
praeparare est motivae virtutis, quia ad opus pertinet. Sed praedestinatio est praeparatio, ut dictum est. Ergo praedestinatio
ad virtutem motivam pertinet : ergo ad voluntatem, et non ad scientiam. Praeterea, ratio exemplata sequitur rationem exemplarem. Sed in
ratione humana, quae est exemplata a divina, videmus quod praeparatio est
voluntatis, et non scientiae. Ergo et in praeparatione divina erit
similiter ; et sic idem quod prius. Praeterea, omnia attributa divina sunt idem secundum rem, sed
differentia eorum ostenditur ex diversitate effectuum. Ad illud ergo attributum
reduci debet aliquid de Deo dictum, cui eius effectus appropriatur. Sed
gratia et gloria sunt effectus praedestinationis, et appropriantur voluntati,
sive bonitati. Ergo et praedestinatio ad voluntatem pertinet, non ad scientiam. Sed contra. Est quod dicit Glossa [P. Lombardi, PL 191, 1449 C] Rom.
VIII, 29 super illud quos praescivit, hos et praedestinavit : praedestinatio, inquit, est praescientia et praeparatio beneficiorum
Dei, et cetera. Praeterea, omne
praedestinatum est scitum, sed non convertitur. Ergo
praedestinatum est in genere sciti. Ergo et praedestinatio est in genere
scientiae. Praeterea, magis est ponendum unumquodque in genere eius quod convenit
ei semper, quam in genere eius quod non convenit ei semper. Sed
praedestinationi semper convenit id quod est ex parte scientiae : semper
enim praedestinationem praescientia concomitatur, non autem semper concomitatur
eam appositio gratiae, quae est per voluntatem : quia praedestinatio est
aeterna, appositio autem gratiae est temporalis. Ergo praedestinatio magis
debet poni in genere scientiae quam voluntatis. Praeterea, habitus cognitivi et operativi inter intellectuales
virtutes a philosopho computantur, qui ad rationem pertinent magis quam ad appetitum,
ut patet de prudentia et arte in VI Ethic. [l. 4 (1140 b 4 et
20)]. Sed praedestinatio importat principium cognitivum et operativum quia
est et praescientia et praeparatio, ut ex definitione inducta patet. Ergo praedestinatio magis pertinet ad cognitionem quam ad voluntatem. Praeterea, contraria sunt in eodem genere. Sed praedestinationi est
contraria reprobatio. Cum ergo reprobatio sit in genere scientiae, quia Deus
praescit malitiam reproborum et non facit eam, videtur quod etiam praedestinatio
sit in genere scientiae. Responsio.
Dicendum, quod destinatio, unde nomen praedestinationis accipitur, importat
directionem alicuius in finem : unde aliquis dicitur nuntium destinare
qui eum dirigit ad aliquid faciendum. Et quia id quod proponimus, ad
executionem dirigimus, sicut ad finem ; ideo id quod proponimus, dicimur
destinare, secundum illud II Machab., cap. VI, 20, de Eleazaro, quod destinavit in corde suo non admittere illicita propter vitae
amorem. Sed haec praepositio prae, quae adiungitur, adiungit ordinem ad
futurum ; unde cum destinare non sit nisi eius quod est, praedestinare
potest esse etiam eius quod non est : et quantum ad haec duo praedestinatio
sub providentia collocatur ut pars eius. Dictum est enim in praecedenti
quaestione quod ad providentiam pertinet directio in finem : providentia
etiam a Tullio [De inventione II,
53, 160] ponitur respectu futuri ; et a quibusdam [Moralium dogma philosophorum, I, 7] definitur, quod providentia est praesens notio futurum pertractans eventum. Sed tamen
praedestinatio quantum ad duo a providentia differt : providentia enim
dicit universaliter ordinationem in finem, et ideo se extendit ad omnia quae
a Deo in finem aliquem ordinantur, sive rationalia sive irrationalia, sive
bona sive mala ; sed praedestinatio respicit tantum illum finem qui est
possibilis rationali creaturae, utpote gloriam ; et ideo praedestinatio
non est nisi hominum, et respectu horum quae pertinent ad salutem. Differt etiam alio modo. In qualibet enim ordinatione ad finem est duo
considerare : scilicet ipsum ordinem, et exitum vel eventum ordinis :
non enim omnia quae ad finem ordinantur, finem consequuntur. Providentia
ergo, ordinem in finem respicit tantum, unde per Dei providentiam homines
omnes ad beatitudinem ordinantur. Sed praedestinatio respicit etiam exitum vel
eventum ordinis, unde non est nisi eorum qui gloriam consequentur. Sicut
igitur se habet providentia ad impositionem ordinis, ita se habet praedestinatio
ad ordinis exitum vel eventum : quod enim aliqui finem gloriae consequantur,
non est principaliter ex propriis viribus, sed ex auxilio gratiae divinitus
dato. Unde, sicut de
providentia supra dictum est quod consistit in actu rationis, sicut et prudentia
cuius est pars, eo quod solius rationis est dirigere vel ordinare ; ita
etiam et praedestinatio in actu rationis consistit dirigentis vel ordinantis
in finem. Sed ad directionem in finem praeexigitur voluntas finis : nullus
enim aliquid in finem ordinat quem non vult : unde etiam et perfecta
prudentiae electio non potest esse nisi in eo qui habet virtutem moralem,
secundum philosophum in VI Ethicorum [l. 2 (1139 a 33) et 11 (1145 a
4)] : per virtutem enim moralem affectus alicuius in fine stabilitur, ad
quem prudentia ordinat. Finis autem in quem praedestinatio dirigit,
non est universaliter consideratus, sed secundum comparationem eius ad illum
qui finem ipsum consequitur, quem oportet esse distinctum apud dirigentem ab
his qui finem illum non consequentur : et ideo praedestinatio
praesupponit dilectionem, per quam Deus vult salutem alicuius, ut sicut
prudens non ordinat in finem nisi inquantum est temperatus vel iustus, ita
Deus non praedestinat nisi inquantum est diligens. Praeexigitur etiam et
electio, per quam ille qui in finem infallibiliter dirigitur ab aliis
separatur qui non hoc modo in finem ordinantur. Haec autem separatio non est
propter aliquam diversitatem inventam in his qui separantur quae posset ad
amorem incitare : quia cum nondum
nati essent aut aliquid boni egissent aut mali, dictum est : Iacob dilexi, Esau autem odio habui ; ut dicitur Roman., cap. IX, 11-13.
Et ideo praedestinatio praesupponit electionem et dilectionem ; electio
vero dilectionem. Ad
praedestinationem vero duo sequuntur : scilicet consecutio finis, quod
est glorificatio, et collatio auxilii ad consequendum finem, quod est
appositio gratiae, quae ad vocationem pertinet ; unde et praedestinationi
duo effectus assignantur, scilicet gratia et gloria. Ad primum ergo dicendum, quod in actibus animae ita est quod praecedens
actus includitur quodammodo virtute in sequenti : et quia praedestinatio
praesupponit dilectionem, quae est actus voluntatis, ideo in ratione praedestinationis
aliquid includitur ad voluntatem pertinens, et propter hoc, propositum, et
alia ad voluntatem pertinentia, in definitione praedestinationis quandoque ponuntur. Ad secundum dicendum,
quod praedestinatio non est idem electioni, sed praesupponit eam, ut dictum
est ; et ideo est quod idem sunt praedestinati et electi. Ad tertium
dicendum, quod cum electio sit voluntatis et directio rationis, semper
directio electionem praecedit, si referantur ad idem ; sed si ad diversa,
tunc non est inconveniens quod electio praecedat praedestinationem, quae
directionis rationem importat : electio enim, prout hic accipitur, pertinet
ad ipsum qui in finem dirigitur : prius autem est accipere illum qui
dirigitur in finem, quam ipsum in finem dirigere ; et ideo electio in proposito
praedestinationem praecedit. Ad quartum
dicendum, quod praedestinatio, quamvis ponatur in genere scientiae, tamen
aliquid supra scientiam et supra praescientiam addit : scilicet
directionem vel ordinationem in finem, sicut etiam prudentia supra
cognitionem ; unde, sicut non omnis cognoscens quid agendum sit, est
prudens, ita nec omnis praesciens est praedestinans. Ad quintum
dicendum, quod quamvis causalitas non sit de ratione scientiae inquantum
huiusmodi, est tamen de ratione scientiae inquantum est dirigens et ordinans
in finem ; quod non est voluntatis, sed rationis tantum ; sicut
etiam intelligere est de ratione animalis rationalis, non inquantum est
animal, sed inquantum est rationale. Ad sextum
dicendum, quod sicut voluntas respicit effectum praesentem et futurum, ita
scientia ; unde quantum ad hoc non magis potest probari quod
praedestinatio ad unum eorum pertineat quam ad alterum. Sed tamen
praedestinatio, proprie loquendo, non respicit nisi futurum, quod ex praepositione
designatur, quae importat ordinem ad futurum ; nec est idem dicere
habere effectum in praesenti, et habere effectum praesentem, quia in
praesenti esse dicitur quidquid pertinet ad statum huius vitae, sive sit
praesens, sive praeteritum, sive futurum. Ad septimum
dicendum, quod quamvis scientia inquantum est scientia, non respiciat facienda,
tamen Ad octavum dicendum,
quod praeparatio proprie importat dispositionem potentiae ad actum. Est autem
duplex potentia, scilicet activa et passiva, et ideo duplex est
praeparatio : una patientis, secundum quem modum materia dicitur
praeparari ad formam ; alia agentis, secundum quam aliquis dicitur se
praeparare ad aliquid agendum ; et talem praeparationem praedestinatio
importat, quae nihil aliud in Deo ponere potest quam ipsam ordinationem
alicuius in finem. Ordinationis autem principium proximum est ratio, sed remotum
voluntas, ut ex dictis patet ; et ideo secundum rationem inductam,
praedestinatio principalius rationi quam voluntati attribuitur. Similiter autem
dicendum est ad nonum. Ad decimum
dicendum, quod mala appropriantur praescientiae, non quia praescientia sit magis
proprie de malis quam de bonis, sed quia bona habent aliquid aliud respondens
in Deo quam praescientiam, mala vero non ; sicut etiam convertibile non
indicans substantiam appropriat sibi nomen proprii, quod etiam aeque proprie
definitioni convenit, propter hoc quod definitio aliquid dignitatis addit. Ad undecimum
dicendum, quod glossatio non semper significat improprietatem, sed est
quandoque necessaria ad specificandum quod generaliter dicitur ; et hoc
modo glossatur notitia per approbationem. Ad duodecimum
dicendum, quod praeparare vel ordinare est motivae tantum ; sed motiva
non solum est voluntas, sed etiam ratio practica, ut patet in III de Anima
[l. 15 (433 a 13)]. Ad
decimumtertium dicendum, quod etiam in ratione humana ita est, quod
praeparatio, secundum quod importat ordinationem vel directionem in finem,
est actus proprius rationis, et non voluntatis. Ad
decimumquartum dicendum, quod in attributo divino non solum est considerandus
effectus, sed respectus eius ad effectum : quia idem est effectus
scientiae et potentiae et voluntatis, sed non idem respectus ad illum effectum
per illa tria nomina importatur. Respectus autem quem praedestinatio importat
ad effectum suum, cum respectu scientiae, inquantum est dirigens, magis
convenit quam cum respectu potentiae et voluntatis ; et ideo
praedestinatio ad scientiam reducitur. Alia
concedimus. Quamvis ad
secundum posset dici, quod non omne quod est in plus, sit genus, quia potest
accidentaliter praedicari. Ad tertium
etiam posset dici, quod quamvis dare gratiam non semper concomitetur
praedestinationem, tamen velle dare semper concomitatur. Ad quintum
etiam posset dici, quod reprobatio directe non opponitur praedestinationi,
sed electioni, quia qui eligit, alterum accipit et alterum reiicit, quod dicitur
reprobare ; unde etiam reprobatio ex ratione sui nominis magis pertinet
ad voluntatem : est enim reprobare quasi refutare ; nisi forte
dicatur reprobare idem quod iudicare indignum quod admittatur. Sed pro tanto
reprobatio ad praescientiam dicitur in Deo pertinere, quia nihil positive ex
parte voluntatis est in Deo respectu mali culpae ; non enim vult culpam,
sicut vult gratiam. Et tamen etiam reprobatio dicitur praeparatio quantum ad
poenam, quam etiam Deus vult voluntate consequenti, sed non antecedenti. |
(Secundo quaeritur utrum praescientia meritorum sit causa vel ratio
praedestinationis.)
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Il semble que oui. 1° À propos de Rom. 9, 15 : « je ferai miséricorde à qui je fais
miséricorde », la Glose de
saint Ambroise dit : « Je
ferai miséricorde à celui dont je sais d’avance qu’il reviendra de tout cœur
à moi après son erreur. Voilà ce qu’est donner à qui il faut donner et ne pas
donner à qui il ne faut pas ; de la sorte, il appelle celui dont il sait
qu’il obéit, et n’appelle pas celui dont il sait qu’il n’obéit pas. » Or
obéir et revenir de tout cœur au Seigneur, cela appartient au mérite, et les
choses contraires, au démérite. La prescience du mérite et du démérite est
donc la raison pour laquelle Dieu se propose de faire miséricorde à quelqu’un
ou d’exclure quelqu’un de la miséricorde ; et cela, c’est prédestiner ou
réprouver. 2° La prédestination inclut en soi la volonté divine du
salut de l’homme ; et l’on ne peut dire qu’elle inclue la seule volonté
antécédente, car par cette volonté Dieu veut que tous soient sauvés, comme il
est dit en I Tim. 2, 4, et dans ce cas, il s’ensuivrait que tous les hommes
seraient prédestinés ; il reste donc qu’elle inclut la volonté conséquente.
Or la volonté conséquente, comme dit saint Jean Damascène, a sa
cause en nous, en tant que nous nous comportons diversement de façon à
mériter le salut ou la damnation. Nos mérites connus d’avance par Dieu sont
donc la cause de la prédestination. 3° On appelle prédestination principalement un propos divin
de sauver l’homme. Or la cause du salut de l’homme est le mérite de
l’homme ; la science aussi est la cause et la raison de la volonté, car
l’appétible connu meut la volonté. La prescience des mérites est donc la
cause de la prédestination, puisque deux des choses que contient la
prescience sont la cause des deux choses contenues dans la prédestination. 4° La réprobation et la prédestination signifient l’essence
divine, et connotent un effet ; or, dans l’essence divine, il n’y a
aucune diversité. Toute la différence entre la prédestination et la
réprobation vient donc des effets. Or les effets sont considérés de notre
côté. C’est donc de notre côté que se trouve la cause de la séparation entre
prédestinés et réprouvés, séparation qui se fait par la prédestination. Nous
retrouvons donc la même conclusion que ci-dessus. 5° De même que le soleil, pour ce qui dépend de lui, a le
même rapport avec tous les corps qu’il peut illuminer, quoique tous ne
puissent également participer sa lumière, ainsi Dieu a le même rapport avec
toutes choses, quoique toutes ne soient pas également à même de participer sa
bonté, selon l’opinion commune des saints et des philosophes. Or, par suite
de cette relation semblable du soleil à tous les corps, ce n’est pas le
soleil qui est la cause de la diversité suivant laquelle une chose est
obscure et une autre lumineuse, mais ce sont les différentes dispositions des
corps à recevoir sa lumière. Et donc semblablement, la cause de la diversité
par laquelle certains parviennent au salut et d’autres sont damnés, ou
certains sont prédestinés et d’autres réprouvés, n’est pas du côté de Dieu,
mais du nôtre ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 6° Le bien est communicatif de lui-même. Il appartient donc
au souverain bien de se communiquer lui-même souverainement, suivant la
capacité de chacun. Si donc il ne se communique pas à un être, c’est parce
que cet être n’est pas capable de lui. Or, si quelqu’un est capable ou
incapable du salut, auquel la prédestination ordonne, c’est à cause de la
qualité de ses mérites. Les mérites connus d’avance sont donc la cause de ce
que certains sont prédestinés et d’autres non. 7° À propos de Nombr. 3, 12 : « J’ai pris les lévites, etc. », la Glose d’Origène dit : « Par
une décision divine, Jacob le puîné fut tenu pour le premier-né. En effet, en
vertu du propos du cœur qui n’échappait pas à Dieu, “avant même qu’ils
fussent nés dans ce monde et qu’ils eussent fait le bien ou le mal” le
Seigneur déclare à leur sujet : “J’ai aimé Jacob, mais j’ai haï Ésaü.” »
Or cela concerne la prédestination de Jacob, selon la commune interprétation
des saints. La prescience du propos que Jacob aurait dans son cœur fut donc
la raison de sa prédestination ; et nous retrouvons ainsi la même
conclusion que ci-dessus. 8° La prédestination ne peut pas être injuste, puisque
toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité ; et l’on ne
peut envisager dans ce cas une justice autre que distributive entre Dieu et
les hommes : en effet, il ne peut être question ici de la justice
commutative, puisque Dieu, qui n’a pas besoin de nos biens, ne reçoit rien de
nous. Or la justice distributive ne donne des choses inégales qu’à des sujets
inégaux ; et l’inégalité ne peut être considérée entre les hommes que
selon la différence des mérites. Que Dieu prédestine l’un et non l’autre,
vient donc de la prescience de mérites différents. 9° La prédestination présuppose l’élection, comme on l’a
déjà dit. Or l’élection ne peut être raisonnable que s’il existe une raison
pour que l’un soit distingué de l’autre ; et dans l’élection dont nous
parlons, on ne peut assigner d’autre raison de cette distinction que la
considération des mérites. Puis donc que l’élection de Dieu ne peut être
irrationnelle, elle procède de la prévision des mérites, et par conséquent la
prédestination aussi. 10° Interprétant Mal. 1, 2 : « J’ai aimé Jacob, mais j’ai haï Ésaü »,
saint Augustin dit que « cette
volonté de Dieu » par laquelle il a élu l’un et réprouvé l’autre
« ne peut être injuste : en effet, elle vient de mérites très
cachés ». Or ces mérites très cachés ne peuvent être entendus dans le
cas présent que comme étant dans la prescience. La prédestination vient donc
de la prescience des mérites. 11° Le bon usage de la grâce est au dernier effet de la
prédestination ce que l’abus de la grâce est à l’effet de la réprobation. Or
l’abus de la grâce fut pour Judas la raison de sa réprobation ; car il
est devenu réprouvé parce qu’il est mort sans la grâce. Et ce n’est pas parce
que Dieu n’a pas voulu lui donner la grâce qu’il ne l’a pas eue, mais parce
que lui-même n’a pas voulu la recevoir, comme disent Anselme et Denys. Le
bon usage de la grâce, pour saint Pierre ou pour n’importe quel autre, est
donc la cause de ce qu’il a été élu ou prédestiné. 12° L’on peut mériter pour un autre la première grâce ;
et pour la même raison, il semble que l’on puisse lui mériter la continuation
de la grâce jusqu’à la fin. Or la conséquence de la grâce finale est que l’on
est prédestiné. La prédestination peut donc provenir des mérites. 13° « Est antérieur ce qui est
impliqué sans réciprocité », selon le Philosophe ; 14° Le nom de prédestination vient de destinatio ou envoi. Or la connaissance précède l’envoi ou la destinatio : car on n’envoie quelqu’un que si on le connaît. La connaissance
est donc antérieure à la prédestination, et ainsi, elle semble en être la
cause ; et nous retrouvons la même conclusion que ci-dessus. En sens contraire : 1) À propos de Rom. 9, 11 : « non en vertu des œuvres, mais par le choix de
celui qui appelle, il fut dit », la Glose dit : « Il montre que cela – “J’ai
aimé Jacob, etc.” – ne fut pas dit à cause de mérites antérieurs, ni non plus
à cause de mérites futurs. » Et plus bas, à propos de « Y a-t-il de
l’injustice en Dieu ? » (Rom. 9, 14) : « Que
personne ne dise que Dieu a choisi l’un et réprouvé l’autre parce qu’il
prévoyait leurs œuvres futures », ce qui va dans le même sens. 2) La grâce est l’effet de la prédestination, mais le
principe du mérite. Il est donc impossible que la prescience des mérites soit
la cause de la prédestination. 3) L’Apôtre dit en Tite 3, 5 : « non à cause des œuvres de justice que nous
faisions, mais selon sa miséricorde, etc. » La prédestination du salut
de l’homme ne provient donc pas de la prescience des mérites. 4) Si la prescience des mérites était la cause de la
prédestination, nul ne serait prédestiné qui ne dût avoir des mérites. Or il
est des prédestinés qui ne méritent pas, comme cela est clair dans le cas des
enfants. La prescience des mérites n’est donc pas la cause de la prédestination. Réponse : Il y a cette différence entre la cause et l’effet, que tout
ce qui est cause de la cause, doit nécessairement être cause de
l’effet ; mais ce qui est cause de l’effet n’est pas nécessairement
cause de la cause ; par exemple, il est clair que la cause première
produit son effet au moyen de la cause seconde, et par conséquent la cause
seconde cause en quelque sorte l’effet de la cause première, de laquelle elle
n’est cependant pas la cause. Or, dans la prédestination, il faut envisager deux
choses : la prédestination éternelle elle-même, et son double effet
temporel, c’est-à-dire la grâce et la gloire. L’un de ces effets, la gloire,
a pour cause méritoire l’acte humain ; mais l’acte humain ne peut être
cause de la grâce par mode de mérite, il peut l’être comme une certaine disposition matérielle,
en tant que nous sommes préparés par des actes à recevoir la grâce. Mais il
ne s’ensuit pas que nos actes, qu’ils précèdent la grâce ou la suivent,
soient la cause de la prédestination elle-même. Pour trouver la cause de la
prédestination, il est nécessaire de considérer ce qu’on a déjà dit, que la
prédestination est une certaine direction vers la fin, œuvre de la raison mue
par la volonté ; et par conséquent, une chose peut être cause de la
prédestination dans la mesure où elle peut être motrice de la volonté. À ce sujet, il faut savoir qu’il y a deux façons pour une
chose de mouvoir la volonté : d’abord à la façon d’un dû, ensuite sans la notion
de dû. Or, de deux façons quelque chose peut mouvoir la volonté à la façon
d’un dû : d’abord dans l’absolu, ensuite en raison de l’hypothèse d’une autre chose. Le premier cas est
celui de la fin ultime elle-même, qui est l’objet de la volonté : elle
meut la volonté de telle façon que la volonté ne peut s’en détourner ;
c’est pourquoi il n’est possible à nul homme de ne pas vouloir être heureux,
comme dit saint Augustin au livre sur le Libre
Arbitre. Mais c’est en raison de l’hypothèse d’une autre chose
que ce sans quoi la fin ne peut être obtenue meut comme étant dû. Et si
la fin peut être obtenue sans une chose, mais que cette chose contribue au
bien-être de la fin même, alors cette chose ne meut pas la volonté comme
étant due, mais il y a vers elle une libre inclination de la volonté.
Cependant, dès lors que la volonté y est librement inclinée, elle est
inclinée par devoir vers tout ce sans quoi cette chose ne peut être obtenue,
en raison toutefois de l’hypothèse préalable de ce que l’on affirmait être
voulu en premier : par exemple, le roi, dans sa libéralité, fait
quelqu’un soldat ; mais, parce que ce dernier ne peut être soldat sans
avoir un cheval, il devient dû et nécessaire, en supposant la libéralité
susdite, que le roi lui donne un cheval. Or la fin de la volonté divine est
sa bonté même, qui ne dépend d’aucune autre chose ; elle n’a donc besoin
de rien d’autre pour être possédée par Dieu ; voilà pourquoi sa volonté
est inclinée à faire en premier quelque chose non pas comme un dû, mais
seulement de façon libérale, en tant que sa bonté est manifestée dans son
œuvre. Mais dès que l’on suppose que Dieu veut faire quelque chose, alors il
s’ensuit comme un certain dû, en raison de l’hypothèse de sa libéralité,
qu’il fasse ce sans quoi cette réalité voulue ne peut exister ; par
exemple, s’il veut faire un homme, qu’il lui donne la raison. Or, partout où se rencontre une chose sans laquelle une
autre, voulue de Dieu, pourrait exister, la première ne vient pas de lui
selon une quelconque notion de dû, mais par pure libéralité. Or la perfection
de la grâce et celle de la gloire sont des biens tels que, sans eux, la
nature peut exister, car ils passent les limites de la puissance naturelle ;
donc, que Dieu veuille donner à quelqu’un la grâce et la gloire, cela vient
d’une pure libéralité. Or, dans le cas des choses qui ne procèdent que de la
libéralité, la cause du vouloir est la surabondante affection que celui qui
veut a pour la fin, et en cela on reconnaît la perfection de sa bonté. Aussi
la cause de la prédestination n’est-elle rien
d’autre que la bonté de Dieu. Et l’on peut aussi résoudre de la façon susdite une certaine
controverse qui avait lieu entre certains, les uns prétendant que tout
procédait de Dieu par simple volonté, d’autres affirmant que tout procédait de Dieu comme étant
dû. Or
ces deux opinions sont fausses : car la première détruit l’ordre
nécessaire qui existe entre les effets divins, et la seconde soutient que
tout procède de Dieu par nécessité de nature. Il faut choisir une voie
moyenne consistant à dire que les choses qui sont voulues par Dieu en premier
viennent de lui par simple volonté, alors que celles qui sont requises pour
cela procèdent comme étant dues, moyennant toutefois une hypothèse : que
le dû ne fasse pas Dieu débiteur envers les choses, mais envers sa volonté,
pour l’accomplissement de laquelle est dû ce que l’on dit procéder de Dieu
comme étant dû. Réponse aux objections : 1° L’usage normal de la grâce est une certaine
chose à laquelle la divine providence ordonne la grâce conférée ; par
conséquent, il est impossible que le droit usage de la grâce connu d’avance
soit lui-même cause motrice du don de la grâce. Ce que saint Ambroise dit : « Je
donnerai la grâce à celui dont je sais qu’il reviendra de tout cœur à
moi », doit donc être entendu non pas comme si le retour parfait du cœur
inclinait la volonté à donner la grâce, mais en ce sens qu’il ordonne la
grâce donnée à ce que, par la grâce reçue, l’on se tourne parfaitement vers Dieu. 2° La prédestination inclut la volonté conséquente, qui regarde d’une certaine façon ce qui est de notre côté,
non certes comme quelque chose qui inclinerait la volonté divine à vouloir,
mais comme ce à la production de quoi la volonté divine ordonne la
grâce ; ou même comme ce qui dispose d’une certaine façon à la grâce, et
mérite la gloire. 3° La science est motrice de la volonté, mais pas n’importe
quelle science : la science de la fin, qui est l’objet moteur de la
volonté ;
voilà pourquoi l’amour de Dieu pour sa bonté procède de la connaissance de sa
bonté ; et de là vient sa volonté de la répandre sur d’autres ;
mais il n’en résulte pas que la science des mérites soit la cause de la volonté,
telle qu’elle est incluse dans la prédestination. 4° Bien que l’on distingue les différentes notions des
attributs divins par leurs divers effets, il n’en résulte cependant pas que
les effets soient les causes des attributs divins :
car, si l’on distingue les notions des attributs par les choses qui sont en
nous, ce n’est pas comme par des causes, mais plutôt comme par certains
signes des causes ; voilà pourquoi il n’en résulte pas que les choses
qui sont de notre côté soient la cause de ce que l’un soit réprouvé et
l’autre prédestiné. 5° Nous pouvons considérer de deux façons la relation de
Dieu aux réalités. D’abord quant à la première disposition des réalités, qui
dépend de la sagesse divine établissant les divers degrés dans les
réalités ; et dans ce cas, Dieu n’est pas dans le même rapport à toutes
choses. Ensuite en tant qu’il pourvoit les réalités déjà disposées ; et
dans ce cas, il est dans le même rapport avec toutes choses, en tant qu’il
donne également à toutes selon leur mesure. Or c’est à la première disposition
des réalités qu’appartiennent toutes les choses que l’on a dites procéder de
Dieu suivant la simple volonté, et parmi lesquelles on compte aussi la préparation de la
grâce. 6° Il appartient à la divine bonté, en tant qu’elle est
infinie, de distribuer à chaque chose, autant qu’elle en est capable, les perfections
que chacune requiert selon sa nature ; mais cela ne concerne pas
nécessairement les perfections surajoutées, parmi lesquelles figurent la
gloire et la grâce ; l’argument n’est donc pas concluant. 7° Le propos du cœur de Jacob connu d’avance par Dieu ne fut
pas la cause de ce qu’il voulut lui donner la grâce, mais fut un certain bien
auquel Dieu ordonna la grâce qui devait lui être donnée. Et s’il est dit
qu’en vertu du propos du cœur, qui ne lui échappait pas, il l’a aimé, c’est
parce qu’il l’a aimé pour qu’il ait un tel propos dans son cœur, ou bien
parce qu’il prévit que le propos de son cœur serait une disposition à recevoir
la grâce. 8° Dans le cas de choses qui doivent être distribuées entre
plusieurs selon ce qui est dû à chacun, il serait contre l’idée de justice
distributive que des choses inégales soient données à des égaux ; mais
dans le cas de choses qui sont données par libéralité, cela
ne contredit en rien la justice ; car je peux donner à l’un et ne pas
donner à l’autre, au gré de ma volonté. Or telle est la grâce ; et voilà
pourquoi il ne va pas contre l’idée de justice distributive que Dieu se
propose de donner la grâce à l’un et non à l’autre, sans considération d’aucune
inégalité de mérites. 9° L’élection par laquelle Dieu réprouve l’un et choisit
l’autre est raisonnable ; cependant il n’est pas nécessaire que la
raison de l’élection soit le mérite ; mais la raison de l’élection est
la divine bonté. Quant à la raison de la réprobation, elle est pour les hommes le péché originel, comme dit
saint Augustin, ou
bien il y avait en eux le fait même de ne pas avoir de titre à ce que la
grâce leur fût conférée. Car je peux raisonnablement vouloir refuser à
quelqu’un une chose qui ne lui est pas due. 10° Le Maître, au livre I, dist. 41, dit
que cette position a été rétractée par saint Augustin à
propos d’une citation semblable. Ou, si l’on doit la maintenir, il faut la rapporter à
l’effet de la réprobation et de la prédestination, qui a une cause soit
méritoire soit dispositive. 11° La prescience de l’abus de la grâce ne fut pas pour
Judas la cause de sa réprobation, si ce n’est peut-être du côté de l’effet,
quoique Dieu ne refuse pas la grâce à celui qui veut la
recevoir ; mais le fait même de vouloir recevoir la grâce nous vient de
la prédestination divine ; ce ne peut donc être la cause de la prédestination. 12° Bien que le mérite puisse être la cause de l’effet de la
prédestination, il ne peut cependant pas être la cause de la prédestination. 13° Bien que ce qui est impliqué sans réciprocité soit
antérieur d’une certaine façon, il ne s’ensuit cependant pas qu’il soit toujours
antérieur à la façon dont la cause se dit antérieurement, car dans ce cas le coloré serait cause de l’homme ;
et pour cette raison, il ne s’ensuit pas que la prescience soit cause de la
prédestination. 14° On voit dès lors
clairement la solution du dernier argument. |
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Et videtur quod
sic. Quia Rom., IX
15, super illud, miserebor cui misereor
etc., dicit Glossa Ambrosii [Ps.-Ambros., PL 17, 143] : misericordiam illi dabo, quem praescio
post errorem toto corde reversurum ad me. Hoc est dare illi cui dandum est et
non dare illi cui dandum non est ;
ut eum vocet quem sciat obedire, illum vero non quem sciat non obedire. Sed obedire et toto corde ad Dominum reverti ad meritum pertinet ;
contraria vero ad demeritum. Ergo praescientia meriti vel demeriti est causa
quare Deus proponat alicui misericordiam facere vel aliquem a misericordia
excludere ; quod est praedestinare vel reprobare. Praeterea, praedestinatio includit in se voluntatem divinam salutis humanae ;
nec potest dici quod includat solam voluntatem antecedentem, quia hac
voluntate Deus vult omnes salvos fieri, ut dicitur I Tim. II, 4, et sic sequeretur
quod omnes homines essent praedestinati, relinquitur igitur quod includat
voluntatem consequentem. Sed voluntas consequens, ut dicit Damascenus [De fide II, 29], est ex nostra
causa, scilicet inquantum nos diversimode nos habemus ad merendam salutem
vel damnationem. Ergo merita nostra praescita a Deo, sunt causa praedestinationis. Praeterea,
praedestinatio principaliter dicitur propositum divinum de salute humana. Sed
salutis humanae causa est humanum meritum ; scientia etiam causa et
ratio est voluntatis, quia appetibile scitum voluntatem movet. Ergo
praescientia meritorum causa est praedestinationis, cum duo eorum quae
praescientia continet, sint causa illorum duorum quae in praedestinatione
continentur. Praeterea,
reprobatio et praedestinatio significant divinam essentiam, et connotant
effectum ; in essentia autem divina non est aliqua diversitas. Ergo tota
diversitas praedestina-tionis et reprobationis ex effectibus Praeterea,
sicut sol uniformiter se habet quantum est de se, ad omnia corpora illuminabilia,
quamvis non omnia possint eius lumen aequaliter participare ; ita Deus
se habet aequaliter ad omnia quamvis non omnia aequaliter se habeant ad
participandum bonitatem ipsius, ut a sanctis et philosophis communiter
dicitur. Sed propter similem habitudinem solis ad omnia corpora, sol non est
causa huius diversitatis, quare aliquid sit tenebrosum et aliquid luminosum,
sed diversa dispositio corporum ad recipiendum lumen ipsius. Ergo et similiter
causa huius diversitatis, quod quidam perveniunt ad salutem, quidam autem
damnantur, aut quod quidam praedestinantur et quidam reprobantur, non est ex
parte Dei, sed nostra ; et sic idem quod prius. Praeterea,
bonum est communicativum sui ipsius. Ergo summi boni est summe communicare se
ipsum, secundum quod unumquodque est capax. Si ergo alicui non se communicat,
hoc est quia illud non est capax eius. Sed aliquis est capax vel non capax
salutis, ad quam praedestinatio ordinat, propter qualitatem meritorum. Ergo
merita praescita sunt causa quare aliqui praedestinantur, et aliqui non. Praeterea,
Numer., III, 12 : ego tuli Levitas,
etc. dicit Glossa Origenis [PG 12, 594 D] : Iacob, natu posterior, primogenitus
iudicatus est ; ex proposito
enim cordis, quod Deo patuit priusquam in hoc mundo nascerentur, aut aliquid agerent
boni vel mali, dictum est :
Iacob dilexi, Esau autem odio habui. Sed
hoc pertinet ad praedestinationem Iacob, ut sancti communiter exponunt. Ergo praecognitio
propositi quod habiturus erat Iacob in corde, fuit ratio praedestinationis
eius ; et sic idem quod prius. Praeterea,
praedestinatio non potest esse iniusta, cum universae viae Domini sint misericordia
et veritas ; nec potest ibi alia iustitia attendi inter Deum et homines
quam distributiva ; non enim cadit ibi commutativa iustitia, cum Deus,
qui bonorum nostrorum non eget, nihil a nobis recipiat. Iustitia autem
distributiva, inaequalia nonnisi inaequalibus dat ; inaequalitas autem
non potest attendi inter homines nisi secundum diversitatem meritorum. Ergo,
quod Deus aliquem praedestinat et alium non, ex praescientia meritorum
diversorum procedit. Praeterea,
praedestinatio praesupponit electionem, ut supra dictum est. Sed electio non
potest esse rationabilis, nisi sit aliqua ratio propter quam unus ab altero
discernatur : nec in electione de qua loquimur, potest alia ratio discretionis
assignari nisi ex meritis. Ergo, cum electio Dei irrationabilis esse non
possit, ex praevisione meritorum procedit, et per consequens etiam praedestinatio. Praeterea,
Augustinus [De div. quaest. 83,
qu. 68] exponens illud Malach., I, 2 : Iacob dilexi, Esau autem odio habui, dicit, quod voluntas ista Dei qua unum elegit, et
alium reprobavit, non potest esse
iniusta ; venit enim ex
occultissimis meritis. Sed haec occultissima
merita non possunt accipi in proposito, nisi secundum quod sunt in
praescientia. Ergo praedestinatio de praescientia meritorum venit. Praeterea, sicut se habet abusus gratiae ad effectum reprobationis,
ita bonus usus gratiae ad ultimum praedestinationis effectum. Sed abusus gratiae
in Iuda fuit ratio reprobationis eius ; secundum hoc enim reprobus
effectus est quod sine gratia decessit. Quod autem tunc gratiam
non habuit, non fuit causa quia Deus ei dare noluerit, sed quia ipse accipere
noluit, ut Anselmus [De casu diaboli,
cap. 4] dicit, et Dionysius [De
div. nom., cap. 4, § 23]. Ergo et bonus gratiae usus in Petro
vel alio quolibet, est causa quare ipse est electus vel praedestinatus. Praeterea, unus
potest alteri mereri primam gratiam ; et eadem ratione videtur quod
possit ei mereri gratiae continuationem usque in finem. Sed ad gratiam
finalem sequitur esse praedestinatum. Ergo praedestinatio potest ex meritis
provenire. Praeterea, prius est a quo non convertitur
consequentia, secundum philosophum [Praedic.,
cap. 12 (14 a 34)] ; sed hoc modo se habet praescientia ad
praedestinationem, quia omnia Deus praescit quae praedestinat ; mala autem
praescit, quae non praedestinat. Ergo praescientia est prius quam
praedestinatio. Sed prius in quolibet ordine est causa posterioris. Ergo
praescientia est causa praedestinationis. Praeterea,
nomen praedestinationis a destinatione vel missione imponitur. Sed missionem
vel destinationem cognitio praecedit : nullus enim mittit nisi quem
cognoscit. Ergo et cognitio est prior praedestinatione ; et ita videtur esse
causa ipsius ; et sic idem quod prius. Sed contra. Est
quod dicitur Rom. IX, 12, in Glossa [P. Lombardi, PL 191, 1458 A]
super illud : non ex operibus, sed
ex vocante dictum est, quae sic dicit : sicut non pro meritis praecedentibus illud fuisse dictum ostendit,
scilicet Iacob dilexi, etc., ita nec pro meritis futuris. Et infra
[PL 191, 1459 B], super illud : numquid iniquitas est apud Deum ? Nemo dicat Deum, quia futura opera praevidebat, alterum elegisse,
alterum reprobasse, et sic ut prius. Praeterea,
gratia est effectus praedestinationis, est autem principium meriti. Ergo non
potest esse quod praescientia meritorum sit praedestinationis causa. Praeterea, ad
Tit., III, 5, dicit apostolus : non
ex operibus iustitiae quae fecimus nos. Sed secundum suam misericordiam
et cetera. Ergo praedestinatio salutis humanae non provenit ex praescientia
meritorum. Praeterea, si
praescientia meritorum esset praedestinationis causa, nullus esset praedestinatus
qui non esset merita habiturus. Sed aliqui sunt huiusmodi, sicut patet de
pueris. Ergo praescientia meritorum non est praedestinationis causa. Responsio.
Dicendum, quod hoc distat inter causam et effectum, quod quidquid est causa
causae, oportet esse causam effectus ; non autem quod est causa
effectus, oportet quod sit causa causae ; sicut patet quod causa prima
per causam secundam producit effectum suum, et sic causa secunda causat
aliquo modo effectum causae primae ; cuius tamen causae causa non est. In
praedestinatione autem est duo accipere ; scilicet ipsam praedestinationem
aeternam, et effectum eius temporalem duplicem, scilicet gratiam et
gloriam : quorum alter habet causam meritoriam actum humanum, scilicet
gloria ; sed gratiae causa non potest esse humanus actus per modum
meriti, sed sicut dispositio materialis quaedam, inquantum per actus praeparamur
ad gratiae susceptionem. Sed ex hoc non sequitur quod actus nostri, sive
gratiam praecedant, sive sequantur, sint ipsius praedestinationis causa. Ad
inveniendum autem causam praedestinationis oportet accipere quod prius dictum
est, scilicet quod praedestinatio est quaedam directio in finem, quam facit
ratio a voluntate mota ; unde secundum hoc potest aliquid esse praedestinationis
causa, prout potest esse voluntatis motivum. Circa quod
sciendum est, quod aliquid movet voluntatem dupliciter : uno modo per
modum debiti, alio modo sine debiti ratione. Per modum autem debiti movet
aliquid dupliciter voluntatem : uno modo absolute, et alio modo ex
suppositione alterius. Absolute quidem ipse finis ultimus, qui est voluntatis
obiectum : et hoc modo voluntatem movet, ut ab ipso divertere non
possit ; unde nullus homo potest non velle esse beatus, ut Augustinus
dicit in libro de libero Arbit. [I, 14]. Sed ex suppositione alterius movet
secundum debitum illud sine quo finis haberi non potest. Illud autem sine quo
finis haberi potest, sed facit ad bene esse finis ipsius, non movet
voluntatem secundum debitum, sed est libera inclinatio voluntatis in ipsum.
Sed tamen ex quo voluntas libere inclinata est iam in ipsum, inclinatur in
omnia sine quibus hoc haberi non potest, per modum debiti, ex praesuppositione
tamen illius quod primo volitum ponebatur : sicut rex ex sua
liberalitate facit aliquem militem ; sed quia non potest esse miles nisi
habeat equum, efficitur debitum et necessarium ex suppositione liberalitatis
praedictae quod ei det equum. Finis autem divinae voluntatis est ipsa eius
bonitas, quae non dependet ab aliquo alio ; unde ad hoc quod habeatur a
Deo, nullo alio indiget ; et ideo voluntas eius non inclinatur ad
aliquid primo faciendum per modum alicuius debiti, sed liberaliter tantum, in
quantum sua bonitas in eius opere manifestatur. Sed ex quo supponitur quod
Deus aliquid facere velit ; per modum cuiusdam debiti ex suppositione
liberalitatis ipsius sequitur quod faciat ea sine quibus res illa volita esse
non potest ; sicut si facere vult hominem, quod det ei rationem. Ubicumque autem
occurrerit aliquid sine quo aliud a Deo volitum esse possit, hoc non procedit
ab eo secundum rationem alicuius debiti, sed secundum meram liberalitatem. Perfectio
autem gratiae et gloriae sunt huiusmodi bona quod sine eis natura esse
potest, excedunt enim naturalis virtutis limites ; unde quod Deus velit
alicui dare gratiam et gloriam, hoc ex mera liberalitate procedit. In his autem
quae ex liberalitate tantum procedunt causa volendi est ipsa superabundans
affectio volentis ad finem, in quo attenditur perfectio bonitatis ipsius.
Unde causa praedestinationis nihil est aliud quam bonitas Dei. Et modo etiam
praedicto potest solvi quaedam controversia quae inter quosdam
versabatur : quibusdam dicentibus omnia a Deo secundum simplicem
voluntatem procedere, quibusdam vero asserentibus omnia procedere a Deo
secundum debitum. Quarum opinionum utraque falsa est : prima enim tollit
necessarium ordinem qui est inter effectus divinos ad invicem ; secunda
autem ponit omnia a Deo procedere secundum necessitatem naturae. Media autem via est eligenda ; ut ponatur ea quae sunt a Deo
primo volita, procedere ab ipso secundum simplicem voluntatem ; ea vero
quae ad hoc requiruntur, procedere secundum debitum, ex suppositione
tamen : quod debitum non ostendit Deum esse rebus debitorem, sed suae
voluntati, ad cuius expletionem debetur id quod dicitur a Deo secundum debitum
procedere. Ad primum igitur dicendum, quod debitus gratiae usus est quiddam ad
quod divina providentia gratiam collatam ordinat : unde non potest esse
quod ipse rectus gratiae usus praescitus sit causa movens ad gratiam dandum.
Quod ergo Ambrosius dicit : dabo
illi gratiam quem scio, ad me toto corde reversurum, non est intelligendum
quasi perfecta cordis reversio sit inclinans voluntatem ad dandum gratiam,
sed quia gratiam datam ad hoc ordinat ut aliquis ex accepta gratia, perfecte
convertatur in Deum. Ad secundum dicendum, quod praedestinatio includit voluntatem consequentem,
quae respicit aliquo modo id quod est ex parte nostra, non quidem sicut
inclinans divinam voluntatem ad volendum, sed sicut id ad cuius productionem
divina voluntas gratiam ordinat ; vel etiam sicut id quod ad gratiam
quodammodo disponit, et gloriam meretur. Ad tertium dicendum, quod scientia est movens voluntatem ; non
autem quaelibet scientia, sed scientia finis, quod est obiectum movens voluntatem ;
et ideo ex cognitione suae bonitatis procedit quod Deus suam bonitatem
amet ; et ex hoc procedit quod eam in alios diffundere velit ; non
autem propter hoc sequitur quod meritorum scientia sit causa voluntatis,
secundum quod in praedestinatione includitur. Ad quartum dicendum, quod quamvis secundum diversitatem effectuum
sumatur diversa ratio attributorum divinorum, non tamen propter hoc sequitur
quod effectus sint attributorum divinorum causae : non enim hoc modo
accipiuntur rationes Ad quintum
dicendum, quod habitudinem Dei ad res possumus dupliciter considerare. Uno
modo quantum ad primam rerum dispositionem, quae est secundum divinam
sapientiam diversos gradus in rebus constituentem ; et sic non eodem
modo se habet Deus ad omnia. Alio modo secundum quod iam rebus dispositis
providet ; et sic similiter se habet ad omnia, in quantum omnibus aequaliter
dat secundum suam proportionem. Ad primam autem
rerum dispositionem pertinet totum hoc quod dictum est a Deo procedere
secundum simplicem voluntatem, inter quae etiam praeparatio gratiae computatur. Ad sextum
dicendum, quod ad bonitatem divinam pertinet, in quantum est infinita, ut de
perfectionibus quas unaquaeque res secundum suam naturam requirit, unicuique
largiatur, secundum quod eius est capax ; non autem requiritur hoc de
perfectionibus superadditis, inter quas est gloria et gratia ; et ideo
ratio non sequitur. Ad septimum
dicendum, quod propositum cordis Iacob praescitum a Deo, non fuit causa quare
ei dare gratiam voluit, sed fuit quoddam bonum ad quod Deus gratiam ei dandam
ordinavit. Et ideo dicitur, quod ex proposito cordis, quod ei patuit, eum
dilexit, quia scilicet ad hoc eum dilexit ut tale propositum cordis haberet,
vel quia praevidit quod propositum cordis eius fuit ad gratiae susceptionem
dispositio. Ad octavum
dicendum, quod in illis quae sunt secundum rationem debiti inter aliquos
distribuenda, esset contra rationem iustitiae distributivae, si aequalibus
inaequalia darentur ; sed in his quae ex liberalitate donantur, in nullo
iustitiae contradicit ; possum enim uni dare, et alteri non dare, pro
meae libitu voluntatis. Huiusmodi autem est gratia ; et ideo non est contra
rationem iustitiae distributivae, si Deus proponat se daturum gratiam alicui,
et non alteri, nulla inaequalitate meritorum considerata. Ad nonum
dicendum, quod electio Dei qua unum reprobat et alterum eligit, rationabilis
est ; non tamen oportet quod ratio electionis sit meritum ; sed
ratio electionis est divina bonitas. Ratio autem reprobationis est in
hominibus peccatum originale, ut Augustinus [De corrept. et grat., cap. 13] dicit, vel infuit hoc ipsum
quod est non habere debitum ad hoc quod eis gratia conferretur. Rationabiliter
enim possum velle denegare aliquid alicui quod sibi non debetur. Ad decimum
dicendum, quod Magister distinct. 41, l. I [cap. 2] dicit illam
auctoritatem esse retractatam ab August. in suo simili [Retract. I, 23 super Expos.
quar. prop., LX]. Vel si debeat sustineri, referendum est ad effectum
reprobationis et praedestinationis, qui habet aliquam causam vel meritoriam
vel dispositivam. Ad undecimum
dicendum, quod praescientia abusus gratiae, non fuit causa reprobationis in
Iuda, nisi forte ex parte effectus, quamvis Deus nulli volenti accipere
gratiam eam deneget ; sed hoc ipsum quod est velle accipere gratiam, est
nobis ex praedestinatione divina ; unde non potest esse praedestinationis
causa. Ad duodecimum
dicendum, quod quamvis meritum possit esse causa effectus praedestinationis,
non tamen potest esse praedestinationis causa. Ad
decimumtertium dicendum, quod licet illud a quo non convertitur consequentia,
sit aliquo modo prius, non tamen sequitur quod semper sit eo modo prius quo
causa prius dicitur, sic enim coloratum esset causa hominis ; et propter
hoc non sequitur quod praescientia sit causa praedestinationis. Et per hoc patet solutio ad ultimum. |
(Tertio quaeritur de certitudine praedestinationis.)
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Il semble que non. 1° Une cause dont l’effet peut varier n’est jamais certaine
au regard de son effet. Or l’effet de la prédestination peut varier, car
celui qui est prédestiné peut ne pas obtenir l’effet de la
prédestination ; cela ressort clairement de ce que dit saint Augustin, qui interprète
ce passage de l’Apocalypse : « tiens ferme ce que tu as, afin que
personne ne ravisse, etc. » (Apoc. 3, 11) par ces paroles : « Si un autre ne doit recevoir
que si celui-ci a perdu, alors le nombre des élus est certain. » Par là,
il semble que l’un pourrait perdre et un autre recevoir la couronne, qui est
l’effet de la prédestination. 2° De même que les réalités naturelles sont soumises à la
divine providence, ainsi en est-il des réalités humaines. Or seuls émanent de
leurs causes avec certitude suivant l’ordre de la divine providence les
effets naturels que leurs causes produisent nécessairement. Puis donc que
l’effet de la prédestination, qui est le salut de l’homme, ne vient pas des
causes prochaines de façon nécessaire mais contingente, il semble que l’ordre
de la prédestination ne soit pas certain. 3° Si une cause a une relation certaine à un effet, cet
effet adviendra nécessairement, sauf si quelque chose peut résister à la puissance
de la cause agente ; ainsi, les dispositions qui se rencontrent dans les
corps inférieurs résistent parfois à l’action des corps célestes, de sorte
qu’ils ne produisent pas leurs propres effets, qu’ils produiraient de façon
nécessaire s’il n’y avait pas quelque chose qui résiste. Or rien ne peut
résister à la prédestination divine : « Car qui peut s’opposer à sa
volonté ? » comme il est dit en Rom. 9, 19. Si donc elle a une relation certaine à son effet, son
effet sera produit de façon nécessaire. 4° [Le répondant] disait que la certitude de la prédestination
relativement à son effet s’accompagne de la présupposition de la cause
seconde. En sens contraire : toute certitude qui s’accompagne de la supposition
d’autre chose, n’est pas une certitude absolue, mais conditionnelle ;
ainsi il n’est pas certain que le soleil cause un fruit dans la plante, si ce
n’est avec la condition suivante : « si la puissance générative
dans la plante est bien disposée », puisque la certitude du soleil
relativement à l’effet susdit présuppose la puissance de la plante comme une
cause seconde. Si donc la certitude de la prédestination divine s’accompagne
de la présupposition d’une cause seconde, la certitude ne sera pas absolue,
mais seulement conditionnelle ; ainsi, il y a en moi la certitude que
Socrate se meut s’il court, et que celui-ci sera sauvé s’il se prépare ;
et de la sorte, il n’y aura dans la prédestination divine pas d’autre
certitude sur ceux qui doivent être sauvés que celle qui est en moi ; ce
qui est absurde. 5° Il est dit en Job 34, 24 : « Il en exterminera une multitude innombrable,
et il en établira d’autres en leur place. » Ce que saint Grégoire interprète en disant : « Certains
étant tombés, d’autres recevront en partage le lieu de la vie. » Or le
lieu de la vie est celui auquel la prédestination ordonne. Un prédestiné peut
donc manquer l’effet de la prédestination ; et ainsi, la prédestination
n’est pas certaine. 6° Selon Anselme, la
vérité de la prédestination est la même que celle de la proposition au futur.
Or la proposition au futur n’a pas de vérité certaine et déterminée, mais
peut varier, comme cela est clairement montré par le Philosophe au livre du Péri Hermêneias, et au deuxième livre
sur la Génération, où il dit :
« Tel doit marcher, qui ne marchera pas. » La vérité de la prédestination
n’est donc pas non plus certaine. 7° Parfois, un prédestiné est dans le péché mortel, comme
cela est clair dans le cas de saint Paul, lorsqu’il persécutait l’Église. Or
il peut persévérer dans le péché mortel jusqu’à la mort, ou bien être tué
immédiatement ; et dans les deux cas, la prédestination ne sera pas
suivie de son effet. Il est donc possible que la prédestination ne soit pas
suivie de son effet. 8° [Le répondant] disait que lorsque l’on dit que le
prédestiné peut mourir dans le péché mortel, si l’on prend le sujet tel qu’il
se tient sous la forme de la prédestination, alors l’assertion est composée
et fausse ; mais si on le considère sans une telle forme, alors elle est
divisée et vraie. En sens contraire : dans le cas des formes qui ne
peuvent être ôtées du sujet, il est indifférent qu’une chose soit attribuée
au sujet considéré sous la forme ou sans elle ; des deux façons, en effet,
l’assertion suivante : « le corbeau noir peut être blanc » est
fausse. Or la prédestination est une telle forme, qui ne peut être ôtée du
prédestiné. La distinction susdite n’est donc pas pertinente dans ce cas. 9° Si l’éternel est uni au temporel et au contingent, le
tout sera temporel et contingent : comme cela est clair dans le cas de
la création, qui est temporelle, quoiqu’elle renferme dans sa notion
l’essence éternelle de Dieu et l’effet temporel ; et semblablement la
mission, qui implique la procession éternelle et un effet temporel. Or la
prédestination, bien qu’elle implique quelque chose d’éternel, implique cependant
aussi avec cela un effet temporel. Le tout qu’est 10° Ce qui peut exister et ne pas exister n’est aucunement
certain. Or la prédestination divine du salut de quelqu’un peut exister et ne
pas exister ; car, de même que Dieu a pu de toute éternité prédestiner
et ne pas prédestiner, de même il peut maintenant avoir prédestiné et ne pas
avoir prédestiné, puisque le présent, le passé et le futur ne diffèrent pas
dans l’éternité. La prédestination n’est donc pas certaine. En sens contraire : 1) Il est dit en Rom. 8, 29 : « Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi
prédestinés, etc. » La Glose : « La prédestination est la
prescience et la préparation des bienfaits de Dieu, par quoi tous ceux qui
sont délivrés le sont très certainement. » 2) Ce dont la vérité est immuable doit nécessairement être
certain. Or la vérité de la prédestination est immuable, comme dit saint
Augustin au livre sur la Prédestination
des saints. La prédestination est
donc certaine. 3) À tout homme à qui convient la prédestination, elle
convient de toute éternité. Or ce qui est de toute éternité est invariable.
La prédestination est donc invariable, et par conséquent certaine. 4) La prédestination inclut la prescience, comme cela est
clair dans la glose citée ; or la prescience est certaine, comme le
prouve Boèce au cinquième livre sur la Consolation. Donc la prédestination
aussi. Réponse : Il y a deux certitudes : celle de la connaissance et
celle de la relation [à l’effet]. Il Or il faut savoir que, la prédestination étant une certaine
partie de la providence, de même qu’elle ajoute à la providence quant à sa
raison formelle, de même sa certitude ajoute à la certitude de la providence.
En effet, l’ordre de la providence est trouvé certain de
deux façons. D’abord dans le particulier, c’est-à-dire lorsque les réalités
qui sont ordonnées vers une fin par la divine providence parviennent sans
faute à cette fin particulière ; comme cela est clair dans le cas des
mouvements célestes et de tout ce qui est opéré nécessairement dans la
nature. Ensuite en général et non dans le particulier, comme nous le
constatons dans les réalités sujettes à la génération et à la corruption, et
dont les puissances manquent parfois leurs effets propres, auxquels elles
sont ordonnées comme à des fins propres : ainsi, la puissance formatrice
manque parfois le parfait achèvement des membres ; mais cependant, le
défaut est lui-même divinement ordonné à une fin, comme il ressort de ce qui
a été dit lorsqu’on a traité de la providence ; et de la sorte, rien ne
peut manquer la fin générale de la providence, quoiqu’il arrive qu’une chose
manque une fin particulière. Mais l’ordre de la prédestination est certain
non seulement par rapport à la fin universelle, mais aussi par rapport à la
fin particulière et déterminée, car celui qui a été ordonné au salut par la
prédestination ne manque jamais d’obtenir le salut. Et pourtant, ce n’est pas
de la même façon que l’ordre de la prédestination est certain par rapport à
la fin particulière et que l’ordre de la providence était certain : car
dans la providence, l’ordre n’était pas certain au regard de la fin particulière,
si ce n’est lorsque la cause prochaine produisait nécessairement son
effet ; au lieu que, dans la prédestination, la certitude se rencontre
au regard de la fin singulière, et cependant la cause prochaine, qui est le
libre arbitre, ne produit cet effet que de façon contingente. Aussi
semble-t-il difficile d’accorder l’infaillibilité de la prédestination avec
la liberté de l’arbitre. Car
on ne peut pas dire que la prédestination n’ajoute rien d’autre à la
certitude de la providence que la certitude de la prescience ; de la
sorte, on dirait que Dieu ordonne le prédestiné au salut, comme n’importe
quel autre, mais avec cela, il sait du prédestiné qu’il ne manquera pas le
salut. Dans ce cas, en effet, on ne dirait pas que le prédestiné diffère du
non-prédestiné du côté de l’ordre, mais seulement du côté de la prescience du
résultat ; et ainsi, la prescience serait la cause de la prédestination,
et la prédestination ne serait pas due à l’élection de celui qui
prédestine ; ce qui va contre l’autorité de l’Écriture et les paroles des
saints. Donc, la certitude de la prescience mise à part, l’ordre
même de la prédestination est lui aussi infailliblement certain ; et
cependant, la cause prochaine du salut, le libre arbitre, ne lui est pas
ordonnée nécessairement, mais de façon contingente. Et voici comment l’on
peut envisager cela. Nous trouvons en effet qu’un ordre infaillible existe
par rapport à quelque chose de deux façons. D’abord lorsqu’une cause unique
et singulière amène nécessairement son effet par l’ordre de la divine
providence ; ensuite lorsque, par le concours de nombreuses causes
contingentes et faillibles, l’on parvient à un effet unique ; et Dieu
ordonne chacune d’elles à l’obtention de l’effet à la place de celle qui a
défailli, ou afin qu’une autre ne défaille pas ; ainsi constatons-nous
que tous les singuliers d’une espèce sont corruptibles, et cependant la perpétuité
de l’espèce peut être conservée en eux suivant la nature, par la succession
de l’un à l’autre, la divine providence gouvernant de telle sorte que tous ne
défaillent pas lorsque l’un défaille : et il en est ainsi dans la
prédestination. En effet, le libre arbitre peut manquer le salut ;
cependant, en celui que Dieu prédestine, Dieu prépare tant d’autres secours
que, ou bien il ne tombe pas, ou bien, s’il tombe, il se relève : tels
les exhortations, les suffrages des prières, le don de la grâce et toutes les
choses de ce genre, par lesquelles Dieu assiste l’homme pour le salut. Si
donc nous considérons le salut par rapport à la cause prochaine qu’est le
libre arbitre, il n’est pas certain, mais contingent ; mais par rapport
à la cause première qu’est la prédestination, il est certain. Réponse aux objections : 1° Cette parole de l’Apocalypse peut s’entendre soit de la
couronne de la justice présente, soit de la couronne de gloire. Qu’on
l’entende de l’une ou de l’autre façon, on dit que l’un, à la chute de
l’autre, en reçoit la couronne, en ce sens que les biens de l’un servent à
l’autre soit en venant en aide à son mérite, soit même en augmentant sa
gloire à cause de la connexion de la charité, qui fait que tous les biens des
membres de l’Église sont communs ; et ainsi, il arrive que l’un reçoive
la couronne de l’autre lorsque, un homme tombant par le péché et par
conséquent n’obtenant pas la récompense de ses mérites, un autre perçoit le
fruit des mérites que le premier a eus, tout comme il les aurait perçus si le
premier avait persévéré. Et il ne s’ensuit pas que la prédestination soit
jamais anéantie. Ou bien, l’on peut dire que l’un reçoit la couronne de
l’autre, non qu’un homme perde la couronne qui lui a été prédestinée, mais
parce que, parfois, un homme perd la couronne qui lui est due suivant la
justice présente, et un autre est mis à sa place pour parfaire le nombre des
élus, comme les hommes ont été mis à la place des anges
tombés. 2° L’effet naturel qui se produit infailliblement par la
divine providence résulte d’une cause
prochaine ordonnée nécessairement à son effet ; or l’ordre de la
prédestination n’est pas certain de cette façon, mais d’une autre, comme on
l’a dit. 3° Le corps céleste agit comme en amenant sur les réalités
inférieures de ce monde une nécessité, autant qu’il est en lui ; voilà
pourquoi son effet survient nécessairement, à moins qu’il n’y ait quelque
chose qui résiste. Mais Dieu n’agit pas dans la volonté par mode de
nécessité, car il ne contraint pas la volonté mais la meut sans lui
ôter son mode, qui consiste dans une liberté ouverte indifféremment à l’un ou
l’autre possible ; et c’est pourquoi, bien que rien ne résiste à la divine
volonté, cependant la volonté, comme n’importe quelle réalité, exécute la
divine volonté suivant son mode, car la divine volonté a aussi donné aux réalités
le mode lui-même, afin qu’ainsi sa volonté soit accomplie ; voilà
pourquoi certaines choses accomplissent la divine volonté de façon nécessaire,
d’autres de façon contingente, quoique ce que Dieu veut advienne toujours. 4° La cause seconde, qu’il est nécessaire de supposer pour
amener l’effet de la prédestination, est aussi soumise à l’ordre de la prédestination ;
mais il n’en va pas de même dans les puissances inférieures relativement à
une puissance de l’agent supérieur. Voilà pourquoi l’ordre de la prédestination
divine, bien qu’il s’accompagne de la supposition de la volonté humaine, est
néanmoins absolument certain, même si le contraire apparaît dans l’exemple
cité. 5° Ces paroles de Job et de saint Grégoire doivent être
rapportées à l’état de la justice présente, duquel quelques-uns tombent parfois
tandis que d’autres prennent leur place ; cela ne permet donc pas de conclure
à une incertitude concernant la prédestination, car ceux qui finalement
manquent à la grâce n’ont jamais été prédestinés. 6° La similitude avancée par Anselme est recevable sur un
point : de même que la vérité de la proposition au futur n’enlève pas au
futur la contingence, de même la vérité de la prédestination non plus ;
mais elle diffère sur un autre point : la proposition au futur regarde
le futur comme tel, et ainsi ne peut être certaine, au lieu que la vérité de
la prescience et de la prédestination regarde le futur
comme présent, comme on l’a dit dans la question sur la science de Dieu, et
c’est pourquoi elle est certaine. 7° L’on peut dire de deux façons qu’une chose peut. D’abord en considérant la puissance qui est en elle, comme
on dit que la pierre peut se mouvoir vers le bas. Ensuite, en considérant ce
qui est du côté d’autre chose, comme si je disais que la pierre peut se
mouvoir vers le haut, non par une puissance qui serait en elle, mais par la
puissance du lanceur. Lors donc que l’on dit : « Ce prédestiné peut
mourir dans le péché », si l’on considère sa puissance, cela est
vrai ; mais si nous parlons du prédestiné suivant la relation qu’il a à
autre chose, c’est-à-dire à Dieu qui prédestine, dans ce cas cette relation
est incompatible avec ce résultat, quoiqu’elle soit compatible avec cette puissance.
Voilà pourquoi la considération du sujet peut être distinguée suivant la
distinction précédente, c’est-à-dire avec ou sans forme.8° La noirceur et la
blancheur sont des formes existant dans le sujet qui est dit blanc ou
noir ; et c’est pourquoi, tant que la forme susdite demeure dans le
sujet, une chose qui serait incompatible avec elle ne pourrait être attribuée
au sujet ni en puissance ni en acte. Au contraire, la prédestination n’est
pas une forme existant dans le prédestiné, mais dans celui qui prédestine, de
même que l’objet « su » doit aussi son nom à la science qui est en
celui qui sait ; voilà pourquoi, quelque immobile que soit la position
de l’objet sous la relation de science, une chose peut cependant lui être
attribuée en considération de sa nature, même si cela s’oppose à l’ordre de
la prédestination. En effet, la prédestination est quelque chose qui vient en
plus de l’homme qui est dit prédestiné, comme la noirceur est quelque chose
en plus de l’essence du corbeau, quoique ce ne soit pas quelque chose
d’extérieur au corbeau ; or, en considération de la seule essence du corbeau, une chose
qui est incompatible avec sa noirceur peut lui être attribuée ; et c’est
ainsi que Porphyre dit que l’on peut
concevoir un corbeau blanc. Et de même, dans le cas présent, à l’homme
prédestiné lui-même considéré en soi peut être attribuée une chose qui ne lui
est pas attribuée lorsqu’on considère qu’il se tient sous la prédestination. 9° La création et la mission, et autres choses semblables,
impliquent la production d’un effet temporel, et c’est pourquoi elles posent
l’existence d’un effet temporel ; et pour cela il est nécessaire
qu’elles soient temporelles, quoiqu’elles renferment quelque chose d’éternel
en elles-mêmes. Mais la prédestination n’implique pas suivant
son nom la production d’un effet temporel, mais seulement une relation à
quelque chose de temporel, comme font la volonté, la puissance et toutes les
choses de ce genre ; et ainsi, parce que l’effet temporel, qui est aussi
contingent, n’est pas posé comme existant en acte, il n’est pas nécessaire 10° Absolument parlant,
Dieu peut prédestiner chacun, ou ne pas le prédestiner, ou bien l’avoir
prédestiné ou ne pas l’avoir prédestiné : car l’acte de prédestination,
étant mesuré par l’éternité, n’entre jamais dans le passé, de même qu’il
n’est jamais futur ; aussi est-il toujours considéré comme |
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Et videtur quod
certitudinem non habeat. Nulla enim
causa cuius effectus variari potest habet certitudinem respectu effectus sui.
Sed effectus praedestinationis potest variari, quia ille qui est
praedestinatus, potest non consequi praedestinationis effectum ; quod
patet ex hoc quod Augustinus [De
corrept. et grat., cap. 13] dicit, exponens illud quod habetur
Apocal., III, 11 : tene quod habes
ne alius accipiat etc. : si,
inquit, alius non est accepturus nisi
iste perdiderit, certus est electorum numerus. Ex quo videtur quod unus
possit amittere, et alius accipere coronam, quae est praedestinationis
effectus. Praeterea,
sicut res naturales subduntur divinae providentiae, ita et res humanae. Sed
illi soli effectus naturales certitudinaliter ex suis causis procedunt
secundum ordinem divinae providentiae, quos necessario causae suae producunt.
Cum igitur effectus praedestinationis, qui est salus humana, non necessario,
sed contingenter ex causis proximis eveniat, videtur quod ordo praedestinationis
non sit certus. Praeterea, si
aliqua causa habet certum ordinem ad aliquem effectum, effectus ille ex
necessitate proveniet, nisi aliquid possit resistere virtuti causae
agentis ; sicut dispositiones in corporibus inferioribus inventae resistunt
interdum actioni caelestium corporum, ut non producant proprios effectus,
quos necessario producerent, nisi esset aliquid resistens. Sed praedestinationi divinae nihil potest resistere : voluntati enim eius quis resistit ?
Ut dicitur Rom. IX, 19. Ergo si habet certum ordinem ad effectum suum,
effectus eius necessario producetur. Sed dicebat, quod certitudo praedestinationis ad effectum, est cum praesuppositione
causae secundae. – Sed contra, omnis certitudo quae est cum suppositione
alicuius, non est certitudo absoluta, sed conditionalis ; sicut non est
certum quod sol causet fructum in planta, nisi cum hac conditione, si virtus
generativa in planta fuerit bene disposita, propter hoc quod certitudo solis
ad effectum praedictum praesupponit plantae virtutem quasi causam secundam. Si igitur
certitudo divinae praedestinationis sit cum praesuppositione secundae causae,
non erit certitudo absoluta, sed conditionalis tantum ; sicut in me est
certitudo quod Socrates movetur si currit, et quod iste salvabitur, si praeparabit
se ; et ita non erit in divina praedestinatione alia certitudo de salvandis
quam apud me ; quod est absurdum. Praeterea, Iob
XXXIII, 24, dicitur : conteret
multos et innumerabiles, et stare faciet alios pro eis : quod exponens Gregorius [Moral. XXV, 8] dicit : locum vitae, aliis cadentibus, alii sortiuntur.
Sed locus vitae est ad quem praedestinatio ordinat. Ergo a praedestinationis
effectu praedestinatus deficere potest ; et sic non est certa praedestinatio. Praeterea,
secundum Anselmum [De concord.
praescient. et praedest., q. 2, cap. 1], eadem est veritas
praedestinationis et propositionis de futuro. Sed propositio de futuro non
habet veritatem certam et determinatam, sed variari potest, ut patet per philosophum
in libro Periher. [I, 13 (18 a 28 sqq.)], et in II Perigeneseos [De gen. et corr. II, 11 (337 b 7)],
ubi dicit, quod futurus quis incedere, non incedet. Ergo nec veritas
praedestinationis certitudinem habet. Praeterea,
aliquis praedestinatus quandoque est in peccato mortali, sicut patet de
Paulo, quando Ecclesiam persequebatur. Potest autem in peccato mortali
perseverare usque ad mortem, vel tunc statim interfici ; quorum
utrolibet posito, praedestinatio effectum suum non consequetur. Ergo
possibile est praedestinationem non consequi effectum suum. Sed dicebat,
quod cum dicitur praedestinatus potest in peccato mortali mori, si accipiatur
subiectum prout stat sub forma praedestinationis, sic est composita, et
falsa ; si autem accipiatur prout consideratur sine tali forma, sic est
divisa, et vera. – Sed contra, in formis illis quae non possunt removeri a
subiecto, non differt utrum aliquid attribuatur subiecto sub forma
considerato, vel sine forma ; utroque enim modo haec est falsa :
corvus niger potest esse albus. Sed praedestinatio est talis forma quae non
potest a praedestinato removeri. Ergo praedicta distinctio in proposito locum
non habet. Praeterea, si
aeternum coniungatur temporali et contingenti, totum erit temporale et contingens :
sicut patet de creatione, quae est temporalis, quamvis claudat in sua ratione
essentiam Dei aeternam et effectum temporalem ; et similiter missio,
quae importat processionem aeternam et effectum temporalem. Sed
praedestinatio, quamvis importet aliquid aeternum, tamen importat etiam cum
hoc effectum temporalem. Ergo totum hoc quod est praedestinatio, est
temporale et contingens, et ita non videtur certitudinem habere. Praeterea, quod
potest esse et non esse, non habet aliquam certitudinem. Sed praedestinatio
Dei de salute alicuius potest esse et non esse ; sicut enim potuit ab
aeterno praedestinare et non praedestinare, ita et nunc potest praedestinasse
et non praedestinasse ; cum in aeternitate non differant praesens,
praeteritum et futurum. Ergo praedestinatio non habet certitudinem. Sed contra. Est
quod dicitur Roman. VIII, 29 : quos
praescivit et praedestinavit, et cetera. Glossa [P. Lombardi,
PL 191, 1449 C] : praedestinatio
est praescientia et praeparatio beneficiorum Dei, qua certissime liberantur
quicumque liberantur. Praeterea,
illud cuius est immobilis veritas, oportet esse certum. Sed veritas
praedestinationis est immobilis, ut Augustinus dicit in libro de Praedestinatione
sanctorum [cap. 17]. Ergo praedestinatio habet certitudinem. Praeterea,
cuicumque convenit praedestinatio, ab aeterno ei convenit. Sed quod est ab
aeterno, invariabile est. Ergo praedestinatio est invariabilis, et ita certa. Praeterea,
praedestinatio includit praescientiam, ut patet ex Glossa inducta ; sed
praescientia habet certitudinem, ut probat Boetius in V de Consolat.
[prosa 6]. Ergo et praedestinatio. Responsio.
Dicendum, quod duplex est certitudo : scilicet cognitionis, et ordinis.
Cognitionis quidem certitudo est, quando cognitio non declinat in aliquo ab
eo quod in re invenitur, sed hoc modo existimat de ea sicut est ; et
quia certa existimatio de re praecipue habetur per causam rei, ideo tractum
est nomen certitudinis ad ordinem causae ad effectum, ut dicatur ordo causae
ad effectum esse certus, quando causa infallibiliter effectum producit.
Praescientia ergo Dei, quia non importat universaliter habitudinem causae
respectu omnium quorum est, non consideratur in ea nisi certitudo cognitionis
tantum ; sed praedestinatio, quia praescientiam includit, et habitudinem
causae ad ea, quorum est, addit, inquantum est directio sive praeparatio
quaedam ; sic potest in ea considerari supra certitudinem cognitionis,
certitudo ordinis ; de qua solum certitudine praedestinationis nunc
quaerimus : de certitudine enim cognitionis, in ipsa inventa, patere potest
ex his quae dicta sunt, cum de scientia Dei quaereretur. Sciendum est
autem, quod, cum praedestinatio sit quaedam providentiae pars, sicut secundum
suam rationem supra providentiam addit, sic etiam et certitudo eius supra certitudinem
providentiae. Ordo enim providentiae dupliciter certus invenitur. Uno modo in
particulari ; quando scilicet res quae a divina providentia in finem
aliquem ordinantur, absque defectu ad finem illum particularem
deveniunt ; sicut patet in motibus caelestibus, et in omnibus quae
necessario aguntur in natura. Alio modo in universali sed non in particulari ;
sicut videmus in generabilibus et corruptibilibus, quorum virtutes quandoque
deficiunt a propriis effectibus, ad quos sunt ordinatae sicut ad proprios
fines, sicut virtus formativa quandoque deficit a perfecta consummatione
membrorum ; sed tamen ipse defectus divinitus ordinatur ad aliquem
finem, ut patet ex dictis, dum de providentia ageretur ; et sic nihil
potest deficere a generali fine providentiae, quamvis quandoque deficiat ab
aliquo particulari fine. Sed ordo praedestinationis est certus non solum
respectu universalis finis, sed etiam respectu particularis et determinati,
quia ille qui est ordinatus per praedestinationem ad salutem, nunquam deficit
a consecutione salutis. Nec tamen hoc modo est certus ordo praedestinationis
respectu particularis finis, sicut erat ordo providentiae : quia in providentia
ordo non erat certus respectu particularis finis, nisi quando causa proxima
necessario producebat effectum suum ; in praedestinatione autem invenitur
certitudo respectu singularis finis ; et tamen causa proxima, scilicet
liberum arbitrium, non producit effectum illum nisi contingenter. Unde
difficile videtur concordare infallibilitatem praedestinationis cum arbitrii
libertate. Non enim potest dici quod praedestinatio supra certitudinem providentiae
nihil aliud addat nisi certitudinem praescientiae ; ut scilicet dicatur,
quod Deus ordinat praedestinatum ad salutem, sicut et quemlibet alium ;
sed cum hoc de praedestinato scit, quod non deficiet a salute. Sic enim non
diceretur praedestinatus differre a non praedestinato ex parte ordinis, sed
tantum ex parte praescientiae eventus ; et sic praescientia esset causa
praedestinationis, nec praedestinatio esset per electionem
praedestinantis ; quod est contra auctoritatem Scripturae [Eph. I, 4] et dicta sanctorum. Unde etiam praeter certitudinem praescientiae ipse ordo praedestinationis
habet infallibilem certitudinem ; nec tamen causa proxima salutis
ordinatur ad eam necessario, sed contingenter, scilicet liberum arbitrium.
Quod hoc modo potest considerari. Invenimus enim ordinem infallibilem esse
respectu alicuius dupliciter. Uno modo inquantum una causa singularis
necessario inducit effectum suum ex ordine divinae providentiae ; alio
modo quando ex concursu multarum causarum contingentium, et deficere possibilium,
pervenitur ad unum effectum ; quarum unamquamque Deus ordinat ad consecutionem
effectus loco eius quae defecit, vel ne altera deficiat ; sicut videmus
quod omnia singularia unius speciei sunt corruptibilia, et tamen per
successionem unius ad alterum potest secundum naturam in eis salvari perpetuitas
speciei, divina providentia taliter gubernante, quod non omnia deficiant uno
deficiente : et hoc modo est in praedestinatione. Liberum enim arbitrium
deficere potest a salute ; tamen in eo quem Deus praedestinat, tot alia
adminicula praeparat, quod vel non cadat, vel si cadit, quod resurgat, sicut
exhortationes, suffragia orationum, gratiae donum, et omnia huiusmodi, quibus
Deus adminiculatur homini ad salutem. Si ergo consideremus salutem respectu Ad primum
igitur dicendum, quod verbum illud Apocalypsis potest intelligi vel de corona
praesentis iustitiae, vel de corona gloriae. Utrolibet autem modo
intelligatur, secundum hoc unus dicitur accipere coronam alterius, alio
cadente, inquantum bona unius alteri prosunt vel in auxilium meriti, vel
etiam in augmentum gloriae propter connexionem caritatis, quae facit omnia
bona membrorum Ecclesiae communia esse ; et ita contingit quod unus coronam
alterius accipit, dum, aliquo per peccatum cadente et ita suorum meritorum
praemium non consequente, alius fructum percipit de meritis quae ille habuit,
sicut etiam percepisset alio persistente. Nec ex hoc sequitur quod
praedestinatio umquam cassetur. Vel potest dici, quod unus coronam alterius
accipere dicitur, non quod aliquis amittat coronam quae est ei praedestinata,
sed quia quandoque aliquis amittit coronam sibi debitam secundum praesentem
iustitiam, et in locum eius alius substituitur ad complendum numerum
electorum, sicut in locum Angelorum cadentium sunt homines substituti. Ad secundum
dicendum, quod effectus naturalis qui ex divina providentia infallibiliter
evenit, consequitur ex una causa proxima in effectum necessario
ordinata ; ordo autem praedestinationis non est certus per hunc modum,
sed per alium, ut dictum est. Ad tertium
dicendum, quod corpus caeleste agit in haec inferiora necessitatem quasi inducens,
quantum est de se ; et ideo effectus eius necessario provenit, nisi sit
aliquid resistens. Sed Deus agit in voluntate non per modum necessitatis,
quia voluntatem non cogit, sed movet eam non auferendo ei modum suum, qui in
libertate ad utrumlibet consistit : et ideo, quamvis nihil divinae
voluntati resistat, tamen voluntas, et quaelibet alia res, exequitur divinam
voluntatem secundum modum suum, quia et ipsum modum divina voluntas rebus
dedit, ut sic eius voluntas impleretur ; et ideo quaedam explent divinam
voluntatem necessario, quaedam vero contingenter, quamvis illud quod Deus
vult, semper fiat. Ad quartum
dicendum, quod causa secunda, quam oportet supponere ad inducendum
praedestinationis effectum, etiam ordini praedestinationis subiacet ;
non autem est ita in virtutibus inferioribus respectu alicuius virtutis
superioris agentis. Et ideo ordo divinae praedestinationis, quamvis sit cum
suppositione voluntatis humanae, nihilominus tamen absolutam certitudinem
habet, etsi contrarium in exemplo inducto appareat. Ad quintum
dicendum, quod verba illa Iob et Gregorii sunt referenda ad statum praesentis
iustitiae, a quo aliqui quandoque decidunt, aliis subrogatis ; unde per
hoc non potest concludi aliquid incertitudinis circa praedestinationem quia
illi qui finaliter a gratia deficiunt, nunquam praedestinati fuerunt. Ad sextum
dicendum, quod similitudo Anselmi quantum ad hoc tenet, quod, sicut veritas
propositionis de futuro non aufert futuro contingentiam, ita nec veritas
praedestinationis ; sed differt quantum ad hoc, quod propositio de
futuro respicit futurum ut futurum est, et hoc modo non potest habere
certitudinem ; sed veritas praescientiae et praedestinationis respicit
futurum ut est praesens, ut in quaestione de scientia Dei dictum est ;
et ideo certitudinem habet. Ad septimum
dicendum, quod aliquid potest dici posse dupliciter. Uno
modo considerando potentiam quae in ipso est, sicut dicitur quod lapis potest
moveri deorsum. Alio modo considerando id quod ex parte alterius est, sicut
si dicerem, quod lapis potest moveri sursum, non per potentiam quae in ipso
sit, sed per potentiam proiicientis. Cum ergo dicitur : praedestinatus
iste potest in peccato mori ; si consideretur potentia ipsius, verum
est ; si autem loquamur de praedestinato secundum ordinem quem habet ad
aliud, scilicet ad Deum praedestinantem, sic ordo ille non compatitur secum
istum eventum, quamvis compatiatur secum istam potentiam. Et ideo potest
distingui secundum distinctionem prius inductam, scilicet cum forma, vel sine
forma consideratio subiecti. Ad octavum dicendum, quod nigredo et albedo sunt quaedam formae existentes
in subiecto, quod dicitur album vel nigrum ; et ideo non potest aliquid
attribui subiecto nec secundum potentiam nec secundum actum, quod repugnet formae
praedictae, quamdiu in subiecto manet. Sed praedestinatio non est forma
existens in praedestinato, sed in praedestinante, sicut et scitum denominatur
a scientia quae est in sciente ; et ideo quantumcumque immobiliter stet
sub ordine scientiae, tamen potest ei aliquid attribui considerando suam naturam,
etsi etiam repugnet ordini praedestinationis. Hoc enim modo praedestinatio
est aliquid praeter ipsum hominem qui dicitur praedestinatus, sicut nigredo
est aliquid praeter essentiam corvi, quamvis non sit aliquid extra
corvum ; considerando autem tantummodo essentiam corvi, potest aliquid
ei attribui quod repugnat nigredini eius ; secundum quem modum dicit
Porphyrius [Isagoge, De accidente],
quod potest intelligi corvus albus. Et ita etiam in proposito potest ipsi
homini praedestinato attribui aliquid secundum se considerato, quod non
attribuitur ei secundum quod intelligitur stare sub praedestinatione. Ad nonum
dicendum, quod creatio et missio, et huiusmodi, important productionem
alicuius temporalis effectus, et ideo ponunt temporalem effectum esse ;
et propter hoc oportet ea esse temporalia, quamvis in se aliquid aeternum
claudant. Sed praedestinatio non importat productionem alicuius effectus
temporalis secundum suum nomen, sed tantummodo ordinem ad aliquid temporale,
sicut voluntas, potentia, et huiusmodi omnia : et ideo, quia non ponitur
effectus temporalis esse in actu, qui etiam est contingens, non oportet quod
praedestinatio sit Ad decimum
dicendum, quod, absolute loquendo, Deus potest unumquemque praedestinare vel
non praedestinare, aut praedestinasse vel non praedestinasse : quia
actus praedestinationis, cum mensuretur aeternitate, nunquam cedit in praeteritum,
sicut nunquam est futurus ; unde semper consideratur ut egrediens a
voluntate per modum libertatis. Tamen ex suppositione hoc efficitur impossibile :
non enim potest non praedestinare cum suppositione quod praedestinaverit, vel
e converso, quia mutabilis esse non potest ; et ita non sequitur quod
praedestinatio possit variari. |
(Quarto quaeritur utrum numerus praedestinatorum sit certus.)
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Il semble que non. 1° Aucun nombre auquel on peut ajouter n’est certain. Or une
addition peut se faire au nombre des prédestinés, c’est ce que Moïse demande
en Deut. 1, 11 : « Que le Seigneur, le Dieu de vos pères, ajoute
encore à ce nombre plusieurs milliers. » La Glose :
« nombre défini en Dieu, qui connaît ceux qui sont à lui ». Or il
demanderait en vain, si cela ne pouvait se faire. Le nombre des prédestinés
n’est donc pas certain. 2° De même que la disposition des biens naturels est une
préparation à la grâce, de même nous sommes, par la grâce, préparés à la
gloire. Or, en tout homme où il y a une préparation suffisante par les biens
naturels, on doit trouver la grâce. Donc en tout homme où l’on doit trouver
la grâce, on devra aussi trouver la gloire. Or parfois, un non-prédestiné a
la grâce. Il aura donc la gloire ; il sera donc prédestiné. Un
non-prédestiné peut donc devenir prédestiné, et par conséquent le nombre des
prédestinés peut être augmenté ; et ainsi, il ne sera pas certain. 3° Si quelqu’un, ayant la grâce, ne doit pas avoir la
gloire, ce sera soit à cause d’un manque de la grâce, soit à cause d’un manque
de celui qui donne la gloire. Or ce n’est pas par un manque de la grâce, qui,
autant qu’il est en elle, dispose suffisamment à la gloire ; ni par un
manque de celui qui donne la gloire, car, autant qu’il est en lui, il est
prêt à la donner à tous. Quiconque a la grâce aura donc nécessairement la
gloire ; et ainsi, un homme connu d’avance aura la gloire, et il sera prédestiné,
et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 4° Quiconque se prépare suffisamment à la grâce, a la grâce.
Or un homme connu d’avance peut se préparer à la grâce. Il peut donc avoir la
grâce. Or quiconque a la grâce peut y persévérer. L’homme connu d’avance peut
donc persévérer jusqu’à la mort dans la grâce, et ainsi devenir prédestiné,
semble-t-il ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 5° [Le répondant] disait qu’il est nécessaire de nécessité
conditionnée, quoique non absolue, que l’homme connu d’avance meure sans la
grâce. En sens contraire : toute nécessité dépourvue de principe et de
fin et ininterrompue en son milieu, est simple et absolue, et non
conditionnée. Or telle est la nécessité de la prescience, puisqu’elle est
éternelle. Elle est donc simple, et non conditionnée. 6° Tout nombre fini peut être dépassé par un plus grand. Or
le nombre des prédestinés est fini. Il peut donc exister un nombre plus grand
que lui ; il n’est donc pas certain. 7° Puisque le bien est communicatif de soi, l’infinie bonté
ne peut mettre de terme à sa communication. Or la divine bonté se communique
surtout aux prédestinés. Il ne lui appartient donc pas de fixer un nombre certain
de prédestinés. 8° De même que la création des réalités vient de la volonté
divine, ainsi en est-il de la prédestination des hommes. Or Dieu peut faire
plus de choses qu’il n’en a faites : « car le pouvoir est avec lui
quand il le veut » comme il est dit en Sag. 12, 18. Donc semblablement, il n’en prédestine pas tant, qu’il ne
puisse en prédestiner davantage ; et nous retrouvons ainsi la même
conclusion que ci-dessus. 9° Tout ce que Dieu a pu, il le peut encore. Or Dieu a pu de
toute éternité prédestiner celui qu’il n’a pas prédestiné. Il peut donc aussi
le prédestiner maintenant, et de la sorte, il peut se faire une addition au
nombre des prédestinés. 10° Dans toutes les puissances qui ne sont pas déterminées à
une seule chose, ce qui peut exister peut ne pas exister. Or la puissance du
prédestinant au prédestiné et celle du prédestiné à l’obtention de l’effet de
la prédestination sont de la sorte, car c’est par la volonté que le
prédestinant prédestine, et par la volonté que le prédestiné obtient l’effet
de la prédestination. Le prédestiné peut donc être non prédestiné, et le
non-prédestiné peut être prédestiné ; nous retrouvons donc la même
conclusion que ci-dessus. 11° Sur ce passage de Lc 5, 6 : « leur filet se rompait », la Glose dit : « Dans l’Église de la
circoncision, le filet se rompt, car il n’entre pas autant de Juifs qu’il en
était de préordonnés en Dieu à la vie. » Le nombre de prédestinés peut
donc être diminué, et par conséquent, il n’est pas certain. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au livre sur la Correction et la Grâce : « Le nombre des prédestinés est
certain, lui qui ne peut être ni augmenté ni diminué. » 2) Saint Augustin dit dans l’Enchiridion : « La
Jérusalem d’en haut, notre mère, la Cité de Dieu, ne subira pas de dommage
dans le nombre de ses habitants, ou peut-être même une plus grande abondance
y régnera. » Or les habitants de cette Cité sont les prédestinés. Le
nombre des prédestinés ne peut donc être augmenté ni diminué, et ainsi, il
est certain. 3) Quiconque est prédestiné, l’est de toute éternité. Or ce
qui est de toute éternité est immuable ; et ce qui n’a pas été de toute
éternité ne peut jamais être éternel. Celui qui n’est pas prédestiné ne peut
donc être prédestiné, ni l’inverse. 4) Tous les prédestinés seront après la résurrection avec
leurs corps dans le ciel empyrée. Or ce lieu est fini, puisque tout corps est
fini ; et deux corps, même glorifiés, selon l’opinion commune, ne
peuvent être en même temps [au même endroit]. Il est donc nécessaire que le
nombre des prédestinés soit déterminé. Réponse : Voici comment, à propos de cette question, certains ont
distingué : ils ont affirmé que le nombre des prédestinés est certain si
nous parlons du nombre nombrant, ou du
nombre envisagé de façon formelle ; mais il n’est pas certain si nous
parlons du nombre nombré, ou envisagé matériellement ; ainsi dirait-on
par exemple qu’il est certain qu’il y a cent prédestinés, mais qui sont ces
cent, cela n’est pas certain. Et cet avis semble prendre occasion d’une
parole précitée de saint Augustin, où il
paraît indiquer que l’un peut perdre et l’autre recevoir la couronne prédestinée,
sans aucun changement cependant du nombre des prédestinés. Or, si cette opinion parle de la certitude par rapport à la
cause première, qui est Dieu prédestinant, elle apparaît tout à fait absurde,
car Dieu lui-même a une connaissance certaine du nombre et formel et matériel
des prédestinés : il sait en effet combien et qui sont ceux qui doivent
être sauvés, et il ordonne infailliblement l’un et l’autre, de sorte
qu’ainsi, du côté de Dieu, se trouve relativement aux deux nombres une
certitude non seulement de connaissance, mais aussi de
relation [à l’effet]. Mais si nous parlons de la certitude du nombre des prédestinés
par rapport à la cause prochaine du salut de l’homme, à laquelle la prédestination
est ordonnée, le jugement ne sera pas le même sur le nombre formel et sur le
nombre matériel. En effet, le nombre matériel est soumis en quelque sorte à la volonté
humaine, qui est changeante, parce que le salut de chacun est placé sous la
liberté de l’arbitre comme sous une cause prochaine ; et ainsi, le
nombre matériel est en quelque sorte dépourvu de certitude. Mais le nombre
formel ne dépend aucunement de la volonté humaine, car aucune volonté ne
s’étend par mode de causalité à la totalité du nombre des prédestinés ;
voilà pourquoi le nombre formel demeure en tout point certain. Et de la
sorte, la distinction susdite peut se soutenir, en accordant cependant sans
réserve que les deux nombres sont certains du côté de Dieu. Il faut néanmoins savoir que le nombre des prédestinés est
appelé certain en ce sens qu’il ne subit ni addition ni diminution. Or il
subirait une addition si un homme connu d’avance pouvait devenir prédestiné, ce qui serait
opposé à la certitude de la prescience ou de la réprobation ; et il
subirait une diminution si un prédestiné pouvait devenir non prédestiné, ce qui
est opposé à la certitude de la prédestination. Et ainsi, il est clair que la
certitude du nombre des prédestinés résulte d’une double certitude : de
celle de la prédestination, et de celle de la prescience ou de la réprobation. Mais ces deux certitudes
diffèrent, car la certitude de la prédestination est une certitude de connaissance
et de relation [à l’effet], comme
on l’a dit, au lieu que la certitude de la prescience est seulement une
certitude de connaissance. En effet, Dieu ne préordonne pas les hommes
réprouvés à pécher, comme il ordonne les prédestinés à mériter. Réponse aux objections : 1° Cette citation doit s’entendre non pas du nombre des
prédestinés, mais du nombre de ceux qui sont dans l’état de la justice présente ;
et cela ressort de l’Interlinéaire, qui dit en cet
endroit : « par le nombre et le mérite ». Or ce nombre est à
la fois augmenté et diminué, quoique la prédéfinition de Dieu, par laquelle
il prédéfinit aussi ce nombre, ne se trompe jamais. En effet, elle définit
qu’en un temps ils sont plus nombreux et en un autre moins ; ou encore
elle définit par mode de sentence un nombre certain qui s’accorde à des
raisons inférieures, et cette définition peut être changée ; mais il en
prédéfinit un autre par mode de conseil selon des raisons supérieures, et
cette prédéfinition est invariable, car comme dit saint Grégoire :
« Dieu change la sentence, mais non le conseil. » 2° Une préparation ne dispose à avoir une perfection qu’en
son temps ; ainsi, le tempérament naturel dispose
l’enfant à être fort ou sage, non assurément au temps de l’enfance, mais au
temps de l’âge parfait. Or le temps de la possession de la grâce est aussi
celui de la préparation de la nature ; aucun empêchement ne peut donc
intervenir entre les deux ; et par conséquent, quel que soit le sujet où
se trouve la préparation de la nature, la grâce s’y trouve aussi. Mais le
temps de la possession de la gloire n’est pas celui de la grâce ; un
empêchement intermédiaire peut donc intervenir entre les deux ; et pour
cette raison, il n’est pas nécessaire que l’homme connu d’avance qui a la
grâce, doive aussi avoir la gloire. 3° Ce n’est ni par un manque de la grâce, ni par un manque
de celui qui donne la gloire que celui qui a la grâce est privé de la gloire,
mais par un manque de celui qui reçoit, et en qui un empêchement est intervenu. 4° Par le fait même que l’on affirme qu’un homme est connu
d’avance, on
affirme qu’il n’aura pas la grâce finale, puisque la connaissance de Dieu se
porte vers les réalités futures comme vers des réalités présentes, comme on l’a dit ailleurs ; voilà pourquoi, de même
qu’être destiné à avoir la grâce finale est incompatible, pour une même personne,
avec ne pas être destiné à avoir la grâce finale, ce qui est toutefois
possible en soi, de même cela est incompatible avec être connu d’avance,
chose qui est cependant possible en soi. 5° Que ce qui est connu de Dieu ne soit pas absolument
nécessaire, est un défaut qui vient non de la science divine, mais de la
cause prochaine. Quant
à la nécessité susdite, c’est de la science divine, qui est éternelle, non de
la cause prochaine, qui est temporelle et changeante, qu’elle tient son
éternité, de sorte qu’elle est sans principe ni fin et qu’elle dure en son milieu. 6° Bien qu’il n’entre pas dans la notion de nombre fini de
ne pouvoir être dépassé, cependant, cela peut venir d’autre chose,
c’est-à-dire de l’immuabilité de la divine prescience, comme cela apparaît
dans le cas présent ; de même, que l’on ne puisse pas trouver une
quantité plus grande qu’une autre quantité prise dans les réalités
naturelles, cela ne vient pas de la notion de quantité, mais de la condition
de la réalité naturelle. 7° La bonté divine ne se communique elle-même que suivant
l’ordre de la sagesse ; tel est en effet le meilleur mode de communication.
Or l’ordre de la divine sagesse requiert que tout soit fait en nombre, poids
et mesure, comme il est dit en Sag. 11, 21 ; voilà pourquoi il convient à la divine bonté que le
nombre des prédestinés soit certain. 8° Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, bien que l’on puisse
absolument concéder que Dieu peut prédestiner quiconque ou ne pas le
prédestiner, cependant, une fois supposé qu’il a prédestiné, il ne peut pas
ne pas prédestiner, ou vice versa,
car il ne peut être changeant. Voilà pourquoi l’opinion commune est que cette
affirmation : « Dieu peut prédestiner un non-prédestiné, ou ne pas
prédestiner un prédestiné » est fausse en sens composé, mais vraie en
sens divisé. Et pour cette raison, toutes les assertions qui impliquent un
sens composé sont fausses dans
l’absolu. Il ne faut donc pas accorder qu’il puisse être fait une addition ou
une soustraction au nombre des prédestinés, car l’addition présuppose ce à
quoi l’on ajoute, et la soustraction ce de quoi l’on soustrait ; et pour
la même raison, on ne peut accorder que Dieu puisse en prédestiner plus qu’il
ne fait, ou moins. Et le cas de la création, que l’on avance, n’est pas le
même, car la création est un certain acte qui a son terme dans l’effet
extérieur ; et c’est pourquoi, que Dieu crée premièrement quelque chose
et ensuite ne le crée pas, ne manifeste pas un changement en lui, mais seulement
dans l’effet. Au contraire, la prédestination et la prescience, et les choses
de ce genre, sont des actes intérieurs, en lesquels il ne pourrait y avoir de
variation sans variation de Dieu ; voilà pourquoi l’on ne doit rien
accorder qui se rattache à la variation de ces actes. 9° & 10° La réponse à ces arguments ressort clairement
de ce qui a été dit, car ils valent pour la puissance absolue, sans aucune présupposition
de prédestination faite ou non faite. 11° Cette glose doit
s’entendre de la façon suivante : il n’entre pas autant de Juifs qu’il y
a au total de préordonnés à la vie, car les Juifs ne sont pas seuls prédestinés. Ou bien l’on
peut dire qu’elle ne parle pas de la préordination de la prédestination, mais
de la préparation, par laquelle ils étaient disposés à la vie par la loi. Ou
bien l’on peut dire aussi qu’il n’entrèrent pas aussi nombreux dans la
primitive Église, car « quand la multitude des nations sera entrée,
alors tout Israël sera sauvé » dans l’Église finale. |
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Et videtur quod
non. Quia nullus
numerus cui potest fieri additio, est certus. Sed
numero praedestinatorum additio fieri potest : hoc enim petit Moyses Deuter.
cap. I, 11, : Dominus Deus patrum
nostrorum addat ad hunc numerum multa millia. Glossa [ordin., ibid.] : definitum apud Deum, qui novit qui sunt
eius. Frustra autem peteret, nisi fieri posset. Ergo numerus praedestinatorum
non est certus. Praeterea, sicut dispositio naturalium bonorum est praeparatio ad
gratiam, ita per gratiam praeparamur ad gloriam. Sed in quocumque est praeparatio
sufficiens ex naturalibus bonis, est invenire gratiam. Ergo etiam in
quocumque est invenire gratiam, erit invenire gloriam. Sed aliquis non
praedestinatus quandoque habet gratiam. Ergo habebit gloriam ; ergo erit
praedestinatus. Ergo aliquis non praedestinatus potest fieri praedestinatus,
et sic augeri numerus praedestinatorum ; et ita non erit certus. Praeterea, si
aliquis habens gratiam non sit habiturus gloriam : aut hoc erit propter
defectum gratiae, aut propter defectum dantis gloriam. Non autem est ex
defectu gratiae, quae, quantum est in se, sufficienter ad gloriam disponit ;
nec ex defectu dantis gloriam, quia quantum est in se, paratus est omnibus
dare. Ergo quicumque habet gratiam, de necessitate habebit gloriam ; et
sic aliquis praescitus habebit gloriam ; et erit praedestinatus ;
et sic idem quod prius. Praeterea, quicumque praeparat se ad gratiam sufficienter, habet
gratiam. Sed aliquis praescitus potest se ad gratiam praeparare. Ergo potest
habere gratiam. Sed quicumque habet gratiam, potest perseverare in illa. Ergo
praescitus potest usque ad mortem in gratia perseverare, et sic fieri
praedestinatus, ut videtur ; et sic idem quod prius. Sed dicebat,
quod praescitum mori sine gratia, est necessarium necessitate conditionata,
quamvis non absoluta. – Contra, omnis necessitas carens principio et fine, et
continuata in medio, est simplex et absoluta, et non conditionata. Sed talis
est necessitas praescientiae, cum sit aeterna. Ergo est simplex, et non conditionata. Praeterea,
quolibet numero finito potest esse aliquis maior. Sed numerus praedestinatorum
est finitus. Ergo eo potest esse aliquis maior : ergo non est certus. Praeterea, cum
bonum sit communicativum sui, infinita bonitas non debet terminum ponere suae
communicationi. Sed praedestinatis divina bonitas se maxime communicat. Ergo
non est eius statuere certum praedestinatorum numerum. Praeterea,
sicut factio rerum est ex voluntate divina, ita et hominum praedestinatio.
Sed Deus plura potest facere quam fecit : subest enim ei, cum voluerit, posse, ut dicitur Sap. XII, 18.
Ergo similiter non tot praedestinat quin plures possit praedestinare ;
et sic idem quod prius. Praeterea,
quidquid Deus potuit, adhuc potest. Sed Deus potuit ab aeterno illum
praedestinare quem non praedestinavit. Ergo modo etiam potest eum
praedestinare, et sic potest fieri additio numero praedestinatorum. Praeterea, in
omnibus potentiis quae non sunt determinatae ad unum, quod potest esse,
potest non esse. Sed potentia praedestinantis ad praedestinatum, et potentia
praedestinati ad consequendum praedestinationis effectum sunt huiusmodi, quia
et praedestinans voluntate praedestinat, et praedestinatus voluntate effectum
praedestinationis consequitur. Ergo praedestinatus potest esse non praedestinatus,
et non praedestinatus potest esse praedestinatus ; ergo idem quod prius. Praeterea, Luc.
V, 6, super illud : rumpebatur
autem rete eorum, dicit Glossa [ordin.,
ibid.] : in Ecclesia circumcisionis
rumpitur rete, quia non tot intrant de Iudaeis, quot apud (Deum ad) vitam
erant praeordinati. Ergo numerus praedestinatorum potest diminui, et ita
non est certus. Sed contra.
Dicit Augustinus in libro de Correctione et Gratia [cap. 13] : certus est praedestinatorum numerus, qui
nec augeri potest nec minui. Praeterea,
Augustinus in Enchiridio [cap. 29], dicit : superna Ierusalem mater nostra, civitas Dei, nulla civium suorum
numerositate fraudabitur, aut uberiori etiam copia fortasse regnabit. Sed
cives illius civitatis sunt praedestinati. Ergo praedestinatorum numerus non
potest augeri nec minui, et ita est certus. Praeterea,
quicumque est praedestinatus, ab aeterno est praedestinatus. Sed quod est ab
aeterno, est immutabile ; et quod non fuit ab aeterno, nunquam potest
esse aeternum. Ergo ille qui non est praedestinatus, non potest esse
praedestinatus, nec e contrario. Praeterea, omnes
praedestinati post resurrectionem erunt cum corporibus suis in caelo Empyreo.
Sed locus ille finitus est, cum omne corpus sit finitum : duo etiam
glorificata corpora, ut communiter dicitur, non possunt esse simul. Ergo
oportet esse determinatum praedestinatorum numerum. Responsio.
Dicendum, quod circa hanc quaestionem quidam ita distinxerunt dicentes, quod
numerus praedestinatorum certus est, si loquamur de numero numerante, sive de
numero formaliter ; non autem est certus, si loquamur de numero numerato,
sive materialiter accepto ; puta, si diceretur, quod certum est esse centum
praedestinatos, non autem est certum qui centum sint. Et istud dictum occasionem
sumere videtur ex verbo Augustini supra inducto [De corrept. et grat., cap. 13], in quo innuere videtur quod
unus amittere possit, et alius accipere praedestinatam coronam, numero tamen
praedestinatorum nullatenus variato. Sed si haec
opinio loquatur de certitudine per comparationem ad causam primam, scilicet
Deum praedestinantem, omnino apparet absurda : ipse enim Deus habet
certam cognitionem de numero praedestinatorum et formali et materiali :
scit enim quot et qui sint salvandi, et utrumque infallibiliter ordinat, ut
sic, quantum ex parte Dei est, respectu utriusque numeri inveniatur certitudo
non solum cognitionis, sed etiam ordinis. Sed si loquamur de certitudine
numeri praedestinatorum per comparationem ad causam proximam salutis humanae,
ad quam praedestinatio ordinatur, non erit idem iudicium de numero formali et
materiali. Numerus enim materialis aliquo modo subiacet voluntati humanae,
quae est variabilis, inquantum salus uniuscuiusque est sub libertate arbitrii
constituta, sicut sub causa proxima ; et sic numerus materialis aliquo
modo certitudine caret. Sed numerus formalis nullo modo cadit sub voluntate
humana, eo quod nulla voluntas se extendit per modum causalitatis alicuius ad
totam integritatem numeri praedestinatorum ; et ideo numerus formalis remanet
omnibus modis certus. Et sic potest praedicta distinctio sustineri, ut tamen
simpliciter concedatur, quod uterque numerus ex parte Dei certitudinem habet. Sciendum tamen
est quod numerus praedestinatorum secundum hoc dicitur esse certus, quod
additionem vel diminutionem non patitur. Secundum autem hoc pateretur additionem,
si aliquis praescitus posset praedestinatus fieri, quod esset contra certitudinem
praescientiae vel reprobationis ; secundum hoc autem posset diminui, si
aliquis praedestinatus posset effici non praedestinatus, quod est contra
certitudinem praedestinationis. Et sic patet quod certitudo numeri
praedestinatorum colligitur ex duplici certitudine : Ad primum ergo
dicendum, quod auctoritas illa est intelligenda non de numero
praedestinatorum, sed de numero eorum qui sunt in statu praesentis
iustitiae ; quod patet ex interlineari [Glossa interlin. super Deut. I, 11], quae ibi dicit : numero et merito. Numerus autem iste
et augetur et minuitur, quamvis praefinitio Dei, qua etiam istum numerum
praediffinit, nunquam fallatur. Diffinit enim quod uno tempore sint plures et
alio pauciores ; vel etiam diffinit per modum sententiae aliquem certum
numerum secundum rationes inferiores convenientem, quae definitio mutari
potest ; sed praediffinit alium per modum consilii secundum rationes superiores ;
et haec praefinitio invariabilis est, quia ut dicit Gregorius [Moral. XVI, 10] : Deus mutat sententiam, sed non consilium. Ad secundum
dicendum, quod nulla praeparatio disponit ad habendam aliquam perfectionem
nisi suo tempore ; sicut naturalis complexio disponit puerum ad hoc quod
sit fortis vel sapiens, non quidem tempore pueritiae, sed tempore perfectae aetatis.
Tempus autem habendi gratiam est simul cum tempore praeparationis
naturae ; unde non potest inter utrumque aliquod impedimentum intercidere ;
et sic in quocumque invenitur praeparatio naturae, invenitur et gratia. Sed
tempus habendi gloriam non est simul cum tempore gratiae ; unde inter
utrumque potest medium impedimentum intercidere ; et propter hoc non est
necessarium quod praescitus qui habet gratiam, sit habiturus gloriam. Ad tertium
dicendum, quod non est neque ex defectu gratiae neque ex defectu dantis gloriam,
quod habens gratiam gloria privetur, sed ex defectu recipientis, in quo
impedimentum intervenit. Ad quartum
dicendum, quod ex hoc ipso quod ponitur aliquis esse praescitus, ponitur non
habiturus finalem gratiam, cum cognitio Dei feratur ad res futuras sicut
super praesentia, ut alibi dictum est ; et ideo, sicut huic quod est non
esse habiturum finalem gratiam, est incompossibile hoc quod est eundem esse
habiturum finalem gratiam quamvis in se sit possibile, ita est incompossibile
ei quod est esse praescitum, quamvis in se sit possibile. Ad quintum dicendum,
quod non est defectus ex divina scientia, quin scitum a Deo sit simpliciter
necessarium, sed est defectus ex causa proxima. Aeternitatem autem, ut sit
sine principio et fine durans in medio, habet praedicta necessitas ex divina
scientia, quae aeterna est, non ex causa proxima, quae est temporalis et mutabilis. Ad sextum
dicendum, quod quamvis de ratione finiti numeri non sit quin possit esse eo
aliquis maior, tamen hoc potest esse ex aliquo alio, scilicet ex immobilitate
divinae praescientiae, ut in proposito apparet ; sicut quod aliqua
quantitate in rebus naturalibus accepta, non possit alia maior inveniri, non
est ex ratione quantitatis, sed ex condicione rei naturalis. Ad septimum
dicendum, quod bonitas divina non communicat seipsam nisi secundum ordinem
sapientiae ; hic est enim optimus communicandi modus. Ordo autem divinae
sapientiae requirit ut omnia sint facta in numero et pondere et mensura, ut
dicitur Sap. XI, 21 ; et ideo convenit divinae bonitati ut sit certus
praedestinatorum numerus. Ad octavum
dicendum, quod, sicut ex dictis patet, quamvis de quolibet absolute concedi
posset quod Deus potest eum praedestinare vel non praedestinare, tamen
supposito quod praedestinaverit, non potest non praedestinare, vel e
contrario, quia non potest esse mutabilis. Et ideo dicitur communiter quod
haec : Deus potest non praedestinatum praedestinare, vel praedestinatum
non praedestinare ; in sensu composito est falsa sed in diviso est vera.
Et propter hoc omnes illae locutiones quae sensum compositum implicant, sunt
falsae simpliciter. Unde non est concedendum quod numero praedestinatorum
possit fieri additio vel subtractio, quia additio praesupponit illud cui
additur, et subtractio illud a quo subtrahitur ; et eadem ratione non
potest concedi quod Deus possit plures praedestinare quam praedestinet, vel
pauciores. Nec est simile quod inducitur de factione, quia factio est actus
quidam qui terminatur ad effectum exterius ; et ideo quod Deus facit
primo, et post non facit aliquid, non ostendit aliquam mutationem in ipso,
sed in effectu solum. Sed praedestinatio et praescientia, et huiusmodi sunt
actus intrinseci, in quibus non posset esse variatio sine variatione
Dei ; et ideo nihil quod ad variationem horum actuum pertineat concedi
debet. Ad nonum autem
et decimum patet responsio per haec quia procedunt de potentia absoluta, non
facta aliqua praesuppositione de praedestinatione facta vel non facta. Ad undecimum
dicendum, quod Glossa illa intelligenda est hoc modo quod non intrant tot de
Iudaeis, quot sunt omnes qui sunt praeordinati ad vitam, quia non soli Iudaei
sunt praedestinati. Vel potest dici, quod non loquitur de praeordinatione
praedestinationis, sed praeparationis, qua per legem disponebantur ad vitam.
Vel potest dici, quod non intraverunt tot in primitiva Ecclesia, quia cum plenitudo gentium intraverit, tunc et
omnis Israel salvus fiet [Rom. XI, 25-26] in Ecclesia finali. |
(Quinto quaeritur utrum praedestinatis sit certa sua
praedestinatio.)
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Il semble que oui. 1° Comme il est dit en I Jn 2, 27 : « l’onction nous enseigne sur toutes
choses » et cela s’entend de tout ce qui regarde le salut. Or la
prédestination regarde au plus haut point le salut, car elle en est la cause.
L’onction reçue rend donc tous les hommes certains au sujet de leur prédestination. 2° Il convient à la divine bonté, à laquelle il appartient
de tout faire de la meilleure façon, de conduire les hommes à la récompense
de la meilleure façon. Or la meilleure façon
semble être que chacun soit certain de sa récompense. Chacun de ceux
qui doivent parvenir à la récompense est
donc rendu certain qu’il y parviendra ; et nous retrouvons ainsi
la même conclusion que ci-dessus. 3° Tous ceux que le chef d’armée inscrit pour le mérite du
combat, il les inscrit aussi pour la récompense ; de la sorte, de même
qu’ils sont certains du mérite, ainsi sont-ils certains de la récompense. Or
les hommes sont certains d’être dans l’état de mériter. Ils sont donc
également certains qu’ils parviendront à la récompense. Et nous retrouvons
ainsi la même conclusion que ci-dessus. En sens contraire : Il est dit en Eccl. 9, 1 : « Personne ne sait s’il est digne d’amour ou de
haine. » Réponse : Il n’est pas inconcevable que la prédestination de quelqu’un lui soit révélée ; mais suivant
la loi commune, il ne convient pas qu’elle soit révélée à tous, pour deux raisons.
La première d’entre elles peut se prendre du côté de ceux qui ne sont pas
prédestinés. En effet, si à tous les prédestinés leur prédestination était
ainsi connue, alors il serait certain pour tous les non-prédestinés qu’ils ne
sont pas prédestinés, du fait même qu’ils ne se sauraient pas
prédestinés ; et cela les amènerait d’une certaine façon au désespoir.
La deuxième raison peut se prendre du côté des prédestinés eux-mêmes. En
effet, la sécurité engendre la négligence. Or, s’ils étaient certains de leur
prédestination, ils seraient sûrs de leur salut ; et ainsi, ils ne
mettraient pas tant d’application à éviter les mauvaises [actions]. Et pour
cette raison, la divine providence a salutairement ordonné que les hommes
ignorent leur prédestination ou leur réprobation. Réponse aux objections : 1° Lorsqu’il est dit que l’onction enseigne sur tout ce qui
regarde le salut, il faut entendre cela des choses dont la connaissance
regarde le salut, non de toutes celles qui en elles-mêmes regardent le salut.
Or la connaissance de la prédestination n’est pas nécessaire au salut, même
si la prédestination elle-même est nécessaire. 2° Ce ne serait pas une façon convenable de donner la
récompense que d’assurer d’une certitude
absolue la possession de la récompense ; mais la façon convenable
est qu’à celui pour qui l’on prépare la récompense, l’on donne une certitude conditionnée,
c’est-à-dire qu’il y parviendra sauf s’il s’en détache. Et une telle
certitude est infusée à tout prédestiné par la vertu d’espérance. 3° L’on ne peut même pas
savoir avec certitude si l’on est en état de mériter, quoique l’on puisse
l’estimer avec probabilité à partir de conjectures. En effet, les habitus ne
peuvent jamais être connus que par les actes. Or les actes des vertus
gratuites ont la plus grande ressemblance avec les actes des vertus acquises,
de sorte que l’on ne peut facilement avoir la certitude de la grâce par ce
genre d’actes, à moins peut-être qu’une révélation ne nous en donne la certitude
par un privilège spécial. En outre, dans le combat temporel, celui qui est inscrit
pour le combat par le chef d’armée n’est assuré de la récompense que sous une
condition, car « seul obtient la couronne celui qui a lutté selon les
règles ». |
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Et videtur quod
sic. Quia, ut
dicitur I Ioan. cap. II, 27 : unctio
docet nos de omnibus : et
intelligitur de omnibus pertinentibus ad salutem. Sed praedestinatio maxime
pertinet ad salutem, quia est causa salutis. Ergo per unctionem acceptam
omnes homines certi redduntur de sua praedestinatione. Praeterea, divinae bonitati convenit, cuius est omnia optimo modo
facere, ut homines optimo modo ducat ad praemium. Sed optimus modus videtur
ut unusquisque sit certus de suo praemio. Ergo unusquisque certus redditur,
quod ad praemium perveniet, qui illuc est perventurus ; et sic idem quod
prius. Praeterea, dux
exercitus omnes quos adscribit ad meritum pugnae, adscribit etiam ad praemium ;
ut sicut sunt certi de merito, sic sint certi de praemio. Sed homines certi
sunt quod sint in statu merendi. Ergo et certi sunt quod ad praemium pervenient.
Et sic idem quod prius.Sed contra, est quod dicitur Eccle. IX, 1 : nemo scit utrum dignus odio vel amore sit. Responsio.
Dicendum, quod non est inconveniens alicui suam praedestinationem
revelari : sed secundum legem communem non est conveniens ut omnibus
reveletur, duplici ratione. Quarum prima potest sumi ex parte eorum qui non
sunt praedestinati. Si enim omnibus praedestinatis sua praedestinatio sic
nota esset, tunc omnibus non praedestinatis certum esset se praedestinatos
non esse, ex hoc ipso quod se praedestinatos nescirent ; et hoc quodammodo
eos in desperationem induceret. Secunda ratio potest sumi ex parte ipsorum
praedestinatorum. Securitas enim negligentiam parit. Si autem certi essent de
sua praedestinatione, securi essent de sua salute ; et ita non tantam
sollicitudinem apponerent ad mala vitanda. Et propter hoc a divina
providentia salubriter est ordinatum ut homines suam praedestinationem vel
reprobationem ignorent. Ad primum ergo
dicendum, quod cum dicitur, quod unctio docet de omnibus pertinentibus ad
salutem, intelligendum est de illis quorum cognitio ad salutem pertinet, non
de omnibus quae secundum se ad salutem pertinent. Cognitio
autem praedestinationis non est necessaria ad salutem, etsi ipsa praedestinatio
sit necessaria. Ad secundum
dicendum, quod non esset conveniens modus dandi praemium, certificare de
praemio habendo certitudine absoluta ; sed conveniens modus est ut illi
cui prae- Ad tertium
dicendum, quod etiam hoc non potest esse alicui per certitudinem notum utrum
sit in statu merendi, quamvis ex aliquibus coniecturis hoc possit
probabiliter existimare. Habitus enim nunquam possunt cognosci nisi per
actus. Actus autem virtutum gratuitarum habent maximam similitudinem cum
actibus virtutum acquisitarum, ut non possit de facili per huiusmodi actus
certitudo de gratia haberi, nisi forte per revelationem inde certificetur
aliquis ex speciali privilegio. Et praeterea in pugna saeculari ille qui est
a duce exercitus adscriptus ad pugnam, non certificatur de praemio nisi sub
conditione, quia non coronabitur, nisi
qui legitime certaverit. |
(Sexto quaeritur utrum praedestinatio possit iuvari precibus
sanctorum.)
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Il semble que non. 1° Il appartient au même d’être aidé et d’être empêché. Or
la prédestination ne peut être empêchée. Elle ne peut donc pas non plus être
aidée par quelqu’un. 2° Si, que l’on pose ou que l’on enlève une chose, une autre
n’en a pas moins son effet, alors c’est que la première ne l’aide pas. Or il
est nécessaire que la prédestination ait son effet, puisqu’elle ne peut
faillir, et cela, qu’une prière soit faite ou non. La prédestination n’est
donc pas aidée par les prières. 3° Rien d’éternel n’est précédé par quelque chose de
temporel. Or la prière est temporelle, mais la prédestination, éternelle. La
prière ne peut donc pas précéder la prédestination, et ainsi, elle ne peut
pas non plus l’aider. 4° Les membres du Corps mystique portent en eux la
ressemblance du corps naturel, comme cela est clair en I Cor. 12, 12 sqq. Or un membre, dans le corps naturel, n’acquiert pas sa
perfection par un autre. Donc dans le Corps mystique non plus. Or les membres
du Corps mystique sont surtout rendus parfaits par les effets de la prédestination.
Un homme n’est donc pas aidé par les prières d’un autre à obtenir les effets
de la prédestination. En sens contraire : 1) Il est dit en Gen. 25, 21 : « Isaac pria le Seigneur pour son épouse
Rébecca, parce qu’elle était stérile ; et le Seigneur l’exauça, donnant
à Rébecca la vertu de concevoir. » Et de cette conception naquit Jacob,
qui avait été prédestiné de toute éternité ; et jamais la prédestination
n’eût été accomplie, s’il n’avait pas vu le jour. Or cela fut obtenu par la
prière d’Isaac ; la prédestination est donc aidée par les prières des
saints. 2) Dans un certain sermon sur la conversion de saint Paul,
on lit ces paroles adressées à ce dernier comme de la bouche du Seigneur : « J’avais disposé dans mon esprit de te perdre si
mon serviteur Étienne n’avait pas prié pour toi. » La prière de saint
Étienne a donc délivré saint Paul de la réprobation ; c’est donc aussi
grâce à cette prière qu’il a été prédestiné ; et nous retrouvons ainsi
la même conclusion que ci-dessus. 3) Quelqu’un peut mériter pour un autre la première grâce.
Donc, pour la même raison, la grâce finale aussi. Or quiconque a la grâce
finale est prédestiné. On peut donc être aidé par les prières d’un autre pour
être prédestiné. 4) Saint Grégoire [le Grand] a prié pour Trajan, et l’a délivré de l’enfer, comme le raconte saint Jean
Damascène dans un certain sermon sur les morts ; et ainsi, il semble qu’il ait été délivré de la
société des réprouvés par les prières de saint Grégoire ; nous
retrouvons donc la même conclusion que ci-dessus. 5) Les membres du Corps mystique sont semblables aux membres
du corps naturel. Or un membre est aidé par un autre, dans le corps naturel.
Donc dans le Corps mystique également ; et nous retrouvons ainsi la même
conclusion que ci-dessus. Réponse : Que la prédestination soit aidée par les prières des saints, cela
peut se comprendre de deux façons. D’abord, en ce sens que les prières des
saints aident à ce que quelqu’un soit prédestiné ; et cela ne peut être
vrai ni des prières telles qu’elles existent dans leur nature propre, car
elles sont temporelles, au lieu que la prédestination est éternelle ; ni
non plus en tant qu’elles existent dans la prescience de Dieu, car la
prescience des mérites, les siens propres ou ceux d’autrui, n’est pas cause
de prédestination, comme on l’a dit. Ensuite, que la prédestination soit
aidée par les prières des saints, cela peut se comprendre en ce sens que la
prière aide à obtenir l’effet de la prédestination, comme quelqu’un est aidé
par un instrument au moyen duquel il parfait son œuvre ; et c’est en ces
termes que tous ceux qui ont admis une providence de Dieu sur les réalités humaines
ont cherché à résoudre cette question. Mais ils ont déterminé diversement
leurs positions. Certains, en effet, considérant l’immuabilité de
l’ordination divine, prétendirent que la prière et le sacrifice, ou des
choses de ce genre, ne peuvent nullement être utiles. Et ce fut, dit-on,
l’opinion des épicuriens, qui disaient que tout arrivait immuablement par la disposition des corps supérieurs,
qu’ils appelaient des dieux. D’autres ont affirmé que les sacrifices et les
prières sont efficaces dans la mesure où, par de telles choses, la préordination
de ceux à qui il revient de disposer des actes humains est changée. Et ce
fut, dit-on, l’opinion des stoïciens, qui soutenaient que toutes les réalités
étaient gouvernées par certains esprits, qu’ils appelaient des dieux ;
et lorsque ces derniers avaient prédéfini quelque chose, l’on pouvait obtenir
par des prières et des sacrifices qu’une telle définition soit changée, une
fois apaisés les esprits des dieux, comme ils disaient. Et c’est à cet avis
que semble presque se ranger Avicenne à la fin de sa Métaphysique : en effet,
il affirme que tout ce qui est opéré dans les affaires humaines, dont le
principe est la volonté humaine, se ramène aux volontés des âmes célestes.
Car il prétend que les corps célestes sont animés et que, de même que le
corps céleste a une influence sur le corps humain, de même les âmes célestes, selon lui, ont une influence sur les âmes humaines, et que
de leur imagination s’ensuit ce qui advient dans les réalités inférieures de
ce monde. Et ainsi, selon lui, les sacrifices et les prières sont efficaces
pour que de telles âmes conçoivent ce que nous voulons qu’il advienne. Mais
de telles positions sont étrangères à la foi ; car la première position
détruit la liberté de l’arbitre, tandis que la seconde détruit la certitude
de la prédestination. Voilà pourquoi il faut répondre autrement, en disant que la
prédestination n’est jamais changée ; mais cependant, les prières et les
autres bonnes œuvres sont efficaces pour obtenir l’effet de la prédestination.
Car en n’importe quel ordre de causes, il faut envisager non seulement la
relation de la cause première à l’effet, mais aussi la relation de la cause seconde
à l’effet, et la relation de la cause première à la seconde, car la cause
seconde n’est ordonnée à l’effet que par l’ordination de la cause première.
En effet, la cause première donne à la seconde d’influer sur son effet, comme
cela est clair au livre des Causes. Je dis, par
conséquent, que l’effet de la prédestination est le salut de l’homme, qui
procède d’elle comme de la cause première ; mais il peut avoir de nombreuses
autres causes prochaines quasi instrumentales, qui sont ordonnées par la
divine prédestination au salut de l’homme, comme les instruments sont appliqués
par l’ouvrier à la réalisation de l’effet de l’art. Donc, de même que la
prédestination a pour effet que tel homme soit sauvé, de même elle a pour
effet qu’il soit sauvé par les prières d’un tel ou par tels mérites. Et
c’est ce que saint Grégoire dit au premier livre des Dialogues : « Les
choses que réalisent les saints en priant sont prédestinées de telle sorte
qu’elles soient obtenues par des prières » ; pour cette raison, comme dit Boèce au cinquième
livre sur la Consolation : « les
prières, quand elles sont droites, ne peuvent être inefficaces ». Réponse aux objections : 1° Il n’est rien qui puisse anéantir l’ordre de la prédestination,
et c’est pourquoi il ne peut être empêché ; mais nombreuses sont les
choses qui sont soumises à l’ordre de la prédestination comme des causes
intermédiaires ; et l’on dit qu’elles aident la prédestination, de la
façon susdite. 2° Dès lors qu’il est prédestiné que tel homme soit sauvé
par telles prières, les prières ne peuvent être enlevées qu’une fois ôtée la
prédestination ; et de même le salut de l’homme, qui est l’effet de la
prédestination. 3° Cet argument montre que la prière n’aide pas la
prédestination comme une cause ; et il faut accorder ce point. 4° Les effets de la prédestination, qui sont la grâce et la
gloire, ne se comportent pas à la façon d’une perfection première, mais à la
façon d’une perfection seconde. Or les membres du corps naturel, bien qu’ils ne s’aident
pas mutuellement à obtenir les perfections premières, s’aident cependant
entre eux quant aux perfections secondes ; et il y a même dans le corps
un membre qui, formé en premier, aide à la formation des autres membres, et
c’est le cœur ; l’argument s’appuie donc sur une prémisse fausse. Réponse aux objections en sens contraire : 1) Nous l’accordons. 2) Saint Paul ne fut jamais
réprouvé suivant la disposition du conseil divin, qui est immuable, mais
seulement suivant la disposition de la sentence divine, qui dépend des causes
inférieures, lesquelles sont parfois changées. Il ne s’ensuit donc pas que la
prière fut la cause de la prédestination, mais seulement qu’elle aida à
l’effet de la prédestination. 3) Bien que la prédestination et la grâce finale soient
convertibles, il n’est cependant pas nécessaire que tout ce qui est cause de
la grâce finale, de quelque façon que ce soit, soit également cause de la
prédestination, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit précédemment. 4) Bien que Trajan fût dans le lieu des réprouvés, cependant il
n’était pas réprouvé au sens absolu du terme ; car il était prédestiné
qu’il serait sauvé par les prières de saint Grégoire. 5) Nous l’accordons. |
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Et videtur quod
non. Quia eiusdem est adiuvari et impediri. Sed praedestinatio non potest impediri.
Ergo nec aliquo adiuvari. Praeterea, illud
quo posito vel remoto nihilominus alterum habet suum effectum, non iuvat
ipsum. Sed praedestinatio oportet quod suum effectum habeat, cum falli non
possit : sive oratio fiat, sive non fiat. Ergo praedestinatio
orationibus non iuvatur. Praeterea, nullum
aeternum praeceditur ab aliquo temporali. Sed oratio est temporalis,
praedestinatio autem aeterna. Ergo praedestinationem oratio praecedere non
potest, et ita nec eam adiuvare. Praeterea, membra corporis mystici gerunt in se similitudinem membrorum
corporis naturalis, ut patet I Corinth., cap. XII, 12 ss. Sed unum membrum in
corpore naturali non acquirit perfectionem suam per alterum. Ergo nec in
corpore mystico. Sed membra corporis mystici maxime perficiuntur per
praedestinationis effectus. Ergo unus homo non iuvatur ad effectus
praedestinationis consequendos precibus alterius. Sed contra. Est quod dicitur Genes. Cap. XXV, 21 : quod Isaac rogavit Dominum pro Rebecca uxore
sua, eo quod sterilis esset ;
qui exaudivit eum, et dedit conceptum Rebeccae ; et ex illo conceptu natus est Iacob, qui ab aeterno
praedestinatus fuerat ; nec unquam fuisset praedestinatio impleta, nisi
natus fuisset. Quod oratione Isaac est impetratum ; ergo praedestinatio
orationibus iuvatur. Praeterea, in quodam sermone de conversione sancti Pauli legitur quasi
ex persona Domini dicentis ad Paulum : disposui in mente mea perdere te nisi Stephanus servus meus orasset
pro te ; ergo oratio
Stephani Paulum a reprobatione liberavit ; ergo et per eam est praedestinatus ;
et sic idem quod prius. Praeterea, aliquis potest alicui mereri primam gratiam. Ergo eadem
ratione et gratiam finalem. Sed quicumque gratiam finalem habet, est praedestinatus.
Ergo aliquis potest iuvari orationibus alterius ad hoc quod sit praedestinatus. Praeterea, Gregorius oravit pro Traiano, et eum ab Inferno liberavit,
ut Damascenus narrat in quodam sermone de mortuis [De his qui in fide dorm., n. 16] ; et ita videtur quod
ipse liberatus sit a societate reproborum orationibus Gregorii ; et sic
idem quod prius. Praeterea, membra corporis mystici sunt similia membris corporis naturalis.
Sed membrum unum iuvatur per alterum in corpore naturali. Ergo etiam in
corpore mystico ; et sic idem quod prius. Responsio. Dicendum, quod praedestinationem iuvari precibus sanctorum
dupliciter potest intelligi. Uno modo, quod orationes sanctorum iuvent ad hoc
quod aliquis praedestinetur ; et hoc non potest esse verum neque de
orationibus secundum quod in propria natura existunt, quia temporales sunt,
praedestinatio autem aeterna ; neque etiam secundum quod existunt in Dei
praescientia, quia praescientia meritorum vel propriorum vel alienorum non
est praedestinationis causa, ut supra dictum est. Alio modo potest intelligi
praedestinationem precibus sanctorum iuvari, quod oratio iuvet ad consequendum
praedestinationis effectum, sicut aliquis iuvatur instrumento, quo suum opus
perficit ; et sic est inquisitum de hac quaestione ab omnibus qui Dei
providentiam circa res humanas posuerunt ; sed diversimode est ab eis
determinatum. Quidam enim,
attendentes immobilitatem divinae ordinationis, posuerunt quod oratio vel
sacrificium vel huiusmodi in nullo prodesse potest. Et haec dicitur fuisse
Epicureorum opinio, qui omnia immobiliter evenire dicebant ex dispositione
superiorum corporum, quae deos nominabant. Alii autem dixerunt, quod secundum
hoc sacrificia et orationes valent, quia per huiusmodi mutatur praeordinatio
eorum ad quos pertinet disponere de actibus humanis. Et haec dicitur fuisse
opinio Stoicorum, qui ponebant res omnes regi quibusdam spiritibus, quos deos
vocabant ; et cum ab eis esset aliquid praedefinitum, orationibus et
sacrificiis poterat obtineri ut talis definitio mutaretur, placatis deorum
animis, ut dicebant. Et in istam sententiam
quasi videtur incidisse Avicenna in fine suae Metaph. [X, 1] : ponit
enim omnia quae aguntur in rebus humanis, quorum principium est voluntas
humana, reducuntur in voluntates animarum caelestium. Ponit enim, corpora caelestia
esse animata ; et sicut corpus caeleste habet influentiam super corpus humanum,
ita animae caelestes, secundum eum, habent influentiam super animas humanas,
et quod ad earum imaginationem sequuntur ea quae in his inferioribus
eveniunt. Et ideo sacrificia et orationes valent, secundum eum, ad hoc quod
huiusmodi animae concipiant ea quae nobis volumus evenire. Sed istae
positiones a fide sunt alienae ; quia prima positio tollit libertatem
arbitrii, secunda autem tollit praedestinationis certitudinem. Et ideo aliter dicendum est quod praedestinatio divina nunquam mutatur ;
sed tamen orationes et alia bona opera valent ad consequendum
praedestinationis effectum. In quolibet enim ordine causarum, attendendus est
non solum ordo primae causae ad effectum, sed etiam ordo causae secundae ad effectum,
et ordo causae primae ad secundam, quia causa secunda non ordinatur ad effectum
nisi ex ordinatione causae primae. Causa enim prima dat secundae quod influat
super effectum suum, ut patet in libro de Causis [comm. 1]. Dico igitur,
quod praedestinationis effectus est salus humana, quae ab ea procedit sicut a
causa prima ; sed eius possunt esse multae causae aliae proximae quasi
instrumentales, quae sunt ordinatae a divina praedestinatione ad salutem
humanam, sicut instrumenta applicantur ab artifice ad effectum artis
explendum. Unde, sicut praedestinationis divinae est effectus quod iste
salvetur, ita et quod per orationes talis vel per talia merita salvetur. Et hoc est quod
Gregorius dicit in I libro Dialogorum [cap. 8] : Ea quae sancti viri orando efficiunt, ita
praedestinata sunt, ut precibus obtineantur ; propter quod, ut dicit Boetius in libro V de Consolatione
[prosa 6] : preces, cum
rectae sunt, inefficaces esse non possunt. Ad primum
igitur dicendum, quod nihil est quod ordinem praedestinationis possit
infringere, et ideo impediri non potest ; sed multa sunt quae ordini
praedestinationis subiacent ut causae mediae ; et ista dicuntur iuvare
praedestinationem, modo praedicto. Ad secundum
dicendum, quod ex quo praedestinatum est quod talis orationibus talibus
salvetur, non possunt orationes removeri nisi praedestinatione remota ;
sicut nec salus humana, quae est praedestinationis effectus. Ad tertium
dicendum, quod ratio illa procedit quod oratio non iuvet praedestinationem
quasi causa ; et hoc concedendum est. Ad quartum
dicendum, quod effectus praedestinationis, qui sunt gratia et gloria, non se
habent per modum perfectionis primae, sed per modum perfectionis secundae.
Membra autem corporis naturalis, quamvis non iuventur ab invicem in
perfectionibus primis consequendis, iuvantur tamen invicem, quantum ad
perfectiones secundas ; et est etiam aliquod membrum in corpore quod
primo formatum iuvat ad formationem aliorum membrorum, scilicet cor ;
unde ratio procedit ex falso. Ad primum autem in contrarium concedimus. Ad secundum dicendum, quod Paulus nunquam fuit reprobatus secundum
dispositionem divini consilii, quod est immutabile ; sed solum secundum
dispositionem divinae sententiae quae accipitur secundum inferiores causas,
quae quandoque mutantur. Unde non sequitur quod oratio fuerit
praedestinationis causa, sed quod iuverit solum ad praedestinationis effectum. Ad tertium
dicendum, quod quamvis praedestinatio et gratia finalis convertantur, tamen
non oportet quod quidquid est causa gratiae finalis, quocumque modo, sit
etiam causa praedestinationis, sicut patet ex supra dictis. Ad quartum
dicendum, quod quamvis Traianus esset in loco reproborum, non tamen erat
simpliciter reprobatus ; praedestinatum enim erat quod precibus Gregorii
salvaretur. Quintum
concedimus. |
J
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LA QUESTION
PORTE SUR LE LIVRE
DE VIE. Article 1 : Le livre de
vie est-il quelque chose de créé ? Article 2 : En Dieu, le
mot « livre » se dit-il essentiellement ou personnellement ? Article 3 : Le livre de
vie est-il approprié au Fils ? Article 4 : Le livre de
vie est-il la même chose que la prédestination ? Article 5 : L’expression
« livre de vie » se rapporte-t-elle à la vie incréée ? Article 6 : L’expression
« livre de vie » se rapporte-t-elle à la vie naturelle dans les
créatures ? Article 7 : L’expression
« livre de vie », au sens absolu, se rapporte-t-elle à la vie de la
grâce ? Article 8 :
Peut-on parler de livre de mort comme on parle du livre de vie ? |
Quaestio est de libro vitae. Primo utrum liber vitae sit quid creatum. Secundo utrum liber dicatur essentialiter vel personaliter in divinis. Tertio utrum liber vitae approprietur filio. Quarto utrum liber vitae idem sit quod praedestinatio. Quinto utrum liber vitae dicatur respectu vitae increatae. Sexto utrum liber vitae dicatur respectu vitae naturae in creaturis. Septimo utrum liber vitae dicatur simpliciter respectu vitae gratiae. Octavo utrum possit dici liber mortis, sicut dicitur liber vitae. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 74)
Le livre de vie en lui-même :
Il est incréé (art. 1)
Le mot « livre » signifie en Dieu
l’essence (2)
Le livre de vie doit être approprié au Fils
(3)
Il est matériellement identique à la
prédestination (4)
La vie dont il s’agit :
n’est pas incréée (5)
n’est pas la vie naturelle des créatures
(6)
n’est pas la vie de la grâce, mais celle de
la gloire (7)
On ne peut parler de livre de mort (8)
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Art. 1 : Super Sent. I, d. 40,
q. 1, a. 2, ad 5 et III, d. 31, q. 1, a. 2,
qc. 1 ; Super Philipp., cap. 4, l. 1 ; Super Hebr.,
cap. 12, l. 4 ; Sum. Th. I, q. 24, a. 1.
Art. 2 : Super
Sent. III, d. 31, q. 1, a. 2, qc. 1 ; Sum. Th. I, q. 39, a. 8.
Art. 3 : Super
Sent. III, d. 31, q. 1, a. 2, qc. 1 ; Sum. Th. I, q. 39, a. 8.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 40, q. 1, a. 2, ad 5 et III,
d. 31, q. 1, a. 2, qc. 3, ad 1 ; Super Philipp., cap. 4,
l. 1 ; Super Hebr.,
cap. 12, l. 4 ; Sum. Th. I,
q. 24, a. 1.
Art. 5 : Super
Sent. III, d. 31, q. 1, a. 2, qc. 2 ; Sum. Th. I, q. 24, a. 2.
Art. 6 : Super
Sent. III, d. 31, q. 1, a. 2, qc. 2 ; Sum. Th. I, q. 24, a. 2,
ad 2.
Art. 7 : Super
Sent. III, d. 31, q. 1, a. 2, qc. 2 ; Sum. Th. I, q. 24, a. 2.
Art. 8 : Super
Sent. III, d. 31, q. 1, a. 2, qc. 2 ; Sum. Th. I, q. 24, a. 1, ad 3.
(Et primo quaeritur utrum liber vitae sit quid creatum.)
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Il semble que oui. 1° Sur ce passage du livre de l’Apocalypse : « on
ouvrit un autre livre, qui est le livre de la vie » (Apoc. 20, 12), la Glose dit : « c’est-à-dire le Christ,
qui apparaîtra alors dans sa puissance, et donnera la vie aux siens ».
Or le Christ apparaîtra lors du jugement sous la forme humaine, qui n’est pas
quelque chose d’incréé. L’expression « livre de vie » n’évoque donc
rien d’incréé. 2° Saint Grégoire dit dans les Moralia que le juge même qui doit venir est appelé
« livre de vie » ; car quiconque le verra se rappellera
aussitôt tout ce qu’il a fait. Or le jugement a été donné au Christ selon la
nature humaine, comme cela est clair en Jn 5, 27 : « Il lui a donné le pouvoir de juger, parce
qu’il est le Fils de l’homme. » Le Christ est donc le livre de vie selon
la nature humaine ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 3° Le nom de livre vient de ce qu’il est réceptif de
l’écriture. Or une chose est dite réceptive en raison d’une puissance matérielle,
qui ne peut exister en Dieu. L’expression « livre de vie »
n’évoque donc pas quelque chose d’incréé. 4° Le nom de livre, puisqu’il implique une certaine
collection, désigne une distinction et une différence. Or dans la nature
incréée, qui est très simple, ne se rencontre aucune diversité. Le nom de
livre ne peut donc y être prédiqué. 5° En quelque livre que ce soit, l’écriture du livre diffère
du livre lui-même. Or l’écriture du livre, ce sont des figures par lesquelles
on connaît ce qu’on lit dans le livre. Mais les idées par lesquelles Dieu connaît
les réalités ne sont pas autre chose que l’essence divine. La nature incréée
ne peut donc elle-même être appelée un livre. 6° [Le répondant] disait que, bien qu’il n’y ait pas de
différence réelle dans la nature divine, il y a cependant une différence de
raison. En sens contraire : ce qui est seulement de raison, est
seulement dans notre intelligence. Si donc la différence que requiert le
livre est seulement de raison, il est nécessaire que le livre de vie soit
seulement dans notre intelligence ; et par conséquent, il ne sera pas
quelque chose d’incréé. 7° Le livre de vie semble être la connaissance que Dieu a de
ceux qui doivent être sauvés. Or la connaissance de ceux qui doivent être
sauvés est contenue sous la science de vision ; puis donc que l’âme du
Christ voit dans le Verbe tout ce que Dieu connaît par la science de vision,
il semble qu’elle connaisse même le nombre des élus ainsi que tous les élus.
L’âme du Christ peut donc être appelée « livre de vie » ; et
ainsi, cette expression évoque quelque chose de créé. 8° Il est dit en Eccli. 24, 32 : « Tout ceci est le livre de vie. » La Glose :
« c’est-à-dire le Nouveau et l’Ancien Testament ». Or le Nouveau et
l’Ancien Testament sont quelque chose de créé. L’expression « livre de
vie » évoque donc quelque chose de créé. 9° Le nom de livre semble se dire de ce qui a en soi quelque
chose d’écrit. Or l’écriture requiert quelque absence d’uniformité ; et
c’est pourquoi notre intelligence à son début est comparée, à cause de sa
pureté, à « une tablette sur laquelle rien n’est écrit ». Or la
nature divine est bien plus pure et plus simple que notre intelligence. Elle
ne peut donc être appelée livre. 10° Le livre est destiné à ce qu’on lise dedans. Or on ne
peut pas dire que la nature divine est un livre parce que Dieu lirait en
lui-même, comme le montre saint Augustin, qui dit que Dieu n’est pas appelé « livre de
vie » parce qu’il lirait en lui-même afin de connaître en soi ce qu’il
ne savait pas auparavant. Et semblablement, il ne peut pas être appelé livre
parce qu’un autre lirait en lui, car on ne peut lire quelque chose que là où
se rencontre une absence d’uniformité : ainsi ne lit-on rien sur une
feuille de papier non écrite, à cause de son uniformité. La nature divine
incréée ne peut donc être appelée livre. 11° La connaissance des réalités n’est pas reçue du livre
comme d’une cause des réalités, mais comme d’un signe. Or en Dieu, la
connaissance des réalités n’est pas reçue comme d’un signe mais comme d’une cause.
La connaissance divine ne peut donc être appelée « livre de vie ». 12° Rien n’est signe de soi-même. Or le livre est signe de
la vérité. Puis donc que Dieu est la vérité même, il ne peut pas lui-même
être appelé livre. 13° Le livre est principe de science autrement que le
maître. Or toute sagesse, dit-on, vient de Dieu comme d’un maître. Non comme
d’un livre, par conséquent. 14° Les réalités sont représentées dans un miroir autrement
que dans un livre. Or Dieu est appelé miroir en Sag. 7, 26, pour la raison que toutes les réalités sont représentées
en lui. Il ne peut donc ni ne doit être appelé livre. 15° Le nom de livre se donne aussi aux livres transcrits à
partir d’un livre original. Or les esprits des hommes et des anges sont en
quelque sorte transcrits à partir de l’esprit divin, lorsqu’ils reçoivent de
lui la connaissance des réalités. Si donc l’esprit divin est appelé
« livre de vie », les esprits créés doivent aussi être appelés
livres ; et par conséquent, l’expression « livre de vie »
n’évoque pas toujours quelque chose d’incréé. 16° Le livre de vie semble impliquer une représentation de
la vie, et une certaine causalité sur la vie. Or tout cela convient au Christ
en tant qu’homme, car en lui, comme en un modèle, est représentée toute la
vie de la grâce et de la gloire, comme il est dit à Moïse en Ex. 25, 4 : « Va, et fais tout selon le modèle qui t’a été
montré sur la montagne. » Semblablement, il nous a lui-même mérité la
vie. Le Christ en tant qu’homme peut donc lui-même être appelé « livre
de vie ». En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au vingtième livre de la Cité de Dieu : « Il
faut admettre une certaine force divine sous l’action de laquelle seront
évoquées à la mémoire de chacun toutes ses œuvres, et les bonnes et les mauvaises.
C’est évidemment cette force divine qui a reçu le nom de livre. » Or la
force divine est quelque chose d’incréé. L’expression « livre de
vie » évoque donc quelque chose d’incréé. 2) Saint Augustin dit au même livre que Réponse : Le nom de « livre », en Dieu, ne peut se dire que
métaphoriquement, de sorte que l’on appelle « livre de vie » la
représentation même de la vie. Et par conséquent, il faut savoir que la vie
peut être représentée de deux façons : d’abord la vie elle-même en
soi ; ensuite en tant qu’elle est participable par des êtres. Or la vie en soi peut être représentée de deux façons.
D’abord à la façon d’un enseignement : et cette représentation se rattache
surtout à l’ouïe, qui est au plus haut point le sens de l’apprentissage,
comme il est dit au début du livre sur la
Sensation et les Sensibles ; de cette façon, on appelle
« livre de vie » ce en quoi est contenu l’enseignement sur
l’obtention de la vie ; et c’est en ce sens que le Nouveau et l’Ancien
Testament sont appelés « livre de vie ». Ensuite, à la façon d’un
modèle : et cette représentation se rattache à la vue ; et ainsi,
le Christ lui-même est appelé « livre de
vie », car en lui, comme en un modèle, nous pouvons regarder comment il
faut vivre pour parvenir à la vie éternelle. Or ce n’est pas ainsi que nous traitons maintenant du livre
de vie, mais en tant qu’on appelle « livre de vie » la représentation de ceux qui
parviendront à la vie, et que l’on dit « inscrits au livre de vie »
par une certaine similitude avec les réalités humaines. En effet, en
n’importe quelle multitude régie par la providence d’un gouverneur, nul n’est
admis que suivant l’ordination du gouverneur ; voilà pourquoi ceux qui
doivent être admis dans le collège de la multitude sont inscrits comme membres
de cette multitude ; et par cette inscription, le chef de la multitude
est dirigé dans l’admission ou l’exclusion des membres de la multitude qui
lui est soumise. Or la multitude qui est gouvernée par la divine providence
de la plus excellente façon, c’est le collège de l’Église triomphante, qui
est aussi appelée « Cité de Dieu » dans les Écritures ; et
c’est pourquoi l’inscription ou la représentation de ceux qui doivent être
admis dans cette société est appelée « livre de vie » : et
cela ressort de la façon de s’exprimer des Écritures. En effet, il est dit
en Lc 10, 20 : « réjouissez-vous de ce que vos noms sont
inscrits dans le livre de vie, dans les cieux », et en Is. 4, 3 : « seront appelés saints tous ceux qui sont inscrits
pour la vie dans Jérusalem » ; et en Hébr. 12, 22 : « Vous vous êtes approchés de la cité du Dieu
vivant qui est la Jérusalem céleste, des myriades qui forment le chœur des anges,
de l’assemblée des premiers-nés inscrits dans les cieux. » Il est donc
nécessaire, pour reprendre la similitude, que celui qui préside à une telle
multitude soit dirigé par cette inscription pour conférer la vie ; ce
qui convient à Dieu seul. Or Dieu n’est pas dirigé par une chose créée,
puisqu’il est la règle que rien d’extérieur ne dirige. Par
conséquent l’expression « livre de vie », au sens où nous en
parlons maintenant, évoque quelque chose d’incréé. Réponse aux objections : 1° & 2° La réponse aux deux premiers arguments ressort
de ce qui a été dit. En effet, la Glose
et la citation de saint Grégoire parlent du livre de vie suivant une autre
acception, selon laquelle il est appelé le modèle de la vie : car à sa
vue n’importe qui pourra savoir en quoi il se sera accordé avec le modèle et
en quoi il s’en sera écarté. 3° Pour les termes qui sont dits de Dieu métaphoriquement,
il faut observer de façon générale qu’ils sont employés dans la prédication
de Dieu toute imperfection
mise à part ; voilà pourquoi il faut leur ôter tout ce qui se rattache à
la matérialité, à la privation ou à la temporalité. Or, que le livre soit réceptif
d’une impression extérieure, convient au livre en tant qu’il est temporel et
nouvellement écrit ; et ce n’est pas en ce sens qu’il entre dans la
prédication de Dieu. 4° Il est de la raison formelle du livre d’impliquer une
différence entre les choses connues par le livre, car par un seul livre est
transmise la connaissance de plusieurs choses. Mais que, pour transmettre la
connaissance de plusieurs choses, il soit nécessaire qu’il y ait une
diversité dans le livre lui-même, cela vient de l’imperfection du
livre : car le livre serait bien plus parfait s’il pouvait faire
connaître par quelque moyen unique tout ce qu’il expose par de nombreux
moyens. Puis donc que la souveraine perfection est en Dieu, il est lui-même
un livre tel qu’il montre de nombreuses choses par ce qui est souverainement
un. 5° C’est par l’imperfection du livre matériel que les
lettres écrites en lui diffèrent de la feuille de papier sur laquelle elles
sont écrites : car cela relève de sa composition, par laquelle il se
trouve que ce qui contient n’est pas ce qui est contenu ; voilà pourquoi,
en Dieu, de telles raisons des réalités diffèrent de son essence non pas
réellement, mais seulement de raison. 6° Bien que la différence entre l’écriture et ce sur quoi
elle est écrite soit seulement dans la raison, cependant la représentation,
qui achève la raison formelle de livre, n’est pas seulement dans notre
raison, mais en Dieu ; et c’est pourquoi le livre de vie est réellement
en Dieu. 7° Le livre de vie, comme on l’a dit, a le rôle de diriger
Dieu, qui donne la vie, dans le don la vie. Or, bien que l’âme du Christ ait
en soi la connaissance de tous ceux qui doivent être sauvés, cependant ce
n’est pas par cette connaissance que Dieu est dirigé, mais par la
connaissance incréée qui est lui-même. Aussi la science de l’âme du Christ ne
peut-elle être appelée « livre de vie » au sens où nous en parlons maintenant. 8° La réponse ressort clairement de ce qui a été dit. 9° Bien qu’il n’y ait en Dieu aucune diversité mais la
souveraine pureté, cependant il est comparé au livre écrit, et non, comme
notre intelligence, à la tablette non écrite. En effet, notre intelligence est comparée à la
table rase parce qu’elle est en puissance à toutes les formes intelligibles,
et n’en possède aucune en acte ; mais dans l’intelligence divine,
toutes les formes des réalités sont en acte, et toutes sont un en elle ;
voilà pourquoi la raison formelle d’écriture y est accompagnée de
l’uniformité. 10° Dans le livre de vie, à la fois Dieu lit, et d’autres
peuvent lire pour autant que cela leur est donné. Et l’intention de saint
Augustin n’est pas d’écarter l’idée que Dieu lise dans le livre de vie, mais
il veut dire qu’il ne lit pas pour connaître ce qu’il ne savait pas
auparavant. D’autres aussi peuvent lire en lui, quoiqu’il soit entièrement
uniforme, parce qu’il est par un seul et même [principe] la raison de choses
diverses. 11° Il y a deux sortes de ressemblances de la réalité :
l’une, qui est exemplaire, est la cause de la réalité ; l’autre, qui est
reproduite, est l’effet et le signe de la réalité. Or chez nous, le livre est
conformé à notre science, qui est causée par les réalités ; voilà
pourquoi la connaissance au sujet des réalités est reçue de lui non comme
d’une cause, mais comme d’un signe. Mais la science de Dieu est cause des
réalités, contenant les ressemblances exemplaires des réalités ; et
c’est pourquoi la science est reçue du livre de vie comme d’une cause et non
comme d’un signe. 12° Le livre de vie est à la fois la vérité même incréée, et
la ressemblance de la vérité créée, comme le livre créé est signe de la
vérité. 13° En Dieu, la cause exemplaire et l’efficiente reviennent
à la même chose ; voilà pourquoi, étant cause exemplaire, il peut être
appelé livre ; et étant cause efficiente de la sagesse, il peut être
appelé maître. 14° La représentation du miroir diffère de celle du livre en
ce que la première se rapporte à la réalité de façon immédiate, mais le
livre, au moyen de la connaissance. En effet, dans le livre sont contenues des figures,
qui sont les signes des mots, qui sont les signes des concepts, qui sont les
ressemblances des réalités, au lieu que, dans le miroir, les formes mêmes des
réalités se reflètent. Or en Dieu se reflètent des deux façons les espèces
des réalités, puisque lui-même connaît les réalités, et qu’il connaît qu’il
les connaît ; voilà pourquoi s’y trouvent les raisons formelles de
miroir et de livre. 15° Même les esprits des saints peuvent être appelés livres,
comme cela est clair en Apoc. 20, 12 : « Des livres furent ouverts », ce que
saint Augustin interprète comme
s’agissant des cœurs des justes ; cependant, ils ne peuvent être appelés
« livres de vie » de la façon mentionnée plus haut, ainsi qu’il
ressort de ce qu’on a dit. 16° Bien que le Christ, en
tant qu’homme, soit en quelque sorte modèle et cause de |
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Et videtur quod
sic. Quia Apocal.
cap. XX, 12, super illud : alius
liber apertus est, qui est vitae, Glossa [ordin., ibid.] : id
est Christus, qui tunc apparebit potens, et suis dabit vitam. Sed Christus in iudicio apparebit in forma humana, quae non est
aliquid increatum. Ergo liber vitae nihil increatum dicit. Praeterea, Gregorius in Moralibus [XXIV, 8] dicit, quod liber vitae
dicitur ipse iudex venturus : quia quisquis eum viderit, mox cuncta quae
fecit, ad memoriam revocabit. Sed Christo datum est iudicium secundum humanam
naturam, ut patet Ioannis cap. V, vers. 27 : potestatem dedit ei iudicium facere, quia filius hominis est. Ergo Christus
secundum humanam naturam est liber vitae ; et sic idem quod prius. Praeterea,
liber dicitur ex hoc quod est receptivus scripturae. Sed receptivum dicitur
aliquid ex potentia materiali, quae in Deo esse non potest. Ergo liber vitae
non dicit aliquid increatum. Praeterea,
liber, cum importet quamdam collectionem, designat distinctionem et differentiam.
Sed in natura increata, quae est simplicissima, nulla diversitas invenitur.
Ergo liber ibi dici non potest. Praeterea, in
quolibet libro differt scriptura libri ab ipso libro. Scriptura autem libri
sunt figurae, quibus cognoscuntur quae in libro leguntur. Ideae autem quibus
Deus res cognoscit, non sunt aliud quam divina essentia. Ergo ipsa natura
increata liber dici non potest. Sed dicebat,
quod quamvis in natura divina non sit aliqua differentia realis, est tamen
ibi aliqua differentia secundum rationem. – Sed contra, quod est secundum
rationem solum, est in intellectu nostro tantum. Si igitur differentia quam
liber requirit, est solum secundum rationem, oportet quod sit tantum in
intellectu nostro liber vitae ; et ita non erit aliquid increatum. Praeterea,
liber vitae videtur esse cognitio divina de salvandis. Cognitio autem
salvandorum sub visionis scientia continetur : cum igitur anima Christi
in verbo omnia videat quae Deus cognoscit scientia visionis, videtur quod
etiam numerum electorum et omnes electos cognoscat. Ergo anima Christi liber
vitae dici potest ; et sic dicit aliquid creatum. Praeterea,
Eccli., XXIV, 32, dicitur : haec
omnia liber vitae. Glossa [interlin.,
ibid.] : id est novum et vetus testamentum.
Sed novum et vetus testamentum sunt quid creatum. Ergo liber vitae dicit quid
creatum. Praeterea,
liber videtur ex eo dici quod in eo est aliquid scriptum. Scriptura autem
aliquam difformitatem requirit ; unde et intellectus noster in sui
principio propter sui puritatem comparatur tabulae in qua nihil est scriptum. Sed divina natura est purior
multo et simplicior quam intellectus noster. Ergo non potest dici liber. Praeterea, liber est ad hoc ut in eo legatur. Sed non potest dici quod
divina natura sit liber, quia ipse in seipso legat ; ut patet per Augustinum
[De civ. Dei XX, 15], qui dicit,
quod non dicitur liber vitae, quia aliquid in seipso legat ad hoc quod
cognoscat in se quae prius nescivit. Similiter nec potest dici liber quia
aliquis alius in eo legat : nullus enim potest legere aliquid nisi ubi
invenitur aliqua difformitas, sicut in charta non scripta nihil legitur
propter sui uniformitatem. Ergo divina natura increata liber dici non potest. Praeterea, a libro non accipitur cognitio de rebus quasi a causa
rerum, sed quasi a signo. Sed in Deo accipitur notitia de rebus non quasi a signo,
sed quasi a causa. Ergo liber vitae divina cognitio dici non potest. Praeterea,
nihil est signum sui ipsius. Liber autem est signum veritatis. Ergo cum Deus
sit ipsa veritas, non potest ipsemet liber dici. Praeterea, alio
modo est scientiae principium liber et magister. Sed sapientia omnis dicitur
esse a Deo quasi a magistro. Non ergo quasi a libro. Praeterea, alio modo repraesentantur res in speculo et in libro. Sed
Deus dicitur speculum, Sap. cap. VII, 26, propter hoc quod res omnes repraesentantur
in ipso. Ergo non potest
vel debet dici liber. Praeterea, ab
uno libro originali, etiam qui transcribuntur, libri dicuntur. Sed mentes
hominum et Angelorum quodammodo transcribuntur a mente divina, dum ab ea cognitionem
de rebus suscipiunt. Si ergo mens divina liber vitae dicitur, et mentes
creatae libri debent dici ; et sic liber vitae non semper dicit aliquid
increatum. Praeterea,
liber vitae videtur importare repraesentationem vitae, et quamdam causalitatem
ad vitam. Sed hoc totum convenit Christo secundum quod homo, quia in ipso,
sicut in exemplari, repraesentatur omnis vita gratiae et gloriae, ut dictum
est Moysi Exod. XXV, 4 : vade, et
fac omnia secundum exemplar quod tibi in monte monstratum est. Similiter
ipse nobis vitam promeruit. Ergo ipse Christus secundum quod homo, potest
dici liber vitae. Sed contra. Est
quod dicit Augustinus in libro XX de Civitate Dei [cap. 14] : quaedam vis est intelligenda divina, qua
fiet ut cuique opera sua, vel bona vel mala, in memoriam revocentur ; quae nimirum vis divina libri nomen
accepit. Sed vis divina est quid increatum. Ergo et liber vitae dicit
quid increatum. Praeterea,
Augustinus dicit in eodem libro [cap. 15], quod liber vitae est
praescientia divina, quae falli non potest. Sed praescientia est quid increatum.
Ergo et liber vitae. Responsio.
Dicendum, quod liber in divinis non potest dici nisi metaphorice, ut ipsa repraesentatio
vitae liber vitae dicatur. Et secundum hoc sciendum est, quod vita dupliciter
repraesentari potest : uno modo ipsa vita secundum se ; alio modo
secundum quod ab aliquibus participabilis est. Vita autem
secundum seipsam repraesentari potest dupliciter. Uno modo per modum doctrinae :
quae quidem repraesentatio maxime pertinet ad auditum, qui est maxime sensus
disciplinalis, ut dicitur in principio de Sensu et Sensato [De sensu, cap. 2 (437 a
12)] ; et hoc modo liber vitae dicitur in quo continetur doctrina de
vita consequenda ; et sic novum et vetus testamentum liber vitae
dicitur. Alio modo per modum exemplaris : et haec quidem repraesentatio
pertinet ad visum ; et sic liber vitae dicitur ipse Christus, quia in
eo, sicut in exemplari, possumus aspicere qualiter sit vivendum, ut
perveniamus ad vitam aeternam. Sic autem nunc
non agimus de libro vitae ; sed secundum quod liber vitae dicitur repraesentatio
eorum qui ad vitam pervenient, qui dicuntur in libro vitae conscripti
secundum quamdam similitudinem ad res humanas. In qualibet enim multitudine
quae providentia regitur alicuius gubernantis, ad multitudinem illam nullus
admittitur nisi secundum gubernantis ordinationem ; et ideo illi qui
debent admitti in collegium multitudinis, conscribuntur quasi illius
multitudinis consortes ; et ex illa conscriptione dirigitur princeps
multitudinis in admittendis vel excludendis ad consortium multitudinis sibi
subiectae. Multitudo autem illa quae eminentissimo modo divina providentia
gubernatur, est collegium Ecclesiae triumphantis, quae et civitas Dei
nominatur in Scripturis ; et ideo conscriptio eorum qui ad illam
societatem sunt admittendi, sive repraesentatio, liber vitae dicitur :
quod patet ex modo loquendi in Scripturis. Dicitur enim Lucae cap. X,
20 : gaudete, quia nomina vestra
scripta sunt in libro vitae, in caelis, et Isaia IV, 3 : sanctus vocabitur omnis qui scriptus est
in vita in Ierusalem ; et Hebr., XII, 22 : accessistis ad civitatem Dei viventis, Ierusalem caelestem, et
multorum millium Angelorum frequentiam, et Ecclesiam primitivorum, qui conscripti
sunt in caelis. Oportet igitur, ut similitudinem sequamur, ut ex hac
conscriptione dirigatur ad vitam conferendam ille qui tali multitudini
praeest ; quod soli Deo convenit. Ipse autem non dirigitur aliquo
creato, cum sit regula a nullo extrinseco directa. Unde liber vitae, secundum
quod nunc de eo loquimur, aliquid increatum dicit. Ad primum
igitur et secundum, patet responsio ex dictis. Loquitur enim Glossa et auctoritas
Gregorii de libro vitae secundum aliam acceptionem, secundum quam dicitur exemplar
vivendi : quo inspecto quilibet scire poterit in quo exemplari concordaverit
et in quo discordaverit. Ad tertium
dicendum, quod in illis quae translative dicuntur de Deo, hoc est generaliter
observandum, quod secundum nihil imperfectionis in divinam praedicationem assumuntur :
et ideo auferendum est quidquid ad materialitatem vel privationem vel temporalitatem
pertinet. Quod autem liber sit receptivus alicuius extraneae impressionis,
convenit libro inquantum est temporalis, et de novo conscriptus ; et
secundum hoc in divinam praedicationem non venit. Ad quartum
dicendum, quod de ratione libri est quod importet differentiam eorum quae
cognoscuntur per librum, quia per unum librum multorum cognitio traditur. Sed quod oporteat, ad multorum cognitionem tradendam, in ipso libro
esse diversitatem, est ex defectu libri : multo enim esset liber perfectior,
si per unum quid posset omnia edocere quae per multa edisserit. Unde cum in
Deo sit summa perfectio, ipse talis liber est qui multa demonstrat per id
quod est maxime unum. Ad quintum dicendum, quod hoc est ex defectu libri materialis, quod
litterae in eo scriptae differunt a charta in qua scribuntur : hoc enim
ad eius compositionem pertinet, ex qua contingit ut habens non sit id quod
habetur ; et ideo in Deo huiusmodi rationes rerum non differunt ab eius
essentia secundum rem, sed secundum rationem tantum. Ad sextum dicendum, quod quamvis diversitas inter scripturam et id in
quo scribitur, sit in ratione tantum, tamen repraesentatio, quae complet
rationem libri, non est tantum in ratione nostra, sed in Deo ; et ideo
liber vitae secundum rem est in Deo. Ad septimum dicendum, quod liber vitae, ut dictum est, habet dirigere
Deum, qui dat vitam, in hoc quod vitam det. Quamvis autem anima Christi
habeat in se cognitionem omnium salvandorum, tamen ex hac cognitione non
dirigitur Deus, sed ex cognitione increata, quae est ipse. Unde scientia
animae Christi non potest dici liber vitae secundum quod nunc de eo loquimur. Ad octavum
patet responsio ex dictis. Ad nonum
dicendum, quod quamvis in Deo nulla sit diversitas, sed summa puritas, tamen
comparatur libro scripto, et non tabulae non scriptae, sicut intellectus
noster. Intellectus enim noster secundum hoc tabulae rasae comparatur, quod
est in potentia ad omnes formas intelligibiles, et nullam earum habet in
actu ; sed in intellectu divino sunt omnes formae rerum in actu, et
omnes in eo sunt unum ; et ideo cum uniformitate stat ibi ratio
scripturae. Ad decimum
dicendum, quod in libro vitae et ipse Deus legit, et alii legere possunt secundum
quod eis datur. Nec Augustinus removere intendit quin Deus in libro vitae legat ;
sed quia hoc modo non legit ut cognoscat ea quae prius nescivit. Alii etiam
in eo legere possunt, quamvis sit uniformis per totum, inquantum secundum
unum et idem est ratio diversorum. Ad undecimum
dicendum, quod similitudo rei est duplex : una est quae est exemplaris,
et haec est causa rei ; alia quae est exemplata, et haec est effectus et
signum rei. Liber autem apud nos conformatur scientiae nostrae, quae est
causata a rebus ; et ideo ab eo accipitur cognitio de rebus non sicut a
causa, sed sicut a signo. Sed scientia Dei est causa rerum, continens rerum
similitudines exemplares ; et ideo a libro vitae accipitur scientia
sicut a causa, et non sicut a signo. Ad duodecimum
dicendum, quod liber vitae et est ipsa veritas increata, et est similitudo
veritatis creatae, sicut liber creatus est signum veritatis. Ad
decimumtertium dicendum, quod in Deo exemplaris causa et efficiens incidunt
in idem ; et ideo ex hoc quod est causa exemplaris, potest dici liber ;
ex hoc autem quod efficiens sapientiae causa est, potest dici magister. Ad decimumquartum dicendum, quod repraesentatio speculi in hoc differt
a repraesentatione libri, quod repraesentatio speculi immediate refertur ad
res, sed liber mediante cognitione. Continentur enim in libro figurae, quae
sunt signa vocum, quae sunt signa intellectuum, qui sunt similitudines
rerum ; in speculo autem ipsae rerum formae resultant. In Deo autem
resultant utroque modo rerum species, inquantum ipse cognoscit res, et cognoscit
se cognoscere eas ; et ideo ratio speculi et ratio libri ibi inveniuntur. Ad
decimumquintum dicendum, quod etiam mentes sanctorum libri dici possunt, ut
patet Apocal., cap. XX, 12 : libri
aperti sunt : quod Augustinus
[De civ. Dei XX, 14] exponit de
cordibus iustorum ; non possunt tamen dici libri vitae per modum prius
dictum ; ut ex dictis patet. Ad
decimumsextum dicendum, quod licet Christus, secundum quod homo, sit exemplar
et causa vitae aliquo modo ; non tamen, secundum quod homo, est causa
vitae gloriae per auctoritatem, nec est exemplar Deum dirigens ad dandum
vitam ; unde, secundum quod homo, non potest dici liber vitae. |
(Secundo quaeritur utrum liber vitae dicatur essentialiter vel
personaliter in divinis.)
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Il semble que ce soit personnellement. 1° Il est dit au psaume 39, v. 8 : « en tête du livre il est écrit de
moi » ; la Glose : « auprès
du Père, qui est ma tête ». Or rien n’a de tête, en Dieu, sinon ce qui a
un principe ; or ce qui a un principe se dit personnellement en Dieu.
L’expression « livre de vie » se dit donc personnellement. 2° De même que le verbe évoque une connaissance procédant
d’autre chose, de même en est-il du livre, car l’écriture du livre procède de
l’écrivain. Or « verbe », pour la raison susdite, se dit personnellement
en Dieu. Donc l’expression « livre de vie » aussi. 3° [Le répondant] disait que le verbe implique une
procession réelle, mais le livre une procession de raison seulement. En sens
contraire : nous ne pouvons nommer Dieu que d’après les choses qui sont
en nous. Or, de même qu’en nous le verbe procède d’un énonciateur réellement distinct
de lui, ainsi le livre procède-t-il de l’écrivain. Donc, pour la même raison,
l’un et l’autre impliqueront en Dieu une distinction réelle. 4° Le verbe de la voix est plus distant de l’énonciateur que
le verbe du cœur ; et plus encore le verbe de l’écriture, qui signifie
le verbe de la voix. Si donc le verbe divin, qui se prend par similitude avec
le verbe du cœur, comme dit saint Augustin, se distingue réellement de l’énonciateur, à bien plus
forte raison le livre, qui implique une écriture. 5° Ce qui est attribué à quelque chose doit nécessairement
lui convenir par tout ce qui entre dans sa notion. Or il est dans la notion
de livre non seulement de représenter quelque chose, mais aussi d’être écrit
par quelqu’un. Donc en Dieu, le nom de livre est considéré en tant que le
livre provient d’autrui ; et ainsi, il se dit personnellement. 6° De même qu’il entre dans la notion de livre d’être lu, de
même entre-t-il dans sa notion d’être écrit. Or en tant qu’il est écrit, il
provient d’autrui ; mais en tant qu’il est lu, il est pour autrui. Il
entre donc dans la notion de livre de provenir d’autrui et d’être pour
autrui ; l’expression « livre de vie » se dit donc personnellement. 7° L’expression « livre de vie » évoque une connaissance
exprimée par autrui. Or ce qui est exprimé par autrui sort de lui. Le livre
de vie implique donc une relation d’origine, et ainsi, il se dit personnellement. En sens contraire : Le livre de vie est la prédestination divine elle-même, comme
dit saint Augustin au livre de la Cité
de Dieu, et comme on le trouve
dans la Glose à propos de Apoc. 20, 12. Or le nom de « prédestination » se dit
essentiellement, et jamais personnellement. Donc l’expression « livre de
vie » aussi. Réponse : Certains ont prétendu que l’expression « livre de
vie » se dit tantôt personnellement, tantôt essentiellement : en
tant qu’elle est transférée à Dieu sous le rapport de l’écriture, elle se
dit personnellement, car elle implique une origine en autrui (en effet, un
livre n’est écrit que par autrui) ; et en tant qu’elle implique la
représentation des choses écrites dans le livre, elle se dit alors essentiellement. Mais cette distinction ne semble pas raisonnable, car un nom
qui est dit de Dieu ne se dit personnellement que s’il implique dans sa
notion une relation d’origine, au sens où il est employé dans la prédication
de Dieu. Or pour les termes qui sont dits de Dieu métaphoriquement, la métaphore ne se prend pas suivant n’importe quelle ressemblance,
mais suivant une conformité fondée sur ce qui appartient proprement à la
réalité dont le nom est transféré ; par exemple, le nom de lion n’est
pas transféré à Dieu à cause d’une conformité fondée sur la sensibilité, mais
à cause d’une conformité fondée sur quelque propriété du lion. L’expression
« livre de vie » n’est donc pas non plus transférée à Dieu suivant
ce qui est commun à tout produit de l’art, mais suivant ce qui est propre au
livre en tant que tel. Or procéder d’un écrivain convient au livre non en
tant que tel, mais en tant qu’il est un produit de l’art ; car de la
sorte également, la maison provient du bâtisseur et le couteau du forgeron.
Mais représenter les choses qui sont écrites dans le livre, est de la notion
propre du livre en tant que tel ; aussi, tant qu’une telle représentation
demeure, lors même qu’il n’eût pas été écrit par autrui, il serait à coup sûr
un livre, mais il ne serait pas un produit de l’art. Il est donc clair que le
livre n’est pas transféré à Dieu parce qu’il est écrit par autrui, mais parce
qu’il représente les choses écrites dans le livre. Et par conséquent, la
représentation étant commune à toute la Trinité, le livre ne se dit en Dieu
qu’essentiellement, et non personnellement. Réponse aux objections : 1° Ce qui se dit en Dieu essentiellement renvoie parfois aux
personnes ; ainsi le nom de Dieu renvoie parfois à la personne du Père
et parfois à la personne du Fils, comme quand on dit « Dieu qui
engendre » ou « Dieu engendré » ; et de même le livre,
quoiqu’il se dise essentiellement, peut cependant renvoyer à la personne du
Fils ; et en ce sens, on dit qu’il a une tête ou un principe en Dieu. 2° Le verbe implique dans sa notion, selon laquelle on le
dit en Dieu, une origine en autre chose, comme on l’a vu dans la question sur
le Verbe ; mais le livre, par sa notion, suivant laquelle on le
transfère à Dieu, n’implique pas d’origine ; voilà pourquoi il n’en va
pas de même. 3° Bien que le livre, chez nous, procède réellement de
l’écrivain comme le verbe procède de l’énonciateur, cependant cette procession
n’est pas impliquée dans le nom de livre comme elle l’est dans le nom de
verbe ; en effet, la procession à partir de l’écrivain n’est pas plus
impliquée dans le nom de livre que la procession à partir du bâtisseur ne
l’est dans le nom de maison. 4° Cet argument serait probant s’il y avait dans la notion
de livre celle de verbe écrit ; mais ce n’est pas vrai ; l’argument
n’est donc pas concluant. 5° Cet argument tient dans le cas de choses dites au sens
propre ; quant à ce qui se dit métaphoriquement, comme le livre, il
n’est pas nécessaire qu’en tout ce qui lui convient proprement il convienne à
ce dont on le prédique ; sinon il serait nécessaire que Dieu, qui est
appelé lion métaphoriquement, ait des griffes et des poils. 6° & 7° La réponse au
sixième argument ressort de ce qu’on a dit, et de même pour le septième. |
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Et videtur quod
personaliter. In Psalm. enim
XXXIX, 8, dicitur : in capite
libri scriptum est de me ; Glossa [P. Lombardi, PL 191,
403 B] : apud patrem, qui est
caput mei. Sed nihil habet caput in divinis nisi quod
habet principium ; quod autem habet principium, in divinis dicitur personaliter.
Ergo liber vitae personaliter dicitur. Praeterea, sicut verbum dicit notitiam ex alio procedentem, ita et
liber, quia Scriptura libri a scriptore procedit. Sed verbum, ratione praedicta,
dicitur personaliter in divinis. Ergo et liber vitae. Sed dicebat, quod verbum importat processum realem, liber autem vitae
processum rationis tantum. – Sed contra, nos non possumus nominare Deum nisi
ex his quae apud nos sunt. Sed sicut apud nos verbum procedit a prolatore
realiter distinctum ab eo, ita et liber a scriptore. Ergo eadem ratione utrumque
importabit in divinis distinctionem realem. Praeterea,
verbum vocis magis distat a dicente quam verbum cordis ; et adhuc magis
verbum scripturae, quod significat verbum vocis. Si ergo verbum divinum, quod
sumitur ad similitudinem verbi cordis, ut Augustinus [De Trin. XV, 11] dicit, realiter distinguitur a dicente,
multo fortius liber, qui scripturam importat. Praeterea,
illud quod attribuitur alicui, oportet quod ei conveniat secundum omnia quae
sunt de ratione ipsius. Sed de ratione libri non solum est quod aliquid
repraesentet, sed etiam quod ab aliquo scribatur. Ergo in divinis accipitur
nomen libri secundum quod est ab alio ; et sic personaliter dicitur. Praeterea,
sicut de ratione libri est quod legatur, ita et quod scribatur. Sed, secundum
quod scribitur, est ab alio ; secundum autem quod Praeterea, liber vitae dicit notitiam expressam ab alio. Sed quod
exprimitur ab alio, oritur ab eo. Ergo liber vitae importat relationem
originis, et sic dicitur personaliter. Sed contra, est quod liber vitae est ipsa divina praedestinatio, ut Augustinus
dicit in libro de Civitate Dei [XX, 15], et ut habetur in Glossa [P.
Lombardi, PL 192, 252 C] Apocal. cap. XX, 12 [rectius Phil. IV,
3]. Sed praedestinatio dicitur essentialiter, et nunquam personaliter. Ergo
et liber vitae. Responsio.
Dicendum, quod quidam dixerunt quod liber vitae dicitur quandoque personaliter,
quandoque essentialiter ; secundum enim quod transfertur in divina ex
ratione scripturae, personaliter dicitur, secundum hoc enim importat originem
ab alio (liber enim nonnisi ab alio scribitur) ; secundum autem quod
importat repraesentationem eorum quae in libro scribuntur, sic dicitur
essentialiter. Sed ista
distinctio non videtur esse rationabilis, quia nomen aliquod dictum de Deo
non dicitur personaliter nisi de sui ratione relationem originis importet,
secundum hoc quod in divinam praedicationem venit. In his autem quae
translative dicuntur, non accipitur metaphora secundum quamcumque similitudinem,
sed secundum convenientiam in illo quod est de propria ratione rei cuius
nomen transfertur ; sicut nomen leonis in Deo non transfertur propter
convenientiam quae est in sensibilitate, sed propter convenientiam in aliqua
proprietate leonis. Unde et liber vitae non transfertur ad divina secundum id
quod est commune omni artificiato, sed secundum id quod est proprium libri
inquantum est liber. Procedere autem a scriptore convenit libro non inquantum
est liber, sed inquantum est artificiatum ; sic enim et domus est ab aedificatore
et cultellus a fabro. Sed repraesentatio eorum quae scribuntur in libro, est
de propria ratione libri inquantum huiusmodi ; unde, tali
repraesentatione manente, etiamsi ab alio scriptus non esset, esset quidem
liber, sed non esset artificiatus. Unde patet quod liber non transumitur ad
divina ex hoc quod ab alio scribitur, sed ex hoc quod repraesentat ea quae
scribuntur in libro. Et ideo, cum repraesentatio sit communis toti Trinitati,
liber in divinis non dicitur personaliter, sed essentialiter tantum. Ad primum
igitur dicendum, quod ea quae in divinis essentialiter dicuntur, aliquando
pro personis supponunt ; unde hoc nomen Deus quandoque supponit pro
persona patris et quandoque pro persona filii, ut cum dicitur Deus generans,
vel Deus genitus ; et ita etiam liber, quamvis essentialiter dicatur,
tamen potest supponere pro persona filii ; et secundum hoc dicitur
habere caput vel principium in divinis. Ad secundum
dicendum, quod verbum, secundum suam rationem qua in divinis dicitur,
importat originem ex alio, ut in quaest. de verbo [art. 1 et 2] dictum
est ; liber autem non importat originem ex sua ratione, secundum quam ad
divina transumitur ; et ideo non est simile. Ad tertium
dicendum, quod quamvis liber apud nos realiter procedat a scriptore, sicut
verbum a prolatore, tamen ista processio non importatur in nomine libri,
sicut importatur in nomine verbi ; non enim plus importatur in nomine
libri processio a scriptore quam in nomine domus processio ab aedificatore. Ad quartum
dicendum, quod ratio illa procederet, si in ratione libri esset ratio verbi
scripti ; hoc autem non est verum ; unde ratio non sequitur. Ad quintum
dicendum, quod ratio illa tenet in his quae proprie dicuntur ; in his
autem quae metaphorice dicuntur, sicut liber, non oportet quod conveniat ei
de quo praedicatur secundum omnia quae ei conveniunt proprie ; alias
oporteret quod Deus, qui dicitur leo metaphorice, haberet ungulas et pilos. Ad sextum patet
ex dictis, et similiter ad septimum. |
(Tertio quaeritur utrum liber vitae approprietur filio.)
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Il semble que non. 1° Le livre de vie concerne la vie ; or, dans les Écritures,
la vie est attribuée au Saint-Esprit ; Jn 6, 64 : « C’est l’Esprit qui vivifie. » Le livre
de vie doit donc, lui aussi, être approprié au Saint-Esprit, et non au Fils. 2° En toute chose, le principe est ce qui est le plus
important. Or le Père est appelé tête ou principe du livre, comme cela est
clair au psaume 39, v. 9 : « en tête du livre il est écrit de moi ».
C’est donc au Père que le nom de livre doit être approprié. 3° Ce sur quoi une chose est écrite inclut proprement la
notion de livre. Or on dit que, dans la mémoire, quelque chose est écrit. La
mémoire est donc un livre. Or la mémoire est appropriée au Père, comme
l’intelligence au Fils, et la volonté au Saint-Esprit. Le livre de vie doit
donc être approprié au Père. 4° La tête du livre est le Père. Or en tête du livre, comme
on le trouve dans un psaume, il est écrit au sujet du Fils. Le Père est donc le livre
du Fils, et ainsi le livre doit être approprié au Père. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit que le livre de
vie est la prescience de Dieu. Or la science est appropriée au Fils ;
I Cor. 1, 24 : « Le Christ est la force de Dieu et la sagesse
de Dieu. » Le livre de vie est donc aussi approprié au Fils. 2) Le livre implique une représentation, comme aussi le
miroir, l’image, la figure et le caractère. Or toutes ces choses sont attribuées
au Fils. Le livre de vie doit donc aussi être approprié au Fils. Réponse : Approprier, ce n’est pas autre chose qu’attirer le commun vers le
propre. Or, si ce qui est commun à toute la Trinité peut être attiré au
propre d’une personne, ce n’est pas parce que cela conviendrait plus à une
personne qu’à l’autre – en effet, cela s’opposerait à l’égalité des personnes
–, mais parce que ce qui est commun a une plus grande ressemblance avec le
propre d’une personne qu’avec le propre d’une autre ; par exemple, la
bonté a une certaine
convenance avec le propre du Saint-Esprit, qui procède comme amour (la bonté est en
effet l’objet de l’amour), et c’est pourquoi elle est appropriée au
Saint-Esprit ; et semblablement, la puissance est appropriée au
Père, car la puissance en tant que telle est un certain principe, et il est
propre au Père d’être le principe de toute la divinité ; et pour la même
raison, la sagesse est appropriée au
Fils, car elle a une convenance avec ce qui lui est propre : en effet,
le Fils procède du Père comme verbe, ce qui signifie la procession de
l’intelligence. Puis donc que le livre de vie concerne la connaissance, il
doit être approprié au Fils. Réponse aux objections : 1° Bien que la vie soit appropriée au
Saint-Esprit, la connaissance de la vie est appropriée au Fils ; et
c’est elle que le livre de vie implique. 2° Le Père est appelé tête [ou principe] du livre, non que
la notion de livre lui convienne plus qu’au Fils, mais parce que le Fils, à
qui l’on approprie le livre de vie, est issu du Père. 3° Il n’y a pas d’inconvénient à ce qu’une chose soit
appropriée à différentes personnes sous divers rapports, comme le don de sagesse est approprié au Saint-Esprit
en tant qu’il est don, car le principe de tout don est l’amour, mais
il est approprié au Fils en tant qu’il est sagesse. Semblablement, la mémoire est appropriée au
Père en tant qu’elle est un principe pour l’intelligence, mais en tant
qu’elle est une certaine puissance cognitive, elle est appropriée au Fils. Et
c’est de cette façon que l’on dit que quelque chose est écrit dans la
mémoire ; et ainsi, la mémoire peut être un livre. Aussi le livre est-il
approprié au Fils plutôt qu’au Père. 4° Bien que le nom de
livre soit approprié au Fils, cependant il convient aussi au Père, puisqu’il
est commun et non propre ; voilà pourquoi il n’y a pas d’inconvénient si
l’on dit que quelque chose est écrit dans le Père. |
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Et videtur quod
non. Liber enim
vitae ad vitam pertinet ; sed vita spiritui sancto attribuitur in
Scripturis ; Ioan., VI, 64 : spiritus
est qui vivificat. Ergo et liber vitae spiritui sancto appropriari debet,
et non filio. Praeterea,
principium in unoquoque potissimum est. Sed pater dicitur caput sive principium
libri, ut patet in Psalmo XXXIX, 8 : in
capite libri scriptum est de me. Ergo patri appropriari debet nomen
libri. Praeterea, illud in quo aliquid scribitur, habet proprie rationem
libri. Sed in memoria dicitur aliquid scribi. Ergo memoria habet rationem
libri. Sed memoria
appropriatur patri, sicut intelligentia filio, et sicut voluntas spiritui
sancto. Ergo liber vitae debet patri appropriari. Praeterea,
caput libri pater est. Sed in capite libri,
ut in Psalm. [XXXIX, 8]
habetur, scribitur de filio. Ergo pater est liber filii, et sic patri debet
liber appropriari. Sed contra. Est
Augustinus [De civ. Dei XX, 15]
dicit, quod liber vitae, est praescientia Dei. Sed
scientia filio appropriatur, I Cor. I, 24 : Christum Dei virtutem et Dei sapientiam. Ergo et liber vitae filio
appropriatur. Praeterea,
liber repraesentationem importat, sicut et speculum et imago et figura et character.
Sed omnia ista filio attribuuntur. Ergo et liber vitae filio appropriari
debet. Responsio.
Dicendum, quod appropriare nihil est aliud, quam commune trahere ad proprium.
Illud autem quod est commune toti Trinitati, non potest trahi ad proprium alicuius
personae, ex hoc quod magis uni personae quam alii conveniat : hoc enim
aequalitati personarum repugnaret ; sed ex hoc quod id quod est commune,
habet maiorem similitudinem cum proprio unius personae quam cum proprio
alterius ; sicut bonitas habet quamdam convenientiam cum proprio spiritus
sancti, qui procedit ut amor (est enim bonitas obiectum amoris) unde spiritui
sancto appropriatur ; et similiter potentia patri, quia potentia inquantum
huiusmodi est quoddam principium : patri autem proprium est esse
principium totius deitatis ; et eadem ratione sapientia appropriatur
filio, quia habet convenientiam cum proprio eius : procedit enim filius
a patre ut verbum, quod nominat processionem intellectus. Unde, cum liber vitae ad notitiam pertineat, filio appropriari debet. Ad primum
igitur dicendum, quod quamvis vita approprietur spiritui sancto, cognitio
vitae appropriatur filio : hanc autem liber vitae importat. Ad secundum
dicendum, quod pater dicitur caput libri, non quia sibi ratio libri magis
conveniat quam filio, sed quia filius, cui appropriatur liber vitae, a patre
oritur. Ad tertium
dicendum, quod non est inconveniens aliquid appropriari diversis personis
ratione diversa, sicut donum sapientiae appropriatur spiritui sancto
inquantum est donum : omnis enim doni principium est amor ; sed
appropriatur filio inquantum est sapientia. Similiter etiam memoria appropriatur
patri inquantum est principium intelligentiae ; secundum autem quod est
quaedam potentia cognitiva, appropriatur filio. Et hoc modo in memoria
dicitur aliquid scribi : et sic memoria potest habere rationem libri.
Unde et liber magis appropriatur filio quam patri. Ad quartum
dicendum, quod quamvis liber approprietur filio, tamen etiam convenit patri,
cum sit commune, non proprium ; et ideo non est inconveniens, si in
patre aliquid scribi dicatur. |
(Quarto quaeritur utrum liber vitae sit idem quod praedestinatio.)
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Il semble que oui. 1° Saint Augustin dit que le livre de
vie est la prédestination de ceux auxquels est due la vie éternelle. 2° Nous connaissons les attributs divins par leurs effets.
Or l’effet de la prédestination et celui du livre de vie sont
identiques : ce sont la grâce finale et la gloire. La prédestination est
donc identique au livre de vie. 3° Tout ce qui se dit métaphoriquement, en Dieu, doit
nécessairement se ramener à quelque chose qui se dit proprement. Or
l’expression « livre de vie » se dit métaphoriquement en Dieu, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit. Il est donc nécessaire de la ramener à
quelque chose qui se dit proprement. Or on ne peut la ramener à autre chose
qu’à la prédestination. Le livre de vie est donc identique à la prédestination. En sens contraire : 1) Le nom de livre vient de ce qu’une chose est écrite en
lui. Or la notion d’écriture ne concerne pas la prédestination. La prédestination
n’est donc pas identique au livre de vie. 2) Le livre, dans sa notion, n’implique aucune causalité sur
les choses auxquelles il se rapporte, mais la prédestination en implique une.
La prédestination n’est donc pas identique au livre de vie. Réponse : Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, l’expression
« livre de vie » se dit en Dieu par similitude avec l’écrit par
lequel le prince d’une cité est dirigé dans l’admission ou l’exclusion des
membres de sa cité. Or cet écrit se trouve au milieu de deux opérations. En
effet, il suit la détermination de ce prince, qui distingue ceux qu’il veut admettre
de ceux qu’il exclut, et il précède l’admission ou l’exclusion
elle-même ; car l’écrit susdit n’est qu’une certaine représentation de
sa prédestination. De même, le livre de vie ne semble être rien
d’autre qu’une certaine inscription de la prédestination divine dans l’esprit
de Dieu : car en prédestinant, Dieu prédétermine ceux qui doivent être
admis à la vie glorieuse. Or la connaissance de cette prédestination demeure
toujours en lui ; et la connaissance qu’il a d’avoir prédestiné
certains, est le fait pour sa prédestination d’être écrite en lui comme dans
un livre de vie. Donc le livre de vie et la prédestination, à parler formellement,
ne sont pas identiques ; mais matériellement, le livre de vie est la
prédestination elle-même ; comme nous disons, en parlant matériellement,
que ce livre est la doctrine de l’Apôtre, parce que la doctrine de l’Apôtre y
est contenue comme inscrite. Et c’est de cette façon que s’exprime saint Augustin
lorsqu’il dit que le livre de vie est la prédestination. Réponse aux objections : 1° On voit dès lors clairement la réponse au premier
argument. 2° Bien que le livre de vie et la prédestination se
rapportent au même effet, la façon de s’y rapporter diffère : la prédestination
regarde cet effet immédiatement, mais le livre de vie, moyennant la prédestination ;
tout comme, dans l’âme, les ressemblances des réalités figurent
immédiatement, au lieu que dans le livre sont inscrits des signes de paroles
qui sont des indices des passions qui sont dans l’âme, et ainsi, le livre est médiatement le
signe de la réalité. 3° Le livre de vie se ramène à quelque chose qui se dit
proprement en Dieu ; mais Aux arguments avancés en
sens contraire, il ne serait pas difficile de répondre. |
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Et videtur quod
sic. Augustinus [De civ. Dei XX, 15] enim dicit, quod
liber vitae est praedestinatio eorum quibus debetur vita aeterna. Praeterea, attributa divina per effectus eorum cognoscimus. Sed idem est
effectus praedestinationis et libri vitae, scilicet finalis gratia et gloria.
Ergo idem est praedestinatio, quod liber vitae. Praeterea,
quidquid dicitur metaphorice in divinis, oportet reduci ad aliquid proprie
dictum. Sed liber vitae dicitur metaphorice in divinis ut ex dictis patet. Ergo oportet ad aliquid proprie dictum reducere. Sed non potest ad
aliud reduci quam ad praedestinationem. Ergo liber vitae est idem quod praedestinatio. Sed contra. Liber dicitur ex hoc quod in eo aliquid scribitur. Sed
ratio scripturae ad praedestinationem non pertinet. Ergo praedestinatio non
est idem quod liber vitae. Praeterea, liber, de sui ratione, nullam causalitatem importat
respectu eorum ad quae dicitur ; praedestinatio autem importat. Ergo
praedestinatio non est idem cum libro vitae. Responsio. Dicendum, quod sicut ex dictis, patet, liber vitae dicitur
in divinis ad similitudinem scripturae, per quam princeps civitatis dirigitur
in admittendis vel excludendis a suae civitatis consortio. Haec autem scriptura
inter duas operationes media invenitur. Sequitur enim determinationem ipsius
principis, qui eligit eos quos vult admittere ab his quos excludit, et
praecedit ipsam admissionem vel exclusionem : scriptura enim praedicta
non est nisi quaedam repraesentatio suae praedestinationis. Ita etiam et
liber vitae nihil aliud esse videtur quam quaedam conscriptio divinae
praedestinationis in mente divina : praedestinando enim praedeterminat
Deus qui sint ad vitam gloriae admittendi. Huius autem praedestinationis
notitia semper apud ipsum manet ; et hoc quod est cognoscere se
praedestinasse aliquos, est suam praedestinationem in eo esse scriptam quasi
in libro vitae. Liber ergo vitae et praedestinatio, formaliter loquendo, non
sunt idem ; sed materialiter est liber vitae ipsa praedestinatio ;
sicut dicimus, materialiter loquendo, quod liber iste, est doctrina apostoli,
quia doctrina apostoli in eo conscripta continetur. Et hoc modo loquitur Augustinus
cum dicit, librum vitae esse praedestinationem. Unde patet responsio ad primum. Ad secundum dicendum, quod quamvis eumdem effectum respiciat liber
vitae et praedestinatio, non tamen eodem modo ; sed praedestinatio
respicit illum effectum immediate, liber autem vitae mediante praedestinatione ;
sicut etiam in anima sunt rerum similitudines immediate, sed in libro
conscribuntur signa vocum, quae sunt notae in anima passionum ; et ita
liber mediate est signum rei. Ad tertium dicendum, quod liber vitae ad aliquid proprie in divinis
dictum reducitur : hoc autem non est praedestinatio, sed praedestinationis
cognitio, qua Deus aliquos se praedestinasse cognoscit. Ad ea quae
contra obiiciuntur, non esset difficile respondere. |
(Quinto quaeritur utrum liber vitae dicatur respectu vitae
increatae.)
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Il semble que oui. 1° Comme dit saint Augustin, le livre de vie est la connaissance de Dieu. Or, de même
que Dieu connaît la vie d’autrui, de même il connaît la sienne. Le livre de
vie regarde donc aussi la vie incréée. 2° Le livre de vie est représentatif de la vie. Mais non de
la vie créée : car ce qui est premier ne représente pas ce qui est second,
mais c’est l’inverse. Le livre de vie est donc représentatif de la vie
incréée. 3° Ce qui se dit de plusieurs avec antériorité de l’un sur
l’autre, se comprend, au sens obvie, de ce qui se dit en premier. Or la vie
se dit de Dieu avant de se dire des créatures, car sa vie est l’origine de
toute vie, comme le montre Denys au livre des Noms divins. Puis donc que, dans
« le livre de vie », la vie est nommée au sens obvie, elle doit se
comprendre de la vie incréée. 4° De même que le livre implique une représentation, de même
en est-il de la figure, d’autant plus que le livre représente au moyen de
certaines figures. Or le Fils est appelé la figure du Père, comme cela est
clair en Hébr. 1, 3. Il peut donc aussi être appelé livre relativement à la vie
du Père. 5° Le livre est nommé en référence à ce qui est écrit dans
le livre. Or dans le livre, il est écrit au sujet du Fils, suivant ce passage
du psaume 39, v. 8 : « en tête du livre il est écrit de
moi ». Or la vie du Fils est incréée. Le livre de vie peut donc regarder
la vie incréée. 6° Le livre ne peut être identique, sous le même rapport, à
ce dont il est le livre. Or la création est un livre par rapport à Dieu. Dieu
ne peut donc pas être appelé livre par rapport à la vie créée ; il reste
donc que l’expression « livre de vie » se dit de la vie incréée. 7° Comme le livre relève de la connaissance, de même le
verbe. Or le Verbe est celui de l’essence divine elle-même avant d’être celui
de la création : car c’est en se disant que le Père dit toute la
création. Le livre de vie regarde donc, lui aussi, la vie incréée avant la
vie créée. En sens contraire : 1) Selon saint Augustin, le livre de vie est la prédestination. Or la
prédestination regarde seulement les créatures. Donc le livre de vie aussi. 2) Le livre ne représente quelque chose que par des figures
et des ressemblances. Or Dieu ne se connaît pas lui-même par des
ressemblances, mais par son essence. Il n’est donc pas un livre par rapport à
lui-même. Réponse : Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, le livre de vie est
une certaine inscription par laquelle celui qui donne la vie est dirigé dans
ce don, suivant ce qui était préordonné au sujet de quelqu’un ; voilà
pourquoi la vie à laquelle se réfère l’expression « livre de vie »
a deux propriétés. D’abord, d’être acquise en étant conférée par
quelqu’un ; ensuite, de résulter de l’inscription susdite qui dirige
vers sa collation. Or l’une et l’autre de ces propriétés font défaut à la vie
incréée, car la vie glorieuse n’existe pas en Dieu par acquisition, mais par
nature ; et aucune connaissance ne précède sa vie, mais la vie de Dieu
précède même sa connaissance, selon notre façon de comprendre. L’expression
« livre de vie » ne peut donc se dire en parlant de la vie incréée. Réponse aux objections : 1° Ce n’est pas n’importe quelle connaissance de Dieu qui
est appelée « livre de vie », mais celle qui porte sur la vie que
doivent posséder les prédestinés, comme on peut le déduire des paroles qui
suivent. 2° Représenter quelque chose, c’est contenir sa ressemblance.
Or il y a deux sortes de ressemblances de la réalité. L’une est productrice de la réalité, comme
celle qui est dans l’intelligence pratique ; et à la façon de cette
ressemblance, le premier peut représenter le second. L’autre est la ressemblance
reçue de la réalité dont elle est la ressemblance ; et de cette façon,
le suivant représente le premier, et non l’inverse. Or le livre de vie
représente la vie non pas de cette façon, mais de la première. 3° Une chose dite au sens obvie se comprend parfois de ce
qui se dit en second, et cela en raison de quelque ajout ; par exemple,
l’expression ens in alio (l’étant
qui est dans un autre) signifie l’accident ; et semblablement la vie,
en raison de ce qui est ajouté, à savoir le livre, se comprend de la vie
créée, qui est appelée vie secondairement. 4° Ce que la figure représente est pour elle, d’une certaine
façon, comme un principe, attendu que la figure et l’image se déduisent du
modèle comme d’un principe ; mais le livre de vie représente la vie
comme dépendante du principe que lui-même est. Or il
convient à Dieu d’être le principe du Fils, qui est la figure du Père, mais
il ne convient pas à la vie de celui-ci que quelque chose en soit le
principe ; voilà pourquoi il n’en va pas de même pour la vie et pour la
figure. 5° Ce verset de psaume se comprend du Fils quant à la nature
humaine. 6° À la fois la cause représente l’effet, et l’effet la
cause, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit ; et pour cette raison,
Dieu peut être dit le livre de la créature, et vice versa. 7° Le verbe n’est pas
signifié comme principe de ce qui est dit au moyen du verbe, comme le livre de
vie tel qu’il est envisagé ici ; il n’en va
donc pas de même. |
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Et videtur quod
sic. Quia, ut
Augustinus [Glossa P. Lombardi
super Ps. LXVIII, 29, PL 191, 639 A] dicit, liber vitae est notitia
Dei. Sed Deus sicut cognoscit vitam alienam, ita cognoscit suam. Ergo liber
vitae respicit etiam vitam increatam. Praeterea,
liber vitae est repraesentativus vitae. Sed non vitae creatae : primum
enim non repraesentat secundum, sed e converso. Ergo liber vitae est
repraesentativus vitae increatae. Praeterea, quod
de pluribus dicitur, de uno per prius, de alio per posterius dictum, simpliciter
intelligitur de eo quod per prius dicitur. Sed vita per prius de Deo dicitur
quam de creaturis, quia eius vita omnis vitae est origo, ut ostendit
Dionysius de Divinis Nomin. [6, 1]. Ergo cum in libro vitae, vita simpliciter
nominetur, intelligi debet de vita increata. Praeterea,
sicut liber repraesentationem importat, ita et figura ; maxime cum liber
figuris quibusdam repraesentet. Sed filius dicitur figura patris, ut patet
Hebr. I, 3. Ergo et filius potest dici liber respectu vitae patris. Praeterea,
liber dicitur respectu eius quod in libro scribitur. Sed in libro scribitur
de filio, iuxta illud in Psalmo XXXIX, 8 : in capite libri scriptum est de me. Vita
autem filii est increata. Ergo liber vitae potest respicere vitam increatam. Praeterea, non
potest esse idem liber et cuius est liber, respectu eiusdem. Sed creatura est
liber respectu Dei. Ergo Deus non potest dici liber respectu vitae
creatae ; ergo restat quod dicatur liber vitae respectu vitae increatae. Praeterea, sicut liber ad cognitionem pertinet, ita et verbum. Sed
verbum per prius est divinae essentiae ipsius quam creaturae : pater
enim, dicendo se, dicit omnem creaturam. Ergo et liber vitae per prius
respicit vitam increatam quam creatam. Sed contra.
Secundum Augustinum [De civ. Dei
XX, 15], liber vitae est praedestinatio. Praedestinatio autem non respicit
nisi creaturas. Ergo nec liber vitae. Praeterea,
liber non repraesentat aliquid nisi per aliquas figuras et similitudines. Sed
Deus non cognoscit seipsum per aliquas similitudines, sed per essentiam suam.
Ergo ipse non est liber respectu sui ipsius. Responsio.
Dicendum, quod sicut ex dictis patet, liber vitae est quaedam conscriptio,
per quam dirigitur conferens vitae in vitae collatione, secundum quod de
aliquo praeordinatum erat ; et ideo vita respectu cuius liber vitae
dicitur, duo habet. Unum est, quod est acquisita per collationem
alicuius ; aliud est, quod consequitur conscriptionem praedictam dirigentem
in ipsam. Utrumque autem horum deest vitae increatae, vita enim gloriae non
inest Deo per acquisitionem, sed per naturam ; nec aliqua notitia vitam
eius praecedit, sed ipsa Dei vita praecedit, secundum modum intelligendi,
etiam ipsius notitiam. Unde liber vitae non potest dici respectu vitae increatae. Ad primum
igitur dicendum, quod non quaelibet Dei notitia dicitur liber vitae ;
sed illa quae est de vita quam habituri sunt praedestinati, ut ex sequentibus
verbis haberi potest. Ad secundum
dicendum, quod repraesentare aliquid est similitudinem eius continere. Duplex
autem est rei similitudo. Una quae est factiva rei, sicut quae est in
intellectu practico ; et per modum huius similitudinis primum potest
repraesentare secundum. Alia autem est similitudo accepta a re cuius
est ; et per hunc modum posterius repraesentat primum, et non e
converso. Liber autem vitae non hoc modo, sed primo, vitam repraesentat. Ad tertium
dicendum, quod aliquid simpliciter dictum intelligitur quandoque de eo quod
per posterius dicitur, ratione alicuius adiuncti ; sicut ens in alio
intelligitur accidens ; et similiter vita ratione eius quod adiungitur,
scilicet liber, intelligitur de vita creata, quae per posterius vita dicitur. Ad quartum
dicendum, quod figura repraesentat id cuius est figura, quodammodo ut
principium, eo quod figura et imago deducitur ab exemplari sicut a
principio ; sed liber vitae repraesentat vitam ut principiatam ab ipso.
Deo autem competit esse principium filii, qui est figura patris, sed non
competit vitae eius quod aliquid sit ipsius principium ; et ideo non est
simile de vita et figura. Ad quintum
dicendum, quod illud Psalmi intelligitur de filio secundum humanam naturam. Ad sextum
dicendum, quod et causa repraesentat effectum, et effectus causam, ut ex
dictis patet ; et secundum hoc Deus potest dici liber creaturae, et e
converso. Ad septimum
dicendum, quod verbum non significatur ut principium eius quod per verbum
dicitur, sicut liber vitae, prout hic accipitur ; et ideo non est
simile. |
(Sexto quaeritur utrum liber vitae dicatur respectu vitae naturae
in creaturis.)
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Il semble que oui. 1° De même que la vie glorieuse est représentée dans la
connaissance de Dieu, de même en est-il de la vie naturelle. Or la connaissance
de Dieu est appelée « livre de vie » par rapport à la vie
glorieuse. Elle doit donc aussi être appelée livre par rapport à la vie
naturelle. 2° La connaissance divine contient tout par manière de
vie ; car, comme il est dit en Jn 1, 3, « ce qui a été
fait était vie en lui ». L’expression « livre de vie » doit
donc se dire de toutes choses, et surtout des vivants. 3° De même que, par la providence, on est préordonné à la
vie glorieuse, de même l’est-on aussi à la vie naturelle. Or la connaissance
de la préordination à la vie glorieuse est appelée « livre de
vie », comme on l’a déjà dit. La connaissance de la préordination à la
vie naturelle est donc elle aussi appelée « livre de vie ». 4° Sur ce passage de Apoc. 3, 5 : « je n’effacerai point leurs noms du livre de
vie », la Glose dit : « Le livre de vie est la connaissance
divine en laquelle tout subsiste. » L’expression « livre de
vie » se rapporte donc à toutes choses ; et par conséquent, à la
vie naturelle aussi. 5° Le livre de vie est une certaine connaissance de la vie
glorieuse. Or la vie glorieuse ne peut être connue si l’on ne connaît la vie
naturelle. Le livre de vie regarde donc semblablement la vie naturelle. 6° Le nom de vie a été transféré de la vie naturelle à la
vie glorieuse. Or une chose se dit plus vraiment de ce qui est dit proprement
que de ce qui résulte d’un transfert. Le livre de vie regarde donc plus la
vie naturelle que la vie glorieuse. 7° Ce qui est plus permanent et plus commun est plus noble.
Or la vie naturelle est plus permanente que la vie de la gloire ou de la
grâce ; et semblablement, elle est plus commune, car la vie naturelle
accompagne la vie de la grâce et de la gloire, mais ce n’est pas réciproque.
La vie naturelle est donc plus noble que la vie de la grâce et de la
gloire ; le livre de vie regarde donc plus la vie naturelle que celle de
la grâce ou de la gloire. En sens contraire : 1) Le livre de vie est en quelque sorte la prédestination,
comme le montre saint Augustin. Or la prédestination ne porte pas sur la vie naturelle.
Donc le livre de vie non plus. 2) Le livre de vie concerne cette vie qui est donnée
immédiatement par Dieu. Or la vie naturelle est donnée par Dieu au moyen des
causes naturelles. Le livre de vie ne concerne donc pas la vie naturelle. Réponse : Le livre de vie est une certaine connaissance qui dirige
dans la collation de la vie celui qui la donne, comme on l’a dit. Or, lorsque
nous conférons quelque chose, nous n’avons besoin de direction que parce
qu’il est nécessaire de distinguer ceux auxquels il faut donner de ceux
auxquels il ne faut pas donner. Aussi le livre de vie se rapporte-t-il seulement
à cette vie qui est donnée avec élection. Or la vie naturelle, tout comme les
autres biens naturels, est fournie communément à tous, selon la capacité de
chacun ; voilà pourquoi le livre de vie ne se rapporte pas à
la vie naturelle, mais seulement à cette vie qui, suivant le propos de Dieu
qui élit, est donnée à certains et non à d’autres. Réponse aux objections : 1° Bien que la vie naturelle soit représentée dans la
connaissance de Dieu, comme aussi la vie glorieuse, cependant la connaissance
de la vie naturelle n’est pas un livre de vie comme la connaissance de la vie
glorieuse, pour la raison susdite. 2° On n’appelle pas « livre de vie » un livre qui
vit, mais un livre qui concerne la vie à laquelle certains, qui sont inscrits
dans le livre, sont préordonnés par élection. 3° La providence de Dieu octroie à quelques-uns la vie comme
un dû de leur nature ; mais elle n’octroie la vie glorieuse que par le
bon plaisir de sa volonté ; voilà pourquoi elle donne la vie naturelle à
tous ceux qui peuvent la recevoir, mais non la vie glorieuse. Et pour cette
raison, il n’est pas de livre de la vie naturelle, comme il en est de la vie
glorieuse. 4° Cette glose ne doit pas se comprendre comme si tout
subsistait, c’est-à-dire était contenu, dans le livre de vie ; mais en
ce sens que tout ce qui est écrit en lui, subsiste, c’est-à-dire est stable. 5° À l’égard de la vie glorieuse, le livre de vie n’implique pas
seulement une connaissance, mais aussi une certaine élection ; et il en
va autrement à l’égard de la vie naturelle, comme on l’a dit. 6° La vie glorieuse nous est moins connue que la vie
naturelle ; voilà pourquoi nous passons de la connaissance de la vie naturelle
à celle de la vie glorieuse ; et semblablement, nous nommons la vie
glorieuse d’après la vie naturelle, quoique la vie glorieuse soit davantage
vie ; tout comme nous nommons Dieu d’après ce qui est en nous. Il n’est donc pas nécessaire que le nom de vie soit
compris de la vie naturelle, quand il est proféré en un sens absolu. 7° La vie glorieuse est en
soi plus permanente que la vie naturelle, car la vie naturelle est stabilisée
par la vie glorieuse ; mais par accident, la vie naturelle est plus permanente
que la vie glorieuse ; c’est-à-dire en tant qu’elle est plus proche du
vivant, auquel est due selon son essence la vie naturelle et non la vie de la
grâce. D’autre part, la vie naturelle est plus commune d’une certaine façon,
et d’une autre moins. En effet, une chose est appelée commune de deux façons. D’abord par consécution ou prédication ;
c’est-à-dire lorsqu’une chose unique se rencontre en une multitude sous un
même rapport ; et dans ce cas, ce qui est plus commun n’est pas plus
noble, mais plus imparfait, comme l’animal par rapport à l’homme ; et
c’est de cette façon que la vie naturelle est plus commune que la vie glorieuse.
Ensuite, par façon de cause, comme la cause qui, demeurant numériquement une,
s’étend à plusieurs effets ; et dans ce cas, ce qui est plus commun est
plus noble, comme la conservation de la cité par rapport à la conservation de
la famille. Mais de cette façon, la vie naturelle n’est pas plus commune que
la vie glorieuse. |
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Et videtur quod
sic. Quia sicut vita
gloriae repraesentatur in Dei notitia, ita et vita naturae. Sed Dei notitia
dicitur liber vitae respectu vitae gloriae. Ergo et debet dici liber respectu
vitae naturae. Praeterea, divina notitia continet omnia per modum vitae ; quia,
ut dicitur Ioan. I, 3, quod factum est,
in ipso vita erat. Ergo debet dici liber vitae respectu omnium,
et maxime viventium. Praeterea, sicut ex divina providentia aliquis praeordinatur ad vitam
gloriae, ita et ad vitam naturae. Sed notitia praeordinationis ad vitam
gloriae dicitur liber vitae, ut dictum est prius. Ergo et notitia praeordinationis
ad vitam naturae dicitur liber vitae. Praeterea, Apoc. III, 5, super illud : non delebo nomina eorum de libro vitae, dicit Glossa [ordin., ibid.] : liber vitae est divina notitia, in qua
omnia constant. Ergo liber vitae dicitur respectu omnium ; et ita etiam respectu
vitae naturae. Praeterea,
liber vitae est notitia quaedam de vita gloriae. Sed non potest cognosci vita
gloriae nisi cognoscatur vita naturae. Ergo liber vitae respicit similiter
vitam naturae. Praeterea,
nomen vitae translatum est a vita naturae ad vitam gloriae. Sed verius
dicitur aliquid de eo quod proprie dicitur, quam de eo quod ad hoc
transumitur. Ergo liber vitae magis respicit vitam naturae quam gloriae. Praeterea,
illud quod est permanentius et communius, est nobilius. Sed vita naturae est
permanentior quam vita gloriae vel gratiae ; et similiter communior,
quia vita naturae sequitur ad vitam gratiae et gloriae, sed non convertitur.
Ergo vita naturae est nobilior quam vita gratiae vel gloriae ; ergo
liber vitae magis respicit vitam naturae quam gratiae vel gloriae. Sed contra.
Liber vitae quodammodo est praedestinatio, ut per Augustinum [De civ. Dei XX, 15] patet. Sed praedestinatio
non est de vita naturae. Ergo nec liber vitae. Praeterea,
liber vitae est de illa vita quae immediate a Deo datur. Sed vita naturae
datur a Deo mediantibus naturalibus causis. Ergo liber vitae non est de vita
naturae. Responsio.
Dicendum, quod liber vitae est quaedam notitia dirigens datorem vitae in
vitae collatione, ut dictum est. In collatione autem aliqua non indigemus
directione nisi propter hoc quod oportet discernere eos quibus dandum est, ab
his quibus dandum non est. Unde liber vitae non est nisi respectu illius
vitae quae cum electione datur. Vita autem naturae sicut et alia bona
naturalia, communiter omnibus exhibetur, secundum quod unusquisque est
capax ; et ideo respectu vitae naturae non est liber vitae, sed solum
respectu illius vitae quae, secundum propositum Dei eligentis, quibusdam
datur et quibusdam non. Ad primum
igitur dicendum, quod quamvis vita naturae repraesentetur in Dei notitia,
sicut et vita gloriae, non tamen notitia vitae naturae habet rationem libri
vitae, sicut notitia vitae gloriae, ratione praedicta. Ad secundum
dicendum, quod liber vitae non dicitur liber qui vivit ; sed liber qui
est de vita ad quam aliqui per electionem praeordinantur, qui sunt conscripti
in libro. Ad tertium
dicendum, quod providentia Dei vitam aliquibus providet ut debitum naturae
ipsorum ; sed vitam gloriae non providet nisi ex beneplacito suae
voluntatis ; et ideo vitam naturae dat omnibus qui capere possunt, non
autem vitam gloriae. Et propter hoc non est aliquis liber vitae naturae,
sicut vitae gloriae. Ad quartum
dicendum, quod Glossa illa non est intelligenda hoc modo quod omnia constent,
id est contineantur in libro vitae ; sed quia omnia quae in eo
scribuntur, constant, id est firma sunt. Ad quintum
dicendum, quod liber vitae non solum importat notitiam respectu vitae
gloriae, sed etiam quamdam electionem ; non autem respectu vitae
naturae, ut dictum est. Ad sextum
dicendum, quod vita gloriae est minus nota nobis quam vita naturae ; et
ideo ex vita naturae devenimus in cognitionem vitae gloriae ; et
similiter ex vita naturae vitam gloriae nominamus, quamvis vita gloriae plus
habeat de ratione vitae ; sicut et ex his quae sunt apud nos, nominamus
Deum. Unde non oportet quod nomen vitae intelligatur de vita naturae, quando
simpliciter profertur. Ad septimum
dicendum, quod vita gloriae, quantum est in se, est permanentior quam vita
naturae, quia per vitam gloriae naturae vita stabilitur ; sed per
accidens vita naturae est permanentior quam vita gloriae ; inquantum,
scilicet, est propinquior viventi, cui secundum essentiam suam debetur vita
naturae, non autem vita gratiae. Communior autem est quodammodo vita naturae,
et quodammodo non. Dupliciter enim dicitur aliquid commune. Uno modo per
consecutionem vel praedicationem ; quando, scilicet, aliquid unum
invenitur in multis secundum rationem unam ; et sic illud quod est
communius, non est nobilius, sed imperfectius, sicut animal homine ; et
hoc modo vita naturae est communior quam vita gloriae. Alio modo per modum
causae, sicut causa quae, una numero manens, ad plures effectus se
extendit ; et sic id quod est communius, est nobilius, ut conservatio
civitatis quam conservatio familiae. Hoc autem modo vita naturae non est communior
quam vita gloriae. |
(Septimo quaeritur utrum liber vitae dicatur simpliciter respectu
vitae gratiae.)
|
Il semble que oui. 1° Ce qui est dans l’effet se trouve plus noblement dans la
cause, comme le montre Denys au livre des Noms
divins. Or la gloire est
l’effet de la grâce. La vie de la grâce est donc plus noble que la vie glorieuse ;
le livre de vie regarde donc principalement la vie de la grâce, plutôt que la
vie glorieuse. 2° Le livre de vie est une certaine inscription de la
prédestination, comme on l’a déjà dit. Or la prédestination est en même temps
la préparation de la grâce et de la gloire. Le livre de vie regarde donc lui
aussi en même temps l’une et l’autre vie. 3° Par le livre de vie, certains sont désignés comme
citoyens de cette cité en laquelle est la vie. Or, de même que par la vie
glorieuse certains sont faits citoyens de la Jérusalem céleste, de même par
la vie de la grâce l’on est fait citoyen de l’Église militante. Le livre de
vie regarde donc la vie de la grâce comme la vie glorieuse. 4° Ce qui se dit de plusieurs s’entend, si on le dit au sens
obvie, de ce dont il se dit en premier. Or la vie de la grâce est antérieure
à la vie glorieuse. Donc, quand on dit « livre de vie », on le
comprend de la vie de la grâce. En sens contraire : 1) Celui qui possède la justice présente a la vie de la
grâce de façon absolue. Mais on ne dit pas de façon absolue qu’il est écrit
dans le livre de vie : on le dit à un certain point de vue, à savoir,
suivant la justice présente. Le livre de vie ne regarde donc pas la vie de la
grâce au sens absolu. 2) La fin est plus noble que les moyens. Or la vie glorieuse
est la fin de la grâce. Elle est donc plus noble. La vie, au sens absolu, se
comprend donc de la vie glorieuse, et par conséquent le livre de vie ne
regarde au sens absolu que la vie glorieuse. Réponse : L’expression « livre de vie » signifie une inscription
de quelqu’un pour qu’il obtienne la vie comme une certaine récompense et
comme une certaine possession, car pour de telles choses les hommes ont coutume
d’être inscrits. Or « avoir en possession » se dit proprement pour
une chose dont on dispose à volonté ; et c’est ce en quoi l’on ne tolère
aucune imperfection. Ainsi le Philosophe dit-il au début de la Métaphysique que la science qui porte sur Dieu
« n’est pas une possession humaine » mais divine, car Dieu seul se
connaît parfaitement, tandis que l’homme se trouve insuffisant à le connaître.
Voilà pourquoi l’on aura la vie comme une possession lorsque toute
imperfection opposée à la vie sera exclue par la vie. Or c’est ce que fait la
vie glorieuse, en laquelle toute mort, et la corporelle et la
spirituelle, sera complètement absorbée, au point que même la puissance de
mourir ne demeurera point ; mais la vie de la grâce n’a pas cet effet.
Et ainsi, le livre de vie regarde au sens
absolu non pas la vie de la grâce, mais seulement la vie glorieuse. Réponse aux objections : 1° Certaines causes sont plus nobles que les choses dont
elles sont causes, ainsi l’efficiente, la forme et la fin ; voilà pourquoi ce qui est en de telles
causes est en elles plus noblement qu’en ce dont elles sont causes. Mais la
matière est plus imparfaite que ce dont elle est cause ; et c’est
pourquoi une chose est moins noblement dans la matière que dans l’objet
matériel ; en effet, elle est dans la matière incomplètement et en
puissance, et en acte dans l’objet matériel. Or toute disposition qui prépare
le sujet à recevoir quelque perfection se ramène à la cause matérielle ;
et c’est de cette façon que la grâce est la cause de la gloire ; voilà
pourquoi la vie est plus noblement dans la gloire que dans la grâce. 2° La prédestination ne regarde la grâce que dans la mesure
où elle est ordonnée à la gloire ; aussi être prédestiné ne convient-il
qu’à ceux qui ont la grâce finale, que suit la gloire. 3° Bien que ceux qui ont la vie de la grâce soient des
citoyens de l’Église militante, cependant l’état de l’Église militante n’est pas un état en lequel on ait
pleinement la vie, puisque l’on reste en puissance à mourir ; voilà
pourquoi le livre de vie ne s’y rapporte pas. 4° Bien que la vie de la
grâce soit antérieure à la vie glorieuse dans la voie de génération,
cependant la vie glorieuse est antérieure suivant la voie de perfection, comme la fin est
antérieure aux moyens. |
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Et videtur quod
sic. Quia quod est
in effectu, nobilius invenitur in causa, ut patet per Dionysium in libro de
Divinis Nominibus [2, 8]. Sed gloria est effectus gratiae. Ergo vita gratiae
est nobilior quam vita gloriae ; ergo liber vitae principalius respicit
vitam gratiae quam vitam gloriae. Praeterea,
liber vitae est quaedam praedestinationis conscriptio, ut supra, [art. 1
et 5 huius quaest.] dictum est. Sed praedestinatio est communiter praeparatio
gratiae et gloriae. Ergo et liber vitae utramque vitam communiter respicit. Praeterea, per
librum vitae aliqui designantur ut cives illius civitatis in qua est vita.
Sed, sicut per vitam gloriae aliqui efficiuntur cives Ierusalem caelestis,
ita per vitam gratiae aliquis efficitur civis Ecclesiae militantis. Ergo
liber vitae respicit vitam gratiae sicut et vitam gloriae. Praeterea, quod
de pluribus dicitur, dictum simpliciter intelligitur de eo de quo per prius
dicitur. Sed vita gratiae est prior quam vita gloriae. Ergo, cum dicitur
liber vitae, intelligitur de vita gratiae. Sed contra.
Ille qui habet praesentem iustitiam, simpliciter habet vitam gratiae. Non
autem dicitur simpliciter scriptus in libro vitae, sed solum secundum quid,
scilicet secundum praesentem iustitiam. Ergo liber vitae non respicit simpliciter
vitam gratiae. Praeterea,
finis est nobilior his quae sunt ad finem. Sed vita gloriae est finis
gratiae. Ergo est nobilior ; ergo vita simpliciter dicta intelligitur de
vita gloriae, et ita liber vitae simpliciter non respicit nisi vitam gloriae. Responsio.
Dicendum, quod liber vitae significat quamdam conscriptionem alicuius ad
vitam obtinen- Ad primum ergo
dicendum, quod quaedam causae sunt nobiliores his quorum sunt causae, sicut
efficiens, forma et finis ; et ideo quod est in talibus causis, nobilius
est in eis quam in his quorum sunt causae. Sed materia est imperfectior eo
cuius est causa ; et ideo aliquid est in materia minus nobiliter quam in
materiato ; in materia enim est incomplete et in potentia, et in
materiato est actu. Omnis autem
dispositio, quae praeparat subiectum ad aliquam perfectionem recipiendam,
reducitur ad causam materialem ; et hoc modo gratia est causa gloriae ;
et ideo vita est in gloria nobilius quam in gratia. Ad secundum dicendum, quod praedestinatio non respicit gratiam nisi
secundum quod ordinatur ad gloriam ; unde esse praedestinatum non convenit
nisi his qui habent finalem gratiam, quam sequitur gloria. Ad tertium dicendum, quod quamvis illi qui habent vitam gratiae, sint
cives Ecclesiae militantis, tamen status Ecclesiae militantis non est status
in quo vita plene habeatur, cum adhuc remaneat potentia ad mortem ; et
ideo respectu huius non dicitur liber vitae. Ad quartum dicendum, quod quamvis vita gratiae sit prior in via generationis
quam vita gloriae ; tamen vita gloriae est prior secundum viam perfectionis,
ut finis his quae sunt ad finem. |
(Octavo quaeritur utrum possit dici liber mortis, sicut dicitur
liber vitae.)
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Il semble que oui. 1° Sur ce passage de Lc 10, 20 : « réjouissez-vous de ce que vos noms,
etc. », la Glose dit : « Si quelqu’un a fait des
actions soit célestes soit terrestres, par elles il est éternellement fixé
dans la mémoire de Dieu comme s’il était noté par des lettres. » Or, de
même que par les œuvres célestes, qui sont les œuvres de la justice, l’on est
ordonné à la vie, de même par les œuvres terrestres, qui sont les œuvres du
péché, l’on est ordonné à la mort. Donc, comme il y a en Dieu une inscription
ordonnée à la vie, ainsi y a-t-il une inscription ordonnée à la mort ;
donc, de même qu’en Dieu l’on parle de livre de vie, ainsi doit-on parler en
lui de livre de mort. 2° Si l’on parle du livre de vie, c’est en tant que Dieu
possède en lui-même l’inscription de ceux qu’il a préparés pour les récompenses
éternelles, par similitude avec l’inscription que le prince terrestre
possède de ceux qu’il a déterminés pour des dignités. Or, de même que le
prince de la cité possède l’inscription des dignités et des récompenses, de
même possède-t-il aussi celle des peines et des supplices. Donc semblablement,
l’on doit aussi admettre en Dieu un livre de mort. 3° De même que Dieu connaît sa prédestination, par laquelle
il en a préparé certains pour la vie, de même il connaît sa réprobation, par
laquelle il en prépare pour la mort. Or la connaissance même que Dieu a de sa
prédestination est appelée « livre de vie », comme on l’a dit. La
connaissance de la réprobation doit donc aussi être appelée « livre de
mort ». En sens contraire : Selon Denys au début du livre des Noms divins, on ne doit oser dire
quelque chose sur Dieu qu’en s’appuyant sur l’autorité de la Sainte Écriture.
Or le livre de mort ne se trouve pas mentionné dans l’Écriture comme le livre
de vie. Nous ne devons donc pas admettre un livre de mort. Réponse : La connaissance que l’on a de ce que l’on voit écrit dans un
livre, est privilégiée en comparaison des autres choses ; aussi,
s’agissant de ce qui est su par Dieu, le nom de livre doit-il se rapporter
aux choses dont Dieu a une connaissance spéciale en comparaison des autres
choses. Or il y a en Dieu une double connaissance : la science de simple
notion et la science d’approbation.
La science de simple notion est commune à toutes choses, biens et maux ;
mais la science d’approbation porte seulement sur les biens : voilà
pourquoi Dieu a des biens une connaissance privilégiée par rapport aux autres
choses, et pour cette raison on les dit inscrits dans un livre ; mais
non les maux. Et c’est pourquoi l’on ne parle pas de livre de mort comme on
parle de livre de vie. Réponse aux objections : 1° Certains reconnaissent dans les œuvres célestes celles de
la vie contemplative, et dans les terrestres celles de la vie active. Or par
les unes et les autres on est inscrit pour la vie, non pour la mort ; et
ainsi, l’une et l’autre inscription appartient au livre de vie, et aucune des
deux à un livre de mort. D’autres, par contre, entendent par les
œuvres terrestres les œuvres du péché, par lesquelles, quoique de soi elles
nous ordonnent à la mort, l’on est cependant ordonné à la vie par accident,
en tant qu’après le péché on se relève plus circonspect et plus humble. Ou
bien l’on peut répondre, et c’est mieux, que lorsque l’on dit qu’une chose
est connue par autre chose, cela
peut s’entendre de deux façons. D’abord de telle sorte que la préposition désigne la cause
de la connaissance du côté de celui qui connaît, et l’on ne peut comprendre
ainsi dans le cas présent, car les œuvres que quelqu’un fait, bonnes ou mauvaises,
ne sont la cause ni de la divine prescience ou de la prédestination, ni de la
réprobation éternelle. Ensuite de telle sorte qu’elle désigne la cause du
côté de l’objet connu, et c’est ainsi que l’on comprend dans le cas présent.
En effet, l’on dit que quelqu’un est noté dans la mémoire de Dieu par les œuvres qu’il a faites, non que
de telles œuvres soient la cause pour laquelle Dieu connaîtrait, mais parce
que Dieu sait qu’en raison de telles œuvres l’on est destiné à avoir la mort
ou la vie. Il est donc clair que cette glose ne parle pas de l’inscription
qui appartient au livre de vie, et qui est du côté de Dieu. 2° On inscrit des choses dans un livre afin qu’elles
demeurent perpétuellement dans la connaissance. Or ceux qui sont punis sont
bannis de la connaissance des hommes par les peines elles-mêmes ; voilà
pourquoi ils ne sont pas inscrits, si ce n’est peut-être pour un temps,
jusqu’à ce que la peine leur soit infligée. Mais ceux qui sont députés aux
dignités et aux récompenses sont inscrits au sens absolu du terme, afin
qu’ils soient gardés en perpétuelle mémoire. 3° Dieu n’a pas une
connaissance privilégiée des réprouvés comme il en a une des prédestinés ;
il n’en va donc pas de même. |
|
Et videtur quod
sic. Luc. X, 20,
super illud : gaudete, quia nomina
vestra etc., dicit Glossa [ordin.] :
si quis caelestia sive terrestria opera
gesserit, per haec quasi litteris annotatus apud Dei memoriam aeternaliter
est affixus. Sed sicut per opera caelestia, quae sunt opera
iustitiae, aliquis ordinatur ad vitam ; ita per opera terrestria, quae
sunt opera peccati, aliquis ordinatur ad mortem. Ergo sicut in Deo est
conscriptio ordinata ad vitam, ita est ibi conscriptio ordinata ad
mortem ; ergo sicut in Deo dicitur liber vitae, ita debet ibi dici liber
mortis. Praeterea, liber vitae ideo ponitur inquantum ipse (Deus) apud se conscriptos
habet quos ad aeterna praemia praeparavit, ad similitudinem eius quod
princeps terrenus conscriptos habet illos quos ad aliquas dignitates
determinavit. Sed sicut
princeps civitatis habet descriptas dignitates et praemia, ita etiam poenas
et supplicia. Ergo et similiter apud Deum debet poni liber mortis. Praeterea,
sicut Deus cognoscit praedestinationem suam, qua aliquos praeparavit ad
vitam ; ita cognoscit reprobationem suam, qua aliquos praeparat ad
mortem. Sed ipsa notitia quam Deus habet de sua praedestinatione, dicitur
liber vitae, ut dictum est [art. 4 huius quaest.]. Ergo et notitia
reprobationis debet dici liber mortis. Sed contra.
Secundum Dionysium in libro de Divinis Nominibus in principio [1, 1], de
divinis non est audendum aliquid dicere nisi quod est per auctoritatem sacrae
Scripturae introductum. Sed liber mortis non invenitur in Scriptura dici
sicut liber vitae. Ergo non debemus ponere librum mortis. Responsio.
Dicendum, quod de eo quod in libro scriptum habetur, habet quis aliquam
notitiam prae aliis privilegiatam ; unde et respectu illorum a Deo
scitorum liber dici debet de quibus aliquam specialem notitiam habet prae
aliis. Est autem in Deo duplex cognitio : scilicet scientia simplicis
notitiae, et scientia approbationis. Scientia simplicis notitiae omnibus
communis est et bonis et malis ; scientia autem approbationis est bonorum
tantum : et ideo bona habent in Deo aliquam privilegiatam cognitionem
prae aliis, ratione cuius in libro conscribi dicuntur ; non autem mala.
Et ideo non dicitur liber mortis, sicut dicitur liber vitae. Ad primum
igitur dicendum, quod quidam exponunt opera caelestia de operibus contemplativae
vitae, opera autem terrestria de operibus vitae activae. Per utraque autem
aliquis conscribitur ad vitam, non ad mortem ; et ita utraque
conscriptio ad librum vitae pertinet, et neutra ad librum mortis. Quidam vero
per opera terrestria intelligunt opera peccati, per quae quamvis aliquis, per
se loquendo, ordinetur ad mortem, tamen per accidens aliquis ordinatur ad
vitam, inquantum aliquis post peccatum resurgit cautior et humilior. Vel
potest dici, et melius, quod cum dicitur aliquid per alterum cognosci, hoc
potest intelligi dupliciter. Uno modo ut praepositio designet causam cognitionis
ex parte cognoscentis ; et sic non potest intelligi in proposito, quia
opera quae quis facit, bona vel mala, non sunt causa neque divinae
praescientiae vel praedestinationis, neque reprobationis aeternae. Alio modo
ut designet causam ex parte cogniti ; et sic intelligitur in proposito.
Dicitur enim aliquis esse annotatus apud Dei memoriam per opera quae gessit,
non quia huiusmodi opera sint causa quare Deus cognoscat, sed quia Deus cognoscit
quod propter huiusmodi opera aliquis habiturus est mortem vel vitam. Unde
patet quod Glossa illa non loquitur de conscriptione quae pertinet ad librum
vitae, quae est ex parte Dei. Ad secundum
dicendum, quod aliqua conscribuntur in libro, ut perpetuo in notitia maneant.
Illi autem qui puniuntur, per poenas ipsas exterminantur a notitia hominum ;
et ideo non conscribuntur, nisi forte ad tempus, quousque eis poena infligatur.
Sed illi qui deputantur ad dignitates et praemia, conscribuntur simpliciter,
ut quasi in perpetua memoria habeantur. Ad tertium
dicendum, quod de reprobis Deus non habet aliquam notitiam privilegiatam,
sicut de praedestinatis ; et ideo non est simile. |
C
Plan
de cette question (voir aussi l’analyse p. 74)
Vision
que l’intelligence bienheureuse créée a de Dieu :
vision de Dieu dans son essence
(art. 1)
vision non compréhensive (2)
ni due aux seules forces naturelles (3)
Autres
objets de connaissance angélique :
plus ou moins de choses (4)
soi-même (6)
un autre ange (7)
les singuliers (11)
certains futurs, comme ceux dont il connaît
les causes (12)
parfois et indirectement, les secrets des
cœurs (13)
Médiums
de connaissance :
par l’essence divine ou par des
ressemblances des réalités (5)
non par son essence d’ange, mais par des
formes (8)
… innées (9)
… et d’autant plus universelles que l’ange
est supérieur (10)
Modes
de connaissance :
plusieurs choses simultanément, si elles
sont sous une forme unique (14)
pas de processus discursif (15)
distinction de la connaissance angélique en
matinale et vespérale (16-17)
|
LA QUESTION
PORTE SUR LA CONNAISSANCE
DES ANGES. Article 1 : Les anges
voient-ils Dieu dans son essence ? Article 2 :
L’intelligence de l’ange ou de l’homme bienheureux comprend-elle l’essence
divine ? Article 3 : L’ange a-t-il
pu, par ses propres facultés naturelles, parvenir à la vision de Dieu dans
son essence ? Article 4 : L’ange qui
voit Dieu dans son essence connaît-il toutes choses ? Article 5 : La vision des
réalités dans le Verbe a-t-elle lieu par des ressemblances de celles-ci
existant dans l’intelligence angélique ? Article 6 : L’ange se
connaît-il lui-même ? Article 7 : Un ange
connaît-il un autre ange ? Article 8 : L’ange
connaît-il les réalités matérielles par des formes ou par son essence de
connaissant ? Article 9 : Les formes
par lesquelles les anges connaissent les réalités matérielles sont-elles
innées, ou reçues des réalités ? Article 10 : Les anges
supérieurs, comparés aux inférieurs, connaissent-ils par des formes plus
universelles ? Article 11 : L’ange
connaît-il les singuliers ? Article 12 : Les anges
connaissent-ils les futurs ? Article 13 : Les anges
peuvent-ils savoir les secrets des cœurs ? Article 14 : Les anges
connaissent-ils plusieurs choses en même temps ? Article 15 : Les anges
connaissent-ils les réalités en procédant discursivement d’une chose à
l’autre ? Article 16 : Doit-on
distinguer dans les anges les connaissances matinale et vespérale ? Article 17 : La
connaissance angélique est-elle adéquatement divisée en matinale et vespérale ? |
|
Quaestio est de cognitione Angelorum. Primo utrum Angeli videant Deum per essentiam. Secundo utrum intellectus Angeli vel hominis beati essentiam divinam comprehendat. Tertio utrum Angelus ex propriis naturalibus potuerit pertingere ad videndum
Deum per essentiam. Quarto utrum Angelus videns Deum per essentiam, omnia cognoscat. Quinto utrum visio rerum in verbo sit per aliquas similitudines rerum
in intellectu angelico existentes. Sexto utrum Angelus cognoscat seipsum. Septimo utrum Angelus unus intelligat alium. Octavo utrum Angelus res materiales cognoscat per formas aliquas, an
per essentiam sui cognoscentis. Nono utrum formae per quas Angeli cognoscunt res materiales, sint innatae,
vel a rebus acceptae. Decimo utrum Angeli superiores habeant cognitionem per formas magis
universales quam inferiores. Undecimo utrum Angelus cognoscat singularia. Duodecimo utrum Angeli cognoscant futura. Tertiodecimo utrum Angeli scire possint occulta
cordium. Quartodecimo utrum Angeli simul multa cognoscant. Quintodecimo utrum Angeli cognoscant res discurrendo
de uno in aliud. Sextodecimo utrum in Angelis distingui debeat
cognitio matutina et vespertina. Decimoseptimo utrum cognitio angelica sufficienter per
matutinam et vespertinam dividatur. |
Art.
1 : Super Sent. IV, d. 49, q. 2, a. 1 ; Quodl. VII, q. 1,
a. 1 ; Quodl. X,
q. 8 ; Cont. Gent. III, cap. 49, 51, 52 54 et 57 ; Sum. Th. I, q. 12, a. 1
et a. 4, ad 3 ; ibid. q. 56, a. 3, ad 2 et
q. 64, a. 1, ad 2 ; ibid. I-II, q. 3, a. 8 et
q. 5, a. 1 ; Comp. Theol.
Cap. 104 ; Lect. Super Ioh.,
cap. 1, l. 11.
Art. 2 : Super
Sent. III, d. 14, a. 2, qc. 1 et d. 27, q. 3,
a. 2 ; ibid. IV, d. 49, q. 2, a. 3 ; supra
q. 2, a. 1, ad 3 ; infra q. 20, a. 5 ; Cont. Gent. III,
cap. 55 ; Super Eph.,
cap. 5, l. 3 ; Sum. Th. I,
q. 12, a. 7 ; Comp. Theol.
Cap. 106 ; Lect. Super Ioh.,
cap. 1, l. 11 ; De carit.,
a. 10, ad 5.
Art. 3 : Super
Sent. II,
d. 4, a. 1 et d. 23, q. 2, a. 1 ; ibid. IV,
d. 49, q. 2, a. 6 ; Cont.
Gent. I, cap. 3 et III,
cap. 49 et 52 ; De anima,
a. 17, ad 10 ; Super Tim. I,
cap. 6, l. 3 ; Sum. Th. I,
q. 12, a. 4 et q. 56, a. 3 ; ibid. q. 64,
a. 1, ad 2 et I-II, q. 5, a. 5.
Art.
4 : Super Sent. III,
d. 14, a. 2, qc. 2 ; ibid. IV, d. 45, q. 3,
a. 1 et d. 49, q. 2, a. 5 ; infra q. 20,
a. 4 et 5 ; Cont. Gent. III, cap. 56 et 59 ; Sum. Th. I, q. 12, a. 8
et q. 57, a. 5 ; ibid. q. 106, a. 1, ad 1
et III, q. 10, a. 2.
Art. 5 : Super
Sent. III, d. 14, a. 1, qc. 4 et 5 ; Sum. Th. I, q. 12, a. 9.
Art. 6 : Cont.
Gent. II, cap. 98 ; Sum.
Th. I,
q. 56, a. 1 ; Super De
anima III, l. 9 ; Super
De causis, l. 13.
Art. 7 : Cont.
Gent. II, cap. 98 ; Sum.
Th. I, q. 56, a. 2.
Art. 8 : Super
Sent. II,
d. 3, q. 3, a. 1 ; infra q. 10, a. 4 ; Cont. Gent. II,
cap. 99 ; Sum. Th. I,
q. 55, a. 1 et q. 57, a. 1.
Art. 9 : Super
Sent. II, d. 3, q. 3, a. 1, ad 2 ; Cont. Gent. II, cap. 96 ;
Sum. Th. I, q. 55,
a. 2 ; Super De causis,
l. 10.
Art. 10 : Super
Sent. II, d. 3, q. 3, a. 2 ; Cont. Gent. II, cap. 98 ; De anima, a. 7, ad 5 et a. 18 ; Sum. Th. I, q. 55,
a. 3 ; Super De causis,
l. 10.
Art. 11 : Super
Sent. II, d. 3, q. 3, a. 3 ; infra q. 10,
a. 5 ; Quodl. VII,
q. 1, a. 3 ; Cont. Gent. II,
cap. 100 ; De anima,
a. 20 ; Sum. Th. I,
q. 57, a. 2 et q. 89, a. 4.
Art. 12 : Super
Sent. I, d. 38, a. 5 ; ibid. II, d. 3, q. 3,
a. 3, ad 4 et d. 7, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 154 ; De anima,
a. 20, ad 4 ; Sum. Th. I,
q. 57, a. 3 et q. 86, a. 4 ; Comp. Theol., cap. 134 ; De spir. Creat., a. 5, ad 7 ; De malo, q. 16, a. 7 ; Sum. Th. II-II, q. 95, a. 1.
Art. 13 : Super
Cor. I, cap. 2, l. 2 ; Sum. Th. I, q. 57, a. 4 et q. 86,
a. 4 ; De malo, q. 16,
a. 8 ; Resp. 42 art.,
art. 38 ; Resp. 36 art.,
a. 36.
Art. 14 : Super
Sent. II, d. 3, q. 3, a. 4 ; Cont. Gent. II, cap. 101 ; Sum. Th. I, q. 58, a. 2.
Art. 15 : infra q. 15, a. 1 ; Sum. Th. I, q. 58, a. 3
et q. 79, a. 8 ; ibid. q. 85, a. 5.
Art. 16 : Super
Sent. II, d. 12, a. 3 ; De pot., q. 4, a. 2 ; Super Eph., cap. 3, l. 3 ; Sum. Th. I, q. 58, a. 6 et 7 ; ibid.
q. 62, a. 1, ad 3 et q. 64, a. 1, ad 3.
Art. 17 : Super
Sent. II, d. 12, a. 3 ; De pot., q. 4, a. 2, ad 14 et 15 ; Super Eph., cap. 3,
l. 3 ; Sum. Th. I,
q. 58, a. 6, ad 2 et 3 ; ibid. q. 62, a. 1,
ad 3 et q. 64, a. 1, ad 3.
I
(Et primo quaeritur utrum Angeli videant Deum per essentiam.)
|
Il semble que non. 1° Il est dit en Jn 1, 18 : « Dieu, personne ne le vit jamais » ;
et saint Jean Chrysostome dit à ce propos : « Mais les
essences célestes elles-mêmes, je veux dire les chérubins et les séraphins
eux-mêmes, n’ont jamais pu le voir tel qu’il est. » Or quiconque voit
Dieu dans son essence, le voit tel qu’il est. L’ange ne voit donc pas Dieu
dans son essence. 2° À propos de Ex. 33, 11 : « Le Seigneur parlait à Moïse face à face,
etc. », la Glose dit : « Personne, ni parmi les
hommes ni parmi les anges, n’a jamais pu voir la substance de Dieu telle
qu’elle est. » Et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 3° Selon saint Augustin, le désir porte sur une réalité non possédée. Or les anges
désirent plonger leur regard en Dieu, comme il est dit en I Pet.
1, 12. Ils ne voient donc pas Dieu dans son essence. 4° Saint Jean Chrysostome dit à propos de l’Évangile de Jean :
« Cela même que Dieu est, non seulement les prophètes mais ni les anges
ni les archanges ne purent le voir. » Et nous retrouvons ainsi la même
conclusion que ci-dessus, car ce que Dieu est, c’est l’essence de Dieu. 5° Tout ce qui est vu par l’intelligence, l’est par quelque
forme. Si donc l’intelligence de l’ange voit l’essence divine, il est
nécessaire qu’il la voie par quelque forme. Or il ne peut pas la voir par
l’essence divine elle-même, car la forme par laquelle l’intelligence pense
fait d’elle une pensée en acte, et ainsi, c’est son acte ; et ainsi, il
est nécessaire qu’elle et l’intelligence deviennent un, ce qui ne peut se
dire de l’essence divine, qui ne peut pas entrer comme partie dans la constitution
d’une chose. Il est donc nécessaire que l’ange qui pense Dieu le voie par
l’intermédiaire de quelque autre forme ; et ainsi, il ne le voit pas
dans son essence. 6° L’intelligence doit être proportionnée à l’intelligible,
puisque l’intelligible est la perfection de celui qui pense. Or il ne peut
exister aucune proportion entre l’essence divine et l’intelligence angélique,
puisqu’elles sont infiniment distantes et qu’il n’y a pas de proportion entre
de telles choses. L’ange ne peut donc pas voir Dieu dans son essence. 7° Nul n’est assimilé à une chose sinon par sa ressemblance
reçue en lui. Or l’intelligence de l’ange qui connaît Dieu lui est
assimilée, puisque toute connaissance a lieu par assimilation. Il est donc
nécessaire qu’elle le connaisse par une ressemblance et non par l’essence. 8° Quiconque connaît une chose dans son essence, sait d’elle
ce qu’elle est. Or, comme le montrent clairement Denys et saint Jean Damascène, on
peut savoir de Dieu non pas ce qu’il est, mais ce qu’il n’est pas. Aucune
intelligence créée ne peut donc voir Dieu dans son essence. 9° Comme dit Denys dans une Lettre à Gaïus, des ténèbres sont
décrites en Dieu à cause de sa clarté surabondante ; et c’est pourquoi
il est « impénétrable à toute lumière et inaccessible à toute connaissance ».
Or la clarté divine dépasse non seulement notre intelligence, mais aussi
celle des anges. La clarté de l’essence divine est donc inaccessible à leur
connaissance. 10° Denys argumente ainsi au premier chapitre des Noms divins. Toute connaissance
porte sur des existants. Or Dieu n’est pas un existant, mais un surexistant.
Il ne peut donc être connu que par la connaissance suressentielle, qui est la
connaissance divine. 11° Denys dit dans une Lettre
à Gaïus : « Si,
en voyant Dieu, on comprend ce qu’on voit, ce n’est pas Dieu qu’on a
contemplé, mais quelqu’une des choses qui sont de lui. » Dieu ne peut
donc être vu dans son essence par aucune intelligence créée. 12° La vue peut voir un objet d’autant plus éloigné
qu’elle-même est plus forte. Donc seule une vue d’une puissance infinie peut
voir l’infiniment distant. Or l’essence divine est infiniment distante de
n’importe quelle intelligence créée. Puis donc qu’aucune intelligence créée
n’a une puissance infinie, aucune intelligence créée ne pourra voir Dieu dans
son essence. 13° Pour avoir une quelconque connaissance, un jugement est
requis. Or il n’y a de jugement que d’un supérieur sur un inférieur. Puis
donc qu’aucune intelligence n’est supérieure à l’essence divine, aucune
intelligence créée ne pourra voir Dieu dans son essence. 14° Comme dit Boèce, « le jugement est l’acte de celui qui juge ». Ce
qui est jugé se rapporte donc au jugement comme une chose passive. Or
l’essence divine ne peut pas se rapporter à une intelligence créée comme une
chose passive. L’intelligence créée ne peut donc pas voir Dieu dans son
essence. 15° Tout ce qui est vu dans son essence est atteint par
l’intelligence. Or nul ne peut atteindre ce qui est infiniment distant de
soi. L’intelligence de l’ange ne peut donc pas voir l’essence de Dieu, qui
est infiniment distante d’elle. En sens contraire : 1) Il est dit en Mt 18, 10 : « Leurs anges voient sans cesse la face du
Père, etc. » Or, voir la face du Père, c’est voir son essence. Les anges
voient donc Dieu dans son essence. 2) Les anges bienheureux voient Dieu comme cela nous est
promis dans l’état de béatitude. Or nous verrons Dieu dans son essence, comme
le montre ce passage de I Jn 3, 2 : « Au temps de sa manifestation, nous lui serons
semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est. » Donc les anges,
eux aussi, voient Dieu dans son essence. 3) Les anges connaissent celui par qui ils ont été faits. Or
l’essence divine elle-même est la cause des anges. Ils voient donc l’essence
divine. 4) Tout ce qui est vu, l’est par une ressemblance ou par
l’essence. Or en Dieu, sa ressemblance et son essence ne diffèrent pas, car
tout ce qui est en Dieu est Dieu. Les anges le voient donc par l’essence. 5) L’intelligence est plus forte dans la connaissance que la
volonté dans la dilection ; c’est pourquoi saint Augustin dit : « L’intelligence vole en
avant, puis la volonté vient lentement, ou même pas du tout. » Or les
anges aiment l’essence divine. Ils la voient donc bien plus encore. Réponse : Sur cette question, certains se sont trompés :
considérant la distance qui existe entre l’essence divine et l’intelligence
créée, ils prétendirent que Dieu ne peut jamais être vu par une intelligence
créée. Mais cette position ne peut être soutenue, puisqu’elle est
hérétique. En effet, il est avéré que la béatitude de n’importe quelle
créature intellectuelle consiste dans sa plus parfaite opération. Or ce qu’il
y a de plus haut en n’importe quelle créature rationnelle, c’est
l’intelligence. Il est donc nécessaire que la béatitude de n’importe quelle
créature rationnelle consiste dans la plus noble vision de l’intelligence. Or
la noblesse de la vision intellective vient de la noblesse de l’objet
pensé ; de même le Philosophe dit au dixième livre de l’Éthique que « la plus parfaite opération de
vision est celle de la vue bien disposée relativement au plus beau des objets
qui tombent sous le regard ». Si donc, dans sa plus parfaite vision, la
créature rationnelle ne parvenait pas à voir l’essence divine, sa béatitude
ne serait pas Dieu lui-même, mais quelque chose au-dessous de Dieu ; ce
qui est impossible, car l’ultime perfection de n’importe quelle réalité a
lieu quand elle atteint son principe. Or Dieu lui-même a créé immédiatement
toutes les créatures rationnelles, comme le maintient la vraie foi. Il est
donc nécessaire, selon la foi, que toute créature rationnelle parvenant à la
béatitude voie Dieu dans son essence. Mais il nous faut maintenant considérer et comprendre quel
est le mode qui permet de voir Dieu dans son essence. En toute vision, en
effet, il est nécessaire de concevoir ce par quoi le voyant voit
l’objet ; et c’est soit l’essence même de l’objet vu, comme lorsque Dieu
se connaît lui-même, soit quelque ressemblance de l’objet, comme l’homme voit
la pierre ; et il en est ainsi parce qu’il est nécessaire que le sujet
pensant et l’intelligible deviennent un en quelque façon dans le penser. Or on ne peut pas dire que l’intelligence créée voie
l’essence de Dieu au moyen de quelque ressemblance. En effet, en toute
connaissance qui a lieu par une ressemblance, le mode de connaissance dépend
de la convenance entre la ressemblance et ce dont elle est la
ressemblance ; et je dis « convenance » au sens de la
représentation, comme l’espèce dans l’âme convient à la réalité qui est
hors de l’âme, et non au sens de l’être naturel. Voilà pourquoi, si la ressemblance
est insuffisante à représenter l’espèce mais non à représenter le genre,
cette réalité sera connue par la raison formelle du genre, non par celle de
l’espèce. Mais si elle était insuffisante aussi à représenter le genre et le
représentait seulement selon une convenance d’analogie, alors elle ne serait
pas non plus connue par la raison formelle du genre, comme par exemple si je
connaissais la substance par la ressemblance de l’accident. Or une
ressemblance de l’essence divine reçue dans une intelligence créée ne peut
jamais avoir d’autre convenance avec l’essence divine que celle d’analogie.
Voilà pourquoi la connaissance qui aurait lieu par une telle ressemblance ne
serait pas une connaissance de Dieu lui-même dans son essence, mais serait
bien plus imparfaite que dans le cas où l’on connaît la substance par la
ressemblance de l’accident. C’est pourquoi ceux qui prétendaient que Dieu
n’est pas vu dans son essence disaient que l’on verra un certain éclat de
l’essence divine, et ils entendaient par « éclat » cette ressemblance
de la lumière incréée par laquelle ils affirmaient que l’on verrait Dieu,
ressemblance toutefois insuffisante à représenter l’essence divine, comme la
lumière reçue dans la pupille est inférieure à la clarté qui est dans le
soleil ; c’est pourquoi le regard ne peut se fixer sur la clarté même du
soleil, mais il voit en regardant certains éclats. Il reste donc que ce par quoi l’intelligence créée voit Dieu
dans son essence est l’essence divine elle-même. Et il n’est pas nécessaire
que l’essence divine devienne elle-même la
forme de cette intelligence, mais qu’elle se rapporte à elle comme une
forme ; ainsi, de même que la forme qui est une partie de la réalité
devient avec la matière un seul étant en acte, de même, quoique d’une façon
différente, l’essence divine et l’intelligence créée deviennent un dans le
penser, au moment où l’intelligence pense et que l’essence est
pensée en elle-même. Et le Commentateur, au troisième livre sur l’Âme, montre de la façon
suivante comment l’essence séparée peut être unie à l’intelligence comme une
forme. Chaque fois qu’en un sujet pouvant recevoir sont reçues deux choses
dont l’une est plus parfaite que l’autre, la proportion entre la plus
parfaite et la moins parfaite est comme celle qui existe entre la forme et
son perfectible ; par exemple, la lumière est la perfection de la
couleur lorsque toutes deux sont reçues dans le diaphane. Voilà pourquoi,
puisque l’intelligence créée, qui est dans une substance créée, est plus
imparfaite que l’essence divine qui est en elle, l’essence divine se
rapportera à cette intelligence en quelque sorte comme une forme. Et l’on
peut en trouver quelque exemple dans les réalités naturelles. En effet, la
réalité subsistante par soi ne peut être la forme d’aucune matière si quelque
chose de matériel se trouve en elle, comme la pierre ne peut être la forme
d’aucune matière ; mais la réalité subsistante par soi et qui n’a pas de
matière, peut être la forme d’une matière, comme cela est clair pour l’âme.
Et semblablement, d’une certaine façon, l’essence divine, qui est acte pur,
bien qu’elle ait un être tout à fait distinct de l’intelligence, devient
cependant pour elle comme une forme dans le penser. Et c’est pourquoi le
Maître dit au second livre des Sentences,
dist. 2, que
l’union du corps et de l’âme rationnelle est un certain exemple de l’union
bienheureuse de l’esprit rationnel avec Dieu. Réponse aux objections : 1° Quand on dit : « on voit cela tel qu’il
est », cela peut s’entendre de deux façons. D’abord en sorte que le mode par lequel la réalité vue
est, tombe sous la vision, c’est-à-dire en sorte que l’on voie dans la
réalité vue le mode même par lequel la réalité est ; et de cette façon,
Dieu est vu par les anges et sera vu par les bienheureux tel qu’il est, car
ils verront que son essence a le mode qu’il a. Et tel est le sens du passage
suivant de I Jn 3, 2 : « Nous le verrons tel qu’il est. » Ensuite,
cela peut s’entendre en sorte que le mode en question détermine la vision de
celui qui voit, c’est-à-dire que le mode de sa vision est tel que le mode de
l’essence de la réalité vue ; et en ce sens, aucune intelligence créée
ne peut voir Dieu tel qu’il est, car il est impossible que le mode de la vision
de l’intelligence créée soit aussi sublime que le mode par lequel Dieu
est ; et c’est de cette façon qu’il faut entendre la parole de saint
Jean Chrysostome. 2°, 3° & 4° Il faut répondre à ces arguments de façon
semblable. 5° La forme qui permet à l’intelligence de celui qui voit
Dieu dans son essence de voir Dieu, est l’essence divine elle-même ; il
ne s’ensuit cependant pas qu’elle soit cette forme qui est une partie de la
réalité dans l’être, mais qu’elle se comporte dans le penser comme la forme
qui est une partie de la réalité dans l’être. 6° La proportion, à proprement parler, n’est rien d’autre
que la relation d’une quantité à une autre, comme le fait pour l’une d’être
égale à l’autre, ou le triple de l’autre ; et de là, le nom de
proportion a été transféré en sorte que la relation de
n’importe quelle réalité à une autre réalité est appelée proportion ;
par exemple, on dit que la matière est proportionnée à la forme en tant
qu’elle se rapporte à la forme comme sa matière, sans considération d’aucune
relation de quantité. Et semblablement, l’intelligence créée est
proportionnée à la vision de l’essence divine en tant qu’elle se rapporte en
quelque sorte à cette essence comme à une forme intelligible, quoiqu’il ne
puisse y avoir aucune proportion selon la quantité virtuelle, à cause de la
distance infinie. 7° Si une assimilation est requise pour la connaissance, c’est
seulement afin que le connaissant soit en quelque façon uni au connu. Or
l’union par laquelle la réalité est elle-même unie par son essence à l’intelligence
est plus parfaite que si elle lui était unie par sa ressemblance. Voilà pourquoi,
l’essence divine étant unie à l’intelligence de l’ange comme une forme, il
n’est pas requis, pour qu’il la connaisse, qu’il soit informé par quelque
ressemblance d’elle au moyen de laquelle il connaîtrait. 8° Cette citation de Denys et de saint Jean Damascène doit
s’entendre de la vision dans l’état de voie,
vision en laquelle l’intelligence du voyageur voit Dieu par quelque
forme ; car cette forme est insuffisante à représenter l’essence divine,
et c’est pourquoi on ne peut pas la voir par ce moyen, mais on connaît
seulement que Dieu est au-dessus de ce qui est représenté de lui à
l’intelligence ; ce qu’il est reste donc caché. Et c’est le plus noble
mode de connaissance auquel nous puissions atteindre dans l’état de voie, et
c’est pourquoi nous ne connaissons pas de lui ce qu’il est, mais ce qu’il
n’est pas. Mais l’essence divine se représente suffisamment elle-même ;
par conséquent, lorsqu’elle devient comme une forme pour l’intelligence, on
voit de Dieu lui-même non seulement ce qu’il n’est pas, mais aussi ce qu’il
est. 9° La clarté divine dépasse l’intelligence du voyageur quant
à deux choses. En effet, elle dépasse la puissance intellective elle-même,
d’où il s’ensuit que la perfection de notre vision n’est pas aussi grande que
la perfection de son essence, car l’efficace de l’action se mesure d’après la
puissance de l’agent. Elle dépasse aussi la forme par laquelle notre
intelligence pense maintenant, et c’est pourquoi Dieu n’est pas vu maintenant
dans son essence, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. Mais dans la vision
bienheureuse, Dieu dépassera certes la puissance de l’intelligence créée – il
ne sera donc pas vu aussi parfaitement qu’il est –, mais il ne dépassera pas
la forme par laquelle on le verra, et c’est pourquoi cela même qu’est Dieu
sera vu. 10° L’argument de Denys vaut pour la connaissance dans
l’état de voie, qui a lieu par les formes des existants créés ; voilà
pourquoi elle ne peut atteindre ce qui est surexistant. Mais il n’en sera pas
ainsi dans la vision de la patrie ; aussi cet argument est-il étranger à
notre propos. 11° Cette citation de Denys doit s’entendre de la vision
dans l’état de voie, par laquelle on connaît Dieu au moyen d’une forme
créée ; et ce pour la raison susmentionnée. 12° Si, pour voir de plus loin, il est nécessaire que
l’efficace de la vue soit plus grande, c’est parce que la vue est une puissance
passive. Or plus une telle puissance est parfaite, plus elle peut être mue
par un petit objet ; comme à l’inverse, plus une puissance active est
parfaite, plus elle peut mouvoir un grand objet : en effet, une chose
est d’autant plus chauffable qu’elle est chauffée par une moindre chaleur.
Or, plus une chose est vue de loin, plus elle est vue sous un petit angle, et
ainsi, ce qui, du visible, parvient à la vue, est plus petit ; mais si
une forme égale parvenait de près et de loin, on ne verrait pas moins le
lointain que le proche. Or, bien que Dieu lui-même soit infiniment distant de
l’intelligence angélique, cependant toute son essence est unie à
l’intelligence ; il n’en va donc pas de même. 13° Il y a deux jugements. L’un par lequel nous jugeons comment la réalité doit
être, et ce jugement est seulement d’un supérieur sur un inférieur ;
l’autre est celui par lequel on juge comment la réalité est, et ce jugement
peut venir aussi bien d’un supérieur que d’un égal : en effet, je ne
peux pas moins juger à propos d’un roi que d’un paysan s’il est debout ou
assis ; et c’est un tel jugement qui est dans la connaissance. 14° Le jugement n’est pas une action émanant d’un agent vers
une réalité extérieure qui en serait transmuée, mais c’est une certaine
opération résidant en celui même qui juge, comme la perfection de celui-ci. Voilà pourquoi il n’est pas nécessaire que ce sur quoi
juge l’intelligence ou le sens soit comme passif, quoiqu’il soit signifié à
la façon d’une chose passive ; bien au contraire, le sensible et
l’intelligible, sur lesquels porte le jugement, se rapportent à
l’intelligence et au sens comme un agent, dans la mesure où sentir et penser,
c’est en quelque sorte subir. 15° L’intelligence créée
ne parvient jamais à l’essence divine en sorte qu’elle soit de même nature
qu’elle, cependant elle y parvient comme à une forme intelligible. |
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Et videtur quod
non. Dicitur enim
Ioan. cap. I, 18 : Deum nemo vidit
unquam ; super quo dicit
Chrysostomus [In Ioh.,
hom. 15, 1] : sed nec ipsae
caelestes essentiae, ipsa dico Cherubim et Seraphim, ipsum ut est unquam
videre potuerunt. Sed quicumque videt Deum per essentiam, videt ipsum ut
est. Ergo Angelus non videt Deum per essentiam. Praeterea,
Exod. XXXIII, 11, super illud, loquebatur
Dominus ad Moysem facie ad faciem, etc., dicit Glossa [ordin., ibid.] : substantiam Dei nec hominum nec Angelorum
quisquam, sicut est unquam videre potuit ; et sic idem quod prius. Praeterea,
secundum Augustinum [De Trin. IX,
12], desiderium est rei non habitae. Sed
Angeli desiderant in Deum respicere, ut dicitur I Petri, II [I, 12]. Ergo
Deum per essentiam non vident. Praeterea, Chrysostomus dicit super Ioan. [hom. 15,
n. 1] : ipsum quod est Deus,
non solum prophetae, sed nec Angeli nec Archangeli videre potuerunt ; et sic idem quod prius, quia id quod
est Deus, est essentia Dei. Praeterea, omne quod videtur ab intellectu, per aliquam formam
videtur. Si ergo intellectus Angeli videt Praeterea,
intellectus debet esse proportionatus intelligibili, cum intelligibile sit
perfectio intelligentis. Sed nulla potest esse proportio inter essentiam
divinam et intellectum angelicum, cum in infinitum distent, et talium non sit
proportio. Ergo Angelus non potest Deum per essentiam videre. Praeterea,
nullus assimilatur alicui nisi secundum similitudinem eius receptam in ipso.
Sed intellectus Angeli cognoscens Deum assimilatur ei, cum omnis cognitio sit
per assimilationem. Ergo oportet quod cognoscat eum per similitudinem, et non
per essentiam. Praeterea,
quicumque cognoscit aliquid per essentiam, cognoscit de eo quid est. Sed, ut
patet per Dionysium [De cael. hier.,
cap. 2, § 3], et Damascenum [De
fide I, 4], de Deo non potest sciri quid est, sed quid non est. Ergo intellectus nullus creatus potest Deum per essentiam videre. Praeterea, sicut dicit Dionysius in epistola ad Gaium [Epist. 1], in Deo tenebrae
describuntur propter superabundantem eius claritatem ; et propter hoc occultatur omni lumini, et absconditur
omni cognitioni. Sed claritas divina
non solum excedit intellectum nostrum, sed etiam angelicum. Ergo eorum
cognitioni claritas divinae essentiae absconditur. Praeterea, Dionysius sic arguit in primo capite de Divin. Nomin.
[§ 4]. Omnis cognitio est existentium. Sed Deus non est existens,
sed superexistens. Ergo non potest cognosci nisi a superessentiali
cognitione, quae est cognitio divina. Praeterea,
Dionysius dicit in epistola ad Gaium, si
quis videns Deum intellexit quod vidit, non ipsum vidit, sed aliquid eorum
quae sunt eius. Ergo Deus per essentiam a nullo intellectu creato videri
potest. Praeterea,
quanto visus est fortior, tanto aliquid maius remotum videre potest. Ergo
infinite distans videri non potest nisi a visu infinitae virtutis. Sed
essentia divina in infinitum distat a quolibet intellectu creato. Cum ergo
nullus intellectus creatus sit infinitae virtutis, nullus intellectus creatus
poterit videre Deum per essentiam. Praeterea, ad cognitionem quamlibet requiritur iudicium. Sed iudicium
non est nisi superioris de inferiori. Cum ergo nullus intellectus sit superior
divina essentia, nullus creatus intellectus poterit Deum per essentiam
videre. Praeterea, iudicium, ut Boetius [De cons. V, 4] dicit, est actus iudicantis. Ergo iudicatum
se habet ad iudicium ut passum. Sed essentia divina non potest se habere ut
passum respectu alicuius intellectus creati. Ergo intellectus creatus non
potest Deum per essentiam videre. Praeterea, omne
illud quod per essentiam videtur, intellectu attingitur. Sed nullus potest
attingere ad id quod in infinitum distat ab eo. Ergo intellectus Angeli non
potest videre essentiam Dei, quae in infinitum distat ab eo. Sed contra. Est
quod dicitur Matth., cap. XVIII, 10 : Angeli eorum (…) semper vident faciem patris et cetera. Sed
faciem patris videre, est videre essentiam ipsius. Ergo Angeli vident Deum
per essentiam. Praeterea,
Angeli beati hoc modo vident Deum, sicut promittitur nobis in statu
beatitudinis. Sed nos videbimus Deum per essentiam, ut patet per illud I
Ioan., III, 2 : cum apparuerit
similes ei erimus et videbimus eum sicuti est. Ergo et Angeli vident Deum
per essentiam. Praeterea,
Angeli cognoscunt eum a quo facti sunt. Sed ipsa essentia divina est
Angelorum causa. Ergo essentiam divinam vident. Praeterea, omne
quod videtur, videtur per similitudinem vel per essentiam. Sed in Deo non est
aliquid aliud similitudo ipsius et essentia eius : quia quidquid est in
Deo est Deus. Ergo Angeli vident eum per essentiam. Praeterea,
intellectus est fortior in cognoscendo quam affectus in diligendo ; unde
dicit Augustinus [Enarr. in Ps. CXVIII,
20] : praecedit intellectus,
sequitur tardus aut nullus affectus. Sed Angeli diligunt essentiam
divinam. Ergo multo magis vident eam. Responsio.
Dicendum, quod circa hanc quaestionem quidam erraverunt, dicentes, Deum per
essentiam a nullo unquam intellectu creato videri posse, attendentes
distantiam quae est inter divinam essentiam et intellectum creatum. Sed haec positio sustineri non potest, cum sit haeretica. Constat enim
quod cuiuslibet intellectualis creaturae beatitudo consistit in sua
perfectissima operatione. Illud autem quod est supremum in qualibet
creatura rationali, est intellectus. Unde oportet quod beatitudo cuiuslibet
creaturae rationalis in nobilissima visione intellectus consistat. Nobilitas
autem intellectivae visionis est ex nobilitate intellecti ; sicut etiam
dicit philosophus in X Ethicorum [l. 6 (1174 b 14)], quod perfectissima operatio visus, est visus
bene dispositi ad pulcherrimum eorum quae cadunt sub visu. Si ergo
creatura rationalis in sua perfectissima visione non perveniret ad videndum
divinam essentiam, beatitudo eius non esset ipse Deus, sed aliquid sub
Deo ; quod esse non potest : quia ultima perfectio cuiuslibet rei
est, quando pertingit ad suum principium. Ipse autem Deus immediate omnes
creaturas rationales condidit, ut fides vera tenet. Unde
oportet secundum fidem, ut om- Sed oportet
nunc considerare et intelligere quis sit modus videndi Deum per essentiam. In
omni siquidem visione oportet ponere aliquid quo videns visum videat ;
et hoc est vel essentia ipsius visi, sicut cum Deus cognoscit seipsum ;
vel aliqua similitudo eius, sicut homo videt lapidem. Et hoc ideo, quia ex
intelligente et intelligibili oportet aliquo modo in intelligendo unum fieri. Non autem
potest dici quod essentia Dei videatur ab intellectu creato per aliquam
similitudinem. In omni enim cognitione quae est per similitudinem, modus
cognitionis est secundum convenientiam similitudinis ad id cuius est
similitudo ; et dico convenientiam secundum repraesentationem, sicut
species in anima convenit cum re quae est extra animam, non secundum esse
naturale. Et ideo, si similitudo deficiat a repraesentatione speciei, non
autem a repraesentatione generis, cognoscetur res illa secundum rationem generis,
non secundum rationem speciei. Si vero deficeret
etiam a repraesentatione generis, repraesentaret autem secundum convenientiam
analogiae tantum ; tunc nec etiam secundum rationem generis cognosceretur,
sicut si cognoscerem substantiam per similitudinem accidentis. Omnis autem
similitudo divinae essentiae in intellectu creato recepta, non potest habere
aliquam convenientiam cum essentia divina nisi analogiae tantum. Et ideo
cognitio quae esset per talem similitudinem non esset ipsius Dei per
essentiam, sed multo imperfectior quam si cognosceretur substantia per
similitudinem accidentis. Et ideo illi qui dicebant quod Deus per essentiam
non videtur, dicebant quod videbitur quidam fulgor divinae essentiae,
intelligentes per fulgorem illam similitudinem lucis increatae, per quam Deum
videri ponebant, deficientem tamen a repraesentatione divinae essentiae,
sicut deficit lux recepta in pupilla a claritate quae est in sole ; unde
non potest defigi acies videntis in ipsam solis claritatem, sed videt
inspiciens quosdam fulgores. Restat ergo ut
illud quo intellectus creatus Deum per essentiam videt, sit ipsa divina
essentia. Non autem oportet quod ipsa essentia divina fiat forma ipsius
intellectus, sed quod se habeat ad ipsum ut forma ; ut sicut ex forma,
quae est pars rei, et materia efficitur unum ens actu, ita licet dissimili
modo, ex essentia divina et intellectu creato fit unum in intelligendo, dum
intellectus intelligit, et essentia per seipsam intelligitur. Qualiter autem
essentia separata possit coniungi intellectui ut forma, sic ostendit
Commentator in III de Anima [comm. 36]. Quandocumque in aliquo
receptibili recipiuntur duo quorum unum est altero perfectius, proportio
perfectioris ad minus perfectum, est sicut proportio formae ad suum perfectibile ;
sicut lux est perfectio coloris, cum ambo recipiuntur in diaphano. Et ideo,
cum intellectus creatus, qui inest substantiae creatae, sit imperfectior
divina essentia in eo existente, comparabitur divina essentia ad illum
intellectum quodammodo ut forma. Et huius exemplum aliquale in naturalibus
inveniri potest. Res enim per se subsistens non potest esse alicuius materiae
forma, si in ea aliquid de materia inveniatur, sicut lapis non potest esse
alicuius materiae forma ; sed res per se subsistens quae materia caret,
potest esse forma materiae, sicut de anima patet. Et similiter quodammodo
essentia divina, quae est actus purus, quamvis habeat esse omnino distinctum
ab intellectu, efficitur tamen ei ut forma in intelligendo. Et ideo dicit
Magister in II, dist. 2 [dist. 1, cap. 6], sententiarum, quod unio
corporis ad animam rationalem est quoddam exemplum beatae unionis rationalis
spiritus ad Deum.Ad primum ergo dicendum, quod cum dicitur : hoc videtur
ut est ; potest hoc intelligi dupliciter. Uno modo ut modus quo res visa
est, cadat sub visione ; hoc est dictu, ut videatur in re visa ipse
modus quo res est ; et hoc modo Deus, ut est, ab Angelis videtur, et
videbitur a beatis, quia videbunt essentiam eius habere illum modum quem
habet. Et sic intelligitur quod habetur I Ioan., III, 2 : videbimus eum sicuti est. Alio modo potest
intelligi ut modus praedictus determinet visionem videntis ; ut
scilicet, talis modus sit visionis ipsius, qualis est modus essentiae rei
visae : et sic a nullo intellectu creato potest Deus videri ut
est ; quia impossibile est ut modus visionis intellectus creati sit ita
sublimis sicut modus quo Deus est ; et hoc modo intelligendum est verbum
Chrysostomi. Et similiter
dicendum ad secundum et tertium et quartum. Ad quintum
dicendum, quod forma qua intellectus videntis Deum per essentiam videt Deum,
est ipsa essentia divina ; non tamen sequitur quod sit forma quae est
pars rei in essendo ; sed quod se habeat hoc modo in intelligendo sicut
forma quae est pars rei in essendo. Ad sextum
dicendum, quod proportio, proprie loquendo, nihil est aliud quam habitudo
quantitatis ad quantitatem, sicut quod est aequalis una alteri, vel
tripla ; et exinde translatum est nomen proportionis, ut habitudo
cuiuslibet rei ad rem alteram proportio nominetur ; sicut dicitur
materia esse proportionata formae inquantum se habet ad formam ut materia
eius, non considerata aliqua habitudine quantitatis. Et similiter intellectus
creatus est proportionatus ad videndam divinam essentiam, inquantum se habet
ad ipsam quodammodo ut ad formam intelligibilem ; quamvis secundum
quantitatem virtutis nulla possit esse proportio, propter distantiam infinitam. Ad septimum dicendum, quod ad cognitionem non requiritur assimilatio
nisi propter hoc ut cognoscens aliquo modo cognito uniatur. Perfectior autem
est unio qua unitur ipsa res per essentiam suam intellectui, quam si uniretur
per similitudinem suam. Et ideo, quia essentia divina unitur intellectui
Angeli ut forma, non requiritur quod ad eam cognoscendam aliqua eius
similitudine informetur, qua mediante cognoscat. Ad octavum dicendum,
quod auctoritas illa Dionysii et Damasceni intelligenda est de visione viae,
qua intellectus viatoris videt Deum per aliquam formam ; quia illa forma
deficit a repraesentatione divinae essentiae, et ideo per eam non potest
videri, sed tantum cognoscitur quod Deus est super id quod de ipso
intellectui repraesentatur ; unde id quod est, remanet occultum. Et hic
est nobilissimus modus cognitionis ad quem pervenire possumus in via ;
et ideo de eo non cognoscimus quid est, sed quid non est. Sed ipsa divina
essentia sufficienter repraesentat seipsam ; et ideo quando fit
intellectui ut forma, de ipso Deo videtur non solum quid non est, sed etiam
quid est. Ad nonum
dicendum, quod divina claritas intellectum viatoris excedit quantum ad duo.
Excedit enim ipsam virtutem intellectivam ; et ex hoc sequitur quod non
sit tanta perfectio visionis nostrae, quanta est perfectio essentiae suae,
quia efficacia actionis mensuratur secundum virtutem agentis. Excedit etiam
formam qua intellectus noster nunc intelligit ; et ideo Deus nunc per
essentiam non videtur, ut ex dictis [in corp. art.] patet. Sed in visione
beata Deus excedet quidem virtutem intellectus creati, unde non ita perfecte
videbitur sicut perfecte est ; non autem excedet formam qua videbitur,
et ideo ipsum quod est Deus, videbitur. Ad decimum
dicendum, quod ratio Dionysii procedit de cognitione viae, quae est secundum
formas existentium creatorum ; et ideo non potest pertingere ad id quod
est superexistens. Hoc autem non erit in visione patriae. Et ideo ratio eius
non est ad propositum. Ad undecimum
dicendum, quod auctoritas illa Dionysii est intelligenda de visione viae, qua
cognoscitur Deus per aliquam formam creatam ; et hoc ratione iam dicta. Ad duodecimum
dicendum, quod ideo oportet esse maiorem efficaciam visus ad hoc quod a
remotiori videatur, quia visus potentia passiva est. Potentia autem passiva
quanto est perfectior, tanto a minori potest moveri ; sicut e contrario
potentia activa quanto est perfectior, tanto maius potest movere. Tanto enim
est magis calefactibile, quanto a minori calore calefit ; quanto autem
aliquid a remotiori videtur, tanto sub minori angulo videtur, et ita minus
est quod ad visum de visibili pervenit ; sed si aequalis forma perveniret
a propinquo et remoto, non minus videretur remotum quam propinquum. Ipse
autem Deus quamvis in infinitum distet ab intellectu angelico, tamen tota
essentia sua intellectui coniungitur ; et ideo non est simile. Ad
decimumtertium dicendum, quod duplex est iudicium. Unum quo iudicamus
qualiter res esse debeat ; et hoc iudicium non est nisi superioris de
inferiori. Aliud est quo iudicatur qualiter res sit ; et hoc iudicium potest
esse et de superiori et de aequali ; non enim minus possum iudicare de
rege an stet vel sedeat, quam de rustico ; et tale iudicium est in cognitione. Ad decimumquartum dicendum quod iudicium non est actio quae egrediatur
ab agente in rem exteriorem quae per eam transmutetur, sed est operatio
quaedam in ipso iudicante consistens ut perfectio ipsius. Et ideo non
oportet quod id de quo iudicat intellectus vel sensus sit ut passum, quamvis
per modum passi significetur ; immo magis sensibile et intelligibile, de
quo est iudicium, se habet ad intellectum et sensum ut agens inquantum
sentire vel intelligere pati quoddam est. Ad decimumquintum dicendum, quod intellectus creatus nunquam pertingit
ad essentiam divinam, ut sit eiusdem naturae cum ea ; pertingit tamen ad
ipsam ut ad formam intelligibilem. |
(Secundo quaeritur utrum intellectus Angeli vel hominis beati
essentiam divinam comprehendat.)
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Il semble que oui. 1° Si l’on voit une chose simple, on la
voit toute. Or l’essence divine est simple. Puis donc que l’ange bienheureux
la voit, il la voit toute, et ainsi, il la comprend. 2° [Le répondant] disait que, bien
qu’elle soit vue tout entière, cependant elle n’est pas vue totalement. En
sens contraire : « totalement » exprime un certain mode. Or
tout mode de l’essence divine est l’essence elle-même. Si donc c’est toute
l’essence qui est vue, elle sera vue totalement. 3° L’efficace de l’action se mesure
d’après la forme qui est le principe d’action du côté de l’agent lui-même,
comme cela est clair dans le cas de la chaleur et du chauffage. Or la forme
par laquelle l’intelligence pense, est le principe de la vision
intellectuelle. L’efficace de l’intelligence de celui qui voit Dieu sera donc
aussi grande que la perfection de l’essence divine ; l’intelligence comprendra
donc cette essence. 4° De même que savoir par démonstration
est le mode le plus parfait pour connaître les notions complexes, de même
savoir la quiddité est le mode le plus noble pour connaître les incomplexes.
Or toute notion complexe qui est sue par démonstration est comprise. Donc
tout ce dont on sait ce que c’est, est compris. Or ceux qui voient Dieu dans
son essence savent de lui ce qu’il est, puisque savoir ce que c’est, n’est
pas autre chose que savoir l’essence de la réalité. Les anges comprennent
donc l’essence de Dieu. 5° Il est dit en Philipp. 3, 12 : « Je poursuis ma course
pour tâcher de le saisir, comme j’ai moi-même été saisi. » Or Dieu
saisissait parfaitement l’Apôtre. L’Apôtre tendait donc à saisir Dieu
parfaitement. 6° Au même endroit, la Glose dit : « Pour saisir, c’est-à-dire
pour que je sache quelle est l’immensité de Dieu, immensité qui passe toute
intelligence. » Or Dieu n’est incompréhensible qu’en raison de son immensité.
Les bienheureux comprennent donc parfaitement l’essence divine. En sens contraire : 1) Saint Ambroise dit dans son commentaire
sur l’Évangile de saint Luc : « La plénitude de la
divinité qui habite en Dieu n’a été aperçue de personne : personne ne
l’a saisie par la pensée ou le regard. » 2) Saint Augustin dit au livre sur la Vision de Dieu que « nul n’a jamais compris la plénitude
de Dieu, non seulement par les yeux du corps, mais ni même par l’esprit ». 3) Selon saint Augustin au même livre, est compris « ce dont les
limites peuvent être embrassées du regard ». Or, s’agissant de Dieu,
cela est impossible, puisqu’il est infini. Il ne peut donc pas être compris. Réponse : « Être compris par quelque
chose » se dit au sens propre de ce qui est
renfermé par lui ; en effet, on dit « comprendre » comme si
l’on disait « appréhender en même temps de tous les côtés », ce qui
équivaut à « tenir renfermé de toute part ». Or ce qui est renfermé
par quelque chose ne dépasse pas ce qui le renferme, mais est moindre que
lui, ou du moins égal. Et cela a trait à la quantité ; par conséquent il
y a deux modes de compréhension suivant les deux modes de la quantité, à
savoir, suivant la quantité dimensive et suivant la virtuelle. Suivant la
dimensive, comme le tonneau comprend le vin ; suivant la virtuelle,
comme on dit que la matière comprend la forme lorsque rien de la matière ne
demeure non perfectionné par la forme. Et c’est de cette façon que l’on dit
qu’une puissance cognitive comprend son objet, à savoir, en tant que l’objet
connu se tient parfaitement sous la connaissance de cette puissance ;
mais lorsque le connu dépasse la connaissance, alors la puissance ne parvient
pas à la compréhension. Mais ce dépassement est à considérer diversement dans
les différentes puissances. Dans les puissances sensitives, en
effet, l’objet se compare à la puissance non seulement suivant la quantité
virtuelle, mais aussi suivant la quantité
dimensive, attendu que les sensibles meuvent le sens, lequel est affecté de
grandeur non seulement en vertu de la qualité des sensibles propres, mais aussi
suivant la quantité dimensive, comme on le voit clairement avec les sensibles
communs. Aussi la compréhension du sens peut-elle être empêchée de deux façons.
D’abord par le dépassement du sensible suivant la quantité virtuelle, comme
l’œil est empêché de comprendre le soleil parce que la force de la clarté visible du
soleil excède la proportion de la puissance visuelle qui est dans l’œil.
Ensuite à cause d’un dépassement de la quantité dimensive, comme l’œil est empêché
de comprendre toute la masse de la terre, mais en voit une partie et non une
autre, ce qui ne se produisait pas dans le premier empêchement ; en
effet, toutes les parties du soleil sont vues de nous en même temps, mais aucune
d’elles aussi parfaitement qu’elle est visible. Or, par accident, l’intelligible se
compare aussi à l’intelligence suivant la quantité dimensive ou numérique, en
tant que l’intelligence reçoit depuis le sens ; notre intelligence est
donc elle aussi empêchée de comprendre l’infini selon la quantité dimensive,
si bien que quelque chose en est dans l’intelligence et autre chose hors de
l’intelligence. Mais par soi, l’intelligible ne se compare pas à
l’intelligence suivant la quantité dimensive, puisque l’intelligence est une
puissance qui n’use pas d’un Or il est avéré que, dans
l’intelligence de l’ange, surtout relativement à la vision de Dieu, la
quantité dimensive n’a pas de place, et c’est pourquoi l’on doit y considérer
l’égalité ou le dépassement suivant la seule quantité virtuelle. Or la vertu
de l’essence divine, selon laquelle elle est intelligible, dépasse l’intelligence
angélique et toute intelligence créée dans leur capacité à connaître ;
en effet, la vérité de l’essence divine, par laquelle elle est connaissable,
dépasse la lumière qui permet à n’importe quelle intelligence créée de
connaître. Voilà pourquoi il est impossible qu’une intelligence créée
comprenne l’essence divine : non qu’elle en ignore quelque
partie, mais parce qu’elle ne peut atteindre le mode parfait de la connaissance
de cette essence. Réponse aux objections : 1° L’essence divine est vue tout entière par l’ange parce
qu’elle n’a rien qui ne soit vu par lui, si bien que le mot
« toute » s’explique en un sens privatif, non au sens d’une
position des parties ; cependant il ne la voit pas parfaitement, il ne
s’ensuit donc pas qu’il la comprenne. 2° En toute vision, on
peut considérer trois modes. Le premier mode est celui du voyant lui-même,
dans l’absolu, et ce mode est la mesure de sa capacité ; et ainsi,
l’intelligence de l’ange voit totalement Dieu, c’est-à-dire qu’il emploie
toute la puissance de son intelligence à voir Dieu. Un autre mode est celui
de la réalité même qui est vue ; et ce mode n’est rien d’autre que la
qualité de la réalité. Or, puisqu’en Dieu la qualité n’est pas autre chose
que la substance, son mode est l’essence elle-même ; et ainsi, les anges
voient totalement Dieu parce qu’ils voient tout le mode de Dieu, de même
qu’ils voient toute son essence. Le troisième est celui de la vision
elle-même, laquelle est intermédiaire entre le voyant et la réalité
vue ; et c’est pourquoi il exprime le mode du voyant en rapport à la
réalité vue ; de la sorte, on dit que l’un voit totalement l’autre
lorsque la vision a un mode total. Et c’est le cas lorsque le mode de vision
est aussi parfait que le mode de visibilité de la réalité elle-même. Et de
cette façon, l’essence divine n’est pas vue totalement, ainsi qu’il ressort
de ce qu’on a dit ; de même, celui qui sait que telle proposition est
démontrable, mais en ignore la démonstration, connaît certes tout le mode de
sa connaissance, mais ne la connaît pas selon tout le mode par lequel elle
peut être connue. 3° Cet argument est probant quand la forme qui est le
principe d’action est unie à l’agent selon tout son mode, ce qui est
nécessairement le cas pour toutes les formes non subsistantes, dont l’être
consiste à inhérer. Mais l’essence divine, bien qu’elle soit en quelque sorte
comme la forme de l’intelligence, n’est toutefois saisie par l’intelligence
que selon le mode de l’intelligence qui saisit ; et parce que l’action
n’appartient pas seulement à la forme mais aussi à l’agent, l’action ne peut
pas être aussi parfaite que la forme qui est le principe de l’action,
puisqu’il y a une imperfection du côté de l’agent. 4° La réalité qui est comprise est celle dont la définition
est connue, si toutefois la définition elle-même est comprise. Mais, de même
qu’il est possible de connaître une réalité sans en avoir la compréhension,
de même en est-il pour la connaissance de sa définition ; et dans ce
cas, la réalité elle-même demeure incomprise. Or l’ange, bien qu’il voie en
quelque façon ce qu’est Dieu, ne comprend cependant pas cela. 5° La vision de Dieu dans son essence peut être appelée
compréhension en comparaison de la
vision de l’état de voie, qui n’atteint pas l’essence ; cependant elle
n’est pas absolument une compréhension, pour la raison susmentionnée. Voilà
pourquoi il est dit : « pour tâcher de le saisir, comme j’ai
moi-même été saisi », et : « je le connaîtrai comme je suis moi-même
connu de lui », le mot « comme » indiquant une comparaison de
ressemblance, non d’égalité. 6° L’immensité même de
Dieu sera vue, mais elle ne sera pas vue immensément : en effet, tout le
mode sera vu, mais pas totalement, comme on l’a dit. |
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Et videtur quod sic. Simplex enim, si videtur, totum videtur. Sed essentia divina est
simplex. Ergo cum Angelus beatus eam videat, totam videt, et sic comprehendit. Sed dicebat, quod licet videatur tota, non tamen totaliter. – Sed
contra, totaliter dicit quemdam modum. Sed omnis modus divinae essentiae est
ipsamet essentia. Ergo si videbitur ipsa essentia tota, videbitur totaliter. Praeterea, efficacia actionis mensuratur secundum formam quae est
principium agendi ex parte ipsius agentis, sicut de calore et calefactione
patet. Sed forma qua intellectus intelligit, est principium intellectualis
visionis. Ergo tanta erit efficacia intellectus videntis Deum, quanta est
perfectio essentiae divinae ; ergo comprehendet ipsam. Praeterea, sicut per demonstrationem scire est perfectissimus
modus cognoscendi complexa, ita scire quod quid est, est nobilissimus modus cognoscendi
incomplexa. Sed omne complexum quod scitur per demonstrationem,
comprehenditur. Ergo omne id de quo scitur quid est, comprehenditur. Sed illi
qui vident Deum per essentiam, sciunt de eo quid est, cum nihil aliud sit
scire quid est quam scire essentiam rei. Ergo comprehendunt Angeli essentiam
Dei. Praeterea, Philipp., III, 12, dicitur : Sequor autem, si quo modo comprehendam, sicut et comprehensus sum. Sed
Deus perfecte comprehendebat apostolum. Ergo apostolus ad hoc tendebat ut perfecte
comprehenderet Deum. Praeterea, Glossa [P. Lombardi super Eph.
III, 18, PL 192, 195 A] ibidem dicit : ut comprehendam, id est ut cognoscam quae
sit immensitas Dei, quae omnem intellectum excedit. Sed non est
incomprehensibilis nisi ratione immensitatis. Ergo beati perfecte
comprehendunt divinam essentiam. Sed contra. Est quod Ambrosius dicit super Luc. [I,
n. 25] : Eam quae in Deo
habitat, plenitudinem bonitatis nemo conspexit, nemo mente aut oculis comprehendit. Praeterea, Augustinus dicit in libro de videndo Deum [Epist. 147, cap. 8] : Dei plenitudinem non solum oculis
corporis, sed nec mente aliquis aliquando comprehendit. Praeterea, secundum Augustinum, in eodem
libro [cap. 9], illud comprehenditur cuius
fines circumspici possunt. Sed de Deo hoc est impossibile,
cum sit infinitus. Ergo non potest comprehendi. Responsio. Dicendum, quod illud proprie dicitur comprehendi ab aliquo
quod ab eo includitur ; dicitur enim comprehendere, quasi simul ex omnibus
partibus apprehendere, quod est undique inclusum habere. Quod autem includitur ab aliquo, non excedit
includens, sed est minus includente, vel saltem aequale. Haec autem ad quantitatem pertinent ; unde secundum duplicem
quantitatem est duplex modus comprehensionis ; scilicet secundum
quantitatem dimensivam et virtualem. Secundum dimensivam quidem, ut dolium
comprehendit vinum : secundum virtualem autem, ut materia dicitur
comprehendere formam, quando nil materiae remanet imperfectum a forma. Et per
hunc modum dicitur aliqua vis cognitiva comprehendere suum cognitum, in
quantum scilicet cognitum perfecte substat cognitioni ipsius ; tunc
autem a comprehensione deficit, quando cognitum cognitionem excedit. Sed hic
excessus diversimode in diversis potentiis considerandus est. In potentiis
enim sensitivis obiectum comparatur ad potentiam non solum secundum
quantitatem virtualem, sed etiam secundum quantitatem dimensivam ; eo
quod sensibilia movent sensum, utpote in magnitudine existentem, non solum ex
vi qualitatis propriorum sensibilium, sed etiam secundum quantitatem
dimensivam, ut patet de sensibilibus communibus. Unde comprehensio sensus
potest impediri dupliciter. Uno modo ex excessu sensibilis secundum quantitatem
virtualem ; sicut impeditur oculus a comprehensione solis, quia virtus
claritatis solis, quae est visibilis, excedit proportionem virtutis visivae
quae est in oculo. Alio modo propter excessum quantitatis dimensivae ;
sicut impeditur oculus ne comprehendat totam molem terrae, sed partem eius
videt et partem non, quod in primo impedimento non accidebat ; simul
enim omnes solis partes videntur a nobis, sed nulla earum perfecte, sicut
visibilis est. Ad intellectum
autem comparatur intelligibile per accidens quidem etiam secundum quantitatem
dimensivam vel numeralem, in quantum intellectus a sensu accipit ; unde
etiam intellectus noster impeditur a comprehensione infiniti secundum
quantitatem dimensivam, ita quod aliquid eius est in intellectu et aliquid
extra intellectum. Per se autem non comparatur ad intellectum Constat autem
quod in intellectu Angeli, praecipue quantum ad visionem divinam, non habet
locum quantitas dimensiva ; et ideo consideranda est ibi aequalitas vel
excessus secundum quantitatem virtualem tantum. Virtus autem divinae
essentiae, qua est intelligibilis, excedit intellectum angelicum, et omnem
intellectum creatum, secundum hoc quod est cognoscitivus ; veritas enim
divinae essentiae, qua cognoscibilis est, excedit lumen cuiuslibet intellectus
creati, quo cognoscitivus est. Et ideo impossibile est quod aliquis
intellectus creatus divinam essentiam comprehendat ; non quia partem
eius aliquam ignoret, sed quia ad perfectum modum cognitionis ipsius pertingere
non potest. Ad primum ergo
dicendum, quod divina essentia ab Angelo tota videtur, quia nihil eius est
non visum ab eo ; ut sic ly tota exponatur privative, non per positionem
partium : non tamen eam perfecte videt ; et ideo non sequitur quod
eam comprehendat. Ad secundum
dicendum, quod in visione qualibet triplex modus considerari potest. Primo
modus ipsius videntis absolute, qui est mensura capacitatis eius ; et
sic intellectus Angeli totaliter videt Deum : hoc est dictu, totam vim
intellectus sui adhibet ad videndum Deum. Alius modus est ipsius rei
visae ; et hic modus nihil est aliud quam qualitas rei. Cum autem in Deo
non sit aliud qualitas quam substantia, modus eius est ipsa essentia ;
et sic totaliter vident Deum, quia vident totum modum Dei eodem modo quo
totam essentiam. Tertius est ipsius visionis, quae est media inter videntem
et rem visam ; et ideo dicit modum videntis per comparationem ad rem
visam ; ut tunc dicatur aliquis totaliter alterum videre, quando scilicet
visio habet modum totalem. Et hoc est quando ita est perfectus modus
visionis, sicut est modus visibilitatis ipsius rei. Et hoc modo non totaliter
videtur divina essentia, ut ex dictis [in corp. art.] patet ; sicut
aliquis qui scit aliquam propositionem esse demonstrabilem, cuius demonstrationem
ignorat, scit quidem totum modum cognitionis eius, sed nescit eam secundum
totum modum quo cognoscibilis est. Ad tertium
dicendum, quod ratio illa procedit quando forma, quae est principium
actionis agenti coniungitur secundum totum modum suum ; quod necesse est
in omnibus formis non subsistentibus, quarum esse est inesse. Sed divina
essentia, quamvis quodammodo sit ut forma intellectus, non tamen capitur ab
intellectu nisi secundum modum intellectus capientis ; et quia actio non
est tantum formae, sed etiam agentis, ideo non potest esse ita perfecta actio
sicut est perfecta forma quae est principium actionis, cum sit defectus ex
parte agentis. Ad quartum
dicendum, quod res comprehenditur cuius definitio cognoscitur, si tamen ipsa
definitio comprehendatur. Sed sicut possibile est cognoscere rem sine
comprehensione, ita et definitionem ipsius ; et sic res ipsa remanet non
comprehensa. Angelus autem, quamvis videat aliquo modo quid est Deus, non tamen
hoc comprehendit. Ad quintum
dicendum, quod visio Dei per essentiam potest dici comprehensio in comparatione
ad visionem viae, quae ad essentiam non pertingit : non tamen est
comprehensio simpliciter, ratione iam dicta. Et ideo cum dicitur : comprehendam, sicut et comprehensus sum
[Phil. III, 12], et cognoscam
sicut et cognitus sum [I Cor. XIII, 12] : ly sicut notat
comparationem similitudinis, sed non aequalitatis. Ad sextum dicendum, quod ipsa immensitas Dei videbitur, sed
non videbitur immense : videbitur enim totus modus, sed non totaliter,
ut dictum est. |
(Tertio quaeritur utrum Angelus ex propriis naturalibus
potuerit pertingere ad videndum Deum per
essentiam.)
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Il semble que oui. 1° Selon saint Augustin au livre sur la Genèse au sens littéral, les anges, au premier
temps de leur création, alors qu’en cet état ils n’avaient que des facultés
naturelles, comme beaucoup l’affirment, virent dans le Verbe les créatures
qui devaient être produites. Or cela eût été impossible s’ils n’avaient pas
vu le Verbe. L’intelligence de l’ange a donc vu Dieu dans son essence par ses
pures facultés naturelles. 2° Ce qui peut saisir un moindre intelligible peut aussi
saisir un plus grand intelligible. Or l’essence divine est suprêmement intelligible,
puisqu’elle est tout à fait exempte de matière, condition pour qu’une chose
soit intelligible en acte. Puis donc que l’intelligence de l’ange peut
saisir d’autres intelligibles par une connaissance naturelle, à bien plus
forte raison pourra-t-elle saisir l’essence divine par ses pures facultés naturelles. 3° [Le répondant] disait que, bien que l’essence divine soit
en elle-même suprêmement intelligible, elle n’est cependant pas suprêmement
intelligible pour l’intelligence angélique. En sens contraire : si ce
qui est plus visible en soi ne l’est pas pour nous, la cause en est
l’imperfection de notre vision. Or il n’y a pas d’imperfection dans
l’intelligence angélique, puisque l’ange est « un miroir pur,
parfaitement limpide, sans souillure », comme dit Denys au quatrième
chapitre des Noms divins. Ce qui est plus
intelligible en soi est donc plus intelligible pour l’ange. 4° Le Commentateur dit au troisième livre sur l’Âme que l’argument qu’avançait Thémistius – cela est plus
intelligible, c’est donc davantage saisi – vaut pour l’intelligence qui est
complètement séparée de la matière. Or l’intelligence de l’ange est telle.
L’argument susdit vaut donc pour elle. 5° Si un objet très fortement visible est moins visible pour
notre vue, c’est parce qu’il corrompt la vue. Or l’objet très fortement
intelligible ne corrompt pas l’intelligence, mais la renforce. Ce qui est
plus intelligible en soi est donc davantage saisi par l’intelligence. 6° Voir Dieu dans son essence est un acte de l’intelligence.
Or la grâce est dans la volonté. La grâce n’est donc pas requise pour que
l’on voie Dieu dans son essence ; et ainsi, les anges ont pu parvenir à
cette vision par les seules facultés naturelles. 7° Selon saint Augustin, la foi, parce qu’elle est présente par essence dans l’âme,
est vue de l’âme par son essence. Or Dieu est, par son essence, actuellement
présent en l’âme, et semblablement en l’ange et en n’importe quelle créature.
L’ange a donc pu voir Dieu dans son essence avec ses pures facultés naturelles. 8° Selon saint Augustin au dixième livre des Confessions, une chose a trois
façons d’être présente dans l’âme : par une image, par une notion, et
par la présence de son essence. Si donc cette division est convenable, il est
nécessaire que ces termes soient opposés, et ainsi, puisque Dieu est présent
à l’intelligence angélique par son essence, il ne lui sera pas présent par
une ressemblance ; et par conséquent, l’ange ne peut pas voir Dieu par
une ressemblance. Si donc il peut le connaître en quelque façon par ses pures
facultés naturelles, il semble qu’il le connaisse naturellement dans son
essence. 9° Si quelque chose est vu dans un miroir matériel, il est
nécessaire que le miroir lui-même soit vu. Or les anges, dans l’état où ils
furent créés, ont vu les réalités dans le Verbe comme en un certain miroir.
Ils ont donc vu le Verbe. 10° [Le répondant] disait que les anges n’ont pas été créés
avec leurs pures facultés naturelles, mais avec la grâce sanctifiante, ou
avec la grâce gratuitement donnée. En sens contraire : de même que la
lumière de nature est inférieure à la lumière de gloire, ainsi en est-il de
la lumière de la grâce gratuitement donnée, ou de la grâce sanctifiante. Si
donc ils ont pu voir Dieu dans son essence en étant dans la grâce gratuitement
donnée ou sanctifiante, pour la même raison ils l’auraient pu aussi en étant
dans l’état de nature. 11° Les réalités ne sont vues que là où elles sont. Or,
avant leur création, les réalités n’existaient que dans le Verbe. Puis donc
que les anges ont connu les réalités qui devaient être produites, ils les ont
connues dans le Verbe ; et ainsi, ils ont vu le Verbe. 12° « La nature ne néglige rien de ce qui est nécessaire. »
Or atteindre la fin est au plus haut point nécessaire à la nature. Il a donc
été pourvu à ce que chaque nature puisse atteindre sa fin. Or la fin pour
laquelle la créature rationnelle existe, est de voir Dieu dans son essence.
La créature rationnelle peut donc parvenir à cette vision par ses pures facultés
naturelles. 13° Les puissances supérieures sont plus parfaites que les
inférieures. Or les puissances inférieures peuvent par leur nature s’exercer
sur leurs objets, comme le sens sur les sensibles, et l’imagination sur ce
qui est imaginable. Puis donc que Dieu est objet de l’intelligence, comme il
est dit au livre sur l’Esprit et l’Âme, il semble que
l’intelligence angélique puisse voir Dieu par ses facultés naturelles. 14° [Le répondant] disait qu’il n’en va pas de même, car les
objets des autres puissances ne les dépassent pas, au lieu que Dieu dépasse
toute intelligence créée. En sens contraire : quelque perfectionnée que
soit par la lumière de gloire l’intelligence créée, Dieu la dépasse toujours
à l’infini. Si donc ce dépassement empêche la vision de Dieu dans son
essence, jamais l’intelligence créée ne pourra parvenir en l’état de gloire
à la vision de Dieu dans son essence ; ce qui est absurde. 15° Il est dit au livre sur l’Esprit et l’Âme que « l’âme est
une ressemblance de toute la sagesse », et l’ange aussi, pour la même raison.
Or la réalité est connue naturellement par sa ressemblance. L’ange connaît
donc naturellement les choses sur lesquelles porte la sagesse. Or la sagesse
porte sur les réalités divines, comme dit saint Augustin. L’ange parvient donc naturellement à voir Dieu dans son essence. 16° Pour que l’intelligence créée voie Dieu dans son
essence, il est seulement exigé que l’intelligence soit conformée à Dieu. Or
l’intelligence de l’ange est déiforme par sa nature. Il peut donc voir Dieu
dans son essence par ses propres facultés naturelles. 17° Toute connaissance de Dieu est soit une connaissance comme
par un miroir, soit une connaissance par l’essence divine, comme on le voit
clairement en I Cor. 13, 12 : « Nous voyons maintenant comme par un miroir,
en énigme, mais alors ce sera face à face. » Or les anges qui étaient
dans l’état de nature n’ont pas connu Dieu comme par un miroir, car, comme
dit saint Augustin,
« depuis l’instant de leur création, les anges jouissent de la vue du
Verbe éternel, non pas “en regardant les perfections invisibles de Dieu à
travers les œuvres qu’il a faites” », ce qui est voir par un miroir. Les
anges voient donc naturellement Dieu dans son essence. 18° Est vu immédiatement ce que nous considérons sans
considérer aucune autre chose. Or l’ange, par sa connaissance naturelle, peut
considérer Dieu sans considérer aucune créature. Il peut donc voir Dieu
immédiatement, ce qui est voir Dieu dans son essence. 19° Saint Augustin dit que les choses
qui sont dans l’âme essentiellement sont connues d’elle par leur essence. Or
l’essence divine est ainsi dans l’âme. Donc, etc. 20° Ce qui n’est pas vu par l’essence est vu par une espèce,
s’il est vu. Or l’essence divine ne peut pas être vue par une espèce, car
l’espèce est plus simple que ce dont elle est l’espèce. Puis donc que l’ange
connaît naturellement l’essence divine, il la connaît par l’essence. En sens contraire : 1) Voir Dieu dans son essence, c’est la vie éternelle, comme
cela est clair en Jn 17, 3 : « La vie éternelle, c’est… etc. » Or on ne
peut parvenir à la vie éternelle par les pures facultés naturelles ;
Rom. 6, 23 : « La vie éternelle est une grâce de
Dieu » ; ni, par conséquent, à la vision de Dieu dans son essence. 2) Saint Augustin dit que, bien que l’âme soit de nature à
connaître Dieu, cependant elle n’est amenée à l’acte de connaissance que si
elle est baignée de la lumière divine ; et ainsi, on ne peut pas voir
Dieu dans son essence par ses forces naturelles. 3) La nature ne transcende pas ses limites. Or l’essence
divine excède toute nature créée. On ne peut donc pas voir l’essence divine
par une connaissance naturelle. Réponse : Pour que Dieu soit vu dans son essence, il est nécessaire
que l’essence divine soit unie à l’intelligence, d’une certaine façon, comme
une forme intelligible. Or le perfectible n’est uni à la forme que lorsqu’il
y a déjà en lui une disposition qui le rend capable de recevoir une telle
forme, car l’acte propre se produit dans une puissance propre : de même,
le corps n’est uni à l’âme comme à une forme qu’après
avoir été organisé et disposé. Il est donc nécessaire qu’il y ait aussi dans
l’intelligence quelque disposition par laquelle elle devienne capable d’être
perfectionnée par une forme telle que l’essence divine, et cette disposition
est une lumière intelligible. Et si cette lumière est naturelle,
l’intelligence pourra voir Dieu dans son essence par ses pures facultés naturelles. Mais qu’elle soit naturelle, cela est impossible. En effet,
l’ultime disposition à la forme est toujours du même ordre que la forme, en
sorte que, si l’une est naturelle, l’autre l’est aussi. Or l’essence divine
n’est pas une forme intelligible naturelle de l’intelligence créée ; et
en voici la preuve. L’acte et la puissance sont toujours du même
genre ; par exemple, une puissance dans le genre quantité ne regarde pas
un acte qui est dans le genre qualité ; la forme naturelle de
l’intelligence créée ne peut donc exister qu’en appartenant au genre en
lequel se trouve la puissance de l’intelligence créée ; la forme
sensible, qui est d’un autre genre, ne peut donc être sa forme, mais seule
peut l’être la forme immatérielle, qui est de son genre. Or, de même que la
forme sensible est au-dessous du genre de la puissance intellective créée, de
même l’essence divine est au-dessus d’elle ; l’essence divine n’est donc
pas une forme à laquelle s’étende la faculté naturelle de l’intelligence
créée. Voilà pourquoi cette lumière intelligible, par laquelle l’intelligence
créée est mise dans l’ultime disposition pour être unie à l’essence divine
comme à une forme intelligible, n’est pas naturelle, mais au-dessus de la
nature ; et c’est la lumière de gloire, dont
il est dit au psaume 35, v. 10 : « dans ta lumière nous verrons la lumière ». La faculté naturelle de n’importe quelle intelligence est
donc déterminée à une forme créée intelligible ; toutefois de façon différente
pour l’homme et pour l’ange, car en l’homme elle est déterminée à une forme
intelligible abstraite du sens, puisque toute sa connaissance provient du
sens, mais en l’ange, à une forme intelligible non reçue du sens, et surtout
à la forme qu’est son essence. Voilà pourquoi la connaissance de Dieu à
laquelle l’ange peut parvenir naturellement consiste à le connaître par la
substance de l’ange même qui voit ; c’est pourquoi il est dit au livre
des Causes que « l’intelligence pense ce qui est
au-dessus d’elle selon le mode de sa substance », car, en tant qu’elle
est causée par Dieu, sa substance est une certaine ressemblance de l’essence
divine. Mais la connaissance de Dieu à laquelle l’homme peut parvenir naturellement
consiste à le connaître par une forme sensible qui a été abstraite des choses
sensibles par la lumière de l’intellect agent ;
et c’est pourquoi, à propos de Rom. 1, 20 : « les perfections invisibles de Dieu,
etc. », la Glose dit que la lumière de la raison naturelle
aidait l’homme à connaître Dieu par les créatures sensibles. Or la connaissance
de Dieu qui a lieu par une forme créée n’est pas une vision de lui dans son
essence ; par conséquent, ni l’homme ni l’ange ne peut parvenir à voir
Dieu dans son essence par ses pures facultés naturelles. Réponse aux objections : 1° Ce que dit saint Augustin, à savoir que les anges ont vu
les réalités dans le Verbe, peut s’entendre ainsi : non au premier temps
de leur création, mais dès lors qu’ils furent bienheureux. Ou bien il faut dire
que, bien qu’ils n’aient pas vu le Verbe dans son essence en l’état de
nature, ils l’ont cependant vu en quelque façon par une ressemblance qui
existait en eux ; et par une telle connaissance ils purent connaître les
créatures, que cependant ils connurent par la suite dans le Verbe bien plus
pleinement, lorsqu’ils virent le Verbe dans son essence ; en effet, dans
la mesure où l’on connaît la cause, par elle on connaît l’effet. 2° Bien que l’essence divine soit en elle-même suprêmement
connaissable, cependant elle n’est pas suprêmement connaissable pour
l’intelligence créée, car elle est hors de son genre. 3° Il est dit que l’intelligence angélique est un miroir
pur, sans souillure et sans défaut, parce que, vu la nature de son genre,
elle ne souffre pas d’un défaut de lumière intelligible, au contraire de
l’intelligence humaine, en laquelle la lumière intelligible est à tel point
obscurcie qu’il lui est nécessaire de recevoir en provenance des phantasmes,
avec le continu et le temps, et en procédant discursivement d’une chose à
l’autre ; c’est pourquoi Isaac dit que « la raison naît à l’ombre de
l’intelligence » ; aussi sa puissance intellective peut-elle penser
toute forme intelligible créée appartenant à son genre. Mais l’intelligence angélique,
comparée à l’essence divine, qui est en dehors de son genre, est trouvée
déficiente et ténébreuse ; voilà pourquoi elle n’atteint pas la vision
de l’essence divine, quoique cette essence soit en elle-même suprêmement
intelligible. 4° La parole du Commentateur s’entend de la connaissance des
intelligibles créés, non de la connaissance de l’essence incréée. En effet,
si la substance intelligible, qui est en elle-même suprêmement intelligible, devient moins intelligible pour nous, c’est parce qu’elle
dépasse la forme abstraite du sens, par laquelle nous pensons
naturellement ; et semblablement, et même bien plus encore, l’essence
divine dépasse la forme intelligible créée par laquelle l’ange pense. Voilà
pourquoi l’intelligence de l’ange saisit moins l’essence divine, quoique
cette essence soit plus intelligible, tout comme notre intelligence saisit
moins l’essence de l’ange, quoique cette essence soit plus intelligible que
les réalités sensibles. 5° La grande force de l’intelligible, bien qu’elle ne
corrompe pas l’intelligence mais la renforce, dépasse cependant parfois la
représentation de la forme par laquelle l’intelligence pense ; et pour
cette raison, la grande force de l’intelligible empêche l’intelligence. Et
ainsi se vérifie ce qui est dit au deuxième livre de la Métaphysique :
« L’intelligence, en face de ce que la nature a de plus manifeste, est
comme l’œil de la chauve-souris en face de la lumière du soleil. » 6° Si la grâce est requise pour voir Dieu dans son essence,
ce n’est pas comme une disposition immédiate à la vision, mais parce que
l’homme, par la grâce, mérite que lui soit donnée la lumière de gloire, moyennant
laquelle il peut voir Dieu dans son essence. 7° La foi est connue par son essence en tant que son essence
est unie à l’intelligence comme une forme intelligible, et non autrement. Or
ce n’est pas ainsi que l’essence divine est unie à l’intelligence créée dans
l’état de voie, mais comme la soutenant dans l’être. 8° Cette division n’oppose pas des réalités, mais des
notions ; rien n’empêche donc qu’une chose soit d’une façon dans l’âme
par son essence, et d’une autre façon par une ressemblance ou une
image ; il y a en effet dans l’âme elle-même l’image et la ressemblance
de Dieu, quoique Dieu soit en elle par son essence. 9° Il faut répondre comme au premier argument. 10° Ni la grâce sanctifiante ni la grâce gratuitement donnée
ne suffisent pour voir Dieu dans son essence, s’il n’y a pas la grâce consommée,
qui est la lumière de gloire. 11° Avant d’être dans leur nature propre, les réalités
furent non seulement dans le Verbe, mais aussi dans l’esprit angélique ;
et ainsi, elles ont pu être vues, quoique le Verbe ne fût pas vu dans son
essence. 12° Comme dit le Philosophe au deuxième livre sur le Ciel et le Monde, on trouve dans les
réalités de multiples degrés de perfection. En effet, le premier degré, et le
plus parfait, est qu’une chose ait sa bonté sans mouvement et
sans l’aide d’autre chose ; de même, la santé est la plus parfaite en
celui qui est sain par lui-même sans l’aide de la médecine ; et ce degré
appartient à la perfection divine. Le deuxième degré appartient à celui qui
peut obtenir la bonté parfaite avec un peu d’aide et un petit mouvement,
comme celui qui a la santé avec un peu d’exercice. Le troisième degré est
propre à celui qui acquiert la bonté parfaite avec de nombreux mouvements,
comme celui qui acquiert la parfaite santé avec de nombreux exercices. Le
quatrième degré est le propre de celui qui ne peut jamais acquérir la bonté
parfaite, mais qui acquiert une part de bonté par de nombreux mouvements. Au
cinquième degré, on ne peut rien acquérir de la bonté, et l’on n’a aucun
mouvement pour cela, comme à ce degré dans la santé où l’on ne peut pas être
guéri et où l’on n’admet aucun remède. Les natures irrationnelles ne peuvent
donc nullement atteindre la bonté parfaite, qui est la béatitude, mais elles
atteignent quelque bonté imparfaite, qui est leur fin naturelle, qu’elles obtiennent
en vertu de leur nature. Mais les créatures rationnelles peuvent obtenir la
bonté parfaite, c’est-à-dire la béatitude ; cependant elles ont besoin,
pour l’obtenir, de plus de choses qu’il n’en faut aux natures inférieures
pour obtenir leur fin. Voilà pourquoi, bien qu’elles soient plus nobles, il
ne s’ensuit cependant pas qu’elles puissent atteindre leur fin par leurs
propres facultés naturelles, comme les natures inférieures. En effet, atteindre
par soi-même la béatitude est propre à Dieu seul. 13° Il faut répondre semblablement au treizième argument sur
l’ordre des puissances. 14° Bien que l’intelligence créée ne soit jamais élevée par
la lumière de gloire au point que l’essence divine cesse d’être infiniment
distante d’elle, cependant il se fait, par cette lumière, que l’intelligence
est unie à l’essence divine comme à une forme
intelligible ; ce qui ne pourrait se faire autrement. 15° Par ses propres facultés naturelles, l’ange a le pouvoir
de connaître Dieu par sa ressemblance, mais cette vision n’est pas celle de
Dieu dans son essence. 16° La naturelle conformité à Dieu qui est dans
l’intelligence de l’ange ne réside pas en ce que l’intelligence de l’ange
serait proportionnée à l’essence divine comme à une forme intelligible, mais
en ce qu’elle ne reçoit pas du sens la connaissance des choses sensibles,
comme nous la recevons, ainsi qu’en d’autres propriétés que l’intelligence
de l’ange a en commun avec Dieu et par lesquelles elle diffère de
l’intelligence humaine. 17° Il y a trois façons pour une chose d’être vue.
D’abord par son essence, comme lorsque l’essence même du visible est unie à
la vue, comme l’œil voit la lumière. Ensuite par une espèce, c’est-à-dire
quand la ressemblance de la réalité même est imprimée sur la vue par la
réalité elle-même, comme lorsque je vois une pierre. Enfin, par un miroir ;
et c’est le cas lorsque la ressemblance de la réalité, par laquelle cette réalité
est connue, vient immédiatement dans la vue non pas de la réalité elle-même,
mais de ce en quoi la ressemblance de la réalité est représentée : comme
les espèces des choses sensibles se reflètent dans un miroir. Voir Dieu de la
première façon est donc naturel à Dieu seul, et est au-dessus de la nature de
l’homme et de l’ange ; mais voir Dieu de la deuxième façon est naturel à
l’ange ; et voir Dieu de la troisième façon est naturel à l’homme
lui-même, qui parvient à la connaissance de Dieu en partant des créatures qui
le représentent d’une quelconque façon. L’affirmation selon laquelle toute
connaissance est soit par essence soit par un miroir est donc à entendre de 18° On peut considérer de deux façons l’image d’une réalité. D’abord en tant qu’elle est
une certaine réalité ; et puisqu’elle est une réalité distincte de ce
dont elle est l’image, le mouvement de la puissance cognitive vers l’image et
vers ce dont elle est l’image ne sera pas le même, à cause de cette façon de
considérer. Ensuite, on la considère en tant qu’elle est une image ; et
dans ce cas, le mouvement est le même vers l’image et vers ce dont elle est
l’image ; et ainsi, lorsqu’une chose est connue par une ressemblance
existant dans son effet, le mouvement de connaissance peut immédiatement
passer à la cause, sans que l’on considère aucune autre chose. Et de cette
façon, l’intelligence du voyageur peut considérer Dieu en ne considérant
aucune créature. 19° Les choses qui sont dans l’âme essentiellement et lui
sont unies comme des formes intelligibles, l’âme les pense par leur
essence ; mais ce n’est pas ainsi que l’essence divine est dans l’âme du
voyageur ; l’argument n’est donc pas concluant. 20° Cet argument vaut pour
l’espèce qui est abstraite de la réalité, et qui est nécessairement plus
simple que la réalité elle-même. Or ce n’est pas par une telle ressemblance
que l’intelligence créée connaît Dieu naturellement, mais c’est par une
ressemblance empreinte par lui ; l’argument n’est donc pas concluant. |
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Et videtur quod sic. Quia, secundum Augustinum super Genesim ad litteram [II, 8], Angeli in
principio suae conditionis, in quo statu fuerunt in naturalibus tantum, ut
multi dicunt, viderunt creaturas fiendas in verbo. Sed hoc esse non
potuisset, nisi verbum vidissent. Ergo per naturalia pura intellectus Angeli
vidit Deum per essentiam. Praeterea, quod
potest minus intelligibile intelligere, potest intelligere et maius. Sed
essentia divina est maxime intelligibilis, cum sit maxime a materia
immunis : ex quo contingit aliquid esse intelligibile actu. Cum ergo
intellectus Angeli naturali cognitione possit alia intelligibilia intelligere,
multo fortius poterit intelligere ex naturalibus puris divinam essentiam. Sed dicebat,
quod licet divina essentia sit in se maxime intelligibilis, non tamen est
maxime intelligibilis intellectui angelico. – Sed contra, eius quod est magis
visibile in se, non esse magis visibile nobis, causa est defectus nostri
visus. Sed in intellectu angelico non est aliquis defectus, cum Angelus sit speculum purum, clarissimum, incontaminatum,
ut Dionysius dicit in cap. IV de Divin. Nomin. [§ 22]. Ergo illud quod
est magis in se intelligibile, est magis intelligibile Angelo. Praeterea,
Commentator dicit in III de Anima [comm. 36], quod in intellectu qui est
penitus a materia separatus, sequitur hoc argumentum quod Themistius
faciebat : hoc est magis intelligibile ; ergo magis intelligitur. Sed intellectus Angeli est huiusmodi. Ergo in eo praedictum argumentum
sequitur. Praeterea,
excellens visibile propter hoc est visibile minus visui nostro, quia
corrumpit visum. Sed excellens intelligibile non corrumpit intellectum, sed
confortat ipsum. Ergo illud quod est magis in se intelligibile, magis ab
intellectu intelligitur. Praeterea,
videre Deum per essentiam est actus intellectus. Sed gratia est in affectu.
Ergo gratia non requiritur ad videndum Deum per essentiam ; et ita
secundum naturalia tantum ad hanc visionem pervenire potuerunt. Praeterea,
secundum Augustinum [De Trin. XIII,
1], fides quia praesens est per essentiam in anima, videtur ab anima per sui
essentiam. Sed Deus per sui essentiam praesentialiter est in anima, et
similiter in Angelo, et in qualibet creatura. Ergo Angelus Deum per essentiam
in puris naturalibus videre potuit. Praeterea, secundum Augustinum X Confessionum [cap. 17],
tripliciter est aliquid praesens in anima : scilicet per imaginem, per
notionem, et per praesentiam essentiae suae. Si ergo ista divisio est
conveniens, oportet haec esse opposita ; et ita, cum Deus sit praesens
intellectui angelico per essentiam, non erit ei praesens per similitudinem ;
et ita non potest Deus ab Angelo per similitudinem videri. Si ergo ex
naturalibus puris potest eum cognoscere aliquo modo, videtur quod cognoscat
eum per essentiam naturaliter. Praeterea, si
videtur aliquid in speculo materiali, oportet quod ipsum speculum videatur.
Sed Angeli in statu suae conditionis viderunt res in verbo quasi in quodam
speculo. Ergo viderunt verbum. Sed dicebat,
quod Angeli non fuerunt creati in puris naturalibus, sed cum gratia gratum
faciente, vel cum gratia gratis data. – Sed contra, sicut lumen naturae
deficit a lumine gloriae, ita etiam lumen gratiae gratis datae, vel gratum
facientis. Si ergo existentes in gratia gratis data vel gratum faciente potuerunt
videre Deum per essentiam, pari ratione et in statu naturalium existentes. Praeterea, res
non videntur nisi ubi sunt. Sed ante conditionem rerum res non erant nisi in
verbo. Ergo cum Angeli res fiendas cognoverint, in verbo eas
cognoverunt ; et ita viderunt verbum. Praeterea, natura non deficit in necessariis. Sed attingere finem, maxime
est de necessariis naturae. Ergo unicuique naturae provisum est ut possit
pertingere ad finem suum. Sed finis propter quem est rationalis creatura, est
videre Deum per essentiam. Ergo rationalis creatura ex naturalibus puris
potest ad hanc visionem pervenire. Praeterea, superiores potentiae sunt perfectiores inferioribus. Sed
inferiores potentiae per naturam suam possunt in sua obiecta, sicut sensus in
sensibilia, et imaginatio in imaginabilia. Cum ergo obiectum
intelligentiae sit Deus, ut dicitur in libro de Spiritu et Anima
[cap. 11], videtur quod per naturalia possit Deus videri ab
intelligentia angelica. Sed dicebat,
quod non est simile : quia obiecta aliarum potentiarum non excedunt suas
potentias ; sed Deus excedit omnem intelligentiam creatam. – Sed contra,
quantumcumque perficiatur intelligentia creata lumine gloriae, semper Deus
ipsam in infinitum excedit. Si ergo iste excessus impedit visionem Dei per
essentiam, nunquam intellectus creatus poterit pervenire in statu gloriae ad
videndum Deum per essentiam ; quod est absurdum. Praeterea, in
libro de Spiritu et Anima [cap. 6], dicitur, quod anima est similitudo totius sapientiae, et eadem ratione Angelus.
Sed res naturaliter cognoscitur per suam similitudinem. Ergo naturaliter
Angelus cognoscit ea de quibus est sapientia. Sed sapientia est de divinis,
ut Augustinus [De Trin. XIV, 1] dicit. Ergo Angelus naturaliter pervenit ad videndum Deum per
essentiam. Praeterea, ad hoc quod intellectus creatus videat Deum per essentiam,
non requiritur nisi quod intellectus Deo conformetur. Sed intellectus Angeli
per naturam suam est deiformis. Ergo ex naturalibus propriis potest videre
Deum per essentiam. Praeterea, omnis cognitio Dei vel est sicut in speculo, vel est per
essentiam, ut patet per hoc quod habetur I Cor., XIII, 12 : videmus nunc per speculum in aenigmate,
tunc autem facie ad faciem. Sed Angeli in naturalibus suis existentes non
cognoverunt Deum sicut in speculo ; quia, ut Augustinus [De Gen. ad litt. II, 8] dicit, ex quo creati sunt, aeterna verbi visione
perfruuntur, non invisibilia Dei per ea quae facta sunt conspicientes ; quod est in speculo videre. Ergo Angeli
naturaliter vident Deum per essentiam. Praeterea,
illud immediate videtur de quo cogitamus non cogitando de aliquo altero. Sed
Angelus naturali cognitione potest cogitare de Deo sine hoc quod cogitet de
aliqua creatura. Ergo potest videre Deum immediate ; quod est per
essentiam videre. Praeterea,
Augustinus [De Trin. XIII, 1]
dicit quod ea quae sunt essentialiter in anima, cognoscuntur ab ea per essentiam.
Sed divina essentia sic est in anima. Ergo et cetera. Praeterea,
illud quod non videtur per essentiam, videtur per speciem, si videatur. Sed
divina essentia non potest videri per speciem, quia species est simplicior eo
cuius est. Cum ergo naturaliter cognoscatur ab Angelo, per essentiam
cognoscitur ab eo. Sed contra.
Videre Deum per essentiam, est vita aeterna, ut patet Ioan. cap. XVII,
3 : haec est vita et cetera. Sed ad vitam aeternam non potest perveniri per pura naturalia ; Roman.
VI, 23 : gratia Dei vita aeterna.
Ergo nec ad visionem Dei per essentiam. Praeterea,
Augustinus [Ps.-August., De spiritu et
anima, cap. 12] dicit quod anima quamvis sit nata cognoscere Deum,
non tamen ad actum cognitionis perducitur, nisi perfundatur divino lumine ;
et sic ex naturalibus non potest aliquis videre Deum per essentiam. Praeterea,
natura non transcendit limites suos. Sed
essentia divina excedit omnem naturam creatam. Ergo naturali cognitione
divina essentia videri non potest. Responsio. Dicendum, quod ad hoc quod Deus per essentiam videatur,
oportet quod essentia divina uniatur intellectui quodammodo ut forma
intelligibilis. Perfectibile autem non unitur formae nisi postquam est in
ipso dispositio, quae facit perfectibile receptivum talis formae, quia proprius
actus fit in propria potentia : sicut corpus non unitur animae ut
formae, nisi postquam organizatum fuerit et dispositum. Unde oportet et in intellectu
esse aliquam dispositionem per quam efficiatur perfectibile tali forma quae
est essentia divina, quod est aliquod intelligibile lumen. Quod quidem lumen
si fuerit naturale, ex naturalibus puris intellectus Deum per essentiam
videre poterit. Sed quod sit
naturale est impossibile. Semper enim dispositio ultima ad formam et forma
sunt unius ordinis, in hoc quod si unum est naturale, et reliquum. Essentia
autem divina non est naturalis forma intelligibilis intellectus creati ;
quod sic patet. Actus enim et potentia semper sunt unius generis ; unde
potentia in genere quantitatis non respicit actum qui est in genere
qualitatis : unde forma naturalis intellectus creati non potest esse
nisi sit illius generis in quo est potentia creati intellectus : unde
forma sensibilis, quae est alterius generis, non potest esse forma ipsius,
sed forma immaterialis tantum, quae est generis sui. Sicut autem forma
sensibilis est infra genus intellectivae potentiae creatae, ita essentia
divina est supra ipsam ; unde essentia divina non est forma ad quam se
extendat naturalis facultas intellectus creati. Et ideo lumen illud intelligibile,
per quod intellectus creatus fit in ultima dispositione ut coniungatur
essentiae divinae ut formae intelligibili, non est naturale, sed supra
naturam ; et hoc est lumen gloriae, de quo in Ps. XXXV, 10,
dicitur : in lumine tuo videbimus
lumen. Naturalis
igitur facultas cuiuslibet intellectus determinatur ad aliquam formam creatam
intelligibilem ; aliter tamen in homine et in Angelo : quia in
homine ad formam intelligibilem a sensu abstractam, cum omnis eius cognitio a
sensu oriatur ; in Angelo autem ad formam intelligibilem non a sensu
acceptam, et praecipue ad formam quae est essentia sua. Et ideo cognitio Dei,
ad quam Angelus naturaliter pervenire potest, est ut cognoscat ipsum per
substantiam ipsius Angeli videntis ; et ideo dicitur in libro de Causis
[comm. 8 (7)], quod intelligentia
intelligit quod est supra se per modum substantiae suae, quia inquantum
est causata a Deo, substantia sua est similitudo quaedam divinae essentiae.
Sed cognitio Dei ad quam homo potest naturaliter pervenire, est ut cognoscat
ipsum per formam sensibilem, quae lumine intellectus agentis est a
sensibilibus abstracta ; et ideo Rom. cap. I, 20, super illud, invisibilia Dei etc., dicit Glossa [P.
Lombardi, PL 191, 1327 A-B], quod homo iuvabatur ad cognoscendum
Deum per creaturas sensibiles per lumen naturalis rationis. Cognitio autem
Dei quae est per formam creatam, non est visio eius per essentiam : et
ideo neque homo neque Angelus potest pervenire ad videndum Deum per essentiam
ex naturalibus puris. Ad primum
igitur dicendum, quod hoc quod dicit Augustinus, quod Angeli viderunt res in
verbo, potest intelligi non a principio conditionis, sed ex tunc ex quo beati
fuerunt. Vel dicendum, quod quamvis verbum per essentiam non viderint in
statu naturalium, viderunt tamen aliquo modo per similitudinem in eis
existentem ; et ex tali cognitione potuerunt creaturas cognoscere, quas
tamen postmodum in verbo multo plenius cognoverunt, quando verbum per
essentiam viderunt ; secundum enim quod cognoscitur causa, cognoscitur
effectus per ipsam. Ad secundum
dicendum, quod quamvis essentia divina sit in se maxime cognoscibilis, tamen
non est maxime cognoscibilis intellectui creato, quia est extra genus ipsius. Ad tertium
dicendum, quod intellectus angelicus dicitur esse speculum purum et
incontaminatum et sine defectu, quia non patitur defectum intelligibilis
luminis, considerata natura sui generis, sicut patitur intellectus humanus,
in quo intelligibile lumen obumbratur in tantum ut necesse sit a
phantasmatibus accipere, et cum continuo, et tempore, et discurrendo de uno
in aliud ; propter quod Isaac [Liber
de definicionibus] dicit, quod ratio
oritur in umbra intelligentiae ;
et ideo potentia intellectiva eius potest intelligere omnem formam intelligibilem
creatam quae est sui generis. Sed intellectus angelicus comparatus ad
essentiam divinam, quae est extra genus suum, invenitur defectivus et
tenebrosus ; et ideo deficit a visione divinae essentiae, quamvis ipsa
sit in se maxime intelligibilis. Ad quartum
dicendum, quod verbum Commentatoris intelligitur de cognitione intelligibilium
creatorum, non de cognitione essentiae increatae. Pro tanto enim substantia
intelligibilis, quae in se est maxime intelligibilis, fit nobis minus
intelligibilis quia excedit formam a sensu abstractam, qua naturaliter
intelligimus ; et similiter, immo multo amplius, essentia divina excedit
formam intelligibilem creatam, qua intellectus Angeli intelligit. Et ideo
intellectus Angeli minus intelligit essentiam divinam, quamvis sit magis
intelligibilis, sicut et intellectus noster minus intelligit essentiam
Angeli, quamvis sit magis intelligibilis quam res sensibiles. Ad quintum
dicendum, quod excellentia intelligibilis quamvis non corrumpat intellectum,
sed confortet eum, tamen excedit quandoque repraesentationem formae qua intellectus
intelligit ; et ex hac causa intelligibilis excellentia impedit intellectum.
Et secundum hoc est verum quod dicitur in II Metaph. [cap. 1 (993 b 9)],
quod intellectus se habet ad manifestissima
naturae sicut oculus vespertilionis ad lucem solis. Ad sextum dicendum, quod gratia non requiritur ad videndum Deum per
essentiam, quasi immediata dispositio ad visionem ; sed quia per gratiam
homo meretur lumen gloriae sibi dari, per quod Deum in essentia videat. Ad septimum
dicendum, quod fides cognoscitur per essentiam suam, inquantum essentia sua
coniungitur intellectui ut forma intelligibilis, et non alio modo. Sic autem
non Ad octavum
dicendum quod divisio illa non est per oppositas res, sed per oppositas
rationes ; et ideo nihil prohibet aliquid esse per essentiam uno modo in
anima, et alio modo per similitudinem vel imaginem ; in ipsa enim anima
est imago et similitudo Dei, quamvis sit in ea Deus per essentiam. Ad nonum dicendum sicut ad primum. Ad decimum dicendum, quod nec gratia gratum faciens nec gratia gratis
data sufficit ad videndum Ad undecimum dicendum, quod res antequam in propria natura essent, non
solum fuerunt in verbo, sed etiam in mente angelica ; et ita potuerunt
videri, quamvis verbum per essentiam non videretur. Ad duodecimum dicendum, quod sicut dicit philosophus in II Caeli et
Mundi [De caelo II, 18 (292 a
22)] in rebus invenitur multiplex gradus perfectionis. Primus enim gradus et perfectissimus
est, ut aliquid habeat bonitatem suam sine motu et sine adminiculo
alterius ; sicut est perfectissima sanitas in eo qui per se est sanus
sine auxilio medicinae ; et hic gradus est divinae perfectionis. Secundus
gradus est eius quod potest consequi perfectam bonitatem cum modico auxilio
et parvo motu, sicut eius qui habet sanitatem cum modico exercitio. Tertius
gradus est eius quod acquirit perfectam bonitatem cum multis motibus, sicut
ille qui acquirit perfectam sanitatem cum multis exercitiis. Quartus gradus
est eius quod nunquam potest acquirere perfectam bonitatem, sed acquirit
aliquid de bonitate ex multis motibus. Quintus gradus est eius quod non
potest acquirere aliquid de bonitate, nec habet aliquem motum ad hoc, sicut
est gradus illius in sanitate qui sanari non potest, unde nullam medicinam
accipit. Naturae igitur irrationales nullo modo ad perfectam bonitatem, quae
est beatitudo, pertingere possunt ; sed pertingunt ad aliquam bonitatem
imperfectam, quae est eorum finis Et similiter
dicendum ad decimumtertium de ordine potentiarum. Ad
decimumquartum dicendum, quod per lumen gloriae quamvis intellectus creatus
nunquam tantum elevetur quin in infinitum distet ab eo essentia divina, tamen
per lumen illud fit ut intellectus uniatur essentiae divinae sicut formae
intelligibili ; quod aliter fieri non posset. Ad
decimumquintum dicendum, quod ad cognoscendum Deum per similitudinem eius
Angelus ex propriis naturalibus potest, sed haec non est visio Dei per
essentiam. Ad
decimumsextum dicendum, quod conformitas naturalis ad Deum quae est in
intellectu Angeli, non est ut intellectus Angeli proportionetur ad essentiam
divinam sicut ad formam intelligibilem ; sed in hoc quod non accipit
cognitionem sensibilium a sensu, sicut nos accipimus ; et quantum ad
alia in quibus intellectus Angeli convenit cum Deo, et differt ab intellectu
humano. Ad
decimumseptimum dicendum, quod tripliciter aliquid videtur. Uno modo per
essentiam suam ; sicut quando ipsa essentia visibilis Ad
decimumoctavum dicendum, quod imago rei dupliciter potest considerari. Uno
modo inquantum est res quaedam ; et cum sit res distincta ab eo cuius
est imago, propter modum istum alius erit motus virtutis cognitivae in
imaginem, et in id cuius est imago. Alio modo consideratur prout est
imago ; et sic idem est motus in imaginem, et in id cuius est
imago ; et sic quando aliquid cognoscitur per similitudinem in effectu
suo existentem, potest motus cognitionis transire ad causam immediate, sine
hoc quod cogitetur de aliqua alia re. Et hoc modo intellectus viatoris potest
cogitare de Deo, non cogitando de aliqua creatura. Ad decimumnonum
dicendum, quod ea quae sunt essentialiter in anima et coniunguntur ei ut
formae intelligibiles, intelliguntur ab anima per essentiam suam ; sic
autem essentia divina non est in anima viatoris ; et ideo ratio non
sequitur. Ad vicesimum
dicendum, quod ratio illa procedit de specie abstracta a re, quam oportet
esse simpliciorem re ipsa. Talis autem similitudo non est per quam
intellectus creatus cognoscit naturaliter Deum, sed est similitudo impressa
ab ipso ; et ideo ratio non sequitur. |
(Quarto quaeritur utrum Angelus videns Deum per essentiam, omnia
cognoscat.)
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Il semble que oui. 1° Comme dit saint Isidore, « les anges voient toutes choses dans le Verbe de
Dieu avant qu’elles se produisent ». 2° La vue de chacun voit ce dont la ressemblance est en
elle. Or l’essence divine, qui est la ressemblance de toutes choses, est unie
à l’intelligence angélique comme une forme intelligible. L’ange qui voit Dieu
dans son essence voit donc toutes choses. 3° Si l’ange ne connaît pas toutes choses, il est nécessaire
que cela vienne soit d’une imperfection de l’intelligence angélique, soit
d’une imperfection des réalités connaissables, soit d’une imperfection du
médium. Or cela ne vient pas d’une imperfection de l’intelligence angélique,
puisque l’ange est « un miroir pur et sans souillure », comme dit
Denys ;
ni non plus d’une imperfection des intelligibles, car toutes choses sont connaissables
dans l’essence divine ; ni enfin d’une imperfection du médium par lequel
les anges connaissent, car l’essence divine représente parfaitement toutes choses.
L’ange qui voit Dieu voit donc toutes choses. 4° L’intelligence de l’ange est plus parfaite que
l’intelligence de l’âme humaine. Or l’âme a une puissance pour connaître toutes
choses ; en effet, elle est « d’une certaine façon toutes
choses », comme il est dit au troisième livre sur l’Âme, dans la mesure où
elle est de nature à connaître toutes choses. L’intelligence angélique peut
donc, elle aussi, connaître toutes choses. Or rien n’est plus efficace que
l’essence divine pour faire passer l’intelligence angélique à l’acte de connaître.
L’ange qui voit l’essence divine connaît donc toutes choses. 5° Comme dit saint Grégoire,
l’amour, dans la patrie, est égal à la connaissance, car en ce lieu chacun
aimera autant qu’il connaîtra. Or, qui aimera Dieu, aimera en lui tout ce qui
peut être aimé. Donc, qui le verra, verra tous les intelligibles. 6° Si l’ange qui voit Dieu ne voit pas toutes choses, c’est
seulement parce que l’ensemble des intelligibles est infini. Or l’infinité
de l’intelligible ne l’empêche pas de penser, puisque l’essence divine est
distante de lui comme l’infini est distant du fini. Il semble donc que l’ange
qui voit Dieu puisse voir toutes choses. 7° La connaissance du compréhenseur dépasse la connaissance
du voyageur, aussi élevée soit-elle. Or toutes choses peuvent être révélées à
un voyageur ; cela est clair en ce qui concerne les choses présentes,
car le monde entier a été montré en un seul instant au bienheureux Benoît,
comme il est dit au deuxième livre des Dialogues ; pour les
choses futures, cela peut aussi être évident, car Dieu révèle des choses
futures à quelque prophète, et pour la même raison il peut lui révéler toutes
choses ; et la même raison vaut pour les choses passées. Donc à bien
plus forte raison l’ange qui voit Dieu par la vision de la patrie connaît-il
toutes choses. 8° Saint Grégoire dit au quatrième livre des Dialogues : « Qu’y a-t-il qu’ils ne voient,
lorsqu’ils voient Celui qui voit tout ? » Or les anges voient dans
son essence le Dieu qui sait toutes choses. Ils connaissent donc toutes
choses. 9° Le pouvoir de connaître de l’ange n’est pas moins grand
que celui de l’âme. Or saint Grégoire dit au deuxième livre des Dialogues :
« Pour l’âme qui voit le Créateur, toute créature est étroite. »
Donc pour l’ange aussi ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 10° La lumière spirituelle s’introduit plus fortement dans
l’esprit que la lumière corporelle ne s’introduit dans l’œil. Or, si la lumière
corporelle était la raison adéquate de toutes les couleurs, alors, en
s’introduisant dans l’œil, elle manifesterait toutes les couleurs. Puis donc
que Dieu lui-même, qui est une lumière spirituelle et la parfaite raison de
toutes choses, s’introduit dans l’esprit angélique qui le voit, l’ange connaîtra
toutes choses dès qu’il le connaîtra. 11° La connaissance est comme un certain contact entre le
connaissant et le connaissable. Or si une chose simple est touchée, tout ce
qui est en elle est touché. Or Dieu est simple. Si donc on le connaît, on connaît
toutes les raisons en lui des réalités. 12° La connaissance d’aucune créature n’est de la substance
de la béatitude. Les créatures semblent donc être dans un égal rapport à la
connaissance de la béatitude. Donc, ou le bienheureux connaît toutes les
créatures, ou il n’en connaît aucune. Or il n’est pas sans en connaître
quelques-unes. Il les connaît donc toutes. 13° Toute puissance non amenée à l’acte est imparfaite. Or
l’intelligence de l’ange est en puissance à connaître toutes choses ;
sinon elle serait inférieure à l’intelligence humaine, en laquelle se trouve
[le pouvoir de] devenir toutes choses. Si donc, dans l’état de béatitude,
elle ne connaissait pas toutes choses, sa connaissance resterait
imparfaite ; ce qui semble s’opposer à la perfection de la béatitude,
qui ôte toute imperfection. 14° Si l’ange bienheureux ne connaissait pas toutes choses,
alors, puisqu’il est en puissance à connaître toutes choses, il pourrait par
la suite connaître une chose qu’il ne connaissait pas auparavant. Or cela est
impossible, car, comme dit saint Augustin au quinzième livre sur la Trinité, il n’y a pas, dans
les anges bienheureux, « des pensées au caractère mouvant » ;
ce qui serait le cas s’ils savaient une chose qu’ils n’avaient pas sue
auparavant ; les anges bienheureux qui voient Dieu voient donc toutes
choses. 15° La vision de la béatitude est mesurée par l’éternité, et
c’est pourquoi elle est appelée vie éternelle. Or, dans l’éternité, rien
n’est avant ni après. Donc dans la vision de la béatitude non plus ; il
est donc impossible que l’on sache une chose qui n’aurait pas déjà été
sue ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 16° Il est dit en Jn 10, 9 : « il entrera, et il sortira, et il trouvera des
pâturages » ; ce qui, au livre sur l’Esprit et l’Âme, est interprété
ainsi : il entrera pour contempler la divinité du Sauveur, il sortira
pour regarder son humanité, et dans les deux cas il trouvera une glorieuse
réfection. Or le regard extérieur « paîtra » si parfaitement dans
l’humanité du Sauveur, que rien de ce qui est dans son corps ne lui sera
caché. Donc l’œil de l’esprit, lui aussi, « paîtra » si bien dans
sa divinité, que rien de ce qui est en elle ne sera ignoré de lui ; et
ainsi, il connaîtra tout. 17° Comme il est dit au troisième livre sur l’Âme, l’intelligence qui
saisit le plus grand intelligible, ne saisit pas moins les choses moins
intelligibles, mais plus. Or le plus grand intelligible, c’est Dieu.
L’intelligence qui voit Dieu voit donc toutes choses. 18° L’effet est surtout connu au moyen de la connaissance de
sa cause. Or Dieu est la cause de toutes choses. L’intelligence de celui qui
voit Dieu connaît donc toutes choses. 19° Des couleurs peintes sur un tableau n’auraient besoin,
pour être connues par la vue, que d’une lumière qui les éclaire, et par
laquelle elles deviendraient visibles en acte. Or, dans l’essence divine, les
raisons de toutes choses sont intelligibles en acte, éclairées par la lumière
divine. L’intelligence qui voit l’essence divine voit donc toutes choses par
les raisons de toutes. En sens contraire : 1) Il est dit en Éph. 3, 10 : « afin que les principautés et les puissances
dans les cieux connaissent par l’Église la sagesse multiforme de
Dieu » ; et la Glose de saint Jérôme, à ce propos, dit que les
anges ont appris le mystère de l’Incarnation par la prédication de l’Église.
Ils ont donc ignoré ce mystère avant qu’il fût prêché, et cependant ils ont
vu Dieu dans son essence. Ceux qui voient Dieu dans son essence ne
connaissent donc pas toutes choses. 2) Denys dit à la fin de la Hiérarchie ecclésiastique que « de nombreux mystères ont des
causes qui sont cachées aux essences les plus hautes » ; et nous retrouvons
ainsi la même conclusion que ci-dessus. 3) Rien n’est égalé à une autre chose quant à cette
extension qui est selon la quantité de masse, s’il ne lui est égal selon la
quantité de masse. Donc rien non plus n’est égal à une autre chose quant à
l’extension de la quantité virtuelle, s’il ne lui est égalé en puissance. Or
l’intelligence de l’ange n’est pas égalée en puissance à l’intelligence
divine. Il est donc impossible que l’intelligence de l’ange s’étende à tout
ce à quoi s’étend l’intelligence divine. 4) Puisque les anges ont été faits pour louer Dieu, ils le
connaissent dans la mesure où ils le louent. Or tous ne le louent pas également,
comme le montre saint Jean Chrysostome dans une homélie sur saint Jean. Certains
connaissent donc en lui plus de choses que les autres. Et cependant, les
anges qui connaissent moins voient Dieu dans son essence ; celui qui
voit Dieu dans son essence ne voit donc pas toutes choses. 5) La connaissance et la joie font partie de la substance de
la béatitude de l’ange. Or les anges peuvent bien se réjouir de ce dont ils
ne se réjouissaient pas auparavant, comme par exemple de la conversion d’un
pécheur : « Il y a de la joie parmi les anges de Dieu pour un seul,
etc. » (Lc 15, 10). Ils peuvent donc aussi connaître ce qu’ils ne connaissaient
pas déjà. Ceux qui voient Dieu dans son essence ignorent donc des choses. 6) Aucune créature ne peut être souverainement bonne ou
souverainement puissante. Ni, par conséquent, omnisciente. 7) La connaissance divine dépasse infiniment la connaissance
de la créature. Il est donc impossible que la créature connaisse tout ce que
Dieu sait. 8) Il est dit en Jér. 17, 9 : « Le cœur de l’homme est corrompu, il est
impénétrable ; qui pourra le connaître ? Moi, le Seigneur. »
Il semble en résulter que les anges qui voient Dieu dans son essence ne connaissent
pas les secrets des cœurs, et ainsi, ne connaissent pas toutes choses. Réponse : Dieu, en voyant son essence, connaît certaines choses par
science de vision, à savoir les choses passées, présentes et futures ;
il en connaît d’autres par science de simple intelligence, à
savoir toutes celles qu’il peut faire, quoiqu’elles n’existent pas ni n’ont
existé ni n’existeront. Or il semble impossible qu’une créature qui voit l’essence
divine sache tout ce que Dieu sait de science de simple connaissance. En
effet, il est avéré que plus on connaît parfaitement une cause, plus
nombreux sont les effets que l’on peut parvenir à connaître à partir de la
connaissance de la cause ; par exemple, celui qui connaît plus parfaitement
quelque principe de démonstration peut en déduire de plus nombreuses
conclusions. Si donc quelque intelligence, à partir de la connaissance d’une
cause, en connaît tous les effets, il est nécessaire qu’elle atteigne le mode
parfait de connaissance de cette cause, et ainsi, qu’il comprenne cette
cause ; ce qui est impossible s’il s’agit de l’essence divine
relativement à l’intelligence créée, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit.
Il est donc impossible qu’une intelligence créée, en voyant l’essence divine,
connaisse tout ce qui peut être causé par elle. Cependant il est possible qu’une intelligence créée qui
voit l’essence divine connaisse tout ce que Dieu sait de science de vision,
comme tous le soutiennent au sujet de l’âme du Christ. Mais
au sujet des autres créatures qui voient Dieu dans son essence, il y a deux
opinions. Certains disent qu’il est nécessaire que tous les anges et
toutes les âmes des bienheureux, en voyant l’essence de Dieu, connaissent
toutes choses, comme celui qui voit un miroir voit tout ce qui se reflète
dans le miroir. Mais cela semble s’opposer aux paroles des saints, et surtout
de Denys, qui dit Voilà pourquoi il faut répondre que les réalités ne sont
pas dans l’essence divine en étant actuellement distinctes, mais que toutes
choses sont plutôt un en lui, comme dit Denys, à la façon dont les nombreux effets sont unis dans une
cause unique. Mais les images qui se reflètent dans un miroir y sont distinctes
en acte ; et c’est pourquoi le mode par lequel toutes les réalités sont
dans l’essence divine est plus semblable au mode par lequel les effets sont
dans la cause qu’à celui par lequel les images sont dans un miroir. Or il n’est pas nécessaire que quiconque connaît la cause
connaisse tous les effets qu’elle peut produire, à moins qu’il ne la
comprenne ; ce qui, s’agissant de l’essence divine, n’est le cas
d’aucune intelligence créée. C’est donc seulement en Dieu que, de ce qu’il
voit son essence, il suit nécessairement qu’il connaît tout ce qu’il peut
faire. Et c’est pourquoi, en voyant l’essence de Dieu, on connaît d’autant
plus d’effets produits par elle qu’on la voit plus pleinement. Aussi
attribue-t-on à l’âme du Christ, qui voit Dieu plus parfaitement que toutes les créatures,
la connaissance de toutes choses, présentes, passées et futures ; quant
aux autres, il n’en va pas ainsi, mais chacun, selon la mesure avec laquelle
il voit Dieu, voit plus ou moins d’effets venant de lui. Réponse aux objections : 1° Comme dit le Maître au deuxième
livre des Sentences, lorsqu’il est dit : « les
anges voient toutes choses dans le Verbe avant qu’elles se produisent »,
cela ne s’entend pas de tous les anges, mais peut-être des anges
supérieurs ; et ceux-là non plus ne voient pas toutes choses parfaitement,
mais peut-être en savent-ils quelques-unes en général et comme de façon
implicite seulement. Ou bien l’on peut dire qu’à propos d’une réalité
connaissable on peut penser plusieurs raisons, comme à propos du triangle se
font plusieurs démonstrations ; et il est possible de savoir ce qu’est
le triangle sans savoir tout ce qui peut être su à son propos. Autre chose
est donc de savoir toutes les réalités, et autre chose de savoir tous les
intelligibles concernant les réalités. Il semble assez probable que tous ceux
qui voient Dieu dans son essence connaissent toutes les créatures au moins selon
leurs espèces, et c’est ainsi que saint Isidore dit que les anges
« savent toutes choses dans le Verbe avant qu’elles se produisent » ;
en effet, c’est la réalité qui est produite, non la raison
intelligible ; or il n’est pas nécessaire que l’ange qui sait une
réalité sache toutes les raisons intelligibles qui la concernent ; et si d’aventure il
sait toutes les propriétés naturelles que l’on connaît par compréhension de
l’essence, il ne connaît cependant pas la réalité selon toutes les raisons
par lesquelles elle est soumise à l’ordre de la divine providence, qui
ordonne une réalité à divers événements. Et les anges inférieurs sont
éclairés par les supérieurs au sujet de ces raisons. C’est ainsi que Denys
dit au quatrième chapitre des Noms
divins que les anges
supérieurs enseignent aux inférieurs les raisons connaissables des réalités. 2° Cet argument est probant lorsque la vue est unie à la
ressemblance selon tout le pouvoir de cette ressemblance ; alors, en
effet, il est nécessaire que la vue connaisse tout ce à quoi s’étend la
ressemblance 3° Que l’ange qui voit Dieu ne voie pas toutes choses,
provient de l’imperfection de son intelligence, qui n’est pas unie à
l’essence divine selon tout le pouvoir de celle-ci. Et cette imperfection ne
s’oppose pas à sa pureté, comme on l’a déjà dit. 4° L’âme, par sa puissance naturelle, ne s’étend pas à de
plus nombreux intelligibles que ceux qui peuvent être manifestés par la
lumière de l’intellect agent, et
qui sont les formes abstraites à partir des choses sensibles. Et
semblablement, la puissance naturelle de l’intelligence angélique est
ordonnée à la connaissance de tout ce qui est manifesté par sa lumière
naturelle, qui ne suffit pas à manifester tout ce qui est caché dans la sagesse
de Dieu. En outre, quant aux choses que l’âme peut connaître naturellement,
ce n’est que par un médium proportionné à elle que l’âme en prend connaissance ;
c’est pourquoi, si deux hommes appréhendent un seul et même médium, l’un parvient à connaître une conclusion à laquelle
l’autre, d’un esprit plus lent, ne peut parvenir. Et semblablement, la vision
de l’essence de Dieu permet à un ange supérieur de connaître de nombreuses
choses qu’un inférieur ne peut connaître ; lequel est cependant amené à
les connaître par un médium qui lui est davantage proportionné, par exemple
la lumière d’un ange supérieur. C’est pourquoi il est nécessaire qu’un ange en éclaire un autre. 5° La volonté a pour terme les réalités elles-mêmes ;
mais l’intelligence ne s’arrête pas aux seules réalités : elle divise les
réalités en de nombreux concepts ;
ces concepts sont donc pensés et ne sont pas aimés, mais ils peuvent être un
principe ou une raison pour aimer, et l’objet aimé est proprement la réalité
elle-même. Et parce que les anges qui voient Dieu dans son essence
connaissent toutes les créatures, ils peuvent toutes les aimer ; mais
parce qu’ils n’appréhendent pas en elles toutes les raisons intelligibles, ils ne les aiment pas à tous les points de vue auxquels
les réalités peuvent être aimées. 6° Bien que Dieu soit distant de l’intelligence angélique
comme l’infini est distant du fini, cependant les anges ne le connaissent pas
selon le mode de son infinité, car ils ne le connaissent pas
infiniment ; voilà pourquoi il n’est pas nécessaire qu’ils connaissent
tous les infinis que lui-même connaît. 7° Dieu pourrait révéler tant de choses à un voyageur, qu’il
aurait de plus nombreuses pensées sur les créatures que n’en aurait
l’intelligence du compréhenseur ; et semblablement, Dieu pourrait
révéler à n’importe quel compréhenseur inférieur tout ce que pense un
supérieur, ou même plus. Mais la présente enquête ne porte pas
là-dessus : on demande seulement si, de ce qu’une intelligence créée
voit l’essence de Dieu, il suit qu’elle connaît toutes choses. 8° La parole de saint Grégoire peut s’entendre des choses
qui appartiennent à la substance de la béatitude. Ou bien l’on peut dire que
saint Grégoire considère la suffisance du médium, car l’essence divine elle-même est un
médium suffisant pour démontrer toutes les réalités. Il veut donc établir par
là que ce n’est pas étonnant si, ayant vu l’essence divine, on connaît les
futurs ; mais que toutes choses ne soient pas connues, provient de
l’imperfection de l’intelligence qui ne comprend pas l’essence divine. 9° On déduit de cette citation que, parce que l’âme voit
l’essence divine, toute créature lui est étroite, c’est-à-dire aucune
créature ne lui est cachée en raison de son excellence de créature. Mais la
créature peut avoir une autre raison d’être cachée, à savoir, parce que l’âme
n’est pas unie à un médium qui lui soit proportionné et par lequel elle
puisse connaître cette créature. 10° Cet argument serait probant si l’œil corporel recevait
en lui-même la lumière corporelle selon tout le pouvoir de celle-ci ; ce
qui n’a évidemment pas lieu dans le cas présent. 11° L’intelligence qui touche Dieu par sa connaissance, le
connaît tout entier, mais pas totalement ;
voilà pourquoi il connaît tout ce qui est actuellement en lui ;
cependant il n’est pas nécessaire qu’il connaisse sa relation à tous ses
effets, ce qui est le connaître en tant qu’il est la raison de tous ses
effets. 12° Bien qu’aucune connaissance de la créature ne soit de la
substance de la béatitude, telle une connaissance béatifiante, cependant quelque
connaissance de la créature appartient à la béatitude comme étant nécessaire
à un acte du bienheureux ; par exemple, il
appartient à la béatitude de l’ange de connaître tous ceux qui sont commis à
sa charge ; et semblablement, il appartient à la béatitude des saints de
connaître ceux qui implorent leurs bienfaits, ou encore les autres créatures
au sujet desquelles ils doivent louer Dieu. Ou bien il faut répondre que,
même si la connaissance de la créature n’appartenait en aucune façon à la
béatitude, cependant il ne s’ensuit pas que toute connaissance de la créature
soit dans un égal rapport à la vision béatifique. En effet, une cause étant
connue, il est à notre portée de connaître en elle certains effets, au lieu
que d’autres sont plus cachés ; comme il est clair que certaines
conclusions résultent immédiatement des principes de la démonstration, alors
que d’autres n’en découlent que par de nombreux intermédiaires ;
et n’importe qui n’a pas le pouvoir de connaître ces intermédiaires par
lui-même, mais il est nécessaire qu’un autre le conduise comme par la main.
Il en va de même pour la connaissance des raisons intelligibles concernant
les effets, relativement à l’essence divine : certaines sont plus
cachées, d’autres plus manifestes, et c’est pourquoi la vision de l’essence divine
permet d’en connaître certaines, et d’autres non. 13° Il y a deux façons pour une chose d’être en puissance à
une autre. D’abord en puissance naturelle, et ainsi,
l’intelligence créée est en puissance à connaître tout ce qui peut être
manifesté par sa lumière naturelle ; et l’ange bienheureux n’ignore rien
de ces choses : en effet, une telle ignorance laisserait imparfaite
l’intelligence de l’ange. Mais une autre puissance est celle d’obéissance
seulement, comme on dit qu’une chose est en puissance à ce que Dieu peut
faire en elle au-dessus de la nature ; et si une telle puissance n’est
pas amenée à l’acte, la puissance ne sera pas imparfaite ; voilà
pourquoi l’intelligence de l’ange bienheureux n’est pas imparfaite si elle
ne connaît pas tout ce que Dieu peut lui révéler. Ou bien il faut répondre
que, si une puissance est ordonnée à deux perfections dont la première est à
cause de la seconde, la puissance ne sera pas imparfaite si 14° Le caractère mouvant des pensées, qui est exclu des
anges bienheureux, peut s’entendre de deux façons. D’abord en ce sens que la
pensée est appelée mouvante à cause d’un processus discursif allant des effets aux
causes, ou vice versa ; et bien sûr, ce processus discursif
est propre à la raison, que la clarté de l’intelligence angélique surpasse.
Ensuite, le caractère mouvant peut se rapporter à la succession des choses
qui sont pensées. Et dans ce cas il faut savoir que, quant à cette
connaissance des réalités que les anges ont dans le Verbe, il ne peut y avoir
succession, car ils connaissent les diverses choses par un seul
[médium]. Mais quant aux choses qu’ils connaissent par des espèces innées ou
par les illuminations des anges supérieurs, il y a là une succession ;
c’est pourquoi saint Augustin dit au huitième livre sur la Genèse au sens littéral que « Dieu meut la créature spirituelle
selon le temps » ; c’est-à-dire qu’elle change selon ses affections. 15° La vision de la béatitude est celle par laquelle Dieu
est vu dans son essence, et les réalités en Dieu. En elle, il n’y a pas de succession,
et les anges n’y progressent pas plus qu’ils ne progressent en béatitude.
Mais dans la vision des réalités par des espèces innées ou par les
illuminations des anges supérieurs, ils peuvent progresser. Et de ce fait,
cette vision-là n’est pas mesurée par l’éternité, mais par le temps ;
non certes par le temps qui est la mesure du mouvement du premier mobile, et
dont parle le Philosophe, mais par le temps non continu, par lequel est mesurée la
création des réalités ; ce qui n’est rien d’autre que la numération de
l’avant et de l’après dans la création des réalités ou dans la succession des
pensées angéliques. 16° Le corps du Christ est fini et peut être compris par la
vue corporelle. Mais l’essence divine, puisqu’elle est infinie, n’est pas
comprise par la vue spirituelle ; il n’en va donc pas de même. 17° Cet argument vaudrait si l’intelligence connaissait
parfaitement le suprêmement connaissable, qui est Dieu ; mais parce
qu’il n’en est pas ainsi, l’argument n’est pas concluant. 18° Il faut répondre semblablement au dix-huitième argument
sur la cause et l’effet, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut. 19° Les raisons des réalités ne sont pas en Dieu à la façon
dont les couleurs sont sur un tableau ou sur un mur, ainsi qu’il ressort de
ce qu’on a dit, l’argument n’est donc pas concluant. Réponse aux objections en sens contraire : Nous les accordons, car
elles concluent vrai, quoiqu’elles ne le fassent pas comme il le faudrait. |
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Et videtur quod
sic. Quia, sicut
dicit Isidorus [Sent. (seu De summo bono) I, 10, 17], angeli in verbo Dei omnia vident antequam
fiant. Praeterea,
uniuscuiusque visus videt illud cuius similitudo est apud ipsum. Sed essentia
divina, quae est similitudo omnium, intellectui angelico coniungitur ut forma
intelligibilis. Ergo Angelus videns Deum per essentiam, videt omnia. Praeterea, si
Angelus non cognoscit omnia, oportet quod hoc accidat vel ex defectu intellectus
angelici, vel ex defectu rerum cognoscibilium, vel ex defectu medii. Sed non
ex defectu intellectus angelici, cum Angelus sit speculum purum et incontaminatum, ut Dionysius [De div. nom., cap. 4, § 22]
dicit ; nec etiam ex defectu intelligibilium, quia omnia sunt in divina
essentia cognoscibilia ; nec etiam ex defectu medii quo cognoscunt, quia
divina essentia perfecte omnia repraesentat. Ergo Angelus videns Deum omnia
videt. Praeterea,
intellectus Angeli est perfectior quam intellectus animae humanae. Sed anima
habet potentiam ad omnia cognoscendum ; ipsa enim est quodammodo omnia, ut in III de Anima
[cap. 8 (431 b 21)] dicitur, secundum quod est nata omnia cognoscere.
Ergo et intellectus angelicus potest omnia cognoscere. Sed nihil est efficacius
ad educendum intellectum angelicum in actum cognitionis quam divina essentia.
Ergo Angelus videns essentiam divinam, omnia cognoscit. Praeterea, sicut dicit Gregorius [In
Ez. II, hom. 9], amor in patria cognitioni aequatur : quia
tantum quisque ibi diliget, quantum cognoscet. Sed amans Deum amabit in ipso
omnia diligibilia. Ergo videns ipsum videbit omnia intelligibilia. Praeterea, si
Angelus videns Deum non videt omnia, hoc non est nisi quia omnia intelligibilia
sunt infinita. Sed ipse non impeditur ab intelligendo propter intelligibilis
infinitatem, quia essentia divina distat ab eo sicut infinitum a finito. Ergo
videtur quod Angelus videns Deum, omnia videre possit. Praeterea,
cognitio comprehensoris excedit cognitionem viatoris, quantumcumque elevetur.
Sed viatori alicui possunt omnia revelari : quod quidem de praesentibus
patet, quia beato Benedicto totus mundus simul ostensus est, ut dicitur in II
Dialogorum [cap. 35] ; de futuris etiam patere potest, quia Deus
alicui prophetae aliqua futura revelat, et eadem ratione potest sibi omnia
revelare ; et similis ratio est de praeteritis. Ergo multo fortius
Angelus videns Deum visione patriae omnia cognoscit. Praeterea,
Gregorius in IV Dialog. [cap. 33] dicit : quid est quod non videant ubi videntem omnia vident ? Sed Angeli vident per essentiam Deum
scientem omnia. Ergo Angeli cognoscunt omnia. Praeterea,
potestas Angeli in cognoscendo non est minor quam potestas animae. Sed dicit Gregorius in II Dialog. [cap. 35] : animae videnti creatorem angusta est omnis
creatura. Ergo et
Angelo ; et sic idem quod prius. Praeterea, lux
spiritualis vehementius ingerit se menti quam lux corporalis oculo. Sed si
lux corporalis esset sufficiens ratio omnium colorum ; ingerens se
oculo, omnes colores manifestaret. Ergo, cum ipse Deus, qui est lux
spiritualis, et rerum omnium perfecta ratio, menti Angeli videntis eum se
ingerat, Angelus eo cognito omnia cognoscet. Praeterea,
cognitio est quasi quidam contactus cognoscentis et cognoscibilis. Sed si simplex
tangitur, tangitur quidquid in ipso est. Sed Deus est simplex. Ergo si
cognoscitur, cognoscuntur omnes rerum rationes quae in ipso sunt. Praeterea,
nullius creaturae cognitio est de substantia beatitudinis. Ergo ad
cognitionem beatitudinis aequaliter se habere videntur. Aut ergo beatus omnes
creaturas cognoscit, aut nullam. Sed non nullam. Ergo omnes. Praeterea,
omnis potentia non reducta ad actum est imperfecta. Sed intellectus Angeli
est in potentia ad omnia cognoscenda ; alias esset inferior intellectu
humano, in quo est omnia fieri. Si ergo in statu beatitudinis non omnia
cognosceret, remaneret eius cognitio imperfecta ; quod videtur repugnare
beatitudinis perfectioni, quae omnem imperfectionem tollit. Praeterea, si
Angelus beatus non cognosceret omnia, cum sit in potentia ad omnia
cognoscenda, posset postmodum aliquid cognoscere quod prius non cognoverat.
Sed hoc est impossibile, quia, sicut dicit Augustinus in XV de Trinitate
[cap. 16], in Angelis beatis non sunt cogitationes volubiles ; quod
esset, si aliquid scirent quod prius nescissent ; ergo Angeli beati
videntes Deum omnia vident. Praeterea,
visio beatitudinis aeternitate mensuratur, unde et vita aeterna dicitur. Sed
in aeternitate nihil est prius et posterius. Ergo nec in visione
beatitudinis ; ergo non potest esse quod aliquid sciatur quod prius
scitum non fuerat ; et sic idem quod prius. Praeterea,
Ioan. X, 9, dicitur : ingredietur
et egredietur, et pascua inveniet ; quod in libro de Spiritu et Anima [cap. 9] sic
exponitur : ingredietur ad contemplandam divinitatem salvatoris,
egredietur ad intuendam humanitatem ipsius ; et utrobique gloriosam
refectionem inveniet. Sed visus exterior
ita perfecte pascetur in humanitate salvatoris, quod nihil existens in
corpore eius erit ei occultum. Ergo et oculus mentis ita pascetur in
divinitate ipsius, quod nihil in ea existens ignorabitur ab eo ; et sic
cognoscet omnia. Praeterea, ut
dicitur III de Anima [l. 7 (429 b 3)], intellectus intelligens maximum
intelligibile, non minus intelligit minus intelligibilia, sed magis. Sed
maxime intelligibile est Deus. Ergo intellectus videns Deum, omnia videt. Praeterea, effectus maxime cognoscitur per cognitionem suae causae. Sed Deus est
causa omnium. Ergo intellectus videntis Deum omnia cognoscit. Praeterea,
colores in tabula depicti, ad hoc quod visu cognoscerentur, non indigerent
nisi lumine eos illustrante, quo fierent visibiles actu. Sed rerum omnium
rationes sunt in essentia divina actu intelligibiles, divino lumine
illustratae. Ergo intellectus videns essentiam divinam, omnia per omnium rationes
videt. Sed contra. Est
quod dicitur Ephes. cap. III, 10 : ut
innotescat principatibus et potestatibus in caelestibus per Ecclesiam
multiformis sapientia Dei :
ubi dicit Glossa Hieronymi [P. Lombardi, PL 192, 189 B], quod
Angeli mysterium incarnationis per praedicationem Ecclesiae sunt edocti. Ergo
ante praedicationem illud ignoraverunt, et tamen Deum per essentiam viderunt.
Ergo videntes Deum per essentiam non omnia cognoscunt. Praeterea,
Dionysius dicit in fine Ecclesiast. Hierarch. [cap. 7, pars 3,
§ 11], quod multae sacramentorum
rationes latent supernas essentias ; et sic idem quod prius. Praeterea,
nihil alteri coaequatur in extensione quae est secundum quantitatem molis,
nisi sit ei aequale secundum molis quantitatem. Ergo et nihil aequatur alteri
in extensione virtualis quantitatis, nisi coaequetur ei in virtute. Sed
intellectus Angeli non coaequatur intellectui divino in virtute. Ergo non
potest esse quod intellectus Angeli se extendat ad omnia ad quae se extendit
intellectus divinus. Praeterea, Angeli, cum sint facti ad laudandum Deum, secundum hoc quod
cognoscunt eum laudant ipsum. Sed non omnes aequaliter eum laudant, ut patet
per Chrysostomum super Ioan. [hom. 15, n. 1]. Ergo quidam in eo plura
cognoscunt quam alii. Et tamen Angeli minus cognoscentes vident Deum per
essentiam ; ergo videns Deum per essentiam non omnia videt. Praeterea, de
substantia beatitudinis Angeli est cognitio et gaudium. Sed Angeli bene
possunt gaudere de quo prius non gaudebant, sicut de peccatore
converso : gaudium enim est Angelis
Dei super uno etc. ; Lucae XV, vers. 10. Ergo et possunt cognoscere
quae prius non cognoscebant. Ergo videntes Deum per essentiam, aliqua
ignorant. Praeterea,
nulla creatura potest esse summe bona vel summe potens. Ergo nec omnia
sciens. Praeterea,
cognitio divina in infinitum excedit cognitionem creaturae. Ergo non potest
esse ut omnia quae Deus scit, creatura cognoscat. Praeterea,
Ierem. XVII, 9, dicitur : pravum
est cor hominis, et inscrutabile ;
quis cognoscet illud ? Ego Dominus.
Ex quo videtur quod Angeli videntes Deum per essentiam, non cognoscunt
secreta cordium, et ita non cognoscunt omnia. Responsio.
Dicendum, quod Deus videndo essentiam suam, quaedam cognoscit scientia
visionis, scilicet praeterita, praesentia et futura ; quaedam autem
scientia simplicis intelligentiae, omnia scilicet quae potest facere, quamvis
nec sint, nec fuerint, nec futura sint. Impossibile
autem videtur quod aliqua creatura videns essentiam divinam, omnia sciat quae
Deus scit scientia simplicis notitiae. Constat enim quod quanto aliquis
causam aliquam perfectius cognoscit, ex cognitione causae in plurium
effectuum notitiam devenire potest ; sicut ille qui perfectius aliquod
principium demonstrationis cognoscit, plures conclusiones ex eo deducere
potest. Si ergo aliquis intellectus ex cognitione alicuius causae omnes
effectus eius cognoscat, oportet quod pertingat ad perfectum modum
cognitionis illius causae, et sic quod illam causam comprehendat ; quod
est impossibile de essentia divina respectu intellectus creati, ut ex dictis
patet. Unde impossibile est quod aliquis intellectus creatus videndo divinam
essentiam omnia cognoscat quae ex ea causari possunt. Possibile tamen
est ut aliquis intellectus creatus essentiam Dei videns, omnia cognoscat quae
Deus scit scientia visionis, ut de anima Christi ab omnibus tenetur. De aliis
autem videntibus Deum per essentiam, est duplex opinio. Quidam enim
dicunt, quod omnes Angeli et animae beatorum videndo essentiam Dei, necesse
est ut omnia cognoscant, sicut qui videt speculum, videt omnia quae in
speculo relucent. Sed hoc dictis sanctorum repugnare videtur, et praecipue Et ideo
dicendum est, quod res non sunt in essentia divina sicut actu distinctae ;
sed magis in eo omnia sunt unum, ut Dionysius [De div. nom., cap. 5, § 8] dicit, per modum quo multi
effectus uniuntur in una causa. Imagines autem in speculo resultantes sunt
ibi in actu distinctae ; et ideo modus quo res omnes sunt in essentia
divina similior est modo quo sunt effectus in causa, quam modo quo sunt
imagines in speculo. Non est autem
necessarium quod quicumque cognoscit causam, cognoscat omnes effectus eius
qui possunt ex ipsa produci, nisi comprehendat ipsam ; quod non
contingit alicui intellectui creato, respectu divinae essentiae. Unde in solo
Deo necesse est ut ex hoc quod essentiam suam videt, omnia cognoscat quae
facere potest. Unde et eorum effectuum qui ex ipsa producti sunt, tanto
aliquis plures cognoscit videndo essentiam Dei, quanto plenius eam videt. Et
ideo animae Christi, quae super omnes creaturas perfectius Deum videt, attribuitur
quod omnia cognoscat, praesentia, praeterita et futura ; aliis autem
non, sed quod unusquisque secundum mensuram qua videt Deum, videt plures vel
pauciores effectus ex ipso. Ad primum igitur dicendum, quod sicut Magister in II Senten. [dist. 11,
cap. 2] dicit, cum dicitur : Angeli in verbo vident omnia antequam
fiant ; hoc non intelligitur de omnibus Angelis, sed forte de
superioribus ; nec illi etiam omnia perfecte vident, sed forte in
communi, et quasi implicite tantum, aliqua sciunt. Vel potest dici, quod de
una re cognoscibili possunt intelligi plures rationes, sicut de triangulo
plures demonstrationes fiunt ; et potest esse quod aliquis scit triangulum
quid est, qui nescit omnia quae de triangulo sciri possunt. Aliud igitur est
scire omnes res, aliud autem scire omnia intelligibilia de rebus. Satis autem
probabile videtur quod omnes videntes Deum per essentiam omnes creaturas
cognoscant ad minus secundum species suas, et hoc est quod Isidorus dicit,
quod sciunt in verbo omnia antequam
fiant ; fieri enim rei
est, non intelligibilis rationis. Non autem oportet quod Angelus sciens rem
aliquam sciat omnes rationes intelligibiles de ipsa ; et si forte sciat
omnes proprietates naturales quae comprehensione essentiae cognoscuntur, non
tamen scit eam secundum omnes rationes quibus substat ordini divinae
providentiae, qua una res ordinatur ad varios eventus. Et de his rationibus
inferiores Angeli a supremis illuminantur. Et hoc est quod dicit Dionysius,
cap. IV de Divin. Nomin. [§ 1], quod superiores Angeli docent inferiores
rerum scibiles rationes. Ad secundum
dicendum, quod ratio illa procedit quando visus similitudini coniungitur
secundum totum posse ipsius similitudinis ; tunc enim necesse est ut
visus cognoscat omne id ad quod similitudo visus se Ad tertium
dicendum, quod hoc quod Angelus videns Deum non videat omnia, contingit ex
defectu intellectus ipsius, qui non unitur essentiae divinae secundum totum
posse eius. Hic autem defectus puritati eius non repugnat, ut supra dictum
est. Ad quartum
dicendum, quod anima secundum potentiam naturalem non se extendit ad plura intelligibilia
quam ad ea quae possunt manifestari per lumen intellectus agentis ; quae
sunt formae abstractae a sensibilibus. Et similiter potentia intellectus angelici
naturalis est ad omnia illa cognoscenda quae manifestantur lumine suo
naturali, quod non est sufficiens manifestativum omnium quae in Dei sapientia
latent. Et praeterea, illorum etiam quae anima naturaliter cognoscere potest,
cognitionem non accipit nisi per medium sibi proportionatum ; unde uno
et eodem medio apprehenso, aliquis in cognitionem alicuius conclusionis
devenit in quam alius tardioris ingenii devenire non potest. Et similiter ex
essentia Dei visa superior Angelus multa cognoscit quae inferior cognoscere
non potest ; in eorum tamen cognitionem reducitur per medium sibi magis
proportionatum, sicut per lumen superioris Angeli. Unde necesse est quod unus
Angelus alium illuminet. Ad quintum
dicendum, quod affectus terminatur ad res ipsas ; sed intellectus non
solum sistit in rebus, sed res in multas intentiones dividit ; unde
illae intentiones sunt intellectae, non autem sunt dilectae ; sed
possunt esse dilectionis principium, sive ratio ; dilectum autem proprie
est res ipsa. Et quia Angeli videntes Deum per essentiam, omnes cognoscunt
creaturas, possunt omnes amare. Quia vero non omnes rationes intelligibiles
in eis apprehendunt, non ex omnibus rationibus quibus res diligi possunt, eas
diligunt. Ad sextum
dicendum, quod quamvis Deus distet ab intellectu angelico sicut infinitum a
finito, non tamen cognoscunt eum secundum modum suae infinitatis, quia non
cognoscunt eum infinite ; et ideo non oportet quod omnia infinita quae
ipse cognoscit, cognoscant. Ad septimum
dicendum, quod Deus alicui viatori revelare posset tot, quod plura de
creaturis intelligeret quam intellectus comprehensoris ; et similiter
Deus posset cuilibet comprehensori inferiori revelare omnia quae superior
intelligit, aut etiam plura. Sed nunc de hoc non quaerimus ; sed solum
de hoc an ex hoc quod essentiam Dei videt aliquis intellectus creatus,
sequatur quod omnia cognoscat. Ad octavum
dicendum, quod verbum Gregorii potest intelligi de his quae pertinent ad
substantiam beatitudinis. Vel potest dici, quod Gregorius loquitur quantum ad
sufficientiam medii, quia ipsa essentia divina est sufficiens medium
demonstrativum rerum omnium. Unde per hoc vult habere quod non est mirum si,
ea visa, futura cognoscuntur ; sed quod non omnia cognoscantur, est ex Ad nonum
dicendum, quod ex illa auctoritate habetur, quod ex quo anima videt divinam
essentiam, omnis creatura est ei angusta, id est nulla creatura occultatur ei
propter eminentiam ipsius creaturae. Sed alia ratio occultationis esse
potest : quia scilicet non coniungitur ei medium proportionatum sibi,
per quod illam creaturam cognoscere possit. Ad decimum
dicendum, quod ratio illa procederet, si oculus corporalis lucem corporalem
secundum totum eius posse in se susciperet ; quod patet in proposito non
esse. Ad undecimum
dicendum, quod intellectus cognitione sua tangens Deum, cognoscit ipsum
totum, sed non totaliter ; et ideo cognoscit omne id quod actu in ipso
est. Non tamen oportet quod cognoscat habitudinem eius ad omnes suos
effectus ; quod est cognoscere ipsum, secundum quod est ratio omnium
suorum effectuum. Ad duodecimum
dicendum, quod quamvis nulla cognitio creaturae sit de substantia
beatitudinis quasi beatificans, tamen aliqua creaturae cognitio pertinet ad
beatitudinem quasi necessaria ad aliquem actum beati ; sicut ad
beatitudinem Angeli pertinet ut cognoscat omnes qui suo officio
committuntur ; et similiter ad sanctorum beatitudinem pertinet ut cognoscant
eos qui eorum beneficia implorant, vel etiam alias creaturas de quibus
laudare debent Deum. Vel dicendum, quod
si etiam nullo modo ad beatitudinem pertineret creaturae cognitio, non tamen
sequitur quod omnis cognitio creaturae aequaliter se habeat ad visionem
beatitudinis. Cognita enim
causa aliqua, in promptu est ut aliqui effectus cognoscantur in ipsa, aliqui
vero magis lateant ; sicut patet quod ex principiis demonstrationis
statim aliquae conclusiones eliciuntur, quaedam vero non nisi per multa
media ; et ad haec cognoscenda non potest quilibet per se, sed oportet
quod ab alio manuducatur. Similiter est etiam cognitio rationum intelligibilium
de effectibus respectu essentiae divinae ; quia quaedam sunt latentiores,
quaedam manifestiores ; et ideo ex visione divinae essentiae quaedam
cognoscuntur, quaedam non. Ad decimumtertium dicendum, quod aliquid est in potentia ad alterum dupliciter.
Uno modo in potentia naturali ; et sic intellectus creatus est in
potentia ad omnia illa cognoscenda quae suo lumine naturali manifestari
possunt ; et nihil horum Angelus beatus ignorat ; ex horum enim ignorantia
remaneret intellectus Angeli imperfectus. Quaedam vero potentia est
obedientiae tantum, sicut dicitur aliquid esse in potentia ad illa quae supra
naturam Deus in eo potest facere ; et si talis potentia non reducatur ad
actum, non erit potentia imperfecta : et ideo intellectus Angeli beati
non est imperfectus, si non cognoscit omnia quae Deus potest ei revelare. Vel
dicendum, quod si aliqua potentia ad duas perfectiones ordinatur, quarum prima
sit propter secundam, non erit imperfecta potentia, si habeat secundam sine
prima ; sicut si habet sanitatem sine adminiculis medicinae, quae sanitatem
faciunt. Omnis enim cognitio creaturae ordinatur ad cognitionem Dei. Et ideo
ex quo intellectus creatus cognoscit Deum, etiam dato per impossibile quod
nullam creaturam sciret, non esset imperfectus. Nec etiam intellectus videns
Deum, qui plures creaturas cognoscit, ex cognitione creaturarum (perfectior
est) ; sed ex hoc quod perfectius Deum cognoscit : unde dicit Augustinus,
in libro Confessionum [V, 4] : infelix
homo qui scit omnia illa, scilicet creata, te autem nescit : beatus
autem qui te scit, etiam si illa nesciat. Si autem te et illa novit, non
propter illa beatior, sed propter te solum beatus. Ad
decimumquartum dicendum, quod volubilitas cogitationum, quae a beatis Angelis
removetur, dupliciter intelligi potest. Uno modo ut cogitatio dicatur
volubilis propter discursum de effectibus in causas, vel e converso ;
qui quidem discursus rationis proprius est, quam claritas intellectus
angelici excedit. Alio modo volubilitas potest referri ad successionem
eorum quae cogitantur. Et sic sciendum est, quod quantum ad illam
cognitionem qua Angeli cognoscunt res in verbo, non potest esse successio,
quia per unum diversa cognoscunt. Sed quantum ad ea
quae cognoscunt per species innatas, vel per illuminationes superiorum, est
ibi successio ; unde Augustinus dicit, VIII super Genes. ad litt.
[cap. 20], quod Deus movet creaturam
spiritualem per tempus :
quod est per affectiones mutari. Ad
decimumquintum dicendum, quod visio beatitudinis est illa qua videtur Deus
per essentiam, et res in Deo. Et in ista non est
aliqua successio ; nec in ea Angeli proficiunt, sicut nec in
beatitudine. Sed in visione rerum per species innatas, vel per illuminationes
superiorum, proficere possunt. Et quantum ad hoc, visio illa non mensuratur
aeternitate, sed tempore ; non quidem tempore quod est mensura motus
primi mobilis, de quo philosophus [Phys. IV,
23 (223 b 22)] loquitur, sed tempore non continuo, quali creatio rerum mensuratur ;
quod nihil est aliud quam numeratio prioris et posterioris in creatione rerum
vel in successione angelicorum intellectuum. Ad
decimumsextum dicendum, quod corpus Christi est finitum, et comprehendi
potest visu corporali. Essentia autem divina non comprehenditur visu
spirituali, cum sit infinita ; et ideo non est simile. Ad
decimumseptimum dicendum, quod ratio illa procederet, si intellectus
cognosceret maxime cognoscibile, quod est Deus, perfecte ; quod quia non
est, ratio non sequitur. Et similiter
dicendum ad decimumoctavum de causa et effectu, ut ex praedictis patet. Ad decimumnonum dicendum, quod non sunt hoc modo rationes rerum in Deo
sicut colores in tabula vel pariete, ut ex dictis [in corp. art.] patet, et
ideo ratio non sequitur. Alia
concedimus, quia verum concludunt, quamvis non debito modo. |
(Quinto quaeritur utrum visio rerum in
verbo
sit per aliquas similitudines rerum in intellectu angelico existentes.)
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Il semble que oui. 1° Toute connaissance a lieu par assimilation du connaissant
au connu. Si donc l’intelligence angélique connaît des choses dans le Verbe,
il est nécessaire qu’elle les connaisse par des ressemblances existant en
elle. 2° La réalité spirituelle est à la vue spirituelle ce que la
réalité corporelle est à la vue corporelle. Or la réalité corporelle n’est connue
de la vue corporelle que par une impression de la réalité en cette vue. Il en
va donc de même pour la vue spirituelle. 3° La gloire ne détruit pas la nature, mais la perfectionne.
Or la connaissance naturelle de l’ange a lieu par des espèces. La connaissance
de gloire, qui est la vision dans le Verbe, emploie donc, elle aussi, des
ressemblances des réalités. 4° Toute connaissance a lieu par quelque forme. Or le Verbe
ne peut pas être forme de l’intelligence, sauf peut-être forme exemplaire,
car il n’est la forme intrinsèque d’aucune réalité. Il est donc nécessaire
que l’intelligence de l’ange connaisse par d’autres formes les choses qu’il
connaît dans le Verbe. 5° Saint Paul, au cours de son ravissement, a vu Dieu dans
son essence, comme cela est clairement exprimé dans la Glose à propos de II Cor. 12, 4, et il y a vu « des paroles ineffables qu’il n’est pas
permis à un homme de révéler ». Or il n’a pas oublié ces paroles après
qu’il eut cessé de voir le Verbe dans son essence. Il est donc nécessaire
qu’il les ait connues par des ressemblances demeurant dans l’intelligence. Et
pour la même raison, ce que les anges connaissent dans le Verbe, ils le
connaissent par des ressemblances, semble-t-il. 6° [Le répondant] disait qu’après le départ du Verbe
demeurèrent dans l’âme de saint Paul certains restes de cette vision, à
savoir, des impressions ou des ressemblances par lesquelles il pouvait se
remémorer les choses qu’il avait vues dans le Verbe, de même qu’après le
départ des choses sensibles demeurent des impressions de ces dernières dans
le sens. En sens contraire : une réalité laisse une plus forte impression
sur une autre lorsqu’elle est présente que lorsqu’elle est absente. Si donc
le Verbe a laissé, étant absent, une impression dans l’intelligence de saint
Paul, il l’a donc fait aussi lorsqu’il était présent. En sens contraire : 1) Tout ce qui est en Dieu, est Dieu.
Si donc l’ange qui voit l’essence de Dieu ne la voit pas par une
ressemblance, il ne voit pas non plus par une ressemblance les idées en lui
des réalités. 2) Les raisons des réalités se reflètent dans le Verbe comme
les images dans un miroir. Or on voit par la seule ressemblance du miroir
tout ce qui se reflète dans le miroir. On voit donc aussi par la forme même
du Verbe tout ce qui est connu dans le Verbe. 3) L’intelligence de l’ange est comme un tableau peint,
puisque « toute intelligence est pleine de formes », comme il est
dit au livre des Causes. Or, à un tableau
peint ne se surajoutent pas d’autres peintures ; en effet, que
l’intellect possible puisse tout recevoir est prouvé au troisième livre sur
l’Âme par la raison qu’il est « comme une
tablette sur laquelle rien n’est écrit ». Il est donc impossible que
l’ange ait des ressemblances des choses qu’il connaît dans le Verbe. Réponse : Toute connaissance a lieu par assimilation du connaissant au connu. Or tout ce qui est
semblable à une chose en ce par quoi cette chose est semblable à une
troisième, est lui aussi semblable à cette troisième ; par exemple, si
le fils ressemble au père en ce par quoi le père ressemblait au grand-père,
le fils aussi ressemble au grand-père. Il y a donc deux façons pour quelque
chose d’être semblable à une autre chose : d’abord en recevant
immédiatement d’elle sa ressemblance en soi ; ensuite en étant assimilé
à une autre qui est semblable à elle. Et par conséquent, la connaissance se
produit aussi de deux façons : en effet, nous connaissons Socrate par la
vue en tant que notre vue est assimilée à Socrate lui-même, et aussi en tant
qu’elle est assimilée à l’image de Socrate ; et l’une et l’autre de ces
assimilations suffisent pour connaître Socrate. Donc, je dis que lorsqu’une
réalité est connue au moyen de la ressemblance d’une autre réalité, cette connaissance ne
se produit pas par une autre ressemblance qui serait immédiatement celle de
la réalité connue elle-même ; et si le connaissant connaît une même et
unique réalité par une ressemblance propre et par la ressemblance d’une autre
réalité, ce seront des connaissances différentes. Et voici comment on peut le
prouver. Il est une puissance cognitive qui connaît seulement en
recevant, sans rien former à partir de ce qui est reçu : ainsi le sens
connaît simplement ce dont il reçoit l’espèce, et rien d’autre. Il est une
autre puissance qui non seulement connaît dans la mesure où elle reçoit, mais
encore peut former quelque autre espèce à partir de ce qu’elle
reçoit : comme on le voit clairement dans le cas de l’imagination qui, à
partir des formes d’or et de montagne qu’elle a reçues, forme un certain
phantasme de « montagne d’or ». Et il en va de même dans
l’intelligence car, à partir des formes du genre et de la différence qu’elle
a saisies, elle forme la quiddité de l’espèce. Donc, en de telles puissances,
lorsqu’une réalité est connue par la ressemblance d’une autre réalité, il
arrive parfois qu’en plus de cette ressemblance soit formée une autre espèce,
qui est immédiatement celle de la réalité ; par exemple, à partir de la
vue de la statue d’Hercule, on peut former quelque autre ressemblance qui
soit immédiatement celle d’Hercule lui-même ; mais cette connaissance
est maintenant autre que celle par laquelle je connaissais Hercule dans sa
statue. En effet, si c’était la même, alors il faudrait que cela se produise dans n’importe quelle autre puissance ;
ce qui apparaît manifestement faux. En effet, lorsque le regard extérieur
voit Hercule dans sa Ainsi donc, je dis que l’essence divine elle-même est une
ressemblance de toutes les réalités ; voilà pourquoi l’intelligence de
l’ange peut connaître les réalités à la fois par des ressemblances de ces
réalités, et par l’essence divine elle-même. Mais la connaissance qui passera
par les ressemblances des réalités elles-mêmes sera autre que celle qui lui fait
connaître les réalités par le Verbe ; encore que même ces ressemblances
soient causées par l’union de l’intelligence angélique avec le Verbe, soit
par l’opération de l’intelligence angélique elle-même, comme il a été dit à
propos de l’imagination, soit, ce qui est plus vrai, par un influx du Verbe. Réponse aux objections : 1° Puisque l’essence divine est une ressemblance des
réalités qui sont connues dans le Verbe, l’intelligence angélique unie à
l’essence divine est suffisamment assimilée à ces réalités pour les
connaître. 2° Le Verbe peut produire une impression sur l’intelligence
de l’ange ; mais la connaissance qui a lieu par cette impression est
autre que celle qui a lieu dans le Verbe, comme on l’a dit. 3° Bien que la gloire ne détruise pas la nature, cependant
elle l’élève à ce qu’elle ne pouvait pas par elle-même, c’est-à-dire à voir
les réalités par l’essence même de Dieu, sans aucune ressemblance intermédiaire
dans cette vision. 4° Le Verbe n’est pas la forme de quelque réalité au-dedans,
au point d’être une partie de l’essence de la réalité ; il est cependant
une forme intrinsèque pour l’intelligence en tant qu’intelligible par elle. 5° Saint Paul, après qu’il eut cessé de voir l’essence de Dieu, se
souvint des réalités qu’il avait connues dans le Verbe, grâce à des
ressemblances de celles-ci demeurant en lui. 6° Les ressemblances qui
sont demeurées après la disparition du Verbe étaient aussi imprimées
lorsqu’il voyait le Verbe dans son essence ; toutefois la vision qu’il
avait dans le Verbe ne se faisait pas au moyen de ces impressions, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit. |
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Et videtur quod
sic. Omnis enim
cognitio est per assimilationem cognoscentis ad cognitum. Si igitur intellectus
angelicus cognoscit aliqua in verbo, oportet quod cognoscat ea per aliquas
similitudines apud se existentes. Praeterea, sicut se habet corporalis res ad visum corporalem, ita
spiritualis ad visum spiritualem. Sed res corporalis non cognoscitur a visu
corporali nisi per aliquam impressionem rei in ipso existentem. Ergo similiter
est de visu spirituali. Praeterea, gloria non destruit naturam, sed perficit. Sed cognitio naturalis
Angeli est per aliquas species. Ergo et cognitio gloriae, quae est visio in
verbo, est per similitudines rerum. Praeterea, omnis cognitio est per aliquam formam. Sed verbum non
potest esse forma intellectus, nisi forte exemplaris, quia nullius rei est
forma intrinseca. Ergo oportet quod per aliquas alias formas, cognoscat
intellectus Angeli ea quae in verbo cognoscit. Praeterea,
Paulus in raptu Deum per essentiam vidit, ut patet II Cor. XII, 4, in Glossa
[P. Lombardi, PL 192, 83 A], et ibi vidit arcana verba, quae non licet homini loqui. Illorum autem
verborum non fuit oblitus postquam verbum per essentiam videre desiit. Ergo
oportet quod per aliquas similitudines in intellectu remanentes illa
cognosceret. Et eadem ratione Angeli, quae cognoscunt in verbo per similitudines
aliquas cognoscunt, ut videtur. Sed dicebat,
quod abeunte verbo remanserunt in anima Pauli quaedam reliquiae illius
visionis, scilicet impressiones quaedam vel similitudines, quibus reminisci
poterat eorum quae in verbo viderat, sicut abeuntibus sensibilibus remanent
eorum impressiones in sensu. – Sed contra, res aliqua magis imprimit in
alteram in sui praesentia quam in sui absentia. Si ergo verbum in sui
absentia reliquit impressionem in intellectu Pauli, ergo et in sui praesentia. Sed contra.
Quidquid est in Deo, est Deus. Si ergo Angelus videns essentiam Dei, non
videt eam per aliquam similitudinem, nec ideas rerum in eo existentes per
aliquam similitudinem videt. Praeterea, rationes rerum resultant in verbo sicut imagines in
speculo. Sed per unam similitudinem speculi videntur omnia quae in speculo
relucent. Ergo et per
ipsam formam verbi videntur omnia quae in verbo cognoscuntur. Praeterea,
intellectus Angeli est sicut tabula picta, eo quod omnis intelligentia est plena formis, ut dicitur in libro de
Causis [prop. 10 (9)]. Sed tabulae pictae non superadduntur aliae picturae :
propter hoc enim probatur in III de Anima [cap. 4 (429 b 31)], quod
intellectus possibilis potest omnia recipere, quia est sicut tabula in qua nihil est scriptum. Ergo non potest esse quod
eorum quae cognoscit Angelus in verbo, aliquas similitudines habeat. Responsio.
Dicendum, quod omnis cognitio est per assimilationem cognoscentis ad scitum.
Quidquid autem similatur alicui secundum hoc quod illud est simile tertio,
ipsum etiam est tertio simile ; ut si filius similatur patri in hoc quod
pater similatus est avo, et filius avo similatur. Dupliciter igitur aliquid
alicui similatur : uno modo ex hoc quod similitudinem eius immediate ab
eo accipit in se ; alio modo ex hoc quod assimilatur alicui quod est
simile ei. Et sic etiam dupliciter fit cognitio : cognoscimus enim per
visum Socratem inquantum visus noster assimilatur ipsi Socrati, et etiam
inquantum assimilatur imagini Socratis ; et utraque istarum assimilationum
sufficit ad cognoscendum Socratem. Dico ergo, quod quando aliqua res
cognoscitur per similitudinem alterius rei, illa cognitio non fit per aliquam
similitudinem aliam, quae sit immediate ipsius rei cognitae ; et si cognoscens
cognoscat unam et eamdem rem per similitudinem propriam et per similitudinem
alterius rei, erunt diversae cognitiones. Quod sic patere potest. Est enim aliqua
cognitiva potentia quae cognoscit tantum recipiendo, non autem aliquid ex
receptis formando ; sicut sensus simpliciter cognoscit illud cuius
speciem recipit, et nihil aliud. Aliqua vero potentia est quae non solum
cognoscit, secundum quod recipit ; sed etiam ex his quae recipit, potest
aliquam aliam speciem formare ; sicut patet in imaginatione, quae ex
forma auri recepta et forma montis, format quoddam phantasma aurei montis. Et
similiter est in intellectu, quia ex forma generis et differentiae
comprehensis format quidditatem speciei. In huiusmodi igitur potentiis quando
una res cognoscitur per similitudinem alterius rei, quandoque contingit quod
praeter similitudinem illam formatur alia species, quae est rei
immediate ; sicut ex statua Herculis visa potest formare quamdam aliam
similitudinem quae sit ipsius Herculis immediate ; sed haec cognitio iam
est alia ab illa qua cognoscebam Herculem in statua sua. Si enim esset eadem, tunc oporteret hoc accidere in qualibet alia
potentia ; quod manifeste falsum apparet. Cum enim visus exterior videt
Herculem in statua sua, non fit cognitio per aliquam aliam similitudinem quam
per similitudinem statuae. Sic igitur dico, quod ipsa essentia divina est similitudo rerum
omnium ; et ideo intellectus Angeli res cognoscere potest et per
similitudines ipsarum rerum, et per ipsam essentiam divinam. Sed illa
cognitio qua cognoscet per similitudines ipsarum rerum, erit alia a
cognitione qua cognoscit res per verbum ; quamvis etiam illae
similitudines causentur ex coniunctione intellectus angelici ad verbum, sive
per operationem ipsius intellectus angelici, ut dictum est de imaginatione,
sive, quod est verius, per influxum verbi. Ad primum igitur dicendum, quod ex quo essentia divina est rerum similitudo
quae cognoscuntur per verbum, intellectus angelicus essentiae divinae
coniunctus, est rebus illis sufficienter assimilatus ad eas cognoscendas. Ad secundum dicendum, quod a verbo potest fieri impressio in intellectum
Angeli ; sed cognitio quae est per illam impressionem, est alia a cognitione
quae est per verbum, ut dictum est. Ad tertium dicendum, quod quamvis gloria non destruat naturam, elevat
tamen eam ad id quod per se non poterat, hoc est ad hoc quod videat res per
ipsam essentiam Dei sine aliqua similitudine media in visione illa. Ad quartum
dicendum, quod verbum non est alicuius rei forma intra, ita quod sit pars essentiae
rei ; est tamen intellectui forma intrinseca ut intelligibile per ipsum. Ad quintum
dicendum, quod Paulus postquam desiit essentiam Dei videre, memor fuit rerum
quae in verbo cognoverat, per similitudines rerum apud se remanentes. Ad sextum
dicendum, quod similitudines illae quae remanserunt post absentiam verbi,
imprimebantur etiam quando verbum per essentiam videbat ; sed tamen illa
visio qua videbat per verbum, non erat per illas impressiones, ut ex dictis
[in corp. art.] patet. |
(Sexto quaeritur utrum Angelus cognoscat seipsum.)
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Il semble que non. 1° Comme dit Denys au sixième chapitre de la Hiérarchie céleste, les anges ignorent
leurs puissances. Or, s’ils se connaissaient par l’essence, ils connaîtraient
leurs puissances. L’ange ne connaît donc pas son essence. 2° Si l’ange se connaît lui-même, ce n’est pas par une
ressemblance, mais par son essence, car « dans le cas des réalités immatérielles,
il y a identité entre le sujet pensant et l’objet pensé », comme il est
dit au troisième livre sur l’Âme. Or il ne peut pas se
connaître par son essence, car ce par quoi l’on pense est la forme de l’intelligence ;
or l’essence de l’ange ne peut pas être la forme de son intelligence, puisque
l’intelligence est plutôt dans l’essence comme une certaine propriété, ou
comme une forme. L’ange ne se connaît donc nullement. 3° Le même ne peut pas être agent et patient, ou moteur et
mû, à moins qu’une partie de lui ne soit moteur ou agente, et l’autre mue ou
passive, comme on le voit clairement chez les animaux, ainsi qu’il est prouvé
au huitième livre de la Physique. Or le sujet pensant
et l’objet pensé se rapportent l’un à l’autre comme l’agent et le patient. Il
est donc impossible que l’ange se pense tout entier. 4° Si l’ange se pense par son essence, il est nécessaire que
son essence soit l’acte de son intelligence. Or aucune essence subsistant par
soi ne peut être l’acte de quelque chose, à moins d’être acte pur : en effet,
la réalité matérielle ne peut être la forme de quelque chose. Or être acte
pur ne convient à aucune autre essence que l’essence divine. L’ange ne peut
donc pas se connaître par son essence. 5° Une chose n’est pensée que dans la mesure où elle est
dépouillée de la matière et des déterminations matérielles. Or être en
puissance est une certaine détermination matérielle, de laquelle l’ange ne
peut être dépouillé. L’ange ne peut donc pas se penser lui-même. 6° Si l’ange se pense par son essence, il est nécessaire que
son essence soit dans son intelligence. Or cela est impossible ; bien au
contraire, c’est l’intelligence qui est dans l’essence : en effet, il
est impossible qu’une chose soit dans une autre et réciproquement. L’ange ne
se connaît donc pas par son essence. 7° L’intelligence de l’ange est mêlée de puissance. Or rien
n’est amené de puissance à acte par soi-même. Puis donc que l’intelligence
est amenée à l’acte de connaissance par le connaissable lui-même, il est impossible
que l’ange se pense lui-même. 8° Une puissance n’a d’efficace pour agir que grâce à
l’essence en laquelle elle est enracinée. C’est donc en vertu de son essence
que l’intelligence de l’ange est efficace pour penser. Or le même ne peut pas
être principe d’action et de passion. Puis donc que ce qui est pensé est, en
quelque sorte, comme passif, il semble que l’ange ne puisse pas connaître son
essence. 9° La démonstration est un acte de l’intelligence. Or le
même ne peut pas être démontré par le même. Il est donc impossible que l’ange
soit pensé par lui-même au moyen de son essence. 10° L’intelligence fait retour sur elle-même pour la même
raison que la volonté. Or la volonté de l’ange ne fait retour sur elle-même
que par la dilection naturelle, qui est un certain habitus naturel. L’ange ne
peut donc également se connaître que moyennant un habitus ; et ainsi, il
ne se connaît pas par son essence. 11° L’opération est intermédiaire entre l’agent et le
patient. Or le sujet pensant et l’objet pensé sont entre eux comme l’agent et
le patient. Puis donc que rien ne vient En sens contraire : 1) Ce que peut la puissance inférieure, la puissance
supérieure le peut aussi, comme dit Boèce. Or notre âme se connaît elle-même. Donc, à bien plus forte
raison, l’ange également. 2) La raison pour laquelle notre intelligence, au contraire
du sens, se connaît elle-même, est, comme dit Avicenne, que le sens use d’un organe corporel, mais non l’intelligence.
Or l’intelligence de l’ange est encore plus séparée de l’organe corporel que
notre intelligence ne l’est. Donc l’ange aussi se connaît lui-même. 3) L’intelligence de l’ange, étant déiforme, est suprêmement
assimilée à l’intelligence divine. Or Dieu se connaît par son essence. Donc
l’ange aussi. 4) Plus l’intelligible est proportionné à l’intelligence,
plus elle peut le connaître. Or nul intelligible n’est plus proportionné à
l’intelligence angélique que son essence. [L’ange] connaît donc surtout son
essence. 5) Il est dit au livre des Causes que « tout intelligent connaît son
essence, et revient à elle par un retour complet ». Donc l’ange aussi,
puisqu’il est intelligent. Réponse : Il y a deux actions : l’une qui procède de l’agent vers
la réalité extérieure qu’elle transmue ; cette action est comme l’acte
d’éclairer, et c’est même au sens propre qu’on l’appelle
« action » ; l’autre est celle qui ne procède pas vers une
réalité extérieure, mais se tient dans l’agent lui-même comme la perfection
de ce dernier ; on l’appelle proprement « opération », et elle
est comme l’acte de luire. Or ces deux actions ont ceci de commun que l’une
et l’autre ne proviennent que d’un existant en acte, en tant qu’il est en
acte ; c’est pourquoi le corps ne luit que dans la mesure où il a de la
lumière en acte ; et semblablement, il n’éclaire que dans cette même mesure. Or l’action de l’appétit, du sens et de l’intelligence n’est
pas comme l’action qui s’exerce sur une matière extérieure, mais comme
l’action qui s’établit dans l’agent lui-même, comme la perfection de
l’agent ; voilà pourquoi il est nécessaire que le sujet pensant, en tant
qu’il pense, soit en acte ; mais il n’est pas
nécessaire que, dans le penser, le sujet soit comme un agent et l’objet pensé
soit pour ainsi dire passif. Mais le sujet qui pense et l’objet pensé, dans
la mesure où ils deviennent quelque chose d’un, qui est la pensée en acte,
sont un unique principe de cet acte qui est penser. Et je dis qu’ils deviennent
quelque chose d’un, en tant que l’objet pensé est uni au sujet pensant soit
par son essence, soit par une ressemblance. Par conséquent, le sujet pensant
ne se comporte pas comme un agent ou un patient, sinon par accident,
c’est-à-dire en tant que, pour que l’intelligible soit uni à l’intelligence,
une action ou une passion est requise : une action, en tant que
l’intellect agent fait que les espèces soient intelligibles en
acte ; une passion, en tant que l’intellect possible reçoit les espèces intelligibles, et le sens
les espèces sensibles. Mais ce qu’est penser, est une conséquence de cette
passion ou de cette action, comme l’effet suit la cause. Donc, de même que le
corps luisant luit quand la lumière est en lui en acte, de même
l’intelligence pense tout ce qui est actuellement intelligible en elle. Il faut donc savoir que rien n’empêche qu’une chose soit
ceci en acte et cela en puissance, comme le corps diaphane est corps en acte,
mais coloré seulement en puissance ; et semblablement, il est possible
qu’une chose soit un étant en acte, et soit, dans le genre des intelligibles,
seulement en puissance. En effet, de même qu’il y a des degrés d’acte et de
puissance parmi les étants – quelque chose est
seulement en puissance, ainsi la matière prime, autre chose seulement en
acte, ainsi Dieu, et quelque chose en acte et en puissance, comme tous les
intermédiaires –, de même il y a aussi dans le genre des intelligibles
quelque chose comme en acte seulement, à savoir l’essence divine, autre chose
comme en puissance seulement, tel l’intellect possible, qui se tient dans
l’ordre des intelligibles comme la matière prime dans l’ordre des sensibles,
comme dit le Commentateur au troisième livre sur l’Âme ; et toutes
les substances angéliques sont intermédiaires, ayant de la puissance et de
l’acte non seulement dans le genre des étants, mais aussi dans le genre des
intelligibles. Donc, de même que la matière prime ne peut avoir d’action à
moins d’être perfectionnée par une forme – cette action est alors une
certaine émanation de cette forme plutôt que de la matière –, au lieu que les
réalités existant en acte peuvent avoir des actions en tant qu’elles sont en
acte, de même notre intellect possible ne peut rien penser avant d’être
perfectionné par une forme intelligible en acte. Alors, en effet, il pense la
réalité à laquelle appartient cette forme ; et il ne peut se penser
lui-même que par une forme intelligible existant actuellement en lui. Mais
parce que l’intelligence de l’ange a, présente à elle-même, son essence, qui
est comme un acte dans le genre des intelligibles, elle peut penser ce qui est intelligible en elle,
c’est-à-dire son essence, non par une ressemblance mais par elle-même. Réponse aux objections : 1° Les anges connaissent leur puissance, considérée en
elle-même, en la comprenant ; mais il ne la comprennent pas en tant
qu’elle provient du modèle éternel, car ce serait comprendre le modèle
lui-même. 2° Bien que, dans l’être, l’essence de l’ange ne puisse pas être
rapportée à son intelligence comme l’acte à la puissance, cependant, dans le
penser, elle s’y rapporte comme l’acte à la puissance. 3° L’objet pensé et le sujet pensant ne se rapportent pas
l’un à l’autre comme l’agent et le patient, mais les deux se comportent comme
un agent unique, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit ; quoique,
quant au mode d’expression, ils semblent être signifiés comme agent et patient. 4° Bien que l’essence de l’ange ne soit pas acte pur,
elle n’est cependant pas composée de matière, mais elle est en puissance dans
la mesure où l’ange n’a pas l’être par soi : voilà pourquoi rien ne
l’empêche, dans le penser, de se rapporter à l’intelligence comme un acte. 5° Ce qui est pensé n’est pas nécessairement dépouillé de
toute matière – en effet, il est avéré que les formes naturelles ne sont jamais
pensées sans matière, puisque la matière entre dans leur définition –, mais il est nécessaire que ce qui est pensé soit dépouillé
de la matière individuelle, celle qui se tient sous des dimensions
déterminées. Il n’est donc guère nécessaire que ce qui est pensé soit séparé
d’une puissance telle que celle qui existe dans les anges. 6° Rien n’empêche que, de façons différentes, une chose soit
dans une autre et cette autre en elle, comme le tout dans les parties et vice versa. Et il en va de même dans
le cas présent : en effet, l’essence de l’ange est dans son intelligence
comme l’intelligible dans le sujet pensant, et son intelligence dans son
essence comme la puissance dans la substance. 7° L’intelligence de l’ange n’est pas en puissance par
rapport à son essence, mais toujours en acte par rapport à elle. Par rapport
aux autres intelligibles, elle peut être en puissance ; et cependant, il
ne s’ensuit pas, lorsque l’intelligence est en puissance, qu’elle soit
toujours amenée à l’acte par un autre agent, mais c’est le cas seulement lorsqu’elle
est en puissance essentielle, comme
quelqu’un avant qu’il apprenne. Mais quand elle est en puissance accidentelle,
comme le détenteur d’un habitus tant qu’il ne considère pas, elle peut par
elle-même passer à l’acte ; à moins de dire qu’elle est amenée à l’acte
par la volonté, par laquelle elle est mue à la considération en acte. 8° Ce qui est pensé n’est pas comme passif, mais comme un
principe d’action, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit ; l’argument n’est
donc pas concluant. 9° Il y a deux façons pour une chose d’être cause de
connaissance. D’abord du côté du connaissable lui-même ; et dans ce
cas, le plus connu est cause de connaissance du moins connu, et c’est de
cette façon que le médium de démonstration est cause de la pensée. Ensuite du
côté du connaissant ; et dans ce cas, la cause de la connaissance est ce
qui fait que le connaissable est en acte dans le connaissant. Et ainsi, rien
n’empêche qu’une chose soit connue par elle-même. 10° La dilection naturelle n’est pas un habitus, mais un
acte. 11° L’opération
intellectuelle n’est pas intermédiaire, quant à la réalité, entre le sujet
pensant et l’objet pensé, mais elle procède des deux en tant qu’ils sont unis. |
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Et videtur quod
non. Quia, ut dicit
Dionysius, cap. VI Cael. Hierarch. [§ 1], Angeli ignorant suas virtutes.
Sed si cognoscerent se per essentiam, cognoscerent suas virtutes. Ergo
Angelus suam essentiam non cognoscit. Praeterea, si
Angelus cognoscit seipsum, hoc non est per aliquam similitudinem, sed per
essentiam suam : quia in his quae
sunt sine materia, idem est intellectus et quod intelligitur, ut dicitur
in III de Anima [cap. 4 (430 a 3)]. Sed per essentiam suam se cognoscere
non potest, quia illud quo intelligitur, est forma intellectus. Essentia
autem Angeli non potest esse forma intellectus eius, cum magis intellectus
insit essentiae ut proprietas quaedam, sive forma. Ergo Angelus nullo modo
cognoscit se. Praeterea, idem
non potest esse agens et patiens, movens et motum, nisi hoc modo quod una
pars eius sit movens vel agens, et alia mota vel passa ; ut patet in
animalibus, ut probatur in VIII Physic. [l. 7 (254 b 27)]. Sed
intelligens et intellectum se habent ut agens et patiens. Ergo non potest
esse quod Angelus totum se intelligat. Praeterea, si
Angelus intelligit se per essentiam suam, oportet quod essentia sua sit actus
intellectus eius. Sed nulla essentia per se subsistens potest esse actus alicuius,
nisi sit actus purus : res enim materialis non potest esse alicuius
forma ; esse autem actum purum nulli essentiae convenit nisi divinae.
Ergo Angelus non potest se per essentiam suam cognoscere. Praeterea,
nihil intelligitur nisi secundum quod denudatur a materia et a conditionibus
materialibus. Sed esse in potentia est quaedam materialis conditio, a qua
Angelus denudari non potest. Ergo Angelus seipsum intelligere non potest. Praeterea, si
Angelus intelligit se per essentiam suam, oportet quod essentia sua sit in
intellectu suo. Sed hoc esse non potest ; quinimmo intellectus est in
essentia : non enim potest esse aliquid esse in altero et e converso.
Ergo Angelus non cognoscit se per essentiam suam. Praeterea,
intellectus Angeli habet potentiam admixtam. Nihil autem de potentia in actum
reducitur a seipso. Cum ergo intellectus reducatur in actum cognitionis per
ipsum cognoscibile, impossibile erit quod Angelus intelligat seipsum. Praeterea,
nulla potentia habet efficaciam agendi nisi ab essentia in qua radicatur.
Ergo intellectus Angeli est efficax ad intelligendum ex virtute essentiae
suae. Sed non potest idem esse principium agendi et patiendi. Cum igitur id
quod intelligitur, sit quodammodo ut passum, videtur quod Angelus essentiam
suam cognoscere non possit. Praeterea,
demonstratio actus intellectus est. Sed non potest idem per idem demonstrari.
Ergo non potest esse quod Angelus per essentiam suam intelligatur a se. Praeterea, qua
ratione reflectitur in se intellectus, et affectus. Sed affectus Angeli non
reflectitur in se nisi per dilectionem naturalem, quae est quidam naturalis
habitus. Ergo nec Angelus se cognoscere potest nisi mediante aliquo
habitu ; et ita non cognoscit se per essentiam suam. Praeterea,
operatio cadit media inter agens et patiens. Sed intelligens et intellectum
se habent ut agens et patiens. Cum igitur nihil cadat medium inter rem
aliquam et seipsam, impossibile videtur quod Angelus seipsum intelligat. Sed contra.
Quod potest virtus inferior, potest et superior, ut dicit Boetius [De cons. V, 4] Sed anima nostra
seipsam cognoscit. Ergo multo fortius Angelus. Praeterea, haec
est ratio quare intellectus noster seipsum intelligit, non autem sensus, ut
dicit Avicenna [De anima V,
2], quia sensus utitur organo corporali, non autem intellectus. Sed
intellectus Angeli magis est separatus ab organo corporali quam etiam intellectus
noster. Ergo Angelus etiam cognoscit seipsum. Praeterea,
intellectus Angeli, cum sit deiformis, maxime assimilatur intellectui divino.
Sed Deus se per essentiam suam cognoscit. Ergo et Angelus. Praeterea,
quanto intelligibile est magis proportionatum intellectui, tanto magis potest
ipsum cognoscere. Sed nullum intelligibile est magis proportionatum
intellectui angelico quam sua essentia. Ergo
essentiam suam maxime cognoscit. Praeterea, in libro de Causis [prop. 15 (14)] dicitur, quod omnis sciens scit essentiam suam, et redit
ad essentiam suam reditione completa. Ergo et Angelus, cum sit sciens. Responsio.
Dicendum, quod duplex est actio. Una quae procedit ab agente in rem exteriorem,
quam transmutat ; et haec est sicut illuminare, quae etiam proprie actio
nominatur. Alia vero actio est, quae non procedit in rem exteriorem, sed stat
in ipso agente ut perfectio ipsius ; et haec proprie dicitur operatio,
et haec est sicut lucere. Hae autem duae actiones in hoc conveniunt quod
utraque non progreditur nisi ab existente in actu, secundum quod est
actu ; unde corpus non lucet nisi secundum quod habet lucem in
actu ; et similiter non illuminat. Actio autem appetitus
et sensus et intellectus non est sicut actio progrediens in materiam
exteriorem, sed sicut actio consistens in ipso agente, ut perfectio
eius ; et ideo oportet quidem quod intelligens, secundum quod
intelligit, sit actu ; non autem oportet quod in intelligendo intelligens
sit ut agens, et intellectum ut passum. Sed intelligens et intellectum, prout
ex eis est effectum unum quid, quod est intellectus in actu, sunt unum principium
huius actus quod est intelligere. Et dico ex eis effici unum quid, inquantum
intellectum coniungitur intelligenti sive per essentiam suam, sive per similitudinem.
Unde intelligens non se habet ut agens vel ut patiens, nisi per
accidens ; inquantum scilicet ad hoc quod intelligibile uniatur intellectui,
requiritur aliqua actio vel passio : actio quidem, secundum quod
intellectus agens facit species esse intelligibiles actu ; passio autem,
secundum quod intellectus possibilis recipit species intelligibiles, et
sensus species sensibiles. Sed hoc quod est
intelligere, consequitur ad hanc Sciendum est
igitur, quod nihil prohibet esse aliquid actu unum et in potentia alterum,
sicut corpus diaphanum est actu quidem corpus, sed potentia tantum
coloratum ; et similiter possibile est esse aliquid actu ens, quod in
genere intelligibilium est potentia tantum. Sicut enim est gradus actus et
potentiae in entibus, quod aliquid est potentia tantum, ut materia
prima ; aliquid actu tantum, ut Deus ; aliquid actu et potentia ut
omnia intermedia ; sic est in genere intelligibilium aliquid ut actu tantum,
scilicet essentia divina ; aliquid ut potentia tantum, ut intellectus
possibilis ; quod hoc modo se habet in ordine intelligibilium sicut
materia prima in ordine sensibilium, sicut dicit Commentator in III de Anima
[comm. 5 et 17]. Omnes autem substantiae angelicae sunt mediae, habentes
aliquid de potentia et actu, non solum in genere entium, sed etiam in genere
intelligibilium. Sicut igitur
materia prima non potest agere aliquam actionem nisi perficiatur per formam ;
et tunc actio illa est quaedam emanatio ipsius formae magis quam
materiae ; res autem existentes actu possunt agere actiones, secundum
quod sunt actu ; ita intellectus possibilis noster nihil potest
intelligere antequam perficiatur forma intelligibili in actu. Tunc enim
intelligit rem cuius est illa forma ; nec potest se intelligere nisi per
formam intelligibilem actu in se existentem. Intellectus vero Angeli, quia
habet essentiam suam quae est ut actus in genere intelligibilium, sibi praesentem,
potest intelligere id quod est intelligibile apud ipsum, id est essentiam
suam, non per aliquam similitudinem, sed per seipsam. Ad primum
igitur dicendum, quod Angeli cognoscunt virtutem suam, secundum quod in se
consideratur, eam comprehendendo ; non autem eam comprehendunt secundum
quod deducitur ab exemplari aeterno ; hoc enim esset ipsum exemplar
comprehendere. Ad secundum dicendum, quod essentia Angeli, quamvis non possit comparari
ad intellectum eius ut actus ad potentiam in essendo, comparatur tamen ad
ipsum ut actus ad potentiam in intelligendo. Ad tertium
dicendum, quod intellectum et intelligens non se habent ut agens et
patiens ; sed ambo se habent ut unum agens, ut patet ex dictis [in corp.
art.], quamvis quantum ad modum loquendi videantur ut agens et patiens significari. Ad quartum
dicendum, quod quamvis essentia Angeli non sit actus purus, non tamen habet
materiam partem sui ; sed secundum hoc est in potentia quod esse non
habet a seipso : et ideo nihil prohibet ipsam comparari ad intellectum
ut actum in intelligendo. Ad quintum
dicendum, quod id quod intelligitur, non oportet denudari a qualibet materia.
Constat enim quod formae naturales nunquam intelliguntur sine materia, cum
materia in earum definitione cadat. Sed oportet quod denudetur a materia
individuali, quae est materia determinatis dimensionibus substans ; unde
minus oportet quod separetur a potentia tali, qualis est in Angelis. Ad sextum
dicendum, quod nihil prohibet aliquid esse in altero et illud in eo diversis
modis, sicut totum in partibus, et e converso. Et similiter est in
proposito : essentia enim Angeli est in intellectu eius sicut intelligibile
in intelligente, intellectus autem in essentia sicut potentia in substantia. Ad septimum
dicendum, quod intellectus Angeli non est in potentia respectu essentiae
suae, sed respectu eius est semper in actu. Respectu autem aliorum intelligibilium
potest esse in potentia : nec tamen sequitur quod, quando intellectus
est in potentia, quod per aliud agens reducatur in actum semper ; sed
solum quando est in potentia essentiali, sicut aliquis antequam addiscat.
Quando autem est in potentia accidentali, sicut habens habitum dum non
considerat, potest per seipsum exire in actum ; nisi dicatur, quod
reducitur in actum per voluntatem, qua movetur ad actu considerandum. Ad octavum
dicendum, quod illud quod intelligitur, non est ut passum, sed ut principium
actionis, ut patet ex dictis [in corp. art.], et ideo ratio non sequitur. Ad nonum
dicendum, quod aliquid potest esse cognitionis causa dupliciter. Uno modo ex
parte ipsius cognoscibilis : et sic magis notum est causa cognoscendi
minus notum. Et hoc modo medium demonstrationis est causa intelligendi. Alio
modo ex parte cognoscentis : et sic causa cognitionis est illud quod
facit cognoscibile esse actu in cognoscente. Et sic nihil prohibet aliquid
per seipsum cognosci. Ad decimum
dicendum, quod dilectio naturalis non est habitus, sed est actus. Ad undecimum
dicendum, quod operatio intellectualis non est media secundum rem inter
intelligens et intellectum, sed procedit ex utroque, secundum quod sunt
unita. |
(Septimo quaeritur utrum Angelus unus intelligat alium.)
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Il semble que non. 1° Comme dit Denys au sixième chapitre de la Hiérarchie céleste, les anges ignorent
eux-mêmes leur ordonnance. Si donc un ange connaissait un autre ange, ils
sauraient leur ordonnance. Donc l’un ne connaît pas l’autre. 2° Comme il est dit au livre des Causes, « toute intelligence
sait ce qui est au-dessus d’elle, en tant que c’est pour elle une cause, et
ce qui est au-dessous d’elle, en tant que cela est causé par elle ». Or
selon la foi, on ne soutient pas qu’un ange est la cause d’un autre. Donc
l’un ne connaît pas l’autre. 3° Comme dit Boèce,
« il y a universel quand on pense, singulier quand on sent ». Or
l’ange est un certain singulier, puisqu’il est une personne. Puis donc que
l’ange connaît seulement par son intelligence, il semble qu’un ange ne
connaisse pas un ange. • Par ailleurs, il semble qu’un ange ne connaisse pas un
autre ange par l’essence de l’ange connu. 4° Ce par quoi l’intelligence pense doit nécessairement être
intérieur à l’intelligence elle-même. Or l’essence d’un ange ne peut être
au-dedans de l’intelligence d’un autre, car rien ne pénètre dans l’âme que
Dieu seul. L’ange ne peut donc pas connaître un autre ange par son essence. 5° Il est possible qu’un ange soit connu de tous les anges.
Or ce par quoi une chose est connue, est uni au connaissant lui-même. Si donc
un ange connaissait un autre ange par l’essence de l’ange connu, il serait
nécessaire que l’ange connu fût en plusieurs lieux, puisque les anges
connaissants sont en plusieurs lieux. 6° L’essence de l’ange est une certaine substance, mais
l’intelligence, un accident, puisqu’elle est une certaine puissance. Or la
substance n’est pas la forme de l’accident. L’essence d’un ange ne peut donc
pas être, pour l’intelligence d’un autre, une forme par laquelle il
penserait. 7° Rien n’est en même temps connu de l’intelligence par sa
présence, et séparé de l’intelligence. Or l’essence d’un ange est séparée de
l’intelligence d’un autre ange. Un ange n’est donc pas connu d’un autre par
la présence de son essence. • Par ailleurs, il semble qu’un ange ne puisse pas en
connaître un autre par sa propre essence de connaissant. 8° De même que les anges inférieurs sont soumis aux
supérieurs, de même les créatures sensibles le sont aussi. Si donc un ange
supérieur connaît d’autres anges en connaissant son essence, pour la même
raison il connaîtra aussi toutes les réalités sensibles par son essence, et
non par des formes, comme il est dit au livre des Causes. 9° Ne mène à la connaissance d’une autre chose que ce qui a
une ressemblance avec elle. Or l’essence d’un ange n’a rien de commun avec un
autre ange, sauf le genre. Si donc l’un connaît l’autre seulement par sa
propre essence d’ange connaissant, il ne le connaîtra que dans son genre, ce
qui est connaître imparfaitement. 10° Ce par quoi une chose est connue, est la raison formelle
de cette chose. Si donc un ange connaît tous les autres anges par son
essence, son essence sera la raison formelle propre de tous ; ce qui
semble convenir à la seule essence divine. • Par ailleurs, il semble qu’un ange ne connaisse pas un
autre ange par une ressemblance ou une espèce existant en lui-même. 11° Comme dit Denys, les
anges sont des lumières divines ; or la lumière n’est pas connue au
moyen d’une espèce, mais par elle-même ; donc de même pour l’ange. 12° Toute créature est ténèbres, comme le montre Origène à
propos de ce passage de Jn 1, 5 : « et les ténèbres ne l’ont point saisie ».
Or la ressemblance des ténèbres doit nécessairement être ténèbres ; et
les ténèbres ne sont pas un principe de manifestation, mais d’occultation.
Puis donc que l’ange est une créature, et par conséquent ténèbres, il ne
pourra pas être connu par sa ressemblance. Mais si on le connaît, il est nécessaire
que ce soit par la lumière divine existant en lui. 13° L’ange est plus proche de Dieu que l’âme rationnelle.
Or, selon saint Augustin, l’âme connaît toutes choses et juge de tout, grâce au lien
qu’elle a avec les raisons éternelles, et non par des arts qu’elle aurait apportés
avec elle dans le corps. Donc, à bien plus forte raison, l’ange ne connaît
pas un autre ange par sa ressemblance, mais par une raison éternelle. • Par ailleurs, il semble que ce ne soit pas non plus par
une ressemblance innée. 14° La ressemblance innée se rapporte indifféremment au
présent et au distant. Si donc un ange en connaît un autre par une ressemblance
innée, il ne saura pas de lui quand il est présent et quand il est distant. 15° Dieu peut créer nouvellement un ange. Mais [un ange] n’a
pas en lui la forme d’un ange qui n’est pas. Si donc l’ange ne connaissait un
autre ange d’une connaissance naturelle que par une forme innée, les anges
qui existent maintenant ne connaîtraient pas d’une connaissance naturelle
l’ange qui serait nouvellement produit. 16° Par ailleurs, il semble que ce ne soit pas non plus par
des formes imprimées par les intelligibles, comme le sens connaît par des
formes imprimées par les sensibles, car alors les anges inférieurs ne
seraient pas connus des supérieurs, puisqu’ils ne peuvent pas imprimer sur
eux. 17° Par ailleurs, il semble que ce ne soit pas non plus par
des formes abstraites, comme l’intellect agent abstrait depuis les phantasmes,
car alors les inférieurs ne connaîtraient pas les supérieurs. De tout cela il semble résulter qu’un ange ne connaît pas un
autre ange. En sens contraire : 1) Il est dit au livre des Causes :
« Toute intelligence connaît les réalités qui ne se corrompent pas ni ne
sont soumises au temps. » Or les anges sont incorruptibles et au-dessus
du temps. Un ange est donc connu par un autre. 2) La ressemblance est cause de connaissance. Or un ange a
plus d’affinité avec l’intelligence d’un autre ange que n’en ont les réalités
matérielles. Puis donc que les anges connaissent les réalités matérielles, à
bien plus forte raison un ange connaît-il un autre ange. 3) L’essence d’un ange est plus proportionnée
à l’intelligence d’un autre que 4) Comme il est dit au livre De intelligentiis, « toute
substance immatérielle et sans mélange peut connaître toutes choses ».
Et l’on en trouve la preuve au troisième livre sur l’Âme, où il est dit que
l’intelligence est sans mélange afin de connaître toutes choses. Or être
immatériels et sans mélange convient tout à fait aux anges. Ils connaissent
donc eux-mêmes toutes choses, et par conséquent l’un connaît l’autre. • Par ailleurs, il semble qu’un ange connaisse
un autre ange par l’essence 5) Saint Augustin dit au douzième livre sur la Genèse au sens littéral que ce que les anges voient, ils le montrent
« par une immixtion de leur esprit ». Or il ne peut y avoir
immixtion que si un esprit est uni à un autre par l’essence. Un ange peut
donc être uni à un autre par l’essence, et ainsi, être connu d’un autre par
son essence. 6) La connaissance est un certain acte. Or, pour qu’il y ait
action, il suffit d’un contact. Puis donc qu’il peut y avoir un contact spirituel
entre un ange et un autre, l’un pourra connaître l’autre par son essence. 7) L’intelligence d’un ange a plus d’affinité avec l’essence
d’un autre ange qu’avec la ressemblance d’une réalité naturelle. Or
l’intelligence de l’ange peut être formellement déterminée par la ressemblance
d’une réalité pour connaître une réalité matérielle. L’essence d’un autre
ange peut donc, elle aussi, être pour l’intelligence angélique une forme par
laquelle elle connaît un autre ange. 8) Selon saint Augustin au douzième livre sur la Genèse au sens littéral, la vision intellectuelle
porte sur des réalités dont les ressemblances ne sont pas autre chose que
leurs essences. Or un ange ne connaît un autre ange que par vision
intellectuelle. Il ne le connaît donc pas par une ressemblance qui serait
autre chose que son essence ; et nous retrouvons ainsi la même
conclusion que ci-dessus. Réponse : Sans nul doute, un ange connaît un autre ange, puisque n’importe quel ange est une substance intelligible
en acte, étant exempt de matière. Or l’intelligence angélique ne reçoit pas
en provenance des sensibles, et c’est pourquoi elle se porte vers les formes
intelligibles et immatérielles elles-mêmes, en les pensant. Mais, si nous
considérons ce que disent les différents auteurs, il semble y avoir une
diversité dans les avis à propos du mode de connaissance. En effet, le Commentateur dit au onzième livre de la Métaphysique que, dans les substances séparées de la
matière, la forme qui est dans l’intelligence ne diffère pas de celle qui est
hors de l’intelligence. En effet, que pour nous la forme de maison qui est
dans l’esprit de l’artisan soit autre chose que la forme de maison qui est
au-dehors, cela provient de ce que la forme extérieure est dans la matière,
au lieu que la forme de l’art est sans matière ; et par conséquent,
puisque les anges sont des substances et des formes immatérielles, comme dit
Denys, il
semble en résulter que la forme par laquelle un ange est pensé par un autre
est identique à son essence, par laquelle il subsiste en lui-même. Mais cela
ne semble pas être possible en général. En effet, la forme par laquelle
l’intelligence pense, étant la perfection de l’intelligence, est plus noble
qu’elle ; et par cet argument le Philosophe prouve au onzième livre de
la Métaphysique que Dieu ne pense rien hors de lui, car
cela perfectionnerait son intelligence et serait plus noble que lui. Si donc
les anges supérieurs pensaient les inférieurs par l’essence des inférieurs,
il s’ensuivrait que les essences inférieures seraient plus parfaites que les
intelligences des supérieurs et plus nobles qu’elles, ce qui est impossible.
Mais peut-être pourrait-on trouver convenable Mais il semble résulter des paroles d’autres auteurs que
l’ange voit un autre ange par son essence à lui, c’est-à-dire par celle de
celui qui voit. Et cela ressort des paroles de saint Augustin au dixième
livre sur la Trinité, où il dit :
« De même que l’âme recueille au moyen des sens corporels les connaissances
qu’elle a des réalités corporelles, de même les connaissances qu’elle a des réalités
incorporelles, elle les recueille par elle-même. » D’où il semble
résulter aussi, à propos de l’esprit angélique, qu’en se connaissant lui-même
il connaît les autres anges. Cela semble aussi être confirmé par ce qui est
dit au livre des Causes, à savoir que
« l’intelligence pense ce qui est au-dessus d’elle et au-dessous
d’elle » par le mode de sa substance. Mais cela ne semble pas
suffire : en effet, puisque toute connaissance a lieu par assimilation,
l’ange ne peut, par son essence, connaître d’un autre ange plus que ce en
quoi il est semblable à son essence. Or un ange n’est semblable à un autre
ange que par sa nature commune ; et ainsi, il s’ensuivrait que l’un ne
connaîtrait pas l’autre par une connaissance complète, et surtout du point de
vue de ceux qui affirment que plusieurs anges ont une même espèce. En effet,
du point de vue de ceux qui prétendent que tous les anges diffèrent entre eux
par l’espèce, peut-être pourrait-on soutenir ce mode en quelque façon. En
effet, n’importe quel ange, en connaissant son essence, connaît parfaitement
la nature intellectuelle. Et une fois la nature intellectuelle parfaitement
connue, tous les degrés de la nature intellectuelle sont connus. Or les différentes
espèces, parmi les anges, ne se distinguent que d’après les degrés de
perfection de la nature intellectuelle. Aussi un ange, voyant son essence,
conçoit-il chaque degré de la nature intellectuelle, et par de telles conceptions
il a une connaissance complète concernant tous les autres anges. Et de la
sorte, on peut maintenir ce que d’autres auteurs disent, à savoir que l’un
connaît l’autre par une forme acquise, la susdite conception étant alors
appelée forme acquise ; par exemple, si la blancheur se pensait
elle-même, elle connaîtrait parfaitement la nature de la couleur, et par
suite toutes les espèces de couleur distinctement, selon les degrés de
couleur, et en outre aussi toutes les couleurs individuelles, s’il n’y avait
qu’un seul individu dans une espèce. Mais ce mode non plus ne semble pas suffire.
En effet, bien qu’il n’y ait qu’un ange dans une espèce, cependant, dans
l’ange de quelque espèce, autre sera ce qui lui conviendra en raison de son
espèce, et autre ce qui lui conviendra en tant qu’il est un certain individu,
comme ses opérations particulières ; et suivant le mode en question, un
autre ange ne pourrait nullement connaître de lui ces opérations. Quant à la
citation de saint Augustin, elle ne signifie pas que l’esprit connaît les
autres choses par lui-même comme par un médium de connaissance, mais comme
par une puissance cognitive : c’est en effet ainsi et par les sens
corporels qu’il connaît. Il faut donc choisir un autre mode, et dire qu’un ange
connaît les autres anges par leurs ressemblances existant dans son intelligence ;
non abstraites, certes, ni imprimées par un autre ange ou acquises en quelque
façon, mais divinement empreintes dès sa création, tout comme il
connaît les réalités matérielles par de telles ressemblances ; ce que
l’on verra plus clairement dans la suite. Réponse aux objections : 1° Les anges connaissent leur ordonnance considérée en soi,
mais ils ne la comprennent pas en tant qu’elle est sous la providence divine : en
effet, ce serait comprendre la providence elle-même. 2° La notion de cause et de causé n’est pas la notion de
connaissance, si ce n’est en tant que le causé a une ressemblance de sa
cause, et vice versa. Si donc nous
mettons dans un ange la ressemblance d’un autre, sans parler de leur
éventuelle relation de cause ou d’effet, la notion de connaissance restera
suffisamment présente, puisque la connaissance a lieu par assimilation. 3° La citation de Boèce s’entend des particuliers matériels
qui tombent sous les sens ; or l’ange n’est pas un tel
particulier ; l’argument n’est donc pas concluant. Nous accordons les arguments qui prouvent que l’ange ne
connaît pas un autre ange par l’essence de l’ange qui est vu [4°, 5°, 6° et
7°] ou qui voit [8°, 9° et 10°] ; quoique l’on eût pu y répondre en
quelque façon. Mais il faut répondre à ceux qui prouvent qu’un ange ne
connaît pas un autre ange par une ressemblance. 11° Même pour la lumière il peut y avoir une ressemblance, soit plus
imparfaite qu’elle, comme la couleur est une certaine ressemblance de la
lumière, soit plus parfaite, telle la lumière dans la substance éclairante.
De même, puisque les anges sont appelés lumières en tant qu’ils sont des
formes intelligibles en acte, il n’y a pas d’inconvénient à ce que leurs
ressemblances existent selon un mode plus élevé dans les supérieurs et selon
un mode inférieur dans les inférieurs. 12° Lorsqu’on dit que toute créature, considérée
en elle-même, est ténèbres, ou fausse, ou néant, il ne faut pas comprendre
que son essence est ténèbres ou fausseté, mais c’est parce qu’elle n’a
d’être, de lumière et de vérité que par autre chose ; si donc on la
considère sans ce qu’elle a par autre chose, elle est néant et ténèbres et
fausseté. 13° L’âme est liée aux raisons éternelles en tant qu’il y a
dans notre esprit une certaine impression des raisons
éternelles, comme sont [imprimés] les principes naturellement connus, par
lesquels il juge de toutes choses ; et dans les anges aussi, les ressemblances
des réalités, par lesquelles ils connaissent, sont de telles impressions. 14°, 15°, 16° & 17° L’ange ne connaît pas un autre ange
par une ressemblance abstraite ou imprimée, mais par une ressemblance innée, par laquelle il est conduit à la connaissance de l’autre
ange non seulement quant à son essence, mais aussi quant à tous ses
accidents. Par elle, il sait donc lorsque l’ange est distant ou présent. Réponse aux objections en sens contraire : Nous accordons les arguments qui prouvent qu’un ange connaît
un autre ange [1) à 4)]. Mais il faut répondre à ceux qui prouvent que l’ange
est connu d’un autre ange par son essence. 5) La connaissance dont parle saint Augustin ne s’entend pas
de l’essence mais de l’opération, en tant que l’esprit supérieur éclaire
l’inférieur. 6) La connaissant et le connu ne sont pas entre eux comme
l’agent et le patient, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, mais comme deux
choses qui deviennent un seul principe de connaissance ; voilà pourquoi le contact entre connaissant
et connaissable ne suffit pas pour la connaissance, mais il est nécessaire
que le connaissable soit uni au connaissant comme une forme, soit par son essence,
soit par sa ressemblance. 7) Bien que l’intelligence d’un ange ait avec l’essence d’un
autre ange plus d’affinité qu’avec la ressemblance d’une réalité matérielle,
du point de vue de la participation d’une seule nature, cependant il en va autrement
du point de vue de la convenance de la relation qui est requise entre la perfection et le perfectible ; de même, une âme a
plus d’affinité avec une autre âme qu’avec le corps, et cependant une âme
n’est pas la forme d’une autre âme comme elle l’est du corps. 8) La citation de saint
Augustin peut s’expliquer de deux façons. D’abord en disant que saint
Augustin parle de la vision intellectuelle par laquelle l’esprit créé voit
par son essence lui-même, ou Dieu, ou les autres choses qui sont en
lui : il est en effet établi que la pierre n’est pas dans l’âme par son
essence, quoiqu’elle soit pensée par l’âme. Ensuite, on peut interpréter cela
en le rapportant à l’objet de connaissance, non à la forme par laquelle il
est connu. En effet, l’objet du sens et de l’imagination, ce sont les
accidents extérieurs, qui sont des ressemblances de la réalité et non la
réalité elle-même. Mais l’objet de l’intelligence est la quiddité,
c’est-à-dire l’essence même de la réalité, comme il est dit au troisième
livre sur l’Âme. Et ainsi, la
ressemblance de la réalité qui est dans l’intelligence est directement la
ressemblance de son essence, au lieu que la ressemblance qui est dans le sens
ou l’imagination est la ressemblance de ses accidents. |
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Et videtur quod
non. Quia, ut dicit
Dionysius VI cap. Cael. Hierarch. [§ 1], etiam ipsi Angeli suam ordinationem
ignorant. Sed si Angelus unus cognosceret alium, suam ordinationem scirent.
Ergo unus alium non cognoscit. Praeterea, ut
dicitur in libro de Causis [prop. 8 (7) et comm.], omnis intelligentia scit quod est supra se, inquantum est causa ei,
et quod est infra se, in quantum est causatum ab ea. Sed secundum fidem,
non ponitur quod unus Angelus sit causa alterius. Ergo
unus alium non cognoscit. Praeterea, sicut dicit Boetius [In
Porphyrii Isagogen ed. sec. I], universale
est dum intelligitur, singulare dum sentitur. Sed Angelus est quoddam
singulare, cum sit persona. Cum igitur Angelus tantum per intellectum cognoscat,
videtur quod Angelus Angelum non cognoscat. Item, videtur
quod unus Angelus alium non cognoscat per essentiam Angeli cogniti. Id enim quo
intellectus intelligit, oportet esse intrinsecum ipsi intellectui. Sed
essentia unius Angeli non potest esse intra intellectum alterius, quia nihil
illabitur menti nisi solus Deus. Ergo Angelus non
potest cognoscere alium Angelum per essentiam eius. Praeterea,
possibile est unum Angelum cognosci ab omnibus Angelis. Id autem quo aliquid
cognoscitur, est coniunctum ipsi cognoscenti. Si ergo Angelus cognosceret
alium per essentiam Angeli cogniti, oporteret quod Angelus cognitus esset in
pluribus locis, cum Angeli cognoscentes in pluribus locis sint. Praeterea,
Angeli essentia substantia quaedam est ; intellectus autem accidens, cum
sit potentia quaedam. Sed substantia non est forma accidentis. Ergo essentia
unius Angeli non potest esse intellectui alterius forma, qua intelligat. Praeterea,
nihil cognoscitur ab intellectu per sui praesentiam quod est separatum ab eo.
Sed essentia unius Angeli est separata ab intellectu alterius. Ergo unus
Angelus ab alio non cognoscitur per essentiae suae praesentiam. Item, videtur
quod unus Angelus per essentiam sui cognoscentis non possit alium cognoscere. Sicut enim
superioribus Angelis subsunt inferiores, ita et sensibiles creaturae. Si ergo
superior Angelus cognoscendo essentiam suam cognoscat alios Angelos, eadem
ratione et per essentiam suam cognoscet omnes res sensibiles, et non per
aliquas formas, ut dicitur in libro de Causis [prop. 8 (7) et comm.]. Praeterea,
nihil ducit in cognitionem alterius nisi quod habet similitudinem cum eo. Sed
essentia unius Angeli non convenit cum alio nisi in genere. Si igitur unus
alium cognoscat solum per essentiam sui cognoscentis, non cognoscet eum nisi
in genere ; quod est imperfecte cognoscere. Praeterea,
illud per quod aliquid cognoscitur, est ratio ipsius. Si ergo unus Angelus
per essentiam suam omnes alios cognoscat, essentia sua erit ratio propria
omnium ; quod videtur soli divinae essentiae convenire. Item, videtur
quod unus Angelus non cognoscat alium per similitudinem sive per speciem
aliquam in se existentem : Quia, ut dicit
Dionysius [De div. nom.,
cap. 4, § 2], Angeli sunt divina lumina. Sed
lumen non cognoscitur per aliquam speciem, sed per se ipsum. Ergo nec
Angelus. Praeterea, omnis creatura tenebra est, ut patet per Origenem, super id
Ioan., I, 5 : et tenebrae eam non
comprehenderunt. Sed similitudo tenebrae oportet quod sit tenebra ;
tenebra autem non est principium manifestationis, sed occultationis. Cum
igitur Angelus sit creatura, et sic tenebra, non poterit cognosci per suam
similitudinem. Sed si cognoscitur, oportet quod cognoscatur per lumen divinum
existens in ipso. Praeterea, Angelus est Deo propinquior quam rationalis anima. Sed
secundum Augustinum [Retract. I,
8], anima cognoscit omnia, et iudicat de omnibus, secundum connexionem quam
habet ad rationes aeternas, non per aliquas artes quas secum ad corpus
detulerit. Ergo multo fortius Angelus non cognoscit alium Angelum per
similitudinem eius, sed per rationem aeternam. Item, videtur quod nec per similitudinem innatam. Quia aequaliter
similitudo innata se habet ad praesens et distans. Si igitur unus Angelus
alium cognoscat per similitudinem innatam, non cognoscet de eo quando erit
praesens, et quando distans. Praeterea, Deus
potest de novo facere unum Angelum. Sed Angeli qui non est, formam non habet
penes se. Si ergo Angelus naturali cognitione non cognoscit alium Angelum
nisi per formam innatam, Angeli qui modo sunt non cognoscerent naturali cognitione
Angelum qui de novo fieret. Item, videtur
quod nec per formas impressas ab intelligibilibus, sicut sensus per formas
impressas a sensibilibus, quia secundum hoc inferiores Angeli non
cognoscerentur a superioribus, cum non possint imprimere in eos. Item videtur
quod nec per formas abstractas, sicut intellectus agens abstrahit a
phantasmatibus, quia sic inferiores non cognoscerent superiores. Ex quibus
omnibus videtur quod unus Angelus alium non cognoscat. Sed contra. In
libro de Causis [prop. 11 (10)] dicitur : omnis intelligentia scit res quae non corrumpuntur nec cadunt in
tempore. Sed Angeli sunt incorruptibiles et supra tempus. Ergo unus
Angelus ab alio cognoscitur. Praeterea,
similitudo est causa cognitionis. Sed cum intellectu unius Angeli magis convenit
alius Angelus quam res materiales. Cum ergo Angeli res materiales cognoscant,
multo fortius unus Angelus alium cognoscit. Praeterea,
intellectui unius Angeli magis est proportionata essentia Praeterea, ut
dicitur in libro de Intelligentiis [Adam Pulchre-Mulieris, Liber de Intelligentiis XVII], omnis substantia immaterialis et immixta
est omnium cognoscitiva. Et haec probatur ex hoc quod habetur III de
Anima [cap. 4 (429 a 18)], quod intellectus est immixtus, ut omnia cognoscat.
Sed esse immateriales et immixtos maxime convenit Angelis. Ergo ipsi omnia
cognoscunt, et ita unus alium. Item, videtur quod unus Angelus alium cognoscat per essentiam Angeli
cogniti. Augustinus enim dicit, XII super Genesim ad litteram [cap. 12],
quod Angeli sua visa demonstrant per
commixtionem spiritus. Sed commixtio non potest esse nisi unus
spiritus alii per essentiam coniungatur. Ergo unus Angelus potest alii per
essentiam coniungi ; et ita per essentiam suam ab alio cognosci. Praeterea,
cognitio est actus quidam. Ad actionem autem
sufficit contactus. Ergo, cum inter unum Angelum et alium possit esse
spiritualis contactus, unus alium per essentiam suam cognoscere poterit. Praeterea, magis convenit intellectus unius
Angeli cum essentia alterius Angeli, quam cum similitudine rei naturalis. Sed
intellectus Angeli potest informari similitudine rei ad cognoscendam rem
materialem. Ergo et essentia alterius Angeli potest esse forma intellectus
angelici qua alium Angelum cognoscat. Praeterea, secundum Augustinum, libro XII super Genesim ad litt.
[cap. 6], intellectualis visio est earum rerum quarum similitudines non
sunt aliud quam earum essentiae. Sed unus Angelus non cognoscit alium nisi
intellectuali visione. Ergo non cognoscit eum per similitudinem quae sit
aliud quam eius essentia ; et sic idem quod prius. Responsio. Dicendum, quod unus Angelus absque dubio alium cognoscit,
cum quilibet Angelus sit substantia intelligibilis in actu per hoc quod est a
materia immunis. Intellectus autem angelicus non accipit a sensibilibus ; et ideo
in ipsas formas intelligibiles et immateriales fertur, eas intelligendo. Sed
de modo cognitionis videtur esse diversitas in sententia, consideratis
diversorum dictis. Commentator enim in XI Metaphys. [Metaph. XII,
comm. 51] dicit, quod in substantiis separatis a materia non differt
forma quae est in intellectu, a forma quae est extra intellectum. Quod enim apud
nos forma domus quae est in mente artificis, sit aliud a forma domus quae est
extra, procedit ex hoc quod forma exterior est in materia, forma autem artis
est sine materia : et secundum hoc, cum Angeli sint substantiae et
formae immateriales, ut Dionysius [De div.
nom., cap. 4, § 1] dicit, videtur sequi quod forma qua unus
Angelus intelligitur ab alio, sit idem quod essen-tia eius, qua in se
subsistit. Sed Ex aliorum
autem dictis videtur quod Angelus per essentiam suam, id est videntis, alium
Angelum videat. Et hoc videtur ex verbis Augustini, X de Trinitate [IX, 3],
ubi dicit sic : mens ipsa sicut
corporearum rerum notitias per corporis sensus colligit, ita et incorporearum
per semetipsam. Ex quo videtur etiam similiter de mente Angeli, quod
cognoscendo seipsam, cognoscat alios Angelos. Huic etiam videtur attestari
quod dicitur in libro de Causis [comm. 8 (7)], quod intelligentia intelligit quod est supra se et infra se, per modum
substantiae suae. Sed istud non videtur sufficere : cum enim omnis
cognitio sit per assimilationem, Angelus per essentiam suam non potest de
alio Angelo plus cognoscere quam hoc in quo essentiae suae est similis. Unus
autem Angelus alteri Angelo non similatur nisi in natura communi : et
sic sequeretur quod unus alium non cognosceret cognitione completa, et
praecipue quantum ad illos qui ponunt plures Angelos esse unius speciei.
Quantum enim ad illos qui ponunt omnes Angelos specie ab invicem differre,
forte posset aliquo modo sustineri modus iste. Quilibet enim Angelus cognoscendo
essentiam suam, cognoscit perfecte intellectualem naturam. Cognita autem
natura intellectuali perfecte, cognoscuntur omnes gradus naturae
intellectualis. Diversae autem species in Angelis non distinguuntur nisi
secundum gradus perfectionis intellectualis naturae. Et secundum hoc, unus Angelus
essentiam suam videns, concipit singulos gradus naturae intellectualis, et
per huiusmodi conceptiones de omnibus aliis Angelis completam cognitionem
habet. Et sic potest salvari quod alii quidam dicunt, quod unus cognoscit
alium per formam acquisitam, ut praedicta conceptio forma acquisita
dicatur ; sicut si albedo seipsam intelligeret, perfecte cognosceret
naturam coloris, et per consequens omnes species colorum secundum gradus
coloris distincte, et ulterius etiam omnes individuos colores, si in una
specie non esset nisi unum individuum. Sed adhuc etiam hic modus non videtur
sufficere. Quamvis enim in una specie non sit nisi unus Angelus, tamen in
Angelo alicuius speciei aliud erit quod ei conveniet ex ratione suae speciei,
et aliud quod ei conveniet inquantum est quoddam individuum, sicut operationes
particulares ipsius ; et has secundum modum praedictum alius Angelus de
eo cognoscere nullatenus posset. Auctoritas autem
Augustini, non sonat quod mens per seipsam sicut per medium cognoscendi cognoscat
alia, sed sicut per potentiam cognoscitivam : sic enim et per sensus corporalia
cognoscit. Unde alius modus est eligendus : ut dicatur, quod unus Angelus
alios cognoscit per similitudines eorum in intellectu eius existentes ;
non quidem abstractas, aut impressas ab alio Angelo, vel aliquo modo acquisitas,
sed a creatione divinitus impressas ; sicut et res materiales per
huiusmodi similitudines cognoscit : et hoc magis per sequentia patebit. Ad primum igitur dicendum, quod ordinationem suam in se consideratam
Angeli cognoscunt, non autem comprehendunt eam secundum quod providentiae
divinae substat ; hoc enim esset ipsam providentiam comprehendere. Ad secundum dicendum,
quod ratio causae et causati non est ratio cognitionis, nisi quatenus
causatum habet similitudinem suae causae, et e converso. Unde si in uno
Angelo ponamus similitudinem alterius, praeter hoc quod sit causa vel
causatum eius, remanebit sufficiens ratio cognitionis, cum cognitio sit per
assimilationem. Ad tertium
dicendum, quod auctoritas Boetii intelligitur de particularibus materialibus
quae sensui substant : huiusmodi autem particulare non est
Angelus ; et ideo ratio non sequitur. Rationes autem
illas quae probant quod Angelus non cognoscat alium Angelum per essentiam
Angeli visi vel videntis, concedimus ; quamvis ad eas posset responderi
aliquo modo. Ad rationes vero illas quae probant quod unus Angelus alium per
similitudinem non cognoscit, respondendum est. Ad quarum
primam dicendum, quod etiam luminis possibile est esse similitudinem
aliquam, vel eo deficientiorem, sicut quaedam similitudo eius est color, vel
etiam perfectiorem, sicut lux in substantia illuminante. Similiter etiam, cum
angeli dicantur lumina inquantum sunt formae actu intelligibiles, non est
inconveniens quod eorum similitudines sint per modum sublimiorem in
superioribus, et per modum inferiorem in inferioribus. Ad secundum
dicendum, quod cum dicitur quod omnis creatura est tenebra, vel falsa, vel
nihil, in se considerata ; non est intelligendum quod essentia sua sit
tenebra vel falsitas, sed quia non habet nec esse nec lucem nec veritatem
nisi ab alio ; unde si consideretur sine hoc quod ab alio habet, est
nihil et tenebra et falsitas. Ad tertium
dicendum, quod anima connectitur rationibus aeternis inquantum impressio
quaedam rationum aeternarum est in mente nostra, sicut sunt principia
naturaliter cognita, per quae de omnibus iudicat ; et huiusmodi etiam
impressiones sunt in Angelis similitudines rerum per quas cognoscunt. Ad quartum dicendum, quod Angelus non cognoscit alium Angelum per
similitudinem vel abstractam vel impressam, sed per similitudinem innatam,
per quam ducitur in cognitionem alterius Angeli, non solum quantum ad
essentiam eius, sed etiam quantum ad omnia accidentia eius. Et ideo per eam
scit quando Angelus est distans vel praesens. Rationes autem probantes quod unus Angelus alium cognoscit, concedimus.
Ad rationes vero probantes quod Angelus cognoscitur per essentiam suam ab
alio Angelo, respondendum est. Ad quarum primam dicendum, quod illa cognitio de qua Augustinus loquitur,
non intelligitur quantum ad essentiam, sed quantum ad operationem, secundum
quod superior spiritus illuminat inferiorem. Ad secundum dicendum, quod cognoscens et cognitum non se habent sicut
agens et patiens, ut ex dictis [art. 6, ad 5 et in corp. art.]
patet, sed sicut duo ex quibus fit unum cognitionis principium ; et ideo
non sufficit ad cognitionem contactus inter cognoscens et
cognoscibile ; sed oportet quod cognoscibile cognoscenti uniatur ut
forma, vel per essentiam suam, vel per similitudinem suam. Ad tertium dicendum, quod quamvis essentia Angeli magis conveniat cum
intellectu Angeli alterius quam similitudo rei materialis secundum participationem
naturae unius, non tamen secundum convenientiam habitudinis quae requiritur
inter perfectionem et perfectibile ; sicut etiam una anima magis
convenit cum alia anima quam cum corpore, et tamen una anima non est forma
alterius animae, sicut est corporis. Ad quartum
dicendum, quod auctoritas Augustini potest dupliciter exponi. Uno modo ut
dicatur, quod Augustinus loquitur de illa visione intellectuali qua spiritus
creatus videt seipsum vel Deum vel alia quae in ipso sunt per essentiam
suam : constat enim quod lapis per essentiam suam non est in anima, quamvis
ab anima intelligatur. Alio modo potest
exponi ut referatur ad obiectum cognitionis, non ad formam qua cognoscitur. Sensus enim et
imaginationis obiectum sunt exteriora accidentia, quae sunt similitudines
rei, et non res ipsa. Sed obiectum intellectus est quod quid est, id est ipsa
essentia rei, ut dicitur in III de Anima [l. 11 (430 b 28)]. Et sic
similitudo rei quae est in intellectu, est similitudo directe essentiae
eius ; similitudo autem quae est in sensu vel imaginatione, est
similitudo accidentium eius. |
(Octavo quaeritur utrum Angelus res materiales cognoscat per formas
aliquas,
an per essentiam sui cognoscentis.)
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Il semble que ce soit par son essence. 1° Chaque réalité est adéquatement connue dans son modèle.
Or au cinquième chapitre des Noms
divins est introduite l’opinion du philosophe
Clément, qui dit que les plus élevés parmi les étants sont les modèles des
inférieurs ; et ainsi, l’essence de l’ange est le modèle des réalités
matérielles. Les anges connaissent donc les choses matérielles par leur essence. 2° Les réalités matérielles sont mieux connues dans
l’essence divine que dans leurs natures propres, car elles y brillent plus
clairement. Or l’essence de l’ange est plus proche de l’essence divine que ne
le sont les réalités matérielles, lesquelles peuvent donc mieux être connues
dans l’essence de l’ange que dans leurs natures propres. Puis donc que nous
les connaissons dans leurs natures propres, à bien plus forte raison les
anges, en regardant leur essence, connaissent-ils toutes les choses matérielles. 3° La lumière de l’intelligence angélique est plus parfaite
que la lumière de l’intellect agent, lequel est une partie de notre âme. Or,
dans la lumière de l’intellect agent, nous connaissons toutes les choses matérielles,
car cette lumière est l’acte de tous les intelligibles. Donc à bien plus
forte raison l’ange, en connaissant sa lumière, connaît-il toutes les choses
matérielles. 4° Puisque l’ange connaît les réalités matérielles, il est
nécessaire qu’il les connaisse soit par une espèce, soit par son essence. Or
ce n’est pas par une espèce, car ce n’est ni par une espèce particulière,
puisqu’il est exempt de matière, ni par une espèce universelle, car dans ce
cas il n’aurait pas une connaissance parfaite et propre de ces réalités.
C’est donc par son essence qu’il connaît les réalités matérielles. 5° Si la lumière corporelle se connaissait elle-même, elle
connaîtrait par là toutes les couleurs, attendu qu’elle-même est l’acte de
toutes les couleurs. Puis donc que l’ange est une lumière spirituelle, en se
connaissant lui-même il connaîtra toutes les réalités matérielles. 6° L’intelligence de l’ange est intermédiaire entre
l’intelligence divine et l’intelligence humaine. Or l’intelligence divine
connaît toutes choses par son essence, mais l’intelligence humaine, par des
espèces. Donc l’intelligence angélique, en connaissant son essence, connaîtra
au moins certaines choses. 7° Denys dit au septième chapitre des Noms divins : « Les anges, d’après les
Paroles – celles de l’Écriture sainte –, savent ce qui se passe sur terre,
non par la voie des sens mais par la puissance et la nature de leur intelligence
déiforme. » Il semble donc qu’en connaissant leur puissance et leur
nature ils connaissent les choses matérielles. 8° Si un miroir matériel était capable de connaître, il
connaîtrait les réalités matérielles par son essence, sauf si des espèces se
reflétaient en lui depuis les réalités. Or, dans l’intelligence de l’ange, il
ne se reflète pas d’espèce depuis les réalités matérielles, comme le montre
Denys au septième chapitre des Noms
divins. Si donc il connaît
les choses matérielles, il est nécessaire qu’il les connaisse par son
essence, puisqu’il est un certain miroir, comme le montre Denys au quatrième
chapitre des Noms divins. 9° La puissance cognitive, dans les anges, est plus parfaite
que la puissance naturelle des réalités matérielles. Or de nombreuses
puissances de choses matérielles peuvent s’exercer sur leurs objets par
elles-mêmes, sans que rien leur soit surajouté. Donc à bien plus forte raison
l’intelligence angélique pourra-t-elle connaître les réalités matérielles par
son essence et sans aucune espèce. 10° L’ange est plus efficace, lorsqu’il connaît, que le feu
ne l’est lorsqu’il consume. Or le feu consume sans que rien de combustible
soit en lui. L’ange connaît donc aussi par lui-même sans qu’aucune espèce du
connaissable soit en lui. En sens contraire : 1) Il est dit au livre des Causes que « toute intelligence est pleine de
formes » ; et il est dit au même livre que « les formes
y sont par mode intelligible ». L’intelligence pense donc les réalités
par de telles formes et non par son essence. 2) L’essence de l’ange a plus d’affinité avec un autre ange
qu’avec la réalité matérielle. Or connaître son essence ne permet pas à
l’ange de connaître d’autres anges. Ce n’est donc pas non plus en connaissant
son essence qu’il connaîtra les choses matérielles. 3) Ce qui est principe d’unité ne peut pas être principe de
distinction. Or l’essence de l’ange est le principe de son unité, car c’est
par elle que l’ange est un. Elle ne peut donc pas être le principe d’une
connaissance distincte portant sur les réalités. 4) Rien, hormis Dieu, n’est ce qu’il a. Or l’ange a une
puissance intellective ; il n’est donc pas une puissance intellective,
donc bien moins encore est-il ce par quoi il pense ; il ne pense donc
pas les réalités par son essence. Réponse : Toute connaissance a lieu par assimilation ;
et la ressemblance entre deux choses résulte d’une convenance
en la forme. Or l’unité de l’effet démontre l’unité de la cause, et ainsi, il
est nécessaire, dans le genre de n’importe quelle forme, de se ramener à un
seul premier principe de cette forme ; par conséquent, que deux choses
soient semblables entre elles n’est possible que de l’une des deux façons
suivantes : ou bien une chose est la cause de l’autre, ou bien les deux
sont causées par une cause unique, qui imprime la même forme à l’une et à
l’autre ; d’où la différence entre notre façon d’affirmer que les anges
connaissent les choses matérielles, et celle des philosophes. En effet, nous ne disons pas que les anges sont les causes
des réalités matérielles, mais que Dieu, le Créateur de toutes choses visibles
et invisibles, en est la cause ; voilà pourquoi une ressemblance des
réalités matérielles ne peut venir, en l’ange, que de celui qui est la cause
des réalités matérielles. Or tout ce qu’une chose possède non par soi mais
par autre chose, lui vient en plus de son essence. Et Avicenne prouve de cette façon
que, exception faite de l’être premier, l’être de n’importe quelle
réalité est quelque chose en plus de son essence, car toutes choses ont
l’être par autre chose. Il est donc nécessaire qu’en l’ange les ressemblances des
réalités matérielles soient autre chose que son essence et soient empreintes
en lui par Dieu. En effet, les raisons des réalités matérielles dans l’esprit
divin sont lumière et vie : elles sont vie en tant qu’elles aboutissent
à l’établissement des réalités en l’être, comme la forme de l’art aboutit au
produit de l’art ; et elles sont lumière, en tant qu’elles produisent
certaines impressions semblables à elles dans les esprits angéliques. Les philosophes, quant à eux, ont affirmé que les anges
étaient créateurs des réalités matérielles. Et cependant, selon leur position,
il est encore nécessaire que les anges connaissent les réalités matérielles
non par leur essence d’ange, mais par des formes surajoutées. En effet, les
ressemblances des effets ne sont dans la cause que dans la mesure où il y a
en elle une vertu pour produire l’effet ; or, comme on le lit au livre des
Causes, l’Intelligence ne
donne l’être aux réalités inférieures que par la vertu divine qui est en
elle, et c’est pourquoi il appelle « divine » cette opération de
l’Intelligence ; et ainsi, cette vertu ne lui vient pas des principes de
son essence, mais elle est reçue d’autrui ; aussi une telle vertu lui
vient-elle en plus de son essence. Par conséquent, les ressemblances des
réalités matérielles, si l’on dit que ces réalités sont l’effet de l’ange,
viendront en plus de l’essence de l’ange lui-même. Et ainsi l’on voit clairement, de quelque position que l’on
parte, que l’ange ne connaît pas les réalités matérielles par son essence,
mais par leurs formes existant en lui. Réponse aux objections : 1° Le modèle, si on le prend au sens propre, implique une
causalité relativement à ses reproductions, car le modèle est ce à l’imitation
de quoi autre chose est fait ; et c’est pourquoi Denys, voulant que l’on
appelle « modèles des réalités » les raisons existant en Dieu,
improuve au même endroit l’avis de Clément. Cependant, si l’on appelle
« modèle » au sens large tout ce qui est représenté en quelque
façon par autre chose, alors même les essences des anges peuvent être
appelées « modèles des réalités matérielles ». Mais, de même que
l’essence de Dieu est le modèle propre de chaque réalité par la raison idéale
qu’il en a en lui, de même l’essence de l’ange est la ressemblance propre de
la réalité matérielle par la forme de celle-ci qu’il a en lui, quoique cette
forme ne soit pas la même chose que l’essence, comme c’était le cas de l’idée en Dieu. 2° L’essence divine est infinie, elle n’est donc pas
déterminée à quelque genre, mais rassemble en elle les perfections de tous
les genres, comme dit Denys au dernier chapitre des Noms divins, ainsi que le Philosophe et le Commentateur au cinquième livre de la Métaphysique. Et ainsi, elle peut
être par elle-même la ressemblance propre de toutes les réalités, et par conséquent toutes choses peuvent être parfaitement
connues par elle. L’essence de l’ange, par contre, est déterminée à un genre,
elle n’a donc pas en elle-même de quoi être la ressemblance de toutes les
réalités matérielles, à moins qu’une chose ne lui soit surajoutée pour
qu’elle connaisse les réalités dans leur nature propre. 3° Par l’intellect agent, on ne connaît pas toutes choses
comme par une ressemblance suffisant à tout connaître, car il n’est pas
l’acte de toutes les formes intelligibles en tant que c’est cette forme-ci ou
celle-là, mais seulement en tant qu’elles sont intelligibles ; mais on dit que l’intellect agent permet de
connaître toutes choses comme un principe actif de connaissance. 4° L’ange connaît les réalités non par des espèces
particulières, ni par des espèces universelles au sens où sont universelles
les formes qui sont abstraites des sens, mais [par des formes qui] sont des
ressemblances des universels et des particuliers, ainsi qu’il apparaîtra
mieux par la suite. 5° Si la lumière corporelle se connaissait elle-même, elle ne
connaîtrait pas pour cela toutes les couleurs séparément, mais elle les
connaîtrait seulement en tant qu’elles sont visibles ; sinon l’œil
aussi, en voyant la lumière, verrait toutes les couleurs, ce qui est manifestement
faux. 6° Si l’intelligence de l’ange est intermédiaire entre
l’intelligence humaine et l’intelligence
divine, c’est parce qu’elle connaît les autres réalités par des formes
surajoutées à l’essence, en quoi elle est inférieure à l’intelligence divine,
et qu’elle se connaît par son essence, en quoi elle dépasse l’intelligence humaine. 7° La citation de Denys ne doit pas être entendue comme si
la puissance et la nature de l’ange était un médium par lequel l’ange connaît
les autres choses, mais en ce sens que le mode de la connaissance angélique
se conforme au propre de la nature et de la puissance de l’ange, et non au
propre de la nature des réalités connues ; et cela ressort de ce qu’il
connaît les choses 8° Si un miroir matériel se connaissait lui-même, ce n’est
nullement en connaissant son essence qu’il connaîtrait les autres réalités,
mais seulement en tant qu’il connaîtrait les formes se reflétant en
lui ; et que ces formes eussent été reçues des réalités ou bien données
avec la nature ne ferait point de différence. 9° La puissance cognitive de l’ange est ordonnée à un acte
plus noble que celui auquel est ordonnée la puissance naturelle de la réalité
matérielle ; par conséquent, bien qu’elle ait besoin de plus d’aide,
elle demeure néanmoins plus parfaite et plus digne. 10° Le connaissant et le
connaissable ne sont pas entre eux comme le consumant et le combustible, dont
l’un est agent et l’autre patient, mais comme un seul principe de connaissance,
en tant que le connaissable et le
connaissant deviennent en quelque sorte un, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a
dit plus haut ; l’argument n’est donc pas concluant. |
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Et videtur quod
per essentiam sui. Unaquaeque enim
res sufficienter cognoscitur in suo exemplari. Sed in cap. V de Divinis
Nominibus [§ 9] inducitur Clementis philosophi opinio, qui dixit, quod
superiora in entibus sunt inferiorum exemplaria ; et sic essentia Angeli
est exemplar rerum materialium. Ergo Angeli cognoscunt
materialia per essentiam suam. Praeterea, res materiales melius cognoscuntur in essentia divina quam
in propriis naturis, quia clarius ibi relucent. Sed essentia Angeli est propinquior
divinae essentiae quam res materiales. Ergo melius possunt cognosci in
essentia Angeli quam in propriis naturis. Cum ergo eas nos in
propriis naturis cognoscamus, multo fortius Angeli essentiam suam intuentes,
omnia materialia cognoscunt. Praeterea,
lumen intellectus angelici est perfectius quam lumen intellectus agentis qui
est pars animae nostrae. Sed in lumine intellectus agentis omnia materialia
cognoscimus, quia illud lumen est actus omnium intelligibilium. Ergo multo
fortius Angelus cognoscendo lumen suum, omnia materialia cognoscit. Praeterea, cum Angelus res materiales cognoscat, oportet quod eas vel
per speciem vel per essentiam suam cognoscat. Sed non per speciem ; quia
neque per particularem, cum sit immunis a materia, neque per universalem,
quia sic non haberet perfectam et propriam cognitionem de eis. Ergo per
essentiam suam cognoscit res materiales. Praeterea, si lux corporalis seipsam cognosceret, omnes colores ex hoc
cognosceret, eo quod ipsa est actus omnium colorum. Cum igitur Angelus sit lux
spiritualis, cognoscendo seipsum, cognoscet omnia materialia. Praeterea,
intellectus Angeli medius est inter intellectum divinum et humanum. Sed intellectus divinus omnia cognoscit per essentiam suam, intellectus
autem humanus omnia per species. Ergo intellectus angelicus ad minus quaedam,
cognoscendo essentiam suam, cognoscet. Praeterea,
Dionysius dicit, cap. VII de Divinis Nominibus [§ 2] : Angelos scire dicunt eloquia, scilicet
sacra, ea quae sunt in terra, non
secundum sensus ipsa cognoscentes, sed secundum propriam deiformis mentis
virtutem et naturam. Ergo videtur quod
cognoscendo virtutem et naturam suam materialia cognoscant. Praeterea, si speculum materiale cognoscitivum esset, cognosceret res
materiales per essentiam suam, nisi a rebus species in ipsum resultarent. Sed
in intellectu Angeli non resultant species a rebus materialibus, ut patet per
Dionysium, cap. VII de Divinis Nominibus [§ 2]. Si ergo materialia
cognoscat oportet quod per essentiam suam ea cognoscat, cum sit quoddam
speculum, ut patet per Dionysium, cap. IV de Divinis Nominibus [§ 22]. Praeterea, potentia cognitiva in Angelis est perfectior quam potentia
naturalis rerum materialium. Sed multae potentiae materialium possunt per
seipsas in sua obiecta, sine hoc quod aliquid eis superaddatur. Ergo multo
fortius intellectus angelicus poterit cognoscere res materiales per essentiam
suam sine aliquibus speciebus. Praeterea, efficacior est Angelus in cognoscendo quam ignis in comburendo.
Sed ignis comburit sine hoc quod aliquid combustibile sit in ipso. Ergo et
Angelus cognoscit per se ipsum sine hoc quod aliqua species cognoscibilis sit
in ipso. Sed contra. Est quod dicitur in libro de Causis [prop. 10 (9)], quod omnis intelligentia est plena formis ; et in eodem libro [comm. 13
(12)] dicitur, quod formae sunt in ea
per modum intelligibilem. Ergo per huiusmodi formas intelligit res, et
non per essentiam suam. Praeterea,
magis convenit essentia Angeli cum alio Angelo quam cum re materiali. Sed non
potest Angelus ex hoc quod cognoscit essentiam suam, alios Angelos
cognoscere. Ergo nec cognoscendo essentiam suam materialia cognoscet. Praeterea,
illud quod principium est unitatis, non potest esse principium distinctionis.
Sed essentia Angeli est principium unitatis ipsius, quia per eam Angelus unus
est. Ergo non potest esse principium distinctae cognitionis de rebus. Praeterea,
nihil praeter Deum est id quod habet. Sed Angelus habet potentiam
intellectivam. Ergo non est potentia intellectiva ; ergo multo minus est
id quo intelligit ; ergo non intelligit res per essentiam suam. Responsio.
Dicendum, quod omnis cognitio est per assimilationem ; similitudo autem
inter aliqua duo est secundum convenientiam in forma. Cum autem unitas
effectus unitatem causae demonstret, et sic in genere cuiuslibet formae ad
unum primum principium illius formae redire oporteat, impossibile est aliqua
duo esse ad invicem similia, nisi altero duorum modorum : vel ita quod
unum sit causa alterius, vel ita quod ambo ab una causa causentur, quae eamdem
formam utrique imprimat ; et secundum hoc diversimode ponimus Angelos
materialia cognoscere ab eo quod philosophi posuerunt. Nos enim non
ponimus, Angelos esse causas materialium rerum, sed Deum creatorem omnium
visibilium et invisibilium ; et ideo non potest in Angelo esse similitudo
materialium rerum nisi ab eo qui est materialium rerum causa. Omne autem quod
aliquid non habet a seipso, sed ab altero, est ei praeter essentiam suam. Et
per hunc modum probat Avicenna [Metaph. VIII,
4], quod esse cuiuslibet rei praeter primum ens est aliquid praeter essentiam
ipsius, quia omnia ab alio esse habent. Unde
oportet quod similitudines rerum materialium in Angelo existentes, sint aliud
ab essentia ipsius, impressae in ipsum a Deo. Rationes enim rerum materialium
in mente divina existentes sunt quidem lux et vita ; vita quidem sunt,
inquantum procedunt ad rerum constitutionem in esse, sicut forma artis procedit
in artificiatum ; lux vero sunt, inquantum eaedem impressiones quasdam
efficiunt sibi similes in mentibus Angelorum. Philosophi autem posuerunt rerum materialium esse Angelos creatores.
Et tamen secundum eorum positionem, adhuc oportet quod res materiales non per
essentiam suam, sed per formas superadditas cognoscant. Similitudines enim
effectuum non sunt in causa nisi per modum quo in ea est virtus ad
producendum effectum, ut autem habetur in libro de Causis [comm. 9 (8)],
intelligentia non dat esse rebus inferioribus nisi per virtutem divinam, quae
est in ipsa ; unde hanc eius operationem dicit divinam ; et sic
haec virtus est ei non ex principiis essentiae suae prodiens, sed ab alio
accepta. Et sic
huiusmodi virtus est ei praeter essentiam suam. Unde et similitudines
materialium rerum si ponantur eius effectus, erunt praeter essentiam ipsius
Angeli. Et sic patet,
quocumque modo ponatur, quod Angelus non cognoscit res materiales per
essentiam suam, sed per earum formas apud se existentes. Ad primum
igitur dicendum, quod exemplar, si proprie accipiatur, importat causalitatem
respectu exemplatorum : quia exemplar est ad cuius imitationem fit
aliud. Unde et Dionysius, ibidem, Clementis sententiam improbat, volens
exemplaria rerum dici rationes in Deo existentes. Si tamen exemplar large
dicatur omne illud quod aliquo modo ab alio repraesentatur, sic etiam
Angelorum essentiae possunt dici exemplaria materialium rerum. Sed sicut essentia
divina est proprium exemplar uniuscuiusque rei per rationem idealem eius,
quam apud se habet ; ita et essentia Angeli est propria similitudo rei
materialis secundum formam eius quam apud se habet, quamvis forma ista non
sit idem quod essentia, sicut erat idea in Deo. Ad secundum
dicendum, quod essentia divina est infinita ; unde non determinatur ad
aliquod genus, sed colligit in se perfectiones omnium generum, ut dicit
Dionysius, ultimo cap. de Divinis Nominibus [cap. 13, § 1], et
philosophus [Metaph. V, 18
(1021 b 30)], et Commentator in V Metaphysicorum [comm. 21]. Et ita
potest esse per seipsam propria rerum omnium similitudo, et sic per ipsam
possunt omnia perfecte cognosci. Essentia autem Angeli est determinata ad aliquod
genus ; unde non habet in se unde sit similitudo omnium materialium,
nisi ei aliquid superaddatur, quo res in propria natura cognoscat. Ad tertium
dicendum, quod intellectu agente non cognoscuntur omnia quasi similitudine
sufficiente ad omnia cognoscendum, eo quod non est actus omnium formarum
intelligibilium inquantum est haec vel illa forma, sed inquantum solum sunt intelligibilia ;
sed per intellectum agentem dicuntur cognosci omnia sicut per principium
cognitionis activum. Ad quartum
dicendum, quod Angelus cognoscit res non per species particulares, neque
universales eo modo quo formae universales sunt quae a sensibus
abstrahuntur ; sed sunt universalium et particularium similitudines, ut
infra melius apparebit. Ad quintum dicendum,
quod lux corporalis si seipsam cognosceret, non propter hoc omnes colores
determinate cognosceret, sed cognosceret eos solum inquantum sunt
visibiles ; alias oculus etiam videndo lucem, omnes colores videret,
quod est manifeste falsum. Ad sextum dicendum,
quod intellectus Angeli quantum ad hoc est medius inter intellectum humanum
et divinum, quod res alias cognoscit per formas essentiae superadditas, in
quo deficit ab intellectu divino ; se autem cognoscit per essentiam
suam, in quo excedit intellectum humanum. Ad septimum dicendum, quod auctoritas Dionysii non est intelligen- Ad octavum
dicendum, quod speculum materiale, si seipsum cognosceret, nullo modo,
cognoscendo essentiam suam, cognosceret res alias, nisi quatenus cognosceret
formas resultantes in ipso ; nec differret utrum formae illae essent
acceptae a rebus, vel naturaliter inditae. Ad nonum
dicendum, quod potentia cognitiva Angeli ordinatur ad nobiliorem actum quam
potentia naturalis rei materialis ; unde quamvis pluribus adminiculis
indigeat, nihilominus perfectior et dignior remanet. Ad decimum
dicendum, quod cognoscens non se habet ad cognoscibile sicut comburens ad
combustibile, quorum unum est agens et aliud patiens ; sed cognoscens et
cognoscibile se habent ut unum principium cognitionis, inquantum ex
cognoscibili et cognoscente fit aliquo modo (unum), ut ex praedictis
patet ; et ideo ratio non sequitur. |
(Nono quaeritur utrum formae per quas Angeli cognoscunt res
materiales,
sint innatae, vel a rebus acceptae.)
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Il semble qu’elles ne soient pas innées. 1° La science spéculative diffère en ceci de la science
pratique, que la science pratique va vers les réalités, au lieu que la spéculative
vient des réalités. Or les anges n’ont pas une science pratique des réalités
matérielles, puisqu’ils ne sont pas les auteurs de ces dernières, comme dit
saint Jean Damascène, mais
seulement une science spéculative. Leur science est donc reçue des réalités,
et non au moyen d’espèces innées. 2° Il est dit en Éph. 3, 10 : « afin que soit portée à la connaissance des principautés
et des puissances dans les cieux, par l’Église, la sagesse infiniment variée
de Dieu » ; d’où saint Jérôme déduit que les anges
ont appris des apôtres le mystère de l’Incarnation. Or la science qui a lieu
par des espèces innées n’est pas acquise d’autrui. La science des anges n’a
donc pas lieu par des espèces innées. 3° Les espèces innées que les anges possèdent se rapportent
indifféremment aux choses présentes et aux futures. Or la science des anges
ne se rapporte pas indifféremment aux deux, puisqu’ils savent les présentes,
mais ignorent les futures. La science des anges n’a donc pas lieu par des
espèces innées. 4° Les anges ont, des réalités matérielles, une connaissance
distincte. Or on ne peut avoir une connaissance distincte des réalités que
grâce à ce qui est un principe de distinction, puisque le principe de l’être
est le même que celui de la connaissance. Or le principe de distinction des
réalités matérielles, ce sont les formes qui sont en elles. Il est donc
nécessaire que la science des anges sur les réalités naturelles ait lieu par
des formes reçues des réalités. 5° Les choses qui sont innées ou que l’on possède
naturellement se présentent toujours de la même façon. Or la science des
anges ne se présente pas toujours de la même façon, car ils savent maintenant
certaines choses qu’ils ne connaissaient pas auparavant ; et c’est
pourquoi, suivant Denys,
quelques-uns d’entre eux sont purifiés de la nescience. Leur science n’a donc
pas lieu par des formes innées. 6° Les formes qui sont dans les anges sont universelles. Or
« l’universel n’est rien, ou bien est postérieur », comme il est
dit au premier livre sur l’Âme. Donc ces formes ou
bien ne sont rien, ou bien sont postérieures aux réalités, en tant que reçues
d’elles. 7° Une chose n’est connue que dans la mesure où elle est
dans le connaissant. Si donc l’ange connaît les réalités matérielles, il est
nécessaire que ces réalités matérielles parviennent dans l’intelligence de
l’ange par des formes qu’elles y impriment. 8° La lumière intellectuelle, dans les anges, est plus
efficace que la lumière de l’âme humaine. Or, par la lumière de l’intellect
agent, des espèces sont abstraites en nous des phantasmes. Donc à bien plus
forte raison l’intelligence de l’ange pourra-t-elle aussi, des réalités
sensibles, abstraire des formes. 9° « Ce que peut la puissance inférieure, la puissance
supérieure le peut aussi. » Or notre âme, qui est inférieure aux anges,
peut se conformer elle-même aux réalités, en formant en soi des formes qui ni
ne lui sont innées, ni ne sont reçues des réalités ; par exemple,
l’imagination forme le phantasme de « montagne d’or » sans en avoir
jamais vu. Donc à bien plus forte raison l’ange peut-il, à la présence des
réalités, se conformer lui-même aux réalités, et de cette façon les
connaître ; et ainsi, il n’est pas nécessaire qu’il connaisse les
réalités matérielles par des espèces innées, mais par celles qu’il fera en
lui-même. En sens contraire : 1) Denys dit au septième chapitre des Noms divins que les anges ne recueillent pas leur
connaissance à partir des sens ou d’éléments multiples. Ils ne connaissent
donc pas au moyen de formes reçues des réalités. 2) Les anges dépassent tous les corps plus que les corps
supérieurs ne dépassent les inférieurs. Or les supérieurs, à cause de leur
noblesse, ne reçoivent aucune impression des corps inférieurs. Donc bien
moins encore les intelligences angéliques reçoivent-elles des réalités
corporelles les formes par lesquelles elles pensent. Réponse : Supposé que les anges ne connaissent pas les réalités
matérielles par leur essence, mais par des formes, il y a trois opinions au
sujet de ces formes. Certains disent en effet que ces formes, par lesquelles les
anges connaissent, sont reçues des réalités matérielles. Mais cela est impossible.
En effet, l’intelligence qui reçoit des formes depuis les réalités se
rapporte à ces réalités de deux façons : comme agent et comme patient,
pour prendre « action » et « passion » au sens large. Car
les formes qui sont dans les réalités matérielles, dans les sens ou dans
l’imagination, n’étant pas entièrement dépouillées de la matière, ne sont pas
intelligibles en acte, mais seulement en puissance ; voilà pourquoi il
est exigé que, par l’action de l’intelligence, elles soient rendues
intelligibles en acte ; et c’est ce qui rend nécessaire d’admettre en
nous un intellect agent. Mais
une fois les formes rendues intelligibles, nous ne penserions pas encore les
réalités par elles si ces formes ne s’unissaient à notre intelligence, en
sorte que le sujet qui pense et l’objet pensé soient un. Et ainsi, il est nécessaire que l’intelligence reçoive de
telles formes ; et par conséquent, elle subit en quelque sorte de la
part des réalités, puisque recevoir, c’est toujours subir, d’une certaine façon. Or, de même que la forme se rapporte
à la matière comme l’acte à la puissance, de même pour l’agent relativement
au patient, puisque chaque chose agit en tant qu’elle est en acte, mais subit
en tant qu’elle est en puissance. Et parce que l’acte propre regarde une
puissance propre, pour cette raison, à l’agent propre correspond un patient déterminé,
et vice versa, comme il en va pour
la forme et la matière. Il est donc nécessaire que l’agent et le patient
soient de même genre, puisque la puissance et l’acte divisent chaque genre
d’être : en effet, le blanc ne subit pas de la part du doux, sauf par
accident, mais seulement de la part du noir. Or les réalités matérielles et
les réalités intelligibles sont de genres tout à fait différents. En effet, les choses qui ne se rejoignent pas dans la
matière ne se rejoignent pas dans le genre, comme le montre le Philosophe au
cinquième livre de la Métaphysique ainsi qu’au dixième. Il est donc impossible que la réalité matérielle subisse
immédiatement de la part de l’intelligence ou agisse sur elle. Voilà pourquoi
le Créateur de la nature nous a pourvus de puissances sensitives, en
lesquelles les formes sont de mode intermédiaire entre le mode intelligible
et le mode matériel. Car elles rejoignent les formes intelligibles en tant
qu’elles sont des formes sans matière, et les formes matérielles en tant
qu’elles ne sont pas encore dépouillées des déterminations liées à la
matière ; voilà pourquoi une action et une passion peuvent exister à
leur façon entre les réalités matérielles et les puissances sensitives, et
semblablement entre ces puissances et l’intelligence. Par conséquent, si
l’intelligence de l’ange recevait des formes en provenance des réalités
matérielles, il serait nécessaire que l’ange ait des puissances sensitives,
et ainsi, qu’un corps lui soit naturellement uni. Aussi est-ce de la même
doctrine que semblent relever ces deux affirmations : que les anges
seraient des animaux, comme
certains platoniciens l’ont affirmé, et
qu’ils recevraient des formes depuis les réalités matérielles ; ce qui
s’oppose à l’autorité des saints et à la droite raison. Et c’est pourquoi d’autres prétendent que ce n’est point en
recevant en provenance des réalités que l’ange acquiert les formes par
lesquelles il connaît, et qu’il ne pense toutefois pas non plus par des
formes innées, mais qu’il est en son pouvoir de conformer son essence à n’importe
quelle réalité en présence de cette réalité ; et ils disent que la
connaissance de la réalité s’ensuit d’une telle conformité. Mais, de nouveau,
il semble qu’il n’en soit rien. En effet, une chose ne peut être conformée à
une autre que dans la mesure où la forme de cette autre survient en elle. Et
l’on ne peut pas dire que l’essence même de l’ange devienne, par l’action de
l’ange, la forme de la réalité matérielle, car son essence est toujours de
même nature ; aussi est-il nécessaire que cette forme par laquelle elle
se conforme à la réalité soit ajoutée à l’essence, et qu’elle ait d’abord été
en puissance dans l’ange lui-même ; en effet, il ne se conformerait pas
s’il n’était d’abord conformable. Or rien n’est amené de puissance à acte si
ce n’est par ce qui est en acte. Il serait donc nécessaire que dans l’ange
préexistent des formes par lesquelles il aurait le pouvoir de se faire passer
de la puissance de conformabilité à l’acte de conformation, comme
nous voyons que notre imagination forme une nouvelle espèce, par exemple
celle de montagne d’or, à partir des espèces qu’elle avait auparavant en
elle, à savoir celles de montagne et d’or, et comme nous voyons semblablement
que l’intelligence forme la définition de l’espèce à partir des formes du
genre et de la différence. Il est donc nécessaire de revenir à ce que des
formes préexistent en l’ange ; et ces formes doivent nécessairement être
soit reçues des réalités, soit innées. Voilà pourquoi il semble qu’il faille répondre suivant ce
que dit la troisième opinion, qui est plus commune et plus vraie, à savoir
que les anges connaissent les réalités matérielles par des formes innées. En
effet, de même que les formes matérielles procèdent des raisons éternelles
qui sont dans l’esprit divin pour constituer la substance des réalités, de
même les formes de toutes les réalités vont de Dieu dans les esprits angéliques
pour donner à ceux-ci la connaissance des réalités, si bien que
l’intelligence de l’ange dépasse notre intelligence comme la réalité
formellement déterminée dépasse la matière informe. C’est pourquoi notre intelligence est comparée à
« une tablette sur laquelle rien n’est écrit », mais l’intelligence
de l’ange, à un tableau peint, ou à un miroir en lequel resplendissent les
raisons des réalités. Réponse aux objections : 1° Cette différence entre les sciences spéculative et
pratique n’est point par soi, mais par accident,
c’est-à-dire en tant qu’elles sont humaines : en effet, c’est seulement
par des formes reçues des réalités que l’homme a connaissance des choses
qu’il ne fait pas lui-même. Mais il en va autrement de l’ange, en qui les
formes des réalités sont déposées depuis sa création. 2° Le mystère de l’Incarnation a été su des anges avant de l’être des
hommes, et c’est pourquoi les hommes ont été enseignés à ce sujet par les
anges, comme dit Denys au quatrième chapitre de la Hiérarchie céleste. En effet, ceux-ci ont
connu le mystère de l’Incarnation caché en Dieu dès le commencement des
siècles et, par l’assemblée des anges qui est dans les cieux, le mystère susdit
a été porté à la connaissance des principautés et des puissances de ce
monde ; et ce qui est dit de l’Église en cet endroit doit être référé à
l’assemblée des anges, selon l’interprétation de saint Augustin au cinquième
livre sur la Genèse au sens littéral, quoique saint Jérôme
semble dire le contraire. Toutefois ses paroles ne sont pas à entendre en ce
sens que les anges auraient reçu des hommes la science, mais en ce sens que,
à la prédication des apôtres, les anges ont connu plus pleinement les
réalités désormais accomplies qui avaient été prédites auparavant par les
prophètes, de même qu’ils savent plus pleinement les choses présentes que les
futures, comme on le verra clairement dans la suite. 3° Bien que les anges ne connaissent pas certaines choses
futures, qu’ils connaissent toutefois au moment où elles sont présentes, il
ne s’ensuit cependant pas qu’ils reçoivent des espèces en provenance des réalités
qu’ils connaissent. En effet, puisque la connaissance a lieu par assimilation
du connaissant au connu, recevoir une nouvelle connaissance d’une chose nous
advient de la même façon qu’il nous advient d’être en quelque mesure
nouvellement assimilé à une chose. Or cela se produit de deux façons :
d’abord par un mouvement de soi, ensuite par le mouvement d’une autre chose
vers la forme qu’on a déjà soi-même. Et semblablement, quelqu’un commence à
connaître quelque chose nouvellement, d’abord en ce que le connaissant reçoit
nouvellement la forme de l’objet connu, comme cela se produit pour
nous ; ensuite en ce que le connu parvient nouvellement à la forme qui
est dans le sujet connaissant. Et c’est de cette façon que les anges connaissent
nouvellement les choses présentes qui ont d’abord été
futures ; ainsi, par exemple, si quelque chose n’était pas encore homme,
l’intelligence angélique 4° De même qu’il n’y a pas, dans l’intelligence, la forme
même par laquelle la réalité existe, mais sa ressemblance, de même la
connaissance distincte de quelques réalités ne requiert pas que les principes
de distinction soient eux-mêmes dans le connaissant, mais
il suffit que leurs ressemblances soient en lui ; et quelle que soit la
provenance de ces ressemblances, cela ne fait pas de différence quant à la
connaissance distincte. 5° L’intelligence de l’ange, sans acquérir de nouvelles
formes intelligibles, peut penser nouvellement quelque chose de deux façons :
d’abord parce qu’une chose est nouvellement assimilée à ces formes, comme on
l’a déjà dit ; ensuite parce que l’intelligence est renforcée par
une lumière plus forte, afin que de plus nombreuses connaissances soient
élicitées à partir des mêmes formes : de même que, à partir des mêmes
formes existant dans l’imagination, on reçoit, à la venue de la lumière de
prophétie, une connaissance qui ne pouvait pas être reçue par la lumière
naturelle de l’intellect agent. 6° La parole du Philosophe doit s’entendre de l’universel en
tant qu’il est dans la compréhension par laquelle nous saisissons les
réalités naturelles : cela, en effet, est reçu des réalités naturelles.
Mais l’universel, même existant dans notre compréhension, n’est pas
postérieur, relativement aux productions de l’art, mais antérieur, car nous
réalisons les produits de l’art par les formes d’art universelles qui
existent en nous. Et semblablement, Dieu produit les créatures par les raisons
éternelles, dont découlent des formes dans l’intelligence angélique. Il ne
s’ensuit donc pas que les formes de l’intelligence angélique soient
postérieures aux réalités, mais qu’elles sont postérieures aux raisons éternelles. 7° Le connu est dans le connaissant de façon semblable, que
la forme du connu qui est dans le connaissant soit ou non reçue depuis le
connu ; l’argument est donc étranger à notre propos. 8° Il n’y a pas, entre la lumière de l’intelligence angélique
et les réalités sensibles, de proportion permettant à la lumière susdite de
les rendre intelligibles en acte, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut ;
l’argument n’est donc pas concluant. 9° L’âme ne forme pas en
elle-même de forme si l’on ne présuppose d’autres formes en elle ;
l’argument n’est donc pas contraignant, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a
dit. |
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Et videtur quod
non sint innatae. In hoc enim differt scientia speculativa a practica, quod practica est
ad res, speculativa a rebus. Sed Angeli non habent de rebus materialibus scientiam
practicam, cum non sint earum factores, ut Damascenus [De fide II, 3] dicit, sed speculativam tantum. Ergo scientia
eorum est a rebus accepta, et non per species innatas. Praeterea,
Ephes. cap. III, 10, dicitur : ut
innotescat principatibus et potestatibus in caelestibus, per Ecclesiam,
multiformis sapientia Dei ;
unde accipit Hieronymus [Glossa P.
Lombardi, PL 192, 189 B] quod Angeli mysterium incarnationis
didicerunt ab apostolis. Sed scientia quae est per species innatas, non est
ab aliis acquisita. Ergo scientia Angelorum non est per species innatas. Praeterea,
species innatae Angelis aequaliter se habent ad praesentia et futura.
Scientia autem Angelorum non se habet aequaliter ad utraque, cum sciant
praesentia, ignorent autem futura. Ergo Angelorum
scientia non est per species innatas. Praeterea, Angeli rerum materialium cognitionem distinctam habent. Sed cognitio distincta
de rebus haberi non potest nisi per hoc quod est distinctionis principium,
cum sit idem principium essendi et cognoscendi. Principium
autem distinctionis rerum materialium sunt formae quae sunt in eis. Ergo
oportet quod scientia Angelorum de rebus naturalibus sit per formas a rebus
acceptas. Praeterea, ea quae sunt innata vel naturaliter insunt, semper eodem
modo se habent. Sed scientia Angelorum non semper eodem modo se habet, quia
nunc quaedam sciunt quae prius nescierunt : unde secundum Dionysium [De eccles. hier., cap. 6,
pars 3, § 6], a nescientia aliqui eorum purgantur. Ergo scientia
eorum non est per formas innatas. Praeterea, formae quae sunt in Angelis, sunt universales. Sed universale nihil est, aut posterius,
ut dicitur in I de Anima [cap. 1 (402 b 7)]. Ergo formae illae vel nihil
sunt, vel sunt rebus posteriores, velut ab eis acceptae. Praeterea, nihil cognoscitur nisi secundum quod est in cognoscente. Si
ergo Angelus cognoscit res materiales, oportet quod ipsae res materiales in
intellectu Angeli fiant per formas ab eis in intellectu angelico impressas. Praeterea, lumen intellectuale in Angelis est efficacius quam lumen animae
humanae. Sed per lumen intellectus agentis in nobis abstrahuntur species a
phantasmatibus. Ergo et multo magis intellectus Angeli potest formas aliquas a rebus
sensibilibus abstrahere. Praeterea, quod potest virtus
inferior, potest et superior. Sed anima nostra, quae est Angelis
inferior, potest seipsam conformare rebus, formando in se aliquas formas,
quae neque ei innatae sunt, neque a rebus acceptae ; sicut imaginatio
format phantasma montis aurei, quem nunquam vidit. Ergo multo fortius Angelus
potest ad praesentiam rerum seipsum rebus conformare, et hoc modo res cognoscere ;
et sic non oportet quod per species innatas res materiales cognoscat, sed per
eas quas faciet apud se. In contrarium.
Est quod Dionysius dicit, cap. VII de Divin. Nom. [§ 2], quod Angeli non
colligunt cognitionem ex sensibus aut ex rebus divisibilibus. Ergo non cognoscunt per formas a rebus acceptas. Praeterea, Angeli magis excedunt corpora omnia quam corpora superiora
excedunt inferiora. Sed superiora propter sui nobilitatem non recipiunt
aliquam impressionem a corporibus inferioribus. Ergo multo minus intellectus
angelici aliquas formas a rebus corporalibus accipiunt, quibus intelligant. Responsio. Dicendum, quod supposito quod Angeli non cognoscant res
materiales per suam essentiam, sed per aliquas formas, de formis illis est
triplex opinio. Quidam enim dicunt, quod formae illae per quas Angeli cognoscunt, sunt
a rebus materialibus acceptae. Sed hoc esse non potest. Intellectus enim qui
recipit formas aliquas a rebus, dupliciter se habet ad res : ut agens
scilicet, et ut patiens, largo modo actione et passione acceptis. Formae enim
quae sunt in rebus materialibus aut in sensibus vel in phantasia, cum non
sint omnino a materia depuratae, non sunt intelligibiles actu, sed potentia
tantum ; et ideo requiritur quod per actionem intellectus efficiantur
actu intelligibiles : et haec est necessitas ponendi intellectum agentem
in nobis. Formis autem intelligibilibus factis, nondum per eas res intelligeremus,
nisi formae illae nostro intellectui unirentur, ut sic intelligens et intellectum
sint unum. Et ita oportet quod intellectus formas huiusmodi recipiat ;
et sic a rebus quodammodo patitur, prout scilicet omne recipere, pati quoddam
est. Sicut autem forma comparatur ad materiam ut actus ad potentiam, ita
agens ad patiens ; cum unumquodque agat inquantum est actu, patiatur
vero inquantum est potentia. Et quia actus proprius propriam potentiam
respicit, ideo et proprio agenti respondet determinatum patiens, et e converso,
sicut se habet de forma et materia. Unde oportet quod agens et patiens sint
unius generis, cum potentia et actus unumquodque genus entis dividant :
non enim album patitur a dulci nisi per accidens, sed a nigro tantum. Res
autem materiales et intelligibiles sunt omnino diversorum generum. Ea enim
quae non communicant in materia, non communicant in genere, ut patet per
philosophum in V Metaphysic. [l. 7 (1016 a 24)], et in X [l. 4
(1054 b 27)]. Unde non potest esse quod res materialis immediate patiatur ab
intellectu aut agat in ipsum. Et ideo in nobis providit naturae conditor
sensitivas potentias, in quibus formae sunt medio modo inter modum intelligibilem
et modum materialem. Conveniunt siquidem cum formis intelligibilibus inquantum
sunt formae sine materia ; cum materialibus vero formis, inquantum
nondum sunt a conditionibus materiae denudatae : et ideo potest esse
actio et passio suo modo inter res materiales et potentias sensitivas, et
similiter inter has et inter intellectum. Unde si Angeli intellectus a rebus
materialibus formas aliquas acciperet, oporteret habere Angelum potentias sensitivas,
et ita habere corpus naturaliter sibi unitum. Unde eiusdem sententiae esse
videtur Angelos esse animalia, ut quidam Platonici posuerunt, et eos a rebus
materialibus formas accipere ; quod auctoritati sanctorum et rectae
rationi repugnat.Et ideo alii dicunt, quod Angelus non acquirit formas quibus
cognoscit accipiendo a rebus, neque tamen intelligit per formas
innatas ; sed quod in potestate eius est conformare essentiam suam
cuilibet rei apud eius praesentiam ; et ex tali conformitate dicunt
sequi rei cognitionem. Sed hoc iterum nihil esse videtur. Non enim potest
aliquid alteri conformari nisi secundum quod forma eius apud ipsum fit. Nec
potest dici quod ipsa essentia Angeli, eo faciente, fiat forma rei
materialis, quia essentia eius est semper unius rationis : unde oportet
quod illa forma qua se rei conformat, sit addita essentiae, et quae fuerit
primo in potentia in ipso Angelo ; non enim conformaret se, nisi prius
conformabilis esset. Nihil autem reducitur de potentia in actum nisi per id
quod est actu. Unde oporteret apud Angelum praeexistere aliquas formas secundum
quas esset potens se reducere de potentia conformabilitatis in actum
conformationis, sicut videmus quod imaginatio nostra format novam speciem, ut
montis aurei, ex speciebus quas prius apud se habebat, scilicet montis et
auri : et similiter intellectus ex formis generis et differentiae format
definitionem speciei. Unde oportet redire in hoc quod aliquae formae
praeexistant in Angelo ; et has oportet esse vel acceptas a rebus, vel
innatas.Et ideo dicendum videtur secundum quod tertia opinio dicit, quae communior
est et verior, quod Angeli res materiales per formas innatas cognoscunt. Sicut enim ex rationibus aeternis in mente divina existentibus
procedunt formae materiales ad rerum substantiam, ita procedunt a Deo formae
rerum omnium in mentes angelicas ad rerum cognitionem ; ut sic
intellectus Angeli nostrum intellectum excedat, sicut res formata excedit
materiam informem. Unde intellectus noster comparatur tabulae in qua nihil est scriptum ; intellectus autem Angeli tabulae depictae, vel speculo, in quo
rerum rationes resplendent.Ad primum igitur dicendum, quod differentia illa
speculativae et practicae scientiae non est per se, sed per accidens,
inquantum scilicet sunt humanae : homo enim de rebus quas ipse non
facit, non habet cognitionem nisi per formas a rebus acceptas. Secus autem est
de Angelo, qui habet a sui creatione formas rerum sibi inditas. Ad secundum
dicendum, quod mysterium incarnationis primo est scitum ab Angelis quam ab
hominibus : unde et homines de ipso per Angelos sunt docti, ut Dionysius
dicit cap. IV Caelestis Hierar. [§ 4]. Ipsi enim incarnationis mysterium
in Deo absconditum a saeculis cognoverunt ; et per Angelorum Ecclesiam,
quae est in caelestibus, principibus et potestatibus huius mundi mysterium
praedictum innotuit ; et quod ibi dicitur de Ecclesia, referendum est ad
Ecclesiam Angelorum, ut Augustinus exponit, V super Genesim ad litteram
[cap. 19], quamvis Hieronymus contrarium dicere videatur. Sed tamen verba
eius non sunt hoc modo intelligenda, quod Angeli ab hominibus scientiam acceperint ;
sed quia apostolis praedicantibus res iam completas, quae prius fuerant per
prophetas praedictae, Angeli eas plenius cognoverunt, sicut plenius sciunt
praesentia quam futura, ut infra [art. 12 huius quaest.] patebit. Ad tertium
dicendum, quod Angeli, quamvis futura non cognoscant aliqua, quae tamen, dum
sunt praesentia, sciant, non tamen sequitur ex hoc quod species aliquas a
rebus accipiunt quas cognoscunt. Cum enim cognitio sit per assimilationem
cognoscentis ad cognitum, hoc modo contingit novam cognitionem de aliquo
accipere, quomodo contingit de novo aliquid alicui assimilari. Quod quidem contingit dupliciter : uno modo per motum suum ;
alio modo per motum alterius ad formam quam ipse iam habet. Et similiter
aliquis incipit aliquid de novo cognoscere uno modo per hoc quod cognoscens
de novo accipit formam cogniti, sicut in nobis accidit ; alio modo per
hoc quod cognitum de novo pervenit ad formam quae est in cognoscente. Et hoc modo
Angeli de novo cognoscunt praesentia quae prius fuerunt futura ; ut puta
si aliquid nondum erat homo, ei non assimilabatur intellectus angelicus per
formam hominis quam habet apud se, sed cum incipit esse homo, secundum eamdem
formam incipit intellectus angelicus sibi assimilari sine aliqua mutatione facta
circa ipsum. Ad quartum
dicendum, quod sicut in intellectu non est ipsa forma qua res existit, sed
similitudo eius : ita distincta cognitio aliquarum rerum non requirit ut
apud cognoscentem sint ipsa distinctionis principia ; sed sufficit quod
apud ipsum sint eorum similitudines : nec differt, undecumque illae
similitudines accipiantur, quantum ad cognitionem distinctam. Ad quintum dicendum, quod intellectus Angeli sine hoc quod acquirit
novas formas intelligibiles, potest aliquid de novo intelligere dupliciter :
uno modo per hoc quod aliquid de novo assimilatur illis formis, ut iam dictum
est [in corp. art.] ; alio modo per hoc quod intellectus confortatur
aliquo fortiori lumine ad plures cognitiones ex eisdem formis
eliciendas : sicut ex eisdem formis Ad sextum
dicendum, quod verbum philosophi est intelligendum de universali, secundum
quod est in comprehensione nostra, qua comprehendimus res naturales :
hoc enim est a rebus naturalibus acceptum. Sed universale etiam in nostra
comprehensione existens respectu artificialium non est posterius, sed prius,
quia per formas artis universales apud nos existentes artificiata producimus.
Et similiter per rationes aeternas Deus producit creaturas, a quibus effluunt
formae in intellectu angelico. Unde non sequitur quod formae intellectus
angelici sint posteriores rebus, sed quod sint posteriores rationibus aeternis. Ad septimum
dicendum, quod cognitum est in cognoscente similiter, sive forma cogniti in
cognoscente existens sit a cognito accepta, sive non ; et ideo ratio non
est ad propositum. Ad octavum
dicendum, quod non est proportio inter lumen intellectus Ad nonum
dicendum, quod anima non format in seipsa aliquas formas nisi aliquibus
formis praesuppositis in ipsa ; et ideo, ut ex dictis patet, non cogit
ratio. |
(Decimo quaeritur utrum Angeli superiores habeant cognitionem
per formas magis universales quam inferiores.)
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Il semble que non. 1° La connaissance des anges supérieurs est plus parfaite
que celle des anges inférieurs. Or ce qui est connu dans l’universel est connu
plus imparfaitement que ce qui est connu dans le particulier. Les anges
supérieurs ne connaissent donc pas par des formes plus universelles. 2° Si la connaissance des supérieurs est plus universelle
que celle des inférieurs, c’est soit quant à la connaissance, soit quant à l’opération.
Ce n’est pas quant à l’opération, car ils n’opèrent pas les réalités, comme
dit saint Jean Damascène ;
ni non plus quant à la connaissance, car tous, tant les supérieurs que les
inférieurs, connaissent toutes les réalités naturelles. La connaissance des
anges supérieurs n’est donc pas plus universelle. 3° Si toutes les choses que connaissent les anges
inférieurs, les supérieurs les connaissent aussi, et pourtant par des formes
plus universelles, il est nécessaire que la forme qui est dans l’intelligence
du supérieur s’étende à plusieurs choses. Or le même ne peut pas être la
raison propre de plusieurs choses. Les anges supérieurs ne connaissent donc
pas les réalités dans leur nature propre, et ainsi, ils connaîtront plus imparfaitement
que les inférieurs, ce qui est absurde. 4° La connaissance des anges dépend de la puissance et de la
nature du connaissant, comme dit Denys au septième chapitre des Noms divins. Or la nature de
l’ange supérieur est plus actuelle que la nature de l’inférieur ; il en
va donc de même pour la connaissance. Or la connaissance universelle est en
puissance, au lieu que la connaissance dans le particulier est en acte. Les
anges supérieurs connaissent donc les réalités par des formes moins universelles. En sens contraire : 1) Denys dit au douzième chapitre de la Hiérarchie céleste que les anges supérieurs, tels les
chérubins, ont une science plus élevée et plus universelle, au lieu que les
anges inférieurs ont une science particulière et subordonnée. 2) Il est dit au livre des Causes que « les intelligences supérieures
contiennent des formes plus universelles ». 3) Les anges supérieurs sont plus simples que les
inférieurs. Les formes qui sont en eux sont donc, elles aussi, plus
simples ; donc plus universelles aussi, car ce qui est plus universel
est plus simple. Réponse : La puissance qui a plusieurs objets est déterminée à un seul
par l’acte ; c’est pourquoi la forme et l’acte se trouvent être un
principe d’union, mais la puissance, un principe de division et de
multiplication. Et parce que l’efficace d’une chose dans l’agir vient de ce
qui est en acte, de là vient que, pour toute puissance, plus
elle est unie, plus elle est efficace pour opérer ; voilà pourquoi plus
une puissance est élevée, plus on trouve qu’elle agit par des principes peu
nombreux, qui cependant s’étendent à de plus nombreux objets. Et cela, nous le voyons de façon générale dans les
puissances opératives et cognitives. En effet, l’art architectonique, tel
celui du bâtisseur, est régi par une unique forme d’art en toutes [les
opérations] qui regardent son art ; mais en celles-ci, les artisans inférieurs,
tels les maçons, les charpentiers et autres du même genre, sont régis par
différents métiers. De même, dans les puissances cognitives, celui qui est
d’une intelligence plus élevée est à
même, à partir des principes peu nombreux qu’il conserve en lui, d’aboutir à
des conclusions variées, auxquelles ceux qui sont d’un esprit plus faible ne
peuvent parvenir, si ce n’est par diverses inductions et par des principes
particulièrement adaptés aux conclusions. Puis donc qu’il y a en Dieu la plus parfaite puissance et la
pureté de l’acte, c’est par un seul [principe], qui est son essence, qu’il
opère lui-même toutes choses et connaît tout très efficacement. Et de cette
essence se répandent dans les anges les raisons des réalités intelligibles,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, non certes pour qu’ils causent, mais
pour qu’ils connaissent les réalités. Par conséquent, plus il y aura d’acte
en l’ange et moins de puissance, moins l’émanation de telles raisons sera
multiple en lui, et plus sa puissance cognitive sera efficace. Par conséquent
les anges supérieurs, comparés aux inférieurs, connaissent les réalités
par des formes plus universelles. Réponse aux objections : 1° Connaître quelque chose dans l’universel, cela
peut s’entendre de deux façons. D’abord en le référant à la connaissance du
côté du connu ; et dans ce cas, connaître quelque chose dans
l’universel, c’est connaître la nature universelle du connu. Et ainsi, la
proposition est vraie car, lorsqu’on ne connaît de quelque chose que sa
nature universelle, on connaît plus imparfaitement que si l’on connaissait
avec cela ses propriétés. Ensuite en le référant à la connaissance du côté de
ce par quoi l’on connaît ; et dans ce cas, connaître quelque chose dans
l’universel, c’est-à-dire par un médium universel, est plus parfait, pourvu
que la connaissance soit poussée jusqu’aux propriétés. 2° On dit qu’il existe des formes plus universelles quant à
la connaissance, non qu’elles causent la connaissance de plus nombreuses
réalités, mais parce que c’est par moins de formes que l’intelligence supérieure
est perfectionnée pour connaître les mêmes choses, et même pour les connaître
plus parfaitement ; comme par exemple si l’ange supérieur connaissait
toutes les espèces d’animaux par une unique forme d’animal, mais l’inférieur
seulement par de nombreuses espèces, et si en outre l’ange supérieur
connaissait de plus nombreuses raisons intelligibles pour les mêmes réalités. 3° Ce qui est un ne peut être la raison propre de plusieurs
choses, s’il leur est égal. Mais s’il les surpasse, il peut être la raison propre
de plusieurs, car il contient en soi de façon uniforme les propres de
chacune, qui se trouvent en elles séparément. Et c’est ainsi que l’essence
divine est la raison propre
de toutes les réalités, car en elle préexiste de façon uniforme tout ce qui
se trouve séparément dans toutes les créatures, comme dit Denys. Et semblablement, puisque les formes de l’intelligence
angélique sont plus nobles que les réalités elles-mêmes, étant plus proches
de l’essence divine, il n’y a pas d’inconvénient à ce qu’une seule forme de l’intelligence
angélique soit la raison propre de plusieurs choses par ses diverses
relations aux différentes réalités, tout comme l’essence divine est la raison
propre de plusieurs choses par ses diverses relations aux réalités, relations
desquelles résulte une pluralité d’idées. Par contre, les formes de notre
intelligence sont reçues des réalités ; par conséquent, elles ne
dépassent pas les réalités, mais leur sont quasiment égales quant à la représentation,
quoiqu’elles les surpassent quant au mode d’être, en tant qu’elles ont un être
immatériel. C’est pourquoi une unique forme de notre intelligence
ne peut pas être la raison propre de plusieurs choses. 4° Il faut répondre comme
au premier argument. |
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Et videtur quod
non. Superiorum enim
Angelorum cognitio perfectior est quam Angelorum inferiorum. Sed quod
cognoscitur in universali, imperfectius cognoscitur quam quod in particulari.
Ergo superiores Angeli non cognoscunt per formas magis universales. Praeterea, si
cognitio superiorum est universalior quam inferiorum ; aut hoc est
quantum ad cognitionem, aut quantum ad operationem. Non quantum ad
operationem, quia non sunt operatores rerum, ut Damascenus [De fide II, 3] dicit :
similiter nec quantum ad cognitionem, quia omnes cognoscunt omnes res naturales,
tam superiores quam inferiores. Ergo superiorum Angelorum cognitio non est magis
universalis. Praeterea, si
omnia quae cognoscunt inferiores Angeli, etiam superiores cognoscunt, et
tamen per formas magis universales, oportet quod forma quae est in intellectu
superioris, ad plura se extendat. Sed idem non potest esse propria ratio
plurium. Ergo Angeli superiores non cognoscunt res in propria natura, et sic
imperfectius cognoscent quam inferiores ; quod est absurdum. Praeterea,
cognitio Angelorum est secundum virtutem et naturam cognoscentis, ut dicit
Dionysius, cap. VII de Divin. Nomin. [§ 2]. Sed natura superioris Angeli
est magis actualis quam natura inferioris ; ergo et similiter cognitio.
Sed cognitio universalis est in potentia, cognitio vero in particulari est
actu. Ergo superiores Angeli cognoscunt res per formas minus universales. In contrarium.
Est quod dicit Dionysius, cap. XII Cael. Hierarch. [§ 2], ubi dicit,
quod superiores Angeli, ut Cherubim, habent scientiam altiorem et
universaliorem ; inferiores autem Angeli habent particularem et subiectam
scientiam. Praeterea, in
libro de Causis [prop. 10 (9)] dicitur, quod intelligentiae superiores continent formas magis universales. Praeterea,
superiores Angeli sunt simpliciores quam inferiores. Ergo et formae in eis
sunt simpliciores ; ergo et magis universales, quia quod est
universalius est simplicius. Responsio.
Dicendum, quod potentia quae ad multa se habet, determinatur ad unum per
actum ; unde forma et actus invenitur esse principium unionis ; sed
potentia invenitur esse principium divisionis et multiplicationis. Et quia
efficacia rei in operando est ex hoc quod est in actu, inde est quod omnis
virtus quanto est magis unita, tanto est efficacior ad operandum ; et
ideo quanto aliqua virtus est altior, tanto invenitur ex paucioribus operari,
quae tamen ad plura se extendunt. Et hoc videmus
communiter in operativis et cognitivis virtutibus. Ars enim architectonica,
utpote aedificatoris, per unam formam artis dirigitur in omnibus quae ad
artem suam spectant ; in quibus tamen inferiores artifices, utpote
coementarii et caesores lignorum, et alii huiusmodi, per diversa artificia
diriguntur. Similiter etiam in cognitivis aliquis qui est elevatioris
intellectus, ex paucis principiis penes se retentis habet in promptu
procedere ad varias conclusiones, ad quas pervenire non possunt qui sunt
hebetioris ingenii, nisi per varias inductiones, et per principia particulariter
coaptata conclusionibus. Unde, cum in
Deo sit perfectissima virtus, et puritas actus, ipse per unum, quod est essentia
sua, omnia operatur et omnia cognoscit efficacissime. Ab ipsa autem effluunt
rationes rerum intelligibilium in Angelis, ut ex dictis [art. praeced.]
patet, non quidem ad causandum res, sed ad cognoscendum. Unde quanto in Angelo
fuerit plus de actu, et minus de potentia, tanto emanatio huiusmodi rationum
minus in ipso multiplicatur, et virtus eius cognitiva erit efficacior. Et
secundum hoc superiores Angeli cognoscunt res per formas magis universales
quam inferiores. Ad primum
igitur dicendum, quod cognoscere aliquid in universali, potest intelligi
dupliciter. Uno modo ut referatur ad cognitionem ex parte cogniti ; et
sic cognoscere aliquid in universali est cognoscere naturam universalem
cogniti. Et sic propositio veritatem habet, quia quando cognoscitur de aliquo
natura universalis tantum, imperfectius cognoscitur quam si cognoscantur cum
hoc propria ipsius. Alio modo ut referatur ad cognitionem ex parte eius quo cognoscitur ;
et sic cognoscere aliquid in universali, id est per medium universale, est perfectius
dummodo cognitio usque ad propria deducatur. Ad secundum
dicendum, quod dicuntur esse formae magis universales quantum ad cognitionem,
non quia plurium rerum cognitionem causent, sed quia per pauciores formas ad
eadem cognoscenda superior intellectus perficitur, et etiam ad perfectius
cognoscendum ; utpote si superior Angelus per unam formam animalis omnes
species animalium cognoscat, inferior autem non nisi per multas species, et
praeter hoc superior Angelus plures rationes Ad tertium
dicendum, quod id quod est unum, non potest esse propria ratio plurium, si
sit eis adaequatum. Sed si sit superexcedens, potest esse plurium propria
ratio, quia continet in se uniformiter propria utriusque quae in eis divisim
inveniuntur. Et hoc modo essentia divina est propria ratio rerum omnium, quia
in ipsa uniformiter praeexistit quidquid divisim in omnibus creaturis invenitur,
ut Dionysius [De div. nom.,
cap. 5, § 8] dicit. Et similiter, cum formae intellectus angelici
sint excellentiores rebus ipsis, utpote divinae essentiae propinquiores, non
est inconveniens, si una forma intellectus angelici sit ratio propria plurium
secundum diversas eius habitudines ad diversas res, sicut et divina essentia
est propria ratio plurium secundum diversas habitudines eius ad res, ex
quibus habitudinibus consurgit pluralitas idearum. Sed formae intellectus
nostri accipiuntur ex rebus ; unde non sunt superexcedentes rebus, sed
quasi adaequatae quantum ad repraesentationem, licet sint excedentes quantum
ad modum essendi, inquantum habent esse immateriale. Unde una forma
intellectus nostri non potest esse ratio propria plurium. Ad quartum dicendum, sicut ad primum. |
(Undecimo quaeritur utrum Angelus cognoscat
singularia.)
|
Il semble que non. 1° Comme dit Boèce,
« il y a universel quand on pense, singulier quand on sent ». Or
l’ange ne connaît que par son intelligence. Il ne connaît donc pas les
singuliers. 2° [Le répondant] disait que la citation s’entend de notre
intelligence, et non de l’ange. En sens contraire : ne pas penser les
singuliers convient à notre intelligence en raison de son
immatérialité ; c’est pourquoi les puissances cognitives matérielles qui
sont en nous, comme le sens et l’imagination, connaissent les singuliers. Or
l’intelligence de l’ange est plus immatérielle que l’intelligence humaine.
Elle ne connaît donc pas les singuliers. 3° Toute connaissance a lieu par assimilation du connaissant
au connu. Or l’intelligence de l’ange ne peut pas être assimilée au
singulier en tant que tel, car le singulier est singulier par la matière, au
lieu que l’intelligence de l’ange est tout à fait séparée de la matière et
des déterminations liées à la matière. L’intelligence de l’ange ne connaît
donc pas les singuliers dans leur singularité. 4° La même chose est principe d’être et de connaissance,
suivant le Philosophe. Or la forme individuée est pour le singulier un principe
d’être. Elle est donc un principe de la connaissance du singulier. Or
l’intelligence angélique reçoit sans la matière ni les déterminations liées
à la matière, par lesquelles les formes sont individuées. Il reçoit donc
seulement l’universel, et non le singulier. 5° Tout ce qui est en autre chose, y est selon le mode de ce
qui reçoit. Or l’intelligence de l’ange est simple et immatérielle. Les ressemblances
des particuliers qui sont dans son intelligence sont donc en lui 6° Des choses différentes, en tant que différentes, ne sont
pas proprement connues par le même médium, mais par des médiums différents,
car la connaissance de choses par un médium commun porte sur elles en tant
qu’elles sont un. Or n’importe quelle forme abstraite de la matière est
commune à de nombreux particuliers. Il est donc impossible que par elle les
divers particuliers soient proprement connus dans leur nature propre. Or,
dans l’intelligence de l’ange, il n’est aucune forme qui ne soit
immatérielle. Il ne peut donc nullement connaître les singuliers. 7° L’universel se distingue du singulier en ce que
l’universel est dans l’intelligence, mais le singulier, hors de
l’intelligence. Or l’universel n’est jamais hors de l’intelligence. Donc le
singulier n’est jamais non plus dans l’intelligence ; et ainsi, il ne
peut pas être connu par l’intelligence. 8° Aucune puissance ne s’étend au-delà
de son objet. Or la quiddité dépouillée de la matière est l’objet de
l’intelligence, comme il est dit au troisième livre sur l’Âme. Puis donc que l’essence singulière n’est pas
abstraite de la matière sensible, elle ne peut pas être connue par
l’intelligence. 9° Ce qui est connu avec certitude ne peut se présenter
autrement, car l’intelligence porte semblablement sur les choses absentes et
sur les présentes. Mais sur les choses qui peuvent se présenter autrement, il
n’y a pas de certitude, puisqu’elles deviennent absentes, comme il est dit au
septième livre de la Métaphysique. Or les singuliers peuvent
se présenter autrement, puisqu’ils sont soumis au mouvement et à la
variation. Ils ne peuvent donc pas être connus par l’intelligence ; et
nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 10° La forme de l’intelligence est plus simple que l’intelligence,
comme la perfection est plus simple que le perfectible. Or l’intelligence de
l’ange est immatérielle. Ses formes le sont donc, elles aussi. Or les formes
ne sont individuelles que si elles sont matérielles. Les formes de
l’intelligence angélique sont donc universelles ; et ainsi, elles ne
sont pas un principe de connaissance du particulier. 11° Parce que la mesure est le principe de connaissance du
mesuré, elle doit être homogène au mesuré, comme il est dit au dixième livre
de la Métaphysique. Donc l’espèce aussi,
qui est principe de connaissance, doit être homogène à la réalité que l’on
connaît par elle. Or la forme de l’intelligence angélique n’est pas homogène
au singulier, puisqu’elle est immatérielle. L’ange ne peut donc pas connaître
par elle les singuliers. 12° Le pouvoir de la gloire excède celui de la nature. La
connaissance de l’intelligence humaine glorifiée surpasse donc la connaissance
naturelle de l’ange. Or l’intelligence de l’homme glorifié ne connaît pas les 13° Si l’ange connaît les singuliers, c’est soit par des
espèces singulières, soit par des espèces universelles. Ce n’est pas par des
singulières, car il serait alors nécessaire qu’il y ait en lui autant
d’espèces qu’il y a de singuliers. Or les singuliers sont infiniment nombreux
en puissance, ce qui apparaît surtout si l’on affirme que le monde, dans la
suite, n’abandonnera pas son état présent ; et il est avéré que cela est
possible à Dieu ; et ainsi, il y aurait une infinité de formes dans
l’intelligence de l’ange, ce qui est impossible. De même, ce n’est pas non
plus par des universelles, car dans ce cas l’ange n’aurait pas une
connaissance distincte des singuliers, et ce serait connaître les singuliers
imparfaitement ; ce qui ne doit pas être attribué aux anges. Les anges
ne connaissent donc aucunement les singuliers. En sens contraire : 1) Nul ne garde ce qu’il ignore. Or les anges gardent des
hommes singuliers, comme on le voit clairement au psaume 90, v. 11 : « Dieu a ordonné à ses anges,
etc. » ; les anges connaissent donc les singuliers. 2) L’amour ne porte que sur ce qui est connu, comme le
montre saint Augustin au livre sur la Trinité. Or, puisque les anges
ont la charité, ils aiment des hommes singuliers, même quant à leurs corps
sensibles, qui doivent être aimés par charité. Ils connaissent donc aussi ces
hommes singuliers. 3) Le Philosophe dit au livre des Seconds Analytiques que celui qui sait l’universel sait le
particulier, mais que l’inverse n’est pas vrai. Or les anges savent les
causes universelles des réalités. Ils connaissent donc aussi les singuliers. 4) « Tout ce que peut la puissance inférieure, la
puissance supérieure le peut aussi », comme dit Boèce au livre sur la Consolation. Or les puissances
sensitive et imaginative de l’homme connaissent les singuliers. Donc à bien
plus forte raison la puissance intellective de l’ange lui-même. Réponse : Certains se sont trompés sur cette question et ont dit que
les anges ne connaissent pas
les singuliers. Mais cette position, d’une part, est étrangère à la foi, car
elle supprime les ministères des anges auprès des hommes, et d’autre part elle s’oppose à la droite raison, car si
les anges ignorent ce que nous connaissons, leur connaissance est plus imparfaite
que la nôtre, au moins sur ce point ; tout comme le Philosophe dit au
premier livre sur l’Âme qu’« il résulterait que Dieu serait
très insensé, s’il ignorait la discorde » que les autres connaissent.
Donc, une fois cette erreur exclue, on rencontre, assignés par divers
auteurs, quatre modes par lesquels les anges connaîtraient les singuliers. Certains disent en effet qu’ils connaissent les singuliers
en abstrayant d’eux leurs espèces, tout comme nous les connaissons par les
sens. Mais cette position est tout à fait déraisonnable. D’abord parce que
les anges n’ont pas une connaissance reçue des réalités, comme cela ressort
clairement de Denys, de
saint Augustin au deuxième livre sur la Genèse
au sens littéral, et de Un autre mode est celui que conçoit Avicenne dans sa Métaphysique lorsqu’il dit que Dieu et les anges
connaissent les singuliers universellement et non singulièrement, une chose
étant connue singulièrement lorsqu’elle est connue telle qu’elle est ici et
maintenant et selon toutes les déterminations individuantes, mais
universellement lorsqu’elle est connue par les principes et les causes
universelles ; par exemple, quelqu’un connaît singulièrement cette
éclipse quand il la perçoit
par le sens, mais universellement quand il l’annonce à l’avance à partir des
mouvements célestes. Et ainsi, les singuliers sont connus universellement par les anges en tant
que, une fois connues toutes les causes universelles, rien ne reste ignoré
dans les effets singuliers. Mais ce mode de connaissance ne semble pas
suffire. En effet, nous déclarons que les anges connaissent les singuliers
même quant à ce qui regarde leur singularité, comme nous disons qu’ils connaissent
les actes singuliers des hommes, et autres choses de ce genre qui ressortissent
à leur office de gardiens. C’est pourquoi d’autres assignent un troisième mode en
disant que les anges ont en eux les formes universelles de tout l’ordre de
l’univers, déposées en eux depuis leur création, et qu’ils les appliquent à
tel ou tel singulier, et qu’ainsi ils connaissent les singuliers par des
formes universelles. Mais ce mode non plus ne semble pas convenir, car une
chose ne peut être appliquée à une autre que si cette autre est en quelque
façon déjà connue, comme nous appliquons une connaissance universelle aux
singuliers qui préexistent dans notre connaissance sensitive. Mais dans les
anges il n’y a Voilà pourquoi l’on dit d’une quatrième façon, avec
davantage de probabilité, que les formes qui sont dans l’intelligence de
l’ange sont efficaces pour causer la connaissance non seulement des
universels, mais aussi des particuliers, sans aucune application présupposée ;
quoiqu’il n’en soit pas de même pour les formes de notre intelligence, lesquelles se rapportent aux réalités de deux
façons : d’abord comme causes des réalités, telles les formes de
l’intelligence pratique, ensuite comme causées par les réalités, telles les
formes de l’intelligence spéculative, par laquelle nous contemplons les réalités
naturelles. Or, par les formes de l’intelligence pratique, l’artisan n’opère
que la forme ; aussi cette forme est-elle la ressemblance de la forme
seule. Et parce que toute forme, en tant que telle, est universelle,
l’artisan n’a, par la forme de l’art, qu’une connaissance universelle du
produit de l’art ; mais il en acquiert une connaissance dans le
singulier au moyen du sens, tout comme n’importe qui d’autre. Mais si, par la
forme de l’art, il réalisait la matière et la forme, alors cette forme serait
le modèle de la forme et de la matière, et ainsi, par cette forme serait
connu le produit de l’art non seulement dans l’universel, mais aussi dans le
singulier, car le principe de la singularité est la matière. Quant aux formes
qui sont dans l’intelligence spéculative, elles surviennent en nous en
quelque sorte par l’action des réalités elles-mêmes. Or toute action vient de
la forme ; voilà pourquoi, autant qu’il dépend de la vertu de l’agent,
il ne survient en nous depuis les réalités aucune forme qui ne soit ressemblance
de forme. Mais il arrive par accident qu’elle soit aussi la ressemblance des
dispositions matérielles, en tant qu’elle est reçue dans un organe matériel,
lequel reçoit matériellement, et ainsi sont retenues quelques déterminations
liées à la matière ; d’où il se produit que le sens et l’imagination
connaissent les singuliers. Mais parce que l’intelligence reçoit tout à fait
immatériellement, les formes qui sont dans l’intelligence spéculative sont
les ressemblances des réalités seulement quant aux formes. En revanche, les
raisons idéales qui existent en Dieu sont productrices des réalités non
seulement quant à la forme, mais aussi quant à la matière, et c’est pourquoi
elles sont les ressemblances des réalités quant à l’une et l’autre. Pour
cette raison, Dieu connaît par elles les réalités non seulement dans leur
nature universelle, du côté de la forme, mais aussi dans leur singularité, du
côté de la matière. Et de même que de l’intelligence divine dérivent les réalités
naturelles selon la forme et la matière pour exister par l’une et l’autre, de
même les formes de l’intelligence angélique en dérivent pour la connaissance
de l’une et de l’autre ; voilà pourquoi les anges connaissent les
réalités dans leur singularité et leur universalité par des formes innées, en
tant qu’elles sont semblables aux formes productrices, c’est-à-dire aux idées existant dans
l’esprit divin, quoiqu’elles-mêmes ne soient pas productrices des réalités. Réponse aux objections : 1° La parole de Boèce s’entend de notre intelligence, qui
reçoit les formes depuis les réalités, et non de l’intelligence angélique,
qui reçoit les formes immédiatement de Dieu ; et ce pour la raison susmentionnée. 2° Parce que, dans l’intelligence de l’ange, les formes sont
reçues plus immatériellement que dans notre intelligence, elles sont plus
efficaces, en sorte qu’elles s’étendent à la représentation de la réalité non
seulement quant aux principes formels, mais
aussi quant aux matériels. 3° La ressemblance exigée entre le connaissant et le connu
n’est pas celle qui est selon la convenance en nature, mais
seulement celle qui est selon la représentation. En effet, il est avéré que
la forme de la pierre dans l’âme est d’une nature bien différente de celle
qu’a la forme de la pierre dans la matière ; mais en tant que la
première représente la seconde, elle est un principe menant à sa
connaissance. C’est pourquoi, bien que les formes qui sont dans l’intelligence
de l’ange soient immatérielles par leur nature, rien n’empêche cependant que
cette intelligence soit par elles assimilée aux réalités non seulement selon
la forme, mais encore selon la matière. 4° Il n’est pas nécessaire que la forme, qui est le principe
de l’être de la réalité, soit par son essence un principe pour connaître la
réalité, mais seulement qu’elle le soit par sa ressemblance. En effet, ce
n’est pas la forme par laquelle la pierre existe qui est dans l’âme, mais sa
ressemblance. Il n’est donc pas nécessaire que la forme de l’intelligence
angélique, par laquelle l’ange connaît le singulier, soit individuée, mais
seulement qu’elle soit une ressemblance de la forme individuée. 5° Les formes, dans l’intelligence angélique, existent
immatériellement, et cependant elles sont des ressemblances des réalités matérielles,
tout comme les idées qui existent en Dieu et qui sont bien plus immatérielles ;
et ainsi, les singuliers peuvent être connus par ces formes. 6° Une espèce unique peut être la raison propre de diverses
choses dans la mesure où elle les surpasse, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a
déjà dit. Mais un seul médium égal ne permet pas de
connaître distinctement diverses choses. 7° Bien que l’universel ait l’être dans l’intelligence,
cependant l’étant, dans l’intelligence, est en plus de choses que l’universel ;
il y a donc dans l’argument un paralogisme déductif. 8° Par cette espèce dépouillée de la matière que
l’intelligence de l’ange a en soi, elle pense aussi les déterminations
matérielles de la réalité, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 9° L’intelligence de l’ange, par l’espèce qu’elle a en soi,
connaît le singulier non seulement dans sa substance, mais aussi dans tous
ses accidents ; voilà pourquoi elle connaît le singulier, quel que soit
l’accident sous lequel il varie ; et ainsi, la variation du singulier
n’ôte pas la certitude de la connaissance angélique. 10° La réponse au dixième argument ressort de ce qui a été
dit. 11° La mesure, en tant qu’elle est principe de connaissance du mesuré,
est d’un même genre que le mesuré, mais non purement et simplement ;
ainsi est-il clair que l’aune est la mesure du drap, et n’a de commun avec
lui que la quantité : c’est ainsi, en effet, qu’elle est sa mesure. De
même, il n’est pas non plus nécessaire que la forme de l’intelligence
angélique partage le mode d’existence du singulier existant hors de l’âme,
puisque le singulier existe matériellement et que la forme susdite est immatérielle. 12° Les saints qui sont dans la gloire connaissent dans le
Verbe les choses qui se font ici-bas, comme saint
Grégoire le dit clairement dans les Moralia ; quant à la parole de saint Augustin,
elle doit s’entendre de la condition naturelle. Et il n’en va pas de même
pour l’ange et pour l’âme, car l’ange possède naturellement des formes
déposées en lui depuis sa création et par lesquelles il connaît les singuliers. 13° Les formes de
l’intelligence angélique ne sont ni singulières comme les formes de
l’imagination ou du sens, puisqu’elles sont entièrement immatérielles, ni
universelles à la façon des formes de notre intelligence, par lesquelles
seule la nature universelle est représentée, mais, étant immatérielles en
elles-mêmes, elles expriment et manifestent la nature universelle et les
déterminations particulières. |
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Et videtur quod
non. Quia, ut dicit
Boetius [In Porphyrii Isagogen ed.
sec. I], universale est dum
intelligitur, singulare dum sentitur. Sed Angelus non cognoscit nisi per
intellectum. Ergo non cognoscit singularia. Sed dicebat,
quod auctoritas intelligitur de intellectu nostro, non autem de Angelo. – Sed
contra, intellectui nostro convenit non intelligere singularia, ratione suae
immaterialitatis. Unde cognitivae potentiae materiales in nobis existentes
singularia cognoscunt, ut sensus et imaginatio. Sed intellectus Angeli est
immaterialior quam humanus. Ergo non cognoscit
singularia. Praeterea, omnis cognitio est per assimilationem cognoscentis ad cognitum.
Sed intellectus Angeli non potest assimilari singulari inquantum est
singulare ; quia singulare est singulare per materiam, intellectus autem
Angeli est omnino separatus a materia et condicionibus materiae. Ergo intellectus
Angeli non cognoscit singularia in sua singularitate. Praeterea, idem est principium essendi et cognoscendi, secundum philosophum
[Metaph. II, 2 (993 b 30)].
Sed forma individuata est Praeterea, omne
quod est in altero, est in eo per modum recipientis. Sed intellectus Angeli
est simplex et immaterialis. Ergo similitudines particularium in eius
intellectu existentes sunt in eo immaterialiter et simpliciter, et ita
universaliter ; et sic per eas singularia non cognoscit. Praeterea,
diversa, inquantum diversa, non per idem proprie medium cognoscuntur, sed per
aliud et aliud, quia cognitio aliquorum per medium commune est eorum
inquantum sunt unum. Sed quaelibet forma a materia abstracta, est communis
multis particularibus. Ergo non potest esse quod per eam diversa particularia
in propria natura proprie cognoscantur. Sed in intellectu Angeli non est aliqua
forma nisi immaterialis. Ergo nullo modo potest cognoscere singularia. Praeterea,
universale contra singulare distinguitur, per hoc quod universale est in
intellectu, singulare autem extra intellectum. Sed universale nunquam est
extra intellectum. Ergo nec singulare unquam est in intellectu ; et sic non
potest per intellectum cognosci. Praeterea,
nulla potentia extenditur ultra suum obiectum. Sed quidditas depurata a
materia est obiectum intellectus, ut dicitur in III de Anima [l. 11 (430
b 28)]. Ergo cum essentia singularis sit concreta cum materia sensibili, non
potest per intellectum cognosci. Praeterea, quod
per certitudinem cognoscitur, non potest aliter se habere, quia intellectus
est similiter absentium et praesentium. De his autem quae possunt aliter se
habere, non est certitudo, cum fiant absentia, ut dicitur in VII Metaphysic.
[l. 15 (1040 a 2)]. Sed singularia possunt aliter se habere, cum sint
motui et variationi subiecta. Ergo non possunt per intellectum
cognosci ; et sic idem quod prius. Praeterea,
forma intellectus est simplicior intellectu, sicut perfectio perfectibili.
Sed intellectus Angeli est immaterialis. Ergo et formae ipsius sunt
immateriales. Sed formae non sunt individuae nisi sint materiales. Ergo
formae illae, sunt universales ; et ita non sunt principium cognoscendi
particulare. Praeterea,
mensura, quia est principium cognoscendi mensuratum, debet esse homogenea
mensurato, ut dicitur in X Metaph. [l. 2 (1053 a 24)]. Ergo et species,
quae est principium cognoscendi, debet esse homogenea rei quae per ipsam
cognoscitur. Sed forma intellectus angelici non est homogenea singulari, cum
sit immaterialis. Ergo per eam non potest Angelus singularia cognoscere. Praeterea,
potestas gloriae excedit potestatem naturae. Ergo cognitio intellectus humani
glorificati excedit cognitionem Angeli naturalem. Sed intellectus hominis
glorificati non cognoscit singularia quae hic sunt, quia ut dicit Augustinus
in libro de Cura pro mortuis agenda [cap. 16], nesciunt mortui, etiam sancti, quid agant vivi, etiam eorum filii.
Ergo nec Angeli singularia cognoscere possunt cognitione naturali. Praeterea, si
Angelus singularia cognoscit ; aut hoc est per species singulares, aut
per universales. Sed non per singulares, quia oporteret quod
tot essent apud ipsum species, quot sunt singularia. Singularia autem sunt in
potentia infinita. Quod praecipue apparet, si ponatur quod mundus in posterum
non deficiat ab hoc statu ; quod constat Deo esse possibile. Et sic essent
infinitae formae in intellectu Angeli ; quod est impossibile. Similiter
nec per universales, quia sic non haberet distinctam cognitionem de
singularibus, et hoc esset cognoscere singularia imperfecte, quod non est
Angelis attribuendum. Ergo Angeli nullo
modo singularia cognoscunt. Sed contra. Nullus custodit illud quod ignorat. Sed Angeli custodiunt
singulares homines, ut patet in Psal. XC, 11 : Angelis suis Deus etc. ; ergo ipsi singularia cognoscunt. Praeterea, amor
non est nisi cogniti, ut patet per Augustinum in libro de Trin. [X, 1]. Sed
Angeli, cum habeant caritatem, amant singulares homines, etiam quantum ad
sensibilia corpora, quae sunt ex caritate diligenda. Ergo et eos cognoscunt. Praeterea, philosophus dicit in libro Posteriorum [Anal. post. I, 38 (86 a 11)],
quod sciens universale, scit particulare, sed non convertitur. Sed Angeli sciunt
universales rerum causas. Ergo et singularia cognoscunt. Praeterea, quidquid potest
virtus inferior potest et superior, ut Boetius dicit in libro de Consol.
[V, 4]. Sed vis sensitiva et imaginativa hominis singularia cognoscit. Ergo multo fortius
vis intellectiva ipsius Angeli. Responsio.
Dicendum, quod quidam circa hoc erraverunt, dicentes Angelos singularia non
cognoscere. Sed haec positio et a fide est aliena, quia removet ministeria
Angelorum circa homines, et etiam rectae rationi repugnat ; quia si
Angeli ignorant ea quae nos cognoscimus, ad minus quantum ad hoc imperfectior
est eorum cognitio : sicut et philosophus dicit in I de Anima
[l. 12 (410 b 4)], quod accideret
Deum insipientissimum esse, si discordiam nesciret, quam alii sciunt.
Unde hoc errore excluso, quatuor modi inveniuntur assignati a diversis,
quibus Angeli singularia cognoscant. Quidam enim
dicunt quod singularia cognoscunt, singularium species ab eis abstrahendo,
sicut et nos ea per sensus cognoscimus. Sed ista positio est omnino irrationabilis.
Primo, quia Angeli non habent cognitionem a rebus acceptam, ut patet per Dionysium
[De div. nom., cap. 7,
§ 2], et per Augustinum in II super Gen. ad litteram [cap. 8], et
ex his quae supra dicta sunt. Secundo, quia dato quod a rebus acciperent,
formae tamen receptae essent in intellectu angelico immaterialiter per modum
intellectus recipientis : et sic eadem difficultas remaneret qualiter
per eas possent singularia cognosci, quae ex materia individuantur. Alius modus est
quem Avicenna ponit in sua Metaphysica [VIII, 6], Unde tertius
modus assignatur a quibusdam, scilicet qui dicunt, quod Angeli habent penes
se formas universales totius ordinis universi a creatione sibi inditas, quas
applicant ad hoc vel illud singulare, et sic ex universalibus formis
singularia cognoscunt. Sed hic modus etiam non videtur conveniens, quia non
potest aliquid ad alterum applicari nisi illud alterum sit aliquo modo praecognitum ;
sicut nos universalem cognitionem singularibus applicamus, quae in cognitione
nostra sensitiva praeexistunt. In Angelis autem non est alia cognitio quam
intellectiva, in qua singularium cognitio praeexistat, ut sic universales
formae intellectus ipsorum possint singularibus applicari. Unde patet quod
applicatio universalis ad particulare, praeexigit cognitionem intellectualem
singularium in Angelis, et non est causa ipsius. Et ideo quarto
modo probabilius dicitur quod formae quae sunt in intellectu Angeli, sunt
efficaces ad causandum cognitionem non solum universalium, sed etiam
particularium nulla applicatione praesupposita ; quamvis non sit ita de
formis nostri intellectus, quae se habent ad res dupliciter : uno modo
ut causae rerum, sicut formae practici intellectus ; alio modo ut causatae
a rebus, sicut formae intellectus speculativi, quo naturalia speculamur. Per
formas autem practici intellectus artifex non operatur nisi formam ;
unde forma illa est similitudo solius formae. Et quia omnis forma, inquantum
huiusmodi, est universalis, ideo per formam artis non habet artifex
cognitionem de artificiato nisi universalem ; sed cognitionem illius in
singulari acquirit per sensum, sicut et quilibet alius. Si autem per formas
artis faceret materiam et formam, tunc forma illa esset exemplar formae et
materiae ; et sic per illam formam cognosceretur res artificiata non solum
in universali, sed Ad primum
igitur dicendum, quod verbum Boetii intelligitur de intellectu nostro, qui
accipit formas ex rebus, non autem de angelico, qui accipit formas immediate
a Deo ; et hoc ratione iam dicta. Ad secundum dicendum, quod quia in intellectu Angeli formae immaterialius
recipiuntur quam in intellectu nostro, ideo sunt efficaciores ; et sic
se extendunt ad repraesentandum rem non solum quantum ad principia formalia, sed
etiam secundum materialia. Ad tertium
dicendum, quod inter cognoscens et cognitum non exigitur similitudo quae est
secundum convenientiam in natura, sed secundum repraesentationem tantum.
Constat enim quod forma lapidis in anima est longe alterius naturae quam
forma lapidis in materia ; sed inquantum repraesentat eam, sic est
principium ducens in cognitionem eius. Unde,
quamvis formae quae sunt in intellectu Angeli, sint immateriales secundum sui
naturam, nihil tamen prohibet quin per eas assimiletur rebus non solum secundum formam, sed etiam secundum materiam. Ad quartum dicendum, quod non oportet formam, quae est principium
essendi rem, esse principium cognoscendi rem secundum essentiam suam, sed
solum secundum suam similitudinem. Forma enim qua lapis est, non est in anima,
sed similitudo eius. Unde non oportet quod forma intellectus angelici, qua
singulare cognoscit, sit individuata, sed solum quod sit formae individuatae
similitudo. Ad quintum
dicendum, quod formae in intellectu angelico sunt immaterialiter, et tamen
sunt similitudines rerum materialium, sicut et ideae in Deo existentes, quae
sunt multo immaterialiores ; et sic per eas possunt singularia cognosci. Ad sextum
dicendum, quod una species potest esse propria ratio diversorum inquantum est
superexcedens, ut ex supra dictis patet. Per
unum autem medium adaequatum non possunt diversa distincte cognosci. Ad septimum
dicendum, quod quamvis universale habeat esse in intellectu, tamen ens in
intellectu est in plus quam universale ; et ideo in processu est
fallacia consequentis. Ad octavum
dicendum, quod per illam speciem a materia depuratam quam intellectus Angeli
penes se habet, intelligit etiam materiales conditiones rei, ut ex dictis [in
corp. art.] patet. Ad nonum
dicendum, quod intellectus Angeli per speciem quam apud se habet, cognoscit
singulare non solum in sua substantia, sed etiam secundum omnia accidentia
eius ; et ideo cognoscit cuicumque accidenti singulare variatum
subsit ; et sic variatio singularis certitudinem cognitionis angelicae
non tollit. Ad decimum,
patet responsio ex dictis. Ad undecimum
dicendum, quod mensura, inquantum est principium cognoscendi mensuratum est
unius generis cum mensurato, sed non simpliciter ; sicut patet quod ulna
est mensura panni, et non convenit cum eo nisi in quantitate : sic enim
est mensura eius. Sic etiam et forma intellectus angelici non oportet quod
conveniat cum singulari extra animam existente, secundum modum existendi ;
cum singulare sit materialiter, et forma praedicta sit immaterialis. Ad duodecimum
dicendum, quod sancti qui sunt in gloria, cognoscunt in verbo ea quae hic
aguntur, ut manifeste Gregorius dicit in Moralibus [XII, 21] ; verbum
autem Augustini intelligendum est quantum ad naturalem condicionem. Nec est
simile de Angelo et anima : quia Angelus naturaliter habet formas sibi a
creatione inditas, quibus singularia cognoscit. Ad
decimumtertium dicendum, quod formae intellectus angelici neque sunt
singulares, sicut formae imaginationis vel sensus, cum sint penitus immateriales ;
neque sunt hoc modo universales sicut formae intellectus nostri, quibus non
nisi natura universalis repraesentatur ; sed in se immateriales existentes,
exprimunt et demonstrant universalem naturam, et particulares conditiones. |
(Duodecimo quaeritur utrum Angeli cognoscant futura.)
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Il semble que oui. 1° Les anges connaissent les réalités par des formes innées.
Or ces formes sont dans un égal rapport aux choses présentes et aux choses
futures. Puis donc que les anges connaissent les présentes, ils connaîtront
semblablement les futures. 2° Boèce, au cinquième livre sur la Consolation, explique pourquoi
Dieu peut infailliblement connaître à l’avance les futurs contingents :
c’est parce que sa vision est toute simultanée, étant mesurée par l’éternité.
Or la vision bienheureuse est toute simultanée, puisqu’elle est mesurée par
l’éternité participée. Les anges bienheureux connaissent donc les futurs contingents. 3° Saint Grégoire dit au quatrième livre des Dialogues que, lorsque l’âme s’éloigne des liens du
corps, elle connaît les futurs par la faculté de pénétration de sa nature. Or
l’ange est tout à fait dégagé des liens du corps, et il est d’une nature très
pénétrante. Les anges connaissent donc les futurs. 4° L’intellect possible de notre âme est en puissance à
connaître toutes choses, et ainsi, à connaître les futurs. Or la puissance de
l’intelligence angélique est entièrement déterminée par les formes innées,
comme on l’a déjà dit. Les anges ont donc connaissance des futurs. 5° Quiconque exerce une providence sur un être doit avoir
aussi la prescience des choses qui regardent cet être. Or l’ange a soin et
providence de nous par son office de gardien. Les anges connaissent donc les
choses qui doivent nous advenir. 6° L’intelligence angélique surpasse l’humaine. Or
l’intelligence humaine connaît les futurs qui ont des causes déterminées dans
la nature. L’intelligence angélique connaît donc les futurs contingents qui
peuvent être indifféremment l’un ou l’autre possible et n’ont pas de causes déterminées ;
donc, etc. 7° Si nous n’avons point la même aptitude à connaître les
choses présentes et les futures, c’est que nous recevons la connaissance
depuis les réalités, d’où la nécessité que les réalités connues préexistent à
notre connaissance. Or les anges ne reçoivent pas la connaissance depuis les
réalités. Ils sont donc dans une égale disposition quant à la connaissance
des choses présentes et des choses futures ; et nous retrouvons ainsi la
même conclusion que ci-dessus. 8° La connaissance intellective ne concerne pas un temps,
car elle abstrait de l’ici et du maintenant, et ainsi, elle est dans un égal
rapport à tout temps. Or l’ange n’a de connaissance qu’intellective. Il est
donc dans une égale disposition quant à la connaissance des choses présentes
et des choses futures ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 9° L’ange connaît plus de choses que l’homme n’en peut
connaître. Or l’homme dans l’état d’innocence connaissait les futurs, et
c’est pourquoi Adam dit en Gen. 2, 24 : « aussi l’homme quittera-t-il son père et sa
mère, etc. » ; les anges connaissent donc, eux aussi, les futurs. En sens contraire : 1) Il est dit en Is. 41, 23 : « Annoncez les choses qui arriveront plus tard,
et nous saurons que vous êtes des dieux ! » ; et ainsi, savoir
les futurs est un signe de divinité. Or les anges ne sont pas des dieux. Ils
ignorent donc les futurs. 2) On ne peut avoir de connaissance 3) On ne peut connaître les futurs que par l’espèce de
l’art, comme l’artisan connaît les choses qu’il va faire, ou bien dans les causes,
comme on reconnaît la venue du froid à des signes et aux dispositions des
étoiles. Or les anges ne connaissent pas les futurs par l’art, car ce ne sont
pas eux qui opèrent les réalités ; ni non plus dans leurs causes, car
les futurs contingents ne sont pas déterminés dans leurs causes, sinon ils seraient
nécessaires. Les anges ne connaissent donc nullement les futurs contingents. 4) Hugues de Saint-Victor dit dans son De sacramentis qu’il a été montré aux anges ce qu’ils
allaient faire, mais non ce qui leur adviendrait. Donc bien moins encore connaissent-ils
les autres futurs. Réponse : Chaque chose est connue en une autre à la façon dont elle
s’y trouve. Il est donc certains futurs qui sont déterminés dans leurs
causes prochaines de telle façon qu’ils résultent d’elles nécessairement,
comme « le soleil se lèvera
demain » ; et de tels effets futurs peuvent être connus dans leurs causes. D’autres effets futurs ne sont pas dans leurs causes de
façon si déterminée qu’il ne puisse en advenir autrement ; cependant
leurs causes sont disposées vers un possible plutôt que vers l’autre ;
et ce sont des contingents qui se produisent soit le plus souvent, soit rarement. De
tels effets peuvent être connus dans leurs causes non point infailliblement,
mais avec quelque certitude de conjecture. Mais il est d’autres effets futurs dont les causes se
rapportent indifféremment à l’un et l’autre possible ; et ces futurs
sont appelés « futurs contingents pouvant être indifféremment l’un ou l’autre
possible », tels ceux-là surtout qui dépendent du libre arbitre. Or,
puisqu’une cause se rapportant indifféremment à l’un ou l’autre possible est
quasiment en puissance, un effet ne peut en procéder que si elle est
déterminée par une autre cause à un possible plutôt qu’à un autre, comme le
prouve le Commentateur au deuxième livre de la Physique ; voilà pourquoi
de tels effets ne peuvent nullement être connus dans des causes se
rapportant indifféremment à l’un ou l’autre possible, prises en elles-mêmes.
Mais si, à ces causes, l’on ajoute celles qui les inclinent vers un possible
plutôt que vers un autre, alors on peut avoir une certitude conjecturale sur les
effets susdits : par exemple, sur les choses qui dépendent du libre
arbitre, nous conjecturons des futurs à partir des habitudes et des tempéraments
qui inclinent les hommes vers une seule chose. Or tous les effets de ce genre, quelles qu’en soient les
causes prochaines, sont cependant tous déterminés dans la cause première, qui
regarde toute chose par sa présence, et confère un mode à toutes choses par
sa providence. Or les anges, à la fois regardent l’essence divine, et ont par
des formes innées la connaissance de toutes les réalités et de toutes les
causes naturelles. Donc, par la connaissance naturelle qui se fait par les
formes innées, ils peuvent seulement connaître à l’avance les futurs qui sont
déterminés dans les causes naturelles, soit dans une cause seulement, soit
dans le rassemblement de plusieurs ; car telle chose, contingente au
regard d’une cause, sera nécessaire au regard du concours de causes plus
nombreuses. Or les anges connaissent toutes les causes naturelles ;
par conséquent, certaines choses qui semblent contingentes lorsqu’on prend en
compte quelques-unes de leurs causes, les anges les connaissent comme
nécessaires lorsqu’ils connaissent toutes leurs causes. Mais s’ils
comprenaient la divine providence, ils sauraient avec certitude tous les
événements futurs. Or certains voient la divine providence plus parfaitement
que d’autres, bien qu’aucun d’eux ne la comprenne parfaitement ; aussi certains connaissent-ils dans le Verbe plus de
futurs que d’autres, même parmi les futurs contingents pouvant être
indifféremment l’un ou l’autre possible. Réponse aux objections : 1° Les espèces qui sont dans l’esprit angélique ne sont pas
dans un égal rapport aux choses présentes et aux futures, car celles qui sont
présentes sont semblables en acte aux formes existant dans les anges, et
ainsi elles peuvent être connues par elles, mais celles qui sont futures ne sont pas
encore semblables, et c’est pourquoi elles ne sont pas connues au moyen des
formes susdites, comme on l’a déjà expliqué. 2° Quant à leur vision des réalités dans le Verbe, les anges
se rapportent indifféremment à la connaissance des choses présentes et des
futures ; cependant il ne s’ensuit pas qu’ils connaissent tous les futurs
dans le Verbe, car ils ne comprennent pas le Verbe. 3° Comme le rapporte saint Augustin au douzième livre sur la
Genèse au sens littéral, certains ont affirmé
que « l’âme possède en elle-même une certaine puissance de divination ». Mais saint Augustin réprouve cela au même
endroit, car si l’âme pouvait par elle-même prédire les futurs, elle aurait
toujours la prescience des futurs. Or nous voyons maintenant qu’il n’est pas
en son pouvoir de posséder la connaissance des futurs chaque fois qu’elle le
veut, quoiqu’elle ait parfois une prescience ; il est donc nécessaire
que sa connaissance des futurs survienne avec l’aide de quelqu’un. Or elle
est aidée par quelque esprit supérieur, incréé ou créé, bon ou mauvais. Mais
elle est appesantie par la masse du corps et, lorsqu’elle est tournée vers
les sens, elle est moins capable des intelligibles ; c’est pourquoi,
quand elle est abstraite des sens, soit par le sommeil, soit par la maladie
ou d’une quelconque autre façon, elle devient par là plus apte à recevoir
l’impression de l’esprit supérieur. Lors donc que, de la façon susdite, elle
est détachée des liens du corps, elle connaît à l’avance les futurs par la
révélation de quelque esprit, qui peut révéler les futurs qu’il connaît à
l’avance soit de connaissance naturelle, soit dans le Verbe, comme on l’a
dit. 4° Il y a deux puissances. L’une naturelle, qui peut être amenée à
l’acte par un agent naturel ; et une telle puissance, dans les anges,
est totalement remplie par les formes innées ; mais par une telle
puissance notre intellect possible n’est pas en puissance à connaître
n’importe quels futurs. Et il y a une autre puissance, obédientielle, par laquelle
peut advenir dans la créature tout ce que le Créateur veut qu’il advienne en
elle ; et ainsi, l’intellect possible est en puissance à connaître
n’importe quels futurs, c’est-à-dire en tant qu’ils peuvent lui être divinement
révélés. Mais une telle puissance de l’intelligence angélique n’est pas
totalement remplie par les formes innées. 5° Celui qui exerce une providence sur des êtres ne doit pas
nécessairement avoir la prescience des événements futurs, mais il doit
prévoir quels événements peuvent se produire, afin d’employer les remèdes en
conséquence. 6° L’intelligence de l’ange surpasse l’intelligence humaine
en ce qu’elle connaît davantage de contingents déterminés dans leurs causes, et qu’elle les
connaît plus certainement ; mais il n’est pas nécessaire qu’elle la
dépasse quant à ce que signale l’objection. 7° Il faut répondre comme au premier argument. 8° L’ange connaît par connaissance intellective les choses
qui sont ici et maintenant, quoique l’intelligence connaissante soit
elle-même abstraite de l’ici et du maintenant, ainsi qu’il ressort de ce
qu’on a dit. Il ne faut donc pas s’étonner si elle connaît les choses
présentes d’une autre façon que les futures : la différence ne vient pas
de son rapport à ces choses, mais du rapport de ces choses à elle, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit. 9° L’homme dans l’état d’innocence ne pouvait avoir la prescience des futurs
que dans leurs causes ou dans le Verbe, comme les anges connaissent, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit. Réponse aux objections en sens
contraire : En tant qu’elles vont à
l’encontre de la vérité, la réponse ressort de ce qui a été dit. |
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Et videtur quod
sic. Angeli enim
cognoscunt res per Praeterea,
Boetius, in V de Consolatione [prosa 6], hanc causam assignat quare Deus
futura contingentia infallibiliter praescire potest, quia eius visio est tota
simul, cum aeternitate mensuretur. Sed visio beata est tota simul, cum
aeternitate participata mensuretur. Ergo Angeli beati futura contingentia
cognoscunt. Praeterea,
Gregorius IV Dialogorum [cap. 26] dicit, quod anima cum recedat a
nexibus corporis, vi subtilitatis naturae cognoscit futura. Sed Angelus est
maxime a nexibus corporis absolutus, et est subtilissimae naturae. Ergo
cognoscunt futura. Praeterea,
intellectus possibilis animae nostrae est in potentia ad omnia cognoscenda,
et ita ad cognoscenda futura. Sed potentia intellectus angelici est tota
terminata per formas innatas, ut supra [art. 4 et 8 huius quaest.]
dictum est. Ergo ipsi habent notitiam de futuris. Praeterea,
quicumque habet providentiam super aliquem, debet habere et praescientiam
eorum quae ad ipsum spectant. Sed Angeli habent
curam et providentiam de nobis per officium custodiae. Ergo ipsi cognoscunt
ea quae nobis sunt futura. Praeterea, intellectus angelicus excedit intellectum humanum. Sed intellectus
humanus cognoscit futura quae habent causas determinatas in natura. Ergo angelicus
cognoscit futura contingentia ad utrumlibet quae non habent aliquas causas determinatas ;
ergo, et cetera. Praeterea,
propter hoc nos aliter nos habemus ad cognoscenda praesentia et futura, quia
cognitionem a rebus accipimus ; unde oportet res cognitas praeexistere
scientiae nostrae. Sed Angeli non accipiunt cognitionem a rebus. Ergo
aequaliter se habent ad cognoscenda praesentia et futura ; et sic idem
quod prius. Praeterea,
intellectiva cognitio non concernit aliquod tempus, quia abstrahit ab hic et
nunc, et sic aequaliter se habet ad omne tempus. Sed Angelus non habet
cognitionem nisi intellectivam. Ergo aequaliter se habet ad cognoscenda
praesentia et futura ; et sic idem quod prius. Praeterea,
plura cognoscit Angelus quam possit homo cognoscere. Sed homo in statu
innocentiae cognoscebat futura ; unde et Genes., cap. II, 24 : Adam
dixit : propter hoc relinquet homo
patrem et matrem etc. ; ergo et Angeli cognoscunt futura. Sed contra. Est
quod dicitur Isa., c. XLI, vers. 23 : quae ventura sunt annuntiate ; et dicemus quia dii estis vos ; et sic scire futura, est divinitatis indicium. Sed Angeli non
sunt dii. Ergo futura ignorant. Praeterea,
cognitio certitudinalis Praeterea, futura cognosci non possunt nisi vel per speciem artis,
sicut artifex cognoscit ea quae facturus est ; vel in causis, sicut cognoscitur
frigus futurum in signis et dispositionibus stellarum. Sed Angeli non cognoscunt
futura per artem, quia ipsi non sunt rerum operatores ; nec iterum in
causis suis, quia futura contingentia non sunt determinata in suis causis,
alias essent necessaria. Ergo Angeli nullo modo futura contingentia cognoscunt. Praeterea, Hugo de sancto Victore dicit in libro de Sacramentis [I,
p. V, cap. 18], quod monstratum est Angelis quid facturi essent,
non autem quid eis esset futurum. Ergo multo minus alia futura cognoscunt. Responsio. Dicendum, quod unumquodque hoc modo cognoscitur in aliquo
quo modo est in eo. Quaedam igitur futura sunt quae in causis suis proximis determinata
sunt hoc modo, ut ex eis necessario contingant, sicut solem oriri cras ;
et tales effectus futuri in suis causis cognosci possunt. Quidam vero futuri effectus in causis suis non sunt determinate, ut
aliter evenire non possit ; sed tamen eorum causae magis se habent ad
unum quam ad alterum ; et ista sunt contingentia, quae ut in pluribus
vel paucioribus accidunt ; et huiusmodi effectus in causis suis non
possunt cognosci infallibiliter, sed cum quadam certitudine coniecturae. Quidam autem effectus futuri sunt quorum causae indifferenter se
habent ad utrumque ; haec autem vocantur contingentia ad utrumlibet, ut
sunt illa praecipue quae dependent ex libero arbitrio. Sed quia ex causa ad utrumlibet,
cum sit quasi in potentia, non progreditur aliquis effectus, nisi per aliquam
aliam causam determinetur magis ad unum quam ad aliud, ut probat Commentator
in II Phys. [comm. 48] ; ideo huiusmodi effectus in causis quidem
ad utrumlibet nullo modo cognosci possunt per se acceptis. Sed si adiungantur
causae illae quae causas ad utrumlibet inclinant magis ad unum quam ad aliud,
potest aliqua certitudo Omnes autem
huiusmodi effectus, qualescumque sint eorum causae proximae, tamen in causa
prima omnes sunt determinati, quae sua praesentia omnia intuetur, et sua providentia
omnibus modum apponit. Angeli autem et divinam essentiam intuentur, et per
formas innatas cognitionem omnium rerum et causarum naturalium habent. Cognitione
igitur naturali quae est per formas innatas illa tantum futura praescire
possunt quae in causis naturalibus sunt determinata, vel in una tantum causa,
vel in collectione plurium ; quia aliquid est contingens respectu unius
causae quod respectu concursus plurium causarum est necessarium. Angeli autem
omnes naturales causas cognoscunt ; unde quaedam quae contingentia videntur,
aliquibus causis eorum pensatis, Angeli ut necessaria cognoscunt, dum omnes
causas ipsorum cognoscunt. Si autem divinam providentiam comprehenderent,
omnes futuros eventus certitudinaliter scirent. Sed quia quidam perfectius
aliis divinam providentiam intuentur, quamvis nullus eorum perfecte comprehendat,
ideo quidam in verbo plura futura etiam de contingentibus ad utrumlibet,
aliis sciunt. Ad primum
igitur dicendum, quod species quae sunt in mente Angeli, non se habent
aequaliter ad praesentia et futura, quia illa quae sunt praesentia, sunt
similia in actu formis in Angelis existentibus, et sic per ea possunt
cognosci ; illa vero quae sunt futura, nondum sunt similia ; et ideo
per formas praedictas non cognoscuntur, ut supra declaratum est. Ad secundum
dicendum, quod quantum ad visionem qua vident res in verbo, indifferenter se
habent ad cognoscenda praesentia et futura ; non tamen sequitur quod in
verbo omnia futura cognoscant, quia verbum non comprehendunt. Ad tertium dicendum, quod sicut Augustinus narrat, XII super Genes. ad
litteram [cap. 13], quidam posuerunt quod anima in seipsa quamdam vim divinationis habet. Sed hoc Augustinus
ibidem reprobat, quia si per seipsam posset futura praedicere, semper esset
praescia futurorum. Nunc autem videmus, quod non est in potestate sua cognitionem
futurorum habere quandocumque voluerit, quamvis aliquando praesciat ;
unde oportet quod adiutorio alicuius eveniat quod futura cognoscit. Adiuvatur
autem aliquo superiori spiritu, increato vel creato, bono vel malo. Et quia mole
corporis aggravatur, et dum sensibilibus intendit, minus est intelligibilium
capax ; ideo quando a sensibus abstrahitur vel per somnum vel per aegritudinem,
vel quocumque alio modo, fit ex hoc magis idonea ad impressionem superioris
spiritus recipiendam. Et ideo dum praedicto modo a nexibus corporis
absolvitur, futura praenoscit, aliquo spiritu revelante, qui ea futura
revelare potest quae praescit vel naturali cognitione, vel in verbo, ut
dictum est. Ad quartum
dicendum, quod duplex est potentia. Una est naturalis quae potest per agens
naturale in actum reduci ; et talis potentia in Angelis est totaliter
completa per formas innatas : sed secundum talem potentiam intellectus
possibilis noster non est in potentia ad futura quaelibet cognoscenda. Est
autem alia potentia obedientiae, secundum quam in creatura fieri potest
quidquid in ea fieri voluerit creator ; et sic intellectus possibilis
est in potentia ad futura quaelibet cognoscenda, inquantum ei scilicet
possunt divinitus revelari. Talis autem potentia intellectus angelici non
est totaliter completa per formas innatas. Ad quintum
dicendum, quod ille qui habet aliquorum providentiam, non oportet quod
praesciat futuros eventus ; sed ut praevideat qui eventus contingere
possunt, ut secundum hoc remedia adhibeat. Ad sextum
dicendum, quod intellectus Angeli excedit humanum in hoc quod contingentium
determinatorum in suis causis plura et certius novit ; non autem oportet
quod excedat quantum ad hoc quod obiectio tangit. Ad septimum dicendum sicut ad primum. Ad octavum dicendum, quod Angelus per intellectivam cognitionem cognoscit
ea quae sunt hic et nunc, quamvis ipse intellectus cognoscens sit abstractus
ab hic et nunc, ut ex dictis patet. Et ideo non est mirum si alio modo cognoscit
praesentia quam futura ; non ex hoc quod ipse aliter ad ea se habeat,
sed ex hoc quod illa aliter se habent ad ipsum, ut patet ex dictis. Ad nonum
dicendum, quod homo in statu innocentiae futura contingentia praescire non
poterat nisi vel in causis suis, vel in verbo ; ut Angeli cognoscunt, ut
ex dictis patet. Ad ea vero quae in contrarium obiiciuntur, inquantum contra veritatem
procedunt, patet responsio ex dictis. |
(Decimotertio quaeritur utrum Angeli scire possint occulta
cordium.)
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Il semble que oui. 1° L’office des anges est de purifier. Or l’impureté de
laquelle nous sommes purifiés est dans la conscience. Les anges connaissent
donc nos consciences. 2° De même que le corps est configuré par la figure, de même
l’intelligence est configurée par son espèce, qu’elle pense actuellement. Or
l’œil qui voit le corps, voit en même temps la figure du corps. L’ange qui
voit l’intelligence d’un autre ange voit donc aussi sa pensée. 3° Les espèces qui sont dans l’intelligence, puisqu’elles
sont intelligibles en acte, sont plus intelligibles que les formes qui sont
dans les réalités matérielles et qui sont intelligibles seulement en
puissance. Or les anges, par les formes qu’ils ont en eux, pensent les formes
des réalités matérielles. Donc à bien plus forte raison pensent-ils les
formes qui sont dans notre intelligence ; et ainsi, ils connaissent nos
pensées. 4° La connaissance de l’homme n’a jamais lieu sans
phantasme. Or les anges connaissent les phantasmes qui sont dans notre imagination ;
c’est pourquoi saint Augustin dit au douzième livre sur la Genèse au sens littéral que « les images spirituelles des corps
présentes en notre âme parviennent à la connaissance des esprits même
impurs ». Les anges connaissent donc nos pensées. 5° L’ange, par les formes qu’il a en lui, connaît tout ce
qu’il peut faire par elles. Or il peut lui-même laisser une impression sur
notre intelligence, en nous éclairant et en nous purifiant. Donc à bien plus
forte raison peut-il connaître nos pensées. 6° Saint Augustin dit au livre sur la Divination des démons que « parfois les démons apprennent en
toute facilité les discussions des hommes : non seulement celles qui
sont formulées par la parole, mais encore celles qui sont formées dans la
pensée, lorsqu’elles se manifestent de l’intime de l’âme à l’extérieur par
l’intermédiaire du corps ». Or il n’est pas de pensée qui ne laisse
quelque mouvement dans le corps. Donc les démons, et à bien plus forte raison
les saints anges, connaissent toutes nos pensées. 7° À propos de ce passage de Rom. 2, 15 : « par des pensées qui les accusent ou les
défendent », Origène dit qu’il faut
entendre cela des pensées qui ont déjà eu lieu, et dont certains indices sont
restés dans leurs auteurs. Il reste donc de n’importe quelle pensée quelque
signe dans l’âme. Or ce signe ne peut être ignoré de l’ange, qui voit toute
notre âme. Les anges connaissent donc nos pensées. 8° Les anges connaissent les effets dans les causes. Or la
connaissance procède de l’esprit, comme dit saint Augustin au neuvième livre
sur la Trinité ; et de la
connaissance habituelle procède l’intellection actuelle. Puis donc que les
anges connaissent notre esprit, ils connaîtront notre connaissance et notre
pensée actuelle. En sens contraire : 1) Jér. 17, 9-10 : « Le cœur de l’homme est corrompu, il est
impénétrable ; qui pourra le connaître ? Moi, le Seigneur. »
Il appartient donc à Dieu seul de savoir les secrets des cœurs. 2) Il est dit au
psaume 7, v. 10 : « Toi qui sondes les cœurs et les reins, ô Dieu » ; et ainsi, il semble que cela soit propre à Dieu seul. Réponse : Les anges ne peuvent pas voir par eux-mêmes et directement
les pensées des cœurs. En effet, pour que l’esprit pense quelque chose actuellement,
est requise une intention de la volonté, par laquelle l’esprit se tourne
actuellement vers l’espèce qu’il possède, comme le montre saint Augustin au
livre sur la Trinité. Or le mouvement de la
volonté d’autrui ne peut être connu de l’ange par une connaissance naturelle,
car l’ange connaît naturellement au moyen des formes qui sont mises en lui et
qui sont les ressemblances des réalités qui existent dans la nature ;
mais le mouvement de la volonté n’a pas de dépendance ni de connexion à une
cause naturelle, mais seulement à la cause divine, qui seule peut mettre son
empreinte dans la volonté. Le
mouvement de la volonté et la pensée du cœur ne peuvent donc être connus dans
des ressemblances des réalités naturelles, mais seulement dans l’essence
divine, qui met son empreinte dans la volonté. Et ainsi, l’ange ne peut pas
connaître directement les pensées des cœurs, à moins que cela ne lui soit révélé dans le
Verbe. Mais par accident il peut parfois connaître la pensée du
cœur, et cela de deux façons. D’abord en tant que de la pensée actuelle
quelque mouvement rejaillit dans le corps, lorsque quelqu’un est affecté par la joie ou la tristesse
à cause des choses qu’il pense, et le cœur est mû ainsi, d’une certaine façon.
De la sorte, en effet, les médecins peuvent parfois connaître eux aussi la
passion du cœur. Ensuite en tant que quelqu’un mérite ou démérite par une
pensée actuelle ; et ainsi, l’état de l’agent ou du sujet pensant est
muté en quelque sorte vers le bien ou vers le mal. Et les anges connaissent
ce changement de dispositions. Mais cependant, la pensée n’est connue par là
qu’en général, car de nombreuses pensées différentes peuvent, de la même
façon, faire que quelqu’un mérite ou démérite, se réjouisse ou s’attriste. Réponse aux objections : 1° La purification dont parle Denys ne doit pas s’entendre de l’impureté du
péché, mais de l’ignorance. 2° À partir d’une espèce unique que
l’intelligence a en elle, elle procède à diverses pensées, de même que par
l’espèce de l’homme nous pouvons penser diverses choses sur l’homme. Par
conséquent, bien que l’ange voie que notre intelligence est configurée par l’espèce de l’homme, il
ne s’ensuit pas qu’il connaisse la pensée du cœur de façon déterminée. 3° Nous ne pensons pas en acte tout 4° Lorsqu’elle pense, notre raison tend vers diverses choses
par les mêmes phantasmes ; voilà pourquoi, même si les phantasmes
auxquels l’âme s’applique sont connus, il ne s’ensuit pas que la pensée soit
connue. Et c’est pourquoi saint Augustin ajoute au même endroit :
« Si les démons pouvaient voir à l’intime des hommes la forme intérieure
des vertus, ils ne les tenteraient pas. » 5° L’action de l’ange nous rend puissants pour penser
quelque chose ; mais pour que nous procédions à l’acte de pensée, il est
requis une intention de la volonté, qui ne dépend nullement de l’ange. Par conséquent, bien
que les anges puissent connaître la capacité de notre intelligence,
c’est-à-dire celle qui nous permet de contempler les intelligibles, il ne
s’ensuit cependant pas qu’ils connaissent les pensées actuelles. 6° Le mouvement du corps qui accompagne les
passions de l’âme ne s’ensuit pas de n’importe quelle pensée, mais seulement
de la pensée pratique. En effet, lorsque nous considérons quelque chose
spéculativement, « nous nous comportons » à l’égard des choses
considérées « comme si nous étions en train de les contempler en peinture »,
comme il est dit au deuxième livre sur l’Âme. Et cependant, même
quand des mouvements corporels s’ensuivent, ces mouvements n’indiquent la
pensée qu’en général, comme on l’a dit. 7° Ces indices ne sont rien d’autre que des mérites ou des
démérites, par lesquels la pensée ne peut être connue qu’en général. 8° Bien que l’esprit et la
connaissance habituelle soient connus de l’ange, il ne s’ensuit cependant pas
que la connaissance actuelle le soit : car d’une connaissance habituelle procèdent de
nombreuses considérations actuelles. |
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Et videtur quod
sic. Angelorum enim
officium est purgare. Sed impuritas a qua purgamur, est in conscientia. Ergo
Angeli conscientias nostras cognoscunt. Praeterea,
sicut corpus figuratur figura, ita intellectus figuratur specie eius quod
actu cogitat. Sed oculus videns corpus, videt simul figuram corporis. Ergo et
Angelus videns intellectum alterius Angeli, videt eius cogitationem. Praeterea,
species quae sunt in intellectu, cum sint intelligibiles actu, sunt magis
intelligibiles quam formae in rebus materialibus existentes, quae sunt
intelligibiles in potentia tantum. Sed Angeli per
formas quas apud se habent, intelligunt rerum materialium formas. Ergo multo
fortius intelligunt formas existentes in intellectu nostro ; et sic
cognoscunt cogitationes nostras. Praeterea, cognitio hominis nunquam est sine phantasmate. Sed Angeli cognoscunt
phantasmata quae sunt in nostra imaginatione ; unde Augustinus, dicit,
XII super Genesim ad litteram [cap. 17], quod spirituales corporalium similitudines in animo nostro innotescunt
spiritibus etiam immundis. Ergo Angeli cogitationes nostras cognoscunt. Praeterea, Angelus per formas quas apud se habet, cognoscit quidquid
potest per eas facere. Sed ipse potest imprimere in intellectum nostrum,
illuminando et purgando nos. Ergo multo fortius potest cogitationes nostras cognoscere. Praeterea, Augustinus dicit in libro de Divinationibus daemonum
[cap. 5], quod daemones aliquando
hominum disputationes non solum voce prolatas, verum etiam cogitatione conceptas,
dum ex animo exprimuntur in corpore, tota facilitate perdiscunt. Sed non est
aliqua cogitatio quae aliquem motum non relinquat in corpore. Ergo omnes
cogitationes nostras daemones, et multo amplius Angeli sancti cognoscunt. Praeterea, Origenes [Super
epist. ad Rom. II, n. 10] supra illud ad Rom. II, 15 : et inter se cogitationum accusantium aut
defendentium dicit, quod intelligendum est de cogitationibus quae prius
fuerunt, quarum quaedam signacula in cogitantibus remanserunt. Ergo ex
cogitatione qualibet aliquod signum in anima relinquitur. Sed hoc signum non
potest esse Angelo ignotum, qui totam animam videt. Ergo Angeli cogitationes
nostras cognoscunt. Praeterea,
Angeli in causis cognoscunt effectus. Sed notitia procedit a mente, ut Augustinus
libro IX de Trinitate [cap. 12] dicit ; et ex notitia habituali
procedit intelligentia actualis. Ergo cum Angeli
mentem nostram cognoscant, cognoscent nostram notitiam et cogitationem actualem. Sed contra. Ierem., c. XVII, 9-10 : pravum
est cor hominis et inscrutabile ;
quis cognoscet illud ? Ego Dominus.
Ergo solius Dei est secreta cordium scire. Praeterea, in
Ps. VII, 10, dicitur : scrutans
corda et renes Deus ; et
ita videtur hoc esse solius Dei proprium. Responsio.
Dicendum, quod Angeli cogitationes cordium per se et directe intueri non
possunt. Ad hoc enim quod mens aliquid actu cogitet, requiritur intentio
voluntatis, qua mens convertatur actu ad speciem quam habet, ut patet per
Augustinum in libro de Trin. [IX, 3-4]. Motus autem voluntatis alterius non
potest Angelo notus esse naturali cognitione, quia Angelus naturaliter
cognoscit per formas sibi inditas, quae sunt similitudines rerum in natura
existentium ; motus autem voluntatis non habet dependentiam nec connexionem
ad aliquam causam naturalem, sed solum ad causam divinam, quae in voluntatem
sola imprimere potest. Unde motus voluntatis et cordis cogitatio non potest
cognosci in aliquibus similitudinibus rerum naturalium, sed solum in essentia
divina, quae in voluntatem imprimit. Et sic Angeli non possunt cognoscere
cogitationes cordium directe, nisi in verbo ei reveletur. Sed per
accidens potest cognoscere cogitationem cordis quandoque ; et hoc
dupliciter. Uno modo inquantum ex cogitatione actuali resultat aliquis motus
in corpore, dum aliquis gaudio vel tristitia afficitur ex
his quae Ad primum
igitur dicendum, quod purgatio illa de qua loquitur Dionysius [De eccles. hier., cap. 6,
pars 3, § 6] non est intelligenda ab impuritate peccati, sed ab
ignorantia. Ad secundum dicendum, quod ex una specie quam intellectus penes
se habet, in diversas cogitationes prodit, sicut per speciem hominis varia de
homine possumus cogitare. Unde etsi Angelus videat intellectum nostrum
figurari secundum speciem hominis, non sequitur quod cogitationem cordis
determinate cognoscat. Ad tertium
dicendum, quod non omnia actu cogitamus quorum species apud nos habemus, cum
quandoque species sint in nobis in habitu tantum. Unde ex hoc quod species
nostri intellectus videntur ab Angelo, non
sequitur quod cogitatio cognoscatur. Ad quartum
dicendum, quod ex eisdem phantasmatibus ratio nostra in diversa tendit
cogitando ; et ideo etiam phantasmatibus cognitis quibus anima intendit,
non sequitur quod cogitatio cognoscatur. Unde et ibidem, Augustinus
subdit : si daemones internam virtutum
speciem possent in hominibus cernere, non tentarent. Ad quintum
dicendum, quod ex actione Angeli efficimur potentes ad aliquid cogitandum ;
sed ad hoc quod in actum cogitationis prodeamus, requiritur intentio
voluntatis, quae nullo modo ab Angelo dependet. Unde, quamvis Angeli possint
cognoscere virtutem intellectus nostri, scilicet qua possumus intelligibilia
speculari, non tamen sequitur quod actuales cogitationes cognoscant. Ad sextum
dicendum, quod motus corporis, qui est in passionibus animae, non sequitur
quamlibet cogitationem, sed tantum practicam. Cum enim aliquid speculative
consideramus, hoc modo habemus nos
ad considerata ac si essemus in
picturis considerantes, ut dicitur in II de Anima [De anima III, cap. 3 (427 b 23)]. Et tamen quando etiam
motus corporales sequuntur, motus illi non indicant cogitationem nisi in
generali, ut dictum est. Ad septimum
dicendum, quod signacula illa nihil sunt aliud quam merita vel demerita, per
quae cogitatio non nisi generaliter cognosci potest. Ad octavum
dicendum, quod quamvis mens et notitia habitualis cognoscatur ab Angelo, non
tamen sequitur quod cognitio actualis : quia ex una habituali notitia
multae considerationes actuales progrediuntur. |
(Decimoquarto quaeritur utrum Angeli simul multa cognoscant.)
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Il semble que oui. 1° Comme dit saint Augustin au quinzième livre sur la Trinité, dans la patrie,
« nous saisirons toute notre connaissance à la fois dans un seul
regard ». Or les anges voient maintenant à la façon dont nous verrons
dans la patrie. Donc, maintenant aussi, les anges pensent actuellement
plusieurs choses en même temps. 2° L’ange pense que l’homme n’est pas une pierre. Or
quiconque pense cela, pense en même temps l’homme et la pierre. L’ange pense
donc plusieurs choses en même temps. 3° L’intelligence de l’ange est plus forte que le sens
commun. Or le sens commun appréhende plusieurs choses en même temps, car son
objet est le nombre, dont les parties sont plusieurs unités. Donc à bien plus
forte raison l’ange peut-il connaître plusieurs choses en même temps. 4° Ce qui convient à l’ange en vertu de sa nature, lui
convient quel que soit le médium par lequel il pense. Or il convient aux
anges, en vertu de leur nature, de penser plusieurs choses en même
temps ; c’est pourquoi saint Augustin dit au quatrième livre sur la Genèse au sens littéral : « Le pouvoir spirituel de
l’esprit angélique embrasse sans effort tout ce qu’il veut dans une
connaissance simultanée. » Donc, qu’il connaisse les réalités dans le
Verbe ou par des espèces propres, il peut connaître plusieurs choses en même
temps. 5° L’intelligence et l’intelligible sont des relatifs l’un
pour l’autre. Or un unique intelligible peut être regardé en même temps par
différentes intelligences. Une unique intelligence peut donc aussi regarder
en même temps différents intelligibles. 6° Saint Augustin dit au dixième livre sur la Trinité que « notre âme ne cesse de se souvenir
d’elle-même, d’avoir l’intelligence et l’amour d’elle-même » ; et
il en va de même pour l’esprit angélique. Or l’ange pense parfois d’autres
réalités. Il pense donc alors plusieurs choses en même temps. 7° De même que l’intelligence se dit relativement à
l’intelligible, de même la science se dit relativement à l’objet de science.
Or celui qui sait peut savoir plusieurs choses en même temps. L’intelligence
peut donc penser plusieurs choses en même temps. 8° L’esprit de l’ange est bien plus spirituel que l’air. Or,
dans l’air, à cause de sa spiritualité, il peut y avoir diverses formes,
comme celles du blanc et du noir ; par exemple, si divers observateurs
voient le blanc et le noir avec une disposition telle que les lignes menées
de leurs yeux aux réalités vues se coupent en un seul point, il sera
nécessaire que l’espèce du blanc et celle du noir soient transportées tout ensemble
et au même instant par ce point. Donc à bien plus forte raison l’intelligence
de l’ange peut-elle être formellement déterminée par diverses formes en même
temps ; et ainsi, il peut penser plusieurs choses en même temps. 9° L’intelligence est amenée à l’acte de penser par les
espèces qu’elle a en elle. Or il y a plusieurs espèces en même temps dans
l’intelligence de l’ange, puisque « l’intelligence est pleine de
formes », comme il est dit au livre des Causes. L’ange pense donc
plusieurs choses en même temps. 10° Plusieurs choses, en tant qu’elles sont un, peuvent être
pensées en même temps. Or tous les intelligibles sont un, en tant qu’ils sont
intelligibles. Tous les intelligibles peuvent donc être pensés en même temps
par l’ange. 11° L’essence divine est plus distante des formes créées
qu’une forme créée n’est distante de l’autre. Or l’ange pense en même temps
par l’essence divine et par une forme créée ; en effet, puisqu’il voit
sans cesse les réalités dans le Verbe, s’il ne pouvait en même temps
connaître les réalités par des espèces innées, il ne penserait jamais les
réalités par des espèces innées. Donc à bien plus forte raison peut-il penser
en même temps par différentes formes concréées ; et ainsi, il peut
penser plusieurs choses en même temps. 12° S’il ne pense pas plusieurs choses en même temps, alors
dans l’action par laquelle il pense ceci et cela interviennent l’antériorité
et la postériorité. Or toute action de ce genre est immergée dans le temps.
L’opération propre de l’ange est donc immergée dans le temps ; ce qui
s’oppose à ce qu’on lit au livre des Causes, à savoir que
l’intelligence est une réalité dont la substance et l’opération sont
au-dessus du temps. 13° Si notre intelligence, comme il semble, ne peut pas
penser plusieurs choses en même temps, c’est parce qu’elle pense avec le
continu et le temps. Or cela ne convient pas à l’intelligence de l’ange,
puisqu’elle ne reçoit pas depuis les sens. Il peut donc penser plusieurs
choses en même temps. 14° Les formes de l’intelligence, étant des perfections
secondes, sont des formes accidentelles. Or plusieurs formes accidentelles
qui ne sont pas contraires peuvent exister dans le même sujet, par exemple la
blancheur et la douceur. L’intelligence de l’ange peut donc, elle aussi, être
formellement déterminée par diverses formes en même temps, quand
[litt. : puisque] elles ne sont pas contraires, et ainsi, penser
plusieurs choses en même temps. 15° La musique et la grammaire sont des formes dans le même
genre, et par elles ensemble est formellement déterminée l’âme de celui qui a
l’un et l’autre habitus. L’intelligence peut donc, elle aussi, être
formellement déterminée par diverses formes en même temps ; et nous
retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 16° L’intelligence de l’ange pense qu’elle pense, et ainsi,
par conséquent, elle pense qu’elle pense une chose qui est hors d’elle. Elle
pense donc en même temps elle-même et cette chose ; et ainsi, elle pense
plusieurs choses en même temps. 17° L’intelligence de l’ange, autant qu’il dépend d’elle,
est dans un égal rapport à toutes les formes qui existent en elle. Elle pense
donc soit par toutes en même temps, soit par aucune. Or ce n’est pas par aucune.
Elle pense donc par toutes en même temps, et ainsi, elle connaît plusieurs choses
en même temps. En sens contraire : 1) Le Philosophe dit qu’on ne peut comprendre
qu’une seule chose, mais qu’on peut en savoir plusieurs. 2) Pour qu’une chose soit actuellement considérée, une
intention est requise, comme dit saint Augustin. Or, l’intention étant un certain mouvement, elle ne peut
se porter en même temps vers différents objets, car un mouvement n’a qu’un
seul terme d’arrivée. L’ange ne peut donc pas penser plusieurs choses en même
temps. 3) De même que le corps est configuré par la figure, de même
l’intelligence est configurée par son espèce, qu’elle pense actuellement,
comme dit Algazel. Or un corps unique ne peut pas être configuré en même
temps par différentes figures. Une unique intelligence ne peut donc pas non
plus être formellement déterminée par différentes espèces ; ni, par
conséquent, penser plusieurs choses en même temps. 4) De même que, lorsqu’il pense les réalités dans leur
nature propre, l’ange les pense par des formes distinctes, de même, lorsqu’il
pense les réalités dans le Verbe, il les pense par des raisons distinctes.
Donc, ni dans leur nature propre ni dans le Verbe il ne peut penser plusieurs
choses en même temps. 5) La puissance de la réalité ne dépasse pas sa substance.
Or la substance de l’ange ne peut pas être en même temps en plusieurs lieux.
Il ne peut donc pas non plus, par la puissance intellective, penser plusieurs
choses en même temps. 6) Ce qui s’étend à plusieurs choses a une certaine
composition. Or l’intelligence de l’ange est simple. Elle ne peut donc pas
s’étendre à la pensée de plusieurs choses en même temps. Réponse : Tout ce que l’intelligence pense, elle le pense par quelque
forme ; aussi est-ce à partir des formes de l’intelligence, par lesquelles
l’ange pense, qu’il faut considérer s’il peut penser plusieurs choses en même
temps. Il faut donc savoir que, parmi les formes, certaines sont du
même genre, mais d’autres sont de genres différents. Les formes qui sont de
genres divers regardent des puissances différentes, puisque l’unité de genre,
suivant le Philosophe, procède de l’unité de matière ou de puissance. Par
conséquent, il est possible que le même sujet soit perfectionné en même temps
par diverses formes de genres différents ; car alors, ce ne sera pas une
seule puissance qui sera déterminée à des actes différents, mais diverses puissances ;
par exemple, si un corps est en même temps blanc et doux, la blancheur est en
lui en tant qu’il participe de la nature du diaphane, mais la douceur y est
conforme à la nature de l’humide. En revanche, les formes qui sont du même
genre regardent une seule puissance, qu’elles soient contraires, comme la blancheur
et la noirceur, ou non, comme le triangle et le carré. Donc, on dit de trois
façons que ces formes sont dans un sujet.
D’abord en puissance seulement ; et dans ce cas, elles sont en même
temps, car il y a une seule puissance pour les contraires et pour diverses
formes de même genre. Ensuite en tant qu’elles sont en acte imparfait, comme
lorsqu’elles sont en devenir ; et dans ce cas aussi elles peuvent être
en même temps, comme on le voit clairement lorsque quelqu’un blanchit :
alors, en effet, tout le temps de l’altération, la blancheur y est en train
d’advenir, tandis que la noirceur y est en train de se corrompre. Enfin,
comme en acte parfait, comme lorsque la blancheur est parvenue au terme du Il faut donc savoir que toutes les formes intelligibles sont du même genre, si différents que
soient les genres des réalités auxquelles elles appartiennent. En effet,
toutes regardent la même puissance intellective. Voilà pourquoi toutes
peuvent être dans l’intelligence en même temps en puissance, et semblablement
en acte incomplet, lequel est intermédiaire entre la puissance et l’acte
parfait. Et cela, pour les espèces, c’est être en habitus, l’habitus étant intermédiaire entre la puissance et
l’opération. Mais l’intelligence ne peut pas être en acte parfait de
plusieurs espèces en même temps. Or, pour qu’elle pense actuellement, il est
nécessaire qu’elle soit en acte parfait de l’espèce par laquelle elle
pense ; aussi est-il impossible qu’elle pense actuellement par diverses
formes tout ensemble et en même temps. Elle ne peut donc pas penser en même
temps toutes les différentes choses qu’elle pense par les diverses
formes ; mais celles qu’elle pense par la même forme, elle les pensera
en même temps. Par conséquent, toutes les choses qu’elle pense par l’unique
essence du Verbe, elle les pense en même temps ; mais celles qu’elle
pense par les formes innées, qui sont nombreuses, elle ne les pense pas en
même temps, si elle les pense par des formes différentes. En effet, n’importe
quel ange pense de nombreuses choses par la même forme, au moins tous les
singuliers d’une même espèce par l’unique forme de l’espèce. Mais par une
seule espèce, les anges supérieurs peuvent penser plus de choses que les inférieurs ;
aussi sont-ils davantage capables de penser de nombreuses choses en même
temps. Cependant il faut savoir que quelque chose est un d’une certaine façon, et nombreux d’une
autre ; par exemple, le continu est une seule chose en acte et plusieurs en
puissance. Et si le sens ou l’intelligence se porte vers une telle chose
comme vers une seule, elle est vue simultanément ; mais s’il s’y porte
comme vers plusieurs, ce qui équivaut à considérer chaque partie en soi,
alors elle ne peut pas être vue toute simultanément. Et de même, lorsque
l’intelligence considère une proposition, elle considère plusieurs choses
comme une seule ; voilà pourquoi, en tant qu’elles sont un, elles sont
pensées en même temps, au moment où est pensée l’unique proposition qui est
composée par ces choses ; mais en tant qu’elles sont plusieurs, elles ne
peuvent pas être pensées en même temps, c’est-à-dire que l’intelligence se
tournerait alors en même temps vers la considération des raisons de chacune
en soi. C’est pourquoi le Philosophe dit au sixième livre de la Métaphysique : « Je
dis que l’affirmation ou la négation se pense de façon isolée et simultanée,
comme si c’était non pas une succession, mais quelque chose d’un. » En
effet, on ne les pense pas en même temps en tant qu’elles ont entre elles une
relation de distinction, mais en tant qu’elles sont unies en une seule proposition. Réponse aux objections : 1° Saint Augustin parle de la connaissance bienheureuse, par
laquelle nous connaîtrons toutes choses dans le Verbe. 2° En connaissant que l’homme n’est pas une pierre, l’ange
connaît plusieurs choses comme une seule, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a
dit. 3° Et il faut répondre semblablement au troisième argument. 4° Il est de la nature de l’esprit angélique de pouvoir
penser plusieurs choses par une forme unique ; et ainsi, quand il le
veut, en se tournant vers cette espèce, il peut penser en même temps toutes
les choses qu’il connaît par cette espèce. 5° Rien de l’intelligence n’est dans l’intelligible, mais
quelque chose de ce qui est pensé est dans l’intelligence ; et ainsi, le
cas de plusieurs choses pensées en même temps par une intelligence unique
n’est pas identique à celui d’une chose unique pensée en même temps par plusieurs
intelligences. 6° Comme saint Augustin s’en explique lui-même au quinzième
livre sur la Trinité, ce qu’il avait dit au
dixième livre – « notre âme ne cesse de se souvenir d’elle-même, d’avoir
l’intelligence et l’amour d’elle-même » – doit être référé à la mémoire
intérieure. Par conséquent, notre âme ne se pense pas toujours actuellement,
mais l’esprit de l’ange se pense toujours actuellement ; et il
en est ainsi, parce que l’esprit de l’ange se pense par son essence, par
laquelle il est toujours formellement déterminé, au lieu que notre esprit
pense en quelque sorte, semble-t-il, par une intention. Et cependant, lorsque
l’esprit de l’ange pense lui-même et quelque chose d’autre, il ne pense pas
plusieurs choses en même temps, si ce n’est comme une seule ;
et en voici la preuve. Si deux choses ont entre elles un rapport tel que
l’une est la raison par laquelle l’autre est pensée, alors l’une sera quasi
formelle et l’autre quasi matérielle ; et ainsi, ces deux sont un seul
intelligible, puisque la forme et la matière constituent une seule chose. Par
conséquent, lorsque l’intelligence pense quelque chose par autre chose, elle
pense un intelligible seulement, comme on le voit clairement dans le cas de
la vision : en effet, la lumière est ce par quoi la couleur est vue, elle se
rapporte donc à la couleur comme quelque chose de formel ; et ainsi, la
couleur et la lumière sont un seul objet visible et sont vues en même temps
par le regard. Or l’essence de l’ange est pour lui la raison par laquelle il
connaît tout ce qu’il connaît, quoique cette raison ne soit pas parfaite, et c’est
pourquoi il a besoin de formes surajoutées ; en effet, il connaît toutes
choses par le mode de sa substance, comme il est dit au livre des Causes, et par sa puissance
et sa nature propres, comme dit Denys au septième chapitre des Noms divins. Donc, lorsqu’il pense
lui-même et d’autres choses, il ne pense pas plusieurs choses en même temps,
sinon comme une seule. 7° Le nom de « science » désigne l’habitus, au
lieu que « penser » désigne un acte. Or il peut y avoir dans
l’intelligence plusieurs formes en même temps comme en habitus, mais non
comme en acte parfait, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit ; voilà
pourquoi il arrive que l’on sache plusieurs choses en même temps, mais non
que l’on pense plusieurs choses en même temps. 8° Ces formes ne sont dans l’air que comme en devenir :
en effet, elles y sont comme dans un milieu porteur. 9° Il y a de nombreuses espèces en même temps dans
l’intelligence de l’ange, mais non comme en acte parfait. 10° De même que toutes choses sont un en tant qu’elles sont
intelligibles, de même elles sont pensées en même temps en tant qu’elles sont
intelligibles ; et c’est le cas lorsque l’intelligibilité elle-même est
pensée. 11° L’essence divine est la raison de toutes les formes concréées à l’ange, puisqu’elles dérivent d’elle comme des
reproductions. Mais une forme n’est pas la raison d’une autre ; il n’en
va donc pas de même. 12° L’opération qui, par elle-même, est immergée dans le
temps, est celle qui attend quelque événement dans le futur, afin que son
espèce soit accomplie ; on le voit par exemple dans le cas du mouvement, qui n’a pas une espèce complète tant qu’il n’est pas
conduit à son terme : en effet, le mouvement n’est pas spécifiquement
identique en son stade intermédiaire et en son stade terminal. Mais les
opérations qui ont immédiatement leur espèce complète ne sont pas mesurées
par le temps, sauf par accident : par exemple penser, sentir,
etc. ; c’est pourquoi le Philosophe dit au dixième livre de l’Éthique que le plaisir n’est pas dans le
temps. Mais par accident, de telles opérations peuvent être dans le temps, en
tant qu’elles sont conjointes au mouvement et existent dans une nature
soumise au temps, c’est-à-dire la nature corporelle soumise à la génération
et à la corruption, et dont se servent comme d’un organe les puissances
sensitives, desquelles notre intelligence aussi reçoit. On voit donc clairement
que l’acte même de penser de l’ange n’est immergé dans le temps ni par soi ni
par accident. Par conséquent, dans son unique opération par laquelle il pense
un unique intelligible, il n’y a pas d’antériorité ni de postériorité. Mais
cela n’empêche pas qu’il puisse y avoir plusieurs opérations ordonnées avec
antériorité de l’une sur l’autre. 13° La raison entière pour laquelle notre intellect possible
ne peut pas penser plusieurs choses en même temps n’est pas celle que signale
l’objection, mais ce qui a déjà été dit. 14° Les formes accidentelles non contraires peuvent exister
ensemble dans le même sujet si elles regardent des puissances différentes,
mais non si elles sont du même genre et regardent la même puissance, comme on
le voit bien dans le cas du triangle et du carré. 15° La musique et la grammaire, étant des habitus, ne sont
pas des actes complets, mais des formes intermédiaires entre la puissance et
l’acte. 16° Le sujet pensant et l’objet pensé en acte sont une seule
chose, d’une certaine façon ; par conséquent, lorsque quelqu’un pense
qu’il pense quelque chose, il pense plusieurs choses comme une seule. 17° L’intelligence de l’ange ne se rapporte pas de façon
semblable à toutes les formes qu’elle a en elle, car elle est parfois en acte
parfait d’une seule forme et non des autres ; et cela a lieu par la
volonté, qui amène l’intelligence à l’acte à partir d’une telle puissance.
C’est pourquoi saint Augustin dit, lui aussi, que l’ange pense quand il veut,
comme on le voit clairement dans le passage précité. Réponse aux objections en sens contraire : 1) Il arrive qu’on ne pense à la fois qu’une seule chose
comme une seule et par une forme unique ; cependant rien n’empêche de
penser plusieurs choses à la fois comme une seule, ou par une forme unique. 2) On envisage la quantité virtuelle dans le rapport de la puissance à l’objet.
Par conséquent, de même que le corps peut, grâce à la quantité dimensive,
toucher plusieurs choses par ses diverses parties, de même la puissance peut
s’appliquer à diverses choses suivant divers rapports à ces choses, pourvu
que ce soit une puissance parfaite en acte ; comme le feu chauffe différents
corps de tous les côtés en même temps. Et de même, l’intelligence perfectionnée
par la forme peut se porter en même temps vers les divers objets auxquels
s’étend la représentation de cette forme ; et il y aura de nombreuses intentions
du côté de ce vers quoi se porte l’intelligence, mais une seule du point de
vue de l’unité de l’intelligence et de la forme. 3) L’intelligence ne pense pas simultanément plusieurs
choses nécessitant, pour être pensées, qu’elle soit configurée par différentes
formes. 4) Les raisons idéales ne diffèrent que par des relations
différentes ; aussi toutes sont-elles un par l’essence, ce qui n’est pas
le cas des formes concréées à l’ange. 5) Lorsqu’on dit que la puissance ne dépasse pas la
substance, il ne faut pas entendre cela en ce sens que rien ne convient à la
puissance sans convenir à la substance, mais en ce sens que l’efficace de la
puissance suit le mode de la substance ; par
exemple, si la substance est matérielle, la puissance aussi agit matériellement. 6) Plus une chose est
simple, plus elle s’étend à de nombreuses choses par sa puissance, mais à
moins de choses par la quantité dimensive ; et ainsi, l’extension de la
quantité dimensive à de nombreuses choses est signe de composition, au lieu
que l’extension de la puissance est signe de simplicité. |
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Et videtur quod
sic. Quia, ut dicit
Augustinus, XV de Trinitate [cap. 16] : in patria omnem scientiam nostram simul uno conspectu videbimus.
Sed hoc modo vident nunc Angeli sicut nos videbimus in patria. Ergo et nunc
Angeli simul multa actu intelligunt. Praeterea,
Angelus intelligit hominem non esse lapidem. Sed quicumque hoc intelligit,
simul intelligit hominem et lapidem. Ergo simul Angelus multa intelligit. Praeterea,
intellectus Angeli est fortior quam sensus communis. Sed sensus communis simul
multa apprehendit, quia numerus est eius obiectum, cuius partes sunt multae
unitates. Ergo multo fortius Angelus potest simul multa cognoscere. Praeterea,
illud quod convenit Angelo ex virtute suae naturae, convenit ei secundum
quodcumque medium intelligat. Sed Angelis ex virtute suae naturae convenit
multa simul intelligere : unde dicit Augustinus, IV super Genesim ad
litteram [cap. 32] : potentia
spiritualis mentis angelicae cuncta quae voluerit simul notitia facillima
comprehendit. Ergo sive cognoscat res in verbo, sive per
species proprias, potest simul multa cognoscere. Praeterea, intellectus et intelligibile relative ad invicem
referuntur. Sed unum intelligibile potest simul conspici a diversis
intellectibus. Ergo et unus intellectus potest simul inspicere diversa
intelligibilia. Praeterea,
Augustinus dicit, X de Trinitate [cap. 12], quod mens nostra semper meminit sui, intelligit se, et vult se : et eadem ratio est de mente Angeli.
Sed Angelus quandoque intelligit alias res. Ergo simul tunc plura intelligit. Praeterea, sicut intellectus dicitur ad intelligibile, ita scientia ad
scibile. Sed sciens potest simul multa scire. Ergo intellectus potest simul
multa intelligere. Praeterea, mens Angeli est multo spiritualior quam sit aer. Sed in
aere propter sui spiritualitatem possunt esse simul diversae formae, ut albi
et nigri ; sicut si a diversis videntibus album et nigrum videatur tali
dispositione existente, quod lineae directae ab oculis ad res visas
intersecent se in uno puncto, per quod oportebit simul et semel speciem albi
et nigri deferri. Ergo multo fortius intellectus Angeli potest simul formari diversis
formis ; et ita potest simul multa intelligere. Praeterea,
intellectus reducitur in actum intelligendi per species quas apud se habet. Sed
in intellectu Praeterea,
multa, in quantum sunt unum, (simul) possunt intelligi. Sed omnia intelligibilia
sunt unum, inquantum sunt intelligibilia. Ergo omnia intelligibilia possunt
simul intelligi ab Angelo. Praeterea, plus
distat essentia divina a formis creatis quam una forma creata ab alia. Sed
Angelus simul intelligit per essentiam divinam, et per formam creatam ;
cum enim semper in verbo res videat, nisi simul posset res per species
innatas cognoscere, nunquam res per species innatas intelligeret. Ergo multo
fortius potest simul per diversas formas concreatas intelligere ; et sic
potest intelligere multa simul. Praeterea, si
non intelligit multa simul, in actione eius, qua intelligit hoc et illud,
cadit prius et posterius. Sed huiusmodi omnis actio cadit sub tempore. Ergo
propria operatio Angeli cadit sub tempore ; quod est contra id quod
habetur in libro de Causis [comm. 7 (6)], quod intelligentia est res cuius
substantia et operatio est supra tempus. Praeterea,
propter hoc intellectus noster, ut videtur, non potest simul multa
intelligere, quia intelligit cum continuo et tempore. Sed hoc intellectui
angelico non convenit, cum non accipiat a sensibus. Ergo potest simul multa
intelligere. Praeterea,
formae intellectus, cum sint perfectiones secundae, sunt formae accidentales.
Sed plures formae accidentales quae non sunt contrariae possunt esse in eodem
subiecto, ut albedo et dulcedo. Ergo et intellectus Angeli potest simul informari
diversis formis, cum non sint contrariae, et ita simul multa intelligere. Praeterea,
musica et grammatica sunt formae in uno genere, et simul per eas informatur
anima eius qui utrumque habet habitum. Ergo etiam intellectus potest simul
formari diversis formis ; et sic idem quod prius. Praeterea,
intellectus Angeli intelligit se intelligere, et sic per consequens
intelligit se intelligere aliquid quod est extra ipsum. Simul ergo intelligit
se et illud aliquid ; et ita simul multa intelligit. Praeterea,
intellectus Angeli, quantum est de se, aequaliter se habet ad omnes formas in
ipso existentes. Ergo vel simul per omnes intelligit, vel per nullam. Sed non
per nullam. Ergo per omnes simul intelligit ; et ita simul multa cognoscit. Sed contra. Est
quod philosophus [Topic. II,
10 (114 b 34)] dicit quod intelligere est unum tantum, scire vero plura. Praeterea, ad hoc quod aliquid actu consideretur, requiritur intentio,
ut Augustinus [De Trin. IX, 3-4] dicit. Sed intentio, cum sit motus
quidam, non potest simul ferri in diversa, quia unius motus non est nisi unus
terminus ad quem. Ergo Angelus non potest simul multa intelligere. Praeterea,
sicut corpus figuratur figura, ita intellectus figuratur specie eius quod
actu intelligit, ut dicit Algazel [Metaph.,
p. I, tr. 3, sent. 4]. Sed unum corpus non potest simul
figurari diversis figuris. Ergo nec unus intellectus potest simul formari
diversis speciebus ; et ita nec multa simul intelligere. Praeterea,
sicut intelligendo res in propria natura, intelligit eas per formas
distinctas ; ita intelligendo res in verbo, intelligit eas per
distinctas rationes. Ergo nec in propria natura nec in verbo potest simul
multa intelligere. Praeterea,
virtus rei non excedit substantiam eius. Sed substantia Angeli non potest
simul esse in pluribus locis. Ergo nec secundum virtutem intellectivam potest
simul multa intelligere. Praeterea,
illud quod se extendit ad multa, compositionem quamdam habet. Sed intellectus
Angeli est simplex. Ergo non potest se extendere ad multa simul intelligenda.Responsio.
Dicendum, quod intellectus, omne quod intelligit, intelligit per aliquam
formam ; et ideo ex formis intellectus, quibus intelligit, oportet considerari,
an simul Angelus multa possit intelligere. Sciendum est
igitur, quod formarum quaedam sunt unius generis ; quaedam autem generum
diversorum. Formae quidem quae sunt diversorum generum, diversas potentias
respiciunt ; cum unitas generis ex unitate materiae sive potentiae procedat
secundum philosophum [Metaph. V,
7 (1016 a 24)]. Unde possibile est idem subiectum simul perfici diversis
formis diversorum generum : quia tunc una potentia non determinabitur ad
diversos actus, sed diversae ; sicut si aliquod corpus est simul album
et dulce, albedo inest ei secundum quod participat de natura diaphani,
dulcedo autem secundum naturam humidi. Formae vero quae sunt unius generis,
unam potentiam respiciunt ; sive sint contrariae, ut albedo et
nigredo ; sive non, ut triangulus et quadratum. Hae igitur formae in
subiecto tripliciter esse dicuntur. Uno modo in potentia tantum ; et sic
sunt simul, quia una potentia est contrariorum, et diversarum formarum unius
generis. Alio modo secundum quod sunt in actu imperfecto, ut cum sunt in
fieri ; et sic etiam simul esse possunt, ut patet cum aliquis
dealbatur : tunc enim toto alterationis tempore albedo inest ut in
fieri, nigredo vero ut in corrumpi. Tertio modo ut in actu perfecto, ut cum
iam albedo est in termino dealbationis ; et sic impossibile est duas
formas unius generis esse simul in eodem subiecto. Oporteret enim eamdem potentiam
ad diversos actus terminari : quod est impossibile, sicut et unam lineam
ex una parte terminari ad diversa puncta. Sciendum igitur est, quod omnes formae intelligibiles sunt unius generis,
quantumcumque res quorum sunt, sint generum diversorum. Omnes enim eamdem
potentiam intellectivam respiciunt. Et ideo in potentia omnes simul esse
possunt in intellectu, et similiter in actu incompleto, qui est medius inter
potentiam et actum perfectum. Et hoc est species esse in habitu, qui est
medius inter potentiam et operationem ; sed in actu perfecto plurium
specierum intellectus simul esse non potest. Ad hoc autem quod actu
intelligat, oportet quod sit in actu perfecto illius speciei secundum quam
intelligit ; et ideo impossibile est quod simul et semel secundum diversas
formas actu intelligat. Omnia igitur diversa quae diversis formis intelligit,
non potest simul intelligere ; illa vero quae intelligit per eamdem
formam, simul intelliget. Unde omnia quae intelligit per unam verbi
essentiam, simul intelligit ; ea vero quae intelligit per formas innatas,
quae sunt multae, non simul intelligit, si diversis formis intelligat.
Quilibet enim Angelus eadem forma multa intelligit, ad minus omnia singularia
unius speciei per unam speciei formam. Superiores vero Angeli plura possunt
una specie intelligere quam inferiores ; unde magis possunt simul multa
intelligere. Sciendum tamen,
quod aliquid est unum quodammodo, et multa alio modo ; sicut continuum
est unum in actu et multa in potentia. Et in huiusmodi intellectus, vel
sensus si feratur ut est unum, simul videtur ; si autem ut est multa,
quod est considerare unamquamque partem secundum se, sic non potest totum simul
videri. Et sic etiam intellectus quando considerat propositionem, considerat
multa ut unum ; et ideo inquantum sunt unum, simul intelliguntur, dum
intelligitur una propositio quae ex eis constat ; sed inquantum sunt
multa, non possunt simul intelligi, ut scilicet intellectus simul se
convertat ad rationes singulorum secundum se intuendas. Unde philosophus
dicit in VI Metaph. [cap. 4 (1027 b 24)] dico autem simul et separatim intelligere affirmationem vel negationem, quasi non deinde, sed unum quid sit.
Non enim simul intelliguntur inquantum habent ordinem distinctionis ad
invicem, sed inquantum uniuntur in una propositione. Ad primum
igitur dicendum, quod Augustinus loquitur de cognitione beata, qua cognoscemus
omnia in verbo. Ad secundum
dicendum, quod Angelus cognoscendo hominem non esse lapidem, cognoscit multa
ut unum, et ex dictis patet. Et similiter
dicendum ad tertium. Ad quartum
dicendum, quod ex natura mentis angelicae est quod per unam formam possit
multa intelligere ; et sic cum voluerit, convertendo se ad illam
speciem, omnia quae per illam speciem cognoscit, simul intelligere potest. Ad quintum
dicendum, quod nihil intellectus est in intelligibili ; sed aliquid eius
quod intelligitur, est in intellectu ; et sic non est eadem ratio intelligendi
simul multa ab uno intellectu, et intelligendi unum simul a multis intellectibus. Ad sextum
dicendum, quod, sicut Augustinus exponit seipsum in XV de Trinitate [De Trin. XIV, 6], hoc quod
dixerat in X libro quod mens nostra
semper sui meminit, semper se intelligit, semper se vult, ad interiorem
memoriam est referendum. Unde anima nostra non semper actualiter se
intelligit ; sed mens Angeli semper actualiter se intelligit : quod
ideo contingit, quia mens Angeli intelligit se per essentiam suam, qua semper
informatur, mens autem nostra forte intelligit quodammodo per intentionem.
Nec tamen cum mens Angeli se intelligit et aliquid aliud, intelligit simul
multa nisi ut unum ; quod sic patet. Si enim aliqua duo ita se habeant
quod unum sit ratio intelligendi aliud, unum eorum erit quasi formale, et
aliud quasi materiale ; et sic illa duo sunt unum intelligibile, cum ex
forma et materia unum constituatur. Unde intellectus quando intelligit
aliquid per alterum, intelligit unum tantum intelligibile, sicut patet in visu :
lumen enim est quo videtur color, unde se habet ad colorem ut formale ;
et sic color et lumen sunt unum tantum visibile, et simul a visu videntur.
Essentia autem Angeli est ei ratio cognoscendi omne quod cognoscit, quamvis
non perfecta, propter quod formis superadditis indiget : cognoscit enim
omnia per modum substantiae suae, ut dicitur in libro de Causis [comm. 8
(7)], et secundum propriam virtutem et naturam, ut dicit Dionysius, cap. VII
de Divin. Nomin. [§ 2]. Unde cum intelligit se et alia, non intelligit
simul multa nisi ut unum.Ad septimum dicendum, quod scientia nominat habitum,
intelligere vero actum. Formae autem possunt esse plures simul in intellectu
ut in habitu, non autem ut in actu perfecto, ut ex dictis patet ; et
ideo contingit simul multa scire, non autem simul multa intelligere. Ad octavum dicendum, quod formae illae non sunt in aere nisi ut in
fieri : sunt enim in eo ut in medio deferente. Ad nonum dicendum, quod species multae sunt simul in intellectu Angeli,
sed non ut in actu perfecto. Ad decimum dicendum, quod sicut omnia sunt unum in quantum sunt
intelligibilia, ita simul intelliguntur inquantum sunt intelligibilia ;
et hoc est dum ipsa intelligibilitas intelligitur. Ad undecimum
dicendum, quod essentia divina est ratio omnium formarum concreatarum Angelo,
cum ex ea velut exemplatae deriventur. Non autem una forma est ratio alterius ;
et ideo non est simile. Ad duodecimum
dicendum, quod illa operatio per se cadit sub tempore quae expectat aliquid
in futurum, ad hoc quod eius species compleatur ; sicut patet de motu,
qui non habet speciem completam quousque ad terminum perducatur : non
est enim idem specie motus ad medium et ad terminum. Operationes vero quae
statim habent suam speciem completam, non mensurantur tempore, nisi per
accidens, sicut intelligere, sentire, et huiusmodi ; unde philosophus
dicit in X Ethic. [l. 5 (1174 b 8)], quod delectari non est in tempore.
Per accidens autem in tempore possunt esse tales operationes, inquantum motui
coniunguntur in natura tempori subiecta existentes, quae est natura corporea
generabilis et corruptibilis, qua ut organo potentiae sensitivae utuntur, a
quibus etiam noster intellectus accipit. Unde patet, quod ipsum intelligere
Angeli neque per se neque per accidens cadit sub tempore. Unde in una eius
operatione qua intelligit unum intelligibile, non est prius et posterius. Sed
hoc non prohibet quin plures operationes possint esse ordinatae secundum
prius et posterius. Ad
decimumtertium dicendum, quod hoc non est tota ratio quare intellectus
possibilis noster non possit simul plura intelligere, quam obiectio tangit,
sed quod supra dictum est. Ad
decimumquartum dicendum, quod formae accidentales non contrariae possunt
simul esse in eodem subiecto, si potentias respiciunt diversas ; non
autem si sint unius generis eamdem potentiam respicientes, sicut patet de
triangulo et quadrato. Ad
decimumquintum dicendum, quod musica et grammatica, cum sint habitus, non
sunt actus completi ; sed formae quaedam mediae inter potentiam et actum. Ad
decimumsextum dicendum, quod intelligens et intellectum in actu sunt unum
quodammodo ; unde quando aliquis intelligit se intelligere aliquid,
intelligit multa ut unum. Ad
decimumseptimum dicendum, quod intellectus Angeli non similiter se habet ad
omnes formas quas penes se habet ; quia quandoque est in actu perfecto
unius formae, et non aliarum ; et hoc est per voluntatem, quae reducit
intellectum de tali potentia in actum. Unde etiam Augustinus dicit, quod cum
voluerit intelligit, ut patet in auctoritate prius inducta. Ad primum vero
quod in contrarium obiicitur, dicendum, quod unum tantum contingit simul
intelligere ut unum et per unam formam ; nihil tamen prohibet multa ut
unum simul intelligi, vel per unam formam. Ad secundum
dicendum, quod quantitas virtualis attenditur secundum comparationem virtutis
ad obiecta. Unde, sicut corpus per quantitatem dimensivam potest ex diversis
suis partibus diversa tangere, ita et virtus potest diversis applicari
secundum diversas comparationes ad diversa, dummodo sit virtus perfecta in
actu ; sicut ignis simul undique calefacit diversa corpora. Et ita etiam
intellectus perfectus per formam potest simul ferri in diversa, ad quae se extendit
repraesentatio illius formae ; et erunt multae intentiones ex parte eius
in quod fertur intellectus, sed una ex unitate intellectus et formae. Ad tertium
dicendum, quod intellectus non intelligit simul multa ad quae intelligenda
requiritur quod diversis formis figuretur. Ad quartum
dicendum, quod rationes ideales non differunt nisi secundum habitudines
diversas ; unde omnes sunt unum per essentiam : quod non est de
formis concreatis Angelo. Ad quintum
dicendum, quod cum dicitur quod virtus non excedit substantiam, non est sic
intelligendum quod nihil conveniat virtuti quod non convenit
substantiae ; sed quod efficacia virtutis est secundum modum
substantiae ; ut, si substantia est materialis, et virtus materialiter
agit. Ad sextum
dicendum quod quanto aliquid est simplicius, tanto virtute ad plura se
extendit, sed quantitate dimensiva ad pauciora ; et sic extensio
dimensivae quantitatis ad multa indicat compositionem, extensio vero virtutis
indicat simplicitatem. |
(Decimoquinto quaeritur utrum Angeli cognoscant res discurrendo de
uno in aliud.)
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Il semble que oui. 1° Quiconque connaît une chose par une autre, connaît en
procédant discursivement. Or les anges connaissent une chose par une autre
lorsqu’ils regardent les créatures dans le Verbe. Ils connaissent donc les
réalités en procédant discursivement. 2° De même que nous, nous savons certaines choses et en
ignorons d’autres, de même en est-il des anges, ainsi qu’il ressort de ce
qu’on a déjà dit. Or nous pouvons nous-mêmes passer des choses connues aux inconnues.
Puis donc que les anges sont d’une intelligence plus élevée que nous, il
semble qu’ils puissent passer des choses qu’ils savent à la connaissance des
choses ignorées. Or cela, c’est procéder discursivement. Eux-mêmes procèdent
donc discursivement d’une chose à une autre. 3° Dans l’opération de l’intelligence, on ne peut remarquer
d’autre mouvement que celui où elle procède discursivement d’une chose à une
autre. Or les anges se meuvent lorsqu’ils pensent : c’est pourquoi Denys
dit au quatrième chapitre des Noms
divins que les anges se
meuvent vers le « beau et bien » d’un mouvement circulaire, oblique
et direct, tout comme les âmes. Donc, de même que les âmes procèdent discursivement
lorsqu’elles pensent, de même en est-il des anges. 4° Comme dit saint Augustin au livre sur la Divination des démons, les démons connaissent
les pensées des cœurs par les mouvements qui apparaissent dans le corps. Or
cela, c’est connaître la cause par l’effet, c’est aussi procéder
discursivement d’une chose à une autre. Les démons connaissent donc les
réalités en procédant discursivement d’une chose à une autre ; et les
anges aussi, pour la même raison, puisque la connaissance naturelle est la
même pour eux. 5° Dans son exposition du septième chapitre des Noms divins, Maxime dit que nos âmes enveloppent
plusieurs choses en un, à la manière des anges. Or envelopper plusieurs
choses en un, cela se fait par un assemblage. Les anges connaissent donc en assemblant. 6° Les anges connaissent les causes et les effets naturels
aussi parfaitement que nous. Or, dans les causes, nous voyons les effets, et
dans les effets les causes. Donc les anges aussi ; et ainsi, de même que
nous faisons des comparaisons, ainsi font-ils également. 7° Toute connaissance reçue au moyen de l’expérience est une
connaissance par confrontation, car la confrontation accompagne
l’expérience : à partir de nombreux souvenirs singuliers, on élabore une
unique conception universelle, comme il est dit au premier livre de la Métaphysique. Or les démons, par
une expérience de longue durée, connaissent beaucoup de choses sur les effets
naturels, comme dit saint Augustin au livre sur la Divination des démons et au douzième livre sur la Genèse au sens littéral. Il y a donc en eux
une connaissance par confrontation. En sens contraire : 1) Tout processus discursif va soit de l’universel aux
particuliers, soit des particuliers aux universels, car tout raisonnement se
ramène au syllogisme et à l’induction. Or, comme dit Denys au septième chapitre
des Noms divins, « cette science
divine, les anges ne la retirent pas d’une collection d’éléments ou de
sensations, ni ne partent d’un concept universel pour se porter en même temps
vers ces particuliers ». Il n’y a donc en eux aucun processus discursif. 2) L’homme est appelé rationnel en ce sens qu’il procède
discursivement dans sa recherche. Or l’ange n’est pas appelé rationnel mais
intellectuel, comme le montre Denys au quatrième chapitre de la Hiérarchie céleste. Les anges ne
connaissent donc pas par un processus discursif. 3) Comme il est dit au livre sur l’Esprit et l’Âme, « le
raisonnement est l’enquête de la raison ». Or il n’y a pas de raison
dans les anges, car la raison est placée dans la définition de l’âme comme
son propre, on le voit clairement dans le même livre.
L’ange ne raisonne donc pas, et ainsi, il ne procède pas discursivement. 4) Il est dit dans le même livre qu’« il appartient au même de connaître
les raisons des choses visibles et de rechercher les choses
invisibles ». Or le premier appartient à l’homme en tant qu’il a les
sens. Donc le second aussi. Et ainsi, il ne semble pas convenir à l’ange, qui
n’a pas les sens. 5) Le commentateur Maxime dit au septième chapitre des Noms divins que les anges ne parcourent pas la variété
des existants, comme font nos âmes. Or il est dit que les âmes parcourent la
variété des réalités existantes en ce sens qu’elles procèdent discursivement
d’une chose à une autre. Donc les anges, lorsqu’ils pensent, ne procèdent pas
discursivement. Réponse : Procéder discursivement, c’est proprement
parvenir, à partir d’une chose, à la connaissance d’une autre. Or il y a une
différence entre connaître une chose en une autre et connaître une chose à
partir d’une autre. En effet, lorsqu’une chose est connue en une autre, le
connaissant se porte vers l’une et l’autre en un seul mouvement, comme on le
voit clairement quand une chose est connue en une autre comme en une forme
connaissable ; et une telle connaissance n’est pas discursive. Et en ce
cas il n’y a pas de différence, qu’une chose soit vue dans son espèce propre
ou dans une espèce étrangère. En effet, on ne dit que la vue confronte ni lorsqu’elle
voit une pierre par l’espèce reçue de la pierre, ni lorsqu’elle voit une
pierre par son espèce se reflétant dans un miroir. Mais c’est quand le mouvement
vers l’une et vers l’autre n’est pas le même que l’on dit qu’une chose est
connue à partir d’une autre : l’intelligence se meut d’abord vers l’une,
et de là elle se meut vers l’autre ; par conséquent, il y a là un
certain processus discursif, comme cela est clair dans les démonstrations :
en effet, l’intelligence se porte en premier vers les principes seulement, et
par les principes elle se porte secondairement vers les conclusions. Or, dès sa création, l’intelligence de l’ange a été
perfectionnée par des formes innées relativement à toute la connaissance naturelle
à laquelle s’étend la puissance intellective ; tout comme la matière des
corps célestes est totalement déterminée par la forme, en sorte qu’elle ne
demeure pas en puissance à une autre forme ; et c’est pourquoi il est
dit au livre des Causes que « l’intelligence est pleine de
formes » : en effet, elle ne serait pas pleine si sa puissance
n’était tout entière déterminée par ces formes ; rien de ce qu’elle peut
naturellement connaître ne lui est donc inconnu. Mais notre intelligence, qui participe la lumière intellectuelle de façon
déficiente, n’est pas complète au regard de tous les connaissables qu’elle
peut naturellement connaître, mais elle est perfectible. Et elle ne pourrait
pas se faire passer de la puissance à l’acte si sa connaissance n’était, par
nature, complète sur quelques points. Il est donc nécessaire qu’il y ait dans
notre intelligence certaines choses que l’intelligence connaît
naturellement, à savoir les premiers principes, quoique même cette connaissance ne soit déterminée en nous
que moyennant une réception à partir des sens. Par conséquent, le rapport de
notre intelligence à ces principes est semblable à celui de l’ange à toutes
les choses qu’il connaît naturellement. Et puisque la connaissance des
principes est, en nous, le plus haut degré de notre science, on voit
clairement que nous atteignons d’une certaine façon, au sommet de notre
nature, le plus bas degré de la nature angélique. En effet, comme dit Denys
au septième chapitre des Noms divins, « la sagesse
divine allie l’extrémité inférieure d’un rang plus élevé et l’extrémité
supérieure d’un rang subalterne ». Donc, de même que nous connaissons
les principes par un simple regard, sans processus discursif, de même en
est-il des anges pour tout ce qu’ils connaissent ; aussi les
appelle-t-on « intellectuels » et nomme-t-on en nous « intelligence » l’habitus des principes. Réponse aux objections : 1° Les anges connaissent les créatures dans le Verbe comme on connaît une réalité dans sa
ressemblance, sans aucun processus discursif. 2° Rien de ce à quoi les anges peuvent parvenir par leur
connaissance naturelle ne leur est inconnu ; mais ils ignorent des
choses qui dépassent leur connaissance naturelle, et ils ne peuvent réussir à
les connaître par eux-mêmes en confrontant, mais seulement par révélation
divine. Notre intelligence, par contre, ne connaît pas tout ce qu’elle peut
naturellement connaître, et c’est pourquoi elle peut, à partir de ce qu’elle
connaît, parvenir aux choses inconnues ; mais non aux choses inconnues
qui dépassent sa connaissance naturelle, comme celles qui sont de foi. 3° Le mouvement dont parle Denys ne s’entend pas dans
le sens du passage d’une chose à une autre, mais dans le sens où toute
opération est appelée mouvement, comme penser est un certain mouvement, et sentir aussi. Et
ainsi, Denys distingue trois mouvements quant à la connaissance divine, tant parmi les anges que
parmi les âmes, à savoir : le circulaire, l’oblique et le direct,
d’après la similitude suivante. Le mouvement circulaire est totalement uniforme,
tant à cause de l’équidistance de toutes les parties du cercle au centre,
qu’à cause de l’impossibilité d’assigner un commencement ou une fin d’un côté
plutôt que de l’autre, dans le mouvement circulaire. Le mouvement direct est
sans uniformité, tant par une propriété de la ligne, les parties n’étant pas
à égale distance d’un point désigné, que du côté du mouvement, qui a un
commencement et une fin désignés. Le mouvement oblique a une part
d’uniformité, à l’instar du mouvement circulaire, et une part de
non-uniformité, à l’instar du mouvement direct. Mais les mouvements d’uniformité
et de non-uniformité ne sont pas les mêmes pour l’ange et pour l’âme ;
c’est pourquoi Denys ne distingue pas ces mouvements de la même façon en l’un
et en l’autre. L’ange, en effet, dans l’acte même de connaissance divine,
ne s’étend pas à diverses choses, mais se fixe en Dieu seul ; et en ce
sens, on dit qu’il se meut vers Dieu comme par un mouvement circulaire, car
il ne va pas à lui comme s’il allait du principe d’une connaissance à la fin
d’une connaissance, de même que le cercle n’a pas de commencement ni de fin.
Voilà pourquoi il dit que les anges sont doués d’un mouvement
« circulaire qui les fait s’unir aux illuminations du “beau et bien” qui
ne commencent ni ne cessent » : afin que ces illuminations divines
qui parviennent aux esprits angéliques, nous les comprenions comme des lignes
parvenant du centre à la circonférence, et par lesquelles, en quelque sorte,
est constituée la substance de la circonférence ; si bien que, de la
sorte, la connaissance que Dieu a de lui-même est comparée au centre, tandis
que la connaissance que l’ange a de lui est comparée au cercle, qui imite
l’unité du centre, mais ne l’atteint pas. Mais la non-uniformité relativement
à la connaissance divine ne se trouve pas en l’ange quant à la connaissance
elle-même, mais seulement quant à la communication de la connaissance, en
tant qu’il transmet à divers êtres la connaissance divine ; et à ce
sujet, Denys met dans les anges un mouvement direct ; c’est pourquoi il
dit que les anges « sont doués d’un mouvement direct lorsqu’ils condescendent
à la providence de leurs subordonnés, car c’est alors en ligne droite qu’ils
accomplissent toutes leurs opérations ». Il conçoit le mouvement oblique
comme composé de l’un et de l’autre, c’est-à-dire en tant que, tout en demeurant
dans l’unité de la connaissance divine, les anges sortent par l’action vers
d’autres pour les ramener à Dieu ; c’est pourquoi il dit que les anges
« sont doués d’un mouvement oblique lorsque, tout en exerçant leur providence
sur ceux qui sont moins bien pourvus, ils demeurent dans leur identité sans
pouvoir en sortir, tendant vers la cause de cette identité ». Mais dans l’âme aussi on trouve quant à la connaissance
divine elle-même une uniformité et une absence d’uniformité. En effet, l’âme
se meut vers Dieu de trois façons. D’abord en regardant « les
perfections invisibles de Dieu rendues visibles par le moyen de ses
œuvres » ; et ce mouvement est le mouvement direct. C’est pourquoi
Denys dit que « l’âme est douée d’un mouvement direct lorsqu’elle se
tourne vers les réalités qui l’entourent, et que, de ces choses extérieures
comme d’un ensemble complexe de multiples symboles, elle s’élève à des contemplations
simples et unifiées ». Ensuite, elle se meut vers Dieu par les
illuminations reçues de lui ; cependant, elle les reçoit selon son mode,
voilées de figures sensibles, comme Isaïe vit « le
Seigneur assis sur un trône haut et élevé » ; et ce mouvement est
oblique, ayant une part d’uniformité du côté de l’illumination divine et une
part de non-uniformité du côté des figures sensibles. C’est pourquoi il dit que « l’âme est douée d’un mouvement
oblique en tant que, selon sa capacité, elle est éclairée de connaissances
divines, non par intuition intellectuelle et dans l’unité, mais par raisonnement
et déduction ». Le troisième mode a lieu lorsque l’âme rejette toutes
les choses sensibles, pensant Dieu au-dessus de tout, et aussi au-dessus
d’elle-même ; et ainsi, elle est séparée de toute absence
d’uniformité ; aussi le mouvement est-il circulaire. C’est pourquoi
Denys dit que « le mouvement circulaire de l’âme consiste à quitter les
choses extérieures pour rentrer en elle-même, et à s’envelopper dans ses
facultés intellectuelles ; puis, devenue uniforme, elle s’unit aux puissances
unifiées et se laisse ainsi conduire comme par la main vers ce qui est
au-dessus de tout ». 4° Les anges regardent les secrets des cœurs dans les
mouvements du corps, comme on voit les causes dans les ressemblances de leurs
effets, sans aucun processus discursif. Et qu’ils perçoivent nouvellement ces
mouvements n’implique pas qu’ils aient aucunement besoin de confronter ;
en effet, dès que les réalités sensibles se produisent, elles sont semblables
aux formes des anges, et ainsi, elles sont connues d’eux. Et ainsi, ils
connaissent sans processus discursif les choses sensibles nouvellement
produites. 5° Cet enveloppement ne signifie pas un assemblage, mais
plutôt une certaine union circulaire de l’âme et de l’ange lui-même. 6° Ils voient les causes dans les effets et les effets dans
les causes, non comme s’ils procédaient discursivement d’une chose à
une autre, mais comme la réalité est vue dans son image, sans processus discursif. 7° La connaissance
expérimentale parmi les démons ne se fait pas
par confrontation, mais en tant qu’ils voient les effets dans les causes ou
les causes dans les effets, de la façon susdite ; et plus leur temps se
prolonge, plus ils connaissent de nombreux effets pour une cause. Et ainsi,
ils ont d’une certaine façon une plus grande connaissance de la cause
elle-même, non certes intensivement, mais extensivement, en tant qu’ils ont
vu sa puissance en de plus nombreux effets. |
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Et videtur quod sic. Quicumque enim cognoscit unum per alterum, cognoscit discurrendo. Sed
Angeli cognoscunt unum per aliud, dum creaturas in verbo intuentur. Ergo et
cognoscunt res discurrendo. Praeterea,
sicuti nos scimus quaedam, et quaedam ignoramus, ita etiam et Angeli, ut ex
supra dictis patet. Sed nos ex notis possumus in ignota devenire. Cum igitur
Angeli sint altioris intellectus quam nos, videtur quod ipsi possint ex his
quae sciunt in cognitionem ignoratorum devenire. Hoc autem est discurrere.
Ergo ipsi de uno in aliud discurrunt. Praeterea, in
operatione intellectus non potest attendi alius motus nisi secundum quod discurrit
de uno in aliud. Sed Angeli in intelligendo moventur ; unde dicit
Dionysius, cap. IV de Divin. Nomin. [§ 8], quod Angeli moventur circa
bonum et pulchrum circulariter, oblique et recte, sicut et animae. Ergo sicut
animae discurrunt intelligendo, ita et Angeli. Praeterea,
sicut dicit Augustinus in libro de Divinatione daemonum [cap. 5],
daemones cognoscunt cordium cogitationes ex motibus qui in corpore apparent. Hoc autem est cognoscere causam per effectum, hoc autem etiam est de
uno in alterum discurrere. Ergo daemones cognoscunt res, discurrendo de uno
in aliud ; et eadem ratione Angeli, cum eadem sit cognitio in eisdem naturalis. Praeterea, Maximus dicit in expositione cap. VII de Divin. Nomin. [Scholia in cap. 7, § 2],
quod animae nostrae more Angelorum multa in unum convolvunt. Sed convolvere
multa in unum, est per collationem. Ergo Angeli conferendo cognoscunt. Praeterea,
Angeli cognoscunt causas et effectus naturales ita perfecte sicut et nos. Sed
nos in causis videmus effectus, et in effectibus videmus causas. Ergo et
Angeli ; et ita, sicut nos conferimus, ita et ipsi. Praeterea,
omnis cognitio per experimentum accepta est cognitio collativa, quia est in
experimento : ex singularibus memoriis multis una communis acceptio
sumitur, ut dicitur in I Metaphysicorum [l. 1 (981 a 5)]. Sed daemones
per experientiam longi temporis multa cognoscunt de naturalibus effectibus,
ut dicit Augustinus in libro de Divinationibus daemonum [cap. 3], et in
XII super Genesim ad litteram [De Gen.
ad litt. II, 17]. Ergo in eis est cognitio collativa. Sed contra.
Omnis discursus vel est ab universali ad particularia, vel a particularibus
ad universalia, quia omnis ratio reducitur ad syllogismum et inductionem.
Sed, sicut dicit Dionysius, cap. VII de Divinis Nominibus [§ 2], Angeli neque a divisibilibus aut sensibus,
congregant divinam cognitionem, neque ab aliquo communi ad ista particularia
simul aguntur. Ergo in eis non est aliquis discursus. Praeterea,
secundum hoc homo rationalis dicitur, quod inquirendo discurrit. Sed Angelus
non dicitur rationalis, sed intellectualis, ut patet per Dionysium, cap. IV
Cael. Hierarch. [§ 1]. Ergo Angeli non cognoscunt discurrendo. Praeterea, ut
dicitur in libro de Spiritu et Anima [cap. 1] ratiocinatio est rationis inquisitio. Sed in Angelis non est
ratio, quia ratio ponitur in definitione animae sicut proprium eius, ut patet
in eodem libro [cap. 13]. Ergo Angelus non ratiocinatur, et sic non
discurrit. Praeterea, in
eodem libro [cap. 12] dicitur, quod eiusdem
est visibilium rationes cognoscere, et invisibilia investigare. Primum
autem est hominis inquantum habet sensus. Ergo et secundum. Et sic non
videtur Angelo convenire, qui sensibus caret. Praeterea,
commentator Maximus dicit in cap. VII de Divinis Nomin. [Scholia in cap. 7, § 2], quod Angeli non circumeunt
circa existentium varietatem, sicut et nostrae animae. Sed secundum hoc
animae circuire dicuntur rerum existentium varietatem, quod de uno in aliud
discurrunt. Ergo Angeli non discurrunt intelligendo. Responsio.
Dicendum, quod discurrere, proprie est ex uno in cognitionem alterius devenire.
Differt autem cognoscere aliquid in aliquo, et aliquid ex aliquo. Quando enim
aliquid in aliquo cognoscitur, uno motu fertur cognoscens in utrumque, sicut
patet quando aliquid cognoscitur in aliquo ut in forma cognoscibili : et
talis cognitio non est discursiva. Nec differt, quantum
ad hoc, utrum aliquid videatur in specie propria, vel in specie aliena. Visus
enim non dicitur conferre neque videndo lapidem per speciem a lapide
acceptam, neque videndo lapidem per eius speciem in speculo resultantem. Sed
tunc dicitur aliquid ex aliquo cognosci, quando non est idem motus in
utrumque ; sed primo movetur intellectus in unum, et ex hoc movetur in
aliud ; unde hic est quidam discursus, sicut patet in demonstrationibus.
Primo enim intellectus fertur in principia tantum, et secundario per
principia fertur in conclusiones. Intellectus autem Angeli a sua creatione per formas innatas est perfectus
respectu totius cognitionis naturalis, ad quam se extendit virtus intellectiva ;
sicut et materia caelestium corporum est totaliter terminata per formam, ita
quod non remanet in potentia ad aliam formam ; et propter hoc dicitur in
libro de Causis [prop. 10 (9)], quod intelligentia est plena formis. Non enim esset plena, nisi tota
sua potentia per formas illas terminaretur ; unde nihil eorum quae
naturaliter cognoscere potest, est ei ignotum. Sed intellectus noster participans
defective lumen intellectuale, non est completus respectu omnium
cognoscibilium quae naturaliter cognoscere potest ; sed est perfectibilis.
Nec posset se de potentia in actum reducere nisi quantum ad aliqua esset eius
completa cognitio per naturam. Unde oportet quod in intellectu nostro sint
quaedam quae intellectus naturaliter cognoscit, scilicet prima principia,
quamvis etiam ista cognitio in nobis non determinetur nisi per acceptionem a
sensibus. Unde, sicut intellectus noster se habet ad ista principia, sic se
habet Angelus ad omnia quae naturaliter cognoscit. Et cum cognitio
principiorum in nobis sit altissimum nostrae scientiae, patet quod in supremo
nostrae naturae attingimus quodammodo infimum naturae angelicae. Ut enim
dicit Dionysius, VII de Divin. Nomin. [§ 3], divina sapientia fines primorum coniungit principiis secundorum.
Unde sicut nos sine discursu principia cognoscimus simplici intuitu, ita et
Angeli omnia quae cognoscunt ; unde et intellectuales dicuntur ; et
habitus principiorum in nobis dicitur intellectus. Ad primum
igitur dicendum, quod Angeli cognoscunt creaturas in verbo, sicut cognoscitur
res in sua similitudine absque omni discursu. Ad secundum
dicendum, quod Angelis non est ignotum aliquid eorum ad quae possunt per
naturalem cognitionem pervenire ; sed aliqua ignorant quae naturalem
cognitionem excedunt ; et in horum cognitionem ex seipsis venire non
possunt conferendo, sed solum ex revelatione divina. Sed intellectus noster
non novit omnia quae naturaliter cognoscere potest, et ideo ex his quae
novit, potest in ignota devenire ; non autem in ignota quae naturalem
cognitionem excedunt, sicut ea quae sunt fidei. Ad tertium
dicendum, quod motus de quo Dionysius loquitur, non accipitur pro transitu de
uno in aliud, sed illo modo quo omnis operatio motus dicitur, sicut
intelligere est quidam motus, et sentire. Et sic triplicem motum et in
Angelis et in animabus distinguit Dionysius, quantum ad cognitionem
divinam : scilicet circularem, obliquum et rectum, secundum hanc
similitudinem. Circularis enim motus est totaliter uniformis, tum propter
aequidistantiam omnium partium circuli a centro, tum propter hoc quod in motu
circulari non est assignare magis ex una parte quam ex altera principium et
finem. Motus autem rectus est difformis, tum ex proprietate lineae (cum
partes non aequaliter distant ab uno puncto signato), tum ex parte motus qui
habet principium et finem signatum. Obliquus autem motus habet aliquid
uniformitatis, secundum quod convenit cum motu circulari, et aliquid
difformitatis, secundum quod convenit cum motu recto. Non est autem idem
motus uniformitatis et difformitatis in Angelo et anima ; unde diversimode
hos motus in utroque distinguit. Angelus enim in
ipso actu cognitionis divinae non se extendit ad diversa, sed in ipso uno Deo
figitur ; et secundum hoc dicitur circa Deum moveri quasi motu
circulari, non deveniens in ipsum sicut in finem cognitionis ex aliquo
cognitionis principio, sicut circulus non habet principium neque finem. Et
ideo dicit [De div. nom.,
cap. 4, § 8] quod Angeli moventur circulariter, unite, sine principiis, et interminabilibus illuminationibus
pulchri et boni ; ut
intelligamus ipsas illuminationes divinas in mentes angelicas pervenientes,
sicut lineas pervenientes a centro ad circumferentiam, quibus quodammodo
substantia circumferentiae constituitur : ut sic cognitio Dei quam de
seipso habet, comparetur centro ; cognitio autem quam Angelus habet de
ipso, comparetur circulo, qui imitatur unitatem centri, sed deficit ab ea. Sed difformitas in Angelo respectu divinae cognitionis non invenitur
quantum ad ipsam cognitionem, sed solum quantum ad cognitionis
communicationem, secundum quod diversis divinam cognitionem tradit ; et
quantum ad hoc ponit rectum motum in Angelis ; unde dicit [hic supra],
quod in directum moventur, quando
procedunt ad subiectorum providentiam recta omnia transeuntes. Obliquum
vero motum ponit quasi compositum ex utroque : inquantum scilicet, ipsi
in unitate divinae cognitionis permanentes exeunt per actionem in alios
reducendos in Deum ; unde dicit [hic supra] quod oblique moventur, quando providentes minus habentibus,
inegressibiliter manent in identitate circa identitatis causam.Sed in
anima etiam quantum ad ipsam divinam cognitionem invenitur uniformitas et
difformitas. Tribus enim modis anima movetur in Deum. Uno modo invisibilia Dei per ea quae facta sunt,
visibilia conspiciens ; et iste est motus rectus. Unde dicit [hic supra,
§ 9], quod in directum movetur
anima, quando ad ea quae sunt circa seipsam progreditur, et ab exterioribus,
sicut a quibusdam signis variatis et multiplicatis ad simplices et unitas
sursum agitur contemplationes. Alio modo movetur in Deum ex illuminationibus
a Deo receptis ; quas tamen recipit secundum modum suum sensibilibus
figuris velatas, sicut Isaias [VI, 1] vidit Dominum sedentem super solium excelsum et elevatum : et hic motus est obliquus, habens
aliquid de uniformitate ex parte divinae illuminationis, et aliquid de
difformitate ex parte sensibilium figurarum. Unde dicit [De div. nom., cap. 4, § 9], quod oblique movetur anima, inquantum secundum proprietatem suam divinis
illuminatur cognitionibus, non intellectualiter et singulariter, sed rationaliter
et diffuse. Tertius modus est quando anima a se omnia sensibilia abiicit,
supra omnia Deum cogitans, et etiam supra seipsam ; et sic ab omni
difformitate separatur ; unde est motus circularis. Unde dicit [hic supra],
quod animae circularis motus est
introitus ad seipsam ab exterioribus, et intellectualium virtutum ipsius
convolutio ; et quod deinde,
iam uniformis facta, unitur unitis virtutibus, et sic manuducitur ad id quod
est super omnia. Ad quartum
dicendum, quod cordis abscondita in motibus corporis intuentur Angeli, sicut
causae videntur in similitudinibus suorum effectuum absque omni discursu. Nec
per hoc quod illos motus de novo percipiunt, aliqua collatione
indigent ; statim enim ut res sensibiles fiunt, similes sunt Angelorum formis,
et sic ab Angelis cognoscuntur. Et sic sine discursu sensibilia de novo facta
cognoscunt. Ad quintum
dicendum, quod convolutio illa non significat collationem, sed magis quandam
circularem unitionem animae et ipsius Angeli. Ad sextum
dicendum, quod vident causas in effectibus, et effectus in causis, non quasi
discurrendo ex uno in aliud, sed sicut res videtur in sua imagine sine
discursu. Ad septimum
dicendum, quod experimentalis cognitio in daemonibus non fit per collationem,
sed secundum quod vident effectus in causis, vel causas in effectibus, modo |
(Decimosexto quaeritur utrum in Angelis
distingui debeat
cognitio matutina et vespertina.)
|
Il semble que non. 1° Le soir et le matin d’un jour sont mêlés de ténèbres. Or
il n’y a nulles ténèbres dans l’intelligence de l’ange, puisque les anges
sont de très clairs miroirs, comme dit Denys. On ne
doit donc pas distinguer dans les anges les connaissances matinale et vespérale. 2° On appelle « matinale », selon saint Augustin
au quatrième livre sur la Genèse au
sens littéral, la connaissance
qu’ont les anges, dans le Verbe, des réalités qui doivent être produites, et
« vespérale » celle qu’ils ont des réalités dans leur nature
propre. Or ils ne connaissent pas différemment les réalités avant qu’elles
existent et une fois qu’elles existent, puisqu’ils ont une intelligence
déiforme et qu’ils ne reçoivent pas la connaissance à partir des réalités. On
ne doit donc pas distinguer en eux les connaissances matinale et vespérale. 3° La connaissance vespérale est celle par laquelle les
réalités sont connues dans leur nature propre. Or les réalités, dans le
Verbe, sont connues dans leur nature propre : en effet, le Verbe
représente plus expressément la nature propre de la réalité que les formes
elles-mêmes. Puis donc que la connaissance matinale est une connaissance dans
le Verbe, il semble que la connaissance vespérale ne se distingue pas, pour
les anges, de la matinale. 4° Il est dit en Gen. 1, 5 : « Il y eut un soir et il y eut un matin :
ce fut le premier jour. » Or le jour signifie ici la connaissance même
de l’ange, comme dit saint Augustin au quatrième livre sur la Genèse au sens littéral. Une seule et même
connaissance est donc, dans les anges, matinale et vespérale. 5° La lumière matinale croît vers la lumière de midi. Or la
connaissance que l’on a des réalités dans le Verbe ne peut croître vers une
autre connaissance plus grande. La connaissance des réalités dans le Verbe ne
peut donc pas être proprement appelée matinale ; et ainsi, chez les
anges, les connaissances matinale et vespérale ne se distinguent pas par le
fait de connaître les réalités dans le Verbe ou dans leur nature propre. 6° La connaissance de la réalité qui doit être produite
précède celle de la réalité produite. Or la connaissance vespérale précède la
matinale, comme on le voit clairement en Gen. 1, 5 : « Il y eut un soir et il y eut un matin :
ce fut le premier jour. » On ne distingue donc pas convenablement la
connaissance matinale de la vespérale en disant que la connaissance vespérale
est celle de la réalité déjà produite et la matinale celle de la réalité qui
doit être produite. 7° Saint Augustin compare la
connaissance des réalités dans le Verbe et dans leur nature propre à la
connaissance de l’art et de l’œuvre, et à la connaissance de la ligne qui est
pensée et de celle qui est tracée dans la poussière. Or cela ne permet pas
divers genres de connaissance. La connaissance des réalités dans le Verbe et
dans leur nature propre ne sont donc pas non plus deux connaissances ;
et ainsi, les connaissances matinale et vespérale ne sont pas distinctes. 8° L’ange, au premier temps de sa création, a connu par
connaissance matinale. Mais il n’a pas connu le Verbe, puisqu’il n’a pas été
créé bienheureux et que voir le Verbe est l’acte de la béatitude. La connaissance
des réalités dans le Verbe n’est donc pas la connaissance matinale ; et
nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 9° [Le répondant] disait que, bien qu’il n’ait pas connu le
Verbe dans son essence, il l’a cependant connu par une ressemblance
créée ; et ainsi, il a connu les réalités dans le Verbe. En sens
contraire : toute connaissance qui a lieu par des formes créées est une
connaissance voilée, car toute créature considérée en soi est ténèbres. Or la
connaissance voilée est la connaissance vespérale. Connaître les réalités
dans le Verbe, ou connaître le Verbe de la façon susdite, serait donc une
connaissance non pas matinale, mais vespérale. 10° Saint Augustin dit contre les manichéens que « l’esprit puissant et vigoureux,
quand il a considéré cette vérité première, oublie toutes les autres ».
Donc, lorsqu’il voit le Verbe, il ne voit rien d’autre dans le Verbe ;
et ainsi, la connaissance matinale ne peut être appelée, dans les anges, une
connaissance des réalités dans le Verbe. 11° La connaissance matinale est plus claire que la
vespérale. Or la connaissance des réalités dans le Verbe est moins claire que
la connaissance des réalités dans leur nature propre, car dans le Verbe les
réalités existent à un certain point de vue, au lieu que dans leur nature
propre elles existent au sens absolu. Or on connaît mieux une chose là où
elle existe au sens absolu que là où elle existe à un certain point de vue.
On ne peut donc pas distinguer en disant que la connaissance des réalités
dans le Verbe est appelée matinale et que la connaissance des réalités dans
leur genre propre est appelée vespérale. 12° La connaissance qui vient des [principes] propres et
immédiats est plus parfaite que celle qui vient d’une cause commune. Or Dieu
est la cause commune de toutes les réalités. La connaissance qui fait
connaître les réalités dans le Verbe est donc plus imparfaite que celle qui
les fait connaître dans leur nature propre. 13° Les réalités sont connues dans le Verbe comme en un
certain miroir. Or les réalités sont connues plus parfaitement en elles-mêmes
que dans un miroir. Elles sont donc connues plus parfaitement dans leur nature
propre que dans le Verbe ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion
que ci-dessus. En sens contraire : Saint Augustin, aux quatrième et cinquième livres sur la Genèse au sens littéral, distingue ces connaissances de la façon
susmentionnée. Réponse : Ce qui est dit des connaissances matinale et vespérale des anges a été introduit par saint
Augustin à cause de la nécessité suivante : afin de pouvoir affirmer que
furent accomplies sans succession de temps les choses dont on lit qu’elles
furent faites dans les six premiers jours ; c’est pourquoi il veut que
ces jours signifient non pas des distinctions de temps, mais la connaissance
des anges. En effet, de même que la présence de la lumière corporelle
sur les réalités inférieures de ce monde fait le jour temporel, de même la
présence ou le rapport de la lumière de l’intelligence angélique aux réalités
créées fait le jour spirituel. Et l’on distingue de nombreux jours dans la mesure où
l’intelligence de l’ange est rapportée à divers genres de réalités à
connaître, si bien que l’ordre des jours n’est pas un ordre de temps, mais un
ordre de nature qui, dans la connaissance de l’ange, se prend de l’ordre que
les objets connus ont entre eux, l’un étant naturellement antérieur à
l’autre. Or, de même que, dans le jour temporel, le matin est le
commencement, et le soir la fin du jour, de même, dans la connaissance de
l’ange relativement à la même réalité, on peut considérer le principe et la
fin suivant l’ordre de la réalité connue. Or le principe de n’importe quelle
réalité est dans la cause dont elle dérive, et le terme de son être est dans
la réalité même que l’action de la cause productrice a pour terme. Aussi la
connaissance primitive d’une réalité a-t-elle lieu en tant qu’elle est
considérée dans sa cause, qui est le Verbe éternel ; c’est pourquoi la
connaissance des réalités dans le Verbe est appelée « connaissance
matinale ». Mais la dernière connaissance de la réalité a lieu en tant
qu’elle est connue en elle-même ; et une telle connaissance est appelée
« vespérale ». Il faut cependant savoir que cette distinction peut
s’entendre de deux façons. D’abord du côté de la réalité connue, ensuite du
côté du médium de connaissance. Du côté de la réalité connue, en disant que
l’on connaît la réalité dans le Verbe lorsqu’on connaît l’être qu’elle a dans
le Verbe, et qu’on la connaît dans sa nature propre en tant qu’on connaît
l’être même que la réalité a en soi ; et cette interprétation ne
convient pas, car l’être que la réalité a dans le Verbe n’est pas autre chose
que l’être du Verbe ; en effet, comme dit Anselme, « la créature, dans le Créateur, est l’essence
créatrice » ; par conséquent, connaître de cette façon la créature
dans le Verbe ne serait pas une connaissance de la créature, mais plutôt du
Créateur. Voilà pourquoi il est nécessaire d’entendre cette distinction du
côté du médium de connaissance, en disant que la réalité est connue
« dans le Verbe » lorsque la réalité même est connue dans sa nature
propre à travers le Verbe, et « dans sa nature propre » lorsqu’elle
est connue au moyen de formes créées proportionnées aux réalités créées,
comme lorsque [l’ange] connaît par des formes mises en lui ; et même
s’il connaissait au moyen de formes acquises, cela ne ferait pas de différence
pour notre propos. Réponse aux objections : 1° La similitude avec le soir et le matin, dans la connaissance
de l’ange, ne se prend pas de ce que le soir et le matin du jour temporel
sont mêlés de ténèbres, mais plutôt de la notion de principe et de terme,
comme on l’a dit. Ou bien l’on peut répondre que toute intelligence créée, en
tant qu’elle vient du néant, est ténébreuse, comparée à la clarté de
l’intelligence divine, mais qu’elle est mêlée de lumière en tant qu’elle
imite l’intelligence divine. 2° Bien que les anges connaissent de la même façon dans le
Verbe les réalités qui doivent être produites et les réalités produites,
cependant leur connaissance des premières dans le Verbe est autre que leur connaissance
des secondes par leur nature propre, par la ressemblance de celle-ci que
[l’ange] a en lui ; et c’est dans cette mesure que la connaissance
matinale se distingue de la vespérale. 3° Bien que les réalités soient plus expressément
représentées dans le Verbe que dans les formes de l’intelligence angélique, cependant
ces formes sont davantage proportionnées aux réalités, leur étant quasiment
adéquates ; voilà pourquoi l’on dit que cette connaissance, et non la
première, porte sur les réalités dans leur nature propre. 4° De même qu’une seule science totale comprend sous elle
différentes sciences particulières, par lesquelles on connaît diverses
conclusions, de même l’unique connaissance de l’ange, qui est comme un
certain tout, comprend sous elle les connaissances matinale et vespérale
comme des parties, de même que le matin et le soir sont des parties du jour
temporel. 5° Il n’est pas nécessaire que les choses spirituelles
soient semblables aux corporelles sous tous les rapports. Si donc la connaissance
des réalités dans le Verbe est appelée matinale, ce n’est pas qu’elle croisse
vers une connaissance plus grande, mais c’est parce qu’elle a pour terme quelque
connaissance inférieure, comme on l’a dit. 6° La connaissance matinale précède la vespérale dans
l’ordre de la nature, relativement à une seule et même réalité ; mais
relativement à diverses réalités, la connaissance vespérale d’une réalité
antérieure est comprise comme antérieure à la connaissance matinale d’une
réalité postérieure, si dans la connaissance on envisage un ordre du côté des
réalités connues. Aussi, en Gen. 1, 5, le soir est-il mis avant le matin à cause de la nécessité
suivante : l’œuvre du premier jour est la lumière, que saint Augustin comprend comme spirituelle, et qui est
éclairée par la conversion au Verbe. Or l’ange a pris connaissance de soi d’abord
en lui-même, d’une connaissance naturelle ; et une fois qu’il se fut
connu, il n’est pas demeuré en soi comme pour jouir de lui-même et mettre sa
fin en lui-même – car alors il serait devenu nuit, comme les anges qui ont
péché – mais il rapporta sa connaissance à la louange de Dieu ; et ainsi,
il se convertit de la contemplation de soi à la contemplation du Verbe, où se
trouve le matin du jour suivant, parce qu’il reçut dans le Verbe la
connaissance de la créature suivante, le firmament. Or, de même que nous
voyons, dans le temps continu, que le même instant présent appartient à deux
temps, en tant qu’il est la fin du passé et le commencement du futur, de même
la connaissance matinale du deuxième jour est le terme du premier jour et le
début du deuxième jour, et ainsi de suite jusqu’au septième jour. 7° La connaissance du produit de l’art n’est pas la même
selon qu’il est connu à partir de la forme de l’art ou à partir de la réalité
elle-même déjà produite. En effet, la première connaissance est seulement
universelle, au lieu que la seconde peut aussi être particulière, comme
lorsque je regarde une maison réalisée. En outre, il n’en va pas tout à fait
de même : en effet, l’art créé est plus proportionné et adéquat aux
produits de l’art que l’art incréé ne l’est aux réalités créées. 8° L’ange, au
premier temps de sa création, ne fut pas bienheureux, ni ne vit le Verbe dans
son essence ; il n’eut donc pas non plus la connaissance matinale, mais
d’abord la vespérale, et de la vespérale il progressa vers la matinale. C’est
pourquoi il est significatif qu’on ne dise pas que le premier jour eut un
matin, mais d’abord un soir, et du soir il passa au matin : car cette
lumière spirituelle qui, dit-on, a été faite le premier jour, à savoir la
substance angélique, s’est elle-même connue aussitôt qu’elle fut créée, et ce
fut la connaissance vespérale ; et elle rapporta cette connaissance à la
louange du Verbe, en quoi lui advint la connaissance matinale ; et c’est
pourquoi il est dit en Gen. 1, 5 : « Il y eut un soir et il y eut un matin :
ce fut le premier jour. » 9° Puisque la connaissance vespérale se distingue de la
matinale du côté du médium de connaissance et non du côté de la réalité
connue, la connaissance du Créateur au moyen de la créature est vespérale, de
même qu’à l’inverse la connaissance de la créature à travers le Créateur est
matinale. Sur ce point, l’argument procède donc correctement. 10° Il est dit de l’esprit puissant, tendu vers les réalités
divines, qu’il oublie les autres choses, non certes quant à la science, mais
quant à l’estimation des réalités : car les choses qui, parmi les
créatures, nous semblaient très grandes, nous les jugeons très petites, une
fois considérée la sublimité divine. 11° La connaissance des réalités dans le Verbe est plus
parfaite que la connaissance de ces réalités dans leur nature propre, puisque
le Verbe représente chaque réalité plus clairement que l’espèce créée. Par ailleurs,
que les réalités existent plus véritablement en elles-mêmes que dans le Verbe, cela peut s’entendre de deux façons. D’abord en ce sens
qu’elles auraient en soi un être plus noble que l’être qu’elles ont dans le
Verbe ; ce qui est faux, car en elles-mêmes elles ont un être créé, mais
dans le Verbe un être incréé ; et ainsi, l’être qu’elles ont en
elles-mêmes, au regard de celui qu’elles ont dans le Verbe, existe à un certain
point de vue. Ensuite en ce sens que la réalité est plus parfaitement ceci en
elle-même que dans le Verbe ; ce qui est vrai d’une certaine façon. En
effet, la réalité en elle-même est matérielle, et cela entre dans la notion
de certaines réalités ; dans le Verbe, en revanche, elle n’est pas matérielle,
mais elle y possède une ressemblance quant à la forme et quant à la matière.
Et cependant, bien que, en tant qu’elle est telle réalité, elle existe dans
le Verbe à un certain point de vue, cependant elle est plus parfaitement
connue dans le Verbe que par elle-même, même en tant qu’elle est telle ;
car même la notion propre de la réalité est plus parfaitement représentée
dans le Verbe qu’en elle-même, quoique, selon la notion propre d’existence,
elle existe plus véritablement en elle-même. Par ailleurs, la connaissance
s’ensuit de la représentation de la forme ; donc, bien que la réalité
n’existe dans l’âme qu’à un certain point de vue, par sa ressemblance,
cependant elle est connue au sens absolu du terme. 12° Dieu est lui-même la cause propre et immédiate de chaque
réalité et, d’une certaine
façon, une cause plus intime à chacun que ce dernier n’est intime à lui-même,
comme dit saint Augustin. 13° Les formes ne sont pas
transfusées du miroir aux réalités, mais c’est l’inverse ; en revanche,
elles sont transfusées du Verbe aux réalités ; c’est pourquoi il n’en va pas de même de la
connaissance des réalités dans un miroir et dans le Verbe. |
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Et videtur quod
non. Vespere enim et
mane diei sunt tenebris admixta. Sed in intellectu Angeli nullae sunt
tenebrae, cum sint specula clarissima, ut Dionysius [De div. nom., cap. 4, § 22] dicit. Ergo in Angelis non
debet distingui cognitio matutina et vespertina. Praeterea, cognitio matutina secundum Augustinum, IV super Genes. ad
litt. [cap. 22], dicitur qua Angeli cognoscunt res fiendas in
verbo ; vespertina autem qua cognoscunt res in propria natura. Sed non
aliter cognoscunt res antequam sint, et aliter postquam sunt, cum intellectum
habeant deiformem, et a rebus cognitionem non accipiant. Ergo in eis cognitio
matutina et vespertina distingui non debet. Praeterea, cognitio vespertina est qua res cognoscuntur in propria
natura. Sed res in verbo, in propria natura cognoscuntur ; verbum enim expressius
propriam naturam rei repraesentat quam etiam ipsae formae. Cum ergo cognitio
matutina sit cognitio in verbo, videtur quod vespertina cognitio a matutina
in Angelis non distinguatur. Praeterea, Genes. I, 5, dicitur, quod factum est vespere et mane dies unus. Sed dies accipitur ibi pro
ipsa Angeli cognitione, ut Augustinus dicit, IV super Genes. ad litteram
[cap. 22]. Ergo una et eadem cognitio est in Angelis matutina et vespertina. Praeterea, lux matutina crescit in meridianam. Sed cognitio quae est
rerum in verbo, non potest crescere in aliam ampliorem cognitionem. Ergo cognitio
rerum in verbo non potest dici proprie matutina ; et sic non distinguitur
in Angelis cognitio matutina et vespertina per hoc quod est cognoscere res in
verbo et in propria natura. Praeterea, prius est cognitio rei fiendae quam factae. Sed cognitio
vespertina praecedit matutinam, ut patet Genesi I, 5 : factum est vespere et mane, dies unus.
Ergo non convenienter distinguitur cognitio matutina a vespertina, ut
cognitio vespertina sit cognitio rei iam factae, cognitio vero matutina rei
fiendae. Praeterea,
Augustinus [De civ. Dei XI, 29] comparat
cognitionem rerum in verbo et in propria natura cognitioni artis et operis,
et cognitioni lineae quae intelligitur, et quae in pulvere scribitur. Sed
istud non patitur diversa cognitionis genera. Ergo nec cognitio rerum in
verbo et in propria natura sunt duae cognitiones ; et sic matutina et
vespertina cognitio non distinguuntur. Praeterea, Angelus in principio suae creationis cognovit cognitione
matutina. Non autem
cognovit verbum, quia non fuit creatus beatus ; videre autem verbum est
actus beatitudinis. Ergo cognitio rerum in verbo non est cognitio
matutina ; et sic idem quod prius. Sed dicebat,
quod quamvis non cognoverit verbum per essentiam, cognovit tamen per aliquam
similitudinem creatam ; et sic cognovit res in verbo. – Sed contra.
Omnis cognitio quae est per formas creatas, est cognitio umbrata, quia omnis
creatura in se considerata est tenebra. Sed cognitio obumbrata, est cognitio
vespertina. Ergo cognoscere res in verbo, vel verbum modo praedicto, esset
cognitio non matutina, sed vespertina. Praeterea,
Augustinus contra Manichaeos [De lib.
arb. II, 13] dicit, quod mens
fortis et vegeta, cum illam primam veritatem conspexit, cetera obliviscitur.
Ergo videndo verbum, nihil aliud videt in verbo ; et sic matutina
cognitio non potest dici in Angelis cognitio rerum in verbo. Praeterea,
cognitio matutina est clarior quam vespertina. Sed cognitio rerum in verbo
est minus clara quam cognitio rerum in propria natura quia res in verbo sunt
secundum quid, in propria autem natura sunt simpliciter. Melius autem
cognoscitur aliquid ubi est simpliciter, quam ubi est secundum quid. Ergo hoc modo distingui non potest, ut cognitio rerum in verbo dicatur
matutina, in proprio autem genere dicatur vespertina. Praeterea,
cognitio quae est ex propriis et immediatis, est perfectior quam quae est ex
causa communi. Sed Deus est causa communis rerum omnium. Imperfectior ergo
est illa cognitio qua res cognoscuntur in verbo, quam illa qua cognoscuntur
in propria natura. Praeterea, res cognoscuntur in verbo sicut in quodam speculo. Sed
perfectius cognoscuntur res in seipsis quam in speculo. Ergo et perfectius in
propria natura cognoscuntur quam in verbo ; et sic idem quod prius. In contrarium est quod Augustinus, libris IV [cap. 22] et V
[cap. 18] super Genes. ad litt., has cognitiones distinguit modo
praedicto. Responsio. Dicendum, quod hoc quod dicitur de
matutina et vespertina Sicut enim praesentatio lucis corporalis super haec inferiora diem
facit temporalem, sic praesentatio vel comparatio luminis intellectus angelici
ad res creatas diem spiritualem facit. Et secundum hoc multi dies
distinguuntur, quod intellectus Angeli diversis rerum generibus cognoscendis
comparatur, ut sic ordo dierum non sit ordo temporis, sed ordo naturae, qui
in cognitione Angeli attenditur secundum ordinem cognitorum ad invicem, prout
alterum altero est prius natura. Sicut autem in die temporali mane est diei
principium, vespere vero finis, ita in cognitione Angeli respectu eiusdem rei
est considerare principium et finem secundum ordinem rei cognitae. Principium
autem cuiuslibet rei est in sua causa a qua fluit ; terminus autem esse
ipsius est in ipsa re ad quam actio causae producentis terminatur. Unde primitiva
alicuius rei cognitio est secundum quod consideratur in causa sua, quae est
verbum aeternum ; unde cognitio rerum in verbo dicitur cognitio matutina.
Ultima autem rei cognitio est secundum quod cognoscitur in seipsa ; et
talis cognitio dicitur vespertina. Sciendum tamen, quod ista distinctio potest dupliciter intelligi. Uno modo ex
parte rei cognitae ; alio modo ex parte medii cognoscendi. Ex parte
quidem rei cognitae, ut dicatur res in verbo cognosci, quando cognoscitur
esse eius quod habet in verbo ; in propria vero natura secundum quod
cognoscitur ipsum esse rei quod habet in seipsa : et hic non est conveniens
intellectus ; quia esse rei quod habet in verbo, non est aliud ab esse
verbi ; quia, ut Anselmus [cf. Monol,
cap. 36] dicit, creatura in
creatore est creatrix essentia ;
unde cognoscere hoc modo creaturam in verbo non esset cognitio creaturae, sed
magis creatoris. Et ideo oportet hanc distinctionem intelligi ex parte medii
cognoscendi ; ut dicatur res cognosci in verbo, quando per verbum ipsa
res in propria natura cognoscitur ; in propria vero natura, quando cognoscitur
per formas aliquas creatas rebus creatis proportionatas, sicut cum cognoscit
per formas sibi inditas ; vel etiam si per formas acquisitas cognosceret,
quantum ad hoc pertinet, nihil differret. Ad primum
igitur dicendum, quod non accipitur similitudo in cognitione Angeli vespere
et mane, secundum hoc quod vespere et mane diei temporalis sunt cum
tenebrarum admixtione ; sed magis secundum rationem principii et
termini, ut dictum est [in corp. art.]. Vel potest dici, quod omnis
intellectus creatus, inquantum est ex nihilo, tenebrosus est, comparatus
claritati intellectus divini ; habet autem lucis admixtionem inquantum
divinum intellectum imitatur. Ad secundum
dicendum, quod quamvis per verbum eodem modo cognoscant Angeli res fiendas et
factas, tamen alio modo cognoscunt res fiendas per verbum et alio modo res
factas per propriam naturam secundum similitudinem eius, quam penes se
habet ; et secundum hoc matutina cognitio a vespertina distinguitur. Ad tertium
dicendum, quod quamvis res expressius repraesententur in verbo quam in formis
intellectus angelici, tamen formae intellectus angelici sunt magis rebus
proportionatae, et quasi eis adaequatae ; et ideo ista cognitio dicitur
esse rerum in propria natura, et non prima. Ad quartum
dicendum, quod sicut una tota scientia comprehendit sub se diversas scientias
particulares, quibus conclusiones diversae cognoscuntur ; ita etiam ipsa
una cognitio Angeli, quae est quasi quoddam totum, comprehendit sub se
cognitionem matutinam et vespertinam quasi partes, sicut mane et vespere sunt
partes diei temporalis. Ad quintum
dicendum, quod non oportet quantum ad omnia, spiritualia corporalibus similia
esse. Non igitur propter hoc cognitio rerum in verbo dicitur matutina, quia
in aliquam maiorem cognitionem crescat : sed quia ad aliquam cognitionem
inferiorem terminatur, ut dictum est [in corp. art.]. Ad sextum dicendum, quod cognitio matutina praecedit vespertinam
ordine naturae respectu unius et eiusdem rei ; sed respectu diversarum
rerum vespertina cognitio prioris intelligitur esse prior cognitione matutina
posterioris, prout in cognitione attenditur ordo ex parte rerum cognitarum.
Et ideo Genesi I vespere ante mane ponitur hac necessitate, quia opus primae
diei est lux, quam Augustinus [De Gen.
ad litt. I, 3 ; IV, 22 et 24]] intelligit spiritualem, quae
illuminatur per conversionem ad verbum. Angelus autem seipsum primo in seipso
cognovit naturali cognitione ; et se cognito, non in seipso permansit,
quasi seipso fruens et in se finem ponens (sic enim nox factus esset, ut
Angeli qui peccaverunt), sed cognitionem suam in Dei laudem retulit ; et
sic ex sui contemplatione conversus est in verbi contemplationem, in quo est
mane sequentis diei, secundum quod in verbo accepit cognitionem sequentis
creaturae, scilicet firmamenti. Sicut autem videmus in tempore continuo,
quod idem nunc est duorum temporum, prout est finis praeteriti et principium
futuri ; ita matutina cognitio secundae diei est primae diei terminus,
et secundae diei initium, et sic deinceps usque ad diem septimam. Ad septimum
dicendum, quod non est eadem cognitio artificiati secundum quod cognoscitur
ex forma artis, et secundum quod cognoscitur ex ipsa re iam facta. Prima enim
cognitio est universalis tantum ; secunda autem potest esse etiam
particularis, sicut cum intueor aliquam domum factam. Et praeterea non est
simile omnino : ars enim creata magis est proportionata et adaequata
rebus artificiatis quam ars increata rebus creatis. Ad octavum
dicendum, quod Angelus in principio suae creationis non fuit beatus, nec
verbum per essentiam vidit : unde nec cognitionem matutinam
habuit ; sed primo habuit vespertinam, et ex vespertina profecit in matutinam.
Unde signanter primus dies mane non dicitur habuisse, sed primo vespere, et
de vespere transivit in mane : quia lux illa spiritualis, quae primo die
facta dicitur, scilicet substantia angelica, statim facta seipsam cognovit,
quod fuit cognitionis vespertinae ; et hanc cognitionem retulit ad
laudem verbi, in quo facta est ei cognitio matutina ; et propter hoc
dicitur Genes. I, 5 : factum est
vespere et mane, dies unus. Ad nonum
dicendum, quod cum cognitio vespertina a matutina distinguatur ex parte medii
cognitionis, et non ex parte rei cognitae : cognitio creatoris per
creaturam est vespertina, sicut e contrario cognitio creaturae per creatorem
est matutina. Unde quantum ad hoc ratio recte procedit. Ad decimum
dicendum, quod mens fortis rebus divinis intenta dicitur aliorum oblivisci,
non quidem quantum ad scientiam, sed quantum ad rerum aestimationem :
quia illa quae nobis in creaturis maxima videbantur, divina celsitudine
considerata, minima iudicamus. Ad undecimum dicendum, quod cognitio rerum in verbo est perfectior
quam cognitio earum in propria natura ; inquantum verbum clarius repraesentat
unamquamque rem quam creata species. Res autem esse in seipsis verius quam in
verbo, potest intelligi dupliciter. Uno modo ut habeant in se esse nobilius
quam esse quod habent in verbo ; quod falsum est : quia in seipsis
habent esse creatum, in verbo autem increatum : et ita esse quod habent
in seipsis, est secundum quid respectu illius quod habent in verbo. Alio modo ut
res sit perfectius hoc in seipsa quam in verbo ; et hoc quodammodo verum
est. Res enim in seipsa est materialis, quod est de ratione quarumdam
rerum ; in verbo autem non est materialis, sed est ibi similitudinem
habens quantum ad formam et materiam. Et tamen, quamvis secundum hoc quod est
talis res in verbo sit secundum quid ; tamen perfectius cognoscitur per
verbum quam per seipsam, etiam inquantum est talis ; quia perfectius
repraesentatur etiam propria rei ratio in verbo quam in seipsa, quamvis secundum
propriam rationem existendi verius sit in seipsa. Cognitio autem sequitur
formae repraesentationem ; unde res, cum non sit in anima nisi secundum
quid, per suam similitudinem, simpliciter tamen cognoscitur. Ad duodecimum
dicendum, quod ipse Deus est propria et immediata causa uniuscuiusque rei, et
quodammodo magis intima unicuique quam ipsum sit intimum sibi, ut Augustinus
[cf. Confess. III, 6 et Enarr. in Ps. LXXIV, 6-8,
n. 9] dicit. Ad
decimumtertium dicendum, quod formae non transfunduntur a speculo in res, sed
e converso ; a verbo autem transfunduntur in res ; unde non est
simile de cognitione rerum in speculo, et in verbo. |
(Decimoseptimo quaeritur utrum cognitio angelica
sufficienter per matutinam et vespertinam dividatur.)
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Il semble que non. 1° Comme dit saint Augustin au quatrième livre sur la Genèse au sens littéral, la connaissance
vespérale est celle qui fait connaître la réalité en elle-même, et il y a connaissance
matinale lorsqu’elle est rapportée à la louange du Créateur ; et ainsi,
la connaissance matinale semble se distinguer de la vespérale comme le référé
et le non référé. Or, outre la connaissance de la créature en elle-même
référée au Verbe et non référée, il faut admettre une autre connaissance de
la créature plus différente de ces connaissances que l’une ne diffère de
l’autre, à savoir la connaissance des créatures dans le Verbe. Les
connaissances matinale et vespérale ne divisent donc pas adéquatement la
connaissance angélique. 2° Saint Augustin, au deuxième livre sur la Genèse au sens littéral, conçoit trois êtres
pour la créature : l’un qu’elle a dans le Verbe, l’autre qu’elle a dans
sa nature propre, un troisième qu’elle a dans l’esprit angélique. Or les
connaissances matinale et vespérale s’entendent des deux premiers êtres. Du
troisième doit donc être entendue sa troisième connaissance. 3° Connaître les réalités dans le Verbe ou dans leur nature
propre, et connaître les réalités produites ou celles qui doivent être
produites, voilà ce qui permet de distinguer la connaissance matinale de la
vespérale. Or cela peut se diversifier de quatre façons. Premièrement, en
disant que [les anges] connaissent dans le Verbe les réalités qui doivent
être produites ; deuxièmement, qu’ils connaissent dans le Verbe les réalités
produites ; troisièmement, qu’ils connaissent dans leur nature propre
les réalités produites ; quatrièmement, qu’ils connaissent dans leur
nature propre les réalités qui doivent être produites, mais il semble bien
que cette dernière association soit inutile, car on ne connaît pas une chose
dans sa nature propre avant qu’elle existe. Il est donc nécessaire qu’il y
ait au moins trois connaissances angéliques, et ainsi, elles sont inadéquatement
distinguées en deux. 4° Dans la connaissance angélique, on parle de matin et de
soir par similitude avec le jour temporel. Or dans le jour temporel, entre le
matin et le soir, il y a midi. Donc, dans les anges aussi, entre la connaissance
matinale et la vespérale doit être placée celle de midi. 5° L’ange connaît non seulement les créatures, mais aussi le
Créateur lui-même. Or les connaissances matinale et vespérale, dans les
anges, se distinguent en considérant la connaissance de la créature. Donc, en
plus des connaissances vespérale et matinale, 6° Les connaissances matinale et vespérale ne concernent que
la connaissance de grâce ; sinon les mauvais anges auraient la connaissance
matinale ou vespérale, ce qui ne semble pas être vrai, puisqu’il n’y a pas de
jour parmi les démons, et que le soir et le matin sont des parties du jour.
Puis donc qu’il y a dans les anges une connaissance naturelle en plus de la
connaissance gratuite, il semble qu’il y ait lieu de placer en eux une
troisième connaissance. En sens contraire : Les connaissances matinale et vespérale se distinguent comme
le créé et l’incréé. Or rien n’est intermédiaire entre eux. Ni, donc, entre
les connaissances matinale et vespérale. Réponse : Nous pouvons parler des connaissances matinale et vespérale
de deux façons. D’abord quant à ce qui appartient à la connaissance ;
et ainsi, rien ne vient en intermédiaire entre l’une et l’autre connaissance.
En effet, la connaissance vespérale se distingue de la matinale, comme on l’a
déjà dit, par le médium de connaissance ; lequel, s’il est créé, rend la
connaissance, en quelque façon, vespérale, mais s’il est incréé, il la rend
matinale ; et rien ne peut être intermédiaire entre le créé et l’incréé.
Ensuite, si on les considère quant à la notion de matinal et de vespéral,
alors il vient entre elles quelque intermédiaire, pour deux raisons. D’abord,
parce que le matin et le soir sont des parties du jour ; or le jour a
lieu parmi les anges par l’illumination de la grâce, suivant saint Augustin ;
par conséquent, ces connaissances ne s’étendent pas au-delà de la
connaissance gratuite des bons anges ; et ainsi, la connaissance naturelle
vient en plus de ces deux. Ensuite, parce que le soir, en tant que tel, a
pour terme le matin, et le matin, le soir ; ce n’est donc pas n’importe
quelle connaissance des réalités dans leur nature propre qui peut être
appelée vespérale, mais celle-là seule qui est rapportée à la louange du Créateur,
car ainsi, le soir retourne au matin. Et ainsi, la connaissance que les démons
ont des réalités n’est ni matinale ni vespérale, mais c’est seulement le cas
de la connaissance gratuite, qui existe dans les anges
bienheureux. Réponse aux objections : 1° La connaissance des réalités dans leur nature propre est
toujours vespérale ; et sa relation à la connaissance dans le Verbe ne
la rend pas matinale, mais lui fait avoir pour terme la connaissance
matinale. Il n’est donc pas dit que l’ange a une connaissance matinale dès
lors qu’il rapporte au Verbe sa connaissance des réalités dans leur nature
propre, comme si la connaissance référée était elle-même la connaissance
matinale ; mais que, dès lors qu’il la rapporte, il mérite de recevoir
la connaissance matinale. 2° Cet argument serait probant si les connaissances matinale
et vespérale se distinguaient du côté de la réalité connue ; alors, en
effet, il y aurait trois connaissances, selon les trois êtres connaissables
portant sur les réalités. Mais puisque la connaissance matinale se distingue
de la vespérale par le médium de connaissance, qui est le créé ou l’incréé,
n’importe lequel de ces deux médiums fait connaître n’importe lequel de ces
êtres ; et ainsi, il n’est pas nécessaire d’admettre une troisième
connaissance. 3° Toute connaissance qui est dans le Verbe est appelée
connaissance matinale, que la réalité soit ou non déjà produite ; car
une telle connaissance est conforme à la connaissance divine, qui connaît
toutes choses pareillement avant qu’elles adviennent et une fois qu’elles
sont advenues. Et cependant, toute connaissance de la réalité dans le Verbe
porte sur la réalité comme devant advenir, que la réalité soit ou non
advenue : de sorte que l’expression « devant advenir » ne
signifie pas le temps, mais la sortie de la créature depuis le
Créateur ; tout comme la connaissance du produit dans l’art porte sur
lui dans son fieri, même si le
produit lui-même est déjà réalisé. 4° Saint Augustin appelle
« matinale » la connaissance qui est en pleine lumière, elle
contient donc sous elle la connaissance de midi ; aussi l’appelle-t-il
tantôt diurne, tantôt matinale. Ou bien l’on peut dire que toute connaissance
de l’intelligence angélique est mêlée de ténèbres du côté du connaissant. Par
conséquent, ne peut être dite « de midi » aucune connaissance d’une
intelligence créée, mais seulement la connaissance par laquelle Dieu connaît
toutes choses en lui-même. 5° C’est par la même connaissance que sont connus le Verbe
et les réalités dans le Verbe ; c’est pourquoi même la connaissance du
Verbe est appelée matinale. Et cela se voit clairement, car le septième jour,
qui signifie le repos de Dieu en lui-même, a un matin ; il y a donc
connaissance matinale en tant que l’ange connaît Dieu. 6° La réponse au sixième
argument ressort de ce qui a été dit. |
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Et videtur quod
non. Ut enim dicit
Augustinus, IV super Genesim ad litteram [cap. 22], cognitio vespertina
est qua res cognoscitur in seipsa ; matutina vero, cum refertur in
laudem creatoris ; et sic cognitio matutina videtur a vespertina distingui
per relatum et non relatum. Sed praeter
cognitionem creaturae in seipsa relatam ad verbum et non relatam, est
accipere aliam creaturae cognitionem magis differentem ab eis quam altera istarum
differat ab altera : scilicet cognitionem creaturarum in verbo. Ergo
matutina et vespertina cognitio non sufficienter dividunt cognitionem
angelicam. Praeterea, Augustinus, II super Genes. ad litteram [cap. 8],
ponit triplex esse creaturae : unum quod habet in verbo, aliud quod
habet in propria natura, tertium quod habet in mente angelica. Sed penes
primum esse et secundum accipitur cognitio matutina et vespertina. Ergo penes
tertium debet accipi tertia eius cognitio. Praeterea,
cognitio matutina et vespertina distinguitur per hoc quod est cognoscere res
in verbo, et res in propria natura ; et per hoc quod est cognoscere res
factas et fiendas. Sed haec possunt quadrupliciter diversificari. Uno modo,
ut dicantur cognoscere res fiendas in verbo ; alio modo factas in
verbo ; tertio modo factas in propria natura ; quarto fiendas in propria
natura, quae quidem videtur esse inutilis coniugatio, quia in propria natura
non cognoscitur aliquid antequam sit. Ergo saltem oportet tres esse
cognitiones angelicas ; et sic insufficienter distinguitur per
duas.Praeterea, vespere et mane dicuntur in cognitione angelica ad similitudinem
diei temporalis. Sed in die temporali inter mane et vespere est meridies.
Ergo et in Angelis inter cognitionem matutinam et vespertinam debet poni meridiana. Praeterea,
Angelus non solum cognoscit creaturas, sed etiam ipsum creatorem. Sed cognitio matutina et vespertina in Angelis distinguitur quantum ad
cognitionem creaturae. Ergo praeter cognitionem vespertinam et matutinam est
assignare cognitionem tertiam in Angelis. Praeterea, cognitio matutina et vespertina non pertinet nisi ad cognitionem
gratiae ; alias Angeli mali haberent cognitionem matutinam vel
vespertinam : quod non videtur esse verum, cum in daemonibus non sit
dies, vespere autem et mane sint diei partes. Ergo, cum cognitio naturalis
sit in Angelis praeter gratuitam, videtur quod sit in eis ponere tertiam
cognitionem. Sed contra. Cognitio matutina et vespertina distinguuntur per creatum
et increatum. Sed inter haec nihil est medium. Ergo nec inter cognitionem
matutinam et vespertinam. Responsio.
Dicendum, quod de cognitione matutina et vespertina dupliciter loqui possumus.
Uno modo quantum ad id quod cognitionis est ; et sic inter utramque
cognitionem nihil cadit medium. Cognitio enim vespertina a matutina
distinguitur, ut supra dictum est, per medium cognoscendi : quod quidem
si creatum est, facit cognitionem vespertinam quocumque modo ; si autem
increatum, facit cognitionem matutinam. Non potest autem aliquid esse medium
inter creatum et increatum. Si autem considerentur quantum ad rationem
matutini et vespertini, sic cadit inter eas aliquod medium, duplici ratione.
Primo, quia mane et vespere sunt partes diei ; dies autem est in Angelis
per illustrationem gratiae, secundum Augustinum [cf. De Gen. ad litt. IV, 24] : unde non se extendunt ultra
cognitionem gratuitam bonorum Angelorum ; et sic naturalis cognitio est
praeter has duas. Secundo, quia vespere, inquantum huiusmodi,
terminatur ad mane, et mane ad vespere ; unde cognitio rerum in propria
natura, non quaelibet potest dici vespertina, sed illa tantum quae refertur
in laudem creatoris : sic enim vespere redit ad mane. Et sic cognitio
daemonum quam habent de rebus, nec est matutina, nec vespertina ; sed
solummodo cognitio gratuita, quae est in Angelis beatis. Ad primum igitur dicendum, quod cognitio rerum in propria natura semper
est vespertina ; nec relatio eius ad cognitionem in verbo facit eam matutinam,
sed facit eam terminari ad matutinam. Non ergo dicitur quod ex hoc Angelus
matutinam cognitionem habeat quod cognitionem rerum in propria natura ad verbum
referat, quasi ipsa cognitio relata sit cognitio matutina ; sed quia ex
hoc quod refert, meretur matutinam cognitionem accipere. Ad secundum
dicendum, quod ratio illa procederet, si matutina cognitio et vespertina
distinguerentur ex parte rei cognitae ; sic enim esset triplex cognitio
secundum triplex esse cognoscibile de rebus. Cum autem cognitio matutina
distinguatur a vespertina penes medium cognoscendi, quod est creatum vel
increatum, per utrumlibet istorum mediorum cognoscitur quodlibet illorum
esse ; et sic non oportet tertiam cognitionem ponere. Ad tertium
dicendum, quod omnis cognitio quae est in verbo, vocatur cognitio matutina,
sive sit res iam facta, sive non sit facta ; quia talis cognitio est
conformis divinae cognitioni, qui cognoscit omnia similiter antequam fiant et
postquam facta sunt. Et tamen omnis cognitio rei in verbo est rei ut fiendae,
sive res iam sit facta, sive non : ut ly fiendum non dicat tempus, sed
exitum creaturae a creatore ; sicut et cognitio artificiati in arte est
eius secundum suum fieri, quamvis etiam ipsum artificiatum iam sit factum. Ad quartum
dicendum, quod Augustinus [cf. De Gen.
ad litt. V, 18 et De civ. Dei XI,
29] nominat matutinam cognitionem quae est in plena luce, unde continet sub
se meridianam ; unde quandoque nominat eam diurnam, quandoque autem
matutinam. Vel potest dici, quod omnis cognitio intellectus angelici habet
tenebras admixtas ex parte cognoscentis. Unde nulla cognitio alicuius intellectus
creati potest dici meridiana, sed sola cognitio qua Deus cognoscit omnia in
seipso. Ad quintum
dicendum, quod eadem cognitione verbum et res in verbo (cognoscuntur) ;
unde etiam cognitio verbi dicitur matutina. Et hoc patet, quia septimus dies,
qui significat quietem Dei in seipso, habet mane ; unde matutina
cognitio est secundum quod Angelus Deum cognoscit. Ad sextum patet
responsio ex dictis. |
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LA QUESTION
PORTE SUR LA COMMUNICATION DE LA SCIENCE DES ANGES PAR DES
ILLUMINATIONS ET DES PAROLES. Article 1 : Un ange en
éclaire-t-il un autre ? Article 2 : Un ange
inférieur est-il toujours éclairé par un supérieur ? Article 3 : Lorsqu’un
ange en éclaire un autre, le purifie-t-il ? Article 4 : Un ange
parle-t-il à un autre ange ? Article 5 : Les anges
inférieurs parlent-ils aux supérieurs ? Article 6 : Une distance
locale déterminée est-elle requise pour qu’un ange parle à un autre
ange ? Article 7 : Un
ange peut-il parler à un autre ange de telle façon que les autres ne perçoivent
pas ce qu’il dit ? |
QUAESTIO
EST DE COMMUNICATIONE SCIENTIAE ANGELICAE PER
ILLUMINATIONES ET
LOCUTIONES. Primo utrum unus Angelus alium illuminet. Secundo utrum inferior Angelus semper illuminetur
a superiori. Tertio utrum unus Angelus alium illuminando,
eum purget. Quarto utrum unus Angelus alii loquatur. Quinto utrum inferiores Angeli superioribus
loquantur. Sexto utrum requiratur determinata distantia
localis ad hoc quod unus Angelus alii loquatur. Septimo utrum unus Angelus possit alii loqui, ita quod alii locutionem eius
non percipiant. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 76)
Illumination d’un ange par un autre :
le fait de l’illumination (art. 1)
médiation de l’ange supérieur (2)
purification de l’ange inférieur (3)
Parole d’un ange à l’autre :
le fait de la parole (4)
pas uniquement du supérieur à l’inférieur
(5)
non conditionnée par la distance locale (6)
confidentialité (7)
Art. 1 : Super Sent. II, d. 9, a. 2, et
d. 11, q. 2, a. 2 ; infra a. 5 ; Sum. Th. I,
q. 106, a. 1 et q. 111, a. 1 ; Comp. theol.,
cap. 126.
Art. 2 : Super
Sent. II, d. 3, q. 1, a. 3, ad 4 et d. 9,
a. 2, ad 3 et 4.
Art. 3 : Super
Sent. II, d. 9, a. 2 ; Sum. Th. I, q. 106, a. 2, ad 1 et I-II,
q. 112, a. 1, ad 3 ; Comp.
theol., cap. 126.
Art. 4 : Super
Sent. II, d. 11, q. 2, a. 3 ; Super Cor. I,
cap. 13, l. 1 ; Sum. Th. I,
q. 107, a. 1.
Art. 5 : Super
Sent. II, d. 11, q. 2, a. 3, ad 5 ; Super Cor. I, cap. 13, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 107, a. 2.
Art. 6 : Super
Sent. II, d. 11, q. 2, a. 3, ad 3 et 4 ; Sum. Th. I, q. 107, a. 4.
Art. 7 : Sum.
Th. I, q. 107, a. 5.
(Et primo quaeritur utrum unus Angelus alium illuminet.)
|
Il semble que non. 1° Comme dit saint Augustin, Dieu
seul peut former l’esprit. Or l’illumination de l’ange est une certaine
formation de l’esprit éclairé, donc Dieu seul peut éclairer l’ange. 2° Parmi les anges, il n’y a d’autre lumière que celle de la
grâce et celle de la nature. Or un ange n’en éclaire pas un autre par la lumière
de la nature, car chacun tient immédiatement de Dieu ses principes naturels ;
ni non plus par la lumière de la grâce, qui provient immédiatement de Dieu
seul. Un ange ne peut donc pas en éclairer un autre. 3° L’esprit est à la lumière spirituelle ce que le corps est
à la lumière corporelle. Or le corps éclairé par une lumière surabondante
n’est pas éclairé en même temps par une moindre lumière ; ainsi l’air
éclairé par la lumière du soleil ne l’est pas en même temps par la lune. Puis
donc que la lumière spirituelle de Dieu dépasse n’importe quelle lumière
créée plus que la lumière du soleil ne dépasse celle d’une bougie ou d’une
étoile, il semble que, tous les anges étant éclairés par Dieu, l’un ne soit
pas éclairé par l’autre. 4° Si un ange en éclaire un autre, cela se fait soit par un
médium, soit sans médium. Or ce n’est pas sans médium, car alors il serait
nécessaire qu’un ange soit uni par lui-même à l’autre ange éclairé, ce qui
est impossible puisque Dieu seul pénètre les esprits. Ni non plus par un
médium : en effet, ce n’est pas par un médium corporel, puisqu’il ne
peut recevoir la lumière spirituelle ; ni par un spirituel, car ce
médium spirituel ne peut être envisagé autrement que comme étant un ange, et
alors, ou bien il y faudrait aller à l’infini dans les médiums, auquel cas
aucune illumination ne pourrait s’ensuivre, puisqu’il est impossible de
franchir une infinité ; ou bien l’on en arrivera à dire qu’un ange en
éclaire un autre immédiatement, ce dont on a montré l’impossibilité. Il est
donc impossible qu’un ange en éclaire un autre. 5° Si un ange en éclaire un autre, cela vient soit de ce
qu’il lui transmet sa propre lumière, soit de ce qu’il lui donne quelque
autre lumière. Or ce n’est pas de la première façon, car ainsi une seule et
même lumière serait dans les différents sujets éclairés. Ni de la seconde,
car il serait alors nécessaire que cette lumière fût faite par l’ange supérieur,
avec cette conséquence que l’ange serait le créateur de cette lumière,
puisque cette lumière n’est pas faite de matière. Il semble donc qu’un ange
n’en éclaire pas un autre. 6° Si un ange est éclairé par un autre, il est nécessaire
que l’ange éclairé soit amené de la puissance à l’acte, car être éclairé est
un certain fieri. Or chaque fois
qu’une chose est amenée de la puissance à l’acte, il est nécessaire que
quelque chose en elle soit détruit. Puis donc que rien ne se détruit parmi
les anges, il semble que l’un ne soit pas éclairé par l’autre. 7° Si l’un est éclairé par l’autre, la lumière que l’un
transmet à l’autre est soit une substance, soit un accident. Or elle ne peut
être une substance, car la forme substantielle surajoutée fait changer
l’espèce, comme l’unité l’espèce du nombre, ainsi qu’il est dit au huitième
livre de la Métaphysique ; et dans ce
cas, il s’ensuivrait que l’ange, par l’illumination, varierait quant à
l’espèce. Semblablement, elle ne peut être un accident, car l’accident ne
s’étend pas au-delà du sujet. Un ange n’en éclaire donc pas un autre. 8° Si notre vision, tant corporelle que spirituelle, a
besoin de lumière, c’est parce que son objet est l’intelligible et le visible
en puissance, et afin que par la lumière il devienne intelligible et visible
en acte. Or l’objet de la connaissance angélique est l’intelligible en acte
que sont l’essence divine elle-même ou les espèces concréées. Les anges n’ont
donc pas besoin de lumière intelligible pour connaître. 9° Si l’un éclaire l’autre, c’est soit relativement à la
connaissance naturelle, soit relativement à la connaissance de grâce. Or ce
n’est pas relativement à la connaissance naturelle car, tant pour les anges
supérieurs que pour les inférieurs, la connaissance naturelle est accomplie
par des formes innées. Ni non plus quant à la connaissance de grâce par
laquelle ils connaissent les réalités dans le Verbe, car tous les anges
voient le Verbe immédiatement. L’un n’éclaire donc pas l’autre. 10° Pour la connaissance intellectuelle
ne sont requises que la forme intelligible et 11° L’illumination est ordonnée à l’expulsion des ténèbres.
Or il n’y a point de ténèbres ou d’obscurité dans la connaissance des
anges ; c’est pourquoi, à propos de II Cor. 12, la Glose dit que « dans la région des
intelligibles » qui est manifestement la région des anges, « sans
aucune imagination du corps, l’esprit voit la vérité transparente, que
n’obscurcissent point les nuées des opinions fausses ». Un ange n’est
donc pas éclairé par un autre. 12° L’intelligence angélique est plus noble que l’intellect
agent de notre âme. Or l’intellect agent de notre âme n’est jamais éclairé,
mais il éclaire seulement. Donc les anges non plus ne sont pas éclairés. 13° En Apoc. 21, 23, il est dit que « la cité (des bienheureux) n’a pas
besoin du soleil ni de la lune, car c’est la lumière de Dieu qui
l’éclairera » ; ce que la Glose interprète ainsi : « le soleil et
la lune, les docteurs grands et petits ». Puis donc que l’ange est déjà
citoyen de cette cité, il n’est éclairé que par Dieu seul. 14° Si un ange en éclaire un autre, cela se fait par une
abondance de lumière soit naturelle, soit gratuite. Or ce n’est pas par une
abondance de lumière naturelle car, puisque l’ange qui tomba était parmi les
plus élevés, il eut les plus excellents dons naturels, qui demeurent entiers
en lui, comme dit Denys au quatrième chapitre des Noms divins, et de la sorte le
démon éclairerait l’ange, ce qui est absurde. Ni non plus par une abondance
de lumière de grâce, car un homme dans l’état de voie a plus de grâce que les
anges inférieurs, puisque, par la puissance de la grâce, des hommes sont transférés
à l’ordre des anges supérieurs ; et dans ce cas, l’homme vivant dans
l’état de voie éclairerait l’ange, ce qui est absurde. Un ange n’en éclaire
pas donc un autre. 15° Denys dit au septième chapitre de la Hiérarchie céleste que « l’illumination est une assomption
de la science divine ». Or seule peut être appelée divine la science qui
porte sur Dieu ou concerne les réalités 16° Puisque la puissance de l’intelligence angélique est
entièrement déterminée par les formes innées, ces formes suffisent pour
connaître tout ce que l’ange peut connaître. Il n’est donc pas nécessaire, pour
qu’il connaisse quelque chose, qu’il soit éclairé par un ange supérieur. 17° Tous les anges diffèrent entre eux par l’espèce ;
ou du moins ceux qui sont d’ordres différents. Or rien n’est éclairé par une
lumière d’une autre espèce ; ainsi la réalité corporelle n’est pas
éclairée par la lumière spirituelle. Un ange n’est donc pas éclairé par un
autre. 18° La lumière de l’intelligence angélique est plus parfaite
que la lumière de notre intellect agent. Or la lumière de notre intellect
agent suffit pour toutes les espèces que nous recevons des sens. La lumière
de l’intelligence angélique suffit donc aussi pour toutes les espèces
innées ; et de la sorte, il n’est pas nécessaire de surajouter une autre
lumière. En sens contraire : 1) Denys dit au troisième chapitre de la Hiérarchie céleste que l’ordre de la hiérarchie est « que
ceux-ci soient éclairés et que ceux-là éclairent » ; donc, etc. 2) De même qu’il y a un ordre parmi les hommes, de même y en
a-t-il un parmi les anges, comme le montre clairement Denys. Or
parmi les hommes, les supérieurs éclairent les inférieurs, comme il est dit
en Éph. 3, 8-9 : « J’ai donc reçu, moi qui suis le plus petit
d’entre tous les saints, cette grâce […] d’éclairer tous les hommes,
etc. » Donc les anges supérieurs éclairent les inférieurs. 3) La lumière spirituelle est plus
efficace que la lumière corporelle. Or les corps supérieurs éclairent
les inférieurs. Les anges supérieurs éclairent donc aussi les inférieurs. Réponse : Il nous est nécessaire de parler de la lumière intellectuelle
par similitude avec la lumière corporelle. Or la lumière corporelle est le
médium par lequel nous voyons ; et elle sert à nos yeux de deux
façons : d’abord en ce que par elle devient pour nous actuellement
visible ce qui était visible en puissance ; ensuite en ce que, par la
nature de la lumière, les yeux sont eux-mêmes renforcés pour voir ;
voilà pourquoi il est nécessaire qu’il y ait de la lumière dans la composition
de l’organe. Et par conséquent, la lumière intellectuelle peut être
appelée « la vigueur même de l’intelligence pour penser », ou
encore « ce par quoi une chose nous devient connue ». C’est donc
sous deux aspects que quelqu’un peut être éclairé par un autre : en ce
que son intelligence est renforcée pour connaître des choses, et en ce que
l’intelligence est guidée d’une connaissance vers une autre. Et ces deux
aspects sont unis dans l’intelligence, comme cela est clair lorsque
l’intelligence de quelqu’un, par un médium qu’il conçoit en esprit, est renforcée
pour voir d’autres choses qu’elle ne pouvait pas voir auparavant. Donc, on
dit qu’une intelligence est éclairée par une autre, lorsque lui est
transmis un médium de connaissance par lequel l’intelligence renforcée peut
s’exercer sur des objets de connaissance sur lesquels elle n’avait pas
pouvoir auparavant. Et parmi nous, cela se produit de deux façons. D’abord par
le discours ; comme lorsque l’enseignant, par sa parole, transmet au
disciple quelque médium par lequel son intelligence
est renforcée pour comprendre des choses qu’il ne pouvait pas comprendre auparavant.
Et dans ce cas, l’on dit que le maître éclaire le disciple. Ensuite,
lorsqu’on propose à quelqu’un un signe sensible par lequel il peut être guidé
vers la connaissance de quelque intelligible. Et ainsi, l’on dit que le prêtre
éclaire le peuple, selon Denys, pour
autant qu’il administre et montre au peuple les sacrements, qui sont des
guides vers les intelligibles divins. Mais les anges n’arrivent point à la connaissance des choses
divines par des signes sensibles, et ils ne reçoivent pas les médiums
intelligibles avec variété et processus discursif, comme nous les recevons,
mais immatériellement. Et c’est ce que dit Denys au septième chapitre de la Hiérarchie céleste, montrant comment les
anges supérieurs peuvent être éclairés : « Les premières essences
angéliques sont contemplatives, non qu’elles contemplent intellectuellement
des symboles sensibles, ni qu’elles s’élèvent à Dieu à travers la variété des
saintes Écritures ; mais elles sont inondées de la lumière supérieure
d’un savoir immatériel. » Donc l’illumination de l’ange par l’ange n’est
autre que le renforcement de l’intelligence de l’ange inférieur par une chose
observée dans le supérieur, en vue de connaître des choses. Et voici comment
cela peut se faire. De même que, parmi les corps, les supérieurs sont comme
des actes relativement aux inférieurs, tel le feu relativement à l’air, de
même les esprits supérieurs sont comme des actes relativement aux inférieurs.
Or toute puissance est renforcée et perfectionnée par l’union à son
acte ; et ainsi, les corps inférieurs sont conservés dans les
supérieurs, qui sont leur lieu ; voilà pourquoi les anges inférieurs
sont eux aussi renforcés par leur liaison avec les supérieurs, laquelle se
fait par le regard de l’intelligence ; et c’est pourquoi l’on dit qu’ils
sont éclairés par eux. Réponse aux objections : 1° Saint Augustin parle de la formation ultime, dans
laquelle l’esprit est formé par la grâce, qui provient immédiatement de Dieu. 2° L’ange qui éclaire ne produit pas une nouvelle lumière de
la grâce ou de la nature, sinon comme participée. En effet, puisque tout ce
qui est pensé est connu par la puissance de la lumière intellectuelle,
l’objet même qui est connu inclut en soi, en tant que tel, comme participée,
la lumière intellectuelle par la puissance de laquelle il revient à cet objet
de renforcer l’intelligence, comme on le voit clairement lorsque le maître
transmet au disciple le médium de quelque
démonstration, en lequel la lumière de l’intellect agent est participée comme
dans un instrument. Car les premiers principes sont comme des
instruments de l’intellect agent, comme dit le Commentateur au troisième
livre sur l’Âme ; et il en
est de même de tous les principes seconds qui contiennent les médiums propres
des démonstrations. Ainsi, lorsque l’ange supérieur manifeste ce qu’il
connaît à un autre ange, l’intelligence de ce dernier est renforcée pour
qu’il connaisse des choses qu’il ne connaissait pas auparavant ; et de
la sorte, il ne se produit pas en l’ange éclairé une nouvelle lumière de la
nature ou de la grâce, mais la lumière qui était déjà en lui est renforcée
par la lumière contenue dans l’objet connu qui a été perçu par (ou de) l’ange
supérieur. 3° Il n’en va pas de même de la lumière corporelle et de la spirituelle. En effet,
n’importe quel corps peut indifféremment être éclairé par n’importe quelle
lumière corporelle ; et la raison en est que toute lumière corporelle
est indifférente aux formes visibles. Mais n’importe quel esprit ne peut
indifféremment être éclairé par n’importe quelle lumière, car toute lumière
ne contient pas indifféremment toutes les formes intelligibles ; en
effet, la lumière suprême contient les formes intelligibles les plus
universelles. Voilà pourquoi, puisque l’intelligence inférieure est
proportionnée pour recevoir la connaissance par des formes plus particulières,
il ne lui suffit pas d’être éclairée par une lumière supérieure, mais il est nécessaire
qu’elle soit éclairée par une lumière inférieure pour être amenée à la connaissance
des réalités, comme cela est clair parmi nous. En effet, le philosophe
premier a connaissance de toutes les réalités dans les principes universels.
Le médecin, lui, considère les réalités surtout dans le particulier :
c’est pourquoi il reçoit immédiatement les principes non du philosophe
premier, mais du physicien, qui a des principes plus particularisés que le
philosophe premier. Mais le physicien, dont la considération est plus
universelle que celle du médecin, peut recevoir immédiatement du philosophe
premier les principes de sa propre considération. Ainsi, puisque dans la
lumière de l’intelligence divine les raisons des réalités sont suprêmement unies comme en un principe unique
tout à fait universel, les anges inférieurs ne sont pas proportionnés à recevoir
la connaissance par cette seule lumière, à moins que ne lui soit adjointe la lumière des anges
supérieurs, en qui les formes intelligibles sont particularisées. 4° Un ange en éclaire un autre parfois par un médium, et
parfois sans médium. Par un médium, spirituel cependant, comme
lorsque l’ange supérieur éclaire un ange intermédiaire, lequel, par la
puissance de la lumière de l’ange supérieur, éclaire un ange situé très bas.
Sans médium, comme lorsque l’ange supérieur éclaire l’ange existant immédiatement
au-dessous de lui. Et il n’est pas nécessaire que l’éclairant soit uni à
l’éclairé comme s’il pénétrait dans son esprit, mais ils sont comme liés
entre eux par ceci que l’un regarde l’autre. 5° Le même médium, numériquement unique, qui est connu par
l’ange supérieur, est connu par l’inférieur ; mais la connaissance qu’en
a l’ange supérieur est autre que celle de l’ange inférieur : et ainsi,
la lumière est en quelque sorte identique, et en quelque sorte différente. Et
il n’en résulte pas, en tant qu’elle est différente, qu’elle soit créée par
l’ange supérieur : car les réalités non subsistantes par elles-mêmes ne
deviennent pas, à proprement parler, tout comme elles ne sont pas par
soi ; ainsi ce n’est pas la couleur qui devient, mais le coloré, comme
il est dit au septième livre de la Métaphysique. Ce n’est donc pas la
lumière même de l’ange qui devient, mais c’est l’objet éclairé lui-même qui,
de potentiellement éclairé, devient actuellement éclairé. 6° De même que, dans l’illumination corporelle, aucune forme
n’est ôtée, mais seulement la privation de lumière que sont les ténèbres, de
même en est-il dans l’illumination spirituelle : il n’est donc pas nécessaire
qu’il y ait là une destruction, mais seulement l’enlèvement d’une négation. 7° Cette lumière de l’ange par laquelle on le dit éclairé,
n’est pas la perfection essentielle de l’ange lui-même, mais une perfection
seconde qui se ramène à un genre accidentel :
et il ne s’ensuit pas que l’accident s’étende au-delà du sujet, car la connaissance
par laquelle l’ange supérieur est éclairé n’est pas numériquement identique
dans l’ange inférieur ; mais elle l’est en espèce et en nature, en tant
qu’elle appartient au même, tout comme il y a, dans l’air éclairé et le
soleil qui éclaire, une
lumière identique en espèce, non numériquement. 8° Une chose qui était auparavant intelligible en puissance
devient, par la lumière, intelligible en acte ; mais
cela est possible de deux façons. D’abord, en sorte que ce qui est en soi
intelligible en puissance devienne intelligible en acte, comme cela se
produit en nous. Et ce n’est pas ainsi que l’intelligence angélique a besoin
de lumière, puisqu’elle n’abstrait pas l’espèce à partir de phantasmes.
Ensuite, de telle sorte que ce qui est intelligible en puissance pour quelque
être intelligent devienne pour lui intelligible en acte, comme les substances
supérieures deviennent pour nous intelligibles en acte grâce aux médiums par
lesquels nous parvenons à les connaître. Et de cette façon l’intelligence de
l’ange a besoin de lumière pour être guidée vers la connaissance actuelle des
choses qu’elle est en puissance de connaître. 9° L’illumination par laquelle un ange en éclaire un autre
ne concerne pas les choses qui appartiennent à la connaissance naturelle des
anges, car tous ont ainsi dès le début de leur création une connaissance
naturelle parfaite ; à moins, peut-être, de soutenir que les anges
supérieurs sont la cause des inférieurs, ce qui est contre la foi. Mais cette connaissance concerne
les choses qui sont révélées aux anges et dépassent leur connaissance
naturelle, comme les mystères divins ayant trait à l’Église
supérieure ou inférieure. Voilà pourquoi Denys admet une action hiérarchique. Et bien que
tous voient le Verbe, il ne s’ensuit pas que tout ce que les anges supérieurs
voient dans le Verbe, les inférieurs le voient aussi. 10° Lorsqu’un ange est éclairé par un autre, de nouvelles
espèces ne lui sont pas infusées, mais, à partir des mêmes espèces qu’il
avait auparavant, son intelligence renforcée par la lumière supérieure
devient, de la façon déjà mentionnée, apte à connaître plus de choses :
comme notre intelligence renforcée par la lumière divine ou angélique peut, à
partir des mêmes phantasmes, parvenir à la connaissance de plus de choses
qu’elle ne le pourrait par elle-même. 11° Bien qu’il n’y ait dans les anges aucune obscurité
source d’erreur, il y a cependant en eux la nescience de choses qui dépassent
leur connaissance naturelle ; et c’est pourquoi ils ont besoin d’être
éclairés. 12° Aucune réalité, si matérielle soit-elle, ne reçoit
quelque chose par ce qui en elle est formel, mais seulement par ce qui en elle
est matériel ; ainsi, notre âme ne reçoit pas l’illumination quant à son
intellect agent, mais quant à son intellect possible – comme aussi les
réalités corporelles ne reçoivent pas d’impression du côté de la forme, mais
du côté de la matière – et cependant, notre intellect possible est plus
simple qu’une forme matérielle. Ainsi l’intelligence de l’ange est-elle, elle aussi,
éclairée quant à ce qu’elle a de potentialité, quoiqu’elle soit elle-même
plus noble que notre intellect agent, qui n’est pas éclairé. 13° Cette citation doit s’entendre des choses qui
appartiennent à la connaissance de la béatitude, pour lesquelles tous les
anges sont immédiatement éclairés par Dieu. 14° Cette illumination dont nous parlons se fait par la
lumière de la grâce qui perfectionne la lumière de la nature. Et il ne
s’ensuit pas que l’homme dans l’état de voie puisse éclairer l’ange : en
effet, ce n’est pas en acte qu’il a une grâce plus grande, mais ce n’est que
virtuellement ; car il a une grâce par laquelle il peut mériter un état
plus parfait ; comme aussi le poulain qui vient de naître est
virtuellement plus grand que l’âne, mais moins grand en
quantité actuelle. 15° Lorsque l’on dit que l’illumination est une assomption
de science divine, la science est appelée divine parce qu’elle tire son origine
de l’illumination divine. 16° Les formes innées suffisent pour connaître toutes les
choses qui sont connues de l’ange par la connaissance naturelle ; mais
pour celles qui sont au-dessus de la connaissance naturelle, [les anges] ont
besoin d’une lumière plus haute. 17° Parmi les anges d’espèces différentes, il n’est pas
nécessaire qu’il y ait une lumière intelligible spécifiquement
différente ; tout comme, dans les corps différant par l’espèce, la
couleur est spécifiquement identique. Et cela est surtout vrai de la lumière
de la grâce, qui est aussi spécifiquement la même parmi les hommes et
parmi les anges. 18° La lumière de
l’intellect agent suffit, en nous, pour les choses qui appartiennent à la connaissance
naturelle ; mais pour les autres choses, une lumière plus haute est
requise, comme celle de la foi ou de la prophétie. |
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Et videtur quod
non. Quia, ut dicit
Augustinus [De Gen. ad litt. III,
20], solus Deus potest mentem formare. Sed illuminatio Angeli est quaedam
formatio mentis illuminati, ergo solus Deus potest Angelum illuminare. Praeterea, in
Angelis non est aliud lumen nisi gratiae et naturae. Sed lumine naturae unus
Angelus alium non illuminat, quia unusquisque habet naturalia sua immediate a
Deo ; similiter nec lumine gratiae, quae immediate a solo Deo est. Ergo
unus Angelus alium non potest illuminare. Praeterea,
sicut se habet corpus ad lumen corporale, ita spiritus ad lumen spirituale.
Sed corpus illuminatum a lumine superexcedenti, non illuminatur simul a
lumine minori ; sicut aer illuminatus a lumine solis, non simul
illuminatur a luna. Ergo, cum plus excedat lumen spirituale divinum quodlibet
lumen creatum, quam lumen solis lumen candelae vel stellae ; videtur
quod, cum omnes Angeli illuminentur a Deo, quod unus ab alio non illuminetur. Praeterea, si
unus Angelus alium illuminat, aut hoc est per medium, aut sine medio. Sed non
sine medio, quia sic oporteret unum Angelum alteri illuminato per ipsum esse Praeterea, si
unus Angelus alium illuminet, aut hoc est per hoc quod tradit ei lumen proprium,
aut per hoc quod dat ei aliquod aliud lumen. Sed non primo modo, quia sic
unum et idem lumen esset in diversis illuminatis. Nec iterum secundo modo,
quia sic oporteret quod illud lumen esset factum a superiori Angelo ; ex
quo sequeretur quod Angelus esset creator illius luminis, cum illud lumen non
fiat ex materia. Ergo videtur quod unus Angelus alium non illuminet. Praeterea, si
unus Angelus ab alio illuminatur, oportet quod Angelus illuminatus reducatur
de potentia in actum, quia illuminari est quoddam fieri. Sed quandocumque
aliquid reducitur de potentia in actum, oportet in eo aliquid corrumpi. Cum
igitur in Angelis nihil corrumpatur, videtur quod unus ab alio non
illuminetur. Praeterea, si
unus ab alio illuminatur, lumen quod unus alii tradit, aut est substantia,
aut accidens. Sed non potest esse substantia, quia forma substantialis
superaddita variat speciem, sicut unitas speciem numeri, sicut dicitur VIII
Metaphys. [l. 3 (1043 b 36)] ; et sic sequeretur quod Angelus per
hoc quod illuminatur, secundum speciem variaretur. Similiter non potest esse
accidens, quia accidens non se extendit ultra subiectum. Ergo unus Angelus
alium non illuminat. Praeterea, ad
hoc visus noster et corporalis et intellectualis lumine indiget, quia eius
obiectum est intelligibile et visibile in potentia, ut per lumen fiat
intelligibile et visibile in actu. Sed obiectum cognitionis angelicae est
intelligibile in actu, quod est ipsa divina essentia, vel species concreatae.
Ergo ad cognoscendum non indigent intelligibili lumine. Praeterea, si
unus alium illuminat, aut hoc est respectu cognitionis naturalis, aut
respectu cognitionis gratiae. Sed non respectu cognitionis naturalis, quia
tam in superioribus quam in inferioribus naturalis cognitio est perfecta per
formas innatas. Similiter nec quantum ad cognitionem gratiae qua res in verbo
cognoscunt, quia omnes Angeli verbum immediate vident. Ergo unus alium non
illuminat. Praeterea, ad
cognitionem intellectus non requiritur nisi forma intelligibilis et lumen
intelligibile. Sed unus Angelus alteri non tradit neque formas intelligibiles,
quae sunt concreatae, neque lumen intelligibile, cum unusquisque a Deo
illuminetur, secundum Iob, XXV, 3 : numquid
est numerus militum eius, et super quem non fulget lumen illius ? Ergo unus alium non illuminat. Praeterea,
illuminatio ordinatur ad tenebras pellendas. Sed in cognitione Angelorum
nulla est tenebra vel obscuritas ; unde II Corinth., XII, dicit Glossa
[P. Lombardi, PL 192, 81 D], quod in regione intelligibilium, quam constat esse regionem Angelorum,
sine omni imaginatione corporis mens
videt perspicuam veritatem, nullis opinionum falsarum nebulis fuscatam.
Ergo Angelus ab Angelo non illuminatur. Praeterea,
intellectus angelicus est nobilior quam intellectus agens animae nostrae. Sed
intellectus agens nostrae animae nunquam illuminatur, sed solum illuminat.
Ergo nec Angeli illuminantur. Praeterea,
Apoc. XXI, 23, dicitur, quod civitas
(beatorum) non eget sole neque luna, nam claritas Dei illuminabit eam ; et exponit Glossa [ordin. et interlin., ibid.] solem et
lunam doctores maiores et minores. Ergo, cum Angelus sit iam civis illius
civitatis, non illuminatur nisi a solo Deo. Praeterea, si
Angelus Angelum illuminat, aut hoc est per abundantiam naturalis luminis, aut
per abundantiam gratuiti. Sed non per abundantiam naturalis, quia cum Angelus
qui cecidit, fuerit de supremis Angelis, habuit naturalia excellentissima,
quae in eo integra manent, ut dicit Dionysius, IV cap. de Divin. Nomin.
[§ 23], et sic daemon Angelum illuminaret, quod est absurdum. Similiter
nec per abundantiam luminis gratiae, quia aliquis homo in statu viae est
maioris gratiae quam inferiores Angeli ; cum ex virtute gratiae aliqui
homines transferantur ad ordinem superiorum Angelorum ; et sic homo in
statu viae existens Angelum illuminaret, quod est absurdum. Ergo unus Angelus
alium non illuminat. Praeterea,
Dionysius dicit, cap. VII Cael. Hierarch. [§ 3], quod illuminatio est divinae scientiae
assumptio. Sed divina scientia non potest dici nisi quae est de Deo, vel
quae est de rebus divinis. Et utrolibet modo scientiam divinam non assumit
Angelus nisi a Deo. Ergo unus Angelus alium non illuminat. Praeterea, cum
potentia intellectus angelici sit tota terminata per formas innatas, formae
innatae sufficiunt ad omnia cognoscenda quae Angelus cognoscere potest. Ergo
non oportet quod a superiori Angelo illuminetur ad aliquid cognoscendum. Praeterea,
Angeli omnes ad invicem specie differunt ; vel saltem illi qui sunt
diversorum ordinum. Sed nihil illuminatur a lumine alterius speciei ;
sicut res corporalis non illuminatur lumine spirituali. Ergo unus Angelus ab
alio non illuminatur. Praeterea,
lumen intellectus angelici est perfectius quam lumen intellectus agentis
nostri. Sed lumen intellectus nostri agentis sufficit ad omnes species quas a
sensu accipimus. Ergo et lumen intellectus angelici sufficit ad omnes species
innatas ; et sic non oportet quod aliud lumen superaddatur. Sed contra. Est
quod dicit Dionysius, cap. III Cael. Hierarch. [§ 2], quod ordo
hierarchiae est hos quidem illuminari,
illos vero illuminare ;
ergo et cetera. Praeterea,
sicut est ordo in hominibus, ita est ordo in Angelis ; ut patet per Dionysium
[De eccles. hier., cap. 5,
pars 1, § 2]. Sed in hominibus superiores illuminant inferiores, ut
dicitur Ephes. cap. III, 8-9 : mihi
autem omnium sanctorum minimo data est gratia haec (…) illuminare omnes,
etc., ergo et superiores Angeli inferiores illuminant. Praeterea,
lumen spirituale est efficacius quam corporale. Sed superiora corpora illuminant
inferiora. Ergo et superiores Angeli illuminant inferiores. Responsio.
Dicendum, quod de lumine intellectuali oportet nos loqui ad similitudinem corporalis
luminis. Lumen autem corporale est medium quo videmus ; et servit nostro
visui in duobus : uno modo in hoc quod per ipsum fit nobis visibile actu
quod erat potentia visibile ; alio modo in hoc quod visus ipse
confortatur ad videndum ex luminis natura ; unde et oportet esse lumen
in compositione organi. Unde et lumen
intellectuale potest dici ipse vigor intellectus ad intelligendum, vel etiam
id quo aliquid fit nobis notum. Unde secundum duo potest aliquis illuminari
ab alio : scilicet secundum hoc quod eius intellectus confortatur ad
cognoscenda, et secundum hoc quod intellectus ex aliquo manuducitur in
aliquod cognoscendum. Et haec duo coniunguntur in intellectu, sicut patet cum
aliquis per aliquod medium quod mente concipit, intellectus eius confortatur
ad alia videnda quae prius videre non poterat. Secundum hoc ergo unus
intellectus ab alio illuminari dicitur, inquantum traditur ei aliquod medium
cognoscendi, quo intellectus confortatus potest in aliqua cognoscibilia, in
quae prius non poterat. Quod quidem
dupliciter apud nos contingit. Uno modo per sermonem ; ut cum docens
verbo suo tradit aliquod medium discipulo, per quod eius intellectus
confortatur ad aliqua intelligenda, quae prius intelligere non poterat. Et
sic magister dicitur illuminare discipulum. Alio modo inquantum alicui
proponitur aliquod sensibile signum, ex quo quis potest manuduci in alicuius
intelligibilis cognitionem. Et sic sacerdos dicitur illuminare populum,
secundum Dionysium [De eccles. hier.,
cap. 5, p. 1, § 6], inquantum populo sacramenta ministrat et
ostendit, quae sunt manuductiones in divina intelligibilia. Sed Angeli
neque per sensibilia signa in cognitionem divinorum deveniunt, neque intelligibilia
media recipiunt cum varietate et discursu, sicut nos recipimus, sed immaterialiter.
Et hoc est quod Dionysius dicit, cap. VII Cael. Hierarch. [§ 2],
ostendens quomodo superiores Angeli illuminentur : contemplativae, inquit, sunt
primae Angelorum essentiae, sensibilium symbolorum, aut intellectualium speculativae ; non ut varietate sacrae Scripturae in
Deum reductae, sed Ad primum ergo
dicendum, quod Augustinus loquitur de formatione ultima, qua mens formatur
per gratiam, quae est immediate a Deo. Ad secundum
dicendum, quod ab Angelo illuminante non fit novum lumen gratiae vel naturae
nisi ut participatum. Cum enim omne quod intelligitur, ex vi intellectualis
luminis cognoscatur ; ipsum cognitum inquantum huiusmodi includit in se
intellectuale lumen ut participatum, ex cuius virtute habet intellectum confortare ;
sicut patet quando magister tradit discipulo medium alicuius demonstrationis,
in quo participatur lumen intellectus agentis ut in instrumento. Prima enim
principia sunt quasi instrumenta intellectus agentis, ut dicit Commentator in
III de Anima [comm. 36] ; et similiter etiam omnia principia
secunda quae continent propria media demonstrationum. Unde per hoc quod superior
Angelus suum cognitum alteri Angelo demonstrat, eius intellectus confortatur
ad aliqua cognoscenda, quae prius non cognoscebat ; et sic non fit in
Angelo illuminato novum lumen naturae vel gratiae ; sed lumen quod prius
inerat, confortatur per lumen contentum in cognito percepto a superiori Angelo. Ad tertium
dicendum, quod non est simile de lumine corporali et spirituali. Quodlibet
enim corpus potest indifferenter illuminari a quocumque lumine
corporali ; quod ideo est, quia omne lumen corporale aequaliter ad
formas visibiles se habet. Sed non quilibet spiritus potest aequaliter illuminari
quolibet lumine, quia quodlibet lumen non aequaliter continet formas
intelligibiles ; lumen enim supremum continet formas intelligibiles magis
universales. Et ideo, cum inferior intellectus sit proportionatus ad
accipiendum cognitionem per formas magis particulares, non sufficit ei quod
illuminetur a superiori lumine ; sed oportet quod illuminetur lumine
inferiori ad hoc quod in cognitionem rerum adducatur, sicut patet apud nos.
Philosophus enim primus habet cognitionem rerum omnium in principiis
universalibus. Medicus autem considerat res maxime in particulari : unde
non accipit immediate principia a primo philosopho, sed accipit immediate a
naturali, qui habet principia magis contracta quam primus philosophus.
Naturalis autem, cuius consideratio est universalior quam medici, potest
accipere immediate principia suae considerationis a primo philosopho. Unde,
cum in lumine intellectus divini rerum rationes maxime uniantur quasi in uno
principio maxime universali, inferiores Angeli non sunt proportionati ad hoc
quod per illud lumen solum cognitionem accipiant, nisi adiungatur lumen Angelorum
superiorum, in quibus formae intelligibiles contrahuntur. Ad quartum
dicendum, quod Angelus quandoque alium Angelum illuminat per medium,
quandoque sine medio. Per medium autem, spirituale tamen, sicut cum Angelus
superior illuminat medium, et medius illuminat infimum virtute luminis
superioris Angeli. Sine medio autem,
sicut cum Angelus superior Angelum immediate sub se existentem illuminat. Nec
oportet quod hoc modo coniungatur illuminans illuminato quasi in eius mentem
illabatur ; sed quasi continuati ad invicem, per hoc quod unus alium
intuetur. Ad quintum dicendum, quod unum et idem numero medium quod cognoscitur
a superiori Angelo, cognoscitur ab inferiori ; sed cognitio superioris Angeli
de illo est alia a cognitione inferioris : et sic quodammodo idem est
lumen, et quodammodo aliud. Nec tamen sequitur quod secundum hoc quod est
aliud, sit creatum a superiori Angelo : quia res per se non subsistentes,
non per se loquendo fiunt, sicut nec per se sunt ; unde non fit color,
sed fit coloratum, ut dicitur VII Metaph. [l. 8 (1034 b 7)].
Unde non fit ipsum lumen Angeli, sed fit ipsum illuminatum, de potentia
illuminato, actu illuminatum. Ad sextum
dicendum, quod sicut in illuminatione corporali non removetur aliqua forma,
sed sola privatio luminis, quae est tenebra ; ita etiam in illuminatione
spirituali : unde non oportet quod sit ibi aliqua corruptio, sed solum
negationis remotio. Ad septimum
dicendum, quod illud lumen Angeli quo illuminari dicitur, non est perfectio
essentialis ipsius Angeli, sed perfectio secunda quae reducitur ad genus
accidentale : nec sequitur quod accidens se extendat ultra subiectum,
quia illa cognitio qua illuminatur superior Angelus, non est in Angelo
inferiori eadem numero ; sed specie et ratione, inquantum est eiusdem,
sicut et eadem specie, non numero, lux est in aere illuminato et sole illuminante. Ad octavum
dicendum, quod per lumen fit aliquid intelligibile actu quod prius erat intelligibile
in potentia ; sed hoc potest esse dupliciter. Uno modo ita quod illud
quod est in se intelligibile in potentia, fiat intelligibile actu, ut in
nobis accidit. Et sic lumine non indiget intellectus angelicus, cum non abstrahat
speciem a phantasmatibus. Alio modo ita quod illud quod est intelligibile in
potentia alicui intelligenti, fiat ei intelligibile actu, sicut nobis fiunt
substantiae superiores intelligibiles actu per media quibus in eorum
cognitionem devenimus. Et hoc modo intellectus
Angeli lumine indiget ad hoc ut ducatur in actualem cognitionem eorum ad quae
cognoscenda est in potentia. Ad nonum
dicendum, quod illuminatio qua unus Angelus alium illuminat non est de his
quae ad naturalem cognitionem Angelorum pertinent ; quia sic omnes ex
principio suae conditionis perfectam habent naturalem cognitionem ; nisi
forte poneremus quod superiores Angeli essent causa inferiorum : quod
est contra fidem. Sed cognitio ista est de his quae revelantur
Angelis, eorum cognitionem naturalem excedentibus ; sicut de divinis
mysteriis pertinentibus ad Ecclesiam superiorem vel inferiorem. Unde et ponitur
actio hierarchica a Dionysio [De cael.
hier., cap. 3, § 1]. Nec sequitur quod, quamvis omnes verbum
videant, quod quidquid vident in verbo superiores Angeli, videant et inferiores. Ad decimum
dicendum, quod quando unus Angelus ab alio illuminatur, non infunduntur ei
novae species ; sed ex eisdem speciebus quas prius habebat, intellectus
eius confortatus per lumen superius, modo praedicto efficitur plurium
cognoscitivus ; sicut intellectus noster confortatus per lumen divinum
vel angelicum, ex eisdem phantasmatibus in plurium cognitionem pervenire
potest quam per se posset. Ad undecimum
dicendum, quod quamvis in Angelis non sit aliqua obscuritas erroris, est
tamen in eis aliquorum nescientia, quae eorum naturalem cognitionem
excedunt ; et propter hoc illuminatione indigent. Ad duodecimum
dicendum, quod nulla res, quantumcumque materialis, recipit aliquid secundum
id quod est formale in ipsa, sed solum secundum id quod est materiale in
ea ; sicuti anima nostra non recipit illuminationem ratione intellectus
agentis, sed ratione possibilis ; velut etiam res corporales non
recipiunt aliquam impressionem ex parte formae, sed ex parte materiae ;
et tamen intellectus possibilis noster est simplicior quam aliqua forma
materialis. Ita etiam et intellectus Angeli illuminatur secundum id quod
habet de potentialitate, quamvis ipse sit nobilior intellectu agente nostro,
qui non illuminatur. Ad
decimumtertium dicendum, quod auctoritas illa est intelligenda de his quae
pertinent ad cognitionem beatitudinis, in quibus omnes Angeli immediate
illuminantur a Deo. Ad
decimumquartum dicendum, quod ista illuminatio de qua loquimur, fit per lumen
gratiae perficiens lumen naturae. Nec tamen sequitur quod homo in statu viae
possit Angelum illuminare : non enim habet maiorem gratiam in actu, sed
solum in virtute ; quia habet gratiam ex qua potest mereri perfectiorem
statum ; sicut etiam pullus equi statim natus est maior virtute quam
asinus, minor autem actuali quantitate. Ad
decimumquintum dicendum, quod cum dicitur quod illuminatio est divinae
scientiae assumptio, scientia dicitur divina, quia ex divina illuminatione
originem habet. Ad decimumsextum dicendum, quod formae innatae sufficiunt ad omnia
cognoscenda quae naturali cognitione ab Angelo cognoscuntur ; sed ad ea
quae sunt supra naturalem cognitionem, indigent lumine altiori. Ad decimumseptimum dicendum, quod in Angelis specie differentibus non
oportet quod sit lumen intelligibile specie differens ; sicut et in corporibus
specie differentibus est idem specie color. Et hoc est praecipue verum
de lumine gratiae, quae etiam in hominibus et in Angelis est eadem specie. Ad decimumoctavum dicendum, quod lumen intellectus agentis in nobis
sufficit ad ea quae sunt cognitionis naturalis ; sed ad alia requiritur
altius lumen, ut fidei vel prophetiae. |
(Secundo quaeritur utrum inferior Angelus
semper illuminetur a superiori,
vel quandoque a Deo immediate.)
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Il semble que ce soit immédiatement par Dieu. 1° L’ange inférieur est en puissance à la grâce par sa
volonté et à l’illumination par son intelligence. Or il reçoit de Dieu autant
de grâce qu’il en est capable. Il reçoit donc de Dieu autant d’illumination
qu’il en est capable ; et ainsi, il est éclairé immédiatement par Dieu,
non par un ange intermédiaire. 2° De même que les anges supérieurs sont des médiums entre
Dieu et les inférieurs, de même ces derniers sont des médiums entre les anges
supérieurs et nous. Or les anges supérieurs nous éclairent parfois immédiatement,
comme le séraphin éclaira Isaïe, cela est montré en Is. 6, 6. Donc parfois aussi, les anges inférieurs sont éclairés
immédiatement par Dieu. 3° De même qu’il y a un certain ordre déterminé parmi les
substances spirituelles, ainsi en est-il parmi les substances corporelles. Or
la puissance divine opère parfois dans les réalités corporelles en laissant
de côté les causes intermédiaires ; par exemple, lorsqu’elle ressuscite
un mort sans la coopération du corps céleste. Parfois donc aussi, elle
éclaire les anges inférieurs sans le ministère des supérieurs. 4° « Tout ce que peut une puissance inférieure, une
supérieure le peut aussi. » Si donc l’ange supérieur peut éclairer
l’ange inférieur, à bien plus forte raison Dieu peut-il l’éclairer
immédiatement ; et ainsi, il n’est pas nécessaire que les illuminations
divines soient toujours apportées aux inférieurs par les supérieurs. En sens contraire : 1) Denys dit que c’est une loi immuablement établie
par la divinité, que les êtres inférieurs soient ramenés vers Dieu par le
moyen des supérieurs. Les inférieurs ne sont donc jamais éclairés
immédiatement par Dieu. 2) De même que les anges sont par nature supérieurs aux
corps, de même les anges supérieurs dépassent les inférieurs. Or rien n’est
fait par Dieu dans les réalités corporelles sans le ministère des anges, pour
ce qui concerne leur gouvernement ; cela est clairement montré par saint
Augustin au troisième livre sur la Trinité. Dieu ne fait donc
rien non plus parmi les anges inférieurs si ce n’est par l’intermédiaire des
supérieurs. 3) Les corps inférieurs ne sont mus par les corps supérieurs
qu’avec des intermédiaires ; ainsi le ciel meut la terre par l’intermédiaire
de l’air. Or un ordre semblable règne parmi les corps et parmi les esprits.
Donc l’esprit suprême, lui aussi, n’éclaire les inférieurs que par des intermédiaires. Réponse : Un effet de la bonté divine est que Dieu communique de sa
perfection aux créatures suivant leur mesure ; et c’est pourquoi il leur
communique de sa bonté non seulement de
façon qu’elles soient en elles-mêmes des choses bonnes et parfaites, mais
aussi de façon qu’elles prodiguent à d’autres la perfection, en coopérant à
Dieu en quelque sorte. Et telle est la plus noble façon d’imiter Dieu ;
voilà pourquoi Denys dit au troisième chapitre de la Hiérarchie céleste que « se rendre les coopérateurs de
Dieu est plus sublime que tout » ; et de là vient l’ordre qui règne
entre les anges, selon lequel certains en éclairent d’autres. Mais les avis sont diversement partagés sur cet ordre.
Certains, en effet, estiment que cet ordre est si fermement établi que rien
ne survient jamais en dehors de lui, mais qu’il est conservé toujours et en
tout. D’autres, par contre, pensent que cet ordre est établi de telle sorte
que, selon cet ordre, une dérogation se produit fréquemment, mais parfois par
des causes nécessaires ; tout comme le cours de la nature est parfois
modifié par la providence divine lorsque surgit quelque nouvelle cause, on le
voit bien dans le cas des miracles. Mais la première opinion semble plus
raisonnable, pour trois motifs. D’abord, puisqu’il
appartient à la dignité des anges supérieurs que les inférieurs soient
éclairés par eux, ce serait une atteinte à leur dignité s’ils étaient
quelquefois éclairés en dehors d’eux. Ensuite, plus des choses sont proches
de Dieu, qui est souverainement immuable, plus elles doivent être immuables ;
c’est pourquoi les corps inférieurs, qui sont très éloignés de Dieu, dévient
parfois du cours naturel, au lieu que les corps célestes gardent toujours le
mouvement naturel. Il ne semble donc pas raisonnable que l’ordre des esprits
célestes, qui sont très proches de Dieu, soit parfois changé. Enfin, parmi
les réalités qui appartiennent à l’état de nature, il ne se fait de
changement, par la puissance divine, que pour quelque chose de meilleur,
c’est-à-dire pour quelque chose qui regarde la grâce ou la gloire. Or il
n’est pas d’état plus élevé que l’état de gloire, en lequel on distingue les
ordres des anges. Il ne semble donc pas raisonnable que les choses qui
regardent les ordres des anges soient quelquefois changées. Réponse aux objections : 1° Dieu donne aux anges, suivant leur capacité, aussi bien
la grâce que l’illumination, avec cependant cette différence que la grâce, qui regarde la volonté, est donnée immédiatement à tous
par Dieu, attendu qu’il n’y a pas d’ordre parmi leurs volontés pour que l’un
puisse laisser une impression sur l’autre ; au lieu que l’illumination
descend de Dieu vers les derniers par les premiers et les intermédiaires. 2° Au treizième chapitre de la Hiérarchie céleste, Denys résout le
problème de deux façons. D’abord, en disant que cet ange 3° Le cours naturel est surpassé par quelque état plus
noble, à cause duquel il est digne qu’il soit parfois changé ; mais rien
n’est plus noble que l’état de gloire ; voilà pourquoi il n’en va pas de même. 4° Ce n’est pas à cause de
l’impuissance de Dieu ou des anges supérieurs que les inférieurs sont
éclairés par Dieu et par les premiers anges au moyen d’intermédiaires ;
mais c’est pour que soient conservées la dignité et la perfection de
tous ; ce qui a lieu lorsque plusieurs coopèrent avec Dieu à la même
chose. |
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Et videtur quod immediate a Deo. Angelus enim inferior est in potentia ad
gratiam affectus, et ad illuminationem intellectus. Sed
tantum suscipit de gratia a Deo, quantum est capax. Ergo tantum suscipit de
illuminatione a Deo, quantum est capax ; et ita immediate a Deo illuminatur,
non per Angelum intermedium. Praeterea,
sicut inter Deum et inferiores Angelos sunt medii superiores, ita inter superiores
et nos sunt medii inferiores. Sed superiores Angeli quandoque illuminant nos
immediate, sicut Seraphim illuminavit Isaiam, ut patet Isa., VI, 6. Ergo et
inferiores Angeli quandoque illuminantur immediate a Deo. Praeterea,
sicuti est ordo quidam determinatus in substantiis spiritualibus, ita et in
substantiis corporalibus. Sed quandoque in
rebus corporalibus divina virtus operatur praetermissis causis mediis ; sicut
cum suscitat mortuum non cooperante corpore caelesti. Ergo etiam et quandoque
illuminat inferiores Angelos sine ministerio superiorum. Praeterea, quidquid potest virtus inferior, potest et
superior. Si ergo Angelus superior potest illuminare inferiorem Angelum,
multo fortius Deus potest immediate eum illuminare ; et ita non oportet
quod illuminationes divinae semper deferantur per superiores ad inferiores. Sed contra. Est
quod dicit Dionysius [De eccles. hier.,
cap. 5, pars. 1, § 4], hanc legem esse divinitatis immobiliter
firmatam, ut inferiora reducantur in Deum mediantibus superioribus. Ergo
nunquam illuminantur inferiores immediate a Deo. Praeterea, sicut Angeli secundum naturam sunt superiores corporibus,
ita superiores inferioribus praeeminent. Sed nihil fit a Deo in corporalibus
rebus nisi ministerio Angelorum, quantum ad eorum gubernationem pertinet ;
ut patet per Augustinum, III de Trinitate [cap. 4]. Ergo etiam nihil fit
a Deo in inferioribus Angelis nisi mediantibus superioribus. Praeterea, a corporibus superioribus non moventur inferiora corpora
nisi per media ; sicut terra a caelo mediante aere. Sed ita est ordo in
corporibus sicut in spiritibus. Ergo et summus spiritus non illuminat inferiores
nisi per medios. Respondeo. Dicendum, quod ex bonitate divina procedit quod ipse de perfectione
sua creaturis communicet secundum earum proportionem ; et ideo non solum
intantum communicat eis de sua bonitate, quod in se sint bona et perfecta,
sed etiam ut aliis perfectionem largiantur, Deo quodammodo cooperando. Et hic est
nobilissimus modus divinae imitationis ; unde dicit Dionysius, cap. III
Cael. Hierarch. [§ 2], quod omnium
divinius est Dei cooperatorem fieri ; et exinde procedit ordo qui est in Angelis, quod quidam alios
illuminant. Sed circa hunc
ordinem diversimode quidam opinantur. Quidam enim aestimant hunc ordinem ita
esse firmiter stabilitum, ut nunquam praeter ipsum aliquid accidat, sed in
omnibus et semper hic ordo servetur. Alii vero extimant ita hunc ordinem
stabilitum, ut secundum hunc ordinem eveniat ut frequenter, quandoque tamen
ex causis necessariis, praetermittatur ; sicut etiam et naturalium rerum
cursus mutatur divina dispensatione, aliqua causa nova suborta, ut patet in
miraculis. Sed prima opinio videtur rationabilior, propter tria. Primo, quia
cum hoc sit de dignitate superiorum Angelorum ut per eos inferiores
illuminentur, eorum dignitati derogaretur, si quandoque praeter eos
illuminarentur. Secundo, quia quanto aliqua sunt Deo, qui est summe
immobilis, propinquiora, tanto debent esse magis immobilia ; unde
corpora inferiora, quae maxime a Deo distant, quandoque deficiunt a cursu
naturali ; corpora vero caelestia semper naturalem motum servant. Unde
non videtur esse rationabile ut ordo caelestium spirituum, qui sunt Deo propinquissimi,
aliquando immutetur. Tertio, quia in
rebus quae pertinent ad statum naturae, non fit aliqua immutatio, divina
virtute, nisi propter aliquid melius ; scilicet propter aliquid quod
pertineat ad gratiam vel gloriam. Sed statu gloriae, in quo ordines Angelorum
distinguuntur, nullus est altior status. Unde non videtur rationabile ut ea
quae ad ordines Angelorum spectant, aliquando immutentur. Ad primum ergo dicendum, quod et de gratia et de illuminatione dat
Deus Angelis secundum eorum capacitatem, differenter tamen : quia gratia
quae ad affectum pertinet, immediate a Deo omnibus datur, eo quod in voluntatibus
eorum non est ordo, ut unus in alium imprimere possit ; sed illuminatio
descendit a Deo in ultimos per primos et medios. Ad secundum dicendum, quod Dionysius, cap. XIII Cael. Hierarch.
[§ 1], dupliciter solvit. Uno modo quod Ad tertium
dicendum, quod cursus naturalis habet aliquem statum nobiliorem, propter quem
dignum est ut quandoque immutetur ; sed statu gloriae nihil est
nobilius ; et ideo non est simile. Ad quartum
dicendum, quod non est ex impotentia Dei vel superiorum Angelorum, quod
inferiores, mediantibus mediis, a Deo et primis Angelis illuminantur ;
sed est ad hoc ut servetur dignitas et perfectio omnium ; quod est dum
plures in eodem, Deo cooperantur. |
(Tertio quaeritur utrum unus Angelus, alium illuminando, eum
purget.)
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Il semble que non. 1° La purification s’entend de l’impureté. Or il n’y a pas
d’impureté dans les anges. L’un ne peut donc pas purifier l’autre. 2° [Le répondant] disait que cette purification ne s’entend
pas du péché, mais de l’ignorance ou de la nescience. En sens contraire :
puisque cette ignorance ne peut, dans les anges bienheureux, provenir du
péché – car aucun péché ne fut en eux –, elle ne proviendra que de la nature.
Or les choses qui sont naturelles ne sont pas enlevées tant que la nature demeure.
L’ange ne peut donc être purifié de l’ignorance. 3° L’illumination chasse les ténèbres. Or l’on ne peut
concevoir dans les anges d’autres ténèbres que celles de l’ignorance ou de la
nescience. Si donc la nescience est ôtée par la purification, alors la
purification et l’illumination seront identiques et ne doivent pas être
distinguées. 4° [Le répondant] disait que l’illumination regarde le terme
d’arrivée, mais la purification, le terme de départ. En sens contraire :
on ne doit aucunement trouver de troisième terme en plus de ceux de départ et
d’arrivée. Si donc ces deux actions hiérarchiques que sont la purification
et l’illumination se distinguent en fonction des termes de départ et
d’arrivée, il n’y aura pas lieu de mentionner une troisième action ; ce
qui s’oppose à Denys, qui place en troisième lieu le perfectionnement. 5° Aussi longtemps qu’une chose est en état de progresser,
elle n’est pas encore parfaite. Or la connaissance des anges croît en quelque
sorte jusqu’au jour du jugement, comme dit le Maître au deuxième livre des Sentences, dist. 11. Donc maintenant, l’un ne peut perfectionner l’autre. 6° De même que l’illumination est cause de purification, de
même elle est cause de perfectionnement. Or la cause est antérieure à
l’effet. Donc, de même que l’illumination précède le perfectionnement, de
même elle précède la purification, s’il s’agit d’une purification de la nescience. En sens contraire : Voici comment Denys distingue et ordonne de telles actions
au troisième chapitre de la Hiérarchie
céleste : « L’ordre hiérarchique est que
les uns soient purifiés et que les autres purifient ; que les uns soient
éclairés et que les autres éclairent ; que les uns soient perfectionnés
et que les autres perfectionnent. » Réponse : Ces trois actions opérées parmi les anges ne concernent que
la réception de la connaissance ; aussi Denys dit-il au septième chapitre
de la Hiérarchie céleste que « la purification, l’illumination
et le perfectionnement sont une assomption de la science divine ». Mais
voici comment doit être envisagée leur distinction. En n’importe quelle génération ou mutation, l’on doit
trouver deux termes : le terme de départ et le terme d’arrivée. Or
l’un et l’autre se trouvent différemment en divers sujets. En certains, en
effet, le terme de départ est quelque chose de contraire à la perfection à
acquérir ; comme la noirceur est contraire à la blancheur, qui est
acquise par le blanchissement. Quelquefois, par contre, la perfection à
acquérir n’a pas directement de contraire, mais il y a dans le sujet des
dispositions précédentes qui sont contraires aux dispositions qui ordonnent à
l’introduction de la perfection, comme cela est clair pour l’animation du
corps. Parfois enfin, rien n’est présupposé si ce n’est la privation ou la
négation de la forme qui doit être introduite ; comme dans
l’illumination de l’air précèdent les ténèbres, lesquelles sont éloignées par
la présence de la lumière. Semblablement, le terme d’arrivée est parfois
unique, comme dans le blanchissement le terme d’arrivée est la
blancheur ; et parfois il y a deux termes d’arrivée, dont l’un est
ordonné à l’autre, comme on le voit bien dans l’altération des éléments, dont
un terme est la disposition nécessitante, et l’autre la forme substantielle
elle-même. Donc, dans la réception de la connaissance, la
diversité susmentionnée se rencontre quant au terme de départ : car
parfois, en celui qui reçoit la science, a préexisté une erreur contraire à
l’acquisition de la science ; et quelquefois, des dispositions
contraires, comme l’impureté de l’âme, ou l’attachement immodéré aux réalités
sensibles, ou quelque chose d’autre ; parfois enfin préexiste seulement
la privation ou la négation de la connaissance, comme lorsque nous progressons
de jour en jour dans la connaissance ; et c’est seulement ainsi que l’on
doit envisager le terme de départ dans les anges. Du côté du terme d’arrivée,
il doit se trouver deux termes dans la réception de la connaissance. Le
premier est ce par quoi l’intelligence est perfectionnée pour connaître
quelque chose : que ce soit la forme intelligible, ou la lumière intel- Ainsi donc, la purification s’opère parmi les anges par un
retrait de la nescience ; c’est pourquoi Denys dit au septième
chapitre de la Hiérarchie céleste que « l’assomption de la science divine
purifie de l’ignorance ». L’illumination, quant à elle, correspond au
premier terme d’arrivée : c’est pourquoi il dit au même endroit que les
anges sont éclairés en tant qu’une chose leur est manifestée « par une
illumination plus haute ». Et le perfectionnement concerne le dernier
terme lui-même : c’est pourquoi il dit qu’ils sont perfectionnés
« dans cette même lumière, par la science des plus claires instructions ».
De cette façon, l’on comprend que l’illumination et le perfectionnement diffèrent comme la
détermination formelle de la vue par l’espèce du visible et la connaissance
du visible lui-même. Et c’est pourquoi Denys dit au cinquième chapitre la Hiérarchie ecclésiastique que l’ordre des diacres fut institué pour
purifier, celui des prêtres pour éclairer, celui des évêques pour
perfectionner ;
car les diacres exerçaient leur office sur les catéchumènes et les possédés
du démon, en qui se trouvent des dispositions contraires à l’illumination,
lesquelles sont enlevées par leur ministère ; la fonction des prêtres
est de communiquer et de montrer au peuple les sacrements, qui sont comme des
intermédiaires par lesquels nous sommes conduits vers les réalités divines ;
la fonction des évêques, quant à elle, était de manifester au peuple les
choses spirituelles, qui étaient voilées dans la signification des sacrements. Réponse aux objections : 1° Comme dit Denys au sixième chapitre de la Hiérarchie ecclésiastique, la purification, dans
le cas des anges, ne doit s’entendre d’aucune impureté, mais seulement de la
nescience. 2° On dit de deux façons qu’une négation ou un défaut provient
de la nature. D’abord, comme s’il était dû à la nature d’avoir une telle
négation, comme par exemple il est naturel à l’âne de ne pas avoir de raison ;
et ce genre d’imperfection naturelle n’est jamais enlevé tant qu’une telle
nature demeure. Ensuite, on dit qu’une négation provient de la nature parce
qu’il n’est pas dû à la nature d’avoir telle perfection, et particulièrement
quand les ressources de la nature ne suffisent pas pour acquérir une telle perfection ;
et une telle imperfection naturelle est enlevée, comme cela est clair pour
l’ignorance qu’ont les enfants, et pour le défaut de gloire qui nous est ôté
par la collation de la gloire. Et de même, la nescience est ôtée des anges. 3° L’illumination et la purification, dans l’acquisition de la science angélique, sont entre
elles comme la génération et la corruption dans l’acquisition de la forme naturelle ;
lesquelles sont un par le sujet, mais diffèrent de raison. 4° La réponse ressort de ce qui a été dit. 5° Le perfectionnement, dans le cas présent, n’est pas
considéré relativement à toute la connaissance angélique, mais relativement à
une seule connaissance, qui est perfectionnée lorsque [l’ange] est introduit
en la connaissance de quelque réalité. 6° De même que la forme est en quelque
façon la cause de la matière, en tant qu’elle lui donne l’existence actuelle,
tandis que la matière est d’une autre façon la cause de la forme, en tant
qu’elle la sustente, de même les choses qui sont du côté de la forme sont en
quelque sorte antérieures à celles qui sont du côté de la matière, et d’une
autre façon c’est l’inverse. Et parce que la privation se tient du côté de la
matière, le retrait de la privation est antérieur naturellement à
l’introduction de la forme, suivant l’ordre par lequel la matière est
antérieure à la forme, et que l’on appelle l’ordre de la génération ;
mais l’introduction de la forme est antérieure suivant l’ordre par lequel la
forme est antérieure à la matière, et qui est l’ordre du perfectionnement. Et
la même considération vaut pour l’ordre de l’illumination et du perfectionnement. |
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Et videtur quod
non. Purgatio enim
est ab impuritate. Sed in Angelis non est aliqua impuritas. Ergo unus alium
purgare non potest. Sed dicebat,
quod purgatio illa non intelligitur a peccato, sed ab ignorantia sive nescientia.
– Sed contra, cum illa ignorantia non possit esse in beatis Angelis ex
peccato, quia in eis nullum fuit, non erit nisi ex natura. Sed quae sunt
naturalia, non removentur natura manente. Ergo Angelus ab ignorantia purgari
non potest. Praeterea,
illuminatio tenebras pellit. In Angelis autem non possunt intelligi aliae
tenebrae nisi ignorantiae vel nescientiae. Si ergo per purgationem nescientia
removetur, purgatio et illuminatio idem erunt, nec debent distingui. Sed dicebat, quod illuminatio respicit terminum ad quem, purgatio vero
terminum a quo. – Sed contra, in nullo modo est invenire tertium terminum
praeter terminum a quo et terminum ad quem. Si ergo istae duae
actiones hierarchicae purgatio et illuminatio distinguantur penes terminos a
quo et ad quem, non erit ponere tertiam actionem ; quod est contra
Dionysium, qui tertio loco ponit perfectionem. Praeterea, quamdiu
aliquid est in statu proficiendi, nondum est perfectum. Sed cognitio Angelorum aliquo modo crescit usque ad diem iudicii, ut
Magister dicit in II Sentent., 11 dist. [cap. 2]. Ergo nunc unus alium
perficere non potest. Praeterea, sicut illuminatio est causa purgationis, ita est causa
perfectionis. Sed causa est prior causato. Ergo, sicut illuminatio praecedit
perfectionem, ita praecedit purgationem, si purgatio sit a nescientia. Sed contra, est quod Dionysius huiusmodi actiones hoc modo distinguit
et ordinat, cap. III Cael. Hierarch. [§ 2], dicens, quod ordo hierarchiae est hos quidem purgari,
illos vero purgare ; hos
illuminari, illos vero illuminare ; hos quidem perfici, illos autem perficere. Responsio. Dicendum, quod istae tres actiones in Angelis non nisi ad
acceptionem cognitionis pertinent ; unde dicit Dionysius, cap. VII Cael.
Hierarch. [§ 3], quod purgatio,
illuminatio et perfectio est divinae scientiae assumptio. Distinctio vero
earum hoc modo accipienda est. In qualibet enim generatione vel mutatione est duos terminos invenire ;
scilicet terminum a quo, et terminum ad quem. Uterque autem diversimode
invenitur in diversis. In quibusdam enim terminus a quo est aliquid contrarium
perfectioni acquirendae ; sicut nigredo est contraria albedini, quae per
dealbationem acquiritur. Quandoque vero perfectio acquirenda non habet
contrarium directe ; sed praecedunt in subiecto dispositiones quae sunt
contrariae dispositionibus ordinantibus ad perfectionem inducendam, sicut
patet in corporis animatione. Quandoque vero nihil praesupponitur nisi privatio
sive negatio introducendae formae ; sicut in aere illuminando praecedunt
tenebrae, quae per lucis praesentiam removentur. Similiter etiam terminus ad
quem, quandoque est unus tantum, ut in dealbatione terminus ad quem est
albedo ; quandoque vero sunt duo termini ad quem, quorum unus ad alium
ordinatur, sicut patet in alteratione elementorum, cuius unus terminus est
dispositio quae est necessitas, alius autem ipsa forma substantialis. In acceptione igitur cognitionis quantum ad terminum a quo invenitur
praedicta diversitas, quia quandoque in accipiente scientiam praeextitit
error contrarius scientiae acquirendae ; quandoque vero dispositiones
contrariae, sicut impuritas animae, aut immoderata occupatio circa res sensibiles
vel aliquid aliud ; quandoque vero praeexistit solummodo cognitionis
privatio vel negatio, sicut cum in cognitione de die in diem proficimus ;
et sic tantummodo est accipere terminum a quo in Angelis. Ex parte autem
termini ad quem est invenire in acceptione cognitionis duos terminos. Primus
est id quo intellectus perficitur ad aliquid cognoscendum ; sive sit
forma intelligibilis, aut lumen intelligibile, vel quodcumque cognitionis
medium. Secundus autem terminus est ipsa cognitio, quae exinde procedit, quae
est ultimus terminus in acceptione cognitionis. Sic igitur purgatio est in Angelis per remotionem nescientiae ;
unde dicit Dionysius, cap. VII Cael. Hierarch. [§ 3], quod divinae scientiae assumptio est purgans
ignorantiam. Illuminatio vero est secundum primum terminum ad quem :
unde dicit ibidem, quod illuminantur Angeli inquantum eis aliquid manifestatur
per altiorem illuminationem. Sed
perfectio est quantum ad ipsum terminum ultimum : unde dicit [hic
supra], quod perficiuntur ipso lumine
scientia lucidarum doctrinarum. Ut hoc modo intelligatur differre
illuminatio et perfectio, sicut formatio visus per speciem visibilis, et
cognitio ipsius visibilis. Et secundum hoc Dionysius in Ecclesiast. Hierarch., cap. V
[pars 1, § 7], dicit, quod ordo diaconorum est ad purgandum
institutus, sacerdotum ad illuminandum, episcoporum ad perficiendum ;
quia scilicet diaconi habebant officium super catechumenos et energumenos, in
quibus sunt dispositiones contrariae illuminationi, quae eorum ministerio
removentur ; sacerdotum autem officium est populo sacramenta communicare
et ostendere, quae sunt quasi quaedam media quibus deducimur in divina ;
episcoporum autem officium erat populo aperire spiritualia, quae erant in
sacramentorum significatione velata. Ad primum igitur dicendum, quod sicut dicit Dionysius VI cap. Ecclesiast.
Hierarch.
[pars 3, § 6], quod purgatio in Angelis non est intelligenda ab
aliqua impuritate, sed solummodo a nescientia. Ad secundum
dicendum, quod aliqua negatio vel defectus dicitur esse ex natura dupliciter.
Uno modo quasi sit naturae debitum talem negationem habere, sicut non habere
rationem est naturale asino ; et huiusmodi naturalis defectus nunquam removetur
manente tali natura. Alio modo, quia non est naturae debitum talem
perfectionem habere, dicitur esse negatio ex natura ; et praecipue
quando naturae facultas non sufficit ad huiusmodi perfectionem acquirendam ;
et talis naturalis defectus tollitur : sicut patet de ignorantia quam
pueri habent, et de defectu gloriae, qui a nobis tollitur per gloriae
collationem. Et similiter etiam ab Angelis nescientia aufertur. Ad tertium
dicendum, quod illuminatio et purgatio se habent in acquisitione scientiae
angelicae sicut generatio et corruptio in acquisitione formae
naturalis ; quae quidem sunt unum subiecto, differunt autem ratione. Ad quartum
patet responsio ex dictis. Ad quintum
dicendum, quod perfectio non accipitur, in proposito, respectu totius
cognitionis angelicae, sed respectu unius cognitionis tantum, quae perficitur
dum in cognitionem alicuius rei perducitur. Ad sextum
dicendum, quod sicut forma est quodammodo causa materiae inquantum dat ei
esse actu, quodam vero modo materia est causa formae, inquantum sustentat
ipsam ; ita etiam quodammodo ea quae sunt ex parte formae, sunt priora
his quae sunt ex parte materiae, quodam vero modo e converso. Et quia
privatio se tenet ex parte materiae, ideo remotio privationis est prior
introductione formae naturaliter, secundum ordinem quo materia est prior
forma, qui dicitur ordo generationis ; sed introductio formae est prior
illo ordine quo forma est prior materia, qui est ordo perfectionis. Et eadem
ratio est de ordine illuminationis et perfectionis. |
(Quarto quaeritur utrum unus Angelus alii loquatur.)
|
Il
semble que non. 1°
Comme dit saint Grégoire, à propos de Job 28, 17 :
« On ne lui égalera ni l’or ni le verre », au dix-huitième livre
des Moralia : « Alors chacun sera aussi
visible à autrui qu’il est maintenant caché à lui-même. » Or maintenant,
il n’est pas nécessaire que quelqu’un se parle pour qu’il connaisse ce qu’il
conçoit. Donc, dans la patrie, il ne sera pas non plus nécessaire que l’un
parle à l’autre pour montrer ce qu’il conçoit ; parmi les anges, qui
sont bienheureux, la parole n’est donc pas non plus nécessaire. 2°
Saint Grégoire dit au même endroit : « Lorsqu’on regarde le visage
de chacun, l’on pénètre en même temps sa conscience. » Là, par conséquent,
la parole n’est point requise pour que l’un sache ce que l’autre a conçu. 3°
Maxime, dans son commentaire sur la Hiérarchie
céleste, au chap. 2, s’exprime
ainsi en parlant des anges : « établis dans l’incorporéité, s’approchant
l’un de l’autre puis se retirant, contemplant les intelligences les uns des
autres plus expressément que tout discours, communicant les uns avec les
autres par le silence de la parole. » Or le silence s’oppose à la
parole. Les anges connaissent donc mutuellement leurs intelligences sans
parole. 4°
Toute parole a lieu par quelque signe. Or il n’y a de signe que dans les
réalités sensibles, car « le signe est ce qui, en plus de l’espèce qu’il
introduit dans les sens, fait venir autre chose dans la connaissance »,
comme il est dit au quatrième livre des Sentences,
dist. 1. Puis donc
que les anges ne reçoivent pas la science à partir des réalités sensibles,
ils ne recevront pas la connaissance par des signes ; ni, par conséquent,
par la parole. 5°
Le signe semble être ce qui est plus connu quant à nous, mais moins connu par
nature ; et c’est pourquoi le Commentateur distingue, au début du livre
de la Physique, entre la
démonstration de signe et la démonstration simple, qui est la démonstration
« pour telle raison ». Or l’ange ne reçoit pas la connaissance par
les choses qui sont postérieures dans la nature. Ni donc par un signe ;
ni, par conséquent, par la parole. 6°
Dans toute parole, il est nécessaire qu’il y ait une chose qui incite
l’auditeur à prêter attention aux mots de celui qui parle, et cette chose est
parmi nous la voix même de celui qui parle. Or cela ne peut être placé en
l’ange. Ni donc la parole. 7° Comme dit Platon, le discours nous a été donné pour que nous connaissions
les indications de la volonté. Or un ange connaît les indications de la
volonté d’un autre ange par lui-même, car elles sont spirituelles ; et
toutes les choses spirituelles sont connues de l’ange par la même
connaissance. Puis donc que l’ange connaît par lui-même la nature spirituelle
de l’autre ange, il en connaîtra par lui-même la volonté ; et ainsi, il
n’a besoin d’aucune parole. 8° Les formes de l’intelligence angélique sont ordonnées à
la connaissance des réalités comme les raisons des réalités en Dieu sont
ordonnées à leur production, puisqu’elles leur sont semblables. Or la
réalité, avec tout ce qui est en elle, soit au-dedans soit au-dehors, est
produite au moyen des raisons idéales. Donc l’ange aussi, par la forme de son
intelligence, connaît l’ange et tout ce qui est intérieur à l’ange ; et
ainsi, il connaît ce que ce dernier conçoit ; et nous retrouvons ainsi
la même conclusion que ci-dessus. 9° Il y a en nous deux paroles : l’intérieure et
l’extérieure. Or on ne place point l’extérieure dans les anges, sinon il
serait nécessaire qu’ils forment des expressions vocales lorsque l’un parle à
l’autre ; et la parole intérieure n’est que la pensée, comme cela est
clairement montré par Anselme et saint Augustin. On ne peut donc concevoir de parole dans les anges en plus
de la pensée. 10° Avicenne dit que la cause de
la parole est, parmi nous, la multitude des désirs, qui provient de nombreux
manques, on le voit bien, car le désir porte sur une réalité que l’on n’a
pas, comme dit saint Augustin. Puis donc que l’on ne doit pas admettre dans les anges une
multitude de manques, on ne devra pas placer en eux la parole. 11° Un ange ne peut connaître la pensée de l’autre par
l’essence de la pensée elle-même, puisqu’elle n’est pas présente à son intelligence
par son essence. Il est donc nécessaire qu’il la connaisse par quelque
espèce. Or l’ange suffit par lui-même à connaître tout ce qui est
naturellement dans un autre ange par des espèces innées. Donc, pour la même
raison, il connaîtra par ces mêmes espèces tout ce qui, en l’autre ange, est
fait par volonté. Et ainsi, il ne semble pas qu’il faille, pour que la conception
d’un ange vienne à la connaissance de l’autre, mettre en eux la parole. 12° Les gestes directifs et les signes ne sont pas faits
pour l’ouïe, mais pour la vue ; en revanche, la parole est faite pour
l’ouïe. Or les anges s’indiquent mutuellement leurs conceptions « par
des gestes directifs et des signes », comme il est dit dans la Glose, sur ce passage de
I Cor. 13, 1 : « Quand je parlerais les langues des hommes,
etc. » L’ange ne communique donc pas par la parole. 13° La parole est un certain mouvement de la puissance
cognitive. Or le mouvement de la cognitive a pour terme l’âme, et non ce qui
est à l’extérieur. Donc, par la parole, un ange n’est pas ordonné à un autre
ange en sorte qu’il lui montre ce qu’il conçoit. 14° Dans toute parole, il est nécessaire que quelque chose
d’inconnu soit manifesté par du connu, comme nous manifestons nos conceptions
par des sons sensibles. Or cela ne peut être posé parmi les anges, car la nature
de l’ange, qui est connue naturellement par l’autre ange, est sans figure,
comme dit Denys ; et ainsi, rien ne peut advenir en elle par quoi
serait montré ce qui en elle est inconnu. La parole ne peut donc exister
parmi les anges. 15° Les anges sont des lumières spirituelles. Or la lumière,
par le fait même qu’elle est vue, se manifeste totalement. Donc, par le fait
même que l’ange est vu, tout ce qui est en lui est totalement connu ; et
ainsi, la parole n’a pas lieu d’être parmi eux. En sens contraire : 1) Il est dit en I Cor. 13, 1 : « Quand je parlerais les langues des hommes et
des anges, etc. » Or la langue serait inutile s’il n’y avait la parole.
Donc les anges parlent. 2) « Ce que peut la puissance inférieure, la supérieure
le peut aussi », suivant Boèce. Or l’homme peut révéler à un autre homme
ce qu’il a conçu. Donc, semblablement, l’ange le peut. Or cela revient à ce
qu’il parle. La parole existe donc parmi eux. 3) Saint Jean Damascène dit que « les anges, en prononçant un
discours sans voix se transmettent mutuellement leurs volontés, leurs
décisions et leurs pensées ». Or le discours ne se fait que par la
parole. La parole existe donc parmi les anges. Réponse : Il est nécessaire de poser parmi les anges une sorte de
parole. En effet, puisque l’ange ne connaît pas les secrets du cœur de façon
spéciale et directe, comme on l’a établi dans la question précédente sur la connaissance
des anges, il est nécessaire que l’un manifeste à l’autre ce qu’il a
conçu ; et c’est cela, la parole des anges. Chez nous, en effet, on appelle parole la manifestation
même du verbe intérieur que nous concevons par l’esprit. Mais comment les anges manifestent aux autres leurs
conceptions, il faut l’envisager par similitude avec les réalités naturelles,
car les formes naturelles sont comme les images
des immatérielles, comme dit Boèce. Or nous trouvons trois façons pour une forme d’exister
dans la matière.
D’abord imparfaitement, c’est-à-dire de façon intermédiaire entre la
puissance et l’acte, comme les formes qui sont en devenir. Ensuite, en acte
parfait, de cette perfection, dis-je, par laquelle ce qui a une forme est
perfectionné en soi-même. Enfin, en acte parfait, en tant que ce qui a une
forme peut aussi communiquer à autre chose la perfection ; car il est
telle chose lumineuse en soi, qui ne peut éclairer les autres. Semblablement, la forme intelligible existe de trois façons
dans l’intelligence : d’abord moyennement,
pour ainsi dire, entre la puissance et l’acte, c’est-à-dire quand elle
est comme en habitus ; ensuite, comme en acte parfait quant au sujet
pensant lui-même, et c’est le cas lorsque le sujet pense en acte suivant la
forme qu’il a en lui ; enfin, dans une relation à l’autre : et le
passage d’une façon à l’autre se fait, comme en allant de la puissance à
l’acte, par la volonté. En effet, la volonté même de l’ange fait qu’il se tourne
actuellement vers les formes qu’il avait en habitus ; et semblablement,
la volonté de l’ange fait que son intelligence soit encore plus parfaitement
mise en acte de la forme existant en elle : en sorte qu’il soit
perfectionné par une telle forme non seulement en lui-même, mais dans une
relation à un autre. Et
quand il en est ainsi, alors l’autre ange perçoit la connaissance du premier ;
et c’est en ce sens que l’on dit qu’il parle à un autre ange. Et il en serait de même parmi nous si notre intelligence
pouvait se porter immédiatement vers les intelligibles ; mais parce que
notre intelligence reçoit naturellement en provenance des réalités sensibles,
il est nécessaire que certains signes sensibles soient adaptés à exprimer les
conceptions intérieures, afin que par ces signes les pensées des cœurs nous
soient manifestées. Réponse aux objections : 1° La parole de saint Grégoire peut s’entendre à la fois de
la vision corporelle et de la spirituelle. Dans la patrie, en effet, une fois
glorifiés les corps des saints, l’un pourra voir de l’œil du corps
l’intérieur du corps de l’autre, que maintenant il ne peut même pas regarder
en lui-même ; car les corps glorieux seront pour ainsi dire traversables ;
c’est pourquoi au même endroit saint Grégoire les compare au verre. De même,
chacun verra de l’œil de l’esprit si un autre a la charité, et la mesure de
sa charité, choses qu’un homme ne peut savoir maintenant à son propre sujet.
Il n’est cependant pas nécessaire que l’un connaisse en l’autre les pensées
actuelles dépendantes de la volonté. 2° La conscience de l’autre est dite pénétrée quant à
l’habitus, et non quant aux pensées actuelles. 3° Là, le silence prive de la parole vocale telle qu’elle
existe parmi nous, non de la spirituelle telle qu’elle existe parmi les anges. 4° On ne peut appeler signe, à proprement parler, qu’une
chose d’où l’on passe à la connaissance d’autre chose comme discursivement ;
et en ce sens, il n’y a pas de signe parmi les anges, puisque leur science
n’est pas discursive, comme on l’a établi dans la question précédente. Et si parmi nous les
signes sont sensibles, c’est parce que notre connaissance, qui est
discursive, est issue des réalités sensibles. Mais nous pouvons communément
appeler signe n’importe quel objet connu en lequel quelque autre chose est
connue ; et pour cette raison, la forme intelligible peut être dite le
signe de la réalité qui est connue par son intermédiaire. Et de la sorte, les
anges connaissent les réalités par des signes ; et ainsi, un ange parle
à l’autre par un signe, c’est-à-dire au moyen d’une espèce, son intelligence
étant parfaitement mise en acte de cette espèce dans une relation à l’autre. 5° Bien que, dans les réalités naturelles, dont les effets
nous sont plus connus que les causes, le signe soit ce qui est postérieur en
nature, cependant il n’est pas dans la définition du signe, pris au sens
propre, qu’il soit antérieur ou postérieur en nature, mais seulement qu’il
nous soit déjà connu ; c’est
pourquoi tantôt nous prenons les effets comme les signes des causes, comme le
pouls est le signe de la santé, et tantôt les causes comme les signes des
effets, comme les dispositions des corps célestes sont les signes des orages
et des pluies. 6° Par le fait même qu’ils se tournent vers d’autres
lorsqu’ils se mettent en acte de certaines formes dans une relation à eux,
les anges excitent en quelque sorte les autres à leur prêter attention. 7° C’est par le même genre de connaissance que l’ange
connaît toutes les réalités spirituelles, c’est-à-dire
intellectuellement ; mais connaître par soi ou par autre chose ne regarde
pas l’espèce de connaissance, mais plutôt le mode de réception de la connaissance.
Il n’est donc pas nécessaire, si un ange connaît la nature de l’autre par
lui-même, qu’il connaisse aussi la parole de l’autre par lui-même : car
la pensée de l’ange n’est pas aussi connaissable pour un autre ange que sa nature. 8° Cet argument serait probant si les formes de
l’intelligence angélique étaient aussi efficaces pour connaître que le sont
les raisons des réalités en Dieu pour produire ; mais cela n’est pas
vrai, puisqu’il n’y a aucune égalité entre la créature et le Créateur. 9° Bien qu’il n’y ait point parmi les anges de parole
extérieure comme chez nous, c’est-à-dire par des signes sensibles, il y en a
cependant d’une autre façon : c’est l’ordination même de la pensée à
l’autre que l’on appelle parole extérieure parmi les anges. 10° Il est dit que la multitude des désirs est la cause de
la parole, parce que de la multitude des désirs s’ensuit la multitude des
concepts, qui ne pourraient être exprimés que par des signes extrêmement
variés. Mais les bêtes ont peu de concepts, qu’ils expriment en peu de signes
naturels. Puis
donc qu’il y a de nombreux concepts parmi les anges, la parole y est
également requise. Et la multitude des concepts ne requiert pas dans les
anges d’autres désirs que celui de communiquer à l’autre ce que l’un a conçu
en esprit, désir qui n’implique pas d’imperfection dans les anges. 11° Un ange connaît la pensée de l’autre par l’espèce innée
par laquelle il connaît l’autre ange, car c’est par la même qu’il connaît
tout ce qu’il connaît dans l’autre ange. Aussi, dès que l’ange s’ordonne à
l’autre ange par l’acte de quelque forme, cet ange connaît sa pensée ;
et certes, cela dépend de la volonté de l’ange. Mais l’aptitude de la nature
angélique à être connue ne dépend pas de la volonté de l’ange ; voilà
pourquoi la parole n’est pas requise
dans les anges pour connaître la nature, mais seulement pour connaître la
pensée. 12° Selon saint Augustin, la vue et l’ouïe diffèrent seulement à l’extérieur, mais
sont identiques à l’intérieur, dans l’esprit ; car entendre et voir ne
sont pas différents dans l’esprit, mais seulement dans le sens extérieur. Par conséquent, en
l’ange, qui ne se sert que de l’esprit, il n’y a pas de différence entre voir
et entendre ; mais cependant, la parole se dit dans le cas des anges par
similitude avec celle qui a lieu parmi nous : en effet, c’est par
l’audition que nous acquérons des autres la science. Quant aux gestes
directifs et aux signes, on peut les distinguer dans les anges de la façon
suivante : on appelle « signe » l’espèce elle-même, et
« geste directif » l’ordination à l’autre. Et le pouvoir de faire
cela est appelé « langue ». 13° La parole est un mouvement de la 14° L’essence de l’ange n’est pas figurable par une figure
corporelle ; mais son intelligence est comme figurée par une forme intelligible. 15° La
lumière corporelle se manifeste |
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Et videtur quod non. Quia, ut dicit Gregorius in Moral. XVIII [cap. 48] super
illud Iob XXVIII, 17 : non
adaequabitur ei aurum vel vitrum, tunc erit unus conspicabilis alteri, sicut
nunc non est conspicabilis ipse sibi. Sed nunc non oportet quod aliquis
sibi loquatur, ad hoc quod conceptum suum cognoscat. Ergo nec in patria erit
necessarium ut unus alteri loquatur ad suum conceptum demonstrandum ;
ergo nec in Angelis, qui sunt beati, necessaria est locutio. Praeterea, Gregorius, ibidem, dicit : cum uniuscuiusque vultus attenditur, simul et conscientia penetratur.
Ergo non requiritur ibi locutio, ad hoc quod unus alterius conceptum sciat. Praeterea, Maximus in commento super
Cael. Hierarch., cap. II [Scholia
in cap. 2, § 4], sic dicit, de Angelis loquens : in incorporalitate consistentes, et in
alterutrum accedentes et discedentes, omni sermone expressius alterutrorum
sensus speculantes, quodammodo mutuo disputant, per silentium verbi communicantes
alterutris. Sed silentium locutioni opponitur. Ergo Angeli cognoscunt invicem
sensus suos sine locutione. Praeterea, omnis locutio est per aliquod
signum. Sed signum non est nisi in sensibilibus, quia signum est quod praeter speciem quam ingerit sensibus, facit
aliud in cognitionem venire, ut dicitur 1 distinct., IV Sentent. [cap. 3].
Ergo cum Angeli non accipiant scientiam a sensibilibus, non accipient cognitionem
per aliqua signa ; et ita nec per locutionem. Praeterea, signum videtur esse id quod est notius quoad nos,
minus autem notum secundum naturam ; et secundum hoc distinguit Commentator
in princ. lib. Physic. [Phys. I,
comm. 2], demonstrationem signi contra demonstrationem simplicem, quae
est demonstratio propter quid. Sed Angelus non accipit cognitionem ex his
quae sunt posteriora in natura. Ergo nec per signum ; et ita nec per
locutionem. Praeterea, in omni locutione oportet esse aliquid quod excitet
audientem ad attendendum verbis loquentis, quod apud nos est ipsa vox loquentis.
Hoc autem non potest poni in Angelo. Ergo
nec locutio. Praeterea, ut Plato [Timaeus,
II (ed. Waszink, p. 44,25)] dicit, sermo ad hoc datus est nobis ut
cognoscamus voluntatis indicia. Sed unus Angelus cognoscit indicia voluntatis
alterius Angeli per seipsum, quia sunt spiritualia ; et omnia
spiritualia ab Angelo eadem cognitione cognoscuntur. Unde, cum Angelus per
seipsum spiritualem naturam alterius Angeli cognoscat, per seipsum cognoscet
voluntatem ipsius ; et ita non indiget aliqua locutione. Praeterea, formae intellectus angelici ordinantur ad cognitionem
rerum, sicut rationes rerum in Deo ad earum productionem, cum sint similes
eis. Sed per
rationes ideales producitur res, et quidquid est in re, vel intus vel extra.
Ergo et Angelus per formam intellectus sui cognoscit Angelum, et omne id quod
est intrinsecum Angelo ; et ita cognoscit conceptum eius ; et sic
idem quod prius. Praeterea,
duplex est locutio in nobis : interior scilicet et exterior. Exterior
autem in Angelis non ponitur ; alias oporteret quod voces formarent dum
unus alii loqueretur : locutio autem interior non est nisi cogitatio ut
patet per Anselmum [Monol.,
cap. 63], et Augustinum [De Trin. XV,
10]. Ergo in Angelis non potest poni locutio praeter cogitationem. Praeterea,
Avicenna [De anima V, 1]
dicit, quod in nobis causa locutionis est multitudo desideriorum, quam
constat ex multis defectibus provenire, quia desiderium est rei non habitae,
ut Augustinus [De Trin. IX, 12] dicit. Cum ergo in Angelis non sit ponere defectuum
multitudinem, non erit in eis ponere locutionem. Praeterea, unus Angelus non potest alterius cogitationem cognoscere
per essentiam ipsius cogitationis, cum non sit per essentiam intellectui eius
praesens. Ergo oportet quod per aliquam speciem eam cognoscat. Sed Angelus
per seipsum sufficit ad cognoscendum omnia quae naturaliter sunt in alio
Angelo per species innatas. Ergo, eadem ratione, per easdem species cognoscet
omnia quae voluntate fiunt in alio Angelo. Et ita non videtur quod in Angelis
sit ponenda locutio ad hoc quod conceptus unius alteri innotescat. Praeterea, nutus et signa non fiunt ad auditum, sed ad visum ;
locutio autem fit ad auditum : Angeli autem conceptus suos mutuo sibi
indicant nutibus et signis, ut
dicitur I Cor. XIII, 1, in
Glossa [P. Lombardi, PL 191, 1658 C] super id : si linguis hominum et cetera. Ergo non
communicat per locutionem. Praeterea,
locutio est motus quidam cognitivae virtutis. Sed motus cognitivae terminatur
ad animam, et non ad id quod est extra. Ergo
per locutionem non ordinatur Angelus ad alium, ut ei suum conceptum
demonstret. Praeterea, in
omni locutione, oportet manifestari aliquid ignotum per Praeterea,
Angeli sunt quaedam spiritualia lumina. Sed lux, ex hoc ipso quod videtur,
seipsam totaliter manifestat. Ergo, ex hoc ipso quod Angelus videtur,
totaliter cognoscitur omne id quod in ipso est ; et sic locutio in eis
locum non habet. Sed contra. Est quod dicitur I Corinth. cap. XIII, 1 : si linguis hominum loquar et Angelorum
et cetera. Sed frustra esset lingua, nisi esset locutio. Ergo Angeli
loquuntur. Praeterea, quod potest virtus
inferior, potest et superior, secundum Boetium. Sed homo potest conceptum
suum alteri homini revelare. Ergo similiter et Angelus potest. Hoc autem est
eum loqui. Ergo in eis est locutio. Praeterea,
Damascenus [De fide II, 3] dicit,
quod Angeli sermone prolato sine voce
tradunt sibi invicem voluntates et consilia et intelligentias. Sermo
autem non est nisi per locutionem. Ergo in Angelis est locutio. Responsio.
Dicendum, quod in Angelis aliquem modum locutionis ponere oportet. Cum enim
Angelus secreta cordis non cognoscat specialiter et directe, ut in
praecedenti quaest. de cognitione Angelorum, habitum est, oportet quod unus
alteri manifestet suum conceptum ; et haec est locutio Angelorum. In
nobis enim locutio dicitur ipsa manifestatio interioris verbi quod mente
concipimus. Quomodo autem
Angeli suos conceptus aliis manifestent, oportet accipere ex similitudine
rerum naturalium, eo quod formae naturales sunt quasi imagines immaterialium,
ut Boetius [De Trin., cap. 2]
dicit. Invenimus autem formam aliquam existere in materia tripliciter. Uno
modo imperfecte ; medio scilicet modo inter potentiam et actum, sicut
formae quae sunt in fieri. Alio modo in actu perfecto, perfectione dico, qua
habens formam est perfectum in seipso. Tertio modo in actu perfecto, secundum
quod habens formam potest communicare etiam alteri perfectionem :
aliquid enim est in se lucidum, quod alia
illuminare non potest. Similiter etiam intelligibilis forma in intellectu existit
tripliciter : primo quasi mediocriter inter potentiam et actum :
quando scilicet est ut in habitu ; secundo, ut in actu perfecto quantum
ad ipsum intelligentem, et hoc est quando intelligens actu cogitat secundum
formam quam penes se habet ; tertio vero, in ordine ad alterum : et
transitus quidem de uno modo in alterum est, quasi de potentia in actum, per
voluntatem. Ipsa enim voluntas Angeli facit ut actualiter se convertat ad formas
quas in habitu habebat ; et similiter voluntas facit ut intellectus
Angeli adhuc perfectius fiat in actu formae penes ipsum existentis : ut
scilicet non solum secundum se, sed in ordine ad alium tali forma
perficiatur. Et quando sic
est, tunc alius Angelus eius cognitionem percipit ; et secundum hoc
dicitur alteri Angelo loqui. Et similiter
esset apud nos, si intellectus noster posset ferri in intelligibilia
immediate : sed quia intellectus noster a sensibilibus naturaliter
accipit, oportet quod ad interiores conceptus exprimendos quaedam sensibilia
signa aptentur, quibus cogitationes cordium nobis manifestentur. Ad primum ergo
dicendum, quod verbum Gregorii potest intelligi et de corporali visione, et
de spirituali. In patria enim, sanctorum corporibus glorificatis, unus
corporali oculo poterit videre intima corporis alterius, quae nunc non potest
etiam inspicere in seipso : quia corpora gloriosa erunt quasi
pervia ; unde ibidem Gregorius comparat ea vitro. Similiter etiam oculo
spirituali unusquisque videbit an alius habeat caritatem et mensuram
caritatis, quod non potest quis nunc scire de seipso. Non tamen oportet quod
actuales cogitationes ex voluntate dependentes unus in altero cognoscat. Ad secundum
dicendum, quod conscientia alterius dicitur penetrari quantum ad habitus, et
non quantum ad actuales cogitationes. Ad tertium
dicendum, quod silentium ibi privat locutionem vocalem, qualis est in nobis,
non spiritualem, qualis est in Angelis. Ad quartum
dicendum, quod signum, proprie loquendo, non potest dici nisi aliquid ex quo
deveniatur in cognitionem alterius quasi discurrendo ; et secundum hoc,
signum in Angelis non est, cum eorum scientia non sit discursiva, ut in
praecedenti quaestione est habitum. Et propter hoc etiam in nobis signa sunt
sensibilia, quia nostra cognitio, quae discursiva est, a sensibilibus oritur.
Sed communiter possumus signum dicere quodcumque notum in quo aliquid
cognoscatur ; et secundum hoc forma intelligibilis potest dici signum
rei quae per ipsam cognoscitur. Et sic Angeli cognoscunt res per signa ;
et sic unus Angelus per signum alii loquitur ; scilicet per speciem, in
cuius actu intellectus eius perfecte fit in ordine ad alterum. Ad quintum
dicendum, quod quamvis in naturalibus, quorum effectus sunt nobis magis noti
quam causae, signum sit id quod est posterius in natura, tamen de ratione
signi proprie accepti non est quod sit vel prius vel posterius in natura, sed
solummodo quod sit nobis praecognitum : unde quandoque accipimus
effectus ut signa causarum, sicut pulsum signum sanitatis ; quandoque
vero causas signa effectuum, sicut dispositiones corporum caelestium signa
imbrium et pluviarum. Ad sextum
dicendum, quod Angeli ex hoc ipso quod se ad alios convertunt, dum se in actu
aliquarum formarum in ordine ad alios faciunt, quodammodo alios excitant ad
eis intendendum. Ad septimum dicendum, quod Angelus eodem genere cognitionis cognoscit
omnia spiritualia, scilicet intellectualiter ; sed hoc quod est cognoscere
per se vel per alterum, non pertinet ad speciem cognitionis, sed magis ad
modum accipiendi cognitionem. Unde non oportet quod, si unus Angelus
cognoscat naturam alterius per seipsum, quod etiam locutionem alterius per
seipsum cognoscat : quia cogitatio Angeli non est ita cognoscibilis
alteri Angelo sicut eius natura. Ad octavum dicendum, quod ratio illa procederet, si formae intellectus
angelici essent ita efficaces ad cognoscendum sicut sunt rationes rerum in
Deo efficaces ad producendum ; sed hoc non est verum, cum nulla sit
aequalitas creaturae ad creatorem. Ad nonum dicendum, quod quamvis in Angelis non sit locutio exterior,
sicut in nobis, scilicet per signa sensibilia ; est tamen alio modo, ut
ipsa ordinatio cogitationis ad alterum exterior locutio in Angelis dicatur. Ad decimum dicendum, quod multitudo desideriorum pro tanto dicitur
esse causa locutionis, quia ex multitudine desideriorum sequitur multitudo
conceptuum, qui non possent nisi signis valde variis exprimi. Animalia autem
bruta habent paucos conceptus, quos paucis naturalibus signis exprimunt. Unde, cum in Angelis sint multi conceptus, requiritur etiam ibi
locutio. Nec multitudo conceptuum alia desideria requirit in Angelis quam
desiderium communicandi alteri quod ipse mente concepit ; quod desiderium
imperfectionem in Angelis non ponit. Ad undecimum dicendum, quod unus Angelus cogitationem alterius cognoscit
per speciem innatam per quam alium Angelum cognoscit, quia per eamdem
cognoscit omne quod cognoscit in alio Angelo. Unde quam cito Angelus se
ordinat ad alium Angelum secundum actum alicuius formae, ille Angelus
cognoscit eius cogitationem ; et hoc quidem dependet ex voluntate
Angeli. Sed cognoscibilitas naturae angelicae non dependet ex voluntate
Angeli ; et ideo non requiritur locutio in Angelis ad cognoscendum
naturam, sed ad cognoscendam cogitationem tantum. Ad duodecimum dicendum, quod secundum Augustinum [De Trin. XV, 10], visus et auditus solummodo exterius
differunt, interius autem sunt idem in mente ; quia in mente non est
aliud audire et videre, sed in sensu exteriori tantum. Unde apud Angelum, qui
sola mente utitur, non differt audire et videre ; sed tamen dicitur in
Angelis locutio ad similitudinem eius quod in nobis fit : nos enim per
auditum scientiam ab aliis acquirimus. Nutus autem et signa hoc modo possunt
in Angelis distingui, ut signum dicatur ipsa species, nutus autem ordinatio
ad alium. Sed potestas hoc faciendi dicitur lingua. Ad decimumtertium dicendum, quod locutio est motus cognitivae, non qui
sit ipsa cognitio, sed est cognitionis manifestatio ; et ideo oportet
quod sit ad alium ; unde etiam philosophus dicit in III de Anima
[l. 13 (435 b 24)], quod lingua
est, ut significet alii. Ad decimumquartum dicendum, quod essentia Angeli non est figurabilis
figura corporali ; sed intellectus eius quasi figuratur forma intelligibili. Ad
decimumquintum dicendum, quod lux corporalis manifestat seipsam ex
necessitate naturae ; unde uniformiter se manifestat quantum ad omnia
quae in ipsa sunt. Sed in Angelis est voluntas, cuius conceptus manifesti
esse non possunt nisi secundum imperium voluntatis ; et ideo opus est
locutione. |
(Quinto quaeritur utrum inferiores Angeli superioribus loquantur.)
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Il semble que non. 1° À propos de I Cor. 13, 1 : « Quand je parlerais les langues des hommes,
etc. », la Glose s’exprime ainsi : « C’est par les
langues que les anges supérieurs signifient aux inférieurs ce que les
premiers comprennent de la volonté de Dieu. » La parole, qui est l’acte
de la langue, appartient donc aux seuls anges supérieurs. 2° Celui qui parle, quel qu’il soit, fait quelque chose en
celui qui entend. Or les anges inférieurs ne peuvent rien exercer sur les
supérieurs, car les supérieurs ne sont pas en puissance relativement aux inférieurs,
mais c’est plutôt l’inverse, puisque les supérieurs ont davantage d’acte et
moins de puissance. Les anges inférieurs ne peuvent donc parler aux
supérieurs. 3° La parole ajoute à la pensée l’infusion de la science. Or
les anges inférieurs ne peuvent infuser quoi que ce soit aux supérieurs, car
dans ce cas ils agiraient sur eux, ce qui est impossible. Ils ne leur parlent
donc pas. 4° L’illumination n’est rien d’autre que la manifestation de
quelque chose d’inconnu. Or la parole existe parmi les anges pour la
manifestation de quelque chose d’inconnu. La parole est donc pour les anges
une certaine illumination. Puis donc que les anges inférieurs n’éclairent pas
les supérieurs, il semble que les inférieurs ne parlent pas aux supérieurs. 5° L’ange à qui s’adresse la parole connaît en puissance ce
qui est exprimé par la parole ; et par la parole, il est rendu actuellement
connaissant. L’ange qui parle amène donc de la puissance à l’acte celui à qui
il parle. Or cela n’est pas possible aux anges inférieurs à l’égard des
supérieurs, car alors ils seraient plus nobles qu’eux. Les inférieurs ne
parlent donc pas aux supérieurs. 6° Quiconque parle à un autre d’une chose ignorée de lui,
l’enseigne. Si donc les anges inférieurs parlent aux supérieurs de leurs
propres conceptions que ces derniers ignorent, il semble qu’ils les
enseignent ; et dans ce cas, ils les perfectionnent, puisque perfectionner,
c’est enseigner, selon Denys ;
et cela va contre l’ordre de la hiérarchie, suivant lequel les inférieurs
sont perfectionnés par les supérieurs. En sens contraire : Saint Grégoire dit au deuxième livre des Moralia que « Dieu parle aux anges et les anges
parlent à Dieu ». Donc, pour la même raison, les anges supérieurs
parlent aussi aux inférieurs et vice
versa. Réponse : Pour voir clairement la réponse à cette question, il est
nécessaire de savoir comment l’illumination et la parole diffèrent parmi les
anges ; et voici comment l’on peut envisager cela. Il y a deux raisons
pour lesquelles une intelligence manque à connaître un objet connaissable. D’abord, à cause de l’absence de ce
dernier ; ainsi, nous ne connaissons pas les actions des temps passés ou
celles d’autres lieux éloignés, qui ne sont pas parvenues jusqu’à nous.
Ensuite, à cause de l’imperfection de l’intelligence, qui n’est pas assez
forte pour pouvoir atteindre les objets connaissables qui sont en elle :
ainsi l’intelligence a auprès d’elle toutes les conclusions dans les premiers
principes connus naturellement, et cependant elle ne les connaît que si elle
est renforcée par l’exercice ou l’enseignement. La parole est donc au sens
propre ce qui conduit quelqu’un à la connaissance de l’inconnu, en lui
rendant présente une chose qui, sans cela, était pour lui absente ;
comme on le voit clairement parmi nous lorsque l’un rapporte à l’autre des
choses que ce dernier n’a pas vues, et ainsi les lui rend en quelque sorte
présentes par le langage. Mais il y a illumination quand l’intelligence est
renforcée pour connaître quelque chose au-dessus de ce qu’elle connaissait,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut. Cependant il faut savoir que la parole peut exister parmi
les anges et parmi nous sans illumination ; car il arrive parfois que
des choses nous soient manifestées par la parole sans que l’intelligence en
soit aucunement renforcée pour comprendre ; par exemple, lorsque des
histoires me sont racontées, ou quand un ange montre à un autre ce qu’il a
conçu ; en effet, de telles choses peuvent indifféremment être connues
ou ignorées par celui qui a une intelligence faible ou forte. Mais, tant
parmi les anges que parmi nous, l’illumination s’accompagne toujours
d’une parole. Car nous éclairons un autre en tant que nous lui transmettons
quelque médium par lequel son intelligence est renforcée pour connaître
quelque chose ; et cela se fait par la parole. De même, il est
nécessaire que cela se fasse dans les anges par une parole. En effet, l’ange
supérieur a connaissance des réalités par des formes plus universelles ;
l’ange inférieur n’est donc pas proportionné à recevoir la connaissance de
l’ange supérieur, à moins que l’ange supérieur ne divise et distingue en
quelque sorte sa connaissance, en concevant en soi ce sur quoi il veut
éclairer, de telle façon que cela soit compréhensible pour l’ange inférieur,
et en manifestant ainsi sa conception à l’autre ange quand il
l’éclaire ; et c’est pourquoi Denys dit au quinzième chapitre de la Hiérarchie céleste : « Chaque essence intellectuelle,
par une sage providence, décompose la notion simple qu’elle a reçue d’une essence
plus divine, et la multiplie pour élever spirituellement, autant qu’elle le
peut, l’essence inférieure. » Et il en est de même du maître, qui voit
que les choses qu’il connaît ne peuvent être saisies par le disciple à la
façon dont lui-même, le maître, connaît ; et c’est pourquoi il
s’applique à distinguer et à multiplier par des exemples, pour qu’ainsi le
disciple puisse comprendre. Il faut donc répondre que cette parole qui accompagne
l’illumination est employée seulement par les supérieurs à l’adresse des
inférieurs ; mais quant à l’autre parole, elle est dite indifféremment par les supérieurs aux
inférieurs et vice versa. Réponse aux objections : 1° Cette glose concerne la parole qui accompagne l’illumination. 2° L’ange qui parle ne fait rien dans l’ange à qui il parle ;
mais quelque chose se fait dans l’ange même qui parle, et dès lors il est connu
de l’autre, de la façon déjà indiquée ; et c’est pourquoi il n’est pas
nécessaire que celui qui parle infuse quelque chose à celui à qui il parle. 3° On voit dès lors clairement la solution du troisième
argument. 4° La réponse ressort de ce qui a été dit. 5° L’ange à qui l’on parle devient, de 6° L’enseignement porte
proprement sur les choses par lesquelles l’intelligence est perfectionnée.
Mais qu’un ange connaisse la pensée de l’autre, n’appartient pas plus à la
perfection de son intelligence qu’il n’appartient à la perfection de la
mienne de connaître des réalités absentes ne me concernant pas. |
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Et videtur quod
non. Per Glossam [P.
Lombardi, PL 191, 1658 C] quae habetur I Cor. XIII, 1 : si linguis hominum etc., quae sic dicit :
linguae sunt quibus Angeli praepositi
significant minoribus quod de Dei voluntate primi sentiunt. Ergo locutio,
quae est actus linguae, ad solos superiores Angelos pertinet. Praeterea, a
quolibet loquente fit aliquid in audiente. Sed ab Angelis inferioribus nihil
potest in superiores fieri, quia superiores non sunt in potentia respectu
inferiorum, sed magis e converso ; cum superiores habeant magis de actu,
et minus de potentia. Ergo inferiores Angeli non possunt loqui superioribus. Praeterea,
locutio supra cogitationem addit scientiae infusionem. Sed inferiores Angeli
non possunt aliquid infundere superioribus, quia sic in eos agerent, quod
esse non potest. Ergo eis non loquuntur. Praeterea,
illuminatio nihil est aliud quam manifestatio alicuius ignoti. Sed locutio
est in Angelis ad manifestandum aliquid ignotum. Ergo locutio in Angelis est
illuminatio quaedam. Ergo, cum Angeli inferiores non illuminent superiores,
videtur quod inferiores superioribus non loquantur. Praeterea, Angelus ad quem fit locutio, est in potentia cognoscens id
quod locutione exprimitur ; per locutionem autem fit actu cognoscens. Ergo Angelus
loquens reducit illum cui loquitur de potentia in actum. Sed hoc non est
possibile inferioribus Angelis respectu superiorum, quia sic essent eis nobiliores.
Ergo non loquuntur inferiores superioribus. Praeterea,
quicumque loquitur alteri de aliquo ei ignoto, docet ipsum. Si ergo
inferiores Angeli loquuntur superioribus de propriis conceptibus quos illi
ignorant, videtur quod eos doceant ; et sic eos perficiunt, cum perficere
sit docere, secundum Sed contra, est
quod Gregorius dicit in II Moral. [cap. 7], quod Deus loquitur Angelis, et Angeli loquuntur Deo. Ergo eadem
ratione et superiores Angeli inferioribus, et e converso. Responsio.
Dicendum, quod ad evidentiam huius quaestionis oportet scire qualiter illuminatio
et locutio in Angelis differant ; quod quidem sic potest accipi.
Intellectus aliquis deficit a cognitione alicuius cognoscibilis, propter duo.
Uno modo propter absentiam cognoscibilis ; sicut non cognoscimus gesta
praeteritorum temporum, vel aliorum locorum remotorum, quae ad nos non pervenerunt.
Alio modo propter defectum intellectus, qui non est adeo fortis ut possit pertingere
ad illa cognoscibilia quae penes se habet, sicut intellectus omnes
conclusiones penes se habet in primis principiis naturaliter notis, quae
tamen non cognoscit nisi roboratus exercitio vel doctrina. Locutio igitur
proprie est qua aliquis ducitur in cognitionem ignoti, per hoc quod fit sibi
praesens quod alias erat ei absens ; sicut apud nos patet dum unus
alteri refert aliqua quae ille non vidit, et sic facit ei quodammodo
praesentia per loquelam. Sed illuminatio est quando intellectus confortatur
ad aliquid cognoscendum supra id quod cognoscebat, ut ex praedictis patet. Sed tamen
sciendum, quod locutio potest esse in Angelis et in nobis Dicendum est
igitur, quod illa locutione quae illuminationi adiungitur, superiores solum
inferioribus, loquuntur ; sed secundum aliam locutionem indifferenter
loquuntur et superiores inferioribus, et e converso. Ad primum
igitur dicendum, quod Glossa illa loquitur de locutione adiuncta
illuminationi. Ad secundum
dicendum, quod Angelus loquens nihil facit in Angelo cui loquitur ; sed
fit aliquid in Angelo ipso loquente, et ex hoc ab alio cognoscitur modo prius
dicto ; unde etiam non oportet quod loquens aliquid infundat ei cui
loquitur. Et sic patet solutio ad tertium. Ad quartum patet responsio ex dictis. Ad quintum dicendum, quod Angelus cui aliquis loquitur, fit actu cognoscens
de potentia cognoscente ; non per hoc quod ipse reducatur de potentia in
actum, sed per hoc quod ipse Angelus loquens reducit seipsum de potentia in
actum, dum facit se in actu perfecto alicuius formae secundum ordinem ad
alterum. Ad sextum
dicendum, quod doctrina est proprie de his quibus perficitur intellectus. Hoc
autem quod unus Angelus cognoscat cogitationem alterius, non pertinet ad
perfectionem intellectus eius ; sicut nec pertinet ad perfectionem
intellectus mei, quod cognoscam res absentes quae ad me non pertinent. |
(Sexto quaeritur utrum requiratur determinata distantia localis
ad hoc quod unus Angelus alii loquatur.)
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Il semble que oui. 1° Partout où sont requis une approche et un éloignement,
une distance déterminée est nécessaire. Or les anges « qui s’approchent
l’un de l’autre puis se retirent », contemplent les intelligences les
uns des autres, comme dit Maxime à propos du deuxième chapitre de la Hiérarchie céleste. Donc, etc. 2° Selon saint Jean Damascène,
l’ange est là où il opère. Si donc un ange parle à un autre ange, il est
nécessaire qu’il soit là où se trouve celui à qui il parle, et ainsi une distance
déterminée est requise. 3° Il est dit en Is. 6, 3 : « Ils se criaient l’un à l’autre. » Or la
parole criée n’a lieu d’être qu’en raison de la distance de celui à qui nous
parlons. Il semble donc que la distance empêche la parole de l’ange. 4° Il est nécessaire que la parole soit transportée de celui
qui parle à celui qui entend ; or cela est impossible s’il y a une
distance locale entre l’ange qui parle et celui qui entend, car la parole
spirituelle n’est pas transportée par un médium corporel. La distance locale
empêche donc la parole de l’ange. 5° Si l’âme de saint Pierre était ici, elle connaîtrait ce
qui se fait ici ; mais puisqu’elle est dans le ciel, elle ne le connaît
pas ; c’est pourquoi à propos de Is. 63, 16 : « Abraham ne nous connaît point », la Glose de saint Augustin dit : « Les
morts, mêmes saints, ne savent pas ce que font les vivants, même leurs
fils. » La distance locale empêche donc la connaissance de l’âme
bienheureuse ; et pour la même raison celle de l’ange, et aussi sa
parole. En sens contraire : La plus grande distance existe entre le paradis et l’enfer.
Or ces derniers se regardent mutuellement, surtout avant le jour du jugement,
comme cela est clairement montré en Lc 16, 23 à propos de Lazare et
du riche. Aucune distance locale n’empêche donc la connaissance de l’âme
séparée, ni de même celle de l’ange ; ni sa parole, pour la même raison. Réponse : L’action dépend du mode de l’agent ; voilà pourquoi les
choses qui sont corporelles et locales agissent de façon corporelle et locale,
au lieu que celles qui sont spirituelles n’agissent que spirituellement. Puis
donc que l’ange, en tant qu’il est intelligent, n’est nullement local,
l’action de son intelligence n’a aucunement de proportion au lieu. Et donc,
puisque la parole est l’opération de l’intelligence elle-même, la proximité
ou la distance du lieu ne la concerne en rien ; de sorte que l’ange
perçoit la parole de l’ange indifféremment d’un lieu proche ou lointain, au
sens où nous disons que les anges sont dans un lieu. Réponse aux objections : 1° Cette approche et cet éloignement ne doivent pas être
entendus au sens d’un lieu, mais au sens d’un retournement de l’un vers
l’autre. 2° Lorsqu’il est dit que l’ange est là où il opère, il faut
comprendre cela de l’opération par laquelle il agit sur un corps ; et
cette opération locale est du côté de ce qui est son terme. Mais la parole de
l’ange n’est pas une telle opération ; l’argument n’est donc pas
concluant. 3° Ce cri dont il est dit que les séraphins criaient
symbolise la grandeur des choses qu’ils proféraient – c’est-à-dire l’unité de
l’essence et la trinité des Personnes – lorsqu’ils disaient :
« Saint, saint, etc. » 4° L’ange à qui la parole est adressée, comme on l’a dit, ne
reçoit rien de celui qui parle ; mais par l’espèce
qu’il a en lui, il connaît à la fois l’autre ange et sa parole. Il n’est donc
pas nécessaire d’imaginer un médium par lequel une chose serait transportée
de l’un vers l’autre. 5° Saint Augustin parle de
la connaissance naturelle des âmes, par laquelle même les saints ne peuvent
savoir ce qui se fait ici-bas ; mais ils le connaissent par la puissance
de la gloire, comme le dit expressément saint Grégoire au
livre des Moralia en interprétant ce verset : « Que ses enfants
soient honorés ou qu’ils soient dans l’abaissement, il l’ignore »
(Job 14, 21). Mais les anges ont une connaissance naturelle plus
élevée que celle de l’âme ; il n’en va donc pas de même pour l’ange et
pour l’âme. |
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Et videtur quod
sic. Quia ubicumque
requiritur accessus et recessus, necessaria est determinata distantia. Sed
Angeli accedentes in alterutrum et
discedentes, sibi suos sensus mutuo conspiciunt, ut Maximus dicit super
cap. II Cael. Hierarchiae [Scholia
in cap. 2, § 4]. Ergo, et cetera. Praeterea,
secundum Damascenum [De fide I,
13 et II, 3], Angelus ubi operatur, ibi est. Si ergo Angelus alteri Angelo
loquitur, oportet quod sit ubi est ille cui loquitur, et sic requiritur
determinata distantia. Praeterea, Isa. VI, 3, dicitur quod alter clamabat ad alterum. Sed locutio clamosa non habet locum nisi
propter distantiam eius cui loquimur. Ergo videtur quod distantia impediat
locutionem Angeli. Praeterea,
locutio oportet quod deferatur a loquente in audientem ; sed hoc non
potest esse si sit localis distantia inter loquentem Angelum et audientem,
quia locutio spiritualis per medium corporale non defertur. Ergo distantia
localis locutionem Angeli impedit. Praeterea,
anima Petri si esset hic, cognosceret ea quae hic aguntur : cum autem
est in caelo, non cognoscit ; unde Isa. LXIIII [LIII, 16], super illud Abraham nescivit nos, dicit Glossa
Augustini [interlin., ibid.] :
nesciunt mortui, etiam sancti, quid
agant vivi etiam eorum filii. Ergo distantia localis impedit animae
beatae cognitionem ; et eadem ratione Angeli et etiam locutionem. Sed contra, est
quod maxima distantia est inter Paradisum et Infernum. Sed illi mutuo se
inspiciunt, maxime ante diem iudicii, ut patet per id quod habetur Lucae XVI,
23 de Lazaro et divite. Ergo nulla distantia localis impedit animae separatae
cognitionem, et similiter nec Angeli ; et eadem ratione nec locutionem. Respondeo.
Dicendum, quod actio sequitur modum agentis ; et ideo illa quae
corporalia et situalia sunt, corporaliter et situaliter agunt ; quae
vero sunt spiritualia, non agunt nisi spiritualiter. Unde, cum Angelus, inquantum
est intelligens, nullo modo sit situalis, actio intellectus ipsius nullo modo
habet proportionem ad situm. Et ideo, cum locutio sit operatio intellectus
ipsius, nihil facit ad eam propinquitas vel distantia loci ; et sic
aequaliter a propinquo loco vel remoto Angelus locutionem Angeli percipit,
illo modo quo Angelos in loco esse dicimus. Ad primum ergo dicendum, quod accessus ille et recessus non est intelligendus secundum locum, sed secundum
conversionem ad alterutrum. Ad secundum
dicendum, quod cum dicitur, Angelus est ubi operatur, intelligendum est de
operatione qua circa aliquod corpus agit ; quae quidem operatio situalis
est ex parte eius in quod terminatur. Locutio autem Angeli non est talis
operatio ; et ideo ratio non sequitur. Ad tertium
dicendum, quod clamor ille quo Seraphim clamasse dicuntur, designat magnitudinem
eorum quae loquebantur, scilicet unitatem essentiae et Trinitatem personarum,
dicentes : sanctus, sanctus,
et cetera. Ad quartum
dicendum, quod Angelus ad quem fit locutio, ut dictum est, non recipit
aliquid a loquente ; sed per speciem quam penes se habet, et alium
Angelum et locutionem eius cognoscit. Unde
non oportet ponere aliquod medium per quod deferatur aliquid ab uno in
alterum. Ad quintum dicendum, quod Augustinus loquitur de cognitione naturali
animarum, per quam etiam sancti non possunt cognoscere quae hic
aguntur ; sed ex virtute gloriae ea cognoscunt, ut expresse dicit Gregorius
in Moral. [XII, 21],
exponens illud Iob XIV, 21 : sive
fuerint nobiles filii eius, sive ignobiles, non intelliget. Sed Angeli
habent naturalem cognitionem magis elevatam quam animae ; unde non est
simile de Angelo et anima. |
(Septimo quaeritur utrum unus Angelus possit alii loqui,
ita quod alii locutionem eius non percipiant.)
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Il semble que non. 1° Rien d’autre n’est requis pour la parole que l’espèce
intelligible et le retournement vers l’autre. Or cette espèce et ce retournement
sont connus de la même façon par tel ange et par tel autre. La parole d’un
ange est donc perçue indifféremment par tous les anges. 2° Un ange parle à tous les anges avec les mêmes gestes
directifs. Si donc un ange connaît la parole que lui adresse un autre, il
connaîtra pour la même raison la parole que le même ange adresse aux autres. 3° Quiconque regarde un ange, perçoit son espèce, par
laquelle il comprend et parle. Or les anges se regardent toujours les uns les
autres. Un ange connaît donc toujours la parole de l’autre, que celui-ci lui
parle ou qu’il parle à un autre. 4° Si un homme parle, il est entendu indifféremment par tous
ceux qui sont également proches de lui, à moins qu’il n’y ait un défaut du
côté de l’auditeur, par exemple s’il a une ouïe déficiente. Or parfois, un
autre ange est plus près de l’ange qui parle que celui à qui il parle,
suivant l’ordre de la nature ou même quant au lieu. Il n’est donc pas entendu
par celui-là seul à qui il parle. En sens contraire : Il semble aberrant de dire que nous pouvons faire quelque
chose que les anges ne peuvent pas faire. Or l’homme peut faire connaître à
un autre ce qu’il a conçu dans son cœur, de telle façon que cela reste caché
à un troisième. L’ange peut donc lui aussi parler à un autre sans que cela
soit perçu par un troisième. Réponse : Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut, la pensée
d’un ange vient à la connaissance d’un autre à la façon d’une certaine parole
spirituelle par le fait même que l’ange est mis en acte de quelque espèce non
seulement en lui-même, mais encore dans une relation à un autre ; et
cela se fait par la propre volonté de l’ange qui parle. Or il n’est pas
nécessaire que les choses qui appartiennent à la volonté soient indifférentes
à tous, mais elles dépendent du mode fixé par la volonté ; voilà
pourquoi la parole susdite ne sera pas indifférente à tous les anges, mais
suivra ce que la volonté de l’ange qui parle aura déterminé. Si donc l’ange, de sa propre volonté, est
mis en acte de quelque espèce en son intelligence dans une relation à un seul
ange, sa parole sera perçue seulement par cet ange ; mais si c’est dans
une relation à plusieurs, elle sera perçue par plusieurs. Réponse aux objections : 1° Dans la parole, le retournement ou la direction n’est pas
requise comme connue, mais comme faisant connaître. Donc, du fait même qu’un
ange se retourne vers un autre, ce retournement fait connaître à cet autre la
pensée du premier. 2° D’un point de vue général, il y a un seul geste directif
par lequel un ange parle à tous ; mais d’un point de vue particulier, il
y a autant de gestes directifs qu’il y a de retournements vers différents
anges ; chacun connaît donc suivant le geste directif à lui fait. 3° Bien qu’un ange regarde l’autre, il n’est cependant pas
nécessaire qu’il voie l’espèce en tant que l’autre pense actuellement quelque
chose par elle, à moins que cet ange ne se retourne vers lui. 4°
La parole humaine met en mouvement le sens de l’ouïe par une action qui
procède par une nécessité de nature, puisque c’est en ébranlant l’air jusqu’à
l’oreille ; mais il n’en va pas de même dans la parole de l’ange, comme
on l’a dit : tout dépend de la volonté de l’ange qui parle. |
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Et videtur quod
non. Ad locutionem
enim nihil aliud requiritur quam species intelligibilis, et conversio ad
alterum. Sed species illa et conversio sicut cognoscuntur ab uno Angelo, ita
et ab alio. Ergo aequaliter locutio unius Angeli ab omnibus Angelis
percipitur. Praeterea,
eisdem nutibus unus Angelus ad omnes Angelos loquitur. Si igitur aliquis
Angelus cognoscit locutionem qua aliquis Angelus ei loquitur, eadem ratione
cognoscet locutionem qua idem Angelus aliis loquitur. Praeterea,
quicumque intuetur aliquem Angelum, percipit speciem eius, qua intelligit et
loquitur. Sed Angeli se invicem semper intuentur. Ergo unus Angelus semper
cognoscit locutionem alterius, sive sibi sive alteri loquatur. Praeterea, si
aliquis homo loquatur, aequaliter auditur ab omnibus qui ei aequaliter
appropinquant, nisi sit defectus ex parte audientis, utpote si deficit in
auditu. Sed quandoque alius Angelus est propinquior Angelo loquenti quam ille
ad quem loquitur, secundum ordinem naturae, vel etiam secundum locum. Ergo non solum auditur ab eo ad quem loquitur. Sed contra. Inconveniens videtur dicere, quod nos aliquid possimus quod Angeli non
possint. Sed homo potest conceptum cordis sui alteri intimare, ita quod alii
absconditum remanet. Ergo et Angelus potest alteri loqui sine hoc quod ab
aliquo alio percipiatur. Responsio.
Dicendum, quod sicut ex praedictis patet, ex hoc ipso cogitatio unius Angeli
in cognitionem alterius venit per modum cuiusdam spiritualis locutionis, quod
Angelus fit in actu alicuius speciei, non solum secundum seipsum, sed etiam
in ordinem ad alium ; et hoc fit per propriam voluntatem Angeli loquentis.
Ea autem quae sunt voluntatis, non oportet quod eodem modo se habeant ad
omnes, sed secundum modum a voluntate praefixum ; et ideo locutio
praedicta non aequaliter se habebit ad omnes Angelos, sed secundum quod
voluntas Angeli loquentis determinabit. Unde
si Angelus fiat per propriam voluntatem in actu alicuius speciei secundum
intellectum in ordine ad unum tantum Angelum, percipietur eius locutio ab
illo tantum ; si vero in ordine ad plures, percipietur a pluribus. Ad primum igitur dicendum, quod in locutione non requiritur conversio
vel directio quasi cognita, sed quasi cognitionem faciens. Unde ex hoc ipso
quod unus Angelus ad alium convertitur, illa conversio facit eum cognoscere
alterius Angeli cogitationem. Ad secundum dicendum, quod in generali est unus nutus, quo ad omnes
unus loquitur ; sed in speciali sunt tot nutus, quot sunt conversiones
ad diversos ; unde unusquisque cognoscit secundum nutum ad se factum. Ad tertium dicendum, quod quamvis unus Angelus alium intueatur, non
tamen oportet quod speciem, prout ea actu aliquid cogitat, videat, nisi ille
Angelus convertatur ad eum. Ad quartum dicendum, quod locutio humana
movet auditum actione quae est per necessitatem naturae, quia impellendo
aerem usque ad aurem ; sed hoc modo non est in locutione Angeli, ut
dictum est [art. 5 et 6], sed totum dependet ex voluntate Angeli loquentis. |
F
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LA QUESTION
PORTE SUR L’ESPRIT, OÙ EST L’IMAGE
DE LA TRINITÉ. Article 1 : L’esprit, en
tant qu’on y reconnaît l’image de la Trinité, est-il l’essence de
l’âme ? Article 2 : La mémoire
est-elle dans l’esprit ? Article 3 : La mémoire se
distingue-t-elle de l’intelligence comme une puissance se distingue d’une
autre ? Article 4 : L’esprit
connaît-il les réalités matérielles ? Article 5 : Notre esprit
peut-il connaître les choses matérielles singulièrement ? Article 6 : L’esprit
humain reçoit-il une connaissance issue des choses sensibles ? Article 7 : L’image de la
Trinité est-elle dans l’esprit en tant qu’il connaît les choses matérielles ? Article 8 : L’esprit se
connaît-il lui-même par son essence ou par une espèce ? Article 9 : Est-ce par
leur essence que notre esprit connaît les habitus existant dans l’âme ? Article 10 : Quelqu’un
peut-il savoir qu’il a la charité ? Article 11 : L’esprit,
dans l’état de voie, peut-il voir Dieu dans son essence ? Article 12 : L’existence
de Dieu est-elle évidente par elle-même pour l’esprit humain ? Article 13 : La
trinité des Personnes peut-elle être connue par la raison naturelle ? |
QUAESTIO
EST DE MENTE IN
QUA EST IMAGO TRINITATIS. Primo
utrum mens, prout in ea ponitur imago
Trinitatis, sit essentia animae. Secundo
utrum in mente sit memoria. Tertio
utrum memoria distinguatur ab intelligentia,
sicut potentia a potentia. Quarto
utrum mens cognoscat res materiales. Quinto
utrum mens nostra possit cognoscere
materialia in singulari. Sexto
utrum mens humana cognitionem accipiat a
sensibilibus. Septimo
utrum in mente sit imago Trinitatis,
secundum quod materialia cognoscit. Octavo
utrum mens seipsam per essentiam
cognoscat, aut per aliquam speciem. Nono utrum mens nostra cognoscat habitus in
anima existentes, per essentiam suam. Decimo utrum aliquis possit scire se habere
caritatem. Undecimo utrum mens in statu viae possit videre
Deum per essentiam. Duodecimo utrum Deum esse, sit per se notum menti
humanae. Tertiodecimo utrum per naturalem rationem possit cognosci Trinitas personarum. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 77)
L’esprit :
est la plus haute puissance de l’âme
(art. 1)
inclut une certaine mémoire (2)
… qui n’est pas une puissance distincte,
mais une fonction (3)
Il connaît les choses matérielles :
leurs formes, immatériellement (4)
le singulier non directement,
mais
par réflexion sur son acte et par la cogitative (5)
Il reçoit la science en partie par les sens
(6)
La connaissance des réalités temporelles
ne
manifeste pas l’image de la Trinité (7)
Il se connaît :
par son essence ou par une espèce (8)
Il connaît ses habitus (9)
… mais reste incertain quant à sa propre
charité (10)
Il connaît Dieu :
non dans son essence, ici-bas (11)
L’existence de Dieu, évidente par soi,
l’est en soi, mais non pour nous (12)
Connaître la Trinité, la raison naturelle
ne le peut (13)
Art. 1 : Sum. Th. I, q. 79, a. 1
et q. 93, a. 7.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 3, q. 4, a. 1 et III, d. 26,
q. 1, a. 5, ad 4 ; ibid. IV, d. 44, q. 3,
a. 3, qc. 2, ad 4 et d. 50, q. 1, a. 2 ;
infra q. 19, a. 1 ; Cont.
Gent. II, cap. 74 ; Sum.
Th. I, q. 79, a. 6 ; In lib. De mem. et
remin.,
l. 2 ; Quodl. III,
q. 9, a. 1 et XII, q. 9, a. 1 ; Sum. Th. I-II,
q. 67, a. 2.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 3, q. 4, a. 1 ; Cont. Gent. II, cap. 74 ; Sum. Th. I, q. 79, a. 7 et q. 93, a. 7,
ad 3.
Art. 4 : Sum.
Th. I, q. 84, a. 1.
Art.
5 : Super Sent. II,
d. 3, q. 3, a. 3, ad 1 et IV, d. 50, q. 1,
a. 3 ; supra q. 2, a. 5 et 6 ; Quodl. VII, q. 1,
a. 3 ; Cont. Gent. I,
cap. 65 ; De anima,
a. 20 ; Sum. Th. I,
q. 86, a. 1 ; Quodl. XII,
q. 8.
Art. 6 : infra q. 19, a. 1 ; Quodl. VIII, q. 2,
a. 1 ; De anima,
a. 15 ; Sum. Th. I,
q. 84, a. 6 ; Comp.
Theol., cap. 81-83.
Art. 7 : Super
Sent. I, d. 3, q. 4, a. 4 ; Sum. Th. I, q. 93, a. 8.
Art. 8 : supra q. 8, a. 6 ; Cont. Gent. II, cap. 75 et
III, cap. 46 ; De anima,
a. 16, ad 8 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 2, ad 3 et q. 87, a. 1 ; Super De anima II, l. 6 et
III, l. 9.
Art. 9 : Super
Sent. III, d. 23, q. 1, a. 2 ; Quodl. VIII, q. 2,
a. 2 ; Sum. Th. I,
q. 87, a. 2.
Art. 10 : Super
Sent. I, d. 17, q. 1, a. 4 et III, d. 23, q. 1,
a. 2, ad 1 ; ibid. IV, d. 9, q. 1, a. 3,
qc. 2 et d. 21, q. 2, a. 2, ad 2 ; Super Cor. II, cap. 12, l. 1 ; Sum. Th. I-II, q. 112, a. 5.
Art. 11 : Super
Sent. III,
d. 27, q. 3, a. 1 et d. 35, q. 2, a. 2,
qc. 2 ; ibid. IV, d. 49, q. 2, a. 7 ; Super Boet. De Trin., q. 6,
a. 3 ; Cont. Gent. III, cap. 47 ; Super Cor. II,
cap. 12, l. 1 ; Sum. Th. I,
q. 12, a. 11 ; Quodl. I,
q. 1 ; Lect. Super Ioh.,
cap. 1, l. 11 ; Sum. Th. II-II,
q. 180, a. 5.
Art. 12 : Super
Sent. I, d. 3, q. 1, a. 2 ; Super Boet. De Trin., q. 1, a. 3, ad 6 ; Cont. Gent. I, cap. 10 et
11 ; De pot., q. 7,
a. 2, ad 11 ; Sum. Th. I,
q. 2, a. 1 ; In Psalm.,
8.
Art. 13 : Super
Sent. I, d. 3, q. 1, a. 4 ; Super Boet. De Trin., q. 1, a. 4 ; Sum. Th. I, q. 32,
a. 1 ; Super Rom.,
cap. 1, l. 6.
(Et primo quaeritur utrum mens, prout in ea ponitur imago
Trinitatis,
sit essentia animae, vel aliqua potentia eius.)
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Il semble qu’il soit l’essence même de l’âme. 1° Saint Augustin dit au neuvième livre
sur la Trinité que « les termes mens et spiritus ne se
disent pas relativement, mais désignent l’essence », qui n’est autre que l’essence de l’âme. L’esprit est donc
l’essence même de l’âme. 2° Les divers genres de puissances de l’âme ne s’unissent
que dans l’essence. Or l’appétitif et l’intellectif sont divers genres de
puissances de l’âme : en effet, à la fin du premier livre sur l’Âme sont énumérés les cinq genres les plus
communs de puissances de l’âme, à savoir le végétatif, le sensitif,
l’appétitif, le locomoteur et l’intellectif. Puis donc que l’esprit inclut en
soi l’intellectif et l’appétitif – car saint Augustin place l’intelligence
et la volonté dans l’esprit –, il semble que l’esprit ne soit pas une puissance,
mais l’essence même de l’âme. 3° Saint Augustin dit au onzième livre de la Cité de Dieu que nous sommes à l’image de Dieu en tant
que nous sommes, savons que nous sommes, et aimons l’un et l’autre ; et
au neuvième livre sur la Trinité, il assigne ainsi
l’image de Dieu en nous : esprit, connaissance et amour. Puis donc
qu’aimer est l’acte de l’amour, et connaître, l’acte de la connaissance, il
semble qu’être soit l’acte de l’esprit. Or être est l’acte de l’essence.
L’esprit est donc l’essence même de l’âme. 4° L’esprit se trouve en l’ange et en nous pour la même
raison. Or l’essence même de l’ange est son esprit. C’est pourquoi Denys appelle fréquemment les anges « esprits
intellectuels » ou « divins ». Notre esprit est donc aussi
l’essence même de l’âme. 5° Saint Augustin dit au dixième livre sur la Trinité que « la mémoire, l’intelligence et la
volonté sont un seul esprit, une seule essence, une seule vie ». Donc,
de même que la vie appartient à l’essence, ainsi en est-il de l’esprit. 6° Un accident ne peut pas être le principe d’une
distinction substantielle. Or l’homme se distingue substantiellement des
bêtes en ce qu’il a un esprit. L’esprit n’est donc pas un accident. Or la
puissance de l’âme est une propriété de l’âme, suivant Avicenne, et ainsi, elle est du genre de l’accident. L’esprit n’est
donc pas une puissance, mais il est l’essence même de l’âme. 7° Des actes spécifiquement différents n’émanent pas d’une
puissance unique. Or de l’esprit émanent des actes spécifiquement différents,
à savoir : se souvenir, penser et vouloir, comme le montre saint Augustin.
L’esprit n’est donc pas une puissance de l’âme, mais son essence même. 8° Une puissance n’est pas le sujet
d’une autre puissance. Or l’esprit est le sujet de l’image qui consiste en
trois puissances. L’esprit n’est donc pas une puissance, mais l’essence même
de l’âme. 9° Aucune puissance n’inclut en soi plusieurs puissances. Or
l’esprit inclut l’intelligence et la volonté. Il n’est donc pas une
puissance, mais l’essence. En sens contraire : 1) L’âme n’a pas d’autres parties que ses puissances. Or
l’esprit est une certaine partie supérieure de l’âme, comme dit saint Augustin
au livre sur la Trinité. L’esprit est donc une
puissance de l’âme. 2) L’essence de l’âme est commune à toutes les puissances,
car toutes s’enracinent en elle. Or l’esprit n’est pas commun à toutes les
puissances, car une division l’oppose au sens. L’esprit n’est donc pas
l’essence même de l’âme. 3) Dans l’essence de l’âme, il n’y a pas lieu d’admettre un
plus haut et un plus bas. Or il y a dans l’esprit un plus haut et un plus
bas : en effet, saint Augustin divise l’esprit en raison supérieure et
raison inférieure. L’esprit est donc une puissance de l’âme, non l’essence. 4) L’essence de l’âme est principe de vie. Or l’esprit n’est
pas principe de vie, mais de pensée. L’esprit n’est donc pas l’essence même
de l’âme, mais en est une puissance. 5) Le sujet ne se prédique pas de l’accident. Or l’esprit se
prédique de la mémoire, de l’intelligence et de la volonté, qui sont dans
l’essence de l’âme comme en un sujet. L’esprit n’est donc pas l’essence de
l’âme. 6) Selon saint Augustin au deuxième livre sur la Trinité, l’âme n’est pas
« à l’image » par tout elle-même, mais par quelque chose
d’elle-même. Or elle est « à l’image » par l’esprit. Le nom
d’esprit ne signifie donc pas toute l’âme, mais quelque chose de l’âme. 7) Le nom de mens
semble être pris de meminit (il se
souvient). Or le nom de mémoire désigne une puissance de l’âme. Mens désigne donc aussi une puissance
de l’âme, et non l’essence. Réponse : Le nom de mens est pris de mensurare (mesurer). Or les réalités de chaque genre sont
mesurées par ce qui est le plus petit et le principe premier dans leur genre,
comme on le voit clairement au dixième livre de la Métaphysique ; voilà
pourquoi le nom de mens se dit,
dans l’âme, tout comme le nom d’intelligence. En effet, seule l’intelligence
reçoit une connaissance en provenance des réalités en les mesurant pour ainsi
dire à ses principes. Or le nom d’intelligence, puisqu’il se dit relativement à un
acte, désigne une puissance de l’âme ; en effet, la vertu ou la puissance
est intermédiaire entre l’essence et l’opération, comme le montre Denys au onzième
chapitre de la Hiérarchie céleste. Mais parce que les
essences des
réalités nous sont inconnues, au lieu que leurs puissances se manifestent à
nous par les actes, nous employons souvent les noms des vertus ou des
puissances pour signifier les essences. Et parce que rien ne devient connu
que par ce qui lui est propre, il est nécessaire, lorsqu’une essence est désignée
par sa puissance, qu’elle le soit par une puissance qui lui est propre. Or il
se trouve en général, dans les puissances, que ce qui peut le plus peut le
moins, mais non
l’inverse ; par exemple, « celui qui peut porter mille livres peut
en porter cent », comme il est dit au premier livre sur le Ciel et le Monde. Voilà pourquoi, si
quelque réalité doit être désignée par sa puissance, il est nécessaire qu’elle
le soit par l’ultime degré de sa puissance. Or l’âme qui est dans les plantes n’a que le
plus bas degré parmi les puissances de l’âme ; c’est pourquoi elle est
nommée d’après cette puissance lorsqu’elle est appelée nutritive ou
végétative. L’âme des bêtes, quant à elle, atteint un degré plus élevé, à
savoir celui du sens ; c’est pourquoi cette âme est appelée sensitive,
ou même parfois « sens ». Mais l’âme humaine atteint le plus haut
degré parmi les puissances de l’âme, et elle est nommée d’après cela ;
c’est pourquoi on l’appelle « intellective », et parfois aussi
« intelligence », et de même « esprit », en tant qu’une
telle puissance émane d’elle naturellement, car elle lui est propre en comparaison
des autres âmes. On voit donc clairement que le nom d’esprit désigne dans
notre âme ce qu’il y a de plus haut dans sa puissance. Puis donc que l’image
divine se trouve en nous
dans ce qu’il y a en nous de plus élevé, l’image n’appartiendra à l’essence
de l’âme que par l’esprit, en tant que ce nom désigne la plus haute puissance
de l’âme. Et ainsi, en tant que l’image est dans l’esprit, ce nom
d’esprit désigne la puissance de l’âme et non l’essence ; ou, s’il
dénomme l’essence, ce n’est qu’en tant
qu’une telle puissance émane d’elle. Réponse aux objections : 1° Il est dit que mens
signifie l’essence, non en tant que l’essence s’oppose à la puissance, mais
en tant que l’essence absolue s’oppose à ce qui se dit relativement. Et en ce
sens, l’esprit s’oppose à la connaissance de soi, dans la mesure où, par
[cette] connaissance, l’esprit est rapporté à lui-même, au lieu que l’esprit
lui-même se dit de façon absolue. Ou bien l’on peut dire que mens est pris par saint Augustin comme
signifiant l’essence de l’âme en même temps qu’une telle puissance. 2° Les genres de puissances de l’âme se distinguent de deux
façons : d’abord du côté de
l’objet, ensuite du côté du sujet, ou du mode d’action, ce qui revient au
même. Si donc on les distingue du côté de l’objet, alors on trouve les cinq
genres de puissances de l’âme énumérés ci-dessus. Mais si on les distingue du
côté du sujet ou du mode d’action, alors il y a trois genres de puissances de
l’âme, à savoir le végétatif, le sensitif et l’intellectif. En effet,
l’opération de l’âme peut se rapporter à la matière de trois façons. D’abord
en sorte qu’elle s’exerce à la façon d’une action matérielle, et le principe
de telles actions est la puissance nutritive, dont les actes sont exercés par
les qualités actives et passives, tout comme les autres actions matérielles.
Ensuite, en sorte que l’opération de l’âme n’atteigne pas la matière
elle-même mais seulement les déterminations liées à la matière, comme c’est
le cas des actes de la puissance sensitive : dans le sens, en effet,
l’espèce est reçue sans la matière, mais cependant avec les déterminations
liées à la matière. Enfin, en sorte que l’opération de l’âme excède et la
matière, et les déterminations liées à la matière ; et c’est le cas de
la partie intellective de l’âme. Donc, suivant ces différentes partitions des puissances de
l’âme, deux puissances de l’âme comparées entre elles se trouvent ramenées au
même genre ou à des genres différents. En effet, si l’appétit sensitif et
l’appétit intellectuel, qui est la volonté, sont considérés en relation à
l’objet, alors ils se ramènent à un genre unique, car l’objet de l’un et de
l’autre est le bien. Mais si on les considère quant au mode d’action, alors
ils se ramènent à des genres différents, car l’appétit inférieur se ramènera
au genre sensitif, mais l’appétit supérieur, au genre intellectif. En effet,
de même que le sens appréhende son objet sous les déterminations matérielles,
c’est-à-dire en tant qu’il est ici et maintenant, de même l’appétit sensitif
se porte vers son objet, qui est le bien particulier. En revanche, l’appétit
supérieur tend vers son objet à la façon dont l’intelligence
l’appréhende ; et ainsi, quant au mode d’action, la volonté se ramène au
genre intellectif. Or le mode d’action provient de la disposition de
l’agent : car plus l’agent sera parfait, plus son action sera parfaite.
Voilà pourquoi, si l’on considère de telles puissances en tant qu’elles
émanent de l’essence de l’âme, qui est pour ainsi dire leur sujet, la volonté
se trouve coordonnée à l’intelligence ; mais ce n’est pas le cas de
l’appétit inférieur qui se divise en irascible et en concupiscible. Et c’est
pourquoi l’esprit peut, sans être l’essence de l’âme, inclure la volonté et
l’intelligence, en
tant qu’il désigne un certain genre de puissances de l’âme, en sorte que
toutes les puissances qui, dans leurs actes, sont entièrement détachées de la
matière et des déterminations liées à la matière, sont comprises comme étant
incluses dans l’esprit.3° L’image de la Trinité dans l’homme est assignée de
multiples façons par saint Augustin et les autres saints ; et il n’est pas nécessaire que l’une de ces
assignations corresponde à l’autre ; par exemple, il est clair que saint
Augustin assigne ainsi l’image
de la Trinité : esprit, connaissance et amour ; et plus loin : mémoire, intelligence et volonté. Et bien que la
volonté et l’amour se correspondent mutuellement, ainsi que la connaissance
et l’intelligence, cependant il n’est pas nécessaire que l’esprit corresponde
à la mémoire, puisque l’esprit contient toutes les trois choses que comporte
l’autre assignation. De même, l’assignation de saint Augustin signalée par
l’objection est encore différente des deux précédentes. Il n’est donc pas
nécessaire, si aimer correspond à l’amour, et connaître à la connaissance,
qu’être corresponde, comme son acte propre, à l’esprit en tant qu’il est
esprit. 4° Les anges sont appelés esprits, non que l’esprit même
de l’ange ou son intelligence, en tant que ces noms désignent la puissance,
soient son essence, mais parce qu’ils n’ont rien d’autre, parmi les
puissances de l’âme, que ce qui est compris sous le nom d’esprit : aussi
sont-ils totalement esprit. À notre âme, par contre, parce qu’elle est l’acte
du corps, sont adjointes d’autres puissances qui ne sont pas comprises sous
le nom d’esprit, à savoir les puissances sensitive et nutritive ; c’est
pourquoi on ne peut pas dire que l’âme est esprit comme on le dit de l’ange. 5° Vivre ajoute quelque chose à être, et penser à vivre. Or,
pour que l’image de Dieu se trouve en quelque être, il est nécessaire qu’il
atteigne l’ultime genre de perfection auquel la créature peut tendre ;
si donc il a seulement l’être, comme les pierres, ou l’être et le vivre,
comme les plantes et les bêtes, la notion d’image n’est pas conservée en
eux ; mais il est nécessaire, pour la parfaite notion d’image, que la
créature existe, vive et pense. En cela, en effet, elle se conforme très
parfaitement dans son genre aux attributs essentiels. Or, dans l’assignation
de l’image, l’esprit tient la place de l’essence divine, tandis que les trois
choses que sont la mémoire, l’intelligence et la volonté tiennent la place
des trois Personnes ; voilà pourquoi saint Augustin met au compte de
l’esprit les choses qui sont requises pour l’image dans la créature, lorsqu’il dit que « la mémoire,
l’intelligence et la volonté sont une seule vie, un seul esprit, une seule
essence ». Et cependant, il n’est pas nécessaire que l’esprit et la vie
se disent dans l’âme pour la même raison que l’essence, car en nous, être,
vivre et penser ne sont pas la même chose, comme c’est le cas en Dieu ;
cependant les trois choses ci-dessus sont appelées une seule essence en tant
qu’elles procèdent de l’unique essence de l’âme, une seule vie en tant
qu’elles regardent un unique genre de vie, un seul esprit en tant qu’elles
sont comprises dans un seul esprit comme des parties dans un tout, comme la
vue et l’ouïe sont comprises dans la partie sensitive de l’âme. 6° Selon le Philosophe au huitième livre de la Métaphysique, parce que les
différences substantielles des réalités nous sont inconnues, on emploie
parfois à leur place dans les définitions les
différences accidentelles, dans la mesure où les accidents eux-mêmes
désignent ou font connaître l’essence, comme les effets propres font
connaître la cause ; c’est pourquoi le sensible, en tant qu’il est la
différence constitutive de l’animal, n’est pas pris du nom de sens comme
désignant une puissance, mais comme désignant l’essence même de l’âme, de
laquelle découle une telle puissance. Et il en est de même du rationnel, ou
de la propriété « doué d’esprit ». 7° De même que la partie sensitive de l’âme n’est pas conçue
comme étant une certaine puissance en plus de toutes les puissances
particulières qui sont comprises en elles, mais comme un certain tout
potentiel comprenant toutes ces
puissances comme des parties, de même l’esprit n’est pas une certaine
puissance en plus de la mémoire, de l’intelligence et de la volonté, mais il
est un certain tout potentiel comprenant ces trois-là ; tout comme nous
voyons que sous la puissance de construire une maison sont comprises celle de
tailler les pierres, celle d’élever les murs, et ainsi de suite. 8° L’esprit ne se rapporte pas à l’intelligence et à la
volonté comme leur sujet, mais plutôt comme un tout se rapporte à ses
parties, pour autant qu’« esprit » désigne la puissance elle-même.
Mais si l’on prend le nom d’esprit pour désigner l’essence de l’âme en tant
qu’une telle puissance émane naturellement d’elle, alors il dénommera le
sujet des puissances. 9° Une puissance
particulière unique ne comprend pas en elle-même plusieurs puissances ;
mais rien n’empêche que plusieurs puissances soient comprises comme des parties
dans une puissance générale, comme
plusieurs parties organiques sont comprises dans une partie du corps, tels
les doigts dans la main. |
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Et videtur quod
sit ipsa essentia animae. Quia Augustinus
dicit, IX de Trinitate [cap. 2], quod mens et spiritus non relative dicuntur, sed essentiam demonstrant : nonnisi essentiam animae. Ergo mens
est ipsa animae essentia. Praeterea,
diversa genera potentiarum animae non uniuntur nisi in essentia. Sed
appetitivum et intellectivum sunt diversa genera potentiarum animae :
ponuntur enim, in fine I de Anima [l. 14 (411 a 26)], quinque genera
communissima potentiarum animae : scilicet vegetativum, sensitivum, appetitivum,
motivum secundum locum, et intellectivum. Cum ergo mens comprehendat in se
intellectivum et appetitivum, quia in mente ponitur ab Augustino
intelligentia et voluntas, videtur quod non sit mens aliqua potentia, sed
ipsa essentia animae. Praeterea,
Augustinus, XI de Civitate Dei [cap. 26], dicit, quod nos sumus, ad
imaginem Dei, inquantum sumus, novimus nos esse, et amamus utrumque ; in
IX vero de Trinit. [cap. 12] assignat imaginem Dei in nobis secundum
mentem, notitiam et amorem. Cum ergo amare sit actus amoris, et nosse sit
actus notitiae, videtur quod esse sit actus mentis. Sed esse est actus essentiae.
Ergo mens est ipsa essentia animae. Praeterea, eadem ratione invenitur mens in Angelo et in nobis. Sed ipsa
essentia Angeli est mens eius. Unde Dionysius [cf. De div. nom., cap. 4, § 8, cap. 5, § 3 et
cap. 11, § 2] frequenter Angelos nominat divinas vel intellectuales
mentes. Ergo etiam et mens nostra est ipsa essentia animae. Praeterea,
Augustinus dicit in X de Trinitate [cap. 11], quod memoria, intelligentia et voluntas sunt una mens, una essentia, una
vita. Ergo, sicut vita ad essentiam pertinet, ita et mens. Praeterea,
accidens non potest esse principium substantialis distinctionis. Sed homo
substantialiter distinguitur a brutis in hoc quod habet mentem. Ergo mens non
est aliquod accidens. Sed potentia animae est proprietas eius, secundum Avicennam
[De anima V, 7] : et sic
est de genere accidentis. Ergo mens non est potentia, sed est ipsa essentia
animae. Praeterea, ab
una potentia non egrediuntur diversi actus secundum speciem. Sed a mente
egrediuntur diversi actus secundum speciem, scilicet memorari, intelligere et
velle, ut patet per Augustinum. Ergo mens non est aliqua potentia animae, sed
ipsa essentia eius. Praeterea, una
potentia non est subiectum alterius potentiae. Sed mens est imaginis
subiectum, quae consistit in tribus potentiis. Ergo mens non est potentia,
sed ipsa essentia animae. Praeterea,
nulla potentia comprehendit in se plures potentias. Sed mens comprehendit
intelligentiam et voluntatem. Ergo non est potentia, sed essentia. Sed contra.
Anima non habet alias partes nisi suas potentias. Sed mens est quaedam pars
animae superior, ut Augustinus dicit in libro de Trin. [XII, 3]. Ergo mens
est potentia animae. Praeterea,
essentia animae communis est omnibus potentiis, quia omnes in ea radicantur.
Sed mens non est communis omnibus potentiis, quia dividitur contra sensum.
Ergo mens non est ipsa essentia animae. Praeterea, in
essentia animae non est accipere supremum et infimum. Sed in mente est
supremum et infimum ; dividit enim Augustinus [hic supra] mentem in
superiorem et inferiorem rationem. Ergo mens est potentia animae, non
essentia. Praeterea,
essentia animae est principium vivendi. Sed mens non est principium vivendi,
sed intelligendi. Ergo mens non est ipsa essentia animae, sed potentia eius. Praeterea,
subiectum non praedicatur de accidente. Sed mens praedicatur de memoria,
intelligentia, et voluntate, quae sunt in essentia animae sicut in subiecto.
Ergo mens non est essentia animae. Praeterea,
secundum Augustinum in libro II de Trinitate [XII, 4 et XV, 7], anima non est
ad imaginem secundum se totam, sed secundum aliquid sui. Est autem ad
imaginem secundum mentem. Ergo mens non nominat totam animam, sed aliquid animae. Praeterea,
nomen mentis ex eo quod meminit sumptum esse videtur. Sed memoria designat
aliquam potentiam animae. Ergo et mens, et non essentiam. Responsio.
Dicendum, quod nomen mentis a mensurando est sumptum. Res autem uniuscuiusque
generis mensurantur per id quod est minimum, et principium primum in suo genere,
ut patet in X Metaphys. [l. 2 (1052 b 31)] ; et ideo nomen mentis
hoc modo dicitur in anima, sicut et nomen intellectus. Solum enim intellectus
accipit cognitionem de rebus quasi mensurando eas ad sua principia. Intellectus autem, cum dicatur per respectum ad actum, potentiam animae
designat : virtus enim, sive potentia, est medium inter essentiam et
operationem, ut patet per Dionysium, cap. XI Cael. Hierarch. [§ 2]. Quia
vero rerum essentiae sunt nobis ignotae, virtutes autem earum innotescunt
nobis per actus, utimur frequenter nominibus virtutum vel potentiarum ad
essentias significandas. Sed quia nihil notificatur nisi ex hoc quod est sibi
proprium, oportet quod, cum aliqua essentia designatur per suam potentiam,
quod designetur per potentiam sibi propriam. In potentiis autem hoc
communiter invenitur, quod illud quod potest in plus, potest in minus, sed
non convertitur ; sicut qui potest
ferre mille libras, potest ferre centum, ut dicitur in I caeli et mundi [De caelo, I, 25 (281 a 7)]. Et ideo,
si aliqua res per suam potentiam debeat designari, oportet quod designetur
per ultimum potentiae suae. Anima autem quae est in plantis, non habet nisi infimum
gradum inter potentias animae ; unde ab ea denominatur, cum dicitur nutritiva
vel vegetabilis. Anima autem bruti pertingit ad altiorem gradum, scilicet qui est
sensus ; unde ipsa anima vocatur sensitiva, vel quandoque etiam sensus.
Sed anima humana pertingit ad altissimum gradum inter potentias animae, et ex
hoc denominatur ; unde dicitur intellectiva, et quandoque etiam
intellectus, et similiter mens, inquantum scilicet ex ipsa nata est effluere
talis potentia, quia est sibi proprium prae aliis animabus. Patet ergo,
quod mens in anima nostra dicit illud quod est altissimum in virtute ipsius.
Unde, cum secundum id quod est altissimum in nobis divina imago inveniatur in
nobis, imago non pertinebit ad essentiam animae nisi secundum mentem, prout
nominat altissimam potentiam eius. Et sic mens, prout in ea est imago,
nominat potentiam animae, et non essentiam ; vel si nominat essentiam,
hoc non est nisi inquantum ab ea fluit talis potentia. Ad primum
igitur dicendum, quod mens non dicitur significare essentiam secundum quod
essentia contra potentiam dividitur ; sed secundum quod essentia
absoluta dividitur contra id quod relative dicitur. Et sic mens dividitur
contra notitiam sui, inquantum per notitiam mens ad seipsam refertur ;
ipsa vero mens dicitur absolute. Vel potest dici, quod mens accipitur ab
Augustino secundum quod significat essentiam animae, simul cum tali potentia. Ad secundum
dicendum, quod genera potentiarum animae distinguuntur dupliciter : uno
modo ex parte obiecti ; alio modo ex parte subiecti, sive ex parte modi
agendi, quod in idem redit. Si igitur distinguantur ex parte obiecti, sic
inveniuntur quinque potentiarum animae genera supra enumerata. Si autem
distinguantur ex parte subiecti vel modi agendi, sic sunt tria genera
potentiarum animae : scilicet vegetativum, sensitivum et intellectivum.
Operatio enim animae tripliciter se potest habere ad materiam. Uno modo ita
quod per modum materialis actionis exerceatur ; et talium actionum principium
est potentia nutritiva, cuius actus exercentur qualitatibus activis et passivis,
sicut et aliae actiones materiales. Alio modo ita quod
operatio animae non pertingat ad ipsam materiam, sed solum ad materiae
conditiones, sicut est in actibus potentiae sensitivae : in sensu enim
recipitur species sine materia, sed tamen cum materiae conditionibus. Tertio
modo ita quod operatio animae excedat et materiam et materiae conditiones ;
et sic est pars animae intellectiva. Secundum igitur has diversas potentiarum animae partitiones contingit
aliquas duas potentias animae ad invicem comparatas in idem vel diversum
genus reduci. Si enim
appetitus sensibilis et intellectualis, qui est voluntas, consideretur secundum
ordinem ad obiectum, sic reducuntur in unum genus, quia utriusque obiectum
est bonum. Si vero consideretur quantum ad modum agendi, sic reducuntur in
diversa genera ; quia appetitus inferior reducetur in genus sensitivi, appetitus
vero superior in genus intellectivi. Sicut enim sensus apprehendit suum
obiectum sub conditionibus materialibus, prout scilicet est hic et
nunc ; sic et appetitus sensibilis in suum obiectum fertur, in bonum
scilicet particulare. Appetitus vero superior in suum obiectum tendit per
modum quo intellectus apprehendit ; et sic quantum ad modum agendi
voluntas ad genus intellectivi reducitur. Modus autem actionis
provenit ex dispositione agentis : quia quanto fuerit perfectius agens,
tanto est eius actio perfectior. Et ideo, si considerentur huiusmodi
potentiae secundum quod egrediuntur ab essentia animae, quae est quasi subiectum
earum, voluntas invenitur in eadem coordinatione cum intellectu ; non
autem appetitus inferior, qui in irascibilem et concupiscibilem dividitur. Et
ideo mens potest comprehendere voluntatem et intellectum, absque hoc quod sit
essentia animae ; inquantum, scilicet, nominat quoddam genus potentiarum
animae, ut sub mente intelligantur comprehendi omnes illae potentiae quae in
suis actibus omnino a materia et conditionibus materiae recedunt. Ad tertium
dicendum, quod ab Augustino et aliis sanctis imago Trinitatis in homine
multipliciter assignatur : nec oportet ut una illarum assignationum
alteri correspondeat ; sicut patet quod Augustinus [De Trin. IX, 12] assignat imaginem Trinitatis secundum mentem,
notitiam et amorem ; et ulterius [De
Trin. X, 12] secundum memoriam, intelligentiam et voluntatem. Et quamvis
voluntas et amor sibi invicem correspondeant, et notitia et intelligentia,
non tamen oportet quod mens correspondeat memoriae ; cum mens omnia tria
contineat quae in alia assignatione dicuntur. Similiter etiam assignatio
Augustini quam obiectio tangit, est alia a duabus praemissis. Unde non
oportet quod, si amare amori correspondeat, et nosse notitiae, quod esse
respondeat menti sicut proprius actus eius, inquantum est mens. Ad quartum
dicendum, quod Angeli dicuntur mentes, non quia ipsa mens sive intellectus
Angeli, sit eius essentia, prout mens et intellectus potentiam
nominant ; sed quia nihil aliud habent de potentiis animae nisi hoc quod
sub mente comprehenditur : unde totaliter sunt mens. Animae vero nostrae
adiunguntur aliae potentiae quae sub mente non comprehenduntur, ex eo quod
est actus corporis : scilicet sensitivae et nutritivae potentiae ;
unde non ita potest dici anima esse mens sicut et Angelus. Ad quintum
dicendum, quod vivere addit supra esse, et intelligere supra vivere. Ad hoc
autem quod in aliquo imago Dei inveniatur, oportet quod ad ultimum genus
perfectionis perveniat quo creatura tendere potest ; unde si habeat esse
tantum, sicut lapides, vel esse et vivere, sicut plantae et bruta, non
salvatur in hoc ratio imaginis ; sed oportet ad perfectam imaginis rationem,
ut creatura sit, vivat et intelligat. In hoc enim perfectissime secundum
genus conformatur essentialibus attributis. Et ideo, quia in assignatione
imaginis mens locum divinae essentiae tenet, haec vero tria, quae sunt memoria,
intelligentia et voluntas, tenent locum trium personarum ; ideo Augustinus
menti adscribit illa quae requiruntur ad imaginem in creatura, cum dicit,
quod memoria et intelligentia et
voluntas sunt una vita, una mens, una essentia. Nec tamen oportet quod ex
hoc ipso in anima dicatur mens et vita quo et essentia ; quia non est
idem in nobis esse, vivere et intelligere, sicut et in Deo ; dicuntur
tamen haec tria una essentia, inquantum ab una essentia mentis
procedunt ; una vita inquantum ad unum genus vitae pertinent ; una
mens, inquantum sub una mente comprehenduntur ut partes sub toto, sicut visus
et auditus comprehenduntur sub parte animae sensitiva. Ad sextum dicendum, quod secundum philosophum in VIII Metaph.
[l. 2 (1042 b 25)], quia substantiales rerum differentiae sunt nobis
ignotae, loco earum interdum definientes accidentalibus utuntur, secundum quod
ipsa accidentia designant vel notificant essentiam, ut proprii effectus
notificant causam : unde sensibile, secundum quod est differentia constitutiva
animalis, non sumitur a sensu prout nominat potentiam, sed prout nominat ipsam
animae essentiam, a qua talis potentia fluit. Et similiter est de
rationali, vel de eo quod est habens mentem. Ad septimum
dicendum, quod sicut pars animae sensitiva non intelligitur esse una quaedam
potentia praeter omnes particulares potentias quae sub ipsa comprehenduntur,
sed est quasi quoddam totum potentiale comprehendens omnes illas potentias
quasi partes ; ita etiam mens non est una quaedam potentia praeter
memoriam, intelligentiam et voluntatem ; sed est quoddam totum
potentiale comprehendens haec tria ; sicut etiam videmus quod sub
potentia faciendi domum comprehenditur potentia dolandi lapides et erigendi parietes ;
et sic de aliis. Ad octavum
dicendum, quod mens non comparatur ad intelligentiam et voluntatem sicut
subiectum, sed magis sicut totum ad partes, prout mens potentiam ipsam
nominat. Si vero sumatur mens pro essentia animae, secundum quod ab ea nata
est progredi talis potentia ; sic nominabit subiectum potentiarum. Ad nonum
dicendum, quod una potentia particularis non comprehendit sub se
plures ; sed nihil prohibet sub una generali potentia comprehendi plures
ut partes, sicut sub una parte corporis plures partes organicae comprehenduntur,
ut digiti sub manu. |
(Secundo quaeritur utrum in mente sit
memoria.)
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Il semble que non. 1° Selon saint Augustin au douzième livre sur la Trinité, ce qui nous est
commun avec les bêtes n’appartient pas à l’esprit. Or la mémoire nous est
commune avec les bêtes, comme le montre saint Augustin au dixième livre des Confessions. La mémoire n’est donc
pas dans l’esprit. 2° Le Philosophe dit au livre sur la Mémoire et la Réminiscence que la mémoire n’appartient pas à
l’intelligence, mais à la faculté sensible première. Puis donc que l’esprit
est la même chose que l’intelligence, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit,
il semble que la mémoire ne soit pas dans l’esprit. 3° L’intelligence, et tout ce qui relève de l’intelligence,
font abstraction de l’ici et du maintenant, mais la mémoire n’abstrait pas
ainsi ; en effet, elle regarde un temps déterminé, qui est le passé, car
la mémoire porte sur des choses passées, comme dit Cicéron. La mémoire n’appartient donc pas à l’esprit ou à
l’intelligence. 4° Puisque dans la mémoire sont conservées des choses qui ne
sont pas appréhendées actuellement, il est nécessaire, où que l’on place la
mémoire, qu’appréhender y soit différent de retenir. Or ces deux choses ne
diffèrent pas dans l’intelligence, mais seulement dans le sens. En effet, si
elles peuvent différer dans le sens, c’est parce que le sens use d’un organe
corporel, et que tout ce qui est gardé dans le corps n’est pas appréhendé. L’intelligence,
elle, n’use pas d’un organe corporel ; c’est pourquoi une chose n’est
retenue en elle qu’intelligiblement, et ainsi, il est nécessaire qu’elle soit
pensée actuellement. La mémoire n’est donc pas dans l’intelligence ou dans
l’esprit. 5° L’âme ne se remémore pas avant de retenir en elle quelque
chose. Or avant que, des sens, d’où toute notre connaissance est issue, elle
reçoive des espèces qu’elle puisse retenir, elle est « à l’image ».
Puis donc que la mémoire (sic) est
une partie de l’image, il ne semble pas que la mémoire puisse être dans
l’esprit. 6° L’esprit, en tant qu’il est à l’image de Dieu, se porte
vers Dieu. Or la mémoire ne se porte pas vers Dieu ; en effet, la
mémoire porte sur les choses qui relèvent du temps, mais Dieu est tout à fait
au-dessus du temps. La mémoire n’est donc pas dans l’esprit. 7° Si la mémoire était une partie de l’esprit, les espèces
intelligibles seraient conservées dans l’esprit lui-même comme elles le sont
dans l’esprit de l’ange. Or l’ange, en se tournant vers les espèces qu’il a
en lui, peut penser. Donc notre esprit aussi, en se tournant vers les espèces
retenues ; et ainsi, il pourrait penser sans se tourner vers des
phantasmes, ce qui apparaît manifestement faux. En effet, si quelqu’un a une
science en habitus, si grande soit-elle, et que cependant l’organe de la
puissance imaginative ou remémorative est blessé, il ne peut passer à
l’acte ; ce qui ne serait pas le cas si l’esprit pouvait penser en acte
sans se tourner vers les puissances qui usent d’organes. La mémoire n’est
donc pas dans l’esprit. En sens contraire : 1) Le Philosophe dit au troisième livre sur l’Âme que l’âme est « le lieu des espèces,
étant entendu que ce n’est pas toute l’âme, mais l’âme intellectuelle ».
Or c’est au lieu qu’il appartient de conserver ce qui est contenu en lui.
Puis donc qu’il appartient à la mémoire de conserver les espèces, il semble
qu’elle soit dans l’intelligence. 2) Ce qui se rapporte à tout temps indifféremment ne regarde
pas un temps particulier. Or la mémoire, même au sens propre, se rapporte à
tout temps indifféremment, comme dit saint Augustin au quatorzième livre sur
la Trinité, et il le prouve par
les paroles de Virgile, qui a employé au sens propre les noms de mémoire et
d’oubli. La mémoire ne regarde donc pas un temps particulier, mais tous. Elle
appartient donc à l’intelligence. 3) La mémoire, prise au sens propre, porte sur des choses
passées. Or l’intelligence ne porte pas seulement sur des choses présentes,
mais aussi sur des choses passées. En effet, l’intelligence forme une
composition relative à n’importe quel temps lorsqu’elle pense que l’homme a
existé, existera et existe, comme cela est clair au troisième livre sur l’Âme. La mémoire, à
proprement parler, peut donc appartenir à l’intelligence. 4) De même que la mémoire porte sur des choses passées, de
même la providence porte sur des choses futures, suivant Cicéron. Or la providence, prise au sens propre, est dans la partie
intellective. Donc la mémoire aussi, pour la même raison. Réponse : La mémoire, dans le langage usuel, s’entend
de la connaissance des choses passées. Or il appartient au même de connaître
le passé comme tel et le maintenant comme tel : les deux relèvent du
sens. En effet, de même que l’intelligence ne connaît pas le singulier en
tant qu’il est ceci, mais par une notion commune, par exemple en tant qu’il
est homme, ou blanc, ou encore particulier, mais non en tant qu’il est cet
homme ou ce particulier, de même l’intelligence connaît le présent et le
passé non en tant qu’ils sont ce maintenant et ce passé. Puis donc que la
mémoire, dans son acception propre, regarde ce qui est passé par rapport à ce
maintenant, il est assuré que la mémoire, à
proprement parler, n’est pas dans la partie intellective, mais dans la
sensitive seulement, comme le prouve le Philosophe. Mais parce que l’intelligence non seulement pense
l’intelligible, mais pense aussi qu’elle pense tel intelligible, le nom de
mémoire peut s’étendre à la connaissance par laquelle, quoiqu’on ne connaisse
pas l’objet de la façon susdite comme passé, on connaît cependant un objet
dont on a déjà eu connaissance, dans la mesure où l’on sait avoir déjà eu
cette connaissance ; et ainsi, toute connaissance non nouvellement reçue
peut être appelée mémoire. Mais
cela se produit de deux façons. D’abord, lorsque la considération découlant
de la connaissance possédée n’est pas interrompue mais continue ; ensuite,
lorsqu’elle est interrompue, et ainsi, elle est davantage passée, aussi
réalise-t-elle plus proprement la notion de mémoire ; de la sorte, on
dit que nous avons la mémoire de ce que nous connaissions déjà habituellement
et non en acte. Et dans ce cas, la mémoire est dans la partie intellective de
notre âme ; et saint Augustin semble prendre le nom
de mémoire en ce sens quand il la conçoit comme une partie de l’image, car il
veut que tout ce qui est tenu habituellement dans l’esprit en sorte qu’il ne
passe pas à l’acte appartienne à la mémoire. Mais les divers auteurs ont des
positions différentes sur la façon dont cela peut se produire. En effet, Avicenne affirme au sixième livre De naturalibus que cela ne se produit pas (i.e. que l’âme détienne habituellement
la connaissance d’une réalité qu’elle ne considère pas actuellement) par une
conservation actuelle des espèces dans la partie intellective, mais il veut
que les espèces actuellement non considérées ne puissent être conservées que
dans la partie sensitive, soit par l’imagination, qui est le trésor des formes
reçues des sens, soit par la mémoire, quant aux intentions particulières non reçues des sens. Dans l’intelligence,
l’espèce ne demeure pas si elle n’est pas considérée actuellement, mais elle
cesse d’être en elle après la considération ; lors donc qu’elle veut
considérer de nouveau quelque chose actuellement, il est nécessaire que des espèces
intelligibles découlent de nouveau dans l’intellect possible depuis l’Intelligence
agente. Et cependant, il ne s’ensuit pas, selon lui, que chaque fois que
quelqu’un doit de nouveau considérer ce qu’il a déjà connu, il lui soit
nécessaire de l’apprendre à nouveau ou de le découvrir comme au début, car
une certaine aptitude est laissée en lui par laquelle il se tourne plus
facilement qu’auparavant vers l’intellect agent pour recevoir de lui les espèces
qui en découlent ; et cette aptitude est en nous l’habitus de science.
Et selon cette opinion, la mémoire serait dans l’esprit sous la forme non pas
d’une rétention des espèces, mais d’une aptitude à en recevoir de nouveau. Mais cette opinion ne semble pas raisonnable. D’abord
parce que, l’intellect possible étant d’une nature plus stable que le sens,
il est nécessaire que l’espèce reçue en lui le soit d’une façon plus
stable ; aussi les espèces peuvent-elles être mieux conservées en lui
que dans la partie sensitive. Ensuite, parce que l’Intelligence agente se
comporte de façon égale dans l’infusion des espèces qui conviennent à toutes
les sciences. Si donc dans l’intellect possible n’étaient pas conservées des
espèces mais la seule aptitude à se tourner vers l’intellect agent, l’homme
resterait également apte à n’importe quel intelligible, et ainsi, un homme,
pour avoir appris une science, ne la saurait pas plus que les autres
sciences. En outre, cela semble expressément contraire à la sentence du Philosophe
au troisième livre sur l’Âme, qui loue les anciens
d’avoir affirmé que l’âme est le lieu des espèces quant à sa partie intellective. Voilà pourquoi d’autres disent que les espèces intelligibles
restent dans l’intellect possible après la considération actuelle, et que
leur ordonnance est l’habitus de science ; et par conséquent, la
puissance par laquelle notre esprit peut retenir de telles espèces
intelligibles après la considération actuelle sera appelée mémoire ; et cela s’approche
davantage de la signification propre du nom de mémoire. Réponse aux objections : 1° La mémoire qui nous est commune avec les bêtes est celle
où sont conservées les intentions particulières ;
et ce n’est pas elle qui est dans l’esprit, mais seulement celle où sont
conservées les espèces intelligibles. 2° Le Philosophe parle de la mémoire qui porte sur le passé
comme relatif à ce maintenant-ci en tant qu’il est celui-ci ; et par
conséquent, elle n’est pas dans l’esprit. 3° On voit dès lors clairement la réponse au troisième
argument. 4° Si appréhender en acte et retenir diffèrent dans
l’intellect possible, ce n’est point que l’espèce y soit en quelque sorte corporellement : elle n’y est, au contraire,
qu’intelligiblement. Et cependant, il ne s’ensuit pas que l’on pense
sans arrêt par cette espèce, mais on le fait seulement lorsque l’intellect
possible est parfaitement mis en acte de cette
espèce. Parfois, en revanche, il est mis en acte de celle-ci imparfaitement,
c’est-à-dire avec un certain mode intermédiaire entre la pure puissance et
l’acte pur. Et cela, c’est connaître habituellement ; et il est amené de
ce mode de connaissance à l’acte parfait par la volonté, laquelle, suivant
Anselme, est le moteur de toutes les puissances. 5° L’esprit est « à l’image » surtout dans la mesure où il se porte vers
Dieu et vers lui-même. Or il est présent à lui-même, et Dieu lui est de même
présent, avant que des espèces soient reçues des réalités sensibles. En
outre, si l’on dit que l’esprit a une puissance remémorative, ce n’est point
qu’il détienne quelque chose en acte, mais c’est parce qu’il est capable de
détenir. 6° La réponse ressort de ce qu’on a dit. 7° Nulle puissance ne peut connaître quelque chose sans se
tourner vers son objet, comme la vue ne connaît rien si elle ne se tourne
vers la couleur. Puis donc que le phantasme est à l’intellect possible ce que
les réalités sensibles sont au sens, comme le montre le Philosophe au
troisième livre sur l’Âme, quelque espèce intelligible
que l’intelligence ait en elle, ce n’est cependant jamais qu’en se tournant
vers le phantasme qu’elle considère
actuellement quelque chose par cette espèce. Voilà pourquoi, de même que
notre intelligence dans l’état de voie a besoin des phantasmes pour considérer
actuellement avant de recevoir un habitus, de même elle en a besoin aussi
après qu’elle l’a reçu. Mais il en va autrement des anges, dont
l’intelligence n’a pas le phantasme pour objet. Réponse aux objections en sens contraire : 1) On ne peut déduire de cette citation que la mémoire soit
dans l’esprit, sinon de la façon susdite et non au sens propre. 2) La parole de saint Augustin est à entendre en ce sens que
la mémoire peut porter sur des objets présents ; jamais cependant on ne
peut parler de mémoire sans que quelque chose de passé entre en considération,
au moins du côté de la connaissance elle-même. Et en ce sens encore, on dit
que quelqu’un se souvient de soi ou s’oublie, en tant que, tout en étant
présent à soi, il conserve ou ne conserve pas une connaissance passée de
lui-même. 3) En tant que l’intelligence connaît les différences des
temps par des notions communes, elle peut ainsi former des compositions selon
n’importe quelle différence de temps. 4) La providence n’est
dans l’intelligence que selon les notions générales du futur, mais elle est
appliquée aux réalités particulières au moyen de la raison particulière, qui doit nécessairement
intervenir entre la raison universelle motrice et le mouvement qui s’ensuit
dans les réalités particulières, comme le montre le Philosophe au troisième
livre sur l’Âme. |
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Et videtur quod
non. Quia secundum
Augustinum, XII de Trinitate [cap. 2], illud quod est commune nobis et
brutis non pertinet Praeterea,
philosophus in cap. de Memoria et Reminiscentia [cap. 1 (450 a 13)]
dicit, quod memoria non est intellectivi, sed primi sensitivi. Cum ergo mens
sit idem quod intellectus, ut ex dictis patet, videtur quod memoria non sit
in mente. Praeterea,
intellectus, et omnia quae ad intellectum pertinent, abstrahunt ab hic et
nunc ; memoria vero non abstrahit ; concernit namque determinatum
tempus, scilicet praeteritum ; memoria namque praeteritorum est, ut dicit
Tullius [De inventione, II, 53,
160]. Ergo memoria non pertinet ad mentem vel intellectum. Praeterea, cum
in memoria conserventur aliqua quae non actu apprehenduntur, ubicumque
ponitur memoria, oportet quod ibi differat apprehendere et retinere. In intellectu
autem non differunt, sed solum in sensu. Propter hoc enim in sensu differre
possunt, quia sensus organo corporali utitur ; non autem omne quod
tenetur in corpore, apprehenditur. Intellectus autem non utitur organo
corporali ; unde nihil in eo retinetur nisi intelligibiliter ; et
sic oportet quod actu intelligatur. Ergo memoria non est in intellectu sive
in mente. Praeterea,
anima non memoratur antequam aliquid apud se retineat. Sed antequam aliquas
species recipiat a sensibus, a quibus omnis cognitio nostra oritur, quas
retinere possit, est ad imaginem. Cum ergo memoria sit pars imaginis, non
videtur quod memoria possit esse in mente. Praeterea,
mens, secundum quod est ad imaginem Dei, fertur in Deum. Sed memoria non
fertur in Deum ; est enim memoria eorum quae cadunt sub tempore ;
Deus autem est omnino supra tempus. Ergo memoria non est in mente. Praeterea, si
memoria esset pars mentis, species intelligibiles in ipsa mente reservarentur
sicut conservantur in mente Angeli. Sed Angelus convertendo se ad species
quas penes se habet, potest intelligere. Ergo et mens convertendo se ad
species retentas ; et ita posset intelligere sine hoc quod ad
phantasmata converteretur ; quod manifeste apparet esse falsum. Quantumcumque
enim aliquis scientiam in habitu habeat, laeso tamen organo imaginativae
virtutis vel memorativae, in actum exire non potest ; quod non esset, si
mens in actu intelligere posset non convertendo se ad potentias quae organis
utuntur. Unde memoria non est in mente. Sed contra.
Philosophus dicit in III de Anima [cap. 4 (429 a 27)], quod anima est locus specierum, praeter quod non tota,
sed intellectiva. Loci autem est
conservare contenta in eo. Cum igitur conservare species ad memoriam pertineat,
videtur quod in intellectu sit memoria. Praeterea,
illud quod se habet aequaliter ad omne tempus, non concernit aliquod tempus
particulare. Sed memoria, etiam proprie accepta, se habet aequaliter ad omne
tempus, ut dicit Augustinus, XIV de Trinitate [cap. 11], et probat per
dicta Virgilii, qui proprie nomine memoriae et oblivionis usus est. Ergo memoria non concernit aliquod tempus particulare, sed omne. Ergo
ad intellectum pertinet. Praeterea, memoria, proprie accipiendo, est praeteritorum. Sed intellectus
non solum est praesentium sed etiam praeteritorum. Intellectus enim compositionem
format, secundum quodlibet tempus intelligens hominem fuisse, futurum esse,
et esse, ut patet III de Anima [l. 11 (430 a 31)]. Ergo memoria, proprie loquendo, ad intellectum potest pertinere. Praeterea, sicut memoria est praeteritorum, ita providentia est futurorum,
secundum Tullium [De inventione,
II, 53, 160]. Sed providentia est in parte intellectiva, proprie accipiendo.
Ergo eadem ratione et memoria. Responsio. Dicendum, quod memoria secundum communem usum loquentium
pro notitia praeteritorum accipitur. Cognoscere autem praeteritum ut est
praeteritum, est illius cuius est cognoscere nunc ut nunc : hoc autem
est sensus. Sicut enim intellectus non cognoscit singulare ut est hoc, sed
secundum aliquam communem rationem, ut inquantum est homo vel albus vel etiam
particularis, non autem inquantum est hic homo, vel particulare hoc :
ita etiam intellectus cognoscit praesens et praeteritum non inquantum est
hoc nunc et hoc praeteritum. Unde, cum memoria secundum propriam sui acceptionem
respiciat ad id quod est praeteritum respectu huius nunc : constat quod
memoria, proprie loquendo, non est in parte intellectiva, sed sensitiva tantum,
ut philosophus [De memoria et
reminisc., cap. 1 (450 a 13)] probat. Sed quia intellectus
non solum intelligit intelligibile, sed etiam intelligit se intelligere tale
intelligibile, ideo nomen memoriae potest extendi ad notitiam, qua etsi non
cognoscatur obiectum ut in praeteritione modo praedicto, cognoscitur tamen
obiectum de quo etiam prius est notitia habita, inquantum aliquis scit se eam
prius habuisse ; et sic omnis notitia non de novo accepta potest dici memoria.
Sed hoc contingit dupliciter : uno modo, quando consideratio secundum
notitiam habitam non est intercisa, sed continua : alio vero modo,
quando est intercisa ; et sic habet plus de ratione praeteriti, unde et
magis proprie ad rationem memoriae attingit ; ut scilicet dicamur illius
habere memoriam quam prius habitualiter cognoscebamus, non autem in actu. Et
sic memoria est in parte intellectiva nostrae animae : et hoc modo
videtur Augustinus [De Trin. XIV, 7] memoriam accipere, ponens eam partem imaginis : vult
enim, omne illud quod habitualiter in mente tenetur ut in actum non prodeat,
ad memoriam pertinere. Quomodo autem hoc possit contingere, diversimode a
diversis ponitur. Avicenna enim in VI de Naturalibus [De anima V, 6] ponit, quod hoc non contingit (quod anima
habitualiter notitiam teneat alicuius rei quam actu non considerat) ex hoc
quod aliquae species actu conserventur in parte intellectiva ; sed vult
quod species actualiter non consideratae non possunt conservari nisi in parte
sensitiva, vel quantum ad imaginationem, quae est thesaurus formarum a sensu
acceptarum ; vel quantum ad memoriam, quantum ad intentiones particulares
non acceptas a sensibus. In intellectu vero non permanet species,
nisi quando actu consideratur. Post considerationem vero in eo esse
desinit : unde, quando iterum actu vult considerare aliquid, oportet
quod species intelligibiles de novo fluant in intellectum possibilem ab intelligentia
agente. Nec tamen sequitur, secundum ipsum, quod quandocumque aliquis de novo
debet considerare quae prius scivit, oporteat eum iterum addiscere vel invenire
sicut a principio, quia relicta est in eo quaedam habilitas per quam facilius
se convertit ad intellectum agentem, ut ab eo species effluentes recipiat
quam prius ; et haec habilitas est habitus scientiae in nobis. Et secundum
hanc opinionem memoria non esset in mente secundum retentionem aliquarum
specierum, sed secundum habilitatem ad accipiendum de novo. Sed ista opinio
non videtur rationabilis. Primo, quia cum intellectus possibilis sit
stabilioris naturae quam sensus, oportet quod species in eo recepta stabilius
recipiatur ; unde magis possunt in eo conservari species quam in parte
sensitiva. Secundo, quia intelligentia agens aequaliter se habet ad
influendum species convenientes omnibus scientiis. Unde si in intellectu
possibili non conservarentur aliquae species, sed sola habilitas ad convertendum
se ad intellectum agentem, aequaliter remaneret homo habilis ad quodcumque
intelligibile ; et ita ex hoc quod homo addisceret unam scientiam, non
magis sciret illam quam alias. Et praeterea, hoc videtur expresse contrarium
sententiae philosophi in III de Anima [cap. 4 (429 a 27)], qui commendat antiquos de hoc quod posuerunt
animam esse locum specierum quantum ad intellectivam partem. Et ideo alii
dicunt, quod species intelligibiles in intellectu possibili remanent post
actualem considerationem, et harum ordinatio est habitus scientiae ; et
secundum hoc vis qua mens nostra retinere potest huiusmodi intelligibiles
species post actualem considerationem, memoria dicetur : et hoc magis
accedit ad propriam significationem memoriae. Ad primum
igitur dicendum, quod memoria quae communis est nobis et brutis, est illa in
qua conservantur particulares intentiones ; et haec non est in mente,
sed illa tantum in qua conservantur species intelligibiles. Ad secundum
dicendum, quod philosophus loquitur de memoria quae est praeteriti, prout est
relatum ad hoc nunc, inquantum est hoc ; et sic non est in mente. Unde patet responsio ad tertium. Ad quartum dicendum, quod in intellectu possibili differt actu
apprehendere et retinere, non ex eo quod species sit in eo aliquo modo corporaliter,
sed intelligibiliter tantum. Nec tamen sequitur quod semper intelligatur secundum
illam speciem, sed solum quando intellectus possibilis perfecte fit in actu
illius speciei. Quandoque vero est imperfecte in actu eius scilicet quodam
modo medio inter puram potentiam et purum actum. Et hoc est habitualiter
cognoscere : et de hoc modo cognitionis reducitur in actum perfectum per
voluntatem, quae, secundum Anselmum [Ps.-Ans. (Eadmerus), De similitudinibus, cap. 2], est
motor omnium virium. Ad quintum dicendum, quod mens est ad imaginem, praecipue secundum
quod fertur in Deum et in seipsam. Ipsa autem est sibi praesens, et similiter
Deus, antequam aliquae species a sensibilibus accipiantur ; et praeterea
mens non dicitur habere vim memorativam ex hoc quod aliquid actu teneat, sed
ex hoc quod est potens tenere. Ad sextum patet
responsio ex dictis. Ad septimum
dicendum, quod nulla potentia potest aliquid cognoscere nisi convertendo se
ad obiectum suum, ut visus nihil cognoscit nisi convertendo se ad colorem.
Unde, cum phantasma hoc modo se habeat ad intellectum possibilem sicut
sensibilia ad sensum, ut patet per philosophum in III de Anima [l. 12
(431 a 14)], quantumcumque aliquam speciem intelligibilem apud se intellectus
habeat, nunquam tamen actu aliquid considerat secundum illam speciem, nisi
convertendo se ad phantasma. Et ideo, sicut intellectus noster secundum
statum viae indiget phantasmatibus ad actu considerandum antequam accipiat habitum,
ita et postquam acceperit. Secus autem est de Angelis, quorum intellectus
obiectum non est phantasma. Ad primum vero
eorum quae in contrarium obiiciuntur, dicendum, quod ex auctoritate illa
haberi non potest quod in mente sit memoria nisi secundum modum praedictum,
non autem quod proprie. Ad secundum
dicendum, quod verbum Augustini est intelligendum quod memoria potest esse de
praesentibus obiectis ; nunquam tamen potest dici memoria nisi
consideretur aliquid praeteritum, ad minus ex parte ipsius cognitionis. Et
secundum hoc etiam dicitur aliquis sui oblivisci, vel memorari, inquantum de
seipso, qui est praesens sibi, non conservat vel conservat praeteritam
cognitionem. Ad tertium
dicendum, quod inquantum intellectus cognoscit differentias temporum secundum
communes rationes, sic formare potest compositiones secundum quamlibet
temporis differentiam. Ad quartum
dicendum, quod providentia non est in intellectu nisi secundum generales
rationes futuri ; sed ad particularia applicatur mediante ratione
particulari, quam oportet mediam intercedere inter |
(Tertio quaeritur utrum memoria distinguatur ab intelligentia sicut
potentia a potentia.)
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Il semble que non. 1° Des puissances différentes ont des actes différents. Or
l’intellect possible et la mémoire, au sens où on la place dans l’esprit, ont
le même acte, qui est de retenir les espèces ; cela, en effet, saint
Augustin l’attribue à la
mémoire et le Philosophe à l’intellect
possible. La mémoire ne se distingue donc pas de l’intelligence comme une puissance
se distingue d’une autre. 2° Il est propre à l’intelligence, qui fait abstraction de
l’ici et du maintenant, de recevoir quelque chose sans regarder aucune différence
de temps. Or la mémoire ne regarde aucune différence de temps car, suivant
saint Augustin au quatorzième livre sur la Trinité, la mémoire porte à la
fois sur les choses passées, présentes et futures. La mémoire ne se distingue
donc pas de l’intelligence. 3° Selon saint Augustin au quatorzième livre sur la Trinité, l’intelligence
s’entend de deux façons. D’abord, comme on dit que nous pensons [litt.
intelligeons] ce que nous considérons en acte ; ensuite, comme on dit
que nous pensons ce que nous ne considérons pas en acte. Or l’intelligence
selon laquelle on dit que nous pensons cela seul que nous considérons en
acte, est la pensée en acte, et ce n’est pas une puissance mais l’opération
d’une puissance ; et ainsi, l’intelligence ne se distingue pas de la
mémoire comme une puissance se distingue d’une autre. Et prise dans le sens
où nous pensons les choses que nous ne considérons pas en acte,
l’intelligence ne se distingue nullement de la mémoire mais lui appartient ;
c’est ce que montre saint Augustin au quatorzième livre sur la Trinité, où il s’exprime
ainsi : « Si nous nous reportons à la mémoire intérieure par laquelle
l’esprit se souvient de lui-même, à l’intelligence intérieure par laquelle il
se comprend, à la volonté intérieure par laquelle il s’aime, là où elles
trois sont toujours ensemble, qu’elles soient ou non considérées, il semble
bien que l’image de la Trinité appartienne à la seule mémoire. »
L’intelligence ne se distingue donc nullement de la mémoire comme une
puissance se distingue d’une autre. 4° Si [le répondant] dit que l’intelligence est une certaine
puissance par laquelle l’âme est capable de considérer en acte, et qu’ainsi
l’intelligence dont on dit que nous pensons par elle seulement en considérant
se distingue de la mémoire comme une puissance se distingue d’une autre,
alors en sens contraire : il appartient à la même puissance d’avoir un
habitus et d’user de l’habitus. Or penser sans considérer, c’est penser en
habitus ; et penser en considérant, c’est user de l’habitus. Il
appartient donc à la même puissance de penser sans considérer et de penser en
considérant ; cela ne permet donc pas de différencier l’intelligence
de la mémoire comme on différencie une puissance d’une autre puissance. 5° On ne trouve dans la partie intellective de l’âme aucune
autre puissance que la cognitive et la motrice, ou affective. Or la volonté
est l’affective, ou motrice, et l’intelligence est la cognitive. La mémoire
n’est donc pas une puissance autre que l’intelligence. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au quatorzième livre sur la Trinité que « l’âme a été faite à l’image de
Dieu en ce sens qu’elle peut se servir de la raison et de l’intelligence pour
comprendre et voir Dieu ». Or c’est par sa puissance que l’âme peut
voir. L’image est donc envisagée dans l’âme quant aux puissances. Or l’image
est envisagée dans l’âme en tant que ces trois choses s’y trouvent :
mémoire, intelligence et volonté. Ces trois choses sont donc trois puissances
distinctes. 2) Si ces trois choses ne sont pas trois puissances, il est
nécessaire que l’une d’elles soit un acte ou une opération. Or l’acte n’est
pas toujours dans l’âme ; en effet, ce n’est pas toujours actuellement
qu’elle pense ou qu’elle veut. Ces trois choses ne seront donc pas toujours
dans l’âme, et ainsi, l’âme ne sera pas toujours à l’image de Dieu, ce qui
contredit saint Augustin. 3) Entre ces trois termes se trouve une égalité par laquelle
est représentée l’égalité des Personnes divines. Or il ne se trouve pas
d’égalité entre l’acte et l’habitus ou la puissance, car la puissance s’étend
à plus de choses que l’habitus, et l’habitus que l’acte ; car une
puissance unique a plusieurs habitus, et par un seul habitus sont élicités
plusieurs actes. Il est donc impossible que l’un d’eux soit un habitus et
l’autre un acte. Réponse : L’image de la Trinité dans l’âme peut être
assignée de deux façons : d’abord, dans le sens d’une imitation parfaite
de la Trinité ; ensuite, dans le sens d’une imitation imparfaite. L’âme imite parfaitement la Trinité en tant qu’elle se
souvient, pense actuellement et veut actuellement. Et la raison en est que,
dans cette Trinité incréée, la Personne intermédiaire de la Trinité est le
Verbe. Or il ne peut y avoir de verbe sans une connaissance actuelle. C’est
pourquoi, selon ce mode de l’imitation parfaite, saint Augustin assigne
l’image au moyen de ces trois termes : mémoire, intelligence et volonté,
où « mémoire » implique une connaissance habituelle,
« intelligence » une considération actuelle émanant de cette
connaissance, et « volonté » un mouvement actuel de volonté
procédant de la considération. Et cela ressort expressément de ce qu’il dit
au quatorzième livre sur la Trinité, en ces termes :
« Comme ici » – c’est-à-dire dans l’esprit – « il ne peut y
avoir de verbe sans considération (car tout ce que nous disons par ce verbe
intérieur qui n’appartient à aucune langue, est le fruit de la
considération), nous reconnaissons que cette image se trouve plutôt dans ces
trois facultés : mémoire, intelligence, volonté. Ce que j’appelle
maintenant intelligence, c’est ce par quoi nous comprenons en considérant ;
et ce que j’appelle volonté, c’est ce qui unit le terme engendré et le terme
engendrant. » L’image a le caractère d’une imitation imparfaite lorsqu’on
l’assigne au moyen des habitus et des puissances ; et c’est ainsi qu’au
neuvième livre sur la Trinité l’image de la Trinité dans l’âme est déterminée
au moyen des trois termes : esprit, connaissance et amour, où
« esprit » est le nom d’une puissance, et
« connaissance » et « amour » sont les noms d’habitus
existant en elle. Et tout comme il a mentionné la connaissance, il aurait pu
mentionner l’intelligence habituelle : en effet, l’une et l’autre peut
être entendue comme habituelle, ainsi qu’il ressort de ce qui est dit au
quatorzième livre sur la Trinité :
« Serait-il juste de dire : ce musicien sans doute connaît la
musique, mais pour l’instant il ne la comprend pas, parce qu’il n’y pense
pas ; par contre il comprend pour l’instant la géométrie, car c’est à
elle que, pour l’instant, il pense ? Phrase absurde, ce semble. »
Et ainsi, selon cette assignation, les deux termes que sont la connaissance
et l’amour, entendus comme habituels, appartiennent seulement à la mémoire,
comme le montre une citation du même saint Augustin produite par l’objectant. Mais parce que les actes sont dans les puissances de façon
radicale, comme les effets dans les causes, l’imitation parfaite – que l’on
désigne par : mémoire, intelligence actuelle et volonté actuelle – peut
se trouver originairement dans les puissances par lesquelles l’âme peut se
souvenir, penser actuellement et vouloir, ainsi qu’il ressort des paroles de
saint Augustin qui ont été citées. Et ainsi, l’image sera envisagée quant aux
puissances ; mais non de telle façon que la mémoire puisse être, dans
l’esprit, une autre puissance en plus de l’intelligence. Et en voici la
preuve. Une différence des objets ne diversifie les puissances que
si la différence des objets provient de ce qui survient par soi aux objets en
tant qu’ils sont les objets de telles puissances ; ainsi, le chaud et le
froid, qui sont accidentels au coloré en tant que tel, ne diversifient pas la
puissance visuelle : en effet, il appartient à la même puissance
visuelle de voir le coloré chaud et froid, doux et amer. Or, bien que
l’esprit ou l’intelligence puisse en quelque façon connaître le passé, cependant,
puisqu’il se comporte indifféremment dans la connaissance des choses présentes,
passées et futures, la différence entre le présent et le passé est
accidentelle à l’intelligible en tant que tel. Donc, bien que la mémoire
puisse être en quelque façon dans l’esprit, cependant elle ne peut pas être
comme une certaine puissance distincte des autres par elle-même, au sens où
les philosophes parlent de la distinction des puissances ; mais ce n’est
que dans la partie sensitive de l’âme, qui se porte vers le présent en tant
que tel, que la mémoire peut se trouver de cette façon ; si donc elle
doit se porter vers le passé, une puissance plus haute que le sens lui-même
est requise. Néanmoins, bien que la mémoire ne soit pas une puissance
distincte de l’intelligence considérée comme puissance, on trouve aussi la
Trinité dans l’âme en considérant les puissances elles-mêmes : ainsi une
puissance unique, qui est l’intelligence, a une relation à des choses
différentes, à savoir, à la détention habituelle de la connaissance de
quelque chose, et à la considération actuelle de cette chose, tout comme saint
Augustin distingue la raison
inférieure de la raison supérieure par une relation à
différentes choses. Réponse aux objections : 1° Bien que la mémoire, telle qu’elle est dans l’esprit, ne
soit pas une autre puissance distincte de l’intellect possible, cependant entre l’intellect possible et la mémoire se
trouve une distinction due à leur relation à des choses différentes, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit. 2°, 3°, 4° & 5° Il faut répondre semblablement. Réponse aux objections en sens contraire : 1) Saint Augustin parle ici de l’image trouvée dans l’âme,
mais non dans le sens de l’imitation parfaite, qui a lieu lorsqu’elle imite
actuellement la Trinité en la pensant. 2) Il y a toujours dans l’âme une image de la Trinité en
quelque façon, mais non dans le sens d’une imitation parfaite. 3) Entre la puissance,
l’acte et l’habitus, il peut y avoir une égalité, en tant qu’ils se
rapportent à un objet unique ; et c’est ainsi que l’image de la Trinité
se trouve dans l’âme en tant qu’elle se porte vers Dieu. Et cependant, même
si l’on parle de façon générale de la puissance, de l’habitus et de l’acte,
une égalité se trouve en eux, non certes quant à la propriété de leur nature,
car l’opération, l’habitus et la puissance n’ont pas l’être de la même façon,
mais quant à leur rapport à l’acte, d’après lequel on considère la quantité
de ces trois choses ; et il n’est pas nécessaire de prendre numériquement
un seul acte ou un seul habitus, mais l’habitus et l’acte en général. |
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Et videtur quod
non. Diversarum enim
potentiarum sunt diversi actus. Sed intellectus possibilis et memoriae, prout
in mente ponitur, est idem actus, qui est species retinere ; hoc enim
Augustinus [De Trin. XIV, 7]
memoriae, philosophus [De anima III,
7 (429 a 27)] autem intellectui possibili attribuit. Ergo memoria non
distinguitur ab intelligentia sicut potentia a potentia. Praeterea,
accipere aliquid non concernendo aliquam temporis differentiam, est proprium
intellectus, qui abstrahit ab hic et nunc. Sed memoria non concernit aliquam
differentiam temporis, quia, secundum Augustinum, XIV de Trin.
[cap. 11], memoria est communiter praeteritorum, praesentium, et
futurorum. Ergo memoria ab intellectu non distinguitur. Praeterea,
intelligentia accipitur dupliciter secundum Augustinum, XIV de Trinit.
[cap. 7]. Uno modo prout dicimur intelligere illud quod actu cogitamus ;
alio modo prout dicimur intelligere illud quod non actu consideramus. Sed
intelligentia, secundum quam id tantum dicimur intelligere quod actu cogitamus,
est intelligere in actu ; quod non est potentia, sed operatio alicuius
potentiae ; et sic non distinguitur a memoria sicut potentia a potentia.
Secundum vero quod intelligimus ea quae non actu cogitamus, nullo modo a
memoria distinguitur, sed ad memoriam pertinet ; quod patet per
Augustinum, XIV de Trinitate [hic supra], ubi sic dicit : si nos referamus ad interiorem mentis
memoriam, qua sui meminit, et interiorem intelligentiam, qua se intelligit et
interiorem voluntatem, qua se diligit ; ubi haec tria simul semper sunt, sive cogitarentur, sive non
cogitarentur ; videtur quidem
imago Trinitatis ad solam memoriam pertinere. Ergo
intelligentia nullo modo distinguitur a memoria sicut potentia a potentia. Si dicatur,
quod intelligentia est quaedam potentia secundum quam anima est potens actu
cogitare, et sic etiam intelligentia, qua non dicimur intelligere nisi
cogitantes, distinguitur a memoria sicut potentia a potentia. – Contra :
eiusdem potentiae est habitum habere, et uti habitu. Sed intelligere non
cogitando, est intelligere in habitu ; intelligere autem cogitando, est
uti habitu. Ergo ad eamdem potentiam pertinet intelligere non cogitando, et
intelligere cogitando : et sic per hoc non diversificatur intelligentia
a memoria sicut potentia a potentia. Praeterea, in
intellectiva parte animae non invenitur aliqua potentia nisi cognitiva et
motiva vel affectiva. Sed voluntas est affectiva vel motiva ; intelligentia
autem est cognitiva. Ergo memoria non est alia potentia ab intelligentia. Sed contra. Est
quod Augustinus dicit, XIV de Trin. [cap. 4], quod secundum hoc anima est ad imaginem Dei quod uti ratione atque
intellectu ad intelligendum Deum et conspiciendum potest. Sed potest anima conspicere secundum potentiam. Ergo imago in anima
attenditur secundum potentias. Sed imago in anima attenditur secundum quod
haec tria in ea inveniuntur, memoria, intelligentia, et voluntas. Ergo haec
tria sunt tres potentiae distinctae. Praeterea, si ista tria non sunt tres potentiae, oportet aliquod eorum
esse actum sive operationem. Sed actus non semper est in anima ; non
enim semper actu intelligit vel vult. Ergo ista tria non semper erunt in
anima ; et sic non semper erit anima ad imaginem Dei, quod est contra
Augustinum [cf. De Trin. XIV, 3]. Praeterea, inter haec tria invenitur aequalitas, per quam aequalitas
divinarum personarum repraesentatur. Sed inter actum et habitum vel potentiam non
invenitur aequalitas ; quia ad plura se extendit potentia quam habitus,
et habitus quam actus ; quia unius potentiae sunt plures habitus, et ab
uno habitu plures actus eliciuntur. Ergo non potest esse quod aliquod eorum
sit habitus, et aliud actus. Responsio.
Dicendum, quod imago Trinitatis in anima potest assignari dupliciter :
uno modo secundum perfectam imitationem Trinitatis ; alio modo secundum
imperfectam. Anima quidem
perfecte Trinitatem imitatur secundum quod meminit, intelligit actu, et vult
actu. Quod ideo est, quia in illa Trinitate increata, media in Trinitate
persona est verbum. Verbum autem esse non potest sine actuali cognitione.
Unde secundum hunc modum perfectae imitationis assignat Augustinus imaginem
in his tribus : memoria, intelligentia et voluntate ; prout memoria
importat habitualem notitiam, intelligentia vero actualem cogitationem ex
illa notitia prodeuntem, voluntas vero actualem voluntatis motum ex
cogitatione procedentem. Et hoc expresse patet ex hoc quod dicit in XIV de
Trinit. [cap. 7], sic dicens : quia
ibi, scilicet in mente, verbum esse
sine cogitatione non potest (cogitamus enim omne quod dicimus illo interiori
verbo, quod ad nullius gentis pertinet linguam) ; in tribus potius illis imago ista cognoscitur memoria scilicet,
intelligentia, voluntate. Hanc autem nunc dico intelligentiam, qua
intelligimus cogitantes ; et
eam voluntatem, quae istam prolem parentemque coniungit. Imago vero
secundum imperfectam imitationem est, quando assignatur secundum habitus et
potentias ; et sic assignat Trinitatis imaginem in anima, IX de
Trinitate [cap. 12], quantum ad haec tria, mens, notitia et amor ;
ut mens nominet potentiam, notitia vero et amor habitus in ea existentes. Et
sicut posuit notitiam, ita ponere potuisset intelligentiam habitualem :
utrumque enim habitualiter accipi potest, ut patet ex hoc quod dicit in libro
XIV de Trinitate [cap. 7] : numquid
recte possumus dicere : iste
musicus novit quidem musicam ;
sed nunc eam non intelligit, quia eam non cogitat ; intelligit vero nunc geometriam, hanc
enim nunc cogitat ? Absurda
est quantum apparet, ista sententia. Et sic secundum hanc assignationem
haec duo, quae sunt notitia, et amor, habitualiter accepta, ad memoriam tantum
pertinent, ut patet per auctoritatem eiusdem in obiiciendo inductam. Sed quia actus
sunt in potentiis radicaliter sicut effectus in causis ; ideo etiam
perfecta imitatio, quae est secundum memoriam, intelligentiam actualem et
voluntatem actualem, potest originaliter inveniri in potentiis, secundum quas
anima potest meminisse, intelligere actualiter et velle, ut per verba
Augustini inducta patet. Et sic imago attendetur secundum potentias ;
non tamen hoc modo quod memoria possit esse, in mente, alia potentia praeter
intelligentiam : quod sic patet. Potentiae enim
non diversificantur ex diversitate obiectorum nisi diversitas obiectorum sit
ex his quae per se accidunt obiectis, secundum quod sunt talium potentiarum
obiecta ; unde calidum et frigidum, quae colorato accidunt, inquantum
huiusmodi, non diversificant potentiam visivam : eiusdem enim visivae
potentiae est videre coloratum calidum et frigidum, dulce et amarum. Quamvis
autem mens sive intellectus aliquo modo cognoscere possit praeteritum, tamen,
cum indifferenter se habeat ad cognoscenda praesentia, praeterita et
futura ; differentia praesentis et praeteriti est accidentalis
intelligibili inquantum huiusmodi. Unde, quamvis in mente aliquo modo possit
esse memoria, non tamen potest esse ut potentia quaedam per se distincta ab
aliis, per modum quo philosophi de distinctione potentiarum loquuntur ;
sed hoc modo solummodo inveniri potest memoria in parte animae sensitiva,
quae fertur ad praesens inquantum est praesens ; unde, si debeat ferri
in praeteritum, requiritur aliqua altior virtus quam ipse sensus. Nihilominus
tamen, etsi memoria non sit potentia distincta ab intelligentia, prout
intelligentia sumitur pro potentia, tamen invenitur Trinitas in anima etiam
considerando ipsas potentias, secundum quod una potentia, quae est intellectus,
habet habitudinem ad diversa, scilicet ad tenendum notitiam alicuius
habitualiter et ad considerandum illud actualiter, sicut etiam Augustinus [De Trin. XII, 3] distinguit
rationem inferiorem a superiori secundum habitudinem ad diversa. Ad primum igitur
dicendum, quod quamvis memoria, prout est in mente, non sit alia potentia ab
intellectu possibili distincta ; tamen inter intellectum possibilem et
memoriam invenitur distinctio secundum habitudinem ad diversa, ut ex dictis
patet. Et similiter
dicendum est ad quatuor sequentia. Ad primum vero
in contrarium dicendum, quod Augustinus ibi loquitur de imagine inventa in
anima, non secundum perfectam imitationem, quae est quando actu imitatur
Trinitatem intelligendo eam. Ad secundum
dicendum, quod semper est in anima imago Trinitatis aliquo modo, sed non
secundum perfectam imitationem. Ad tertium
dicendum, quod inter potentiam et actum et habitum potest esse aequalitas
secundum quod comparantur ad unum obiectum ; et sic imago Trinitatis
invenitur in anima secundum quod fertur in Deum. Et tamen, etiam communiter
loquendo de potentia, habitu et actu, invenitur in eis aequalitas, non quidem
secundum proprietatem naturae, quia alterius modi habet esse operatio,
habitus et potentia ; sed secundum comparationem ad actum, secundum quam
consideratur horum trium quantitas : nec oportet quod accipiatur unus
actus tantum numero, aut unus habitus, sed habitus et actus in genere. |
(Quarto quaeritur utrum mens cognoscat res materiales.)
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Il semble que non. 1° L’esprit ne connaît quelque chose que par une
connaissance intellectuelle. Or, comme on le lit dans la Glose à propos de II Cor. 12, 2, « la vision intellectuelle est celle qui embrasse ces
réalités qui n’ont pas d’images semblables à elles, d’images qui ne sont pas
ce qu’elles sont elles-mêmes ». Puis donc que les réalités matérielles
ne peuvent pas être dans l’âme par elles-mêmes mais seulement par « des
images semblables à elles, et qui ne sont pas ce qu’elles sont
elles-mêmes », il semble que l’esprit ne connaisse pas les choses matérielles. 2° Saint Augustin dit au douzième livre sur la Genèse au sens littéral : « Par l’esprit sont saisies des
visions qui ne sont ni corps ni ressemblances de corps. » Or les
réalités matérielles sont des corps et ont des ressemblances de corps. Elles
ne sont donc pas connues par l’esprit. 3° L’esprit, ou l’intelligence, a la propriété de connaître
les quiddités des réalités, car l’objet de l’intelligence est la quiddité,
comme il est dit au troisième livre sur l’Âme. Or la quiddité des
réalités matérielles n’est pas la corporéité elle-même, sinon il serait
nécessaire que tout ce qui a une quiddité soit corporel. L’esprit ne connaît
donc pas les choses matérielles. 4° La connaissance de l’esprit s’ensuit de la forme, qui est
le principe du connaître. Or les formes intelligibles qui sont dans l’esprit
sont tout à fait immatérielles. L’esprit ne peut donc connaître par elles les
réalités matérielles. 5° Toute connaissance a lieu par assimilation. Or il ne peut
y avoir d’assimilation entre l’esprit et les choses matérielles, car c’est
l’unité de la qualité qui fait la ressemblance ; or les qualités des
réalités matérielles sont des accidents corporels, qui ne peuvent exister
dans l’esprit. L’esprit ne peut donc pas connaître les choses matérielles. 6° L’esprit ne connaît rien si ce n’est en faisant
abstraction de la matière et des déterminations liées à la matière. Or les réalités
matérielles, qui sont des réalités naturelles, ne peuvent, même par l’intelligence,
être séparées de la matière, car la matière entre dans leurs définitions. Les
choses matérielles ne peuvent donc pas être connues par l’esprit. En sens contraire : 1) Les choses qui appartiennent à la science naturelle sont
connues par l’esprit. Or la science naturelle porte sur des réalités matérielles.
L’esprit connaît donc les réalités matérielles. 2) « Chacun juge bien de ce qu’il sait, et là, il est
bon juge », comme il est dit au premier livre de l’Éthique. Or, comme dit saint Augustin
au douzième livre sur la Genèse au sens
littéral, « les choses
inférieures de ce monde sont jugées » par l’esprit. Ces choses inférieures
et matérielles sont donc pensées par l’esprit. 3) Par le sens, nous ne connaissons que des choses
matérielles. Or la connaissance de l’esprit provient du sens. L’esprit
connaît donc, lui aussi, les réalités matérielles. Réponse : Toute connaissance a lieu par quelque forme, qui est le
principe de la connaissance dans le connaissant. Or une telle forme peut être
considérée de deux façons : d’abord quant à l’être qu’elle a dans le connaissant,
ensuite quant au rapport qu’elle a avec la réalité dont elle est une ressemblance.
Selon le premier rapport, elle fait que le connaissant connaisse actuellement ;
mais selon le second rapport, elle fixe la connaissance sur un objet connaissable
déterminé. Aussi le mode de connaissance d’une réalité dépend-il de la
condition du connaissant, en qui la forme est reçue selon son mode d’être à
lui. En revanche, il n’est pas nécessaire que la réalité connue partage le
mode d’être du connaissant, ou le mode avec lequel la forme, qui est le principe
de la connaissance, a l’être dans le connaissant ; rien n’empêche donc
que des réalités matérielles soient connues au moyen de formes qui existent
immatériellement dans l’esprit. Or cela ne se produit pas de la même façon
dans l’esprit humain, qui reçoit les formes à partir des réalités, et dans
l’esprit divin ou l’esprit angélique, qui ne reçoivent rien des réalités. En effet, dans l’esprit qui reçoit la science depuis les
réalités, les formes existent par une certaine action des réalités sur
l’âme ; or toute action a lieu par une forme ; les formes qui sont
dans notre esprit regardent donc les réalités existant hors de l’âme en premier
et principalement quant à leurs formes. Or ces formes ont deux modes :
il en est qui ne se déterminent aucune matière, telles la ligne, la surface,
et autres formes semblables ; d’autres, par contre, se déterminent une matière
spéciale, comme c’est le cas de toutes les formes naturelles. De la
connaissance des formes qui ne se déterminent aucune matière ne résulte donc
aucune connaissance de la matière ; mais par la connaissance des formes
qui se déterminent une matière, la matière elle-même aussi est connue en
quelque façon, à savoir, par la relation qu’elle a avec la forme ; et
pour cette raison, le Philosophe dit au premier livre de la Physique que la matière prime « est connaissable
par analogie ». Et ainsi, par la ressemblance de la forme, la réalité
matérielle elle-même est connue, comme quelqu’un, par le fait même qu’il
connaît la camusité, connaîtrait le nez camus. Mais les formes des réalités qui existent dans l’esprit
divin sont celles dont découle l’être des réalités, qui est conjointement celui
de la forme et de la matière ; aussi ces formes regardent-elles
immédiatement la matière et la forme, non l’une par
l’autre ; et de même pour les formes de l’intelligence angélique, qui
sont semblables aux formes de l’esprit divin, quoiqu’elles ne soient pas
causes des réalités. Et ainsi, notre esprit a une connaissance
immatérielle des réalités matérielles ; l’esprit divin et l’esprit
angélique, eux, connaissent les choses matérielles plus immatériellement, et
cependant plus parfaitement. Réponse aux objections : 1° Cette citation peut être expliquée de deux façons. D’abord comme relative à la vision intellectuelle quant à
tout ce qui est compris sous elle ; et ainsi, on appelle intellectuelle
la vision des seules réalités « qui n’ont pas d’images semblables à
elles, d’images qui ne sont pas ce qu’elles sont elles-mêmes » ;
non que cela s’entende des images qui permettent de voir les réalités par une
vision intellectuelle, et
qui sont pour ainsi dire un médium de connaissance, mais parce que ces objets
connus par vision intellectuelle sont les réalités elles-mêmes et non les
images des réalités ; ce qui n’est pas le cas dans la vision corporelle,
i.e. sensitive, ni dans la
spirituelle, i.e. imaginaire. En
effet, les objets de l’imagination et du sens sont des accidents au moyen
desquels une certaine figure ou image de la réalité est établie, au lieu que
l’objet de l’intelligence est l’essence même de la réalité – quoiqu’elle
connaisse l’essence de la réalité par sa ressemblance comme par un médium de
connaissance, et non comme par un objet vers lequel se porterait d’abord sa
vision. Ou bien il faut répondre que ce qui est dit dans la citation
regarde la vision intellectuelle en tant qu’elle excède la vision imaginaire
et la sensitive ; c’est ainsi, en effet, que saint Augustin, dont
la Glose emprunte les paroles, veut déterminer la
différence des trois visions, attribuant à la vision supérieure ce en quoi
elle excède l’inférieure ; ainsi, il dit que la vision spirituelle a
lieu lorsque nous considérons des choses absentes au moyen de certaines
ressemblances, et cependant la vision spirituelle ou imaginaire porte aussi
sur les choses qui sont vues dans leur présent ; mais, puisque
l’imagination voit aussi les choses absentes, elle transcende le sens ;
voilà pourquoi cela lui est, pour ainsi dire, attribué en propre. Semblablement,
la vision intellectuelle transcende l’imagination et le sens parce qu’elle
s’étend aux choses qui sont intelligibles par leur essence ; et c’est
pourquoi saint Augustin lui attribue cela comme lui étant propre, quoiqu’elle
puisse aussi connaître les choses matérielles, qui sont connaissables par
leurs ressemblances. C’est pourquoi saint Augustin dit au douzième livre sur
la Genèse au sens littéral que « par l’esprit sont jugées ces
connaissances inférieures et sont vues les réalités qui ne sont ni corps ni
choses ayant la moindre trace de ressemblance avec des formes corporelles ». 2° On voit dès lors clairement la solution du deuxième
argument. 3° Si la corporéité est prise du corps en
tant qu’il est dans le genre quantité, alors la corporéité n’est pas la
quiddité de la réalité naturelle, mais son accident, c’est-à-dire la triple
dimension. Mais si elle est prise du corps en tant qu’il est dans le genre
substance, alors le nom de corporéité signifie l’essence de la réalité
naturelle. Et cependant, il ne s’ensuivra pas que toute quiddité soit
corporéité, à moins de dire qu’il convient à la quiddité en tant que telle
d’être corporéité. 4° Bien que les formes, dans l’esprit, soient seulement
immatérielles, cependant elles peuvent être des ressemblances de réalités
matérielles. En effet, il n’est pas nécessaire que la ressemblance et ce dont
elle est la ressemblance aient la même sorte d’être, mais il faut seulement
qu’ils se rejoignent dans une même notion ; comme la forme d’homme dans
une statue en or n’a pas la même sorte d’être que la forme de l’homme en
chair et en os. 5° Bien que les qualités corporelles ne puissent pas exister
dans l’esprit, cependant il peut y avoir en lui des ressemblances de qualités
corporelles, et par elles l’esprit est assimilé aux réalités corporelles. 6° L’intelligence connaît
en faisant abstraction de la matière particulière et
de ses déterminations, par exemple, de cette chair et de ces os ;
cependant il n’est pas nécessaire qu’elle fasse abstraction de la matière universelle ;
elle peut donc considérer la forme naturelle en chair et en os, non toutefois
en cette chair et ces os. |
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Et videtur quod
non. Mens enim non
cognoscit aliquid nisi intellectuali cognitione. Sed, ut habetur in Glossa
[P. Lombardi, PL 192, 80 D], II Cor., XII, 2, illa est intellectualis visio quae eas res continet quae non habent
imagines sui similes, quae non sunt quod ipsae. Cum igitur res materiales
non possint esse in anima per seipsas, sed solum per imagines sui similes,
quae non sunt quod ipsae, videtur quod mens materialia non cognoscat. Praeterea, Augustinus XII super Genesim ad litteram [cap. 24]
dicit : mente intelliguntur quae
nec corpora sunt nec similitudines corporum. Sed res materiales sunt
corpora, et similitudines corporum habent. Ergo mente non cognoscuntur. Praeterea,
mens, sive intellectus, habet cognoscere quidditates rerum, quia obiectum
intellectus est quod quid est, ut dicitur in III de Anima [l. 11 (430 b
28)]. Sed quidditas rerum materialium non est ipsa corporeitas ; alias
oporteret, omnia quae quidditatem habent, corporea esse. Ergo materialia mens
non cognoscit. Praeterea,
cognitio mentis consequitur formam, quae est principium cognoscendi. Sed
formae intelligibiles quae sunt in mente, sunt omnino immateriales. Ergo per
eas mens non potest res materiales cognoscere. Praeterea,
omnis cognitio est per assimilationem. Sed non potest esse assimilatio inter
mentem et materialia, quia similitudinem facit unitas qualitatis ;
qualitates autem rerum materialium sunt corporalia accidentia, quae in mente
esse non possunt. Ergo mens non potest materialia cognoscere. Praeterea, mens
nihil cognoscit nisi abstrahendo a materia et a conditionibus materiae. Sed
res materiales, quae sunt res naturales, non possunt, etiam secundum
intellectum, a materia separari, quia in eorum definitionibus cadit materia. Ergo materialia per mentem cognosci non possunt. Sed contra. Ea quae ad scientiam naturalem pertinent, mente cognoscuntur.
Sed scientia
naturalis de rebus materialibus est. Ergo mens res materiales cognoscit. Praeterea, unusquisque bene
iudicat quae cognoscit, et horum est optimus iudex, ut dicitur in I
Ethic. [cap. 1 (1094 b 27)]. Sed, sicut dicit Augustinus, XII super
Genesim ad litteram [cap. 24], per mentem ista inferiora iudicantur. Ergo haec inferiora materialia per
mentem intelliguntur. Praeterea, per sensum non cognoscimus nisi materialia. Sed cognitio mentis
a sensu oritur. Ergo et mens materiales res cognoscit. Responsio.
Dicendum, quod omnis cognitio est secundum aliquam formam, quae est in
cognoscente principium cognitionis. Forma autem huiusmodi dupliciter potest
considerari : uno modo secundum esse quod habet in cognoscente ;
alio modo secundum respectum quem habet ad rem cuius est similitudo. Secundum quidem primum respectum facit cognoscentem actu
cognoscere ; sed secundum respectum secundum determinat cognitionem ad
aliquod cognoscibile determinatum. Et ideo modus cognoscendi rem aliquam, est
secundum conditionem cognoscentis, in quo forma recipitur secundum modum
eius. Non autem oportet quod res cognita sit secundum modum cognoscentis, vel
secundum illum modum quo forma, quae est cognoscendi principium, esse habet
in cognoscente ; unde nihil prohibet, per formas quae in mente
immaterialiter existunt, res materiales cognosci. Hoc autem differenter
contingit in mente humana, quae formas accipit a rebus, et in divina vel
angelica, quae a rebus non accipiunt. In mente enim accipiente scientiam a rebus, formae existunt per
quamdam actionem rerum in animam ; omnis autem actio est per
formam ; unde formae quae sunt in mente nostra, primo et principaliter
respiciunt res extra animam existentes quantum ad formas earum. Quarum est duplex
modus : quaedam enim sunt quae nullam sibi materiam determinant, ut
linea, superficies, et huiusmodi ; quaedam autem determinant sibi specialem
materiam, sicut omnes formae naturales. Ex cognitione ergo formarum quae
nullam sibi materiam determinant, non relinquitur aliqua cognitio de
materia ; sed ex cognitione formarum quae determinant sibi materiam,
cognoscitur etiam ipsa materia aliquo modo, scilicet secundum habitudinem
quam habet ad formam ; et propter hoc dicit philosophus in I Physic.
[cap. 7 (191 a 7)], quod materia prima est scibilis secundum analogiam. Et sic per similitudinem formae ipsa
res materialis cognoscitur, sicut aliquis ex hoc ipso quod cognoscit
simitatem, cognosceret nasum simum. Sed formae
rerum in mente divina existentes sunt, ex quibus fluit esse rerum, quod est
communiter formae et materiae ; unde et formae illae respiciunt materiam
et formam immediate, non unum per alterum et similiter formae intellectus
angelici, quae sunt similes formis mentis divinae, quamvis non sint causae
rerum. Et sic mens
nostra de rebus materialibus immaterialem cognitionem habet ; mens vero
divina et angelica materialia immaterialius, et tamen perfectius, cognoscit. Ad primum
igitur dicendum, quod auctoritas illa dupliciter potest exponi. Uno modo ut
referatur ad visionem intellectualem quantum ad omnia quae sub ipsa
comprehenduntur ; et sic dicitur intellectualis visio illarum tantum
rerum quae non habent imagines sui similes, quae non sint quod ipsae ;
non ut hoc intelligatur de imaginibus quibus res intellectuali visione
videntur, quae sunt quasi medium cognoscendi ; sed quia ipsa cognita per
intellectualem visionem sunt res ipsae, et non rerum imagines. Quod in
visione corporali, scilicet sensitiva, et spirituali, scilicet imaginativa,
non accidit. Obiecta enim imaginationis et sensus sunt quaedam accidentia, ex
quibus quaedam rei figura vel imago, constituitur ; sed obiectum
intellectus est ipsa rei essentia ; quamvis essentiam rei cognoscat per
eius similitudinem, sicut per medium cognoscendi, non sicut per obiectum in
quod primo feratur eius visio. Vel dicendum, quod hoc, quod in auctoritate dicitur, pertinet ad visionem
intellectualem secundum quod excedit imaginativam et sensitivam ; sic
enim Augustinus [De Gen. ad litt. XII, 6], ex
cuius verbis Glossa [P. Lombardi super II Cor. XII, 2, PL 192,
80 D] sumitur, intendit assignare differentiam trium visionum,
attribuens superiori visioni illud in quo inferiorem excedit ; sicut
dicit, quod spiritualis visio est cum absentia cogitamus per similitudines
quasdam, et tamen spiritualis sive imaginaria visio etiam est de his quae
praesentialiter videntur ; sed in hoc quod etiam absentia videt
imaginatio, sensum transcendit ; et ideo ponitur hoc quasi proprium
eius. Similiter etiam intellectualis visio in hoc transcendit imaginationem
et sensum, quod ad illa se extendit quae per essentiam suam sunt
intelligibilia ; et ideo hoc ei attribuit Augustinus quasi eius proprium,
quamvis etiam cognoscere possit materialia, quae per suas similitudines
cognoscibilia sunt. Unde dicit Augustinus,
XII super Genesim ad litteram [cap. 24], quod per mentem et ista inferiora diiudicantur, et ea cernuntur quae neque
sunt corpora, neque ullas gerunt formas similes corporum. Et per hoc patet responsio ad secundum. Ad tertium dicendum, quod si corporeitas sumatur a corpore prout est
in genere quantitatis, sic corporeitas non est rei naturalis quidditas, sed
eius accidens, scilicet trina dimensio. Si vero sumatur a corpore prout est
in genere substantiae, sic corporeitas nominat rei naturalis essentiam. Nec
tamen sequetur quod omnis quidditas sit corporeitas, nisi diceretur, quod
quidditati, inquantum est quidditas, conveniret esse corporeitatem. Ad quartum dicendum, quod quamvis in mente non sint nisi immateriales
formae, possunt tamen esse similitudines materialium rerum. Non enim oportet
quod eiusmodi esse habeat similitudo et id cuius est similitudo, sed solum
quod in ratione conveniant ; sicut forma hominis in statua aurea, quale
esse habet forma hominis in carne et ossibus. Ad quintum dicendum, quod quamvis qualitates corporales non possint
esse in mente, possunt tamen (in) ea esse similitudines corporearum qualitatum,
et secundum has mens rebus corporeis assimilatur. Ad sextum dicendum, quod intellectus cognoscit abstrahendo a materia
particulari et conditionibus eius, sicut ab his carnibus et his ossibus ;
non tamen oportet quod abstrahat a materia universali ; unde potest
considerare formam naturalem in carnibus et ossibus, licet non in his. |
(Quinto quaeritur utrum mens nostra possit
cognoscere materialia in singulari.)
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Il semble que oui. 1° De même que le singulier a l’être en raison de la
matière, de même appelle-t-on naturelles les réalités qui ont la matière dans
leur définition. Or l’esprit, tout immatériel qu’il est, peut connaître les
réalités naturelles. Il peut donc pour la même raison connaître les réalités
singulières. 2° Nul ne juge droitement ni ne dispose des choses sans les connaître.
Or le sage, par l’esprit, juge et dispose droitement des singuliers, comme
par exemple de sa famille et de ses biens. Nous connaissons donc par l’esprit
les singuliers. 3° Nul ne connaît une composition sans connaître les termes
extrêmes de la composition. Or c’est l’esprit qui forme la composition
suivante : « Socrate est homme » ; en effet, une
puissance sensitive, qui n’appréhende pas l’homme universellement, ne
pourrait pas la former. L’esprit connaît donc les singuliers. 4° Nul ne peut commander un acte sans en connaître l’objet.
Or l’esprit, ou la raison, commande l’acte du concupiscible et de
l’irascible, comme on le voit clairement au premier livre de l’Éthique. Puis donc que les
objets de ces puissances sont singuliers, l’esprit connaîtra les singuliers. 5° Selon Boèce, « tout ce que peut une puissance inférieure, une
supérieure le peut aussi ». Or les puissances sensitives, qui sont
inférieures à l’esprit, connaissent les singuliers. Donc à bien plus forte
raison l’esprit peut-il connaître les singuliers. 6° Plus un esprit est élevé, plus sa connaissance est
universelle, comme le montre clairement Denys au douzième chapitre de la Hiérarchie céleste. Or l’esprit de l’ange
est plus élevé que l’esprit de l’homme, et cependant l’ange connaît les
singuliers. À bien plus forte raison l’esprit humain les connaît-il. En sens contraire : Comme dit Boèce :
« Il y a universel quand on pense, singulier quand on sent. » Réponse : Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, c’est de façon
différente que l’esprit humain et l’esprit angélique connaissent les choses
matérielles. En effet, la connaissance humaine se porte vers les réalités
matérielles d’abord quant à la forme, et secondairement vers la matière en
tant qu’elle a une relation à la forme. Or, de même que toute forme est en
elle-même universelle, de même la relation à la forme ne fait connaître la matière
que d’une connaissance universelle. Or ce n’est pas la matière considérée
ainsi qui est principe d’individuation, mais celle qui est considérée
singulièrement, et qui est la matière désignée existant
sous des dimensions déterminées, car c’est par elle que la forme est
individuée. Aussi le Philosophe dit-il au septième livre de la Métaphysique que « les parties de l’homme sont la
forme et la matière prises universellement, mais celles de Socrate, cette
forme-ci et cette matière-ci ». On voit donc clairement que notre esprit ne peut pas
connaître directement le singulier ; mais le singulier est directement
connu de nous par les puissances sensitives qui, des réalités, reçoivent les
formes dans un organe corporel ; et ainsi, elles les reçoivent sous des
dimensions déterminées et de telle façon qu’elles mènent à la connaissance de
la matière singulière. En effet, de même que la forme universelle conduit à
la connaissance de la matière universelle, de même la forme individuelle mène
à la connaissance de la matière désignée, qui est principe d’individuation. Cependant
l’esprit se mêle par accident aux singuliers, en tant qu’il est lié aux
puissances sensitives, qui sont tournées vers les choses particulières. Et
cette liaison a lieu de deux façons. D’abord, en tant que le mouvement de la partie sensitive a
pour terme l’esprit, comme c’est le cas du mouvement qui va des réalités vers
l’âme. Et dans ce cas, l’esprit connaît le singulier par une certaine réflexion,
c’est-à-dire en tant que l’esprit, en connaissant son objet, qui est une
nature universelle, revient à la connaissance de son acte, et ultérieurement
à l’espèce qui est le principe de son acte, et ultérieurement au phantasme duquel l’espèce a été
abstraite ; et ainsi, il reçoit quelque connaissance du singulier. Ensuite, en tant que le mouvement qui va de l’âme vers les
réalités commence à l’esprit et s’avance vers la partie sensitive, pour
autant que l’esprit gouverne les puissances inférieures. Et ainsi, il se mêle
aux singuliers moyennant la raison particulière, qui est une certaine puissance de la partie sensitive qui
compose et divise les intentions individuelles,
puissance appelée aussi du nom de cogitative, et qui a un organe déterminé dans le corps, à savoir la
cellule médiane de la tête. En effet, le jugement universel que l’esprit
porte sur les opérables ne peut être appliqué à un acte particulier que par
une puissance intermédiaire qui appréhende le singulier, en sorte qu’il se
produit un certain syllogisme dont la majeure est universelle – c’est le
jugement de l’esprit –, la mineure est singulière – c’est l’appréhension de
la raison particulière –, et la conclusion est l’élection de l’œuvre singulière,
comme on le voit clairement au troisième livre sur l’Âme. Mais l’esprit de l’ange, parce qu’il connaît les réalités
matérielles par des formes qui regardent immédiatement la matière aussi bien
que la forme, connaît la matière par un regard direct, non seulement dans
l’universel, mais encore dans le singulier ; et il en est de même de l’esprit divin. Réponse aux objections : 1° La connaissance qui envisage la matière selon son
analogie avec la forme suffit pour appréhender la réalité naturelle, mais non
pour appréhender le singulier, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 2° La disposition que fait le sage des singuliers n’est
l’œuvre de l’esprit que moyennant la puissance cogitative, à laquelle il appartient
de connaître les intentions particulières, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit. 3° Si l’intelligence peut composer une proposition à partir
d’un universel et d’un singulier, c’est parce qu’elle connaît le singulier
par une certaine réflexion, comme on l’a dit. 4° L’intelligence ou la raison connaît universellement la
fin à laquelle elle ordonne l’acte du concupiscible et l’acte de l’irascible
en les commandant. Mais elle applique cette connaissance universelle aux
singuliers par le moyen de la puissance cogitative, comme on l’a dit. 5° Ce que peut une puissance inférieure, une supérieure le
peut aussi, mais pas toujours de la même façon : parfois d’une autre
façon plus élevée. Et ainsi, l’intelligence peut connaître les choses que
connaît le sens, mais d’une façon plus élevée que le sens : en effet, le
sens les connaît quant aux dispositions matérielles et aux accidents
extérieurs, au lieu que l’intelligence pénètre jusqu’à la nature profonde de
l’espèce qui est dans les individus eux-mêmes. 6° La connaissance de
l’esprit angélique est plus universelle que la connaissance de l’esprit
humain – car elle s’étend à plus de choses en usant de moins d’intermédiaires
–, cependant elle est plus efficace que l’esprit humain pour connaître les
singuliers, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. |
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Et videtur quod
sic. Quia sicut
singulare habet esse propter materiam, ita et res dicuntur naturales quae in
sui definitione materiam habent. Sed mens quamvis sit immaterialis, potest
cognoscere res naturales. Ergo eadem ratione potest cognoscere res singulares. Praeterea,
nullus iudicat recte et disponit de aliquibus nisi ea cognoscat. Sed sapiens
per mentem iudicat et disponit recte de singularibus, sicut de familia sua et
de rebus suis. Ergo mente singularia cognoscimus. Praeterea,
nullus cognoscit compositionem nisi cognoscat compositionis extrema. Sed hanc
compositionem : Socrates est homo, format mens ; non enim posset
eam formare aliqua sensitiva potentia, quae hominem in universali non
apprehendit. Ergo mens singularia cognoscit. Praeterea,
nullus potest imperare actum aliquem nisi cognoscat obiectum illius actus.
Sed mens, sive ratio, imperat actum concupiscibilis et irascibilis, ut patet
in I Ethic. [l. 20 (1102 b 30)]. Cum ergo, illarum obiecta sint
singularia, mens singularia cognoscet. Praeterea, quidquid potest virtus inferior, potest et
superior, secundum Boetium [De
cons. V, 4]. Sed potentiae sensitivae, quae sunt
inferiores mente, singularia cognoscunt. Ergo multo amplius mens singularia
cognoscere potest. Praeterea, quanto aliqua mens est altior, tanto habet universaliorem
cognitionem, ut patet per Dionysium, cap. XII Cael. Hierarch. [§ 2]. Sed
mens Angeli est altior quam mens hominis, et tamen Angelus cognoscit singularia.
Ergo multo amplius mens humana. Sed contra : universale est
dum intelligitur, singulare dum sentitur, ut dicit Boetius [In Porphyrii Isagogen ed.
sec. I]. Responsio. Dicendum, quod, sicut ex dictis patet, mens humana et
angelica diversimode materialia cognoscit. Cognitio enim mentis humanae fertur ad res materiales primo secundum
formam, et secundario ad materiam prout habet habitudinem ad formam. Sicut autem
omnis forma, quantum est de se, est universalis, ita habitudo ad formam non
facit cognoscere materiam nisi cognitione universali. Sic autem considerata
materia non est individuationis principium, sed secundum quod consideratur
materia in singulari, quae est materia signata sub determinatis dimensionibus
existens : ex hac enim forma individuatur. Unde philosophus dicit in VII
Metaph. [l. 10 (1035 b 27)], quod hominis
partes sunt forma et materia ut universaliter, Socratis vero forma haec et
haec materia. Unde patet quod
mens nostra directe singulare cognoscere non potest ; sed directe cognoscitur
a nobis singulare per virtutes sensitivas, quae recipiunt formas a rebus in
organo corporali : et sic recipiunt eas sub determinatis dimensionibus,
et secundum quod ducunt in cognitionem materiae singularis. Sicut enim forma
universalis ducit in cognitionem materiae universalis, ita forma individualis
ducit in cognitionem materiae signatae, quae est individuationis principium.
Sed tamen mens per accidens singularibus se immiscet, inquantum continuatur
viribus sensitivis, quae circa particularia versantur. Quae quidem
continuatio est dupliciter. Uno modo
inquantum motus sensitivae partis terminatur ad mentem, sicut accidit in motu
qui est a rebus ad animam. Et sic mens singulare cognoscit per quamdam
reflexionem, prout scilicet mens cognoscendo obiectum suum, quod est aliqua natura
universalis, redit in cognitionem sui actus, et ulterius in speciem quae est
sui actus principium, et ulterius in phantasma a quo species est abstracta ;
et sic aliquam cognitionem de singulari accipit. Alio modo
secundum quod motus qui est ab anima ad res, incipit a mente, et procedit in
partem sensitivam, prout mens regit inferiores vires. Et sic singularibus se
immiscet mediante ratione particulari, quae est potentia quaedam sensitivae
partis componens et dividens intentiones individuales quae alio nomine
dicitur cogitativa, et habet determinatum organum in corpore, scilicet mediam
cellulam capitis. Universalem enim sententiam quam mens habet de
operabilibus, non est possibile applicari ad particularem actum nisi per aliquam
potentiam mediam apprehendentem singulare, ut sic fiat quidam syllogismus,
cuius maior sit universalis, quae est sententia mentis ; minor autem
singularis, quae est apprehensio particularis rationis ; conclusio vero
electio singularis operis, ut patet per id quod habetur III de Anima
[l. 16 (434 a 16)]. Mens vero
Angeli, quia cognoscit res materiales per formas quae respiciunt immediate
materiam sicut et formam, non solum cognoscit materiam in universali directa
inspectione, sed etiam in singulari ; et similiter etiam mens divina. Ad primum ergo dicendum, quod cognitio qua cognoscitur materia secundum
analogiam quam habet ad formam, sufficit ad cognitionem rei naturalis, non
autem ad cognitionem singularis, ut ex dictis patet. Ad secundum
dicendum, quod dispositio sapientis de singularibus non fit per mentem nisi
mediante vi cogitativa, cuius est intentiones particulares cognoscere, ut ex
dictis patet. Ad tertium
dicendum, quod secundum hoc intellectus potest ex universali et singulari
propositionem componere, quod singulare per reflexionem quamdam cognoscit, ut
dictum est. Ad quartum
dicendum, quod intellectus sive ratio cognoscit in universali finem ad quem
ordinat actum concupiscibilis et actum irascibilis imperando eos. Hanc autem
cognitionem universalem mediante vi cogitativa ad singularia applicat, ut
dictum est. Ad quintum
dicendum, quod illud quod potest virtus inferior, potest etiam superior, non
tamen semper eodem modo, sed quandoque alio altiori. Et sic intellectus
cognoscere potest ea quae cognoscit sensus, altiori tamen modo quam
sensus : sensus enim cognoscit ea quantum ad dispositiones materiales et
accidentia exteriora, sed intellectus penetrat ad intimam naturam speciei,
quae est in ipsis individuis. Ad sextum
dicendum, quod cognitio mentis angelicae est universalior quam cognitio
mentis humanae, quia ad plura se extendit paucioribus mediis utens : est
tamen efficacior ad singularia cognoscenda quam mens humana, ut ex dictis
patet. |
(Sexto quaeritur utrum mens humana cognitionem accipiat a
sensibilibus.)
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Il semble que non. 1° Les choses qui n’ont pas la matière en commun ne peuvent
avoir entre elles action ni passion, comme le montrent Boèce au livre sur les
Deux Natures et le Philosophe au
livre sur la Génération. Or notre esprit n’a
pas la matière en commun avec les réalités sensibles. Les choses sensibles ne
peuvent donc pas agir sur notre esprit pour y imprimer une connaissance. 2° L’objet de l’intelligence est la quiddité, comme il est
dit au troisième livre sur l’Âme. Or la quiddité de la
réalité n’est perçue par aucun sens. La connaissance de l’esprit n’est donc
pas reçue du sens. 3° Parlant de la connaissance des intelligibles, saint
Augustin dit au dixième livre des Confessions comment elle est
acquise par nous : « Ils s’y trouvaient donc », dit-il,
c’est-à-dire les intelligibles dans notre esprit, « avant même que je
les apprisse ; mais ils ne se trouvaient pas encore dans ma mémoire. »
Il semble donc que les espèces intelligibles ne soient pas reçues des sens
dans l’esprit. 4° Comme le prouve saint Augustin au dixième livre sur la Trinité, l’âme ne peut aimer
que des choses connues. Or, avant d’apprendre une science, on l’aime :
cela ressort de ce qu’on la recherche avec une grande application. Donc,
avant d’apprendre cette science, on l’a dans sa connaissance ; il
semble donc que l’esprit ne reçoive pas la connaissance depuis les réalités
sensibles. 5° Saint Augustin dit au douzième livre sur la Genèse au sens littéral : « Ce n’est pas le corps qui
forme cette image du corps dans l’esprit, mais l’esprit lui-même qui la forme
en soi avec une merveilleuse rapidité, qui contraste singulièrement avec la
lenteur du corps. » Il semble donc que l’esprit ne reçoive pas des sens
les espèces intelligibles, mais qu’il les forme lui-même en soi. 6° Saint Augustin dit au douzième livre sur la Trinité que notre esprit « juge des réalités
corporelles selon les raisons incorporelles et éternelles ». Or telles
ne sont pas les raisons reçues des sens ; il semble donc que l’esprit
humain ne reçoive pas de connaissance à partir des choses sensibles. 7° Si, des choses sensibles, l’esprit reçoit une connaissance,
ce ne peut être que dans la mesure où une espèce qui est reçue des choses
sensibles meut l’intellect possible. Or une telle espèce ne peut pas mouvoir
l’intellect possible. En effet, elle ne le meut pas tant qu’elle est encore
dans l’imagination car, lorsqu’elle y est, elle n’est pas encore
intelligible en acte mais seulement en puissance ; or l’intelligence
n’est mue que par l’intelligible en acte, tout comme la vue n’est mue que par
le visible en acte ; elle ne meut pas non plus l’intellect possible en
existant dans l’intellect agent, qui ne peut recevoir aucune espèce, sinon il
ne différerait pas de l’intellect possible ; ni non plus lorsqu’elle
existe dans l’intellect possible lui-même, car la forme déjà inhérente au
sujet ne meut pas le sujet, mais se repose en quelque sorte en lui ; ni
non plus en existant par soi, puisque les espèces intelligibles ne sont pas
des substances mais sont du genre accident, comme dit Avicenne dans sa Métaphysique. Il n’est donc
aucunement possible que notre esprit reçoive la science à partir des choses
sensibles. 8° L’agent est plus noble que le patient, comme le montrent
saint Augustin au douzième livre sur la Genèse
au sens littéral et le Philosophe au troisième livre sur l’Âme. Or ce qui reçoit est
à la chose de laquelle il reçoit ce que le patient est à l’agent. Puis donc
que l’esprit est bien plus noble que les choses sensibles et que les sens
eux-mêmes, il ne pourra pas recevoir d’eux une connaissance. 9° Le Philosophe dit au septième livre de la Physique que « l’âme, en s’apaisant, devient
savante et prudente ». Or l’âme ne pourrait recevoir la science à partir
des choses sensibles sans être mue en quelque façon par elles. L’âme n’en
reçoit donc pas de science. En sens contraire : 1) Comme dit le Philosophe, et
l’expérience le prouve, celui qui manque d’un sens manque d’une science,
comme il manque aux aveugles la science des couleurs. Or cela n’aurait pas
lieu si l’âme recevait la science d’ailleurs que des sens. Elle reçoit donc
la connaissance à partir des choses sensibles, par le sens. 2) Toute notre connaissance consiste originairement dans la
connaissance des premiers principes indémontrables. Or la connaissance de ces
principes naît du sens, comme on le voit clairement à la fin des Seconds Analytiques. Notre science
provient donc du sens. 3) « La nature ne fait rien en vain, et ne néglige rien
de ce qui est nécessaire. » Or les sens auraient été donnés en vain à
l’âme si elle ne recevait par eux une connaissance des réalités. Notre esprit
reçoit donc des choses sensibles une connaissance. Réponse : Sur cette question, les anciens eurent de multiples
opinions. Certains prétendirent que l’origine de notre science se trouvait
totalement dans une cause extérieure séparée de la matière ; et cette
opinion se divise en deux écoles. Certains, comme les platoniciens, soutinrent que les formes des réalités sensibles étaient
séparées de la matière, et ainsi, étaient intelligibles en acte, et que c’est par
la participation de ces formes par la matière sensible que les individus
étaient produits dans la nature, et par une participation de ces formes que
les esprits humains avaient la science. Et ainsi, ils affirmaient que les
formes susdites étaient le principe de la génération et de la science, comme
le rapporte le Philosophe au premier livre de la Métaphysique. Mais cette position a été suffisamment réprouvée par le
Philosophe ; lequel montre en effet qu’il n’est possible de
concevoir les formes des réalités sensibles que dans la matière sensible,
puisque même les formes naturelles ne peuvent être pensées universellement
sans la matière sensible, tout comme le camus n’est pas pensable sans le nez. C’est pourquoi d’autres n’attribuèrent pas des formes
séparées aux choses sensibles, mais mentionnèrent seulement les intelligences,
que nous appelons anges, affirmant que l’origine de notre science se trouvait
totalement en de telles substances séparées. Aussi Avicenne voulut-il que, de
même que les formes sensibles ne sont acquises dans la matière sensible que
par l’influence de l’Intelligence agente, de
même les formes intelligibles ne soient imprimées dans les esprits humains
que par l’Intelligence agente, qui n’est pas une partie de l’âme, mais une substance séparée,
comme lui-même le prétend. Cependant l’âme a besoin des sens, comme ce qui
l’excite et la dispose à la science, de même que les agents inférieurs
préparent la matière à recevoir la forme depuis l’Intelligence agente. Mais
cette opinion ne semble pas non plus raisonnable : car selon elle il n’y
aurait pas de dépendance nécessaire entre la connaissance de l’esprit humain
et les puissances sensitives ; or c’est le contraire qui apparaît manifestement :
d’une part, en effet, si un sens vient à manquer, la science des sensibles
correspondants manque aussi, et d’autre part notre esprit ne peut aussi
considérer actuellement les choses sues habituellement s’il ne forme des
phantasmes, et c’est pourquoi la considération est empêchée lorsque l’organe
de l’imagination est blessé. En outre,
la position susdite ôte les principes prochains des réalités, si toutes les
choses inférieures obtiennent leurs formes, tant intelligibles que sensibles,
immédiatement d’une substance séparée. Une autre opinion consista à soutenir que l’origine de notre
science se trouvait totalement dans une cause intérieure ; et celle-là
aussi se divise en deux écoles. Certains, en effet, affirmèrent que les âmes humaines
contenaient en elles-mêmes la connaissance de toutes les réalités, mais que
la connaissance susdite était obscurcie par l’union au corps. Aussi
prétendaient-ils que nous avons besoin des sens et de l’application pour que
les empêchements à la science soient enlevés ; ils disaient qu’apprendre
n’est rien d’autre que se remémorer : par exemple, il apparaît de façon manifeste que les
choses que nous entendons ou que nous voyons nous font nous remémorer celles
que nous savions déjà. Mais cette position ne semble pas non plus raisonnable.
En effet, si l’union de l’âme au corps est naturelle, il est impossible que
la science naturelle soit totalement empêchée par elle ; et ainsi, si
cette opinion était vraie, nous ne souffririons pas de la complète ignorance
des choses pour lesquelles nous n’avons pas de sens. Et cette opinion serait
en accord avec celle qui affirme que les âmes ont été créées avant les corps,
et ensuite unies aux corps ; car alors la composition du corps et de
l’âme ne serait pas naturelle, mais surviendrait accidentellement à l’âme
elle-même. Or, tant selon la foi que selon les sentences des philosophes,
cette opinion est jugée répréhensible. D’autres prétendirent que l’âme était à elle-même cause de
science : en effet, elle ne reçoit pas la science à partir des choses sensibles
comme si les ressemblances des réalités parvenaient à l’âme en quelque sorte
par une action des choses sensibles, mais c’est l’âme elle-même qui, en
présence des choses sensibles, forme en soi leurs ressemblances. Mais cette position
ne semble pas totalement raisonnable. En effet, aucun agent n’agit, si ce
n’est dans la mesure où il est en acte ; si donc l’âme forme en soi les
ressemblances de toutes les réalités, il est nécessaire qu’elle-même ait actuellement
en soi ces ressemblances des réalités ; et ainsi, cette position reviendra
à l’opinion susdite, qui affirme que la science de toutes les réalités est
naturellement déposée dans l’âme humaine. Voilà pourquoi, comparée à toutes les positions
susmentionnées, la sentence du Philosophe est plus raisonnable :
elle déclare que la science de notre esprit vient en Et assurément, cette lumière de l’intellect agent dans l’âme
provient, comme de son origine première, des substances séparées et surtout
de Dieu. Il est donc vrai que notre esprit reçoit la science à partir des choses
sensibles ; néanmoins l’âme elle-même forme en soi les ressemblances des
réalités, en tant que les formes qui sont abstraites des choses sensibles
sont rendues intelligibles en acte par la lumière de l’intellect agent, afin
qu’elles puissent être reçues dans l’intellect possible. Et ainsi encore,
dans la lumière de l’intellect agent, toute science nous est donnée en
quelque sorte originairement, par l’intermédiaire des conceptions
universelles qui sont immédiatement connues à la lumière de l’intellect agent
et par lesquelles, comme par des principes universels, nous jugeons des
autres choses et les y préconnaissons ; si bien que, dans cette mesure aussi, se vérifie
l’opinion selon laquelle les choses que nous apprenons étaient déjà présentes
dans notre connaissance. Réponse aux objections : 1° Les formes sensibles, ou abstraites des choses sensibles,
ne peuvent agir sur notre esprit que dans la mesure où elles sont rendues
immatérielles par la lumière de l’intellect agent, et ainsi, elles sont en
quelque sorte rendues homogènes à l’intellect possible sur lequel elles agissent. 2° La puissance supérieure et la puissance inférieure
n’agissent pas envers le même de façon semblable, mais la supérieure agit plus
excellemment ; et c’est pourquoi la forme qui est reçue des réalités ne
permet pas au sens de connaître la réalité aussi efficacement que
l’intelligence : le sens est conduit par cette forme comme par la main
vers la connaissance des accidents extérieurs, au lieu que l’intelligence
parvient à la quiddité dépouillée en la séparant de toutes les dispositions
matérielles. C’est pourquoi, si l’on dit que la connaissance de l’esprit a
son origine dans le sens, ce n’est point que le sens appréhende tout ce que
l’esprit connaît, mais c’est parce que, à partir des choses que le sens
appréhende, l’esprit est conduit comme par la main vers des choses
ultérieures, tout comme les sensibles, une fois pensés, mènent aux intelligibles
des réalités divines. 3° La parole de saint Augustin doit être référée à la
préconnaissance par laquelle les particuliers
sont déjà connus dans les principes universels ; de cette façon, en
effet, il est vrai que les choses que nous apprenons étaient déjà dans notre
âme. 4° On peut aimer une science avant de l’acquérir, dans la
mesure où on la connaît d’une certaine connaissance universelle, en
connaissant l’utilité de cette science, ou bien par la vue, ou de n’importe
quelle autre façon. 5° Que l’âme se détermine formellement elle-même, cela doit s’entendre en ce sens que les formes rendues
intelligibles par l’action de l’intellect agent déterminent formellement
l’intellect possible, comme on l’a dit ; et aussi en ce sens que la
puissance imaginative peut former les formes des différents sensibles ;
ce qui apparaît surtout lorsque nous imaginons des choses que nous n’avons
jamais perçues par le sens. 6° Les premiers principes, dont la connaissance nous est innée, sont des ressemblances
de la vérité incréée ; donc, dans la mesure où nous jugeons par eux
d’autres choses, on dit que nous jugeons des réalités par les raisons
immuables, ou par la vérité incréée. Cependant, ce que saint Augustin dit ici
doit être référé à la raison supérieure, qui s’attache à la contemplation des
réalités éternelles ; et bien qu’elle soit première en dignité, néanmoins
son opération est temporellement postérieure, car « les perfections
invisibles de Dieu sont rendues visibles à l’intelligence par le moyen de ses
œuvres » (Rom. 1, 20). 7° Lorsque l’intellect possible reçoit des phantasmes les
espèces des réalités, ces phantasmes se comportent comme un agent
instrumental ou secondaire, mais l’intellect agent, comme un agent principal
et premier. Voilà pourquoi l’effet de l’action est laissé dans l’intellect
possible suivant la détermination
de l’un et de l’autre, et non suivant celle de l’un des deux seulement ;
aussi l’intellect possible reçoit-il les formes comme intelligibles en acte
grâce à la vertu de l’intellect agent, mais comme des ressemblances de
réalités déterminées grâce à la connaissance des phantasmes. Et ainsi, les
formes intelligibles ne sont en acte ni en existant par soi, ni
dans l’imagination, ni dans l’intellect agent, mais seulement dans
l’intellect possible. 8° Bien que l’intellect possible soit, dans l’absolu, plus
noble que le phantasme, cependant rien n’empêche que le phantasme soit plus
noble à un certain point de vue, c’est-à-dire en tant que le phantasme est
actuellement la ressemblance de telle réalité, ce qui ne convient à
l’intellect possible qu’en puissance. Et ainsi, le phantasme peut agir d’une certaine façon sur
l’intellect possible en vertu de la lumière de l’intellect agent, tout comme
la couleur peut agir sur la vue en vertu de la lumière corporelle. 9° Le repos en lequel la
science s’accomplit exclut le mouvement des passions matérielles, mais non le
mouvement et la passion pris communément, au sens où subir et être mû se
disent de n’importe quel acte de recevoir ; ainsi, en effet, le
Philosophe dit au troisième livre sur l’Âme que « penser, c’est en quelque sorte subir ». |
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Et videtur quod
non. Eorum enim quae
non communicant in materia, non potest esse actio et passio, ut per Boetium
in libro de Duabus Naturis [Contra Eut.
et Nest., cap. 6] patet et per philosophum in libro de Generatione
[I, 7 (324 a 34)]. Sed mens nostra non communicat in materia cum rebus
sensibilibus. Ergo non possunt sensibilia agere in mentem nostram, ut ex eis
menti nostrae aliqua cognitio imprimatur. Praeterea,
obiectum intellectus est quid, ut dicitur in III de Anima [l. 11 (430 b
28)]. Sed quidditas rei nullo sensu percipitur. Ergo cognitio mentis a sensu
non accipitur. Praeterea,
Augustinus dicit, X Confessionum [cap. 10], loquens de cognitione
intelligibilium, quomodo a nobis acquiratur : ibi, inquit, erant,
scilicet intelligibilia in mente nostra ; et antequam ea didicissem, sed in memoria non erant. Ergo videtur
quod intelligibiles species non sint in mente a sensibus acceptae. Praeterea,
sicut Augustinus probat in X de Trinitate [cap. 1], anima non potest
amare nisi cognita. Sed aliquis antequam
aliquam scientiam addiscat, amat eam ; quod patet ex hoc quod multo
studio eam quaerit. Ergo antequam addiscat illam scientiam, habet eam in
notitia sua ; ergo videtur quod non accipiat mens cognitionem a rebus
sensibilibus. Praeterea, Augustinus dicit, XII super Genesim ad litteram
[cap. 16] : corporis imaginem
non corpus in spiritu, sed ipse spiritus in seipso facit celeritate mirabili,
quae ineffabiliter longe est a corporis tarditate. Ergo videtur quod mens non
accipiat species intelligibiles a sensibus, sed ipsa eas in se formet. Praeterea,
Augustinus dicit, XII de Trinitate [cap. 2], quod mens nostra de rebus corporalibus iudicat secundum rationes
incorporales et sempiternas. Sed rationes a sensu acceptae non sunt huiusmodi ;
ergo videtur quod mens humana non accipiat cognitionem a sensibilibus. Praeterea, si
mens cognitionem a sensibilibus accipiat, hoc non potest esse nisi inquantum
species quae a sensibilibus accipitur, intellectum possibilem movet. Sed
talis species non potest movere intellectum possibilem. Non enim movet ipsum
in phantasia adhuc existens, quia ibi existens nondum est actu intelligibilis,
sed potentia tantum ; intellectus autem non movetur nisi ab
intelligibili actu, sicut nec visus nisi a visibili in actu ; similiter
nec movet intellectum possibilem existens in intellectu agente, qui nullius
speciei est receptivus, alias non differret ab intellectu possibili ;
similiter nec existens in ipso possibili intellectu, quia forma iam inhaerens
subiecto subiectum non movet, sed in ipso quodammodo quiescit ; nec
etiam per se existens, cum species intelligibiles non sint substantiae, sed
de genere accidentium, ut dicit Avicenna in sua Metaphysica [III, 8]. Ergo
nullo modo esse potest ut mens nostra a sensibilibus accipiat scientiam. Praeterea,
agens est nobilius patiente, ut patet per Augustinum, XII super Genesim ad
litteram [cap. 16], et per philosophum in III de Anima [cap. 5 (430
a 18)]. Sed recipiens se habet ad illud a quo recipit quasi patiens ad agens.
Cum ergo mens sit multo nobilior sensibilibus et sensibus ipsis, non poterit
ab eis cognitionem accipere. Praeterea, philosophus dicit in VII Phys. [cap. 3 (247 b 23)],
quod anima in quiescendo fit sciens et
prudens. Sed anima non posset accipere scientiam a
sensibilibus, nisi moveretur aliquo modo ab eis. Ergo anima non accipit
scientiam a sensibilibus. Sed contra. Sicut dicit philosophus [Anal. post. I, 30 (81 a 38)], et experimento probatur, cui
deficit unus sensus, deest una scientia, sicut caecis deest scientia de
coloribus. Hoc autem non
esset, si anima aliunde acciperet scientiam quam per sensus. Ergo a
sensibilibus per sensus cognitionem accipit. Praeterea,
omnis nostra cognitio originaliter consistit in notitia primorum principiorum
indemonstrabilium. Horum autem cognitio in nobis a sensu oritur, ut patet in
fine Poster. [II, 20 (100 a 10)]. Ergo scientia nostra a sensu
oritur. Praeterea, natura nihil facit frustra, nec deficit in necessariis. Frustra autem
dati essent sensus animae, nisi per eos cognitionem de rebus acciperet. Ergo
mens nostra a sensibilibus cognitionem accipit. Responsio.
Dicendum, quod circa hanc quaestionem multiplex fuit antiquorum opinio.
Quidam enim posuerunt ortum scientiae nostrae totaliter a causa exteriori
esse, quae est a materia separata : quae in duas sectas dividitur. Quidam enim, ut
Platonici, posuerunt formas rerum sensibilium esse a materia separatas, et
sic esse intelligibiles actu, et per earum participationem a materia
sensibili effici individua in natura ; earum vero participatione humanas
mentes scientiam habere. Et sic ponebant formas praedictas esse principium
generationis et scientiae, ut philosophus narrat in I Metaph. [l. 15
(991 a 8)]. Sed haec positio a philosopho [Metaph. VII, 9 (1034 b 32 sqq.)] sufficienter reprobata
est ; qui ostendit quod non est ponere formas sensibilium rerum nisi in
materia sensibili, cum etiam nec sine materia sensibili in universali formae
naturales intelligi possint, sicut nec simus sine naso. Et ideo alii
non ponentes formas sensibilium separatas, sed intelligentias tantum, quas
nos Angelos dicimus, posuerunt originem nostrae scientiae totaliter ab
huiusmodi substantiis separatis esse. Unde Avicenna [De anima V, 5] voluit, quod sicut formae sensibiles non
acquiruntur in materia sensibili nisi ex influentia intelligentiae agentis,
ita nec formae intelligibiles humanis mentibus imprimuntur nisi ex
intelligentia agente, quae non est pars animae, sed substantia separata, ut
ipse [hic supra] ponit. Indiget tamen anima sensibus quasi excitantibus et
disponentibus ad scientiam ; sicut agentia inferiora praeparant materiam
ad suscipiendum formam ab intelligentia agente. Sed ista etiam opinio non
videtur rationabilis : quia secundum hoc non esset necessaria
dependentia inter cognitionem mentis humanae et virtutes sensitivas ;
cuius contrarium manifeste apparet : tum ex hoc quod deficiente sensu
deficit scientia de suis sensibilibus, tum etiam ex hoc quod mens nostra non
potest actu considerare etiam ea quae habitualiter scit, nisi formando aliqua
phantasmata ; unde etiam laeso organo phantasiae impeditur consideratio.
Et praeterea praedicta positio tollit proxima rerum principia, si omnia
inferiora ex substantia separata immediate formas consequuntur tam intelligibiles
quam sensibiles. Alia opinio fuit ponentium nostrae scientiae originem totaliter a
causa interiori esse : quae etiam in duas sectas dividitur. Quidam enim posuerunt humanas animas in seipsis continere omnium rerum
notitiam ; sed per coniunctionem ad corpus praedictam notitiam
obtenebrari. Et ideo
dicebant nos indigere sensibus et studio, ut impedimenta scientiae
tollerentur ; dicentes, addiscere, nihil aliud esse quam reminisci ;
sicut etiam manifeste apparet quod ex his quae audimus vel videmus, reminiscimur
ea quae prius sciebamus. Sed haec positio non videtur etiam rationabilis. Si
enim coniunctio animae ad corpus sit naturalis, non potest esse quod per eam
totaliter naturalis scientia impediretur : et ita, si haec opinio vera
esset, non pateremur omnimodam ignorantiam eorum quorum sensum non habemus.
Esset autem opinio consona illi positioni quae ponit animas ante corpora
fuisse creatas, et postmodum corporibus unitas ; quia tunc compositio
corporis et animae non esset naturalis, sed accidentaliter proveniens ipsi
animae. Quae quidem opinio et secundum fidem et secundum philosophorum
sententias reprobanda iudicatur. Alii vero
dixerunt, quod anima sibi ipsi est scientiae causa : non enim a
sensibilibus scientiam accipit quasi per actionem sensibilium aliquo modo
similitudines rerum ad animam perveniant ; sed ipsa anima ad praesentiam
sensibilium in se similitudines sensibilium format. Sed haec etiam positio
non videtur totaliter rationabilis. Nullum enim agens, nisi secundum quod est
actu, agit ; unde si anima in se format omnium rerum similitudines,
oportet quod ipsa in se actu habeat illas similitudines rerum ; et sic
redibit in praedictam opinionem, quae ponit omnium rerum scientiam animae humanae
naturaliter insitam esse. Et ideo prae
omnibus praedictis positionibus rationabilior est sententia philosophi [De anima III, 10 (430 a 10
sqq.)], qui ponit scientiam mentis nostrae partim ab intrinseco et partim ab
extrinseco esse ; non solum a rebus a materia separatis, sed etiam ab
ipsis sensibilibus. Cum enim mens nostra comparatur ad res sensibiles quae
sunt extra animam, invenitur se habere ad eas in duplici habitudine. Uno modo ut actus ad potentiam : inquantum, scilicet, res quae
sunt extra animam sunt intelligibiles in potentia. Ipsa vero mens est
intelligibilis in actu ; et secundum hoc ponitur in anima intellectus
agens, qui faciat intelligibilia in potentia esse intelligibilia in actu.
Alio modo ut potentia ad actum : prout scilicet in mente nostra formae
rerum determinatae sunt in potentia tantum, quae in rebus extra animam sunt
in actu ; et secundum hoc ponitur in anima nostra intellectus
possibilis, cuius est recipere formas a rebus sensibilibus abstractas, factas
intelligibiles in actu per lumen intellectus agentis. Quod quidem
lumen intellectus agentis in anima procedit, sicut a prima origine, a
substantiis separatis et praecipue a Deo. Et secundum hoc, verum est quod
scientiam mens nostra a sensibilibus accipit ; nihilominus tamen ipsa
anima in se similitudines rerum format, inquantum per lumen intellectus
agentis efficiuntur formae a sensibilibus abstractae intelligibiles actu, ut
in intellectu possibili recipi possint. Et sic etiam in lumine intellectus
agentis nobis est quodammodo originaliter omnis scientia indita, mediantibus
universalibus conceptionibus, quae statim lumine intellectus agentis cognoscuntur,
per quas sicut per universalia principia iudicamus de aliis, et ea
praecognoscimus in ipsis. Ut secundum hoc etiam illa opinio veritatem habeat
quae ponit, nos ea quae addiscimus, ante in notitia habuisse. Ad primum
igitur dicendum, quod formae sensibiles, vel a sensibilibus abstractae, non
possunt agere in mentem nostram, nisi quatenus per lumen intellectus agentis
immateriales redduntur, et sic efficiuntur quodammodo homogeneae intellectui
possibili in quem agunt. Ad secundum dicendum, quod circa idem virtus superior et inferior operantur,
non similiter, sed superior sublimius ; unde et per formam quae a rebus
recipitur, sensus non ita efficaciter rem cognoscit sicut intellectus :
sed sensus per eam manuducitur in cognitionem exteriorum accidentium ;
intellectus vero pervenit ad nudam quidditatem rei, secernendo eam ab omnibus
materialibus dispositionibus. Unde non pro tanto dicitur cognitio mentis a
sensu originem habere, quod omne illud quod mens cognoscit, sensus
apprehendat ; sed quia ex his quae sensus apprehendit, mens in aliqua
ulteriora manuducitur, sicut etiam sensibilia intellecta manuducunt in intelligibilia
divinorum. Ad tertium dicendum, quod verbum Augustini est referendum ad praecognitionem
qua particularia in principiis universalibus praecognoscuntur ; sic enim
verum est quod ea quae Ad quartum dicendum, quod aliquis antequam aliquam scientiam acquirat,
amare eam potest, inquantum eam cognoscit quadam cognitione universali,
cognoscendo utilitatem illius scientiae, vel visu, vel quocumque alio modo. Ad quintum
dicendum, quod secundum hoc intelligenda est anima seipsam formare, quod per
actionem intellectus agentis formae intelligibiles factae intellectum
possibilem formant, ut dictum est ; et secundum quod etiam vis
imaginativa potest formare diversorum sensibilium formas ; quod
praecipue apparet dum imaginamur ea quae nunquam sensu percepimus. Ad sextum
dicendum, quod prima principia quorum cognitio est nobis innata, sunt quaedam
similitudines increatae veritatis ; unde secundum quod per ea de aliis
iudicamus, dicimur iudicare de rebus per rationes incommutabiles, vel per
veritatem increatam. Hoc tamen quod Augustinus ibi dicit, referendum est ad Ad septimum
dicendum, quod in receptione qua intellectus possibilis species rerum accipit
a phantasmatibus, se habent phantasmata ut agens instrumentale vel
secundarium ; intellectus vero agens ut agens principale et primum. Et
ideo effectus actionis relinquitur in intellectu possibili secundum
conditionem utriusque, et non secundum conditionem alterius tantum ; et
ideo intellectus possibilis recipit formas ut intelligibiles actu, ex virtute
intellectus agentis, sed ut similitudines determinatarum rerum ex cognitione
phantasmatum. Et sic formae intelligibiles in actu non sunt per se existentes
neque in phantasia neque in intellectu agente, sed solum in intellectu possibili. Ad octavum
dicendum, quod, quamvis intellectus possibilis sit simpliciter nobilior quam
phantasma ; tamen secundum quid nihil prohibet phantasma nobilius esse,
inquantum scilicet phantasma est actu similitudo talis rei ; quod
intellectui possibili non convenit nisi in potentia. Et sic, quodammodo
potest agere in intellectum possibilem virtute luminis intellectus agentis, sicut
et color potest agere in visum virtute luminis corporalis. Ad nonum
dicendum, quod quies in qua perficitur scientia, excludit motum materialium
passionum ; non autem motum et passionem communiter accepta, secundum
quod quodlibet recipere pati dicitur et moveri ; sic enim philosophus
dicit in III de Anima [cap. 4 (429 b 24)], quod intelligere quoddam pati
est. |
(Septimo quaeritur utrum in mente sit imago
Trinitatis secundum quod
materialia cognoscit, an solum secundum
quod cognoscit aeterna.)
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Il semble que ce ne soit pas seulement en tant qu’il connaît
les éternelles. 1° Comme dit saint Augustin au douzième livre sur la Trinité, « quand nous
cherchons dans l’âme une trinité, nous la cherchons dans l’âme tout
entière : nous ne séparons pas la raison qui agit sur le temporel de
celle qui contemple l’éternel ». Or l’esprit n’est « à
l’image » que dans la mesure où une trinité se trouve en lui. L’esprit
est donc « à l’image » non seulement en tant qu’il s’attache à la
contemplation des choses éternelles, mais aussi en tant qu’il s’attache à la
conduite des temporelles. 2° L’image de la Trinité est envisagée dans l’âme en tant
qu’y sont représentées l’égalité des Personnes et leur origine. Or l’égalité
des Personnes est plus représentée dans l’esprit en tant qu’il connaît les
choses temporelles qu’en tant qu’il connaît les éternelles, puisque les
éternelles passent infiniment l’esprit, au lieu que l’esprit ne passe pas
infiniment les temporelles. L’origine des Personnes est aussi représentée
dans la connaissance des choses temporelles, tout comme dans celle des
éternelles, car dans l’un et l’autre cas une connaissance procède de
l’esprit, et de la connaissance procède un amour. L’image de la Trinité est
donc dans l’esprit non seulement en tant qu’il connaît les choses éternelles,
mais aussi en tant qu’il connaît les temporelles. 3° La ressemblance réside dans la puissance d’aimer, mais
l’image, dans la puissance de connaître, comme on le trouve au deuxième livre
des Sentences, dist. 16. Or notre esprit connaît d’abord les choses matérielles et
ensuite les éternelles, puisque c’est en partant des matérielles qu’il
parvient aux éternelles ; et il les connaît aussi plus parfaitement,
puisqu’il comprend les matérielles, mais non les éternelles. L’image est donc
plus dans l’esprit en tant qu’il se rapporte aux choses temporelles qu’en
tant qu’il se rapporte aux éternelles. 4° L’image de la Trinité se trouve dans l’âme d’une certaine
façon selon les puissances, comme on l’a déjà dit. Or les puissances se
rapportent indifféremment à tous les objets relativement auxquels elles sont
déterminées. L’image de Dieu se trouve donc dans l’esprit relativement à
n’importe quels objets. 5° Ce qui est vu en soi-même est vu plus parfaitement que ce
qui est vu dans sa ressemblance. Or l’âme se voit en elle-même, mais ne voit
Dieu que dans une ressemblance, dans l’état de voie. Elle se connaît donc
plus parfaitement qu’elle ne connaît Dieu ; et ainsi, l’image de la
Trinité doit être envisagée dans l’âme en tant qu’elle se connaît elle-même
plutôt qu’en tant qu’elle connaît Dieu, puisque l’image de la Trinité se
trouve en nous quant à ce que nous avons de plus parfait dans notre nature,
comme dit saint Augustin. 6° L’égalité des Personnes est représentée dans notre esprit
en tant que toute la mémoire, toute l’intelligence et toute la volonté se
saisissent mutuellement, comme le montre saint Augustin au dixième livre sur
la Trinité. Or cette
compréhension mutuelle 7° De même que l’image est dans la puissance de connaître,
de même la charité est dans la puissance d’aimer. Or la charité ne regarde
pas seulement Dieu, mais aussi le prochain, et c’est pourquoi l’on attribue
deux actes à la charité, à savoir l’amour de Dieu et celui du prochain. Donc
l’image, elle aussi, est dans l’esprit non seulement en tant qu’il connaît
Dieu, mais aussi en tant qu’il connaît les créatures. 8° Les puissances de l’esprit en lesquelles consiste l’image
sont perfectionnées par des habitus, par lesquels, dit-on, l’image déformée
est restaurée et perfectionnée. Or les puissances de l’esprit n’ont pas
besoin d’habitus dans la mesure où elles se rapportent aux choses éternelles,
mais seulement dans la mesure où elles se rapportent aux temporelles :
en effet, les habitus existent pour que les puissances soient réglées par
eux, or l’erreur ne peut survenir dans les choses éternelles au point qu’il y
ait besoin d’une règle, mais c’est le cas seulement pour les choses
temporelles. L’image réside donc dans l’esprit en tant qu’il connaît les
choses temporelles plutôt qu’en tant qu’il connaît les éternelles. 9° La Trinité incréée est représentée dans l’image de notre
esprit, surtout quant à la consubstantialité et l’égalité mutuelle. Or ces
deux choses se rencontrent aussi dans la puissance sensitive, car le sensible
et le sens en acte deviennent un, et l’espèce sensible n’est reçue dans le
sens que suivant sa capacité. L’image de la Trinité se trouve donc aussi dans
la puissance sensitive, et donc à bien plus forte raison dans l’esprit, en
tant qu’il connaît les choses temporelles. 10° Les tournures métaphoriques se prennent selon des
ressemblances car, suivant le Philosophe, « toutes les fois qu’on se sert de la métaphore, on
le fait toujours en vue de quelque ressemblance ». Or le transfert aux
réalités divines par tournure métaphorique se fait plus à partir de certaines
créatures qu’à partir de l’esprit lui-même, comme on le voit clairement pour
le rayon solaire, comme dit Denys au quatrième chapitre des Noms divins. Des créatures
sensibles peuvent donc être mieux appelées « à l’image » que
l’esprit lui-même. Et ainsi, rien ne semble empêcher l’esprit d’être « à
l’image » en tant qu’il connaît les choses temporelles. 11° Boèce dit au livre sur la Trinité que les formes qui sont dans la matière sont
les images des réalités qui sont sans matière. Or les formes qui existent
dans la matière sont les formes sensibles. Les formes sensibles sont donc les
images de Dieu même ; et ainsi, l’esprit semble être à l’image de Dieu
en tant qu’il les connaît. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au quinzième livre sur la Trinité que la trinité que l’on trouve dans la
science inférieure, « bien qu’elle appartienne déjà à l’homme intérieur,
il ne faut cependant pas encore dire ni penser qu’elle est image de
Dieu ». Or la science inférieure est celle par laquelle l’esprit
contemple les choses temporelles ; en cela, en effet, elle se distingue
de la sagesse des choses éternelles. L’image de la Trinité ne se prend donc
pas dans l’esprit en tant qu’il connaît les choses temporelles. 2) Les parties de l’image doivent correspondre, dans
l’ordre, aux trois Personnes. Or l’ordre des Personnes ne se trouve pas dans
l’esprit en tant qu’il connaît les choses temporelles. Dans la connaissance
des choses temporelles, en effet, l’intelligence ne procède pas de la
mémoire, comme le Verbe du Père, mais c’est plutôt la mémoire qui procède de
l’intelligence, car nous nous remémorons les choses que nous avons déjà pensées.
L’image ne réside donc pas dans l’esprit en tant qu’il connaît les choses temporelles. 3) Saint Augustin dit au douzième livre sur la Trinité : « Une
fois distribuées les fonctions de l’esprit », c’est-à-dire l’ayant
divisé en contemplation de l’éternel et action sur le temporel, « c’est
seulement en ce qui regarde la contemplation des réalités éternelles que nous
trouvons non seulement une trinité, mais l’image de Dieu ; quant à ce
qui regarde l’action sur le temporel, on peut sans doute y découvrir une
trinité, mais non l’image de Dieu » ; et nous retrouvons ainsi la
même conclusion que ci-dessus. 4) L’image de la Trinité existe toujours dans l’âme, mais
non la connaissance des réalités temporelles, puisque cette dernière est possédée
par acquisition. L’image de la Trinité ne se trouve donc pas dans l’âme en
tant qu’elle connaît les choses temporelles. Réponse : La ressemblance accomplit la notion d’image. Il ne suffit
cependant pas d’une ressemblance quelconque pour obtenir la notion d’image, mais il faut la ressemblance très expresse par laquelle
une chose est représentée quant à la raison formelle de son espèce ; et
c’est pourquoi, dans les choses corporelles, les images des réalités se prennent
plus suivant les figures, qui sont les signes propres des espèces, que
suivant les couleurs et les autres accidents. Or on trouve dans notre âme une
ressemblance de la Trinité incréée en n’importe quelle connaissance de soi,
non seulement en celle de l’esprit mais aussi en celle du sens, comme le
montre saint Augustin au onzième livre sur la Trinité ; mais
l’image de Dieu se découvre seulement dans cette connaissance de l’esprit
suivant laquelle se rencontre en celui-ci une plus expresse ressemblance de
Dieu. Si donc nous distinguons par les objets la connaissance de
l’esprit, trois connaissances se trouvent en lui, à savoir : la connaissance
par laquelle l’esprit connaît Dieu, celle par laquelle il se connaît
lui-même, et celle par laquelle il connaît les choses temporelles. Donc, dans cette connaissance par
laquelle l’esprit connaît les choses temporelles, on ne trouve de
ressemblance expresse de la Trinité incréée ni par conformation – car les
réalités matérielles sont plus dissemblables à Dieu que l’esprit lui-même,
donc qu’il soit formellement déterminé par la science de ces réalités ne rend
pas l’esprit très conforme à Dieu –, ni non plus par analogie, attendu que la
réalité temporelle, qui fait naître dans l’âme une connaissance d’elle ou une
intelligence actuelle, n’est pas de même substance que l’esprit lui-même,
mais est une chose étrangère à sa nature ; et par conséquent, la
consubstantialité de la Trinité incréée ne peut pas être représentée par
cela. En revanche, dans la connaissance par laquelle notre esprit se connaît
lui-même, se trouve par analogie une représentation de la Trinité incréée, en tant que l’esprit
qui se connaît ainsi engendre un verbe de soi, et que des deux procède un
amour, comme le Père qui se dit lui-même engendre son Verbe de toute
éternité, et que des deux procède le Saint-Esprit. Enfin, dans la connaissance
par laquelle l’esprit connaît Dieu même, l’esprit est lui-même conformé à
Dieu, de même que tout connaissant, en tant que
tel, est assimilé au connu. Or la ressemblance qui a lieu par conformité, comme la
ressemblance entre la vue et la couleur, est plus grande que celle qui a lieu
par analogie, comme entre la vue et l’intelligence, qui sont à l’égard de
leurs objets respectifs dans un rapport semblable. Par conséquent, une plus
expresse ressemblance de la Trinité se trouve dans l’esprit en tant qu’il
connaît Dieu qu’en tant qu’il se connaît lui-même. Voilà pourquoi l’image de
la Trinité au sens propre est dans l’esprit d’abord et principalement en tant
qu’il connaît Dieu ; mais d’une certaine façon et secondairement, elle y
est aussi en tant qu’il se connaît lui-même, et surtout lorsqu’il se
considère lui-même comme étant image de Dieu, de sorte que sa considération
ne s’arrête pas à soi, mais s’avance jusqu’à Dieu. Par contre, dans la considération
des réalités temporelles ne se trouve pas l’image mais une certaine
ressemblance de la Trinité, qui peut relever davantage du vestige, tout comme la ressemblance que saint Augustin découvre dans les puissances
sensitives. Réponse aux objections : 1° Certes, quelque trinité se trouve dans l’esprit en tant
qu’il s’étend à l’action sur les choses temporelles ; cependant on ne
dit pas que cette trinité est une image de la Trinité incréée, ainsi qu’il
ressort de ce que saint Augustin ajoute au même endroit. 2° L’égalité des Personnes divines est plus représentée dans
la connaissance des choses éternelles que dans celle des temporelles. En
effet, l’égalité ne doit pas être considérée entre l’objet et la puissance,
mais entre une puissance et une autre. Or, bien qu’il y ait une plus grande
inégalité entre notre esprit et Dieu qu’entre notre esprit et la réalité
temporelle, cependant une plus grande égalité se trouve entre la mémoire que
notre esprit a de Dieu et l’intelligence et l’amour actuels qu’il a de lui,
qu’entre la mémoire qu’il a des réalités temporelles et l’intelligence et
l’amour qu’il a d’elles. En effet, Dieu lui-même est connaissable et aimable
par soi, et ainsi, il est autant pensé et aimé par l’esprit de chacun, qu’il
est présent à l’esprit, lui dont la présence dans l’esprit est la mémoire de
lui dans l’esprit ; et ainsi, la mémoire que l’on a de lui est égalée
par l’intelligence, laquelle est égalée par la volonté ou l’amour. Par contre, les réalités matérielles ne sont pas
intelligibles ni aimables par soi. Voilà pourquoi une telle égalité ne se
trouve pas dans l’esprit relativement à elles, ni non plus la même relation
d’origine, puisqu’elles sont présentes à notre mémoire parce qu’elles ont été
pensées par nous ; et ainsi, la mémoire provient de l’intelligence
plutôt que l’inverse ; mais c’est le contraire qui se produit
relativement à Dieu lui-même dans l’esprit créé, qui par la présence de Dieu participe la lumière intellectuelle
en sorte qu’il puisse penser. 3° Bien que la connaissance que nous avons des réalités
temporelles soit temporellement antérieure à la connaissance que nous avons
de Dieu, cependant celle-ci est première en dignité. Et que les choses
matérielles nous soient plus parfaitement connues que Dieu n’est pas un
empêchement, car la plus petite connaissance que l’on peut détenir
sur Dieu passe toute celle que l’on a de la créature. En effet, la noblesse
d’une science dépend de la noblesse de l’objet su, comme on le voit
clairement au début du premier livre sur l’Âme ; et c’est
pourquoi le Philosophe, au onzième livre sur les Animaux, préfère la science
limitée que nous avons des réalités célestes à toute celle que nous avons des
réalités inférieures. 4° Bien que les puissances s’étendent à tous leurs objets,
cependant leur capacité est estimée d’après
l’ultime degré de leur pouvoir, comme on le voit clairement au premier livre
sur le Ciel et le Monde. Voilà pourquoi ce qui
relève de la plus grande perfection des puissances de l’esprit, à savoir,
être à l’image de Dieu, leur est attribué au regard de leur plus noble objet,
qui est Dieu. 5° Bien que l’esprit se connaisse plus parfaitement qu’il ne
connaît Dieu, cependant la connaissance qu’il a de Dieu est plus noble, et il
est par elle davantage conformé à Dieu, comme on l’a dit ; voilà pourquoi
il est par elle davantage à l’image de Dieu. 6° Bien que l’égalité appartienne à l’image qui se trouve
dans notre esprit, il n’est cependant pas nécessaire d’envisager l’image à
propos de tout ce qui, en lui, manifeste une égalité, attendu que plusieurs
autres conditions sont requises pour constituer l’image ; l’argument
n’est donc pas concluant. 7° Bien que la charité, qui accomplit l’image, regarde le
prochain, cependant elle ne le regarde pas comme objet principal, puisque son
objet principal est Dieu seul ;
dans le prochain, en effet, la charité n’aime rien d’autre que Dieu. 8° Même en tant qu’elles se rapportent à Dieu, les
puissances de l’image sont perfectionnées par des habitus comme la foi,
l’espérance et la charité, la sagesse, et d’autres du même genre. En effet,
bien que, dans les réalités éternelles elles-mêmes, il ne se trouve pas
d’erreur de leur côté, cependant l’erreur peut advenir à notre intelligence
lorsqu’elle les connaît, car la difficulté à les connaître ne vient pas
d’elles, mais de notre côté, comme il est dit au deuxième livre de la Métaphysique. 9° Il ne se trouve pas de consubstantialité entre le
sensible et le sens, puisque le sensible lui-même est étranger à l’essence du
sens ; ni non plus d’égalité, puisque le visible n’est pas toujours vu
autant qu’il est visible. 10° Des créatures irrationnelles peuvent, par une certaine
ressemblance, être plus assimilées à Dieu que même des rationnelles, quant à
l’efficace de la causalité, comme c’est clairement le cas du rayon solaire,
par lequel toutes choses parmi les inférieures sont causées et rénovées, ce
qui le fait ressembler à la divine bonté, qui cause tout, comme dit Denys. Cependant,
quant aux propriétés qui lui sont inhérentes, la créature rationnelle est
plus semblable à Dieu que n’importe quelle créature irrationnelle. Que
toutefois des tournures métaphoriques soient assez souvent transférées des
créatures irrationnelles à Dieu, cela se produit en raison de leur dissemblance car, comme
dit Denys au deuxième chapitre de la Hiérarchie
céleste, si les choses qui
sont dans les créatures plus viles sont plus fréquemment transférées aux
choses divines, c’est afin d’ôter toute occasion d’erreur : en effet, un
transfert fait à partir de créatures plus nobles pourrait induire à estimer
que les choses qui étaient dites métaphoriquement seraient à entendre en propriété
de termes ; ce que nul ne peut conjecturer s’agissant de ces créatures
plus viles. 11° Boèce soutient que les
formes matérielles sont les images non de Dieu, mais de formes immatérielles, c’est-à-dire de raisons idéales existant dans
l’esprit divin, desquelles elles proviennent selon une ressemblance parfaite. |
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Et videtur quod
non solum secundum quod cognoscit aeterna. Quia, ut dicit
Augustinus, libro XII de Trinitate [cap. 4], cum quaerimus trinitatem in anima, in tota quaerimus, non separantes
actionem rationalem in temporalibus a contemplatione aeternorum. Sed mens
non est ad imaginem nisi secundum quod in ea trinitas invenitur. Ergo mens
est ad imaginem non solum secundum quod inhaeret aeternis contemplandis, sed
etiam secundum quod inhaeret temporalibus agendis. Praeterea, imago Trinitatis consideratur in anima inquantum in ea repraesentatur
aequalitas personarum, et earum origo. Sed magis aequalitas personarum
repraesentatur in mente secundum quod cognoscit temporalia, quam secundum
quod cognoscit aeterna ; cum aeterna in infinitum excedant mentem, mens
autem non in infinitum temporalia excedit. Origo etiam personarum
repraesentatur in cognitione temporalium, sicut et in cognitione aeternorum,
quia utrobique ex mente procedit notitia, et ex notitia procedit amor. Ergo
imago Trinitatis non solum est in mente secundum quod cognoscit aeterna, sed
etiam secundum quod cognoscit temporalia. Praeterea, similitudo est in potentia diligendi ; sed imago in
potentia cognoscendi, ut habetur in II Sententiarum, XVI distinct.
[cap. 3]. Sed mens nostra per prius cognoscit materialia quam aeterna,
cum ex materialibus in aeterna perveniat ; et etiam perfectius, cum
materialia comprehendat, non autem aeterna. Ergo imago magis est in mente secundum
quod comparatur ad temporalia quam secundum quod comparatur ad aeterna. Praeterea, imago Trinitatis invenitur in anima quodammodo secundum
potentias, ut supra dictum est. Sed potentiae indifferenter se habent ad
omnia obiecta ad quae potentiae determinantur. Ergo imago Dei invenitur in
mente respectu quorumlibet obiectorum. Praeterea, perfectius videtur illud quod in seipso videtur, quam quod
videtur in sui similitudine. Sed anima videt seipsam in se, Deum autem non
nisi in similitudine, in statu viae. Ergo perfectius cognoscit seipsam quam Deum.
Et ita magis est attendenda imago Trinitatis in anima secundum quod anima
cognoscit seipsam, quam secundum quod cognoscit Deum ; cum in nobis
secundum id imago Trinitatis inveniatur quod perfectissimum in natura nostra
habemus, ut Augustinus [De Trin. XIV,
8] dicit. Praeterea, secundum hoc personarum aequalitas in mente nostra repraesentatur
quod memoria, intelligentia et voluntas tota, invicem se capiunt, ut patet
per Augustinum, X de Trinitate [cap. 11]. Sed ista mutua comprehensio
non ostenderet earum Praeterea,
sicut imago est in potentia cognoscendi, ita caritas in potentia diligendi.
Sed caritas non solum respicit Deum, sed etiam proximum ; unde et duplex
ponitur actus caritatis, scilicet dilectio Dei et proximi. Ergo et imago non
solum est in mente secundum quod cognoscit Deum, sed etiam secundum quod
cognoscit creaturas. Praeterea,
potentiae mentis in quibus consistit imago, aliquibus habitibus perficiuntur,
secundum quos imago deformata dicitur reformari et perfici. Sed potentiae mentis non indigent habitibus secundum quod comparantur
ad aeterna, sed solum secundum quod comparantur ad temporalia, quia habitus
ad hoc sunt ut secundum eos potentiae regulentur ; in aeternis autem
error non potest accidere, ut ibi regula opus sit, sed solum in temporalibus.
Ergo imago magis consistit in mente secundum quod cognoscit temporalia quam
secundum quod cognoscit aeterna. Praeterea, Trinitas increata repraesentatur in imagine mentis nostrae,
praecipue quantum ad consubstantialitatem et coaequalitatem. Sed haec duo
inveniuntur etiam in potentia sensitiva, quia sensibile et sensus in actu efficiuntur
unum, et species sensibilis non recipitur in sensu nisi secundum suam
capacitatem. Ergo etiam in potentia sensitiva imago Trinitatis invenitur :
multo igitur magis in mente, secundum quod temporalia cognoscit. Praeterea, metaphoricae locutiones secundum aliquas similitudines attenduntur,
quia, secundum philosophum [Topic. VI,
2 (140 a 10)], omnes transferentes
secundum aliquam similitudinem transferunt. Sed a quibusdam creaturis
sensibilibus magis fit transumptio in divina per metaphoricas locutiones,
quam etiam ab ipsa mente ; sicut patet de radio solari, ut dicit
Dionysius, cap. IV de Divinis Nominibus [§ 4]. Ergo creaturae sensibiles aliquae
magis possunt dici ad imaginem quam etiam ipsa mens. Et ita non videtur
aliquid impedire quin mens, secundum quod temporalia cognoscit, ad imaginem
sit. Praeterea, Boetius dicit in libro de Trinitate [cap. 2], quod
formae quae sunt in materia, sunt imagines illarum rerum quae sunt sine
materia. Formae autem in materia existentes sunt formae sensibiles. Ergo
formae sensibiles sunt imagines ipsius Dei ; et ita mens, secundum quod
ea cognoscit, videtur ad imaginem Dei esse. Sed contra. Est quod Augustinus dicit in XV de Trinitate
[cap. 3], quod trinitas quae in inferiori scientia invenitur, licet ad interiorem hominem iam pertineat,
nondum tamen imago Dei appellanda est vel putanda. Inferior autem
scientia est, secundum quam mens temporalia contemplatur ; sic enim a
sapientia aeternorum distinguitur. Ergo imago Trinitatis non attenditur in mente
secundum quod temporalia cognoscit. Praeterea, partes imaginis secundum ordinem debent tribus personis respondere.
Sed ordo personarum non invenitur in mente secundum quod temporalia
cognoscit. In cognitione enim temporalium intelligentia non procedit ex
memoria, ut verbum a patre ; sed magis memoria ab intelligentia, quia ea
quae prius intelleximus, memoramur. Ergo imago non consistit in mente
secundum quod temporalia cognoscit. Praeterea, Augustinus dicit, XII de Trinitate [cap. 4] : facta ista distributione mentis, quae
scilicet dividitur in contemplationem aeternorum, et actionem temporalium, in eo solo quod ad contemplationem
pertinet aeternorum, non solum trinitas, sed etiam imago Dei ; in hoc autem quod derivatum est in
actione temporalium, etiamsi trinitas possit, non tamen imago Dei potest
inveniri ; et sic idem
quod prius. Praeterea, imago Trinitatis semper existit in anima, non autem
cognitio rerum temporalium, cum per acquisitionem habeatur. Ergo imago
Trinitatis non invenitur in anima secundum quod temporalia cognoscit. Responsio. Dicendum, quod rationem imaginis similitudo perficit. Non
tamen quaelibet similitudo ad rationem imaginis sufficiens invenitur ;
sed expressissima similitudo, per quam aliquid repraesentatur secundum
rationem suae speciei ; et ideo in corporalibus imagines rerum attenduntur
magis secundum figuras, quae sunt specierum propria signa, quam secundum
colores et alia accidentia. Invenitur autem in anima nostra aliqua similitudo
Trinitatis increatae secundum quamlibet sui cognitionem, non solum mentis,
sed etiam sensus, ut patet per Augustinum XI de Trinit.
[cap. 2-5] : sed in illa tantum cognitione mentis imago Dei
reperitur, secundum quam in mente nostra expressior Dei similitudo invenitur. Ut igitur cognitionem mentis secundum obiecta distinguamus, triplex
cognitio in mente nostra invenitur. Cognitio, scilicet, qua mens cognoscit Deum,
et qua cognoscit seipsam, et qua cognoscit temporalia. In illa igitur
cognitione qua mens temporalia cognoscit, non invenitur expressa similitudo
Trinitatis increatae neque secundum conformationem, quia res materiales magis
sunt Deo dissimiles quam ipsa mens, unde per hoc quod mens earum scientia
informatur, non efficitur Deo maxime conformis ; similiter etiam neque
secundum analogiam, eo quod res temporalis, quae sui notitiam parit in anima,
vel intelligentiam actualem, non est eiusdem substantiae cum ipsa mente, sed
extraneum a natura eius ; et sic non potest per hoc increatae Trinitatis
consubstantialitas repraesentari. Sed in cognitione qua mens nostra cognoscit
seipsam, est repraesentatio Trinitatis increatae secundum analogiam,
inquantum hoc modo mens cognoscens seipsam verbum sui gignit, et ex utroque
procedit amor. Sicut pater seipsum dicens, verbum suum genuit ab aeterno, et
ex utroque spiritus sanctus procedit. Sed in cognitione illa qua mens ipsum
Deum cognoscit mens ipsa Deo conformatur, sicut omne cognoscens, inquantum
huiusmodi, assimilatur cognito. Maior est autem
similitudo quae est per conformitatem, ut visus ad colorem, quam quae est per
analogiam, ut visus ad intellectum, qui similiter ad sua obiecta comparatur.
Unde expressior similitudo Trinitatis est in mente secundum quod cognoscit
Deum, quam secundum quod cognoscit seipsam. Et ideo proprie imago Trinitatis
in mente est secundum quod cognoscit Deum primo et principaliter : sed
quodam modo et secundario etiam secundum quod cognoscit seipsam et praecipue
prout seipsam considerat ut est imago Dei ; ut sic eius consideratio non
sistat in se, sed procedat usque ad Deum. In consideratione vero rerum
temporalium non invenitur imago, sed similitudo quaedam Trinitatis, quae
magis potest ad vestigium pertinere, sicut et similitudo quam Augustinus [De Trin. XI, 2-5] assignat in
potentiis sensitivis.Ad primum igitur dicendum, quod trinitas quidem aliqua
invenitur in mente, secundum quod se extendit ad actionem temporalium ;
sed tamen illa trinitas non dicitur imago increatae Trinitatis, ut patet per
ea quae ibidem Augustinus subiungit. Ad secundum dicendum, quod aequalitas divinarum personarum magis
repraesentatur in cognitione aeternorum quam temporalium. Non enim est
attendenda aequalitas inter obiectum et potentiam, sed inter unam potentiam
et aliam. Quamvis autem maior sit inaequalitas inter mentem nostram et Deum,
quam inter mentem nostram et rem temporalem ; tamen inter memoriam quam
mens nostra habet de Deo, et actualem intelligentiam eius et amorem, maior
invenitur aequalitas quam inter memoriam quam habet de rebus temporalibus, et
earum intelligentiam et amorem. Ipse enim Deus per seipsum cognoscibilis est
et diligibilis, et ita tantum a mente uniuscuiusque intelligitur et amatur,
quantum menti praesens est ; cuius praesentia in mente ipsius memoria in
mente est ; et sic memoriae, quae de ipso habetur, intelligentia et huic
voluntas sive amor adaequatur. Res autem materiales non sunt secundum se
intelligibiles et diligibiles. Et ideo respectu earum talis aequalitas in
mente non invenitur, nec etiam idem ordo originis cum ex hoc nostrae memoriae
praesentes sint, quod a nobis intellectae fuerunt ; et sic memoria ex
intelligentia oritur potius quam e converso ; cuius contrarium in mente
creata accidit respectu ipsius Dei, ex cuius praesentia mens intellectuale
participat lumen, ut intelligere possit. Ad tertium
dicendum, quod quamvis cognitio quam de rebus materialibus habemus, sit prior
tempore illa notitia quam habemus de Deo, tamen haec est prior dignitate. Nec
obstat quod materialia a nobis perfectius cognoscuntur quam Deus ; quia
minima cognitio quae de Deo haberi potest, superat omnem cognitionem quae de
creatura habetur. Nobilitas enim scientiae ex nobilitate sciti dependet, ut
patet in principio I de Anima [l. 1 (402 a 1)] ; unde et in XI de
Animalibus [De part. animal. I,
5 (644 b 31)] philosophus praeponit modicam scientiam quam habemus de rebus
caelestibus omni scientiae quam de rebus inferioribus habemus. Ad quartum
dicendum, quod quamvis potentiae se extendant ad omnia sua obiecta, tamen
earum virtus pensatur ex ultimo in quod possunt, ut patet in I Caeli et Mundi
[cap. 11 (281 a 14)]. Et ideo id quod ad maximam perfectionem
potentiarum mentis pertinet, scilicet esse ad imaginem Dei, attribuitur eis
respectu nobilissimi obiecti, quod Deus est. Ad quintum
dicendum, quod quamvis mens perfectius seipsam cognoscat quam Deum, tamen
cognitio quam habet de Deo, est nobilior, et per eam magis Deo conformatur,
ut dictum est ; et ideo secundum ipsam magis est ad Dei imaginem. Ad sextum
dicendum quod quamvis aequalitas ad imaginem pertineat, quae in mente nostra
invenitur, non tamen oportet quod respectu omnium imago attendatur respectu
quorum aliqua aequalitas invenitur in ipsa, eo quod plura alia ad imaginem requiruntur ;
unde ratio non sequitur. Ad septimum
dicendum, quod quamvis caritas, quae imaginem perficit, respiciat proximum,
non tamen sicut principale obiectum, cum eius principale obiectum sit solus
Deus ; in proximo enim nihil diligit caritas nisi Deum. Ad octavum
dicendum, quod potentiae imaginis aliquibus habitibus perficiuntur etiam
secundum quod comparantur in Deum, sicut fide, spe et caritate, sapientia, et
aliis huiusmodi. Quamvis enim in ipsis aeternis error non inveniatur ex parte
ipsorum, potest tamen accidere error nostro intellectui in cognitione
eorum ; difficultas enim in eis cognoscendis accidit non ex eis, sed ex
parte nostra, ut dicitur II Metaphysic. [l. 1 (993 b 7)]. Ad nonum
dicendum, quod inter Ad decimum
dicendum, quod creaturae aliquae irrationales possunt quadam similitudine
magis Deo assimilari quam etiam rationales, quantum ad causandi
efficaciam : sicut patet de radio solari, quo omnia in inferioribus
causantur et renovantur ; et ex hoc convenit cum divina bonitate, quae
omnia causat, ut dicit Dionysius [De
div. nom., cap. 4, § 4]. Tamen secundum proprietates sibi
inhaerentes magis creatura rationalis Deo est similis quam quaecumque
irrationalis. Hoc tamen quod a creaturis irrationalibus frequentius metaphoricae
locutiones transferuntur in Deum, contingit ex ratione
dissimilitudinis ; quia, ut Dionysius dicit, cap. II Cael. Hierarch. [§ 3], ea quae sunt in vilioribus creaturis,
ideo frequentius transferuntur in divina, ut omnis Ad undecimum dicendum, quod Boetius formae materiales ponit esse imagines
non Dei, sed formarum immaterialium, id est rationum idealium in mente divina
existentium, a quibus secundum perfectam similitudinem oriuntur. |
(Octavo quaeritur utrum mens seipsam per
essentiam cognoscat,
aut per aliquam speciem.)
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Il semble que ce soit par une espèce. 1° Comme dit le Philosophe au troisième livre sur l’Âme, « notre
intelligence ne pense rien sans phantasme ». Or aucun phantasme de
l’essence même de l’âme ne peut être reçu. Il est donc nécessaire que notre
esprit se pense lui-même par quelque autre espèce abstraite des phantasmes. 2° Les choses que l’on voit par leur essence sont connues en
toute certitude et sans erreur. Or beaucoup se sont trompés au sujet de
l’esprit humain, puisque certains disaient qu’il était air, d’autres qu’il
était feu, et qu’ils affirmaient à son sujet beaucoup d’autres inepties.
L’esprit ne se voit donc pas lui-même par son essence. 3° [Le répondant] disait que l’esprit voit par son essence
qu’il existe ; cependant il peut se tromper en recherchant ce qu’il est.
En sens contraire : savoir une chose par son essence, c’est savoir
d’elle ce qu’elle est, puisque l’essence de la réalité est identique à sa
quiddité. Si donc l’âme se voyait elle-même par son essence, n’importe qui saurait
sans erreur, au sujet de son âme, ce qu’elle est ; et l’on voit
manifestement que c’est faux. 4° Notre âme est une forme unie à la matière. Or toute forme
de cette sorte est connue par abstraction de l’espèce depuis la matière et
les déterminations matérielles. L’âme est donc connue par une espèce abstraite. 5° Penser n’est pas seulement l’acte de l’âme, mais celui du
composé, comme il est dit au premier livre sur l’Âme. Or tout acte de ce
genre est commun à l’âme et au corps. Il est donc nécessaire que, lorsqu’on
pense, il y ait toujours quelque chose du côté du corps. Or cela n’aurait pas
lieu si l’esprit se voyait lui-même par son essence, sans aucune espèce
abstraite des sens corporels. L’esprit ne se voit donc pas lui-même par son
essence. 6° Le Philosophe dit au troisième livre sur l’Âme que l’intelligence se pense comme elle pense
les autres choses. Or elle ne pense pas les autres choses par leur essence,
mais par des espèces. Donc l’esprit non plus ne se pense pas lui-même par son
essence. 7° On connaît les puissances par leurs actes, et les actes
par leurs objets. Or l’essence de l’âme ne peut être connue que si ses puissances
sont connues, puisque la puissance d’une réalité fait connaître la réalité
elle-même. Il est donc nécessaire qu’elle connaisse son essence par ses actes
et par les espèces de ses objets. 8° L’intelligible est à l’intelligence ce que le sensible
est au sens. Or une certaine distance est requise entre le sens et le sensible,
et de là vient que l’œil ne puisse se voir lui-même. Une certaine distance
est donc requise aussi dans la connaissance intellectuelle, si bien que
l’intelligence ne peut jamais se penser par son essence. 9° Selon le Philosophe au premier livre des Seconds Analytiques, la démonstration circulaire
est impossible, car il s’ensuivrait que quelque chose serait manifesté par
soi-même, et ainsi il s’ensuivrait que quelque chose serait antérieur à soi
et plus connu que soi, ce qui est impossible. Or, si l’esprit se voit
lui-même par son essence, ce qui est connu sera identique à ce par quoi l’on
connaît. Le même inconvénient s’ensuit donc, c’est-à-dire que quelque chose
serait antérieur à soi et plus connu que soi. 10° Denys dit au septième chapitre des Noms divins que l’âme connaît la vérité des existants
par un certain cercle. Or le mouvement circulaire va du même au même. Il
semble donc que l’âme, sortant d’elle-même lorsqu’elle pense, revienne par
les réalités extérieures à la connaissance de soi-même ; et ainsi, elle
ne se pensera pas par son essence. 11° Tant que demeure la cause, son effet demeure. Si donc
l’esprit se voyait par son essence à cause de ce que cette essence lui est
présente, il la verrait toujours, puisqu’elle lui est toujours présente. Puis
donc qu’il est impossible de penser plusieurs choses en même temps, il ne
penserait jamais rien d’autre. 12° Les choses postérieures sont plus composées que les
antérieures. Or penser est postérieur à être. On rencontre donc dans
l’intelligence de l’âme une plus grande composition que dans son être. Or,
dans l’âme, ce qui est n’est pas identique à ce par quoi il est. Ce qui est
pensé n’est donc pas non plus en elle identique à ce par quoi il est
pensé ; et ainsi, l’esprit ne se voit pas lui-même par son essence. 13° Le même ne peut pas être la forme d’une chose et
formellement déterminé par cette chose. Or l’intelligence, puisqu’elle est
une certaine puissance de l’âme, est comme une certaine forme de son essence.
Il est donc impossible que l’essence de l’âme soit la forme de
l’intelligence ; or ce par quoi une chose est intelligée est la forme de
l’intelligence ; l’esprit ne se voit donc pas lui-même par son essence. 14° L’âme est une certaine substance qui subsiste par soi,
mais les formes intelligibles ne sont pas subsistantes par soi, sinon la
science qui consiste en de telles formes intelligibles ne serait pas du genre
accident. L’essence de l’âme ne peut donc pas être comme la forme
intelligible par laquelle l’esprit se verrait lui-même. 15° Puisqu’on distingue les actes et les mouvements par
leurs termes, les intelligibles qui sont d’une même espèce sont pensés de la
même façon du point de vue de l’espèce. Or l’âme de Pierre est de la même
espèce que celle de Paul. L’âme de Pierre se pense donc elle-même comme elle
pense l’âme de Paul. Or elle ne pense pas l’âme de Paul par son essence,
puisqu’elle en est absente. Elle ne se pense donc pas non plus elle-même par
son essence. 16° La forme est plus simple que ce qui est formellement
déterminé par elle. Or l’esprit n’est pas plus simple que lui-même. Il n’est
donc pas formellement déterminé par lui-même ; puis donc qu’il est formellement
déterminé par ce par quoi il connaît, il ne se connaîtra pas par lui-même. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au neuvième livre sur la Trinité :
« L’esprit se connaît lui-même par lui-même, étant incorporel. Car s’il
ne se connaît, il ne s’aime pas. » 2) À propos de II Cor. 12, 2 : « Je connais un homme, etc. », la Glose dit : « Par cette vision que l’on
appelle intellectuelle sont vues les réalités qui ne sont ni corps ni choses
ayant la moindre trace de ressemblance avec des formes corporelles. Tels sont
l’esprit lui-même et toute sainte affection de l’âme. » Or, comme il est
dit dans la même glose, « la vision intellectuelle embrasse ces réalités qui
n’ont pas d’images semblables à elles, d’images qui ne sont pas ce qu’elles
sont elles-mêmes ». L’esprit ne se connaît donc pas lui-même par une
chose qui ne lui serait pas identique. 3) Comme il est dit au troisième livre sur l’Âme, « dans les
choses immatérielles, il y a identité entre le pensé et ce par quoi il est
pensé ». Or l’esprit est une certaine réalité immatérielle. Il est donc
pensé par son essence. 4) Tout ce qui est présent à l’intelligence comme
intelligible, est pensé par l’intelligence. Or l’essence même de l’âme est
présente à l’intelligence à la façon d’un intelligible : en effet, elle
lui est présente par sa vérité, et la vérité est la raison de l’acte de
penser comme la bonté est la raison de l’acte d’aimer ; l’esprit se
pense donc lui-même par son essence. 5) L’espèce par laquelle une chose est pensée est plus
simple que la chose qui est pensée par son intermédiaire. Or l’âme n’a pas
d’espèce plus simple qu’elle, et qui puisse être abstraite d’elle. L’âme ne
se pense donc pas par une espèce, mais par son essence. 6) Toute science a lieu par assimilation de celui qui sait à
ce qui est su. Or rien d’autre n’est plus semblable à l’âme que son essence.
Elle ne se pense donc par rien d’autre que par son essence. 7) Ce qui est cause de ce que les autres choses soient
connaissables, n’est pas connu par autre chose que par soi-même. Or l’âme est
cause de ce que les autres réalités matérielles soient connaissables :
en effet, elles sont intelligibles dans la mesure où nous les rendons
intelligibles, comme dit le Commentateur au deuxième livre de la Métaphysique. L’âme se pense donc
seulement par elle-même. 8) La science qui concerne l’âme est très certaine, suivant
le Philosophe au premier livre sur l’Âme. Or le plus certain
n’est pas connu au moyen du moins certain. On n’a donc pas la science de
l’âme par un autre moyen qu’elle-même. 9) Toute espèce par laquelle notre âme
pense, est abstraite des choses sensi- 10) De même que la lumière corporelle fait que toutes choses
soient visibles en acte, de même l’âme fait par sa lumière que toutes les
choses matérielles soient actuellement intelligibles, comme on le voit
clairement au troisième livre sur l’Âme. Or la lumière corporelle
est vue par elle-même, non par une ressemblance d’elle-même. Donc l’âme, elle
aussi, est pensée par son essence, non par une ressemblance. 11) Comme dit le Philosophe au troisième livre sur l’Âme, l’intellect agent
« n’est pas tantôt pensant et tantôt non », mais il pense toujours.
Or il ne pense toujours que lui-même, et il ne pourrait pas même cela s’il se
pensait par une espèce abstraite des sens, car alors il ne se penserait pas
avant l’abstraction. Notre esprit se pense donc par son essence. Réponse : Lorsqu’on se demande si l’on connaît une chose par son
essence, cette question peut s’entendre de deux façons. D’abord, en
sorte que l’expression « par son essence » se réfère à la réalité
connue elle-même ; on comprend alors comme connu par son essence ce dont
on connaît l’essence, et non ce dont on ne connaît pas l’essence mais
certains de ses accidents. Ensuite, en sorte que cette expression se réfère à
ce par quoi une chose est connue ; on comprend alors qu’une chose est
connue par son essence parce que l’essence même est ce par quoi l’on connaît.
Et c’est de cette façon que l’on se demande présentement si l’âme se pense
elle-même par son essence. Et pour voir clairement cette question, il faut savoir que
chacun peut avoir sur l’âme deux connaissances, comme
dit saint Augustin au neuvième livre sur la Trinité : l’une par
laquelle l’âme de chacun se connaît seulement quant à ce qui lui est propre,
l’autre par laquelle l’âme est connue quant à ce qui est commun à toutes les
âmes. Cette connaissance que l’on a de toute âme en général est donc celle
par laquelle on connaît la nature de l’âme, mais la connaissance que l’on a
de l’âme quant à ce qui lui est propre est la connaissance de l’âme en tant
qu’elle a l’être en tel individu. C’est pourquoi cette dernière connaissance
fait connaître si l’âme existe, comme lorsqu’on perçoit que l’on a une
âme ; et l’autre fait savoir ce qu’est l’âme et quels sont ses accidents
par soi. Donc, en ce qui concerne la première connaissance, il faut
distinguer, car connaître une chose se réalise en habitus ou en acte. Ainsi,
quant à la connaissance actuelle par laquelle on considère en acte que l’on a
une âme, je
dis ceci : on connaît l’âme par ses actes. En effet, on perçoit que l’on
a une âme, que l’on vit et que l’on est, parce qu’on perçoit que l’on sent,
que l’on pense et que l’on exerce d’autres œuvres de la vie comme
celles-là ; et c’est pourquoi le Philosophe dit au neuvième livre de l’Éthique :
« Nous sentons que nous sentons, et pensons que nous pensons ; or,
nous apercevoir que nous sentons ou pensons, c’est nous apercevoir que nous
sommes. » Or nul ne perçoit qu’il pense, si ce n’est parce qu’il pense
quelque chose : car penser quelque chose est antérieur à penser que l’on
pense ; voilà pourquoi l’âme parvient à percevoir actuellement qu’elle
est, par ce qu’elle pense ou sent. Mais quant à la connaissance habituelle, je
dis ceci : l’âme se voit par son essence, c’est-à-dire que, du fait même
que son essence lui est présente, elle est capable de passer à l’acte de connaissance
d’elle-même ; de même, dès lors qu’on a l’habitus d’une science, par la
présence même de l’habitus on est capable de percevoir les choses qui se
trouvent sous cet habitus. Mais pour que l’âme perçoive qu’elle existe, et qu’elle soit
attentive à ce qui se passe en elle, aucun habitus n’est requis, mais il
suffit pour cela de la seule essence de l’âme, qui est présente à
l’esprit : c’est d’elle, en effet, qu’émanent les actes en lesquels elle
est actuellement perçue. Mais si nous parlons de la connaissance de l’âme qui
consiste à définir l’esprit humain par une connaissance spéciale ou générale,
alors il semble qu’il faille à nouveau distinguer. Pour la connaissance, en
effet, il est nécessaire que deux choses concourent : l’appréhension, et
le jugement sur la réalité appréhendée ; aussi la connaissance par laquelle
on connaît la nature de l’âme peut-elle être considérée et quant à l’appréhension,
et quant au jugement. Si donc on la considère quant à l’appréhension, je dis
ceci : nous connaissons la nature de l’âme par les espèces que nous
abstrayons des sens. En effet, notre âme tient la dernière place dans le
genre des substances intellectuelles, comme la matière prime dans le genre
des substances sensibles, ainsi que le Commentateur le montre au troisième
livre sur l’Âme. En effet, de même que
la matière prime est en puissance à toutes les formes sensibles, de même
notre intellect possible est en puissance à toutes les formes intelligibles ; c’est pourquoi il est comme une pure puissance dans
l’ordre des intelligibles, comme la matière dans l’ordre des sensibles. Voilà
pourquoi, de même que la matière n’est sensible que par une forme qui lui
survient, de même l’intellect possible n’est intelligible que par une espèce
surajoutée. Notre esprit ne peut donc se penser de telle façon qu’il
s’appréhende lui-même immédiatement ; mais, parce qu’il appréhende les
autres choses, il parvient à se connaître, tout comme la nature de la matière
prime est connue par le fait même qu’elle est
réceptrice de telles formes. On en a l’évidence lorsqu’on regarde la façon
dont les philosophes ont recherché la
nature de l’âme. En effet, observant que l’âme humaine connaît les natures
universelles des réalités, ils perçurent que l’espèce par laquelle nous pensons
est immatérielle, sinon elle serait individuée, et ainsi, elle ne mènerait
pas à la connaissance de l’universel. Et de ce que l’espèce intelligible est
immatérielle, ils déduisirent que l’intelligence est une certaine réalité qui
ne dépend pas de la matière, et de là, ils s’avancèrent dans la connaissance
des autres propriétés de l’âme intellective. Et c’est ce que dit le
Philosophe au troisième livre sur l’Âme :
« l’intelligence est intelligible comme les autres intelligibles » ;
ce que le Commentateur interprète en disant
que « l’intelligence est pensée au moyen d’une intention qui est en elle
comme les autres intelligibles » ; et cette intention n’est rien
d’autre que l’espèce intelligible. Mais cette intention est dans
l’intelligence comme intelligible en acte, au lieu que dans les autres
réalités elle est comme intelligible en puissance. Mais si l’on considère la connaissance que nous avons de la
nature de l’âme quant au jugement qui nous fait déclarer qu’il en est comme
nous l’avions appréhendé par la déduction susmentionnée, alors nous avons
connaissance de l’âme en tant que « nous avons une intuition de
l’inviolable vérité, d’après laquelle nous définissons de façon parfaite, du
mieux que nous pouvons, non ce qu’est l’âme de tel ou tel homme, mais Ainsi donc, il est clair que notre esprit se connaît lui-même d’une certaine façon par
son essence, comme dit saint Augustin ; d’une autre façon par une intention ou par une
espèce, comme disent le Philosophe et le Commentateur ; d’une autre encore par intuition de la vérité
inviolable, comme dit aussi saint Augustin. Il faut donc répondre en outre aux arguments de part et
d’autre, de la façon suivante. Réponse aux objections : 1° Notre intelligence ne peut rien penser actuellement avant
d’abstraire à partir des phantasmes ; et elle ne peut pas non plus avoir une connaissance
habituelle de choses autres qu’elle – c’est-à-dire qui ne sont pas en elle –
avant l’abstraction susdite, attendu que les espèces des autres intelligibles
ne lui sont pas innées. Mais son essence lui est innée, de sorte qu’elle ne trouve
pas nécessaire de l’acquérir à partir des phantasmes ; tout comme ce
n’est pas l’essence que l’agent naturel procure à la matière, mais seulement
sa forme, qui est à la matière naturelle ce que la forme intelligible est à
la matière sensible, comme dit le Commentateur au troisième livre sur l’Âme. Voilà pourquoi
l’esprit, avant d’abstraire à partir des phantasmes, a une connaissance habituelle
de soi, par laquelle il peut percevoir qu’il existe. 2° Nul ne s’est jamais trompé en ne percevant pas qu’il
vit : cela relève en effet de la connaissance par laquelle quelqu’un connaît
de façon singulière ce qui se passe dans son âme ; et quant à cette
connaissance, on a dit que l’âme est connue par son essence de façon
habituelle. Mais il arrive à beaucoup d’errer dans la connaissance de la
nature même de l’âme en son espèce ; et de ce point de vue, cette partie
des objections conclut vrai. 3° On voit dès lors clairement la solution du troisième
argument. 4° Bien que l’âme soit unie à la matière comme sa forme,
cependant elle n’est pas soumise à la matière au point qu’elle soit rendue
matérielle, et soit donc intelligible non en acte mais seulement en puissance
par abstraction depuis la matière. 5° Cette objection vaut pour la connaissance actuelle, par
laquelle l’âme ne se perçoit exister qu’en percevant son acte et son objet,
comme on l’a dit. 6° Cette parole du Philosophe doit être entendue en ce sens
que l’intelligence pense d’elle-même ce qu’elle est, et non en ce sens qu’elle
a habituellement connaissance de son existence. 7° Et il faut répondre semblablement au septième argument. 8° L’opération sensitive s’accomplit par l’action du
sensible sur le sens, qui est une action locale, et c’est pourquoi elle
requiert une distance déterminée ; par contre, l’opération de
l’intelligence n’est pas déterminée à un lieu, il n’en va donc pas de même. 9° On dit de deux façons que l’on connaît une chose par une
autre. D’abord comme lorsqu’on passe de la connaissance de cette
autre à la connaissance de la première, et l’on dit en ce sens que l’on
connaît les conclusions par les principes ; et de cette façon, on ne
peut pas connaître une chose par elle-même. Ensuite, on dit que l’on connaît
une chose par une autre comme par ce en quoi la première est connue, et dans
ce cas il n’est pas nécessaire que ce par quoi l’on connaît soit connu d’une
autre connaissance que ce qui, par cela, est connu. Rien n’empêche donc que
quelque chose soit connu par soi-même, comme Dieu se connaît lui-même par
soi ; et ainsi, l’âme se connaît elle-même aussi d’une certaine façon
par son essence. 10° On remarque un certain cercle dans la connaissance de
l’âme dans la mesure où elle recherche, en raisonnant, la vérité des
existants ; donc Denys dit cela pour montrer en quoi la connaissance de
l’âme est inférieure à celle de l’ange. Or voici en quoi cette circularité se
remarque : la raison, partant des principes, parvient aux conclusions par
la voie d’invention, et par la voie de jugement elle examine les conclusions trouvées en les
réduisant analytiquement à des principes. Cela
est donc étranger à notre propos. 11° De même qu’il n’est pas nécessaire
que soit toujours pensé en acte ce dont la connaissance est possédée
habituellement par des espèces existant dans l’intelligence, de même il n’est pas nécessaire que l’esprit
lui-même soit toujours pensé actuellement, lui dont la connaissance est habituellement
en nous parce que son 12° Ce qui est pensé et ce par quoi il est pensé n’ont pas
entre eux le même rapport que ce qui est et ce par quoi il est. En effet, si être est l’acte de l’étant, penser n’est pas
l’acte de ce qui est pensé, mais de celui qui pense ; ce par quoi une
chose est pensée se rapporte donc à celui qui pense comme ce par quoi une
chose est se rapporte à ce qu’elle est. Voilà pourquoi, de même que, dans
l’âme, ce par quoi elle est diffère de ce qu’elle est, de même ce par quoi
elle pense, c’est-à-dire la puissance intellective, qui est le principe de
l’acte de penser, diffère de son essence. Et il n’en découle pas nécessairement
que l’espèce par laquelle elle est pensée diffère de ce qui est pensé. 13° La puissance intellective est la forme de l’âme
elle-même quant à l’acte d’être, attendu qu’elle a l’être dans l’âme comme
une propriété a l’être dans un sujet ; mais quant à l’acte d’intelliger,
rien n’empêche que ce soit l’inverse. 14° La connaissance par laquelle l’âme se connaît elle-même
est dans le genre accident non quant à ce par quoi elle est connue de façon
habituelle, mais seulement quant à l’acte de connaissance, qui est un certain
accident ; c’est pourquoi saint Augustin dit aussi, au neuvième livre
sur la Trinité, que la connaissance
est substantiellement dans l’esprit en tant que l’esprit se connaît lui-même. 15° Cette objection vaut pour la connaissance de l’âme telle
qu’on la connaît quant à la nature de l’espèce, qui est commune à toutes les
âmes. 16° Lorsque l’esprit se pense lui-même, il n’est pas
lui-même la forme de l’esprit, car rien n’est la forme de soi-même ;
mais il se comporte à la façon d’une forme, en tant que son action, par
laquelle il se connaît, a pour terme lui-même. Il n’est donc pas nécessaire
qu’il soit plus simple que lui-même, sauf peut-être du point de vue de notre
manière de connaître, en tant que ce qui est pensé est considéré comme plus
simple que l’intelligence elle-même qui pense, étant considéré comme sa perfection. Réponse aux objections en sens contraire : 1) La parole de saint Augustin est à entendre en ce sens que
l’esprit se connaît lui-même par soi, parce que l’esprit ne doit qu’à
lui-même de pouvoir passer à l’acte pour se connaître actuellement en percevant
son existence, tout comme l’esprit doit à l’espèce habituellement détenue en
lui de pouvoir considérer actuellement telle réalité. Mais quelle est sa
nature même d’esprit, l’esprit ne peut le percevoir que par une considération
de son objet, comme on l’a dit. 2) La parole de la Glose
selon laquelle « la vision intellectuelle embrasse ces réalités,
etc. » doit être référée à l’objet de la connaissance plutôt qu’à ce par
quoi il est pensé ; et cela est évident lorsqu’on considère ce qui est
dit des autres visions. En effet, il est dit dans la même glose que par la vision
corporelle sont vus les corps, par la vision spirituelle, i.e. imaginaire, les ressemblances de
corps, et par la vision intellectuelle, les choses « qui ne sont ni
corps ni ressemblances de corps ». En effet, si l’on référait cela à ce
par quoi l’on pense, alors, de ce point de vue, il n’y aurait aucune différence
entre la vision corporelle et la spirituelle ou imaginaire, car même la
vision corporelle se fait par une ressemblance de corps ; en effet, ce
n’est pas la pierre qui est dans l’œil, mais une ressemblance de la pierre.
Mais la différence entre les visions susmentionnées consiste en ce que la
vision corporelle a pour terme le corps lui-même, au lieu que la vision
imaginaire se termine à une image du corps comme à son objet ; et de
même, lorsqu’il est dit que « la vision intellectuelle embrasse ces
réalités qui n’ont pas d’images semblables à elles, d’images qui ne sont pas
ce qu’elles sont elles-mêmes », il n’est pas signifié que la vision
intellectuelle ne se fait pas par des espèces qui ne sont pas identiques aux
réalités pensées, mais que la vision intellectuelle n’a pas pour terme une
ressemblance de la réalité, mais l’essence même de la réalité. En effet, de
même que, par la vision corporelle, on regarde le corps lui-même et non une
ressemblance de corps, quoique l’on regarde par une ressemblance de corps, de
même dans la vision intellectuelle on regarde l’essence même de la réalité sans
regarder une ressemblance de cette réalité, bien que l’on regarde parfois
cette essence par une ressemblance ; et l’expérience en fournit aussi la
preuve. En effet, lorsque nous pensons l’âme, nous ne nous fabriquons pas un
simulacre d’âme que nous regarderions, comme cela se produisait dans la
vision imaginaire, mais nous considérons l’essence même de l’âme. Cela
n’exclut cependant pas que cette vision ait lieu par une espèce. 3) La parole du Philosophe est à entendre de l’intelligence
qui est entièrement séparée de la matière, comme l’explique le Commentateur
au même endroit, telles les intelligences des anges ; mais il ne faut
pas l’entendre de l’intelligence humaine, sinon il s’ensuivrait que la
science spéculative serait identique à la réalité sue, ce qui est impossible,
comme le déduit aussi le Commentateur au même endroit. 4) L’âme est présente à elle-même comme intelligible,
c’est-à-dire de façon à pouvoir être pensée ; non toutefois en sorte
qu’elle soit pensée par elle-même, mais à partir de son objet, comme on l’a
dit. 5) L’âme n’est pas connue au moyen d’une autre espèce
abstraite d’elle, mais au moyen de l’espèce de son objet, qui devient aussi
sa forme en tant qu’elle pense en acte ; l’argument n’est donc pas
concluant. 6) Bien que notre âme soit très semblable à elle-même,
cependant, pas plus que la matière prime, elle ne peut être le
principe de la connaissance de soi-même en tant qu’espèce intelligible, notre
intelligence se tenant dans l’ordre des intelligibles comme la matière prime
dans l’ordre des sensibles, comme dit le Commentateur au troisième livre sur
l’Âme. 7) L’âme est cause de ce que les autres choses soient
connaissables, non comme médium de connaissance mais en tant que c’est par
l’acte de l’âme que les réalités matérielles sont rendues intelligibles. 8) La science qui concerne l’âme est très certaine, dans la
mesure où chacun expérimente en soi-même qu’il a une âme et que les actes de
l’âme sont en lui ; mais connaître ce qu’est l’âme est très difficile ; c’est pourquoi le
Philosophe ajoute au même endroit que « c’est une
chose des plus difficiles que d’acquérir une connaissance assurée à son
sujet ». 9) L’âme est connue par une espèce abstraite des choses
sensibles, non qu’il faille entendre cette espèce comme étant une ressemblance
de l’âme, mais parce qu’en considérant la nature de l’espèce qui est abstraite
des choses sensibles, on trouve la nature de l’âme en laquelle une telle
espèce est reçue, comme on connaît la matière à partir de la forme. 10) On ne voit la lumière corporelle par elle-même que dans
la mesure où elle est la raison formelle de la visibilité des choses visibles
et une certaine forme qui leur donne un être actuellement visible. Mais nous
ne voyons la lumière même qui est dans le soleil que par sa
ressemblance existant dans nos yeux. En effet, de même que ce n’est pas
l’espèce de la pierre qui est dans l’œil, mais sa ressemblance, de même il
est impossible que la forme de la lumière qui est dans le soleil soit
elle-même identique dans l’œil. Et semblablement, nous pensons la lumière de
l’intellect agent par elle-même dans la mesure où elle est la raison formelle
des espèces intelligibles, les rendant intelligibles en acte. 11) Cette parole du
Philosophe peut être interprétée de deux façons, suivant les deux opinions
sur l’intellect agent. En effet, certains ont
prétendu que l’intellect agent était une substance séparée, une parmi les autres
intelligences, et que par conséquent elle pense toujours en acte, comme les autres
intelligences. D’autres, au contraire, affirment que l’intellect agent est
une puissance de l’âme ; et suivant cette opinion, on dit que
l’intellect agent n’est pas tantôt pensant et tantôt non, car la cause pour
laquelle on est tantôt pensant et tantôt non, n’est pas de son côté, mais du
côté de l’intellect possible. En effet, en tout acte par lequel l’homme
pense, l’opération de l’intellect agent concourt avec celle de l’intellect
possible. Or ce n’est pas l’intellect agent qui reçoit quelque
chose de l’extérieur, mais seulement l’intellect possible. Donc, quant à ce
que notre considération nécessite du côté de l’intellect agent, rien ne
manque pour que nous pensions toujours ; mais quelque chose peut faire
défaut quant à ce qu’elle nécessite du côté de l’intellect possible, qui
n’est complété que par les espèces intelligibles abstraites des sens. |
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Et videtur quod
per aliquam speciem. Quia, ut
philosophus dicit in III de Anima [cap. 7 (431 a 16)], intellectus noster nihil intelligit sine
phantasmate. Sed ipsius essentiae animae non potest accipi aliquod phantasma.
Ergo oportet quod per aliquam aliam speciem a phantasmatibus abstractam mens
nostra seipsam intelligat. Praeterea, ea
quae per sui essentiam videntur, certissime cognoscuntur sine errore. Sed de
mente humana multi erraverunt : cum quidam dicerent eam esse aerem,
quidam ignem, et multa alia de ea inepta sentirent. Ergo mens non videt se
per essentiam suam. Sed dicebat,
quod mens per essentiam suam videt se esse ; errare tamen potest in
inquirendo quid sit. – Sed contra, scire aliquid per essentiam suam, est
scire de eo quid est, cum essentia rei sit idem quod quidditas eius. Si
igitur anima videret se ipsam per essentiam quilibet sine errore sciret de
anima sua quid est ; quod manifeste patet falsum esse. Praeterea,
anima nostra est forma coniuncta materiae. Sed omnis huiusmodi forma
cognoscitur per abstractionem speciei a materia, et materialibus
conditionibus. Ergo anima cognoscitur per aliquam speciem abstractam. Praeterea,
intelligere non est actus animae tantum, sed actus coniuncti, ut dicitur in I
de Anima [l. 10 (408 b 11)]. Sed omnis talis actus est communis animae
et corpori. Ergo oportet quod in intelligendo semper sit aliquid ex parte
corporis. Sed hoc non esset, si mens seipsam per essentiam suam videret, sine
aliqua specie a corporeis sensibus abstracta. Ergo, mens non videt se ipsam
per essentiam. Praeterea,
philosophus dicit in III de Anima [l. 9 (430 a 2)], quod intellectus
intelligit se sicut et alia. Sed alia intelligit
non per essentiam suam, sed per aliquas species. Ergo nec se ipsam mens
intelligit per suam essentiam. Praeterea, potentiae cognoscuntur per actus, et actus per obiecta. Sed
essentia animae non potest cognosci nisi potentiis eius cognitis ; cum
virtus rei cognoscere faciat rem ipsam. Ergo oportet quod essentiam suam per
actus suos et per species obiectorum suorum cognoscat. Praeterea,
sicut se habet sensus ad sensibile, ita intellectus ad intelligibile. Sed
inter sensus et sensibile requiritur quaedam distantia, ex quo provenit quod
oculus seipsum videre non possit. Ergo et in intellectuali cognitione
requiritur quaedam distantia, ut nunquam se per essentiam suam intelligere
possit. Praeterea,
secundum philosophum in I Poster. [Anal.
post. I, 8 (72 b 25)], non est circulo demonstrare : quia
sequeretur quod aliquid per seipsum notum fieret ; et sic sequeretur
quod aliquid esset prius et notius seipso ; quod est impossibile. Sed si
mens seipsam per essentiam suam videt, erit idem quod cognoscitur et per quod
cognoscitur. Ergo sequitur idem inconveniens, ut aliquid sit prius et notius
seipso. Praeterea,
Dionysius dicit, VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2], quod anima circulo
quodam cognoscit existentium veritatem. Circularis autem motus est ab eodem
in idem. Ergo videtur quod anima, a seipsa egrediens intelligendo per res
exteriores, ad sui ipsius cognitionem redeat ; et sic non intelliget se
per essentiam suam. Praeterea,
manente causa, manet eius effectus. Si igitur mens se per essentiam suam
videret propter hoc quod essentia sua sibi est praesens, cum semper ei sit
praesens, semper ipsam videret. Ergo, cum impossibile sit simul plura
intelligere, nunquam aliud intelligeret. Praeterea,
posteriora sunt magis composita prioribus. Sed intelligere est posterius quam
esse. Ergo in intelligentia animae invenitur maior compositio quam in eius
esse. Sed in anima
non est idem quod est et quo est. Ergo nec in ea est idem quod intelligitur
et quo intelligitur ; et sic mens non se videt per suam essentiam. Praeterea, non
potest idem esse forma et formatum respectu eiusdem. Sed intellectus, cum sit
quaedam potentia animae, est quasi quaedam forma essentiae eius. Ergo non potest
esse quod essentia animae sit forma intellectus ; sed id quo aliquid
intelligitur est forma intellectus ; ergo mens non videt se ipsam per essentiam
suam. Praeterea,
anima est quaedam substantia per se subsistens. Formae autem intelligibiles
non sunt per se subsistentes ; alias scientia quae ex huiusmodi formis
intelligibilibus consistit, non esset de genere accidentis. Ergo essentia animae
non potest esse ut forma intelligibilis, qua mens seipsam videat. Praeterea, cum
actus et motus penes terminos distinguantur, intelligibilia quae sunt unius
speciei, eodem modo secundum speciem intelliguntur. Sed anima Petri est unius
speciei cum anima Pauli. Ergo anima Petri eodem modo intelligit seipsam sicut
intelligit animam Pauli. Sed animam Pauli non intelligit per eius essentiam, cum
ab ea sit absens. Ergo nec se intelligit per essentiam suam. Praeterea,
forma est simplicior eo quod per formam informatur. Sed mens non est simplicior
seipsa. Ergo non informatur se ipsa ; cum igitur informetur eo per quod
cognoscit, non cognoscet seipsam per seipsam. Sed contra. Est
quod Augustinus dicit, IX de Trinitate [cap. 3] : mens seipsam per seipsam novit quoniam est
incorporea : nam si non
seipsam novit, non seipsam amat. Praeterea, II
Cor., XII, 2, super illud, scio hominem,
etc., dicit Glossa [P. Lombardi, PL 192, 81 C] : hac visione, quae dicitur intellectualis,
ea cernuntur quae non sunt corpora nec ullas gerunt formas similes corporum ; velut ipsa mens, et omnis animae affectio.
Sed ut in eadem Glossa [PL 192, 80 D] dicitur : intellectualis visio eas res continet quae
non habent imagines sui similes, quae non sunt quod ipsae. Ergo mens non
cognoscit seipsam per aliquid quod non sit idem quod ipsa. Praeterea,
sicut dicitur in III de Anima [cap. 4 (430 a 3)], in his quae sunt separata a materia, idem est quod intelligitur et
quo intelligitur. Sed mens est res quaedam immaterialis. Ergo per
essentiam suam intelligitur. Praeterea, omne
quod est praesens intellectui ut intelligibile, ab intellectu intelligitur.
Sed ipsa essentia animae est praesens intellectui per modum
intelligibilis ; est enim ei praesens per suam veritatem. Veritas autem
est ratio intelligendi sicut bonitas ratio diligendi ; ergo mens per
essentiam suam se intelligit. Praeterea, species per quam aliquid intelligitur, est simplicior eo
quod per eam intelligitur. Sed anima non habet aliquam speciem se
simpliciorem, quae ab ea abstrahi possit. Ergo anima non intelligit se per
aliquam speciem, sed per essentiam suam. Praeterea, omnis scientia est per assimilationem scientis ad scitum.
Sed nihil aliud est animae similius quam sua essentia. Ergo per nihil aliud
se intelligit quam per essentiam suam. Praeterea, illud quod est causa cognoscibilitatis aliis, non
cognoscitur per aliquid aliud quam per seipsum. Sed anima est aliis rebus
materialibus causa cognoscibilitatis : sunt enim intelligibilia
inquantum nos ea intelligibilia facimus, ut Commentator dicit in II Metaph.
[comm. 1]. Ergo anima per seipsam solum intelligitur. Praeterea, scientia de anima est certissima, secundum philosophum in I
de Anima [l. 1 (402 a 1)]. Sed magis certum non cognoscitur per minus
certum. Ergo de anima non habetur scientia per aliud a seipsa. Praeterea,
omnis species per quam anima nostra intelligit, est a sensibilibus abstracta.
Sed nullum sensibile est a quo anima possit suam quidditatem abstrahere. Ergo
anima non cognoscit seipsam per aliquam similitudinem. Praeterea,
sicut lux corporalis facit omnia esse visibilia in actu, ita anima per suam
lucem facit omnia materialia esse intelligibilia actu, ut patet in III de
Anima [l. 10 (430 a 15)]. Sed lux corporalis per seipsam videtur, non
per aliquam similitudinem sui. Ergo et anima per suam essentiam intelligitur,
non per aliquam similitudinem. Praeterea,
sicut philosophus dicit in III de Anima [cap. 5 (430 a 22)], intellectus
agens non aliquando quidem intelligit,
aliquando autem non, sed semper intelligit. Sed non intelligit semper
nisi seipsum : nec hoc etiam posset, si per speciem a sensibus
abstractam se intelligeret, quia sic ante abstractionem non se intelligeret.
Ergo mens nostra intelligit se per suam essentiam. Responsio.
Dicendum, quod cum quaeritur utrum aliquid per essentiam suam cognoscatur,
quaestio ista dupliciter potest intelligi. Uno modo ut hoc quod dicitur, per
essentiam, referatur ad ipsam rem cognitam, ut illud intelligatur per
essentiam cognosci cuius essentia cognoscitur ; illud autem non, cuius
essentia non cognoscitur, sed accidentia quaedam eius. Alio modo ut referatur
ad id quo aliquid cognoscitur ; ut sic intelligatur aliquid per suam
essentiam cognosci, quia ipsa essentia est quo cognoscitur. Et hoc modo ad
praesens quaeritur, utrum anima per suam essentiam intelligat se. Ad cuius
quaestionis evidentiam sciendum est, quod de anima duplex cognitio haberi
potest ab unoquoque, ut Augustinus dicit in IX de Trinit. [cap. 6]. Una
quidem, qua cuiusque anima se tantum cognoscit quantum ad id quod est ei
proprium ; alia qua cognoscitur anima quantum ad id quod est omnibus animabus
commune. Illa igitur cognitio quae communiter de omni anima habetur, est qua
cognoscitur animae natura ; cognitio vero quam quis habet de anima
quantum ad id quod est sibi proprium, est cognitio de anima secundum quod
esse habet in tali individuo. Unde per hanc cognitionem cognoscitur an est
anima, sicut cum aliquis percipit se habere animam ; per aliam vero
cognitionem scitur quid est anima, et quae sunt per se accidentia eius. Quantum igitur
ad primam cognitionem pertinet, distinguendum est, quia cognoscere aliquid
est habitu et actu. Quantum igitur ad actualem cognitionem, qua aliquis se in
actu considerat animam habere, sic dico, quod anima cognoscitur per actus
suos. In hoc enim aliquis percipit se animam habere, et vivere, et esse, quod
percipit se sentire et intelligere, et alia huiusmodi vitae opera exercere ;
unde dicit philosophus in IX Ethicorum [cap. 9 (1170 a 31)] : sentimus autem quoniam sentimus ; et intelligimus quoniam intelligimus ; et quia hoc sentimus, intelligimus
quoniam sumus. Nullus autem percipit se intelligere nisi ex hoc quod
aliquid intelligit : quia prius est intelligere aliquid quam intelligere
se intelligere ; et ideo anima pervenit ad actualiter percipiendum se
esse, per illud quod intelligit, vel sentit. Sed quantum ad habitualem cognitionem,
sic dico, quod anima per essentiam suam se videt, id est ex hoc ipso quod
essentia sua est sibi praesens est potens exire in actum cognitionis sui
ipsius ; sicut aliquis ex hoc quod habet habitum alicuius scientiae, ex
ipsa praesentia habitus, est potens percipere illa quae subsunt illi habitui.
Ad hoc autem quod percipiat anima se esse, et quid in seipsa agatur attendat,
non requiritur aliquis habitus ; sed ad hoc sufficit sola essentia
animae, quae menti est praesens : ex ea enim actus progrediuntur, in
quibus actualiter ipsa percipitur. Sed si loquamur
de cognitione animae, cum mens humana speciali aut generali cognitione
definitur, sic iterum distinguendum videtur. Ad cognitionem enim duo
concurrere oportet : scilicet apprehensionem, et iudicium de re
apprehensa : et ideo cognitio, qua natura animae cognoscitur, potest
considerari et quantum ad apprehensionem, et quantum ad iudicium. Si igitur
consideretur quantum ad apprehensionem, sic dico, quod natura animae a nobis
cognoscitur per species quas a sensibus abstrahimus. Anima
enim nostra in genere intellectualium tenet ultimum locum, sicut materia
prima in genere sensibilium, ut patet per Commentatorem in III de Anima
[comm. 5 et 17]. Sicut enim materia prima est in potentia ad omnes
formas sensibiles, ita et intellectus possibilis noster ad omnes formas
intelligibiles ; unde in ordine intelligibilium est sicut potentia pura,
ut materia in ordine sensibilium. Et ideo, sicut materia non est sensibilis
nisi per formam supervenientem, ita intellectus possibilis non est
intelligibilis nisi per speciem superinductam. Unde mens nostra non potest se
intelligere ita quod seipsam immediate apprehendat ; sed ex hoc quod
apprehendit alia, devenit in suam cognitionem ; sicut et natura materiae
primae cognoscitur ex hoc ipso quod est talium formarum receptiva. Quod patet
intuendo modum quo philosophi naturam animae investigaverunt. Ex hoc enim
quod anima humana universales rerum naturas cognoscit, perceperunt quod
species qua intelligimus, est immaterialis ; alias esset individuata, et
sic non duceret in cognitionem universalis. Ex hoc autem quod species
intelligibilis est immaterialis, perceperunt quod intellectus est res quaedam
non dependens a materia ; et ex hoc ad alias proprietates cognoscendas
intellectivae animae processerunt. Et hoc est quod philosophus dicit in III
de Anima [cap. 4 (430 a 2)], quod intellectus
est intelligibilis, sicut alia intelligibilia : quod exponens Commentator [comm. 15] dicit quod intellectus intelligitur per intentionem
in eo, sicut alia intelligibilia :
quae quidem intentio nihil aliud est quam species intelligibilis. Sed haec
intentio est in intellectu ut intelligibilis actu ; in aliis autem rebus
non, sed ut intelligibilis in potentia. Si vero
consideretur cognitio quam de natura animae habemus quantum ad iudicium quo
sententiamus ita esse, ut deductione praedicta apprehenderamus ; sic
notitia animae habetur inquantum intuemur
inviolabilem veritatem, ex qua perfecte quantum possumus definimus, non
qualis sit uniuscuiusque hominis mens, sed qualis esse sempiternis rationibus
debeat, ut Augustinus dicit libro IX de Trinitate [cap. 6] :
hanc autem inviolabilem veritatem (intuemur) in sui similitudine, quae est
menti nostrae impressa inquantum aliqua naturaliter cognoscimus ut per se
nota, ad quae omnia alia examinamus, secundum ea de omnibus iudicantes. Sic ergo patet
quod mens nostra cognoscit seipsam quodammodo per essentiam suam, ut
Augustinus [De Trin. IX, 3]
dicit : quodam vero modo per intentionem, sive per speciem, ut
philosophus [De anima III, 4
(430 a 2)] et Commentator [comm. 15] dicunt ; quodam vero intuendo
inviolabilem veritatem, ut item Augustinus [De Trin. IX, 6] dicit. Unde et sic ad utrasque rationes
respondendum est. Ad primum
igitur dicendum, quod intellectus noster nihil actu potest intelligere antequam
a phantasmatibus abstrahat ; nec etiam potest habere habitualem notitiam
aliorum a se, quae scilicet in ipso non sunt, ante abstractionem praedictam,
eo quod species aliorum intelligibilium non sunt ei innatae. Sed essentia sua
sibi innata est, ut non eam necesse habeat a phantasmatibus acquirere ;
sicut nec materiae essentia acquiritur ab agente naturali, sed solum eius
forma, quae ita comparatur ad materiam naturalem sicut forma intelligibilis
ad materiam sensibilem, ut Commentator dicit in III de Anima [comm. 18].
Et ideo mens antequam a phantasmatibus abstrahat, sui notitiam habitualem
habet, qua possit percipere se esse. Ad secundum
dicendum, quod nullus unquam erravit in hoc quod non perciperet se vivere,
quod pertinet ad cognitionem qua aliquis singulariter cognoscit quid in anima
sua agatur ; secundum quam cognitionem dictum est, quod anima per
essentiam suam cognoscitur in habitu. Sed
error apud multos accidit circa cognitionem naturae ipsius animae in
specie ; et quantum ad hoc, haec pars obiectionum verum concludit. Et per hoc patet responsio ad tertium. Ad quartum dicendum, quod quamvis anima materiae coniungatur ut forma
eius, non tamen materiae subditur ut materialis reddatur ; ac per hoc
non sit intelligibilis in actu, sed in potentia tantum per abstractionem a
materia. Ad quintum
dicendum, quod obiectio illa procedit de notitia actuali, secundum quam anima
non percipit se esse nisi percipiendo actum suum et obiectum, ut dictum est. Ad sextum
dicendum, quod illud verbum philosophi est intelligendum, secundum quod
intellectus intelligit de se quid est, et non secundum quod habitualiter
habet notitiam de se an sit. Et similiter
dicendum ad septimum. Ad octavum
dicendum, quod operatio sensitiva perficitur per actionem sensibilis in sensum,
quae est actio situalis, et ideo requirit determinatam distantiam ; sed
operatio intellectus non determinatur ad aliquem situm ; et ideo non est
simile. Ad nonum
dicendum, quod dupliciter dicitur aliquid alio cognosci. Uno modo sicut ex
cuius cognitione deveniatur in cognitionem ipsius, et sic dicuntur
conclusiones principiis cognosci ; et hoc modo non potest aliquid
cognosci seipso. Alio modo dicitur aliquid alio cognosci sicut in quo
cognoscitur, et sic non oportet ut id quo cognoscitur, alia cognitione
cognoscatur quam id quod eo cognoscitur. Unde sic nihil prohibet quod aliquid
cognoscatur seipso, sicut Deus seipso seipsum cognoscit ; et sic etiam
anima quodam (modo) seipsam per essentiam suam cognoscit. Ad decimum
dicendum, quod circulus quidam in cognitione animae attenditur, secundum quod
ratiocinando inquirit existentium veritatem ; unde hoc dicit Dionysius
ut ostendat in quo animae cognitio deficiat a cognitione Angeli. Haec autem
circulatio attenditur in hoc quod ratio ex principiis secundum viam
inveniendi in conclusiones pervenit, et conclusiones inventas in principia
resolvendo examinat secundum viam iudicandi. Et secundum hoc non est ad
propositum. Ad undecimum
dicendum, quod sicut non oportet ut semper intelligatur in actu, cuius
notitia habitualiter habetur per aliquas species in intellectu existentes ;
ita etiam non oportet quod semper intelligatur actualiter ipsa mens, cuius
cognitio inest nobis habitualiter, ex hoc quod ipsa eius essentia intellectui
nostro est praesens. Ad duodecimum
dicendum, quod quo intelligitur et quod intelligitur, non hoc modo se habent
ad invicem sicut quo est et quod est. Esse enim est actus entis ; sed
intelligere non est actus eius quod intelligitur, sed intelligentis ;
unde quo intelligitur comparatur ad intelligentem sicut quo est ad quod est.
Et ideo, sicut in anima est aliud quo est et quod est, ita aliud est quo
intelligit, idest potentia intellectiva, quae est principium actus
intelligendi, a sua essentia. Non autem ex hoc oportet quod species qua intelligitur,
sit aliud ab eo quod intelligitur. Ad
decimumtertium dicendum, quod intellectiva potentia est forma ipsius animae
quantum ad actum essendi, eo quod habet esse in anima, sicut proprietas in
subiecto ; sed quantum ad actum intelligendi nihil prohibet esse e
converso. Ad
decimumquartum dicendum, quod notitia qua anima seipsam novit, non est in
genere accidentis quantum ad id quo habitualiter cognoscitur, sed solum
quantum ad actum cognitionis qui est accidens quoddam ; unde etiam
Augustinus dicit quod notitia substantialiter inest menti, in IX de Trinitate
[cap. 4], secundum quod mens novit se ipsam. Ad
decimumquintum dicendum, quod illa obiectio procedit de notitia animae prout
cognoscitur quantum ad naturam speciei, in qua omnes animae communicant. Ad
decimumsextum dicendum, quod cum mens intelligit seipsam, ipsa mens non est
forma mentis, quia nihil est forma sui ipsius ; sed se habet per modum
formae, inquantum ad se sua actio terminatur qua seipsam cognoscit. Unde non
oportet quod sit seipsa simplicior ; nisi forte secundum modum
intelligendi, inquantum id quod intelligitur, accipitur ut simplicius ipso
intellectu intelligente, sicut accipitur ut perfectio eius. Ad primum autem
in contrarium dicendum, quod verbum Augustini est intelligendum quia mens
seipsam per seipsam cognoscit, quod ex ipsa mente est ei unde possit in actum
prodire, quo se actualiter cognoscat percipiendo se esse ; sicut etiam
ex specie habitualiter in mente retenta inest menti ut possit actualiter rem
illam considerare. Sed qualis est natura ipsius mentis, mens non potest
percipere nisi ex consideratione obiecti sui, ut dictum est. Ad secundum
dicendum, quod verbum Glossae quod dicit, quod intellectualis visio eas res continet, etc., magis est referendum
ad obiectum cognitionis quam ad id quo intelligitur ; et hoc patet
considerando ea quae de aliis visionibus dicuntur. Dicitur
enim in Glossa eadem [PL 192, 80 B-C], quod per visionem corporalem
videntur corpora, per visionem vero spiritualem (id est imaginariam) similitudines
corporum ; per intellectualem autem ea quae neque sunt corpora neque similitudines corporum. Si enim
hoc referretur ad id quo intelligitur, tunc quantum ad hoc nulla esset differentia
inter visionem corporalem et spiritualem sive imaginariam, quia etiam corporalis
visio fit per similitudinem corporis ; non enim lapis est in oculo, sed
similitudo lapidis. Sed in hoc est dictarum visionum differentia, quod visio
corporalis terminatur ad ipsum corpus, imaginaria vero terminatur ad imaginem
corporis sicut ad obiectum ; et sic etiam, cum dicitur, quod visio intellectualis eas res continet quae
non habent sui similitudines, quae non sunt quod ipsae, non intelligitur
quod visio intellectualis non fiat per aliquas species quae non sunt idem
quod res intellectae ; sed quod visio intellectualis non terminatur ad
aliquam rei similitudinem, sed ad ipsam essentiam rei. Sicut enim visione
corporali aliquis intuetur ipsum corpus, non ita quod inspiciat aliquam
corporis similitudinem, quamvis per aliquam similitudinem corporis
inspiciat : ita in visione intellectuali aliquis inspicit ipsam essentiam
rei sine hoc quod inspiciat aliquam similitudinem illius rei, quamvis
quandoque per aliquam similitudinem illam essentiam inspiciat ; quod
etiam experimento patet. Cum enim intelligimus animam, non confingimus nobis
aliquod animae simulacrum quod intueamur, sicut in visione imaginaria
accidebat ; sed ipsam essentiam animae consideramus. Non tamen ex
hoc excluditur quin ista visio sit per aliquam speciem. Ad tertium
dicendum, quod verbum philosophi intelligendum est de intellectu qui est
omnino a materia Ad quartum
dicendum, quod anima est sibi ipsi praesens ut intelligibilis, idest ut
intelligi possit ; non autem ut per seipsam intelligatur, sed ex obiecto
suo, ut dictum est. Ad quintum
dicendum, quod anima non cognoscitur per aliam speciem abstractam a se, sed
per speciem obiecti sui, quae etiam fit forma eius secundum quod est
intelligens actu ; unde ratio non sequitur. Ad sextum
dicendum, quod quamvis anima nostra sit sibi ipsi simillima, non tamen potest
esse principium cognoscendi seipsam ut species intelligibilis, sicut nec
materia prima ; eo quod hoc modo se habet intellectus noster in ordine
intelligibilium sicut materia prima in ordine sensibilium, ut Commentator
dicit in III de Anima [comm. 5 et 17]. Ad septimum
dicendum, quod anima est causa cognoscibilitatis aliis non sicut medium
cognoscendi, sed inquantum per actum animae intelligibiles efficiuntur res
materiales. Ad octavum
dicendum quod secundum hoc scientia de anima est certissima, quod unusquisque
in seipso experitur se animam habere, et actus animae sibi inesse ; sed
cognoscere quid sit anima, difficillimum est ; unde philosophus ibidem [De anima I, 1 (402 a 10)]
subiungit, quod omnino difficillimorum est
accipere aliquam fidem de ipsa. Ad nonum
dicendum, quod anima non cognoscitur per speciem a sensibilibus abstractam,
quasi intelligatur species illa esse animae similitudo ; sed quia
considerando naturam speciei, quae a sensibilibus abstrahitur, invenitur natura
animae in qua huiusmodi species recipitur, sicut ex forma cognoscitur
materia. Ad decimum
dicendum, quod lux corporalis non videtur per se ipsam, nisi quatenus fit
ratio visibilitatis visibilium, et forma quaedam dans esse eis visibile actu.
Ipsa vero lux quae est in sole, non videtur a nobis nisi per eius
similitudinem in visu nostro existentem. Sicut enim species lapidis non est
in oculo, sed similitudo eius, ita non potest esse quod forma lucis quae est
in sole, ipsa eadem sit in oculo. Et similiter etiam lumen intellectus agentis
per seipsum a nobis intelligitur, inquantum est ratio specierum intelligibilium,
faciens eas intelligibiles actu. Ad undecimum
dicendum, quod verbum illud philosophi potest dupliciter exponi, secundum
duas opiniones de intellectu agente. Quidam enim posuerunt intellectum
agentem esse substantiam separatam, unam de aliis intelligentiis ; et
secundum hoc semper actu intelligit, sicut aliae intelligentiae. Quidam vero
ponunt intellectum agentem esse potentiam animae ; et secundum hoc
dicitur, quod intellectus agens non quandoque intelligit et quandoque non,
quia causa quandoque intelligendi et quandoque non, non est ex parte eius,
sed ex parte intellectus possibilis. In omni enim actu quo homo |
(Nono quaeritur utrum mens nostra cognoscat habitus in anima
existentes
per essentiam suam, vel per aliquam
similitudinem.)
|
Il semble que ce soit par leur essence. 1° À propos de II Cor. 12, 2 : « Je connais un homme, etc. », la Glose dit : « La dilection, on ne la
voit pas autrement présente, en cette forme qui fait qu’elle est ce qu’elle
est, et autrement absente, en quelque image qui lui serait semblable ;
mais, dans la mesure où elle peut être vue par l’esprit, l’un la voit
davantage, l’autre moins. » C’est donc par son essence et non par une
ressemblance d’elle que l’esprit voit la dilection ; et, pour la même
raison, n’importe quel autre habitus. 2° Saint Augustin dit au dixième livre sur la Trinité :
« Qu’y a-t-il en effet d’aussi présent à la connaissance que ce qui est
présent à l’esprit ? » Or les habitus de l’âme sont présents à
l’esprit par leur essence. L’esprit les connaît donc par leur essence. 3° « Ce par quoi une chose est telle, l’est soi-même
davantage. » Or les habitus de l’esprit sont la cause de ce que d’autres
choses, qui se trouvent sous les habitus, soient connues. L’esprit connaît
donc surtout les habitus eux-mêmes par leur essence. 4° Tout ce qui est connu de l’esprit par sa ressemblance, a
été dans le sens avant de survenir dans l’esprit. Par contre, jamais un
habitus de l’esprit ne vient dans le sens. L’esprit ne connaît donc pas les
habitus par une ressemblance. 5° Plus une chose est proche de l’esprit, plus l’esprit la
connaît. Or l’habitus est plus proche de la puissance intellective de
l’esprit que l’acte, et l’acte que l’objet. L’esprit connaît donc plus
l’habitus qu’il ne connaît l’acte ou l’objet ; et ainsi, il connaît
l’habitus par son essence et non par les actes ou par les objets. 6° Saint Augustin dit au douzième livre sur la Genèse au sens littéral que l’esprit et l’art sont connus par le
même genre de vision. Or l’esprit est connu de lui-même par son essence.
L’art est donc, lui aussi, connu par son essence, et semblablement les autres
habitus de l’esprit. 7° Le vrai est à l’intelligence ce que le bien est à la
volonté. Or le bien n’est pas dans la volonté par sa ressemblance. Le vrai
n’est donc pas non plus connu de l’intelligence par une ressemblance de
lui ; donc, tout ce que l’intelligence connaît, elle le connaît par
l’essence et non par une ressemblance. 8° Saint Augustin dit au treizième livre sur la Trinité : « Ce
n’est pas ainsi qu’est vue la foi dans le cœur où elle est, par celui en qui
elle est », c’est-à-dire comme on voit l’âme d’un autre homme par les mouvements
de son corps, « mais on la possède de science certaine, la conscience le
crie ». Par conséquent, la science de l’esprit possède la foi dans la
mesure où la conscience le crie. Or la conscience crie la foi pour autant que
la foi est actuellement présente en elle. La foi est donc sue par l’esprit en
tant qu’elle est actuellement présente dans l’esprit par son essence. 9° La forme est tout à fait proportionnée à ce dont elle est
la forme. Or les habitus existant dans l’esprit sont des formes de l’esprit.
Ils sont donc tout à fait proportionnés à l’esprit ; notre esprit les
connaît donc immédiatement par l’essence. 10° L’intelligence connaît l’espèce intelligible qui est en
elle, et elle ne la connaît pas par une autre espèce, mais par son essence,
car autrement il faudrait aller à l’infini. Or ceci n’a lieu que parce que
les espèces elles-mêmes déterminent formellement l’intelligence. Puis donc
que l’intelligence est de même formellement déterminée par les habitus, il
semble que l’esprit les connaisse par l’essence. 11° L’esprit ne connaît les habitus que par vision
intellectuelle. Or la vision intellectuelle concerne les choses qui sont vues
par leur essence. L’esprit voit donc les habitus par leur essence. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au dixième livre des Confessions : « Voyez ce qu’il y a dans ma
mémoire : des champs, des antres, des cavernes innombrables, tout cela
rempli à l’infini de toute espèce de choses, innombrables aussi. Les unes y
figurent en images, c’est le cas de tous les corps ; les autres, comme
les arts, y sont réellement présentes ; d’autres encore y sont sous la
forme de je ne sais quelles notions : ce sont les états affectifs de
l’âme, que la mémoire conserve alors que l’âme ne les ressent plus. » Il
semble donc que les affections de l’âme soient connues non par leur essence,
mais par des notions d’elles ; et c’est aussi, pour la même raison, le
cas des habitus des vertus, qui règlent de telles affections. 2) Saint Augustin dit au onzième livre de la Cité de Dieu : « Un
autre sens, en effet, celui de l’homme intérieur, bien supérieur à
l’autre » – i.e. au sens
corporel – « nous permet de sentir le juste et l’injuste : le juste
par une espèce intelligible, l’injuste par la privation de cette espèce. »
Or ce sont les habitus des vertus et des vices qu’il appelle « le juste
et l’injuste ». Les habitus de l’âme sont donc connus par une espèce et
non par leur essence. 3) N’est connu de l’intelligence par l’essence, que ce qui
est actuellement présent en elle. Or les habitus des vertus ne sont pas
actuellement présents dans l’intelligence, mais dans la volonté.
L’intelligence ne les connaît donc pas par leur essence. 4) La vision intellectuelle l’emporte sur la corporelle.
Elle s’accompagne donc d’un plus grand pouvoir séparateur. Or, dans la vision
corporelle, l’espèce par laquelle une chose est vue diffère toujours de la
réalité qui est vue par son intermédiaire. Les habitus qui sont vus par
vision intellectuelle ne sont donc pas vus de l’esprit par l’essence, mais
par d’autres espèces. 5) Rien n’est recherché s’il n’est connu, comme le prouve
saint Augustin au livre sur la Trinité. Or les habitus de
l’âme sont recherchés par des hommes qui ne les ont pas. Ces habitus sont
donc connus d’eux, mais non par leur essence, puisqu’ils ne les ont pas. Donc
par leur espèce. 6) Hugues de Saint-Victor distingue trois yeux en l’homme : celui
de la raison, celui de l’intelligence et celui de la chair. L’œil de
l’intelligence est celui par lequel on voit Dieu, et il dit que cet œil a été
arraché après le péché. L’œil de la chair est celui par lequel on voit les
choses corporelles de ce monde, et cet œil-là est demeuré intact après le
péché. L’œil de la raison est celui par lequel on connaît les intelligibles
créés, et celui-là est devenu chassieux après le péché, car nous connaissons
les intelligibles en partie, non totalement. Or ce qui est vu seulement en
partie n’est jamais connu par l’essence. Puis donc que les habitus de
l’esprit sont intelligibles, il semble que l’esprit ne les voie pas par
l’essence. 7) Par son essence, Dieu est bien plus présent à notre
esprit que les habitus, puisqu’il est lui-même intime à n’importe quelle réalité.
Or la présence de Dieu dans l’esprit ne fait pas que notre esprit voie Dieu
par l’essence. L’esprit ne voit donc pas non plus les habitus par l’essence,
quoiqu’ils soient présents en lui. 8) L’intelligence, qui est pensante en puissance, nécessite,
pour penser en acte, d’être amenée à l’acte par quelque chose, qui est ce par
quoi l’intelligence pense actuellement. Or l’essence de l’habitus, en tant
qu’elle est présente à l’esprit, n’amène pas l’intelligence de la puissance
à l’acte, car autrement il serait nécessaire que les habitus soient pensés
actuellement aussi longtemps qu’ils sont présents dans l’âme. L’essence des
habitus n’est donc pas ce par quoi ils sont pensés. Réponse : Comme c’était le cas pour l’âme, il y a aussi deux connaissances
de l’habitus :
l’une par laquelle on sait si l’on a en soi un habitus, l’autre par laquelle
on sait ce qu’est l’habitus. Cependant ces deux connaissances sur les
habitus ne s’ordonnent pas entre elles comme celles sur l’âme. En effet, la
connaissance par laquelle on sait que l’on a un habitus présuppose celle par
laquelle on sait ce qu’est cet habitus : car je ne peux savoir que j’ai
la chasteté si je ne sais pas ce qu’est la chasteté. Mais du côté de l’âme, il
n’en va pas ainsi. En effet, beaucoup savent qu’ils ont une âme sans savoir
ce qu’est l’âme. Et la raison de cette diversité est que, tant pour les
habitus que pour l’âme, nous n’en percevons la présence en nous qu’en
percevant les actes dont l’âme et les habitus sont les principes. Or
l’habitus est par son essence le principe de tel acte ; si donc l’on
connaît l’habitus comme principe de tel acte, on sait de lui ce qu’il
est : par exemple, si je sais que la chasteté est ce par quoi l’on
se retient des plaisirs illicites existant dans la sexualité, je sais de la
chasteté ce qu’elle est. L’âme, par contre, n’est pas principe d’actes par
son essence, mais par ses puissances ; donc, ayant perçu les actes de
l’âme, on perçoit que le principe de tels actes est en elle, comme dans le
cas du mouvement et du sens, mais cela ne fait pas connaître la nature de
l’âme. Si donc nous parlons des habitus en tant que nous savons
d’eux ce qu’ils sont, deux choses sont à envisager dans leur connaissance, à
savoir : l’appréhension, et le jugement. Quant à l’appréhension, il est nécessaire de prendre
connaissance d’eux par les objets et les actes, et ils ne peuvent eux-mêmes
être appréhendés par leur essence. La raison en est que la vertu de n’importe
quelle puissance de l’âme est déterminée à son objet, et c’est pourquoi son
action tend d’abord et principalement vers l’objet. Mais sur les choses par
lesquelles elle se dirige vers l’objet, elle n’a de pouvoir que par un certain
retour ; par exemple, nous voyons que la vue se dirige d’abord vers la
couleur, mais elle ne se dirige vers l’acte de sa vision que par un certain retour,
lorsqu’en voyant la couleur elle voit qu’elle voit. Ce retour a lieu dans le
sens de façon incomplète, mais
de façon complète dans l’intelligence, qui revient à la connaissance de son
essence par un retour complet. Or notre intelligence, dans l’état de voie, est aux phantasmes
ce que la vue est aux couleurs, comme il est dit au troisième livre sur l’Âme : non,
certes, qu’elle connaisse les phantasmes eux-mêmes comme la vue connaît les
couleurs, mais en sorte qu’elle connaît les choses dont ce sont les
phantasmes. Par conséquent, l’action de notre intelligence tend d’abord vers
les choses qui sont appréhendées au moyen des phantasmes, et ensuite elle revient
à la connaissance de son acte ; et ultérieurement
vers les espèces, les habitus et les puissances, et l’essence de l’esprit
lui-même. En effet, ils ne se rapportent pas à l’intelligence comme des
objets premiers, mais comme ce qui lui permet de se porter vers l’objet. Le jugement sur chaque chose se fonde sur ce qui est la
mesure de cette chose. Or une certaine mesure de n’importe quel habitus
consiste en ce à quoi il est ordonné ; et cela se rapporte à notre
connaissance de trois façons. Parfois, en effet, cela est reçu du sens, soit
de la vue, soit de l’ouïe, comme lorsque nous voyons l’utilité de la grammaire
ou de la médecine, ou que d’autres nous l’apprennent, et cette utilité nous
montre ce qu’est la grammaire ou la médecine. Parfois aussi, cela est inséré
dans la connaissance naturelle ; et on le voit surtout pour les habitus
des vertus, dont la raison naturelle dicte les fins. Mais d’autres fois, cela
est infusé par Dieu, comme on le voit clairement pour la foi, l’espérance et
les autres habitus infus de ce genre. Et parce que la connaissance naturelle,
en nous, provient elle aussi de l’illumination divine, la vérité incréée est
consultée dans ces deux derniers cas. Par conséquent, le jugement en lequel
s’accomplit la connaissance de la nature de l’habitus dépend soit de ce que
nous recevons des sens, soit de notre consultation de la vérité incréée. Quant à la connaissance par laquelle nous savons si nous
possédons des habitus, il faut considérer deux choses : la connaissance habituelle,
et la connaissance actuelle. C’est par les actes des habitus que nous sentons en nous que
nous percevons actuellement que nous avons des habitus ; c’est pourquoi
le Philosophe dit aussi au deuxième livre de l’Éthique que « l’on doit tenir pour indice des
habitus le plaisir qui s’ajoute à
l’œuvre ». Mais quant à la connaissance habituelle, Réponse aux objections : 1° Cette parole de la Glose
doit être référée à l’objet de la connaissance, et non au médium de connaissance :
en effet, lorsque nous connaissons la dilection, nous considérons l’essence
même de la dilection, non quelque ressemblance d’elle, comme cela se produit
dans la vision imaginaire. 2° Il est dit que l’esprit ne connaît rien mieux que ce qui
est en lui, parce qu’il n’a pas nécessairement en lui de quoi pouvoir
atteindre la connaissance des choses qui sont hors de lui, alors qu’il peut
parvenir à connaître actuellement celles qui sont en lui par celles qu’il a
auprès de lui, quoiqu’elles soient aussi connues par d’autres moyens. 3° L’habitus n’est pas la cause de la connaissance des
autres choses comme ce qui, une fois connu, fait connaître les autres, à la
façon dont les principes sont la cause de la connaissance des
conclusions ; mais il l’est en ce sens que l’âme est perfectionnée par
l’habitus pour connaître quelque chose. Et ainsi, il n’est pas pour les
choses connues une cause quasi univoque, comme lorsqu’un premier objet connu
est cause de la connaissance d’un second, mais une cause quasi équivoque, qui
ne reçoit pas la même dénomination ; comme la blancheur fait le blanc,
quoiqu’elle-même ne soit pas blanche : elle est ce par quoi une chose
est blanche. Semblablement l’habitus, en tant que tel, est cause de
connaissance, non pas comme ce qui est connu, mais comme ce par quoi une
chose est connue ; voilà pourquoi il n’est pas nécessaire qu’il soit
plus connu que les choses qui sont connues par son intermédiaire. 4° L’âme ne connaît pas l’habitus par une espèce de lui abstraite du sens,
mais par les espèces des choses qui sont connues au moyen de l’habitus :
par le fait même que d’autres choses sont connues, l’habitus aussi est connu
comme principe de leur connaissance. 5° Bien que l’habitus soit plus proche de la puissance que
n’est l’acte, cependant l’acte est plus proche de l’objet, qui est le connu,
tandis que la puissance est principe de connaissance ; voilà pourquoi
l’acte est connu avant l’habitus, mais l’habitus est davantage principe de
connaissance. 6° L’art est un habitus de la partie intellective et, quant
à la connaissance habituelle, il est perçu par son possesseur de la même
façon que l’esprit, c’est-à-dire par sa présence. 7° Le mouvement ou l’opération de la partie cognitive
s’accomplit dans l’esprit lui-même ; voilà pourquoi il est nécessaire,
pour qu’une chose soit connue, qu’il y ait d’elle quelque ressemblance dans
l’esprit ; surtout si elle n’est pas, par son essence, unie à
l’esprit comme objet de connaissance. Mais le mouvement ou l’opération de la
partie affective commence à l’âme et a pour terme les réalités, et
c’est pourquoi aucune ressemblance de la réalité n’est requise dans la
volonté pour la déterminer formellement, comme c’était le cas dans
l’intelligence. 8° La foi est un habitus de la partie intellective ;
donc, du fait même qu’elle est dans l’esprit, elle l’incline à l’acte
d’intelligence, dans lequel la foi elle-même est vue ; mais il en va
autrement pour les habitus qui sont dans la partie affective. 9° Les habitus de l’esprit lui sont tout à fait
proportionnés, comme la forme est proportionnée au sujet, et la perfection au
perfectible, mais non comme l’objet à la puissance. 10° L’intelligence connaît l’espèce intelligible non par son essence, ni par une
espèce de l’espèce, mais en connaissant l’objet dont elle est l’espèce, par
une certaine réflexion, comme on l’a dit. 11° La réponse ressort de ce qui a été dit dans la question
précédente. Réponse aux objections en sens contraire : 1) Dans cette citation, saint Augustin distingue trois modes
de connaissance. L’un d’eux porte sur les choses qui sont hors de l’âme et
dont nous ne pouvons avoir connaissance par celles qui sont en nous, mais il
nous faut, pour les connaître, recevoir en nous leurs images ou leurs ressemblances.
Un autre mode porte sur les choses qui sont dans la partie intellective ;
et il dit qu’elles sont connues par leur présence, car c’est par elles que
nous passons à l’acte de penser, et en cet acte sont connues les choses qui
sont des principes de la pensée ; et c’est pourquoi il dit que les arts
sont connus par leur présence. Le troisième mode porte sur les choses qui
concernent la partie affective, et la raison formelle de leur connaissance
n’est pas dans l’intelligence, mais dans la volonté ; voilà pourquoi
elles sont connues, comme par un principe 2) L’espèce par laquelle on connaît la justice n’est rien
d’autre que la notion même de justice, et sa privation fait connaître l’injustice.
Or cette espèce ou notion n’est pas une chose abstraite à partir de la
justice, mais c’est ce qui est l’achèvement de son être, comme une différence
spécifique. 3) Penser, à proprement parler, n’est pas le fait de
l’intelligence, mais de l’âme par l’intelligence ; de même que chauffer
n’est pas non plus le fait de la chaleur, mais du feu par la chaleur. Et ces
deux parties que sont l’intelligence et la volonté ne doivent pas être
conçues dans l’âme comme localement distinctes, telles la vue et l’ouïe, qui
sont les actes d’organes ; aussi ce qui est dans la volonté est-il
également présent à l’âme qui pense. L’âme revient donc, par
l’intelligence, à la connaissance non seulement de l’acte de l’intelligence,
mais aussi de l’acte de la volonté ; tout comme elle revient par la
volonté à la recherche et à l’amour non seulement de l’acte de la volonté,
mais aussi de l’acte de l’intelligence. 4) Le pouvoir séparateur qui appartient à la perfection de
la connaissance n’est pas celui qui fait distinguer ce qui
est pensé de ce par quoi l’on pense – car alors la connaissance par laquelle
Dieu se connaît serait très imparfaite – mais celui qui fait distinguer entre
ce qui est connu et toutes les autres choses. 5) Les habitus de l’esprit sont connus par ceux qui ne les
ont pas, non certes de cette connaissance qui fait percevoir qu’on les
possède, mais de celle qui fait savoir ce qu’ils sont, ou qui fait percevoir
que d’autres les possèdent ; ce qui n’a pas lieu par présence, mais
d’une autre façon, comme on l’a dit. 6) Il est dit que l’œil de la raison est chassieux à
l’égard des intelligibles créés, parce qu’il ne pense rien en acte s’il ne
reçoit en provenance des choses sensibles, que les intelligibles dépassent en
noblesse ; voilà pourquoi il est trouvé insuffisant à connaître les
intelligibles. Cependant rien n’empêche que les choses qui sont dans la
raison inclinent immédiatement par leur essence aux actes en lesquels elles
sont connues, comme on l’a dit. 7) Bien que Dieu soit plus présent à notre esprit que ne le
sont les habitus, cependant les objets que nous connaissons naturellement ne
nous permettent pas de voir aussi parfaitement l’essence de Dieu que
l’essence des habitus, car les habitus sont proportionnés aux objets et aux
actes eux-mêmes, et sont leurs principes prochains, ce qui ne peut se dire de
Dieu. 8) Bien que la présence
d’un habitus dans l’esprit ne lui fasse pas connaître actuellement l’habitus
lui-même, cependant cette présence perfectionne actuellement l’esprit par
l’habitus, lequel peut éliciter un acte par où l’habitus soit connu. |
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Et videtur quod
per essentiam suam. Quia II Cor.,
XII, 2, super illud, scio hominem,
etc., dicit Glossa [P. Lombardi, PL 192, 81 A] : dilectio non aliter videtur praesens in
specie per quam est, et aliter absens in aliqua imagine sui simili ; sed quantum mente cerni potest, ab alio
minus, ab alio magis ipsa cernitur. Ergo dilectio, per essentiam suam,
non per aliquam sui similitudinem, a mente cernitur ; et eadem ratione
quilibet alius habitus. Praeterea,
Augustinus dicit, in X de Trinitate [cap. 7] : quid enim tam cognitioni adest quam id quod menti adest ? Sed habitus animae per sui essentiam
menti adsunt. Ergo per suam essentiam cognoscuntur a mente. Praeterea, propter quod unumquodque, illud magis.
Sed habitus mentis sunt causa quare alia cognoscantur quae habitibus subsunt.
Ergo ipsi habitus per essentiam suam maxime cognoscuntur a mente. Praeterea, omne
quod cognoscitur a mente per sui similitudinem, prius fuit in sensu quam fiat
in mente. Sed habitus mentis nunquam fit in sensu. Ergo a mente non
cognoscuntur per aliquam similitudinem. Praeterea,
quanto aliquid est propinquius menti, tanto a mente magis cognoscitur. Sed
habitus est propinquior potentiae intellectivae mentis quam actus, et actus
quam obiectum. Ergo mens magis cognoscit habitum quam actum vel
obiectum ; et ita habitum cognoscit per essentiam suam, et non per actus
vel obiecta. Praeterea, Augustinus dicit, XII super Genesim ad litteram
[cap. 24], quod eodem genere visionis cognoscitur mens et ars. Sed mens
cognoscitur per essentiam suam a mente. Ergo et ars per essentiam suam
cognoscitur, et similiter alii habitus mentis. Praeterea, sicut se habet bonum ad affectum, sic verum habet se ad intellectum.
Sed bonum non est in affectu per aliquam sui similitudinem. Ergo nec verum
cognoscitur ab intellectu per aliquam sui similitudinem ; ergo quidquid
intellectus cognoscit, cognoscit per essentiam, et non per similitudinem. Praeterea, Augustinus dicit XIII de Trinitate [cap. 1] : non sic videtur fides in corde in quo est
ab eo cuius est, sicut scilicet anima alterius hominis ex motibus
corporis videtur ; sed eam tenet
certissima scientia, clamatque conscientia. Ergo secundum hoc scientia
mentis tenet fidem, secundum quod conscientia clamat. Sed conscientia clamat
fidem secundum quod praesentialiter inest ei. Ergo et secundum hoc
scitur fides a mente, quod per essentiam suam praesentialiter menti inest. Praeterea,
forma est maxime proportionalis ei cuius est forma. Sed habitus in mente
existentes sunt quaedam formae mentis. Ergo sunt menti maxime
proportionales ; ergo mens nostra eos immediate cognoscit per essentiam. Praeterea, intellectus cognoscit speciem intelligibilem quae in ipso
est ; non autem cognoscit eam per aliam speciem, sed per essentiam suam,
quia sic esset abire in infinitum. Hoc autem non est nisi quia species ipsae
intellectum informant. Cum igitur similiter intellectus per habitus
informetur, videtur quod eos per essentiam mens cognoscat. Praeterea,
habitus a mente non cognoscuntur nisi visione intellectuali. Sed visio
intellectualis est eorum quae per suam essentiam videntur. Igitur habitus
videntur a mente per suam essentiam. Sed contra. Est
quod Augustinus dicit X Confessionum [cap. 17] : ecce in memoriae meae campis et antris et
cavernis innumerabilibus atque innumerabiliter plenis, innumerabilium
generibus rerum, sive per imagines, sicut omnium corporum, sive per
praesentiam, sicut artium, sive per nescio quas notiones, sicut affectionum
animi, quas et cum animus non patitur, memoria tenet. Ex quo videtur quod
affectiones animi cognoscantur non per sui essentiam sed per aliquas sui notiones ;
et eadem ratione habitus virtutum, qui circa huiusmodi affectiones
consistunt. Praeterea,
Augustinus dicit XI de Civitate Dei [cap. 27] : habemus alium sensum interioris hominis,
sensu isto, scilicet corporali, praestantiorem,
quo iusta et iniusta sentimus ;
iusta per intelligibilem speciem, iniusta per eius privationem. Iusta
autem et iniusta appellat habitus virtutum et vitiorum. Ergo habitus animae
per speciem, et non per suam essentiam, cognoscuntur. Praeterea,
nihil cognoscitur ab intellectu per essentiam nisi quod praesentialiter est
in intellectu. Habitus autem virtutum non sunt praesentialiter in intellectu,
sed in affectu. Ergo non cognoscuntur per sui essentiam ab intellectu. Praeterea,
visio intellectualis est praestantior quam corporalis. Ergo est cum maiori
discretione. Sed in visione corporali species qua aliquid videtur, semper est
aliud a re quae per ipsam videtur. Ergo et habitus qui per intellectualem
visionem videntur, non videntur a mente per essentiam, sed per aliquas
species alias. Praeterea,
nihil appetitur nisi quod cognoscitur, ut Augustinus probat in libro de
Trinit. [X, 1]. Sed habitus animae appetuntur ab aliquibus qui ipsos non
habent. Ergo habitus illi cognoscuntur ab eis. Non autem per sui essentiam
cum eos non habeant. Ergo per sui speciem. Praeterea, Hugo
de sancto Victore [De sacramentis I,
p. X, cap. 2], distinguit in homine triplicem oculum, scilicet
oculum rationis, oculum intelligentiae et oculum carnis. Oculus intelligentiae
est quo Deus inspicitur ; et hunc dicit erutum post peccatum. Oculus
carnis est quo ista corporalia videntur ; et hic post peccatum integer
mansit. Oculus rationis est quo intelligibilia creata cognoscuntur ; et
hic post peccatum factus est lippus, quia in parte, non totaliter,
intelligibilia cognoscimus. Sed omne quod videtur tantum in parte, non
cognoscitur per essentiam. Ergo cum habitus mentis sint intelligibiles,
videtur quod mens non videat eos per essentiam. Praeterea,
multo praesentior est Deus per essentiam suam menti quam habitus, cum ipse
sit cuilibet rei intimus. Sed praesentia Dei in mente non facit quod mens
nostra Deum per essentiam videat. Ergo nec habitus per essentiam videntur a
mente, quamvis sint in ea praesentes. Praeterea,
intellectus qui est potentia intelligens, ad hoc quod actu intelligat,
requiritur quod per aliquid reducatur in actum : et id est quo intellectus
intelligit actu. Sed habitus essentia, inquantum praesens menti est, non
reducit intellectum de potentia in actum, quia sic oporteret quod quamdiu
habitus sunt praesentes in anima actu intelligerentur. Ergo habituum essentia
non est id quo habitus intelliguntur. Responsio.
Dicendum, quod sicut animae, ita et habitus est duplex cognitio : una
qua quis cognoscit an habitus sibi insit ; alia qua cognoscitur quid sit
habitus. Hae tamen duae cognitiones circa habitus aliter ordinantur quam
circa animam. Cognitio enim qua quis novit se habere aliquem habitum,
praesupponit notitiam qua cognoscat quid est habitus ille : non enim
possum scire me habere castitatem, nisi sciam quid est castitas. Sed ex parte
animae non est sic. Multi enim sciunt se animam habere qui nesciunt quid est
anima. Cuius diversitatis haec est ratio, quia tam habitus quam animam non
percipimus in nobis esse, nisi percipiendo actus quorum anima et habitus sunt
principia. Habitus autem per essentiam suam est principium talis actus, unde
si cognoscitur habitus prout est principium talis actus, cognoscitur de eo quid
est ; ut si sciam quod castitas est per quam quis se cohibet ab
illicitis delectationibus in venereis existentibus, scio de castitate quid
est. Sed anima non est principium actuum per essentiam suam, sed per suas
vires ; unde perceptis actibus animae, percipitur inesse principium
talium actuum, utpote motus et sensus ; non tamen ex hoc natura animae
scitur. Loquendo igitur
de habitibus prout de eis scimus quid sunt, duo in eorum cognitione oportet
attendere ; scilicet apprehensionem et iudicium. Secundum
apprehensionem quidem eorum notitia oportet quod obiectis et actibus capiatur ;
nec ipsi possunt per essentiam suam apprehendi. Cuius ratio est, quia
cuiuslibet potentiae animae virtus est determinata ad obiectum suum ;
unde et eius actio primo et principaliter in obiectum tendit. In ea vero
quibus in obiectum dirigitur, non potest nisi per quamdam reditionem, sicut
videmus, quod visus primo dirigitur in colorem ; sed in actum visionis
suae non dirigitur nisi per quamdam reditionem, dum videndo colorem videt se
videre. Sed ista reditio incomplete quidem est in sensu, complete autem in
intellectu, qui reditione completa redit ad sciendum essentiam suam.
Intellectus autem noster in statu viae hoc modo comparatur ad phantasmata
sicut visus ad colores, ut dicitur in III de Anima [l. 12 (431 a
14)] : non quidem ut cognoscat ipsa phantasmata ut visus cognoscit colores,
sed ut cognoscat ea quorum sunt phantasmata. Unde actio intellectus nostri
primo tendit in ea quae per phantasmata apprehenduntur, et deinde redit ad
actum suum cognoscendum ; et ulterius in species et habitus et potentias
et essentiam ipsius mentis. Non enim comparantur ad intellectum ut obiecta
prima, sed ut ea quibus in obiectum feratur. Iudicium autem
de unoquoque habetur secundum id quod est mensura illius. Cuiuslibet autem
habitus mensura quaedam est id ad quod habitus ordinatur : quod quidem
ad nostram cognitionem se habet tripliciter. Quandoque enim est a sensu acceptum,
vel visu vel auditu ; sicut cum videmus utilitatem grammaticae vel medicinae,
aut eam ab aliis audimus, et ex hac utilitate scimus quid est grammatica vel
medicina. Quandoque vero est naturali cognitioni inditum ; quod maxime
patet in habitibus virtutum, quarum fines naturalis ratio dictat. Quandoque
vero est divinitus infusum, sicut patet in fide et spe, et aliis huiusmodi
habitibus infusis. Et quia etiam naturalis cognitio in nobis ex illustratione
divina oritur, in utroque veritas increata consulitur. Unde iudicium in quo
completur cognitio de natura habitus, vel est secundum id quod sensu accipimus,
vel secundum quod increatam consulimus veritatem. In cognitione
vero qua cognoscimus an habitus nobis insint, duo sunt consideranda ;
scilicet habitualis cognitio, et actualis. Actualiter
quidem percipimus habitus nos habere, ex actibus habituum quos in nobis
sentimus ; unde etiam philosophus dicit in II Ethicorum [l. 3 (1104
b 3)], quod signum oportet accipere
habituum fientem in opere delectationem. Sed quantum ad
habitualem cognitionem, habitus mentis per seipsos cognosci dicuntur. Illud
enim facit habitualiter cognosci aliquid, ex quo aliquis efficitur potens
progredi in actum cognitionis eius rei quae Ad primum
igitur dicendum, quod verbum illud Glossae est referendum ad obiectum
cognitionis, et non ad medium cognoscendi ; quia, scilicet, cum
dilectionem cognoscimus, ipsam dilectionis essentiam consideramus, non
aliquam eius similitudinem, ut in imaginaria visione accidit. Ad secundum
dicendum, quod pro tanto dicitur quod mens nihil melius novit eo quod in ipsa
est, quia eorum quae sunt extra ipsam non est necesse quod in se habeat
aliquid unde in eorum notitiam devenire possit. Sed in eorum quae in ipsa
sunt actualem cognitionem devenire potest ex his quae penes se habet, quamvis
etiam per aliqua alia cognoscantur. Ad tertium
dicendum, quod habitus non est causa cognoscendi alia sicut quo cognito alia
cognoscantur, prout principia sunt causa cognoscendi conclusiones ; sed
quia ex habitu perficitur anima ad aliquid cognoscendum. Et sic non est causa
cognitorum quasi univoca, prout unum cognitum est causa cognitionis alterius
cogniti ; sed quasi causa aequivoca, quae eamdem nominationem non
recipit ; sicut albedo facit album, quamvis ipsa non sit alba, sed est
quo aliquid est album. Similiter etiam habitus, inquantum huiusmodi, non est
causa cognitionis ut quod est cognitum, sed ut quo aliquid est cognitum ;
et ideo non oportet quod sit magis cognitum quam ea quae per habitum cognoscuntur. Ad quartum
dicendum, quod habitus non cognoscitur ab anima per aliquam eius speciem a
sensu abstractam, sed per species eorum quae per habitum cognoscuntur ;
in hoc ipso quod alia cognoscuntur, et habitus cognoscitur ut principium
cognitionis eorum. Ad quintum
dicendum, quod quamvis habitus sit propinquior potentiae quam actus, tamen
actus est propinquior obiecto, quod habet rationem cogniti ; potentia
vero habet rationem principii cognoscendi : et ideo actus per prius
cognoscitur quam habitus ; sed habitus est magis cognitionis principium. Ad sextum
dicendum, quod ars est habitus intellectivae partis, et quantum ad habitualem
notitiam percipitur eodem modo ab habente sicut et mens, scilicet per sui praesentiam. Ad septimum
dicendum, quod motus vel operatio cognitivae partis, perficitur in ipsa
mente : et ideo oportet ad hoc quod aliquid cognoscatur, esse aliquam
similitudinem eius in mente ; maxime si per essentiam suam non
coniungatur menti ut cognitionis obiectum. Sed motus vel operatio affectivae
partis incipit ab anima, et terminatur ad res ; et ideo non requiritur
in affectu aliqua similitudo rei qua informetur, sicut in intellectu. Ad octavum
dicendum, quod fides est habitus intellectivae partis, unde ex hoc ipso quod
menti inest, inclinat mentem ad actum intellectus, in quo ipsa fides
videtur ; secus autem est de aliis habitibus qui sunt in parte affectiva. Ad nonum
dicendum, quod habitus mentis sunt ei maxime proportionales, sicut forma
proportionatur ad subiectum, et perfectio ad perfectibile ; non autem
sicut obiectum ad potentiam. Ad decimum
dicendum, quod intellectus cognoscit speciem intelligibilem non per essentiam
suam, neque per aliquam speciem speciei, sed cognoscendo obiectum cuius est
species, per quamdam reflexionem, ut dictum est. Ad undecimum patet responsio ex his quae in praecedenti quaestione
sunt dicta. Ad primum vero in contrarium dicendum, quod in auctoritate illa Augustinus
distinguit triplicem modum cognoscendi. Quorum unus est eorum quae sunt extra
animam, de quibus cognitionem habere non possumus ex his quae in nobis
sunt ; sed oportet, ad ea cognoscenda, ut eorum imagines vel
similitudines in nobis fiant. Alius est eorum quae sunt in parte intellectiva ;
quae quidem per sui praesentiam dicit cognosci, quia ex eis est ut in actum
intelligendi exeamus, in quo actu ea quae sunt intelligendi principia,
cognoscuntur : et ideo dicit, quod artes per sui praesentiam cognoscuntur.
Tertius modus est eorum quae pertinent ad partem affectivam, quorum ratio
cognoscendi non est in intellectu, sed in affectu : et ideo non per sui
praesentiam, quae est in affectu, sed per eius notionem vel rationem, quae
est in intellectu cognoscuntur, sicut per immediatum principium ;
quamvis etiam habitus affectivae partis per sui praesentiam sint quoddam
remotum principium cognitionis inquantum eliciunt actus in quibus eos
intellectus cognoscit ; ut sic etiam possit dici quod quodammodo, per
sui praesentiam cognoscuntur. Ad secundum dicendum, quod species illa per quam iustitia cognoscitur,
nihil est aliud quam ratio ipsa iustitiae, per cuius privationem iniustitia
cognoscitur. Haec autem species vel ratio non est aliquid a iustitia abstractum,
sed id quod est complementum esse ipsius ut specifica differentia. Ad tertium dicendum, quod intelligere, proprie loquendo, non est intellectus,
sed animae per intellectum ; sicut nec calefacere est caloris, sed ignis
per calorem. Nec istae duae
partes, scilicet intellectus et affectus, sunt cogitandae in anima ut
situaliter distinctae, sicut visus et auditus, qui sunt actus organorum ;
et ideo illud quod est in affectu, est etiam praesens animae intelligenti.
Unde anima per intellectum non solum redit ad cognoscendum actum intellectus,
sed etiam actum affectus ; sicut etiam per affectum redit ad appetendum
et diligendum non solum actum affectus, sed etiam actum intellectus. Ad quartum
dicendum, quod discretio quae pertinet ad perfectionem cognitionis, non est
discretio qua distinguuntur quod intelligitur et quo intelligitur, quia sic
divina cognitio qua se cognoscit, esset imperfectissima ; sed est
discretio qua id quod cognoscitur, distinguitur ab omnibus aliis. Ad quintum
dicendum, quod a non habentibus habitus mentis cognoscuntur, non quidem illa
cognitione qua percipiuntur sibi inesse, sed qua cognoscuntur quid sunt, vel
qua percipiuntur aliis inesse ; quod non est per praesentiam, sed alio modo,
ut dictum est. Ad sextum
dicendum, quod oculus rationis pro tanto dicitur lippus esse respectu
intelligibilium creatorum, quia nihil intelligit actu nisi accipiendo a
sensibilibus, quibus intelligibilia sunt excellentiora ; et ideo
deficiens invenitur ad intelligibilia cognoscenda. Tamen
ea quae sunt in ratione, nihil prohibet quin immediate inclinent per
essentiam suam ad actus in quibus intelliguntur, ut dictum est. Ad septimum
dicendum, quod quamvis Deus sit magis praesens nostrae menti quam habitus,
tamen ex obiectis quae naturaliter cognoscimus non ita perfecte essentiam
divinam videre possumus sicut essentiam habituum ; quia habitus sunt
proportionati ipsis obiectis et actibus, et sunt proxima eorum
principia ; quod de Deo dici non potest. Ad octavum
dicendum, quod quamvis praesentia habitus in mente non faciat eam actualiter
cognoscentem ipsum habitum, facit tamen eam actu perfectam per habitum quo
actus eliciatur, unde habitus cognoscatur. |
(Decimo quaeritur utrum aliquis possit scire se habere caritatem.)
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Il semble que oui. 1° Ce qui est vu par l’essence est perçu en toute certitude.
Or celui qui a la charité la voit par l’essence, comme dit saint Augustin. La
charité est donc perçue par celui qui l’a. 2° La charité cause un plaisir, surtout dans ses actes. Or
les habitus des vertus morales sont perçus grâce au plaisir qu’ils causent
dans les actes des vertus, comme le montre le Philosophe au deuxième livre de
l’Éthique. La charité est donc,
elle aussi, perçue par celui qui l’a. 3° Saint Augustin dit au huitième livre sur la Trinité : « On
connaît mieux l’amour dont on aime que le frère que l’on aime. » Or, le
frère que l’on aime, on sait en toute certitude qu’il existe. On sait donc
aussi en toute certitude que l’amour dont on aime est en soi. 4° L’inclination de la charité est plus forte que celle de
n’importe quelle autre vertu. Or on sait de façon certaine que d’autres vertus
sont en soi, parce qu’on est incliné vers leurs actes : en effet, pour
celui qui a l’habitus de justice, il est difficile de commettre l’injustice,
mais facile de pratiquer la justice, comme il est dit au cinquième livre de
l’Éthique, et n’importe qui peut
percevoir en soi cette facilité. N’importe qui peut donc percevoir aussi
qu’il a la charité. 5° Le Philosophe dit au deuxième livre des Seconds Analytiques qu’il est impossible que nous ayons des
habitus très nobles et qu’ils nous soient cachés. Or la charité est un
habitus très noble. Il est donc aberrant de dire que celui qui a la charité
ne sait pas qu’il l’a. 6° La grâce est une lumière spirituelle. Or ceux qui sont
baignés de lumière perçoivent cela même en toute certitude. Ceux qui ont la
grâce savent donc en toute certitude qu’ils ont la grâce ; et il en est
de même pour la charité, sans laquelle on ne possède pas la grâce. 7° Selon saint Augustin au livre sur la Trinité, nul ne peut aimer ce
qui est inconnu. Or on aime en soi la charité. On sait donc que la charité
est en soi. 8° « L’onction enseigne toutes choses » nécessaires au salut. Or avoir la
charité est nécessaire au salut. Celui qui a la charité sait donc qu’il l’a. 9° Le Philosophe dit au deuxième livre de l’Éthique que la vertu est plus certaine que tout art.
Or celui qui possède un art sait qu’il l’a. Il sait donc aussi quand il a la
vertu ; et par conséquent, il sait quand il a la charité, qui est la
plus grande des vertus. En sens contraire : 1) Il est dit en Eccl. 9, 1 : « Nul ne sait
s’il est digne d’amour ou de haine. » Or celui qui a la charité est
digne de l’amour divin ; Prov. 8, 17 : « J’aime ceux qui m’aiment. » Donc
personne ne sait qu’il a la charité. 2) Nul ne peut savoir de façon certaine quand Dieu doit
venir habiter en lui ; Job 9, 11 : « S’il vient à moi, je ne le verrai
point. » Or Dieu habite en l’homme par la charité ; I Jn
4, 16 : « Quiconque demeure dans l’amour, demeure en
Dieu, et Dieu demeure en lui. » Nul ne peut donc savoir de façon
certaine qu’il a la charité. Réponse : Quelqu’un qui a la charité peut, à partir de quelques
indices probables, conjecturer qu’il a la charité ; par exemple,
lorsqu’il se voit prêt aux œuvres spirituelles, et à détester efficacement
les choses mauvaises, et par les autres choses de ce genre que la charité
opère en l’homme. Mais nul ne peut savoir en toute certitude qu’il a la
charité, à moins que cela ne lui soit divinement révélé. Et la raison en est que, comme la question précédente l’a
fait apparaître, la connaissance par laquelle on sait que l’on a un habitus
présuppose la connaissance par laquelle on sait de cet habitus ce qu’il est.
Or on ne peut savoir ce qu’est un habitus que si l’on porte sur lui un
jugement fondé sur ce à quoi cet habitus est ordonné, et qui est la mesure de
cet habitus. Or ce à quoi la charité est ordonnée est
incompréhensible, car son objet immédiat et sa fin, c’est Dieu, la souveraine
bonté, à laquelle la charité nous unit ; on ne peut donc pas savoir, à
partir de l’acte d’amour que l’on perçoit en soi-même, s’il parvient à unir à
Dieu de la façon requise pour que soit réalisée la notion de charité. Réponse aux objections : 1° La charité est vue par l’essence, en tant qu’elle-même
est par son essence le principe de l’acte d’amour en lequel l’un et l’autre
sont connus ; et ainsi, elle est aussi par son essence le principe,
quoique éloigné, de la connaissance que l’on a d’elle. Cependant il n’est pas
nécessaire qu’elle soit perçue de façon certaine, car cet acte d’amour, que
nous percevons en nous quant à ce qui en est perceptible, n’est pas une
preuve suffisante de la charité, à cause de la ressemblance entre l’amour
naturel et l’amour gratuit. 2° Le plaisir qui est laissé dans l’acte par la charité peut
aussi être causé par un habitus acquis ; voilà pourquoi il n’est pas une
preuve suffisante pour démontrer la charité, car
les signes communs ne font pas percevoir quelque chose avec certitude. 3° Bien que l’esprit connaisse en toute certitude l’amour
dont il aime un frère, en tant que c’est de l’amour, cependant il ne sait pas
en toute certitude que c’est de la charité. 4° Bien que l’inclination par laquelle la charité incline à
agir soit un certain principe d’appréhension de la charité, cependant elle ne
suffit pas pour percevoir parfaitement la charité. En effet, nul ne peut percevoir
qu’il a un habitus à moins de savoir parfaitement ce à quoi l’habitus est
ordonné, ce qui permet de juger de l’habitus ; et cela ne peut être su
dans le cas de la charité. 5° Le Philosophe parle des habitus de la partie intellective,
qui, s’ils sont parfaits, ne peuvent être cachés à ceux qui les possèdent,
puisque la certitude fait partie de leur perfection ; par conséquent,
quiconque sait, sait qu’il sait, « puisque savoir, c’est connaître la
cause de la réalité, et que c’est la cause de cette réalité-là, et qu’il est 6° Dans les choses qui se disent métaphoriquement, il n’est
pas nécessaire d’admettre une ressemblance à tout point de vue. Et ainsi, la
grâce est comparable à la lumière, non qu’elle s’impose manifestement aux
regards de l’esprit comme la lumière corporelle s’impose à ceux du corps,
mais elle lui est comparable en ce qu’elle est le principe de la vie spirituelle
comme la lumière des corps célestes est en quelque sorte le commencement de
la vie corporelle pour les choses inférieures de ce monde, comme dit Denys ;
et aussi quant à quelques autres ressemblances. 7° « Avoir soi-même la charité » peut s’entendre
de deux façons. D’abord pris dans le discours, ensuite pris comme un nom.
D’une part, pris dans le discours, comme lorsqu’on dit : « Il est
vrai que quelqu’un a la charité. » D’autre part il est pris comme un nom
lorsque nous affirmons quelque chose de ce dictum : « avoir la charité », ou
de ce qu’il signifie. Or il n’appartient pas à la volonté de composer ni de
diviser, mais seulement de se porter vers les réalités elles-mêmes, dont les
déterminations sont le bien et le mal ; et c’est pourquoi, lorsqu’on
dit : « J’aime ou je veux avoir moi-même la charité »,
l’expression « avoir moi-même la charité » est considérée comme un
certain nom, comme si l’on disait : « Je veux ce qui est “avoir
moi-même la charité” » ; et cela, rien ne l’empêche d’être connu de
moi : en effet, je sais ce qu’est « avoir moi-même la
charité », même si je ne l’ai pas. Par conséquent, même celui qui n’a
pas la charité en recherche la possession ; il ne s’ensuit cependant pas
qu’il sache avoir soi-même la charité en tant que cela, c’est-à-dire le fait
qu’il ait la charité, est pris dans le discours. 8° Bien qu’avoir la charité soit nécessaire au salut,
cependant il n’est pas nécessaire de savoir qu’on a la charité ;
bien au contraire, il est plus avantageux en général de ne pas le savoir, car
cela permet de conserver davantage de sollicitude et d’humilité. Quant à
l’affirmation que l’onction enseigne toutes choses nécessaires au salut, elle
s’entend de toutes les choses dont la connaissance est nécessaire au salut. 9° Il est dit que la vertu
est plus certaine que tout art, par une certitude d’inclination
vers une seule chose, et non par une certitude de connaissance. Car la vertu,
comme dit Cicéron, incline vers une seule chose à la façon d’une
certaine nature ; or la nature atteint une unique fin plus certainement
et plus directement que l’art ; et c’est en ce sens également qu’il est
dit que « la vertu est plus certaine que l’art », non que l’on
perçoive plus certainement en soi la présence de la vertu que celle de l’art. |
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Et videtur quod
sic. Quod enim per
essentiam videtur, certissime percipitur. Sed caritas per essentiam videtur
ab habente eam, ut Augustinus [De Gen.
ad litt. XII, 24] dicit. Ergo caritas percipitur a caritatem habente. Praeterea, caritas in actibus suis praecipue delectationem causat. Sed
habitus virtutum moralium percipiuntur per delectationes quas in actibus virtutum
causant, ut patet per philosophum in II Ethic. [l. 3 (1104 b 3)].
Ergo et caritas percipitur ab habente ipsam. Praeterea,
Augustinus dicit, VIII de Trinitate [cap. 8] : magis quis novit dilectionem qua diligit quam fratrem quem diligit.
Sed fratrem quem quis diligit, certissime novit esse. Ergo et dilectionem qua
diligit certissime novit quis sibi inesse. Praeterea,
vehementior est inclinatio caritatis quam cuiuslibet alterius virtutis. Sed
alias virtutes aliquis scit sibi inesse certitudinaliter ex hoc quod
inclinatur in actus ipsarum : habenti enim habitum iustitiae difficile
est agere iniusta, facere vero iusta facile, ut dicitur in V Ethic.
[l. 15 (1137 a 17)], et hanc facilitatem quilibet in se ipso percipere
potest. Ergo et caritatem se habere quilibet percipere potest. Praeterea, philosophus dicit in II Poster. [Anal. post. II, 20 (99 b 25)], quod impossibile est nos
habere nobilissimos habitus, et nos lateant. Sed caritas est nobilissimus
habitus. Ergo inconveniens est dicere, quod habens caritatem nesciat se
habere eam. Praeterea,
gratia est lux spiritualis. Sed ab his qui luce perfunduntur, certissime hoc
ipsum percipitur. Ergo ab habentibus gratiam certissime scitur quod gratiam
habent ; et similiter est de caritate sine qua gratia non habetur. Praeterea,
secundum Augustinum in libro de Trinitate [X, 1], nullus potest ignotum diligere.
Sed aliquis diligit in se caritatem. Ergo aliquis cognoscit caritatem esse in
se. Praeterea, unctio docet de
omnibus [I Joann. II, 27] necessariis ad salutem. Sed habere caritatem
est necessarium ad salutem. Ergo habens caritatem scit se habere. Praeterea, philosophus dicit in II Ethic. [cap. 5 (1106 b 14)],
quod virtus est certior omni arte. Sed aliquis habens artem, scit se habere
eam. Ergo et quando habet virtutem ; et sic quando habet caritatem, quae
est maxima virtutum. Sed contra. Est
quod dicitur Eccles. IX, 1 : nemo
scit utrum dignus odio vel amore sit. Sed ille qui habet caritatem, est
dignus amore divino ; Prov., VIII, 17 : ego diligentes me diligo. Ergo nemo scit se caritatem habere. Praeterea,
nullus scire potest certitudinaliter quando Deus veniat ad habitandum in
eo ; Iob, IX, 11 : si venerit
ad me, non videbo eum. Sed per caritatem Deus inhabitat hominem : I
Ioan., c. IV, 16 : qui manet in
caritate, in Deo manet, et Deus in eo. Ergo, nullus potest certitudinaliter
scire se caritatem habere. Responsio.
Dicendum, quod aliquis habens caritatem potest ex aliquibus probabilibus
signis coniicere se caritatem habere ; utpote cum se ad spiritualia
opera paratum videt, et mala efficaciter detestari, et per alia huiusmodi
quae caritas in homine facit. Sed certitudinaliter nullus potest scire se
caritatem habere nisi ei divinitus reveletur. Cuius ratio
est, quia, sicut ex praedicta quaestione apparet, cognitio qua quis cognoscit
se aliquem habitum habere, praesupponit cognitionem qua cognoscit de habitu
illo quid est. Quid est autem aliquis habitus, sciri non potest nisi de eo
sumatur iudicium per id ad quod habitus ille ordinatur, quod est habitus
illius mensura. Hoc autem ad quod caritas ordinatur, est incomprehensibile,
quia eius immediatum obiectum et finis est Deus, summa bonitas, cui caritas
nos coniungit ; unde non potest aliquis scire, ex actu dilectionis quem
in seipso percipit, an ad hoc pertingat ut Deo hoc modo uniat sicut ad
caritatis rationem requiritur. Ad primum
igitur dicendum, quod caritas per essentiam videtur, inquantum ipsa per
essentiam suam est principium actus dilectionis, in quo utrumque
cognoscitur ; et sic est etiam per essentiam suam et suae cognitionis
principium, licet remotum. Non tamen oportet quod certitudinaliter percipiatur,
quia actus ille dilectionis quem in nobis percipimus secundum id quod de eo
est perceptibile, non est sufficiens signum caritatis, propter similitudinem
dilectionis naturalis ad gratuitam. Ad secundum
dicendum, quod delectatio illa quae in actu relinquitur ex caritate, potest
etiam ex aliquo habitu acquisito causari ; et ideo non est sufficiens
signum ad caritatem demonstrandam, quia ex communibus signis non percipitur
aliquid per certitudinem. Ad tertium
dicendum, quod quamvis mens certissime cognoscat dilectionem qua diligit
fratrem, inquantum est dilectio, tamen non certissime novit eam esse
caritatem. Ad quartum
dicendum, quod quamvis inclinatio qua caritas inclinat ad agendum, sit
quoddam principium apprehendendi caritatem, non tamen sufficit ad perfectam
perceptionem caritatis. Nullus enim potest percipere se aliquem habitum
habere, nisi sciat perfecte illud ad quod habitus ordinatur, per quod de
habitu iudicatur ; et hoc in caritate sciri non potest. Ad quintum
dicendum, quod philosophus loquitur de habitibus intellectivae partis, qui,
si sint perfecti, non possunt latere habentes, eo quod de perfectione eorum
est certitudo ; unde quilibet sciens scit se scire, cum scire sit causam rei cognoscere, et quoniam illius est causa, et
quoniam impossibile est aliter se habere ; et similiter aliquis habens habitum intellectus principiorum,
scit se habitum illum habere. Sed caritatis perfectio non consistit in
certitudine cognitionis, sed in vehementia affectionis ; et ideo non est
simile. Ad sextum
dicendum, quod in his quae metaphorice dicuntur, non oportet accipere similitudinem Ad septimum
dicendum quod se habere caritatem potest accipi dupliciter : uno modo in
vi orationis ; alio modo in vi nominis. In vi quidem orationis, sicut
cum dicitur : verum esse aliquem caritatem habere. In vi autem nominis,
cum de hoc dicto : caritatem habere ; vel quod per hoc dictum significatur,
aliquid dicimus. Cum autem ad affectum non pertineat componere et dividere,
sed solummodo in ipsas res ferri, cuius conditiones sunt bonum et malum ;
cum dicitur : ego diligo : vel : volo me habere caritatem ;
hoc quod dico : me habere caritatem ; sumitur in vi cuiusdam nominis,
ac si diceretur : volo hoc quod est me habere caritatem. Et hoc nihil
prohibet esse mihi cognitum. Scio enim quid est me habere caritatem, etiam si
eam non habeo ; unde et non habens caritatem, appetit se caritatem
habere. Non tamen sequitur quod aliquis sciat se caritatem habere, secundum
quod hoc in vi orationis sumitur, id est, quod habeat caritatem. Ad octavum
dicendum, quod quamvis habere caritatem sit necessarium ad salutem, non tamen
scire se habere caritatem ; immo magis expedit nescire communiter, quia
per hoc magis sollicitudo et humilitas conservatur. Quod autem dicitur unctio
docet de omnibus necessariis ad salutem, intelligitur de omnibus quorum
cognitio necessaria est ad salutem. Ad nonum
dicendum, quod virtus dicitur esse certior omni arte, certitudine
inclinationis ad unum, non autem certitudine cognitionis. Virtus enim, ut
dicit Tullius [De inventione II,
53, 159], inclinat ad unum per modum cuiusdam naturae ; natura autem certius
et directius pertingit ad unum finem quam ars ; et per hunc etiam modum
dicitur quod virtus est certior arte, non quod certius aliquis percipiat se
habere virtutem, quam artem. |
(Undecimo quaeritur utrum mens in statu viae possit videre Deum per
essentiam.)
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Il semble que oui. 1° Le Seigneur dit de Moïse en Nombr. 12, 8 : « Je lui parle bouche à bouche, et il voit Dieu
clairement et non sous des énigmes. » Or cela, c’est voir Dieu dans son
essence, c’est-à-dire voir sans énigme ; puis donc que Moïse était
encore voyageur, il semble que quelqu’un dans l’état de voie puisse voir Dieu
dans son essence. 2° À propos de Ex. 33, 20 : « L’homme ne peut me voir et vivre », la Glose de saint Grégoire dit : « Il y en
a qui dans une chair corruptible s’élèvent à une si haute perfection de
vertu, qu’ils peuvent voir la clarté du Dieu éternel par l’acuité de leur
contemplation. » Or la clarté de Dieu est son essence, comme il est dit dans
la même glose. On peut donc, en vivant dans cette chair mortelle, voir Dieu
dans son essence. 3° Le Christ eut une intelligence de même nature que celle
que nous avons. Or l’état de voie n’empêchait pas son intelligence de voir
Dieu dans son essence. Nous pouvons donc, nous aussi, dans l’état de voie,
voir Dieu dans son essence. 4° Dieu est connu, dans l’état de voie, par vision
intellectuelle ; d’où Rom. 1, 20 : « Les perfections invisibles de Dieu sont
rendues visibles à l’intelligence par le moyen de ses œuvres. » Or la
vision intellectuelle est celle par laquelle les réalités sont vues en
elles-mêmes, comme dit saint Augustin au douzième livre sur la Genèse au sens littéral. Notre esprit dans
l’état de voie peut donc voir Dieu dans son essence. 5° Le Philosophe dit au troisième livre sur l’Âme que « notre âme est en quelque sorte
toutes choses, car le sens est tous les sensibles et l’intelligence tous les
intelligibles ». Or l’essence divine est au plus haut point un
intelligible. Donc même dans l’état de voie, auquel se réfère le Philosophe,
notre intelligence peut voir Dieu dans son essence, tout comme notre sens
peut sentir tous les sensibles. 6° En Dieu, de même qu’il y a une immense bonté, de même il
y a une immense vérité. Or, bien que la divine bonté soit immense, elle peut
être immédiatement aimée de nous dans l’état de voie. La vérité de son
essence peut donc être vue immédiatement dans l’état de voie. 7° Notre intelligence a été faite pour voir Dieu. Si donc
elle ne peut pas voir dans l’état de voie, c’est seulement à cause de quelque
voile ; et assurément, il y en a deux : celui de la faute et celui
de la créature. Le voile de la faute n’existait pas dans l’état d’innocence,
et maintenant aussi il est ôté des saints ; II Cor. 3, 18 : « Pour nous tous, le visage découvert,
réfléchissant comme dans un miroir la gloire du Seigneur, etc. » ;
quant au voile de la créature, il ne peut pas empêcher la vision de l’essence
divine, semble-t-il, car Dieu est plus intime à notre esprit qu’aucune
créature. Donc notre esprit, dans l’état de voie, voit Dieu dans son essence. 8° Tout ce qui est en autre chose, y est selon le mode de ce
qui reçoit. Or Dieu, par son essence, est en notre esprit. Puis donc que le
mode de notre esprit est l’intellectualité elle-même, il semble que
l’essence divine soit dans notre esprit en tant qu’intelligible ; et
ainsi, notre esprit dans l’état de voie pense Dieu dans son essence. 9° Cassiodore dit : « La
santé de l’esprit humain pense cette clarté inaccessible. » Or notre
esprit est guéri par la grâce. Celui qui a la grâce peut donc voir dans
l’état de voie l’essence divine, qui est la clarté inaccessible. 10° De même que l’étant qui se prédique de toutes choses est
premier en généralité, de même l’étant par lequel toutes choses sont causées
est premier en causalité, et c’est Dieu. Or l’étant qui est premier en généralité
est la première conception de notre intelligence, même dans l’état de voie.
Nous pouvons donc aussi, dans l’état de voie, connaître immédiatement par son
essence l’étant qui est premier en causalité. 11° Pour qu’il y ait vision, il faut un voyant, un objet vu
et une intention. Or ces trois choses se rencontrent dans notre esprit relativement
à l’essence divine : en effet, notre esprit lui-même peut naturellement
voir l’essence divine, étant fait pour cela ; l’essence divine est aussi
actuellement présente à notre esprit ; l’intention ne manque pas non
plus, car chaque fois que notre esprit se tourne vers la créature, il se
tourne aussi vers Dieu, puisqu’il y a une ressemblance de Dieu dans la
créature. Notre esprit dans l’état de voie peut donc voir Dieu dans son essence. 12° Saint Augustin dit au douzième livre des Confessions :
« Lorsque nous voyons tous deux que tes paroles sont vraies, lorsque
nous voyons tous deux que mes paroles sont vraies, où le voyons-nous, je t’en
prie ? Évidemment ce n’est pas en toi que je le vois et ce n’est pas en
moi que tu le vois. Nous le voyons l’un et l’autre dans l’immuable vérité,
qui est au-dessus de nos esprits. » Or l’immuable vérité est l’essence
divine, en laquelle rien ne peut être vu sans qu’elle-même soit vue. Donc,
dans l’état de voie, nous voyons l’essence divine et nous regardons en elle
toute vérité. 13° La vérité, en tant que telle, est connaissable. La
vérité suprême est donc suprêmement connaissable. Or c’est l’essence divine.
Nous pouvons donc, même dans l’état de voie, connaître l’essence divine en
tant que suprêmement connaissable. 14° Il est dit en Gen. 32, 30 : « J’ai vu le Seigneur face à face. » Or,
comme on le lit dans une certaine glose, « la face est cette forme divine, en laquelle le Fils
n’a point vu d’usurpation à s’égaler à Dieu ». Or cette forme est
l’essence divine. Donc Jacob, dans l’état de voie, a vu Dieu dans son essence. En sens contraire : 1) I Tim. 6, 16 : « … qui habite une lumière inaccessible, que
nul homme n’a vu ni ne peut voir. » 2) Ex. 33, 20 : « L’homme ne peut me voir et vivre. » La Glose de saint Grégoire : « Dieu a bien
pu être vu de quelques-uns durant cette vie corruptible par des images bornées,
mais non dans la lumière même de son éternité, qui n’est renfermée dans aucunes
bornes. » Or cette lumière est l’essence divine. Nul ne peut donc,
durant cette vie corruptible, voir Dieu dans son essence. 3) Saint Bernard dit que, bien que Dieu puisse être aimé tout
entier dans l’état de voie, cependant il ne peut pas être pensé tout
entier ; or, si on le voyait dans son essence, on le penserait tout
entier ; donc, dans l’état de voie, on ne le voit pas dans son essence. 4) Notre intelligence pense avec le continu et le temps,
comme dit le Philosophe au troisième livre sur l’Âme. Or l’essence divine
dépasse tout continu et tout temps. Donc, dans l’état de voie, notre intelligence
ne peut pas voir Dieu dans son essence. 5) L’essence divine est plus distante du don de Dieu que
l’acte premier n’est distant de l’acte second. Or parfois, à cause d’une vision
de Dieu dans la contemplation grâce au don d’intelligence ou de sagesse,
l’âme est séparée du corps quant aux opérations des sens, qui sont des actes
seconds. Si donc elle voit Dieu dans son essence, il est nécessaire qu’elle
soit séparée du corps, même en tant qu’elle en est l’acte premier. Or cela
n’a pas lieu tant que l’homme est dans l’état de voie. Donc, dans l’état de
voie, nul ne peut voir Dieu dans son essence. Réponse : Une action peut convenir à quelqu’un de deux façons. D’abord, en sorte que
le commencement de cette opération soit en celui qui opère, comme nous le
constatons dans toutes les actions naturelles. Ensuite, en sorte que le
commencement de cette opération ou de ce mouvement vienne d’un principe
extérieur, comme c’est le cas des mouvements violents, et aussi des œuvres
miraculeuses, qui n’adviennent que par la puissance divine, comme
l’illumination d’un aveugle, la résurrection d’un mort, et autres choses semblables. La vision de Dieu dans son essence ne peut donc convenir à
notre esprit dans l’état Il est donc nécessaire, si Dieu doit être vu dans son
essence, qu’il ne soit vu par aucune espèce créée, mais que son essence
elle-même devienne la forme intelligible de l’intelligence qui le voit, ce
qui ne peut se faire sans que l’intelligence créée soit disposée à cela par
la lumière de gloire. Et
ainsi, lorsqu’il voit Dieu dans son essence par la disposition de la lumière
infuse, l’esprit atteint le terme de la voie, qui est la gloire ; et
ainsi, il n’est plus dans la voie. Or, de même que les corps sont soumis à la
toute-puissance divine, ainsi en est-il des esprits. Donc, de même qu’elle
peut amener des corps à des effets dont la disposition ne se trouve pas dans
les corps en question, comme elle fit marcher Pierre sur les eaux sans lui
donner la dot d’agilité, de même
elle peut amener l’esprit à être uni à l’essence divine dans l’état de voie à
la façon dont il lui est uni dans la patrie, sans qu’il soit baigné de la
lumière de gloire. Et lorsque cela se produit, il est nécessaire que l’esprit
abandonne le mode de connaissance par lequel il abstrait à partir des phantasmes,
tout comme le corps corruptible, lorsque l’acte d’agilité lui est
miraculeusement conféré, n’est pas en même temps pesant en acte. Voilà
pourquoi ceux à qui il est ainsi donné de voir Dieu dans son essence sont
entièrement abstraits des actes des sens, afin
que toute l’âme soit recueillie pour regarder l’essence divine. Et c’est
pourquoi on dit qu’ils sont ravis, comme si, par la force d’une nature supérieure, ils
étaient abstraits de ce qui leur convenait par nature. Ainsi donc, suivant le cours ordinaire des choses, personne
dans l’état de voie ne voit Dieu dans son essence. Et s’il est miraculeusement
accordé à quelques-uns de voir Dieu dans son essence sans que leur âme soit encore
totalement séparée de la chair mortelle, ils ne sont cependant pas totalement
dans l’état de voie, attendu qu’ils n’ont pas les actes des sens, dont nous
nous servons dans l’état de voie [en cette vie] mortelle. Réponse aux objections : 1° Selon saint Augustin au douzième livre sur la Genèse au sens littéral et dans sa Lettre à Pauline sur la vision de Dieu, ces paroles montrent
que Moïse a vu Dieu dans son
essence en un certain ravissement, comme il est dit aussi de saint Paul en II Cor.
12, 2, si bien que le législateur des Juifs et le Docteur des
nations sont égaux en cela. 2° Saint Grégoire parle de ceux qui, par l’acuité de la contemplation,
s’élèvent jusqu’à voir l’essence divine en un ravissement ; et c’est
pourquoi il ajoute : « Quiconque voit la sagesse que Dieu est,
meurt totalement à cette vie. » 3° Il y eut ceci de singulier dans le Christ, qu’il était en même temps voyageur et compréhenseur. Et
cela lui convenait parce qu’il était Dieu et homme ; c’est pourquoi tout
ce qui regardait la nature humaine était en son pouvoir, en sorte que chaque
puissance de l’âme et du corps était affectée comme lui-même l’ordonnait. Par
conséquent, ni la douleur du corps n’empêchait la contemplation de l’esprit,
ni la fruition de l’esprit ne diminuait la douleur du corps ; et ainsi,
son intelligence éclairée par la lumière de gloire voyait Dieu dans son
essence, en sorte cependant que la gloire ne s’étendait pas aux parties inférieures.
Et ainsi, il était en même temps voyageur et compréhenseur, ce qui ne peut se
dire des autres hommes, en lesquels rejaillit nécessairement
quelque chose des puissances supérieures sur les inférieures, cependant que
les supérieures sont entraînées par les passions fortes des inférieures. 4° Dieu est connu par vision intellectuelle dans l’état de
voie, non en sorte que l’on sache de Dieu ce qu’il est, mais seulement ce
qu’il n’est pas. Et c’est dans cette mesure que nous connaissons son essence,
comprenant qu’elle est placée au-dessus de tout, quoiqu’une telle
connaissance se fasse au moyen de ressemblances. Quant à la parole de saint
Augustin, elle doit être référée à ce qui est connu, non à ce par quoi l’on
connaît, ainsi qu’il ressort des précédentes questions. 5° Notre intelligence, même dans l’état de voie, peut
connaître en quelque sorte l’essence divine, non pas de façon à savoir d’elle
ce qu’elle est, mais seulement ce qu’elle n’est pas. 6° Nous pouvons aimer Dieu immédiatement, sans aimer autre
chose avant, encore que ce soit parfois par l’amour d’autres réalités
visibles que nous sommes ravis vers les réalités invisibles ; mais nous
ne pouvons pas connaître Dieu immédiatement dans l’état de voie sans
connaître autre chose avant. Et la raison en est que, puisque la volonté suit
l’intelligence, l’opération de la volonté commence là où l’opération de l’intelligence
a son terme. Or l’intelligence, par un processus des effets aux causes, parvient enfin à quelque connaissance de Dieu même, en
connaissant de lui ce qu’il n’est pas ; et ainsi, la volonté se porte
vers ce qui lui est présenté par l’intelligence, sans qu’elle trouve
nécessaire de repasser par tous les intermédiaires par lesquels
l’intelligence est passée. 7° Notre intelligence, bien qu’elle ait été faite pour voir
Dieu, ne l’a cependant pas été pour qu’elle puisse voir Dieu par sa puissance
naturelle, mais par la lumière de gloire à elle infusée. Voilà pourquoi, une fois que
tout voile est ôté, il n’est pas encore nécessaire que l’intelligence voie
Dieu dans son essence, si elle n’est pas éclairée par la lumière de gloire.
En effet, l’absence même de la gloire sera pour elle un empêchement à la
vision de Dieu. 8° Avec l’intellectualité, qu’il a comme un certain propre,
notre esprit possède aussi l’être, en commun avec les autres choses ;
donc, bien que Dieu soit en lui, il n’est cependant pas nécessaire qu’il y
soit toujours comme une forme intelligible, mais comme celui qui donne
l’être, comme il est dans les autres créatures. Or, bien qu’il donne l’être
de façon générale à toutes les créatures, il donne cependant à n’importe
quelle créature un mode d’être propre ; et
ainsi, même dans la mesure où il est en toutes choses par son essence, sa
présence et sa puissance, Dieu se trouve être de façon différente dans les divers
êtres, et en chacun selon son propre mode d’être. 9° Il y a deux santés de l’esprit : l’une le guérit de la faute par la grâce de la foi,
et cette santé fait voir cette clarté inaccessible comme par un miroir et en
énigme. L’autre le guérit de toute faute, peine et misère : c’est celle
qui aura lieu par la gloire, et cette santé fera voir Dieu face à face. Ces
deux visions sont distinguées en I Cor. 13, 12 : « Nous voyons maintenant comme par un miroir…
face. » 10° L’étant qui est premier au sens de la généralité ne
dépasse la proportion d’aucune chose, puisqu’il est identique par essence à
n’importe quelle réalité ; voilà pourquoi lui-même est connu dans la
connaissance de n’importe quelle réalité. Mais l’étant qui est premier au sens de la causalité excède
sans commune mesure toutes les autres réalités ; nul autre ne peut donc
en avoir adéquatement connaissance. Et c’est pourquoi, dans l’état de voie,
où nous pensons par des espèces abstraites des réalités, nous connaissons
adéquatement l’étant commun, mais non l’étant incréé. 11° Bien que l’essence divine soit présente à notre
intelligence, cependant, tant que celle-ci n’est pas perfectionnée par la
lumière de gloire,
l’essence divine ne lui est pas unie comme une forme intelligible qu’elle
puisse penser. En effet, l’esprit lui-même n’a pas la faculté de voir Dieu
dans son essence avant d’être éclairé par la lumière susdite. Et ainsi, il
manque et la faculté du voyant, et la présence de l’objet vu. L’intention non
plus n’est pas toujours là ; en effet, bien qu’il se trouve dans la
créature une certaine ressemblance du Créateur, cependant ce n’est pas chaque
fois que nous nous tournons vers la créature que nous nous tournons vers elle
en tant qu’elle est une ressemblance du Créateur. Il n’est donc pas
nécessaire que notre intention se porte toujours
vers Dieu. 12° La Glose dit, à propos de ce passage du
psaume 11, v. 1 : « Les vérités ont été altérées, etc. »,
qu’à partir d’une seule vérité incréée « de nombreuses vérités sont imprimées
dans les esprits humains, de même que d’un seul visage rejaillissent de
nombreuses ressemblances en différents miroirs » ou en un unique miroir
brisé. Par conséquent, on dit que nous voyons quelque chose dans la vérité
incréée lorsque, par sa ressemblance qui rejaillit dans notre esprit, nous
jugeons d’une chose, comme quand nous portons un jugement sur des conclusions
au moyen de principes évidents par eux-mêmes. Il n’est donc pas nécessaire
que la vérité incréée elle-même soit vue de nous dans son essence. 13° La vérité suprême, autant qu’il est en elle, est suprêmement connaissable ;
mais de notre côté, il se produit qu’elle est moins connaissable pour nous,
comme le montre le Philosophe au deuxième livre de la Métaphysique. 14° Cette citation est
interprétée de deux façons dans la Glose.
D’abord en sorte qu’on l’entende de la vision imaginaire ; c’est
pourquoi la Glose interlinéaire dit : « “J’ai vu le Seigneur face
à face” : non que Dieu puisse être vu, mais il a vu la forme en laquelle
Dieu lui a parlé. » D’une autre façon, la Glose de saint Grégoire entend cela de la vision intellectuelle,
par laquelle les saints regardent la vérité divine dans la contemplation ;
non certes en sachant d’elle ce qu’elle est, mais plutôt ce qu’elle n’est
pas ; aussi saint Grégoire dit-il au même endroit : « Par l’impression qu’elle ressent, l’âme
comprend qu’elle ne voit pas la vérité aussi grande qu’elle est. Aussi, plus
elle en approche, et plus elle s’en croit éloignée, car si elle ne la voyait
pas en quelque façon, elle ne sentirait pas qu’elle ne peut pas la
voir. » Et peu après il ajoute : « Cette vision que nous avons
de Dieu par le moyen de la contemplation, vision qui n’est ni pleine ni permanente,
mais qui est comme une certaine imitation de vision, est appelée le visage de
Dieu. Car comme nous reconnaissons quelqu’un à son visage, nous appelons ici
“visage” la connaissance de Dieu. » |
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Et videtur quod
sic. Quia Num. XII,
8, dicit Dominus de Moyse : ore ad
os loquor ei et palam et non per aenigmata videt Deum. Sed hoc est videre
Deum per essentiam, videre scilicet absque aenigmate ; ergo cum Moyses
adhuc viator esset, videtur quod aliquis in statu viae possit Deum per essentiam
videre. Praeterea,
Exod. XXXIII, 20 super illud : non
videbit me homo et vivet, dicit Glossa Gregorii [ordin., ibid.], quod quibusdam
in hac carne viventibus sed inaestimabili virtute crescentibus,
contemplationis acumine potest aeterni Dei claritas videri. Claritas
autem Dei est eius essentia, ut in eadem Glossa [hic supra] dicitur. Ergo
aliquis in hac mortali vivens carne potest Deum per essentiam videre. Praeterea,
Christus habuit intellectum eiusdem naturae sicut nos habemus. Sed status
viae non impediebat intellectum eius quin Deum per essentiam videret. Ergo et
nos in statu viae Deum per essentiam videre possumus. Praeterea,
Deus, in statu viae, intellectuali visione cognoscitur ; unde Rom. c. I,
20 : invisibilia Dei per ea quae
facta sunt, intellecta, conspiciuntur. Sed
intellectualis visio est per quam res in seipsis videntur, ut Augustinus
dicit, libro XII super Genesim ad litt. [cap. 6]. Ergo mens nostra in
statu viae Deum per essentiam videre potest. Praeterea, philosophus dicit in III de Anima [cap. 8 (431 b 21)],
quod anima nostra quodammodo est omnia,
quia sensus est omnia sensibilia, et intellectus omnia intelligibilia.
Sed maxime intelligibile est divina essentia. Ergo intellectus noster etiam secundum
statum viae, secundum quem philosophus loquitur, Deum per essentiam videre
potest ; sicut et sensus noster potest omnia sensibilia sentire. Praeterea, sicut in Deo est immensa bonitas, ita et immensa veritas.
Sed divina bonitas quamvis sit immensa, potest a nobis in statu viae
immediate diligi. Ergo veritas essentiae eius potest immediate videri in statu
viae. Praeterea, intellectus noster ad hoc factus est ut Deum videat. Si ergo in
statu viae videre non potest, hoc non est nisi propter aliquod velamen :
quod quidem est duplex, culpae et creaturae. Culpae quidem velamen in statu
innocentiae non erat ; et nunc etiam a sanctis removetur : II Corinth.
III, vers. 18 : nos autem revelata
facie gloriam Domini speculantes, etc. ; creaturae vero velamen
divinae essentiae visionem, ut videtur, impedire non potest, quia Deus est
interior menti nostrae quam aliqua creatura. Ergo in statu viae mens nostra
Deum per essentiam videt. Praeterea, omne
quod est in altero, est in eo per modum recipientis. Sed Deus per essentiam
suam est in mente nostra. Cum igitur modus mentis nostrae sit
intelligibilitas ipsa, videtur quod essentia divina sit in mente nostra ut
intelligibilis : et ita mens nostra Deum per essentiam intelligit in
statu viae. Praeterea,
Cassiodorus [De anima, cap. 3]
dicit : claritatem illam inaccessibilem
sanitas mentis humanae intelligit. Sed mens nostra sanatur per gratiam.
Ergo ab habente gratiam in statu viae videri potest essentia divina, quae est
inaccessibilis claritas. Praeterea,
sicut ens quod de omnibus praedicatur, est primum in communitate, ita ens a
quo omnia causantur, est primum in causalitate, scilicet Deus. Sed ens quod
est primum in communitate, est prima conceptio nostri intellectus etiam in
statu viae. Ergo et ens quod est primum in causalitate, statim per essentiam
suam in statu viae cognoscere possumus. Praeterea, ad
visionem requiritur videns, et visum, et intentio. Sed haec tria in mente
nostra inveniuntur respectu divinae essentiae : ipsa enim mens nostra
est naturaliter divinae essentiae visiva, utpote ad hoc facta ; essentia
etiam divina adest praesentialiter menti nostrae ; intentio etiam non
deficit, quia quandocumque mens nostra ad creaturam convertitur, convertitur
etiam ad Deum, cum in creatura sit Dei similitudo. Ergo mens nostra in statu
viae Deum per essentiam videre potest. Praeterea,
Augustinus dicit, XII Confessionum [cap. 25] : si ambo videmus verum esse quod dicis, et ambo videmus verum esse
quod dico. Ubi, quaeso, id videmus ? Nec ego utique in te, nec tu in me : sed ambo in ipsa, quae supra mentes
nostras est, incommutabili veritate. Sed incommutabilis veritas est
divina essentia, in qua non potest aliquid videri, nisi ipsa videatur. Ergo
in statu viae essentiam divinam videmus et in ea omne verum inspicimus. Praeterea,
veritas inquantum huiusmodi, est cognoscibilis. Ergo summa veritas summe
cognoscibilis. Haec autem est divina essentia. Ergo etiam in statu viae
divinam essentiam cognoscere possumus quasi summe cognoscibilem. Praeterea,
Genes. cap. XXXII, 30, dicitur : vidi
Dominum facie ad faciem. Facies Dei est forma, in qua filius non rapinam
arbitratus est esse se aequalem Deo, sicut ex quadam Glossa [cf. August.,
De Trin. II, 17] habetur. Sed
forma illa est divina essentia. Ergo Iacob, in statu viae Deum per essentiam
vidit. Sed contra. I
Tim. ultimo [VI, 16] : lucem
habitat inaccessibilem, quem nullus hominum vidit sed nec videre potest. Praeterea,
Exod., XXXIII, 20 : non videbit me
homo et vivet. Glossa Gregorii [ordin.,
ibid.]. In hac carne viventibus videri
potuit Deus per circumscriptas imagines, et videri non potuit per
incircumscriptum lumen aeternitatis. Hoc autem lumen est divina essentia.
Ergo nullus in hac carne vivens potest Deum per essentiam videre. Praeterea,
Bernardus [Ps.-Bernardus, Lib. de
contemplando Deo, cap. 8] dicit quod, licet in statu viae Deus
possit totus diligi, non tamen potest totus intelligi ; sed si per
essentiam videretur, totus intelligeretur ; ergo per essentiam suam in
statu viae non videtur. Praeterea,
intellectus noster intelligit cum continuo et tempore, ut philosophus dicit
in III de Anima [l. 11 (430 a 31)]. Sed divina essentia excedit omne
continuum et tempus. Ergo intellectus noster in statu viae Deum per essentiam
videre non potest. Praeterea, plus
distat essentia divina a dono eius quam actus primus ab actu secundo. Sed
quandoque ex hoc quod aliquis videt Deum per donum intellectus aut sapientiae
in contemplatione, anima separatur a corpore quantum ad operationes sensus,
quae sunt actus secundi. Ergo si videat Deum per essentiam, oportet quod
separetur a corpore, etiam prout est actus primus eius. Sed hoc non est
quamdiu homo in statu viae existit. Ergo nullus in statu viae potest Deum per
essentiam videre. Responsio.
Dicendum, quod aliqua actio potest alicui convenire dupliciter. Uno modo sic quod illius operationis principium sit in operante, sicut
in omnibus actionibus naturalibus videmus. Alio modo sic quod principium
operationis illius vel motus, sit a principio extrinseco ; sicut est in
motibus violentis, et sicut est in operibus miraculosis, quae non fiunt nisi
virtute divina, ut illuminatio caeci, resuscitatio mortui et huiusmodi. Menti igitur
nostrae in statu viae convenire non potest visio Dei per essentiam secundum
primum modum. Mens enim nostra naturali cognitione phantasmata respicit quasi
obiecta, a quibus species intelligibiles accipit, ut dicitur in III de Anima
[l. 12 (431 a 14)] ; unde omne quod intelligit secundum statum
viae, intelligit per huiusmodi species a phantasmatibus abstractas. Nulla
autem huiusmodi species sufficiens est ad repraesentandam divinam essentiam,
vel etiam cuiuscumque alterius essentiae separatae ; cum quidditates
rerum sensibilium, quarum similitudines sunt intelligibiles species a
phantasmatibus abstractae, sint alterius rationis ab essentiis substantiarum
immaterialium etiam creatarum, et multo amplius ab essentia divina. Unde mens
nostra naturali cognitione, quam in statu viae experimur, nec Deum nec
Angelos per essentiam videre potest. Angeli tamen per essentiam videri
possunt per aliquas species intelligibiles ab eorum essentia
differentes : non autem essentia divina, quae omne genus excedit, et est
extra omne genus ; ut sic nulla creata species inveniri possit sufficiens
ad eam repraesentandam. Unde oportet,
si Deus per essentiam videri debeat, quod per nullam speciem creatam
videatur : sed ipsa eius essentia fiat intelligibilis forma intellectus
eum videntis, quod fieri non potest nisi ad hoc intellectus creatus per lumen
gloriae disponatur. Et sic in videndo Deum per essentiam, per dispositionem
infusi luminis pertingit mens ad terminum viae, qui est gloria ; et sic
non est in via. Sicut autem divinae omnipotentiae subiecta sunt corpora, ita
et mentes. Unde, sicut potest aliqua corpora perducere ad effectus quorum
dispositio in praedictis corporibus non invenitur, sicut Petrum fecit super
aquas ambulare sine hoc quod ei dotem agilitatis tribueret ; ita potest
mentem ad hoc perducere ut divinae essentiae uniatur in statu viae, modo illo
quo unitur sibi in patria, sine hoc quod a lumine gloriae perfundatur. Cum
autem hoc contingit, oportet quod mens ab illo modo cognitionis desistat quo
a phantasmatibus abstrahit ; sicut etiam corpus corruptibile, cum ei
miraculose datur agilitatis actus, non est simul in actu gravitatis. Et ideo
illi quibus hoc modo Deum videre per essentiam datur, omnino ab actibus
sensuum abstrahuntur, ut tota anima colligatur ad divinam essentiam
intuendam. Unde et rapi dicuntur, quasi vi superioris naturae abstracti ab eo
quod secundum naturam eis competebat. Sic igitur,
secundum communem cursum, nullus in statu viae Deum per essentiam videt. Et
si aliquibus hoc miraculose concedatur, ut Deum per essentiam videant, nondum
anima a carne mortali totaliter separata : non tamen sunt totaliter in
statu viae, ex quo actibus sensuum carent, quibus in statu mortalis viae
utimur.Ad primum igitur dicendum, quod secundum Augustinum, XII super Genes.
ad litt. [cap. 27-28] et ad Paulinam de videndo Deum [Epist. 147, 13], ex verbis illis
Moyses ostenditur Deum per essentiam vidisse in quodam raptu, sicut et de
Paulo dicitur II Corinth., XII, 2 : ut in hoc Iudaeorum legifer, et
doctor gentium aequarentur. Ad secundum
dicendum, quod Gregorius loquitur de illis qui acumine contemplationis ad hoc
crescunt ut divinam essentiam in raptu videant ; unde subiungit : qui sapientiam quae Deus est, videt, huic
vitae funditus moritur. Ad tertium
dicendum, quod in Christo hoc fuit singulare ut esset simul viator et
comprehensor. Quod ei competebat ex hoc quod erat Deus et homo : unde in
eius potestate erant omnia quae ad humanam naturam spectabant, ut unaquaeque
vis animae et corporis afficeretur secundum quod ipse disponebat. Unde nec
dolor corporis contemplationem mentis impediebat, nec fruitio mentis dolorem
corporis minuebat : et sic intellectus eius, luce gloriae illustratus,
Deum per essentiam videbat, ut tamen ad inferiores partes gloria non derivaretur.
Et sic simul erat viator et comprehensor ; quod de aliis dici non potest
in quibus ex superioribus viribus de necessitate redundat aliquid in
inferiores ; et a passionibus vehementibus inferiorum virium superiores
trahuntur. Ad quartum
dicendum, quod intellectuali visione in statu viae Deus cognoscitur, non ut
sciatur de Deo quid est, sed solum quid non est. Et quantum ad hoc eius
essentiam cognoscimus, eam super omnia collocatam intelligentes, quamvis
talis cognitio per aliquas similitudines fiat. Verbum autem Augustini
referendum est ad id quod cognoscitur, non ad id quo cognoscitur, ut ex
superioribus quaestionibus [art. 8 et 9 hic supra] patet. Ad quintum
dicendum, quod intellectus noster etiam in statu viae divinam essentiam
aliquo modo cognoscere potest, non ut sciat de ea quid est, sed solum quid
non est. Ad sextum
dicendum, quod nos possumus Deum diligere immediate, nullo alio praedilecto,
quamvis quandoque ex aliorum visibilium amore in invisibilia rapiamur ; non
autem possumus in statu viae Deum immediate cognoscere, nullo alio
praecognito. Cuius ratio est, quia, cum affectus ad intellectum sequatur, ubi
terminatur operatio intellectus, incipit operatio affectus. Intellectus autem
ex effectibus in causas procedens, tandem pervenit in ipsius Dei cognitionem
aliqualem, cognoscendo de eo quid non est ; et sic affectus fertur in id
quod ei per intellectum offertur, sine hoc quod necesse habeat redire per
omnia media per quae intellectus transivit. Ad septimum
dicendum, quod intellectus noster quamvis sit factus ad videndum Deum, non
tamen ut naturali sua virtute Deum videre possit, sed per lumen gloriae sibi
infusum. Et ideo omni velamine remoto nondum oportet quod intellectus Deum
per essentiam videat, si lumine gloriae non illustretur. Ipsa enim carentia
gloriae erit ei divinae visionis impedimentum. Ad octavum
dicendum, quod mens nostra cum intelligibilitate, quam habet ut proprium quoddam,
et cum aliis communiter habet esse : unde, quamvis in ea sit Deus, non oportet
quod semper sit in ea ut forma intelligibilis ; sed ut dans esse, sicut
est in aliis creaturis. Quamvis autem creaturis omnibus communiter det esse,
tamen cuilibet creaturae dat proprium modum essendi ; et sic etiam
quantum ad hoc quod in omnibus est per essentiam, praesentiam, potentiam, invenitur
esse diversimode in diversis, et in unoquoque secundum proprium eius modum. Ad nonum
dicendum, quod duplex est sanitas mentis : una qua sanatur a culpa per
gratiam fidei, et haec sanitas facit videre illam inaccessibilem claritatem
per speculum et in aenigmate. Alia est ab omni culpa et poena et miseria :
quae erit per gloriam ; et haec sanitas faciet videri Deum facie ad
faciem. Quae duae visiones distinguuntur I Corinth., XIII, 12 : videmus nunc per speculum etc. usque faciem. Ad decimum
dicendum, quod ens quod est primum per communitatem, cum sit idem per
essentiam cuilibet rei, nullius proportionem excedit ; et ideo in
cognitione cuiuslibet rei ipsum cognoscitur. Sed ens quod primum est
causalitate, excedit improportionaliter omnes alias res : unde per
nullius alterius cognitionem sufficienter cognosci potest. Et ideo in statu
viae, in quo per species a rebus abstractas intelligimus, cognoscimus ens
commune sufficienter, non autem ens increatum. Ad undecimum
dicendum, quod quamvis divina essentia sit praesens intellectui nostro, non
tamen est ei coniuncta ut forma intelligibilis, quam intelligere possit
quamdiu lumine gloriae non perficitur. Ipsa enim mens non habet facultatem
videndi Deum per essentiam antequam praedicto lumine illustretur. Et sic
deficit et videntis facultas, et visi praesentia. Intentio etiam non semper
adest ; quamvis enim in creatura inveniatur aliqualis creatoris
similitudo, non tamen quandocumque ad creaturam convertimur, convertimur ad
eam prout est similitudo creatoris. Unde non oportet quod semper intentio
nostra feratur ad Deum. Ad
decimumsecundum dicendum, quod, sicut dicit Glossa [P. Lombardi, PL 191,
155 A] super illud Psal. XI, 1 : diminutae sunt veritates etc., ab una increata veritate multae veritates in humanis mentibus
imprimuntur, sicut ab una facie multae similitudines resultant in speculis
diversis, vel uno fracto. Secundum hoc ergo nos in veritate increata
aliquid videre dicimur, secundum quod per eius similitudinem in nostra mente
resultantem de aliquo iudicamus, ut cum per principia per se nota iudicamus
de conclusionibus. Unde non oportet quod ipsa increata veritas a nobis per essentiam
videatur. Ad
decimumtertium dicendum, quod summa veritas, quantum est in se, est maxime
cognoscibilis ; sed ex parte nostra contingit quod nobis est minus
cognoscibilis, sicut patet per philosophum, in II Metaphys. [l. 1 (993 b
7)]. Ad
decimumquartum dicendum, quod auctoritas illa dupliciter exponitur |
(Duodecimo quaeritur utrum Deum esse sit per se notum menti
humanae,
sicut prima principia demonstrationis quae non potest cogitare non
esse.)
|
Il semble que oui. 1° Les choses dont la connaissance a naturellement été mise
en nous sont, pour nous, évidentes par soi. Or « chacun a, par nature,
semée en lui, la connaissance qu’il y a un Dieu », comme dit saint Jean
Damascène.
L’existence de Dieu est donc évidente par soi. 2° « Dieu est tel que rien de plus grand ne peut être
pensé », comme dit Anselme. Or ce dont on ne peut pas penser le non-être est plus
grand que ce dont on peut penser le non-être. On ne peut donc pas penser le
non-être de Dieu. 3° Dieu est la vérité même. Or nul ne peut penser le
non-être de la vérité, car si l’on prétend qu’elle n’existe pas, il s’ensuit
qu’elle existe : en effet, si la vérité n’existe pas, il est vrai que la
vérité n’existe pas. On ne peut donc pas penser le non-être de Dieu. 4° Dieu est lui-même son être. Or on ne peut penser que le
même ne se prédique pas du même, comme par exemple que l’homme ne soit pas
homme. On ne peut donc pas penser le non-être de Dieu. 5° Toutes choses désirent le souverain bien, comme dit Boèce. Or le souverain bien est Dieu seul. Toutes choses désirent
donc Dieu. Or ce qui n’est pas connu ne peut pas être désiré. Que Dieu existe
est donc la commune conception de tous ; on ne peut donc pas penser son
non-être. 6° La vérité première surpasse toute vérité créée. Or
quelque vérité créée est si évidente qu’on ne peut pas penser son non-être,
comme par exemple la vérité de cette proposition : « L’affirmation
et la négation ne sont pas vraies en même temps. » Il est donc bien
moins possible de penser le non-être de la vérité incréée, qui est Dieu. 7° L’être est possédé par Dieu plus véritablement que par
l’âme humaine. Or l’âme ne peut pas penser son propre non-être. Elle peut
donc bien moins encore penser le non-être de Dieu. 8° Tout ce qui est, il a d’abord été vrai que c’était futur.
Or la vérité est. Il a donc d’abord été vrai qu’elle était future, et ce en
vertu seulement de la vérité. On ne peut donc pas penser que la vérité n’a
pas toujours été. Or Dieu est la vérité. On ne peut donc pas penser que Dieu
n’est pas ou n’a pas toujours été. 9° [Le répondant] disait qu’il y a dans le cours de cet
argument un paralogisme, celui du relatif et de l’absolu ; car en disant
qu’une vérité était future avant qu’elle fût, on n’exprime pas quelque chose
de vrai absolument, mais seulement relativement ; et ainsi, on ne peut
pas conclure absolument que la vérité existait. En sens contraire :
tout vrai relatif se ramène à quelque vrai absolu, comme tout imparfait se
ramène à quelque parfait. Si donc il était vrai relativement qu’une vérité
était future, il était nécessaire que quelque chose fût vrai
absolument ; et ainsi, il était absolument vrai de dire que la vérité
existait. 10° Le nom propre de Dieu est « Celui qui est »,
comme on le voit clairement en Ex. 3, 14. Or on ne peut pas penser le non-être de l’étant. On ne
peut donc pas non plus penser le non-être de Dieu. En sens contraire : 1) Il est dit au psaume 13, v. 1 : « L’insensé a dit dans son cœur : “Il n’y
a point de Dieu.” » 2) [Le répondant] disait que l’existence de Dieu est
évidente par soi en un habitus de l’esprit, mais que son non-être peut être
pensé en acte. En sens contraire : on ne peut pas estimer par la raison
intérieure le contraire de ce qui est connu par un habitus naturel, comme les
premiers principes de la démonstration. Si donc l’on peut estimer en acte le
contraire de l’existence de Dieu, elle ne sera pas évidente par soi dans un
habitus. 3) Les choses qui sont évidentes par soi sont connues sans
aucune déduction des effets aux causes ; en effet, elles sont connues
dès que les termes le sont, comme il est dit au premier livre des Seconds Analytiques. Or nous ne
connaissons l’existence de Dieu qu’en regardant son effet ; Rom. 1,
20 : « Les perfections invisibles de Dieu… par le
moyen de ses œuvres » ; l’existence de Dieu n’est donc pas évidente
par soi. 4) On ne peut connaître l’existence de quelque chose sans
savoir ce que c’est. Or, dans l’état présent, nous ne pouvons pas savoir de
Dieu ce qu’il est. Son existence n’est donc pas connue de nous ; encore
moins est-elle évidente. 5) L’existence de Dieu est un article de foi. Or l’article
est ce que la foi suggère et que la raison contredit. Or les choses que la
raison contredit ne sont pas évidentes par soi. L’existence de Dieu n’est
donc pas évidente par soi. 6) Rien n’est plus certain pour l’homme que sa foi, comme
dit saint Augustin. Or un doute peut s’élever en nous sur les choses qui sont
de foi, donc sur n’importe quelles autres aussi ; et ainsi, on peut penser
le non-être de Dieu. 7) La connaissance de Dieu appartient à 8) Saint Augustin dit au livre sur la Trinité que « le souverain bien ne peut se
montrer qu’à des esprits parfaitement purifiés ». Or tous n’ont pas des
esprits parfaitement purifiés. Donc tous ne connaissent pas l’existence du
souverain bien, c’est-à-dire de Dieu. 9) De deux choses quelconques que la raison distingue, l’une
peut être pensée sans l’autre ; par exemple, nous pouvons penser Dieu
sans penser qu’il est bon, comme le montre Boèce au livre des Semaines. Or en Dieu, l’essence
et l’existence diffèrent de raison. On peut donc penser son essence sans
penser qu’il existe, et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 10) Pour Dieu, être Dieu et être juste sont une même chose.
Or certains avancent l’opinion que Dieu n’est pas juste, disant que des maux
plaisent à Dieu. Quelques-uns peuvent donc avoir l’opinion que Dieu n’existe
pas, et ainsi, l’existence de Dieu n’est pas évidente par soi. Réponse : On trouve trois opinions sur cette question. Certains, en
effet, comme le rapporte Rabbi Moïse,
prétendirent que l’existence de Dieu n’était pas évidente par soi, ni non
plus sue par démonstration, mais seulement reçue par la foi ;
et ce qui les poussait à dire cela, c’était la faiblesse des raisons que beaucoup
avancent pour prouver l’existence de Dieu. D’autres, comme Avicenne, affirmèrent que l’existence de Dieu n’était pas En effet, il y a deux façons pour une chose d’être évidente
par soi :
en soi, et pour nous. Ainsi l’existence de Dieu est évidente par soi en soi,
mais non pour nous ; aussi nous est-il nécessaire, pour connaître cela,
d’avoir des démonstrations partant des effets. Et cela apparaît de la façon
suivante. Pour qu’une chose soit évidente par soi en soi, il est seulement
exigé que le prédicat entre dans la notion du sujet ; dans ce cas, en effet,
le sujet ne peut être pensé sans qu’il soit clair que le prédicat est en lui.
Mais pour qu’une chose soit évidente par soi pour nous, il est nécessaire que
la notion du sujet, en laquelle le prédicat est inclus, soit connue de nous.
Et de là vient que certaines choses sont évidentes par soi pour tous, à
savoir, lorsque de telles propositions ont des sujets dont la notion est
connue de tous : par exemple, que n’importe quel tout est plus grand
que sa partie ; en effet, tout le monde sait ce qu’est le tout et ce
qu’est la partie. D’autres choses, en revanche, sont évidentes par soi seulement
pour les sages, qui connaissent les définitions des termes, alors que la
foule les ignore. Et c’est pourquoi Boèce dit au livre des Semaines qu’« il y a deux modes de conceptions
communes. L’une est commune à tous, comme : “Si vous retranchez des
parties égales de choses égales, etc.” L’autre est celle qui appartient seulement
aux plus savants, comme par exemple : “Les incorporels ne sont pas dans
un lieu”, conception que non pas la foule mais les savants
reconnaissent » : car la considération de la foule ne peut pas
transcender l’imagination pour atteindre la notion de réalité incorporelle. Or l’existence n’est incluse dans la
notion d’aucune créature ; en effet, l’existence de n’importe quelle
créature est autre que sa quiddité ; on ne peut donc dire d’aucune
créature que son existence est évidente par soi, même en soi. Mais en Dieu,
son existence est incluse dans la
notion de sa quiddité, car en lui sont identiques l’existence et ce qui est,
comme dit Boèce, et la même question est de savoir s’il existe et ce qu’il
est, comme dit Avicenne ; voilà pourquoi son existence est évidente par soi en
soi. En revanche, parce que la quiddité de Dieu ne nous est pas connue,
l’existence de Dieu n’est pas évidente pour nous, mais a besoin d’une
démonstration. Mais dans la patrie, où nous verrons son essence, l’existence
de Dieu sera pour nous bien plus évidente par soi qu’il n’est présentement
évident que l’affirmation et la négation ne sont pas vraies en même temps. Ainsi donc, les deux parties de l’alternative étant vraies à
quelque égard, il est nécessaire de répondre aux arguments de part et
d’autre. Réponse aux objections : 1° Il est dit que la connaissance de l’existence de Dieu a
naturellement été semée en tous, parce qu’en tous a naturellement été semé
quelque chose à partir d’où l’on peut parvenir à connaître l’existence de
Dieu. 2° Cet argument serait probant si c’était du côté de Dieu
lui-même que Dieu n’est pas évident par soi ; or en fait, s’il peut être
pensé comme non existant, c’est du côté de nous qui manquons à connaître des
choses qui sont en soi très évidentes. Donc, que Dieu puisse être pensé comme
non existant n’empêche pas qu’il soit aussi tel que rien de plus grand ne
peut être pensé. 3° La vérité est fondée sur l’étant ;
donc, de même qu’il est évident par soi que l’étant commun existe, de même
est-il évident par soi que la vérité existe. Mais il n’est pas évident par
soi pour nous qu’il y ait un étant premier qui soit la cause de tout étant,
jusqu’à ce que, ou la foi le reçoive, ou la démonstration le prouve ; il
n’est donc pas non plus évident par soi que toute vérité vienne d’une vérité
première. Il ne s’ensuit donc pas que l’existence de Dieu soit évidente par
soi. 4° Cet argument serait probant s’il était pour nous évident
par soi que la déité même est l’être de Dieu ; et assurément, cela ne
nous est pas évident par soi maintenant, puisque nous ne voyons pas Dieu dans
son essence ; mais nous avons besoin, pour le maintenir, soit de la
démonstration, soit de la foi. 5° Le souverain bien est désiré de deux façons :
d’abord dans son essence, et ainsi toutes choses ne désirent pas le souverain
bien ;
ensuite dans sa ressemblance, et ainsi toutes choses désirent le souverain
bien, car une chose n’est désirable qu’en tant qu’il se trouve en elle une
ressemblance du souverain bien. On ne peut donc pas en déduire que
l’existence de Dieu, qui est par essence le souverain bien, est évidente par
soi. 6° Bien que la vérité incréée dépasse toute vérité créée,
rien n’empêche cependant que la vérité créée soit plus évidente pour nous que
l’incréée : en effet, les choses qui sont moins évidentes en soi le sont
davantage pour nous, suivant le Philosophe. 7° On peut entendre de deux façons que le non-être d’une
chose est pensé.
D’abord en sorte que ces deux termes viennent en même temps dans
l’appréhension ; et dans ce cas, rien n’empêche que quelqu’un pense son
propre non-être, comme il pense qu’un jour il n’a pas existé. Mais de la
sorte, il ne peut pas venir en même temps dans l’appréhension qu’une chose
est le tout et qu’elle est plus petite que la partie, car l’un des termes
exclut l’autre. Ensuite, en sorte qu’un assentiment soit apporté à cette appréhension ;
et dans ce cas, on ne peut jamais penser avec assentiment son propre
non-être, car dès lors qu’on pense quelque chose, on perçoit qu’on existe. 8° Il n’est pas nécessaire qu’il ait été vrai que ce qui est
maintenant a d’abord été futur, à moins de supposer que quelque chose
existait au moment où il est censé avoir été futur. Et si nous envisageons,
par impossible, qu’une fois rien n’ait existé, alors, dans ce cas de figure,
rien ne sera vrai que matériellement : en effet, la matière de la vérité
est non seulement l’être, mais aussi le non-être, car il arrive que l’on dise le vrai à propos de l’étant et
du non-étant. Et ainsi, il ne s’ensuit pas qu’il y eut alors vérité, si ce
n’est matériellement, et donc à un certain point de vue. 9° La proposition « ce qui est vrai relativement se
ramène à la vérité ou au vrai absolu » est nécessaire si l’on suppose
que la vérité existe, mais non autrement. 10° Bien que le nom de Dieu soit « Celui qui
est », cependant cela n’est pas évident par soi pour nous ;
l’argument n’est donc pas concluant. Réponse aux objections en sens contraire : 1) Voici comment Anselme, dans son Proslogion, explique qu’il soit
affirmé que l’insensé a dit dans son cœur « Il n’y a point de
Dieu » : il a pensé ces paroles, mais n’a pu penser cela par la
raison intérieure. 2) C’est de la même façon, quant à l’habitus et quant à
l’acte, que l’existence de Dieu est évidente par soi ou ne l’est pas. 3) C’est à cause de l’imperfection de notre connaissance que
nous ne pouvons connaître l’existence de Dieu que par les effets ; cela
n’exclut donc pas qu’elle soit évidente par soi en elle-même. 4) Pour connaître l’existence d’une chose, il est nécessaire
de savoir d’elle non point ce qu’elle est par définition, mais ce qui est
signifié par son nom. 5) L’existence de Dieu n’est pas un article
de foi, mais le préambule à un article ; à moins de comprendre quelque
autre chose en association à l’existence de Dieu, par exemple que Dieu a
l’unité d’essence avec la trinité des Personnes, et autres choses semblables. 6) Les choses qui sont de foi sont connues très certainement,
au sens où la certitude implique la fermeté
de l’adhésion : en effet, le croyant n’adhère à rien plus fermement
qu’aux choses qu’il tient par la foi. Mais elles ne sont pas connues très
certainement au sens où la certitude implique l’apai- 7) La sagesse ne consiste pas seulement à connaître que Dieu
existe, mais aussi en ce que nous accédons à la connaissance de ce qu’il
est ; et cela, nous ne pouvons le connaître dans l’état de voie que dans
la mesure où nous savons ce qu’il n’est pas. En effet, celui qui
connaît une chose en tant qu’elle est distincte de toutes les autres,
approche de la connaissance par laquelle on sait ce qu’elle est ; et la
citation de saint Augustin invoquée ensuite s’entend aussi de cette connaissance. 8) On voit dès lors clairement la réponse au huitième
argument. 9) Les choses qui sont distinctes de raison ne peuvent pas
toujours être pensées comme séparées l’une de l’autre, quoiqu’elles puissent être pensées séparément.
En effet, bien qu’on puisse penser Dieu sans penser sa bonté, cependant on ne
peut penser que Dieu existe et ne soit pas bon ; donc, bien qu’en Dieu ce
qui est 10) Dieu est connu non
seulement dans son effet de justice, mais aussi dans ses autres effets ;
donc, supposé que quelqu’un ne le connaisse pas comme juste, il ne s’ensuit
pas qu’il ne soit aucunement connu. Et il n’est pas possible qu’aucun de ses
effets ne soit connu, puisque l’étant commun, qui ne
peut pas être inconnu, est son effet. |
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Et videtur quod
sic. Illa enim sunt
nobis per se nota, quorum cognitio naturaliter est nobis indita. Sed cognitio existendi Deum naturaliter
omnibus est inserta, ut Damascenus [De
fide I, 1] dicit. Ergo Deum esse est per se notum. Praeterea, Deus est id quo maius cogitari non potest,
ut Anselmus [Proslog., cap. 2]
dicit. Sed illud quod non potest cogitari non esse, est maius illo quod
potest cogitari non esse. Ergo Deus non potest cogitari non esse. Praeterea, Deus
est ipsa veritas. Sed nullus potest cogitare veritatem non esse, quia si
ponitur non esse, sequitur eam esse : si enim veritas non est, verum est
veritatem non esse. Ergo non potest cogitari Deum non esse. Praeterea, Deus
est ipsum esse suum. Sed non potest cogitari quin idem de se praedicetur, ut
quod homo non sit homo. Ergo non potest cogitari Deum non esse. Praeterea,
omnia desiderant summum bonum, ut Boetius [De consol. III, 2] dicit. Summum autem bonum, solus Deus est.
Ergo omnia desiderant Deum. Sed non potest desiderari quod non cognoscitur.
Ergo communis omnium conceptio est Deum esse ; ergo non potest cogitari
non esse. Praeterea, veritas prima praecellit omnem veritatem creatam. Sed aliqua
veritas creata est adeo evidens quod non potest cogitari non esse, sicut veritas
huius propositionis quod affirmatio et negatio non sunt simul vera. Ergo
multo minus potest cogitari veritatem increatam non esse, quae Deus est. Praeterea,
verius esse habet Deus quam anima humana. Sed anima non potest se cogitare
non esse. Ergo multo minus potest cogitare Deum non esse. Praeterea, omne
quod est, prius fuit verum esse futurum. Sed
veritas est. Ergo prius fuit verum eam futuram. Non autem nisi veritate.
Ergo non potest cogitari quin semper veritas fuerit. Deus autem est veritas.
Ergo non potest cogitari Deum non esse vel non semper fuisse. Sed dicebat,
quod in processu huius argumenti est fallacia, secundum quid et
simpliciter ; quia veritatem futuram esse antequam esset, non dicit
aliquid verum simpliciter, sed tantum secundum quid ; et sic non potest
concludi simpliciter veritatem esse. – Sed contra, omne verum secundum quid
reducitur ad aliquod verum simpliciter, sicut omne imperfectum ad aliquod
perfectum. Si ergo veritatem futuram esse, erat verum secundum quid, oportebat
aliquid esse verum simpliciter ; et sic simpliciter erat verum, dicere
veritatem esse. Praeterea,
nomen Dei proprium est qui est, ut
patet Exod. III, 14. Sed non potest cogitari ens non esse. Ergo nec cogitari
potest Deum non esse. Sed contra. Est
quod dicitur in Psalm. XIII, 1 : dixit
insipiens in corde suo : non
est Deus. Sed dicebat,
quod Deum esse, in habitu mentis est per se notum, sed actu potest cogitari
non esse. – Sed contra, de his quae naturali habitu cognoscuntur, non potest
contrarium aestimari secundum interiorem rationem, sicut sunt prima principia
demonstrationis. Si ergo contrarium huius quod est Deum esse, potest
aestimari in actu, Deum esse, non erit per se notum in habitu. Praeterea, illa
quae sunt per se nota, cognoscuntur sine aliqua deductione a causatis in
causas ; statim enim cognitis terminis cognoscuntur, ut dicitur I
posteriorum [Anal. post. I, 7
(72 b 23)]. Sed Deum esse non cognoscimus nisi inspiciendo effectum
eius ; Rom., I, 20 : invisibilia
Dei per ea quae facta sunt, etc. ; ergo Deum esse, non est per se notum. Praeterea, non
potest de aliquo sciri ipsum esse, nisi quid ipsum sit cognoscatur. Sed de
Deo in praesenti statu scire non possumus quid est. Ergo eum esse non est
nobis notum ; nedum sit per se notum. Praeterea, Deum
esse est articulus fidei. Sed articulus est quod fides suggerit, et ratio
contradicit. Ea autem quibus ratio contradicit, non sunt per se nota. Ergo
Deum esse non est per se notum. Praeterea,
nihil est homini certius sua fide, ut Augustinus [cf. De Trin. XIII, 1] dicit. Sed de his quae sunt fidei,
dubitatio potest nobis oriri, ergo et de quibuslibet aliis ; et sic
cogitari potest Deum non esse. Praeterea, cognitio Dei ad sapientiam pertinet. Sed non omnes habent sapientiam.
Ergo non omnibus notum est Deum esse, ergo non est per se notum. Praeterea,
Augustinus dicit in libro de Trinitate [I, 2], quod summum bonum nonnisi purgatissimis mentibus cernitur. Sed non
omnes habent purgatissimas mentes. Ergo non omnes cognoscunt summum bonum,
scilicet Deum esse. Praeterea,
inter quaecumque distinguit ratio, unum eorum potest sine altero
cogitari ; sicut etiam cogitare possumus Deum, sine hoc quod cogitemus
eum esse bonum, ut patet per Boetium in libro de Hebdom. [ed. Peiper,
p. 171,85]. Sed in Deo differt essentia et esse ratione. Ergo potest
cogitari eius essentia sine hoc quod cogitetur esse, et sic ut prius. Praeterea, Deo
idem est esse Deum quod esse iustum. Sed quidam opinantur Deum non esse
iustum, qui dicunt Deo placere mala. Ergo aliqui possunt opinari Deum non
esse, et sic Deum esse non est per se notum. Responsio.
Dicendum, quod circa hanc quaestionem invenitur triplex opinio. Quidam enim,
ut Rabbi Moyses [Dux neutr. I,
74] narrat, dixerunt quod Deum esse non est per se notum, nec etiam per
demonstrationem scitum, sed est tantum a fide susceptum ; et ad hoc
dicendum induxit eos debilitas rationum quas multi inducunt ad probandum Deum
esse. Alii vero dixerunt, ut Avicenna [Metaph. I,
1], quod Deum esse, non est per se notum, est tamen per demonstrationem scitum.
Alii vero, ut Anselmus [Proslog.,
cap. 2-4], opinantur quod Deum esse sit per se notum, in tantum quod
nullus possit cogitare interius Deum non esse ; quamvis hoc possit
exterius proferre, et verba quibus profert interius cogitare. Prima quidem
opinio manifeste falsa apparet. Invenitur enim hoc quod est Deum esse,
demonstrationibus irrefragabilibus etiam a philosophis probatum ;
quamvis etiam a nonnullis ad hoc ostendendum aliquae rationes frivolae inducantur.
Duarum vero opinionum sequentium utraque secundum aliquid vera est. Est enim
dupliciter aliquid per se notum ; scilicet secundum se, et quoad nos.
Deum igitur esse, secundum se est per se notum ; non autem quoad
nos ; et ideo nobis necessarium est, ad hoc cognoscendum, demonstrationes
habere ex effectibus sumptas. Et hoc quidem sic apparet. Ad hoc enim quod
aliquid sit per se notum secundum se, nihil aliud requiritur nisi ut praedicatum
sit de ratione subiecti ; tunc enim subiectum cogitari non potest sine
hoc quod praedicatum ei inesse appareat. Ad
hoc autem quod sit per se notum nobis, oportet quod nobis sit cognita ratio
subiecti in qua includitur praedicatum. Et inde est quod quaedam
per se nota sunt omnibus ; quando scilicet propositiones huiusmodi habent
talia subiecta quorum ratio omnibus nota est, ut, omne totum maius est sua
parte ; quilibet enim scit quid est totum et quid est pars. Quaedam vero
sunt per se nota sapientibus tantum, qui rationes terminorum cognoscunt,
vulgo eas ignorante. Et secundum hoc Boetius in libro de Hebdomadibus [ed.
Peiper, p. 169,2] dicit, quod duplex
est modus communium conceptionum. Una est communis omnibus, ut, si ab
aequalibus aequalia demas, et cetera. Alia quae est doctiorum tantum, ut puta
incorporalia in loco non esse, quae non vulgus, sed docti comprobant ; quia scilicet vulgi consideratio
imaginationem transcendere non potest, ut ad rationem rei incorporalis
pertingat. Hoc autem quod
est esse, in nullius creaturae ratione includitur ; cuiuslibet enim
creaturae esse est aliud ab eius quidditate : unde non potest dici de aliqua
creatura quod eam esse sit per se notum etiam secundum se. Sed in Deo esse
ipsius includitur in suae quidditatis ratione, quia in eo est idem quod est
et esse, ut Boetius [De hebdomadibus
(ed. Peiper, p. 169, 43)] dicit, et idem an est et quid est, ut dicit
Avicenna [Metaph. VIII,
4] ; et ideo secundum se est per se notum. Sed quia quidditas Dei non
est nobis nota, ideo quoad nos Deum esse non est nobis notum, sed indiget demonstratione.
Sed in patria, ubi essentiam eius videbimus, multo erit nobis amplius per se
notum Deum esse, quam nunc sit per se notum quod affirmatio et negatio non
sunt simul vera. Quia igitur
utraque pars quaestionis quantum ad aliquid vera est, ad utrasque rationes respondere
oportet. Ad primum
igitur dicendum, quod cognitio existendi Deum dicitur omnibus naturaliter
insita, quia omnibus naturaliter est insitum aliquid unde potest perveniri ad
cognoscendum Deum esse. Ad secundum
dicendum, quod ratio illa procederet, si esset ex parte ipsius, quod non est
per se notum ; nunc autem quod potest cogitari non esse, est ex parte
nostra, qui sumus deficientes ad cognoscendum ea quae sunt in se notissima.
Unde hoc quod Deus potest cogitari non esse, non impedit quin etiam sit id
quo maius cogitari non possit. Ad tertium
dicendum, quod veritas supra ens fundatur ; unde, sicut ens esse in
communi est per se notum, ita et etiam veritatem esse. Non est autem per se
notum nobis, esse aliquod primum ens quod sit causa omnis entis, quousque hoc
vel fides accipiat, vel demonstratio probet ; unde nec est per se notum
omnem veritatem ab aliqua prima veritate esse. Unde non sequitur quod Deum
esse sit per se notum. Ad quartum
dicendum, quod ratio illa procederet, si hoc esset nobis per se notum, quod
ipsa deitas sit esse Dei ; quod quidem nunc nobis per se notum non est,
cum Deum per essentiam non videamus ; sed indigemus, ad hoc tenendum,
vel demonstratione vel fide. Ad quintum
dicendum, quod summum bonum desideratur dupliciter : uno modo in sui
essentia : et sic non omnia desiderant summum bonum ; alio modo in
sui similitudine : et sic omnia summum bonum desiderant, quia nihil est
desiderabile nisi in quantum in eo aliqua similitudo summi boni invenitur.
Unde ex hoc non potest haberi quod, Deum esse, qui est summum bonum per essentiam,
sit per se notum. Ad sextum
dicendum, quod quamvis veritas increata excedat omnem veritatem creatam,
nihil tamen prohibet veritatem creatam, esse nobis magis notam quam
increatam : ea enim quae sunt minus nota in se sunt magis nota quoad
nos, secundum philosophum [Phys. I,
1 (184 a 16)]. Ad septimum
dicendum, quod cogitari aliquid non esse, potest intelligi dupliciter. Uno
modo ut haec duo simul in apprehensione cadant ; et sic nihil prohibet
quod aliquis cogitet se non esse, sicut cogitat se quandoque non fuisse. Sic
autem non potest simul in apprehensione cadere aliquid esse totum et minus
parte, quia unum eorum excludit alterum. Alio modo ita quod huic
apprehensioni assensus adhibeatur ; et sic nullus potest cogitare se non
esse cum assensu : in hoc enim quod cogitat aliquid, percipit se esse. Ad octavum
dicendum, quod id quod nunc est, verum fuisse prius esse futurum, non
oportet, nisi supposito quod aliquid tunc fuerit quando hoc dicitur fuisse
futurum. Si vero ponamus, per impossibile, aliquando nihil fuisse, tunc, tali
positione facta, nihil erit verum nisi materialiter tantum : materia
enim veritatis non solum est esse, sed etiam non esse, quia de ente et non
ente contingit verum dicere. Et sic non sequitur quod tunc veritas fuerit
nisi materialiter et sic secundum quid. Ad nonum dicendum, quod id quod est verum secundum quid, reduci ad veritatem
vel verum simpliciter, necessarium est supposito veritatem esse, non autem
aliter. Ad decimum
dicendum, quod quamvis nomen Dei sit qui
est, non tamen hoc est per se notum nobis ; unde ratio non sequitur. Ad primum autem in contrarium dicendum, quod Anselmus in Prosl. [cap. 4],
ita exponit, quod insipiens intelligatur dixisse in corde, non est Deus, inquantum haec verba
cogitavit ; non quod hoc interiori ratione cogitare potuerit. Ad secundum
dicendum, quod eodem modo quantum ad habitum et actum Deum esse est per se
notum, et non per se notum. Ad tertium
dicendum, quod hoc est ex defectu cognitionis nostrae, quod Deum esse cognoscere
non possumus nisi ex effectibus ; unde per hoc non excluditur quin
secundum se sit per se notum. Ad quartum
dicendum, quod ad hoc quod cognoscatur aliquid esse, non oportet quod sciatur
de eo quid sit per definitionem, sed quid significetur per nomen. Ad quintum
dicendum, quod Deum esse non est articulus fidei, sed praecedens
articulum ; nisi cum hoc quod est Deum esse aliquid aliud cointelligatur ;
utpote quod habet unitatem essentiae cum trinitate personarum, et alia huiusmodi. Ad sextum
dicendum, quod illa quae sunt fidei, certissime cognoscuntur, secundum quod
certitudo importat firmitatem adhaesionis : nulli enim credens firmius
inhaeret quam his quae per fidem tenet. Non autem cognoscuntur certissime,
secundum quod certitudo importat quietationem intellectus in re
cognita : quod enim credens assentiat his quae credit, non provenit ex
hoc quod eius intellectus sit terminatus ad illa credibilia virtute aliquorum
principiorum, sed ex voluntate, quae inclinat intellectum ad hoc quod illis
creditis assentiat. Et inde est quod de his quae sunt fidei, potest motus
dubitationis insurgere in credente. Ad septimum
dicendum, quod sapientia non consistit in hoc solum quod cognoscatur Deum
esse, sed in hoc quod accedimus ad cognoscendum de eo quid est ; quod
quidem in statu viae cognoscere non possumus, nisi quantum de eo cognoscimus
quid non est. Qui enim scit aliquid prout est ab omnibus aliis distinctum, appropinquat
cognitioni qua cognoscitur quid est ; et de hac etiam cognitione
intelligitur auctoritas Augustini consequenter inducta. Unde patet responsio ad octavum. Ad nonum dicendum, quod ea quae sunt ratione distincta, non semper
possunt cogitari ab invicem separata esse, quamvis separatim cogitari possint.
Quamvis enim
cogitari possit Deus sine hoc quod eius bonitas cogitetur, tamen non potest
cogitari quod sit Deus, et non sit bonus ; unde licet in Deo quod est et
esse ratione distinguantur, tamen non sequitur propter hoc quod possit cogitari
non esse. Ad decimum
dicendum, quod Deus non solum cognoscitur in effectu iustitiae, sed in aliis
etiam suis effectibus ; unde, dato quod ab aliquo non cognoscatur ut
iustus, non sequitur quod nullo modo cognoscatur. Nec potest esse quod nullus
eius effectus cognoscatur, cum eius effectus sit ens commune, quod incognitum
esse non potest. |
(Tertiodecimo quaeritur utrum per naturalem
rationem
possit cognosci Trinitas personarum.)
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Il semble que oui. 1° Il est dit en Rom. 1, 20 : « Les perfections invisibles de Dieu… par le
moyen de ses œuvres ; sa puissance
éternelle aussi, et sa divinité. » Or la Glose rapporte les perfections invisibles à la
Personne du Père, la puissance éternelle à celle du Fils, la divinité à celle
du Saint-Esprit. Nous pouvons donc parvenir à connaître la Trinité par la
raison naturelle à partir des créatures. 2° On sait par la connaissance naturelle qu’il y a en Dieu
la plus parfaite puissance, et qu’en lui est l’origine de toute la puissance.
Il est donc nécessaire de lui attribuer la première puissance. Or la première
puissance est la puissance générative. Nous pouvons donc savoir par la raison
naturelle qu’il y a en Dieu la puissance générative. Or, une fois posée en
Dieu la puissance générative, la distinction des Personnes s’ensuit nécessairement.
Nous pouvons donc connaître par la raison naturelle la distinction des Personnes.
Et voici comment [l’objectant] prouvait que la puissance générative est la
première puissance. L’ordre des puissances est conforme à l’ordre des
opérations. Or, entre toutes les opérations, la première est la pensée, car
il est prouvé que celui qui agit par son intelligence est premier, et en lui
la pensée, du point de vue de notre manière de connaître, est antérieure au
vouloir et à l’agir. La puissance intellective est donc la première des
puissances. Or la puissance intellective est une puissance générative, car
quiconque pense engendre en soi-même sa connaissance. La puissance générative
est donc la première des puissances. 3° Tout ce qui est équivoque se ramène à un univoque, comme
toute multitude se ramène à une unité. Or la procession des créatures à
partir de Dieu est une procession équivoque, puisque les créatures n’ont en
commun avec Dieu ni le nom ni la notion. Il est donc nécessaire de concevoir
par la raison naturelle qu’une procession univoque préexiste en Dieu, selon
laquelle Dieu procède de Dieu ; et une fois qu’on l’a posée, la
distinction des Personnes en Dieu s’ensuit. 4° Une certaine glose sur l’Apocalypse dit qu’il n’y avait
pas de secte qui se fût trompée sur la Personne du Père. Or c’eût été une
très grande erreur sur la Personne du Père que de prétendre qu’il n’a pas de
Fils. Donc même la secte des philosophes, 5° Comme dit Boèce dans son Arithmétique, une égalité précède
toute inégalité. Or il y a une inégalité entre le Créateur et la créature. Il
est donc nécessaire d’admettre en Dieu une égalité avant cette inégalité. Or
il ne peut y avoir là d’égalité que s’il y a distinction, car rien n’est égal
à soi-même, de même que rien n’est semblable à soi-même, comme dit saint
Hilaire. Il est donc nécessaire de reconnaître une distinction des
Personnes en Dieu selon la raison naturelle. 6° La raison naturelle parvient à établir qu’il y a en Dieu
le suprême agrément. Or « aucun bien n’est agréablement possédé s’il
n’est partagé », comme dit Boèce. On peut donc savoir par la raison naturelle qu’il y a en
Dieu des Personnes distinctes qui, par leur société, possèdent agréablement
la bonté. 7° La raison naturelle parvient au Créateur par la
ressemblance de la créature. Or la ressemblance du Créateur se trouve dans la
créature non seulement quant aux attributs essentiels, mais aussi quant aux
propriétés des Personnes. Nous pouvons donc parvenir aux propriétés des
Personnes par la raison naturelle. 8° Les philosophes n’ont eu connaissance de Dieu que par la
raison naturelle. Or quelques-uns d’entre eux sont parvenus à connaître la
Trinité ; c’est pourquoi il est dit au premier livre sur le Ciel et le Monde : « et
par ce nombre » – c’est-à-dire le nombre trois – « nous nous sommes
mis à magnifier le Créateur ». Donc, etc. 9° Saint Augustin rapporte au dixième livre de la Cité de Dieu que le philosophe Porphyre a admis un Dieu Père,
et un Fils engendré par lui ; il dit aussi au livre des Confessions que, dans certains livres de Platon, il a trouvé ce qui
est écrit au début de l’Évangile de saint Jean : « Au commencement était le Verbe, etc. »
jusqu’à « le Verbe s’est fait chair » non compris ; or dans
ces paroles apparaît manifestement la distinction des Personnes. On peut donc
parvenir par la raison naturelle à connaître la Trinité. 10° Même par la raison naturelle, les philosophes auraient
accordé que Dieu peut dire quelque chose. Or dire, cela entraîne en Dieu
l’émission du Verbe et la distinction des Personnes. On peut donc connaître
la trinité des Personnes par la raison naturelle. En sens contraire : 1) Il est dit en Hébr. 11, 1 : « La foi est la substance des choses que l’on
doit espérer, et la preuve de celles qu’on ne voit pas. » Or les choses
qui sont connues par la raison naturelle sont des choses que l’on voit. Puis
donc que la trinité des Personnes appartient aux articles de foi, il semble
qu’on ne puisse pas la connaître par la raison naturelle. 2) Saint Grégoire dit : « La
foi n’aurait pas de mérite si la raison humaine lui fournissait des preuves
expérimentales. » Or le mérite consiste surtout dans la foi en la
Trinité. Cela ne peut donc pas être connu par la raison naturelle. Réponse : La trinité des Personnes est connue de deux façons. D’abord
quant aux propriétés par lesquelles les Personnes se distinguent ; et si
l’on connaît ces propriétés, la Trinité est vraiment connue en Dieu. Ensuite
par les attributs essentiels, qui sont appropriés aux Personnes, comme la puissance
l’est au Père, la sagesse au Fils, la bonté au Saint-Esprit ; cependant
la Trinité ne peut pas être parfaitement connue par de tels attributs, car,
même si l’on ôte en pensée la Trinité, ils demeurent en Dieu ; mais, la
Trinité supposée, de tels attributs sont appropriés aux Personnes à cause
d’une ressemblance aux propriétés des Personnes. Or on peut connaître par la raison naturelle ces
appropriations aux Personnes, mais nullement les propriétés des Personnes. Et la raison en est qu’il ne peut émaner d’un agent une
action à laquelle ses instruments ne peuvent s’étendre ; comme l’art du
forgeron ne peut bâtir, car les instruments du forgeron ne s’étendent pas à
cet effet. Or les premiers principes de la démonstration, comme dit le
Commentateur au troisième livre sur l’Âme, sont en nous comme
les instruments de l’intellect agent, dont la lumière fait en nous la vigueur
de la raison naturelle. Par conséquent, notre raison naturelle ne peut atteindre
à la connaissance de rien qui dépasse l’extension des premiers principes. Or
la connaissance des premiers principes a son origine dans
les choses sensibles, comme le montre le philosophe au deuxième livre des Seconds Analytiques. Mais on ne peut arriver,
à partir des sensibles, à connaître les propriétés des Personnes comme on
passe des effets aux causes, car tout ce qu’il y a de causalité en Dieu
relève de l’essence, puisque Dieu est cause des réalités par son essence. Or
les propriétés des Personnes sont des relations par lesquelles les Personnes
ne se rapportent pas aux créatures, mais l’une à l’autre. C’est pourquoi nous
ne pouvons parvenir aux propriétés des Personnes par la raison naturelle. Réponse aux objections : 1° Cette explication de la Glose s’entend des appropriations aux Personnes, non de leurs
propriétés. 2° On peut établir adéquatement par la raison naturelle que
la puissance intellective est la première des puissances, mais non qu’elle
est une puissance générative. En effet, puisqu’en Dieu, celui qui pense,
l’acte de penser et l’objet pensé sont identiques, la raison naturelle ne
contraint pas à affirmer que Dieu, en pensant, engendre une chose distincte
de lui. 3° Toute multitude présuppose une unité, et toute équivocité
une univocité ; cependant toute génération équivoque ne présuppose pas
une génération univoque, mais c’est plutôt
l’inverse, si l’on suit la raison naturelle. En effet, les causes équivoques
sont par soi des causes de l’espèce, et ont donc une causalité sur toute
l’espèce, au lieu que les causes univoques ne sont pas par elles-mêmes des
causes de l’espèce, mais sont causes en celui-ci ou celui-là ; aucune
cause univoque n’a donc de causalité relativement à toute l’espèce, sinon
quelque chose serait cause de soi-même, ce qui est impossible ;
l’argument n’est donc pas concluant. 4° Cette Glose
s’entend des sectes d’hérétiques qui sortirent de l’Église ; les sectes
des Gentils ne sont donc pas incluses parmi elles. 5° Même sans supposer une distinction de Personnes, nous
pouvons placer l’égalité en Dieu, en tant que nous disons sa bonté égale à sa
sagesse. Ou bien l’on peut répondre que l’on considère deux choses dans
l’égalité : la cause de l’égalité, et les suppôts de l’égalité. La cause de l’égalité est l’unité, mais celle des autres
proportions est un nombre. Ainsi donc, de ce côté, l’égalité précède
l’inégalité, comme l’unité précède le nombre. Mais les suppôts de l’égalité
sont nombreux, et ils ne sont pas présupposés aux suppôts de
l’inégalité ; sinon il serait nécessaire que toute unité soit précédée
d’une dualité, parce que l’égalité se trouve en premier dans la dualité, et
qu’il y a inégalité entre l’unité et la dualité. 6° La parole de Boèce est à entendre de ceux qui n’ont pas
en eux-mêmes la parfaite bonté, mais dont l’un a besoin du secours de
l’autre, et c’est pourquoi l’agrément ne s’accomplit pas sans partage. Mais
Dieu lui-même a en soi la plénitude de la bonté ; il n’est donc pas
nécessaire de concevoir une société pour qu’il ait un plein agrément. 7° Bien que parmi les créatures se trouvent des choses qui
ressemblent aux Personnes quant aux propriétés, cependant on ne peut conclure
de ces ressemblances qu’il en est de même en Dieu, car les choses qui se trouvent
distinctes dans les créatures se rencontrent sans distinction dans le Créateur. 8° Aristote n’entendait pas placer le nombre trois en Dieu,
mais montrer la perfection du nombre trois par le fait que les
anciens observaient ce nombre dans les sacrifices et les prières. 9° Ces paroles des philosophes s’entendent des appropriations
aux Personnes et non de leurs propriétés. 10° Un philosophe, selon
la raison naturelle, n’accorderait jamais que Dieu « dit », au sens
où « dire » implique la distinction des Personnes ; mais
seulement comme un attribut de l’essence. |
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Et videtur quod sic. Per id quod dicitur Rom. I, 20 : invisibilia Dei per ea quae facta sunt, etc., Glossa [P. Lombardi,
PL 191, 1328 C] autem invisibilia refert ad personam patris ;
sempiternam virtutem ad personam filii, divinitatem ad personam spiritus
sancti. Ergo per naturalem rationem ex creaturis possumus in Trinitatis cognitionem
devenire. Praeterea, naturali cognitione cognoscitur quod in Deo est
perfectissima potentia, et quod in eo est totius potentiae origo. Ergo
oportet ei primam potentiam attribuere. Prima autem potentia est potentia
generativa. Ergo secundum rationem naturalem scire possumus quod in Deo sit
generativa potentia. Sed posita generativa potentia in divinis, de
necessitate sequitur distinctio personarum. Ergo naturali ratione
distinctionem personarum cognoscere possumus. Quod autem potentia generativa sit
prima potentia, sic probabat. Secundum ordinem operationum est ordo potentiarum.
Sed inter omnes
operationes prima est intelligere ; quia agens per intellectum probatur
esse primum, et in eo intelligere, secundum modum intelligendi, est prius
quam velle et agere. Ergo potentia intellectiva est prima potentiarum. Sed
potentia intellectiva est potentia generativa, quia omnis intelligens gignit
notitiam suam in seipso. Ergo potentia generativa
est prima potentiarum. Praeterea, omne aequivocum reducitur ad univocum, sicut omnis multitudo
ad unitatem. Sed processio creaturarum a Deo est processio aequivoca, cum
creaturae non communicent cum Deo in nomine et ratione. Ergo oportet ponere
per naturalem rationem praeexistere in Deo processionem univocam, secundum
quam Deus a Deo procedat : qua posita, sequitur personarum distinctio in
divinis. Praeterea, quaedam Glossa [ordin.]
super Apocal. [I, 4] dicit, quod nulla secta fuit quae circa personam patris
erraverit. Sed maximus esset error circa personam patris, quod poneretur
filium non habere. Ergo etiam secta philosophorum, qui naturali ratione Deum
cognoverunt, posuit patrem et filium in divinis. Praeterea, sicut dicit Boetius in sua Arithmetica [I, 32], omnem
inaequalitatem praecedit aequalitas. Sed inter creatorem et creaturam est
inaequalitas. Ergo ante hanc inaequalitatem oportet aliquam aequalitatem
ponere in Deo. Sed non potest
ibi esse aequalitas nisi sit ibi distinctio : quia nihil est sibi ipsi
aequale, sicut nec simile, ut Hilarius [De
Trin. III, 23] dicit. Ergo oportet ponere distinctionem
personarum in divinis secundum naturalem rationem. Item, naturalis ratio ad hoc pervenit quod in Deo sit summa
iucunditas. Sed nullius boni sine socio
est iocunda possessio, ut Boetius [Seneca, Epistul. Mor. I, epist. 6, 4] dicit. Ergo naturali ratione
sciri potest quod in Deo sunt personae distinctae ex quorum consortio est in
eis iocunda possessio bonitatis. Praeterea, naturalis ratio in creatorem pervenit ex similitudine
creaturae. Sed in creatura invenitur similitudo creatoris non solum quantum
ad essentialia attributa, sed etiam quantum ad propria personarum. Ergo,
naturali ratione possumus in personarum propria devenire. Praeterea, philosophi non habuerunt cognitionem de Deo nisi per naturalem
rationem. Sed aliqui philosophi pervenerunt ad cognitionem Trinitatis ;
unde dicitur in I Caeli et Mundi [cap. 1 (268 a 14)] : et per hunc quidem numerum, scilicet
ternarium, adhibuimus nosipsos
magnificare creatorem, ergo et cetera. Praeterea, Augustinus narrat in X de Civitate Dei [cap. 23], quod
Porphyrius philosophus posuit Deum patrem, et filium ab eo genitum ; in
libro etiam Confessionum [VII, 9], dicit, quod in quibusdam libris Platonis
invenit hoc quod scriptum est in principio Evangelii Ioannis [I, 1-14] :
in principio erat verbum, etc.
usque verbum caro factum est
exclusive ; in quibus verbis manifeste ostenditur distinctio personarum.
Ergo naturali ratione potest quis pervenire in cognitionem Trinitatis. Praeterea, naturali ratione etiam philosophi concessissent, quod Deus
potest aliquid dicere. Sed ad dicere in divinis sequitur verbi emissio, et personarum
distinctio. Ergo trinitas personarum ratione naturali cognosci potest. Sed contra. Est quod dicitur Hebr. XI, v. 1 : fides est substantia sperandarum rerum,
argumentum non apparentium. Ea vero quae naturali ratione cognoscuntur,
sunt apparentia. Ergo cum trinitas personarum ad articulos fidei pertineat,
videtur quod naturali ratione cognosci non possit. Praeterea, Gregorius [In Evang.
II, hom. 26] dicit : fides
non habet meritum, cui humana ratio praebet experimentum. Sed in fide
Trinitatis praecipue meritum consistit. Ergo, hoc non potest cognosci
naturali ratione.Responsio. Dicendum, quod trinitas personarum dupliciter
cognoscitur. Uno modo quantum ad propria, quibus personae
distinguuntur : et his cognitis, vere Trinitas cognoscitur in divinis.
Alio modo per essentialia, quae personis appropriantur, sicut potentia patri,
sapientia filio, bonitas spiritui sancto ; sed per talia Trinitas
perfecte cognosci non potest, quia etiam Trinitate remota per intellectum,
ista remanent in divinis ; sed Trinitate supposita, huiusmodi attributa
propter aliquam similitudinem ad propria personarum appropriantur personis. Haec autem personis appropriata naturali ratione cognosci
possunt ; propria vero personarum nequaquam. Cuius ratio est, quia ab
agente non potest aliqua actio progredi ad quam se eius instrumenta extendere
non possunt ; sicut ars fabrilis non potest aedificare, quia ad hunc
effectum non se extendunt fabrilia instrumenta. Prima autem principia
demonstrationis, ut Commentator dicit, in III de Anima [comm. 36], sunt
in nobis quasi instrumenta intellectus agentis, cuius lumine in nobis viget
ratio naturalis. Unde ad nullius cognitionem nostra naturalis ratio potest
pertingere ad quod se prima principia non extendant. Primorum autem
principiorum cognitio a sensibilibus ortum sumit, ut patet per philosophum,
II Posteriorum [Anal. Post. II,
20 (100 a 10)]. Ex sensibilibus autem non potest perveniri ad cognoscendum
propria personarum, sicut ex effectibus devenitur in causas ; quia omne
id quod rationem causalitatis in divinis habet, ad essentiam pertinet, cum
Deus per essentiam suam sit causa rerum. Propria autem personarum sunt
relationes, quibus personae non ad creaturas, sed ad invicem referuntur. Unde
naturali ratione in propria personarum devenire non possumus. Ad primum ergo dicendum, quod expositio illa Glossae sumitur secundum
appropriata personis, non secundum propria personarum. Ad secundum dicendum, quod potentiam intellectivam esse primam potentiarum,
satis naturali ratione constare potest ; non autem hanc intellectivam
potentiam esse potentiam generativam. Cum enim in Deo sit idem intelligens,
intelligere et intellectum, naturalis ratio non cogit ponere quod Deus,
intelligendo, aliquid gignat a se distinctum. Ad tertium
dicendum, quod omnis multitudo praesupponit aliquam unitatem, et aequivocatio
omnis Ad quartum
dicendum, quod Glossa illa intelligitur de sectis haereticorum qui ex
Ecclesia prodierunt ; unde in eis non includuntur sectae gentilium. Ad quintum
dicendum, quod etiam non supposita personarum distinctione, possumus ponere
aequalitatem in divinis, secundum quod eius bonitatem sapientiae suae
aequalem dicimus. Vel dicendum quod in aequalitate duo considerantur :
scilicet aequalitatis causa, et aequalitatis supposita. Causa aequalitatis
est unitas, aliarum vero proportionum aliquis numerus. Unde hoc modo ex parte
ista, aequalitas inaequalitatem praecedit, sicut unitas numerum. Sed
supposita aequalitatis sunt multa ; et haec non praesupponuntur ad
supposita inaequalitatis ; alias oporteret ante omnem unitatem
dualitatem praecedere, quia in dualitate primo invenitur aequalitas, inter
unitatem vero et dualitatem est inaequalitas. Ad sextum
dicendum, quod verbum Boetii est intelligendum de illis quae non habent in se
perfectam bonitatem, sed unum indiget adminiculo alterius, unde iucunditas
non perficitur sine socio. Sed ipse Deus in se habet plenitudinem
bonitatis ; unde ad eius iucunditatem plenam non oportet ponere
consortium. Ad septimum
dicendum, quod quamvis in creaturis inveniantur aliqua similia personarum
quantum ad Ad octavum dicendum, quod Aristoteles non intellexit ponere numerum
ternarium in Deo ; sed ostendere perfectionem ternarii numeri ex hoc
quod antiqui in sacrificiis et orationibus numerum ternarium observabant. Ad nonum
dicendum, quod verba illorum philosophorum intelliguntur quantum ad appropriata
personarum, et non quantum ad propria. Ad decimum dicendum, quod philosophus ratione naturali nunquam
concederet Deum dicere secundum quod dicere importat distinctionem
personarum ; sed solum secundum quod essentialiter dicitur. |
G
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 80)
Un homme peut être enseigné :
par un
homme, Dieu gardant le magistère principal et intérieur (art. 1)
non par lui-même (2)
par un ange (3)
L’enseignement relève de la vie contemplative et de
la vie active,
mais davantage de cette dernière
(4)
|
LA QUESTION PORTE SUR LE MAÎTRE. Article
1 :
Enseigner et être appelé maître, est-ce possible à l’homme ou à Dieu
seul ? Article
2 :
Quelqu’un peut-il être appelé son propre maître ? Article
3 :
Un homme peut-il être enseigné par un ange ? Article
4 :
Enseigner est-il un acte de la vie active ou de la vie contemplative ? |
|
Quaestio est de magistro. Primo utrum
homo possit docere et dici magister vel solus Deus. Secundo utrum
aliquis possit dici magister sui ipsius. Tertio utrum
homo ab Angelo doceri possit. Quarto utrum
docere sit actus vitae activae vel contemplativae. |
Art. 1 : Super
Sent. II, d. 9, a. 2, ad 4 et d. 28, a. 5,
ad 3 ; Cont. Gent. II,
cap. 75 ; Sum. Th. I,
q. 117, a. 1 ; De unit.
Intell., cap. 5.
Art. 2 : Sum.
Th. I, q. 117, a. 1, ad 4 ; De unit. Intell., cap. 5.
Art. 3 : Super
Sent. II, d. 9, a. 2, ad 4 ; Quodl. IX, q. 4, a. 5 ; Cont. Gent. III, cap. 81 ; Sum. Th. I, q. 111, a. 1 ; De malo, q. 16, a. 12.
Art. 4 : Super
Sent. III, d. 35, q. 1, a. 3, qc. 1,
ad 3 ; Contra retrah.,
cap. 7, ad 7 ; Sum. Th. II-II,
q. 181, a. 3.
(Et primo quaeritur utrum homo possit docere et dici magister, vel
solus Deus.)
|
Il semble que Dieu seul enseigne et doive être appelé
maître. 1° Mt 23, 8 : « Vous n’avez qu’un Maître », et juste
avant : « Ne vous faites point appeler Rabbi » ; et la Glose dit à ce propos : « de peur que
vous ne donniez l’honneur divin à des hommes, ou que vous n’usurpiez ce qui
appartient à Dieu ». Être maître et enseigner semble donc appartenir à
Dieu seul. 2° Si l’homme enseigne, c’est seulement par des
signes ; car, s’il semble aussi enseigner des choses au moyen des
réalités elles-mêmes, par exemple si, quelqu’un ayant demandé ce qu’est
marcher, il marche, cela ne suffit cependant pas pour enseigner si aucun signe
n’est ajouté, comme le prouve saint Augustin au livre sur le Maître : en effet,
plusieurs choses sont présentes dans une même réalité, et c’est pourquoi on
ne saura pas sous quel rapport se fait la démonstration au sujet de cette
réalité, si c’est quant à la substance ou quant à l’un de ses accidents. Or
on ne peut parvenir à la connaissance des réalités par des signes : la
connaissance des réalités est en effet supérieure à celle des signes, puisque
la connaissance des signes est ordonnée à celle des réalités comme à une
fin ; or l’effet n’est pas supérieur à sa cause. Nul ne peut donc
transmettre à un autre la connaissance de réalités, et ainsi, nul ne peut
enseigner autrui. 3° Si les signes de quelques réalités sont proposés à
quelqu’un par un homme, alors ou bien celui à qui ils sont proposés connaît
les réalités dont ce sont les signes, ou bien non. S’il connaît ces réalités,
il ne sera pas enseigné à leur sujet. Et s’il ne les connaît pas, alors, les
réalités étant ignorées, les significations des signes ne peuvent pas non
plus être connues ; en effet, parce qu’il ne connaît pas la réalité
qu’est la pierre, il ne peut pas savoir ce que le nom de pierre signifie. Or,
si l’on ignore la signification des signes, on ne peut rien apprendre par des
signes. Si donc l’homme ne fait rien d’autre pour enseigner que proposer des
signes, il semble qu’on ne puisse pas être enseigné par un homme. 4° Enseigner n’est rien d’autre que causer en quelque façon
la science en autrui. Or le sujet de la science est l’intelligence ; et
les signes sensibles, par lesquels seuls il semble que l’homme peut
enseigner, ne parviennent pas jusqu’à la partie intellective mais s’arrêtent
dans la puissance sensitive. On ne peut donc pas être enseigné par un homme. 5° Si la science est causée en un homme
par un autre, alors ou bien elle était en celui qui apprend, ou bien elle n’y
était pas. Si elle n’y était pas et qu’elle est causée en cet homme par un
autre, un homme crée donc la science en un autre, ce qui est impossible. Et
si elle y était déjà, alors ou bien elle était en acte parfait, et dans ce
cas elle ne peut pas être causée, car ce qui est n’advient pas, ou bien elle
y était en tant que raison séminale ; or les raisons séminales ne
peuvent être amenées à l’acte par aucune puissance créée, mais elles sont
introduites par Dieu seul dans la nature, comme dit saint Augustin au livre
sur la Genèse au sens littéral. Il reste donc qu’un homme ne peut
aucunement en enseigner un autre. 6° La science est un certain accident. Or l’accident ne
change pas de sujet. Puis donc que l’enseignement n’est rien d’autre, semble-t-il,
qu’une transfusion de science du maître vers le disciple, un homme ne peut
pas en enseigner un autre. 7° À propos de Rom. 10, 17 : « La foi vient de ce qu’on entend », la Glose dit : « Bien que Dieu enseigne
intérieurement, cependant le héraut annonce extérieurement. » Or la
science est causée intérieurement dans l’esprit, et non extérieurement dans
le sens. L’homme est donc enseigné par Dieu seul, non par un autre homme. 8° Saint Augustin dit au livre sur le Maître :
« Dieu seul a une chaire dans les cieux, lui qui enseigne la vérité sur
la terre ; l’homme, par contre, est à la chaire ce que le paysan est à
l’arbre. » Or le paysan n’est pas auteur, mais cultivateur de l’arbre.
On ne peut donc pas dire que l’homme est celui qui enseigne la science, mais
celui qui dispose à la science. 9° Si l’homme est un véritable enseignant, il est nécessaire
qu’il enseigne la vérité. Or quiconque enseigne la vérité éclaire l’esprit,
puisque la vérité est la lumière de l’esprit. L’homme éclairera donc
l’esprit, s’il enseigne. Or cela est faux, puisque c’est Dieu « qui
éclaire tout homme venant en ce monde » (Jn 1, 9). Un homme ne peut donc pas vraiment en enseigner un autre. 10° Si un homme en enseigne un autre, il est nécessaire
qu’il le rende, de savant en puissance, savant en acte. Il est donc nécessaire
que sa science soit amenée de puissance à acte. Or ce qui est amené de
puissance à acte doit nécessairement être changé. La science ou la sagesse
sera donc changée, ce qui s’oppose à saint Augustin, qui dit au livre des 83 Questions que « la sagesse, quand elle
s’introduit en l’homme, n’est pas elle-même transformée, mais transforme
l’homme ». 11° La science n’est rien d’autre, semble-t-il, qu’une
transcription des réalités dans l’âme, puisque la science est, dit-on, une
assimilation de celui qui sait à ce qui est su. Or un homme ne peut pas
transcrire les ressemblances des réalités dans l’âme d’un autre, car alors il
opérerait en lui intérieurement, ce qui n’appartient qu’à Dieu. Un homme ne
peut donc pas en enseigner un autre. 12° Boèce dit au livre sur la Consolation que l’esprit de l’homme, par l’enseignement,
est seulement incité à savoir. Or celui qui incite l’intelligence à savoir ne
la fait pas savoir, de même que celui qui incite quelqu’un à voir
corporellement ne le fait pas voir. Un homme ne fait donc pas savoir un autre
homme ; et ainsi, on ne peut pas dire au sens propre qu’il l’enseigne. 13° Pour la science est requise la certitude de la
connaissance, sinon ce n’est pas la science, mais l’opinion ou la croyance,
comme dit saint Augustin au livre sur le Maître. Or un homme ne peut
pas produire la certitude en un autre homme par les signes sensibles qu’il
met devant lui : en effet, ce qui est dans le sens est plus oblique que
ce qui est dans l’intelligence, au lieu que la certitude se produit toujours
par quelque chose de plus droit. Un homme ne peut donc pas en enseigner un
autre. 14° Pour la science, seules sont requises la lumière
intelligible et l’espèce. Or ni l’une ni l’autre ne peut être causée en un
homme par un autre, car il serait nécessaire que l’homme crée quelque chose,
puisque de telles formes simples semblent ne pouvoir être produites que par
création. L’homme ne peut donc pas causer la science en un autre, ni par
conséquent enseigner. 15° Rien, sinon Dieu seul, ne peut former l’esprit de
l’homme, comme dit saint Augustin. Or la science est une certaine forme de
l’esprit. Donc Dieu seul cause la science dans l’âme. 16° De même que la faute est dans l’esprit, de même aussi
l’ignorance. Or Dieu seul purifie l’esprit de la faute ; Is. 43, 25 : « C’est moi qui efface tes fautes pour l’amour
de moi. » Donc Dieu seul purifie l’esprit de l’ignorance, et ainsi, lui
seul enseigne. 17° Puisque la science est une connaissance certaine, on la
reçoit de celui par la parole de qui vient la certitude. Or la certitude ne
vient pas de ce qu’on entend un homme parler, sinon tout ce qui est dit par
un homme à quelqu’un serait nécessairement établi pour lui comme
certain ; mais la certitude ne vient que dans la mesure où il entend la
vérité parler au-dedans de lui, vérité qu’il consulte sur ce qu’il entend
l’homme dire, afin d’obtenir la certitude. Ce n’est donc pas l’homme qui
enseigne, mais la vérité qui parle au-dedans, et qui est Dieu. 18° Nul n’apprend par la parole d’autrui ce qu’avant même
cette parole il eût pu répondre, si on l’avait interrogé. Or l’élève, avant
que le maître ne lui parle, pourrait répondre, si on l’interrogeait, sur ce
qu’expose le maître : en effet, il ne serait pas enseigné par la parole
du maître, s’il ne savait qu’il en est comme l’expose le maître. Un homme
n’est donc pas enseigné par la parole d’un autre homme. En sens contraire : 1) Il est dit en II Tim. 1, 11 : « C’est pour cela que j’ai été établi le
prédicateur et le maître des nations. » L’homme peut donc et être maître
et être appelé tel. 2) II Tim. 3, 14 : « Pour toi, demeure ferme dans ce que tu as
appris, et dont tu as la certitude. » La Glose : « par
moi comme par un docteur véridique » ; et nous retrouvons ainsi la
même conclusion que ci-dessus. 3) En Mt 23, 8 et 9, il est dit en même temps : « Vous n’avez qu’un
Maître » et « Vous n’avez qu’un Père ». Or, que Dieu soit le
Père de tous n’exclut pas que l’homme aussi puisse véritablement être appelé
père. Cela n’exclut donc pas non plus que l’homme puisse véritablement être appelé
maître. 4) À propos de Rom. 10, 15 : « Qu’ils sont beaux sur les montagnes, les pieds de ceux qui annoncent le
bonheur, etc. », la Glose dit : « Ces pieds représentent
ceux qui éclairent l’Église. » Or elle parle des apôtres. Puis donc
qu’éclairer est l’acte du docteur, il semble qu’enseigner convienne aux hommes. 5) Comme il est dit au quatrième livre des Météorologiques, chaque chose est
parfaite lorsqu’elle peut engendrer son semblable. Or la science est une
certaine connaissance parfaite. Donc l’homme qui a une science peut enseigner
un autre homme. 6) Saint Augustin dit au second livre sur la Genèse contre les manichéens que, comme la terre,
qui, avant le péché, était arrosée par une source, après le péché eut besoin
de la pluie tombant des nuages, ainsi l’esprit humain, qui est signifié par
la terre, était fécondé avant le péché par la source de la vérité, mais eut
besoin après le péché de l’enseignement des autres, comme d’une pluie tombant
des nuages. Donc l’homme, au moins après le péché, est enseigné par l’homme. Réponse : Sur trois questions se rencontre la même diversité
d’opinions, à savoir : sur la production des formes en l’être, sur
l’acquisition des vertus, et sur l’acquisition des sciences. Certains, en effet, ont prétendu que toutes les formes
sensibles venaient d’un agent extérieur, qui est une substance ou une forme
séparée qu’ils appellent donatrice de formes ou Intelligence agente ;
ils ont aussi affirmé que tous les agents inférieurs naturels ne faisaient
que préparer la matière à recevoir la forme. Semblablement, Avicenne dit dans
sa Métaphysique que « la cause de l’habitus du bien
honnête n’est pas notre action, mais l’action empêche le contraire de cet
habitus et rend apte à cet habitus, afin qu’il vienne de la substance
perfectionnant les âmes des hommes, laquelle est l’Intelligence agente ou une
substance qui lui est semblable ». De même, ils affirment que la science
n’est produite en nous que par un agent séparé ; c’est pourquoi Avicenne
déclare au sixième livre De naturalibus que les formes intelligibles s’écoulent dans
notre esprit depuis l’Intelligence agente. Mais d’autres ont émis une opinion contraire, à savoir, que
toutes ces choses étaient déposées dans les réalités et qu’elles n’étaient
pas causées de l’extérieur, mais que l’action extérieure ne faisait que les manifester.
En effet, certains ont affirmé que toutes les formes naturelles existaient
actuellement, cachées dans la matière, et que l’agent naturel ne faisait rien
d’autre que les extraire de cet état caché pour les manifester.
Semblablement, quelques-uns ont affirmé que tous les habitus des vertus
étaient mis en nous par la nature, et que l’exercice des œuvres ôtait les
empêchements par lesquels les habitus susdits étaient comme occultés, comme
on ôte la rouille par un limage afin de manifester la clarté du fer. De même
encore, quelques-uns ont prétendu que la science de toutes choses était concréée
à l’âme, et que tel enseignement et tels secours extérieurs de la science ne
faisaient que conduire l’âme à se remémorer ou à considérer les choses
qu’elles savait déjà ; et c’est pourquoi ils disent qu’apprendre n’est
rien d’autre que se remémorer. Or ces deux opinions sont l’une et l’autre dénuées de
raison. En effet, la première exclut les causes prochaines lorsqu’elle attribue
aux seules causes premières tous les effets qui se produisent dans les
réalités inférieures ; ce qui est une atteinte à l’ordre de l’univers, qui est
structuré par l’ordre et la connexion des causes, la cause première, dans son
éminente bonté, donnant aux autres réalités non seulement d’être, mais encore
d’être causes. La seconde opinion revient quasiment au même
inconvénient : en effet, ce qui ôte un empêchement n’est moteur que par
accident, comme il est dit au huitième livre de la Physique ; par conséquent,
si les agents inférieurs ne font rien d’autre que manifester ce qui était caché
en ôtant les empêchements occultant les formes et les habitus des vertus et
des sciences, il s’ensuivra que tous les agents inférieurs n’agissent que par
accident. Voilà pourquoi, suivant l’enseignement d’Aristote, il faut adopter une voie intermédiaire entre les deux
précédentes sur tous les points susmentionnés. En effet, si les formes
naturelles préexistent bien dans la matière, ce n’est pas en acte, comme
disaient certains, mais seulement en puissance, d’où elles sont amenées en
acte par un agent extérieur prochain, et pas seulement par l’agent premier, comme l’autre
opinion le prétendait. Semblablement, suivant la sentence du même Aristote au
sixième livre de l’Éthique, les habitus des
vertus, avant leur accomplissement, préexistent en nous dans certaines
inclinations naturelles qui sont des commencements de vertus, mais ensuite
sont amenés par l’exercice des œuvres à leur accomplissement normal. Et de
même il faut dire, au sujet de l’acquisition de la science, qu’en nous
préexistent certaines semences des sciences, c’est-à-dire les premières conceptions
de l’intelligence, qui sont immédiatement connues à la lumière de l’intellect
agent au moyen des espèces abstraites des choses sensibles, que ces
conceptions soient complexes, comme les axiomes, ou incomplexes, comme
la notion d’étant, d’un, etc., que l’intelligence appréhende immédiatement.
Or dans ces principes universels sont incluses toutes les connaissances
suivantes comme en des raisons séminales. Lors
donc que l’esprit est amené, à partir de ces connaissances universelles, à
connaître actuellement des choses particulières qui étaient déjà connues dans
l’universel et comme en puissance, alors on dit que l’on acquiert la science. Il faut cependant savoir qu’il y a deux façons pour une
chose de préexister en puissance dans les réalités naturelles. D’abord en
puissance active complète, c’est-à-dire lorsque le principe
intérieur est suffisamment puissant pour amener en acte parfait, comme on le
voit dans la guérison : en effet, le malade est amené à la santé par la
puissance naturelle qui est en lui. Ensuite en puissance passive,
c’est-à-dire lorsque le principe intérieur n’est pas suffisant pour amener à
l’acte, comme on le voit clairement dans le cas de l’air qui devient
feu : Donc, de même qu’il y a deux façons pour quelqu’un d’être
guéri : d’abord par l’opération de la nature seulement, ensuite par la
nature avec l’aide de la médecine ; de même y a-t-il deux façons
d’acquérir la science : d’abord, quand la raison naturelle parvient par
elle-même à la connaissance de choses inconnues, et ce mode est appelé
invention ; ensuite, quand quelqu’un vient extérieurement en
aide à la raison naturelle, et ce mode est appelé discipline. Or, dans les
choses qui sont produites par la nature et par l’art, l’art opère de la même
façon et par les mêmes moyens que la nature. En effet, de même qu’en celui
qui souffre du froid la nature amènerait la santé en le réchauffant, ainsi
agirait le médecin ; et c’est pourquoi on dit que l’art imite la nature.
Et il en va de même dans l’acquisition de la science : c’est de la même façon que l’enseignant amène autrui
à savoir les choses inconnues, et que l’on se dirige soi-même par voie
d’invention vers la connaissance
de l’inconnu. Or le processus de la raison qui parvient à la connaissance de
l’inconnu par voie d’invention consiste à appliquer à des matières
déterminées les principes communs évidents par soi, et à progresser de là
vers des conclusions particulières, et de ces conclusions à d’autres ;
et c’est pourquoi on dit qu’un homme en enseigne un autre en tant qu’il lui
expose par des signes ce processus rationnel qu’il opère en lui-même par la
raison naturelle, et ainsi la raison naturelle du disciple parvient par ce
qui lui est ainsi proposé, comme par des instruments, à la connaissance de
choses inconnues. Donc, de même que l’on dit que le médecin cause la santé
dans le malade par l’opération de la nature, ainsi dit-on que l’homme cause
la science en autrui par l’opération de la raison naturelle de ce dernier ;
et c’est cela, enseigner ; c’est pourquoi on dit qu’un homme en enseigne un
autre, et qu’il est son maître. Et dans le même sens, le Philosophe dit au
premier livre des Seconds Analytiques que « la démonstration est un
syllogisme qui procure la science ». Mais si quelqu’un propose à un autre des choses qui ne sont
pas incluses dans des principes évidents par soi, ou dont l’inclusion n’est
pas montrée, il ne produira pas en lui la science, mais peut-être l’opinion
ou la foi ; quoique cela aussi soit causé en quelque façon par les
principes innés. En effet, partant des principes évidents par soi, il considère
que les choses qui en découlent nécessairement sont à tenir pour certaines et
que celles qui leur sont contraires sont à rejeter totalement, cependant
qu’aux autres choses il peut apporter ou non son assentiment. Or cette lumière de la raison par laquelle de tels principes
nous sont connus est mise en nous par Dieu, comme une certaine ressemblance
reflétée en nous de la vérité incréée. Puis donc que tout enseignement humain
ne peut avoir d’efficace qu’en vertu de cette lumière, il est assuré que Dieu seul est celui qui enseigne intérieurement et
principalement, de même que c’est la nature qui guérit intérieurement et
principalement ; néanmoins on dit de l’homme, au sens propre, et qu’il
guérit, et qu’il enseigne, de la
façon susdite. Réponse aux objections : 1° Le Seigneur ayant prescrit aux disciples de ne pas se
faire appeler maîtres, la Glose,
pour que cela ne puisse pas être compris comme absolument interdit, explique
comment il faut entendre cette interdiction. En effet, il nous est défendu
d’appeler un homme « maître » si nous lui attribuons ainsi le
magistère principal, qui revient à Dieu, et que nous placions pour ainsi dire
notre espoir dans la sagesse des hommes, plutôt que de consulter la vérité
divine sur les choses que
nous entendons l’homme dire, vérité qui parle en nous par l’empreinte de sa
ressemblance, grâce à laquelle nous pouvons juger de toutes choses. 2° La connaissance des réalités n’est pas effectuée en nous
par la connaissance des signes, mais par la connaissance d’autres réalités
plus certaines, à savoir les principes, qui nous sont proposés par des
signes, et sont appliqués à des choses qui nous étaient d’abord inconnues au
sens absolu du terme, quoique connues de nous à un certain point de vue,
comme on l’a dit. C’est en effet la connaissance des principes, et non celle des signes, qui produit en nous la science
des conclusions. 3° Les choses qui nous sont enseignées par des signes, à
quelque égard nous les connaissons, et à quelque égard nous les ignorons ;
par exemple, si l’on nous enseigne ce qu’est l’homme, il est nécessaire que
nous sachions par avance quelque chose de lui, à savoir, la notion d’animal,
ou de substance, ou au moins celle de l’étant lui-même, qui ne peut pas nous être
inconnue. Et semblablement, si l’on nous enseigne quelque conclusion, il est
nécessaire que nous sachions par avance, concernant le prédicat et le sujet,
ce qu’ils sont, même si nous connaissons déjà les principes au moyen desquels
la conclusion est enseignée ; en effet, « toute discipline part
d’une connaissance préexistante », comme il est dit au début des Analytiques postérieurs. L’argument n’est donc
pas concluant. 4° Des signes sensibles, qui sont reçus dans la puissance
sensitive, l’intelligence extrait les intentions
intelligibles dont elle se sert pour produire en soi la science. En effet, ce
ne sont pas les signes qui sont la cause prochaine de la science, mais la
raison procédant discursivement des principes aux conclusions, comme on l’a
dit. 5° En celui qui est enseigné, la
science préexistait, non certes en acte complet, mais comme en des raisons
séminales, dans la mesure où les conceptions
universelles dont la connaissance est naturellement déposée en nous sont
comme des semences de toutes les connaissances suivantes. Or, bien que les
raisons séminales ne soient pas amenées à l’acte par une puissance créée
comme si elles-mêmes étaient infusées par quelque puissance créée, cependant
ce qui est originairement et virtuellement en elles peut être amené à l’acte
par l’action d’une puissance créée. 6° On dit que l’enseignant transfuse la science dans le
disciple, non pas comme si la science qui est dans le maître passait, numériquement
identique, dans le disciple, mais parce que par l’enseignement est produite
dans le disciple une science semblable à celle qui est dans le maître, amenée
de puissance à acte, comme on l’a dit. 7° De même que l’on dit du médecin qu’il cause la santé,
quoiqu’il opère extérieurement au lieu que la nature opère seule 8° Saint Augustin, lorsqu’il prouve au livre sur le Maître que Dieu seul enseigne, n’entend pas exclure que l’homme enseigne extérieurement,
mais il veut dire que seul Dieu lui-même enseigne intérieurement. 9° On peut dire en toute vérité qu’un homme est un véritable
enseignant, qu’il enseigne la vérité et même qu’il éclaire l’esprit, non
comme s’il infusait la lumière de la raison, mais en tant que, par les choses
qu’il propose extérieurement, il assiste pour ainsi dire la lumière de la
raison en vue de parfaire la science ; et c’est en ce sens qu’il est dit
en Éph. 3, 8 : « C’est à moi, le moindre de tous les saints,
qu’a été accordée cette grâce… d’éclairer tous les hommes, etc. » 10° Il y a deux sagesses, la créée et l’incréée ; on dit que les deux sont
infusées à l’homme, et que par leur infusion l’homme change en s’améliorant.
La sagesse incréée n’est nullement changeante, et la créée change en nous par
accident, non par soi. En effet, il y a deux façons de considérer la sagesse
créée. D’abord relativement aux réalités éternelles sur lesquelles elle
porte, et de cette façon elle est tout à fait immuable. Ensuite selon l’être
qu’elle a dans le sujet, et ainsi, elle change par accident lorsque le sujet,
de possesseur de la sagesse en puissance, change pour devenir possesseur en
acte. En effet, les formes intelligibles en lesquelles consiste la sagesse
sont à la fois des ressemblances des réalités et des formes perfectionnant
l’intelligence. 11° Les formes intelligibles dont est constituée la science
reçue grâce à l’enseignement, sont transcrites dans le disciple de façon
immédiate par l’intellect agent, mais
de façon médiate par celui qui enseigne. En effet, l’enseignant propose les
signes des réalités intelligibles, desquels l’intellect agent extrait les
intentions intelligibles qu’il transcrit dans l’intellect possible. Donc,
pour ce qui est de causer la science dans l’intelligence, les paroles mêmes
de l’enseignant, soit entendues soit vues dans un écrit, se comportent comme
les réalités qui sont hors de l’âme, car des unes et des autres l’intellect
agent extrait les intentions intelligibles ; quoique les paroles de l’enseignant,
en tant qu’elles sont des signes d’intentions intelligibles, soient une cause
de science plus prochaine que les choses sensibles qui sont hors de l’âme. 12° Le cas de l’intelligence n’est pas tout à fait semblable
à celui de la vue corporelle. En effet, la vue corporelle n’est pas une
puissance qui confronte et part ainsi de certains de ses objets pour parvenir
à d’autres ; au contraire, tous ses objets lui sont visibles aussitôt
qu’elle se tourne vers eux ; l’homme qui a la faculté de voir est donc
dans le même rapport à la vision de tous les objets visibles, que l’homme
doué d’un habitus à la considération des choses qu’il sait habituellement ;
voilà pourquoi l’homme qui voit n’a pas besoin qu’un autre l’incite à voir,
sinon dans la mesure où cet autre oriente sa vue vers quelque objet visible,
par exemple en le montrant du doigt, ou de semblable façon. Mais la puissance
intellective, étant une puissance qui confronte, part
de certains objets pour en venir à d’autres ; elle ne se comporte donc
pas uniformément à l’égard de tous les objets à considérer, mais elle en voit
immédiatement certains, qui sont évidents par soi, et en lequels sont
implicitement contenus certains autres qu’elle ne peut penser que par le
travail de la raison, en explicitant ce qui est implicitement contenu dans
les principes ; donc, pour connaître de telles choses, avant qu’elle ait
un habitus, elle
est non seulement en puissance accidentelle, mais
aussi en puissance essentielle : en effet, elle a besoin d’un moteur qui
l’amène à l’acte au moyen de l’enseignement, comme il est dit au huitième
livre de la Physique, ce dont n’a pas
besoin celui qui connaît déjà quelque chose habituellement. L’enseignant
incite donc l’intelligence à savoir les choses qu’il enseigne, comme un
moteur essentiel qui amène de la puissance à l’acte ; mais celui qui
montre une réalité à la vue corporelle incite cette puissance comme un moteur
par accident, tout comme celui qui a un habitus de science peut être incité à
considérer quelque chose. 13° La certitude de science vient tout entière de la
certitude des principes : en effet, lorsque les conclusions sont
analytiquement réduites à des principes, c’est alors qu’elles sont sues avec certitude. Voilà
pourquoi, si une chose est sue avec certitude, cela vient de la lumière de la
raison, mise au-dedans de nous par Dieu et par laquelle Dieu parle en nous,
et cela ne vient de l’homme qui enseigne au-dehors que dans la mesure où,
nous enseignant, il réduit analytiquement les conclusions à des principes –
cependant nous-mêmes n’en tirerions point la certitude de science s’il n’y
avait en nous la certitude des principes auxquels sont ramenées les conclusions. 14° L’homme qui enseigne extérieurement ne répand pas la
lumière intelligible, mais il est d’une certaine façon la cause de l’espèce
intelligible, en tant qu’il nous propose certains signes des intentions
intelligibles ; notre intelligence extrait ces dernières de ces signes
et les enferme en elle-même. 15° Lorsqu’il est dit que rien, sinon Dieu seul, ne peut
former l’esprit de l’homme, cela s’entend de sa forme ultime, sans
laquelle il est réputé informe, si nombreuses que soient ses autres formes.
Et cette forme est celle par laquelle il se tourne vers le Verbe et adhère à
lui ; et c’est par elle seule que la nature rationnelle est dite formée,
comme le montre saint Augustin au livre sur la Genèse au sens littéral. 16° La faute est dans la volonté, en laquelle Dieu seul peut
mettre son empreinte, comme
on le verra clairement dans un article ultérieur, au lieu que l’ignorance est
dans l’intelligence, en laquelle même une puissance créée peut laisser une
impression, comme l’intellect agent imprime les espèces intelligibles dans
l’intellect possible, médiation
par laquelle la science est causée dans notre âme à partir des réalités
sensibles et de l’enseignement de l’homme, comme on l’a dit. 17° Comme on l’a dit, on ne doit la certitude de la science
qu’à Dieu seul, qui a 18° Interrogé avant que le
maître ne parle, l’élève répondrait certes sur les principes au moyen
desquels il est enseigné, mais non sur les conclusions qu’on lui
enseigne ; il n’apprend donc pas du maître les principes, mais seulement
les conclusions. |
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Et videtur quod
solus Deus doceat, et magister dici debeat. Matth., XXIII,
8 : unus est magister vester ; et praecedit : nolite vocari Rabbi : super quo Glossa [interlin., ibid.] : ne divinum honorem hominibus tribuatis,
aut quod Dei est, vobis usurpetis. Ergo magistrum esse et docere, solius
Dei esse videtur. Praeterea, si
homo docet, nonnisi per aliqua signa : quia si etiam rebus ipsis aliqua
docere videatur, ut puta si aliquo quaerente quid sit ambulare, aliquis
ambulet, tamen hoc non sufficit ad docendum, nisi signum aliquod adiungatur,
ut Augustinus probat in libro de Magistro [cap. 10] : eo quod in
eadem re plura conveniunt, unde nescietur quantum ad quid de re illa
demonstratio fiat ; utrum quantum ad substantiam, vel quantum ad accidens
aliquod eius. Sed per signa non potest deveniri in
cognitionem rerum, quia rerum cognitio potior est quam signorum ; cum
signorum cognitio ad rerum cognitionem ordinetur sicut ad finem :
effectus autem non est potior sua causa. Ergo nullus potest alii tradere
cognitionem aliquarum rerum, et sic non potest eum docere. Praeterea, si aliquarum rerum signa alicui proponantur per hominem ;
aut ille cui proponuntur, cognoscit res illas quarum sunt signa, aut non. Si quidem res
illas cognoscit, de eis non docetur. Si vero non cognoscit, ignoratis autem
rebus, nec signorum significationes cognosci possunt ; quia enim nescit
hanc rem quae est lapis, non potest scire quid hoc nomen lapis significet.
Ignorata vero significatione signorum, per signa non potest aliquis aliquid
addiscere. Si ergo homo nihil aliud faciat ad doctrinam quam signa proponere,
videtur quod homo ab homine doceri non possit. Praeterea, docere nihil aliud est quam scientiam in alio aliquo modo
causare. Sed scientiae subiectum est intellectus ; signa autem
sensibilia, quibus solummodo videtur homo posse docere, non perveniunt usque
ad partem intellectivam, sed sistunt in potentia sensitiva. Ergo homo ab
homine doceri non potest. Praeterea, si scientia in uno causatur ab alio ; aut scientia
inerat addiscenti, aut non inerat. Si non inerat, et in homine ab alio
causatur ; ergo unus homo in alio scientiam creat ; quod est impossibile.
Si autem prius inerat ; aut inerat in actu perfecto, et sic causari non
potest, quia quod est, non fit ; aut inerat secundum rationem
seminalem : rationes autem seminales per nullam virtutem creatam in
actum educi possunt, sed a Deo solo naturae inseruntur, ut Augustinus dicit
super Genes. ad litteram [VI, 10 et 14 ; IX, 17]. Ergo relinquitur quod
unus homo nullo modo alium docere possit. Praeterea, scientia quoddam accidens est. Accidens autem non
transmutat subiectum. Cum ergo doctrina nihil aliud esse videatur nisi
transfusio scientiae de magistro in discipulum, ergo unus homo alium docere
non potest. Praeterea,
Rom., X, 17, super illud, fides ex
auditu, dicit Glossa [P. Lombardi, PL 191, 1479 B] : licet Deus intus doceat, praeco tamen
exterius annuntiat. Scientia autem interius in mente causatur, non autem
exterius in sensu. Ergo homo a solo Deo docetur, non ab alio homine. Praeterea, Augustinus dicit in libro de Magistro [cf.
cap. 14] : solus Deus
cathedram habet in caelis, qui veritatem docet in terris ; alius homo sic se habet ad cathedram
sicut agricola ad arborem. Agricola autem non est factor arboris, sed
cultor. Ergo nec homo potest dici doctor scientiae, sed ad scientiam dispositor. Praeterea, si homo est verus doctor, oportet quod veritatem doceat.
Sed quicumque docet veritatem, mentem illuminat, cum veritas sit lumen mentis.
Ergo homo mentem illuminabit, si docet. Sed hoc est falsum, cum Deus sit qui omnem hominem venientem in hunc mundum
illuminet Ioann. I, 9. Ergo homo non potest alium vere docere. Praeterea, si unus homo alium docet, oportet quod eum faciat de
potentia scientem actu scientem. Ergo oportet quod eius scientia educatur de
potentia in actum. Quod autem de potentia in actum educitur, necesse est quod
mutetur. Ergo scientia
vel Praeterea,
scientia nihil aliud esse videtur quam descriptio rerum in anima, cum
scientia esse dicatur assimilatio scientis ad scitum. Sed unus homo non
potest in alterius anima describere rerum similitudines : sic enim
interius operaretur in ipso ; quod solius Dei est. Ergo unus homo alium
docere non potest. Praeterea,
Boetius dicit in libro de Consolatione [V, 5], quod per doctrinam solummodo
mens hominis excitatur ad sciendum. Sed ille qui excitat intellectum ad
sciendum, non facit eum scire ; sicut ille qui excitat aliquem ad
videndum corporaliter, non facit eum videre. Ergo unus homo non facit alium
scire ; et ita non proprie potest dici quod eum doceat. Praeterea, ad scientiam requiritur cognitionis certitudo ; alias
non est scientia, sed opinio vel credulitas, ut Augustinus dicit in libro de
Magistro [cap. 12]. Sed unus homo non potest in altero certitudinem
facere per signa sensibilia quae proponit : quod enim est in sensu,
magis est obliquum eo quod est in intellectu ; certitudo autem semper
fit per aliquid magis rectum. Ergo unus homo alium docere non potest. Praeterea, ad scientiam non requiritur nisi lumen intelligibile et
species. Sed neutrum potest in uno homine ab alio causari : quia
oporteret quod homo aliquid crearet, cum huiusmodi formae simplices non
videantur posse produci nisi per creationem. Ergo homo non potest in alio
scientiam causare, et sic nec docere. Praeterea, nihil potest formare mentem hominis nisi solus Deus, ut
Augustinus dicit. Scientia autem, quaedam forma mentis est. Ergo solus Deus
scientiam in anima causat. Praeterea, sicut culpa est in mente, ita et ignorantia. Sed solus Deus
purgat mentem a culpa : Isa., XLIII, 25 : ego sum (…) qui deleo iniquitates tuas propter me. Ergo solus
Deus purgat mentem ab ignorantia ; et ita solus docet. Praeterea, cum scientia sit certitudinalis cognitio, ab illo aliquis
scientiam accipit per cuius locutionem certificatur. Non autem certificatur
aliquis ex hoc quod audit hominem loquentem ; alias oporteret quod
quidquid alicui ab homine dicitur, pro certo ei constaret. Certificatur autem
solum secundum quod interius audit veritatem loquentem, quam consulit etiam
de his quae ab homine audit, ut certus fiat. Ergo homo non docet, sed
veritas quae interius loquitur, quae est Deus. Praeterea,
nullus per locutionem alterius addiscit illa quae ante locutionem etiam interrogatus
respondisset. Sed discipulus, antequam ei magister loquatur, responderet
interrogatus de his quae magister proponit : non enim doceretur ex
locutione magistri, nisi ita se habere cognosceret sicut magister proponit. Ergo unus homo non docetur per locutionem alterius hominis. Sed contra. Est quod dicitur II Tim. I, 11 : in quo positus sum ego praedicator (…) et
magister gentium. Ergo homo potest et esse et dici magister. Praeterea, II
Tim., III, 14 : tu vero permane in
his, quae didicisti, et credita sunt tibi. Glossa [P. Lombardi,
PL 192, 378 A] : a me
tamquam a vero doctore ;
et sic idem quod prius. Praeterea,
Matth. XXIII, 8 et 9, simul dicitur : unus est magister vester, et unus est pater vester. Sed hoc quod
Deus est pater omnium, non excludit quin etiam homo vere possit dici pater.
Ergo etiam per hoc non excluditur quin homo vere possit dici magister. Praeterea,
Roman. X, 15, super illud : quam
speciosi supra montes etc. dicit Glossa [interlin., ibid.] : isti
sunt pedes qui illuminant Ecclesiam. Loquitur autem de apostolis. Cum
ergo illuminare sit actus doctoris, videtur quod hominibus docere competat. Praeterea, ut
dicitur in IV Meteororum [cap. 3 (380 a 12)], unumquodque tunc est
perfectum quando potest simile sibi generare. Sed scientia est quaedam
cognitio perfecta. Ergo homo qui habet
scientiam, potest alium docere. Praeterea, Augustinus in libro contra Manich. [II, 3-5] dicit quod sicut
terra, quae ante peccatum fonte irrigabatur, post peccatum indiguit pluvia de
nubibus descendente ; ita mens humana, quae per terram significatur,
fonte veritatis ante peccatum fecundabatur, post peccatum vero indiget
doctrina aliorum, quasi pluvia descendente de nubibus. Ergo saltem post
peccatum homo ab homine docetur. Responsio.
Dicendum, quod in tribus eadem opinionum diversitas invenitur : scilicet
in eductione formarum in esse, in acquisitione virtutum, et in acquisitione
scientiarum. Quidam enim
dixerunt, formas omnes sensibiles esse ab agente extrinseco, quod est
substantia vel forma separata, quam appellant datorem formarum vel
intelligentiam agentem ; et quod omnia inferiora agentia naturalia non
sunt nisi sicut praeparantia materiam ad formae susceptionem. Similiter etiam
Avicenna dicit in sua Metaphys. [IX, 2], quod habitus honesti causa non est actio nostra ; sed actio prohibet eius contrarium, et
adaptat ad illum, ut accidat hic habitus a substantia perficiente animas
hominum, quae est intelligentia agens, vel substantia ei consimilis.
Similiter etiam ponunt, quod scientia in nobis non efficitur nisi ab agente
separato ; unde Avicenna ponit in VI de Naturalibus [De anima V, 5], quod formae
intelligibiles effluunt in mentem nostram ab intelligentia agente. Quidam vero e
contrario opinati sunt ; scilicet quod omnia ista rebus essent indita,
nec ab exteriori causam haberent, sed solummodo quod per exteriorem actionem
manifestantur. Posuerunt enim quidam, quod omnes formae naturales essent actu
in Utraque autem
istarum opinionum est absque ratione. Prima enim opinio excludit causas
propinquas, dum effectus omnes in inferioribus provenientes, solis causis
primis attribuit ; in quo derogatur ordini universi, qui ordine et
connexione causarum contexitur : dum prima causa ex eminentia bonitatis
suae rebus aliis confert non solum quod sint, sed et quod causae sint.
Secunda etiam opinio in idem quasi inconveniens redit : cum enim removens
prohibens non sit nisi movens per accidens, ut dicitur VIII Physic.
[l. 8 (255 b 24)] ; si inferiora agentia nihil aliud faciunt quam
producere de occulto in manifestum, removendo impedimenta, quibus formae et
habitus virtutum et scientiarum occultabantur : sequetur quod omnia
inferiora agentia non agant nisi per accidens. Et ideo, secundum doctrinam Aristotelis [cf. Phys. I, 12 (198 b 30 sqq.)], via media inter has duas
tenenda est in omnibus praedictis. Formae enim naturales praeexistunt quidem
in materia, non in actu, ut alii dicebant, sed in potentia solum, de qua in
actum reducuntur per agens extrinsecum proximum, non solum per agens primum,
ut alia opinio ponebat. Similiter etiam secundum ipsius sententiam in VI Ethicorum
[l. 11 (1144 b 4)], virtutum habitus ante earum consummationem praeexistunt
in nobis in quibusdam naturalibus inclinationibus, quae sunt quaedam virtutum
inchoationes, sed postea per exercitium operum adducuntur in debitam consummationem.
Similiter etiam
dicendum est de scientiae acquisitione ; quod praeexistunt in nobis
quaedam scientiarum semina, scilicet primae conceptiones intellectus, quae
statim lumine intellectus agentis cognoscuntur per species a sensibilibus
abstractas, sive sint complexa, sicut dignitates, sive incomplexa, sicut ratio
entis, et unius, et huiusmodi, quae statim intellectus apprehendit. In istis
autem principiis universalibus omnia sequentia includuntur, sicut in
quibusdam rationibus seminalibus. Quando ergo ex istis universalibus
cognitionibus mens educitur ut actu cognoscat particularia, quae prius in
universali et quasi in potentia cognoscebantur, tunc aliquis dicitur
scientiam acquirere. Sciendum tamen
est, quod in rebus naturalibus aliquid praeexistit in potentia dupliciter.
Uno modo in potentia activa completa ; quando, scilicet, principium
intrinsecum sufficienter potest perducere in actum perfectum, sicut patet in
sanatione : ex virtute enim naturali quae est in aegro, aeger ad
sanitatem perducitur. Alio modo in potentia passiva ; quando, scilicet,
principium intrinsecum non sufficit ad educendum in actum, sicut patet quando
ex aere fit ignis ; hoc enim non poterat fieri per aliquam virtutem in
aere existentem. Quando igitur praeexistit aliquid in potentia activa
completa, tunc agens extrinsecum non agit nisi adiuvando agens intrinsecum,
et ministrando ei ea quibus possit in actum exire ; sicut medicus in sanatione
est minister naturae, quae principaliter operatur, confortando naturam, et
apponendo medicinas, quibus velut instrumentis natura utitur ad sanationem.
Quando vero aliquid praeexistit in potentia passiva tantum, tunc agens
extrinsecum est quod educit principaliter de potentia in actum ; sicut
ignis facit de aere, qui est potentia ignis, actu ignem. Scientia ergo
praeexistit in addiscente in potentia non pure passiva, sed activa ;
alias homo non posset per seipsum acquirere scientiam. Sicut ergo
aliquis dupliciter sanatur : uno modo per operationem naturae tantum,
alio modo a natura cum adminiculo medicinae ; ita etiam est duplex modus
acquirendi scientiam : unus, quando naturalis ratio per seipsam devenit
in cognitionem ignotorum ; et hic modus dicitur inventio ; alius,
quando naturali rationi aliquis exterius adminiculatur, et hic modus dicitur
disciplina. In his autem quae fiunt a natura et arte, eodem modo ars operatur,
et per eadem media, quibus et natura. Sicut enim natura in eo qui ex frigida
causa laborat, calefaciendo induceret sanitatem, ita et medicus ; unde
et ars dicitur imitari naturam. Et similiter etiam
contingit in scientiae acquisitione, quod eodem modo docens alium ad scientiam
ignotorum deducit sicuti aliquis inveniendo deducit seipsum in cognitionem
ignoti. Processus autem rationis pervenientis ad cognitionem ignoti
inveniendo est ut principia communia per se nota applicet ad determinatas
materias, et inde procedat in aliquas particulares conclusiones, et ex his in
alias ; unde et secundum hoc unus alium dicitur docere quod istum decursum
rationis, quem in se facit ratione naturali, alteri exponit per signa et sic
ratio naturalis discipuli, per huiusmodi sibi proposita, sicut per quaedam
instrumenta, pervenit in cognitionem ignotorum. Sicut igitur medicus dicitur
causare sanitatem in infirmo natura operante, ita etiam homo dicitur causare
scientiam in alio operatione rationis naturalis illius : et hoc est
docere ; unde unus homo alium docere dicitur, et eius esse magister. Et
secundum hoc dicit philosophus, I Posteriorum [cap. 2 (71 b 17)], quod demonstratio est syllogismus faciens
scire. Si autem aliquis alicui proponat ea quae in principiis per se notis
non includuntur, vel includi non manifestantur, non faciet in eo scientiam,
sed forte opinionem, vel fidem ; quamvis hoc etiam aliquo modo ex
principiis innatis causetur. Ex ipsis enim principiis per se notis considerat,
quod ea quae ex eis necessario consequuntur, sunt certitudinaliter
tenenda ; quae vero eis sunt contraria, totaliter respuenda ; aliis
autem assensum praebere potest, vel non praebere. Huiusmodi autem rationis lumen, quo principia huiusmodi nobis sunt
nota, est nobis a Deo inditum, quasi quaedam similitudo increatae veritatis
in nobis resultans. Unde, cum omnis doctrina humana efficaciam habere non possit nisi ex
virtute illius luminis ; constat quod solus Deus est qui interius et
principaliter docet, sicut natura interius et principaliter sanat ;
nihilominus homo et sanare et docere proprie dicitur modo praedicto. Ad primum ergo
dicendum, quod quia Dominus praeceperat discipulis ne vocarentur magistri, ne
posset intelligi hoc esse prohibitum absolute, Glossa exponit qualiter haec
prohibitio sit intelligenda. Prohibemur enim hoc modo hominem vocare magistrum,
ut ei principalitatem magisterii attribuamus, quae Deo competit ; quasi
in hominum sapientia spem ponentes, et non magis de his quae ab homine audimus,
divinam veritatem consulentes, quae in nobis loquitur per suae similitudinis
impressionem, qua de omnibus possumus iudicare. Ad secundum
dicendum, quod cognitio rerum in nobis non efficitur per cognitionem
signorum, sed per cognitionem aliarum rerum magis certarum, scilicet
principiorum, quae nobis per aliqua signa proponuntur, et applicantur ad
aliqua quae prius nobis erant ignota simpliciter, quamvis essent nobis nota
secundum quid, ut dictum est. Cognitio enim principiorum
facit in nobis scientiam conclusionum, non cognitio signorum. Ad tertium
dicendum, quod illa de quibus per signa edocemur, cognoscimus quidem quantum
ad aliquid, et quantum ad aliquid ignoramus ; utpote si docemur quid est
homo, oportet quod de eo praesciamus aliquid : scilicet rationem
animalis, vel substantiae, aut saltem ipsius entis, quae nobis ignota esse
non potest. Et similiter si doceamur aliquam conclusionem, oportet praescire
de passione et subiecto quid sunt, etiam principiis, per quae conclusio
docetur, praecognitis ; omnis enim
disciplina fit ex praeexistenti cognitione, ut dicitur in principio
Posteriorum [cap. 1 (71 a 1)]. Unde ratio non sequitur. Ad quartum
dicendum, quod ex sensibilibus signis, quae in potentia sensitiva
recipiuntur, intellectus accipit intentiones intelligibiles, quibus utitur ad
scientiam in seipso faciendam. Proximum enim scientiae effectivum non sunt
signa, sed ratio discurrens a principiis in conclusiones, ut dictum est. Ad quintum
dicendum, quod in eo qui docetur, scientia praeexistebat, non quidem in actu
completo, sed quasi in rationibus seminalibus, secundum quod universales
conceptiones, quarum cognitio est nobis naturaliter indita, sunt quasi semina
quaedam omnium sequentium cognitorum. Quamvis
autem per virtutem creatam rationes seminales non hoc modo educantur in actum
quasi ipsae per aliquam creatam virtutem infundantur, tamen id quod est in
eis originaliter et virtualiter, actione creatae virtutis in actum educi
potest. Ad sextum dicendum, quod docens non dicitur transfundere scientiam in
discipulum, quasi illa eadem numero scientia quae est in magistro, in discipulo
fiat ; sed quia per doctrinam fit in discipulo scientia similis ei quae
est in magistro, educta de potentia in actum, ut dictum est. Ad septimum dicendum, quod sicut medicus quamvis exterius operetur,
natura sola interius operante, dicitur facere sanitatem ; ita et homo
dicitur docere veritatem quamvis exterius annuntiet, Deo interius docente. Ad octavum dicendum, quod Augustinus in libro de Magistro, per hoc
quod probat solum Deum docere, non intendit excludere quin homo exterius
doceat, sed quod ipse solus Deus docet interius. Ad nonum dicendum, quod homo, verus et vere doctor dici potest, et veritatem
docens, et mentem quidem illuminans, non quasi lumen rationis infundens, sed
quasi lumen rationis coadiuvans ad scientiae perfectionem per ea quae
exterius proponit : secundum quem modum dicitur Ephes., III, 8-9 : mihi autem omnium sanctorum minimo data
est gratia haec illuminare omnes et cetera. Ad decimum
dicendum, quod duplex est sapientia : scilicet creata et increata :
et utraque homini infundi dicitur ; et eius infusione homo mutari in melius
proficiendo. Sapientia vero increata nullo modo mutabilis est ; creata
vero in nobis mutatur per accidens, non per se. Est enim ipsam considerare
dupliciter. Uno modo secundum respectum ad res aeternas de quibus est ;
et sic omnino immutabilis est. Alio modo secundum esse quod habet in
subiecto ; et sic per accidens mutatur, subiecto mutato de potentia
habente sapientiam in actu habens. Formae enim intelligibiles, ex quibus
sapientia consistit, et sunt rerum similitudines, et sunt formae perficientes
intellectum. Ad undecimum
dicendum, quod in discipulo describuntur formae intelligibiles, ex quibus
scientia per doctrinam accepta constituitur, immediate quidem per intellectum
agentem, sed mediate per eum qui docet. Proponit enim doctor rerum
intelligibilium signa ex quibus intellectus agens accipit intentiones
intelligibiles, et describit eas in intellectu possibili. Unde ipsa verba
doctoris audita, vel visa in scripto, hoc modo se habent ad causandum
scientiam in intellectu sicut res quae sunt extra animam, quia ex utrisque
intellectus agens intentiones intelligibiles accipit ; quamvis verba
doctoris propinquius se habeant ad causandum scientiam quam sensibilia extra
animam existentia inquantum sunt signa intelligibilium intentionum. Ad duodecimum
dicendum, quod non est omnino simile de intellectu et visu corporali. Visus
enim corporalis non est vis collativa, ut ex quibusdam suorum obiectorum in alia
perveniat ; sed omnia sua obiecta sunt ei visibilia, quam cito ad illa
convertitur : unde habens potentiam visivam se habet hoc modo ad omnia
visibilia intuenda, sicut habens habitum ad ea quae habitualiter scit
consideranda ; et ideo videns non indiget ab alio excitari ad videndum,
nisi quatenus per alium eius visus dirigitur in aliquod visibile, ut digito,
vel aliquo huiusmodi. Sed potentia intellectiva, cum sit vis collativa, ex
quibusdam in alia devenit ; unde non se habet aequaliter ad omnia intelligibilia
consideranda ; sed quaedam statim videt quae sunt per se nota, in quibus
implicite continentur quaedam alia quae intelligere non potest nisi per
officium rationis ea quae in principiis implicite continentur,
explicando ; unde ad huiusmodi cognoscenda, antequam habitum habeat, non
solum est in potentia accidentali, sed etiam in potentia essentiali :
indiget enim motore, qui reducat eum in actum per doctrinam, ut dicitur in
VIII Physic. [l. 8 (255 a 33 sqq.)] : quo non indiget ille qui iam
aliquid habitualiter novit. Doctor ergo excitat intellectum ad sciendum illa
quae docet, sicut motor essentialis educens de potentia in actum ; sed
ostendens rem aliquam visui corporali, excitat eum sicut motor per
accidens ; prout etiam habens habitum scientiae potest excitari ad
considerandum de aliquo. Ad
decimumtertium dicendum, quod certitudo scientiae tota oritur ex certitudine
principiorum : tunc enim conclusiones per certitudinem sciuntur, quando
resolvuntur in principia. Et ideo hoc quod aliquid per certitudinem sciatur,
est ex lumine rationis divinitus interius indito, quo in nobis loquitur
Deus : non autem ab homine exterius docente, nisi quatenus conclusiones
in principia resolvit, nos docens : ex quo tamen nos certitudinem
scientiae non acciperemus, nisi inesset nobis certitudo principiorum, in quae
conclusiones resolvuntur. Ad
decimumquartum dicendum, quod homo exterius docens non influit lumen
intelligibile ; sed est causa quodammodo speciei intelligibilis, inquantum
proponit nobis quaedam signa intelligibilium intentionum, quas intellectus
noster ab illis signis accipit, et recondit in seipso. Ad
decimumquintum dicendum, quod cum dicitur : nihil potest formare mentem
nisi Deus ; intelligitur de ultima eius forma, sine qua informis reputatur,
quotcumque alias formas habeat. Haec autem est forma illa qua ad verbum
convertitur, et ei inhaeret ; per quam solam natura rationalis formata
dicitur, ut patet per Augustinum super Genesim ad litteram [III, 20]. Ad
decimumsextum dicendum, quod culpa est in affectu, in quem solus Deus
imprimere potest, sicut infra patebit in sequenti articulo
[art. 3] : ignorantia autem in intellectu est, in quem etiam virtus
creata potest imprimere, sicut intellectus agens imprimit species intelligibiles
in intellectum possibilem, quo mediante, ex rebus sensibilibus et ex doctrina
hominis causatur scientia in anima nostra, ut dictum est. Ad
decimumseptimum dicendum, quod certitudinem scientiae, ut dictum est, habet
aliquis a solo Deo, qui nobis lumen rationis indidit, per quod principia
cognoscimus, ex quibus oritur scientiae certitudo ; et tamen scientia ab
homine etiam causatur in nobis quodammodo, ut dictum est. Ad
decimumoctavum dicendum, quod discipulus ante locutionem magistri
interrogatus, responderet quidem de principiis per quae docetur, non autem de
conclusionibus quas quis eum docet : unde principia non discit a magistro,
sed solum conclusiones. |
(Secundo quaeritur utrum aliquis possit dici magister sui ipsius.)
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Il semble que oui. 1° L’action doit être attribuée à la cause principale plutôt
qu’à la cause instrumentale. Or la cause quasi principale de la science
causée en nous est l’intellect agent. Quant à l’homme qui enseigne extérieurement,
il est la cause quasi instrumentale qui propose à l’intellect agent des instruments
par lesquels il puisse conduire à la science. L’intellect agent enseigne donc
plus que n’enseigne l’homme extérieurement. Si donc, à cause de sa parole
extérieure, celui qui parle extérieurement est appelé le maître de celui qui
l’écoute, à bien plus forte raison, à cause de la lumière de l’intellect
agent, celui qui écoute doit-il être appelé son propre maître. 2° On n’apprend quelque chose que dans la mesure où l’on
parvient à la certitude de la connaissance. Or la certitude de la connaissance
est en nous grâce aux principes connus naturellement dans la lumière de
l’intellect agent. Enseigner convient donc surtout à l’intellect agent ;
et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 3° Enseigner convient plus proprement à Dieu qu’à
l’homme ; d’où Mt 23, 8 : « Vous n’avez qu’un Maître. » Or Dieu nous
enseigne en tant qu’il nous transmet la lumière de la raison, par laquelle
nous pouvons juger de tout. L’action d’enseigner doit donc être attribuée
surtout à cette lumière ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion
que ci-dessus. 4° Savoir quelque chose par voie d’invention est plus
parfait qu’apprendre d’autrui, comme on le voit clairement au premier livre
de l’Éthique. Si donc l’on emploie
le nom de maître à cause de ce mode d’acquisition de la science par lequel
on apprend d’un autre la science, en sorte que l’un est le maître de l’autre,
à bien plus forte raison doit-on employer le nom de maître à cause de ce mode
de réception de la science par voie d’invention, si bien qu’on est appelé son
propre maître. 5° De même qu’on est amené à la vertu 6° L’enseignant est cause de science comme le médecin est
cause de santé, comme on l’a dit. Or le médecin se guérit lui-même. On peut
donc aussi s’enseigner soi-même. En sens contraire : 1) Le Philosophe dit au huitième livre de la Physique qu’il est impossible que l’enseignant
ajoute à ce qu’il sait, car il est nécessaire que l’enseignant ait la science
et que celui qui apprend ne l’ait pas. Il n’est donc pas possible que l’on
s’enseigne soi-même, ou que l’on puisse être appelé son propre maître. 2) La maîtrise implique une relation de supériorité, tout
comme la seigneurie. Or nul ne peut avoir de telles relations avec
lui-même : en effet, personne n’est son propre père ou son propre
seigneur. Donc personne ne peut non plus être appelé son propre maître. Réponse : Sans nul doute quelqu’un peut, par la lumière de la raison
qui lui a été donnée et sans l’aide d’un enseignement extérieur, parvenir à
connaître de nombreuses choses inconnues, comme on le voit clairement pour
tout homme qui acquiert la science par voie d’invention ; et de la sorte, d’une certaine façon, quelqu’un est
pour lui-même une cause de savoir ; cependant cela ne permet pas de dire
au sens propre qu’il est son propre maître, ou qu’il s’enseigne lui-même. En effet, nous trouvons dans les réalités naturelles deux
sortes de principes agents, comme
on le voit clairement chez le Philosophe au septième livre de la Métaphysique. En effet, il est un
certain agent qui renferme en soi tout ce qui est causé par lui dans son
effet ; soit avec le même mode, comme c’est le cas des agents univoques,
soit de façon plus éminente, comme c’est le cas des agents équivoques. Mais
il est d’autres agents en lesquels ne préexiste qu’une partie des choses qui
sont agies ; comme la santé est causée par un mouvement, ou bien par
quelque remède chaud, en lequel la chaleur se trouve soit actuellement soit
virtuellement : la chaleur n’est pas toute la santé, mais elle est une
partie de la santé. Ainsi donc, il y a dans les premiers agents le parfait
concept de l’action ; mais non dans les agents du second type, car un
agent agit dans la mesure où il est en acte : puis donc qu’il n’est que
partiellement en acte d’amener l’effet, il ne sera pas parfaitement agent. Or l’enseignement implique une activité scientifique
parfaite dans l’enseignant ou le maître ; la science qu’il cause en
autrui, le maître ou l’enseignant doit
donc nécessairement l’avoir de façon explicite et parfaite, comme elle est
acquise par l’apprenti grâce à l’enseignement. Mais quand on acquiert la
science par un principe intérieur, ce qui est cause agente de la science ne
possède que partiellement la science à acquérir, c’est-à-dire quant aux
raisons séminales de la science que sont les principes
communs ; voilà pourquoi on ne peut pas déduire d’une telle causalité
l’appellation de docteur ou de maître, à proprement parler. Réponse aux objections : 1° Bien qu’à un certain égard la cause principale soit
plutôt l’intellect agent que l’homme qui enseigne extérieurement, cependant
la science ne préexiste pas dans l’intellect agent de façon complète comme en
celui qui enseigne ; l’argument n’est donc pas concluant. 2° Il faut répondre semblablement, comme au premier
argument. 3° Dieu connaît explicitement tout ce qui est enseigné par
lui à l’homme, donc la notion de maître peut convenablement lui être attribuée ;
mais il en va autrement de l’intellect agent, pour la raison déjà exposée. 4° Bien que le mode soit plus parfait du côté de celui qui
reçoit la science lorsqu’il l’acquiert par invention, en tant que cela le signale comme plus apte à savoir, cependant
le mode est plus parfait du côté de celui qui cause la science lorsqu’elle
est acquise par enseignement, car l’enseignant, qui connaît explicitement
toute la science, peut amener à la science plus facilement qu’on ne pourrait
y être amené par soi-même, étant donné qu’il connaît déjà les principes de la
science dans une certaine généralité. 5° La loi se comporte dans le domaine des opérables comme le
principe dans le domaine spéculatif, mais non comme le maître ; si donc
quelqu’un est sa propre loi, il ne s’ensuit pas qu’il puisse être à lui-même son propre
maître. 6° Le médecin guérit en
tant qu’il a déjà la santé, non en acte, mais dans la connaissance de son
art, au lieu que le maître enseigne en tant qu’il a la science en acte. Par
conséquent, celui qui n’a pas la santé en acte peut la causer en lui-même dès
lors qu’il la détient dans la connaissance de son art ; mais il est impossible
que quelqu’un ait et n’ait pas la science en acte, et puisse ainsi être
enseigné par lui-même. |
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Et videtur quod
sic. Quia actio
magis debet attribui causae principali quam instrumentali. Sed causa quasi
principalis scientiae causatae in nobis est intellectus agens. Homo autem,
qui docet exterius, est causa quasi instrumentalis proponens intellectui
agenti instrumenta quibus ad scientiam perducat. Ergo intellectus agens magis
docet quam homo exterius. Si ergo propter locutionem exteriorem, qui exterius
loquitur, dicitur magister illius qui audit ; multo amplius, propter
lumen intellectus agentis, ille qui audit, dicendus est magister sui ipsius. Praeterea,
nullus aliquid addiscit nisi secundum quod ad certitudinem cognitionis
pervenit. Sed certitudo cognitionis nobis inest per principia naturaliter
nota in lumine intellectus agentis. Ergo intellectui agenti praecipue convenit
docere ; et sic idem quod prius. Praeterea,
docere magis proprie convenit Deo quam homini ; unde Matth., c. XXIII,
8 : unus est magister vester.
Sed Deus nos docet, inquantum lumen nobis rationis tradit, quo de omnibus
possumus iudicare. Ergo illi lumini actio docendi praecipue attribui
debet ; et sic idem quod prius. Praeterea, scire aliquid per inventionem, est perfectius quam ab alio
discere, ut patet in I Ethicorum [l. 4 (1095 b 10)]. Si igitur ex illo
modo acquirendi scientiam quo aliquis ab alio addiscit scientiam, sumitur nomen
magistri, ut unus alterius sit magister ; multo amplius ex modo
accipiendi scientiam per inventionem debet accipi nomen magistri, ut aliquis
sui ipsius magister dicatur. Praeterea, sicut aliquis inducitur ad virtutem ab alio et a seipso,
ita aliquis perducitur ad scientiam et per seipsum inveniendo, et ab alio
addiscendo. Sed illi qui ad opera virtutum perveniunt sine exteriori
institutore vel legislatore, dicuntur esse sibi ipsis lex ; Rom. II,
14 : cum gens quae legem non
habent, naturaliter quae legis sunt faciunt, ipsi sibi sunt lex. Ergo et ille
qui scientiam acquirit per seipsum, debet sibi ipsi dici magister. Praeterea,
doctor est causa scientiae, sicut medicus sanitatis, ut dictum est. Sed
medicus sanat seipsum. Ergo aliquis etiam potest seipsum docere. Sed contra. Est
quod philosophus dicit, VIII Phys. [l. 9 (257 a 12)], quod impossibile
est quod docens addiscat ; quia docentem necesse est habere scientiam,
discentem vero non habere. Ergo non potest esse quod aliquis doceat seipsum,
vel dici possit sui magister. Praeterea,
magisterium importat relationem superpositionis, sicut et dominus. Sed huiusmodi
relationes non possunt inesse alicui ad seipsum : non enim aliquis est
pater sui ipsius, aut dominus. Ergo nec aliquis potest dici sui ipsius
magister. Responsio.
Dicendum, quod absque dubio aliquis potest per lumen rationis sibi inditum,
absque exterioris doctrinae adminiculo, devenire in cognitionem ignotorum
multorum, sicut patet in omni eo qui per inventionem scientiam acquirit ;
et sic quodammodo aliquis est sibi ipsi causa sciendi, non tamen propter hoc
proprie potest dici sui ipsius magister, vel seipsum docere. Duos enim modos
principiorum agentium in rebus naturalibus invenimus, ut patet ex philosopho,
VII Metaphys. [l. 8 (1034 a 21)]. Quoddam enim est agens quod in se
totum habet quod in effectu per eum causatur ; vel eodem modo, sicut est
in agentibus univocis, vel etiam eminentiori, sicut est in agentibus aequivocis.
Quaedam vero agentia sunt in quibus eorum quae aguntur non praeexistit nisi
pars ; sicut motus causat sanitatem, aut aliqua medicina calida, in qua
calor invenitur vel actualiter vel virtualiter ; calor autem non est
tota sanitas, sed est pars sanitatis. In primis igitur agentibus est perfecta
ratio actionis ; non autem in agentibus secundi modi, quia secundum hoc
aliquid agit quod actu est ; unde, cum non sit in actu effectus inducendi
nisi in parte, non erit perfecte agens. Doctrina autem
importat perfectam actionem scientiae in docente vel magistro ; unde
oportet quod ille qui docet vel magister est, habeat scientiam quam in altero
causat, explicite et perfecte, sicut in addiscente acquiritur per doctrinam.
Quando autem alicui acquiritur scientia per principium intrinsecum, illud
quod est causa agens scientiae, non habet scientiam acquirendam, nisi in
parte : scilicet quantum ad rationes seminales scientiae, quae sunt
principia communia ; et ideo ex tali causalitate non potest trahi nomen
doctoris vel magistri, proprie loquendo. Ad primum
igitur dicendum, quod intellectus agens, quamvis sit principalior causa
quantum ad aliquid quam homo exterius docens, tamen in eo non praeexistit
scientia complete, sicut in docente ; unde ratio non sequitur. Ad secundum dicendum similiter sicut ad primum. Ad tertium
dicendum quod Deus explicite novit omnia quae per eum homo docetur, unde sibi
convenienter magistri ratio attribui potest ; secus autem est de
intellectu agente, ratione iam dicta. Ad quartum
dicendum, quod quamvis modus in acquisitione scientiae per inventionem sit
perfectior ex parte recipientis scientiam, inquantum designatur habilior ad
sciendum ; tamen ex parte scientiam causantis est modus perfectior per
doctrinam : quia docens, qui explicite totam scientiam novit, expeditius
potest ad scientiam inducere quam aliquis induci possit ex seipso, per hoc
quod praecognoscit scientiae principia in quadam communitate. Ad quintum
dicendum, quod hoc modo se habet lex in operabilibus sicut principium in
speculativis, non autem sicut magister ; unde non sequitur si aliquis
sibi est lex quod sibi ipsi possit esse magister. Ad sextum
dicendum, quod medicus sanat inquantum praehabet sanitatem non in actu, sed
in cognitione artis ; sed magister docet inquantum actu scientiam habet.
Unde ille qui non habet sanitatem in actu, ex hoc quod habet sanitatem in
cognitione artis, potest in seipso sanitatem causare ; non autem potest
esse ut aliquis actu habeat scientiam, et non habeat, ut sic possit a seipso
doceri. |
(Tertio quaeritur utrum homo ab Angelo doceri possit.)
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Il semble que non. 1° Si un ange enseigne, alors il enseigne soit intérieurement,
soit extérieurement. Or il ne le fait pas intérieurement, car cela
n’appartient qu’à Dieu, comme dit saint Augustin ; ni extérieurement, semble-t-il, car enseigner
extérieurement, c’est enseigner par des signes sensibles, comme dit saint
Augustin au livre sur le Maître ; or les
anges ne nous enseignent pas par de tels signes sensibles, sauf peut-être les
anges qui apparaissent de façon sensible. Ils ne nous enseignent donc pas, à
moins d’apparaître de façon sensible, ce qui advient hors du cours général
des choses, comme par miracle. 2° [Le répondant] disait que les anges nous enseignent en
quelque sorte extérieurement, en tant qu’ils laissent une impression dans
notre imagination. En sens contraire : l’espèce imprimée dans
l’imagination ne suffit pas pour imaginer en acte, si l’intention n’est pas
là, comme le montre saint Augustin au livre sur la Trinité. Or un ange ne peut
introduire en nous une intention, puisque l’intention est un acte de la volonté,
en laquelle Dieu seul peut mettre son empreinte. Un ange ne peut donc pas non
plus nous enseigner en laissant une impression dans l’imagination, puisque
nous ne pouvons être enseignés par l’intermédiaire de l’imagination qu’en
imaginant actuellement quelque chose. 3° Si des anges nous enseignent sans apparition sensible, ce
ne peut être qu’en tant qu’ils éclairent l’intelligence, qu’ils ne peuvent
pas éclairer, semble-t-il : car ils ne transmettent ni la lumière
naturelle, qui, étant concréée à l’esprit, vient de Dieu seul, ni non plus la
lumière de la grâce, que Dieu seul infuse. Les anges ne peuvent donc pas nous
enseigner sans une apparition visible. 4° Chaque fois qu’un homme est enseigné par un autre, il est
nécessaire que celui qui apprend regarde les concepts de celui qui enseigne,
afin qu’il y ait dans l’esprit du disciple un processus vers la science,
comme il y a dans l’esprit de l’enseignant un processus à partir de la
science. Or l’homme ne peut voir les concepts de l’ange. En effet, il ne les
voit pas en eux-mêmes, comme il ne voit pas non plus les concepts d’un autre
homme : bien moins encore, puisqu’ils sont plus distants ; ni non
plus en des signes sensibles, sauf peut-être lorsque les anges apparaissent
sensiblement, ce dont nous ne traitons pas maintenant. Ce cas mis à part, les
anges ne peuvent donc pas nous enseigner. 5° Enseigner appartient à celui « qui illumine tout
homme venant en ce monde », comme on le voit clairement dans la Glose à propos de Mt 23, 8 : « Vous n’avez qu’un Maître, le Christ. »
Or cela ne revient pas à l’ange, mais à la seule lumière incréée, comme on le
voit en Jn 1, 9. 6° Quiconque enseigne un autre homme, l’amène à la vérité,
et ainsi, il cause la vérité dans son âme. Or Dieu seul a une causalité sur
la vérité car, la vérité étant une lumière intelligible et une forme simple,
elle ne vient pas à l’être successivement, et ainsi, elle ne peut être
produite que par création, ce qui revient à Dieu seul. Puis donc que les
anges ne sont pas créateurs, comme dit saint Jean Damascène, il
semble qu’ils ne puissent pas eux-mêmes enseigner. 7° Une illumination indéfectible ne peut procéder que d’une
lumière indéfectible, attendu que, si la lumière s’en va, le sujet cesse
d’être éclairé. Or une certaine illumination indéfectible est exigée dans
l’enseignement, parce que la science porte sur les choses nécessaires, qui
existent toujours. L’enseignement ne procède donc que d’une lumière
indéfectible. Or une telle lumière n’est pas celle des anges, puisque leur lumière
serait défaillante si elle n’était divinement conservée. Un ange ne peut donc
pas enseigner. 8° Il est dit en Jn 1, 38 que deux des disciples
de Jean suivaient Jésus, et qu’à sa question : « Que cherchez-vous ? »
ils répondirent : « Rabbi
(c’est-à-dire Maître), où demeurez-vous ? » Or la Glose dit en cet endroit que « par ce nom ils
manifestent leur foi » ; et une autre glose dit : « Il
les interroge, non qu’il ignore la réponse, mais c’est pour que leur réponse
soit méritoire et qu’à celui qui demandait “Que…”, requérant ainsi une chose,
ils répondent non une chose, mais une personne. » En somme, ils confessent
par cette réponse qu’il est une certaine personne, par cette confession ils
manifestent leur foi, et en cela ils méritent. Or le mérite de la foi
chrétienne consiste en ce que nous confessons que le Christ est une Personne
divine. Être maître appartient donc à la seule Personne divine. 9° Quiconque enseigne, doit nécessairement manifester la
vérité. Or la vérité, étant une certaine lumière intelligible, nous est plus
connue qu’un ange. Nous ne sommes donc pas enseignés par un ange, puisque les
choses plus connues ne sont pas manifestées par de moins connues. 10° Saint Augustin dit au livre sur la Trinité que notre esprit est immédiatement formé par
Dieu, sans l’interposition d’aucune créature. Or l’ange est une certaine créature.
Il ne s’interpose donc pas entre Dieu et l’esprit humain pour le former, en
tant que supérieur à l’esprit et inférieur à Dieu ; et ainsi, l’homme ne
peut pas être enseigné par un ange. 11° De même que notre volonté parvient jusqu’à Dieu
lui-même, de même notre intelligence peut atteindre la contemplation de son
essence. Or Dieu lui-même forme immédiatement notre volonté par l’infusion de
la grâce, sans l’intermédiaire d’aucun ange. Il forme donc aussi notre
intelligence par l’enseignement, sans aucun intermédiaire. 12° Toute connaissance a lieu par quelque espèce. Si donc un
ange enseigne un homme, il est nécessaire qu’il cause en lui une espèce par
laquelle il connaisse. Or cela n’est possible que de deux façons : soit
en créant une espèce, ce qui, comme le veut saint Jean Damascène, ne convient
nullement à l’ange ;
soit en éclairant les espèces qui sont dans les phantasmes, afin qu’à partir
d’eux les espèces intelligibles se reflètent dans l’intellect possible de
l’homme ; et cela semble revenir à l’erreur de ces philosophes qui prétendent
que l’intellect agent, dont le rôle est d’éclairer les phantasmes, est une
substance séparée. Et ainsi, un ange ne peut pas enseigner. 13° L’intelligence de l’ange est plus distante de
l’intelligence de l’homme, que l’intelligence de l’homme ne l’est de
l’imagination humaine. Or l’imagination ne peut pas recevoir ce qui est dans
l’intelligence humaine : en effet, l’imagination ne peut saisir que des
formes particulières, et l’intelligence n’en contient pas de telles.
L’intelligence humaine n’est donc pas non plus capable de recevoir les
choses qui sont dans l’esprit angélique ; et ainsi, l’homme ne peut pas
être enseigné par l’ange. 14° La lumière dont une chose est éclairée doit être
proportionnée aux parties éclairées, comme la lumière corporelle est
proportionnée aux couleurs. Or la lumière angélique, étant purement
spirituelle, n’est pas proportionnée aux phantasmes, qui sont en quelque
sorte corporels, puisqu’ils sont contenus dans un organe corporel. Les anges
ne peuvent donc pas nous enseigner en éclairant nos phantasmes, comme on le
disait. 15° Tout ce qui est connu, est connu soit par son essence,
soit par une ressemblance. Or la connaissance permettant à l’esprit humain de
connaître les réalités par leur essence ne peut être causée par un ange, car
alors il serait nécessaire que les vertus et les autres choses qui sont
contenues au-dedans de l’âme y soient imprimées par les anges eux-mêmes,
puisque de telles choses sont connues par leur essence. Semblablement, la
connaissance des réalités qui sont connues par leurs ressemblances ne peut
pas non plus être causée par eux, puisque les réalités à connaître sont plus
proches que l’ange des ressemblances mêmes qui sont dans le connaissant.
L’ange ne peut donc en aucune façon être pour l’homme une cause de connaissance,
ce qui est l’enseigner. 16° Bien qu’il incite extérieurement la nature à produire
des effets naturels, l’agriculteur n’est pas appelé créateur, comme le
montre saint Augustin au livre sur la Genèse
au sens littéral. Donc, pour la même raison,
les anges ne doivent pas non plus être appelés enseignants ou maîtres, quoiqu’ils
incitent l’intelligence de l’homme à savoir. 17° L’ange est supérieur à l’homme ; par conséquent,
s’il enseigne, il est nécessaire que son enseignement surpasse celui de
l’homme. Or cela est impossible. En effet, l’enseignement de l’homme peut
porter sur ce qui a des causes déterminées dans la nature. Quant aux autres
choses, c’est-à-dire les futurs contingents, elles ne peuvent pas être
enseignées par les anges, puisqu’ils ne savent pas ces choses par leur connaissance
naturelle, Dieu seul ayant la science des futurs. Les anges ne peuvent donc
pas enseigner les hommes. En sens contraire : 1) Denys dit au quatrième chapitre de la Hiérarchie céleste : « Je vois que les anges ont
d’abord enseigné le mystère divin de l’humanité du Christ, et qu’ensuite, par
leur médiation, la grâce de cette connaissance descendit jusqu’à nous. » 2) « Ce que peut l’inférieur, le supérieur le peut aussi »,
et bien plus noblement, comme le montre Denys dans la Hiérarchie céleste ; or l’ordre des hommes est inférieur
à celui des anges ; puis donc qu’un homme peut enseigner un autre homme,
à bien plus forte raison l’ange peut-il le faire. 3) L’ordre de la divine sagesse se rencontre plus
parfaitement dans les substances spirituelles que dans les corporelles ;
or il appartient à l’ordre des corps inférieurs qu’ils obtiennent leurs
perfections par l’impression des corps supérieurs ; donc les esprits
inférieurs aussi, c’est-à-dire les esprits humains, atteignent la perfection
de la science grâce à l’impression des esprits supérieurs que sont les anges. 4) Tout ce qui est en puissance, peut être amené à l’acte
par ce qui est en acte ; et ce qui est moins en acte, par ce qui est
plus parfaitement en acte. Or l’intelligence angélique est plus en acte que
l’intelligence humaine, laquelle peut donc être amenée à l’acte de la science
par l’intelligence angélique ; et ainsi, un ange peut enseigner un
homme. 5) Saint Augustin dit au livre sur le Don de la persévérance que certains reçoivent immédiatement de Dieu
l’enseignement du salut, d’autres d’un ange, d’autres encore d’un homme. Donc
non seulement Dieu, mais aussi l’ange et l’homme enseignent. 6) « Éclairer la maison » se dit de ce qui envoie
de la lumière, comme le soleil, mais aussi de celui qui ouvre une fenêtre qui
fait obstacle à la lumière. Or, bien que Dieu seul infuse à l’esprit la
lumière de la vérité, cependant l’ange ou l’homme peuvent ôter quelque
empêchement à la perception de la lumière. Donc non seulement Dieu, mais
aussi l’ange ou l’homme peuvent enseigner. Réponse : L’ange opère à l’endroit de l’homme de deux façons. D’abord
suivant notre mode, c’est-à-dire lorsqu’il apparaît sensiblement à l’homme,
soit en assumant un corps, soit de n’importe quelle autre façon, et qu’il
l’instruit par une parole sensible. Et ce n’est pas ainsi que nous enquêtons
à présent sur l’enseignement de l’ange, car de la sorte l’ange n’enseigne pas
autrement que l’homme. Ensuite l’ange opère à notre endroit suivant son mode,
c’est-à-dire invisiblement ; et le but de cette question est de savoir
comment l’homme peut être enseigné de cette façon par un ange. Il faut donc savoir que, l’ange étant intermédiaire entre
l’homme et Dieu, un mode intermédiaire d’enseignement lui convient selon
l’ordre de la nature : un mode inférieur à Dieu, mais supérieur à
l’homme. Mais on ne peut percevoir comment cela est vrai que si l’on voit
comment Dieu enseigne et comment l’homme enseigne. Et pour le voir clairement,
il faut savoir qu’il y a entre l’intelligence et la vue corporelle la différence
suivante : la vue corporelle a tous ses objets également prêts à être
connus ; en effet, le sens n’est pas une puissance qui confronte et qui
est ainsi dans la nécessité de partir de l’un de ses objets pour atteindre
l’autre. Pour l’intelligence, en revanche, tous les intelligibles ne sont pas
également prêts à être connus, mais elle peut en regarder certains
immédiatement, et ne regarde les autres qu’en partant de ceux qui ont été vus
antérieurement. Ainsi donc, l’homme prend connaissance de l’inconnu grâce à
deux choses, à savoir : grâce à la lumière intellectuelle, et grâce aux
premières conceptions évidentes par soi, qui sont à cette lumière, qui est
celle de l’intellect agent, ce que les instruments sont à l’artisan. Donc, quant à ces deux choses, Dieu est la cause de la
science de l’homme de la plus éminente façon, car à la fois il a orné l’âme
elle-même de la lumière intellectuelle, et il
a empreint sur elle la connaissance des premiers principes, qui sont comme
des semences des sciences, tout comme il a empreint sur les autres réalités
naturelles les raisons séminales de tous les effets à
produire. Et parce qu’un homme, selon l’ordre de la nature, est égal à
un autre homme quant à l’espèce de la lumière intellectuelle, il ne peut
aucunement être cause de science pour un autre homme en causant ou en augmentant
en lui la lumière. Mais du côté où la science des choses inconnues est causée
par les principes évidents par soi, un homme est en quelque sorte cause de
science pour un autre homme, non comme lui transmettant la connaissance des
principes, mais, comme on l’a dit, en tant qu’il amène à l’acte, par certains
signes sensibles montrés au sens extérieur, ce qui était contenu
implicitement et comme en puissance dans les principes. Mais l’ange, parce
qu’il possède naturellement la lumière intellectuelle plus parfaitement que
l’homme ne la possède, peut être pour l’homme une cause de science des deux
côtés, quoique d’une façon inférieure à celle de Dieu et supérieure à celle
de l’homme. En effet, du côté de la lumière, bien qu’il ne puisse pas infuser
la lumière intellectuelle comme Dieu le fait, il peut cependant renforcer la
lumière infusée, pour que l’on voie plus parfaitement. En effet, tout ce qui
est imparfait en quelque genre, lorsqu’il est lié à un plus parfait dans ce genre,
voit sa vertu renforcée, tout comme nous constatons, parmi les corps, que le
corps localisé est renforcé par le corps localisant, qui se rapporte à lui
comme l’acte à la puissance, comme on le lit au quatrième livre de la Physique. Du côté des principes
aussi, l’ange peut enseigner l’homme, non pas certes en transmettant la
connaissance des principes eux-mêmes comme Dieu le fait, ni en proposant sous
des signes sensibles la déduction des conclusions à partir des principes, comme
l’homme le fait, mais en formant dans l’imagination des formes qui peuvent
être formées par l’ébranlement de l’organe Réponse aux objections : 1° Un ange qui enseigne invisiblement enseigne certes
intérieurement, si on compare cet enseignement à celui de l’homme, qui est
proposé aux sens extérieurs ; mais comparé à celui de Dieu, qui opère
au-dedans de l’esprit en infusant la lumière, l’enseignement de l’ange est
considéré comme extérieur. 2° Bien que l’intention de la volonté ne puisse pas être contrainte,
cependant l’intention de la partie sensitive peut être contrainte ; par
exemple, lorsque quelqu’un est piqué, il lui est nécessaire d’être attentif à
sa blessure ; et il en va de même pour toutes les autres puissances
sensitives qui usent d’un organe corporel ; et une telle intention
suffit pour l’imagination. 3° L’ange n’infuse ni la lumière de grâce ni la lumière de
nature ; mais il renforce la lumière de nature divinement infusée, comme
on l’a dit. 4° De même qu’il y a parmi les réalités naturelles un agent
univoque, qui imprime une forme à la façon dont il la possède, et un agent
équivoque, qui la possède autrement qu’il ne l’imprime, de même en est-il
aussi pour l’enseignement, car un homme en enseigne un autre en agent quasi
univoque, et c’est pourquoi il transmet la science à un autre de la façon
dont il la possède lui-même, c’est-à-dire en descendant des causes aux
effets, d’où la nécessité que les concepts mêmes de l’enseignant soient manifestés
par des signes à celui qui apprend. Mais l’ange enseigne en agent quasi équivoque : en
effet, il connaît de façon [purement] intellective ce qui est manifesté à
l’homme par la voie du raisonnement. L’homme est donc enseigné par l’ange non
pas en sorte que les concepts de l’ange lui soient manifestés, mais en sorte
que soit causée en l’homme, selon le mode de ce dernier, la science de choses
que l’ange connaît selon un mode bien différent. 5° Le Seigneur parle de ce mode d’enseignement qui convient
à Dieu seul, comme le montre la Glose
au même endroit ; et nous n’attribuons pas à l’ange cette façon
d’enseigner. 6° Celui qui enseigne ne cause pas la vérité, mais il cause
la connaissance de la vérité en celui qui apprend. En effet, les propositions
qui sont enseignées sont vraies avant même qu’on ne les sache, car la vérité ne dépend pas de
notre science, mais de l’existence des réalités. 7° Bien que la science que nous acquérons par l’enseignement
porte sur des réalités indéfectibles, cependant la science elle-même peut
faire défaut ; il n’est donc pas nécessaire que l’illumination de
l’enseignement vienne d’une lumière indéfectible ; ou bien, si elle
vient d’une lumière indéfectible comme d’un principe premier, cependant une
lumière créée et défectible, pouvant être comme un principe intermédiaire,
n’est pas tout à fait exclue. 8° On remarque parmi les disciples du Christ un certain
progrès de la foi :
d’abord ils le vénéraient comme un homme sage et un maître, et ensuite ils se
tournèrent vers lui comme vers Dieu qui enseigne. C’est pourquoi une certaine
glose dit un peu plus
bas : « Parce que Nathanaël connut que le Christ absent avait vu ce
qu’il avait fait lui-même en un autre lieu, ce qui est un indice de la
divinité, il confessa non seulement le Maître, mais aussi le Fils de
Dieu. » 9° Ce n’est pas en montrant sa propre substance que l’ange
manifeste une vérité inconnue, mais en proposant une autre vérité plus
connue, ou encore en renforçant la lumière de l’intelligence. L’argument
n’est donc pas concluant. 10° L’intention de saint Augustin n’est pas de dire que
l’esprit angélique n’est pas d’une nature plus noble que l’esprit humain,
mais que l’ange ne vient pas en intermédiaire entre Dieu et l’esprit humain
de telle façon que l’esprit humain reçoive son ultime formation par une union
à l’ange, ainsi que l’ont prétendu certains, disant que l’ultime béatitude de l’homme consiste
en ce que notre intelligence soit liée à l’Intelligence, dont la béatitude
est d’être liée à Dieu même. 11° Il y a en nous des puissances qui sont contraintes par
le sujet et l’objet, comme les puissances sensitives, qui sont stimulées et
par l’ébranlement de leur organe et par la force de l’objet. L’intelligence,
pour sa part, n’est pas contrainte par le sujet, puisqu’elle n’use pas d’un
organe corporel, mais elle est contrainte par l’objet, car l’efficace de la
démonstration contraint de consentir à la conclusion. Quant à la volonté,
elle n’est contrainte ni par le sujet ni par l’objet, mais elle se meut vers
ceci ou cela à sa propre instigation ; et c’est pourquoi Dieu seul, qui
opère intérieurement, peut mettre son empreinte dans la volonté. Mais
dans l’intelligence, même l’homme ou l’ange peuvent laisser une impression, en représentant des objets qui puissent la contraindre. 12° L’ange ne crée pas les espèces dans notre esprit et
n’éclaire pas non plus immédiatement les phantasmes, mais la liaison de sa
lumière avec celle de notre intelligence permet à notre intelligence
d’éclairer plus efficacement les phantasmes. Et cependant, même si l’ange
éclairait immédiatement les phantasmes, il ne s’ensuivrait pas pour cela que
la position de ces philosophes soit vraie : en effet, bien qu’il appartienne
à l’intellect agent d’éclairer les phantasmes, on pourrait dire cependant que
cela n’appartient pas qu’à lui seul. 13° L’imagination peut recevoir ce qui est dans
l’intelligence humaine, mais selon un autre mode ; et semblablement,
l’intelligence humaine peut, selon son mode, saisir ce qui est dans
l’intelligence angélique. Néanmoins, bien que l’intelligence de l’homme
s’apparente davantage à l’imagination quant au sujet, en tant que ce sont
des puissances d’une même âme, cependant elle s’apparente davantage à
l’intelligence angélique quant au genre, car l’une et l’autre est une
puissance immatérielle. 14° Rien n’empêche que le spirituel soit proportionné pour
agir dans le corporel, car rien n’empêche que des inférieurs subissent
quelque chose de la part des supérieurs. 15° L’ange est une cause pour l’homme, non quant à la
connaissance qu’il a des réalités par leur essence, mais quant à celle qu’il
en a par des ressemblances ; non que l’ange soit plus proche des
réalités que ne le sont leurs ressemblances (sic), mais parce que, soit en mouvant l’imagination, soit en
renforçant la lumière de l’intelligence, il donne à ces ressemblances de se
refléter dans l’esprit. 16° « Créer » implique la causalité première, qui
est due à Dieu seul ; « faire », par contre, implique la
causalité en général, et de même « enseigner », quant à la science.
Voilà pourquoi Dieu seul est appelé créateur, mais « faisant » et
« enseignant » peuvent se dire et de Dieu, et de l’ange, et de
l’homme. 17° Même à propos de ce
qui a des causes déterminées dans la nature, l’ange peut enseigner plus de
choses que l’homme, de même qu’il connaît aussi plus de choses ; et ce
qu’il enseigne, il peut aussi l’enseigner selon un mode plus noble ;
l’argument n’est donc pas concluant. |
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Et videtur quod
non. Quia, si
Angelus docet, aut docet interius, aut exterius. Non autem interius, quia hoc
solius Dei est, ut Augustinus [De
magistro, cap. 14] dicit ; nec exterius, ut videtur, quia
docere exterius est per aliqua sensibilia signa docere, ut Augustinus dicit
in libro de Magistro [cap. 10] : huiusmodi autem sensibilibus signis
Angeli non nos docent, nisi forte sensibiliter apparentes ; ergo Angeli
nos non docent nisi forte sensibiliter apparentes, quod praeter communem
cursum accidit, quasi per miraculum. Sed dicebat,
quod Angeli nos docent quodammodo exterius, inquantum in nostram
imaginationem imprimunt. – Sed contra, species imaginationi impressa ad
imaginandum in actu non sufficit, nisi adsit intentio, ut patet per
Augustinum in libro de Trinit. [IX, 3-4]. Sed intentionem non potest in nobis
inducere Angelus : cum intentio sit voluntatis actus, in quam solus Deus
imprimere potest. Ergo nec etiam imprimendo in imaginationem Angelus docere
nos potest, cum, mediante imaginatione, non possimus doceri nisi actu aliquid
imaginando. Praeterea, si
ab Angelis docemur absque sensibili apparitione, hoc non potest esse nisi
inquantum intellectum illuminant, quem illuminare non possunt, ut
videtur : quia nec tradunt lumen naturale, quod a solo Deo est, utpote
menti concreatum, nec etiam lumen gratiae, quam solus Deus infundit. Ergo Angeli
absque visibili apparitione nos docere non possunt. Praeterea,
quandocumque unus ab alio docetur, oportet quod addiscens inspiciat conceptus
docentis ; ut hoc modo sit processus in mente discipuli ad scientiam,
sicut est processus a scientia in mente doctoris. Homo autem non potest
conceptus Angeli videre. Non enim videt eos in seipsis, sicut nec conceptus alterius
hominis : immo multo minus, utpote magis distantes ; nec iterum in
signis sensibilibus, nisi forte quando sensibiliter apparent, de quo nunc non
agitur. Ergo Angeli alias nos docere non possunt. Praeterea,
illius est docere qui illuminat omnem
hominem venientem in hunc mundum, ut patet in Glossa [ordin.] Matth. XXIII, 8 : unus est magister vester Christus. Sed
hoc non competit Angelo, sed soli luci increatae, ut patet Ioan. I, 9. Praeterea, quicumque alium docet, eum ad veritatem inducit, et sic
veritatem in anima eius causat. Sed solus Deus causalitatem habet supra
veritatem ; quia cum veritas sit lux intelligibilis et forma simplex,
non exit in esse successive, et ita non potest produci nisi per creationem,
quod soli Deo competit. Cum ergo Angeli non sint creatores, ut Damascenus [De fide II, 3] dicit, videtur
quod ipsi docere non possint. Praeterea,
indeficiens illuminatio non potest procedere nisi a lumine indeficienti, eo
quod abeunte lumine subiectum illuminari desinit. Sed in doctrina exigitur
indeficiens quaedam illuminatio, eo quod scientia de necessariis est, quae
semper sunt. Ergo doctrina non procedit nisi a lumine indeficienti. Huiusmodi
autem non est lumen angelicum, cum eorum lumen deficeret, nisi divinitus
conservaretur. Ergo Angelus non potest docere. Praeterea,
Ioann., I, 38, dicitur, quod duo ex discipulis Ioannis sequentes Iesum, ei
interroganti, quid quaeritis ? Responderunt : Rabbi,
quod dicitur interpretatum magister, ubi habitas ?
Ubi dicit Glossa [interlin.,
ibid.], quod hoc nomine fidem suam indicant ; et alia Glossa [ordin., ibid.] dicit : interrogat eos non ignorans, sed ut mercedem
habeant respondendo ; et quod quaerenti quid, quod quaerit
rem, non rem, sed personam respondent. Ex quibus omnibus habetur
quod confitentur in illa responsione, eum esse personam quamdam ; et
quod hac confessione, fidem suam indicant, et in hoc merentur. Sed meritum fidei Christianae in hoc consistit quod Christum esse
personam divinam confitemur. Ergo esse magistrum ad solam divinam personam
pertinet. Praeterea, quicumque docet, oportet quod veritatem manifestet. Sed veritas,
cum sit quaedam lux intelligibilis, est magis nobis nota quam Angelus. Ergo
per Angelum non docemur, cum magis nota per minus nota non manifestentur. Praeterea,
Augustinus dicit in libro de Trinit. [III, 8], quod mens nostra, nulla
interposita creatura, immediate a Deo formatur. Angelus autem quaedam
creatura est. Ergo non interponitur inter Deum et mentem humanam ad eam
formandam, quasi superior mente, et inferior Deo ; et sic homo per Angelum
doceri non potest. Praeterea, sicut affectus noster pertingit usque ad ipsum Deum, ita
intellectus noster usque ad eius essentiam contemplandam pertingere potest.
Sed ipse Deus immediate affectum nostrum format per gratiae infusionem, nullo
Angelo mediante. Ergo et intellectum nostrum format per doctrinam, nullo
mediante. Praeterea, omnis cognitio est per aliquam speciem. Si ergo Angelus hominem
doceat, oportet quod speciem aliquam in eo causet, per quam cognoscat ;
quod esse non potest, nisi vel creando speciem, quod nullo modo Angelo
competit, ut vult Damascenus [De fide II,
3] ; vel illuminando species quae sunt in phantasmatibus, ut ab his
species intelligibiles in intellectu possibili humano resultent : et hoc
videtur redire in errorem illorum philosophorum qui ponunt, intellectum
agentem, cuius officium est illuminare phantasmata, esse substantiam separatam ;
et sic Angelus docere non potest. Praeterea, plus
distat intellectus Angeli ab intellectu hominis quam intellectus hominis ab imaginatione
humana. Sed imaginatio non potest accipere illud quod est in intellectu
humano ; non enim imaginatio potest capere nisi formas particulares, quales
intellectus non continet. Ergo nec intellectus humanus est capax eorum quae
sunt in mente angelica ; et sic homo per Angelum doceri non potest. Praeterea, lux
qua aliquid illuminatur, debet esse illuminatis proportionata, sicut lux corporalis
coloribus. Sed lux angelica, cum sit pure spiritualis, non est proportionata
phantasmatibus, quae sunt quodammodo corporalia, utpote organo corporali
contenta. Ergo Angeli non possunt nos docere illuminando nostra phantasmata,
ut dicebatur. Praeterea, omne
quod cognoscitur, aut cognoscitur per essentiam suam, aut per similitudinem.
Sed cognitio qua res cognoscuntur per essentiam suam a mente humana, non
potest per Angelum causari ; quia sic oporteret quod virtutes, et alia
quae intra animam continentur, ab ipsis Angelis imprimerentur, cum talia per
sui essentiam cognoscantur. Similiter nec per eos causari potest cognitio
rerum quae per suas similitudines cognoscuntur ; cum ipsis
similitudinibus, quae sunt in cognoscente, propinquiores sint res cognoscendae
quam Angelus. Ergo nullo modo Angelus homini potest esse cognitionis causa,
quod est docere. Praeterea, agricola quamvis exterius naturam excitet ad naturales
effectus, non tamen dicitur creator, ut per Praeterea, cum Angelus sit homine superior ; si docet, oportet
quod eius doctrina doctrinam humanam excellat. Sed hoc esse non potest. Homo
enim docere potest de his quae habent causas determinatas in natura. Alia
vero, utpote futura contingentia, ab Angelis doceri non possunt, cum ipsi
naturali cognitione eorum sint ignari, solo Deo talium futurorum scientiam
habente. Ergo Angeli docere non possunt homines. Sed contra. Est quod dicit Dionysius, cap. IV Cael. Hierarch.
[§ 4] : video quod divinum Christi
humanitatis mysterium Angeli primum docuere, deinde per ipsos in nos
scientiae gratia descendit. Praeterea, quod potest inferior,
potest et superior et multo nobilius, ut patet per Dionysium in Caelesti
Hierarchia [12, 2] ; sed hominum ordo est inferior quam ordo
Angelorum ; cum ergo homo possit hominem docere, multo fortius hoc
Angelus potest. Praeterea, ordo divinae sapientiae perfectius invenitur in
spiritualibus substantiis quam etiam in corporalibus ; sed ad ordinem
inferiorum corporum hoc pertinet ut inferiora corpora perfectiones suas
consequantur ex impressione corporum superiorum ; ergo etiam inferiores
spiritus, scilicet humani, perfectionem scientiae assequuntur ex impressione
superiorum spirituum, scilicet Angelorum. Praeterea, omne quod est in potentia reduci potest in actum per id
quod est in actu ; et quod est minus in actu, per id quod est in actu
perfectius. Sed intellectus angelicus est magis in actu quam intellectus
humanus. Ergo intellectus humanus potest reduci in actum scientiae per
intellectum angelicum ; et sic Angelus hominem docere potest. Praeterea, Augustinus dicit, in libro de Bono perseverantiae
[cap. 19], quod doctrinam salutis quidam a Deo accipiunt immediate,
quidam ab Angelo, quidam vero ab homine. Ergo non solus Deus sed et
Angelus et homo docet. Praeterea,
illuminare domum dicitur et immittens lumen, sicut sol, et aperiens
fenestram, quae lumini obstat. Sed quamvis solus Deus lumen veritatis menti
infundat, tamen Angelus vel homo potest aliquod impedimentum luminis
percipiendi amovere. Ergo non solus Deus, sed Angelus vel homo docere potest. Responsio.
Dicendum, quod Angelus circa hominem dupliciter operatur. Uno modo secundum
modum nostrum ; quando scilicet homini sensibiliter apparet, vel corpus
assumendo, vel quocumque alio modo, et eum per locutionem sensibilem
instruit. Et sic nunc non quaerimus de Angeli doctrina ; hoc enim modo
non aliter Angelus quam homo docet. Alio modo circa nos Angelus operatur per
modum suum, scilicet invisibiliter ; et secundum hunc modum qualiter homo
ab Angelo possit doceri huius quaestionis intentio est. Sciendum est
igitur, quod, cum Angelus medius sit inter hominem et Deum, secundum ordinem
naturae medius modus docendi sibi competit, inferior quidem Deo, sed superior
homine. Quod qualiter sit verum, percipi non potest, nisi videatur qualiter
docet Deus, et qualiter homo. Ad cuius evidentiam sciendum est, quod inter
intellectum et corporalem visum haec est differentia : quod visui
corporali omnia sua obiecta aequaliter sunt propinqua ad cognoscendum ;
sensus enim non est vis collativa, ut ex uno obiectorum suorum necesse habeat
pervenire in aliud. Sed intellectui non omnia intelligibilia aequaliter
vicina sunt ad cognoscendum ; sed quaedam statim conspicere potest,
quaedam vero non conspicit nisi ex aliis prius inspectis. Sic igitur homo
ignotorum cognitionem per duo accipit ; scilicet per lumen
intellectuale, et per primas conceptiones per se notas, quae comparantur ad
istud lumen, quod est intellectus agentis, sicut instrumenta ad artificem. Quantum igitur
ad utrumque, Deus hominis scientiae causa est excellentissimo modo ;
quia et ipsam animam intellectuali lumine insignivit, et notitiam primorum
principiorum ei impressit, quae sunt quasi seminaria scientiarum ; sicut
et aliis rebus naturalibus impressit seminales rationes omnium effectuum
producendorum. Homo autem,
quia secundum ordinem naturae alteri homini par est in specie intellectualis
luminis, nullo modo potest alteri homini causa scientiae existere, in eo
lumen causando vel augendo. Sed ex parte illa qua scientia ignotorum per
principia per se nota causatur, alteri homini causa sciendi quodammodo
existit, non sicut notitiam principiorum tradens, sed sicut id quod
implicite, et quodammodo in potentia, in principiis continebatur educendo in
actum per quaedam signa sensibilia exteriori sensui ostensa, sicut supra
dictum est. Angelus vero,
quia naturaliter habet lumen intellectuale perfectius quam homo, ex utraque
parte potest homini esse causa sciendi ; tamen inferiori modo quam Deus,
et superiori quam homo. Ex parte enim luminis, quamvis non possit
intellectuale lumen infundere, ut Deus facit, potest tamen lumen infusum
confortare ad perfectius inspiciendum. Omne
enim quod est in aliquo genere imperfectum, quando continuatur perfectiori in
genere illo, magis confortatur virtus eius ; sicut etiam videmus in
corporibus, quod corpus locatum confortatur per corpus locans, quod
comparatur ad ipsum ut actus ad potentiam, ut habetur IV Physic. [l. 8 (213
a 1 sqq.)]. Ex parte etiam principiorum potest Angelus hominem docere, non
quidem ipsorum principiorum notitiam tradendo, ut Deus facit, neque
deductionem conclusionum ex principiis sub signis sensibilibus proponendo, ut
homo facit ; sed in imaginatione aliquas formas formando, quae formari
possunt ex commotio- Ad primum igitur dicendum, quod Angelus invisibiliter docens, docet
quidem interius per comparationem ad doctrinam hominis, qui sensibus exterioribus
doctrinam proponit ; sed per comparationem ad doctrinam Dei, qui intra
mentem operatur, lumen infundendo, doctrina Angeli exterior reputatur. Ad secundum dicendum, quod quamvis intentio voluntatis cogi non
possit, tamen intentio sensitivae partis cogi potest : sicut cum quis
pungitur, necesse habet intendere ad laesionem ; et ita est etiam de
omnibus aliis virtutibus sensitivis, quae utuntur organo corporali ; et
talis intentio sufficit ad imaginationem. Ad tertium dicendum, quod Angelus nec lumen gratiae infundit, nec lumen
naturae ; sed lumen naturae divinitus infusum confortat, ut dictum est. Ad quartum dicendum, quod sicut in naturalibus est agens univocum,
quod eodem modo imprimit formam sicut eam habet, et agens aequivocum, quod
alio modo habet quam imprimat ; ita etiam est et de doctrina, quia homo
docet hominem quasi univocum agens : unde per illum modum scientiam
alteri tradit quo ipse eam habet, scilicet deducendo causas in causata. Unde oportet
quod ipsi conceptus docentis patefiant per aliqua signa discenti. Sed Angelus
docet quasi agens aequivocum : ipse enim intellectualiter cognoscit quod
homini per viam rationis manifestatur. Unde non hoc modo ab Angelo docetur
quod Angeli conceptus homini patefiant ; sed quia in homine scientia
causatur, secundum suum modum, earum rerum quas Angelus longe alio modo
cognoscit. Ad quintum
dicendum, quod Dominus loquitur de illo modo doctrinae qui soli Deo competit,
ut patet per Glossam, ibidem ; et hunc modum docendi Angelo non adscribimus. Ad sextum
dicendum, quod ille qui docet, non causat veritatem, sed causat cognitionem
veritatis in discente. Propositiones enim quae docentur, sunt verae etiam
antequam sciantur, quia veritas non dependet a scientia nostra, sed ab
existentia rerum. Ad septimum
dicendum, quod quamvis scientia quae a nobis acquiritur per doctrinam, sit de
rebus indeficientibus, tamen ipsa scientia deficere potest : unde non
oportet quod illuminatio doctrinae sit a lumine indeficienti ; vel si
est a lumine indeficienti sicut a primo principio, non tamen excluditur
omnino lumen creatum defectibile, quod possit esse sicut principium medium. Ad octavum
dicendum, quod in discipulis Christi notatur quidam fidei profectus, ut primo
eum venerarentur quasi hominem sapientem et magistrum, et postea ei
intenderent quasi Deo docenti. Unde quaedam Glossa [ordin., super Ioh. I, 49], parum infra, dicit : quia cognovit Nathanael Christum absentem
vidisse quae ipse in alio loco gesserat, quod est indicium deitatis, fatetur
non solum magistrum, sed et Dei filium. Ad nonum dicendum, quod Angelus non manifestat veritatem ignotam per
hoc quod substantiam suam demonstret ; sed aliam veritatem magis notam
proponendo, vel etiam lumen intellectus confortando. Unde ratio non sequitur. Ad decimum dicendum, quod intentio Augustini non est dicere quin mens
angelica sit excellentioris naturae quam mens humana ; sed quia non ita
cadit Angelus medius inter Deum et mentem humanam, ut mens humana per
coniunctionem ad Angelum ultima formatione formetur ; ut quidam
posuerunt, quod in hoc consistit ultima hominis beatitudo, quod intellectus
noster intelligentiae continuetur, cuius beatitudo est in hoc quod
continuatur ipsi Deo. Ad undecimum dicendum, quod in nobis sunt quaedam vires quae coguntur
ex subiecto et obiecto, sicut vires sensitivae, quae excitantur et per
commotionem organi, et per fortitudinem obiecti. Intellectus vero non cogitur
ex subiecto, cum non utatur organo corporali ; sed cogitur ex obiecto,
quia ex efficacia demonstrationis cogitur quis conclusioni consentire. Affectus
vero neque ex subiecto neque ex obiecto cogitur, sed proprio instinctu
movetur in hoc vel illud : unde in affectum non potest imprimere nisi
Deus, qui interius operatur. Sed in intellectum potest imprimere, quodammodo,
etiam homo vel Angelus, repraesentando obiecta quibus intellectus cogatur. Ad duodecimum
dicendum, quod Angelus neque creat species in mente nostra, neque immediate
phantasmata illuminat ; sed per continuationem luminis eius cum lumine
intellectus nostri, noster intellectus potest efficacius phantasmata
illustrare. Et tamen si etiam immediate phantasmata illustraret, non propter
hoc sequeretur quod positio illorum philosophorum esset vera : quamvis
enim intellectus agentis sit illustrare phantasmata, posset tamen dici, quod
non eius solius. Ad
decimumtertium dicendum, quod imaginatio potest accipere ea quae sunt in
intellectu humano, sed per alium modum ; et similiter intellectus
humanus potest capere quae sunt in intellectu angelico, suo modo. Sed tamen,
quamvis intellectus hominis magis conveniat cum imaginatione subiecto,
inquantum sunt unius animae potentiae ; tamen cum intellectu angelico
magis convenit genere, quia uterque est immaterialis virtus. Ad decimumquartum dicendum, quod spirituale nihil prohibet esse proportionatum
ad hoc quod in corporale agat, quia nihil prohibet quod inferiora a superioribus
patiantur. Ad decimumquintum dicendum, quod Angelus non est causa homini quantum
ad illam cognitionem qua cognoscit res per essentiam, sed quantum ad illam
qua cognoscit per similitudines ; non quod Angelus sit propinquior rebus
quam earum similitudines, sed inquantum facit rerum similitudines in mente
resultare, vel movendo imaginationem, vel lumen intellectus confortando. Ad decimumsextum dicendum, quod creare importat causalitatem primam,
quae soli Deo debetur ; facere vero importat causalitatem communiter, et
similiter docere quantum ad scientiam. Et ideo solus Deus dicitur creator ;
sed factor et doctor potest dici et Deus et Angelus et homo. Ad
decimumseptimum dicendum, quod etiam de his quae habent causas determinatas
in natura, potest plura docere Angelus quam homo, sicut et plura
cognoscit ; et ea etiam quae docet, nobiliori modo docere : unde
ratio non sequitur. |
(Quarto quaeritur utrum docere sit actus vitae activae vel
contemplativae.)
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Il semble que ce soit un acte de la vie contemplative. 1° « La vie active cesse avec le corps », comme
dit saint Grégoire dans ses Homélies
sur Ézéchiel. Or l’enseignement ne
cesse pas avec le corps, car même les anges, qui n’ont pas de corps,
enseignent, comme on l’a dit. Il semble donc qu’enseigner relève de la vie
contemplative. 2° Comme dit saint Grégoire dans ses Homélies sur Ézéchiel, « on vit d’abord
la vie active avant d’arriver à la contemplative ». Or l’enseignement
suit la contemplation, et ne la précède pas. Enseigner ne relève donc pas de
la vie active. 3° Comme dit saint Grégoire au même endroit, « la vie
active, tout occupée au travail, voit moins bien ». Or celui qui
enseigne trouve nécessaire de voir plus que celui qui simplement contemple.
Enseigner appartient donc à la vie contemplative plutôt qu’à l’active. 4° C’est par un même principe que chaque chose est parfaite
en soi et qu’elle transmet à d’autres une semblable perfection, comme c’est
par la même chaleur que le feu est chaud et qu’il chauffe. Or, que quelqu’un
soit parfait en lui-même dans la considération des réalités divines, regarde
la vie contemplative. L’enseignement, qui est la transfusion de cette même
perfection en autrui, regarde donc aussi la vie contemplative. 5° La vie active se tourne vers les réalités temporelles. Or
l’enseignement se tourne principalement vers les réalités éternelles, car
leur enseignement est plus noble et plus parfait. L’enseignement ne concerne
donc pas la vie active, mais la contemplative. En sens contraire : 1) Saint Grégoire dit dans la même homélie : « La vie active, c’est de donner du pain à
l’affamé, d’instruire l’ignorant par la parole de sagesse. » 2) Les œuvres de miséricorde appartiennent à la vie active.
Or enseigner est au nombre des aumônes spirituelles. Enseigner appartient
donc à la vie active. Réponse : La vie contemplative et la vie active se distinguent l’une
de l’autre par la fin et la matière. En effet, la matière de la vie active, ce sont les
réalités temporelles, vers lesquelles se tourne l’activité humaine, au lieu
que la matière de la vie contemplative, ce sont les raisons connaissables des
réalités, auxquelles s’attache le contemplatif. Et cette diversité de matière vient d’une diversité de la
fin : tout comme, dans tous les autres domaines, la matière est déterminée par l’exigence de la fin. En
effet, la fin de la vie contemplative est le regard sur la vérité – au sens
où nous traitons maintenant de la vie contemplative – sur la vérité, dis-je,
incréée, selon le mode dont est capable celui qui contemple ; et cette
vérité est vue imparfaitement en cette vie, mais sera vue parfaitement dans
la vie future. Et c’est pourquoi saint Grégoire dit que « la vie
contemplative commence ici-bas, pour se parfaire dans la patrie céleste ».
Mais la fin de la vie active est l’opération par laquelle on tend à être
utile au prochain. Or nous trouvons deux matières dans l’acte
d’enseigner : un indice en est le double accusatif auquel cet acte est
associé. En effet, une matière de cet acte est la réalité même qui est
enseignée, et l’autre matière est celui à qui la science est transmise. Donc,
du point de vue de la première matière, l’acte d’enseignement relève de la vie contemplative, mais du point de vue de la
seconde, il relève de la vie active. Mais du côté de la fin, on trouve que l’enseignement relève
seulement de la vie active, car son ultime matière, en laquelle la fin voulue
est obtenue, est la matière de la vie active. Il concerne donc la vie active
plutôt que la contemplative, quoiqu’il appartienne aussi à cette dernière en
quelque façon, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. Réponse aux objections : 1° La vie active cesse avec le corps dans la mesure où elle
s’exerce avec peine et subvient aux infirmités du prochain ; et c’est en
ce sens que saint Grégoire dit au même endroit : « La vie active est laborieuse, puisqu’elle se
fatigue à œuvrer », deux choses qui n’auront pas lieu dans la vie future.
Et pourtant, il y a parmi les esprits célestes une action hiérarchique, comme
dit Denys, et cette action a un autre mode que la vie active que nous
menons maintenant en cette vie. Et c’est pourquoi l’enseignement qui existera
au ciel n’a qu’un rapport lointain avec celui d’ici-bas. 2° Saint Grégoire dit au même endroit : « L’existence bien ordonnée tend de la vie
active à la contemplative, mais il faut savoir qu’il y a souvent grand profit
à se reporter de la vie contemplative vers la vie active ; l’âme brûlante
grâce à la contemplation, on mènera plus parfaitement la vie active. »
Il faut cependant savoir que l’active précède la contemplative quant aux
actes qui 3° La vision de l’enseignant est le principe de
l’enseignement, mais l’enseignement lui-même consiste plutôt dans la
transfusion de la science des réalités vues que dans leur vision ; par
conséquent, la vision de l’enseignant relève plus de la contemplation que de
l’action. 4° Cet argument prouve que la vie contemplative est le
principe de l’enseignement, de même que la chaleur n’est pas le chauffage
lui-même, mais le principe du chauffage ; or la vie contemplative se
trouve être le principe de l’active en tant qu’elle la dirige, comme à
l’inverse la vie active dispose à la contemplative. 5° La solution ressort de
ce qu’on a dit car, du point de vue de la première matière, l’enseignement
rejoint la vie contemplative, comme on l’a dit. |
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Et videtur quod
sit actus contemplativae. Vita
enim activa cum corpore deficit, ut Gregorius dicit
super Ezech. [II, hom. 2]. Sed docere non deficit cum corpore, quia
etiam Angeli, qui corpore carent, docent ut dictum est. Ergo videtur quod
docere ad vitam contemplativam pertineat. Praeterea, sicut dicit Gregorius super Ezech. [II, hom. 2], ante activa vita agitur ut ad contemplativam
postea veniatur. Sed doctrina sequitur contemplationem, non praecedit.
Ergo docere non pertinet ad vitam activam. Praeterea, ut
Gregorius dicit ibidem, activa vita dum
occupatur in opere, minus videt. Sed ille qui docet, necesse habet magis
videre quam ille qui simpliciter contemplatur. Ergo docere magis est
contemplativae quam activae. Praeterea,
unumquodque per idem est in se perfectum et aliis similem perfectionem
tradens, sicut per eumdem calorem ignis est calidus et calefaciens. Sed aliquem esse perfectum in consideratione divinorum in seipso,
pertinet ad vitam contemplativam. Ergo et doctrina, quae est eiusdem
perfectionis transfusio in alium, ad vitam contemplativam pertinet. Praeterea, vita activa circa temporalia versatur. Sed doctrina
praecipue versatur circa aeterna, illorum enim excellentior est doctrina et
perfectior. Ergo doctrina non pertinet ad vitam activam, sed contemplativam. Sed contra. Est quod Gregorius, in eadem homilia, dicit : activa est vita panem esurienti tribuere,
verbum sapientiae nescientem docere. Praeterea, opera misericordiae ad vitam activam pertinent. Sed docere
inter eleemosynas spirituales computatur. Ergo docere est vitae activae. Responsio. Dicendum, quod contemplativa et activa vita ad invicem fine
et materia distinguuntur. Materia namque activae vitae sunt temporalia, circa quae humanus actus
versatur ; materia autem contemplativae sunt rerum scibiles rationes, quibus
contemplator insistit. Et haec
materiae diversitas provenit ex diversitate finis : sicut et in omnibus
aliis materia secundum finis exigentiam determinatur. Finis enim contemplativae
vitae est inspectio veritatis, prout nunc de vita contemplativa agimus ;
veritatis, dico, increatae secundum modum possibilem contemplanti : quae
quidem in hac vita imperfecte inspicitur, in futura autem videbitur perfecte.
Unde et Gregorius [In Ez. II,
hom. 2] dicit, quod contemplativa
vita hic incipitur, ut in caelesti patria perficiatur. Sed activae finis
est operatio, qua proximorum utilitati intenditur. In actu autem
docendi invenimus duplicem materiam, in cuius signum etiam actus docendi
duplici accusativo coniungitur. Est, siquidem, una eius materia res ipsa quae
docetur, alia vero cui scientia traditur. Ratione
igitur primae materiae, actus doctrinae ad vitam contemplativam pertinet, sed
ratione secundae pertinet ad vitam activam. Sed ex parte finis doctrina solummodo ad vitam activam pertinere invenitur,
quia ultima materia eius, in qua finem intentum consequitur, est activae
vitae materia. Unde magis ad activam vitam pertinet quam ad contemplativam,
quamvis etiam aliquo modo ad contemplativam pertineat, ut ex dictis patet. Ad primum ergo dicendum, quod vita activa secundum hoc cum corpore
deficit, quod cum labore exercetur, et subvenit infirmitatibus
proximorum ; secundum quod Gregorius ibidem [In Ez. II, hom. 2] dicit, quod activa vita laboriosa est, quia desudat in
opere ; quae duo in futura
vita non erunt. Nihilominus tamen actio hierarchica est in caelestibus
spiritibus, ut Dionysius [De cael.
hier., cap. 3, § 1] dicit, et illa actio est alterius modi ab
activa vita quam nunc agimus in hac vita. Unde et illa doctrina quae ibi
erit, longe est alia ab ista doctrina. Ad secundum dicendum, quod Gregorius, ibidem [In Ez. II, hom. 2], dicit, sicut bonus ordo vivendi est ut ab activa vita in contemplativam
tendatur ; ita plerumque
utiliter a contemplativa animus ad activam reflectitur, ut per hoc quod
contemplativa mentem accenderit, perfectius activa teneatur. Sciendum
tamen, quod activa contemplativam praecedit quantum ad illos actus qui in
materia nullo modo cum contemplativa conveniunt ; sed quantum ad illos
actus qui ma- Ad tertium dicendum, quod visio docentis est principium
doctrinae ; sed ipsa doctrina magis consistit in transfusione scientiae
rerum visarum quam in earum visione : unde visio docentis magis pertinet
ad contemplationem quam ad actionem. Ad quartum dicendum, quod ratio illa probat quod vita contemplativa
sit principium doctrinae, sicut calor non est ipsa calefactio, sed
calefactionis principium ; invenitur autem contemplativa vita esse
activae principium in quantum eam dirigit ; sicut e converso activa vita
ad contemplativam disponit. Ad quintum
patet solutio ex dictis, quia respectu materiae primae doctrina cum contemplativa
convenit, ut dictum est. |
E
|
LA QUESTION
PORTE SUR LA PROPHÉTIE. Article 1 : La prophétie
est-elle un habitus ou un acte ? Article 2 : La prophétie
porte-t-elle sur les conclusions des sciences ? Article 3 : La prophétie
est-elle naturelle ? Article 4 : Pour posséder
la prophétie, une disposition naturelle est-elle requise ? Article 5 : La prophétie
requiert-elle que l’on ait de bonnes mœurs ? Article 6 : Les prophètes
voient-ils dans le miroir de l’éternité ? Article 7 : Dans la
révélation prophétique, Dieu imprime-t-il dans l’esprit du prophète de
nouvelles espèces des réalités, ou seulement une lumière intellectuelle ? Article 8 : Toute
révélation prophétique se fait-elle par l’intermédiaire d’un ange ? Article 9 : Le prophète
est-il toujours éloigné de ses sens lorsqu’il est touché par l’esprit de
prophétie ? Article 10 : La prophétie
est-elle convenablement divisée en prophétie de prédestination, de prescience
et de menace ? Article 11 : Trouve-t-on
dans la prophétie une vérité immuable ? Article 12 : La prophétie
qui a lieu seulement par une vision intellectuelle est-elle plus éminente que
celle qui comporte une vision intellectuelle en même temps qu’une vision imaginaire ? Article 13 :
Distingue-t-on les degrés de prophétie par la vision imaginaire ? Article
14 : Moïse fut-il plus éminent que les autres
prophètes ? |
Quaestio est de prophetia. Primo utrum prophetia sit habitus, vel actus. Secundo utrum prophetia sit de conclusionibus scibilibus. Tertio utrum prophetia sit naturalis. Quarto utrum ad prophetiam habendam requiratur dispositio naturalis. Quinto utrum ad prophetiam requiratur bonitas morum. Sexto utrum prophetae videant in speculo
aeternitatis. Septimo utrum in revelatione prophetica imprimantur
divinitus in mentem prophetae novae rerum species, vel solum intellectuale
lumen. Octavo utrum omnis revelatio prophetica fiat
Angelo mediante. Nono utrum propheta semper quando a spiritu
prophetiae tangitur, a sensibus alienetur. Decimo utrum prophetia convenienter dividitur
in prophetiam praedestinationis, praescientiae et comminationis. Undecimo utrum in prophetia inveniatur immobilis
veritas. Duodecimo utrum prophetia, secundum intellectualem
visionem tantum, sit eminentior ea quae habet visionem intellectualem simul
cum imaginaria visione. Tertiodecimo utrum gradus prophetiae distinguantur secundum visionem imaginariam. Quartodecimo utrum Moyses fuerit
excellentior aliis prophetis. |
Plan de cette question
(voir aussi l’analyse p. 82)
La prophétie en elle-même :
acte ou passion, ou disposition
improprement appelée habitus (art. 1)
peut porter sur les conclusions des
sciences (2)
peut être naturelle ou surnaturelle (3)
vérité immuable de la prophétie
surnaturelle (11)
La prophétie surnaturelle ne requiert dans le
sujet :
ni disposition naturelle préalable (4)
ni de bonnes mœurs (5)
Comment s’effectue la prophétie surnaturelle :
la question du « miroir de
l’éternité » (6)
lumière et espèces (7)
nécessaire médiation angélique (8)
éloignement des sens dans certains cas (9)
Appréciation des diverses prophéties
surnaturelles :
division
en prophéties de prédestination, prescience et menace (10)
rôle secondaire de la vision imaginaire
(12-13)
excellence de Moïse comme prophète (14)
Art. 1 : Cont.
Gent. III, cap. 154 ; De
pot., q. 6, a. 4 ; Super
Cor. I, cap. 14,
l. 6 ; Quodl. XII,
q. 17, ad 1 ; Sum. Th. I-II,
q. 68, a. 3, ad 3 ; ibid. II-II, q. 171,
a. 2 et q. 176, a. 2, ad 3.
Art. 2 : Super
Is., cap. 1, l. 1 ; Cont.
Gent. III, cap. 154 ; Super
Cor. I, cap. 12,
l. 1 et 2 ; Sum. Th. II-II,
q. 171, a. 3 ; Super Rom.,
cap. 12, l. 2 ; In Psalm.,
50, § 4.
Art. 3 : Cont.
Gent. III, cap. 154 ; Sum.
Th. I,
q. 86, a. 4 et II-II, q. 172, a. 1.
Art. 4 : Sum.
Th. II-II, q. 172, a. 3.
Art. 5 : Lect.
Super Ioh., cap. 11, l. 7 ; Sum. Th. II-II, q. 172, a. 4.
Art. 6 : Super
Is., cap. 1, l. 1 et cap. 6, l. 1 ; Sum. Th. II-II, q. 173,
a. 1.
Art. 7 : Super
Is., cap. 1, l. 1 ; Super
Cor. I, cap. 14,
l. 1 ; Sum. Th. II-II,
q. 173, a. 2.
Art. 8 : Super
Is., cap. 6, l. 1 ; Cont.
Gent. III, cap. 154 ; Sum.
Th. II-II, q. 172, a. 2.
Art. 9 : Sum.
Th. II-II, q. 173, a. 3.
Art. 10 : Super
Ierem., cap. 18 ; Lect.
Super Matth., cap. 1, l. 5 ; Sum. Th. II-II, q. 174, a. 1.
Art. 11 : Sum.
Th. II-II, q. 171, a. 6.
Art. 12 : Sum.
Th. II-II, q. 174, a. 2 et 3 ; ibid. III, q. 30,
a. 3, ad 1.
Art. 13 : Super
Sent. IV, d. 49, q. 2, a. 7, ad 2 ; Super Cor. I, cap. 13, l. 4 ; Sum. Th. II-II, q. 174, a. 3.
Art. 14 : Super
Is., cap. 6, l. 1 ; Sum.
Th. II-II,
q. 174, a. 4.
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Il semble que ce ne soit pas un habitus. 1° Comme dit le Commentateur au troisième livre sur l’Âme, un habitus est ce par
quoi l’on agit quand on veut. Or le prophète ne peut pas user de la prophétie
quand il le veut, comme on le voit clairement en II Reg. 3, 15, à propos d’Élisée qui ne put donner de réponse à la
demande du roi qu’après avoir appelé un joueur de harpe, afin qu’ainsi la
main du Seigneur fût sur lui. La prophétie n’est donc pas un habitus. 2° Quiconque a un habitus cognitif, peut considérer les
choses qui sont soumises à cet habitus sans recevoir d’autrui : en
effet, celui qui, pour contempler, a besoin d’un instructeur, n’a pas encore
l’habitus. Or le prophète ne peut regarder les choses susceptibles d’être
prophétisées que si elles lui sont révélées une par une ; c’est pourquoi
Élisée dit en II Reg. 4, 27, au sujet de la femme dont le fils était mort :
« Son âme est dans l’amertume, et le Seigneur me l’a caché et ne me l’a
pas fait connaître. » La prophétie n’est donc pas un habitus
cognitif ; et ce ne peut être un autre habitus, puisque la prophétie
relève de la connaissance. 3° [Le répondant] disait que le prophète a besoin d’un
habitus pour pouvoir connaître les choses qui lui sont divinement indiquées.
En sens contraire : la parole divine est plus efficace que la parole
humaine. Or, pour comprendre d’une parole humaine qu’une chose doit se produire,
on n’a besoin d’aucun habitus. Donc bien moins encore, semble-t-il, pour
percevoir la révélation que Dieu adresse à un prophète. 4° Un habitus suffit pour connaître tout ce qui est placé
sous cet habitus. Or, par le don de prophétie, on n’est pas instruit de
toutes les choses susceptibles d’être prophétisées ; en effet, comme dit
saint Grégoire en sa première Homélie
sur Ézéchiel, et il le prouve par
des exemples, « l’esprit de prophétie touche parfois l’esprit du prophète
au sujet du présent et nullement de l’avenir ; parfois il le touche au
sujet de l’avenir, et non du présent ». Le don de prophétie n’est donc
pas un habitus. 5° [Le répondant] disait que toutes les choses susceptibles
d’être prophétisées ne se trouvent pas sous le don de prophétie, mais
celle-là seule pour la révélation de laquelle il est donné. En sens
contraire : une influence ne peut être restreinte que du côté de celui
qui influe ou du côté de ce qui la reçoit. Or l’influence du don prophétique
ne reçoit pas de restriction qui l’empêcherait de s’étendre à toutes les
choses susceptibles d’être prophétisées : ni du côté de ce qui la
reçoit, car l’intelligence humaine est capable de les connaître toutes, ni du
côté de celui qui influe, dont la générosité est infinie. Le don de prophétie
s’étend donc à toutes les choses susceptibles d’être prophétisées. 6° Du côté de la partie affective, il se trouve que, par un
seul influx de grâce, l’âme est délivrée de toute faute. Il en sera donc de
même du côté de l’intelligence : par l’influence d’une seule lumière
prophétique, l’âme sera purifiée de toute ignorance des choses susceptibles
d’être prophétisées. 7° L’habitus gratuit est plus parfait que l’habitus acquis.
Or l’habitus acquis s’étend à plusieurs actes. Donc la prophétie, si elle est
un habitus gratuit, ne s’étend pas non plus à une seule chose susceptible
d’être prophétisée, mais à toutes. 8° Si l’on possède un habitus pour chaque conclusion, ces
habitus ne sont unis en l’habitus d’une unique science totale que si ces
conclusions ont une connexion qui fait qu’elles se déduisent des mêmes
principes. Or les futurs contingents et les autres choses sur lesquelles
porte la prophétie n’ont pas entre eux de connexion comme en ont les
conclusions d’une science unique. Il s’ensuit donc que, si le don de
prophétie s’étend seulement à une unique chose prophétisée, il y a en un
prophète autant d’habitus de prophétie qu’il connaît de choses susceptibles
d’être prophétisés, si la prophétie est un habitus. 9° [Le répondant] disait que l’habitus de prophétie infusé
une fois s’étend à toutes les choses susceptibles d’être prophétisées, mais
qu’une nouvelle révélation est requise pour la manifestation de certaines
espèces. En sens contraire : l’habitus infus de prophétie doit être plus
parfait que l’habitus de science acquise, et la lumière prophétique, que la
lumière naturelle de l’intellect agent. Or, en vertu de la lumière de
l’intellect agent et par l’habitus de science, auxquels s’ajoutent aussi les
services de la puissance imaginative, nous pouvons former autant d’espèces
qu’il nous est nécessaire pour passer à la considération actuelle des choses
auxquelles s’étend l’habitus. Donc à bien plus forte raison le prophète
peut-il faire cela, s’il a un habitus, sans que des espèces lui soient nouvellement
manifestées. 10° Comme on le lit dans la Glose au début du Psautier, « la prophétie
est une inspiration divine qui annonce les événements avec une immuable
vérité ». Or le nom d’inspiration ne désigne pas un habitus, mais un
acte. La prophétie n’est donc pas un habitus. 11° Voir, c’est en quelque sorte subir, suivant le
Philosophe. La vision est donc une passion. Or la prophétie est une
certaine vision ; I Sam. 9, 9 : « Celui qu’on appelle aujourd’hui prophète
s’appelait autrefois voyant. » La prophétie n’est donc pas un habitus,
mais plutôt une passion. 12° Selon le Philosophe, un habitus est une qualité difficilement mobile. En
revanche, la prophétie est mue facilement, car elle ne demeure pas toujours
dans le prophète, mais pour un temps ; c’est pourquoi la Glose, à propos de
Am. 7, 14 : « Je ne suis pas un prophète », dit
ceci : « L’Esprit ne départit pas toujours la prophétie aux
prophètes, mais il le fait pour un temps ; et c’est lorsqu’ils sont
éclairés qu’on les appelle à bon droit “prophètes”. » Saint Grégoire
aussi, en sa première Homélie sur
Ézéchiel, dit que
« parfois l’esprit de prophétie fait défaut aux prophètes ; il
n’est pas toujours là, à portée de leur intelligence, de façon qu’ils reconnaissent,
quand ils ne l’ont pas, qu’ils l’ont par un don de Dieu quand ils
l’ont ». La prophétie n’est donc pas un habitus. En sens contraire : 1) Selon le Philosophe au troisième livre de l’Éthique, « il y a trois
choses dans l’âme : la puissance, l’habitus et la passion ». Or la
prophétie n’est pas une puissance, car autrement tous seraient prophètes,
puisque les puissances de l’âme sont communes à tous ; de même, elle
n’est pas non plus une passion, car la passion est seulement dans la partie
sensitive de l’âme, comme il est dit au septième livre de la Physique. La prophétie est donc
un habitus. 2) Tout ce qui est connu, est connu par quelque habitus. Or
le prophète connaît les choses qu’il annonce ; et ce n’est pas par un
habitus naturel ou acquis ; c’est donc par quelque habitus infus, que
nous appelons prophétie. 3) Si la prophétie n’est pas un habitus, ce sera seulement
parce que le prophète ne peut pas regarder sans une nouvelle réception toutes
les autres choses susceptibles d’être prophétisées. Or cela ne l’empêche pas
d’être un habitus, car même celui qui a l’habitus commun des principes ne
peut considérer les conclusions particulières d’une science que si un habitus
de la science particulière lui est surajouté. Donc rien n’empêche non plus
que la prophétie soit un certain habitus universel, et que cependant une
nouvelle révélation soit requise pour connaître chaque chose susceptible
d’être prophétisée. 4) La foi est un certain habitus de toutes les choses
susceptibles d’être crues ; et cependant, celui qui a l’habitus de foi
ne connaît pas aussitôt distinctement toutes les choses susceptibles d’être
crues, mais il a besoin d’une instruction pour connaître distinctement les
articles. Donc, même si la prophétie est un habitus, une révélation divine
sera encore requise, comme une certaine parole que Dieu adresse, pour que le
prophète connaisse distinctement les choses susceptibles d’être prophétisées. Réponse : Comme dit la Glose au début du Psautier, « la prophétie
est appelée vision, et le prophète, voyant », cela apparaît clairement
en I Sam. 9, 9, comme on l’a déjà dit. Cependant le nom de prophétie ne peut pas désigner
n’importe quelle vision, mais la vision de choses qui sont éloignées de la
connaissance commune ; si bien que l’on pourrait dire que le prophète
n’est pas seulement procul fans
(qui parle de loin), c’est-à-dire celui qui annonce, mais aussi celui qui
voit au loin, de phanos, qui
signifie apparition. Or, puisque tout ce qui est manifesté l’est sous une certaine
lumière, comme on peut le déduire de l’Apôtre en Éph. 5, 13, il est nécessaire que les choses qui sont manifestées à
l’homme au-dessus de la connaissance commune le soient par une certaine
lumière plus haute, appelée lumière prophétique, dont la réception constitue
quelqu’un comme prophète. Mais il faut savoir qu’une chose est reçue en une
autre de deux façons : d’abord comme une forme établie en un sujet,
ensuite à la façon d’une passion ; ainsi la pâleur, en celui qui a cette
couleur naturellement ou par quelque accident fort, est comme une certaine qualité ; mais en celui qu’une crainte fait soudain pâlir,
elle est comme une certaine passion. De même, la lumière corporelle est dans
les étoiles comme une qualité des étoiles, étant une certaine forme qui demeure
en elles, mais elle est dans l’air comme une certaine passion, car l’air ne
retient pas la lumière, mais la reçoit seulement à l’apparition d’un corps lumineux. Donc, dans l’intelligence humaine, une certaine lumière est
comme une qualité ou une forme permanente, à savoir la lumière essentielle de
l’intellect agent, d’après laquelle notre âme est appelée intellectuelle. Or
la lumière prophétique ne peut pas être ainsi dans le prophète. En effet,
quiconque connaît des choses par une lumière intellectuelle qui lui est
devenue pour ainsi dire connaturelle, comme une forme établie en lui, doit
nécessairement avoir de ces choses une connaissance fixe. Or cela ne peut
être que s’il les regarde dans le principe en lequel elles peuvent être
connues : en effet, tant que les objets connus ne sont pas réduits
analytiquement à leurs principes, la connaissance n’est pas affermie en un, mais les choses
qu’il connaît sont appréhendées par lui sous une certaine probabilité, comme
ayant été dites par d’autres : aussi trouve-t-il nécessaire de recevoir
quelque chose d’autrui à propos de chacune d’elles. Par exemple, si quelqu’un
ne savait pas déduire les conclusions de la géométrie de leurs principes, il
n’aurait pas l’habitus de géométrie, mais tout ce qu’il saurait des
conclusions de la géométrie, il l’appréhenderait comme en croyant à celui
qui enseigne, et ainsi, il aurait besoin d’être instruit de chaque
chose : car il ne pourrait pas, en partant de certaines choses, parvenir
fermement à d’autres, la réduction analytique à des principes premiers
n’ayant pas été faite. Or le principe en lequel peuvent être connus les
futurs contingents et les autres choses qui dépassent la connaissance
naturelle, sur lesquels porte la prophétie, est Dieu lui-même. Puis
donc que les prophètes ne voient pas l’essence de Dieu, les choses qu’ils
voient prophétiquement ne peuvent pas être connues d’eux par une lumière qui
serait comme une certaine forme habituelle qui leur serait inhérente, mais il
est nécessaire qu’ils soient instruits de chacune séparément. Il est donc nécessaire que la lumière prophétique ne soit
pas un habitus, mais soit plutôt dans l’âme du prophète à la façon d’une
certaine passion, comme la lumière du soleil dans l’air. Par
conséquent, de même que la lumière ne reste dans l’air que lors de
l’irradiation solaire, de même la lumière susdite ne demeure dans l’esprit du
prophète que lorsqu’elle est actuellement inspirée par Dieu. Et de là vient
que les saints qui parlent de la prophétie parlent d’elle comme d’une
passion, disant qu’elle est une inspiration ou un certain toucher par lequel
le Saint-Esprit, dit-on, touche le cœur du prophète ; et ils parlent de
la prophétie en d’autres termes de ce genre. Et ainsi, on voit clairement
que, quant à la lumière prophétique, la prophétie ne peut pas être un
habitus. Mais il faut savoir que, de même que dans les réalités
corporelles il se trouve qu’après une passion, même si la passion s’en va, le
sujet est rendu plus apte à subir, comme l’eau d’abord chauffée sera plus facilement
réchauffée après refroidissement, et que l’homme est plus facilement provoqué
à la tristesse après de fréquentes tristesses ; de même, lorsque
l’esprit est touché par quelque inspiration divine, dût cette inspiration
s’en aller, il demeure davantage apte à recevoir de nouveau, comme l’esprit
reste plus dévot après une dévote prière ; et c’est la
raison pour laquelle, comme dit saint Augustin au livre sur la Manière de prier Dieu : « De
peur que l’esprit, que les soins et les affaires commençaient à attiédir, ne
se refroidisse entièrement et ne s’éteigne complètement si son ardeur n’est
ranimée fréquemment, nous rappelons à certaines heures notre esprit à la
prière. » Aussi, après avoir été une ou plusieurs fois inspiré divinement,
même si l’inspiration actuelle cesse, l’esprit du prophète demeure-t-il plus
apte à être inspiré de nouveau. Et cette aptitude peut
être appelée « habitus de prophétie » ; de même Avicenne dit
aussi au sixième livre De naturalibus que les habitus des sciences ne sont en nous
rien d’autre que certaines aptitudes de notre âme à recevoir l’illumination
de l’Intelligence agente et les espèces intelligibles qui, de cette Intelligence,
dérivent dans notre âme. Toutefois [cette facilité] ne peut pas être appelée
un habitus au sens propre, mais plutôt une certaine aptitude ou disposition,
d’après laquelle quelqu’un est nommé prophète même quand il n’est pas
actuellement inspiré. Cependant, pour éviter que l’on ne joue sur ce mot
d’habitus, répondons aux arguments de part et d’autre en soutenant l’un et
l’autre parti. Réponse aux objections : 1° La définition citée concerne l’habitus pris au sens
propre ; et en ce sens, la susdite aptitude à prophétiser ne peut pas
être appelée habitus. Cependant on peut aussi de cette façon appeler habitus,
suivant l’opinion d’Avicenne, l’aptitude de notre âme à recevoir de l’Intelligence
agente, car cette réception, suivant son opinion, est naturelle ; donc,
pour celui qui a l’aptitude, il est en son pouvoir de recevoir quand il veut,
car l’influence naturelle ne manque pas à la matière disposée. Mais l’influx de prophétie dépend
de la seule volonté divine ; par conséquent, quelle que soit la grandeur
de l’aptitude dans l’esprit du prophète, il n’est pas en son pouvoir d’user
de la prophétie. 2° Si la lumière prophétique était dans l’esprit comme un
certain habitus de science portant sur les choses prophétisées, le prophète
n’aurait pas besoin, pour connaître de quelconques choses susceptibles d’être
prophétisées, d’une nouvelle révélation ; or il en a besoin, car cette lumière
n’est pas un habitus. Mais l’aptitude à percevoir la lumière ressemble
elle-même à un habitus, et sans cette lumière les choses susceptibles d’être
prophétisées ne peuvent pas être connues. 3° Après que le prophète a perçu la parole divine que Dieu
lui adresse intérieurement et qui n’est rien d’autre qu’une illumination de
son esprit, aucun habitus n’est requis pour que les choses entendues
intérieurement soient perçues ; mais pour percevoir cette parole, il
semble qu’une aptitude est d’autant plus à l’œuvre que cette parole est plus
noble et que sa perception excède les facultés naturelles. 4° La solution du quatrième argument ressort de ce qui a été
dit. 5° La lumière prophétique infusée une fois ne fait pas
connaître toutes les choses susceptibles d’être prophétisées, mais seulement
celles pour la connaissance desquelles elle est donnée. Et cette restriction
ne vient pas de l’impuissance de celui qui donne généreusement, mais de
l’ordre de la sagesse de celui qui distribue « à chacun en particulier,
comme il lui plaît ». 6° Tous les péchés mortels ont ceci de commun
que, par l’un quelconque d’entre eux, l’homme est séparé de Dieu ; c’est
pourquoi la grâce, qui unit l’homme à Dieu, délivre de tout péché mortel,
mais non de tout péché véniel, car les péchés véniels ne séparent pas de
Dieu. Or les choses susceptibles d’être prophétisées n’ont de connexion entre
elles que dans l’ordre même de la sagesse divine ; ceux qui ne voient
pas cette sagesse totalement peuvent donc voir une chose sans l’autre. 7° L’habitus infus est plus
parfait que l’habitus acquis quant à son genre, c’est-à-dire du point de vue
de l’origine et de ce pour quoi il est donné, qui est plus élevé que ce à
quoi est ordonné l’habitus acquis. Mais quant au mode de possession ou de
perfection [du sujet], rien n’empêche que l’habitus acquis soit plus
parfait : comme il est clair que les choses susceptibles d’être crues ne
sont pas vues de nous par l’habitus infus de foi aussi parfaitement que les
conclusions des sciences par l’habitus acquis de science. Et semblablement,
bien que la lumière prophétique soit infuse, cependant elle n’existe pas en
nous aussi parfaitement que les habitus acquis ; et cela semble aussi
confirmer la dignité des habitus infus, car c’est à cause de leur hauteur
qu’il se trouve que la faiblesse humaine ne peut pas les posséder pleinement. 8° Cet argument serait probant si la lumière dont est baigné
l’esprit du prophète était un habitus, mais non si nous affirmons que c’est
l’aptitude à percevoir la lumière susdite qui est un habitus ou un
quasi-habitus, puisque le même [habitus] peut rendre quelqu’un apte à être
éclairé sur n’importe quelle chose. 9° Il sera dit plus loin comment la formation d’espèces
nouvelles est requise pour la révélation prophétique. 10° Bien que le nom d’inspiration ne désigne pas un habitus,
cependant on ne peut prouver par là que la prophétie n’est pas un
habitus ; en effet, il est d’usage de définir les habitus par les actes. 11° Voir, selon le Philosophe, se dit de deux façons : en habitus, et en acte ;
aussi le nom de vision peut-il désigner un acte et un habitus. 12°
La lumière prophétique n’est pas une qualité difficilement mobile, mais
quelque chose de passager ; et c’est en ce sens que parlent les auteurs
cités. Mais l’aptitude rémanente à percevoir de nouveau l’illumination n’est
pas facilement mobile ; bien au contraire, elle demeure longtemps, à
moins que ne se produise dans le prophète un grand changement, par lequel une
telle aptitude serait ôtée. Réponse aux objections en sens
contraire : 1) Parce que l’acte est totalement issu de l’habitus, dans
cette division du Philosophe l’acte se ramène à l’habitus, ou même à la
passion, attendu que la passion est un certain acte de l’âme, comme par
exemple se mettre en colère et convoiter. Or la prophétie, quant à la vision
même du prophète, est un certain acte de l’esprit ; mais quant à la
lumière, qui est captée hâtivement et comme en passant, elle est semblable à
la passion, au sens où la réception dans la partie intellective est appelée
passion : car penser, c’est aussi en quelque sorte subir, comme
il est dit au troisième livre sur l’Âme. Ou bien l’on peut
dire que cette division du Philosophe, si les membres de la division sont
pris au sens propre, ne réunit pas adéquatement tout ce qui est dans l’âme,
mais seulement ce qui a trait à la matière morale, dont le Philosophe veut
parler, comme cela ressort aussi des exemples par lesquels le Philosophe
s’explique au même endroit. 2) Tout ce qui est connu ne l’est pas sous un habitus, mais
c’est seulement le cas de ce dont on a une connaissance parfaite ; car
il est en nous des actes imparfaits qui ne procèdent pas d’un habitus. 3) Dans les sciences démonstratives existent certains
[principes] communs en lesquels les conclusions particulières sont
virtuellement contenues comme en cer- 4) L’intelligence n’est
pas perfectionnée de la même façon par la prophétie et par la foi. En effet,
la prophétie perfectionne l’intelligence en
elle-même ; il est donc nécessaire que le prophète puisse voir distinctement
les choses à l’égard desquelles il est perfectionné par le don de prophétie.
La foi, par contre, perfectionne l’intelligence en relation à la
volonté : en effet, l’acte de foi appartient à l’intelligence commandée
par la volonté ; la foi ne procure donc rien d’autre à l’intelligence
que d’être prête à assentir à ce que Dieu commande de croire. Et de là vient
que la foi est assimilée à l’ouïe, mais la prophétie à la vue. Et ainsi,
celui qui a l’habitus de foi ne doit pas nécéssairement connaître
distinctement toutes les choses susceptibles d’être crues, au lieu que celui
qui aurait l’habitus de prophétie devrait reconnaître distinctement toutes
les choses susceptibles d’être prophétisées. |
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Et videtur quod
non sit habitus. Quia ut dicit
Commentator in III de Anima [comm. 18], habitus est quo quis quando vult
operatur. Sed propheta non potest prophetia uti cum voluerit, sicut patet IV
Regum, III, 15, de Eliseo, qui regi quaerenti, responsum dare non potuit nisi
vocato psalte, ut sic super eum manus Domini fieret. Ergo prophetia non est
habitus. Praeterea,
quicumque habet aliquem habitum cognitivum, potest ea quae subsunt illi
habitui, considerare sine hoc quod ab alio accipiat ; qui enim ad hoc
quod consideret, indiget instruente, nondum habet habitum. Sed propheta non
potest inspicere prophetabilia nisi singillatim ei revelentur : unde IV
Regum cap. IV, 27, dixit Eliseus de muliere cuius filius erat defunctus :
anima eius in amaritudine est ; et Dominus celavit a me, et non
indicavit mihi. Ergo prophetia non est habitus cognoscitivus ; nec
alius esse potest, cum ad cognitionem prophetia pertineat. Sed dicebat,
quod ad hoc habitu aliquo propheta indiget, ut ea quae sibi divinitus
indicantur, cognoscere possit. – Sed contra, divina locutio est efficacior
quam humana. Sed ad hoc quod aliquis ex humana locutione intelligat aliquid
esse futurum, nullo habitu indiget. Ergo videtur quod multo minus ad
percipiendam revelationem qua Deus prophetae loquitur. Praeterea,
habitus sufficit ad omnia cognoscenda quae subsunt habitui. Sed per donum
prophetiae aliquis non instruitur de omnibus prophetabilibus ; ut enim
dicit Gregorius in I homilia super Ezech. [I, hom. 1] et exemplis
probat, aliquando spiritus prophetiae
ex praesenti tangit animum prophetantis, et ex futuro nequaquam tangit ; aliquando ex futuro tangit, et ex
praesenti non tangit. Ergo donum prophetiae non est habitus. Sed dicebat,
quod dono prophetiae non subsunt omnia prophetabilia, sed illud tantum ad
cuius revelationem datur. – Sed contra, influentia aliqua coarctari non
potest nisi vel ex parte influentis, vel ex parte recipientis. Sed influentia
prophetici doni non recipit coarctationem, quo minus ad omnia prophetabilia
se extendat, ex parte recipientis : quia intellectus humanus est capax
cognitionis omnium prophetabilium ; nec ex parte influentis, cuius est
largitas infinita. Ergo donum prophetiae ad omnia prophetabilia se extendit. Praeterea, ex
parte affectivae se ita habet, quod per unum gratiae influxum ab omni culpa
anima liberatur. Ergo et ex parte intellectus ita erit quod ex influentia
unius prophetici luminis, ab omni ignorantia prophetabilium anima purgabitur. Praeterea,
habitus gratuitus est perfectior quam acquisitus. Sed habitus acquisitus se
extendit ad plures Praeterea, si
de singulis conclusionibus singuli habitus habeantur, illi habitus non
uniantur in unius totalis scientiae habitu, nisi conclusiones illae
connexionem habeant secundum quod ex eisdem principiis deducuntur. Sed
huiusmodi futura contingentia, et alia de quibus est prophetia, non habent
aliquam connexionem ad invicem, sicut habent conclusiones unius scientiae.
Ergo sequitur quod si donum prophetiae ad unum tantum prophetatum se
extendit, in uno propheta tot sunt prophetiae habitus quot prophetabilia
cognoscit, si prophetia sit habitus. Sed dicebat,
quod habitus prophetiae semel infusus, ad omnia prophetabilia se
extendit ; requiritur tamen nova revelatio quantum ad specierum aliquarum
ostensionem. – Sed contra, habitus prophetiae infusus debet esse perfectior
quam habitus scientiae acquisitae ; et lumen propheticum quam lumen
naturale intellectus agentis. Sed ex virtute luminis intellectus agentis, et
habitu scientiae, adiuncto etiam ministerio imaginativae virtutis, possumus
formare tot species quot sunt nobis necessariae ut exeamus in actualem
considerationem eorum ad quae habitus se extendit. Ergo multo fortius hoc
potest propheta, si habitum aliquem habet, sine hoc quod ei aliquae species
de novo ostendantur. Praeterea, sicut habetur in Glossa [P. Lombardi, PL 191,
58 B-C] in principio Psalterii, prophetia
est divina inspiratio, rerum eventus immobili veritate denuntians. Inspiratio vero
non nominat habitum, sed actum. Ergo prophetia non est habitus. Praeterea,
videre est quoddam pati, secundum philosophum [De anima II, 7 (415 b 24 et 416 b 32)]. Ergo et visio
passio. Sed prophetia est visio quaedam ; I Reg. IX, 9 : qui nunc dicitur propheta, olim dicebatur
videns. Ergo prophetia non est habitus, sed magis passio. Praeterea,
secundum philosophum [Praedic.,
cap. 8 (9 a 4)] habitus est qualitas difficile mobilis. Prophetia vero
facile movetur, quia non semper prophetae immanet, sed ad tempus : unde
Amos VII, 14, super illud, non sum
propheta, dicit Glossa [ordin.,
ibid.] : spiritus non semper
administrat prophetiam prophetis, sed ad tempus ; et tunc recte dicuntur prophetae cum illuminantur. Gregorius
etiam super Ezech. in I homilia [I, hom. 1] dicit, quod aliquando prophetiae spiritus prophetis
deest, nec semper eorum mentibus praesto est, quatenus, cum hunc non habent,
se agnoscant ex dono habere cum habent. Ergo prophetia non est habitus. Sed contra.
Secundum philosophum in III Ethic. [Ethic. II,
4 (1105 b 20)], tria sunt in anima : potentia, habitus et passio. Sed
prophetia non est potentia, quia sic omnes essent prophetae, cum potentiae
animae omnibus sint communes ; similiter nec est passio, quia passio est
tantum in parte animae sensitiva, ut dicitur in VII libro Physicorum
[l. 6 (248 b 27)]. Ergo prophetia est habitus. Praeterea, omne
quod cognoscitur, aliquo habitu cognoscitur. Sed propheta ea quae denuntiat,
cognoscit : non autem habitu naturali vel acquisito. Ergo aliquo habitu
infuso, quem dicimus prophetiam. Praeterea, si
prophetia non sit habitus, hoc non erit nisi quia propheta non potest sine
nova acceptione omnia alia prophetabilia inspicere. Sed hoc non impedit quin
sit habitus : quia etiam habens habitum communem principiorum, non
potest considerare particulares conclusiones alicuius scientiae, nisi
superaddatur aliquis habitus particularis scientiae. Ergo et nihil prohibet
prophetiam esse habitum quemdam universalem, et tamen ad singula
prophetabilia cognoscenda requiri novam revelationem. Praeterea,
fides habitus quidam est omnium credibilium ; nec habens tamen habitum
fidei, statim novit distincte omnia credibilia, sed indiget instructione ad
hoc quod articulos distincte cognoscat. Ergo etsi prophetia sit habitus,
adhuc requiretur divina revelatio, quasi quaedam allocutio, ut propheta
distincte prophetabilia cognoscat.Responsio. Dicendum, quod, sicut dicit
Glossa [P. Lombardi, PL 191, 58 C] in principio Psalterii, prophetia visio dicitur, et propheta
videns, ut patet I Reg. IX, 9, ut supra dictum est. Non tamen quaelibet
visio prophetia dici potest, sed visio eorum quae sunt procul a communi cognitione ;
ut sic dicatur esse propheta non solum procul fans, id est annuntians, sed
etiam procul videns, a phanos, quod est apparitio. Cum autem omne quod
manifestatur, sub lumine quodam manifestetur, ut etiam haberi potest ab
apostolo, Ephes. V, 13, oportet ut ea quae manifestantur homini supra cognitionem
communem, quodam altiori lumine manifestentur, quod lumen propheticum
dicitur, ex cuius receptione aliquis propheta constituitur. Sciendum est
autem, quod aliquid recipitur in aliquo dupliciter : uno modo ut forma
in subiecto consistens ; alio modo per modum passionis ; sicut
pallor in eo qui naturaliter vel ex aliquo forti accidente hunc colorem habet,
est ut quaedam qualitas ; in eo vero qui subito ex aliquo timore pallescit,
est ut quaedam passio. Similiter etiam et lumen corporale est quidem in
stellis ut stellarum qualitas, utpote quaedam forma in eis permanens ;
in aere vero est ut quaedam passio, quia lumen non retinet, sed recipit
tantum per appositionem corporis lucidi. In intellectu
igitur humano lumen quoddam est quasi qualitas vel forma permanens, scilicet
lumen essentiale intellectus agentis, ex quo anima nostra intellectualis
dicitur. Sic autem lumen propheticum in propheta esse non potest. Quicumque
enim aliqua cognoscit intellectuali lumine, quod est ei effectum quasi connaturale
ut forma in eo consistens, opor- Unde oportet
quod lumen propheticum non sit habitus, sed magis sit in anima prophetae per
modum cuiusdam passionis ut lumen solis in aere. Unde, sicut lumen non
remanet in aere nisi apud irradiationem solis, ita nec lumen praedictum
remanet in mente prophetae nisi quando actualiter divinitus inspiratur. Et
inde est quod sancti de prophetia loquentes, de ea per modum passionis loquuntur,
dicentes eam esse inspirationem vel tactum quemdam, quo spiritus sanctus
dicitur tangere cor prophetae : et aliis huiusmodi verbis, de prophetia
loquuntur. Et sic patet quod quantum ad lumen propheticum, prophetia non
potest esse habitus. Sed sciendum,
quod sicut est in rebus corporalibus, quod aliquid post passionem, etiam
passione abeunte, efficitur habilius ad patiendum, sicut aqua calefacta
prius, facilius postmodum post infrigidationem calefiet, et homo post
frequentes tristitias facilius ad tristitiam provocatur ; ita etiam
quando mens aliqua divina inspiratione tangitur, etiam illa inspiratione
abeunte remanet habilior ad iterato recipiendum, sicut post devotam orationem
remanet mens devotior ; unde propter hoc, ut Augustinus dicit in libro
de orando Deum [Epist. 130,
9] : ne mens quae curis et
negotiis tepescere coeperat, omnino refrigescat, et penitus extinguatur, nisi
crebrius inflammetur, certis horis ad negotium orandi mentem revocamus.
Unde et mens prophetae postquam fuerit semel vel pluries divinitus inspirata,
etiam actuali inspiratione cessante remanet habilior ut iterum inspiretur. Et
haec habilitas potest habitus prophetiae dici ; sicut etiam Avicenna
dicit, VI de Naturalibus [De anima V,
6], quod habitus scientiarum in nobis nihil aliud sunt quam habilitates
quaedam animae nostrae ad hoc quod recipiat illustrationem intelligentiae
agentis, et species intelligibiles ab ea in se effluentes. Sed tamen non
proprie potest dici habitus, sed magis habilitas vel dispositio quaedam, a
qua aliquis nominatur propheta, etiam quando actu non inspiratur. Tamen ne
fiat vis in vocabulo habitus, sustinentes utramque partem, utrisque
rationibus respondeamus. Ad primum
igitur dicendum, quod definitio illa inducitur de habitu proprie
accepto : et sic habilitas praedicta prophetandi, habitus dici non potest ;
per quem tamen modum potest dici habitus secundum opinionem Avicennae etiam
habilitas animae nostrae ad recipiendum ab intelligentia agente, quia illa
receptio est naturalis secundum eius opinionem. Unde in eo, qui habet
habilitatem, habet in potestate recipere cum vult, quia influentia naturalis
non deest materiae dispositae. Sed influentia prophetiae dependet ex sola
divina voluntate ; unde, quantacumque sit habilitas in mente prophetae,
non est in eius potestate ut prophetia utatur. Ad secundum
dicendum, quod si lumen propheticum inesset menti ut habitus quidam scientiae
de rebus prophetatis, non indigeret propheta ad quaelibet prophetabilia cognoscenda,
nova revelatione ; indiget autem, quia illud lumen non est habitus. Sed
habilitas ipsa ad lumen percipiendum, similitudinem habitus habet, sine quo
lumine prophetabilia cognosci non possunt. Ad tertium
dicendum, quod post perceptionem divinae locutionis, qua prophetam alloquitur
interius, quae nihil aliud est quam mentis illustratio ; non requiritur
aliquis habitus quo interius audita percipiantur ; sed ad hanc locutionem
percipiendam tanto magis videtur habilitas aliqua operari, quanto ista
locutio est excellentior, et eius perceptio vires naturales excedit. Ad quartum
patet solutio ex dictis. Ad quintum
dicendum, quod lumen propheticum semel infusum non facit cognitionem de
omnibus prophetabilibus, sed solum de illis propter quorum cognitionem datur.
Haec autem arctatio non provenit ex impotentia largientis, sed ex ordine
sapientiae ipsius, qui dividit singulis
prout vult. Ad sextum
dicendum, quod omnia peccata mortalia habent in hoc convenientiam quamdam,
quod per eorum quodlibet homo separatur a Deo ; unde gratia, quae
hominem Deo coniungit, ab omni peccato mortali liberat ; non autem ab
omni veniali, quia venialia a Deo non separant. Res autem prophetabiles non
habent ad invicem connexionem nisi in ipso ordine divinae sapientiae ;
unde ab his qui divinam sapientiam totaliter non intuentur, potest unum sine
alio videri. Ad septimum
dicendum, quod habitus infusus est perfectior quam acquisitus secundum genus
suum, scilicet ratione originis, et ratione eius propter quod datur, quod est
altius eo ad quod ordinatur habitus acquisitus. Sed quantum ad modum habendi
vel perficiendi, nihil prohibet habitum acquisitum perfectiorem esse ;
sicut patet quod per habitum fidei infusum non ita perfecte videmus
credibilia sicut per habitum scientiae acquisitum conclusiones scientiarum.
Et similiter lumen propheticum quamvis sit infusum, non tamen ita perfecte in
nobis existit sicut habitus acquisiti ; quod etiam dignitati infusorum habituum
attestatur, quia ex eorum altitudine contingit ut humana infirmitas eos plene
possidere non possit. Ad octavum
dicendum, quod ratio illa procederet si lumen quo perfunditur mens prophetae,
esset habitus ; non autem si ponimus habilitatem ad percipiendum lumen
praedictum esse habitum, vel quasi habitum ; cum ex eodem possit esse
aliquis habilis ut illuminetur de quocumque. Ad nonum
dicendum, quod qualiter formatio specierum de novo requiratur ad propheticam
revelationem, infra dicetur. Ad decimum
dicendum, quod, licet inspiratio habitum non nominet, tamen ex hoc non potest
probari quod prophetia non sit habitus ; consuetum est enim quod habitus
per actus definiantur. Ad undecimum dicendum, quod videre, secundum philosophum [Topic. I, 15 (106 b 18)]
dupliciter dicitur : scilicet habitu, et actu ; unde et visio actum
et habitum nominare potest. Ad duodecimum
dicendum, quod lumen propheticum non est qualitas difficile mobilis, sed
aliquid transiens ; et secundum hoc loquuntur auctoritates inductae. Sed
habilitas illa quae remanet ad illustrationem denuo percipiendam, non est
facile mobilis ; immo diu permanet, nisi in propheta fiat magna
transmutatio, per quam talis habilitas tollatur. Ad primum vero
eorum, quae sunt in contrarium, dicendum quod quia actus totaliter ab habitu
oritur, ideo in illa philosophi divisione actus ad habitum reducitur, vel
etiam ad passionem, eo quod passio actus quidam animae est, ut irasci et
concupiscere. Prophetia autem quantum ad ipsam visionem prophetae est actus
quidam mentis ; quantum vero ad lumen, quod raptim, et quasi
pertranseunter, decipitur, est similis passioni, prout in intellectiva parte
receptio passio dicitur : quia intelligere etiam quoddam pati est, ut
dicitur III de anima [cap. 4 (429 b 24)]. Vel potest dici, quod illa
divisio philosophi, si membra divisionis proprie accipiantur, non
sufficienter comprehendunt omnia quae in anima sunt ; sed ea tantum quae
ad materiam pertinent moralem, de qua philosophus intendit, sicut etiam patet
per exempla, quibus ibidem philosophus se exponit. Ad secundum
dicendum, quod non omne quod cognoscitur, sub aliquo habitu cognoscitur, sed
solum illud de quo perfecta cognitio habetur ; sunt enim actus
imperfecti in nobis qui ex habitu non procedunt. Ad tertium
dicendum, quod in scientiis demonstrativis sunt quaedam communia, in quibus
particulares conclusiones quasi in quibusdam seminibus virtualiter
continentur ; unde ille qui habet habitum illorum communium, non se
habet ad particulares conclusiones nisi in potentia remota, quae indiget
motore ut in actum pertingat. Sed in rebus prophetabilibus non est talis
ordo, ut quaedam ex aliis primis deducantur, ut sic qui habet primorum
habitum, habeat sub quadam confusione habitus secundorum ; unde ratio
non sequitur. Ad quartum
dicendum, quod intellectus alio modo perficitur prophetia et fide. Prophetia
enim perficit intellectum secundum se ; unde oportet ut ea, ad quae
propheta est perfectus dono prophetiae, possit distincte inspicere. Sed fides
perficit intellectum in ordine ad affectum : actus enim fidei est intellectus
imperati a voluntate ; unde per fidem intellectus nihil aliud habet nisi
ut sit paratus ad assentiendum his quae Deus credi mandat. Et hinc est quod
fides assimilatur auditui ; sed prophetia visioni. Et sic non oportet
quod habens habitum fidei distincte cognoscat omnia credibilia, sicut
oporteret de habente habitum prophetiae quod omnia prophetabilia distincte
agnosceret. |
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Il semble que non. 1° La prophétie est « une inspiration qui annonce les
événements avec une immuable vérité ». Or ce sont les futurs contingents
qui sont appelés « événements », et les conclusions de la science
démonstrative n’en sont pas. La prophétie ne peut donc pas porter sur de
telles conclusions. 2° Saint Jérôme dit que la prophétie
est « un signe de la prescience divine ». Or la prescience porte
sur des choses futures. Puis donc que les futurs, surtout les contingents,
sur lesquels semble essentiellement porter la prophétie, ne peuvent être les
conclusions d’aucune science, il semble que la prophétie ne puisse pas porter
sur les conclusions des sciences. 3° « La nature ne fait rien de superflu, et ne néglige
rien de ce qui est nécessaire » ; Dieu bien moins encore, lui dont
l’action est très ordonnée. Or l’homme, pour savoir les conclusions des
sciences démonstratives, a une autre voie que celle de la prophétie, à savoir
celle des principes évidents par soi. Il semble donc qu’il y aurait
superfluité, si de telles conclusions étaient connues par prophétie. 4° Des modes de génération différents sont le signe d’une
diversité d’espèce ; c’est pourquoi les souris engendrées par semence ne
sont pas de même espèce que celles qui naissent de la pourriture, comme dit
le Commentateur au huitième livre de la Physique. Or les hommes
reçoivent naturellement les conclusions des sciences démonstratives à partir
des principes évidents par soi. Si donc il est des hommes qui reçoivent les
sciences démonstratives d’une autre façon, par exemple par prophétie, ils
seront d’une autre espèce, et ils seront appelés hommes de façon équivoque,
ce qui semble absurde. 5° Les sciences démonstratives portent sur les choses qui se
rapportent à tout temps indifféremment. Or la prophétie ne se rapporte pas à
tout temps de façon semblable ; bien au contraire, l’esprit des
prophètes touche le cœur du prophète tantôt au su- 6° L’esprit du prophète et celui d’un autre homme quelconque
ne se rapportent pas de la même façon aux choses qui sont sues par prophétie.
Or « pour tout ce qui est su par démonstration, le jugement du prophète
est le même que celui d’un autre homme quelconque sachant cela ; et
aucun des deux n’est préféré à l’autre », comme dit Rabbi Moïse. Il
n’est donc pas de prophétie qui porte sur les choses qui sont sues par démonstration. En sens contraire : 1) Nous ne croyons aux prophètes que dans la mesure où ils
sont inspirés par l’esprit de prophétie. Or il est nécessaire que nous ajoutions
foi aux choses qui sont écrites dans les livres des prophètes, même si elles
concernent les conclusions des sciences, comme le passage suivant :
« Lui qui a affermi la terre sur les eaux », ou d’autres semblables, s’il s’en présente. L’esprit de
prophétie inspire donc les prophètes même au sujet des conclusions des sciences. 2) Ce qu’est la grâce des signes à l’opération de ce qui
excède le pouvoir de la nature, le don de prophétie l’est à la connaissance
de ce qui excède la connaissance naturelle. Or la grâce des signes permet de
faire non seulement ce que la nature ne peut pas faire, comme rendre la vue
aux aveugles et ressusciter les morts, mais aussi ce que la nature peut
faire, comme guérir ceux qui ont la fièvre. On connaît donc par le don de prophétie
non seulement ce à quoi la connaissance naturelle ne peut parvenir, mais
aussi ce à quoi elle peut parvenir, telles les conclusions des
sciences ; et ainsi, il semble qu’il puisse y avoir prophétie à leur
sujet. Réponse : En toutes les choses qui sont pour une fin, la matière est
déterminée par ce qu’exige Il faut cependant savoir que, la prophétie étant une
connaissance de choses qui sont éloignées, elle ne se rapporte pas de la même
façon à toutes ces choses. En effet, certaines sont loin de notre
connaissance de leur côté, d’autres le sont de notre côté. Les futurs
contingents sont éloignés de leur côté : s’ils ne sont pas
connaissables, c’est parce qu’ils manquent d’être, puisque ni ils n’existent
en eux-mêmes, ni ils ne sont déterminés dans leurs causes. Mais sont éloignées
de notre côté les choses dans la connaissance desquelles se présente une
difficulté à cause de notre imperfection, non à cause d’elles, puisque ce
sont des étants très connaissables et très parfaits, telles les réalités
intelligibles, et surtout les éternelles. Or ce qui convient à une chose par soi, lui convient plus
véritablement que ce qui lui convient en raison d’autre chose ; les
futurs contingents sont donc plus
véritablement éloignés de la connaissance que n’importe quelles autres
choses, et c’est pourquoi ils semblent relever de la prophétie à un titre
particulier, au point d’être placés dans sa définition comme sa matière
principale, dans l’énoncé suivant : « la prophétie est une inspiration
divine qui annonce les événements, etc. » ; et il semble aussi que
le nom de prophétie soit pris de là ; c’est pourquoi saint Grégoire dit
dans une Homélie sur Ézéchiel que « la prophétie est ainsi appelée en
tant qu’elle prédit l’avenir ; dès lors, quand elle parle du passé ou du
présent, elle abandonne la signification de son nom ». Mais il faut aussi considérer une certaine distinction entre
les choses qui sont éloignées de notre côté. En effet, certaines sont
éloignées en tant qu’elles passent toute connaissance humaine, par exemple
que Dieu soit un et trine, et autres choses semblables ; et les
conclusions des sciences ne sont pas dans ce cas. Mais d’autres sont
éloignées en tant qu’elles dépassent la connaissance de quelque homme, non la
connaissance humaine dans l’absolu ; par exemple, les choses que les
savants connaissent par démonstration : les ignorants n’y parviennent
pas par la connaissance naturelle, mais ils y sont parfois élevés par
révélation divine ; et ce n’est pas dans l’absolu que de telles choses
sont susceptibles d’être prophétisées, mais relativement à tel homme ;
et de la sorte, les conclusions démontrées dans les sciences peuvent être
sujettes à prophétie. Réponse aux objections : 1° L’arrivée d’événements est placée dans la définition de
la prophétie comme la matière la plus propre de la prophétie, mais non en
sorte qu’elle soit toute sa matière. 2° Il faut répondre semblablement que c’est en raison de sa
matière principale que la prophétie est appelée « un signe de la prescience ». 3° Bien que les conclusions des sciences puissent être sues
d’une autre façon que par prophétie, il n’est cependant pas superflu qu’elles
soient manifestées par la lumière de la prophétie, car nous adhérons plus
fermement aux paroles des prophètes par la foi que par les démonstrations des
sciences ; c’est aussi l’occasion pour la grâce de Dieu de se signaler
et pour sa science parfaite de se manifester. 4° Les causes naturelles ont des effets déterminés, puisque
leurs vertus sont finies et limitées à une seule chose ; voilà pourquoi
il est nécessaire que les réalités qui sont amenées à l’existence par des
causes naturelles différentes et selon des modes de génération différents
soient spécifiquement différentes. Mais la puissance divine, étant infinie,
peut produire spécifiquement les mêmes effets que la nature sans l’opération
de cette nature ; si donc les choses qui peuvent être connues
naturellement sont divinement révélées, cela n’entraîne pas que ceux qui reçoivent
la connaissance de façon différente diffèrent par l’espèce. 5° Bien que la prophétie porte parfois sur les choses qui se
distinguent par des temps différents, cependant elle porte quelquefois sur
celles qui sont vraies en tout temps. 6° Rabbi Moïse ne pense
pas qu’il ne puisse pas être fait révélation au prophète de choses qui sont
sues par démonstration, mais que, dès lors qu’elles sont sues par démonstration,
peu importe qu’on en ait ou non une prophétie. |
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Et videtur quod
non. Quia prophetia
est inspiratio, rerum eventus immobili
veritate denuntians. Eventus autem rerum dicuntur futura contingentia,
cuiusmodi non sunt conclusiones scientiae demonstrativae. Ergo de talibus non
potest esse prophetia. Praeterea, Hieronymus [Glossa
ordin., super Matth. I, 23] dicit quod prophetia est signum divinae praescientiae.
Praescientia autem de futuris est. Cum igitur futura, praecipue contingentia,
de quibus maxime videtur esse prophetia, non possint esse conclusiones alicuius
scientiae, videtur quod non possit de scibilibus conclusionibus esse prophetia. Praeterea,
natura non abundat superfluis, nec deficit in necessariis ; et multo
minus Deus, cuius actio est ordinatissima. Sed homo ad sciendum conclusiones
scientiarum demonstrativarum, habet aliam viam quam per prophetiam, scilicet
per principia per se nota. Ergo videtur quod superfluum esset, si huiusmodi
per prophetiam cognoscerentur. Praeterea,
diversus modus generationis est indicium diversitatis speciei ; unde
mures generati ex semine, non sunt eiusdem speciei cum illis qui ex putrefactione
generantur, ut dicit Commentator VIII Phys. [comm. 46]. Sed homines
naturaliter conclusiones scientiarum demonstrativarum ex principiis per se
notis accipiunt. Si igitur sunt aliqui homines qui alio modo scientias
demonstrativas accipiant, utpote per prophetiam, erunt alterius speciei, et
aequivoce homines dicuntur ; quod videtur absurdum. Praeterea,
scientiae demonstrativae sunt de his quae se habent indifferenter ad omne
tempus. Sed prophetia non similiter se habet ad omne tempus ; immo
quandoque spiritus prophetarum tangit cor prophetae de praesenti et non de
futuro, quandoque e contrario, ut Gregorius dicit super Ezech. [I,
hom. 1]. Ergo prophetia non est de illis de quibus est scientia. Praeterea, ad
ea quae per prophetiam sciuntur, non eodem modo se habet mens prophetae, et
cuiuscumque alterius. Sed in omnibus quae
sciuntur per demonstrationem, idem est iudicium prophetae, et cuiuscumque alterius
scientis illud ; et neuter
alteri praefertur, ut dicit Rabbi Moyses [Dux neutr. II, 34]. Ergo de his quae per demonstrationem
sciuntur, non est prophetia. Sed contra. Prophetis
non credimus nisi quatenus spiritu prophetiae inspirantur. Sed illis quae
sunt scripta in libris prophetarum, oportet nos fidem adhibere, etiam si
pertineant ad conclusiones scientiarum, utpote quod dicitur : qui firmavit terram super aquas
[Ps. 135, 6], vel si qua sunt alia huiusmodi. Ergo prophetiae spiritus
inspirat prophetas etiam de conclusionibus scientiarum. Praeterea,
sicut se habet gratia signorum ad operandum ea quae sunt supra virtutem naturae,
ita se habet donum prophetiae ad cognoscendum ea quae naturalem cognitionem excedunt.
Sed per gratiam signorum non solum fiunt ea quae natura facere non potest, ut
puta illuminare caecos et suscitare mortuos, sed etiam quae natura facere
potest, ut curare febrientes. Ergo per donum prophetiae non solum cognoscuntur
ea ad quae naturalis cognitio non potest attingere, sed etiam ea ad quae
naturalis cognitio attingere potest, cuiusmodi sunt conclusiones scientiarum ;
et sic videtur quod de eis possit esse prophetia. Responsio.
Dicendum, quod in omnibus quae sunt propter finem, materia determinatur
secundum exigentiam finis, ut patet in II Phys. [l. 15 (200 a 15)].
Donum autem prophetiae datur ad utilitatem Ecclesiae, ut patet I ad Cor.,
XII, 7 : unicuique datur manifestatio
spiritus ad utilitatem, et subiungit multa inter quae connumerat prophetiam ;
unde omnia illa quorum cognitio potest esse utilis ad salutem est materia
prophetiae, sive sint praeterita, sive praesentia sive futura, sive etiam
aeterna, sive necessaria, sive contingentia. Illa vero quae ad salutem pertinere
non possunt, sunt extranea a materia prophetiae ; unde Augustinus dicit,
II super Genesim ad litteram [cap. 9], quod quamvis auctores nostri sciverint cuius figurae sit caelum ; tamen per eos dicere noluit nisi quod
prodest saluti ; et
Ioannis cap. XVI, vers. 13 dicitur : cum venerit ille spiritus veritatis,
docebit vos omnem veritatem ;
Glossa [interlin., ibid.] saluti necessariam. Dico autem necessaria
ad salutem, sive sint necessaria ad instructionem fidei, sive ad informationem
morum. Multa autem quae sunt in scientiis demonstrata, ad hoc possunt esse
utilia ; utpote intellectum esse incorruptibilem, et ea quae in
creaturis considerata in admirationem divinae sapientiae et potestatis inducunt.
Unde et de his
in sacra Scriptura invenimus fieri mentionem. Sciendum tamen,
quod cum prophetia sit cognitio eorum quae sunt procul, non eodem modo se
habet ad omnia praedicta. Quaedam enim sunt procul a nostra notitia ex parte
ipsorum, quaedam vero ex parte nostra. Ex parte quidem ipsorum sunt procul
futura contingentia, quae per hoc non cognoscibilia sunt, quod ab esse deficiunt,
cum nec in se sint, nec in causis suis determinentur. Sed ex parte nostra
sunt procul illa, in quorum cognitione accidit difficultas propter nostrum
defectum, non propter ea, cum sint maxime cognoscibilia et perfectissima
entia, sicut res intelligibiles, et praecipue aeternae. Quod autem
competit alicui secundum se, verius competit ei quam quod competit sibi
ratione alterius ; unde et futura contingentia verius sunt procul a
cognitione quam quaecumque alia, et ideo praecipue videntur ad prophetiam
pertinere, in tantum quod quasi praecipua prophetiae materia in definitione
prophetiae ponantur, in hoc quod dicitur : prophetia est divina inspiratio, rerum eventus etc. ; ex quo
etiam nomen prophetiae videtur esse acceptum ; unde dicit Gregorius
super Ezech. [I, hom. 1], quod cum ideo prophetia dicta sit quod futura
praedicat ; quando de praeterito vel praesenti loquitur, rationem sui
nominis amittit. Eorum vero quae
sunt procul ex parte nostra, est etiam consideranda quaedam distinctio.
Quaedam enim sunt procul utpote omnem cognitionem humanam excedentia, ut Deum
esse trinum et unum, et alia huiusmodi : et talia non sunt conclusiones
scientiarum. Quaedam vero sunt procul utpote excedentia cognitionem alicuius
hominis, non cognitionem humanam simpliciter ; utpote quae a doctis per
demonstrationem sciuntur, sed indocti naturali cognitione ad ea non
pertingunt, sed quandoque elevantur ad ea revelatione divina : et huiusmodi
non sunt prophetabilia simpliciter, sed respectu huius. Et sic possunt
subesse prophetiae conclusiones demonstratae in scientiis.Ad primum igitur
dicendum, quod eventus rerum ponuntur in definitione prophetiae quasi materia
maxime propria prophetiae, non autem ita quod sint tota prophetiae materia. Et similiter
dicendum ad secundum, quod ratione principalis suae materiae prophetia signum
praescientiae dicitur. Ad tertium
dicendum, quod quamvis conclusiones scientiarum possint sciri alio modo quam
per prophetiam, non tamen est superfluum ut lumine prophetiae ostendantur,
quia firmius adhaeremus prophetarum dictis per fidem quam demonstrationibus
scientiarum ; et in hoc etiam Dei gratia commendatur, et ipsius
perfecta scientia ostenditur. Ad quartum dicendum,
quod causae naturales habent determinatos effectus, cum earum virtutes sint
finitae et limitatae ad unum ; et ideo quae a diversis causis
naturalibus producuntur in esse, secundum diversum generationis modum oportet
esse specie diversa. Sed virtus divina, cum sit infinita, potest producere
eosdem effectus in specie sine operatione naturae quos natura producit ;
unde non sequitur quod, si ea quae naturaliter cognosci possunt, divinitus
revelentur, illi qui diversimode cognitionem accipiunt, specie differant. Ad quintum
dicendum, quod licet prophetia interdum sit de his quae diversis temporibus
distinguuntur, interdum tamen est de illis quae per omne tempus sunt vera. Ad sextum
dicendum, quod Rabbi Moyses non intelligit quin de his quae per demonstrationem
sciuntur, possit fieri revelatio prophetae ; sed quia ex quo per
demonstrationem sciuntur, non differt an de eis habeatur prophetia, vel non. |
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Il semble que oui. 1° La connaissance de l’homme éveillé est supérieure à celle
du dormeur. Or prévoir des choses futures advient naturellement à ceux qui
dorment, comme on le voit avec les divinations que permettent les rêves. Donc à bien plus forte raison quelques-uns
peuvent-ils prévoir naturellement des choses futures en étant éveillés. Or
cela, c’est l’office du prophète. Quelqu’un peut donc être naturellement
prophète. 2° [Le répondant] disait que la connaissance du veilleur est
supérieure quant au jugement, mais que celle du dormeur l’est quant à la
réception. En sens contraire : la puissance cognitive peut juger d’une
réalité pour autant qu’elle reçoit son espèce. Le jugement suit donc la
réception ; donc, là où la réception est supérieure, il y a aussi un
jugement plus parfait ; et par conséquent, si le dormeur est supérieur
dans la réception, il doit être supérieur dans le jugement. 3° L’intelligence n’est liée par le sommeil que par
accident, en tant qu’elle dépend du sens. Or le jugement de l’intelligence ne
dépend pas du sens, puisque l’opération de l’intelligence ne dépend des sens
qu’autant qu’elle reçoit d’eux ; le jugement, lui, est postérieur à la
réception. Le jugement de l’intelligence n’est donc pas lié dans le
sommeil ; et ainsi, il semble que la distinction posée soit nulle. 4° Ce qui advient à une chose par le fait même qu’elle est
séparée d’une autre, lui convient selon sa nature ; par exemple, du fait
même que le fer est séparé de la rouille, la clarté lui advient, donc la clarté
lui est naturelle. Or, du fait même que l’âme est abstraite des sens du
corps, il lui convient de prévoir les choses futures, comme le montre saint
Augustin par de nombreux exemples au douzième livre sur la Genèse au sens littéral. Il semble donc qu’il
soit naturel à l’âme humaine elle-même de prévoir les choses futures ;
et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 5° Saint Grégoire dit au quatrième livre des Dialogues que « parfois les facultés de l’âme,
par leur pénétration, prévoient quelque chose ; et dans certains cas,
les âmes qui vont sortir de leur corps connaissent l’avenir par
révélation ». Or, les choses que l’âme peut observer par sa pénétration,
elle les voit naturellement. L’âme peut donc naturellement connaître les
choses futures, et ainsi, avoir naturellement la prophétie, qui consiste
principalement en la vision de choses futures. 6° [Le répondant] disait que les futurs que l’âme prévoit
par connaissance naturelle sont ceux qui ont des causes déterminées dans la
nature, mais que la prophétie porte aussi sur les autres futurs. En sens contraire :
les choses qui dépendent du libre arbitre n’ont pas de causes déterminées
dans la nature. Or celles que l’âme prévoit par sa pénétration dépendent entièrement
du libre arbitre, comme le montre clairement un exemple donné par saint
Grégoire au même endroit : un homme était malade et sa sépulture était
prévue dans une certaine église. À l’approche de la mort, il se leva et,
revêtant ses habits, il prédit qu’il voulait se rendre par la voie Appienne à
l’église du bienheureux Sixte. Peu après, il mourut. Comme le chemin était
long jusqu’à l’église où il devait être enterré, « les ordonnateurs de
ses obsèques eurent soudain une autre idée et, sortant avec le corps par la
voie Appienne, sans savoir ce qu’il avait dit, le déposèrent en l’église de
saint Sixte ». Et pourtant, comme l’ajoute saint Grégoire, « il n’a
pu prédire cela que parce que la puissance et la pénétration de son âme
avaient prévu ce qui adviendrait de son corps ». Même les futurs qui ne
dépendent pas de causes naturelles peuvent donc être naturellement prévus par
l’homme ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 7° On ne peut pas voir dans les causes naturelles le signe
de choses qui ne se produisent pas naturellement. Or, dans les mouvements des
corps célestes, les astrologues voient des signes concernant la prophétie. La
prophétie est donc naturelle. 8° Les philosophes, en science de la nature, n’ont traité
que de ce qui peut se produire naturellement. Or Avicenne, au sixième livre De naturalibus, a traité de la
prophétie. La prophétie est donc naturelle. 9° Pour la prophétie, trois choses seulement sont
requises : la clarté de l’intelligence, la perfection de la puissance
imaginative, et le pouvoir que possède l’âme de faire obéir la matière
extérieure, comme l’affirme Avicenne au sixième livre De naturalibus. Or ces trois choses peuvent se produire naturellement.
On peut donc être naturellement prophète. 10° [Le répondant] disait que l’intelligence et
l’imagination peuvent être perfectionnées naturellement pour connaître à
l’avance les futurs naturels, mais que la prophétie ne porte pas sur ces
choses. En sens contraire : les choses qui dépendent des causes inférieures,
on dit qu’elles sont naturelles. Or en Is. 38, 1, la mort future d’Ézéchias a été prévue et prédite par
Isaïe, et ce par des raisons inférieures, comme on le trouve dans la Glose au même endroit. Même la connaissance
anticipée des futurs naturels est donc une prophétie. 11° La divine providence a donné aux réalités amenées à
l’existence d’avoir en elles ce sans quoi elles ne peuvent se conserver :
par exemple, elle a mis dans le corps humain des membres par lesquels on
prend et on digère la nourriture sans laquelle la vie mortelle ne se conserve
pas. Or le genre humain ne peut pas se conserver sans la société : en
effet, un homme unique ne se suffit pas dans les nécessités de la vie, et
c’est pourquoi l’homme est naturellement un animal politique, comme il est
dit au huitième livre de l’Éthique. Mais la société ne
peut se conserver sans la justice, et 12° En n’importe quel genre se trouve naturellement ce qui
est le plus parfait dans ce genre. Or le plus parfait dans le genre des
hommes est le prophète, qui transcende les autres par ce qui en l’homme est
supérieur, à savoir l’intelligence. L’homme peut donc parvenir naturellement
à la prophétie. 13° Il y a plus de distance entre les propriétés de Dieu et
celles des créatures qu’entre les propriétés des réalités futures et les réalités
présentes. Or la connaissance naturelle permet à l’homme de parvenir à la
connaissance de Dieu par les propriétés des créatures, comme on le voit
clairement en Rom. 1, 20 : « les perfections invisibles de Dieu… par le
moyen de ses œuvres, etc. » ; donc naturellement aussi, l’homme
peut parvenir à la connaissance des choses futures par celles qui
existent ; et ainsi, il peut être naturellement prophète. 14° [Le répondant] disait que, bien que Dieu soit plus
distant dans l’être, cependant les futurs sont plus distants dans la connaissance.
En sens contraire : les principes de l’être et de la connaissance sont
les mêmes. Ce qui est plus distant selon l’être est donc aussi plus distant
selon la connaissance. 15° Saint Augustin, au livre sur le Libre Arbitre, distingue trois
genres de biens, à savoir : le petit bien, le grand et le moyen. Or la
prophétie n’est pas comptée parmi les petits biens, car de tels biens sont
les biens corporels, ni non plus parmi les plus grands biens, car ce sont
ceux qui font vivre droitement et dont nul ne peut abuser : ceux-là ne
semblent pas non plus correspondre à la prophétie. Il reste donc que la
prophétie appartient aux biens moyens, qui sont les biens naturels de
l’âme ; et ainsi, il semble qu’elle soit naturelle. 16° Boèce dit au livre sur les Deux Natures qu’une façon de définir la nature est de
dire qu’elle est « tout ce qui peut agir ou subir ». Or, pour que
quelqu’un soit prophète, une certaine passion spirituelle est requise, à
savoir la réception de la lumière prophétique, comme on l’a déjà dit. Il
semble donc que la prophétie soit naturelle. 17° Si agir est naturel à l’agent, et que subir est naturel
au patient, il est nécessaire que la passion soit naturelle. Or il est
naturel à Dieu lui-même d’infuser aux hommes la perfection de la prophétie,
car il est bon par sa nature, et la communication de soi est naturelle au
bien. Semblablement, il est naturel à l’esprit humain de recevoir de Dieu,
puisque sa nature ne se maintient que par ce qu’il reçoit de Dieu. La
réception de la prophétie est donc naturelle. 18° À n’importe quelle puissance naturelle passive
correspond une puissance naturelle active. Or il y a dans l’âme humaine une
puissance naturelle à recevoir la lumière de la prophétie. Il y a donc aussi
une puissance naturelle active par laquelle quelqu’un est amené à l’acte de
prophétie ; et ainsi, il semble que la prophétie soit naturelle. 19° L’homme a naturellement une connaissance plus parfaite
que les autres animaux. Or certains autres animaux ont naturellement la
prescience des futurs, de ceux surtout qui les concernent ; c’est
clairement le cas des fourmis, qui ont la prescience des pluies à
venir ; et certains poissons annoncent aussi à l’avance la venue des
orages. L’homme doit donc, lui aussi, avoir naturellement prescience des
choses qui le concernent ; et ainsi, il semble que l’homme puisse être
naturellement prophète. En sens contraire : 1) Il est dit en II Pet. 1, 21 : « Ce n’est point par une volonté d’homme qu’une
prophétie a jamais été apportée, mais c’est poussés par l’Esprit Saint que
les saints hommes de Dieu ont parlé. » 2) Ce qui dépend d’une cause extérieure ne semble pas être
naturel. Or la prophétie dépend d’une cause extérieure, car les prophètes
lisent dans le miroir de l’éternité. Il semble donc que la prophétie ne soit
pas naturelle. 3) Les choses qui sont naturellement en nous, sont en notre
pouvoir. Or il n’était pas au pouvoir du prophète d’avoir l’esprit de
prédiction des choses futures, comme le montre la Glose à propos de ce passage de II Pet.
1, 19 : « plus ferme est pour nous la parole
prophétique, etc. » La prophétie n’est donc pas naturelle. 4) Les choses qui sont naturelles existent dans la plupart
des sujets. Or la prophétie existe en très peu de sujets. Elle n’est donc pas
naturelle. Réponse : De deux façons une chose est dite « naturelle ».
D’abord, parce que son principe actif est la nature, comme il est naturel au feu de se porter vers le haut. Ensuite,
lorsque la nature est le principe de ses dispositions, non de n’importe
quelles dispositions, mais de celles qui appellent nécessairement telle
perfection ; par exemple, on dit que l’infusion de l’âme rationnelle est
naturelle, en tant que, par l’opération de la nature, le corps est affecté de
la disposition qui rend nécessaire la réception de l’âme. Certains eurent donc cette opinion que la prophétie était
naturelle de la première façon, car ils disaient que « l’âme avait en
elle-même une certaine puissance de divination », comme le rapporte saint Augustin au douzième livre sur la Genèse au sens littéral. Mais lui-même
improuve cela au même endroit, car s’il en était ainsi, alors il serait au
pouvoir de l’âme de connaître à l’avance les choses futures chaque fois
qu’elle le voudrait, ce qui apparaît manifestement faux. En outre, il
apparaît que c’est faux, parce que la nature de l’esprit humain ne peut être
naturellement le principe d’aucune connaissance qui excède la portée des principes
évidents par soi, qui sont les premiers instruments de l’intellect
agent ; or on ne peut parvenir à connaître les futurs contingents par
ces principes, sauf peut-être en regardant quelques signes naturels, comme le
médecin connaît à l’avance la santé ou la mort futures, et l’astrologue le
beau ou le mauvais temps. Or on ne dit pas qu’une telle connaissance
anticipée des futurs appartient à la divination ou à la prophétie, mais
plutôt à l’art. C’est pourquoi d’autres ont prétendu que Pour trouver ce qui distingue ces prophéties, il faut donc
savoir que les futurs contingents, avant d’exister, préexistent en deux endroits :
dans la prescience divine, et dans les causes créées par la vertu desquelles
ces futurs sont amenés à l’existence. Or la façon dont les futurs
préexistent en ces deux endroits diffère sur deux points. D’abord, en ce que
tout ce qui préexiste dans les causes créées préexiste aussi dans la
prescience divine, mais non l’inverse, puisque Dieu a retenu en soi les
raisons de certains futurs en ne les infusant pas aux réalités créées, ainsi des
futurs qui adviennent miraculeusement par la seule puissance divine, comme
dit saint Augustin au livre sur la Genèse
au sens littéral. Ensuite, en ce que
certains futurs préexistent de façon mobile dans les causes créées, la vertu
de la cause qui est ordonnée à amener tel effet pouvant être empêchée par
quelque événement, au lieu que dans la prescience divine tous les futurs
existent de façon immobile, car les futurs sont soumis à la prescience divine
non seulement quant à l’ordre qui les relie à leurs causes, mais aussi quant
à l’issue de l’ordre ou quant à l’événement. Ainsi donc, la connaissance anticipée des futurs peut être
causée dans l’esprit humain de deux façons. D’abord en raison de la préexistence
des futurs dans l’esprit divin ; et cette prophétie est mentionnée comme
un don du Saint-Esprit, et n’est pas naturelle. En effet, les choses qui se
produisent divinement sans causes naturelles intermédiaires, on ne dit pas
qu’elles sont naturelles, mais miraculeuses. Or la révélation de tels futurs
se fait sans causes naturelles intermédiaires, puisque ces choses ne sont pas
révélées en tant que les raisons des futurs sont en des causes créées, mais
en tant qu’elles sont dans l’esprit divin, d’où elles dérivent dans l’esprit
du prophète. Ensuite par la vertu des causes créées, c’est-à-dire en tant que
des mouvements peuvent se produire dans la puissance imaginative humaine par
la vertu des corps célestes, en lesquels préexistent des signes de certains
futurs, et en tant que l’intelligence humaine, étant inférieure, est de
nature à être instruite par l’illumination des intelligences séparées et à
être élevée à la connaissance de certaines choses ; et cette prophétie
peut être appelée naturelle de la façon susdite. Mais sur trois points cette prophétie naturelle diffère de
celle dont nous parlons maintenant.
Premièrement en ce que celle dont nous parlons tient immédiatement de Dieu la
prévision des futurs – quoique l’ange puisse être ministre en tant qu’il agit
en vertu de la lumière divine –, au lieu que la prophétie naturelle vient de
l’action propre des causes secondes. Deuxièmement en ce que la prophétie
naturelle ne s’étend qu’aux futurs qui ont des causes déterminées dans la
nature, au lieu que la prophétie dont nous parlons se rapporte à tous
indifféremment. Troisièmement en ce que la prophétie naturelle ne prévoit pas
de façon infaillible, mais à la façon dont sont prédites les choses qui sont
vraies dans la plupart des cas, au lieu que la prophétie qui est un don du
Saint-Esprit prévoit infailliblement ; et c’est pourquoi il est dit
qu’elle est « un signe de la prescience divine », car elle prévoit
avec cette infaillibilité avec laquelle les futurs sont connus à l’avance par
Dieu. Et ces trois différences peuvent être repérées dans la définition de
Cassiodore. La première dans le mot « divine » ; la
deuxième dans la mention toute générale des « événements » ;
la troisième lorsqu’il dit : « qui annonce avec une immuable vérité ». Dans le cas où la prophétie porte sur des réalités
nécessaires, tels les objets de science, deux différences demeurent, à savoir
les deux premières. En effet, par la prophétie naturelle, l’homme ne reçoit
pas la connaissance de ces objets de science immédiatement de Dieu, mais par
l’intermédiaire des causes secondes et par l’opération des causes secondes
agissant par leur vertu naturelle. Par ailleurs, une telle connaissance ne
s’étend pas non plus à toutes les choses nécessaires, mais seulement à celles
qui peuvent être connues au moyen des principes premiers, car la vertu de la
lumière de l’intellect agent ne s’étend pas au-delà de ces choses, et n’est
pas naturellement élevée à d’autres, au lieu que la prophétie divine est
élevée à certaines choses qui sont au-dessus de la connaissance naturelle,
par exemple à l’affirmation que Dieu est trine et un, et autres choses semblables.
Mais la troisième différence disparaît en cette matière, car l’une et l’autre
prophétie fait savoir de tels objets de science nécessaires de façon aussi
immuable et certaine que s’ils étaient sus au moyen des principes de
démonstration. En effet, par l’une et l’autre prophétie l’esprit de l’homme
est élevé au point de penser, d’une certaine façon, d’une manière conforme
aux substances séparées, qui par un simple regard voient tant les conclusions
que les principes de façon très certaine, et sans déduire une chose de
l’autre. Les deux prophéties diffèrent aussi du songe et de la
vision, pour appeler « songe »
l’apparition qui advient à l’homme durant le sommeil, et « vision »
celle qui advient durant la veille, l’homme étant toutefois abstrait de ses
sens. Car, tant dans le songe que dans la simple vision, l’âme est retenue
par les phantasmes qu’elle a vus, soit totalement soit en partie, si bien
qu’elle s’y attache comme à des réalités vraies, soit totalement soit en
partie. En revanche, dans l’une et l’autre prophétie, bien que des phantasmes
soient vus en songe ou en vision, l’âme n’est pourtant pas retenue par ces
phantasmes, mais elle connaît par la lumière prophétique que les choses
qu’elle voit ne sont pas des réalités, mais des ressemblances signifiant
quelque chose ; et elle en connaît la signification, car « on a
besoin d’intelligence dans les visions », comme il est dit en
Dan. 10, 1. On voit dès lors clairement que la prophétie naturelle est
intermédiaire entre le songe et la prophétie divine ; et c’est pourquoi
l’on dit que le songe est une partie ou un cas imparfait de la prophétie
naturelle, tout comme la prophétie naturelle est une certaine ressemblance
imparfaite de la prophétie divine. Réponse aux objections : 1° Il y a deux choses à considérer dans la connaissance : la réception, et le jugement sur les choses reçues.
Donc, quant au jugement sur les choses reçues, la connaissance du veilleur
est supérieure à celle du dormeur, car le jugement du veilleur est libre,
mais celui du dormeur, lié, comme il est dit au livre sur le Sommeil et la Veille. Mais quant à la
réception, la connaissance du dormeur est supérieure, car, lorsque les sens
se reposent des mouvements extérieurs, les impressions intérieures sont
davantage perçues, qu’elles viennent des substances séparées ou des corps
célestes. On peut donc comprendre ainsi ce qui est dit de Balaam en
Nombr. 24, 4 : « il tombe », c’est-à-dire en dormant, et
« alors ses yeux s’ouvrent ». 2° Le jugement ne dépend pas seulement de la réception de
l’espèce, mais aussi de ce que les choses dont on juge sont examinées à la
lumière de quelque principe de connaissance, comme nous jugeons des conclusions
en les réduisant analytiquement à des principes. Donc
dans le sommeil, les sens extérieurs étant liés, les puissances
intérieures, comme reposées du trouble des sens extérieurs, peuvent davantage
percevoir les impressions intérieures faites dans l’intelligence ou dans
l’imagination par l’illumination divine ou angélique, ou par la vertu des
corps célestes, ou même de n’importe quels corps : par exemple, lorsqu’un
minuscule écoulement d’humeur vient sur la langue du dormeur, il lui semble
manger des choses douces. Mais parce que le premier principe de notre
connaissance est le sens, il est nécessaire de réduire analytiquement au sens, d’une certaine façon, tout ce dont
nous jugeons ; c’est pourquoi le Philosophe dit au troisième livre sur
le Ciel et le Monde que l’achèvement de l’art et de la nature
est la réalité sensible visible, à partir de laquelle nous devons juger des
autres choses ; et il dit semblablement au sixième livre de l’Éthique que le sens porte sur l’extrême comme
l’intelligence porte sur les principes, appelant « extrêmes » les
[éléments] auxquels réduit l’analyse de celui qui juge. Donc, parce que dans
le sommeil les sens sont liés, le jugement ne peut être si parfait que
l’homme ne se trompe en quelque chose, étant tourné vers les ressemblances
des réalités comme vers les réalités elles-mêmes – quoique le dormeur sache
parfois que des choses ne sont pas des réalités, mais des ressemblances de
réalités. 3° Le jugement de l’intelligence dépend du sens : non
que cet acte de l’intelligence s’exerce au moyen d’un organe sensible, mais
il a besoin du sens comme d’un [terme] extrême et ultime auquel puisse
réduire l’analyse. 4° Certains ont prétendu que « l’âme rationnelle a en
elle-même une certaine puissance de divination », comme dit saint Augustin au douzième livre sur la Genèse au sens littéral. Mais lui-même
improuve cela au même endroit, car s’il en était ainsi, il serait à sa portée
de connaître à l’avance les futurs quand elle le voudrait, ce qui est
manifestement faux. Si donc parfois, étant abstraite des sens, elle prévoit
les futurs, ce n’est pas que cela lui convienne par sa vertu naturelle, mais
c’est parce qu’une telle abstraction la rend davantage apte 5° Dans les paroles de saint Grégoire, la pénétration de
l’âme, qu’il déclare être la cause de la connaissance anticipée des futurs,
doit être entendue comme l’aptitude même de l’âme à recevoir depuis les substances
supérieures non seulement selon l’ordre de la grâce, comme certaines choses
sont révélées aux saints par les anges, mais aussi selon l’ordre de la
nature, comme les intelligences inférieures sont naturellement aptes, selon
l’ordre de la nature, à être perfectionnées par les supérieures – et comme
les corps humains sont soumis aux impressions des corps célestes, en
lesquels se trouve une préparation à des événements futurs, que l’âme prévoit
par sa pénétration au moyen de ressemblances laissées dans l’imagination par
l’impression des corps célestes. 6° Bien que le libre arbitre ne soit pas soumis aux causes
naturelles, cependant ces dernières procurent parfois une facilité ou un
obstacle aux choses qui se font par le libre arbitre ; ainsi, dans le
cas présent, la pluie ou une chaleur excessive a pu fatiguer ceux qui
portaient le corps, en sorte qu’ils ne le portèrent pas au lieu prévu, et la
connaissance anticipée de ces choses pouvait advenir par les corps célestes. 7° Puisque les corps humains sont soumis aux corps célestes,
on peut voir dans les mouvements des corps célestes le signe de n’importe
quelle disposition du corps humain. Puis donc qu’une certaine complexion ou
disposition du corps humain provoque quasi nécessairement la prophétie
naturelle, il n’y a pas d’inconvénient si l’on voit dans les corps célestes
un signe de la prophétie naturelle – mais non de la prophétie qui est un don
du Saint-Esprit. 8° Les philosophes de la nature qui ont traité de la
prophétie n’ont pas pu traiter de la prophétie dont nous parlons maintenant,
mais seulement de la prophétie naturelle. 9° De ces trois choses, l’une ne peut pas convenir
naturellement à l’âme, à savoir, qu’elle ait une telle puissance que la matière
extérieure lui soit soumise. En effet, la matière corporelle n’est pas même aux ordres
des anges, comme dit saint Augustin. Par conséquent, il ne faut pas soutenir en cela le propos
d’Avicenne ni d’un quelconque autre philosophe. Quant aux deux autres choses
que mentionne l’objection, en tant qu’elles adviennent naturellement à
l’homme, c’est la prophétie naturelle qui est causée par elles, non celle
dont nous parlons. 10° Bien que l’on ne puisse, par prophétie naturelle,
révéler que les choses qui sont soumises aux causes naturelles, on peut cependant
connaître par prophétie divine non seulement les autres choses, mais encore
les naturelles. 11° La société des hommes, en tant
qu’elle est ordonnée à la fin qu’est la vie éternelle, ne peut se conserver
que par la justice de la foi, dont le principe est la prophétie ; c’est
pourquoi il est dit en Prov. 29, 18 : « Quand il n’y aura plus de prophétie, le
peuple se dissipera. » Mais, puisque cette fin est surnaturelle, tant la
justice ordonnée à cette fin que la prophétie qui est son principe seront
surnaturelles. Quant à la justice par laquelle la société humaine se gouverne
relativement au bien civil, elle peut être suffisamment obtenue par les
principes du droit naturel déposés en l’homme ; et ainsi, il n’est pas
nécessaire que la prophétie soit naturelle. 12° Il tient à la noblesse de l’homme que l’on puisse
trouver dans le genre humain une perfection si digne qu’elle ne peut être produite
par aucune cause autre que surnaturelle. Et les créatures sans raison ne sont
pas capables d’une telle perfection. Voilà pourquoi il n’est pas nécessaire
que soit acquis par la vertu de la nature ce qui est le plus parfait dans le
genre des hommes ; c’est seulement ce qui est le plus parfait quant à l’état de
nature qui peut être ainsi acquis, et non ce qui est le plus parfait quant à
l’état de grâce. |