THOMAS D’AQUIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

QUESTIONS QUODLIBÉTIQUES

 

 

 

 

 

 

 

 

Traduction

par

 

© Jacques Ménard[1], 2006

Traduction revue et corrigée par Dominique Pillet

Deuxième édition numérique http://docteurangelique.free.fr

Les œuvres complètes de saint Thomas d’Aquin, mars 2009


 

Notes sur la traduction

 

La présente traduction a été effectuée à partir de l’édition critique de THOMAS D’AQUIN, Opera omnia, tome XXV, réalisée par la Commission léonine et publiée aux Éditions du Cerf, Paris, 1996. D’une manière générale, on se reportera à cette édition, très riche et très détaillée, pour toutes les questions se rapportant au texte et à l’histoire des Questions quodlibétiques.

L’ordre et la numérotation proposés par l’édition critique ont été respectés. Toutefois, les explications (ad 1, ad 2, etc.) qui, dans chaque article, suivent la réponse proprement dite et correspondent aux divers arguments qui précèdent celle-ci, ont été indiquées par les numéros correspondant à ces arguments.

         Les citations bibliques sont données en italiques. Les autres citations (Augustin, Jean Chrysostome, Aristote, Avicenne, Pierre Lombard, etc.) sont mises entre guillemets. Pour les fins de la présente traduction, seules les références des citations bibliques sont indiquées dans le texte. On trouvera les références détaillées des autres citations dans les notes de l’édition critique.

         La traduction des citations bibliques se tient naturellement aussi près que possible de la version latine de la Bible utilisée par Thomas d’Aquin. On ne s’étonnera donc pas de certains écarts par rapport à la version latine reçue depuis le XVIe siècle (Vulgate) ou par rapport aux traductions modernes de la Bible.

         Comme on le sait, au XIIIe siècle, seule la numérotation des chapitres était utilisée pour les références bibliques. Pour la commodité du lecteur, nous avons cependant indiqué dans le texte même le chapitre et le verset des références bibliques, chaque fois que cela était possible. Les abréviations des livres et la numérotation des citations bibliques sont celles de La Bible de Jérusalem, Paris, 1998.

 

* * *

 

         Le vocabulaire de l’être occupe une place centrale dans la pensée philosophique et théologique de Thomas d’Aquin. D’une grande variété (esse, ens, esse in actu, esse in potentia, actus essendi, quod est, quo est, esse subsistens, esse per se, esse per accidens, etc.), il cherche à cerner les diverses facettes révélées par l’analyse de la réalité. On trouvera plus loin (Qdl. IX, q. 2, a. 2 [3] et Qdl. XII, q. 5, a. 1) un bon exposé sur divers sens du mot «être».

         Par contre, le vocabulaire français de l’être est moins diversifié, à moins de s’abandonner à des périphrases ou à des néologismes plus ou moins reconnus. Pour autant, selon les contextes, il peut être difficile de rendre toutes les nuances du vocabulaire thomasien de l’être.

         Nous attirons en particulier l’attention sur le point suivant. À de nombreuses reprises, Thomas d’Aquin insiste sur le fait que l’esse est un acte, comparable pour ainsi dire à une action (un exemple : Esse... quo [angelus] subsistit, quo scilicet actu essendi dicitur esse, sicut actu currendi dicimur currere : Qdl. 9, q. 4, a. 1 [6]). Lorsque le contexte indique clairement que l’auteur parle de cet «acte d’être», pour en marquer le caractère d’acte, d’action, d’«actualité» (actualitas : Qdl. 2, q. 1, a. 1 [3], ad 2 ; voir aussi Qdl. XII, q. 5, a. 1), comme Thomas d’Aquin le dit lui-même, nous avons traduit esse par «exister» ou «acte d’être». Ainsi traduirons-nous de la manière suivante l’exemple donné plus haut en latin : «L’être... par lequel [l’ange] subsiste, à savoir, par lequel on dit qu’il est par l’acte d’être, comme on dit que nous courons par l’acte de courir.»

 

* * *

         La présente traduction des Questions quodlibétiques a été réalisée par Jacques Ménard, à l’automne 2005, pour le projet Docteur Angélique, http://docteurangélique.free.fr

Arnaud Dumouch, agrégé en théologie, en a dirigé le projet.

Madame Dominique Pillet, professeur de latin, a relu et corrigé l’ensemble, et réalisé les Index.

Le Professeur Maxime Allard op, de l’université d’Ottawa a rédigé la présentation.

 

 


 

TABLE DES MATIÈRES

 

Notes sur la traduction_ 2

TABLE DES MATIÈRES 4

Préface par le père Maxime Allard op, 2009_ 18

De dispute et de soumission plaisante_ 18

Du plaisir de la question_ 18

Pistes et fils pour guider la lecture_ 21

Premier fil : le corpus 21

Second fil : les autorités 22

Troisième fil : logiques du montage des questions 23

Quatrième fil : du « monde » à reconstituer à partir des questions 26

Ultime fil : le plaisir de lire_ 27

QUESTIONS DISPUTÉES Paris, 1269-1272 : (Quodlibets 1, 2, 3, 6 et 4, 5, 12) 28

QUODLIBET 1 : [Sur Dieu, l’ange et l’homme] 28

<Question 1> [Sur Dieu] 28

<Article unique [1]> À propos de la nature divine : le bienheureux Benoît a-t-il vu l’essence divine dans la vision où il a vu le monde entier ?_ 28

<Question 2> [Sur la nature humaine assumée] 30

<Article 1 [2]> Y avait-il dans le Christ une seule filiation selon laquelle il était en rapport avec son Père et sa mère, ou deux ?  30

<Article 2 [3]> Le Christ est-il mort sur la croix ?_ 35

<Question 3> [Sur l’ange] 38

<Article 1 [4]> L’ange est-il lié à un lieu corporel selon son essence ou est-il dans un lieu selon son opération seulement ?  39

<Article 2 [5]> Un ange peut-il être mû d’un extrême à un autre sans intermédiaire ?_ 41

<Question 4> [Sur l’homme] 43

<Article 1 [6]> Lorsque l’âme arrive dans le corps, toutes les autres formes qui s’y trouvaient antérieurement, substantielles comme accidentelles, sont-elles corrompues ?_ 44

<Article 2 [7]> L’homme peut-il se préparer à la grâce sans la grâce ?_ 50

<Article 3 [8]> Dans l’état d’innocence, l’homme a-t-il aimé Dieu plus que tout et plus que lui-même ?_ 54

<Question 5> [Sur la contrition] 58

<Article 1 [9]> Celui qui est contrit doit-il vouloir plutôt être en enfer que pécher ?_ 59

<Question 6> [Sur la confession] 60

<Article 1 [10]> Suffit-il de se confesser par écrit ou faut-il se confesser oralement ?_ 61

<Article 2 [11] > Il semble qu’on puisse reporter la confession jusqu’au carême. 63

<Article 3 [12]> Le prêtre de paroisse doit-il croire son paroissien qui lui dit s’être confessé à un autre, et lui donner ou non l’eucharistie ?_ 66

<Question 7> [Sur ce qui concerne les clercs] 68

<Article 1 [13]> Celui qui possède une prébende dans deux églises doit-il dire les deux offices, le jour où un office différent est dit dans les deux églises ?_ 68

<Article 2 [14]> Doit-on écarter l’étude de la théologie, même si on est capable d’enseigner à d’autres, afin de se consacrer au salut des âmes ?_ 70

<Question 8> [Sur ce qui concerne les religieux] 76

<Article 1 [15]> Un religieux est-il obligé d’obéir à son supérieur en lui révélant un secret qui lui a été confié ?  77

<Article 2 [16]> Un religieux est-il tenu d’obéir à son supérieur en lui révélant une faute cachée d’un frère, qu’il connaît ?  79

<Question 9> [À propos de la faute] 82

<Article 1 [17]> Le péché est-il une certaine nature ?_ 82

<Article 2 [18]> Le parjure est-il un péché plus grave que l’homicide ?_ 83

<Article 3 [19]> Celui qui n’observe pas une constitution du pape par ignorance pèche-t-il ?_ 85

<Article 4 [20]> Un moine pèche-t-il mortellement en mangeant de la viande ?_ 87

<Question 10> [Sur l’homme, à propos de la gloire] 90

<Article 1 [21]> Un corps glorieux peut-il être naturellement avec un autre corps  non glorieux dans un même lieu ?  91

<Article 2 [22]> Un corps glorieux peut-il par miracle se trouver en même temps qu’un autre corps dans un même lieu ?  95

QUODLIBET 2 : [Sur le Christ, les anges et les hommes] 98

<Question 1> [Sur le Christ] 98

<Article 1 [1]> Le Christ était-il le même homme en nombre pendant les trois jours de sa mort ?_ 98

<Article 2 [2]> Toute souffrance du Christ aurait-elle suffi à la rédemption du genre humain, sans la mort ?  101

<Question 2> [Sur les anges] 105

<Article 1 [3]> L’ange est-il composé substantiellement d’essence et d’acte d’être ?_ 106

<Article 2 [4]> Le suppôt est-il différent de la nature chez l’ange ?_ 109

<Question 3> [Sur le temps du mouvement] 116

<Article unique [5]> Le temps selon lequel Dieu meut la créature spirituelle est-il le même que le temps qui mesure le mouvement des choses corporelles ?_ 116

<Question 4> [Sur l’homme, à propos des vertus] 119

<Article 1 [6]> Serait-on obligé de croire au Christ qui ne ferait pas de miracles visibles ?_ 120

<Article 2 [7]> Les enfants des Juifs doivent-ils être baptisés malgré leurs parents ?_ 124

<Article 3 [8]> Peut-on être exempté d’acquitter la dîme en raison d’une coutume ?_ 130

<Question 5> [Sur des réalités humaines] 137

<Article 1 [9]> Le fils est-il obligé d’obéir à ses parents charnels pour les questions indifférentes ?_ 137

<Article 2 [10]> Un vendeur est-il obligé de révéler à l’acheteur un vice de la chose vendue ?_ 139

<Question 6> [Sur l’homme, à propos des péchés] 143

<Article 1 [11]> Est-ce un péché de désirer la fonction de supérieur ?_ 143

<Article 2 [12]> Est-ce un péché pour un prédicateur d’avoir l’œil sur une chose temporelle ?_ 145

<Question 7> [Sur l’homme, à propos des peines] 146

<Article 1 [13]> L’âme séparée peut-elle souffrir du feu corporel ?_ 147

<Article 2 [14]> De deux [hommes] qui méritent la même peine, l’un demeurera-t-il plus longtemps au purgatoire que l’autre ?  150

<Question 8> [Sur la rémission des peines] 154

<Article 1 [15]> Le péché contre l’Esprit Saint est-il irrémissible ?_ 155

<Article 2 [16]> Le croisé qui meurt avant de se mettre en route pour aller outre-mer obtient-il la pleine rémission de ses péchés ?  157

<Question 1> [Sur Dieu] 163

<Article 1 [1]> Dieu peut-il faire que la matière existe sans forme ?_ 163

<Article 2 [2]> Dieu peut-il faire que le même corps soit localement en même temps dans deux lieux ?_ 166

<Question 2> [Sur la nature assumée] 168

<Article 1 [3]> L’âme du Christ connaît-elle les réalités infinies ?_ 168

<Article 2 [4]> Parle-t-on de manière équivoque ou univoque de l’œil du Christ après sa mort ?_ 172

<Article 3 [5]> Après la résurrection, le Christ a-t-il vraiment mangé en s’incorporant la nourriture ?_ 177

<Question 3> [Sur les anges] 179

<Article 1 [6]> L’ange est-il de quelque façon cause de l’âme raisonnable ?_ 179

<Article 2 [7]> L’ange peut-il influer sur l’âme humaine ?_ 184

<Article 3 [8]> L’Ange mauvais, le Diable, habite-t-il substantiellement l’homme en chaque péché mortel ?  185

<Question 4> [Sur les docteurs] 187

<Article 1 [9]> Peut-on demander pour soi-même la licence d’enseignement de la théologie ?_ 188

<Article 2 [10]> Les auditeurs de divers maîtres en théologie qui ont des opinions contraires sont-ils exempts de péché s’ils suivent les fausses opinions de leurs maîtres ?_ 192

<Question 5> [Sur les religieux] 194

<Article 1 [11]> Est-il permis d’inciter des jeunes à entrer en religion par l’obligation d’un vœu ou d’un serment ?  194

[Article 2 [12]> Ceux qui sont liés par un vœu ou un serment d’entrer en religion pèchent-ils en restant dans le siècle ?  204

<Article 3 [13]> Est-il permis d’inciter des pécheurs à entrer en religion ?_ 212

<Article 4 [14]> Ceux qui font jurer à quelqu’un de ne pas entrer en religion pèchent-ils ?_ 214

<Question 6> [Sur ce qui convient à ceux qui sont déjà dans l’état religieux] 217

<Article 1 [15]> Un religieux, qui ne doit rien posséder en propre ni en commun, peut-il faire l’aumône de ce qui lui est donné en aumône par d’autres ?_ 218

<Article 2 [16]> Un religieux, s’il voit son père dans le besoin, peut-il sortir du cloître sans la permission de son supérieur, afin de venir au secours de son père ?_ 219

<Article 3 [17]> L’état religieux est-il plus parfait que l’état des prêtres de paroisse et des archidiacres ?_ 222

<Question 7> [Sur ce qui se rapporte aux laïcs] 238

<Article 1 [18]> La femme qui a contracté mariage devant l’Église, après avoir fait vœu de continence, peut-elle s’unir charnellement à son mari sans péché ?_ 238

<Article 2 [19]> Est-il permis de garder ce qu’on a acquis par un commerce légitime à partir d’argent acquis par usure ?  242

<Question 8> [Sur ce qui concerne tous les hommes] 245

<Article unique [20]> L’âme est-elle composée de matière et de forme ?_ 246

<Question 9> [Sur la connaissance par l’âme] 248

<Article 1 [21]> L’âme séparée du corps connaît-elle une autre âme séparée ?_ 249

<Article 2 [22]>  Est-il permis de demander à un mourant de révéler son état après la mort ?_ 254

<Question 10> [Sur la peine] 256

<Article 1 [23]> L’âme peut-elle souffrir du feu corporel ?_ 256

<Article 2 [24]> Les damnés en enfer se réjouissent-ils des peines de leurs ennemis, qu’ils voient punis avec eux ?  258

<Question 11> [Sur le corps] 260

<Article unique [25]>  À propos du sexe corporel, autant d’hommes que de femmes seraient-ils nés, si le premier homme n’avait pas péché ?_ 260

<Question 12> [Sur l’acte de l’homme] 262

<Article 1 [26]> La conscience peut-elle faire erreur ?_ 262

<Article 2 [27]> La conscience erronée oblige-t-elle ?_ 265

<Question 13> [Sur la pénitence] 268

<Article 1 [28]>  Si un prêtre dit à un pénitent : « Que tout ce que tu auras fait de bien serve à la rémission de tes péchés », est-ce une satisfaction sacramentelle ?_ 269

<Article 2 [29]>  Celui qui a omis un office divin, alors qu’il y est tenu, peut-il se voir imposer une autre pénitence pour une telle omission ou doit-on lui imposer de reprendre celui qu’il a omis ?_ 272

<Question 14> [Sur la créature purement corporelle] 274

<Article 1 [30]> L’arc-en-ciel est-il le signe qu’il n’y aura plus de déluge ?_ 274

<Article 2 [31]> Peut-on démontrer de manière démonstrative que le monde n’est pas éternel ?_ 277

QUODLIBET 6 : [Sur Dieu, l’ange, l’homme et sur les créatures purement corporelles] 280

<Question 1> [Sur Dieu] 281

<Article unique [1]> L’unité d’essence fait-elle nombre avec l’unité de personne ?_ 281

<Question 2> [Sur les anges] 283

<Article 1 [2]> Tout ce que les anges font, le font-ils par le commandement de leur volonté ?_ 283

<Article 2 [3]> Les anges peuvent-ils exister dans la partie convexe du ciel empyrée, ce qu’on demandait aussi à propos des corps glorieux ?_ 286

<Question 3> [Sur le baptême] 289

<Article 1 [4]> L’enfant qui naît dans le désert, où l’on ne peut trouver d’eau, et qui meurt sans avoir été baptisé, peut-il être sauvé dans la foi de sa mère croyante ?_ 289

<Article 2 [5]> Un chrétien, s’il baptise une juive à qui il avait d’abord promis de contracter mariage si elle était baptisée, consommera-t-il le mariage en la connaissant charnellement par la suite ?_ 292

<Question 4> [Sur la foi] 294

<Article 1 [6]> La certitude de l’adhésion qui existe chez l’hérétique ou le mauvais catholique est-elle un acte de la vertu de foi ?  294

<Question 5> [Sur certains choses qui concernent la religion ou la latrie] 297

<Article 1 [7]> Est-il permis de célébrer la fête de la conception de Notre Dame ?_ 298

<Article 2 [8]> Un clerc, doté d’un bénéfice avec ou sans charge d’âmes, et se trouvant aux études, est-il obligé de dire l’office des morts ?_ 301

<Article 3 [9]> Un évêque est-il obligé de donner un bénéfice au meilleur ?_ 302

<Article 4 [10]> Un pauvre est-il obligé de donner la dîme à un prêtre riche ?_ 304

<Question 6> [Sur l’obéissance] 307

<Article unique [11]> Est-il plus méritoire d’obéir à un supérieur ou de faire quelque chose à la demande d’un frère ?  308

<Question 7> [Sur l’aumône des clercs] 309

<Article unique [12]> Les clercs pèchent-ils mortellement s’ils ne distribuent pas leur superflu ?_ 310

<Question 8> [Sur les aumônes qui sont faites pour les morts] 316

<Article 1 [13]> Un mort subit-il un préjudice si son exécuteur diffère de donner les aumônes qu’il avait ordonné de donner dans son testament ?_ 316

<Article 2 [14]> Un exécuteur peut-il légitimement retarder la distribution d’aumônes afin que les biens du défunt se vendent mieux à l’avenir ?_ 318

<Question 9> [Sur les péchés] 319

<Article 1 [15]> Celui qui a été baptisé transmet-il le péché originel à sa descendance ?_ 320

<Article 2 [16]> Dans le péché actuel, l’aversion de Dieu précède-t-elle la conversion à un bien sujet au changement ?  322

<Article 3 [17]> Est-ce un plus grand péché de mentir en paroles que de mentir en actes ?_ 323

<Question 10> [Sur les réalités corporelles] 325

<Article unique [18]> Peut-on en même temps, naturellement ou miraculeusement, être vierge et père ?  325

<Question 11> [Sur les créatures purement corporelles] 329

<Article unique [19]>  Le ciel empyrée exerce-t-il une influence sur les autres corps ?_ 329

QUODLIBET 4 : [Sur les réalités divines et humaines] 333

<Question 1> [Sur les réalités divines] 333

<Article unique [1]> À propos de la science [de Dieu] : y a-t-il plusieurs idées en Dieu ?_ 334

<Question 2> [Sur la puissance de Dieu] 337

<Article 1 [2]> La vertu existe-t-elle en Dieu ?_ 337

<Article 2 [3]> Existe-t-il des eaux au-dessus des cieux ?_ 339

<Question 3> [Jusqu’où la puissance divine peut-elle s’étendre ?] 344

<Article 1 [4]> Dieu peut-il ramener quelque chose au néant ?_ 345

<Article 2 [5]> Si quelque chose a été ramené au néant, Dieu peut-il le rétablir identique en nombre ?_ 347

<Question 4> [Sur les propriétés personnelles qui se rapportent à la personne du Fils] 350

<Article 1 [6]> Le Père se dit-il ainsi que la créature par un même Verbe ?_ 350

<Article 2 [7]> Le Fils se distingue-t-il du Saint-Esprit par sa filiation ?_ 353

<Question 5> [À propos de la nature assumée] 355

<Article unique [8]> Le corps du Christ attaché à la croix était-il le même en nombre que celui qui a reposé au tombeau ?  355

<Question 6> [Sur la grâce] 357

<Article unique [9]> Dieu crée-t-il toujours une nouvelle grâce ?_ 357

<Question 7> [Sur les sacrements de la grâce] 359

<Article 1 [10]> La faute est-elle remise par l’absolution du prêtre ?_ 359

<Article 2 [11]> Un homme peut-il prendre la croix, si l’on craint l’incontinence de son épouse, qui ne peut suivre son mari ?  363

<Question 8> [Sur les actes humains qui concernent les prélats] 365

<Article 1 [12]> Un religieux est-il tenu d’obéir à son supérieur qui lui ordonne en vertu de l’obéissance de lui révéler la faute secrète d’un frère ?_ 366

<Article 2 [13]> Le pape peut-il dispenser de la bigamie ?_ 368

<Article 3 [14]> Est-on obligé d’éviter les excommuniés dont l’excommunication est l’objet d’opinions contraires de la part des sages ?_ 371

<Article 4 [15]> Un prélat de l’Église peut-il légitimement donner un bénéfice à son consanguin qui est qualifié ?  373

<Question 9> [À propos de la puissance intellective] 376

<Article 1 [16]> Un homme peut-il sans péché désirer connaître les sciences magiques ?_ 377

<Article 2 [17]> Un énoncé qui est vrai une fois est-il toujours vrai ?_ 379

<Article 3 [18]> Un maître doit-il plutôt utiliser l’autorité que la raison pour trancher les questions théologiques ?  383

<Question 10> [Sur les bons, à propos du martyre] 385

<Article 1 [19]> Peut-on s’offrir au martyre sans une charité parfaite ?_ 385

<Article 2 [20]> Souffrir le martyre pour le Christ est-il l’objet d’un commandement ?_ 387

<Question 11> [Sur les mauvais : à propos des premiers mouvements] 389

<Article 1 [21]> Les premiers mouvements sont-ils toujours des péchés ?_ 389

<Article 2 [22]> Les premiers mouvements sont-ils des péchés mortels chez les infidèles ?_ 392

<Question 12> [Sur les commandements] 395

<Article 1 [23]> Les enfants qui ne sont pas entraînés aux commandements doivent-ils être reçus ou obligés par voeu ou par serments, ou attirés par des bienfaits à entrer en religion ?_ 396

<Article 2 [24]> Les conseils sont-ils ordonnés aux commandements ?_ 424

QUODLIBET 5 : [Sur Dieu, les anges et les hommes] 443

<Question 1> [Sur la science de Dieu] 443

<Article 1 [1]> Dieu connaît-il le premier instant où il pouvait créer le monde ?_ 443

<Article 2 [2]> Ceux qui sont connus d’avance par Dieu peuvent-ils démériter ?_ 446

<Question 2> [Sur la puissance de Dieu] 448

<Article 1 [3]> Dieu peut-il restaurer une vierge corrompue ?_ 449

<Article 2 [4]> Dieu peut-il pécher s’il le veut ?_ 450

<Question 3> [Sur la nature assumée] 452

<Article 1 [5]> Tout le sang que le Christ a versé dans sa passion est-il retourné à son corps lors de la résurrection ?  453

<Article 2 [6]> En quoi le Christ nous a-t-il donné le plus grand signe d’amour : par le fait qu’il a souffert pour nous ou par le fait qu’il nous a donné son corps en nourriture dans un sacrement ?_ 456

<Question 4> [Sur les anges] 458

Une seule question a été posée sur les anges : Lucifer est-il soumis à l’aevum ?_ 458

<Article 1 [7]> À propos des anges, Lucifer est-il sujet à l’ævum?_ 458

<Question 5> [Sur les hommes] 462

<Article 1 [8]> Si Adam n’avait pas péché, les mêmes hommes qui sont maintenant sauvés auraient-ils été sauvés ?  462

<Article 2 [9]> Le verbe du cœur est-il une espèce intelligible ?_ 466

<Article 3 [10]> Ce qui est fait par crainte est-il volontaire ?_ 468

<Question 6> [Sur le sacrement de l’eucharistie] 470

<Article 1 [11]> La forme du pain dans l’eucharistie est-elle annihilée ?_ 471

<Article 2 [12]> Le prêtre doit-il donner une hostie non consacrée à un pécheur qui lui en fait la demande ?  473

<Question 7> [Sur le sacrement de pénitence] 476

<Article 1 [13]> Le prélat doit-il écarter son subordonné du ministère en raison de quelque chose qu’il a entendu de lui en confession ?_ 476

<Article 2 [14]> Le croisé qui meurt en se rendant outre-mer meurt-il dans un meilleur état que celui qui meurt en en revenant ?  478

<Question 8> [Sur le sacrement de mariage] 480

<Article 1 [15]> Si un homme promet le mariage à une [femme] par des paroles portant sur le futur, puis la connaît charnellement, non qu’il consente au mariage, mais voulant seulement lui arracher frauduleusement l’union charnelle, et si par la suite il contracte mariage avec une autre par des paroles portant sur le présent, la deuxième est-elle son épouse ?_ 481

<Article 2 [16]> Si un homme accuse son épouse d’un adultère caché, la femme est-elle obligée de confesser son péché lors d’un jugement ?_ 484

<Question 9> [Sur ce qui se rapporte aux vertus] 485

<Article 1 [17]> Celui qui, tombant sur des voleurs, leur promet de l’argent pour qu’ils le libèrent est-il obligé de le restituer, s’il l’a reçu par prêt d’un de ses amis ?_ 485

<Article 2 [18]> Un homme peut-il pécher en jeûnant ou en veillant trop ?_ 488

<Question 10> [Sur ce qui se rapporte aux préceptes] 490

<Article 1 [19]> Les commandements prennent-ils le pas sur les conseils selon un ordre naturel ?_ 490

<Article 2 [20]> Les péchés opposés aux préceptes de la seconde table sont-ils plus graves que ceux qui s’opposent aux préceptes de la première table ?_ 497

<Question 11> [Sur les prélats] 499

<Article1 [21]> Le bienheureux Matthieu a-t-il été appelé immédiatement de [son] poste de perception à l’état d’apostolat et de perfection ?_ 500

<Article 2 [22]> Celui qui est canoniquement élu comme évêque agit-il mieux en consentant à son élection qu’en la refusant ?  503

<Article 3 [23]> Un prélat qui donne un bénéfice ecclésiastique à un consanguin, afin que ses autres parents soient élevés ou enrichis, commet-il la simonie ?_ 506

<Question 12> [Sur les docteurs] 508

<Article 1 [24]> Si un docteur a prêché ou enseigné principalement pour la vaine gloire, a-t-il une auréole, s’il se repent en mourant ?_ 508

<Article 2 [25]> Si, par l’enseignement de quelqu’un, certains sont écartés d’un bien meilleur, celui-ci est-il tenu de révoquer cet enseignement ?_ 510

<Question 13> [Pour les religieux] 513

<Article 1 [26]> Les religieux doivent-ils supporter patiemmenet les injures qu’on leur fait ?_ 514

<Article 2 [27]> Celui qui jure de ne pas entrer en religion peut-il licitement y entrer ?_ 516

<Question 14> [À propos des clercs] 518

<Article unique [28]>_ 518

QUODLIBET 12 : [Sur les réalités qui dépassent l’homme, et sur les réalités humaines] 520

<Question 1> [Sur Dieu : à propos de son être] 520

<Article unique [1]>  Existe-t-il un seul être en Dieu, à savoir [l’être] essentiel, ou en plus de celui-ci, existe-t-il aussi en Dieu un être personnel ?_ 520

<Question 2> [Sur Dieu : à propos de sa puissance] 522

<Article 1 [2]> Dieu peut-il faire exister simultanément des choses contradictoires ?_ 522

<Article 2 [3]> Dieu peut-il faire des choses infinies en acte ?_ 522

<Question 3> [Sur Dieu, à propos de la prédestination] 524

<Article 1 [4]> À propos de la prédestination : la prédestination est-elle certaine ?_ 524

<Question 4> [À propos du destin] 526

<Article 2 [5]> À propos du destin : tout est-il soumis au destin ?_ 526

<Question 5> [À propos des anges] 529

<Article 1 [6]> L’être de l’ange est-il chez lui un accident ?_ 529

<Article 2 [7]> Le Diable connaît-il les pensées des hommes ?_ 531

<Question 6> [À propos du ciel] 532

<Article 1 [8]> Le ciel ou le monde est-il éternel ?_ 533

<Article 2 [9]> Le ciel est-il animé ?_ 533

<Question 7> [Sur l’homme, à propos de son âme] 534

<Article 1 {10]> L’âme perfectionne-t-elle le corps de manière immédiate ou par l’intermédiaire de la corporéité ?  534

<Article 2 [11]> L’âme vient-elle par transmission ?_ 535

<Question 8> [Sur la connaissance de l’homme] 536

<Article unique [12]> L’intellect humain connaît-il les choses singulières ?_ 536

<Question 9> [Sur l’effet de la connaissance] 538

<Article 1 [13]> Les habitus de la science acquise demeurent-ils après cette vie ?_ 538

<Article 2 [14]> Les paroles humaines possèdent-elles le pouvoir d’agir sur les animaux sans raison, par exemple les serpents ?  539

<Question 10> [Sur le baptême] 541

<Article unique [15]> L’eau possède-t-elle une vertu purificatrice, à savoir, purifie-t-elle par sa propre vertu ou par une vertu concomitante ?_ 542

<Question 11> [Sur la pénitence] 543

<Article 1 [16]> Celui qui n’a pas charge d’âmes peut-il absoudre au for de la confession ?_ 543

<Article 2 [17]> Est-il permis de révéler une confession dans un cas particulier ?_ 544

<Article 3 [18]> Est-il permis de désirer l’épiscopat ?_ 544

<Question 12> [Sur l’effet des sacrements] 545

<Article unique [19]> Une copaternité est-elle causée par les préambules aux sacrements, par exemple, par le catéchisme et les choses de ce genre ?_ 545

<Question 13> [À propos de l’unité de l’Église] 547

<Article unique [20]> Est-ce une seule Église qui a existé au temps des apôtres et qui existe maintenant ?  547

<Question 14> [Sur la vérité] 550

<Article 1 [21]> La vérité est-elle plus forte que le vin, le roi et la femme ?_ 550

<Article 2 [22]> Celui qui reçoit l’enseignement d’une certaine expérience, sous serment de ne pas le communiquer, est-il obligé de respecter ce serment ?_ 552

<Question 15> [Sur les vertus en elles-mêmes]. 554

<Article unique [23]> Les vertus morales sont-elles connexes ?_ 554

<Question 16> [Sur la restitution] 557

<Article 1 [24]> Ceux qui ont été expulsés à cause de partis peuvent-ils réclamer leurs biens à ceux qui restent dans la ville ?  558

<Article 2 [25]> Celui qui, par mauvaise foi, dépasse l’échéance prévue est-il tenu à restitution ?_ 560

<Article 3 [26]> Celui qui a consommé le bien d’autrui est-il tenu à restitution ?_ 561

<Question 17> [Sur la fonction des interprètes de la Sainte Écriture] 562

<Article unique [27]> Tout ce que les saints docteurs ont dit venait-il de l’Esprit Saint ?_ 563

<Question 18> [Sur la fonction des prédicateurs] 565

<Article 1 [28]> Peut-on prêcher de sa propre autorité, de sorte qu’il soit permis de prêcher sans la permission d’un prélat ?  565

<Article 2 [29]> Celui à qui un dirigeant séculier l’interdit doit-il abandonner la prédication ?_ 566

<Article 3 [30]> Est-il permis à des prédicateurs de recevoir des aumônes de la part d’usuriers ?_ 569

<Question 19> [Sur la fonction des confesseurs] 570

<Article unique [31]> Quelqu’un peut-il entendre une confession par permission du seigneur pape, sans l’autorisation de son propre prélat ?_ 570

<Question 20> [Sur la fonction des vicaires] 572

<Article unique [32]> Un vicaire de quelqu’un peut-il se faire remplacer par un autre ?_ 572

<Question 21> [Sur le péché originel] 573

<Article unique [33]> À propos du péché originel : est-il transmis par la transmission de la semence ?_ 574

<Question 22> [Sur le péché en pensée] 574

<Article 1 [34]> Le consentement au plaisir est-il un péché mortel ?_ 574

<Article 2 [35]> Le soupçon est-il un péché mortel ?_ 575

<Question 23> [Sur le péché par action] 577

<Article 1 [36]> Est-il permis de recourir au sort, surtout à l’ouverture de livres [au hasard] ?_ 577

<Article 2 [37]> À propos de la retenue du superflu : celui qui ne donne pas pour Dieu du superflu qu’il possède commet-il un péché ?_ 579

<Article 3 [38]> À propos de la perplexité : peut-on être perplexe ?_ 579

<Question 24> [Sur les peines] 579

<Article 1 [39]> À propos de la peine temporelle : un religieux doit-il être expulsé pour un péché contre la vie religieuse, s’il est disposé à se corriger et à supporter une peine ?_ 579

<Article 2 [40]> À propos de la peine éternelle :  l’âme séparée du corps souffre-t-elle naturellement du feu corporel ?  580

<I> <Anonyme> <Question sur la pénitence>_ 580

Peut-on se repentir d’un péché sans se repentir des autres ?_ 580

<II> <Anonyme> <Sur l’univers>_ 596

<Question 1> Sur le premier point, on a posé deux questions : sur l’éternité du monde et sur [sa] fin. 597

<Article 1 [1]> Il semble que le monde soit éternel. 597

<Article 2 [2]> La fin du monde est-elle connue ?_ 601

<Question 2>_ 603

<Article 3 [5]> Les démons sont-ils toujours punis par la peine du feu ?_ 606

<Question 3>_ 608

<Article 1 [6]> On montre que l’âme n’est pas unie au corps de manière immédiate. 609

<Article 2 [7]> L’âme a-t-elle une inclination au corps ?_ 610

Articles ajoutés dans le codex F <après la Question 10, art. 2 [17]>_ 612

<Article 18> Celui qui choisit doit-il toujours choisir le meilleur pour une fonction de prélat ?_ 613

<Dernière question>_ 613

<Article 1 [47]> Il semble que le soupçon soit un péché mortel (= q. 21, art. 2 [35] de la recension commune ci-dessus) 613

<Article 2 [48] (= q. 22, art.2 [37] de la recension commune, ci-dessus) 614

Celui qui ne donne pas son superflu à cause de Dieu pèche-t-il ?_ 614

<Article 3 [49]> (= q. 22, art. 3 [38] de la recension commune, ci-dessus) 616

Peut-on être perplexe par rapport à une action ?_ 616

Article 24 (= q. 23. art. 2 [40] de la recension commune, ci-dessus) : Sur la peine éternelle : l’âme séparée souffre-t-elle naturellement ?_ 617

QUESTIONS DISPUTÉES, Paris, 1256-1259 : (Quodlibets 7, 8, 9, 10, 11) 617

QUODLIBET 7 : [Sur trois choses se rapportant aux substances spirituelles, au sacrement de l’autel et aux corps des damnés] 617

<Question 1> [Les substances spirituelles : sur leur connaissance] 618

<Article 1 [1]> Un intellect créé peut-il voir Dieu de manière immédaite ?_ 618

<Article 2 [2]> Un intellect créé peut-il intelliger plusieurs choses simultanément ?_ 625

<Article 3 [3]> L’intellect angélique peut-il intelliger les choses singulières ?_ 632

<Article 4 [4]> La connaissance qu’Augustin appelle «rejeton de l’esprit» est-elle un accident ou non ?_ 641

<Question 2> [Sur la jouissance de l’âme du Christ dans la passion] 643

<Article unique [5]> Cette jouissance atteignait-elle l’essence de l’âme ?_ 643

<Question 3> [Sur les substances spirituelles : leur pluralité] 646

<Article 1 [6]> L’immensité divine exclut-elle la pluralité des personnes ?_ 646

<Article 2 [7]> La simplicité angélique souffre-t-elle la composition de sujet et d’accident ?_ 649

<Question 4> [Sur le sacrement de l’autel] 651

<Article 1 [8]> Le corps du Christ est-il contenu en entier sous les espèces du pain ?_ 651

<Article 2 [9]> Le pain et le corps du Christ existent-ils au même instant sous ces espèces ?_ 654

<Article 3 [10]> Dieu peut-il faire que la blancheur et les autres qualités existent sans quantité, comme il fait que la quantité existe sans sujet dans le sacrement de l’autel ?_ 660

<Question 5> [À propos des corps des damnés] 664

<Article 1 [11]> Les corps des damnés sont-ils incorruptibles ?_ 665

<Article 2 [12]> Les corps des damnés ressusciteront-ils avec leurs difformités ?_ 668

<Article 3 [13]> Les corps des damnés seront-ils punis dans l’enfer par des vers et des pleurs corporels ?  670

<Question 6> [Sur les sens de la Sainte Écriture] 673

<Article 1 [14]> En plus des sens littéraux, d’autres sens se cachent-ils sous les paroles de la Sainte Écriture ?  673

<Article 2 [15]> Doit-on distinguer quatre sens de la Sainte Écriture ?_ 678

<Article 3 [16]> Ces sens se trouvent-ils dans les autres écritures ?_ 684

<Question 7> [Sur le travail manuel] 687

<Article 1 [17]> Travailler de ses mains relève-t-il d’un commandement ?_ 687

<Article 2 [18]> Ceux qui s’adonnent aux œuvres spirituelles sont-ils exemptés de ce commandement, à savoir, le travail manuel ?  702

QUODLIBET 8 : [Sur trois choses : sur ce qui se rapporte à la nature, à la faute et à la grâce, à la peine et à la gloire] 721

<Question 1> [Sur ce qui se rapporte à la nature incréée] 721

<Article 1 [1]> Le nombre six, selon lequel toutes les créatures sont appelées parfaites, est-il créateur ou créature ?  721

<Article 2 [2]> Les idées qui existent dans l’esprit divin concernent-elles en priorité les exemples, à savoir, les créatures, en raison de leur singularité ou en raison de leur nature spécifique ?_ 728

<Question 2> [Sur l’âme humaine] 732

<Article 1 [3]> L’âme reçoit-elle des choses qui lui sont extérieures les espèces par lesquelles elle connaît ?  732

<Article 2 [4]> Comment la charité, ou n’importe quel habitus, est-elle connue de celui qui ne la possède pas ?  737

<Question 3> [Sur le corps humain] 743

<Article 1 [5]> La nourriture est-elle convertie en la vérité de la nature humaine ?_ 744

<Question 4> [Sur les prélats] 756

<Article 1 [6]> Est-il nécessaire qu’un prélat choisisse toujours le meilleur ou suffit-il qu’il en choisisse un bon ?  757

<Article 2 [7]> Les mauvais prélats doivent-ils être honorés ?_ 761

<Question 5> [À propos de tous] 764

<Article 1 [8]> La prière faite pour un autre vaut-elle autant que celle qui est faite pour soi ?_ 764

<Article 2 [9]> Les suffrages sont-ils plus utiles à un pauvre plus digne qu’au riche pour lequel ils sont faits d’une manière spéciale ?  767

<Article 3 [10]> Le vœu simple de continence dirime-t-il le mariage contracté ?_ 771

<Question 6> [Sur ce qui a rapport à la faute] 772

<Article 1 [11]> Pèche-t-il, celui qui va à l’église pour les distributions, et n’irait pas autrement, bien qu’il ait depuis le début reçu une prébende afin de servir Dieu ?_ 773

<Article 2 [12]> Celui qui, ayant du superflu, ne le donne pas à un pauvre qui le demande, pèche-t-il ?_ 776

<Article 3 [13]> Lorsqu’il y a des opinions différentes à propos d’un fait, celui qui suit la moins sûre pèche-t-il, comme dans le cas de la pluralité des prébendes ?_ 777

<Article 4 [14]> Le mensonge est-il toujours un péché ?_ 780

<Article 5 [15]> Pèche-t-on autant qu’on en a l’intention ?_ 782

<Question 7> [Sur ce qui concerne la peine et la gloire] 784

<Article 1 [16]> Les damnés voient-ils la gloire des saints après le jour du jugement ?_ 785

<Article 2 [17]> Les damnés veulent-ils que leurs proches soient damnés ?_ 787

<Question 8> [Sur la peine corporelle des damnés] 789

<Article unique [18]> La peine corporelle des damnés comporte-t-elle seulement la peine du feu ou aussi la peine de l’eau ?  789

<Question 9> [Sur la gloire des saints] 791

<Article 2 [20]> Les bienheureux sont-ils davantage portés à voir l’humanité du Christ que sa divinité ?_ 795

QUODLIBET 9 : [Sur le Christ tête et ses membres] 797

<Question 1> [Sur le Christ] 797

<Article unique [1]> Dieu peut-il faire que des choses infinies existent en acte ?_ 797

<Question 2> [Sur l’union de la nature humaine à la nature divine] 804

<Article 1 [2]> Dans le Christ, n’existe-t-il qu’une seule hypostase ?_ 804

<Article 2 [3]> Dans le Christ, n’existe-t-il qu’un seul être ?_ 812

<Article 3 [4]> Existe-t-il une seule filiation dans le Christ ?_ 817

<Question 3> [Sur le Christ] 822

<Article unique [5]> Les accidents subsistent-ils sans sujet dans le sacrement de l’autel ?_ 822

<Question 4> [Sur les anges] 828

<Article 1 [6]> Les anges sont-ils composés de matière et de forme ?_ 829

<Article 2 [7]> Les anges peuvent-ils simultanément connaître selon la connaissance du matin et celle du soir, c’est-à-dire peuvent-ils en même temps connaître les choses selon leur propre nature et dans le Verbe ?_ 836

<Article 3 [8]> Les anges pouvaient-ils mériter par le même acte de charité la jouissance, et jouir ?_ 840

<Article 4 [9]> Les anges se meuvent-ils dans l’instant ?_ 844

<Article 5 [10]> Les anges peuvent-ils faire impression ou agir  sur les êtres corporels ici présents ?_ 850

<Question 5> [Sur les hommes : à propos de la nature] 855

<Article 1 [11]> L’âme végétative et l’âme sensible existent-elles par création ?_ 855

<Article 2 [12]> Commander est-il un acte de la raison ?_ 861

<Question 6> [À propos de la grâce] 862

<Article unique [13]> La charité est-elle augmentée selon son essence ?_ 862

<Question 7> [À propos de la faute] 865

<Article 1 [14]> Pierre, en reniant le Christ, a-t-il péché mortellement ?_ 865

<Article 2 [15]> Posséder plusieurs prébendes sans dispense et sans charge d’âmes est-il un péché mortel ?  867

<Question 8> [À propos de la gloire] 875

<Article unique [16]> Tous les saints qui ont été canonisés par l’Église sont-ils dans la gloire, ou certains sont-ils en enfer ?  875

QUODLIBET 10 : [Sur Dieu, l’ange et l’âme] 878

<Question 1> [Sur Dieu] 878

<Article 1 [1]> L’unité affirme-t-elle quelque chose de manière positive en Dieu, et non seulement de manière négative ?  878

<Article 2 [2]> Le Christ descendra-t-il sur terre pour le jugement ?_ 883

<Article 3 [3]> L’espèce du vin, qui demeure dans le sacrement après la consécration, peut-elle être mêlée à un autre liquide ?  886

<Question 2> [À propos de l’ange] 891

<Article unique [4]> La durée chez l’ange a-t-elle un avant et un après?_ 891

<Question 3> [À propos de l’âme] 898

<Article 1 [5]> L’âme est-elle ses puissances ?_ 898

<Article 2 [6]> L’âme raisonnable est-elle corruptible selon sa substance ?_ 900

<Question 4> [Ensuite, on s’interroge sur l’opération de l’âme] 906

<Article 1 [7]> L’âme connait-elle tout ce qu’elle connaît dans la Vérité première ?_ 907

<Article 2 [8]> L’âme séparée du corps possède-t-elle les  actes des puissances sensitives ?_ 910

<Question 5> [Sur la grâce] 913

<Article 1 [9]> Est-on tenu de contracter [mariage] afin de subvenir à son père par la dot, si on ne le peut autrement ?  914

<Article 2 [10]> Le religieux qui fait vœu d’obéissance est-il tenu d’obéir en tout à son supérieur, même dans les choses indifférentes ?_ 917

<Article 3 [11]> Celui qui contracte mariage après un vœu simple de chasteté peut-il rendre ou exiger ce qui est dû ?  920

<Question 6> [Sur la faute, qui s’oppose à l’action droite] 922

<Article1 [22]> Celui qui honore un riche à cause de ses richesses pèche-t-il ?_ 923

<Article 2 [13]> Pèche-t-on en ne repoussant pas la mauvaise renommée ?_ 927

<Article 3 [14]> L’usage de vêtements précieux est-il toujours un péché ?_ 929

<Question 7> [Sur la faute qui est contraire à la foi droite] 932

<Article 1 [15]> Faut-il avoir des rapports avec les hérétiques ?_ 932

<Article 2 [16]> Les hérétiques qui reviennent à l’Église doivent-ils être accueillis ?_ 935

<Question 8> [Sur la gloire] 937

<Article unique [17]> Un intellect créé peut-il voir Dieu par son essence ?_ 937

QUODLIBET 11 : [Sur Dieu, les anges et les hommes] 940

<Question 1> [Sur Dieu : son immensité] 940

<Article unique [1]> À propos de l’immensité de Dieu : est-ce le propre de Dieu seul d’être partout ?_ 940

<Question 2> [Sur Dieu : à propos de sa connaissance] 945

<Article unique [2]> À propos de la connaissance de Dieu :  Dieu connaît-il le mal par le bien ?_ 945

<Question 3> [Sur la prédestination] 948

<Article unique [3]> À propos de la prédestination : la prédestination impose-t-elle une nécessité ?_ 948

<Question 4> [Sur les anges] 953

<Article unique [4]> Sur les anges : le mouvement de l’ange se réalise-t-il dans l’instant ?_ 953

<Question 5> [Sur l’homme : à propos des parties de la nature humaine] 958

<Article unique [5]> À propos de l’âme : l’âme sensitive et [l’âme] intellective sont-elles de la même substance ?  958

<Question 6> [Sur le corps] 963

<Article unique [6]> Le corps ressuscite-t-il le même numériquement ?_ 963

<Question 7> [Sur les sacrements de la grâce] 967

<Article unique [7]> L’évêque seul doit-il conférer le sacrement de confirmation, ou aussi un autre ?_ 967

<Question 8> [Sur le sacrement de l’eucharistie] 971

<Article 1 [8]> Peut-on entendre la messe d’un prêtre fornicateur sans pécher mortellement ?_ 971

<Article 2 [9]> Pèche-t-on mortellement en parlant, en mangeant ou en se tenant avec des excommuniés ?  973

<Question 9> [Sur le sacrement de mariage] 976

<Article 1 [10]> Les maléfices empêchent-ils le mariage?_ 976

<Article 2 [11]> La frigidité empêche-t-elle le mariage ?_ 978

<Question 10> [Sur le comportement de la vie humaine] 980

<Article 1 [11]> Doit-on corriger en public ou en privé son prochain ou son frère ?_ 980

<Article 2 [13]> Lorsqu’on connaît le péché du prochain, pèche-t-on mortellement en le rapportant immédiatement à son supérieur ?_ 982

INDEX DES AUTEURS CITÉS 986

INDEX DES CITATIONS BIBLIQUES 989

INDEX DES PRINCIPAUX LIEUX THÉOLOGIQUES 996

 
Préface par le père Maxime Allard op[2], 2009

 

De dispute et de soumission plaisante

Il est possible de distinguer deux types d’activités académiques au Moyen Âge et encore aujourd’hui, deux types d’activités où la réflexion s’engage, où elle engage à la fois l’individu et la communauté dans laquelle il exerce sa recherche. Il y a des activités imposées, marquées d’emblée par un caractère institutionnel et aussi par un élément de maîtrise et de contrôle : une recherche et une enquête ont lieu à temps précis, le chercheur maîtrise à la fois la détermination de son sujet, la mise en place de la recherche, la détermination, cette fois-ci au sens strict de la determinatio médiévale, c’est-à-dire que le chercheur est responsable de mettre fin à la discussion et au jeux des objections en les regroupant, en orientant le processus responsorial et en tranchant dans ce qui est justifiable, véridique et vrai. Les « questions disputées » relèvent de ce type d’événement intellectuel. Les questions dites « quodlibétales » relèveraient, pour leur part, de l’autre type d’activité[3]. Ce type serait à caractériser comme un mélange équilibré de maîtrise et de dé-maîtrise où se glissent subrepticement tour à tour des éléments se déployant sur un spectre allant du quasi ludique au dramatique. Se glisse alors dans l’activité académique une part de risque et de calcul stratégique… les conditions sont en place pour de véritables « événements »!

 

Explorons premièrement cet aspect avant d’ouvrir des pistes pour aiguiser l’appétit de lecture de ce grand corpus thomasien peu lu, connu, exploité et savouré.

 

Du plaisir de la question

Quodlibet, ce qui plaît. Mieux « ce qui te plaît ». Car la locution suppose un énonciateur s’adressant à au moins un autre. La locution ainsi adressée suppose que cet autre puisse énoncer en retour un désir, un énoncé déclarant ce plaisir ou, autre possibilité, engendre d’autres passions chez lui comme l’irritation à laquelle se joint un certain plaisir de parer à l’irritant qui questionne ou que contient une question, comme dans les cas de certaines questions quodlibétiques sur la vie religieuse. Il y va d’une invitation à un plaisir possiblement partagé, à partager à partir du plaisir de l’autre, à limiter, aussi, certains plaisirs liés à des pratiques douteuses[4]. Décentrement intéressant lorsque l’adresse part d’un magister in sacra pagina, d’un docteur en théologie catholique. Décentrement qui signale la réceptivité au plaisir de l’autre, l’intention de procurer du plaisir jusque dans la solution de cas où frigidité et maléfices empêchent la jouissance de l’acte charnel dans le mariage[5]. Le maître n’impose pas un agenda, il se le laisse proposer par autrui et par la vie ecclésiale dans son organisation comme dans ses travers tout aussi bien que dans les hautes spéculations physiques et métaphysiques ! Librement, il laisse l’autre libre de se poser comme questionnant à partir d’un regard jeté sur les pratiques humaines courantes ou limites, familiales ou civiles, soit à partir de ses angoisses, de ses scrupules ou de ceux d’autrui. Il se propose d’entrer, pour la déterminer, la quête de vérité d’autrui sur ce qu’il plaira bien à autrui de demander, dans tout le champ de l’exploration théologique, théorique et pratique ou pastorale, dirions-nous aujourd’hui. Quitte à ce que cela donne lieu à des passions retenues, contenues dont, tout de même, des traces peuvent ne pas avoir tout à fait été effacées de la reprise écrite de l’événement oral. Ainsi, en guise d’exemple de ces traces, une parole, en première personne du singulier, pour ne pas condamner la pratique dévote de porter des paroles de l’Évangile sur soi à la fin d’une réponse déjouant les tentations magiques et charismatiques en réponse à la question sur l’effet de la parole humaine sur les animaux et, plus spécialement, les serpents, en écho ténu de Marc 16, 17: « Cependant, je ne condamne [damno] pas ceux qui, par dévotion, portent sur eux l’évangile, car la bienheureuse Cécile «portait toujours l’évangile du Christ sur son cœur», mais sans ajout de mots, de caractères ou d’autres choses suspectes. »[6]

 

Plaisir, liberté, quête. On pourrait se croire au pub ou au café, entre amis, dans un moment de détente… le « Banquet » de Platon ne serait pas loin! Pourtant il n’en est rien. L’adresse et l’attente de réponses se jouent dans l’Université parisienne au XIIIe siècle, à deux moments liturgiquement bien circonscrits, l’Avent et le Carême. L’événement rassemble maîtres et étudiants. Le plaisir et la liberté surgissent à l’intérieur d’un cadre défini légalement, institutionnellement. Ceci n’entraîne pas à poser n’importe quelle question ou une question quelconque! Il y a là une modalité définie du dire-vrai contenu dans un dispositif médiéval assez bien connu par ailleurs[7].

 

Frère Thomas d’Aquin s’est prêté et investi à ce jeu, longuement, lors de ses deux séjours parisiens (1256-1259 et 1269-1272). Les chercheurs, après maints tâtonnements et discussions[8], sont parvenus à une entente sur la distribution des questions sur ces deux séjours[9]. Grâce à de patients recoupements et à un minutieux examen des traditions manuscrites, le P. Gauthier offrait, en 1996, une distribution des diverses questions ayant été débattues et déterminées pendant l’Avent ou le Carême[10].

 

Cependant, on le voit bien, les éditions anciennes ont construit d’autres agencements, les préoccupations éditoriales ne relevant pas nécessairement du critère chronologique jusqu’à une certaine date. Le texte à lire désormais relève donc du montage. Et qui dit montage, dit organisation de la dispersion qui dans la proximité montée, montre des liens, des intervalles. Qui dit montage dit aussi trace de ce qui n’aura pas été retenu mais aura tout de même eu lieu : ainsi pour quelques questions du Quodlibet XII, l’absence des objections ou des réponses aux objections est remarquable, bien que pouvant partiellement se reconstruire à partir d’une lecture attentive des respondeo à ces questions[11]. Pour sa part, le montage actuel, retenu par la Commission Léonine, tente de tenir compte, en premier lieu, de l’ordre chronologique. Il conserve des traces, dans sa construction même, des débats autour tant de la philologie (traditions manuscrites, montages éditoriaux antérieurs) que de l’herméneutique qui s’y greffe (manière d’envisager ce type de question par rapport au reste du corpus, vision de l’histoire des idées, etc.)[12].

 

Pistes et fils pour guider la lecture

Premier fil : le corpus

Il importe, pour guider la lecture de ces multiples questions, de les inscrire dans le corpus thomasien. En effet, ces questions ont lieu en même temps que se déploie l’écriture de diverses Questions disputées, de la Summa contra gentiles et de parties de la Summa theologiae pendant le second séjour parisien[13]. Il importerait d’étudier de près les similarités et les différences entre la manière même de structurer une question. Ainsi, le nombre des objections dans les Questions quodlibétiques correspond plus au nombre se retrouvant dans la Summa theologiae que dans les Questions disputées où elles sont multiples et donnent lieu à de complexes regroupements parfois. Il importerait aussi d’établir des parallèles entre le traitements des sujets abordés et de tenter de déceler des inflexions propres à un même temps de productions et des déplacements doctrinaux au fil du temps.

 

Un exemple parmi d’autres : la christologie. Lorsque l’on compare les questions amenées devant Thomas d’Aquin avec celles qu’il forge et articule pour lui-même dans ses œuvres personnelles, indépendantes d’exercices académiques commandés, on décèle aisément un écart. Ainsi pour la question du Quodlibet 1, question 2, article 2 « Il semble que le Christ ne soit pas mort sur la croix », il n’existe aucun parallèle dans la Summa contra gentiles ou la Summa theologiae et, dans ce dernier ouvrage composé après ce quodlibet, des éléments de réponse à cette question sont dispersés en IIIa q, 47. a. 1 et en q. 50, a. 2 ad 2 ou encore, lorsqu’une question à peu près similaire se lit ainsi qu’au Quodlibet 2, question 1, article 1 « il semble que le Christ ait été le même homme pendant les trois jours de sa mort »[14], on ne retrouve pas du tout les même arguments dans le quasi-parallèle en IIIa, q. 50, aa. 4-5. Des remarques similaires pourraient être développées à propos des questions christologiques du Quodlibet 5, question 3, alors que dans Quodlibet 7, question 2, l’article unique « sur la jouissance de l’âme du Christ dans la passion : il semble que cette jouissance ait atteint l’essence même de l’âme » est très proche de ce que l’on peut encore lire dans IIIa q. 46, aa. 7-8.

 

Second fil : les autorités

Les questions négociées entre 1256 et 1259 comportent en tout beaucoup moins d’articles que les questions traitées entre 1269 et 1272. Le rapport est de plus du double. En tenant compte de ce facteur, il est tout de même possible de faire quelques constatations sur le recours aux textes du Nouveau Testament. Ainsi, par exemple, l’Évangile selon saint Matthieu est beaucoup plus présent dans les questions de la seconde période; l’Épître aux Hébreux, présente une seule fois au cours de la première période, revient douze fois au cours de la seconde; l’Épître aux Galates, complètement absente du premier enseignement parisien revient cinq fois au cours du second; l’Évangile selon saint Marc aussi absent du premier lot revient quatre fois dans le second. À ce premier repérage statistique devrait suivre une analyse micrologique comparant ces recours à ceux faits dans le corpus général de Thomas d’Aquin pour les mêmes périodes. Un travail similaire sur les références de l’Ancien Testament et quant aux diverses autres autorités tant ecclésiales que philosophiques permettrait de mieux percevoir les rapports de Thomas d’Aquin à ces autorités et peut-être de déterminer des schémas de délibération dans cet usage. Sans surprise, Aristote et Augustin se retrouvent beaucoup plus utilisés que les autres autorités. La quasi absence d’un auteur surprend : Averroès n’est presque jamais nommé[15]. Que cette quasi damnatio memoriae puisse se comprendre pour les Quodlibet du second séjour parisien au cours duquel Thomas d’Aquin était aux prises avec les approches marquées par les options de ce philosophe arabe sur l’éternité du monde et l’unité de l’intellect, cela se comprend[16]. Mais que ce soit aussi le cas pour les Quodlibet du premier séjour parisien pourra étonner : en effet, dans ses autres ouvrages de l’époque, les recours aux commentaires d’Aristote par cet auteur sont pour le moins aussi présents que les recours à Avicenne. De plus, il importerait de voir si les mêmes références bibliques et autres, par exemple, sont utilisées dans le même sens par les autres docteurs de la même période dans des contextes similaires.

 

Troisième fil : logiques du montage des questions

D’une question quodlibétique à l’autre, un schéma se répète quant aux séquences des articles : Dieu, dans son essence ou ses opérations, ouvre le bal. Viennent ensuite parfois des questions sur le Christ. Suivent alors des questions sur les anges avant que ne soient abordées des questions sur les humains. Cette section est souvent la plus longue et la plus diffractée car elle peut se déployer sur un arc allant de la constitution essentielle de l’humain (âme, corps) et de son agir en soi (vertu, péché) à l’économie sacramentelle du salut, avec une prépondérance marquée de questions entourant le sacrement de pénitence, avant de faire place à des questions portant sur l’inscription ecclésiale de ceux-ci. Le tout est parfois complété par des questions, surtout lors du second séjour parisien, sur les créatures corporelles. Le principe ordonnateur des question est le degré d’être : on passe de Dieu pour terminer avec les créatures corporelles.

 

Mais ce premier ordre est doublé d’un autre qui sans déjouer le premier complexifie la situation. L’être humain est ainsi mis en scène dans sa structure (corps et âme), inscrit dans l’histoire de ses actes qualifiés éthiquement de bons ou mauvais en fonction de ses positions sociales et ecclésiales. Pourtant, il est aussi pensé en tant qu’inséré entre deux états : l’état adamique d’innocence désormais clos par le péché originel et l’état final, post mortem, de gloire ou de peine. L’économie ou l’histoire du salut apparaît alors comme un second principe d’ordonnancement, moins des questions elles-mêmes que des enjeux pour la réflexion théologique et la vie humaine. Encore ici, la place donnée à la pénitence signale l’enjeu existentiel pour les individus de bénéficier de la miséricorde de Dieu et pour l’Église d’en permettre la réception et la célébration fructueuse. Toute une étude, marquée par des instruments signés « Michel Foucault » sur le souci de soi, le gouvernement de soi et d’autrui, pourrait offrir un éclairage intéressant sur la question de l’avènement du « sujet », dans le sillage des études déjà publiées d’Olivier Boulnois et d’Alain de Libera[17].

 

Cette structure double permet deux choses : d’une part la mise en lumière de l’Église, de son lieu propre qu’est l’humanité déchue et pourtant sauvée dans le Christ Jésus, peu présente comme telle dans la Summa theologiae, lit-on souvent, partiellement à tort me semble-t-il, et d’autre part la question eschatologique pour laquelle, habituellement, on se contente des compléments à la Summa theologiae qui proviennent des premiers pas théologiques de Thomas d’Aquin dans son commentaire du Livre des Sentences de Pierre Lombard.

 

Dans cet ensemble, une thématique retient l’attention : la place occupée par les questions sur la vie religieuse. Lors du premier séjour parisien, il en est à peine question[18]. Par contre, au moment du second séjour parisien la querelle dite des « mendiants »[19], qui valut à Thomas d’Aquin d’écrire des ouvrages, fait encore des vagues. Les questions se multiplient alors[20]. Leur longueur peut paraître démesurée par rapport à la moyenne des questions quodlibétales où le nombre d’objections est habituellement relativement peu élevé. Par exemple, l’article premier de la question 12 du Quodlibet IV comporte vingt-trois objections dans un sens et six entrées dans le sed contra. Non seulement le nombre augmente mais le ton monte. En effet, la réponse à cette question, par exemple, fait place à un long préambule citant Augustin à propos de l’obstination et de l’aveuglement de qui ne veut ni voir ni rien comprendre.

Ce qui est présenté ici sous forme de question n’est pas sujet au doute, à moins que certains, avides de polémique, ne s’efforcent d’obscurcir la vérité. C’est pourquoi les paroles d’Augustin, dans La cité de Dieu, II, ont ici leur place : «Mais comme l’infirmité des âmes est plus grande et plus monstrueuse chez les insensés, à ce point qu’on les voit s’attacher aux mouvements de leur esprit comme à la raison et à la vérité même, par l’effet d’un aveuglement qui les rend incapables de voir ce qui est évident..., on est souvent obligé, après leur avoir défilé ses raisons autant qu’un homme le doit attendre de son semblable, de s’étendre beaucoup sur des choses qui sont claires, non pour les montrer à ceux qui les regardent, mais pour les faire toucher à ceux qui ferment les yeux de peur de les voir. Et cependant, si on se croyait tenu de répondre toujours aux réponses qu’on reçoit, quand finiraient les discussions ? Car ceux qui ne peuvent comprendre ce qu’on dit, ou qui, le comprenant, ont l’esprit trop dur ou trop rebelle pour y souscrire, continuent de répondre..., “ils ne parlent que le langage de l’iniquité”, et leur opiniâtreté est vaine. Si nous voulions les réfuter chaque fois qu’ils décident avec entêtement de ne pas penser ce qu’ils disent, pourvu qu’ils nous contredisent n’importe comment, tu vois combien notre labeur serait pénible, infini et stérile !» Il faudra donc faire en sorte que la vérité soit montrée de manière manifeste et pour ainsi dire palpable, et si on y a opposé certaines affirmations qui n’ont aucun poids, qu’elles soient méprisées, de sorte qu’il ne sera pas nécessaire de répéter inutilement les mêmes choses. Mais si quelqu’un veut dire le contraire, qu’il écrive ce qu’il dit, afin que les autres puissent en le comprenant juger s’il enseigne la vérité.[21]

 

On retrouve là le ton irrité du traité réfutant les accusations contre les mendiants (Contra retrahentes; De perfectione et surtout dans le Contra impugnantes) ou encore le ton employé dans le De unitate intellectu. Tonalité dont les textes de la Summa theologiae sur le même sujet (IIaIIae, q. 189) conservent peu de résonnance.

 

Grâce à plusieurs questions, la théologie, en tant que science et que pratique de lecture biblique, ses acteurs, sa place dans la justification éthique occupent aussi une part significative de ces questions[22]. C’est donc qu’il y a conscience vive de l’opportunité de mettre aussi à la question la pratique discursive théologique académique elle-même quant à son objet, ses méthodes. On est loin, alors, d’un rapport dogmatique à une pratique établie. Le lecteur peut, au contraire, suivre les patients ajustements de pratiques et d’options théoriques à la fois dans l’aire académique et ecclésiale. Ainsi s’y remarquent aussi l’inscription ecclésiale des théologiens et ses effets pastoraux, sans évacuer les tensions possibles que cela peut engendrer avec la « hiérarchie » ecclésiastique. S’y exposent, surtout, la fierté et la valeur revendiquée pour le travail théologique lui-même dans la mise en circulation ecclésiale et sociale de la vérité de la doctrine chrétienne[23].

 

Quatrième fil : du « monde » à reconstituer à partir des questions

Déjà, à l’occasion de l’exposition des logiques à l’œuvre dans le montage des questions, quelque chose du « monde » y apparaissait. Mais surtout sous son aspect métaphysique ou relevant de l’économie de la grâce : il y avait l’humain, comme en lui-même et dans ses actions prises, elles aussi, en elles-mêmes. Il est possible de raffiner et de procéder à un repérage plus précis afin de parvenir à s’approcher de la singularité du propos thomasien.

 

Les questions quodlibétales mettent en scène la diversité des acteurs ecclésiaux : le pape, les divers prélats, les clercs, les religieux, les laïcs; ce dernier groupe étant diffracté entre l’épouse et son mari, les parents et les enfants, les pauvres et les riches, les « partis » politiques ou autres. Ceux-ci se retrouvent dans divers rapports de dépendance : l’obéissance, la reconnaissance pour des biens reçus, les élections, les obligations légales, civiles, familiales, coutumières. Ils sont donc inscrits dans une hiérarchie.

 

Trois éléments reliés méritent alors de retenir l’attention du lecteur : a) l’imbrication – l’intrication – répétée du registre pastoral (charge d’âme, administration de sacrements) et du registre économique (prébende, bénéfices, dîmes, aumônes)[24]; b) la place de la morale et les critères de choix dans les rapports entre ces divers registres et régimes de la vie ecclésiale qui ne se laissent pas résoudre par le simple appel au droit ou à la coutume; c) la faillibilité des humains dans ces rôles en tant que demandant des remèdes ecclésiastiques et spirituels et en tant que requérant des réajustements pour qui aura été lésé à cause de ces défauts de performance (qualité de l’acteur et qualité de l’acte posé). Le faisceau que constituent ces trois aspects est bien mis de l’avant dans ces questions. Il rappelle les lecteurs à un réalisme socio-politique et ecclésial qui déjoue toutes les tentations d’angélisme religieux ou de violence purificatrice éthique!

        

Enfin, il y a une autre particularité importante et intéressante des questions quodlibétiques : elles complètent ou peuvent servir à illustrer la Secunda secundae de la Summa theologiae. En effet, selon le prologue à cette section de l’éthique de cet ouvrage, la réflexion, afin de cerner la singularité des actes humains doit suivre deux voies : la première est celle de la matière morale elle-même, la seconde considère les états de vie des humains[25]. Or, dans la Summa theologiae, ces deux fils sont bien suivis mais séparément et le traitement y demeure opéré de manière à offrir des grilles heuristiques pour faire ressortir les enjeux éthiques dans les récits faits par les acteurs particuliers en confession. Les questions quodlibétiques offrent l’avantage et l’intérêt de faire se croiser ces fils. Du coup, la singularité des actes concrets est envisagée dans toute sa complexité et permet de distinguer des modalités de la moralité d’un acte de ce qui n’en relève pas nécessairement ou directement et qui relève, par exemple, avant tout de la symbolique des registres politiques et ecclésiaux. Ainsi, par exemple, la question de la moralité générale du jeûne et de la nourriture se trouve appliquée au cas du moine et aux conditions de sa vie au Quodlibet 1, question 9, article 4 ou bien, encore, à propos de la manifestation d’honneur qui relève d’une vertu « sociale » envers qui le mérite se pose désormais la question de cette manifestation envers un « mauvais prélat » au Quodlibet 8, question 4, article 2!

 

Ultime fil : le plaisir de lire

Les grands ouvrages de Thomas d’Aquin, afin d’être bien lus, requièrent de plonger dans la linéarité même du discours car leurs parties forment un tissu complexe. Ainsi, par exemple, afin de bien comprendre la sacramentologie christologique exposée dans la Summa theologiae, il est bon et important de la replonger dans le traité sur la religio où il aurait pu apparaître (IIaIIae, prologue à la question 89) et replonger celui-ci dans la constellation des gestes annexés à la justice afin d’en saisir la fonction éthique devenue assez étrangère à nos préoccupations quant à la « religion » (IIaIIae q. 80 à 122). Cela n’a d’ailleurs de sens et ne produit sa vérité que dans une éthique où la béatitude imparfaite\parfaite constitue l’horizon pour un acteur passion et délibérant (IaIIae, q. 1-48) et que cela, à son tour, n’a de sens que dans un monde créé et gouverné (Ia, q. 44-119) par Dieu conçu d’une manière bien particulière (Ia q. 2- 43). Et on sait bien ce qui arriva aux textes de Thomas d’Aquin lorsque, dans des contextes conceptuels qui avaient reconfiguré l’idée de Dieu et la nature de l’éthique et les options christologiques, on les tira de ces enfilades articulées de questions!

 

         Les questions quodlibétales ne demandent pas un tel protocole de lecture. Elles se choisissent au fil des besoins de la recherche. Elles s’offrent à la lecture selon le bon plaisir du lecteur qui peut sauter de l’une à l’autre sans problème. En ce sens, elles peuvent être lues, malgré l’ordre éditorial, comme des fragments ou savourées à la manière de longs aphorismes… comme une pensée mise en marche par des demandes provenant du désir d’autrui.

 

 

Texte de la commission Léonine

QUESTIONS DISPUTÉES Paris, 1269-1272 : (Quodlibets 1, 2, 3, 6 et 4, 5, 12)

 

 

Prooemium

[66811] Quodlibet I, q. 1 pr. Quaesitum est de Deo, Angelo et homine. De Deo quaesitum est et quantum ad divinam naturam et quantum ad naturam humanam assumptam.

QUODLIBET 1 : [Sur Dieu, l’ange et l’homme]

 

         On a posé des questions sur Dieu, l’ange et l’homme.

         À propos de Dieu, on a posé des questions sur la nature divine et sur la nature humaine assumée.

 

 

Quaestio 1

 

<Question 1> [Sur Dieu]

Quantum ad divinam naturam quaesitum est: utrum beatus Benedictus in visione qua vidit totum mundum, divinam essentiam viderit.

<Article unique [1]> À propos de la nature divine : le bienheureux Benoît a-t-il vu l’essence divine dans la vision où il a vu le monde entier ?

[66813] Quodlibet I, q. 1 tit. 2 Et ostendebatur quod sic.

On montrait qu’il en était ainsi.

[66814] Quodlibet I, q. 1 arg. 1 Dicit enim Gregorius, II dialogorum, de hac visione loquens: animae videnti Deum angusta fit omnis creatura. Sed videre Deum est videre divinam essentiam. Ergo beatus Benedictus vidit divinam essentiam.

<1> En effet, Grégoire dit, en parlant de cette vision : «À l’âme qui voit Dieu, toute créature semble étriquée.» Or, voir Dieu, c’est voir l’essence divine. Le bienheureux Benoît a donc vu l’essence divine.

 

[66815] Quodlibet I, q. 1 arg. 2 Praeterea, ibidem subdit Gregorius, quod totum mundum vidit in divino lumine. Sed non est aliud lumen vel claritas Dei quam ipse Deus, ut idem Gregorius dicit, et habetur in Glossa 3, Exod. XXXIII, 20, super illud: non videbit me homo et vivet. Ergo beatus Benedictus vidit Deum per essentiam.

 

<2> Grégoire ajoute plus loin qu’il a vu le monde entier dans la lumière divine. Or, la lumière ou la clarté de Dieu n’est rien d’autre que Dieu lui-même, comme le dit le même Grégoire et comme on le trouve dans la Glose sur Ex 33, 20 : L’homme ne peut me voir et vivre. Le bienheureux Benoît a donc vu Dieu par son essence.

 

[66816] Quodlibet I, q. 1 s. c. Sed contra, est quod dicitur Io. I, 18: nemo Deum vidit unquam; ubi dicit Glossa, quod nullus in mortali carne vivens, Dei essentiam videre potest.

Cependant, il est dit en Jn 1, 18 : Dieu, personne ne l’a jamais vu, et la Glose dit que «personne vivant dans une chair mortelle ne peut voir Dieu par son essence».

[66817] Quodlibet I, q. 1 co. Respondeo. Dicendum, quod corpus corruptibile aggravat animam, ut dicitur Sapient. cap. IX, 15. Summa autem elevatio mentis humanae est ut ad divinam essentiam videndam pertingat. Unde impossibile est ut mens humana corpori unita Dei essentiam videat, ut Augustinus dicit, XII super Genes. ad litteram, nisi huic vitae mortali funditus homo intereat, vel sic alienetur a sensibus, ut nesciat utrum sit in corpore an extra corpus, sicut de Paulo legitur II ad Corinth., cap. XII, 3. Beatus autem Benedictus, quando illam visionem vidit, nec huic vitae funditus mortuus erat, nec a corporeis sensibus alienatus; quod patet per hoc quod dum adhuc in eadem visione persisteret, alium ad idem videndum advocavit, ut idem Gregorius refert. Unde manifestum est quod Dei essentiam non vidit.

 

Réponse. Le corps corruptible alourdit l’âme, comme il est dit en Sg 9, 15. Or, la plus haute élévation de l’esprit humain consiste en ce qu’il atteigne jusqu’à la vision de l’essence divine. Il est donc impossible que l’esprit humain voie l’essence de Dieu, comme le dit Augustin dans le Commentaire littéral de la Genèse, XII, à moins que l’homme établi dans cette vie mortelle ne meure, ou bien soit à ce point devenu étranger aux sens qu’il ne sache s’il est dans son corps ou hors de son corps, comme on le lit de Paul, 2 Co 12, 3. Or, lorsqu’il eut cette vision, le bienheureux Benoît, établi dans cette vie, n’était pas encore mort et n’était pas devenu étranger à ses sens, ce qui est clair par le fait que, alors qu’il se maintenait dans la même vision, il appela quelqu’un d’autre pour qu’il vienne la voir, comme le rapporte Grégoire. Il est donc clair qu’il n’a pas vu l’essence de Dieu.

[66818] Quodlibet I, q. 1 ad 1 Ad primum ergo dicendum, quod Gregorius ex quadam proportione argumentari intendit in verbis illis. Si enim videntes Dei essentiam, in eius comparatione totam creaturam reputant parvum quid ad videndum, non est mirum si beatus Benedictus per lumen divinum aliquid amplius videre potuit quam homines communiter videant.

 

<1> Par ces paroles, Grégoire entend raisonner selon une certaine proportion. En effet, si ceux qui voient Dieu estiment que, par rapport à Lui, c’est bien peu de chose que de voir toutes les, il n’est pas étonnant que, par la lumière divine, le bienheureux Benoît ait pu voir quelque chose de plus que ce que les hommes voient d’une manière générale.

 [66819] Quodlibet I, q. 1 ad 2 Ad secundum dicendum, quod lumen Dei quandoque dicitur ipse Deus, quandoque vero aliud lumen derivatum ab ipso, secundum illud Psal. XXXV, 10: in lumine tuo videbimus lumen. Hic autem accipitur pro lumine derivato a Deo.

<2> On parle parfois de lumière de Dieu pour désigner Dieu lui-même, et parfois d’une lumière issue de Lui, selon ce que dit le psaume : Nous verrons la lumière dans ta lumière (Ps 35, 10). Ici, on l’entend de la lumière qui vient de Dieu.

 

 

Quaestio 2

[66820] Quodlibet I, q. 2 pr. Deinde quaerebantur duo circa humanam naturam in Christo.

<Question 2> [Sur la nature humaine assumée]

         Ensuite, on a posé deux questions sur la nature humaine dans le Christ.

Prooemium

Introduction

[66821] Quodlibet I, q. 2 pr. 1 Primo utrum fuerit in Christo una filiatio qua refertur ad patrem et ad matrem, an duae.

[66822] Quodlibet I, q. 2 pr. 2 Secundo de morte eius, utrum in cruce mortuus fuerit.

         Premièrement : y avait-il dans le Christ une seule filiation selon laquelle il était en rapport avec son Père et sa mère, ou deux ?

         Deuxièmement, à propos de sa mort : est-il mort sur la croix ?

Articulus 1

[66823] Quodlibet I, q. 2 a. 1 tit. 1 Utrum fuerit in Christo una filiatio qua refertur ad patrem et ad matrem, an duae

<Article 1 [2]> Y avait-il dans le Christ une seule filiation selon laquelle il était en rapport avec son Père et sa mère, ou deux ?

[66824] Quodlibet I, q. 2 a. 1 tit. 2 Circa primum sic procedebatur: videtur quod in Christo sint duae filiationes.

         Il semble qu’il y ait deux filiations dans le Christ.

[66825] Quodlibet I, q. 2 a. 1 arg. 1 Multiplicata enim causa relationum, multiplicantur relationes. Generatio autem est causa filiationis. Cum ergo alia sit generatio qua Christus natus est aeternaliter a patre, et alia qua natus est temporaliter a matre, erit etiam alia filiatio qua refertur ad patrem, et alia qua refertur ad matrem.

 

         <1> En effet, lorsque la cause des relations est multipliée, les relations elles-mêmes le sont. Or, la génération est la cause de la filiation. Puisque la génération par laquelle le Christ est né éternellement du Père est autre que celle par laquelle il est né temporellement de sa mère, ce sera donc une autre filiation par laquelle il est en rapport avec son Père et une autre par laquelle il est en rapport avec sa mère.

[66826] Quodlibet I, q. 2 a. 1 arg. 2 Praeterea, quod recipit ex tempore aliquid absolutum absque sui mutatione multo magis absque sui mutatione potest recipere temporaliter aliquam proprietatem relativam. Sed filius Dei ex tempore recipit aliquid absolutum absque sui mutatione: quia super illud Luc. I, 32: magnus erit, et filius altissimi vocabitur, dicit Ambrosius. Non ideo erit magnus quod ante partum virginis magnus non fuerit; sed quia potentiam quam Dei filius naturaliter habet, homo erat ex tempore accepturus. Ergo multo magis ex tempore potuit accipere filius Dei absque sui mutatione novam filiationem, ut sic ei conveniant duae filiationes, una aeterna et alia temporalis.

<2> Ce qui reçoit à un certain moment quelque chose d’absolu sans en être changé peut encore bien davantage recevoir temporellement une propriété relationnelle. Or, le Fils de Dieu a reçu à un certain moment quelque chose d’absolu sans en être changé, car, à propos de ce que dit Luc, 1, 32 : Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut, Ambroise dit : «Il ne sera pas grand au sens où, avant l’enfantement de la Vierge, il n’était pas grand, mais parce qu’il possède naturellement la puissance que possède le Fils de Dieu, et qu’il devait recevoir comme homme.» Ainsi, à bien plus forte raison le Fils de Dieu a-t-il pu recevoir à un certain moment une nouvelle filiation sans en être changé, de sorte que lui conviennent deux filiations, l’une éternelle, l’autre temporelle.

[66827] Quodlibet I, q. 2 a. 1 s. c. Sed contra, a quo aliquid habet quod sit tale, ab eius unitate habet quod sit unum tale. Sed filiatione aliquis habet quod sit filius. Ergo una filiatione est unus filius. Sed Christus est unus filius et non duo. Ergo in Christo non sunt duae filiationes, sed una tantum.

 

         Cependant, une chose tient d’être cette seule chose de l’unité de ce dont elle tient d’être telle chose. Or, c’est par la filiation que quelqu’un devient fils. Un seul fils vient donc d’une seule génération. Or, le Christ est un seul Fils, et non deux. Il n’y a donc pas dans le Christ deux filiations, mais une seule.

[66828] Quodlibet I, q. 2 a. 1 co. Respondeo. Dicendum, quod relationes differunt in hoc ab omnibus aliis rerum generibus, quia ea quae sunt aliorum generum, ex ipsa ratione sui generis habent quod sint res naturae, sicut quantitates ex ratione quantitatis, et qualitates ex ratione qualitatis; sed relationes non habent quod sint res naturae ex ratione respectus ad alterum. Inveniuntur enim quidam respectus qui non sunt reales, sed rationales tantum: sicut scibile refertur ad scientiam, non aliqua reali relatione in scibile existente, sed potius quia scientia refertur ad ipsum, secundum philosophum in V Metaphys. Sed relatio habet quod sit res naturae ex sua causa, per quam una res naturalem ordinem habet ad alteram: qui quidem ordo naturalis et realis est ipsis ipsa relatio; unde dextrum et sinistrum in animali sunt relationes reales, quia consequitur quasdam naturales virtutes; in columna autem sunt respectus rationis tantum secundum ordinem animalis ad ipsam. Ex eodem autem habet aliquid quod sit ens et quod sit unum; et ideo contingit quod est una relatio realis tantum propter unitatem causae, sicut patet de aequalitate. Propter unam enim quantitatem est in uno corpore una aequalitas tantum, quamvis sint respectus plures, secundum quos diversis corporibus dicitur esse aequale. Si autem secundum omnes illos respectus multiplicarentur realiter relationes in uno corpore, sequeretur quod in uno essent accidentia infinita vel indeterminata. Et similiter magister est una relatione magister omnium quos idem docet, quamvis sint multi respectus. Sic etiam unus homo secundum unam realem filiationem est filius patris sui et matris suae, quia una nativitate unam naturam ab utroque accepit. Sequendo ergo hanc rationem, videtur dicendum, quod alia sit filiatio realis in Christo qua refertur ad patrem, et alia qua refertur ad matrem: quia alia generatione nascitur ab utroque; et alia est natura quam habet a patre, et alia quam habet a matre. Sed alia ratio infringit praedictam. Hoc enim est universaliter tenendum, quod nulla relatio Dei ad creaturam realiter in Deo existit, sed est respectus rationis tantum, quia Deus est supra omnem ordinem creaturae, et mensura omnis creaturae, a qua dependet omnis creatura, et non e converso: multo magis quam hoc conveniat scibili respectu scientiae, in quo propter has causas non est relatio realis ad scientiam. Est autem considerandum, quod subiectum filiationis non est natura, vel naturae pars aliqua; non enim dicimus quod humanitas sit filia, vel caput, aut oculus. In Christo autem non ponimus nisi unum suppositum et unam hypostasim, sicut et unam personam, quod est suppositum aeternum, in quo nulla relatio realis ad creaturam esse potest, ut iam dictum est. Unde relinquitur quod filiatio qua Christus refertur ad matrem, est respectus rationis tantum; nec propter hoc sequitur quod non sit realiter filius virginis. Sicut enim Deus est realiter dominus propter realem potentiam qua continet creaturam, sic realiter est filius virginis propter realem naturam quam accepit a matre. Si autem essent in Christo plura supposita, oporteret ponere in Christo duas filiationes. Sed hoc reputo erroneum, et in Conciliis invenitur damnatum. Unde dico, quod in Christo est una relatio realis tantum qua refertur ad patrem.

 

         Réponse. Les relations diffèrent de tous les autres genres de choses par le fait que les choses qui appartiennent aux autres genres tiennent de ce qui constitue leur genre d’être des choses de la nature, comme c’est le cas des quantités [qui le tiennent] de ce qui constitue la quantité, et le cas des qualités, de ce qui constitue la qualité. Or, les relations ne tiennent pas d’être des choses de la nature du fait qu’elles sont en rapport avec autre chose. En effet, il existe des rapports qui ne sont pas réels, mais de raison seulement, comme ce qui est connaissable est en rapport avec la science, non pas par une relation qui existe dans ce qui est connaissable, mais plutôt parce que la science est en rapport avec [ce qui est connaissable], selon le Philosophe, Métaphysique, V. Or, la relation tient de sa cause d’être une chose de la nature, par laquelle une chose est naturellement ordonnée à une autre, ordre naturel et réel qui est la relation elle-même. Ainsi, la droite et la gauche chez un animal sont des relations réelles parce qu’elles découlent de certaines puissances naturelles ; mais, dans une colonne, elles [n’existent] que selon la raison, selon l’ordre qu’entretient un animal avec elle.

         Or, une chose tient de la même chose d’être un être et d’être une. Ainsi il arrive qu’il n’existe qu’une seule relation réelle en raison de l’unité de la cause, comme cela est clair pour l’égalité : en effet, c’est en raison d’une seule quantité qu’il existe dans un seul corps une seule égalité, bien qu’il existe plusieurs rapports selon lesquels il soit dit égal à différents corps. Si les relations dans un corps étaient réellement multipliées selon tous ces rapports, il en découlerait qu’il existerait dans un seul [corps] des accidents [en nombre] infini ou indéterminé. De même, le maître est par une seule relation maître de tous ceux à qui il enseigne, bien qu’il existe plusieurs rapports. De même encore, un seul homme est fils de son père et de sa mère selon une seule relation réelle, parce qu’il a reçu des deux une seule nature par une seule naissance.

         En suivant ce raisonnement, il semblerait qu’il faille dire que, dans le Christ, la filiation réelle par laquelle il est en rapport avec son Père est autre que celle par laquelle il est en rapport avec sa mère, car il naît des deux par une génération différente, et la nature qu’il tient du Père est différente de celle qu’il tient de sa mère.

 

* * *

 

         Mais un autre raisonnement renverse cette conclusion. En effet, il faut tenir de manière universelle qu’il n’existe réellement en Dieu aucune relation avec la créature, mais qu’il existe un rapport de raison seulement, car Dieu est au-dessus de tout l’ordre de la créature et la mesure de toute créature, dont dépend toute créature, et non l’inverse, bien davantage que ce qu’on dit des rapports entre ce qui est connaissable par rapport à la science, là où, pour ces raisons, il n’existe pas de relation réelle à la science.

         Il faut donc considérer que le sujet de la filiation n’est pas une nature ou une partie de nature. En effet, nous ne disons pas de l’humanité qu’elle est fille, ni de la tête, ni de l’œil. Or, dans le Christ, nous ne reconnaissons qu’un seul suppôt et une seule hypostase, de même qu’une seule personne, qui est le suppôt éternel, dans lequel ne peut exister aucune relation réelle à la créature, comme on l’a déjà dit. Il reste donc que la filiation par laquelle le Christ est en rapport avec sa mère n’est qu’un rapport de raison. Et il ne découle pas de cela que le Christ ne soit pas réellement le fils de la Vierge. En effet, de même que Dieu est réellement le Seigneur en raison de la puissance réelle par laquelle il maintient la créature, de même [le Christ] est-il le fils de la Vierge en raison de la nature réelle qu’il a reçue de sa mère. Car s’il existait dans le Christ plusieurs suppôts, il faudrait reconnaître dans le Christ deux filiations. Mais j’estime que ceci est erroné, et on trouve que cela est condamné par des conciles.

         Je dis donc que, dans le Christ, il n’existe qu’une seule filiation réelle, par laquelle il est en rapport avec son Père.

[66829] Quodlibet I, q. 2 a. 1 ad 1 Ad primum ergo dicendum, quod non negamus non esse in Christo realem filiationem qua refertur ad matrem, quia causa relationis deficiat, sed quia deficit subiectum talis relationis, cum non sit in Christo aliquod suppositum creatum vel hypostasis.

       <1> Nous ne nions pas qu’il existe dans le Christ une filiation réelle par laquelle il est en rapport avec sa mère, parce que la cause de la relation ferait défaut, mais parce que fait défaut le sujet d’une telle relation, puisqu’il n’existe pas dans le Christ de suppôt créé ou d’hypostase [créée].

[66830] Quodlibet I, q. 2 a. 1 ad 2 Ad secundum dicendum, quod eo modo quo ille homo accepit ex tempore Dei potentiam, eo modo accepit filiationem aeternam: in quantum scilicet factum est ut una esset persona Dei et hominis, ut Ambrosius ibidem subdit. Hoc autem non est factum per aliquid realiter absolutum vel relativum temporaliter inhaerens filio Dei, sed per solam unionem, quae realiter existit in natura creata, non autem est realiter in persona assumente.

         <2> De la même façon que cet homme a reçu à un certain moment la puissance de Dieu, de la même façon il a reçu la filiation éternelle, pour autant qu’il est arrivé qu’«une seule personne de Dieu et de l’homme existait», comme Ambroise le dit plus loin dans le même livre. Or, cela ne s’est pas produit par quelque chose de réellement absolu ou de temporellement relatif existant dans le Fils de Dieu, mais par la seule union qui existe réellement dans la nature créée, et non dans la personne même qui assume.

[66831] Quodlibet I, q. 2 a. 1 ad s. c. Quod vero in contrarium obiicitur, necessitatem non habet. Dicitur enim aliquando unus qualis propter unitatem substantialem subiecti, licet sint multae qualitates, ut color et sapor in pomo.

         Ce qui est objecté en sens contraire n’est pas contraignant. En effet, on dit parfois de quelqu’un qu’il est tel en raison de l’unité substantielle du sujet, bien qu’existent de nombreuses qualités, comme la couleur et la saveur dans un fruit.

Articulus 2

[66832] Quodlibet I, q. 2 a. 2 tit. 1 Utrum (Christus) in cruce mortuus fuerit.

<Article 2 [3]> Le Christ est-il mort sur la croix ?

[66833] Quodlibet I, q. 2 a. 2 tit. 2 Circa secundum sit proceditur: videtur quod Christus in cruce mortuus non fuerit.

         Il semble que le Christ ne soit pas mort sur la croix.

[66834] Quodlibet I, q. 2 a. 2 arg. 1 Si enim fuit mortuus, aut hoc fuit quia ipse animam a corpore separavit, aut propter vulnera. Sed non primo modo: sic enim sequeretur quod Iudaei Christum non occidissent, sed quod ipse sui ipsius fuisset homicida: quod est inconveniens. Et similiter nec secundo modo: quia mors quae accidit propter vulnera provenit homini ex summa debilitate praeveniente: quod in Christo non fuit, quia clamans expiravit. Ergo Christus in cruce nullo modo mortuus fuit.

 

         <1> En effet, s’il est mort, ou bien cela est arrivé parce qu’il a séparé son âme de son corps, ou bien en raison de ses blessures. Mais [cela n’est pas arrivé] de la première manière : en effet, il découlerait de cela que les Juifs n’auraient pas tué le Christ, mais que lui-même se serait suicidé, ce qui ne convient pas. Semblablement, [cela n’est pas arrivé] de la seconde manière, car la mort qui survient en raison de blessures vient de ce qu’un homme a atteint une extrême faiblesse, ce qui n’était pas le cas du Christ, puisqu’il rendit l’esprit dans un grand cri (Lc 23, 46). Le Christ n’est donc aucunement mort sur la croix.

[66835] Quodlibet I, q. 2 a. 2 arg. 2 Praeterea, natura humana non fuit in Christo debilior quam in aliis hominibus. Sed nullus alius homo tam cito moreretur propter vulnera manuum et pedum; vulnus autem lateris fuit ei inflictum post mortem Christi. Ergo in cruce mortuus non fuit, cum nulla causa mortis eius esse videatur.

 

         <2> La nature humaine n’était pas plus faible chez le Christ que chez les autres hommes. Or, aucun autre homme n’est mort aussi rapidement à cause de blessures aux mains et aux pieds (la blessure au côté ne lui a été infligée qu’après sa mort). Le Christ n’est donc pas mort sur la croix, puisqu’il ne semble y avoir aucune raison pour sa mort.

[66836] Quodlibet I, q. 2 a. 2 s. c. Sed contra est quod dicitur Io. XIX, 30, quod Christus in cruce pendens, inclinato capite tradidit spiritum. Mors autem est per separationem animae a corpore. Ergo Christus in cruce mortuus fuit.

         Cependant, il est dit, en Jn, 19, 30, que le Christ suspendu à la croix, après avoir incliné la tête, rendit son esprit. Or, la mort survient par la séparation de l’âme du corps. Le Christ est donc mort sur la croix.

[66837] Quodlibet I, q. 2 a. 2 co. Respondeo. Dicendum, quod absque omni dubio confitendum est Christum in cruce vere mortuum fuisse. Sed ad videndum causam mortis eius, considerandum est quod, cum Christus fuerit verus Deus et homo, eius potestati suberat quidquid pertinet ad humanam naturam in Christo; quod in aliis puris hominibus non contingit: voluntati enim eorum non subiacent quae naturalia sunt. Unde haec causa assignatur quare anima Christi simul patiebatur et fruebatur, quia scilicet eo volente hoc factum est ut non fieret redundantia a superioribus viribus in inferiores, nec impedirentur superiores virtutes a suo actu propter passionem inferiorum; quod in aliis hominibus contingere non potest, propter naturalem coniunctionem potentiarum ad invicem. Et similiter in proposito est dicendum. Mors enim violenta accidit ex hoc quod nocumento illato natura cedit; et quamdiu natura resistere potest, tamdiu mors retardatur. Unde in quibus natura est fortior, ex aequali causa tardius moriuntur. Erat autem subiectum voluntati Christi quando natura resisteret nocumento illato, et quando cederet; unde eo volente natura resistit nocivo illato usque ad finem plus quam in aliis hominibus possit, ita quod in fine post multam sanguinis effusionem quasi integer viribus clamavit voce magna, et statim eo volente natura cessit, et tradidit spiritum, ut se dominum naturae et vitae et mortis ostenderet. Unde hoc admirans centurio dixit, Marc. XV, 39: vere hic homo filius Dei erat. Sic ergo, et Iudaei Christum occiderunt nocumentum mortiferum inferentes, et tamen ipse animam suam posuit, et tradidit spiritum, quia quando voluit, natura nocumento illato totaliter cessit. Nec tamen culpandus est quasi sui homicida. Est enim corpus propter animam, et non e converso. Unde iniuria fit animae, cum propter nocumentum corpori illatum de corpore expellitur contra naturalem appetitum animae, sed forte non propter depravatam voluntatem se interficientis. Sed si anima in sui potestate haberet recedere a corpore quando vellet, et iterum advenire, non maioris esset culpae si corpus desereret, quam quod habitator deseruerit domum; culpae tamen est quod inde expellatur invitus.

[66838] Quodlibet I, q. 2 a. 2 ad arg. Et per hoc patet responsio ad obiecta.

         Réponse. Il faut sans aucun doute confesser que le Christ est vraiment mort sur la croix.

         Mais, pour voir la cause de sa mort, il faut considérer que, puisque le Christ était Dieu et homme, tout ce qui se rapportait à sa nature humaine en lui était soumis à son pouvoir, ce qui ne se produit pas chez les autres qui sont simplement hommes : en effet, n’est pas soumis à leur volonté ce qui est naturel. Telle est la cause du fait que l’âme du Christ souffrait et se réjouissait (fruebatur[26]) en même temps, car, par sa volonté, il se produisit qu’il n’y eut pas de résonance des puissances supérieures sur les inférieures, et que l’acte des puissances supérieures ne fut pas empêché par une passion inférieure, ce qui ne peut se produire chez les autres hommes en raison de la conjonction naturelle entre les puissances.

         Il faut parler de la même façon pour ce qui est en cause. En effet, la mort violente survient du fait que la nature succombe au mal infligé et que la mort est retardée aussi longtemps que la nature peut résister. Ainsi, chez certains, la nature est plus forte et, à cause égale, ils meurent plus tard. Or, il relevait de la volonté du Christ [de décider] dans quelle mesure [sa] nature résisterait au mal infligé et dans quelle mesure elle succomberait. Ainsi, par sa volonté, [sa] nature a résisté au mal infligé jusqu’à la fin plus que cela n’est possible chez les autres hommes, de sorte que, à la fin, après une abondante effusion de sang, pour ainsi dire en pleine possession de ses forces, il cria d’une voix forte (Mt 25, 50 ; Mc 15, 37 ; Lc 23, 46), et aussitôt, par sa volonté, [sa] nature succomba, et il rendit l’esprit, afin de montrer qu’il était le Seigneur de la nature, de la vie et de la mort. C’est pourquoi, en admiration, le centurion dit : Vraiment, celui-ci était le Fils de Dieu (Mc 15, 39).

         Ainsi donc, les Juifs ont tué le Christ en lui infligeant un mal mortel, et cependant lui-même a déposé son âme (Jn 10, 17‑18) et a rendu son esprit, car il se soumit totalement au mal infligé lorsqu’il le voulut. Cependant, il ne doit pas être accusé de suicide. En effet, le corps existe pour l’âme, et non l’inverse. Ainsi, l’âme est atteinte lorsque, en raison du mal infligé au corps, elle est expulsée du corps à l’encontre du désir naturel de l’âme, quoique peut-être non à l’encontre de la volonté dépravée de celui qui se tue. Mais s’il était au pouvoir de l’âme de se retirer du corps et d’y revenir lorsqu’elle le voudrait, ce ne serait pas une plus grande faute pour elle de quitter le corps que pour le résidant d’une maison de la quitter. C’est cependant une faute qu’il en soit expulsé malgré lui.

         La réponse aux objections est ainsi claire.

 

 

Quaestio 3

 

<Question 3> [Sur l’ange]

 

Prooemium

[66839] Quodlibet I, q. 3 pr. Deinde quaerebantur duo de Angelo.

[66840] Quodlibet I, q. 3 pr. 1 Primo utrum Angelus dependeat a loco corporali secundum suam essentiam, an sit in loco corporali secundum operationem tantum.

[66841] Quodlibet I, q. 3 pr. 2 Secundo de motu Angeli, utrum possit moveri de extremo in extremum sine medio.

         On posait ensuite deux questions sur l’ange.

 

         Premièrement, l’ange est-il lié à un lieu corporel selon son essence ou est-il dans un lieu selon son opération seulement ?

 

         Deuxièmement, à propos du mouvement de l’ange : [l’ange] peut-il se mouvoir d’un extrême à un autre sans intermédiaire ?

 

 

Articulus 1

[66842] Quodlibet I, q. 3 a. 1 tit. 1 Utrum Angelus dependeat a loco corporali secundum suam essentiam, an sit in loco corporali secundum operationem tantum

<Article 1 [4]> L’ange est-il lié à un lieu corporel selon son essence ou est-il dans un lieu selon son opération seulement ?

[66843] Quodlibet I, q. 3 a. 1 tit. 2 Ad primum sic proceditur: videtur quod Angelus non sit in loco secundum operationem tantum.

         Il semble que l’ange ne soit pas dans un lieu selon son opération seulement.

 

[66844] Quodlibet I, q. 3 a. 1 arg. 1 Prius est enim esse quam operari; ergo prius est esse in loco quam operari in loco. Sed posterius non est causa prioris; ergo operari in loco non est causa quare Angelus sit in loco.

         <1> En effet, «l’existence précède l’opération». Être dans un lieu précède donc agir dans un lieu. Or, ce qui suit n’est pas la cause de ce qui précède. Agir dans un lieu n’est donc pas la cause de ce que l’ange est dans un lieu.

[66845] Quodlibet I, q. 3 a. 1 arg. 2 Praeterea, duo Angeli possunt operari in uno loco. Si ergo Angelus esset in loco solum per operationem, sequeretur quod plures Angeli essent simul in uno loco; quod reputatur impossibile.

         <2> Deux anges peuvent agir dans un seul lieu. Si donc l’ange était dans un lieu seulement par son opération, il en découlerait que plusieurs anges seraient en même temps dans un seul lieu, ce qui est estimé impossible.

[66846] Quodlibet I, q. 3 a. 1 s. c. Sed contra, nobilius non dependet ab ignobiliori. Sed essentia Angeli est nobilior quam locus corporeus. Ergo non dependet a loco corporeo

         Cependant, ce qui est plus noble ne dépend pas de ce qui moins noble. Or, l’essence de l’ange est plus noble que le lieu corporel. Elle ne dépend donc pas d’un lieu corporel.

[66847] Quodlibet I, q. 3 a. 1 co. Respondeo. Dicendum, quod qualiter Angelus sit in loco corporeo, considerari potest ex modo quo corpus est in loco. Est enim corpus in loco per contactum loci. Contactus autem corporis est per quantitatem dimensivam, quae in Angelo non invenitur, cum sit incorporeus; sed loco eius est in eo quantitas virtualis. Sicut ergo corpus est in loco per contactum dimensivae quantitatis, ita Angelus est in loco per contactum virtutis. Si quis autem velit virtutis contactum operationem vocare, propter hoc quod operari est proprius effectus virtutis, dicatur quod Angelus est in loco per operationem: ita tamen quod per operationem non intelligatur sola motio, sed quaecumque unitio qua sua virtute se corpori unit, praesidendo, vel continendo, vel quocumque alio modo.

 

         Réponse. On peut considérer la manière dont l’ange est dans un lieu corporel à partir de la manière dont un corps est dans un lieu. En effet, un corps est dans un lieu par contact avec le lieu. Or, le contact se fait par la quantité dimensionnelle, qu’on ne trouve pas chez l’ange puisqu’il est incorporel ; mais elle est remplacée par la quantité de sa puissance. De même donc que le corps est dans un lieu par le contact de la quantité dimensionnelle, de même l’ange est dans un lieu par le contact de sa puissance.

         Si l’on veut appeler le contact de la puissance une opération, puisque agir est l’effet propre d’une puissance, qu’on dise donc que l’ange est dans un lieu par son opération, de telle sorte cependant qu’on n’entende pas par opération le seul mouvement, mais toute union par laquelle il s’unit à un corps, en y présidant ou en le contenant, ou de toute autre manière.

 [66848] Quodlibet I, q. 3 a. 1 ad 1 Ad primum ergo dicendum, quod nihil prohibet aliquid esse prius simpliciter quod non est prius quantum ad hoc: sicut corpus subiectum est simpliciter prius superficie, sed non quantum ad hoc quod est colorari. Et similiter prius simpliciter est corpus quam tactus; tamen ipsum est in loco per tactum dimensivae quantitatis. Et similiter Angelus per contactum virtutis.

 

         <1> Rien n’empêche que quelque chose existe antérieurement de manière absolue, qui ne soit pas antérieur sur un point, comme le corps sous-jacent est antérieur à sa surface de manière absolue, mais non sous l’aspect où il est coloré. De même, le corps est antérieur au contact de manière absolue, mais il est dans un lieu par le contact de la quantité dimensionnelle. Et de même l’ange l’est par le contact de sa puissance.

[66849] Quodlibet I, q. 3 a. 1 ad 2 Ad secundum dicendum, quod si aliquid movetur perfecte ab uno motore, non convenit quod ab alio simul immediate moveatur; unde ratio magis valet ad oppositum eius quam ad propositum.

         <2> Si quelque chose est mû parfaitement par un moteur, il ne convient pas qu’il soit mû en même temps de manière immédiate par un autre. Le raisonnement vaut donc davantage pour le contraire de ce qui est proposé.

 

 

Articulus 2

 

[66850] Quodlibet I, q. 3 a. 2 tit. 1 Utrum (Angelus) possit moveri de extremo in extremum sine medio

<Article 2 [5]> Un ange peut-il être mû d’un extrême à un autre sans intermédiaire ?

[66851] Quodlibet I, q. 3 a. 2 tit. 2 Ad secundum sic proceditur: videtur quod Angelus non possit moveri de extremo ad extremum quin pertranseat medium.

         Il semble que l’ange ne puisse être mû d’un extrême à l’autre sans passer par un intermédiaire.

[66852] Quodlibet I, q. 3 a. 2 arg. 1 Omne enim quod movetur, prius est in mutari quam in mutatum esse, ut probatur VI Phys. Sed si Angelus movetur de extremo in extremum, puta de a in b, cum est in b, est in mutatum esse. Ergo prius erat in mutari. Sed non quando erat in a, quia tunc nondum movebatur. Ergo quando erit in c, quod est medium inter a et b; et sic oportet quod pertranseat medium.

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         <1> Tout ce qui est mû est «d’abord en train d’être mû avant d’avoir été mû», comme le démontre Physique, VI. Or, si l’ange est mû d’un extrême à un autre, par exemple, de A à B, lorsqu’il est en B, il se trouve avoir été mû. Il était donc d’abord en train d’être mû, mais non pas lorsqu’il était en A, parce qu’alors il n’était pas encore mû. Il était donc en C, qui est un intermédiaire entre A et B. Il faut ainsi qu’il passe par un intermédiaire.

66853] Quodlibet I, q. 3 a. 2 arg. 2 Praeterea, si Angelus movetur de a in b sine hoc quod pertranseat medium, oportebit quod corrumpatur in a, et iterum creetur in b. Sed hoc est impossibile, quia sic non esset idem Angelus. Ergo oportet quod pertranseat medium.

         <2> Si l’ange se meut de A à B sans passer par un intermédiaire, il faut qu’il soit corrompu en A et qu’il soit <de nouveau> créé en B. Or, cela est impossible, car il ne s’agirait plus alors du même ange. Il faut donc qu’il passe par un intermédiaire.

[66854] Quodlibet I, q. 3 a. 2 s. c. Sed contra, omne quod pertransit medium, oportet quod prius pertranseat aequale sibi aut minus quam maius, ut dicitur in VI physicorum, et ad sensum apparet. Sed non potest esse minus spatium quam Angelus, qui est indivisibilis. Ergo oportet quod pertranseat aequale, quod est locus indivisibilis et punctualis. Infinita autem puncta sunt inter quoslibet duos terminos motus. Si ergo necesse esset quod Angelus in suo motu pertransiret medium, oporteret quod pertransiret infinita; quod est impossibile.

 

         Cependant, «tout ce qui passe par un intermédiaire doit d’abord y passer comme égal à soi ou moindre que soi, plutôt que comme plus grand que soi», comme il est dit en Physique, VI, et comme cela tombe sous le sens. Or, il ne peut y avoir moins d’espace que l’ange, qui est indivisible. Il faut donc que ce soit quelque chose d’égal à lui qui passe, ce qui est un lieu indivisible et [ayant le caractère de] point. Or, les points infinis sont des points situés entre n’importe quel des deux termes d’un mouvement. S’il était donc nécessaire que, dans son mouvement, l’ange passe par un intermédiaire, il faudrait qu’il traverse des [points] infinis, ce qui est impossible.

[66855] Quodlibet I, q. 3 a. 2 co. Respondeo. Dicendum, quod Angelus, si vult, potest moveri de uno extremo ad aliud absque hoc quod pertranseat medium; et si vult, potest pertransire omnia media. Cuius ratio est, quia corpus est in loco sicut contentum ab eo: et ideo oportet quod in movendo sequatur loci conditionem, ut scilicet pertranseat media priusquam ad extrema loci perveniat. Sed cum Angelus sit in loco per contactum virtutis, non subditur loco ut contentus ab eo, sed magis continet locum, sua virtute supereminens in loco: unde non habet necesse ut sequatur in suo motu conditiones loci; sed voluntati suae subest quod applicet se per contactum virtutis huic loco et illi, et si vult, absque medio. Sicut etiam intellectus potest applicari intelligendo uni extremo, puta albo, et postea nigro, indifferenter vel cogitando vel non cogitando de mediis coloribus; quamvis corpus subiectum colori non possit moveri de albo in nigrum nisi per medium.

 

         Réponse. L’ange, s’il le veut, peut se mouvoir d’un extrême à l’autre sans devoir passer par un intermédiaire et, s’il le veut, il peut passer par tous les intermédiaires.

         La raison en est qu’un corps est dans un lieu en tant que contenu par ce [lieu]. Il faut donc que, dans son mouvement, il suive la condition de ce lieu, à savoir, qu’il traverse les intermédiaires avant de parvenir aux extrémités de ce lieu. Mais, comme l’ange est dans un lieu par le contact de sa puissance, il n’est pas soumis à un lieu comme s’il y était contenu, mais il contient plutôt le lieu, en dépassant ce lieu par sa puissance. Il n’est donc pas nécessaire que, dans son mouvement, il suive les conditions du lieu, mais il relève de sa volonté qu’il s’applique par le contact de sa puissance à tel ou tel lieu, et, s’il le veut, sans intermédiaire. Il en est ainsi de l’intellect qui, par l’intellection, peut être appliqué à un extrême, par exemple, ce qui est blanc, et ensuite à ce qui est noir, de manière indifférente, en pensant ou non aux couleurs intermédiaires, bien que le corps soumis à la couleur ne puisse passer du blanc au noir que par des intermédiaires.

[66856] Quodlibet I, q. 3 a. 2 ad 1 Ad primum ergo dicendum, quod verbum philosophi et eius probatio locum habet in motu continuo. Sed motus Angeli non oportet quod sit continuus: sed ipsa successio applicationum praedictarum motus eius dicitur, sicut et successio cogitationum vel affectionum dicitur motus spiritualis creaturae, secundum Augustinum super Genesim ad litteram.

<1> Cette parole du Philosophe et sa démonstration s’appliquent au mouvement continu. Or, il n’est pas nécessaire que le mouvement de l’ange soit continu, mais c’est la succession même des applications mentionnées qui est appelée mouvement chez lui ; de même la succession des pensées ou des sentiments est appelée un mouvement de la créature spirituelle, selon Augustin, Commentaire littéral de la Genèse, VIII.

[66857] Quodlibet I, q. 3 a. 2 ad 2 Ad secundum dicendum, quod hoc non accidit per corruptionem Angeli aut novam creationem, sed quia eius virtus supereminet loco.

<2> Cela ne se produit pas par une corruption de l’ange ou une nouvelle création, mais parce que sa puissance dépasse le lieu.

[66858] Quodlibet I, q. 3 a. 2 ad s. c. Ad illud vero quod in contrarium obiicitur, dicendum, quod Angelus non est in loco per commensurationem, sed per applicationem suae virtutis ad locum; quae quidem potest esse indifferenter et ad locum divisibilem et indivisibilem: unde potest continue moveri, sicut aliquid in loco divisibili existens, continue intercipiendo spatium; secundum vero quod in loco indivisibili est, non potest eius motus esse continuus, nec pertransire omnia media.

Quant à ce qui est objecté en sens contraire, il faut dire que l’ange n’est pas dans un lieu selon la mesure, mais par l’application de sa puissance à un lieu, ce qui peut exister indifféremment pour un lieu divisible et [un lieu] indivisible.Il peut donc se mouvoir de manière continue, comme ce qui se trouve dans un lieu divisible, en soustrayant l’espace de manière continue ; mais lorsqu’il est dans un lieu indivisible, son mouvement ne peut être continu ni passer par tous les intermédiaires.

 

 

Quaestio 4

 

<Question 4> [Sur l’homme]

Prooemium

[66859] Quodlibet I, q. 4 pr. Deinde quaerebatur de homine.- Et primo quantum ad bonum naturae.- Secundo quantum ad bonum gratiae.- Tertio quantum ad bonum gloriae.

Ensuite, on interrogeait sur l’homme : en premier lieu, sur le bien de la nature ; en deuxième lieu, sur le bien de la grâce ; en troisième lieu, sur le bien de la gloire.

 

Circa primum quaerebantur tria.

 

         Sur le premier point, trois questions étaient posées.

 

[66860] Quodlibet I, q. 4 pr. 1 Primo de unione animae ad corpus; utrum scilicet anima adveniente corpori, corrumpantur omnes formae quae prius inerant, et substantiales et accidentales.

 

         Premièrement, à propos de l’union de l’âme au corps : lorsque l’âme arrive dans le corps, toutes les autres formes qui s’y trouvaient antérieurement, substantielles comme accidentelles, sont-elles corrompues ?

[66861] Quodlibet I, q. 4 pr. 2 Secundo de potestate liberi arbitrii; utrum scilicet homo absque gratia possit se ad gratiam praeparare.

 

         Deuxièmement, à propos du pouvoir du libre arbitre : l’homme sans la grâce peut-il se préparer à la grâce ?

 

[66862] Quodlibet I, q. 4 pr. 3 Tertio de dilectione naturali; utrum scilicet homo in statu innocentiae dilexerit Deum plus quam omnia, et supra seipsum.

 

         Troisièmement, l’homme, dans l’état d’innocence, a-t-il aimé Dieu plus que tout et plus que lui-même ?

 

 

 

Articulus 1

 

[66863] Quodlibet I, q. 4 a. 1 tit. 1 Utrum anima adveniente corpori, corrumpantur omnes formae quae prius inerant, et substantiales et accidentales

 

<Article 1 [6]> Lorsque l’âme arrive dans le corps, toutes les autres formes qui s’y trouvaient antérieurement, substantielles comme accidentelles, sont-elles corrompues ?

 

 

[66864] Quodlibet I, q. 4 a. 1 tit. 2 Ad primum sic procedebatur: videtur quod per adventum animae non excludantur omnes formae quae prius inerant.

[66865] Quodlibet I, q. 4 a. 1 arg. 1 Dicitur enim Genes. II, 7: formavit Deus hominem de limo terrae, et inspiravit in faciem eius spiraculum vitae. Frustra autem formasset corpus, si inspirando animam, forma quam formando indiderat, excluderetur. Non ergo adveniente anima tolluntur omnes formae praecedentes.

         <1> Il semble que, par l’arrivée de l’âme, toutes les formes qui existaient antérieurement soient exclues. En effet, il est dit dans Gn 2, 7 : Dieu forma l’homme du limon de la terre et lui insuffla au visage un souffle de vie. Or, [Dieu] aurait inutilement formé le corps si, en insufflant l’âme, la forme qu’il lui avait donnée en le formant avait été exclue. À l’arrivée de l’âme, toutes les formes précédentes ne sont donc pas enlevées.

[66866] Quodlibet I, q. 4 a. 1 arg. 2 Praeterea, necesse est quod anima sit in corpore formato et disposito multis dispositionibus. Si ergo adveniens anima omnes praecedentes formas et dispositiones amovet, sequitur quod in instanti anima totum corpus formet; quod videtur esse solius Dei.

         <2> Il est nécessaire que l’âme existe dans un corps formé et possédant de multiples dispositions. Si donc l’âme en arrivant a écarté toutes les formes et les dispositions précédentes, il en découle que l’âme forme l’ensemble du corps en un instant, ce qui appartient à Dieu seul.

[66867] Quodlibet I, q. 4 a. 1 arg. 3 Praeterea, anima non est nisi in corpore mixto. Sed mixtio elementorum non fit solum secundum materiam, sed etiam secundum formas; alioquin esset corruptio. Ergo anima non excludit omnes formas in materia inventas.

         <3> L’âme n’existe que dans un corps mixte. Or, le mélange des éléments ne se réalise pas seulement selon la matière, mais aussi selon les formes, autrement, il s’agirait d’une corruption. L’âme n’exclut donc pas toutes les formes qui se trouvent dans la matière.

[66868] Quodlibet I, q. 4 a. 1 arg. 4 Praeterea, anima est perfectio. Perfectionis autem non est corrumpere, sed perficere. Non ergo adveniens corpori corrumpit formas praeexistentes.

         <4> L’âme est une perfection. Or, ce n’est pas le rôle de la perfection de corrompre, mais de perfectionner. [L’âme] qui arrive dans le corps ne corrompt donc pas les formes préexistantes.

 [66869] Quodlibet I, q. 4 a. 1 s. c. Sed contra, omnis forma adveniens existenti in actu, est forma accidentalis. Forma enim substantialis facit esse actu simpliciter. Sed si anima adveniens non destrueret praeexistentes formas, sed eis superadderetur, sequeretur quod adveniret existenti in actu: quia quaelibet forma, cum sit actus, facit esse in actu. Ergo anima adveniens excludit formas praeexistentes.

         Cependant, toute forme qui survient dans ce qui existe en acte est une forme accidentelle : en effet, la forme substantielle fait que quelque chose existe tout simplement en acte. Or, si l’âme en survenant ne détruisait pas les formes préexistantes mais leur était ajoutée, il en découlerait qu’elle surviendrait dans quelque chose qui existe en acte, car toute forme, puisqu’elle est acte, fait exister en acte. L’âme qui survient exclut donc les formes préexistantes.

[66870] Quodlibet I, q. 4 a. 1 co. Respondeo. Dicendum, quod impossibile est in uno et eodem esse plures formas substantiales: et hoc ideo quia ab eodem habet res esse et unitatem. Manifestum est autem quod res habet esse per formam: unde et per formam res habet unitatem. Et propter hoc, ubicumque est multitudo formarum, non est unum simpliciter, sicut homo albus non est unum simpliciter, nec animal bipes esset unum simpliciter si ab alio esset animal et ab alio bipes, ut philosophus dicit. Sed dicendum est, quod formae substantiales se habent ad invicem sicut numeri, ut dicitur in VIII Metaphysic.; vel etiam sicut figurae, ut de partibus animae dicit philosophus in II de anima. Semper enim maior numerus vel figura virtute continet in se minorem, sicut quinarius quaternarium, et pentagonus tetragonum; et similiter perfectior forma virtute continet in se imperfectiorem, ut maxime in animalibus patet. Anima enim intellectiva habet virtutem ut conferat corpori humano quidquid confert sensitiva in brutis; et similiter sensitiva facit in animalibus quidquid nutritiva in plantis, et adhuc amplius. Frustra ergo esset in homine alia anima sensitiva praeter intellectivam, ex quo anima intellectiva virtute continet sensitivam, et adhuc amplius; sicut frustra adderetur quaternarius posito quinario. Et eadem ratio est de omnibus formis substantialibus usque ad materiam primam; ita quod non est in homine diversas formas substantiales invenire, sed solum secundum rationem; sicut consideramus eum ut viventem per animam nutritivam, et ut sentientem per animam sensitivam, et sic de aliis. Manifestum est autem quod semper, adveniente forma perfecta, tollitur forma imperfecta, sicut etiam adveniente figura pentagoni, tollitur quadrati. Unde dico, quod adveniente anima humana, tollitur forma substantialis quae prius inerat; alioquin generatio esset sine corruptione alterius, quod est impossibile. Formae vero accidentales quae prius inerant disponentes ad animam, corrumpuntur quidem non per se, sed per accidens ad corruptionem subiecti: unde manent eaedem specie, sed non eaedem numero; sicut etiam contingit circa dispositiones formarum elementarium, quae primitus materiae advenire apparent.

 

         Réponse. Il est impossible qu’existent dans une seule et même chose plusieurs formes substantielles, et cela, parce qu’une chose tient son être et son unité du même [principe]. Or, il est clair qu’une chose tient son être de sa forme ; une chose tient donc aussi son unité de sa forme. Pour cette raison, partout où existe une multitude de formes, cela n’est pas un simplement. Ainsi, un «homme blanc» n’est pas quelque chose d’un simplement ; un «animal bipède» ne serait pas non plus quelque chose d’un simplement, s’il tenait d’une chose d’être animal et d’une autre d’être bipède, comme le dit le Philosophe.

         Or, il faut savoir que les formes substantielles entretiennent entre elles le même rapport que les nombres, comme il est dit dans Métaphysique, VIII, ou que les figures, comme le dit le Philosophe à propos des parties de l’âme, dans Sur l’âme, II. En effet, le nombre [plus grand] ou la figure plus grande contient toujours en puissance la plus petite, comme le nombre cinq [contient] le nombre quatre, et le pentagone, le tétragone. De même, la forme plus parfaite par sa puissance contient-elle en elle la forme plus imparfaite, comme il apparaît surtout pour les âmes : en effet, l’âme intellective a la capacité de conférer au corps humain tout ce que confère [l’âme] sensitive aux animaux sans raison ; de même, [l’âme] sensitive produit-elle chez les animaux tout ce que [l’âme] nutritive produit dans les plantes, et encore davantage.

         Une âme sensitive serait donc inutile chez l’homme en plus de [l’âme] intellective, du fait que l’âme intellective contient en sa puissance l’âme sensitive, et encore davantage, comme on ajouterait inutilement le nombre quatre après avoir posé le nombre cinq. Et le raisonnement est le même pour toutes les formes substantielles jusqu’à la matière première. De sorte qu’on ne trouve pas [réellement] chez l’homme diverses formes substantielles, mais seulement selon la raison, comme lorsque nous le considérons comme vivant par l’âme nutritive et comme sensible par l’âme sensitive, et ainsi de suite.

         Or, il est clair que, lorsque survient une forme parfaite, la forme imparfaite est écartée, de même que lorsque la figure d’un pentagone survient, la figure du carré est écartée. Je dis donc que, lorsque l’âme humaine survient, la forme substantielle qui existait antérieurement est écartée, autrement la génération de l’un existerait sans corruption d’un autre, ce qui est impossible. Mais les formes accidentelles qui existaient antérieurement et préparaient à l’âme sont corrompues, non par elles-mêmes, mais par accident, en raison de la corruption du sujet. Elles restent donc les mêmes par l’espèce, mais non pas les mêmes selon le nombre, comme cela arrive aussi pour les dispositions des formes élémentaires qui paraissent advenir en premier à la matière.

[66871] Quodlibet I, q. 4 a. 1 ad 1 Ad primum ergo dicendum, quod secundum Basilium, spiraculum vitae dicitur ibi gratia sancti spiritus; et sic obiectio cessat. Si autem, ut Augustinus dicit, spiraculum vitae sit ipsa anima, non oportebit dicere quod alia forma formatum sit corpus hominis de limo terrae quam ipso spiraculo vitae divinitus inspirato: non enim illa formatio tempore praecessit inspirationem. Nisi forte velimus dicere, illam formationem referri ad dispositiones accidentales, puta figuram, et alia huiusmodi, quae quodam rationis ordine praeintelliguntur in corpore ante animam intellectivam, sicut materiales dispositiones; quibus tamen praeintelligitur ipsa anima intellectiva, non in quantum est intellectiva, sed in quantum continet in se virtutem aliquam de imperfectioribus formis.

         <1> Selon Basile, on appelle ici «souffle de vie» la grâce du Saint-Esprit, et ainsi l’objection disparaît. Toutefois, si, comme le dit Augustin, le souffle de vie est l’âme elle-même, il n’est pas nécessaire de dire que le corps de l’homme formé du limon de la terre a été formé d’une autre forme que le souffle de vie divinement insufflé. En effet, cette formation n’a pas précédé l’insufflation, à moins que nous ne voulions dire que cette formation renvoie aux dispositions accidentelles, par exemple, à une silhouette et à d’autres choses de ce genre, qui, selon l’ordre de la raison, sont présupposées dans un corps antérieurement à l’âme intellective, comme des dispositions matérielles. Toutefois, l’âme intellective elle-même est présupposée, non pas en tant qu’elle est intellective, mais en tant qu’elle contient en elle-même une des formes imparfaites.

[66872] Quodlibet I, q. 4 a. 1 ad 2 Ad secundum dicendum, quod anima cum advenit corpori, non facit esse corpus effective, sed formaliter tantum. Effective autem facit corpus esse illud quod dat corpori formam ut perficiens; ut disponens autem illud quod praeoperatur ad formam, paulatim autem et ordine quodam inducendo materiam ad propinquiorem formam aut dispositionem. Quanto enim propinquior fuerit forma aut dispositio, tanto minor est resistentia ad introductionem formae et dispositionis completae: facilius enim fit ignis ex aere quam ex aqua, quamvis utraque forma immediate adsit materiae.

         <2> L’âme, lorsqu’elle survient dans le corps, ne fait pas exister le corps effectivement, mais seulement quant à sa forme. Ce qui fait exister le corps effectivement est ce qui donne au corps sa forme en le perfectionnant, en disposant ce qui est fait antérieurement en vue de la forme, en amenant la matière peu à peu et selon un certain ordre à une forme ou à une disposition plus rapprochée. Car plus la forme ou la disposition est proche, moins forte est la résistance à l’introduction de la forme et de la disposition complète. En effet, le feu est produit plus facilement à partir de l’air qu’à partir de l’eau, bien que les deux formes soient immédiatement présentes dans la matière.

[66873] Quodlibet I, q. 4 a. 1 ad 3 Ad tertium dicendum, quod Avicenna posuit formas elementorum actu remanere in mixto. Quod non potest esse, quia formae elementorum non possunt esse in una parte materiae simul; et sic oportet quod sint in diversis materiae partibus, quae distinguuntur secundum dimensivae quantitatis divisionem: et sic oportebit quod vel plura corpora sint simul, vel quod non sit mixtio vera totius ad totum, sed mixtio ad sensum, secundum minima iuxta se posita. Averroes autem in III de caelo dicit, quod formae elementorum sunt mediae inter formas accidentales et substantiales, et quod recipiunt magis et minus; et sic formis elementorum remissis, et quodam modo ad medium redactis, quodammodo fit mixtio. Sed hoc est minus possibile quam primum. Nam forma substantialis est terminus quidam esse specifici, unde in indivisibili est ratio formae sicut ratio numeri et figurae, nec est possibile ut intendatur vel remittatur; sed omnis additio vel subtractio facit aliam speciem. Et ideo aliter dicendum, secundum philosophum in I de generatione, quod formae miscibilium non manent in mixto actu, sed virtute; prout scilicet virtus formae substantialis manet in qualitate elementari, licet remissa, et quasi ad medium redacta: qualitas enim elementaris agit in virtute formae substantialis; alioquin actio quae est per calorem ignis, non terminaretur ad formam substantialem.

         <3> Avicenne a affirmé que les formes élémentaires demeuraient dans le mélange, ce qui ne peut être le cas, car les formes des éléments ne peuvent exister dans une seule partie de la matière en même temps. Il faut donc qu’elles existent dans diverses parties de la matière, qui se différencient par la division de la quantité dimensionnelle. Ainsi il faudra soit que plusieurs corps existent en même temps, soit qu’il ne s’agisse pas d’un mélange total, mais d’un mélange apparent, selon que de très petites choses [existent] à côté les unes des autres. — Averroès, dans Sur le ciel, III, dit que les formes des éléments sont intermédiaires entre les formes accidentelles et substantielles, et qu’elles reçoivent plus ou moins. Ainsi, une fois enlevées les formes des éléments et celles-ci ramenées d’une certaine façon à un état intermédiaire, une sorte de mélange se réalise. Mais cela est encore moins possible que ce qui précède, car la forme substantielle est le terme d’un être spécifique. Ainsi, pour l’indivisible, existe la raison de forme comme la raison de nombre et de figure, et il n’est pas possible qu’elle soit poursuivie ou enlevée, mais toute addition ou soustraction donne une autre espèce. — C’est pourquoi il faut parler autrement, comme le Philosophe, Sur le génération, I : les formes de ce qui est susceptible d’être mélangé ne demeurent pas en acte dans le mélange, mais en puissance, pour autant que la puissance de la forme substantielle demeure dans une qualité élémentaire, bien que diminuée et comme ramenée à un état intermédiaire. En effet, la qualité élémentaire agit en vertu de la forme substantielle, autrement l’action qui existe par la chaleur du feu n’atteindrait pas la forme substantielle.

[66874] Quodlibet I, q. 4 a. 1 ad 4 Ad quartum dicendum, quod anima, cum sit forma, est quidem perfectio quaedam particularis, non autem universalis; et ideo ea adveniente sic aliquid perficitur, ut tamen aliquid corrumpatur

         <4> L’âme, puisqu’elle est forme, est une certaine perfection particulière, et non universelle. C’est pourquoi, lorsqu’elle survient, elle perfectionne une chose de telle manière qu’une autre chose est corrompue.

 

 

Articulus 2

[66875] Quodlibet I, q. 4 a. 2 tit. 1 Utrum homo absque gratia possit se ad gratiam praeparare

<Article 2 [7]> L’homme peut-il se préparer à la grâce sans la grâce ?

[66876] Quodlibet I, q. 4 a. 2 tit. 2