Commentaire de saint Thomas d'Aquin
Docteur
de l'Eglise
Du
traité de la métaphysique d'Aristote
Traduction en cours.
Abbé Dandenault 1950, Guy Delaporte 2004,
Georges Comeau 2011.
Uniquement Livres I à
VI
Livres V, traduit par Georges Comeau , 2015
Liivres VII à XII en projet, par
Georges Comeau
Édition numérique, http://docteurangelique.free.fr 2015
PROLOGUE
(Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
PROLOGUE
(Traduction Guy Delaporte, 2004)
Leçon
1, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
1, [La dignité de la Sagesse des causes] (Traduction Abbé Dandenault v. 1960).
Leçon
1, (Traduction Guy Delaporte 2004).
Leçon
2, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
2, [Les causes que regarde la sagesse] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960).
Leçon
2, (Traduction Guy Delaporte, 2004).
Leçon
3 texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
3, [Le caractère de la sagesse] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
Leçon 3,
(Traduction Guy Delaporte 2004).
Leçon
4, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
(A
partir d’ici : Traduction Georges Comeau, 2010)
Leçon
5, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
5 [Opinions des anciens sur la cause efficiente] (Traduction Georges Comeau,
2010)
Leçon
6, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
6 [Opinions d’Anaxagore et d’Empédocle] (Traduction Georges Comeau, 2010)
Leçon
7, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
8, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
8 [Opinion de Pythagore sur les principes] (Traduction Georges Comeau, 2010)
Leçon
9 [Opinions diverses sur les principes de l’univers entier] (Traduction Georges
Comeau, 2010)
Leçon
10 [Opinion de Platon et cause formelle] (Traduction Georges Comeau, 2010)
Leçon
11, (Traduction abbé Dandenault, v. 1960)
Leçon
12 (Traduction Georges Comeau, 2010)
Leçon
13 (Traduction Georges Comeau, 2010)
Leçon
14 (Traduction Georges Comeau, 2010)
Leçon
15 (Traduction Georges Comeau, 2011)
Leçon
16 (Traduction Georges Comeau, 2011)
Leçon
17 (Traduction Georges Comeau, 2011)
LIVRE
2 : [LA VERITE] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
Leçon
1, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
2, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
2, [La métaphysique est la science de la vérité] (Traduction Abbé Dandenault,
v. 1960)
Leçon
3, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
3, [Il y a toujours une première cause] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
Leçon
4, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
4, [Il n’y a pas une infinité de causes] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
Leçon
5, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
5, [Les différentes manières de chercher la vérité] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
LIVRE
3 (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960, et Georges Comeau, 2011)
Leçon
1, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
1, (Traduction Marie-Hélène Deloffre, essai)
Leçon
2, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
2, (Traduction Marie-Hélène Deloffre, essai)
Leçon
3, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
3, (Traduction Marie-Hélène Deloffre, essai)
Leçon
4, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
5, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
6, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
7 Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
8, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
9, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
10, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
11, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
12, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
13, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
14, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
15, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
1, Texte d’Aristote [La métaphysique, science de l'être en tant qu’être]
Leçon
2, Commentaire de saint Thomas [Science de l’être et de l’un] (Traduction Abbé
Dandenault)
Leçon
4, Commentaire de saint Thomas [La philosophie première étudie tous les
contraires]
(Traduction
Abbé Dandenault et du Père Gardeil op, v. 1960)
Leçon
5, Commentaire de saint Thomas [Les premiers príncipes de la démonstration]
Leçon
6, Commentaire de saint Thomas [Le principe de contradiction]
(Traduction
Abbé Dandenault et Père Gardeil op, v. 1960)
Leçon
9, Commentaire de saint Thomas [Trois autres preuves] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
LIVRE
5 : [Les mots et leur sens]
Leçon
1, Commentaire de saint Thomas [La notion de principe] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
Leçon
2, Commentaire de saint Thomas [Les quatre causes] (Traduction Abbé Dandenault,
v. 1960)
Leçon
4, Commentaire de saint Thomas [L’élément] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
5, Commentaire de saint Thomas [La nature] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
6, Commentaire de saint Thomas [Le nécessaire] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
7, Commentaire de saint Thomas [L’un] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
Leçon
8, Commentaire de saint Thomas [L’un (suite)] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
10, Commentaire de saint Thomas [Substance] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
11, Commentaire de saint Thomas [L’identique] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
12, Commentaire de saint Thomas [Le divers] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
14, Commentaire de saint Thomas [Puissance, impuissance] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
Leçon
15, Commentaire de saint Thomas [Quantité] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
16, Commentaire de saint Thomas [Qualité] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
Leçon
17, Commentaire de saint Thomas [Le relatif] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
18, Commentaire de saint Thomas [Le parfait] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960)
Leçon
19, Commentaire de saint Thomas [La limite, “en quoi”] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
Leçon
22, Commentaire de saint Thomas [Genre, accident] (Traduction Abbé Dandenault,
v. 1960)
Leçon
2, Commentaire de saint Thomas [Qu’est-ce que l’être?] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
Leçon
3, Commentaire de saint Thomas [L’accident] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
Leçon
4, Commentaire de saint Thomas [Le vrai et le faux] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
Leçon
4, (Traduction par Marie-Hélène Deloffre, 2004)
Leçon
1, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
1, Commentaire de saint Thomas (Traduction Georges Comeau, 2013)
Leçon
2 Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
2, Commentaire de saint Thomas (Traduction Georges Comeau, 2013)
Leçon
3, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
3, commentaire de saint Thomas (Traduction Georges Comeau, 2014)
Leçon
4, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
4, commentaire de saint Thomas (Traduction Georges Comeau, 2014)
Leçon
5, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
5, commentaire de saint Thomas (Traduction Georges Comeau, 2015)
Leçon
6, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
6, commentaire de saint Thomas (Traduction Georges Comeau, 2015)
Leçon
7, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
8, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
9, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
10, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
11, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
12, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
13, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
14, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
15, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
16, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
Leçon
17, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
NOTE DU TRADUCTEUR
J’ai toujours cru qu’un commentaire ne peut pas se séparer du texte
commenté. Si j’avais eu à traduire un commentaire de saint Thomas sur les
Saintes Écritures, je n’aurais pas coordonné le commentaire avec le texte de la
Bible de Jérusalem ou d’une autre Bible courante en français, mais avec une
traduction française de la Vulgate, telle que celle de l’abbé Glaire, faite au
XIXe siècle.
Dans le cas des commentaires sur Aristote, l’application de cette idée
pose des problèmes particuliers, et c’est quelque chose que personne n’a fait à
ma connaissance, en français du moins. Le texte que saint Thomas a commenté
n’est pas la traduction de Tricot, de Barthélémy Saint-Hilaire ou de qui que ce
soit; c’est la traduction latine de
Guillaume de Moerbeke, faite vers 1260. Comme on le sait, cette traduction est
excessivement littérale et souvent non grammaticale.
J’ai donc entrepris de traduire en français le texte de Moerbeke pour
que la traduction du commentaire de saint Thomas puisse s’y appuyer. Je tente
d’en donner une traduction littérale dans la mesure du possible, mais il faut
nécessairement garder un juste milieu entre une traduction totalement littérale
qui serait totalement illisible et une traduction qui donne une bonne idée du
texte que saint Thomas a eu à commenter, tout en étant au moins grammaticale et
compréhensible dans une certaine mesure.
Cette façon de procéder m’aurait été tout à fait impossible sans l’aide
constante des traductions anglaises et françaises d’Aristote, nécessaires pour
déchiffrer à peu près le sens de la traduction de Moerbeke. Ce travail considérable en vaut-il la peine? Je laisse à
d’autres le soin d’en juger. Mais il m’a permis, tout au moins, d’apprécier
l’œuvre de saint Thomas sous un jour différent :
comment a-t-il pu comprendre quoi que ce soit à un texte aussi obscur et en
donner une explication aussi limpide? Car j’ai pu observer constamment le
contraste entre la difficulté de donner une traduction fidèle du texte de
Moerbeke et, dans bien des passages, la facilité avec laquelle j’ai pu traduire
saint Thomas presque au fil de la plume.
Je crois que s’il existait un traducteur automatique du grec antique au
latin médiéval, la traduction d’Aristote qu’il donnerait serait très semblable
au texte de Moerbeke, avec ses innombrables quidem,
igitur, vero, etc, qui correspondent aux particules dénuées de sens du grec
d’Aristote.
Tout cela me rappelle une anecdote racontée au sujet de saint Thomas.
Quelqu’un lui a demandé un jour pour quelle grâce, après la grâce sanctifiante,
il avait la plus grande reconnaissance envers Dieu. Réponse de saint Thomas : « Chaque page que j’ai lue, je l’ai
comprise. » Je pense qu’une grâce très particulière a dû être accordée à
saint Thomas pour comprendre la traduction de Moerbeke.
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Prooemium |
PROLOGUE (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
|
PROLOGUE (Traduction Guy
Delaporte, 2004)
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[81566] Sententia
Metaphysicae, pr. Sicut docet philosophus in politicis suis, quando aliqua
plura ordinantur ad unum, oportet unum eorum esse regulans, sive regens, et
alia regulata, sive recta. Quod quidem patet in unione animae et corporis;
nam anima naturaliter imperat, et corpus obedit. Similiter etiam inter animae
vires: irascibilis enim et concupiscibilis naturali ordine per rationem
reguntur. |
Comme l’enseigne le Philosophe
dans ses Politiques, lorsque
plusieurs réalités sont ordonnées à quelque chose d’un, il faut que l’une
d’elles ait un rôle de direction ou de commandement, et que les autres soient
réglées ou gouvernées. Ce que l’on voit manifestement dans l’union du corps
et de l’âme : l’âme naturellement commande et le corps obéit. Il en est
de même entre les puissances de l’âme: l’ordre naturel veut que la raison
commande à l’irascible et au concupiscible. |
[81566]
Conformément à la
doctrine politique d’Aristote, lorsque plusieurs objets sont ordonnés à une
certaine unité, l’un d’entre eux doit être le guide qui régit les autres.
L’union du corps et de l’âme en est un exemple patent : l’âme commande et le
corps obéit. De même, au sein des puissances de l’âme, l’irascible et le
concupiscible sont naturellement gouvernés et ordonnés par la raison. |
|
|
Omnes autem scientiae et artes ordinantur in unum,
scilicet ad hominis perfectionem, quae est eius beatitudo. Unde necesse est,
quod una earum sit aliarum omnium rectrix, quae nomen sapientiae recte
vindicat. Nam sapientis est alios ordinare. |
Or, toutes les sciences et tous
les arts sont ordonnés à une fin unique, la perfection de l’homme, qui est
son bonheur. Il est donc nécessaire que l’une de ces sciences ait un rôle de
direction et de commandement à l’égard des autres. Cette science revendique à
bon droit le nom de sagesse. En effet, il appartient au sage d’ordonner les
autres savants. |
Or tous les arts et
toutes les sciences tendent vers un seul but : la perfection humaine, qui
n’est autre que le bonheur. C’est pourquoi l’un d’entre eux doit
nécessairement diriger les autres. Celui-ci revendique alors à juste titre le
nom de sagesse car le propre du sage est de les ordonner. |
|
|
Quae autem sit haec scientia, et circa qualia,
considerari potest, si diligenter respiciatur quomodo est aliquis idoneus ad regendum.
Sicut enim, ut in libro praedicto philosophus dicit, homines intellectu
vigentes, naturaliter aliorum rectores et domini sunt: homines vero qui sunt
robusti corpore, intellectu vero deficientes, sunt naturaliter servi: ita
scientia debet esse naturaliter aliarum regulatrix, quae maxime
intellectualis est. Haec autem est, quae circa maxime intelligibilia
versatur. |
Quelle est cette science, quelles
réalités elle étudie, on peut le savoir si l’on examine avec attention
comment quelqu’un est apte au commandement. En effet, conformément à ce que
dit le Philosophe dans le livre précité, les hommes d’une vigoureuse
intelligence sont naturellement chefs et maîtres des autres, alors que ceux
qui sont robustes de corps mais faibles d’intelligence, sont naturellement
serviteurs (esclaves). Ainsi, c’est la science la plus intellectuelle qui
doit présider aux autres et les diriger. Et cette science est celle qui porte
sur ce qui est le plus intelligible. |
Pour étudier cette
science, et délimiter son domaine, il faut d’abord observer attentivement la
façon dont il convient de diriger. Aristote a écrit dans l’ouvrage cité que
les hommes à l’intelligence vigoureuse dominent et dirigent naturellement les
autres, tandis que ceux qui ont la robustesse physique, mais des facultés
intellectuelles limitées, doivent naturellement être gouvernés. De la même
façon, sera naturellement directrice la science la plus intellectuelle,
c’est-à-dire celle qui se tourne vers les réalités les plus intelligibles. |
|
|
Maxime autem intelligibilia tripliciter accipere
possumus. Primo quidem ex ordine intelligendi. Nam ex quibus intellectus
certitudinem accipit, videntur esse intelligibilia magis. Unde, cum certitudo
scientiae per intellectum acquiratur ex causis, causarum cognitio maxime
intellectualis esse videtur. Unde et illa scientia, quae primas causas
considerat, videtur esse maxime aliarum regulatrix. |
On peut établir ce que sont ces
réalités les plus intelligibles, à partir d’un triple point de vue. En premier,
d’après l’ordre de la compréhension intellectuelle. En effet, ce qui est
source de certitude pour l’intelligence semble être plus intelligible. C’est
pourquoi, puisque la certitude de la science est acquise par l’intelligence à
partir des causes, il semble que la connaissance des causes est la
connaissance la plus intellectuelle. Et donc, la science qui considère les
causes premières semble être celle qui ordonne et dirige le plus les autres
sciences. |
Or on peut donner
trois façons d’être plus intelligible : 1) En regardant la
démarche de la connaissance. La source de la certitude intellectuelle parait
en effet être ce qu’il y a de plus intelligible. Comme l’intelligence
acquiert une certitude scientifique à partir des causes, la connaissance de
ces dernières a donc le plus haut degré d’intellectualité. Aussi la science
des causes premières est-elle le plus vraisemblablement celle qui dirige les
autres. |
|
|
Secundo ex comparatione intellectus ad sensum. Nam,
cum sensus sit cognitio particularium, intellectus per hoc ab ipso differre
videtur, quod universalia comprehendit. Unde et illa scientia maxime est
intellectualis, quae circa principia maxime universalia versatur. Quae quidem
sunt ens, et ea quae consequuntur ens, ut unum et multa, potentia et actus.
Huiusmodi autem non debent omnino indeterminata remanere, cum sine his
completa cognitio de his, quae sunt propria alicui generi vel speciei, haberi
non possit. Nec iterum in una aliqua particulari scientia tractari debent:
quia cum his unumquodque genus entium ad sui cognitionem indigeat, pari
ratione in qualibet particulari scientia tractarentur. Unde restat quod in
una communi scientia huiusmodi tractentur; quae cum maxime intellectualis
sit, est aliarum regulatrix. |
Le second point de vue se prend de
la comparaison entre l’intelligence et le sens. En effet, le sens
s’identifiant à la connaissance des choses particulières, il semble que
l’intelligence en diffère par le fait qu’elle connaît les universels. D’où il
s’ensuit que la science la plus intellectuelle est celle qui porte sur les
principes qui sont les plus universels. Ces principes sont l’être et ce qui
est consécutif à l’être, comme l’un et le multiple, la puissance et l’acte.
Or, ces principes universels ne doivent pas être laissés tout à fait
indéterminés puisque, sans eux, une connaissance complète de ce qui est
propre à un genre ou à une espèce ne peut avoir lieu. On ne doit pas non plus
en faire l’étude dans une science particulière. Chaque genre d’être ayant
besoin de la connaissance de ces choses communes pour se connaître lui-même,
chaque science particulière aurait également raison d’en traiter. Il reste
donc que ces choses communes sont étudiées dans une seule science commune,
laquelle, étant la plus intellectuelle, préside aux autres sciences. |
2) En comparant
l’intelligence aux sens. L’intelligence diffère des sens en ce que ceux-ci
donnent une connaissance du singulier, tandis que celle-là embrasse les
universels. La science la plus intellectuelle est donc celle qui se tourne
vers les principes les plus universels, lesquels sont l’être et ce qui s’y
attache, comme l’un et le multiple, la puissance et l’acte, etc. Les choses
de ce genre ne doivent pas rester à jamais indéterminées, car on ne peut
avoir sans elles une connaissance complète de ce qui est propre aux
différents genres d’êtres et à leurs espèces. Elles ne doivent pas non plus
faire l’objet d’une science supplémentaire, car elles sont nécessaires pour
connaître chaque genre de réalité, de sorte que chaque science devrait les
étudier au même titre. Reste par conséquent la solution d’en traiter dans une
science commune, qui sera la plus intellectuelle et dirigera les autres. |
|
|
Tertio ex ipsa cognitione intellectus. Nam cum unaquaeque
res ex hoc ipso vim intellectivam habeat, quod est a
materia immunis, oportet illa esse maxime intelligibilia, quae sunt maxime a
materia separata. Intelligibile enim et intellectum oportet proportionata
esse, et unius generis, cum intellectus et intelligibile in actu sint unum.
Ea vero sunt maxime a materia separata, quae non tantum a signata materia
abstrahunt, sicut formae naturales in universali acceptae, de quibus
tractat scientia naturalis, sed omnino a materia
sensibili. Et non solum secundum rationem, sicut mathematica, sed etiam
secundum esse, sicut Deus et intelligentiae. Unde scientia, quae de istis
rebus considerat, maxime videtur esse intellectualis, et aliarum princeps
sive domina. |
Le troisième point de vue se tire
de la connaissance elle-même de l’intelligence. Puisque chaque chose a une
capacité d’intelligibilité de ce qu’elle est dépouillée ou exempte de
matière, il faut que les choses les plus intelligibles soient celles qui sont
les plus séparées de la matière. En effet, l’intelligible et l’intellect
doivent être proportionnés, l’intellect et l’intelligible en acte étant un.
Or, les choses qui sont les plus séparées de la matière, sont non seulement
celles qui font abstraction de la matière signifiée « comme les formes
naturelles conçues dans leur universalité, dont traite la science
naturelle », mais celles qui font complètement abstraction de la matière
sensible. Et non seulement les formes qui sont abstraites quant à leur notion
ou définition, comme les êtres mathématiques, mais aussi quant à leur
existence comme Dieu et les intelligences. Voilà pourquoi la science qui
traite de ces êtres semble être au plus haut point à intellectuelle, et reine
ou maîtresse des autres sciences. |
3) En s’arrêtant sur
la connaissance même de l’intelligence. Comme la capacité de toute chose à
être connue est fonction de son détachement de la matière, est le plus
intelligible ce qui en est le plus libre. L’intelligible et l’intelligence
sont adaptés l’un à l’autre, et de même genre, car ils deviennent un seul
acte. Sont par ailleurs les plus détachées de la matière les réalités qui non
seulement sont abstraites de leur conditionnement individuel, comme les
formes naturelles considérées dans leur universalité, et dont traite la
philosophie de la nature, mais même sont abstraites de tout aspect sensible
de la matière. Et cette séparation n’est pas seulement le fait de la raison,
comme pour les mathématiques, mais aussi de l’être, comme pour Dieu et les
esprits. Aussi la connaissance de ces réalités est-elle la plus
intellectuelle et la reine des sciences. |
|
|
Haec autem triplex consideratio, non diversis, sed
uni scientiae attribui debet. Nam praedictae substantiae separatae sunt universales
et primae causae essendi. Eiusdem autem scientiae est considerare causas
proprias alicuius generis et genus ipsum: sicut naturalis considerat
principia corporis naturalis. Unde oportet quod ad eamdem scientiam pertineat
considerare substantias separatas, et ens commune, quod est genus, cuius sunt
praedictae substantiae communes et universales causae. |
Ces trois études, dont nous venons
de parler, ne relèvent pas de sciences diverses, mais d’une seule. En effet,
les substances séparées ci-haut mentionnées sont les causes universelles et
premières de l’être. Or, il appartient à une même science de considérer les
causes propres d’un genre et le genre lui-même : ainsi, le philosophe de
la nature considère les principes du corps naturel. Il faut donc qu’il
appartienne à la même science de considérer les substances séparées et l’être
universel, qui est le genre, dont les substances susdites sont les causes
communes et universelles. |
On ne peut accorder à
des sciences différentes chacune de ces trois caractéristiques, mais toutes
vont à la même, car ce sont ces substances séparées dont on a parlé, qui sont
les universels et les causes premières de l’existence. Il revient à une même
science d’étudier un genre de réalités donné et les causes propres de ce
genre. La philosophie de la nature, par exemple, étudie les principes des
corps physiques. C’est donc une même science qui doit aborder l’être en
général et les substances séparées, le premier étant le genre dont les
secondes sont les causes universelles. |
|
|
Ex quo apparet, quod quamvis ista scientia praedicta
tria consideret, non tamen considerat quodlibet eorum ut subiectum, sed ipsum
solum ens commune. Hoc enim est subiectum in scientia, cuius causas et
passiones quaerimus, non autem ipsae causae alicuius generis quaesiti. |
De là il appert que, bien que
cette science considère les trois choses susdites, ce n’est pas n’importe
quelle d’entre elles qu’elle considère comme sujet, mais uniquement l’être
commun lui-même. En effet, ce qui est le sujet d’une science, c’est ce dont
nous recherchons les causes et les propriétés, et non pas les causes
elles-mêmes du genre étudié : la connaissance des causes d’un certain
genre est la fin à laquelle atteint la considération de la science de ce
genre. Mais bien que le sujet de cette science soit l’être en général, l’être
commun, on dit cependant qu’elle porte tout entière sur ce qui est séparé de
la matière et selon l’existence et selon la notion. La raison en est que l’on
dit séparé de la matière, et quant à l’existence et quant à la notion, non
seulement ce qui ne peut jamais exister dans la matière, comme Dieu et les
substances séparées, mais même ce qui peut exister sans matière, comme l’être
commun. Ce qui ne pourrait avoir lieu si ces choses, comme l’être commun,
dépendaient de la matière dans leur existence. |
Si cette science
étudie les trois points que l’on a soulevés, la notion générale d’être en est
cependant le seul sujet, à l’exclusion de tout autre. Le sujet d’une science est
en effet ce dont on cherche les causes et les attributs, et non ces causes
elles-mêmes. La connaissance des causes d’un genre de réalités est plutôt la
perfection à laquelle une science peut parvenir. Quoique le sujet de notre
science soit le fait d’être en général, il vaut tout à fait pour ce qui est
indépendant de la matière et pour exister et pour être compris, car sont
ainsi non seulement les êtres qui ne peuvent en aucun cas exister de façon
matérielle, comme Dieu ou les esprits, mais aussi ceux qui peuvent parfois se
passer de la matière, comme le fait d’être par exemple, ce qui ne saurait
arriver si leur existence était liée à la matière. |
|
|
Secundum igitur tria praedicta, ex quibus perfectio huius
scientiae attenditur, sortitur tria nomina. Dicitur enim scientia divina sive
theologia, inquantum praedictas substantias considerat. Metaphysica,
inquantum considerat ens et ea quae consequuntur ipsum. Haec enim
transphysica inveniuntur in via resolutionis, sicut magis communia post minus
communia. Dicitur autem prima philosophia, inquantum primas rerum causas
considerat. |
Donc, conformément à ces trois
choses qu’elle étudie, par rapport auxquelles doit se prendre sa perfection,
cette science a reçu trois noms. En effet, on l’appelle science divine ou
théologie, en tant qu’elle considère les substances ci-haut mentionnées. On
l’appelle métaphysique, en tant qu’elle considère l’être et ce qui lui est
consécutif. En effet, ces choses trans-physiques sont trouvées par voie de
résolution, comme les choses plus communes sont trouvées après les choses
communes. On l’appelle aussi philosophie première, en tant qu’elle considère
les causes premières des choses. |
On donne trois noms à
cette science, correspondant à ses trois traits de perfection : On l’appelle
science de Dieu ou théologie parce qu’elle étudie les substances dont on a
parlé ; elle est dite aussi métaphysique, car étudiant l’être et ce qu’il
inclut, sa façon de résoudre va au-delà de la physique, comme on s’élève du
moins universel au plus universel ; elle est dite enfin philosophie première
en raison de sa considération sur les causes premières. |
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Sic igitur patet quid sit subiectum huius scientiae,
et qualiter se habeat ad alias scientias, et quo nomine nominetur |
On voit donc ainsi clairement quel
est le sujet de cette science, quelles sont ses relations aux autres
sciences, et quel nom on lui donne. |
Voilà donc quels sont le
sujet de cette science, ses rapports avec les autres disciplines, et le nom
qu’on doit lui donner. |
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LIVRE 1 : [La Sagesse]
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Liber 1 |
ON TRAITE DE LA NATURE
ET DE LA PERFECTION DE CETTE SCIENCE DIVINE QU’ON APPELLE SAGESSE. ON
RAPPORTE ET ON REFUTE LES OPINIONS DES PREMIERS PHILOSOPHES SUR LES CAUSES ET
LES PRINCIPES DES CHOSES. |
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Leçon 1, texte d’Aristote,
traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Tous les hommes ont un désir naturel de
savoir, comme le témoigne l’ardeur avec laquelle on recherche les
connaissances qui s’acquièrent par les sens. On les recherche, en effet, pour
elles-mêmes et indépendamment de leur utilité, surtout celles que nous devons
à la vue ; car ce n’est pas seulement dans un but pratique, c’est sans
vouloir en faire aucun usage, que nous préférons en quelque manière cette
sensation à toutes les autres ; cela vient de ce qu’elle nous fait
connaître plus d’objets, et nous découvre plus de différences. La nature a
donné aux animaux la faculté de sentir : mais chez les uns, la sensation
ne produit pas la mémoire, chez les autres, elle la produit ; et c’est
pour cela que ces derniers sont plus intelligents et plus capables
d’apprendre que ceux qui n’ont pas la faculté de se ressouvenir.
L’intelligence toute seule, sans la faculté d’apprendre, est le partage de
ceux qui ne peuvent entendre les sons, comme les abeilles et les autres
animaux de cette espèce ; la capacité d’apprendre est propre à tous ceux
qui réunissent à la mémoire le sens de l’ouïe. Il y a des espèces qui sont
réduites à l’imagination et à la mémoire, et qui sont peu capables
d’expérience : mais la race humaine s’élève jusqu’à l’art et jusqu’au
raisonnement. C’est la mémoire qui dans l’homme produit l’expérience ;
car plusieurs ressouvenirs d’une même chose constituent une expérience ;
aussi l’expérience paraît-elle presque semblable à la science et à
l’art ; et c’est de l’expérience que l’art et la science viennent aux
hommes ; car, comme le dit Polus, et avec raison, c’est l’expérience qui
fait l’art, et l’inexpérience le hasard. L’art commence, lorsque, de
plusieurs données empruntées à l’expérience, se forme une seule notion
générale, qui s’applique à tous les cas analogues. Savoir que Callias étant
attaqué de telle maladie, tel remède lui a réussi, ainsi qu’à Socrate ;
et de même à plusieurs autres pris individuellement, c’est de
l’expérience ; mais savoir d’une manière générale que tous les individus
compris dans une même classe et atteints de telle maladie, de la pituite, par
exemple, ou de la bile ou de la fièvre, ont été guéris par le même remède,
c’est de l’art. Pour la pratique, l’expérience ne diffère pas de l’art, et
même les hommes d’expérience atteignent mieux leur but que ceux qui n’ont que
la théorie sans l’expérience ; la raison en est que l’expérience est la
connaissance du particulier, l’art celle du général, et que tout acte, tout
fait tombe sur le particulier ; car ce n’est pas l’homme en général que
guérit le médecin, mais l’homme particulier, mais Callias ou Socrate, ou tout
autre individu semblable, qui se trouve être un homme ; si donc
quelqu’un possède la théorie sans l’expérience, et connaît le général sans
connaître le particulier dont il se compose, celui-là se trompera souvent sur
le remède à employer ; car ce qu’il s’agit de guérir, c’est l’individu.
Cependant on croit que le savoir appartient plus à l’art qu’à l’expérience,
et on tient pour plus sages les hommes d’art que les hommes
d’expérience ; car la sagesse est toujours en raison du savoir. Et il en
est ainsi parce que les premiers connaissent la cause, tandis que les seconds
ne la connaissent pas ; les hommes d’expérience en effet, savent bien
qu’une chose est, mais le pourquoi, ils l’ignorent ; les autres, au
contraire, savent le pourquoi et la cause. Aussi on regarde en toute
circonstance les architectes comme supérieurs en considération, en savoir et
en sagesse aux simples manoeuvres, parce qu’ils savent la raison de ce qui se
fait, tandis qu’il en est de ces derniers comme de ces espèces inanimées qui
agissent sans savoir ce quelles font, par exemple, le feu qui brûle sans
savoir qu’il brûle. Les êtres insensibles suivent l’impulsion de
leur nature ; les manoeuvres suivent l’habitude ; aussi n’est-ce
pas par rapport à la pratique qu’on préfère les architectes aux manœuvres,
mais par rapport à la théorie, et parce qu’ils ont la connaissance des
causes. Enfin, ce qui distingue le savant, c’est qu’il peut enseigner ;
et c’est pourquoi on pense qu’il y a plus de savoir dans l’art que dans
l’expérience ; car l’homme d’art peut enseigner, l’homme d’expérience ne
le peut pas. En outre, on n’attribue la sagesse à aucune des connaissances
qui viennent par les sens, quoiqu’ils soient le vrai moyen de connaître les
choses particulières ; mais ils ne nous disent le pourquoi de
rien ; par exemple, ils ne nous apprennent pas pourquoi le feu est
chaud, mais seulement qu’il est chaud. D’après cela, il était naturel que le
premier qui trouva, au-dessus des connaissances sensibles, communes à tous,
un art quelconque, celui-là fut admiré des hommes, non seulement à cause de
l’utilité de ses découvertes, mais aussi comme un sage supérieur au reste des
hommes. Les arts s’étant multipliés, et les uns se rapportant aux nécessités,
les autres aux agréments de la vie, les inventeurs de ceux-ci ont toujours
été estimés plus sages que les inventeurs de ceux-là, parce que leurs
découvertes ne se rapportaient pas à des besoins. Ces deux sortes d’arts une
fois trouvés, on en découvrit d’autres qui n’avaient plus pour objet ni le
plaisir ni la nécessité, et ce fut d’abord dans les pays où les hommes avaient
du loisir. Ainsi, c’est en Égypte que les mathématiques se sont
formées ; là, en effet, beaucoup de loisir était laissé à la caste des
prêtres. Du reste, nous avons dit dans la Morale en quoi diffèrent l’art et
la science et les autres degrés de connaissance ; ce que nous voulons
établir ici, c’est que tout le monde entend par la sagesse à proprement
parler la connaissance des premières causes et des principes ; de telle
sorte que, comme nous l’avons déjà dit, sous le rapport de la sagesse, l’expérience
est supérieure à la sensation, l’art à l’expérience, l’architecte au manœuvre
et la théorie à la pratique. Il est clair d’après cela que la sagesse par
excellence, la philosophie est la science de certains principes et de
certaines causes. |
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Lectio 1 |
Leçon 1, [La dignité de la
Sagesse des causes] (Traduction Abbé Dandenault v. 1960).
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Leçon 1, (Traduction Guy
Delaporte 2004).
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A partir de quelques
présupposés - la dignité de cette science, manifestée par l’attrait qu’elle exerce
sur tout homme, et la hiérarchie de la connaissance humaine - présupposés qui
donnent les conditions de la génération de cette science, il conclut qu’elle
porte sur les causes. |
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[81567] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 1 Huic autem scientiae Aristoteles prooemium
praemittit, in quo duo tradit. Primo quidem ostendit circa quid haec scientia
versetur. Secundo qualis sit ista scientia, ibi, quia vero non activa. Circa
primum duo facit. Primo ostendit, quod huius scientiae, quae sapientia
dicitur, est considerare causas. Secundo quales vel quas causas considerat,
ibi, quoniam autem scientiam hanc. Circa primum praemittit quaedam ex quibus
ad propositum arguit. Secundo ex praedictis rationem sumit, ibi, cuius autem
gratia nunc. Circa primum duo facit. Primo ostendit in communi scientiae
dignitatem. Secundo, ostendit cognitionis ordinem, ibi, animalia quidem
igitur et cetera. Scientiae autem
dignitatem ostendit per hoc quod naturaliter desideratur ab omnibus tamquam
finis. Unde circa hoc duo facit. Primo proponit intentum. Secundo probat,
ibi, signum autem. Proponit igitur primo, quod omnibus hominibus naturaliter
desiderium inest ad sciendum. |
Aristote place en tête de cette
science une introduction, dans laquelle il traite de deux questions. Il fait
voir, en premier, ce sur quoi porte cette science. En second, il manifeste
ses caractères, lorsqu’il écrit : Qu’elle
ne soit pas, d’autre part, une science poétique, etc. (leçon III). Il
explique la première question en deux points. En premier, il montre qu’il
appartient à cette science, qu’on appelle sagesse, de considérer les causes.
En second, il détermine les causes ou les sortes de causes qu’elle étudie, au
paragraphe : Et puisque cette
science est l’objet de notre recherche, etc. (leçon II). Il élabore le
premier point en établissant certains présupposés nécessaires à la
démonstration de ce qu’il propose. En second, il tire, de ces présupposés, la
raison explicative de son avancé, quand il écrit : Mais le but de notre présente discussion, etc. Il divise ces
présupposés en deux parties. Dans la première, il manifeste en général la
dignité de la science. Dans la seconde, il montre l’ordre de la connaissance,
où il écrit : Par nature, les
animaux, etc. Il montre la dignité de la science par le fait qu’elle est
naturellement désirée par tous comme une fin. C’est pourquoi il divise cette
considération en deux points. En premier, il propose ce qu’il veut
manifester. En second, il le prouve où il dit : Ce qui le montre, etc. Il pose donc, en premier lieu, que le
désir de savoir existe naturellement dans tous les hommes. |
[81567]
Aristote fait précéder
son étude scientifique d’un prologue en deux parties. Il précise premièrement
l’orientation de cette science vers la causalité (d’où son nom de sagesse),
et la distinction entre les différentes causes, puis deuxièmement, le type de
scientificité qui en découle. Mais il éclaircit au préalable ce qu’est en
général la valeur de la science, et l’ordre des connaissances. |
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[81568] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 2 Cuius
ratio potest esse triplex: primo quidem, quia unaquaeque res naturaliter
appetit perfectionem sui. Unde
et materia dicitur appetere formam, sicut imperfectum appetit suam
perfectionem. Cum igitur intellectus, a quo homo est id quod est, in se
consideratus sit in potentia omnia, nec in actum eorum reducatur nisi per
scientiam, quia nihil est eorum quae sunt, ante intelligere, ut dicitur in
tertio de anima: sic naturaliter unusquisque desiderat scientiam sicut
materia formam. |
Trois raisons peuvent expliquer ce
désir naturel de connaître. La première est que toute chose désire
naturellement sa perfection. Ainsi dit-on que la matière désire la forme, comme
l’imparfait désire sa perfection. Donc, puisque l’intelligence, par laquelle
l’homme est ce qu’il est, considérée en elle-même, est toutes choses en
puissance et ne peut être réduite en acte que par la science, n’étant rien
des réalités avant d’intelliger, comme il est dit au livre III de l’Ame, il s’ensuit que chacun
désire naturellement la science, comme la matière désire la forme. |
[81568]
La valeur de la
science tient à ce qu’elle est une finalité naturellement souhaitée de tous.
La raison de la présence en tout homme de ce désir de savoir est triple : 1) Chaque chose veut
naturellement sa perfection. On dit par exemple que la matière désire la
forme comme l’inachevé son terme. Or l’intelligence, qui fait la nature de
l’homme, est par elle-même en puissance à tout, et n’est actualisée par le
réel qu’avec la science, car on ne connaît rien de ce qui existe avant
d’avoir fait acte d’intelligence. «L’homme désire savoir comme la matière
désire la forme.» |
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[81569] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 3 Secundo, quia quaelibet res naturalem inclinationem
habet ad suam propriam operationem: sicut calidum ad calefaciendum, et grave
ut deorsum moveatur. Propria autem operatio hominis inquantum homo, est
intelligere. Per hoc enim ab omnibus aliis differt. Unde naturaliter
desiderium hominis inclinatur ad intelligendum, et per consequens ad
sciendum. |
Voici la seconde raison: chaque
chose a une inclination naturelle à son opération propre, comme le chaud, par
exemple, à réchauffer, et le lourd à descendre. Or, l’opération propre de
l’homme en tant qu’il est homme est d’intelliger. C’est par cela en effet
qu’il diffère des autres êtres. Donc, le désir de l’homme l’incline
naturellement à intelliger et, par conséquent, à savoir. |
[81569]
2) Tout être a un
penchant naturel pour les opérations qui lui sont propres. La chaleur tend à
réchauffer, et le poids à faire tomber. Or l’opération propre à l’homme en
tant que tel, c’est de faire acte d’intelligence, en quoi il diffère de tout
le reste. C’est donc à cette opération, et par suite au savoir scientifique,
qu’est disposé le désir naturel de l’homme. |
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[81570] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 4 Tertio,
quia unicuique rei desiderabile est, ut suo principio coniungatur; in hoc
enim uniuscuiusque perfectio consistit. Unde et motus circularis est
perfectissimus, ut probatur octavo physicorum, quia finem coniungit
principio. Substantiis autem separatis, quae sunt principia intellectus
humani, et ad quae intellectus humanus se habet ut imperfectum ad perfectum,
non coniungitur homo nisi per intellectum: unde et in hoc ultima hominis
felicitas consistit. Et ideo naturaliter homo desiderat scientiam. Nec obstat
si aliqui homines scientiae huic studium non impendant; cum frequenter qui
finem aliquem desiderant, a prosecutione finis ex aliqua causa retrahantur,
vel propter difficultatem perveniendi, vel propter alias occupationes. Sic
etiam licet omnes homines scientiam desiderent, non tamen omnes scientiae
studium impendunt, quia ab aliis detinentur, vel a voluptatibus, vel a
necessitatibus vitae praesentis, vel etiam propter pigritiam vitant laborem
addiscendi. Hoc autem proponit Aristoteles ut ostendat, quod quaerere
scientiam non propter aliud utilem, qualis est haec scientia, non est vanum,
cum naturale desiderium vanum esse non possit. |
La troisième raison est la
suivante : il est désirable pour tout être d’être uni à son principe,
car c’est dans cette union que consiste la perfection de chacun. Voilà
pourquoi le mouvement circulaire est le plus parfait, comme il est prouvé au
livre VIII des Physiques, puisque la fin du mouvement est unie à son principe
(puisque le terme du mouvement est uni à son point de départ ...). Or, aux
substances séparées qui sont principes de l’intelligence humaine et qui sont,
avec elle, dans la relation du parfait à l’imparfait, l’homme n’est uni que
par l’intelligence. Voilà pourquoi c’est dans cette union que consiste le
bonheur ultime de l’homme et ainsi, les hommes désirent-ils naturellement la
science. Et le fait que quelques-uns d’entre eux ne s’appliquent pas à la
poursuivre n’est pas une objection. Certaines causes détournent fréquemment
les hommes de poursuivre la fin qu’ils désirent: la difficulté d’y parvenir
ou les occupations étrangères à cette fin. C’est donc tous les hommes qui
désirent la science sans que tous ne s’y appliquent parce que retenus, soit
par les plaisirs, soit par les nécessités de la vie présente, soit par la
paresse qui les fait éviter le labeur de l’étude. Voilà les raisons que
propose Aristote pour montrer que la recherche de la science sans aucun autre
motif d’utilité que cette recherche même, ce qui caractérise cette science,
n’est pas vaine, puisque le désir naturel ne peut être vain. |
[81570]
3) Toute chose désire
rejoindre son origine, car en cela consiste sa perfection. Aussi la physique
prouve-t-elle que la rotation, en réunissant le terme à l’origine, est le
plus parfait des mouvements. Les substances séparées sont à l’origine de
l’intelligence humaine, qui est vis-à-vis d’elles comme l’imparfait face à la
perfection. Or l’homme ne les rejoint que par son intelligence, et là réside
sa félicité complète. Voilà pourquoi il désire la science. Cela n’empêche pas
les hommes de se détourner de son étude, car souvent, la difficulté ou
diverses préoccupations sont des motifs qui distraient de la poursuite de ce
qu’on désire. Aussi, bien que tout le monde veuille savoir, on ne s’adonne
pas tous à l’étude des sciences, parce qu’on est accaparé par les plaisirs et
les nécessités de la vie, ou bien que la paresse nous éloigne de l’effort
d’apprendre. Aristote se propose donc de montrer que l’étude d’une science
comme celle-ci, sans autre dessein, n’est pas absurde, car un désir de la
nature ne peut être vain. |
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[81571] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 5 Deinde ostendit quod proposuerat, per signum: quia
cum sensus ad duo nobis deserviant; scilicet ad cognitionem rerum, et ad
utilitatem vitae; diliguntur a nobis propter seipsos, inquantum cognoscitivi
sunt, et etiam propter hoc, quod utilitatem ad vitam conferunt. Et hoc patet
ex hoc, quod ille sensus maxime ab omnibus diligitur, qui magis cognoscitivus
est, qui est visus, quem diligimus non solum ad agendum aliquid, sed etiam si
nihil agere deberemus. Cuius causa est, quia iste sensus, scilicet visus,
inter omnes magis facit nos cognoscere, et plures differentias rerum nobis
demonstrat. |
Aristote manifeste ensuite ce
qu’il avait proposé par un signe. Les sens servant à deux buts : à la
connaissance des choses et à l’utilité de la vie, nous les aimons pour
eux-mêmes, en tant qu’ils sont cognoscitifs, instruments du connaître, et
aussi en tant qu’ils sont utiles à la vie. Ceci est évident du fait que le
sens le plus cher à tous est celui qui connaît plus que les autres, le sens de
la vue, que nous aimons non seulement pour accomplir certaines besognes, mais
même si nous étions voués à l’inaction. La cause de cette préférence réside
dans le fait que le sens de la vue nous fait connaître plus que les autres et
nous manifeste plus d’aspects distinctifs des êtres. |
[81571]
Il illustre son propos
d’un exemple. Les sens nous rendent service en deux occasions : pour
connaître la réalité et pour répondre aux nécessités de la vie. Nous les
aimons pour eux-mêmes parce qu’ils permettent de connaître autant que parce
qu’ils nous aident à vivre. Ceci est particulièrement net de la vue qui offre
une perception plus étendue que les autres sens, et que nous préférons non
seulement dans l’action, mais même lorsque nous n’avons rien à faire, car c’est
le sens qui permet la connaissance la plus grande et le meilleur discernement
des différences. |
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[81572] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 6 In quo manifestum est quod duas praeeminentias visus
in cognoscendo ad alios sensus ponit. Unam quidem quia perfectius cognoscit.
Quod quidem visui accidit, eo quod spiritualior est inter omnes sensus.
Quanto enim aliqua vis cognoscitiva est immaterialior, tanto est perfectior
in cognoscendo. Quod autem visus sit immaterialior, patet si consideretur eius
immutatio, qua ab obiecto immutatur. Nam, cum omnia alia sensibilia immutent
organum et medium sensus secundum aliquam materialem immutationem, sicut
tactus obiectum calefaciendo et infrigidando, obiectum vero gustus,
afficiendo sapore aliquo organum gustus mediante saliva, obiectum autem
auditus per motum corporalem, obiectum autem odoratus per fumalem
evaporationem, solum obiectum visus non immutat nec organum nec medium nisi
spirituali immutatione. Non enim pupilla nec aer coloratur, sed solum speciem
coloris recipiunt secundum esse spirituale. Quia igitur sensus in actu
consistit in actuali immutatione sensus ab obiecto, manifestum est illum
sensum spiritualiorem esse in sua operatione, qui immaterialius et
spiritualius immutatur. Et ideo visus certius et perfectius iudicat de
sensibilibus inter alios sensus. |
Par cela, il est manifeste
qu’Aristote pose une double supériorité du sens de la vue sur les autres.
Cette supériorité lui vient tout d’abord de ce qu’il connaît plus
parfaitement que les autres sens. Et cette qualité elle-même du sens de la
vue lui vient de ce qu’il est le plus spirituel des sens. En effet, une
puissance cognitive est d’autant plus parfaite dans l’ordre de la
connaissance qu’elle est plus immatérielle. La plus grande immatérialité du
sens de la vue se révèle à l’observation de l’immutation causée par l’objet.
Alors que tous les autres objets transforment l’organe et le milieu du sens
selon une certaine altération matérielle, comme fait, par exemple, l’objet du
toucher en réchauffant et refroidissant, l’objet du goût en affectant, par
l’intermédiaire de la salive, son organe d’une certaine saveur, l’objet de
l’ouïe par le mouvement corporel, l’objet de l’odorat par l’évaporation
fumeuse, seul l’objet de la vue n’informe le sens de la vue et son milieu que
par une immutation immatérielle. Ni la pupille ni l’air ne sont colorés. Ils
reçoivent l’espèce couleur uniquement dans son existence spirituelle. Donc,
parce que le sens en acte consiste dans son actuelle immutation par son
objet, il est évident que le sens le plus spirituel dans son opération est
celui qui est informé par son objet de façon plus immatérielle et plus
spirituelle. C’est pourquoi, la vue est le sens qui juge des objets sensibles
avec plus de perfection et de certitude que les autres. |
[81572]
Il est donc clair que
la vue jouit dans l’ordre des connaissances sensibles d’une double
prééminence. En premier lieu, sa perception est plus parfaite, car elle est
la plus spirituelle des sensations. Plus, en effet, une puissance de
connaissance est immatérielle, plus elle est parfaite. Or l’immatérialité de
la vision apparaît par le type d’excitation engendré par son objet. Tous les
autres sensibles stimulent l’organe à travers une réaction matérielle :
l’objet du toucher par une variation de température, celui du goût par la
salive qui transmet aux papilles une sensation de saveur, celui de l’ouïe par
une vibration corporelle, celui de l’odorat par l’émanation d’effluves. Seul
l’objet de la vue ne provoque aucune réaction, et n’a d’autre effet qu’une
excitation spirituelle. Ni la pupille ni l’air ne se colorent, car ce n’est
que l’essence de la couleur qui est perçue dans son être immatériel. L’acte
de sensation consiste dans l’excitation effective du sens par son objet, et
par conséquent, le sens dont l’opération est la plus spirituelle est
évidemment celui dont l’excitation est la moins matérielle. C’est pourquoi la
vue offre un jugement plus parfait et plus certain que les autres sens. |
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[81573] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 7 Aliam
autem praeeminentiam ponit, quia nobis plura demonstrat. Quod quidem accidit
ex ratione sui obiecti. Tactus enim et gustus, et similiter odoratus et
auditus sunt cognoscitivi illorum accidentium, in quibus distinguuntur inferiora
corpora a superioribus. Visus autem est cognoscitivus illorum accidentium, in
quibus communicant inferiora corpora cum superioribus. Nam visibile actu est
aliquid per lucem, in qua communicant inferiora corpora cum superioribus, ut
dicitur secundo de anima; et ideo corpora caelestia solo visu sunt
sensibilia. |
Aristote pose la seconde
supériorité de la vue sur les autres sens, du fait qu’elle nous manifeste
plus de choses. Et cela tient à la nature de son objet. Le toucher et le goût
en effet et, semblablement, l’odorat et l’ouïe connaissent les accidents qui
distinguent les corps inférieurs des corps supérieurs. La vue, elle, connaît
les accidents qui font communiquer les premiers avec les derniers. Car le
visible en acte est réalisé par la lumière qui établit la communication entre
les corps inférieurs et les corps supérieurs, comme il est dit au IIe livre de l’Ame. C’est ainsi que les
corps célestes sont sensibles uniquement par le sens de la vue. |
[81573]
Deuxièmement, grâce à
son objet, elle amplifie le champ de nos découvertes. Le toucher et le goût,
comme l’odorat et l’ouïe ont à connaître les accidents qui distinguent les
réalités sublunaires de leurs supérieures, tandis que la vue appréhende les
accidents qui les unissent. La vision se sert de la lumière, qui est le lien
entre les réalités terrestres et les autres. Ceci explique que les corps
célestes ne soient sensibles qu’à la vue. |
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[81574] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 8 Est autem alia ratio, quia visus plures differentias
rerum demonstrat; quia sensibilia corpora praecipue per visum et tactum
cognoscere videmur, et adhuc magis per visum. Cuius ratio ex hoc sumi potest:
quod alii tres sensus sunt cognoscitivi eorum quae a corpore sensibili
quodammodo effluunt, et non in ipso consistunt: sicut sonus est a corpore
sensibili, ut ab eo fluens et non in eo manens: et similiter fumalis
evaporatio cum qua et ex qua odor diffunditur. Visus autem et tactus
percipiunt illa accidentia quae rebus ipsis immanent, sicut color et calidum
et frigidum. Unde iudicium tactus
et visus extenditur ad res ipsas, iudicium autem auditus et odoratus ad ea
quae a rebus ipsis procedunt, non ad res ipsas. Et inde est quod figura et magnitudo et huiusmodi,
quibus ipsa res sensibilis disponitur, magis percipitur visu et tactu, quam
aliis sensibus. Et adhuc amplius magis visu quam tactu, tum propter hoc quod
visus habet maiorem efficaciam ad cognoscendum, ut dictum est, tum propter
hoc, quod quantitas et ea quae ad ipsam sequuntur, quae videntur esse
sensibilia communia, proximius se habent ad obiectum visus quam ad obiectum
tactus. Quod ex hoc patet, quod obiectum visus omne corpus habens aliquam
quantitatem aliquo modo consequitur, non autem obiectum tactus. |
Il y a une autre raison qui
explique pourquoi la vue nous fait voir plus d’aspects différents des choses.
Il semble, en effet, que nous connaissions les corps sensibles surtout par la
vue et par le toucher et davantage par la première que par le second. La
raison peut être prise du fait que les trois autres sens connaissent ce qui,
d’une certaine façon, s’échappe du corps sensible et non ce qui le constitue
en lui-même. Le son, par exemple, provient du corps sensible comme quelque
chose qui s’en échappe et non comme quelque chose d’immanent. Ainsi en est-il
de l’évaporation fumeuse avec laquelle et de laquelle l’odeur se diffuse.
Tandis que la vue et le toucher perçoivent les accidents qui demeurent dans
les choses elles-mêmes, comme la couleur, et le chaud et le froid. Voilà
pourquoi le jugement du toucher et de la vue s’étend aux choses elles-mêmes,
tandis que celui de l’ouïe et de l’odorat se limite à ce qui procède des
choses, non aux choses elles-mêmes. De là vient que la figure et la grandeur
et les accidents de cette sorte sont mieux perçues par la vue et le toucher
que par les autres sens. Et cela encore davantage par la vue que par le
toucher: parce que la vue a une plus grande efficacité à connaître, comme il
a été dit plus haut, et parce que la quantité et ce qui en est consécutif,
qui semble être les sensibles communs, sont plus proches de l’objet de la vue
que de celui du toucher. Ce qui est évident du fait que l’objet de la vue est
consécutif de quelque manière à tout corps ayant une certaine quantité. Ce
qui ne peut être dit de l’objet du toucher. |
[81574]
Mais il y a une autre
raison à ce que la vue nous révèle plus de choses : les réalités sensibles
nous sont d’abord connues par la vue et le toucher, surtout d’ailleurs par la
vue. Les trois autres sens ne perçoivent que ce qui émane en quelque sorte de
la réalité, et non cette réalité elle-même. Le son par exemple, est comme une
émission de l’objet, et non cet objet, et de même, la vapeur est le siège et
le véhicule de la diffusion des odeurs. Tandis que la vue et le toucher
perçoivent les accidents qui sont attachés aux choses elles-mêmes, comme la
couleur ou la température. Par conséquent, les jugements issus du toucher ou
de la vue rejoignent la réalité en elle-même, alors que ceux de l’ouïe ou de
l’odorat portent sur ce qui en procède. Ainsi, la configuration, la taille et
tout ce qui donne aux choses leur aspect, sont d’abord perceptibles au
toucher et surtout à la vue, plus apte à les connaître, dès lors que la
quantité et ses propriétés sont des sensibles communs, et se rapprochent plus
de l’objet de la vue que du toucher. |
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[81575] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 9 Deinde
cum dicit animalia quidem prosequitur de ordine cognitionis. Et primo quantum
ad bruta animalia. Secundo quantum ad homines, ibi, alia quidem igitur et
cetera. Circa vero bruta animalia tangit primo quidem id in quo omnia
animalia communicant. Secundo id in quo animalia differunt, et seinvicem
excedunt, ibi, ex sensibus. Communicant autem omnia animalia in hoc quod
naturaliter sensus habent. Nam ex hoc animal est animal, quod habet animam
sensitivam, quae natura est animalis, sicut forma unicuique propria est
natura eius. Quamvis autem omnia animalia sensum habeant naturaliter, non
tamen omnia habent omnes sensus, sed solum perfecta. Omnia vero habent sensum
tactus. Ipse enim est quodammodo fundamentum omnium aliorum sensuum. Non
autem habent omnia sensum visus, quia sensus visus est omnibus aliis
perfectior in cognoscendo, sed tactus magis necessarius. Est enim
cognoscitivus eorum, ex quibus animal constat, scilicet calidi, frigidi,
humidi et sicci. Unde sicut visus inter omnes est perfectior in cognoscendo,
ita tactus est magis necessarius, utpote primus existens in via generationis.
Ea enim quae sunt
perfectiora, secundum hanc viam, sunt posteriora respectu illius individui,
quod de imperfecto ad perfectionem movetur. |
Puis, quand Aristote écrit : La nature a donné aux animaux, etc.,
il commence à établir l’ordre de la connaissance. Et, en premier, chez les animaux.
En second lieu, chez les hommes, où il dit : Il y a des espèces qui sont réduites, etc., En ce qui concerne
les animaux, il s’attaque, en premier, à ce qu’il y a de commun à tous les
animaux; en second, il esquisse ce qui les distingue et établit une
supériorité hiérarchique chez eux, quand il dit : mais chez les uns, la sensation, etc. Les animaux ont ceci de
commun qu’ils possèdent naturellement le sens. En effet, l’animal est animal
du fait qu’il possède l’âme sensitive, dont la nature est d’être animale,
comme la forme propre à chacun est sa nature. Mais bien que tous les animaux
possèdent naturellement le sens, certains d’entre eux ne les possèdent pas
tous. Seuls les parfaits les possèdent tous. Cependant, tous ont le sens du
toucher. En effet, ce dernier est d’une certaine façon le fondement de tous
les autres sens. Tous ne possèdent pas le sens de la vue, parce qu’il est le
plus parfait dans l’ordre de la connaissance, mais le sens du toucher est
plus nécessaire que les autres. Ce dernier, en effet, connaît ce par quoi
l’animal se maintient : le chaud, le froid, l’humide et le sec. Donc,
comme le sens de la vue est plus parfait que les autres dans l’ordre du
connaître, ainsi le toucher est plus nécessaire, en tant que premier dans
l’ordre de la génération. Ce qui est plus parfait dans cet ordre est
postérieur par rapport à un individu de cette sorte, qui évolue de
l’imparfait au parfait. |
[81575]
Aristote enchaîne sur
l’ordre des connaissances, tout d’abord chez les animaux dans ce qu’ils ont de
commun et de différent, puis chez l’homme. Tous les animaux ont
par nature le sens en partage. Si l’animal est ce qu’il est, c’est par l’âme
sensitive, qui fait la nature animale, comme la forme propre d’un être est sa
nature. Mais si tous les animaux sont naturellement doués de perception,
seuls cependant les plus évolués disposent de tous les sens. Tous n’ont pas
la vue, dont la connaissance est la plus parfaite, mais tous ont le toucher
qui est au fondement de toutes les autres sensations, et le plus nécessaire
des sens. Il porte en effet sur ce qui constitue l’animalité, à savoir la
température et l’humidité. Si la vue est le sens le plus achevé dans l’ordre
de la connaissance, le toucher a la nécessité première de l’origine d’un
processus de génération. Selon ce processus en effet, la perfection ne vient
qu’au terme du développement de l’individu. |
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[81576] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 10 Deinde cum dicit ex sensibus ponit diversitatem cognitionis,
quae est in brutis: et tangit etiam tres gradus cognitionis in huiusmodi
animalibus. Quaedam enim sunt, quae licet sensum habeant, non tamen habent
memoriam, quae ex sensu fit. Memoria enim sequitur phantasiam, quae est motus
factus a sensu secundum actum, ut habetur in secundo de anima. In quibusdam
vero animalibus ex sensu non fit phantasia, et sic in eis non potest esse
memoria: et huiusmodi sunt animalia imperfecta, quae sunt immobilia secundum
locum, ut conchilia. Cum
enim animalibus cognitio sensitiva sit provisiva ad vitae necessitatem et ad
propriam operationem, animalia illa memoriam habere debent, quae moventur ad
distans motu progressivo: nisi enim apud ea remaneret per memoriam intentio
praeconcepta, ex qua ad motum inducuntur, motum continuare non possent
quousque finem intentum consequerentur. Animalibus vero immobilibus sufficit
ad proprias operationes, praesentis sensibilis acceptio, cum ad distans non
moveantur; et ideo sola imaginatione confusa habent aliquem motum indeterminatum,
ut dicitur tertio de anima. |
Quand Aristote écrit : mais chez les uns, la sensation, etc.,
il pose la diversité de la connaissance chez la brute et indique trois degrés
de connaissance chez elle. Il y a des animaux qui, tout en possédant le sens,
n’ont pas la mémoire qui provient du sens. La mémoire, en effet, suit
l’imagination qui est un mouvement produit par le sens en acte, comme il est
dit au IIe livre de l’Ame.
Chez certains animaux, le sens n’engendre pas l’imagination et, ainsi, il ne
peut exister de mémoire chez eux. Les animaux ainsi dépourvus sont les
animaux imparfaits qui sont immobiles selon le lieu, comme les huîtres
(certaines espèces de moules et de coquillages). Puisque, en effet, pour
l’animal, la connaissance sensitive pourvoit à la nécessité de la vie et à
l’opération propre, les animaux qui se meuvent à distance par un mouvement
progressif doivent posséder la mémoire. Car, à moins qu’ils ne conservent
dans leur mémoire l’intention préconçue qui les pousse à se mouvoir, ils ne
pourraient continuer leur mouvement jusqu’à ce qu’ils atteignent le but
poursuivi. Tandis que chez les animaux immobiles, la réception d’une espèce
sensible actuellement présente suffit à leur opération propre, puisqu’ils ne
se meuvent pas à distance. Voilà pourquoi, c’est uniquement par une
imagination confuse qu’ils possèdent un mouvement indéterminé, comme il est
dit au troisième livre de l’Ame. |
[81576]
Aristote distingue
ensuite trois degrés de connaissance parmi les animaux. Certains, capables de
perception, n’ont pas la mémoire qui en découle. Celle-ci vient d’un
mouvement d’imagination engendré par l’acte de sensation, mais chez ces
espèces, la sensation ne crée pas d’imagination, ni par conséquent de
mémoire. Ce sont des animaux primitifs, qui ne peuvent se déplacer, comme
l’huître. Parce que la connaissance sensible pourvoit aux nécessités de la
vie et à son entretien, les animaux qui ont à parcourir des distances doivent
avoir de la mémoire : s’ils ne gardaient le souvenir du projet qui les motive,
ils ne pourraient poursuivre le mouvement les menant à leurs fins, tandis que
la perception sensible immédiate suffit aux œuvres des animaux immobiles.
C’est pourquoi leur imagination grossière ne leur offre qu’un mouvement
incohérent. |
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[81577] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 11 Ex
hoc autem, quod quaedam animalia memoriam habent, et quaedam non habent,
sequitur quod quaedam sunt prudentia et quaedam non. Cum enim prudentia ex
praeteritorum memoria de futuris provideat (unde secundum Tullium in secundo
rhetoricae, partes eius ponuntur memoria, intelligentia, et providentia), in
illis animalibus prudentia esse non potest, qui memoria carent. Illa vero
animalia, quae memoriam habent, aliquid prudentiae habere possunt. Dicitur
autem prudentia aliter in brutis animalibus, et aliter hominibus inesse. In
hominibus quidem est prudentia secundum quod ex ratione deliberant quid eos
oporteat agere; unde dicitur sexto Ethicorum, quod prudentia est recta ratio
agibilium. Iudicium autem de rebus agendis non ex rationis deliberatione, sed
ex quodam naturae instinctu, prudentia in aliis animalibus dicitur. Unde
prudentia in aliis animalibus est naturalis aestimatio de convenientibus
prosequendis, et fugiendis nocivis, sicut agnus sequitur matrem et fugit
lupum. |
Du fait que certains animaux
possèdent la mémoire et certains autres non, il s’ensuit que les premiers, à
l’encontre des autres, jouissent de la prudence. Puisqu’il appartient à la
prudence de prévoir les actions futures à partir de la mémoire des choses
passées, (de là vient que Cicéron, dans le second livre de Rhétorique, pose la mémoire, l’intelligence et la
prévoyance comme parties de la prudence), il s’ensuit qu’elle ne peut exister
chez les animaux qui n’ont pas la mémoire. Tandis que ceux qui possèdent
cette faculté peuvent acquérir une certaine prudence, assez différente
cependant de la prudence de l’homme. La prudence comporte la délibération
rationnelle sur ce qu’il faut faire. C’est ainsi qu’on dit, au livre VI de l'Ethique, que la prudence est la
raison droite qui dirige l'agir. Cependant, on appelle prudence chez
l'animal, le jugement qu'il porte sur l'action à accomplir, issu non pas de
la délibération de la raison, mais d'un instinct naturel. Voilà pourquoi, la
prudence de l'animal est le jugement ou l'appréciation naturelle de ce qu'il
faut poursuivre comme convenable et éviter comme nuisible. Ainsi en est-il de
l'agneau qui suit sa mère et fuit le loup. |
[81577]
Ceux qui ont de la
mémoire sont prudents, et pas ceux qui en sont dénués. La prudence prévoit le
futur en se souvenant du passé (Cicéron donne dans sa Rhétorique deux
fonctions à la mémoire : l’intelligence et la prévoyance.) ; on ne peut donc
l'attendre d’espèces incapables de retenir, alors qu'on découvre quelque
chose d'approchant chez les autres. Ajoutons cependant qu'elle diffère de la
prudence humaine : celle-ci est une délibération rationnelle sur ce qu'il
convient de faire, «une bonne raison d'agir», alors que la prudence animale
est un jugement pratique posé par instinct naturel, et non après réflexion de
la raison. C'est alors une estimation naturelle sur ce qu'il convient de
poursuivre ou d'éviter, à l'exemple de l'agneau qui suit sa mère, et fuit le
loup. |
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[81578] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 12 Inter ea vero, quae memoriam habent, quaedam habent
auditum et quaedam non. Quaecumque autem auditum non habent, ut apes, vel si
quod aliud huiusmodi animal est, licet prudentiam habere possint, non tamen
sunt disciplinabilia, ut scilicet per alterius instructionem possint
assuescere ad aliquid faciendum vel vitandum: huiusmodi enim instructio
praecipue recipitur per auditum: unde dicitur in libro de sensu et sensato,
quod auditus est sensus disciplinae. Quod autem dicitur apes auditum non
habere, non repugnat ei, quod videntur ex quibusdam sonis exterreri. Nam
sicut sonus vehemens occidit animal, et scindit lignum, ut in tonitruo patet,
non propter sonum, sed propter commotionem aeris vehementem in quo est sonus:
ita animalia, quae auditu carent, iudicium de sonis non habendo possunt per
sonos aereos exterreri. Illa vero animalia, quae memoriam et auditum habent,
et disciplinabilia et prudentia esse possunt. |
Parmi les animaux qui jouissent de
la mémoire, certains ont l'ouïe, d'autres non. Tout animal dépourvu de
l'ouïe, l'abeille par exemple, ou quelque autre animal que ce soit, malgré
son aptitude à la prudence, n'est pas disciplinable, en ce sens qu'on
pourrait par enseignement l’habituer à certains gestes ou attitudes. C'est
que le dressage est reçu principalement par le sens de l'ouïe. Voilà pourquoi
il est dit dans le livre Des sens et
des sensations que l'ouïe est le sens de la discipline. Accepter que
l'abeille n'a pas l'ouïe ne répugne pas au fait qu'elle semble effrayée par
certains sons (certains bruits). Comme le son véhément tue l'animal et fend
le bois, ainsi qu’il apparaît dans le tonnerre, non à cause du son, mais à
cause du déplacement violent de l'air où se trouve le son, ainsi les animaux
dépourvus de l'ouïe peuvent être effrayés par les sons aériens sans pouvoir
cependant juger des sons. Les animaux, eux, qui possèdent la mémoire et
l'ouïe, peuvent être à la fois et disciplinables et prudents. |
[81578]
Parmi les animaux
doués de mémoire, certains peuvent entendre et d'autres non. Ces derniers
comme l'abeille ou d'autres s'il en existe, quoique prudents, ne peuvent être
dressés. On ne peut les habituer à agir ou à se contenir sur ordre, car ce
genre d'instruction se transmet surtout par l’ouïe, sens de I’«éducation».
Ceci dit, rien n'empêche qu'une abeille soit effrayée par le bruit. Un bruit
violent peut en effet tuer un animal, ou, comme le tonnerre, fendre un arbre,
non pas à cause du son, mais des puissantes vibrations de l’atmosphère qui le
véhicule. Aussi l'animal dépourvu d’ouïe peut, sans entendre, avoir cependant
peur des bruits ambiants. Mais les animaux doués d'oreille et de mémoire sont
capables de prudence et d’obéissance. |
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[81579] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 13 Patet
igitur tres esse gradus cognitionis in animalibus. Primus est eorum, quae nec
auditum nec memoriam habent: unde nec disciplinabilia sunt, nec prudentia.
Secundus est eorum quae habent memoriam, sed non auditum; unde sunt
prudentia, et non disciplinabilia. Tertius est eorum, quae utrumque habent,
et sunt prudentia et disciplinabilia. Quartus autem modus esse non potest, ut
scilicet sit aliquod animal, quod habeat auditum, et non habeat memoriam.
Sensus enim, qui per exterius medium suum sensibile apprehendunt, inter quos
est auditus, non sunt nisi in animalibus quae moventur motu progressivo,
quibus memoria deesse non potest, ut dictum est. |
Il appert donc qu'il y a trois
degrés de connaissance chez les animaux. Le premier degré appartient à ceux
qui ne possèdent ni le sens de l'ouïe ni celui de la mémoire : ils ne
sont donc ni disciplinables ni prudents. Le second degré existe chez ceux qui
possèdent la mémoire sans l'ouïe. Il s'ensuit qu'ils sont prudents sans être
disciplinables. Et le troisième degré se trouve chez ceux qui, possédant ces
deux sens, sont à la fois aptes à la prudence et à la discipline. Un
quatrième degré, celui de l'animal qui posséderait l’ouïe sans la mémoire, ne
peut exister. Les sens, en effet, qui appréhendent leur sensible par un milieu
externe, parmi lesquels se trouve précisément l'ouïe, n'existent que chez les
animaux qui se meuvent d'un mouvement progressif. Et la mémoire ne peut être
absente chez ces animaux, comme on l'a dit auparavant. |
[81579]
On peut donc
facilement distinguer trois niveaux de connaissance chez les animaux : Il y a
tout d'abord ceux qui n'ont ni l’ouïe ni la mémoire, et qui ne sont ni
dociles ni prudents ; viennent ensuite les animaux doués de mémoire mais non
d'oreille, qui sont prudents, mais indressables ; et enfin ceux qui ont les
deux, et sont prudents et dociles. Il ne peut y avoir de quatrième
possibilité consistant à avoir l’ouïe sans la mémoire, car un sens comme
l’ouïe, qui appréhende son objet à l'aide d'un moyen extérieur, est propre à
un animal capable de se déplacer, et donc de se souvenir. |
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[81580] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 14 Deinde cum dicit alia quidem ostendit gradus
cognitionis humanae. Et circa hoc duo facit. Primo namque ostendit in quo cognitio humana excedit
praedictorum cognitionem. Secundo ostendit quomodo humana cognitio per
diversos gradus distribuatur, ibi, fit autem ex memoria. Dicit ergo in prima
parte, quod vita animalium regitur imaginatione et memoria: imaginatione
quidem, quantum ad animalia imperfecta; memoria vero quantum ad animalia
perfecta. Licet enim et haec
imaginationem habeant, tamen unumquodque regi dicitur ab eo quod est
principalius in ipso. Vivere autem hic non accipitur secundum quod est esse
viventis, sicut accipitur in secundo de anima: cum dicitur, vivere
viventibus est esse. Nam huiusmodi vivere animalis non est ex memoria et
imaginatione, sed praecedit utrumque. Accipitur autem vivere pro actione vitae, sicut et
conversationem hominum vitam dicere solemus. In hoc vero, quod cognitionem
animalium determinat per comparationem ad regimen vitae, datur intelligi quod
cognitio inest ipsis animalibus non propter ipsum cognoscere, sed propter
necessitatem actionis. |
Ensuite, quand Aristote écrit: Il y a des espèces qui sont réduites, etc.,
il montre les degrés de la connaissance humaine. Ce qu'il fait en deux
parties. En premier, il manifeste en quoi la connaissance humaine surpasse la
connaissance des animaux énumérés plus haut. En second lieu, il montre
comment la connaissance humaine se partage en divers degrés, quand il
écrit : C’est la mémoire qui dans
l’homme, etc. Il dit donc, dans la première partie, que la vie des
animaux est gouvernée, régie par l'imagination et la mémoire : par
l'imagination, chez les animaux inférieurs, par la mémoire, chez les animaux
supérieurs. En effet, bien que ces derniers possèdent l'imagination, on les
dit gouvernés par ce qu'il y a de principal, de plus élevé en eux. Vivre,
ici, n'est pas pris dans le sens de l'exister du vivant, comme c'est le sens
du mot vivre dans le IIe livre de l’Ame,
lorsqu’il est dit que le vivre c’est l’exister pour les vivants. Entendu en
un tel sens, le vivre de l'animal ne provient pas de l'imagination et de la
mémoire, mais les précède. On prend le mot vivre, ici, pour l'action de la
vie, comme on dit couramment que le commerce intime des hommes est leur vie.
Du fait qu'Aristote détermine la connaissance des animaux en fonction de leur
régime de vie, on doit comprendre que la connaissance existe chez eux non pas
pour le connaître lui-même, mais à cause de la nécessité de l'action. |
[81580]
Abordant maintenant la
connaissance humaine, Aristote met en évidence sa supériorité sur la
précédente, et montre comment elle se développe en plusieurs étapes. La vie animale est régie
par l'imagination chez les espèces assez simples, et par la mémoire chez les
plus évoluées. Bien que les deux soient douées d'imagination, leur mode de
conduite est différencié par le niveau de perfection de cette faculté. En
outre, il ne faut pas entendre ici «vivre» au sens d'avoir la vie, comme au
traité de l'Ame, où on le dit de ce qui est vivant, car cette conception ne
découle pas de celle d'imagination ou de mémoire, mais lui est antérieure. Au
contraire, le concept est ici synonyme d'opération vitale, telle que
l'utilise le langage courant. Mais définir la connaissance animale en
fonction de la conduite de la vie permet de comprendre que ce type de
connaissance n'a pas pour finalité de connaître purement et simplement, mais
est nécessaire pour agir. |
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[81581] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 15 Supra
memoriam autem in hominibus, ut infra dicetur, proximum est experimentum,
quod quaedam animalia non participant nisi parum. Experimentum enim est ex
collatione plurium singularium in memoria receptorum. Huiusmodi autem
collatio est homini propria, et pertinet ad vim cogitativam, quae ratio
particularis dicitur: quae est collativa intentionum individualium, sicut
ratio universalis intentionum universalium. Et, quia ex multis sensibus et memoria
animalia ad aliquid consuescunt prosequendum vel vitandum, inde est quod
aliquid experimenti, licet parum, participare videntur. Homines autem supra
experimentum, quod pertinet ad rationem particularem, habent rationem
universalem, per quam vivunt, sicut per id quod est principale in eis. |
Immédiatement au-dessus de la
mémoire se trouve, dans l'homme, l'expérience, que certains animaux ne
participent que de peu. L'expérience, en effet, provient de la
« collation », (une espèce de collection comparée, un
rapprochement, une comparaison) de l’addition comparative de plusieurs
singuliers reçus dans la mémoire. Cet assemblage est propre à l’homme et
appartient à la cogitative, qu’on appelle la raison particulière. Celle-ci
réunit et compare les espèces intentionnelles individuelles, comme la raison
universelle enchaîne les espèces universelles. Et, parce que plusieurs sens
aidés de la mémoire permettent à l'animal de s'habituer à poursuivre ou à
éviter quelque chose, il semble que l’animal participe, bien que peu, de
l’expérience. Au dessus de l’expérience, qui appartient à la raison
particulière, les hommes, eux, possèdent la raison universelle, qui préside à
leur vie, comme étant ce qu'il y a de principal en eux. |
[81581]
Juste au-dessus de la
mémoire, il y a chez l'homme l'expérience, dont on trouve des bribes chez
certains animaux. C'est la réunion d'une multiplicité de connaissances
ponctuelles conservées dans la mémoire. Cette mise en commun propre à l'homme
est l'œuvre d'une faculté de réflexion nommée «logique concrète». Elle
rassemble les idées concrètes comme la faculté de raisonnement universel
réunit des idées abstraites. C'est pourquoi les animaux qui apprennent ce
qu'il leur faut chercher et éviter, à partir d'une kyrielle de sensations et
de souvenirs, acquièrent une sorte de début d'expérience. Mais au delà de
l'expérience, l’homme a la faculté de raisonnement universel. C'est sa
principale référence pour conduire sa vie. |
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[81582] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 16 Sicut autem se habet experimentum ad rationem
particularem, et consuetudo ad memoriam in animalibus, ita se habet ars ad
rationem universalem. Ideo sicut perfectum vitae regimen est animalibus per
memoriam adiuncta assuefactione ex disciplina, vel quomodolibet aliter, ita
perfectum hominis regimen est per rationem arte perfectam. Quidam tamen ratione sine arte reguntur; sed hoc est
regimen imperfectum. |
Cependant l'art est à la raison
universelle comme l’expérience à la raison particulière, et l'habitude ou la
coutume à la mémoire chez les animaux. C'est pourquoi, comme le régime de vie
parfait existe chez l'animal, grâce à sa mémoire perfectionnée par l'habitude
qui lui vient de la discipline ou de quelque autre façon, ainsi le régime
parfait de l'homme relève de la raison perfectionnée par l'art. Certains
hommes sont gouvernés par la raison sans l'art, mais cela est un régime
imparfait. |
[81582]
Il y a donc un même
rapport entre d'un côté l'expérience et la logique du concret, ou l'habitude
et la mémoire chez l'animal, et de l'autre le savoir-faire et la faculté de
raisonnement universel chez l'homme. Aussi, comme la régulation parfaite de
la vie animale se fait en ajoutant à la mémoire une accoutumance disciplinée,
elle se fera chez l'homme en enrichissant la raison par l'art. Et si certains
dirigent leur vie avec raison, mais sans méthode, cette conduite est
imparfaite. |
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[81583] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 17 Deinde cum dicit fit autem ostendit diversos gradus
humanae cognitionis. Et circa hoc duo facit. Primo comparat experimentum ad
artem quidem. Secundo comparat artem speculativam ad activam, ibi, primum
igitur conveniens et cetera. Circa primum duo facit. Primo ostendit
generationem artis et experimenti. Secundo praeeminentiam unius ad alterum,
ibi, ad agere quidem igitur et cetera. Circa primum duo facit. Primo proponit
utriusque praedictorum generationem. Secundo manifestat per exemplum, ibi,
acceptionem quidem enim et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit
generationem experimenti. Secundo artis generationem ibi, hominibus autem et
cetera. Dicit ergo primo, quod ex memoria in hominibus experimentum causatur.
Modus autem causandi est iste; quia ex multis memoriis unius rei accipit homo
experimentum de aliquo, quo experimento potens est ad facile et recte
operandum. Et ideo quia potentiam recte et faciliter operandi praebet
experimentum, videtur fere esse simile arti et scientiae. Est enim similitudo
eo quod utrobique ex multis una acceptio alicuius rei sumitur. Dissimilitudo autem, quia per artem accipiuntur
universalia, per experimentum singularia, ut postea dicetur. |
Ensuite, quand Aristote
écrit : C’est la mémoire qui dans
l’homme, etc., il montre les différents degrés de la connaissance
humaine. Ce qu'il fait en deux parties. En premier, il compare l'expérience à
l'art. En second lieu, il compare l'art spéculatif à l'art pratique, où il
dit : Cependant on croit que, etc., Il divise sa première partie en deux points. Dans le premier, il fait
voir la génération de l'art et de l'expérience; dans le second, la
prééminence de l'un sur l'autre, où il écrit : Pour la pratique, l’expérience, etc., Il divise son premier point
en deux parties. En premier, il décrit la génération de l'un et l'autre. En
second, il la manifeste par un exemple, quand il dit : Savoir que Callias étant, etc. Il
subdivise sa première partie en deux. Dans la première, il traite de la
génération de l'expérience. Dans la seconde, il traite de la génération de
l’art, où il dit : et c’est de
l’expérience, etc., Il dit donc, en premier, que l'expérience dans
l'homme est causée par la mémoire. Le mode de la causalité est le
suivant : l'expérience d'une chose naît de la multiplicité des souvenirs
accumulés sur la chose en question. Cette expérience rend l'homme capable
d'agir avec facilité et rectitude. Et précisément parce que l'expérience
donne la capacité d’agir avec facilité et rectitude, elle s'assimile presque
à l'art et à la science. La similitude vient du fait que, dans chaque cas, un
seul jugement ou une seule acception d'une chose se fait à partir de
plusieurs actes sur la chose en question. La dissemblance provient de ce que,
par l'art, on accumule les universels, et par l'expérience les singuliers,
comme on le dira plus loin. |
[81583]
Pour faire ressortir
les différents degrés de la connaissance humaine, Aristote confronte
l'origine de l'expérience et celle de l'art, ainsi que leur suprématie
alternative. Tout d'abord, la mémoire engendre chez l'homme l'expérience :
grâce à une multitude de souvenirs sur un sujet précis, on acquiert
l'expérience qui permet d'agir facilement comme il convient. Offrant une
telle puissance, l’expérience parait proche de l'art et de la science. Et de
fait, elle synthétise comme eux de multiples données en une seule. Pourtant
l'art donne une connaissance universelle, alors que, nous le verrons,
l’expérience demeure particulière. |
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[81584] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 18 Deinde
cum dicit hominibus autem ponit generationem artis: et dicit, quod ex experientia
in hominibus fit scientia et ars: et probat per auctoritatem Poli, qui dicit,
quod experientia facit artem, sed inexperientia casum. Quando enim aliquis
inexpertus recte operatur, a casu est. Modus autem, quo ars fit ex
experimento, est idem cum modo praedicto, quo experimentum fit ex memoria.
Nam sicut ex multis memoriis fit una experimentalis scientia, ita ex multis
experimentis apprehensis fit universalis acceptio de omnibus similibus. Unde
plus habet hoc ars quam experimentum: quia experimentum tantum circa
singularia versatur, ars autem circa universalia. |
De là, où il dit : et c’est de l’expérience, etc.,
Aristote pose la génération de l'art, en disant que la science et l'art
naissent dans l'homme de l'expérience. Ce qu'il prouve par l'autorité de
Polus qui dit que l'expérience fait l'art, l'inexpérience, le hasard. Quand
l'homme inexpérimenté agit adroitement, cela tient du hasard. Le mode de
génération de l'art à partir de l'expérience est le même que celui de la
génération de l'expérience à partir de la mémoire. Car, comme de la
multiplicité des actes de mémoire naît une seule science expérimentale, ainsi
la multiplicité des expériences bien reçues engendre une seule saisie
(concept) universelle de tous les cas semblables. Ainsi, l'art possède en
cela plus que l’expérience, celle-ci portant uniquement sur les singuliers et
l'art sur l'universel. |
[81584]
L'expérience, à son
tour, engendre chez l’homme l’art et la science. Comme le dit Polos,
l’expérience fait l'art, et l'inexpérience la chance, car le succès du novice
est fortuit. Cette expérience, de la même façon qu'elle naît de multiples
souvenirs, donne par sa variété une conception universelle sur un ensemble de
réalités comparables. Par conséquent l'art ajoute l'universalité à la singularité
de l'expérience. |
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[81585] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 19 Quod consequenter per exempla exponit, cum dicit,
acceptionem quidem etc.: quia cum homo accepit in sua cognitione quod haec
medicina contulit Socrati et Platoni tali infirmitate laborantibus, et multis
aliis singularibus, quidquid sit illud, hoc ad experientiam pertinet: sed,
cum aliquis accipit, quod hoc omnibus conferat in tali specie aegritudinis
determinata, et secundum talem complexionem, sicut quod contulit febricitantibus
et phlegmaticis et cholericis, id iam ad artem pertinet. |
Il démontre par suite cet argument
par un exemple, où il dit : Savoir
que Callias étant, etc. Quand un homme conçoit que tel remède déterminé convient
à Socrate et Platon affectés de telle maladie, et à plusieurs autres
individus singuliers, quels qu'ils soient, il fait appel à l'expérience. Mais
que quelqu'un conçoive que ce remède convient à tous ceux qui souffrent de
telle espèce déterminée de maladie, et conformément à tel tempérament, par
exemple aux fiévreux, aux flegmatiques, aux bilieux, cela relève de l'art. |
[81585]
Un exemple le montre :
Savoir que tel remède soulage l'infirmité dont souffrent Socrate, Platon et
toutes sortes d'individus, relève de l'expérience, mais comprendre que ce
remède guérit systématiquement telle sorte de maladie dans un organisme de
type fiévreux, asthénique ou bilieux tient de l'art. |
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[81586] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 20 Deinde
cum dicit ad agere comparat artem ad experimentum per modum praeeminentiae.
Et secundum hoc duo facit. Primo comparat quantum ad actionem. Secundo
quantum ad cognitionem, ibi, sed tamen scire et cetera. Dicit ergo, quod
quantum ad actum pertinet, experientia nihil videtur differre ab arte. Cum
enim ad actionem venitur, tollitur differentia, quae inter experimentum et
artem erat per universale et singulare: quia sicut experimentum circa
singularia operatur, ita et ars; unde praedicta differentia erat in
cognoscendo tantum. Sed quamvis in modo operandi ars et experimentum non
differant, quia utraque circa singularia operatur, differunt tamen in
efficacia operandi. Nam
experti magis proficiunt in operando illis qui habent rationem universalem
artis sine experimento. |
Ensuite, quand Aristote
écrit : Pour la pratique,
l’expérience, etc., il compare l'art et l'expérience au point de vue de
la supériorité. Ce qu'il fait en deux points. En premier, par rapport à
l'action. En second, quant à la connaissance, là où il dit : Cependant on croit que le savoir, etc.
Il dit donc que, sous le rapport de l'action, l'expérience ne semble pas
différer de l'art. Lorsque l’art et l'expérience passent à l'action, la
différence qui existait entre eux, l'un portant sur l'universel, l'autre sur
le singulier, disparaît : car l'art aussi bien que l'expérience porte
sur les singuliers; ce qui veut dire que la différence entre les deux était
uniquement dans le mode de connaissance. Mais bien que dans le mode
d'opération l'art et l'expérience ne se distinguent guère, parce que l'un et
l'autre travaillent sur les singuliers, ils différent cependant dans
l'efficacité de l'opération. Car ceux qui possèdent l'expérience sont
beaucoup plus efficaces dans l'opération que ceux qui possèdent la
connaissance de la notion universelle fournie par l'art, mais qui n'ont pas
d'expérience. |
[81586]
Puis l'auteur délimite
la prépondérance réciproque de l'art et de l’expérience. L'action supprime la
différence d'universalité entre eux. L'un et l'autre portant alors sur le
singulier, ils ne semblent plus s'opposer. Une telle divergence n'existe donc
que dans l'ordre cognitif. Mais, s'ils se ressemblent dans la façon de
traiter la réalité concrète, leur efficacité n'est pas la même. L'expert
réussit beaucoup mieux que celui qui n'a qu'un savoir théorique dénué de
pratique. |
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[81587] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 21 Cujus causa est, quia actiones sunt circa
singularia, et singularium sunt omnes generationes. Universalia enim non
generantur nec moventur nisi per accidens, inquantum hoc singularibus
competit. Homo enim generatur hoc homine generato. Unde medicus non sanat
hominem nisi per accidens; sed per se sanat Platonem aut Socratem, aut
aliquem hominem singulariter dictum, cui convenit esse hominem, vel accidit
inquantum est curatus. Quamvis enim esse hominem per se conveniat Socrati,
tamen curato et medicato per accidens convenit: haec est enim per se,
Socrates est homo: quia si Socrates definiretur, poneretur homo in eius
definitione, ut in quarto dicetur. Sed haec est per accidens, curatus vel
sanatus est homo. |
La cause en est que les actions
concernent les singuliers, et toute génération est génération de singuliers.
Les universels ne sont engendrés et mus que par accident, en tant que génération
et mouvement conviennent aux singuliers. En effet, l'homme est engendré quand
tel homme est engendré. Voilà pourquoi le médecin ne guérit l'homme universel
que par accident, mais il guérit « per
se », de soi, Platon ou Socrate, ou un homme pris individuellement,
à qui il convient d'être homme, ou à qui il est accidentel d'être homme en
tant qu'il est guéri. Car, bien que le fait d’être homme convienne de soi à
Socrate, cette qualité ne lui convient cependant que par accident en tant
qu'il est soigné et guéri. En effet, cette proposition est une proposition
« de soi » : Socrate est homme; si Socrate était défini, il
faudrait poser l'homme dans sa définition, comme il sera dit au livre IV.
Mais ceci est une proposition accidentelle : celui qui est guéri ou en
santé est homme. |
[81587]
L’action, comme la
génération, est individuelle. On n'engendre ou ne change un universel
qu'indirectement, à travers les singuliers. L’«humanité» ne naît qu'au travers
de la génération d'un homme. Aussi est-ce indirectement que le médecin soigne
l'homme, quand il guérit en fait Socrate, Platon ou quelqu'un d'autre, qui se
trouve être un homme, mais n'est ausculté que parce qu’il est souffrant. Etre
homme est propre à Socrate ou à Platon, mais ne convient qu'indirectement au
patient malade. Socrate en soi est homme, car c'est ce qu'on dirait si on
devait le définir, mais être souffrant, en soi, n'est qu'indirectement être
homme. |
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[81588] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 22 Unde
cum ars sit universalium, experientia singularium, si aliquis habet rationem
artis sine experientia, erit quidem perfectus in hoc quod universale
cognoscat; sed quia ignorat singulare cum experimento careat, multotiens in
curando peccabit: quia curatio magis pertinet ad singulare quam ad
universale, cum ad hoc pertineat per se, ad illud per accidens. |
Ainsi, de ce que l'art s'occupe
des universels, et l'expérience des singuliers, si quelqu'un possède la
raison de l'art sans l’expérience, il sera parfait dans sa connaissance de
l'universel, mais son ignorance du singulier, causée par son défaut
d'expérience, le fera pécher fréquemment dans son travail de guérison, parce
que la guérison concerne davantage le singulier que l'universel, appartenant
de soi au singulier et par accident à l'universel. |
[81588]
Le domaine de l'art
est l'universel, et celui de l'expérience le singulier. Celui qui ne possède
que le premier possède une réelle perfection dans l'ordre de la connaissance
générale, mais il ignore les cas concrets du fait de son inexpérience. Son
diagnostic sera souvent mauvais, car soigner relève d'abord de l'expérience,
et indirectement de l'art. |
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[81589] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 23 Deinde cum dicit sed tamen comparat experimentum ad
artem quantum ad cognitionem. Et circa hoc duo facit. Primo ponit
praeeminentiam artis ad experimentum. Secundo probat, ibi, hoc autem est quia
hi quidem et cetera. Proponit autem praeeminentiam artis et scientiae quantum
ad tria. Scilicet quantum ad scire, quod quidem magis arbitramur esse per
artem quam per experimentum. Item quantum ad obviare, quod in disputationibus
accidit. |
Puis, lorsqu'il dit : Cependant on croit que le savoir,
etc., Aristote compare l'expérience à l'art sous le rapport, de la
connaissance. Ce qu'il fait en deux points. En premier, il pose la
supériorité de l'art sur l'expérience. En second, il le prouve quand il
dit : Et il en est ainsi, etc.
Il établit la prééminence de l'art sur l'expérience sous trois aspects. Quant
au savoir, que nous estimons être davantage l'œuvre de l'art que de
l'expérience. Puis, quant à la résistance ou la contradiction qui arrive dans
les discussions. L’homme d'art peut, dans ces discussions, combattre les
opinions contraires à son art, ce que ne peut pas faire l'homme d’expérience.
Enfin, quant au fait que les hommes d'art se rapprochent davantage du but de
la sagesse que les hommes d'expérience. Le texte dit « En tant
qu’il appartient davantage (à l'homme d'art) de connaître la sagesse qui
recherche tout », c'est-à-dire en tant que l'homme d'art rencontre et
connaît la sagesse, alors qu'il recherche la connaissance de l'universel. En
effet, on juge l'homme d'art plus sage que l’homme expérimenté, parce qu'il
considère les principes universels. Une autre interprétation du texte :
« En tant que le savoir est plus conforme à la connaissance sapientiale
qui poursuit la connaissance de toutes choses », c'est-à-dire des
principes universels. Un autre texte dit : « La sagesse accompagne
toutes choses, mais sous l'angle du savoir », ce qui voudrait
dire : « La sagesse accompagnant toutes choses, c’est-à-dire
accompagnant le savoir et l'action », elle se tient davantage du côté du
savoir que du côté de l'action. Et ainsi, on appellerait avec plus d'à propos
sages ceux qui connaissent plus que ceux qui sont plus livrés à l’action. Un
autre texte comporte ce dernier sens avec plus de clarté. Voici ce qu'il
dit : « En recherchant un, plus haut savoir, tous poursuivent la
sagesse ». |
[81589]
Mais du point de vue
de la connaissance, Aristote affirme la prééminence de l’art, et il le
prouve. Cette prééminence de l'art et de la science est triple : ‑
quant au savoir, que l'on attribue à l'art plutôt qu'à l'expérience,‑
quant à la réfutation, car celui qui maîtrise un savoir-faire est plus à même
de résoudre les controverses sur son art, que celui qui n'a que l'expérience.‑
quant à la quête de la sagesse, enfin, plus accessible à l'art «... puisqu'il
lui arrive le plus souvent d'avoir une connaissance des choses conforme à la
sagesse», c'est à dire universelle. Un homme de l’art est donc jugé plus sage
qu'un homme d'expérience, parce qu’il considère l'universel. ‑ Autre
traduction possible de la citation : «...puisque c'est plutôt du côté du
savoir que tout a trait à la sagesse.» Comme si l'on disait que : «la sagesse
qui suit tout,...», c'est à dire contenue dans chaque chose, «... est plutôt
du côté du savoir», que de l'action. Autrement dit encore, on appelle sage
celui qui sait, plutôt que celui qui agit. Une dernière formulation
éclaircira ce que l'on veut dire : «... car dans la mesure où cela accroît le
savoir, tout rapproche de la sagesse.» - |
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[81590] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 24 Consequenter cum dicit hoc autem probat praedictam
praeeminentiam tripliciter. Prima probatio talis est. Illi, qui sciunt causam
et propter quid, scientiores sunt et sapientiores illis qui ignorant causam,
sed solum sciunt quia. Experti autem sciunt quia, sed nesciunt propter quid.
Artifices vero sciunt causam, et propter quid, et non solum quia: ergo
sapientiores et scientiores sunt artifices expertis. |
Conséquemment, quand il dit: Et il en est ainsi, etc., il prouve la
supériorité susdite de trois façons. La première preuve est celle-ci. Ceux
qui connaissent la cause et le propter
quid sont plus savants et plus sages (le pourquoi) que ceux qui ignorent
la cause et ne savent que le quia
(le fait). Or les hommes d'expérience connaissent le quia, mais ne connaissent pas le propter quid. Les hommes d’art, eux, savent la cause et le propter quid, et non seulement le quia; donc, ils sont plus sages et
plus savants que les hommes d’expérience. |
[81590]
La première preuve
donnée par l'auteur s’énonce ainsi : ceux qui connaissent la cause et le
pourquoi des choses sont plus sages et plus savants que ceux qui n'observent
que les faits. Ces derniers ont l'expérience mais ignorent les raisons,
tandis que ceux qui ont un art ajoutent à la connaissance du fait, celle des
causes. Ils sont donc plus sages. |
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[81591] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 25 Primo
primam probat cum dicit, unde et architectores et cetera. Probatio talis est.
Illi qui sciunt causam et propter quid comparantur ad scientes tantum quia,
sicut architectonicae artes ad artes artificum manu operantium. Sed
architectonicae artes sunt nobiliores: ergo et illi qui sciunt causas et
propter quid, sunt scientiores et sapientiores scientibus tantum quia. |
Il manifeste d'abord cette
première preuve, lorsqu’il dit : Aussi
on regarde en toute circonstance, etc. Voici la démonstration : Ceux
qui savent la cause et le propter quid
se comparent à ceux qui ne savent que le quia
comme les arts architectoniques se comparent aux arts des manœuvres. Mais les
arts architectoniques sont plus nobles, plus dignes, donc, ceux qui
connaissent les causes et le propter
quid sont plus savants et plus sages que ceux qui ne connaissent que le
fait. |
Cette démonstration
s'appuie sur le parallélisme entre d'une part ceux qui connaissent les causes
et ceux qui ne connaissent que les faits, et d'autre part, les arts maîtres
d’œuvre et ceux d'exécution manuelle. Les premiers sont plus nobles que les
seconds, et de la même façon, la connaissance des causes est plus savante et
plus sage que celle des faits. |
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[81592] Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n.
26 Huius probationis
prima ex hoc apparet, quia architectores sciunt causas factorum. Ad cuius
intellectum sciendum est, quod architector dicitur quasi principalis artifex:
ab archos quod est princeps, et techne quod est ars. Dicitur autem ars
principalior illa, quae principaliorem operationem habet. Operationes autem
artificum hoc modo distinguuntur: quia quaedam sunt ad disponendum materiam
artificii, sicut carpentarii secando ligna et complanando disponunt materiam
ad formam navis. Alia est operatio ad inductionem formae; sicut cum aliquis
ex lignis dispositis et praeparatis navem compaginat. Alia est operatio in
usum rei iam constitutae; et ista est principalissima. Prima autem est
infima, quia prima ordinatur ad secundam, et secunda ad tertiam. Unde navisfactor
est architector respectu eius qui praeparat ligna. Gubernator autem, qui
utitur navi iam facta, est architector respectu navis factoris. |
La manifestation de cet argument
apparaît tout d'abord du fait que les architectes connaissent les causes de
leurs œuvres. Pour le comprendre, il faut savoir qu’on appelle architecte
l'artisan quasi principal de l'œuvre; car ce mot vient de archos qui signifie chef, et de technè qui signifie art. L'art
principal est celui qui a l'opération principale. Les opérations des hommes
d'art se distinguent de la façon suivante : certaines opérations servent
à disposer la matière de l'œuvre comme celle du charpentier, qui, en coupant
et en aplanissant le bois, dispose la matière à la forme du navire. Une
seconde opération est celle qui sert à produire la forme, comme celui qui,
utilisant les bois disposés et préparés, assemble les parties du navire. Une
troisième opération, différente elle aussi des deux premières, consiste dans
l’usage du navire déjà constitué; et c’est cette opération qui est la
principale. La première est très inférieure, parce qu'elle est ordonnée à la
seconde, et la seconde est elle-même ordonnée à la troisième. Ainsi, le
constructeur du navire est architecte en comparaison de celui qui prépare le bois;
le capitaine, qui conduit le navire déjà fabriqué, est architecte par rapport
au constructeur. |
[81592]
L'architecte, en
effet, connaît la cause de ce qui a été fait. Ce nom désigne d'ailleurs
étymologiquement l'artisan principal : «Archos» = principal, et «Technè» =
art. On reconnaît pour principal l'art qui pose les opérations essentielles.
Parmi toutes les interventions, certaines préparent les matériaux : c'est
ainsi que le menuisier scie et polit les planches qui serviront à construire
un navire ; d'autres réalisent cette mise en forme : ce sont celles qui
construisent le navire à partir des planches ; d'autres enfin utilisent ce
qui a été fait, et ce sont elles les plus importantes. Les premières sont les
plus subalternes, car elles sont ordonnées aux secondes, et celles-ci aux
troisièmes. Le constructeur est donc l’«architecte» du menuisier, et le
capitaine celui du constructeur. |
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[81593] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 27 Et,
quia materia est propter formam, et talis debet esse materia quae formae
competat, ideo navisfactor scit causam, quare ligna debeant esse sic
disposita; quod nesciunt illi qui praeparant ligna. Similiter, cum tota navis
sit propter usum ipsius, ille qui navi utitur, scit quare talis forma debeat
esse; ad hoc enim debet talis esse, ut tali usui conveniens sit. Et sic
patet, quod ex forma artificii sumitur causa operationum, quae sunt circa
dispositionem materiae. Et ex usu sumitur causa operationum, quae sunt circa
formam artificiati. |
Et parce que la matière est en vue
de la forme, et qu'elle doit être adaptée aux exigences de la forme, le
constructeur du navire connaît la cause, le pourquoi de la disposition du
bois ou du matériau, ce que ne savent pas ceux qui préparent le bois. Semblablement,
puisque tout le navire est destiné à son usage, celui qui s'en sert sait
pourquoi telle forme doit exister, parce que la forme doit être telle que le
requiert son usage. Il est ainsi évident que la cause des opérations qui
portent sur la disposition de la matière se tire de la forme, et que c’est
l'usage qui fournit la cause des opérations qui portent sur la forme de
l'œuvre. |
[81593]
Comme la matière est
pour la forme, et doit être préparée pour lui convenir, le constructeur naval
connaît la raison pour laquelle le bois doit être ainsi travaillé, alors que
celui qui fait ce travail l'ignore. De même tout le navire est fonction de
son utilisation, et celui qui aura à s'en servir sait pourquoi le bateau doit
avoir telle forme, car celle-ci se détermine par rapport à une destination.
C'est donc dans la forme du produit que l'on trouve l'explication des
opérations préparatoires, et dans son usage la raison de cette forme. |
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[81594] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 28 Et sic manifestum est, quod architectores factorum
causas sciunt. Illos vero, scilicet manu artifices, iudicamus vel
denominamus, sicut quaedam inanimatorum. Et hoc non ideo quia faciunt
operationes artificiales, sed quia quae faciunt, incognita faciunt. Sciunt
enim quia, sed causas non cognoscunt; sicut etiam ignis exurit absque aliqua
cognitione. Est igitur quantum ad hoc similitudo inter inanimata et manu
artifices, quod sicut absque causae cognitione inanimata operantur ut
ordinata ab aliquo superiori intellectu in proprium finem, ita et manu
artifices. Sed in hoc est differentia: quia inanimata faciunt unumquodque
suorum operum per naturam, sed manu artifices per consuetudinem: quae licet
vim naturae habeat inquantum ad unum inclinat determinate, tamen a natura
differt in hoc, quod est circa ea quae sunt ad utrumlibet secundum humanam
cognitionem. Naturalia enim non consuescimus, sicut dicitur in secundo
Ethicorum. Nec etiam cognitione carentium est consuescere. Haec autem quae
dicta sunt, sic sunt consideranda tamquam ex eis appareat, quod aliqui non
sunt sapientiores secundum quod est practicos, id est operatores esse,
quod convenit expertis; sed secundum quod aliqui habent rationem de agendis,
et cognoscunt causas agendorum, ex quibus rationes sumuntur: quod convenit
architectoribus. |
Aussi est-il manifeste que les
architectes des choses ouvragées savent les causes, alors que nous jugeons et
dénommons les manœuvres un peu comme des choses inanimées. Et cela, non pas
parce qu'ils exécutent ces opérations artificielles, mais parce que les
œuvres qu'ils font leur sont inconnues. Ils savent, en effet, le fait de ces
œuvres, mais ils ignorent leurs causes; comme le feu brûle sans savoir ce
qu’il fait. Il y a sous ce rapport une similitude entre les choses inanimées et les manœuvres : comme les choses
inanimées opèrent sans connaitre la cause, mais uniquement en tant que
dirigées à leur fin par une intelligence supérieure, ainsi en est-il des
manœuvres. Cependant, la différence entre les deux consiste en ceci que les
êtres inanimés font chacune de leurs œuvres par tendance naturelle, alors que
les ouvriers les font par un habitus. Et l'habitus, tout en possédant une
vertu naturelle du fait qu’il incline à une chose bien déterminée, diffère cependant
de la nature, en tant qu’il vise à ce qui prête au choix selon la
connaissance humaine. Les êtres naturels n'acquièrent pas d'habitus, comme il
est exposé au livre II de l’Éthique,
ni les êtres dépourvus de connaissance. On doit considérer ce que nous venons
de dire dans sa perspective qui est de manifester que quelqu'un n'est pas
plus sage parce qu'il est pratique, c'est-à-dire livré à l'action comme les
hommes d'expérience, mais parce qu'il possède la raison de son action et
connaît les causes de ce qu'il doit faire, d'où ces raisons sont tirées; ce
qui appartient aux architectes. |
[81594]
Dès lors, il est clair
que l’«architecte» connaît la cause de ce qui est fait. Quant à la
main-d’œuvre, on peut la comparer à des êtres sans âme, non pas parce qu’ils
produisent des objets artificiels, mais parce qu’ils le font sans savoir
pourquoi. Ils connaissent ce qui est fait, mais en ignorent les causes, comme
le feu, qui jaillit sans s'en rendre compte. Il y a un parallélisme entre le
travailleur manuel et l'être inanimé : tous deux réalisent sans le savoir une
fin précise à laquelle ils sont ordonnés par une intelligence supérieure.
L'être inanimé le fait cependant par nature, alors que le travailleur agit
par habitude. Quoique ce dernier ait en effet une puissance naturelle qui le
pousse dans une direction unique, son art diffère de la nature, car il a
trait à des réalités arbitraires au regard de la connaissance. La nature ne
s'acquiert pas par habitude, et l'habitude ne peut se passer de la
connaissance. On doit donc comprendre ce qui a été dit dans le sens suivant :
on n'appelle pas sages ceux dont on a parlé parce qu’ils sont des praticiens,
ce qui conviendrait à des gens expérimentés, mais parce qu’ils ont des
raisons d'agir, et connaissent les motifs de leurs actes, ce qui relève de la
raison, et convient aux «architectes». |
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[81595] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 29 Deinde cum dicit et omnino ponit secundam rationem:
quae talis est. Signum scientis est posse docere: quod ideo est, quia unumquodque
tunc est perfectum in actu suo, quando potest facere alterum sibi simile, ut
dicitur quarto Meteororum. Sicut igitur signum caliditatis est quod possit
aliquid calefacere, ita signum scientis est, quod possit docere, quod est
scientiam in alio causare. Artifices autem docere possunt, quia cum causas
cognoscant, ex eis possunt demonstrare: demonstratio autem est syllogismus
faciens scire, ut dicitur primo posteriorum. Experti autem non possunt
docere, quia non possunt ad scientiam perducere cum causam ignorent. Et si ea
quae experimento cognoscunt aliis tradant, non recipientur per modum
scientiae, sed per modum opinionis vel credulitatis. Unde patet quod
artifices sunt magis sapientes et scientes expertis. |
Ensuite, quand il dit : Enfin, ce qui distingue, etc., il pose
la seconde raison; la voici. La marque distinctive du savant est de pouvoir
enseigner. Il en est ainsi parce que chacun est parfait dans son acte quand
il peut rendre un autre semblable à soi. Comme il est dit au livre IV des Météorologiques. Ainsi donc, comme le
signe manifeste de la chaleur est de pouvoir réchauffer quelque chose, la
marque du savant est de pouvoir enseigner; ce qui n'est pas autre chose que
causer la science dans un autre. Les hommes d'art peuvent enseigner parce que,
connaissant les causes,
ils peuvent en tirer des démonstrations : la démonstration est un
syllogisme qui fait savoir, comme il est dit au livre I des Seconds Analytiques. Les hommes
d'expérience, eux, ne peuvent enseigner,
parce qu'ils ne peuvent conduire à la science, vu qu'ils ignorent
la cause. Et si les hommes d'expérience communiquent aux autres l'acquis de
leur expérience, cet acquis n'est pas reçu de façon scientifique,
mais à la manière de l'opinion ou de la crédulité. De là, il
appert que les hommes d'art sont plus sages et savants que les hommes
d'expérience. |
[81595]
Le second argument
s'analyse ainsi : la preuve du savoir, c'est la capacité d'enseigner.
L’accomplissement de l'être se constate en effet à la capacité de rendre
autrui semblable à soi. Comme la brûlure est l'indice de la chaleur, le signe
de la science est l'aptitude à enseigner, c'est à dire à engendrer la science
chez autrui. Or celui qui a un savoir-faire peut enseigner, puisqu'il connaît
les causes nécessaires à la démonstration («syllogisme qui produit la
science» selon la logique) ; tandis que l'expert ne peut le faire, car
ignorant le pourquoi, il ne peut atteindre la science. L'expérience ne se
transmet pas de façon scientifique, mais comme une opinion ou une croyance. Aussi
l'homme de l'art est-il à l'évidence plus savant et plus sage que l'homme
d'expérience. |
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[81596] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 30 Deinde cum dicit amplius autem ponit tertiam rationem;
quae talis est. Cognitiones singularium magis sunt propriae sensibus quam
alicui alteri cognitioni, cum omnis cognitio singularium a sensu oriatur. Sed
tamen, nec unum, idest nullum sensum dicimus sapientiam, scilicet
propter hoc quod licet aliquis sensus cognoscat quia, tamen, non propter quid
cognoscit. Tactus enim iudicat quod ignis calidus est, non tamen apprehendit
propter quid: ergo experti qui habent singularium cognitionem causam
ignorantes, sapientes dici non possunt. |
Ensuite,
quand il dit : En outre,
on n’attribue, etc., il donne la troisième raison qui est la suivante. La
connaissance des singuliers est plus propre à la connaissance sensible qu'à
toute autre connaissance, puisque la connaissance des singuliers vient du
sens. Cependant, nous n'attribuons la sagesse à aucun (aucun sens), parce que, même si un
sens connaît le quia, il ne connaît
pas le propter quid. Le toucher, en
effet, juge que le feu est chaud, mais il en ignore le
pourquoi : donc, les experts qui connaissent les singuliers
sans en savoir les causes ne peuvent être appelés sages. |
[81596]
Voici enfin la
troisième raison : la connaissance des singuliers est plus propre au sens
qu'à toute autre faculté cognitive, car celle-ci a toujours un sens pour point
de départ. A aucun d'eux, cependant, nous n'attribuons la sagesse, car bien
qu'un sens puisse observer des faits, il n'en connaît pas le pourquoi. Le
toucher apprécie la température du feu, mais n'en saisit pas l'explication.
De même, l’homme d'expérience, dont la connaissance est factuelle, et non
causale, ne peut être dit sage. |
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[81597] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 31 Deinde
cum dicit primum quidem comparat artem activam speculativae. Et circa hoc duo
facit. Primo ostendit, quod ars speculativa magis est sapientia quam activa.
Secundo respondet cuidam obiectioni, ibi, in moralibus. Ostendit autem quod
primo dictum est, tali ratione. In quibuscumque scientiis vel artibus
invenitur id propter quod homines scientes prae aliis hominibus in
admiratione vel honore habentur, illae scientiae sunt magis honorabiles, et
magis dignae nomine sapientiae. Quilibet autem inventor artis habetur in
admiratione, propter hoc quod habet sensum et iudicium et discretionem causae
ultra aliorum hominum sensum, et non propter utilitatem illorum quae invenit:
sed magis admiramur, sicut sapientem et ab aliis distinguentem.
Sapientem quidem,
quantum ad subtilem inquisitionem causarum rei inventae: distinguentem vero,
quantum ad investigationem differentiarum unius rei ad aliam. Vel aliter, ab aliis distinguentem, ut
passive legatur, quasi in hoc ab aliis distinguatur. Unde alia litera habet, differentem.
Ergo scientiae aliquae sunt magis admirabiles et magis dignae nomine
sapientiae propter eminentiorem sensum, et non propter utilitatem. |
Ensuite,
quand il dit : D’après cela, il
était naturel, etc., il compare l'art actif (pratique) à l'art
spéculatif. Ce qu’il fait en
deux points. Il montre, en premier, que l'art spéculatif est plus proche
de la sagesse que l'art pratique. En second, il répond à une
objection quand il écrit : Du
reste, nous avons dit, etc. Il démontre la première proposition par la
raison que voici. Dans certaines sciences et certains arts, on trouve ce qui
apporte admiration et honneur aux savants plutôt qu’aux autres hommes; et ces
sciences sont plus dignes d'honneur et plus dignes du nom de sagesse.
L'inventeur d'un art excite l’admiration parce qu’il possède l'intuition, le sensus, et le jugement et le
discernement de la cause plus que les autres hommes, et non pas à cause de
l'utilité de son invention; nous l'admirons, vraiment, comme un sage et comme un homme qui sait distinguer les choses
entre elles : comme sage, au point de vue de l'inquisition subtile des
causes de la chose inventée; comme penseur apte à distinguer, au point de vue
de sa recherche, qui lui fait trouver comment une chose se distingue d'une
autre. Une autre interprétation du texte : « qui se distingue des
autres », texte mis au passif, dirait que le penseur devrait être supérieur au reste des hommes. Un
autre texte emploie le mot « différent » (le penseur étant
différent des autres). Donc, certaines sciences sont plus admirables et plus
dignes du nom de sagesse à cause de l'intuition géniale qu'elles supposent,
et non à cause de leur utilité. |
[81597]
Après quoi, l’auteur
compare le savoir-faire pratique au savoir spéculatif. Montrant d'abord que
le second est plus proche de la sagesse que le premier, il répond ensuite à
certaines objections. La science ou l'art qui suscite l'admiration des hommes
a de la noblesse, et mérite le nom de sagesse. Le fondateur d'un art est
admiré pour son sens, son jugement et son discernement des causes, qui sont
supérieurs a ceux du commun des mortels, plus que pour l'utilité de ses
découvertes. Nous l'admirons «... pour sa sagesse ...», et pour la subtile
quête des causes de sa découverte, et pour «... son originalité ...» à isoler
une réalité des autres. Ou bien – autre interprétation possible du texte
d'Aristote – «... Qui le distingue en quelque sorte des autres hommes ...»
(un autre manuscrit donne : «pour sa différence»). Par conséquent, certaines
sciences sont plus admirables et plus dignes du nom de sagesse non pour leur
utilité, mais pour l'élévation de leur jugement. |
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[81598] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 32 Cum igitur plures artes sint repertae quantum ad
utilitatem, quarum quaedam sunt ad vitae necessitatem, sicut mechanicae; quaedam
vero ad introductionem in aliis scientiis, sicut scientiae logicales: illi
artifices dicendi sunt sapientiores, quorum scientiae non sunt ad utilitatem
inventae, sed propter ipsum scire, cuiusmodi sunt scientiae speculativae. |
L’utilité a fait inventer
plusieurs arts parmi lesquels certains sont voués à la nécessité de la vie,
comme les arts mécaniques; d'autres, comme les arts logiques, servent
d'introduction aux autres sciences. Cependant, on a appelé sages les hommes
d’art dont les sciences n'ont pas été inventées pour l'utilité, mais en vue
du connaître; les sciences spéculatives appartiennent à cette catégorie. |
[81598]
Certains arts sont
notables pour les services qu'ils rendent, soit dans les nécessités de la
vie, comme les différentes technologies, soit pour introduire à la science,
comme la logique, mais d'autres sont surtout renommés pour leur sagesse, car
leur savoir n'est pas destiné à servir mais seulement à connaître : telles
sont les sciences spéculatives. |
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[81599] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 1 n. 33 Et
quod speculativae scientiae non sint inventae ad utilitatem, patet per hoc
signum: quia, iam partis, id est acquisitis vel repertis omnibus
huiusmodi, quae possunt esse ad introductionem in scientiis, vel ad
necessitatem vitae, vel ad voluptatem, sicut artes quae sunt ordinatae ad
hominum delectationem: speculativae non sunt propter huiusmodi repertae, sed
propter seipsas. Et quod non sint ad
utilitatem inventae, patet ex loco quo inventae sunt. In locis enim illis primo
repertae sunt, ubi primo homines studuerunt circa talia. Alia litera habet, et
primum his locis ubi vacabant, id est ab aliis occupationibus quiescentes
studio vacabant quasi necessariis abundantes. Unde et circa Aegyptum primo
inventae sunt artes mathematicae, quae sunt maxime speculativae, a
sacerdotibus, qui sunt concessi studio vacare, et de publico expensas
habebant, sicut etiam legitur in Genesi. |
Et
que les sciences spéculatives n'aient pas été inventées pour fin d’utilité, ceci est évident par le
signe que voici. C'est une fois acquises et inventées toutes les sciences qui
peuvent introduire aux autres sciences ou à la nécessité de la vie ou aux
plaisirs, comme les arts qui sont ordonnés à la délectation des hommes, qu'on
a élaboré les sciences spéculatives : non pas en vue de quelque utilité de la
sorte, mais pour elles-mêmes. Et ce qui manifeste qu’elles n'ont pas été
inventées pour fin d'utilité, c'est le lieu de leur invention, car ces
sciences furent d'abord inventées dans les pays où les hommes se sont livrés
tout d'abord à leur étude. Un autre texte dit : ce fut d’abord dans les pays où on avait du loisir, c’est-à-dire
où, possédant abondamment le nécessaire à la vie, on pouvait se reposer des
autres occupations d'utilité pour vaquer à l'étude. Voilà pourquoi c'est en
Egypte que furent tout d'abord inventés les arts mathématiques, qui sont tout
à fait spéculatifs; par les prêtres, à qui l'on accordait de s'occuper de
l'étude et qui vivaient des deniers public, comme il est dit dans la. Genèse.
|
[81599]
Preuve de leur
désintéressement : alors que les autres arts ont été découverts pour
introduire à la science, servir dans les tâches quotidiennes ou faciliter la
vie, bref pour accroître le confort des hommes, ce n'est pas le cas des
sciences spéculatives qui n'ont d'autre but qu'elles-mêmes. On le voit dans
la géographie de leur apparition : elle eut lieu là où pour la première fois
on eut cette intention‑ une autre leçon précise : «là où pour la
première fois les hommes furent oisifs», c'est à dire suffisamment libérés
des contraintes pour s'adonner à l'étude, en repos et dans l'abondance de
biens. C'est pourquoi les mathématiques, sciences spéculatives s'il en est,
virent le jour en Egypte, au sein de la caste des prêtres qui pouvait se consacrer
à l'étude, et qui eut une audience étendue, puisqu'on en parle même dans la
Genèse. |
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[81600] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 34 Sed quia usus nomine artis fuerat et sapientiae et scientiae
quasi indifferenter, ne aliquis putet haec omnia esse nomina synonyma idem
penitus significantia hanc opinionem removet, et remittit ad librum Moralium,
idest ad sextum Ethicorum, ubi dictum est, in quo differant scientia et ars
et sapientia et prudentia et intellectus. Et ut breviter dicatur, sapientia
et scientia et intellectus sunt circa partem animae speculativam, quam ibi
scientificum animae appellat. Differunt autem, quia intellectus est habitus
principiorum primorum demonstrationis. Scientia vero est conclusionis ex
causis inferioribus. Sapientia vero considerat causas primas. Unde ibidem
dicitur caput scientiarum. Prudentia vero et ars est circa animae partem
practicam, quae est ratiocinativa de contingentibus operabilibus a nobis. Et
differunt: nam prudentia dirigit in actionibus quae non transeunt ad
exteriorem materiam, sed sunt perfectiones agentis: unde dicitur ibi quod
prudentia est recta ratio agibilium. Ars vero dirigit in factionibus, quae in
materiam exteriorem transeunt, sicut aedificare et secare: unde dicitur quod
ars est recta ratio factibilium. |
S'étant
servi des mots art et sagesse et science sans pratiquement les distinguer, Aristote, de peur
d'induire ses lecteurs à l'erreur de croire que tous ces mots sont synonymes,
signifiant à peu près la même chose, rejette cette opinion et réfère au livre
des choses morales, c'est-à-dire au livre VI de l’Éthique, où il explique en quoi diffèrent et l'art et la
sagesse et la prudence et l'intelligence. La sagesse et la science et l’intelligence
appartiennent à la partie spéculative de l'intelligence, qu'il appelle à cet
endroit la partie scientifique de l’âme. Elles diffèrent, cependant, parce
que l'intelligence est l'habitus des premiers principes de la démonstration,
la science, l'habitus de la conclusion tirée des principes inférieurs; la
sagesse, l’habitus qui porte sur les causes premières. Voilà pourquoi, à cet
endroit, il appelle cette dernière reine des sciences. La prudence et l'art
s'occupent de la partie pratique de l'âme, qui raisonne sur les contingents
que nous opérons. Ils diffèrent cependant : la prudence dirige dans les
actions qui ne passent pas dans une matière extérieure, mais qui sont
perfections de l'agent. Voilà pourquoi on la définit, dans l’Éthique, comme la droite raison dans
l'agir. L’art, lui, dirige dans les fabrications, qui passent dans la matière
extérieure, comme édifier et couper; voilà pourquoi on dit que l'art est la
raison droite des choses à faire. |
[81600]
Ayant fait usage du
mot art pour désigner indifféremment la sagesse et la science, Aristote
repousse l'idée qu'il s'agisse de deux synonymes, et renvoie à l'Ethique où
il distingue la science, la sagesse, l’art, la prudence et l'intelligence.
Disons rapidement que la sagesse, la science et l'intelligence sont la partie
spéculative de l'âme, appelée ici part scientifique : l’intelligence
appréhende les premiers principes de démonstration, la science tire les
conclusions de causes immédiates, et la sagesse voit les causes les plus
élevées (raison pour laquelle on l'appelle la tête des autres sciences). La
prudence et l'art en sont la dimension pratique, qui raisonne sur nos actes
contingents : la prudence dirige les actions qui ne s'extériorisent pas dans
la matière, mais visent à parfaire celui qui agit, d'où son nom de droite
règle d'action ; tandis que l'art règle le travail d'une matière extérieure,
comme bâtir ou tailler, et se définit : façon correcte de faire. |
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[81601] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 1 n. 35 Deinde cum dicit cuius autem ostendit ex praehabitis
principale propositum; quod scilicet sapientia sit circa causas. Unde dicit
quod hoc est cuius gratia nunc sermonem facimus, idest ratiocinationem
praedictam: quia scientia illa quae denominatur sapientia, videtur esse circa
primas causas, et circa prima principia. Quod quidem patet ex praehabitis.
Unusquisque enim tanto sapientior est, quanto magis accedit ad causae
cognitionem: quod ex praehabitis patet; quia expertus est sapientior eo qui
solum habet sensum sine experimento. Et artifex est sapientior experto
quocumque. Et inter artifices architector est sapientior manu artifice. Et
inter artes etiam et scientias, speculativae sunt magis scientiae quam
activae. Et haec omnia ex praedictis patent. Unde relinquitur quod illa
scientia, quae simpliciter est sapientia, est circa causas. Et est similis
modus arguendi, sicut si diceremus: illud quod est magis calidum, est magis
igneum: unde quod simpliciter est ignis, est calidum simpliciter. |
Ensuite,
quand Aristote dit : ce que nous
voulons établir ici, etc., il manifeste, à partir des présupposés, son
propos principal : la sagesse porte sur les causes. Il dit que toutes
les réflexions précédentes étaient en vue de démontrer que cette science,
qu'on appelle sagesse, semble s'occuper des causes premières et des premiers
principes. Ce qui est évident d'après ce que nous avons dit. Chacun, en
effet, est d'autant plus sage qu'il s’approche de la connaissance de la
cause. Et cette dernière pensée est évidente d'après ce qui précède :
l’homme d'expérience est plus sage que celui qui possède le sens sans
expérience ; l'homme d’art est plus sage que n’importe quel homme
expérimenté ; parmi les hommes d'art, l'architecte est plus sage
que l'artisan manuel. Et parmi les arts aussi et les sciences, les sciences
spéculatives sont plus hautes que les actives. Et tout cela est clair à
partir de ce qui a été dit plus haut. D'où il résulte que cette science,
qui est simplement la sagesse, porte sur les causes. Et cette façon d'argumenter
est comme si nous disions : « ce qui est plus chaud est plus igné, donc
ce qui est simplement feu, est simplement chaud ». |
[81601]
Tout ce qui précède
permet à Aristote d'aborder maintenant son propos principal : la sagesse porte
sur les causes. A ce qu'il semble au vu de ce qui a été dit, cette science
dénommée sagesse porte bien sur les causes premières et sur les premiers
principes. On apparaît, en effet, d'autant plus sage qu'on progresse dans la
connaissance des causes : l’expert est plus sage que l'intuitif, l’artiste
plus que l'expert, les arts directeurs plus que les arts manuels, et parmi
les arts et les sciences, les sciences spéculatives plus que les sciences
pratiques. Il reste donc que la sagesse pure et simple porte sur les causes,
en raisonnant un peu comme si l'on disait : plus un objet est chaud, plus il
ressemble au feu, donc le feu comme tel n'est rien d'autre que la chaleur
absolue. |
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Leçon 2, texte d’Aristote,
traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Puisque
telle est la science que nous cherchons, il nous faut examiner de quelles
causes et de quels principes s’occupe cette science qui est la philosophie.
C’est ce que nous pourrons éclaircir par les diverses manières dont on
conçoit généralement le philosophe. On entend d’abord par ce mot l’homme qui
sait tout, autant que cela est possible, sans savoir les détails. En second
lieu, on appelle philosophe celui qui peut connaître les choses difficiles et
peu accessibles à la connaissance humaine ; or les connaissances
sensibles étant communes à tous et par conséquent faciles, n’ont rien de
philosophique. Ensuite on croit que plus un homme est exact et capable
d’enseigner les causes, plus il est philosophe en toute science. En outre, la
science qu’on étudie pour elle-même et dans le seul but de savoir, paraît
plutôt la philosophie que celle qu’on apprend en vue de ses résultats. Enfin,
de deux sciences, celle qui domine l’autre, est plutôt la philosophie que
celle qui lui est subordonnée ; car le philosophe rie doit pas recevoir
des lois, mais en donner ; et il ne doit pas obéir à un autre, mais
c’est au moins sage à lui obéir. Telle est
la nature et le nombre des idées que nous nous formons de la philosophie et
du philosophe. De tous ces caractères de la philosophie, celui qui consiste à
savoir toutes choses, appartient surtout à l’homme qui possède le mieux la
connaissance du général ; car celui-là sait ce qui en est de tous les
sujets particuliers. Et puis les connaissances les plus générales sont
peut-être les plus difficiles à acquérir ; car elles sont les plus
éloignées des sensations. Ensuite, les sciences les plus exactes sont celles
qui s’occupent le plus des principes. En effet, celles dont l’objet est plus
simple sont plus exactes que celles dont l’objet est plus composé.
L’arithmétique, par exemple, est plus exacte que la géométrie. D’ailleurs, la
science la plus apte à enseigner est celle qui étudie les causes, car
enseigner, c’est dire les causes de chaque chose. De plus, savoir uniquement pour savoir,
appartient surtout à la science de ce qu’il y a de plus scientifique. En
effet, celui qui veut apprendre dans le seul but d’apprendre, choisira sur
toute autre la science par excellence, c’est-à-dire la science de ce qu’il y
a de plus scientifique ; et ce qu’il y a de plus scientifique, ce sont
les principes et les causes ; car c’est à l’aide des principes et par
eux que nous connaissons les autres choses, et non pas les principes par les
sujets particuliers. Enfin, la science souveraine, faite pour dominer toutes
les autres, est celle qui connaît pourquoi il faut faire chaque chose ;
or, ce pourquoi est le bien dans chaque chose, et, en général, c’est le bien
absolu dans toute la nature. De tout
ce que nous venons de dire, il résulte que le mot Philosophie dont
nous avons recherché les diverses significations, se rapporte à une seule et
même science. Une telle science s’élève aux principes et aux causes ;
or, le bien, la raison des choses, est au nombre des causes. |
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Lectio 2 |
Leçon 2, [Les causes que
regarde la sagesse] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960).
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Leçon 2, (Traduction Guy
Delaporte, 2004).
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[81602] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 2 n. 1 Postquam philosophus ostendit quod sapientia sit
quaedam scientia circa causas existens, hic vult ostendere circa quales
causas et circa qualia principia sit. Ostendit autem quod est circa causas
maxime universales et primas; et argumentatur a definitione sapientiae. Unde
circa hoc tria facit. Primo colligit definitionem sapientiae ex his quae
homines de homine sapiente et sapientia opinantur. Secundo ostendit quod
omnia ista conveniunt universali scientiae, quae considerat causas primas et
universales, ibi, istorum autem et cetera. Tertio concludit propositum, ibi,
ex omnibus ergo et cetera. Circa primum ponit sex opiniones hominum communes
quae de sapientia habentur. Primam, ibi, primum itaque et cetera. Quae talis
est: quod communiter omnes accipimus sapientem maxime scire omnia, sicut eum
decet, non quod habeat notitiam de omnibus singularibus. Hoc enim est
impossibile, cum singularia sint infinita, et infinita intellectu comprehendi
non possint. |
Après
avoir manifesté que la sagesse était une science portant sur les causes,
Aristote veut ici montrer quelles sont les causes et quels sont les principes
sur lesquels elle porte. Il montre qu’elle étudie les causes les plus universelles
et premières. Son argumentation repose sur la définition de la sagesse. C'est
pourquoi, il divise cette étude en trois points. Il ramasse en premier la
définition de la sagesse, à partir des opinions courantes de l’humanité sur
le sage et la sagesse. En second, il établit que toutes ces opinions
conviennent à la science universelle qui considère les causes premières et
universelles, quand il dit : De
tous ces caractères, etc. En troisième, il conclut ce qu'il voulait
manifester où il dit : De tout ce
que nous venons de dire, etc. Donc, dans son premier point, il rapporte
six conceptions communes de la sagesse. La première est donnée là où il
dit : On entend d’abord par ce
mot, etc. La première opinion est la suivante : tous, nous concevons
le sage comme celui qui connaît toutes choses, en autant qu’il est possible, sans qu’on puisse
exiger la connaissance de tous les singuliers. La connaissance des singuliers
est impossible, puisqu'ils sont infinis, et une infinité de choses ne peut
être saisie par l'intelligence. |
[81602]
Ayant vu que la
métaphysique porte sur des causes réelles, il reste à savoir de quel type de
causes et de principes il s'agit. Pour démontrer à
partir de la définition de la sagesse, qu'elle a pour objet les causes les
plus universelles et les plus fondamentales, Aristote passe en revue les
opinions courantes à son sujet, il en infère qu'elles conviennent toutes à la
science universelle des causes premières et fondamentales, et il en tire la
conclusion. |
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[81603] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 2 n. 2 Deinde
cum dicit postea difficilia secundam ponit: et est ista, quod illum sapientem
ponimus esse, qui est potens ex virtute sui intellectus cognoscere
difficilia, et illa quae non sunt levia communiter hominibus ad sciendum;
quia commune est omnibus sentire, idest sensibilia cognoscere. Unde
hoc est facile, et non est sophon, idest aliquid sapientis et ad
sapientem pertinens: et sic patet, quod id quod proprie ad sapientem
pertinet, non leviter ab omnibus cognoscitur. |
Ensuite,
quand il dit : En second lieu, on
appelle, etc., il donne la seconde opinion qui attribue au sage la
capacité de connaître, par la vertu de son intelligence, les choses
difficiles et ce qui habituellement n'est pas facile à connaitre pour les
hommes. Les connaissances sensibles, ou la
sensation, qui fait connaître les singuliers, sont communes à tous. Ce qui est donc facile, mais n'est pas philosophique, c'est-à-dire n’est pas
un élément de la sagesse et n'appartient pas au sage. Il est ainsi évident
que ce qu'il y a de propre au sage n'est pas facilement connu par tous. |
[81603] Nous tenons généralement pour sages ceux dont le
savoir est universel (ce qu'il ne faut pas comprendre en un sens quantitatif,
car connaître l'infinité numérique de tout ce qui existe est impossible à
l'intelligence humaine). Nous pensons aussi d'un sage que ses capacités
intellectuelles lui permettent d'aborder des questions difficiles et ardues
pour le commun des mortels. Tous nous partageons la connaissance de ce qui
tombe sous le sens, mais cela ne relève pas de la «Sophia», car les arcanes
de la sagesse ne sont pas aisément accessibles à tous. |
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[81604] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 2 n. 3 Deinde cum dicit adhuc certiorem tertiam ponit: et est,
quod nos dicimus illum sapientem esse qui de his quae scit, habet
certitudinem magis quam alii communiter habeant. |
Ensuite,
quand il dit : Ensuite on croit
que, etc., il pose la troisième opinion qui attribue à la connaissance du
sage une plus grande certitude que celle possédée communément par les autres.
|
[81604] Est également reconnu pour sage celui qui est bien
plus certain de son savoir que n'importe qui d'autre. |
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[81605] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 2 n. 4 Deinde
cum dicit et magis quartam ponit: et est talis. Illum dicimus magis sapientem
in omni scientia, qui potest assignare causas cuiuslibet quaesiti, et per hoc
docere. |
Ensuite,
quand il dit : et capable d’enseigner
les causes, etc., il donne la quatrième opinion, qui se formule ainsi.
Nous disons que le plus sage dans toute science est celui qui peut assigner
les causes de ce qu’il recherche, et qui peut ainsi enseigner. |
[81605] Le sage se distingue en outre par la capacité de
désigner en tous domaines du savoir les causes des phénomènes, et par
conséquent par la faculté d'enseigner. |
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[81606] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 2 n. 5 Deinde cum dicit sed et hanc quintam ponit: et est,
quod illa de numero scientiarum est sapientia, quae per se est magis
eligibilis et voluntaria, idest volita gratia scientiae, et propter ipsum
scire, quam illa scientia, quae est causa quorumque aliorum contingentium
quae possunt ex scientia generari; cuiusmodi est necessitas vitae, delectatio
et huiusmodi alia. |
Ensuite,
quand il dit : En outre, la
science, etc., il pose la cinquième opinion. Parmi les sciences la
sagesse est celle qui est de soi plus éligible et plus volontaire,
c'est-à-dire désirée en raison même de la science et en vue du savoir
lui-même. Elle est plus désirable pour elle-même que la science qui produit
n'importe quelle autre chose contingente scientifiquement productible, comme
ce qui a trait aux nécessités de la vie, à la délectation, et aux diverses
choses semblables. |
[81606] La sagesse est par ailleurs, de toutes les sciences,
la plus désirable et la plus recherchée, pour le seul fait du savoir, tandis
que d'autres ont pour objet et pour but quelque réalité contingente, telle
que satisfaire aux nécessités de la vie, parvenir à la jouissance, etc. |
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[81607] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 2 n. 6 Deinde
cum dicit et hanc sextam ponit: et est talis, quod istam sapientiam, de qua
facta est mentio, oportet esse vel dicimus esse magis antiquiorem,
idest digniorem, famulante scientia. Quod quidem ex praehabitis
intelligi potest. Nam in artibus mechanicis famulantes sunt illae, quae
exequuntur manu operando praecepta superiorum artificum, quos supra
architectores et sapientes nominavit. |
Puis
quand il écrit : Enfin, de deux
sciences, etc., il pose la sixième opinion que voici. Cette sagesse dont
il est fait mention, doit être, ou du moins, on dit qu’elle doit être plus
ancienne, c'est-à-dire plus digne que la science servante ou esclave. Ce que
nous pouvons comprendre par ce qui précède. Car dans les arts mécaniques, les
arts serviteurs sont ceux qui sont exercés par les manœuvres qui
accomplissent les ordres des artisans supérieurs, que nous avons appelés plus
haut architectes et sages. |
[81607] Cette sagesse enfin doit dominer les connaissances
fonctionnelles. C'est compréhensible après ce qui a été dit, car les métiers
serviles sont ceux que l'homme exécute manuellement, sous les ordres d'un
maître-d’œuvre que nous avons déjà appelé architecte et sage. |
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[81608] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 2 n. 7 Et quod magis conveniat ratio sapientiae scientiis
imperantibus quam famulantibus, probat per duo. Primo, quia scientiae
famulantes ordinantur a superioribus scientiis. Artes enim famulantes ordinantur in finem superioris
artis, sicut ars equestris ad finem militaris. Sed sapientem secundum omnem
opinionem non decet ordinari ab alio, sed ipsum potius alios ordinare. Item
inferiores architectores persuadentur a superioribus, inquantum credunt
superioribus artificibus circa operanda vel fienda. Credit enim navisfactor
gubernatori docenti qualis debet esse forma navis. Sapienti autem non
convenit ut ab alio persuadeatur, sed quod ipse aliis persuadeat suam
scientiam. |
Et
que la raison de sagesse convienne davantage aux sciences qui commandent
plutôt qu’à celles qui exécutent, ils le prouve par deux raisons. En premier
parce que les sciences servantes sont ordonnées par les sciences supérieures.
Les arts exécutifs sont ordonnés à fa fin de l'art supérieur, comme l'art
équestre à la fin de l'art militaire. Mais, d'après l'opinion de tous, il ne
convient pas que le sage soit ordonné par un autre, mais il lui appartient
plutôt d'ordonner les autres. Ainsi, les architectes inférieurs sont
persuadés par les architectes supérieurs, en tant qu'ils croient ces derniers
quand ils commandent les actions à opérer ou les œuvres à faire. Le
constructeur du navire croit le capitaine du navire qui lui enseigne ce que
doit être la forme du navire. Il ne convient pas au sage d'être persuadé par
un autre, mais il est de mise que ce soit lui-même qui convainque l'autre de
sa science. |
[81608] Deux preuves montrent que la sagesse se tient du
côté du maître plutôt que du serviteur : les technologies sont coordonnées
entre elles par des sciences supérieures, car elles sont destinées aux fins
de ces dernières, comme l'équitation à des fins militaires. Or de l'avis
unanime, il ne convient pas de soumettre la sagesse à une autre science, mais
c'est bien elle qui doit les ordonner toutes. En outre, l’artisan sous-traitant
reçoit ses ordres du commanditaire, dans la mesure où il se fie à la plus
grande compétence de ce dernier sur ce que l’on doit ou ce que l’on peut
faire. L'architecte naval fait confiance aux instructions du capitaine pour
la forme que doit avoir le navire. Or le sage n'a pas à être instruit, mais
c'est auprès de lui que chacun prend conseil pour sa propre science. |
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[81609] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 2 n. 8 Istae
igitur sunt tales opiniones, quas homines accipiunt de sapientia et sapiente.
Ex quibus omnibus potest quaedam sapientiae descriptio formari: ut ille
sapiens dicatur, qui scit omnia etiam difficilia per certitudinem et causam,
ipsum scire propter se quaerens, alios ordinans et persuadens. Et sic patet
quasi maior syllogismi. Nam omnem sapientem oportet talem esse; et e
converso, quicumque est talis, sapiens est. |
Telles
sont les opinions que les hommes entretiennent sur la sagesse et le sage.
D'où on peut former une certaine description de la sagesse : on pourrait
appeler sage celui qui connaît toutes choses mêmes difficiles par leur cause
et avec certitude, recherchant cette connaissance pour elle-même, ordonnant
et persuadant les autres. Et ainsi apparaît ce qui serait la majeure du
syllogisme, car tout sage doit être ainsi : et, par conversion, tout
homme qui est tel est sage. |
[81609] Telles sont
les opinions admises sur le sage et la sagesse. On peut en tirer la
description suivante : le sage est celui qui connaît tout, y compris sur les sujets
les plus difficiles ; il connaît les causes et le degré de certitude que l'on
peut attendre de chaque sujet ; sa recherche n'a d'autre but que la science ;
et c'est lui qui instruit et ordonne les autres domaines du savoir. Ceci peut
servir de premier principe de raisonnement, car la sagesse doit être telle,
et quiconque est ainsi sera dit sage. |
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[81610] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 2 n. 9 Deinde cum dicit istorum autem ostendit quod omnia
praedicta conveniunt ei qui cognoscit primas causas et universales; et eo
ordine prosequitur quo supra posuit. Unde primo posuit quod habenti scientiam
universalem maxime insit omnia scire; quod erat primum. Quod sic patet.
Quicumque enim scit universalia, aliquo modo scit ea quae sunt subiecta universalibus,
quia scit ea in illa: sed his quae sunt maxime universalia sunt omnia
subiecta, ergo ille qui scit maxime universalia, scit quodammodo omnia. |
Puis,
quand Aristote écrit : De tous ces
caractères, etc., il manifeste que ces opinions se rapportent à celui qui
connaît les causes premières et universelles. Il suit le même ordre que plus
haut. C'est pourquoi il établit, en premier, que celui qui possède la science
de l'universel possède suprêmement la connaissance de toutes choses, ce qui
était la première opinion. Voici sa manifestation. Quiconque connaît
l'universel, connaît d'une certaine
façon les sujets de
l'universel, parce qu’il les connaît dans l'universel ; mais
ainsi, toutes choses sont soumises au plus universel. Donc, celui qui connaît
les plus universels connaît en quelque sorte toutes choses. |
[81610] Tout ce qui a
été dit peut s'attribuer à la connaissance des causes premières et
universelles. La science universelle est par excellence la connaissance de tout.
Connaître en effet, un universel, c'est connaître en lui tout ce qu'il
contient. Mais tout est contenu dans l'universalité la plus élevée, et celui
qui connaît cette dernière connaît en quelque sorte tout le reste. |
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[81611] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 2 n. 10 Deinde
cum dicit sed fere autem ostendit eidem inesse secundum, tali ratione. Illa
quae sunt maxime a sensibilibus remota, difficilia sunt hominibus ad
cognoscendum; nam sensitiva cognitio est omnibus communis, cum ex ea omnis
humana cognitio initium sumat. Sed illa quae sunt maxime universalia, sunt
sensibilibus remotissima, eo quod sensus singularium sunt: ergo universalia
sunt difficillima hominibus ad cognoscendum. Et sic patet quod illa scientia
est difficillima, quae est maxime de universalibus. |
Ensuite,
quand Aristote dit : Et puis les
connaissances, etc., il montre que la seconde opinion appartient au sage,
par la raison que voici. Ce qui est le plus éloigné des sens est difficile à
connaître pour les hommes; en effet, la connaissance sensitive est commune à
tous, puisqu’elle est le point de départ de toute connaissance humaine. Mais
le plus universel est en même temps le plus éloigné des choses sensibles, du
fait que les sens portent sur les singuliers. C’est pourquoi les universels
sont les plus difficiles à connaître pour les hommes. C'est ainsi que la
science qui s’occupe des plus universels est la plus difficile. |
[81611] En outre, ce
qui est le plus loin des sens est difficilement accessible à l'homme. Tout le
monde partage la connaissance sensible, car c'est le point de départ du
savoir humain. Mais plus la science s'universalise, plus elle s'éloigne de la
sensation qui porte sur le singulier. L'universel est donc difficile à
l'homme, et la science la plus universelle lui est la plus ardue. |
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[81612] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 2 n. 11 Sed contra hoc videtur esse quod habetur primo
physicorum. Ibi enim dicitur quod magis universalia sunt nobis primo nota.
Illa autem quae sunt primo nota, sunt magis facilia. Sed dicendum, quod magis
universalia secundum simplicem apprehensionem sunt primo nota, nam primo in
intellectu cadit ens, ut Avicenna dicit, et prius in intellectu cadit animal
quam homo. Sicut enim in esse naturae quod de potentia in actum procedit
prius est animal quam homo, ita in generatione scientiae prius in intellectu
concipitur animal quam homo. Sed quantum ad investigationem naturalium
proprietatum et causarum, prius sunt nota minus communia; eo quod per causas
particulares, quae sunt unius generis vel speciei, pervenimus in causas
universales. Ea autem quae sunt universalia in causando, sunt posterius nota
quo ad nos, licet sint prius nota secundum naturam, quamvis universalia per
praedicationem sint aliquo modo prius quo ad nos nota quam minus universalia,
licet non prius nota quam singularia; nam cognitio sensus qui est
cognoscitivus singularium, in nobis praecedit cognitionem intellectivam quae
est universalium. Facienda est etiam vis in hoc quod maxime universalia non dicit
simpliciter esse difficillima, sed fere. Illa enim quae sunt a materia
penitus separata secundum esse, sicut substantiae immateriales, sunt magis
difficilia nobis ad cognoscendum, quam etiam universalia: et ideo ista
scientia, quae sapientia dicitur, quamvis sit prima in dignitate, est tamen
ultima in addiscendo. |
Mais
un texte du livre I des Physiques
semble s’opposer à ce que l'on vient de dire. Au début des Physiques, on dit précisément que ce
qui est plus universel est connu en premier lieu par nous. Or, les premiers connus sont plus
faciles à connaître. Il faut répondre que ce qui est plus universel selon la
simple appréhension est le premier connu, car ce qui est saisi tout d'abord
par l'intelligence est l'être, comme le dit Avicenne, et l'intelligence
connaît l’animal avant l’homme. Comme d'ailleurs dans l'être de la nature,
qui procède de puissance à acte, l'animal existe avant l'homme, ainsi dans la
génération de la science, on conçoit l’animal avant de concevoir l’homme.
Mais dans l’investigation des propriétés naturelles et des causes, on connaît
tout d’abord ce qui est moins commun, du fait que par les causes
particulières, qui sont d'un seul genre ou d’une seule espèce, nous parvenons
à la science des causes universelles. L’universel de cause est, quant à nous,
postérieur dans la connaissance, bien qu’il soit plus connu selon soi et bien
que l'universel par simple appréhension soit d'une certaine façon plus connu
par rapport à nous que le moins universel, sans pour cela admettre que
l'universel connu par simple appréhension soit connu avant que les singuliers
[par le sens] : la connaissance du sens qui concerne les singuliers,
précède en nous la connaissance intellectuelle qui porte sur l’universel. La
force de l'argument d'Aristote s'établit donc sur la restriction qu'il
pose : il ne dit pas absolument, mais seulement peut-être, que le plus universel est le plus difficile. Les choses qui sont en effet
séparées de la matière dans l'existence, comme les substances immatérielles,
sont encore plus difficiles à connaître pour nous que les universels : c'est
pourquoi cette science, qu'on appelle sagesse, bien que première en dignité,
doit être apprise la dernière. |
[81612] Cela semble
pourtant contredire la physique. Il y est dit en effet, qu'on connaît d'abord
le plus universel et que nos premières connaissances sont les plus faciles.
Mais il faut préciser que la connaissance commence par une appréhension très
universelle. L’être est par exemple ce qui vient en premier à l'intelligence,
comme le dit Avicenne. L’intelligence saisit la notion d'animalité avant
celle d'humanité car, de même que dans le mouvement naturel de la puissance à
l'acte, l’animal précède l'homme, de même dans sa démarche scientifique,
l’intelligence conçoit la nature animale avant celle de l'homme. Mais au regard de la
recherche des causes et des propriétés de la nature, on découvre d'abord les
faits les moins généraux, puisque c'est à partir des causes particulières, relevant
d'un genre unique, que nous parvenons aux causes universelles. Dans la ligne
de la causalité, nous ne connaissons l'universel qu'au terme d'une démarche
intellectuelle, bien que cette connaissance soit fondamentale, tandis que
dans le domaine de l'abstraction conceptuelle, les connaissances plus
universelles sont antérieures à celles qui le sont moins, et postérieures à
celles des phénomènes singuliers. La sensation porte sur le singulier, et
précède l'intelligence des universels. Il parait alors nécessaire d'expliquer
pourquoi Aristote n'a pas dit que la connaissance des causes universelles
était ce qu'il y a de plus difficile, mais qu'elle était «plutôt» difficile :
car les réalités dégagées de toute matérialité comme les substances
immatérielles, sont plus difficiles encore à comprendre. C'est pour cette
raison que la sagesse, si elle est première dans la hiérarchie des sciences,
est la dernière à laquelle nous pouvons parvenir. |
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[81613] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 2 n. 12 Deinde cum dicit scientiarum vero ostendit tertium
eidem inesse, tali ratione. Quanto aliquae scientiae sunt priores
naturaliter, tanto sunt certiores: quod ex hoc patet, quia illae scientiae,
quae dicuntur ex additione ad alias, sunt minus certae scientiis quae pauciora
in sua consideratione comprehendunt ut arithmetica certior est geometria, nam
ea quae sunt in geometria, sunt ex additione ad ea quae sunt in arithmetica.
Quod patet si consideremus quid utraque scientia considerat ut primum
principium scilicet unitatem et punctum. Punctus enim addit supra unitatem
situm: nam ens indivisibile rationem unitatis constituit: et haec secundum
quod habet rationem mensurae, fit principium numeri. Punctus autem supra hoc
addit situm. Sed scientiae particulares sunt posteriores secundum naturam
universalibus scientiis, quia subiecta earum addunt ad subiecta scientiarum
universalium: sicut patet, quod ens mobile de quo est naturalis philosophia,
addit supra ens simpliciter, de quo est metaphysica, et supra ens quantum de
quo est mathematica: ergo scientia illa quae est de ente, et maxime
universalibus, est certissima. Nec illud est contrarium, quia dicitur esse ex
paucioribus, cum supra dictum sit, quod sciat omnia. Nam universale quidem
comprehendit pauciora in actu, sed plura in potentia. Et tanto aliqua
scientia est certior, quanto ad sui subiecti considerationem pauciora actu
consideranda requiruntur. Unde
scientiae operativae sunt incertissimae, quia oportet quod considerent multas
singularium operabilium circumstantias. |
Ensuite,
quand il dit : Ensuite, les sciences
les plus exactes, etc., il montre que la troisième opinion se rapporte au
sage, par la raison que voici. Une science est d’autant plus certaine qu’elle
est plus antérieure par nature : cela appert du fait que les sciences
dont le sujet comporte une addition au sujet d’une autre science, sont moins
certaines que celles dont le sujet comprend moins d'éléments, comme
l'arithmétique est plus certaine que la géométrie. Le sujet de la géométrie,
en effet, ajoute quelque chose au sujet de l'arithmétique, car ce que
considère le géomètre constitue une addition à ce que considère
l'arithmétique. L’évidence se fait si nous considérons ce que chacune de ces
sciences considère comme premiers principes : l'unité et le point. Le
point ajoute à l'unité la position : car l'être indivisible constitue la
raison d’unité : et cette unité, en tant qu'elle a raison de mesure,
devient le principe du nombre. Le point ajoute à cela la position. Mais les
sciences particulières sont postérieures selon la nature aux sciences
universelles, parce que leur sujet ajoute quelque chose au sujet des sciences
universelles comme il est évident que l’être mobile qui est le sujet de la
philosophie naturelle, ajoute à l'être pris absolument, qui est le sujet de
la métaphysique, et à l'être quantifié, qui est le sujet des mathématiques.
Donc la science qui porte sur l’être et qui s’occupe de ce qu’il y a de plus
universel est la plus certaine. Et le fait que le sujet de cette
science comporte moins d’éléments ne s'oppose pas à ce qu'il fut dit plus
haut, à savoir qu'elle connaît toutes choses. L'universel, en effet, ne
comprend que peu de choses en acte, mais une quantité de choses en puissance.
Et une science est d'autant plus certaine que la considération de son sujet
requiert moins d'éléments en acte à considérer. Voilà pourquoi les sciences
opératives sont très incertaines, parce qu'il faut qu'elles analysent la
multitude des circonstances des singuliers opérables. |
[81613] Plus une
science s'élève dans cette hiérarchie, plus elle est certaine. Une science
qui se sert d'une autre est moins rigoureuse que cette autre. Ainsi,
l’arithmétique est plus certaine que la géométrie dont la matière intègre les
nombres. C'est clair si l'on regarde le principe premier que chacune retient
: l’unité et le point. Le point ajoute à l'unité sa spatialisation. L'être
indivisible a raison d'unité, et, du point de vue de la mesure, l’unité est
principe de numération. Le point lui ajoute une situation dans l'espace. Les
sciences particulières sont au-dessous des sciences universelles. L’être
mobile par exemple, matière de la philosophie de la nature, ajoute à l'être
pur et simple de la métaphysique, et même à l'être quantitatif des
mathématiques. Par conséquent, la science portant sur l'être est la plus
universelle et la plus certaine. Et il n'y a pas contradiction dans le fait
de dire à la fois qu'elle est plus circonscrite et qu'elle permet de tout
connaître, car l'universel est peu diversifié en acte, et contient beaucoup en
puissance. Plus une science est certaine, moins les objets de son étude sont
nombreux. Les sciences pratiques, dont l’investigation porte sur de multiples
actes concrets et variés, sont donc les moins rigoureuses. |
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[81614] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 2 n. 13 Deinde
cum dicit est et doctrinalis ostendit quartum eidem inesse, tali ratione.
Illa scientia est magis doctrix vel doctrinalis, quae magis considerat
causas: illi enim soli docent, qui causas de singulis dicunt; quia scire per
causam est, et docere est scientiam in aliquo causare. Sed illa scientia quae
universalia considerat, causas primas omnium causarum considerat: unde patet
quod ipsa est maxime doctrix. |
Ensuite,
quand il dit : D’ailleurs, la
science, etc., il montre que la quatrième opinion appartient à la même
science par la raison suivante, Cette science est plus propre à
l’enseignement, autrement dit est plus doctrinale qui considère davantage les
causes : ceux-là seuls enseignent qui donnent les causes de chaque chose :
car la science est la connaissance des causes, et enseigner n’est pas autre
chose que communiquer la science. Mais la science qui considère les
universels considère les causes premières de toutes les causes : il est
donc manifeste qu'elle est la plus doctrinale. |
[81614] Cette science
est aussi la plus instructive, car plus qu'une autre, elle considère la
causalité. Instruire consiste uniquement en ceci : donner la cause de quelque
chose, car c'est avec la cause que l'on connaît, et enseigner, c'est faire
connaître. Or la science qui porte sur l'universel étudie les causes
premières de toute causalité. C'est donc évidemment elle qui est la plus
riche d'enseignements. |
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[81615] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 2 n. 14 Deinde cum dicit et noscere ostendit quintum eidem
inesse, tali ratione. Illarum scientiarum maxime est scire et cognoscere
earum causa, idest propter seipsas et non propter alias, quae sunt de maxime
scibilibus: sed illae scientiae quae sunt de primis causis, sunt de maxime
scibilibus: igitur illae scientiae maxime sui gratia desiderantur. Primam sic
probat. Qui desiderat scire propter scire, magis desiderat scientiam: sed
maxima scientia est de maxime scibilibus: ergo illae scientiae sunt magis
desideratae propter seipsas quae sunt de magis scibilibus. Secundam probat
sic. Illa, ex quibus et propter quae alia cognoscuntur, sunt magis scibilia
his quae per ea cognoscuntur: sed per causas et principia alia cognoscuntur
et non e converso, et cetera. |
Ensuite,
quand il dit : De plus, savoir, etc.,
il montre que la cinquième opinion s’attribue à la même science, par la
considération suivante. C’est aux sciences qui étudient ce qu’il y a de plus
connaissable qu’il appartient le plus de savoir et de connaître à cause
d’elles-mêmes, non en vue d’autres sciences. Or, les sciences qui ont
en vue les causes premières portent sur les choses les plus connaissables.
C’est dire que ces sciences sont tout à fait leur propre fin. Il prouve la
première proposition comme suit : Celui qui désire le savoir pour le savoir,
désire davantage la science. Or, la science la plus haute porte sur le plus
connaissable. Donc, les sciences qui portent sur ce qui est plus connaissable
sont plus désirées pour elles-mêmes. Il prouve la seconde proposition de la
façon suivante. Les choses, à partir desquelles ou pour lesquelles les autres
sont connues, sont plus connaissables que celles qui sont connues par
elles : mais les autres choses sont connues par les causes et les
principes, et non inversement, etc. |
[81615] Plus une
science permet de connaître, et plus elle se justifie par elle-même, plutôt
qu'en vue d'autre chose. Or celle qui traite des causes premières offre le
savoir le plus élevé. C'est donc d'abord pour elle qu'on s'y adonne. Car
celui qui n'a d'autre but que de savoir, recherche essentiellement la
science, et la science la plus haute traite du savoir le plus élevé. Par
conséquent, la science la plus désirée pour elle-même est celle qui offre les
connaissances les plus riches. En outre, les connaissances grâce auxquelles
nous avons l’intelligence du reste, et qui sont les plus fécondes, sont
celles des causes et des principes, et non l'inverse. La science maîtresse,
dont les autres sont les servantes, considère la fin qui fait agir chacun. Un
vaisseau, fait pour naviguer, est dirigé par son capitaine. C'est donc lui le
commanditaire, et le fabriquant son commandité. Or plus qu'une autre, la
science dont nous parlons considère la finalité de tout. C'est le bien propre
de chacun qui le fait agir. Or il y a une fin qui est un bien pour chaque
genre de réalités, et la fin de toutes choses, dans tout l'univers, est ce
qu'il y a de meilleurs pour toute la nature. Son étude relève donc de cette
première science, qui gouverne toutes les autres. |
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[81616] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 2 n. 15 Deinde
cum dicit maxime vero ostendit sextum inesse eidem: et est ratio talis. Illa scientia se habet ad alias ut principalis, sive
ut architectonica ad servilem sive ad famulantem, quae considerat causam finalem,
cuius causa agenda sunt singula; sicut apparet in his, quae supra diximus. Nam gubernator, ad quem pertinet usus navis, qui est
finis navis, est quasi architector respectu navisfactoris, qui ei famulatur.
Sed praedicta scientia maxime considerat causam finalem rerum omnium. Quod ex
hoc patet, quia hoc cuius causa agendo sunt singula, est bonum
uniuscuiusque, idest particulare bonum. Finis autem bonum est in
unoquoque genere. Id vero, quod est finis omnium, idest ipsi universo, est
hoc quod est optimum in tota natura: et hoc pertinet ad considerationem
praedictae scientiae: ergo praedicta est principalis, sive architectonica
omnium aliarum. |
Ensuite, quand dit : Enfin, la science souveraine, etc., il manifeste que la sixième
opinion s'attribue à la même science. En voici la raison. La science qui est
principale par rapport aux autres, et architectonique en relation aux
sciences serviles ou servantes, est celle qui considère la cause finale,
cette cause un vue de laquelle on doit poser chacune des actions, comme il
apparaît dans ce que nous avons noté auparavant. Car le capitaine, à qui
appartient l'usage du navire, qui est la fin du navire, est quasi architecte
par rapport au fabricant, qui est son serviteur. Mais c’est la science dont
il est question qui considère au plus haut point la cause finale de toutes
choses. Ce qui est évident du fait que la cause de l’accomplissement des
actions singulières est le bien dans
chaque chose, c'est-à-dire le bien particulier à chaque singulier. La
fin, en effet, est le bien dans chaque genre de choses. Et ce qui est la fin
de toutes choses, de l’univers lui-même, est ce qu’il y a de meilleur dans
toute la nature. Et ce qu’il y a de plus parfait dans la nature appartient à
la considération de cette science : donc cette science est principale ou
architectonique par rapport à toutes les autres. |
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[81617]
Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 2 n. 16 Deinde cum dicit ex omnibus concludit ex praedictis
conclusionem intentam; dicens, quod ex omnibus praedictis apparet, quod in
eamdem scientiam cadit nomen sapientiae, quod quaerimus; scilicet in illam
scientiam, quae est theorica, idest speculativa primorum principiorum et
causarum. Hoc autem manifestum est quantum ad sex primas conditiones, quae
manifeste pertinent consideranti universales causas. Sed, quia sexta conditio
tangebat finis considerationem, quae apud antiquos non manifeste ponebatur
esse causa, ut infra dicetur; ideo specialiter ostendit, quod haec conditio
est eiusdem scientiae, quae scilicet est considerativa primarum causarum;
quia videlicet ipse finis, qui est bonum, et cuius causa fiunt alia, est una
de numero causarum. Unde scientia, quae considerat primas et universales
causas, oportet etiam quod consideret universalem finem omnium, quod est
optimum in tota natura. |
Ensuite, quand Aristote dit: De tout ce que nous venons de dire, etc., il aboutit à la
conclusion désirée en disant qu'à partir de toutes ces réflexions il est
évident que la définition de la sagesse, que nous recherchons, appartient à
la même science, à savoir à cette science qui est théorique, qui scrute les
premiers principes et les premières causes. Ce qui est manifeste d'après
l'exposé des six premières conditions qui caractérisent celui qui étudie les
causes universelles. Mais parce que la sixième condition ouvre à la
considération de la fin, qui n'était pas clairement posée comme cause par les
anciens, comme il sera dit plus loin, il montre d'une façon spéciale que
cette condition appartient proprement à la science qui considère les causes
premières. La fin qui est le bien, et en vue de laquelle tout le reste se
fait, est une des causes. La science qui considère les causes premières et
universelles doit donc aussi considérer la fin universelle de toutes choses,
qui est ce qu’il y a de meilleur dans toute la nature. |
[81617] Le nom de
sagesse revient donc à une seule science, objet de notre recherche. C'est une
science théorique, spéculant sur les premiers principes et les premières causes.
C'est évident des cinq premières caractéristiques, qui toutes ont trait aux
causes universelles. Mais comme la sixième aborde le problème de la fin, que
les anciens philosophes ne posèrent pas clairement comme cause, Aristote
mentionne spécialement cette autre propriété de la science des causes
premières. La fin est un bien pour lequel on agit, et fait donc partie des
causes. Par conséquent, la science des causes premières et universelles doit
aussi considérer la fin universelle de toute chose, qui est le meilleur de la
nature. |
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Leçon 3 texte d’Aristote,
traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Et
qu’elle n’a pas un but pratique, c’est ce qui est évident par l’exemple des premiers
qui se sont occupés de philosophie. Ce fut, en effet, l’étonnement d’abord
comme aujourd’hui, qui fit naître parmi les hommes les recherches
philosophiques. Entre les phénomènes qui les frappaient, leur curiosité se
porta d’abord sur ce qui était le plus à leur portée ; puis, s’avançant
ainsi peu à peu, ils en vinrent à se demander compte de plus grands
phénomènes, comme des divers états de la lune, du soleil, des astres, et
enfin de l’origine de l’univers. Or, douter et s’étonner, c’est reconnaître
son ignorance. Voilà pourquoi on peut dire en quelque manière que l’ami de la
philosophie est aussi celui des mythes ; car la matière du mythe, c’est
l’étonnant, le merveilleux. Si donc on a philosophé pour échapper à
l’ignorance, il est clair qu’on a poursuivi la science pour savoir et sans
aucun but d’utilité. Le fait eu fait foi : car tout ce qui regarde les
besoins, le bien-être et la commodité de la vie était déjà trouvé, lorsqu’on
entreprit un tel ordre de recherches. Il est donc évident que nous ne
cherchons la philosophie dans aucun intérêt étranger ; et comme nous
appelons homme libre celui qui s’appartient à lui-même et qui n’appartient
pas à un autre, de même la philosophie est de toutes les sciences la seule
libre ; car seule elle est à elle-même son propre but. Aussi, ne
serait-ce pas sans quelque raison qu’on regarderait comme plus qu’humaine la
possession de cette science ; car la nature de l’homme est esclave à
beaucoup d’égards ; la divinité seule, pour parler comme Simonide, aurait
ce privilège, et il ne convient pas à l’homme de ne pas se borner à la
science qui est à son usage. Si donc les poètes disent vrai, et si la nature
divine doit être envieuse, c’est surtout au sujet de cette prétention, et
tous les téméraires qui la partagent, eu portent la peine. Mais la divinité
ne peut connaître l’envie ; les poètes, comme dit le proverbe, sont
souvent menteurs, et il n’y a pas de science à laquelle il faille attacher
plus de prix. Car la plus divine est celle qu’on doit priser le plus ;
or, celle-ci porte seule ce caractère à un double titre. En effet, une
science qui appartiendrait à Dieu, et qui s’occuperait de choses divines,
serait sans contredit une science divine : et seule, celle dont nous
parlons satisfait à ces deux conditions. D’une part, Dieu est reconnu de tout
le monde comme le principe même des causes ; et de l’autre, la science
des causes lui appartient exclusivement ou dans un degré supérieur. Ainsi
toutes les sciences sont plus nécessaires que la philosophie, mais nulle n’est
plus excellente. Et rien ne diffère plus que la possession de cette science
et son début. On commence, ainsi que nous l’avons dit, par s’étonner que les
choses soient de telle façon ; et comme on s’émerveille en présence des
automates, quand on n’en connaît pas les ressorts, de même nous nous étonnons
des révolutions du soleil et de l’incommensurabilité du diamètre ; car
il semble étonnant à tout le monde qu’une quantité ne puisse être mesurée par
une quantité si petite qu’elle soit. C’est, comme dit le proverbe, par le
contraire et par le meilleur qu’il faut finir, comme il arrive dans le cas
que nous venons de citer, lorsqu’enfin on est parvenu à s’en rendre
compte : car rien n’étonnerait plus un géomètre que si le diamètre
devenait commensurable. Nous venons de déterminer la nature de la science
que nous cherchons, le but de cette science et de tout notre travail. |
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Lectio 3 |
Leçon 3, [Le caractère de
la sagesse] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
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Leçon 3,
(Traduction Guy Delaporte 2004).
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[81618] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 1 Ostenso circa quae versatur consideratio huius
scientiae, ostendit qualis sit scientia ista. Et circa hoc duo facit. Primo
ostendit dignitatem huius scientiae. Secundo ostendit ad quem terminum ista
scientia pervenire conetur, ibi, oportet vero aliqualiter et cetera. Circa
primum facit quatuor. Primo ostendit quod non est scientia activa, sed
speculativa. Secundo, quod ipsa est libera maxime, ibi, sed ut dicimus et
cetera. Tertio, quod non est humana, ibi, propter quod et iuste. Quarto, quod
est honorabilissima, ibi, nec ea aliam. Primum ostendit dupliciter. Primo per rationem. Secundo per signum, ibi,
testatur autem hoc et cetera. |
Après avoir montré sur quoi porte
cette science, Aristote en manifeste le caractère. Ce qu'il fait en deux
points. En premier, il fait voir sa dignité. En second, il indique le terme
de sa recherche, où il dit : Et
rien ne diffère plus, etc. Il divise son premier point en quatre parties.
En premier, il montre qu'elle n'est pas une science pratique, mais
spéculative. En second, il montre qu'elle est la plus libérale, la plus libre
des sciences, où il dit : et comme
nous appelons, etc. En troisième, il montre qu'elle n'est pas une science
humaine, où il dit : Aussi, ne
serait-ce pas, etc. En quatrième, il montre qu'elle est la plus
honorable, où il écrit : et il n’y
a pas de science, etc. Il démontre sa première partie de deux façons. En
premier, par une preuve de raison. En second, par un signe, quand il dit : Le fait en fait foi, etc. |
[81618] Après avoir
circonscrit l'objet de cette science, Aristote en manifeste la qualité, en
illustrant sa dignité et en présentant le résultat qu'elle s'efforce
d'atteindre. |
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[81619] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 3 n. 2 Primo
ergo ponit talem rationem. Nulla scientia in qua quaeritur ipsum scire
propter seipsum, est scientia activa, sed speculativa: sed illa scientia,
quae sapientia est, vel philosophia dicitur, est propter ipsum scire: ergo
est speculativa et non activa. Minorem hoc modo manifestat. Quicumque quaerit
fugere ignorantiam sicut finem, tendit ad ipsum scire propter seipsum: sed
illi, qui philosophantur, quaerunt fugere ignorantiam sicut finem: ergo
tendunt in ipsum scire propter seipsum. |
En premier donc, il donne la
raison suivante. Toute science où l'on recherche le savoir pour lui-même est
spéculative et non pas active. Or la science, qui est la sagesse, ou qu'on
appelle philosophie, est en vue du savoir lui-même; donc, elle est
spéculative et non pas active. Il éclaire la mineure de la façon suivante.
Quiconque a comme fin de fuir l'ignorance tend au savoir pour le savoir
lui-même; or, ceux qui font de la philosophie ont pour fin de fuir
l'ignorance: donc, ils tendent au savoir lui-même pour lui-même. |
[81619] Sa valeur lui
vient de ce qu'elle est une science spéculative, et non pas une science
pratique, de ce qu'elle est la plus autonome des sciences, de ce qu'elle
dépasse les capacités naturelles de l'homme, et de ce qu'elle est la plus
vénérable des sciences. Toute science qui cherche uniquement à savoir, n'est
pas dite pratique, mais spéculative, et d'abord celle qu'on nomme sagesse ou
encore philosophie, car elle ne vise que la seule connaissance. Quiconque
veut en effet, comme le philosophe, remédier à son ignorance, n'a d'autre but
à ses recherches que le savoir. |
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[81620] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 3 Quod autem ignorantiam fugere quaerant, patet ex
hoc, quia illi, qui primo philosophati sunt, et qui nunc philosophantur,
incipiunt philosophari propter admirationem alicuius causae: aliter tamen a
principio, et modo: quia a principio admirabantur dubitabilia pauciora, quae
magis erant in promptu, ut eorum causae cognoscerentur: sed postea ex
cognitione manifestorum ad inquisitionem occultorum paulatim procedentes
incoeperunt dubitare de maioribus et occultioribus, sicut de passionibus
lunae, videlicet de eclypsi eius, et mutatione figurae eius, quae variari
videtur, secundum quod diversimode se habet ad solem. Et similiter
dubitaverunt de his quae sunt circa solem, ut de eclypsi eius, et motu
ipsius, et magnitudine eius. Et de his quae sunt circa astra, sicut de
quantitate ipsorum, et ordine, et aliis huiusmodi, et de totius universi
generatione. Quod quidam dicebant esse generatum casu, quidam intellectu,
quidam amore. |
Qu'ils recherchent à fuir
l'ignorance, cela est évident du fait que les pionniers de la philosophie
aussi bien que ceux qui s'y livrent actuellement, se donnent à la recherche
philosophique par admiration ou étonnement devant certaines causes.
Cependant, l’admiration a varié avec le temps. Au début, l'étonnement porta
sur un petit nombre de difficultés, les premières qui se présentaient à l'esprit,
dans le but de connaître leurs causes; mais ensuite, allant lentement des
solutions connues vers l'exploration des choses inconnues, les penseurs
commencèrent à se poser des problèmes plus importants et plus difficiles à
pénétrer, tels que les divers états de
la lune : son éclipse et son changement de figure qui varient
d'après sa position par rapport au soleil. Et pareillement, ils se posèrent
des questions sur ce qu'ils observaient du soleil : son éclipse, son
mouvement, sa grandeur; des questions aussi sur les astres: leur nombre,
l'ordre qu’ils ont entre eux, et ainsi de suite. Ils se questionnèrent aussi
sur l'origine de l'univers. Certains attribuaient la genèse de l'univers au
hasard, d'autres à l'intelligence, d'autres à l'amour. |
[81620] Or les premiers
qui commencèrent à philosopher, s'étonnèrent d'abord de certains phénomènes.
Différemment certes de maintenant, car leurs observations avaient trait à des
problèmes peu compliqués, dont ils eurent rapidement l'explication. Mais
s'appuyant sur ces certitudes simples pour scruter l'inconnu, ils en
arrivèrent à s'interroger sur des sujets plus nombreux et plus difficiles,
comme les mouvements de la lune, ses phases et ses éclipses. Ils
s'interrogèrent aussi sur les rotations du soleil, ses éclipses ou sa taille
; sur le nombre et la position des astres ; sur l'origine de l'univers, due
au hasard pour certains, à l'intelligence pour d'autres, ou à l'amour pour
d'autres encore. |
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[81621] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 3 n. 4 Constat
autem, quod dubitatio et admiratio ex ignorantia provenit. Cum enim aliquos
manifestos effectus videamus, quorum causa nos latet, eorum tunc causam
admiramur. Et ex quo admiratio fuit causa inducens ad philosophiam, patet
quod philosophus est aliqualiter philomythes, idest amator fabulae,
quod proprium est poetarum. Unde primi, qui per modum quemdam fabularem de
principiis rerum tractaverunt, dicti sunt poetae theologizantes, sicut fuit
Perseus, et quidam alii, qui fuerunt septem sapientes. Causa autem, quare
philosophus comparatur poetae, est ista, quia uterque circa miranda versatur.
Nam fabulae, circa quas versantur poetae, ex quibusdam mirabilibus
constituuntur. Ipsi etiam philosophi ex admiratione moti sunt ad
philosophandum. Et quia admiratio ex ignorantia provenit, patet quod ad hoc
moti sunt ad philosophandum ut ignorantiam effugarent. Et sic deinde patet,
quod scientiam, persecuti sunt, idest studiose quaesierunt, solum ad
cognoscendum, et non causa alicuius usus idest utilitatis. |
Or, il est certain que le doute et
l'admiration naissent de l'ignorance. En effet, lorsque nous voyons certains
effets manifestes dont nous ignorons la cause, nous sommes étonnés :
quelle en est la cause? Ce qui permet de dire que l'admiration est à
l'origine de la recherche philosophique, c’est que, d'une certaine façon, le
philosophe aime les mythes; il est, en quelque sorte, un amateur de fables,
ce qui est le propre des poètes. De là vient qu'on appelle les premiers
penseurs, qui ont traité des principes des choses sous le mode de quelque
récit fabuleux, des poètes-théologiens, comme le furent Persée, et quelques
autres qui forment le groupe des sept sages. La raison pour laquelle on
compare le philosophe au poète est que tous deux sont concernés par le
merveilleux et l'étonnant. Car les fables que construisent les poètes sont
constituées d'éléments merveilleux. Les philosophes eux-mêmes ont été aussi
poussés à faire de la philosophie à cause de l’admiration. Et, parce que
l'admiration vient de l'ignorance, il est évident qu’ils se livrèrent à
l'étude philosophique pour fuir l'ignorance. Ainsi, on voit qu’ils ont poursuivi la science, c'est-à-dire
qu'ils se sont donnés à une étude sérieuse, uniquement pour connaître, et non
pour un but d’utilité, afin de s’en
servir. |
[81621] Reste que
l'interrogation et l'observation viennent de l'ignorance. Lorsque n'apparaît
pas la cause d'effets tout à fait visibles, nous nous en inquiétons, et cet
étonnement qui conduit à la sagesse, fait du philosophe une sorte de «
philomythe », amateur des paraboles propres aux poètes. Les premiers auteurs
des mythes explicatifs de l'origine des choses furent nommés poètes
théologiens, comme Persée, et quelques autres connus sous le nom de «sept
sages». On compare le philosophe au poète parce que tous les deux sont
attirés par ce qui suscite leur admiration attentive. Comme l’allégorie de
l'artiste naît de sa contemplation, l’aiguillon philosophique se nourrit du
regard du savant. On cherche à l'évidence dans la philosophie un antidote à
cette ignorance qui pousse à l'observation, et l'ardente quête scientifique
n'a donc pour but que le savoir, et non quelque intention utilitaire. |
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[81622] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 5 Notandum est autem, quod cum prius nomine sapientiae
uteretur, nunc ad nomen philosophiae se transfert. Nam pro eodem accipiuntur.
Cum enim antiqui studio sapientiae insistentes sophistae, idest sapientes
vocarentur, Pythagoras interrogatus quid se esse profiteretur, noluit se
sapientem nominare, sicut sui antecessores, quia hoc praesumptuosum videbatur
esse; sed vocavit se philosophum, idest amatorem sapientiae. Et exinde nomen
sapientis immutatum est in nomen philosophi, et nomen sapientiae in nomen
philosophiae. Quod etiam nomen ad propositum aliquid facit. Nam ille videtur
sapientiae amator, qui sapientiam non propter aliud, sed propter seipsam
quaerit. Qui enim aliquid propter alterum quaerit, magis hoc amat propter
quod quaerit, quam quod quaerit. |
Il faut cependant remarquer que le
mot « sagesse » dont on se servait auparavant est maintenant
remplacé par celui de « philosophie », car les deux mots désignent
la même chose. En effet, comme on appelait les premiers penseurs s'appliquant
à l'étude de la sagesse « sophistes », c'est-à-dire sages, on demanda
à Pythagoras quel titre il se donnait. Mais lui, ne voulant pas s'appeler
sage, comme ses prédécesseurs, titre qui semblait ambitieux, s'appela
philosophe, c'est-à-dire un ami de la sagesse. De là, le mot
« sage » s'est transformé en celui de « philosophe » et
le nom de sagesse en celui de philosophie. Ce dernier mot apporte sa
contribution à l’idée que nous voulons exposer. En effet, celui-là semble un
amant de la sagesse qui ne la recherche pas en vue d'autre chose, mais pour
elle-même. Celui qui recherche quelque chose en vue d'autre chose préfère
cette autre chose qui est fin de sa recherche à ce qu'il recherche. |
[81622] On s'est
d'abord servi du mot sagesse pour désigner ce qu'aujourd'hui on nomme
philosophie. Les anciens qui recherchaient la sagesse par l'étude,
s'appelaient eux-mêmes «sophistes», c'est à dire sages, et Pythagore,
s'interrogeant sur le titre qu'il se donnerait, ne voulut pas paraître
présomptueux en suivant ses prédécesseurs. Il se nomma donc «philosophe»,
c'est à dire ami de la sagesse. Et depuis ce temps, sage et philosophe, comme
sagesse et philosophie, sont synonymes. Concernant notre propos, on voit
qu'aimer la sagesse, c'est la rechercher pour elle-même et non pour autre
chose, car on poursuit un but en vue d'un autre plutôt par amour du dernier
que du premier. |
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[81623] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 3 n. 6 Deinde
cum dicit testatur autem probat idem per signum; dicens, quod hoc quod dictum
est, scilicet quod sapientia vel philosophia non sit propter aliquam utilitatem
quaesita, sed propter ipsam scientiam, testatur accidens, idest
eventus, qui circa inquisitores philosophiae provenit. Nam cum eis cuncta
fere existerent, quae sunt ad necessitatem vitae, et quae sunt ad
pigritiam, idest ad voluptatem, quae in quadam vitae quiete consistit, et
quae sunt etiam ad eruditionem necessaria, sicut scientiae logicales, quae
non propter se quaeruntur, sed ut introductoriae ad alias artes, tunc primo
incoepit quaeri talis prudentia, idest sapientia. Ex quo patet, quod non quaeritur
propter aliquam necessitatem aliam a se, sed propter seipsam: nullus enim
quaerit hoc quod habetur. Unde, quia omnibus aliis habitis ipsa quaesita est,
patet quod non propter aliquid aliud ipsa quaesita est, sed propter seipsam. |
Ensuite, quand il dit : Le fait en fait foi, etc., il prouve
la même idée par un signe. Il dit que l'affirmation susdite, qui veut que la
sagesse ou la philosophie ne soit pas recherchée pour une autre fin que la
science elle-même, est attestée par le
fait, c'est-à-dire l’historique, qui concerne les chercheurs de la
philosophie. En effet, c'est au moment où ces penseurs possédaient
pratiquement tout ce qui est nécessaire à la vie et à l'oisiveté, c'est-à-dire au plaisir, qui consiste dans un certain
repos de la vie, et à l'érudition, comme les sciences logiques qui ne sont
pas recherchées pour elles-mêmes mais comme introduction aux autres arts,
qu'ils commencèrent à rechercher une telle prudence, c'est-à-dire la sagesse.
Par là on voit que cette sagesse n'est pas recherchée pour une nécessité
autre que sa propre nécessité, mais pour elle-même : personne ne se met
à la recherche de ce qu'il possède. C'est pourquoi, si on s'est mis à sa
recherche après avoir possédé les autres arts, il est évident qu'on ne l'a
pas recherchée pour autre chose que pour elle-même. |
[81623] L’enchaînement
des événements dans la quête de la philosophie est lui aussi significatif :
Une fois que furent pratiquement assurés non seulement les moyens nécessaires
à la vie, mais aussi les biens permettant l'oisiveté et le repos, ainsi que
l'érudition indispensable, notamment en logique, dont le but n'est pas d'être
connue, mais d'introduire aux autres disciplines, ce n'est qu'alors que
l'homme commença à s'interroger sur ce genre d'éthique qu'est la sagesse. Il
ne le fit donc pas en vue d'autre chose, car on ne cherche pas ce que I'on a,
et comme l'homme possédait tout le reste quand il commença de philosopher, il
le fit bien sans autre but. |
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[81624] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 7 Deinde cum dicit sed ut dicimus hic probat secundum,
scilicet quod ipsa sit libera; et utitur tali ratione. Ille homo proprie
dicitur liber, qui non est alterius causa, sed est causa suiipsius. Servi
enim dominorum sunt, et propter dominos operantur, et eis acquirunt quicquid
acquirunt. Liberi autem homines sunt suiipsorum, utpote sibi acquirentes et
operantes. Sola autem haec scientia est propter seipsam: ergo ipsa sola est
libera inter scientias. |
Puis, quand Aristote dit : et comme nous appelons, etc., il
manifeste que cette science est libérale. Il se sert de la raison suivante.
On appelle proprement libre l'homme qui n'existe pas en vue d’un autre, mais
est sa propre fin. Les esclaves, en effet, appartiennent aux maîtres, œuvrent
pour eux, et ramassent pour leurs maîtres tout ce qu'ils acquièrent, alors
que les hommes libres s'appartiennent à eux-mêmes, acquérant et travaillant
pour eux-mêmes. Or, seule cette science est sa propre fin. Donc, elle est seule
à être vraiment libérale parmi les sciences. |
[81624] Cette science
est autonome. Est dit libre l'homme qui dépend de lui-même et non d'autrui.
Le serviteur appartient à son maître, travaille pour lui, et tient de lui
tout ce qu'il possède, alors que l'homme libre doit à lui-même son état, ses
actes et ses biens. De même notre science, la seule parmi toutes à se suffire
à elle-même, est la seule à être libre. Cela veut d'abord dire en général
qu'étant spéculative, elle relève du seul genre de sciences que l'on
recherche pour elles-mêmes. Ne sont dit arts libéraux que ceux qui sont
ordonnés au savoir. |
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[81625] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 3 n. 8 Et
notandum, quod hoc potest dupliciter intelligi. Uno modo quod hoc quod dicitur haec sola
demonstret in genere omnem scientiam speculativam. Et tunc verum est quod solum hoc genus scientiarum
propter seipsum quaeritur. Unde et illae solae artes liberales dicuntur, quae
ad sciendum ordinantur: illae vero quae ordinantur ad aliquam utilitatem per
actionem habendam, dicuntur mechanicae sive serviles. Alio modo, ut
demonstret specialiter istam philosophiam, sive sapientiam, quae est circa
altissimas causas; quia inter causas altissimas etiam est finalis causa, ut
supra dictum est. Unde oportet, quod haec scientia consideret ultimum et
universalem finem omnium. Et sic omnes aliae scientiae in eam ordinantur
sicut in finem; unde sola ista maxime propter se est. |
Et il faut remarquer que le texte
peut être compris de deux façons. D'une première façon, en tant que
l'expression « seule cette science » désignerait en général toute
science spéculative : seul, ce genre de science. En ce cas-là, il est
vrai que seul ce genre de science est recherché pour lui-même. C’est
pourquoi, on appelle arts libéraux uniquement ceux qui sont ordonnés au
savoir; ceux qui sont ordonnés à quelque utilité par l'entremise d'une
action, on les appelle arts mécaniques ou serviles. D'une seconde façon,
l’expression désigne très spécialement la philosophie, ou la sagesse, qui
porte sur les causes les plus hautes, car, parmi les causes les plus élevées,
il y a la cause finale, comme on l'a noté auparavant. C'est pourquoi, il faut
que cette science considère la fin ultime et universelle de toutes choses. Et
ainsi, toutes les autres sciences lui sont ordonnées comme à une fin. De là
vient que seule cette science est tout à fait sa propre fin. |
[81625] Les autres
visent à quelque service pratique et sont nommés métiers ou techniques. Mais
surtout de façon spécifique, la philosophie ou sagesse porte sur les causes
les plus élevées, au nombre desquelles se compte la cause finale. Cette
science doit donc considérer la fin ultime et universelle de tout. Par
conséquent, toutes les autres sciences lui sont ordonnées et elle seule est
entièrement à elle-même sa propre fin. |
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[81626] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 9 Deinde cum dicit propter quod hic probat tertium
scilicet quod non sit humana. Et circa hoc duo facit. Primo ostendit propositum.
Secundo excludit quorumdam errorem, ibi, quare secundum Simonidem et cetera.
Ostendit autem propositum suum tali ratione. Scientia, quae est maxime
libera, non potest esse ut possessio naturae illius, quae multipliciter est
ministra vel ancilla: humana autem natura in multis, idest quantum ad
multa est ministra: ergo praedicta scientia non est humana possessio. Dicitur
autem humana natura ministra, inquantum multipliciter necessitatibus
subditur. Ex quo provenit, quod quandoque praetermittit id quod est secundum
se quaerendum, propter ea quae sunt necessaria vitae; sicut dicitur in tertio
topicorum, quod philosophari melius est quam ditari, licet ditari quandoque
sit magis eligendum, puta indigenti necessariis. Ex quo patet, quod illa
sapientia tantum propter seipsam quaeritur, quae non competit homini ut
possessio. Illud enim habetur ab homine ut possessio, quod ad nutum habere
potest, et quo libere potest uti. Ea autem scientia, quae propter se tantum
quaeritur, homo non potest libere uti, cum frequenter ab ea impediatur
propter vitae necessitatem. Nec etiam ad nutum subest homini, cum ad eam
perfecte homo pervenire non possit. Illud tamen modicum quod ex ea habetur, praeponderat
omnibus quae per alias scientias cognoscuntur. |
Ensuite, quand Aristote dit; Aussi, ne serait-ce pas, etc., il
manifeste le troisième caractère de cette science, à savoir qu’elle n’est pas
humaine. Ce qu’il fait en deux points. En premier, il propose son intention.
En second, il exclut une certaine erreur, où il dit : la divinité seule, etc. Voici comment
il manifeste son propos. La science tout à fait libérale ne peut être
pleinement la possession d'une nature qui est servante ou serve de multiples
façons : la nature humaine est vraiment esclave à beaucoup d’égards. Donc, la science susdite n’est pas de
possession humaine. On dit que la nature humaine est servante, parce qu'elle
est soumise à différentes nécessités de plusieurs manières. Voilà pourquoi on
doit souvent délaisser la poursuite de ce qui devrait être recherché pour
soi, pour vaquer aux nécessités de la vie. Comme il est dit au livre III des Topiques, il vaut mieux philosopher
que s'enrichir, bien qu’il soit parfois préférable de ramasser des richesses,
par exemple pour celui qui est dans le besoin. D'où il appert que la sagesse
qui est désirée uniquement pour elle-même n'est pas de possession humaine.
Car l'homme ne possède vraiment que ce qu'il a selon son bon plaisir et ce
dont il peut se servir librement. Or, l'homme ne peut précisément pas se
servir librement d'une sagesse qui est recherchée pour elle-même, puisqu’il
en est fréquemment empêché par les besoins de la vie. Et l'homme ne peut la
soumettre selon son bon plaisir, puisqu'il ne peut l'atteindre parfaitement.
Cependant, le peu qu'il en possède est déjà préférable à tout ce qu'il
connaît par les autres sciences. |
[81626] Elle dépasse
les capacités de l'homme car son indépendance en interdit la possession à une
nature asservie à beaucoup de contraintes. Or la condition humaine est
soumise à tant de nécessités qu'il lui arrive de laisser de côté une démarche
en soi essentielle pour vaquer aux obligations de la vie. Aristote dit
ailleurs que philosopher vaut mieux que s'enrichir mais que parfois
l'indigence fait d'abord un devoir de gagner de l'argent. Preuve de plus que
la sagesse n'est voulue que pour elle-même : l’homme ne la possède pas. On
est propriétaire des biens que l'on peut produire à volonté, ou dont on
dispose librement. Or l'homme n'a pas le libre usage de cette science
auto-finalisée, puisqu'il en est fréquemment distrait par les charges
quotidiennes. Il n'en a pas non plus la parfaite maîtrise, puisqu'il ne peut
en faire le tour. Pourtant le peu qu'il acquiert l'emporte sur tout ce qu'il
peut savoir par une autre science. |
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[81627] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 10 Deinde cum dicit quare secundum hic excludit errorem
cuiusdam Simonidis poetae, qui dicebat, quod soli Deo competit hunc honorem
habere, quod velit illam scientiam, quae est propter seipsam quaerenda, et
non propter aliud. Sed non est dignum viro, quod non quaerat illam scientiam
quae est secundum suam conditionem, quae scilicet ordinatur ad necessaria
vitae, quibus homo indiget. |
Ensuite, quand il dit : la divinité seule, etc., il rejette l'erreur
d'un certain Simonide, poète, qui disait qu'à Dieu seul appartient l'honneur
ou le privilège de vouloir une science recherchée pour elle-même et non pour
autre chose, et qu'il ne convient pas à l'homme de vouloir posséder une
science qui n'est pas conforme à sa condition humaine, toute tournée vers le
nécessaire à la vie, dont elle a besoin. |
[81627] Le poète
Simonide prétend qu'à Dieu seul revient l'honneur de vouloir une science
désirée pour elle-même, et que l'homme en est indigne car elle est au-delà de
sa condition qui est de se soumettre aux nécessités vitales qui le pressent. |
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[81628] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 3 n. 11 Iste
autem error Simonidis proveniebat ex aliquorum poetarum errore, qui dicebant,
quod res divina invidet, et ex invidia ea quae ad honorem suum pertinent non
vult Deus ab omnibus acceptari. Et si in aliis Deus hominibus invidet, multo
magis est iustum in hoc, scilicet in scientia propter se quaesita, quae est
honorabilissima inter omnia. Et secundum eorum opinionem, sequitur, quod
omnes imperfecti sunt infortunati. Fortunatos enim esse homines dicebant ex
providentia deorum, qui eis bona sua communicabant. Unde ex invidia deorum
sua bona communicare nolentium, sequitur, quod homines extra perfectionem
huius scientiae remanentes sint infortunati. |
Et l'origine de cette erreur de
Simonide était une autre erreur de certains poètes qui disaient que la
divinité était jalouse, et que la jalousie poussait le dieu à ne pas vouloir
laisser partager par tous ce qui appartenait à son honneur propre. Et si la
jalousie des dieux s'exerce, dans d'autres cas, à l'endroit des hommes, c'est
à bien meilleur droit qu’elle se déploie dans ce cas-ci, à savoir par rapport
à une science recherchée pour elle-même, science qui est la plus honorable
entre toutes. Et, d'après leur opinion, il s'ensuit que tous les hommes qui
n'ont pas accès à cette science sont des infortunés : la bonne fortune
était, disaient-ils, le sort que réservait à certains hommes, auxquels elle
communiquait ses biens, la providence des dieux. Donc, par la jalousie des
dieux s'opposant à partager leurs biens propres, il s'ensuit que les hommes
qui sont exclus de la perfection de cette science sont des infortunés. |
Cette erreur vient des
dires de quelques poètes. Selon eux, la divinité est envieuse de son honneur,
et ne veut pas le mettre à la portée des hommes. Elle l'est d'autant plus
précisément à propos de cette science auto-finalisée, qui est la plus noble
de toutes. A les entendre, les êtres imparfaits sont tous rejetés, et les
élus sont ceux à qui la providence communique ses bienfaits. C'est donc par
envie que les dieux refusent d'accorder leur bonté, et que les hommes exclus
de la sagesse sont des réprouvés. |
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[81629] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 3 n. 12 Sed
radix huius opinionis est falsissima; quia non est conveniens, quod aliqua
res divina invideat. Quod ex hoc patet, quia invidia est tristitia de
prosperitate alicuius. Quod quidem accidere non potest, nisi quia bonum
alterius aestimatur ab invido ut proprii boni diminutio. Deo autem non
convenit esse tristem, cum non sit alicui malo subiectus. Nec etiam per bonum
alterius eius bonum diminui potest; quia ex eius bonitate, sicut ex
indeficienti fonte, omnia bona effluunt. Unde etiam Plato dixit, quod a Deo est omnis
relegata invidia. Sed poetae non solum in hoc, sed in multis aliis
mentiuntur, sicut dicitur in proverbio vulgari. |
Mais la racine de cette opinion
est très fausse, car il est absurde que la divinité soit jalouse. Ce qui est
évident par le fait que l'envie est la tristesse provoquée par la prospérité
d'un autre. Ce qui ne peut arriver qu'à la condition que l'envieux estime que
le bien de l'autre soit une diminution de son bien propre. Mais il ne
convient pas que Dieu soit triste, puisqu'il n'est soumis à aucun mal. Le
bien d’un autre ne peut non plus être une diminution de son propre bien car,
de sa bonté comme d'une source intarissable, découlent tous les biens. C'est
pourquoi, Platon lui-même dit qu'il faut soustraire toute envie de Dieu. Mais
les poètes n'ont pas seulement menti sur cette question, mais sur quantité
d'autres, comme le veut le proverbe populaire. |
[81629] La racine de
cette opinion est des plus fausses, car la divinité ne peut être envieuse de
quoi que ce soit. Ce sentiment est en effet une sorte d'amertume envers la
prospérité d'autrui, qui mine celui qui considère le bien des autres comme
une dégradation de son bien propre. Or Dieu ne peut être triste, puisqu'il
n'est sujet d'aucun mal, et aucun autre bien ne peut empiéter sur le sien,
car sa bonté est la source intarissable d'où jaillit tout bien. Même Platon a
dit que Dieu est exempt de toute envie. Les poètes mentent ici, mais, comme
dit le proverbe, en beaucoup d'autres endroits encore. |
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[81630] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 13 Deinde cum dicit nec ea aliam ostendit quartum,
scilicet quod haec scientia sit honorabilissima, tali ratione. Illa scientia
est maxime honorabilis, quae est maxime divina, sicut etiam Deus honorabilior
est rebus omnibus: sed ista scientia est maxime divina: ergo est
honorabilissima. Minor sic probatur. Aliqua scientia dicitur esse divina
dupliciter; et haec sola scientia utroque modo divina dicitur. Uno modo
scientia divina dicitur quam Deus habet. Alio modo, quia est de rebus divinis.
Quod autem haec sola habeat utrumque, est manifestum; quia, cum haec scientia
sit de primis causis et principiis, oportet quod sit de Deo; quia Deus hoc
modo intelligitur ab omnibus, ut de numero causarum existens, et ut quoddam
principium rerum. Item talem scientiam, quae est de Deo et de primis causis,
aut solus Deus habet, aut si non solus, ipse tamen maxime habet. Solus quidem
habet secundum perfectam comprehensionem. Maxime vero habet, inquantum suo
modo etiam ab hominibus habetur, licet ab eis non ut possessio habeatur, sed
sicut aliquid ab eo mutuatum. |
Ensuite, quand il dit : et il n’y a pas de science, etc.
Aristote manifeste le quatrième caractère de cette science, la qualité d'être
la plus honorable, par la raison suivante. La science la plus honorable est
la science la plus divine, de la même façon que Dieu est plus digne d’honneur
que toutes choses : mais la science dont nous parlons est la plus
divine. Donc, elle est la plus honorable. Voici la preuve de la mineure. On
dit qu'une science est divine de deux manières : et seule cette science
l'est des deux manières. Une science est divine ou parce que Dieu la possède
ou parce qu'elle traite des choses divines. Que seule cette science soit
divine selon les deux sens énumérés, cela est manifeste : tout d'abord,
parce que son objet n'étant autre que les causes premières et les principes
premiers, elle doit traiter de Dieu, reconnu universellement comme une des
causes et comme un certain principe des choses; de plus, une science qui
traite de Dieu et des causes premières est possédée uniquement par Dieu, ou,
du moins, éminemment par Lui. Par Dieu seul, en tant qu'Il est seul à en
avoir une parfaite compréhension; éminemment par Dieu, en tant que l'homme,
selon son mode humain, en acquiert quelque chose, bien que pour lui, il ne
s'agisse pas d'une véritable possession, mais d'une espèce d'emprunt ou de
participation à la connaissance divine. |
[81630] La sagesse est
la plus vénérable des sciences, car elle est la plus divine, et Dieu est la
plus vénérable des réalités. Elle seule est divine, et à un double titre :
c'est la science de Dieu,‑ elle porte sur les choses divines. Comme
elle traite des causes et des principes premiers, il faut que ce soit de
Dieu, car on le conçoit au moins comme une des causes existantes, et une
sorte de principe. En outre, cette science sur Dieu et les premières causes,
Dieu seul, ou du moins surtout lui, la possède. Seul il en a une parfaite
compréhension, et lui surtout la détient, car à sa manière, cette science est
accessible à l'homme non à titre de propriété, mais d'emprunt. |
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[81631] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 14 Ex his autem ulterius concludit, quod omnes aliae
scientiae sunt necessariae magis quam ista ad aliquam vitae utilitatem: minus
enim sunt propter se quaesitae. Sed nulla aliarum dignior ista potest esse. |
D'où il conclut que les autres
sciences sont plus nécessaires que cette sagesse à certains besoins de la
vie, mais qu'elles sont moins recherchées pour elles-mêmes. Et ainsi, aucune
science ne peut être plus digne qu'elle. |
[81631] En conclusion,
toutes les autres sciences desservent mieux que celle-là les nécessités de la
vie, mais elles sont moins recherchées pour elles-mêmes, et aucune ne peut
être plus digne. |
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[81632] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 3 n. 15 Deinde
cum dicit oportet vero hic ponit terminum, in quem proficit ista scientia; et
dicit quod ordo eius consistit vel terminatur ad contrarium eius quod erat in
illis qui prius istam scientiam quaerebant. Sicut etiam in generationibus
naturalibus et motibus accidit. Nam unusquisque motus terminatur ad
contrarium eius a quo motus incipit. Unde, cum inquisitio sit motus quidam ad
scientiam, oportet quod terminetur ad contrarium eius a quo incipit. Initiata
est autem (ut praedictum est) inquisitio huius scientiae ab admiratione de
omnibus: quia primi admirabantur pauciora, posteriores vero occultiora. Quae
quidem admiratio erat, si res ita se haberet sicut automata mirabilia,
idest quae videntur mirabiliter a casu accidere. Automata enim dicuntur quasi
per se accidentia. Admirantur enim homines praecipue quando aliqua a casu
eveniunt hoc modo, ac si essent praevisa vel ex aliqua causa determinata.
Casualia enim non a causa sunt determinata, et admiratio est propter
ignorantiam causae. Et ideo cum homines nondum poterant speculari causas
rerum, admirabantur omnia quasi quaedam casualia. Sicut admirantur circa
conversiones solis, quae sunt duae; scilicet duos tropicos, hyemalem et
aestivalem. Nam in tropico aestivali incipit sol converti versus meridiem,
cum prius versus Septemtrionem tenderet. In tropico autem hyemali e converso.
Et etiam circa hoc quod diameter non est commensurabilis lateri quadrati. Cum
enim non mensurari videatur esse solius indivisibilis, sicut sola unitas est
quae non mensuratur a numero, sed ipsa omnes numeros mensurat, mirum videtur
si aliquid quod non est indivisibile non mensuratur; ac per hoc id quod non
est minimum non mensuratur. Constat autem, quod diametrum quadrati et latus
eius non sunt indivisibilia, sive minima. Unde mirum videtur si non sunt
commensurabilia. |
Ensuite, quand il dit : Et rien ne diffère plus, etc.,
Aristote montre le terme vers lequel progresse cette science. Il nous dit que
son ordre de progression tend à un état d'esprit opposé à celui qui existait
chez les premiers philosophes, comme il arrive d'ailleurs dans les
générations naturelles et les mouvements. Tout mouvement parvient à un terme
contraire au terme initial. Donc, puisque l'inquisition est un mouvement vers
la science, il faut qu'elle se termine à ce qui est contraire à son point de
départ. Le point de départ de cette inquisition, comme on l’a dit, est le
pouvoir d'étonnement sur toutes choses. Les premiers philosophes s'étonnaient
de peu de choses et de choses faciles, mais ceux qui suivirent ont soulevé
des questions plus importantes, plus profondes, plus difficiles. L'origine de
leur étonnement s'explique par le fait que pour eux les choses se
comportaient à la façon de merveilleux automates, c'est-à-dire à la façon des
événements qui semblent, de façon merveilleuse, arriver par hasard. Les
automates sont comme des personnages qui se meuvent d’eux-mêmes [sans que le
regard en aperçoive la cause]. Ce qui étonne les hommes, c'est ce qui, tout
en arrivant par hasard, semble prévu ou effectué par une cause déterminée. En
effet, le casuel n'est pas déterminé par une cause, et l'admiration provient
de l'ignorance de la cause. Voilà pourquoi les hommes, ne pouvant encore spéculer
sur les causes des choses, s'étonnaient de tout, comme si toutes choses
provenaient du hasard. Comme ils admiraient, par exemple, les oscillations du
soleil qui sont au nombre de deux : le solstice d'hiver et le solstice
d'été. Car dans le solstice d'été, le soleil commence à osciller vers le sud,
alors qu'auparavant il tendait vers le nord. C’est le contraire qui arrive au
solstice d'hiver. Le même étonnement se produit du fait que la diagonale est
incommensurable par rapport au côté d'un carré. Puisqu'il semble que le fait
de ne pouvoir être mesuré n'appartienne qu'à l’indivisible, comme l'unité qui
est seule à ne pas être mesurée par le nombre, alors qu'elle est la mesure de
tous les nombres, il est étonnant que quelque chose qui n'est pas indivisible
ne puisse être mesuré et, qu'ainsi, ce qui n'est pas très petit ne soit pas
mesurable. Or il appert que la diagonale d'un carré et son côté ne sont pas
indivisibles ni excessivement petits. D'où l'étonnement sur leur
incommensurabilité. |
[81632] Le développement
de cette science s'achève à l'opposé de ce qui motivait ses premiers
chercheurs, analogiquement à ce qui arrive au mouvement et à la génération
naturelle. Le mouvement trouve son terme dans le contraire de son point de
départ. Or la recherche est aussi un acheminement vers la science. Au début,
l’admiration à tout propos permit le défrichement de cette discipline. Les
premiers savants s'étonnèrent de peu de choses, mais leurs successeurs
abordèrent des questions plus obscures. Ils furent surpris de voir les choses
comme des mécanismes extraordinaires, arrivés là par une fortune
inexplicable. Ces automatismes leurs paraissaient être des hasards
nécessaires. Ils s'intéressèrent surtout aux phénomènes aléatoires
apparemment prévisibles, et résultant donc de déterminisme. Or le hasard ne
vient pas d'une cause déterminée, d'où leur étonnement devant leur
incompréhension. Ces hommes ne discernant pas encore les causes, observèrent
tout comme le fruit du hasard. Ainsi s'interrogèrent-ils sur les deux révolutions
du soleil : le solstice d'été et le solstice d'hiver, car au premier, le
soleil quitte son orientation vers le nord pour tendre vers le sud, et
inversement au second. De même, ils s'inquiétèrent de l'incommensurabilité de
la diagonale avec le côté du carré, car seul l’indivisible n'est pas
mesurable, seule l'unité n'est pas mesurée par un nombre, mais les mesure
tous. Il est donc surprenant qu'une grandeur divisible ne soit pas mesurable,
or la diagonale et le côté du carré ne sont ni des indivisibles ni des
unités, d'où le problème de leur incommensurabilité. |
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[81633] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 16 Cum ergo philosophiae inquisitio ab admiratione
incipiat, oportet ad contrarium finire vel proficere; et ad id proficere quod
est dignius, ut proverbium vulgare concordat, quo dicitur, quod semper
proficere est in melius. Quid enim sit illud contrarium et dignius, patet in
praedictis mirabilibus; quia quando iam homines discunt causas praedictorum,
non mirantur. Ut geometer non admiratur si diameter sit incommensurabilis
lateri. Scit enim causam huius; quia scilicet proportio quadrati diametri ad
quadratum lateris non est sicut proportio numeri quadrati ad numerum
quadratum, sed sicut proportio duorum ad unum. Unde relinquitur, quod proportio lateris ad
diametrum non sit sicut proportio numeri ad numerum. Et ex hoc patet quod commensurari non possunt. Illae
enim solae lineae sunt commensurabiles, quarum proportio ad invicem est sicut
proportio numeri ad numerum. Erit ergo finis huius scientiae in quem
proficere debemus, ut causas cognoscentes, non admiremur de earum effectibus. |
Donc, puisque l'inquisition
philosophique débute avec étonnement, il faut qu'elle tende ou aboutisse à un
état d'esprit opposé. Et elle doit progresser vers ce qu'il y a de meilleur,
ainsi que le dit un proverbe qui veut que la progression se fasse toujours
vers le mieux. Quel est l’état d'esprit contraire et quel est ce meilleur,
nous le savons dans les cas d'étonnement qui précèdent : parce que, dès
que les hommes apprennent les causes de ces événements merveilleux, ils
cessent de s’étonner. Le géomètre ne se surprend pas si la diagonale n’est
pas commensurable au côté. Car il en sait la cause : le rapport du carré
de la diagonale au carré du côté n’est pas comme le rapport d'un nombre carré
à un autre nombre carré, mais comme le rapport de 2 à 1. Ainsi il reste que
le rapport du côté à la diagonale n'est pas comme le rapport d'un nombre à un
autre nombre. Et de là on voit qu’ils ne sont pas commensurables. Car les seules
lignes qui sont commensurables sont celles qui sont proportionnées entre
elles comme un nombre à un autre nombre. La fin donc de cette science vers
laquelle nous devons tendre est que la connaissance des causes fasse
disparaître l'étonnement devant leurs effets. |
[81633] La recherche
philosophique commence par s'étonner, elle doit s'achever et s'épanouir dans
son contraire. On s'accomplit en se perfectionnant, et comme dit le proverbe,
le progrès est d'ordre qualitatif. Cet opposé et cette amélioration
transparaissent au travers des sujets d'étonnement évoqués : quand l'homme
discerne les causes, il ne s'interroge plus. Le géomètre n'est pas perturbé
par l'incommensurabilité de la diagonale avec le côté du carré car il sait
pourquoi : la diagonale ne se rapporte pas au côté comme un nombre carré à un
autre, mais comme le carré à sa racine ; il ne s'agit pas d'une proportion
entre deux nombres, et ils ne peuvent donc être mesurés ensemble. Seules sont
commensurables les droites dont le rapport est numérique. La fin de notre
science, dans laquelle nous devons combler tous nos vœux, est la connaissance
des causes, qui dissipera notre étonnement devant leurs effets. |
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[81634] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 3 n. 17 Patet igitur ex praedictis quae sit natura huius
scientiae, quia est speculativa, libera, non humana, sed divina: et quae est
eius intentio, qua oportet habere quaestionem et totam methodum et totam hanc
artem. Intendit enim circa primas et universales rerum causas, de quibus
etiam inquirit et determinat. Et propter harum cognitionem ad praedictum
terminum pervenit, ut scilicet non admiretur cognitis causis. |
On voit donc, d'après ce que nous
avons dit, quelle est la nature de cette science : elle est spéculative,
libérale, non humaine mais divine. On voit quel est son but, sa finalité, qui
détermine sa difficulté, sa méthode et sa technique. En effet, elle veut
connaître les causes premières et universelles des choses, causes qui
constituent l’objet de ses recherches et de ses conclusions. Et grâce à la
connaissance de ces causes, elle parvient au terme décrit plus haut, à savoir
la disparition de l’admiration, une fois les causes connues. |
[81634] Voilà la
nature de cette science. Voilà pourquoi elle est spéculative, libre et
divine. Voilà son intention qui régit ses interrogations, toute sa méthode et
tout ce qu'elle est. Elle s'intéresse aux causes premières et universelles,
qu'elle cherche et établit : et forte de cette connaissance, elle parvient au
but fixé : l’apaisement de l'inquiétude par la connaissance des causes. |
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Leçon 4, texte d’Aristote,
traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Il est
évident qu’il faut acquérir la science des causes premières, puisque nous ne pensons
savoir une chose que quand nous croyons en connaître la première cause. Or,
on distingue quatre sortes de causes, la première est l’essence et la forme
propre de chaque chose ; car il faut pousser la recherche des causes
aussi loin qu’il est possible, et c’est la raison dernière d’une chose qui en
est le principe et la cause. La seconde cause est la matière et le
sujet ; la troisième le principe du mouvement ; la quatrième,
enfin, celle qui répond à la précédente, la raison et le bien des
choses ; car la fin de tout phénomène et de tout mouvement, c’est le
bien. Ces points de vue ont été suffisamment expliqués dans les livres de
physique ; reprenons cependant les opinions des philosophes qui nous ont
précédés dans l’étude des êtres et de la vérité. Il est évident qu’eux aussi
reconnaissent certaines causes et certains principes : cette revue peut
donc nous être utile pour la recherche qui nous occupe. Car il arrivera ou
que nous rencontrerons un ordre de causes que nous avions omis, ou que nous
prendrons plus de confiance dans la classification que nous venons d’exposer. La
plupart des premiers philosophes ont cherché dans la matière les principes de
toutes choses. Car ce dont toute chose est, d’où provient toute génération et
où aboutit toute destruction, l’essence restant la même et ne faisant que
changer d’accidents, voilà ce qu’ils appellent l’élément et le principe des
êtres ; et pour cette raison, ils pensent que rien ne naît et que rien
ne périt, puisque cette nature première subsiste toujours. Nous ne disons pas
d’une manière absolue que Socrate naît, lorsqu’il devient beau ou musicien,
ni qu’il périt lorsqu’il perd ces manières d’être, attendu que le même
Socrate, sujet de ces changements, n’en demeure pas moins ; il en est de
même pour toutes les autres choses ; car il doit y avoir une certaine
nature, unique ou multiple, d’où viennent toutes choses, celle-là subsistant
la même. Quant au nombre et à l’espèce de ces déments, on ne s’accorde pas. Thalès, le fondateur de cette manière de
philosopher, prend l’eau pour principe, et voilà pourquoi il a prétendu que
la terre reposait sur l’eau, amené probablement à cette opinion parce qu’il
avait observé que l’humide est l’aliment de tous les êtres, et que la chaleur
elle-même vient de l’humide et en vit ; or, ce dont viennent les choses
est leur principe. C’est de là qu’il tira sa doctrine, et aussi de ce que les
germes de toutes choses sont de leur nature humides, et que l’eau est le
principe des choses humides. Plusieurs pensent que dès la plus haute antiquité,
bien avant notre époque, les premiers théologiens ont eu la même opinion sur
la nature : car ils avaient fait l’Océan et Téthys auteurs de tous les
phénomènes de ce monde, et ils montrent les Dieux jurant par l’eau que les
poètes appellent le Styx. [984a] En
effet, ce qu’il y a de plus ancien est ce qu’il y a de plus saint ; et
ce qu’il y a de plus saint, c’est le serment. Y a-t-il réellement un système
physique dans cette vieille et antique opinion ? C’est ce dont on
pourrait douter. Mais pour Thalès on dit que telle fut sa doctrine. Quant à Hippon, sa pensée n’est pas assez
profonde pour qu’on puisse le placer parmi ces philosophes. Anaximène et
Diogène prétendaient que l’air est antérieur à l’eau, et qu’il est le
principe des corps simples ; ce principe est le feu, selon Hippase de Métaponte et Héraclite
d’Éphèse. Empédocle reconnut quatre éléments, ajoutant la terre à ceux que
nous avons nommés ; selon lui, ces éléments subsistent toujours et ne deviennent
pas, mais le seul changement qu’ils subissent est celui de l’augmentation ou
de la diminution, lorsqu’ils s’agrègent ou se séparent. Anaxagore de
Clazomènes, qui naquit avant ce dernier, mais qui écrivit après lui, suppose
qu’il y a une infinité de principes : il prétend que toutes les choses
formées de parties semblables comme le feu et l’eau, ne naissent et ne
périssent qu’en ce sens que leurs parties se réunissent ou se séparent, mais
que du reste rien ne naît ni ne périt, et que tout subsiste éternellement. De
tout cela on pourrait conclure que jusqu’alors on n’avait considéré les
choses que sous le point de vue de la matière. |
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Lectio 4 |
Leçon 4 [Les premiers
philosophes de la sagesse] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960, et Georges
Comeau, 2010)
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[81635] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 1 Posito prooemio, in quo ostendit intentionem huius
scientiae et dignitatem et terminum, incipit prosequi scientiam praefatam: et
dividitur in duas partes. Primo ostendit quid priores philosophi de causis
rerum tradiderunt. Secundo veritatem huius scientiae incipit prosequi in
secundo libro, ibi, de veritate quidem theoria et cetera. Prima autem pars
dividitur in duas. Primo ponit opiniones philosophorum de causis rerum.
Secundo improbat eas quantum ad hoc quod male dixerunt ibi, ergo quicumque et
cetera. Circa primum duo facit. Primo resumit enumerationem causarum, quam in
secundo physicorum diffusius fuerat prosecutus. Secundo prosequitur opinionem
philosophorum, ibi, accipiemus tamen et cetera. |
Après son introduction dans
laquelle Aristote a montré le but, la dignité et le terme de cette science,
il commence ici la recherche elle-même de la science susdite. Il divise cette
recherche en deux parties. En premier, il s'attache à relever ce que les
premiers philosophes ont écrit sur les causes. En second, au livre II, il
traite de la vérité qui concerne spécialement cette science-ci, où il
dit : La science qui a pour objet
la vérité, etc. La première partie se subdivise elle-même en deux. En
premier, il expose les opinions des philosophes sur les causes des choses. En
second, il combat et rejette ce qu’il peut y avoir de faux dans leurs
théories, quand il écrit : Tous
ceux qui ont prétendu, etc. (leçon XII). Il divise la première partie en
deux. En premier, il résume l'énumération des causes qu'il a traitée plus
longuement au livre II des Physiques,
En second, il expose l'opinion des philosophes, où il dit : reprenons cependant les opinions, etc. |
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[81636] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 2 Dicit
ergo, quod quia hoc manifestum est, scilicet quod sapientia est causarum
speculatrix, debemus incipere a causis rerum scientiam sumendo. Quod etiam ex
ratione scientiae congruum videtur; quia tunc unumquodque scire dicimus
aliquem, quando putamus non ignorare causam. Causae autem quadrupliciter
dicuntur: quarum una est ipsa causa formalis, quae est ipsa substantia rei,
per quam scitur quid est unaquaeque res. Constat enim, ut dictum est secundo
physicorum, quod non dicimus aliquid esse alicuius naturae priusquam
acceperit formam. Et quod forma sit causa, patet; quia quaestionem qua
dicitur quare est aliquid, reducimus tamquam ad rationem ultimam ad causam
formalem, incipiendo a formis proximis et procedendo usque ad ultimam. Patet
autem, quod quare quaerit de causa et principio. Unde patet quod forma est
causa. Alia vero causa est materialis. Tertia vero causa est efficiens, quae
est unde principium motus. Quarta causa est finalis, quae opponitur causae efficienti
secundum oppositionem principii et finis. Nam motus incipit a causa
efficiente, et terminatur ad causam finalem. Et hoc est etiam cuius causa fit
aliquid, et quae est bonum uniuscuiusque naturae. |
Il dit donc que, étant manifeste
que la sagesse étudie les causes, nous devons entreprendre notre étude
scientifique, en commençant par les causes des choses. La notion même de
science montre 1’opportunité de cette investigation : nous disons que
quelqu'un connaît une chose quand nous croyons qu'il n’en ignore pas la
cause. Or, les causes se disent en quatre sens. En un sens, la Cause est la
cause formelle elle-même, qui est la substance même de la chose, par laquelle
nous savons ce qu'est chaque chose. En effet, il est certain, comme on l'a
dit au livre II des Physiques, que
nous ne disons pas qu’une chose possède une certaine nature avant d’avoir
reçu sa forme. Et que la forme soit cause, cela est évident : c'est bien
à la cause formelle, comme raison d'être ultime, que nous ramenons la
question qui demande pourquoi une chose existe, et cela se fait en commençant
par les formes prochaines et en allant jusqu’à la forme ultime. Or, il est
évident que le « pourquoi » s'informe de la
cause et du principe. Donc, il appert que la forme est cause. Une autre cause
est la cause matérielle. La troisième est la cause efficiente, qui est le
principe d'où vient le mouvement. La quatrième cause est la cause finale, qui
s'oppose à la cause efficiente comme le principe s'oppose à la fin. En effet,
le mouvement commence par la cause efficiente et se termine à la cause
finale. Et cette dernière est aussi ce pourquoi quelque chose se fait, et qui
n'est autre que le bien de chaque nature. |
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[81637] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 3 Sic igitur causam finalem per tria notificat;
scilicet quia est terminus motus, et per hoc opponitur principio motus, quod
est causa efficiens: et quia est primum in intentione, ratione cuius dicitur
cuius causa: et quia est per se appetibile, ratione cuius dicitur bonum. Nam
bonum est quod omnia appetunt. Unde exponens quo modo causa finalis
efficienti opponatur, dicit quod est finis generationis et motus, quorum
principium est causa efficiens. Per quae duo videtur duplicem finem
insinuare. Nam finis generationis est forma ipsa, quae est pars rei. Finis
autem motus est aliquid quaesitum extra rem quae movetur. De his dicit
sufficienter se tractasse in libro physicorum, ne ab eo ad praesens diffusior
expositio causarum quaereretur. |
Ainsi donc, il clarifie la cause
finale à l’aide de trois éléments : parce qu'elle est le terme du
mouvement et, par là, s’oppose au principe du mouvement, qui est la cause
efficiente; parce qu’elle est première dans l’intention, ce qui lui vaut
d'être appelée : ce pour quoi (ce en vue de quoi); et parce qu’elle est
désirable de soi, ce qui lui mérite le nom de bien. En effet, le bien est ce
que toutes choses désirent. C’est pourquoi, exposant de quelle manière la
cause finale s’oppose à la cause efficiente, il dit qu’elle est la fin de la
génération et du mouvement, dont le principe est la cause efficiente. En
parlant de génération et de mouvement, il semble insinuer une double fin. En
effet, la fin de la génération ost la forme elle-même, qui est une partie de
la chose, tandis que la fin du mouvement est quelque chose de recherché en
dehors de la chose qui est mue. Il dit qu'il a suffisamment approfondi toutes
ces questions dans le livre des
Physiques pour ne pas avoir à donner de plus longs développements sur les
causes en ce moment. |
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[81638] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 4 Deinde
cum dicit accipiemus tamen hic ponit opinionem philosophorum de causis. |
Ensuite, quand il dit : reprenons cependant les opinions, etc.,
il expose les opinions des philosophes sur les causes[1]. |
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(A partir d’ici :
Traduction Georges Comeau, 2010)
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Et circa hoc duo facit. Primo assignat rationem, quare
hoc faciendum sit. Secundo incipit prosequi suam intentionem, ibi, primum
igitur et cetera. Dicit ergo, quod quamvis de causis tractatum sit in
physicis, tamen nunc accipiendum est opiniones philosophorum, qui prius
venerunt ad perscrutandum naturam entium, qui prius philosophati sunt de
veritate quam Aristoteles; quia et ipsi causas et principium ponunt. Nobis
igitur, qui eis supervenimus, considerare eorum opiniones, erit aliquid prius,
idest aliquod praeambulum, methodo, idest in arte, quae nunc a nobis
quaeritur. Unde et litera Boetii habet, accedentibus igitur ad opus
scientiae prae opere viae quae nunc est aliquid erit: alia litera habet, supervenientibus
igitur quae nunc est aliquid erit vitae opus via, et legenda est sic, nobis
igitur supervenientibus ei, quae nunc est via, idest in praesenti methodo
et arte, consideranda erit horum opinio, quasi aliquod vitae opus,
idest necessarium sicut opera quae sunt ad vitae conservationem, ut
intelligatur quasi quadam metaphora uti in loquendo, per vitae opus,
quodlibet necessarium accipiens. Utilitas autem est illa, quia aut ex
praedictis eorum inveniemus aliud genus a causis praenumeratis, aut magis
credemus his, quae modo diximus de causis, quod, scilicet sint quatuor. |
Cet exposé se divise en
deux. En premier, il donne la raison pour laquelle il faut procéder ainsi. En
deuxième, il commence à entreprendre cette démarche, où il dit : La plupart des premiers, etc. Il dit
donc que, bien qu’il ait traité des causes au livre des Physiques, il faut maintenant examiner les opinions des
philosophes qui se sont engagés auparavant dans l’étude de la nature des
êtres et qui ont philosophé sur la vérité avant Aristote, car eux aussi
affirment l’existence de causes et de principes. Mais pour nous, qui venons
ensuite, l’étude de leurs opinions sera le préalable, c'est-à-dire un
préambule, à une méthode, pratiquée avec art, que nous recherchons
maintenant. C’est pourquoi le texte de Boèce dit[2] : pour
ceux qui accèdent à l’œuvre de la science, ces opinions seront une
introduction au cheminement qu’il faut maintenant faire; selon une autre
version, pour ceux qui entreprennent
l’étude actuelle, il y aura un chemin vers cette œuvre de vie, et il faut
la lire ainsi : pour nous donc qui
l’entreprenons, le chemin actuel, c'est-à-dire, dans la méthode et l’art
qui nous occupent, l’examen des opinions de ces philosophes, est comme une œuvre de vie, c'est-à-dire
une œuvre nécessaire comme celles qui servent à conserver la vie, de sorte
que par œuvre de vie, on comprenne de façon métaphorique tout ce qui est
nécessaire. Or, cette utilité consiste en ce que, ou bien ces propos nous
feront trouver un autre genre que celui des causes énumérées, ou bien nous
croirons plus fermement ce que nous venons de dire au sujet des causes, à
savoir qu’il y en a quatre. |
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[81639] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 5 Deinde cum dicit primum igitur hic incipit
antiquorum philosophorum opiniones prosequi; et circa hoc duo facit. Primo
recitat aliorum opiniones. Secundo reprobat, ibi, ergo quicumque. Circa
primum duo facit. Primo recitat singulorum opinionem de causis. Secundo
colligit in summa quae dicta sunt, ibi, breviter igitur et cetera. Prima pars
dividitur in duas. Prima ponit opiniones praetermittentium causam formalem.
Secundo ponit opinionem Platonis, qui primo causam formalem posuit, ibi, post
dictas vero philosophias et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit
opinionem illorum, qui posuerunt principia aliquas res manifestas. Secundo
illorum, qui adinvenerunt extrinseca principia, ibi, Leucippus et cetera.
Circa primum duo facit. Primo tangit opiniones antiquorum de causa materiali.
Secundo de causa efficiente, ibi, procedentibus autem sic. Circa primum duo
facit. Primo ponit quid senserunt de causa materiali. Et primo ponit opiniones ponentium causam materialem
in generali. Secundo prosequitur eorum opiniones in speciali, ibi, Thales et
cetera. Circa primum duo
facit. Primo ponit quid senserunt de causa materiali. Secundo quid senserunt
de rerum generatione, quod ex primo sequebatur, ibi, et propter hoc nec
generari et cetera. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : La plupart des
premiers philosophes, il commence à traiter des opinions des anciens
philosophes; ce qu’il fait en deux parties. En premier, il relate les
opinions des autres. En deuxième, il les réfute, où il dit : Tous ceux qui ont prétendu, etc.
(leçon XII). Il traite la première partie en deux sections. En premier, il
relate chacune des opinions sur les causes. En deuxième, il fait une synthèse
de ce qui a été dit, où il dit : Nous
venons de voir, etc. (leçon XI). La première section se divise en deux.
En premier, il énonce les opinions qui omettent la cause formelle. En
deuxième, il présente l’opinion de Platon, qui a été le premier à affirmer
l’existence d’une cause formelle, où il dit : Après ces différentes philosophies, etc. (leçon X). Quant au
premier point, il fait deux choses. En premier, il énonce l’opinion de ceux
qui ont supposé comme principes certaines réalités évidentes; en deuxième
l’opinion de ceux qui ont trouvé des principes extrinsèques, où il dit :
Leucippe et son ami Démocrite, etc.
(leçon VII). Il traite la première section en deux parties. En premier, il
aborde les opinions des anciens au sujet de la cause matérielle; en deuxième,
leurs opinions sur la cause efficiente, où il dit : C’est brièvement et sommairement, etc. (leçon V). Il traite la
première partie en deux points. En premier, il énonce ce qu’ils ont perçu au
sujet de la cause matérielle, et tout d’abord les opinions de ceux qui
supposent une cause matérielle en général. En deuxième, il discute leurs
opinions en détail, où il dit : Thalès,
le fondateur, etc. Il traite le premier point en deux parties. En
premier, il énonce ce qu’ils ont pensé de la cause matérielle; en deuxième,
ce qu’ils ont pensé de la génération des choses, opinion qui découlait de la
première, où il dit : Ils croient
pouvoir en tirer, etc. |
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[81640] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 6 Dicit
ergo primo, quod plurimi eorum qui primo philosophati sunt de rerum naturis,
posuerunt principia omnium esse sola illa, quae reducuntur ad speciem causae
materialis. Et ad hoc dicendum accipiebant quatuor conditiones materiae, quae
ad rationem principii pertinere videntur. Nam id ex quo res est, principium
rei esse videtur: huiusmodi autem est materia; nam ex materia dicimus
materiatum esse, ut ex ferro cultellum. Item illud ex quo fit aliquid, cum
sit et principium generationis rei, videtur esse causa rei, quia res per
generationem procedit in esse. Ex materia autem primo res fit, quia materia
rerum factioni praeexistit. Et ex ipsa etiam non per accidens aliquid fit.
Nam ex contrario vel privatione aliquid per accidens dicitur fieri, sicut
dicimus quod ex nigro sit album. Tertio illud videtur esse rerum principium, in quod
finaliter omnia per corruptionem resolvuntur. |
Il dit
donc en premier que la plupart de ceux qui ont fait les premières études
philosophiques sur les choses naturelles ont affirmé que les seuls principes de
toutes choses sont ceux qui se ramènent à l’espèce de la cause matérielle. Et
dans cette veine, ils admettaient quatre conditions de la matière qui
semblent avoir valeur de principe. En effet, ce dont la chose est faite
semble en être le principe; or, c’est le cas de la matière, car nous disons
que l’objet matériel vient de la matière, comme le couteau vient du fer. De
plus, ce dont un objet est fait, puisqu’il est également principe de la
génération de l’objet, semble en être la cause, puisque l’objet vient à
l’être par génération. Mais l’objet vient en premier lieu de la matière, car
la matière préexiste à la production des choses. En effet, ce n’est pas par
accident qu’une chose est faite à partir de la matière, car on dit qu’une
chose est faite par accident à partir d’un contraire ou d’une privation comme
on dit que le blanc vient du noir. Une troisième réalité qui semble être
principe des choses est ce en quoi tout se dissout finalement par corruption;
en effet, de même que les principes sont premiers dans la génération, ils
sont derniers dans la dissolution. Et cela aussi concerne manifestement la
matière. Quatrièmement, puisque les principes doivent demeurer, ce qui
demeure pendant la génération et la corruption semble être un principe. Or,
la matière, qu’ils disaient être la substance de la chose, demeure dans toute
transformation, mais ses phénomènes changent, comme la forme et tout ce qui
se surajoute à la substance de la matière. Et à partir de tout cela, ils
concluaient que la matière est l’élément et le principe de tout ce qui
existe. |
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[81641] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 7 Deinde cum dicit et propter hic ponit secundarium
quod ponebant quasi ex praecedentibus sequens, scilicet nihil simpliciter
generari vel corrumpi in entibus. Nam quando fit aliqua mutatio circa
passiones substantia manente, non dicimus aliquid esse generatum vel
corruptum simpliciter, sed solum secundum quid: sicut cum Socrates fit bonus
aut musicus, non dicitur fieri simpliciter, sed fieri hoc. Et similiter
quando deponit huiusmodi habitum, non dicitur corrumpi simpliciter sed
secundum quid. Materia autem quae est rerum substantia secundum eos, semper
manet. Omnis autem mutatio fit circa aliqua quae adveniunt ei, ut passiones.
Et ex hoc concludebant quod nihil generatur vel corrumpitur simpliciter, sed
solum secundum quid. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : et pour cette
raison, ils pensent, etc., il énonce l’affirmation secondaire qu’ils disaient découler de ce qui précède,
à savoir que rien n’est engendré ou corrompu de façon absolue dans les êtres.
En effet, quand des phénomènes changes alors que la substance demeure, nous
ne disons pas qu’une chose est engendrée ou corrompue de façon absolue, mais
seulement de façon relative; ainsi, quand Socrate devient bon ou musicien,
nous ne disons pas qu’il vient à l’être, mais qu’il devient telle chose.
Pareillement, quand il cesse d’avoir ces attributs, on ne dit pas qu’il se
corrompt absolument, mais sous un certain aspect. Mais la matière, qui est la
substance des choses selon eux, demeure toujours. Mais tout changement touche
des choses qui s’ajoutent à la matière, comme les phénomènes. Ils concluaient
donc que rien n’est engendré ou corrompu de façon absolue, mais seulement de
façon relative. |
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[81642] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 8 Quamvis
autem sic convenirent in ponendo causam materialem, tamen differebant in eius
positione quantum ad duo: scilicet quantum ad pluralitatem: quia quidam
ponebant unam, quidam plures: et quantum ad speciem, quia quidam ponebant
ignem, quidam aquam et cetera. Similiter ponentium plura, quidam haec, quidam
illa principia materialia rebus attribuebant. |
Mais
bien qu’ils aient ainsi été d’accord pour affirmer l’existence d’une cause
matérielle, leurs positions différaient pourtant sur deux points. L’un était
la pluralité, car certains disaient qu’il y en a une et les autres plusieurs;
l’autre était l’espèce, car certains disaient que cette cause est le feu,
d’autres l’eau, et ainsi de suite. Parmi ceux qui supposaient plusieurs
causes attribuaient pareillement aux êtres divers principes matériels. |
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[81643] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 9 Deinde cum dicit Thales quidem. Hic incipit recitare
opiniones singulorum, de causa materiali. Et primo ponit opinionem ponentium
unam causam materialem. Secundo ponentium plures, ibi, Empedocles vero. Circa
primum tria facit. Quia primo ponit opinionem ponentium aquam esse principium
omnium. Secundo ponentium aerem, ibi, Anaximenes et cetera. Tertio ponentium
ignem, ibi, Hyppasus et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit opinionem
Thaletis, qui dicebat aquam esse rerum principium. Secundo ponit opinionis
probationem, ibi, forsan enim et cetera. Dicit ergo, quod Thales princeps talis
philosophiae, idest speculativae, dixit aquam esse primum rerum
principium. Dicitur autem Thales speculativae philosophiae princeps fuisse,
quia inter septem sapientes, qui post theologos poetae fuerunt, ipse solus ad
considerandum rerum causas se transtulit, aliis sapientibus circa moralia
occupatis. Nomina septem sapientum sunt ista. Primus Thales Milesius tempore
Romuli, et apud Hebraeos tempore Achaz regis Israel. Secundus fuit Pittacus
Mitylenaeus, apud Hebraeos regnante Sedechia, et apud Romanos Tarquinio
prisco. Alii quinque fuerunt Solon Atheniensis, Chilon Lacedaemonius,
Periander Corinthius, Cleobulus Lydius, Bias Priennensis, qui fuerunt omnes
tempore Babylonicae captivitatis. Quia igitur inter hos solus Thales rerum
naturas scrutatus est, suasque disputationes literis mandans emicuit, ideo
hic princeps huius scientiae dicitur. |
Puis
lorsqu’il dit : Thalès, le
fondateur, etc., il commence à relater les opinions de chacun sur la
cause matérielle. Et en premier, il expose l’opinion de ceux qui supposent une
seule cause matérielle; en deuxième, l’opinion de ceux qui en affirment
plusieurs, où il dit : Empédocle
reconnut quatre éléments, etc. Il traite la première partie en trois
points. En effet, il mentionne en premier l’opinion de ceux qui affirment que
l’eau est le principe de toutes choses; en deuxième, l’opinion de ceux qui
disent que c’est l’air, où il dit : Anaximène
et Diogène, etc.; en troisième, l’opinion de ceux qui disent que c’est le
feu, où il dit : ce principe est
le feu, etc. Le premier point se divise en deux. En premier, il donne
l’opinion de Thalès, qui disait que l’eau est le principe des choses; en
deuxième, en deuxième, il explique la preuve donnée à cette opinion, où il
dit : amené probablement à cette
opinion, etc. Il dit donc que Thalès a été le fondateur de cette manière de philosopher, parce que parmi les
sept sages, qui sont venus après les poètes théologiens, lui seul s’est
occupé à étudier les causes des choses, tandis que les autres sages se sont
occupés de morale. Voici les noms des sept sages. En premier, Thalès de
Milet, à l’époque de Romulus et, chez les Hébreux, au temps d’Achaz roi
d’Israêl. En deuxième, Pittacos de Mitylène, pendant le règne de Sédécias
chez les Hébreux et de Tarquin l’Ancien chez les Romains. Les cinq autres ont
été Solon d’Athènes, Chilon de Sparte, Périandre de Corinthe, Cléobule de
Lindos et Bias de Priène, qui ont tous vécu au temps de la captivité de
Babylone. Donc, Thalès ayant été le seul parmi eux à scruter les choses de la
nature, a consigné par écrit ses débats à ce sujet, et c’est pourquoi il est
appelé le fondateur de cette science. |
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[81644] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 10 Nec
debet inconveniens videri, si opiniones hic tangit eorum, qui solum de
scientia naturali tractaverunt; quia secundum antiquos qui nullam substantiam
cognoverunt nisi corpoream et mobilem, oportebat quod prima philosophia esset
scientia naturalis, ut in quarto dicetur. Ex hac autem positione ulterius procedebat ad hoc,
quod terra esset super aquam fundata, sicut principiatum supra suum
principium. |
Il ne
doit pas non plus sembler hors de propos qu’il mentionne ici les opinions de
ceux qui ont traité seulement de la science naturelle, car pour les anciens qui
ne connaissaient aucune autre substance que la substance corporelle et
mobile, la philosophie première devait nécessairement être la science
naturelle, comme on le dira au livre IV. Or, de ce présupposé, Thalès
déduisait que la terre est fondée sur l’eau, comme la conséquence est fondée
sur son principe. |
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[81645] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 11 Deinde cum dicit forsan enim hic ponit rationes
quibus Thales potuit induci ad praedictam positionem. Et primo ostendit quomodo
ad hoc inducebatur ratione. Secundo quomodo inducebatur primorum auctoritate,
ibi, sunt et aliqui antiquiores et cetera. Inducebatur autem duplici ratione.
Una quae sumitur ex consideratione causae ipsius rei. Alia quae sumitur ex
consideratione generationis rerum, ibi, et quia cunctorum et cetera. Haec
ergo media sunt ordinata. Nam ex primo sequitur secundum. Quod enim est aliis
principium essendi, est etiam primum principium ex quo res generantur. Tertium sequitur ex secundo. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : amené probablement
à cette opinion, etc., il donne les raisons qui ont pu amener Thalès à
une telle conviction. Et en premier, il montre comment il y a été amené
rationnellement; en second, comment il y a été amené par l’autorité des
anciens, où il dit : Plusieurs
pensent que dès, etc. Il s’appuyait donc sur deux raisons : l’une
venait de l’examen de la cause des choses; l’autre venait de l’examen de leur
génération, et est mentionnée où il dit : et aussi de ce que les germes, etc. Les moyens termes du
raisonnement s’enchaînent, car le deuxième fait suite au premier. En effet,
ce qui est le principe de l’existence des autres est aussi le premier
principe de génération des êtres. Le troisième s’ensuit du deuxième, car tout
se dissout par corruption en redevenant ce dont il a été engendré. Le quatrième
découle du deuxième et du troisième, car ce qui précède la génération des
choses et demeure après leur corruption doit être quelque chose de perpétuel. |
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[81646] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 12 Primo modo utebatur tribus signis ad ostendendum
aquam esse principium essendi rebus: quorum primum est, quia nutrimentum
viventium oportet esse humidum. Ex eodem autem viventia nutriuntur et sunt;
et sic humor videtur esse principium essendi. Secundum signum est, quia esse
cuiuslibet rei corporeae, et maxime viventis, per proprium et naturalem
calorem conservatur: calor autem ex humore fieri videtur, cum ipse humor sit
quasi caloris materia: unde ex hoc videtur quod humor sit rebus principium
essendi. Tertium signum est, quia vita animalis in humido consistit. Unde
propter desiccationem naturalis humidi, animal moritur, et per eius
conservationem, animal sustentatur. Vivere autem viventibus est esse. Unde ex
hoc etiam patet quod humor sit rebus principium essendi. Et haec etiam tria
signa seinvicem consequuntur. Ideo enim animal humido nutritur, quia calor
naturalis humido sustentatur; et ex his duobus sequitur, quod vivere animalis
sit semper per humidum. Id autem ex quo aliquid fit, idest ex quo aliquid
esse consequitur, est principium omnibus quae ex illo esse habent. Et propter
hoc accepit hanc opinionem quod humor esset omnibus principium. |
Pour le
premier point, il invoquait trois signes pour montrer que l’eau est le
principe d’existence des choses. Le premier est que la nourriture des vivants
est nécessairement humide. Or, les vivants tirent de la même chose et leur
existence et leur nourriture; alors, l’humidité semble être le principe de
l’existence. Le deuxième signe est que, puisque toute chose corporelle,
surtout si elle est vivante, se conserve par sa chaleur propre naturelle, et
puisque la chaleur semble se faire à partir de l’humidité, du fait que
l’humidité est comme la matière de la chaleur, il semble donc s’ensuivre que
l’humidité est le principe d’existence des choses. Le troisième signe est que
la vie de l’animal consiste dans l’humidité; c’est pourquoi l’assèchement de
l’humidité naturelle cause la mort de l’animal, et sa conservation préserve
la vie de l’animal; or, la vie est l’être des vivants. Cela aussi montre donc
avec évidence que l’humidité est le principe d’existence des choses. Et ces
trois signes également s’enchaînent l’un à l’autre. En effet, l’animal se
nourrit d’aliments humides parce que la chaleur naturelle est maintenue par
l’humidité; et il s’ensuit de ces deux faits que si l’animal vit, c’est
toujours grâce à l’humidité. Mais ce
dont viennent les choses, c'est-à-dire ce dont leur être découle, est le
principe de toutes les choses qui en tire leur être. Pour cette raison, il a
formé l’opinion que l’humidité est le principe de toutes choses. |
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[81647] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 13 Similiter
etiam accepit signum ex rerum generatione, quia generationes viventium, quae
sunt nobilissima in entibus, fiunt ex seminibus. Semina autem sive spermata omnium
viventium habent humidam naturam. Unde ex hoc etiam apparet, quod humor est
generationis rerum principium. Si autem omnibus praedictis coniungatur quod
aqua est humiditatis principium, sequitur quod aqua sit primum rerum
principium. |
Il a
trouvé un autre signe du même fait dans la génération des choses, car la
génération des vivants, qui sont les plus nobles des êtres, viennent à
l’existance à partir de semences. Or, la semence ou le sperme de tous les
vivants a une nature humide. Il ressort donc également de ce fait que
l’humidité est le principe de la génération des choses. Mais si on ajoute à
tout ce qui précède le fait que l’eau est le principe de l’humidité, il
s’ensuit que l’eau est le premier principe des choses. |
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[81648] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 14 Deinde cum dicit sunt autem hic ostendit quomodo
Thales inducebatur ad praedictam positionem per auctoritates antiquorum. Et dicit quod aliqui fuerunt antiquiores Thalete et
multum ante generationem hominum qui erant tempore Aristotelis, qui fuerunt
primo theologizantes, qui visi sunt hanc opinionem de natura habuisse,
scilicet quod aqua est principium omnium. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Plusieurs pensent
que, etc., il montre comment invoquait en faveur de cette idée l’autorité
des anciens. Et il dit qu’il y a eu des penseurs plus anciens que Thalès,
bien avant la génération des contemporains d’Aristote, à savoir les premiers
théologiens, qui semblent avoir eu la même opinion sur la nature,
c'est-à-dire que l’eau est le principe de toutes choses. |
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[81649] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 15 Ad
cuius evidentiam sciendum est, quod apud Graecos primi famosi in scientia
fuerunt quidam poetae theologi, sic dicti, quia de divinis carmina faciebant.
Fuerunt autem tres, Orpheus, Museus et Linus, quorum Orpheus famosior fuit.
Fuerunt autem tempore, quo iudices erant in populo Iudaeorum. Unde patet,
quod diu fuerunt ante Thaletem, et multo magis ante Aristotelem qui fuit
tempore Alexandri. Isti autem poetae quibusdam aenigmatibus fabularum aliquid
de rerum natura tractaverunt. Dixerunt enim quod Oceanus, ubi est maxima
aquarum aggregatio, et Thetis, quae dicitur dea aquarum, sunt parentes
generationis: ex hoc sub fabulari similitudine dantes intelligere aquam esse
generationis principium. |
Pour
que cela soit évident, il faut savoir que chez les Grecs, les premiers hommes
réputés pour les sciences ont été des poètes théologiens, ainsi appelés parce
qu’ils composaient des cantiques sur les choses divines. Il y en eut trois, Orphée,
Musée et Linus, dont le plus célèbre fut Orphée. Ils vivaient à l’époque qui
fut celle des Juges dans le peuple juif. Il est donc évident qu’ils ont vécu
longtemps avant Thalès, et encore bien plus longtemps avant Aristote, qui
vivait à l’époque d’Alexandre. Or, ces poètes ont donné des explications sur
les choses naturelles au moyen d’énigmes incluses dans des fables. Ils ont
dit en effet que l’Océan, où on trouve le plus grand rassemblement des eaux,
et Thétis, appelée la déesse des eaux, sont les auteurs de la génération; ils
donnaient ainsi à entendre, par les images d’une fable, que l’eau est le
principe de la génération. |
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[81650] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 16 Hanc sententiam alia fabulosa narratione velaverunt,
dicentes, quod sacramentum vel iuramentum deorum erat per aquam quamdam, quam
poetae dicunt Stygem, et dicunt eam esse paludem infernalem. Ex hoc autem
quod deos dicebant iurare per aquam, dederunt intelligere, quod aqua erat
nobilior ipsis deis, quia sacramentum vel iuramentum fit id quod est
honorabilius. Hos autem quod est prius, est honorabilius. Perfectum enim
praecedit imperfectum natura et tempore simpliciter, licet in uno aliquo
imperfectio perfectionem praecedat tempore. Unde per hoc patet quod aquam
existimabant priorem esse ipsis diis, quos intelligebant esse corpora
caelestia. Et quia isti antiquissimi aquam dixerunt esse rerum principium, si
aliqua opinio fuit prior ista de naturalibus, non est nobis manifesta. Sic
igitur patet quid Thales de prima causa rerum dicitur existimasse. |
Ils ont
voilé cette doctrine par un autre récit fabuleux, en disant que les dieux
prêtaient serment ou juraient par un cours d’eau que les poètes appelaient
Styx et disaient être un marais infernal. En disant que les dieux juraient
par l’eau, ils ont donné à entendre que l’eau était plus noble que les dieux
mêmes, car un vœu ou un serment se fait par ce qui est plus honorable. Mais
ce qui est premier est plus honorable; en effet, le parfait précède
l’imparfait de façon absolue par nature et dans le temps, même si dans un
être donné l’imparfait peut précéder le parfait dans le temps. Il est donc
évident qu’ils estimaient que l’eau est antérieure aux dieux mêmes, qu’ils
croyaient être des corps célestes. Et parce que ces penseurs très anciens ont
dit que l’eau est le principe des choses, s’il y a eu des opinions encore
plus anciennes sur les choses naturelles, elles nous sont inconnues. Ainsi
donc est évidente l’opinion attribuée à Thalès au sujet de la cause première
des choses. |
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[81651] Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 4
n. 17 Quidam autem
philosophus, qui vocatur Hyppon, non fuit dignatus aliquid superaddere his
propter suae scientiae vel intelligentiae imperfec-tionem. Unde in libro de
anima ponitur inter grossiores, ubi dicitur quod posuit aquam esse animam et
principium rerum, sumens argumentum ex rerum seminibus, ut hic dictum est de
Thalete. Unde patet quod nihil addit supra Thaletis sententiam. Vel potest
intelligi quod quia imperfecte dixit, non reddidit se dignum, ut eius
sententia hic contineretur cum aliis. |
Un
autre philosophe, du nom d’Hippon, n’a pas cru bon d’ajouter quelque chose à
ces idées en raison de l’imperfection de sa science ou de son intelligence.
C’est pourquoi il est rangé parmi
les plus superficiels dans le livre De
l’âme, où il est dit qu’il a affirmé que l’eau était l’âme et le principe
des choses, invoquant comme preuve les semences des choses, comme on l’a dit
ici de Thalès. Il est donc évident qu’il n’ajoute rien à la doctrine de Thalès.
On peut aussi comprendre le texte au sens où, du fait de l’imperfection de
ses propos, il ne s’est pas rendu digne de voir sa doctrine incluse ici avec
celle des autres. |
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[81652] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 18 Deinde
cum dicit Anaximenes autem hic ponuntur opiniones ponentium aerem esse
principium, qui fuerunt Diogenes et Anaximenes ponentes aerem priorem aqua
esse naturaliter, et principium omnium simplicium corporum, scilicet quatuor
elementorum, et per consequens omnium aliorum. Fuit autem Anaximenes tertius
a Thalete. Fuit autem discipulus Anaximandri, qui fuit discipulus Thaletis.
Diogenes vero discipulus Anaximenis fuisse dicitur. Haec tamen differentia
fuit inter opinionem Diogenis et Anaximenis: quia Anaximenes aerem
simpliciter posuit principium rerum, Diogenes autem dixit quod aer rerum
principium esse non posset, nisi quia compos erat divinae rationis. Ex quo
provenit opinio quae tangitur primo de anima. Ratio autem quare aerem ponebat
rerum principium, potuit sumi ex respiratione, per quam vita animalium
reservatur; et quia ex immutatione aeris videntur variari generationes et
corruptiones rerum. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Anaximène et
Diogène, etc., il énonce les opinions de ceux qui affirmaient que le
principe était l’air, à savoir Diogène et Anaximène, qui affirmaient que
l’air existe naturellement avant l’eau et est le principe de tous les corps
simples, c'est-à-dire les quatre éléments, et par conséquent de tous les
autres. Anaximène est venu en troisième après Thalès, car il était le
disciple d’Anaximandre, qui était le disciple de Thalès. Quant à Diogène, on
dit qu’il a été disciple d’Anaximène. La différence suivante existait
cependant entre l’opinion de Diogène et celle d’Anaximène : ce dernier
affirmait simplement que l’air était le principe des choses, mais Diogène
disait que l’air ne peut être le principe des choses que parce qu’il possède
un esprit divin. De là vient l’opinion mentionnée en premier au sujet de
l’âme. Or, ses arguments pour affirmer que l’air est le principe des choses
ont pu être tirés de la respiration, par laquelle les animaux conservent la
vie, et du fait que la génération et la corruption des choses semblent varier
à cause de l’influence de l’air. |
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[81653] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 19 Deinde cum dicit Hyppasus autem hic ponit quod duo
philosophi Hyppasus et Heraclitus posuerunt ignem esse primum principium ut
materiam. Et potuerunt moveri ex eius subtilitate, sicut infra dicetur. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : ce principe est le
feu, etc., il nomme deux philosophes, Hippase et Héraclite, qui ont
affirmé que le feu est le premier principe en tant que matière. Ils ont
peut-être été amenés à cette opinion par la subtilité du feu, comme on le
dira plus loin. |
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[81654] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 20 Deinde
cum dicit Empedocles vero hic ponit opiniones ponentium plura principia
materialia. Et primo Empedoclis, qui posuit plura finita. Secundo Anaxagorae,
qui posuit plura infinita, ibi, Anaxagoras vero et cetera. Ponit ergo primo,
opinionem Empedoclis quantum ad hoc quod tria praedicta elementa, scilicet
aquam, aerem et ignem dicit esse rerum principia, addens eis quartum,
scilicet terram. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Empédocle
reconnut, etc., il relate les opinions de ceux qui ont affirmé
l’existence de plusieurs principes matériels : en premier, celle
d’Empédocle, qui déclarait qu’ils sont en nombre fini; en deuxième, celle
d’Anaxagore, qui affirmait que leur nombre est infini, où il dit : Anaxagore de Clazomènes, etc. Il
énonce donc en premier l’opinion d’Empédocle quant au fait qu’il disait que
les trois éléments déjà mentionnés, l’eau, la terre et le feu, sont des
principes des choses, et en ajoutait un quatrième, à savoir la terre. |
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[81655] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 21 Secundo quantum ad hoc, quod ista etiam elementa
dixit semper manere et non generari nec corrumpi, sicut illi qui posuerunt
unam causam materialem; sed per congregationem horum et divisionem secundum
multitudinem et paucitatem dixit ex eis alia generari et corrumpi, inquantum
ista quatuor per concretionem in unum et disgregationem ex uno dividuntur. |
Il
expose en deuxième cette opinion quant au fait que, comme ceux qui
supposaient une seule cause matérielle, Empédocle a dit que ces éléments
demeurent toujours et ne sont pas engendrés ni corrompus; mais il a dit que
c’est par suite de leur rassemblement et de leur séparation en grand ou en
petit nombre que sont engendrés et corrompus les autres objets, en autant que
ces quatre éléments s’agglutinent en un seul objet ou se divisent par
désagrégation d’un objet. |
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[81656] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 22 Deinde
cum dicit Anaxagoras vero hic ponit opinionem Anaxagorae, qui fuit alter
discipulus Anaximenis, qui fuit condiscipulus Diogenis: patria quidem
Clazomenius, prior aetate quam Empedocles, sed factis sive operibus
posterior, vel quia posterius philosophari incoepit, vel quia in numero
principiorum minus bene dixit quam Empedocles. Dixit enim principia
materialia esse infinita, cum sit dignius finita principia et pauciora
accipere, quod fecit Empedocles, ut dicitur in primo physicorum. Non enim
solum dixit principia rerum esse ignem et aquam et alia elementa, sicut
Empedocles; sed omnia quae sunt consimilium partium, ut caro, os, medulla et
similia, quorum infinitas minimas partes principia rerum posuit, ponens in
unoquoque infinitas partes singulorum inesse propter id quod in inferioribus
unum ex alio generari posse invenit, cum generationem rerum non diceret esse
nisi per separationem a mixto, ut planius explicavit primo physicorum. |
Puis
lorsqu’il dit : Anaxagore de
Clazomènes, etc., il énonce l’opinion d’Anaxagore, qui a été un autre
disciple d’Anaximène et a été condisciple de Diogène. Il était natif de
Clazomènes et plus âgé qu’Empédocle, mais ses actes ou ses œuvres sont venus
après, soit parce qu’il a commencé plus tard à s’adonner à la philosophie,
soit parce qu’au sujet du nombre de principes il a moins bien parlé
qu’Empédocle. Il a dit en effet que le nombre de principes matériels était
infini, alors qu’il est plus valable de supposer des principes finis et en
petit nombre, ce qu’a fait Empédocle, comme il est dit au livre I des Physiques. En effet, Anaxagore n’a pas
seulement dit, comme Empédocle, que les principes des choses sont le feu,
l’eau et les autres éléments, mais il a ajouté que tous les êtres formés de
parties semblables entre elles, comme la chair, les os, la moëlle et ainsi de
suite, dont il a affirmé que les infimes parcelles en nombre infini sont les
principes des choses. Il disait que toute chose contient une infinité de
parties de chaque élément, puisqu’on constate que dans les êtres inférieurs,
une chose peut être engendrée à partir d’une autre; il disait en effet que la
génération des choses ne peut se faire que par séparation d’un mélange, comme
il a été expliqué plus clairement au livre I des Physiques. |
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[81657] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 4 n. 23 Secundo etiam Anaxagoras convenit cum Empedocle in hoc,
scilicet quod generatio et corruptio rerum non est nisi per concretionem et
discretionem partium praedictarum infinitarum, et quod aliter nec generari
nec corrumpi contingit aliquid. Sed huiusmodi rerum principia infinita, ex
quibus rerum substantiae efficiuntur, permanere dixit sempiterna. |
En
deuxième lieu, Anaxagore est également d’accord avec Empédocle pour dire que
la génération et la corruption des choses ne se fait que par agglomération et
désagrégation de ces parties infiniment nombreuses, et qu’autrement rien ne
pourrait être engendré ni corrompu. Mais il disait que ces principes
infiniment nombreux, dont les substances des choses sont produites, demeurent
éternellement. |
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[81658] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 4 n. 24 Concludit
ergo Aristoteles quod ex praedictis philosophorum opinionibus aliquis
cognoscet solam causam, quae continetur sub specie causae materialis. |
Aristote
conclut donc que les opinions philosophiques décrites ci-dessus permettent de
connaître seulement les causes considérées du point de vue de la cause
matérielle. |
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Leçon 5, texte d’Aristote,
traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Quand on en fut là, la chose elle-même
força d’avancer encore, et imposa de nouvelles recherches. Si tout ce qui naît
doit périr et vient d’un principe unique ou multiple, pourquoi en est-il
ainsi et quelle en est la cause ? Car ce n’est pas le sujet qui peut se
changer lui-même ; l’airain, par exemple, et le bois ne se changent pas
eux-mêmes, et ne se font pas l’un statue, l’autre lit, mais il y a quelque
autre cause à ce changement. Or, chercher cette cause, c’est chercher un
antre principe, le principe du mouvement, comme nous disions. Ceux des
anciens qui dans l’origine touchèrent ce sujet, et qui avaient pour système
l’unité de substance, ne se tourmentèrent pas de cette difficulté ; mais
quelques-uns de ces partisans de l’unité, inférieurs en quelque sorte à cette
question, disent que l’unité et tout ce qui est, réel n’admet pas de
mouvement, ni pour la génération et la corruption, ni même pour tout autre
changement. [984b] Aussi, de
tous ceux qui partent de l’unité du tout, pas un ne s’est occupé de ce point
de vue, si ce n’est peut-être Parménide, et encore ne le fait-il qu’autant
qu’à côté de son système de l’unité, il admet en quelque sorte deux
principes. Mais ceux qui admettent la pluralité des principes, le chaud et le
froid, par exemple, ou le feu et la terre, étaient plus à même d’arriver à
cet ordre des recherches ; car ils attribuaient au feu la puissance
motrice, à l’eau, à la terre et aux autres éléments de cette sorte, la
qualité contraire. Après ces philosophes et de pareils principes, comme ces
principes étaient insuffisants pour produire les choses, la vérité elle-même,
comme nous l’avons déjà dit, força de recourir à un autre principe. En effet,
il n’est guère vraisemblable que ni le feu, ni la terre, ni aucun autre
élément de ce genre, soit la cause de l’ordre et de la beauté qui règnent
dans le monde, éternellement chez certains êtres, passagèrement chez
d’autres ; ni que ces philosophes aient eu une pareille pensée :
d’un autre côté, rapporter un tel résultat au hasard ou à la fortune n’eût
pas été raisonnable. Aussi quand un homme vint dire qu’il y avait dans la
nature, comme dans les animaux, une intelligence qui est la cause de
l’arrangement et de l’ordre de l’univers, cet homme parut seul avoir conservé
sa raison au milieu des folies de ses devanciers. Or, nous savons avec
certitude qu’Anaxagore entra le premier dans ce point de vue ; avant lui
Hermotime de Clazomènes paraît l’avoir soupçonné. Ces nouveaux philosophes
érigèrent en même temps cette cause de l’ordre en principe des êtres,
principe doué de la vertu d’imprimer le mouvement. On pourrait dire qu’avant eux, Hésiode
avait entrevu cette vérité, Hésiode ou quiconque a mis dans les êtres comme
principe l’amour ou le désir, par exemple Parménide. Celui-ci dit, en effet,
dans sa théorie de la formation de l’univers : Il fit l’amour le premier de tous les dieux. Hésiode dit de son côté : Avant toutes choses était le chaos ; ensuite, La terre au vaste sein... Puis l’amour, le plus beau de tous les
immortels. Comme s’ils avaient reconnu la nécessité
d’une cause dans les êtres capable de donner le mouvement et le lien aux
choses. Quant à la question de savoir à qui appartient la priorité, qu’il
nous soit permis de la décider plus tard. |
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Lectio 5 |
Leçon 5 [Opinions des
anciens sur la cause efficiente] (Traduction Georges Comeau, 2010)
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[81659] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 5 n. 1 Postquam posuit opinionem de causa materiali, hic
ponit opinionem de causa efficiente: quae est unde principium motus. Et
dividitur in duas. Primo ponit opiniones eorum, qui simpliciter assignaverunt
causam motus et generationis. Secundo prosequitur opinionem illorum, qui
posuerunt causam efficientem, quae est etiam principium boni et mali in
rebus, ibi, post hos et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit rationem
cogentem ad ponendum causam moventem. Secundo ostendit qualiter ad positionem diversi
diversimode se habuerunt, ibi, igitur omnino qui talem et cetera. Dicit ergo:
quidam philosophi sic processerunt in causa materiali ponenda; sed et ipsa
rei evidens natura dedit eis viam ad veritatis cognitionem vel inventionem, et
coegit eos quaerere dubitationem quamdam quae inducit in causam efficientem,
quae talis est. Nulla res vel subiectum transmutat seipsum, sicut lignum non
transmutat seipsum ut ex eo lectus fiat: nec aes est sibi causa transmutandi,
ut ex eo fiat statua: sed oportet aliquid aliud esse quod est eis mutationis
causa, quod est artifex. Sed ponentes causam materialem unam vel plures,
dicebant ex ea sicut ex subiecto fieri generationem et corruptionem rerum:
ergo oportet quod sit aliqua alia causa mutationis; et hoc est quaerere aliud
genus principii et causae, quod nominatur, unde principium motus et cetera. |
Après
avoir présenté l’opinion sur la cause matérielle, il relate ici l’opinion sur
la cause efficiente, qui est le principe d’où provient le mouvement. Et cette
étude se divise en deux. En premier, il donne les opinions de ceux qui ont
simplement énoncé la cause du mouvement et de la génération. En deuxième, il
traite de l’opinion de ceux qui ont affirmé l’existence de la cause
efficiente, qui est également le principe du bien et du mal dans les choses,
où il dit : Après ces philosophes,
etc. Il traite le premier point en deux parties. En premier, il donne une
raison impérative d’affirmer l’existence d’une cause motrice. En deuxième, il
montre comment divers penseurs ont eu diverses attitudes à ce sujet, où il
dit : Ceux des anciens qui, etc.
Il dit donc que certains philosophes ont procédé ainsi en affirmant
l’existence d’une cause matérielle, et la nature évidente de la réalité leur
a elle-même donné un moyen de connaître et de trouver la vérité et les a
forcés de se poser une question qui les a dirigés vers la cause efficiente.
La voici : aucune chose ni aucun sujet ne se transforme lui-même; ainsi,
le bois ne se transforme pas lui-même pour devenir un lit, et l’airain n’est
pas la cause de sa propre transformation en statue, mais il doit y avoir
autre chose qui est la cause de leur changement, à savoir l’artisan. Mais
ceux qui affirmaient l’existence d’une ou de plusieurs causes matérielles
disaient que la génération et la corruption des êtres provient de cette cause
comme d’un sujet; il faut donc que la cause du changement soit autre, et cela
revient à chercher un autre genre de principe et de cause, qu’on appelle le
principe de provenance du mouvement, etc. |
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[81660] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 5 n. 2 Deinde cum dicit igitur omnino hic ostendit quod ad
praedictam rationem tripliciter philosophi se habuerunt. Illi enim, qui istam
viam a principio tetigerunt, et dixerunt unam causam materialem, non multum
se gravabant in solutione huius quaestionis: erant enim contenti ratione
materiae, causam motus penitus negligentes. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Ceux des anciens, etc.,
il montre que les philosophes ont eu trois attitudes différentes face à cet
argument. En effet, ceux qui ont entrepris cette étude au début et ont
affirmé l’existence d’une seule cause matérielle ne se sont pas beaucoup
préoccupés de résoudre cette question; ils étaient en effet satisfaits de
l’aspect matériel et négligeaient totalement la cause du mouvement. |
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[81661] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 5 n. 3 Alii vero dicentes omnia unum esse, quasi per
praedictam rationem devicti, non valentes pervenire ad assignandam causam motus,
negaverunt totaliter motum. Unde dixerunt, quod totum universum est unum ens
immobile. In quo differebant a primis naturalibus, qui dicebant unam causam
esse omnium rerum substantiam, quae tamen movetur per rarefactionem et
condensationem, ut sic ex uno plura quodammodo fierent: licet non dicerent
quod mutaretur secundum generationem et corruptionem simpliciter: hoc enim
quod nihil simpliciter generaretur vel corrumperetur fuit antiqua opinio ab
omnibus confessa, ut ex supradictis patet. Sed istis posterioribus proprium
fuit differentiae quod totum est unum immobile, sicut omni motu carens. Hi
fuerunt Parmenides et Melissus, ut infra dicetur. Ergo patet quod illis, qui
dicunt totum unum immobile, non contigerit intelligere eos talem causam
scilicet causam motus, quia ex quo motum subtrahunt, frustra quaerunt causam
motus nisi tantum Parmenides: quia iste etsi poneret unum secundum rationem,
ponebat tamen plura secundum sensum, ut infra dicetur. Unde inquantum plura
ponebat, conveniebat ei ponere plures causas, quarum una esset movens, et
alia mota: quia sicut pluralitatem secundum sensum ponebat, ei oportebat quod
poneret motum secundum sensum. Nam ex uno subiecto non potest intelligi
pluralitas constituta, nisi per aliquem modum motus. |
Mais
d’autres, qui affirmaient l’unité de toutes choses, se butant en quelque
sorte à la raison ci-dessus et étant incapables d’en arriver à déterminer la
cause du mouvement, ont nié totalement le mouvement; c’est pourquoi ils ont
dit que l’univers entier est un seul être immobile. Ils différaient en cela
des premiers physiciens[3], qui disaient qu’une seule cause
est la substance de tous les êtres, et que cette cause a pourtant un
mouvement de raréfaction et de condensation de sorte qu’à partir d’un seul
objet, plusieurs viennent à exister de quelque façon; ils n’ont pourtant pas
dit que les objets changeaient par génération et corruption tout simplement.
En effet, les anciens ont unanimement professé l’opinion que rien n’est
engendré ou corrompu de façon absolue, comme il est évident d’après ce qui
précède. Mais la différence de l’opinion propre de leurs successeurs a été
que le tout est un et immobile, sans aucun mouvement. Ceux-ci furent
Parménide et Mélisse, comme on le dira plus loin. Il est donc évident que
ceux qui ont affirmé l’existence d’un tout unique et immobile n’ont pas pu
comprendre ce point de vue, c'est-à-dire
une telle cause du mouvement, car après avoir nié le mouvement, c’est en vain
qu’ils en cherchent la cause. Seul Parménide fait exception, car même s’il a
affirmé l’unité du tout en raison, il a dit que les choses étaient multiples
selon les sens, comme on le dira plus loin. En conséquence, comme il
affirmait le multiple, il convenait qu’il suppose plusieurs causes, dont une
était motrice et les autres mues, car de même qu’il admettait la pluralité
selon les sens, il se devait d’admettre le mouvement selon les sens. En
effet, à partir d’un sujet unique, on ne peut pas comprendre que la pluralité
vienne à exister, sinon par un mouvement quelconque. |
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[81662] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 5 n. 4 Tertii fuerunt qui plures facientes rerum
substantias, consenserunt praedictae rationi ponentes causam motus. Ponebant
enim calidum vel frigidum causas, vel ignem et terram: quorum igne utebantur
ut habente mobilem, idest motivam naturam; aqua vero et terra et aere
contrario, vel ut habentibus naturam passivam: et sic ignis erat ut causa
efficiens, alia vero ut causa materialis. |
Les troisièmes
ont été ceux qui, affirmant qu’il y avait plusieurs substances des choses,
ont souscrit au raisonnement précédent en déterminant la cause du mouvement.
Ils affirmaient en effet que les causes étaient le chaud ou le froid, ou le
feu et la terre, en attribuant au feu la mobilité, c'est-à-dire la puissance motrice, et le contraire,
c'est-à-dire la nature passive, à l’eau, à la terre et à l’air. Ainsi, le feu
était comme une cause efficiente, et les autres, en quelque sorte, des causes
matérielles. |
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[81663] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 5 n. 5 Deinde cum dicit post hos hic ponit opiniones
ponentium causam efficientem non solum ut principium motus, sed etiam ut
principium boni vel mali in rebus. Et circa hoc duo facit. Primo narrat eorum
opiniones. Secundo ostendit in quo in ponendo causas defecerunt, ibi, isti
quidem. Circa primum duo facit. Primo ponit opinionis rationes, ex quibus
movebantur ad ponendum aliam causam a praedictis. Secundo ostendit quomodo
diversimode causam posuerunt, ibi, dicens et aliquis et cetera. Dicit ergo
primo, quod post praedictos philosophos qui solum unam causam materialem
posuerunt, vel plures corporales, quarum una erat activa, alia ut passiva: et
post alia prima principia ab eis posita, iterum fuerunt ab ipsa veritate
coacti, ut aiebamus, idest sicut supra dictum est, ut quaererent
principium, habitum idest consequenter se habens ad praedicta,
scilicet causam boni, quae quidem est causa finalis, licet ab eis non
poneretur nisi per accidens, ut infra patebit. Ponebatur enim ab eis solum
causa boni per modum causae efficientis. Et ad hoc cogebantur, quia praemissa
principia non sufficiebant ad generandum naturam entium, in qua quidem
inveniuntur aliqua bene se habere. Quod demonstrat conservatio corporum in propriis
locis, extra quae corrumpuntur. Et ulterius utilitates, quae proveniunt ex partibus
animalium, quae hoc modo dispositae inveniuntur secundum quod congruit ad
bonum esse animalis. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Après ces
philosophes, etc., il présente les opinions de ceux qui décrivent la
cause efficiente non seulement comme le principe du mouvement, mais aussi
comme le principe du bien ou du mal dans les choses. Ce qu’il fait en deux
parties. En premier, il relate leurs opinions; en deuxième, il montre en quoi
leur exposé des causes est insuffisant, où il dit : Jusqu’ici nous avons vu, etc. Il traite la première partie en
deux points : en premier, il présente les arguments qui amenaient les
tenants de cette opinion à supposer une autre cause que les précédentes; en
deuxième, il montre leurs diverses manières de décrire la cause, où il
dit : Aussi quand un homme vint
dire, etc. Il dit donc en premier que, après les philosophes déjà
mentionnés qui affirmaient l’existence d’une seule cause matérielle, ou de plusieurs
causes corporelles dont l’une était active et l’autre passive, et après les
autres premiers principes qu’ils ont supposés, la vérité elle-même les a
ensuite obligés, comme nous l’avons
déjà dit, à rechercher un autre principe,
qui viendrait à la suite des précédents, c'est-à-dire la cause du bien, qui
est la cause finale, même s’ils n’en ont affirmé l’existence que par
accident, comme on le verra plus loin. La cause du bien qu’ils supposaient,
en effet, avait seulement fonction de cause efficiente. Et ils ont été
contraints de penser ainsi parce que les principes précédents ne suffisaient
pas pour engendrer la nature des êtres, dans laquelle on trouve des aspects
qui ont raison de bien. La preuve en est que les corps se conservent en leurs
lieux propres, hors desquels ils se corrompent. Une autre preuve est celle
des fonctions utiles exercées par les parties des animaux, qu’on voit
disposées d’une façon qui convient au bien-être des animaux. |
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[81664] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 5 n. 6 Huiusmodi autem bonae dispositionis vel habitudinis,
quam quaedam res iam habent, quaedam vero adipiscuntur per aliquam factionem,
non sufficienter ponitur causa vel ignis, vel terra, vel aliquod talium
corporum: quia ista corpora determinate agunt ad unum secundum necessitatem
propriarum formarum, sicut ignis calefacit et tendit sursum, aqua vero
infrigidat et tendit deorsum. Praedictae autem utilitates, et bonae
dispositiones rerum exigunt habere causam non determinatam ad unum tantum,
cum in diversis animalibus diversimode inveniantur partes dispositae, et in
unoquoque secundum congruentiam ipsorum naturae. |
Mais il
n’est pas suffisant d’affirmer que le feu, la terre ou un autre corps du
genre soit la cause de la bonne disposition ou de la bonne condition que
certaines choses ont déjà et que d’autres acquièrent par fabrication, car ces
corps n’agissent que dans un sens déterminé par la nécessité de leurs formes
propres, comme le feu réchauffe et tend vers le haut alors que l’eau
refroidit et tend vers le bas. Ces fonctions utiles et ces bonnes
dispositions des choses exigent l’existence d’une cause qui n’est pas
déterminée en un seul sens, puisque chez divers animaux, les parties se
trouvent disposées de diverses façons, selon ce qui convient à la nature de
chacun. |
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[81665] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 5 n. 7 Unde non est conveniens, quod ignis vel terra vel
aliquod huiusmodi sit causa praedictae bonae habitudinis rerum: nec fuit conveniens,
quod ipsi hoc aestimaverint: nec iterum bene se habet dicere, quod sint
automata idest per se evenientia et casualia, et quod a fortuna tantum
immutetur eorum causalitas: licet aliqui eorum hoc dixerint, ut Empedocles et
quicumque posuerunt causam materialem tantum: sicut patet secundo physicorum.
Quod tamen patet etiam esse falsum, per hoc quod huiusmodi bonae
dispositiones inveniuntur vel semper, vel in maiori parte. Ea autem quae sunt
a casu vel a fortuna, non sunt sicut semper, sed nec sicut frequenter, sed ut
raro. Et propter hoc necessarium fuit alterum invenire principium bonae
dispositionis rerum, praeter quatuor elementa. Alia litera habet, nec ipsi
automato et fortunae; et est idem sensus quod prius. |
C’est pourquoi
il n’est pas admissible que le feu, la terre ou autre chose du genre soit la
cause de cette bonne disposition des choses, et il n’est pas non plus
admissible que ces philosophes aient pensé ainsi. Également, il ne convient
pas de dire que ces faits soient automatiques, c'est-à-dire se produisent
d’eux-mêmes et par hasard, et que la fortune seule en est la cause; pourtant,
certains d’entre eux l’ont dit, comme Empédocle et tout autre penseur qui a
admis uniquement la cause matérielle, comme on le voit au livre II des Physiques. Il est pourtant évident que
cela aussi est faux, du fait que ces bonnes dispositions existent toujours ou
la plupart du temps. Mais les choses qui viennent du hasard ou de la fortune
n’arrivent pas toujours, ni même fréquemment, mais rarement. Pour cette
raison, il a fallu trouver un autre principe de la bonne disposition des
choses, en plus des quatre éléments. Un autre texte dit : « ni au hasard et à la fortune », et
il a le même sens que ci-dessus. |
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[81666] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 5 n. 8 Deinde cum dicit dicens et hic ponit in speciali
opiniones de praedicto principio. Et primo ponit opiniones ponentium unam
causam. Secundo ponentium duas, ibi, quoniam vero contraria bonis et cetera.
Circa primum duo facit. Primo ponit opiniones ponentium causam primam
efficientem intellectum. Secundo ponentium amorem, ibi, suspicatus est autem
et cetera. Dicit ergo quod post praedictam rationem apparuit aliquis dicens
intellectum esse in tota natura, sicut est in animalibus, et ipsum esse
causam mundi et ordinis totius, idest universi, in quo ordine consistit bonum
totius, et uniuscuiusque. Et hic purificavit priores philosophos, ad puram
veritatem eos reducens qui inconvenientia dixerunt, huiusmodi causam non
tangentes. Hanc autem sententiam manifeste tangit Anaxagoras, licet causam
huiusmodi sententiam proferendi dederit ei primo quidam alius philosophus,
scilicet Hermotimus Clazomenius. Unde patet quod illi qui sunt opinati sic,
simul posuerunt idem rebus esse principium, quod bene haberent se, et quod
esset unde principium motus est. |
Puis
lorsqu’il dit : Aussi quand un
homme, etc., il présente en particulier les opinions sur le principe
précédent. Et en premier, il présente les opinions de ceux qui supposent une
seule cause; en second, les opinions de ceux qui en supposent deux, où il
dit : Ensuite, comme à côté du
bien, etc. Il traite le premier point en deux parties. En premier, il
énonce les opinions de ceux qui affirment que la première cause efficiente
est l’intelligence; en second, les opinions de ceux qui disent que c’est
l’amour, où il dit : On pourrait
dire qu’avant eux, etc. Il dit donc qu’après les réflexions qui
précèdent, quelqu'un est apparu, qui a dit que l’intelligence se trouve dans
toute la nature, ainsi que dans les animaux, et qu’elle est la cause du monde
et de l’ordre du tout, c'est-à-dire de l’univers, ordre dans lequel réside le
bien du tout et de chaque chose. Cet homme a épuré les philosophes
antérieurs, amenant à la pure vérité ceux qui ont dit des absurdités en
omettant cette cause. Or, il est certain qu’Anaxagore a professé cette
doctrine, même si l’enseignement de la doctrine sur une telle cause lui a été
donné par un autre philosophe, Hermotime de Clazomènes. Il est donc évident
que ceux qui ont pensé ainsi ont affirmé que la même chose était à la fois
principe du bon ordre des choses et principe d’origine du mouvement. |
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[81667] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 5 n. 9 Deinde cum dicit suspicatus est ponit opinionem ponentium
amorem esse principium primum; quem tamen non ita expresse vel plane,
posuerunt. Et ideo dicit, quod suspicio fuit apud aliquos, quod Hesiodus
quaesivisset huiusmodi principium bonae habitudinis rerum, vel quicumque
alius posuit amorem vel desiderium in rebus. Cum enim Parmenides universi
generationem monstrare tentaret, dixit, quod amor deorum providit omnibus, ut
mundus constitueretur. Nec est contra sensum eius, qui posuit unum ens
immobile, quod hic dicit; quia hic ponebat plura secundum sensum, licet unum
secundum rationem, ut supra dictum est, et infra dicetur. Deos autem corpora
caelestia appellabat, vel forte aliquas substantias separatas. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : On pourrait dire
qu’avant eux, etc., il présente l’opinion de ceux qui affirment que le
principe premier est l’amour, bien qu’ils ne l’aient pas affirmé de façon
aussi claire ou explicite. C’est pourquoi il dit que certains ont soupçonné
qu’Hésiode, ou tout autre qui a affirmé que l’amour ou le désir existent dans
les choses, a attribué à ce principe la bonne disposition des choses. En
effet, quand Parménide a tenté de démontrer que l’univers a été engendré, il
a dit que l’amour des dieux a pourvu à toutes choses pour que le monde soit
constitué. Et ce n’est pas contraire à sa pensée voulant que l’être soit
unique et immoblie, ce qu’il dit ici, car il affirmait à cet endroit que les
choses sont multiples selon les sens mais une en raison, comme on l’a dit
plus haut et comme on le redira plus loin. Cependant, il appelait dieux les corps
célestes, ou peut-être certaines substances séparées. |
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[81668] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 5 n. 10 Sed Hesiodus dixit quod primo omnium fuit chaos, et
deinde facta est terra latior, ut esset receptaculum aliorum: posuerunt enim
receptaculum et locum principium esse, ut dicitur quarto physicorum. Et
posuit rerum principium amorem, qui condocet omnia immortalia. Et hoc ideo,
quia communicatio bonitatis ex amore provenire videtur. Nam beneficium est
signum et effectus amoris. Unde, cum ex rebus immortalibus huiusmodi
corruptibilia esse habeant, et omnem bonam dispositionem, oportet hoc amori
immortalium attribuere. Immortalia autem posuit vel ipsa corpora caelestia,
vel ipsa principia materialia. Sic autem posuit chaos et amorem, quasi necessarium
sit in rerum existentiis esse non solum materiam motuum, sed et ipsam causam
agentem, quae res moveat et congreget; quod videtur ad amorem pertinere. Nam
et in nobis amor ad actiones movet, et quia est omnium affectionum
principium. Nam et timor et tristitia et spes, non nisi ex amore procedunt.
Quod autem amor congreget, ex hoc patet; quia ipse amor est unio quaedam
amantis et amati, dum amans amatum quasi se reputat. Iste autem Hesiodus ante
philosophorum tempora fuit in numero poetarum. |
Mais Hésiode
a dit qu’au début de tout il y avait le chaos, et qu’ensuite la terre a été
faite plus large afin d’être le contenant de toutes choses : en effet,
les anciens ont affirmé que le contenant et le lieu sont principes de l’être,
comme il est dit au livre IV des Physiques.
Et il a affirmé que le principe des choses est l’amour, qui est l’éducateur
de tous les immortels. La raison en est que la communication de la bonté
semble provenir de l’amour; en effet, les bienfaits sont le signe et l’effet
de l’amour. Alors, puisque de tels êtres corruptibles tirent des réalités
immortelles leur existence et toute bonne disposition, il faut attribuer ce
fait à l’amour des immortels. Mais il a affirmé que les êtres immortels
étaient soit les corps célestes, soit les principes matériels. Ainsi donc, il
a pris comme principes le chaos et l’amour par suite de la nécessité d’avoir,
dans les choses existantes, non seulement la matière des mouvements, mais
aussi la cause agente, qui meut et rassemble les choses, ce qui semble être
le fait de l’amour. Chez nous aussi, en effet, l’amour pousse à l’action, et
ce, parce qu’elle est le principe de toutes les affections; de fait, la
crainte, la tristesse et l’espérence n’ont d’autre source que l’amour. Or, le
fait que l’amour rassemble est évident, car il est lui-même une sorte d’union
entre l’amant et l’aimé, l’aimant considérant l’aimé un peu comme lui-même. À
propos d’Hésiode, il a vécu avant les philosophes et a été au nombre des
poètes. |
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[81669] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 5 n. 11 Quis autem horum sit prior, idest potior in
scientia, utrum ille qui dixit amorem esse primum principium, vel qui dixit
intellectum, posterius poterit iudicari, scilicet ubi agetur de Deo.
Et hoc iudicium distributionem vocat: quia per hoc unicuique suus gradus
attribuitur dignitatis. Alia translatio planius habet: hos quidem igitur
quomodo congruat transire, et quis de hoc sit prior, posterius poterit
iudicari. |
Quant à
savoir lequel, de celui qui dit que l’amour est le premier principe ou de
celui qui dit que c’est l’intelligence, a la priorité, c'est-à-dire l’emporte par la science, on pourra en
juger plus tard, quand on traitera
de Dieu. Et il appelle ce jugement une « répartition », car ainsi, à
chacun est attribué son degré de dignité. Une autre traduction le dit plus
clairement : « comment ces êtres sont capables de mettre en
mouvement, et lequel d’entre eux est premier, on pourra en juger plus
tard ». |
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Leçon 6, texte d’Aristote,
traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Ensuite, comme à côté du bien dans la nature, on voyait aussi son contraire, non seulement de l’ordre et de la beauté, mais aussi du désordre et de la laideur, comme le mal paraissait même l’emporter sur le bien et le laid sur le beau, un autre philosophe introduisit l’amitié et la discorde, causes opposées de ces effets opposés. Car si l’on veut suivre de près Empédocle, et s’attacher au fond de sa pensée plutôt qu’à la manière presqu’enfantine dont il l’exprime, on trouvera que l’amitié est la cause du bien, et la discorde celle du mal ; de sorte que peut-être n’aurait-on pas tort de dire qu’Empédocle a parlé en quelque manière et a parlé le premier du bien et du mal comme principes, puisque le principe de tous les biens est le bien lui-même, et le mal le principe de tout ce qui est mauvais. Jusqu’ici nous avons vu ces philosophes reconnaître deux des genres de causes déterminés par nous dans la Physique : la matière et le principe du mouvement. Mais ils l’ont fait confusément et indistinctement, comme agissent dans les combats les soldats mal exercés. Ceux-ci frappent souvent de bons coups dans la mêlée, mais ils le font sans science. De même nos philosophes paraissent avoir parlé sans bien savoir ce qu’ils disaient, car l’usage qu’on les voit faire de leurs principes est nul ou peu s’en faut. Anaxagore se sert de l’intelligence comme d’une machine pour faire le monde, et quand il désespère de trouver la cause réelle d’un phénomène, il met en scène l’intelligence. Mais dans tout autre cas, il aime mieux donner aux faits une autre cause. Empédocle se sert davantage, mais d’une manière insuffisante encore, de ses principes, et dans leur emploi il ne s’accorde pas avec lui-même. Souvent chez lui, l’amitié sépare, la discorde réunit : en effet, lorsque dans l’univers les éléments sont séparés par la discorde, toutes les particules de feu n’en sont pas moins unies en un tout, ainsi que celles de chacun des autres éléments ; et lorsque, au contraire, c’est l’amitié qui unit tous les éléments, il faut bien pour cela que les particules de chaque élément se divisent. Empédocle fut donc le premier des anciens qui employa en le divisant le principe du mouvement, et ne supposa plus une cause unique, mais deux causes différentes et opposées. Quant à la matière, il est le premier qui ait parlé des quatre éléments ; toutefois, il ne s’en sert pas comme s’ils étaient quatre, mais comme s’ils n’étaient que deux, à savoir, le feu tout seul, et en opposition au feu, la terre, l’air et l’eau, ne faisant qu’une seule et même nature. C’est là du moins ce que ses vers donnent à entendre. Voilà, selon nous, la nature et le nombre des principes d’Empédocle. |
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Lectio 6 |
Leçon 6 [Opinions
d’Anaxagore et d’Empédocle] (Traduction Georges Comeau, 2010)
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[81670] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 6 n. 1 Hic ponit opinionem ponentium contrarietatem in
huiusmodi, et rationem eos moventem, quae talis erat. In rerum natura videbantur aliqua esse contraria
bonis, quia in natura non solum invenitur ordinatum et bonum, sed aliquando
inordinatum et turpe: non potest autem dici quod mala non habeant causam, sed
accidant a casu: quia mala sunt plura melioribus, et prava sunt plura bonis
simpliciter: quae autem sunt a casu sine causa determinata non sunt ut in
pluribus, sed ut in paucioribus. Unde, cum contrariorum sint contrariae
causae, oportet non solum causam rerum ponere amorem, ex quo proveniunt
ordinationes et bona: sed et odium, ex quo proveniunt inordinationes et
turpia vel mala: ut sic singula mala et bona proprias causas habeant. |
Il
décrit maintenant l’opinion de ceux qui ont affirmé l’existence d’une opposition
dans les êtres et la raison qui y poussait ces philosophes. Voici cette
raison : ils voyaient dans la nature des choses des aspects contraires
au bien, car dans la nature on ne voit pas que tout est ordonné au bien, mais
que certaines choses sont désordonnées et honteuses. Mais on ne peut pas dire
que les choses mauvaises sont sans cause et arrivent par hasard, car les
choses mauvaises sont plus nombreuses que les meilleures, et les choses
honteuses sont plus nombreuses que les choses absolument bonnes; mais ce qui
arrive par hasard et sans cause déterminée n’arrive pas la plupart du temps,
mais dans un petit nombre de cas. Alors, puisque les contraires ont des
causes contraires, il ne faut pas seulement admettre l’amour comme cause des
choses, d’où proviennent l’ordre et le bien, mais aussi la haine, d’où
proviennent le désordre et les choses honteuses ou mauvaises, de sorte que le
mal et le bien ont leurs causes propres respectives. |
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[81671] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 6 n. 2 Et quod ista fuerit ratio movens Empedoclem patet,
si quis assequatur sententiam eius, et accipiat sententiam, quam dicere
voluit, et non ad verba, quae imperfecte et quasi balbutiendo dixit. Dixit
enim quod amoris est congregare, odii disgregare: sed quia ex congregatione
est rerum generatio, ex qua rebus est esse et bonum: per segregationem vero
est corruptio, quae est via ad non esse et malum, iam patet quod voluit
amorem esse causam aggregatorum, idest bonorum, et odium esse causam malorum.
Et ita si quis dicat, quod Empedocles fuit primus, qui dixit bonum et malum
esse principia, forsitan bene dixit. |
Et il
est évident que c’est la raison qui a poussé Empédocle à cette opinion, si on
suit sa doctrine et si on s’attache à ce qu’il a voulu dire et non à la lettre
de ses propos, qui étaient exprimés imparfaitement, comme un balbutiement. Il
a dit en effet que l’amour rassemble et que la haine désagrège; mais comme le
rassemblement est la génération des choses, qui leur donne l’être et le bien,
et comme la désagrégation est leur corruption, qui about au non-être et au
mal, il est évident qu’il a voulu dire que l’amour est la cause des êtres
rassemblés, c'est-à-dire des biens, et que la haine est la cause des maux. Et
ainsi, si on disait qu’Empédocle a été le premier à dire que le bien et le
mal sont des principes, on aurait peut-être raison… |
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[81672] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 6 n. 3 Si tamen secundum Empedoclem fuit hoc quod bonum est
causa omnium bonorum, et malum omnium malorum. Quod enim aliquorum malorum
posuit causam malam, scilicet corruptionis, et aliquorum bonorum bonum,
scilicet generationis, manifestum est: sed quia non sequebatur quod omnia
bona essent per amicitiam, nec omnia mala per odium, cum distinctio partium
mundi adinvicem esset per odium, et confusio per amicitiam, ideo non
usquequaque posuit bonum causam bonorum, et malum causam malorum. |
… si du
moins c’est d’Empédocle que vient l’idée que le bien est la cause de tous les
biens et le mal la cause de tous les maux. En effet, il est manifeste qu’il a
attribué une cause mauvaise à certains maux, à savoir la corruption, et une
cause bonne à certains biens, à savoir la génération; mais, comme il ne
s’ensuivait pas que tous les biens viennent de l’amitié ni tous les maux de
la haine (puisque la distinction des parties du monde entre elles venait de
la haine et leur confusion venait de l’amitié), il n’a donc pas affirmé sans
exception que le bien est la cause des biens et le mal la cause des maux. |
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[81673] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 6 n. 4 Deinde cum dicit isti quidem hic ostendit, quod in
ponendo praedictas causas deficiebant. Et primo loquitur generaliter de eis.
Secundo specialiter, ibi, Anaxagoras autem et cetera. Dicit ergo primo, quod
praedicti philosophi, scilicet Anaxagoras et Empedocles, usque ad hoc
pervenerunt, quod posuerunt duas causas illarum quatuor, quae sunt
determinatae in physicis, scilicet materiam et causam motus; sed obscure et
non manifeste tradiderunt, quia non exprimebant quod illa, quae causas esse
ponebant, ad ista causarum genera reducerentur. Sed in hoc quod de causis
posuerunt duas, convenienter assimilabantur bellatoribus non eruditis, qui ab
adversariis circumducti faciunt aliquando bonos ictus, sed non per artem, sed
a casu. Quod ex hoc patet, quia etsi aliquando accidit eis, non tamen semper
aut frequenter. Similiter etiam praedicti philosophi non sunt usi dicere quod
dicunt, nec usi sunt scientibus, idest sicut scientes. Unde alia translatio
habet, sed nec illi scientiam, nec hi assimilati sunt scientibus dicere
quod dicunt. Quod ex hoc patet, quia cum praedictas causas posuissent,
fere non sunt eis usi, quia in paucis utebantur. Unde videtur quod non ex
arte, sed quadam inducti necessitate eas casualiter induxerunt. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Jusqu’ici nous
avons vu, etc., il montre que leur exposé des causes mentionnées est
insuffisant. Et en premier, il parle d’eux de façon générale; en deuxième, il
le fait en particulier, où il dit : Anaxagore
se sert, etc. Il dit donc en premier que ces philosophes, c'est-à-dire
Anaxagore et Empédocle, en sont arrivés à affirmer deux causes, soit la
matière et la cause du mouvement, parmi les quatre qui sont établis dans le
livre des Physiques, mais ils en
ont traité de façon obscure et peu évidente, car ils n’ont pas expliqué que
les réalités qu’ils disaient être des causes se ramènent à ces genres de
causes. Mais parce qu’ils n’ont énoncé que deux des causes, on peut à bon
droit les comparer à des guerriers malhabiles qui, entourés d’ennemis,
frappent parfois de bons coups, mais par hasard et non par adresse; et cela
est évident parce que, même s’ils y arrivent parfois, ils ne le font pas
toujours ni même souvent. Pareillement, ces philosophes n’utilisent pas ce
qu’ils disent, et ils ne disent pas ces choses sciemment, c'est-à-dire comme
des gens qui savent. C’est pourquoi une autre traduction dit :
« mais ils n’ont pas de science, et ils n’ont pas l’air de savoir quand
ils disent ce qu’ils disent ». Cela est évident parce que, après avoir
affirmé l’existence de telles causes, ils n’en ont fait presque aucun usage,
ne s’appuyant sur elles que dans peu de cas. On voit donc que ce n’est pas de
façon réfléchie, mais poussés par quelque nécessité qu’ils ont supposé par
hasard l’existence de ces causes. |
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[81674] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 6 n. 5 Deinde cum dicit Anaxagoras autem hic ostendit in
quo specialiter eorum uterque defecerit. Et primo de Anaxagora. Secundo de Empedocle,
ibi, et Empedocles. Dicit ergo primo, quod Anaxagoras utitur intellectu ad
mundi generationem; in quo videtur artificialiter loqui, non dubitans de
causis generationis mundi, ex necessitate attrahit, idest producit ipsum
intellectum, non valens reducere mundi generationem in aliquam aliam causam
distinguentem res, nisi in aliquod in se distinctum et immixtum, cuiusmodi
est intellectus. Sed in omnibus aliis assignat causas magis ex omnibus aliis,
quam ex intellectu, sicut in specialibus rerum naturis. |
Puis
lorsqu’il dit : Anaxagore se sert,
etc., il montre en particulier comment chacun des deux a été en défaut.
Il le montre en premier pour Anaxagore; en second pour Empédocle, où il
dit : Empédocle se sert davantage,
etc. Il dit donc en premier qu’Anaxagore prend l’intelligence comme ce qui engendre le
monde, mais il semble parler ainsi de façon artificielle : sans
s’interroger sur les causes de la génération du monde, il va chercher,
c'est-à-dire met en scène l’intelligence,
étant incapable d’attribuer la génération du monde à une autre cause qui
distingue les choses; il l’attribue seulement à une réalité qui est
essentiellement distincte et sans mélange, à savoir l’intelligence. Mais pour
tout le reste, il attribue toute autre cause plutôt que l’intelligence, par
exemple dans les choses particulières de la nature. |
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[81675] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 6 n. 6 Deinde cum dicit et Empedocles hic ostendit in quo
deficiat Empedocles. Et circa hoc duo facit. Primo ostendit in quo deficit. Secundo
quid proprium prae aliis dixit, ibi, Empedocles igitur. Dicit ergo primo,
quod Empedocles in determinando de particularibus rerum naturis, plus
utitur causis a se positis, scilicet quatuor elementis, et odio et amore,
quam Anaxagoras, quia singulorum generationem et corruptionem in praedictas
causas reducit, non autem Anaxagoras in intellectum. Sed in duobus deficit.
Primo, quia non sufficienter huiusmodi causas tradit. Utitur enim eis quasi
dignitatibus per se notis, quae non sunt per se nota, ut dicitur primo
physicorum: dum scilicet supponebat quasi per se notum, quod lis determinato
tempore dominabatur in elementis, et alio tempore determinato amor. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Empédocle se sert
davantage, etc., il montre en quoi Empédocle est en défaut. Il le fait en
deux parties : en premier, il montre en quoi il est en défaut; en
deuxième, il montre en quoi ses opinions propres diffèrent de celles des
autres, où il dit : Empédocle fut
donc le premier, etc. Il dit donc en premier qu’Empédocle, en traitant
des natures particulières des choses, se
sert davantage qu’Anaxagore des
principes qu’il a affirmés, à savoir les quatre éléments ainsi que
l’amour et la haine, parce qu’il attribue à ces causes la génération et la
corruption des singuliers, alors qu’Anaxagore ne les attribue pas à
l’intelligence. Mais il est en défaut de deux façons. En premier, parce qu’il
ne traite pas suffisamment de ces causes. Il les prend en effet comme des
pouvoirs évidents en soi, alors qu’ils ne sont pas évidents en soi, comme il
est dit au livre I des Physiques :
c’est ainsi qu’il supposait comme évident par soit que la haine était
dominante dans les éléments pendant un temps déterminé, et l’amour pendant un
autre temps déterminé. |
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[81676] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 6 n. 7 Secundo, quia in his quae quaerit, non invenitur
illud quod est ab eo confessum, idest suppositum quasi principium, scilicet
quod amor congreget et odium disgreget; quia in multis locis oportet quod e
contrario amor secernat, idest dividat, et odium concernat,
idest congreget; quia quando ipsum universum in partes suas per odium, distrahitur,
idest deiicitur, quod est in generatione mundi, tunc omnes partes ignis in
unum conveniunt, et similiter singulae partes aliorum elementorum, concernunt,
idest adinvicem coniunguntur. Sic igitur odium, non solum partes ignis
dividit a partibus aeris, sed etiam partes ignis coniungit adinvicem. E
contrario autem, cum elementa in unum conveniunt per amorem, quod accidit in
destructione universi, tunc necesse est ut partes ignis adinvicem separentur,
et similiter singulorum partes adinvicem secernantur. Non enim posset ignis
commisceri aeri nisi partes ignis adinvicem separarentur, et similiter partes
aeris nisi invicem se elementa praedicta penetrarent, ut sic amor sicut
coniungit extranea, ita dividat similia, secundum quod sequitur ex eius
positione. |
Deuxièmement,
il est en défaut parce que, dans sa recherche, on ne trouve pas ce sur quoi
il s’accorde, c'est-à-dire ce qu’il
suppose comme principe : le fait que l’amour rassemble et que la haine
désagrège. À beaucoup d’endroits de ses écrits, en effet, il s’ensuit
nécessairement qu’au contraire l’amour sépare,
c'est-à-dire divise, et que la haine réunit,
c'est-à-dire rassemble, car lorsque l’univers entier est séparé en ses partie, c'est-à-dire
désuni par la haine, alors toutes les parties du feu se réunissent en un
tout, et de même toutes les parties des autres éléments se rassemblent,
c'est-à-dire se joignent les unes aux autres. Ainsi donc, non seulement la
haine sépare les portions de feu des portions d’air, mais aussi, elle joint
ensemble les parties de feu. Par contre, lorsque les éléments se rassemblent
par l’amour, ce qui se produit dans la destruction de l’univers, il est
nécessaire que les parties du feu se séparent l’une de l’autre, et
pareillement les parties de chacun des éléments. En effet, le feu ne pourrait
pas se mélanger à l’air sans que les parties du feu se séparent l’une de
l’autre; de même, les parties de l’air ne se sépareraient pas sans que les
éléments mentionnés pénètrent l’un dans l’autre. Ainsi, de même que l’amour
joint des choses dissemblables, de même il divise les choses semblables,
d’après ce qui s’ensuit de sa doctrine. |
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[81677] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 6 n. 8 Deinde cum dicit Empedocles quidem hic ostendit
quomodo Empedocles prae aliis philosophis proprium posuit. Et dicit quod duo
prae aliis posuit. Unum est quod causam unde motus divisit in duas contrarias
partes. Aliud est quod causam materialem dixit esse quatuor elementa: non
quod utatur quatuor elementis ut quatuor, sed ut duobus, quia ignem comparat
aliis tribus dicens, quod ignis habet naturam activam, et alia passivam. Et
hoc potest aliquis sumere ex elementis rerum ab ipso traditis, vel elementis
principiis suae doctrinae quae posuit. Alia litera habet ex versibus, quia
dicitur metrice suam philosophiam scripsisse. Et huic concordat alia
translatio quae dicit, ex rationibus. Hic igitur, ut dictum est
et sic tot primus posuit principia, quia quatuor, et ea quae dicta sunt. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Empédocle fut donc
le premier, etc., il montre comment Empédocle a énoncé sa propre
doctrine, avant les autres philosophes. Et il dit qu’il a affirmé deux choses
avant les autres. L’une est qu’il a divisé la cause d’origine du mouvement en
deux parties contraires; l’autre est qu’il a dit que la cause matérielle
consiste en quatre éléments. Cependant, il ne traite pas les quatre éléments
comme quatre, mais comme deux, car il compare le feu aux trois autres en
disant que la nature du feu est active et que la nature des autres est
passive. Et on peut déduire cela des éléments des choses qu’il a enseignés,
ou des principes « élémentaires » de la doctrine qu’il a affirmée.
Une autre version parle de ses vers, car
on dit qu’il a rédigé sa philosophie en vers. Et cela concorde avec une autre
tradiction qui dit : « d’après ses raisons ». Donc, selon nous, c’est ainsi qu’il a été le
premier à affirmer ce nombre de principes, c'est-à-dire quatre, ceux que nous
avons mentionnés. |
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Leçon 7, texte d’Aristote,
traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Leucippe et son ami Démocrite disent que les éléments primitifs sont le plein et le vide, qu’ils appellent l’être et le non être ; le plein ou le solide, c’est l’être ; le vide ou le rare, c’est le non-être ; c’est pourquoi ils disent que l’être n’existe pas plus que le non-être, parce que le corps n’existe pas plus que le vide : telles sont, sous le point de vue de la matière, les causes des êtres. De même que ceux qui posent comme principe une substance unique, expliquent tout le reste par les modifications de cette substance – en donnant pour principe à ces modifications le rare et le dense – ainsi ces philosophes placent dans les différences les causes de toutes choses. Ces différences sont au nombre de trois : la forme, l’ordre et la position. Ils disent, en effet, que les différences de l’être viennent de la configuration, de l’arrangement et de la tournure, Or, la configuration c’est la forme, l’arrangement l’ordre, et la tournure la position. Ainsi, A diffère de N par la forme, AN de NA par l’ordre, et Z de N par la position. Quant au mouvement, à ses lois et à sa cause, ils ont traité cette question avec beaucoup de négligence, comme les autres philosophes. Par conséquent, nos devanciers n’ont pas été plus loin sur ces deux genres de causes. Parmi eux et avant eux, ceux qu’on nomme Pythagoriciens, s’étant
occupés des mathématiques, furent les premiers à les mettre en avant ;
et nourris dans cette étude, ils pensèrent que les principes de cette science
étaient les principes de tous les êtres. Comme, par nature, les nombres sont
les premiers des êtres, et ils leur paraissaient avoir plus d’analogie avec
les choses et les phénomènes – comme le feu, l’air ou l’eau, – que la
modification des nombres semblait être la justice, une autre rame et
intelligence, un autre propos, et à peu près ainsi de toutes les autres
choses –; comme ils voyaient de plus dans les nombres les modifications et
les rapports de l’harmonie ; par ces motifs joints à ces deux premiers
que la nature entière a été formée à la ressemblance des nombres, et que les
nombres sont les premiers de tous les êtres, ils posèrent les éléments des
nombres comme les éléments de tous les êtres, et le ciel tout entier comme
une harmonie et un nombre. Tout ce qu’ils pouvaient montrer dans les nombres
et dans la musique qui s’accordât avec les phénomènes du ciel, ses parties et
toute son ordonnance, ils le recueillirent, et ils en composèrent un
système ; et si quelque chose manquait, ils y suppléaient pour que le
système fût bien d’accord et complet. Par exemple, comme la décade paraît
être quelque chose de parfait et qui embrasse tous les nombres possibles, ils
prétendent qu’il y a dix corps en mouvement dans le ciel, et comme il n’y en
a que neuf de visibles, ils en supposent un dixième qu’ils appellent
antichtone. Mais tout ceci a été déterminé ailleurs avec plus de soin. |
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Lectio 7 |
Leçon 7 [Autres
opinions : Leucippe, Démocrite, les Pythagoriciens] (Traduction Georges
Comeau, 2010)
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[81678] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 1 Hic incipit ponere positiones eorum, qui posuerunt
de principiis positiones extraneas non manifestas. Et primo illorum qui
posuerunt plura principia rerum. Secundo illorum, qui posuerunt tantum unum
ens, ibi, sunt autem aliqui et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit
opinionem Leucippi et Democriti, qui posuerunt principia rerum corporea.
Secundo ponit opinionem Pythagoricorum, qui posuerunt principia rerum
incorporea, ibi, in his autem et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit
opinionem Democriti et Leucippi de causa materiali rerum. Secundo de causa
diversitatis, quomodo scilicet ex materia plures res diversificantur, in quo
etiam apparet causa generationis et corruptionis rerum: in quo etiam cum
antiquis philosophis conveniebant, ibi, et quemadmodum in unum et cetera.
Dicit ergo, quod duo philosophi, qui amici dicuntur, quia in omnibus se
sequebantur, scilicet Democritus et Leucippus, posuerunt rerum principia
plenum et inane, sive vacuum; quorum plenum est ens, et vacuum sive inane non
ens. |
Il
commence ici à présenter les doctrines de ceux qui ont affirmé au sujet des
principes l’existence de facteurs externes non évidents : en premier,
les doctrines de ceux qui ont affirmé l’existence de plusieurs principes des
choses; en deuxième, les doctrines de ceux qui ont affirmé un seul être, où
il dit : Il en est d’autres, etc.
(leçon 9). Il traite la première section en deux parties. En premier, il
énonce l’opinion de Leucippe et de Démocrite, qui ont attribué aux choses des
principes corporels; en deuxième, l’opinion des Pythagoriciens, qui ont
affirmé des principes incorporels, où il dit : Parmi eux et avant eux, etc. Il traite la première partie en deux
points. En premier, il présente l’opinion de Démocrite et de Leucippe sur la
cause matérielle des choses. En deuxième, il explique la cause de la
diversité, c'est-à-dire c'est-à-dire comment plusieurs choses se différencient
à partir de la matière, ce qui manifeste également la cause de la génération
et de la corruption des choses, où il dit : De même que ceux qui posent, etc. Sur ce point, ils s’accordaient
également avec les anciens philosophes. Il dit donc que deux philosophes, qui
sont décrits comme des amis parce que toutes leurs doctrines étaient les
mêmes, à savoir Démocrite et Leucippe, ont affirmé que les principes des
choses sont le plein et le rare, c'est-à-dire le vide, le plein étant l’être
et le raréfié ou le vide étant le non-être. |
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[81679] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 2 Ad huius autem opinionis evidentiam recolendum est
hoc quod philosophus dicit in primo de generatione, ubi diffusius eam tradit.
Cum enim quidam philosophi posuissent omnia esse unum ens continuum,
immobile: quia nec motus sine vacuo esse potest, ut videtur, nec etiam rerum
distinctio, ut dicebant, cum continuitatis privationem, ex qua oportet
intelligere corporum diversitatem, nisi per vacuum non possent comprehendere,
vacuum autem nullo modo esse ponerent, supervenit Democritus, qui eorum
rationi consentiens, diversitatem autem et motum a rebus auferre non valens,
vacuum esse posuit, et omnia corpora ex quibusdam indivisibilibus corporibus
esse composita: propter hoc, quia non videbatur sibi quod ratio posset
assignari quare ens universum magis in una parte esset divisum quam in alia;
ne poneret totum esse continuum, praeelegit ponere ubique totum et totaliter
esse divisum; quod esse non posset si remaneret aliquod divisibile indivisum.
Huiusmodi autem indivisibilia corpora invicem coniungi non possunt, nec esse
ut ponebat, nisi vacuo mediante: quia nisi vacuum inter duo eorum
interveniret, oporteret ex eis duobus unum esse continuum quod ratione
praedicta non ponebat. Sic igitur uniuscuiusque corporis magnitudinem
constitutam dicebat ex illis indivisibilibus corporibus implentibus
indivisibilia spatia, et ex quibusdam spatii vacuis ipsis indivisibilibus
corporibus interiacentibus, quae quidem poros esse dicebat. |
Pour
bien comprendre cette opinion, nous devons nous souvenir de ce que dit le
Philosophe au livre I de la Génération,
où il en traite plus longuement. En effet, que certains philosophes ont
affirmé que l’univers était un seul être continu et immobile, car,
disaient-ils, il semble que le mouvement ne peut pas exister s’il n’y a pas
de vide; et ils ne pouvaient pas non plus comprendre autrement qu’à partir du
vide la distinction des choses et la rupture de continuité qui est nécessaire
pour expliquer la diversité des corps; mais ils affirmaient que le vide ne
peut exister en aucune façon. Alors vint Démocrite, qui, étant d’accord avec
leurs raisons et ne pouvant pas nier l’existence du mouvement dans les
choses, a dit que le vide existait et que tous les corps étaient composés de
corps indivisibles; et parce qu’il ne lui semblait pas possible d’expliquer
pourquoi l’univers serait fragmenté davantage à un endroit qu’à un autre,
pour éviter de dire que l’univers est continu, il a préféré affirmer qu’il
est totalement divisé partout, ce qui ne serait pas possible s’il restait
quelque chose qui est divisible mais non divisé. Mais ces corps indivisibles
ne peuvent pas être joints ni être comme il l’affirmait, à moins d’être
séparés par un vide, car s’il n’y avait pas un vide entre deux d’entre eux,
il faudrait qu’ils forment un seul corps continu, ce qu’il évitait de dire
pour la raison ci-dessus. Ainsi donc, il disait que les dimensions de tout
corps sont constituées par ces corps indivisibles qui remplissent des espaces
indivisibles et par des espaces vides, qu’il appelait des pores, situés entre
ces corps indivisibles. |
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[81680] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 3 Ex quo patet quod cum vacuum sit non ens, et plenum
sit ens, non magis ponebat rei constitutionem ens quam non ens: quia nec
corpora magis quam vacuum, nec vacuum magis quam corpora; sed ex duobus simul
dicebat, ut dictum est corpus constitui. Unde praedicta duo ponebat rerum
causas sicut materiam. |
Il est
donc évident que, puisque le vide est du non-être et que le plein est de
l’être, il affirmait qu’une chose n’est pas davantage constituée d’être que
de non-être, car les corps n’existent pas plus que le vide, ni le vide plus
que les corps, mais qu’un corps est composé des deux en même temps, comme on
l’a dit. Il affirmait donc que les deux étaient causes des choses en tant que
matière. |
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[81681] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 4 Deinde cum dicit et quemadmodum hic ostendit in quo conveniebant
praedicti philosophi cum antiquis philosophis, qui ponebant unam tantum
materiam. Ostendit autem quod conveniebant cum eis in duobus. Primo quidem,
quia sicut sunt ponentes unam materiam, et ex illa materia una generabant
aliam secundum diversas materiae passiones, quae sunt rarum et densum, quae
accipiebant ut principia omnium aliarum passionum; ita et isti, scilicet
Democritus et Leucippus, dicebant, quod causae differentes erant aliorum,
scilicet corporum constitutorum ex indivisibilibus, videlicet quod per
aliquas differentias illorum indivisibilium corporum et pororum diversa entia
constituebantur. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : De même que ceux, etc.,
il montre en quoi ces derniers philosophes étaient d’accord avec les anciens
philosophes, qui affirmaient l’existence d’une seule matière. Et il montre
qu’ils étaient en accord sur deux points. En premier parce que, de même que
les anciens supposaient une seule matière, de laquelle une autre était
engendrée selon les diverses affections de la matière, qui sont le raréfié et
le dense, qu’ils pensaient être les principes de toutes les affections, ainsi ces philosophes, Démocrite et
Leucippe, disaient que des causes différentes expliquaient « les
autres », à savoir les corps constitués des éléments indivisibles,
c'est-à-dire que les êtres différents étaient constitués par certaines
différences entre ces corps indivisibles et entre les pores. |
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[81682] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 5 Eas autem differentias dicebant esse, unam secundum figuram,
quae attenditur ex hoc quod aliquid est angulatum, circulare et rectum: aliam
secundum ordinem quae est secundum prius et posterius: aliam secundum
positionem, quae est secundum ante et retro, dextrum et sinistrum, sursum et
deorsum. Et sic dicebant quod unum ens differt ab alio vel rhysmo
idest figura, vel diathyge idest ordine, vel trope idest
positione. |
Ils
disaient que ces différences provenaient d’abord de la forme, que l’on
reconnaît du fait que les choses sont anguleuse, circlaires ou droites;
ensuite de l’ordre, qui consiste dans l’avant ou l’après, et enfin de la
position, pour laquelle on considère l’avant et l’arrière, la droite et la
gauche, le haut et le bas. Ainsi donc, ils disaient qu’un être diffère d’un
autre par la configuration, c'est-à-dire
la forme, par l’arrangement, c'est-à-dire
l’ordre, et par la tournure, c'est-à-dire
par la position. |
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[81683] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 6 Et hoc probat per exemplum in literis Graecis, in
quibus una litera differt ab alia figura: sicut et in nostris differt una ab
altera: a enim differt ab n, figura; an vero et na, differunt secundum
ordinem, nam una ante aliam ordinatur. Una etiam differt ab altera positione,
ut z ab n, sicut et apud nos videmus quod semivocales post liquidas poni non
possunt ante quas ponuntur mutae in eadem syllaba. Sicut ergo propter
triplicem diversitatem in literis ex eisdem literis diversimode se habentibus
fit tragoedia et comoedia, ita ex eisdem corporibus indivisibilibus
diversimode habentibus fiunt diversae species rerum. |
Et à
titre de preuve, il donne l’exemple de lettres grecques, qui diffèrent l’une
de l’autre par la forme; dans notre alphabet aussi, l’une diffère de
l’autre : en effet, A diffère de N par la forme, et AN diffère de NA par
l’ordre du fait qu’une lettre vient avant l’autre. Une lettre peut aussi
différer de l’autre par la position, comme Z et N : nous voyons aussi
dans notre langue qu’une semi-voyelle ne peut pas venir après une liquide qui
est précédée d’une muette dans la même syllabe[4]. Donc, de même que, par suite de
ces trois différences entre les lettres, les mêmes lettres disposées
différemment peuvent produire une tragédie ou une comédie, ainsi les mêmes
corps indivisibles arrangés différemment produisent les diverses espèces de
choses. |
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[81684] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 7 Aliud vero in quo conveniebant isti philosophi cum
antiquis est, quod sicut antiqui neglexerunt ponere causam ex qua motus inest
rebus, ita et isti, licet illa indivisibilia corpora dicerent esse per se
mobilia. Sic ergo patet quod per praedictos philosophos nihil dictum est nisi
de duabus causis, scilicet de causa materiali ab omnibus, et de causa movente
a quibusdam. |
Une
autre chose sur laquelle les philosophes à l’étude étaient d’accord avec les
anciens est que, de même que ces derniers ont négligé d’affirmer une cause
pour laquelle le mouvement existe dans les ch oses, ils ont fait de même,
bien qu’ils aient dit que ces corps indivisibles sont essentiellement
mobiles. Ainsi donc, il est évident que les philosophes en question n’ont
parlé que de deux causes, car tous ont parlé de la cause matérielle, et
certains ont parlé de la cause motrice. |
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[81685] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 8 Deinde cum dicit in his autem hic ponit opiniones
Pythagoricorum ponentium numeros esse substantias rerum. Et circa hoc duo
facit. Primo ponit opiniones de rerum substantia. Secundo de rerum
principiis, ibi, sed cuius gratia advenimus. Circa primum ponit duo, ex
quibus inducebantur ad ponendum numeros esse rerum substantias. Secundum
ponit ibi, amplius autem harmoniarum et cetera. Dicit ergo quod Pythagorici
philosophi fuerunt, in his, idest, contemporanei aliquibus dictorum
philosophorum, et ante hos, quia fuerunt quidam quibusdam priores.
Sciendum est autem duo fuisse philosophorum genera. Nam quidam vocabantur
Ionici, qui morabantur in illa terra, quae nunc Graecia dicitur: et isti
sumpserunt principium a Thalete, ut supra dictum est. Alii philosophi fuerunt
Italici, in illa parte Italiae quae quondam magna Graecia dicebatur, quae
nunc Apulia et Calabria dicitur: quorum philosophorum princeps fuit
Pythagoras natione Samius, sic dictus a quadam Calabriae civitate. Et haec
duo philosophorum genera simul concurrerunt. Et propter hoc dicit quod
fuerunt, in his et ante hos. |
Puis
lorsqu’il dit : Parmi eux et avant
eux, etc., il expose les opinions des Pythagoriciens, qui affirmaient que
les nombres sont les substances des choses. Cet exposé comprend deux parties.
En premier, il relate les opinions sur les substances des choses; en
deuxième, les opinions sur les principes des choses, où il dit : Si nous y revenons, etc. (leçon 8).
Pour la première partie, il présente deux raisons qui les amenaient à
affirmer que les nombres sont les substances des choses; il donne la deuxième
raison où il dit : comme ils
voyaient de plus, etc. Il dit donc que les Pythagoriciens ont été des
philosophes parmi eux, c'est-à-dire
contemporains de certains philosophes déjà mentionnés, et avant eux, parce que certains étaient
antérieurs à certains d’entre eux. En effet, certains étaient appelés
Ioniens, parce qu’ils vivaient dans le pays maintenant appelé Grèce, et leurs
débuts remontent à Thalès, comme on l’a dit plus haut. D’autres philosophes
ont été les Italiens, qui vivaient dans la partie de l’Italie qu’on appelait
parfois Grande-Grèce et qui comprend l’Apulie et la Calabre actuelle; le chef
de ces philosophes a été Pythagore, appelé Samien du nom d’une cité de
Calabre [Samos]. Et ces deux genres de philosophes ont vécu en même temps;
c’est pourquoi il dit qu’ils ont été parmi
eux et avant eux. |
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[81686] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 9 Isti autem Italici philosophi, qui et Pythagorici
dicuntur, primi produxerunt quaedam mathematica, ut ea rerum sensibilium
substantias et principia esse dicerent. Dicit ergo, primi, quia
Platonici eos sunt secuti. Ex hoc autem moti sunt ut mathematica introducerent,
quia erant nutriti in eorum studio. Et ideo principia mathematicorum
credebant esse principia omnium entium. Consuetum est enim apud homines, quod
per ea quae noverunt, de rebus iudicare velint. Et quia inter mathematica
numeri sunt priores, ideo conati sunt speculari similitudines rerum
naturalium, et quantum ad esse et quantum ad fieri, magis in numeris quam in
sensibilibus elementis, quae sunt terra et aqua et huiusmodi. Sicut enim
praedicti philosophi passiones rerum sensibilium adaptant passionibus rerum
naturalium, per quamdam similitudinem ad proprietates ignis et aquae et
huiusmodi corporum: ita mathematici adaptabant proprietates rerum naturalium
ad numerorum passiones, quando dicebant quod aliqua passio numerorum est
causa iustitiae, et aliqua causa animae et intellectus, et aliqua causa
temporis, et sic de aliis. Et sic passiones numerorum intelliguntur esse
rationes et principia quaedam omnium apparentium in rebus sensibilibus, et
quantum ad res voluntarias, quod designatur per iustitiam, et quantum ad
formas substantiales rerum naturalium, quod designatur per intellectum et
animam: et quantum ad accidentia, quod designatur per tempus. |
Or, ces
philosophes italiens, également appelés Pythagoriciens, ont été les premiers
à avancer certains concepts mathématiques de manière à dire qu’ils étaient
les substances et les principes des choses sensibles. Il dit donc les premiers parce que les
Platoniciens les ont suivis. S’ils ont été poussés à introduire les
mathématiques, c’est qu’ils étaient nourris dans leur étude, et ils croyaient
donc que les principes des mathématiques étaient les principes de toutes
choses. En effet, les hommes ont l’habitude de vouloir juger des choses
d’après ce qu’ils connaissent. Alors, puisque les nombres sont la première
réalité en mathématiques, ils se sont efforcés de découvrir des ressemblances
avec les choses de la nature, tant quant à l’être que quant au devenir,
davantage dans les nombres que dans les éléments sensibles que sont la terre,
l’eau et ainsi de suite. En effet, de même que les philosophes discutés plus
haut rattachaient les affections des choses sensibles aux affections des
choses naturelles, du fait d’une certaine ressemblance aux propriétés du feu,
de l’eau et des corps du genre, de même les mathématiciens rattachaient les
propriétés des choses naturelles aux propriétés des nombres, quand ils
disaient qu’une certaine propriété des nombres est cause de la justice,
qu’une autre est cause de l’âme et de l’intelligence, qu’une autre est cause
du temps, et ainsi de suite. Et ainsi, ils ont pensé que les propriétés des
nombres sont des raisons et des principes de tout ce qui est apparent dans
les choses sensibles : les réalités volontaires, qui sont nommées ici
justice, les formes substantielles des êtres naturelles, appelées ici âme et
intelligence, et les accidents, signifiés par le temps. |
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[81687] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 10 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit secundum motivum.
Considerabant enim passiones harmoniarum, consonantiarum musicalium et earum
rationes, scilicet proportiones, ex natura numerorum. Unde cum soni
consonantes sint quaedam sensibilia, eadem ratione sunt conati et cetera alia
sensibilia secundum rationem et secundum totam naturam assimilare numeris,
ita quod numeri sunt primi in tota natura. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : comme ils voyaient
de plus, etc., il présente la seconde raison. Ces philosophes étudiaient
en effet les propriétés des harmonies, des notes de musique qui s’accordent
et de leurs rapports, c'est-à-dire
de leurs proportions, d’après la nature des nombres. Alors, puisque les notes
qui s’accordent sont des êtres sensibles, ils se sont efforcés pour la même
raison d’assimiler les autres êtres sensibles aux nombres par leurs notions
et par toute leur nature, de sorte que les nombres soient la réalité première
de toute la nature. |
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[81688] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 11 Et propter hoc etiam aestimaverunt quod principia
numerorum essent principia omnium entium existentium, et totum caelum nihil
aliud esse dicebant nisi quamdam naturam et harmoniam numerorum, idest
proportionem quamdam numeralem, similem proportioni, quae consideratur in
harmoniis. Unde quaecumque habebant confessa, idest manifesta, quae
poterant adaptare numeris et harmoniis adaptabant, et quantum ad caeli
passiones, sicut sunt motus et eclypses et huiusmodi et quantum ad partes,
sicut sunt diversi orbes: et quantum ad totum caeli ornatum, sicut sunt
diversae stellae et diversae figurae in constellationibus. |
Et pour
cette raison, ils ont également estimé que les principes des nombres étaient
les principes de toutes les réalités existantes, et ils disaient que le ciel
tout entier n’est rien d’autre qu’une nature et une harmonie de nombres,
c'est-à-dire une certaine proportion numérique, qui ressemble à la proportion
qu’on trouve dans les harmonies. C’est pourquoi, tout ce qu’ils pouvaient montrer, c'est-à-dire rendre évident,
en l’accordant aux nombres et aux harmonies, ils l’accordaient, tant pour les
phénomènes du ciel, comme les mouvements, les éclipses et ainsi de suite, que
pour ses parties, telles que les diverses sphères, et pour tous les ornements
du ciel, comme les diverses étoiles et les diverses configurations des
constellations. |
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[81689] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 7 n. 12 Et si aliquid deficiebat in rebus manifestis quod
non videretur numeris adaptari, advocabant, idest ipsi de novo
ponebant continuatum esse eis omne negotium, idest ad hoc quod totum
negotium eorum quod erat adaptare sensibilia ad numeros, continuaretur, dum
omnia sensibilia numeris adaptarent, sicut patet in uno exemplo. In numeris
enim denarius videtur esse perfectus, eo quod est primus limes, et comprehendit
in se omnium numerorum naturam: quia omnes alii numeri non sunt nisi quaedam
repetitio denarii. Propter
quod Plato usque ad decem faciebat numerum, ut dicitur quarto physicorum.
Unde et Pythagoras, sphaeras, quae moventur in caelo, dixit decem, quamvis novem
solum harum sint apparentes: quia deprehenduntur septem motibus planetarum,
octava ex motu stellarum fixarum, nona vero ex motu diurno, qui est motus
primus. Sed et Pythagoras addit decimam quae esset antictona idest in
contrarium mota in inferioribus sphaeris, et per consequens in contrarium
sonans. Dicebat enim ex motu caelestium corporum fieri quamdam harmoniam:
unde sicut harmonia fit ex proportione sonorum contrariorum, scilicet gravis
et acuti, ita ponebat quod in caelo erat unus motus in oppositam partem aliis
motibus, ut fieret harmonia. Et secundum hanc positionem motus diurnus
pertinebat ad decimam sphaeram, quae est ab oriente in occidentem, aliis
sphaeris revolutis e contrario ab occidente in orientem. Nona vero secundum
eum esse poterat, quae primo revolvebat omnes sphaeras inferiores in
contrarium primi motus. De his autem quae ad opinionem istam Pythagorae
pertinent, determinatum est diffusius et certius in ultimis libris huius
scientiae. |
Et si
les réalités manifestes manquaient de quelque chose qui ne semblait pas
s’ajuster aux nombres, ils y
suppléaient, c'est-à-dire qu’ils y ajoutaient quelque chose de plus pour
que tout leur système soit continu, c'est-à-dire pour que tout leur travail d’adaptation
des réalités sensibles au nombres se poursuive par l’adaptation de toutes les
réalités sensibles aux nombres, comme on le voit dans un exemple. Dans les
nombres, en effet, la dizaine semble être parfaite du fait qu’elle est la
première limite et englobe la nature de tous les nombres, car tous les autres
nombres ne sont en quelque sorte qu’une répétition de cette dizaine. C’est
pourquoi Platon poussait les nombres jusqu’à 10, comme il est dit au livre IV
des Physiques. Pour cette raison
aussi, Pythagore a dit qu’il y a 10 sphères en mouvement dans le ciel, même
si seulement neuf d’entre elles sont visibles, car sept sont perçues grâce au
mouvement des planètes, la huitième grâce au mouvement des étoiles fixes, et
la neuvième grâce au mouvement solaire, qui est le premier mouvement. Mais
Pythagore en ajoute une dixième, qu’il appelle antichtone, c'est-à-dire ayant un mouvement contraire à celui des
sphères inférieures, et par conséquent une sonorité contraire. Il disait en
effet que le mouvement des corps célestes produit une certaine harmonie; il
s’ensuit que, de même que l’harmonie vient de la proportion entre des sons
contraires, c'est-à-dire graves et aigus, de même il affirmait qu’il y avait
dans le ciel un mouvement en sens opposé des autres mouvements, de manière à
produire une harmonie. Et d’après cette conception, le mouvement solaire se
rattache à la dixième sphère, allant de l’est à l’ouest, alors que les autres
sphères vont en sens contraire, de l’ouest à l’est. Et selon lui, la neuvième
pouvait être la première qui entraînait toutes les sphères intérieures dans
le sens contraire du premier mouvement. Mais ce qui concerne cette opinion de
Pythagore a été traité de façon plus approfondie et plus certaine dans les
derniers livres du présent ouvrage. |
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Leçon 8, texte d’Aristote,
traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Si nous y revenons, c’est pour constater à leur égard comme pour les autres écoles, quels principes ils posent, et comment ces principes tombent sous notre classification. Or, ils paraissent penser que le nombre est principe des êtres sous le point de vue de la matière, en y comprenant les attributs et les manières d’être ; que les éléments du nombre sont le pair et l’impair ; que l’impair est fini, le pair infini ; que l’unité tient de ces deux éléments, car elle est à la fois pair et impair, et que le nombre vient de l’unité ; enfin que les nombres sont tout le ciel. D’autres pythagoriciens disent qu’il y a dix principes, dont voici la liste : Fini et infini, Impair et pair, Unité et pluralité, Droit et gauche, Mâle et femelle, Repos et mouvement, Droit et courbe, Lumière et ténèbres, Bien et mal, Carré et toute figure à côtés inégaux. Alcméon de Crotone paraît avoir professé une doctrine
semblable : il la reçut des Pythagoriciens ou ceux-ci la reçurent de
lui ; car l’époque où il florissait correspond à la vieillesse de
Pythagore ; et son système se rapproche de celui de ces philosophes. Il
dit que la plupart des choses humaines sont doubles, désignant par là leurs
oppositions, mais, à la différence de ceux-ci, sans les déterminer, et
prenant au hasard le blanc et le noir, le doux et l’amer, le bon et le
mauvais, le petit et le grand. Il s’exprima ainsi d’une manière indéterminée
sur tout le reste, tandis que les Pythagoriciens montrèrent quelles sont ces
oppositions et combien il y en a. On peut donc tirer de ces deux systèmes que
les contraires sont les principes des choses et de l’un deux quel est le
nombre et la nature de ces principes. Maintenant comment est-il possible de
les ramener à ceux que nous avons posés, c’est ce qu’eux-mêmes n’articulent
pas clairement ; mais ils semblent les considérer sous le point de vue
de la matière ; car ils disent que ces principes constituent le fonds
dont se composent et sont formés les êtres. Nous en avons dit assez pour
faire comprendre la pensée de ceux des anciens qui admettent la pluralité
dans les éléments de la nature. |
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Lectio 8 |
Leçon 8 [Opinion de
Pythagore sur les principes] (Traduction Georges Comeau, 2010)
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[81690] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 1 Hic ponit opinionem Pythagoricorum de principiis. Et
circa hoc duo facit. Primo ostendit quid circa rerum principia aestimabant.
Secundo ad quod genus causae principia ab eis posita reducuntur, ibi, ab his
igitur ambobus et cetera. Ponit autem circa primum tres opiniones. Secunda
incipit ibi, eorumdem autem alii et cetera. Tertia ibi, quemadmodum videtur.
Dicit ergo primo, quod huius gratia venit ad opiniones Pythagoricorum
recitandas, ut ostenderet per eorum opiniones, quae sunt rerum principia, et
quomodo rerum principia ab eis posita incidunt in causas suprapositas.
Videntur enim Pythagorici ponere numerum esse principium entium sicut
numerum, et passiones numeri esse sicut passiones entium, et sicut habitus;
ut per passiones intelligamus accidentia cito transeuntia, per habitus
accidentia permanentia. Sicut ponebant quod passio alicuius numeri secundum
quam dicitur aliquis numerus par, erat iustitia propter aequalitatem
divisionis, quia talis numerus aequaliter per media dividitur usque ad
unitatem, sicut octonarius in duos quaternarios, quaternarius vero in duos
binarios, et binarius in duas unitates. Et simili modo alia accidentia rerum
assimilabant accidentibus numerorum. |
Il
présente ici l’opinion des Pythagoriciens sur les principes. Il traite ce
sujet en deux parties. Il montre en premier ce qu’ils pensaient au sujet des
principes; en deuxième, à quel genre de cause se ramènent les principes
qu’ils affirmaient, où il dit : On
peut donc tirer, etc. Quant à la première partie, il donne trois
opinions. La deuxième commence où il dit : D’autres pythagoriciens disent, etc, et la troisième où il
dit : Alcméon de Crotone, etc.
Il dit donc en premier que la raison pour laquelle il en vient à relater les
opinions des Pythagoriciens est de montrer, à partir de leurs opinions, quels
sont les principes des choses et comment ceux qu’ils ont affirmés se ramènent
aux causes mentionnées plus haut. En effet, les Pythagoriciens semblent
affirmer que le nombre est principe des êtres en tant que nombre et que les
affections du nombre le sont en tant qu’affections des êtres et en tant que
dispositions, si nous entendons par passions des accidents passagers et par
dispositions des accidents permanents. Ainsi, ils affirmaient que l’affection
par laquelle un nombre est appelé pair est la justice en raison de l’égalité
de la répartition, parce qu’un tel nombre se divise en deux jusqu’à l’unité,
comme le nombre 8 se divise en deux groupes de 4, le nombre 4 en deux groupes
de 2 et le nombre 2 en deux unités[5]. De la même façon, ils trouvaient
une ressemblance entre les autres accidents des choses et ceux des nombres. |
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[81691] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 2 Principia vero numerorum dicebant esse par et impar,
quae sunt primae numerorum differentiae. Paremque numerum dicebant esse
principium infinitatis, imparem vero principium finitatis, sicut exponitur in
tertio physicorum: quia infinitum in rebus praecipue videtur sequi divisionem
continui. Par autem est numerus aptus divisioni. Impar enim sub se numerum
parem concludit addita unitate, quae indivisionem causat. Probat etiam hoc,
quia numeri impares per ordinem sibi additi semper retinent figuram quadrati,
pares autem figuram variant. Ternarius enim unitati quae est principium
numerorum additus facit quaternarium, qui primus est quadratus. Nam bis duo
quatuor sunt. Rursus quaternario quinarius additus, qui est impar, secundum
novenarium constituit, qui est etiam quadratus: et sic de aliis. Si vero
binarius qui est primus par, unitati addatur, triangularem numerum
constituit, scilicet ternarium. Cui si addatur quaternarius, qui est secundus
par, constituit heptangulum numerum, qui est septenarius. Et sic deinceps
numeri pares sibiinvicem additi, figuram non eamdem servant. Et hac ratione
infinitum attribuebant pari, finitum vero impari. Et quia finitum est ex
parte formae, cui competit vis activa, ideo pares numeros dicebant esse
feminas, impares vero masculos. |
Or, ils
disaient que les principes des nombres sont le pair et l’impair, qui sont les
premières différences spécifiques des nombres. Ils disaient aussi que le pair
est le principe de l’infinité et que l’impair est le principe de la finitude,
comme il est expliqué au livre III des Physiques,
car l’infini dans les choses semble découler surtout de la division du
continu. Or, un nombre pair est divisible. En effet, un nombre impair
contient un nombre pair auquel on ajoute une unité, qui le rend indivisible[6]. Il prouve également cet énoncé
du fait que les nombres impairs, additionnés en ordre l’un après l’autre,
gardent toujours la figure du carré[7], alors que les nombres pairs
donnent une forme variable. En effet, si on ajoute 3 à l’unité, qui est le
principe des nombres, cela fait 4, qui est le premier carré, car 4 est égal à
2 fois 2. Ensuite, si à 4 on ajoute 5, qui est un nombre impair, cela fait 9,
qui est également un nombre carré, et ainsi de suite. Mais si 2, qui est le
premier nombre pair, est ajouté à l’unité, cela donne un nombre triangulaire,
soit 3. Ensuite, si on ajoute le deuxième nombre pair, qui est 4, cela donne le
nombre « heptangulaire » 7. Et ainsi, quand on ajoute les nombres
pairs les uns aux autres, une forme identique n’est pas maintenue. Pour cette
raison, ils attribuaient au pair l’infini, et à l’impair le fini. Et parce
que le fini est du côté de la forme, qui possède la puissance active, ils
disaient que les nombres pairs sont féminins, et les nombres impairs
masculins[8]. |
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[81692] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 3 Ex his vero duobus, scilicet pari et impari, finito et
infinito, non solum numerum constituebant, sed etiam ipsum unum, idest
unitatem. Unitas enim et par est virtute et impar. Omnes enim differentiae
numeri unitati conveniunt in virtute, quia quaecumque differentiae numeri in
unitate resolvuntur. Unde in ordine imparium primum invenitur unitas. Et
similiter in ordine parium et quadratorum et perfectorum numerorum, et sic de
aliis numeri differentiis: quia unitas licet non sit actu aliquis numerus,
est tamen omnis numerus virtute. Et sicut unum dicebat componi ex pari et
impari, ita numerum ex unitatibus: caelum vero et omnia sensibilia ex
numeris. Et hic erat ordo principiorum quem ponebant. |
À
partir de ces deux attributs, c'est-à-dire le pair et l’impair, le fini et
l’infini, ils ne constituaient pas seulement les nombres, mais aussi l’un
lui-même, c'est-à-dire l’unité. Celle-ci, en effet, a à la fois la vertu du
pair et celle de l’impair. En effet, toutes les différences spécifiques des
nombres conviennent à la vertu de l’unité, car elles sont toutes absorbées
dans l’unité. C’est pourquoi l’unité vient en premier dans l’ordre des
nombres impairs. Pareillement, elle vient en premier dans l’ordre des nombres
pairs, des carrés et des nombres parfaits, et il en va de même pour les
autres différences spécifiques des nombres; en effet, bien que l’unité ne
soit aucun nombre en acte, elle est virtuellement tous les nombres. Et de
même qu’il disait que l’un est composé du pair et de l’impair, de même l’un
est composé d’unités, et le ciel ainsi que tous les objets sensibles sont
composés de nombres. Tel était l’ordre des principes qu’ils affirmaient. |
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[81693] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 4 Deinde cum dicit eorumdem autem hic ponit aliam
opinionem Pythagoricorum de principiis; dicens, quod de numero eorumdem
Pythagoricorum fuerunt aliqui, qui non posuerunt unam tantum contrarietatem
in principiis, sicut praedicti; sed posuerunt decem principia secundum
coelementationem dicta, idest accipiendo unumquodque illorum cum suo
coelemento, idest cum suo contrario. Et huius positionis ratio fuit, quia non
solum accipiebant prima principia, sed etiam proxima principia singulis rerum
generibus attributa. Ponebant ergo primo finitum et infinitum, sicut et illi
qui praedicti sunt; et consequenter par et impar, quibus finitum et infinitum
attribuitur. Et quia par et impar sunt prima rerum principia, et primo ex eis
causantur numeri, ponebant tertio differentiam numerorum, scilicet unum et
plura, quae duo ex pari et impari causabantur. Et quia ex numero constituebantur
magnitudines, secundum quod in numeris positionem accipiebant (nam secundum
eos punctus nihil aliud erat quam unitas positionem habens, et linea dualitas
positionem habens), ideo consequenter ponebant principia positionum dextrum
et sinistrum. Dextrum enim invenitur perfectum, sinistrum autem imperfectum.
Et ideo dextrum erat ex parte imparis, sinistrum ex parte paris. Quia vero
naturalia super magnitudines mathematicas addunt virtutem activam et
passivam, ideo ulterius ponebant principia masculum et feminam. Masculum enim
ad virtutem activam pertinet, femineum ad passivam: quorum masculum pertinet
ad imparem, femineum vero ad parem numerum, ut dictum est. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : D’autres
pythagoriciens disent, etc., il présente une autre opinion des Pythagoriciens
au sujet des principes, en disant que, parmi les mêmes Pythagoriciens,
certains n’ont pas affirmé qu’il y a une seule opposition de précédents, mais qu’il y a dix principes
« désignés par association d’éléments », c'est-à-dire en prenant chacun
d’eux avec son coélément, qui est son contraire. Et la raison de cette
conception est qu’ils n’admettaient pas seulement les premiers principes,
mais aussi des principes prochains attribués à chacun des genres de choses.
Ils mettaient donc en premier le fini et l’infini, comme les penseurs
mentionnés plus haut, et ensuite le pair et l’impair, auxquels sont attribués
le fini et l’infini. Et puisque le pair et l’impair sont les premiers
principes des choses et qu’ils causent en premier lieu les nombres, ils
plaçaient en troisième la différence entre les nombres, à savoir l’un et le
multiple, qui sont tous deux causés par le pair et l’impair. Et parce que les
nombres constituent des grandeurs, du fait qu’ils supposaient que les nombres
peuvent occuper des positions (car selon eux, le point n’était rien d’autre
que l’unité ayant une position, et la ligne une dualité ayant une position),
ils supposaient donc ensuite, comme principes des positions, la droite et la
gauche. En effet, la droite est considérée parfaite et la gauche imparfaite;
c’est pourquoi la droite était du côté de l’impair et la gauche du côté du
pair. Mais comme les choses naturelles, en plus d’avoir une grandeur
mathématique, ont une vertu active et passive, ils ajoutaient aussi les principes
du masculin et du féminin; en effet, le masculin relève de la vertu active et
le féminin de la vertu passive; des deux, le masculin relève de l’impair et
le féminin du pair, comme on l’a dit. |
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[81694] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 5 Ex virtute autem activa et passiva sequitur in rebus
motus et quies: quorum motus quia deformitatem habet et alteritatem, in
ordine infiniti et paris ponitur, quies vero in ordine finiti et imparis.
Differentiae autem motuum primae sunt circulare et rectum. Et ideo
consequenter rectum ad parem numerum pertinet; unde et lineam rectam
dualitatem esse dicebant. Curvum vero sive circulare ratione uniformitatis
pertinet ad imparem, qui indivisionem ex forma unitatis retinet. |
Mais la
vertu active et la vertu passive produisent dans les choses le mouvement et
le repos; or, le mouvement, comportant la difformité et l’altérité, est rangé
sous l’infini et le pair, alors que le repos est rangé sous le fini et
l’impair. Mais les premières différences spécifiques des mouvements sont le
circulaire et le rectiligne. Il s’ensuit que le rectiligne se rattache au
nombre pair; c’est pourquoi ils disaient que la ligne droite est une dualité.
Mais le courbe ou le circulaire, du fait de son uniformité, se rattache à
l’impair, qui demeure indivisible à cause de la forme de l’unité. |
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[81695] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 6 Nec solum ponebant principia rerum quantum ad
actiones naturales et motus, sed etiam quantum ad actiones animales. Et quantum
quidem ad cognitionem ponebant lucem et tenebras: quantum vero ad appetitum,
bonum et malum. Nam lux est cognitionis principium, tenebra vero ignorantiae
ascribitur. Bonum etiam est in quod appetitus tendit, malum vero a quo
recedit. |
Mais
ils n’affirmaient pas non plus l’existence de principes seulement quant aux
actes et aux mouvements naturels des choses, mais aussi quant aux actes des
animaux. Pour ce qui est de la connaissance, ils prenaient comme principes la
lumière et les ténèbres; pour ce qui est de l’appétit, ils prenaient le bien
et le mal. En effet, la lumière est le principe de la connaissance, et les
ténèbres sont attribuées à l’ignorance; de plus, le bien est ce vers quoi
tend l’appétit, et le mal ce dont il s’éloigne. |
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[81696] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 7 Diversitas autem perfectionis et imperfectionis non
solum in naturalibus et voluntariis virtutibus et motibus invenitur, sed
etiam in magnitudine et figuris. Quae quidem figurae intelliguntur ut
supervenientes substantiis magnitudinum, sicut virtutes motus et actiones
substantiis rerum naturalium. Et ideo quantum ad hoc ponebant principium quadrangulare,
idest quadratum, et altera parte longius. Dicitur autem quadratum figura
constans ex quatuor lateribus aequalibus, cuius quatuor anguli sunt recti; et
provenit talis figura ex ductu alicuius lineae in seipsam. Unde cum ex ipsa unitate causetur, ad numerum
imparem pertinet. Figura vero altera
parte longior dicitur, cuius omnes anguli sunt recti, et latera vicissim sibi
opposita sunt aequalia, non tamen omnia latera sunt aequalia omnibus. Unde
patet quod sicut quadratum consurgit ex ductu unius lineae in seipsam, ita
figura altera parte longior, ex ductu duarum linearum in unam. Et sic
pertinet ad numerum parem, qui primus est dualitas. |
Mais ce
n’est pas seulement dans les vertus et les mouvements naturels volontaires
qu’on trouve une différence entre perfection et imperfection, mais aussi dans
les grandeurs et les figures. Ces figures sont comprises comme étant surajoutées
aux grandeurs des substances, comme les vertus des mouvements et des actions
s’ajoutent aux substances des choses naturelles. C’est pourquoi, à ce sujet,
ils supposaient comme principes le carré
et la figure plus longue dans un sens. Mais on appelle carré une figure
formée de quatre côtés égaux et dont les quatre angles sont droits; et une
telle figure est engendrée par une ligne tracée vers elle-même. Alors, ayant
été causé par l’unité, le carré se ramène au nombre impair. Mais on appelle
la figure plus longue dans un sens[9] celle dont tous les angles sont
droits et dont les côtés opposés entre eux sont égaux, mais dont tous les
côtés ne sont pas égaux entre eux. Il est donc évident que, de même que le
carré est engendré par une ligne tracée vers elle-même, de même la figure
plus longue dans un sens provient de deux lignes tracées vers une seule, et
elle relève donc des nombres pairs, dont le premier est 2. |
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[81697] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 8 Deinde cum dicit quemadmodum hic ponit tertiam
opinionem Pythagoricorum, dicens, quod Alcmaeon Crotoniates, sic dictus a
civitate unde oriundus fuit, videtur suscipere quantum ad aliquid idem quod
praedicti Pythagorici dixerunt, scilicet quod plura contraria sint principia.
Aut enim accepit a Pythagoricis, aut illi ab isto. Et quod utrumque esse
potuerit, patet per hoc quod fuit contemporaneus Pythagoricorum: ita tamen
quod incoepit philosophari Pythagora sene existente. Sed qualitercumque
fuerit, multum similiter enunciavit Pythagoricis. Dixit enim multa quae sunt
humanorum idest multa rerum sensibilium esse in quadam dualitate
constituta, intelligens per dualitatem opposita contrarie. Sed tamen in hoc
differt a praedictis, quia Pythagorici dicebant determinatas contrarietates
esse rerum principia. Sed ille proiecit quasi inordinate ponens quascumque
contrarietates, quae a fortuna ad mentem suam deveniebant, esse rerum
principia: sicut album nigrum, dulce amarum, et sic de aliis. |
Puis
lorsqu’il dit : Alcméon de
Crotone, etc., il donne la troisième opinion des Pythagoriciens : il
dit qu’Alcméon de Crotone, appelé ainsi du nom de sa ville d’origine, semble
avoir repris sous certains aspects la même doctrine que les Pythagoriciens
précédents, à savoir qu’il existe plusieurs principes contraires; ou bien il
a reçu cette doctrine des Pythagoriciens, ou bien ils l’ont reçue de lui. Et
on voit que l’un et l’autre sont possibles, parce qu’il était contemporain
des Pythagoriciens; cependant, il a commencé à s’adonner à la philosophie
lorsque Pythagore était âgé. Mais quel que soit le cas, beaucoup de ses
propos étaient semblables à ceux des Pythagoriciens. Il a dit en effet que
beaucoup de choses humaines,
c'est-à-dire beaucoup de choses sensibles, comportent une certaine dualité,
entendant par là des contraires qui s’opposent. Mais il diffère pourtant des
précédents en ce que les Pythagoriciens disaient que des oppositions
déterminées sont les principes des choses, alors que lui les a prises de
façon quasi désordonnée, affirmant que n’importe quelles oppositions qui lui
sont venues à l’esprit par hasard étaient les principes des choses, comme le
blanc et le noir, le doux et l’amer, et ainsi de suite. |
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[81698] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 9 Deinde cum dicit ab his igitur hic colligit ex
praedictis quid Pythagorici de principiis senserunt, et quomodo principia ab
eis posita ad aliquod genus causae reducantur. Dicit ergo quod ex ambobus
praedictis, scilicet Alcmaeone et Pythagoricis una communis opinio accipi
potest, scilicet quod principia entium sunt contraria; quod non est ab aliis
dictum. Quod intelligendum est circa causam materialem. Nam circa causam
efficientem posuit Empedocles contrarietatem. Antiqui vero naturales,
contraria posuerunt principia, ut rarum et densum; contrarietatem tamen ex
parte formae assignantes. Empedocles vero etsi principia materialia posuerit
quatuor elementa, non tamen posuit ea principia prima materialia ratione
contrarietatis, sed propter eorum naturas et substantiam: isti vero
contrarietatem ex parte materiae posuerunt. |
Puis
lorsqu’il dit : On peut donc
tirer, etc., il résume à partir de ce qui précède les sentiments des
Pythagoriciens au sujet des principes et la manière dont les principes qu’ils
affirmaient se ramènent à un certain genre de causes. Il dit donc qu’on peut
donc admettre que les deux précédents, à savoir Alcméon et les
Pythagoriciens, avaient une opinion commune, qui n’a pas été enseignée par
d’autres : que les contraires sont
les principes des choses. Cet énoncé doit être appliqué à la cause
matérielle, car dans le cas de la cause efficiente, Empédocle a affirmé qu’il
y avait opposition. Cependant, les anciens philosophes de la nature ont
affirmé des principes contraires, comme le raréfié et le dense, en mettant
pourtant l’opposition du côté de la forme. Quant à Empédocle, bien qu’il ait
supposé quatre éléments comme principes matériels, n’a pas affirmé qu’ils
étaient les premiers principes matériels en raison de leur opposition, mais
en raison de leur nature et de leur substance; mais ceux que nous étudions
maintenant ont mis l’opposition du côté de la matière. |
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[81699] Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 8 n. 10 Quae etiam sint ista contraria quae isti posuerunt,
patet ex dictis. Sed quomodo praedicta principia contraria ab eis posita
possunt conduci idest reduci ad praedictas species causarum, non est
manifeste articulatum, idest distincte expressum ab eis. Tamen videtur
quod huiusmodi principia ordinentur secundum speciem causae materialis.
Dicunt enim quod substantia rerum constituitur et plasmatur ab istis
principiis, sicut ex his quae insunt: quod est ratio causae materialis.
Materia enim est ex qua fit aliquid cum insit. Quod quidem dicitur ad
differentiam privationis, ex qua etiam dicitur aliquid fieri, non tamen
inest, sicut dicitur musicum fieri ex non musico. |
On voit
donc, à partir de ce qui précède, quels sont les contraires qu’ils ont
affirmés. Mais comment ces principes contraires qu’ils ont affirmés peuvent
se ramener aux espèces de causes
mentionnées, cela n’est pas articulé de
façon évidente, c'est-à-dire exprimé distinctement par eux. Il semble
pourtant que ces principes se rangent sous l’espèce de la cause matérielle.
Ils disent en effet que la substance des choses est constituée et modelée par
ces principes en tant que principes qui lui sont intérieurs, ce qui est la
notion de cause matérielle. En effet, la matière est ce dont une chose est
faite à l’intérieur. Il dit cela par opposition à la privation, de laquelle
on dit également qu’une chose est faite, mais qui n’est pas à l’intérieur;
c’est ainsi qu’on dit que le musicien est fait du non-musicien. |
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Leçon 9, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau |
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Il en est d’autres qui ont considéré le tout
comme étant un être unique, mais ils diffèrent et par le mérite de
l’explication et par la manière de concevoir la nature de cette unité. Il
n’est nullement de notre sujet, dans cette recherche des principes, de nous
occuper d’eux ; car ils ne font pas comme quelques-uns des physiciens
qui, ayant posé une substance unique, engendrent l’être de cette unité
considérée sous le point de vue de la matière ; ils procèdent
autrement : les physiciens, en effet, ajoutent le mouvement pour
engendrer l’univers ; ceux-ci prétendent que l’univers est
immobile ; mais nous n’en dirons que ce qui se rapporte à notre sujet.
L’unité de Parménide paraît avoir été une unité rationnelle, celle de Mélisse
une unité matérielle, et c’est pourquoi l’un la donne comme finie, l’autre
comme infinie. Xénophane qui le premier parla d’unité (car Parménide passe
pour son disciple), ne s’est pas expliqué d’une manière précise et paraît
étranger au point de vue de l’un et l’autre de ses deux successeurs ;
mais ayant considéré l’ensemble du inonde, il dit que l’unité est Dieu.
Encore une fois, il faut négliger ces philosophes dans la recherche qui nous
occupe – et deux, surtout, dont les idées sont un peu trop grossières,
Xénophane et Mélisse. Parménide paraît avoir eu des vues plus profondes.
Persuadé que, hors de l’être, le non-être n’est rien, il pense que l’être est
nécessairement un, et qu’il n’y a rien autre chose que lui. C’est un point
sur lequel nous nous sommes expliqués plus clairement dans la Physique. Mais
forcé de se mettre d’accord avec les faits, et, en admettant l’unité par la
raison, d’admettre aussi la pluralité par les sens, Parménide en revint à
poser deux principes et deux causes, le chaud et le froid, par exemple le feu
et la terre : il rapporte l’un de ces deux principes, le chaud à l’être,
et l’autre au non-être. Voici le
résultat de ce que nous avons dit, et de tous les systèmes que nous avons
parcourus jusqu’ici : chez les premiers de ces philosophes, un principe
corporel ; car l’eau, le feu et les autres choses de cette nature sont
des corps, principe unique selon les uns, multiple selon les autres, mais
toujours considéré sous le point de vue de la matière ; chez
quelques-uns, d’abord ce principe, et à côté de ce principe, celui du
mouvement, unique dans certains systèmes, double dans d’autres. Ainsi,
jusqu’à l’école italique exclusivement, les anciens philosophes ont parlé de
toutes ces choses d’une manière vague, et n’ont mis en usage, ainsi que nous
l’avons dit, que deux sortes de principes, dont l’un, celui du mouvement, est
regardé tantôt comme unique et tantôt comme double. Quant aux Pythagoriciens,
comme les précédents, ils ont posé deux principes ; mais ils ont en
outre introduit cette doctrine qui leur est propre, savoir : que le
fini, l’infini et l’unité, ne sont pas des qualités distinctes des sujets où
ils se trouvent, comme le feu, la terre et tout autre principe semblable sont
distincts de leurs qualités, mais qu’ils constituent l’essence même des
choses auxquelles on les attribue ; de sorte que le nombre est l’essence
de toutes choses. Ils se sont expliqués sur ces points de la manière que nous
venons de dire ; de plus, ils ont commencé à s’occuper de l’essence des
choses et ont proposé une définition. Cependant, leur essai fut un peu trop
grossier. Ils la définissaient superficiellement. Pour eux, le premier objet
auquel semblait convenir la définition donnée, ils le considéraient comme
l’essence de la chose définie – comme si l’on pensait, par exemple, que le double
est la même chose que le nombre deux, parce que c’est dans le nombre deux que
se rencontre en premier lieu le caractère du double ; mais deux ou
double ne sont pas la même chose, autrement l’unité sera multiple, comme il
arrive dans le système Pythagoricien. Voilà ce qu’on peut tirer des premiers
philosophes et de leurs successeurs. |
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Lectio 9 |
Leçon 9 [Opinions diverses
sur les principes de l’univers entier] (Traduction Georges Comeau, 2010)
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[81700] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 9 n. 1 Hic ponit opiniones philosophorum de toto universo,
sicut de uno ente; et circa hoc duo facit. Primo ponit eorum opiniones in
communi. Secundo ostendit quomodo consideratio huius opinionis ad praesentem
tractatum pertineat, et quomodo non, ibi, igitur ad praesentem et cetera.
Dicit ergo quod aliqui alii philosophi a praedictis fuerunt, qui
enuntiaverunt, de omni, idest de universo quasi de una natura, idest quasi
totum universum esset unum ens vel una natura. Quod tamen non eodem modo
omnes posuerunt, sicut infra patebit. Ipso tamen modo, quo diversificati
sunt, nec bene dixerunt, nec naturaliter. Nullus enim eorum naturaliter
locutus est, quia motum rebus subtrahunt. Nullus etiam bene locutus est, quia
positionem impossibilem posuerunt, et per rationes sophisticas: sicut patet
primo physicorum. |
Il
présente ici les opinions des philosophes sur l’univers entier en tant qu’être
unique, ce qu’il fait en deux parties. En premier, il présente leurs opinions
en général. En deuxième, il montre comment l’étude de cette opinion
appartient au présent traité et comment elle ne lui appartient pas, où il
dit : Il n’est nullement, etc.
Il dit donc que des philosophes, autres que les précédents, qui ont traité du
tout, c'est-à-dire de l’univers,
comme d’une seule nature, c'est-à-dire comme si l’univers entier était un
seul être ou une seule nature. Ils n’ont pourtant pas tous affirmé cela de la
même manière, comme on le verra plus loin. Et dans leurs manières de parler
divergentes, ils n’ont pas parlé correctement et n’ont pas parlé comme
philosophes de la nature. En effet, aucun d’eux n’a parlé comme philosophes
de la nature parce que tous ont nié le mouvement dans les choses. De plus,
aucun n’a parlé correctement parce qu’ils ont affirmé une position impossible
et l’ont étayée par des sophismes, comme on le voit au livre I des Physiques. |
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[81701] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 2 Deinde cum dicit igitur ad hic ostendit quomodo
consideratio huius positionis ad praesentem tractatum pertinet, et quomodo
non. Et primo ostendit quod non pertinet, si consideretur eorum positio.
Secundo ostendit quod pertinet, si consideretur positionis ratio, vel
positionis modus, ibi, sed quidem secundum causam et cetera. Dicit ergo, quod
quia isti philosophi posuerunt tantum unum ens, et unum non potest suiipsius
esse causa, patet, quod ipsi non potuerunt invenire causas. Nam positio, idest
pluralitas, causarum diversitatem in rebus exigit. Unde, quantum ad
praesentem perscrutationem quae est de causis, non congruit ut sermo de eis
habeatur. Secus autem est de antiquis naturalibus, qui tantum ens posuerunt
esse unum, de quibus debet hic sermo haberi. Illi enim ex illo uno generant
multa, sicut ex materia, et sic ponunt causam et causatum. Sed isti de quibus
nunc agitur, alio modo dicunt. Non enim dicunt quod sint omnia unum secundum
materiam, ita quod ex uno omnia generentur; sed dicunt quod simpliciter sunt
unum. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Il n’est
nullement, etc., il montre comment l’étude de cette opinion appartient au
présent traité et comment elle ne lui appartient pas. Et en premier, il
montre qu’elle ne lui appartient pas, si on s’en tient à leur opinion; il
montre qu’elle lui appartient, si on considère la raison, ou le mode, de leur
opinion, où il dit : mais nous
n’en dirons, etc. Il dit donc que, puisque ces philosophes ont affirmé
l’existence d’un être unique et que l’un ne peut pas être la cause de
lui-même, il est évident qu’ils n’ont pas pu trouver des causes. Car
l’affirmation, c'est-à-dire la pluralité, des causes nécessite une diversité
dans les choses. Il s’ensuit que, pour ce qui est de l’étude actuelle, qui
porte sur les causes, il n’est pas pertinent de parler d’eux. Il en va
autrement des anciens physiciens, qui ont seulement affirmé l’existence d’un
seul être, et dont il faut traiter ici. Ces derniers, en effet, engendrent le
multiple à partir de l’un considéré comme matière, et c’est ainsi qu’ils
affirment la cause et l’effet. Mais les autres, dont nous traitons
maintenant, parlent autrement. En effet, ils ne disent pas que toutes choses
sont une par la matière de telle sorte que tout est engendré par l’un, mais
ils disent que toutes choses sont absolument un. |
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[81702] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 3 Et ratio huius diversitatis est, quod antiqui
naturales apponebant motum illis, qui ponebant unum principium et unum ens, dicentes
ipsum esse mobile. Et ideo per aliquem modum motus, sicut per rarefactionem
et condensationem poterant ex illo uno diversa generari. Et per hunc modum
dicebant generari totum universum secundum diversitatem, quae in partibus
eius invenitur. Et tamen quia non ponebant variationem secundum substantiam,
nisi secundum accidentia, ut supra dictum est, ideo relinquebatur quod totum
universum esset unum secundum substantiam, diversificatum tamen secundum
accidentia. Sed isti dicebant illud quod ponebant esse unum penitus immobile.
Et ideo ex illo uno non poterat aliqua diversitas rerum causari. Et propter hoc nec secundum substantiam nec secundum
accidentia pluralitatem in rebus ponere poterant. |
Et la
raison de cette différence est que les anciens physiciens ajoutaient le
mouvement à la conception de ceux qui affirmaient un principe unique et un
être unique, en disant qie celui-ci est mobile. C’est pourquoi ils pouvaient,
par quelque genre de mouvement tel que la raréfaction et la condensation,
engendrer diverses choses à partir de cet un. Et de cette manière, ils
disaient que l’univers entier est engendré dans la diversité qu’on trouve
entre ses parties. Et pourtant, puisqu’ils ne supposaient pas de changement
touchant la substance, mais seulement les accidents, comme on l’a déjà dit,
il restait donc que l’univer entier était un en substance, quoique diversifié
selon les accidents. Mais ceux qui nous occupent maintenant disaient que ce
qu’ils affirmaient être un était absolument immobile. C’est pourquoi la
diversité des êtres ne pouvait pas être causée par cet un. Pour cette raison,
ils ne pouvaient affirmer la pluralité des choses ni pour la substance, ni
pour les accidents. |
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[81703] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 4 Deinde cum dicit sed quidem hic ostendit quomodo
eorum opinio pertineat ad praesentem perscrutationem. Et primo generaliter de
omnibus. Secundo specialiter de Parmenide, ibi, igitur hi. Dicit ergo primo,
quod licet diversitatem rebus auferrent, et per consequens causalitatem, tamen
eorum opinio est propria praesenti inquisitioni, secundum tantum quantum
dicetur: quantum scilicet ad modum ponendi, et quantum ad rationem
positionis. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : mais nous n’en
dirons, etc., il montre comment leur opinion appartient à la présente
étude. Et en premier, il le montre en général pour tous; en deuxième, il le
montre en particulier pour Parménide, où il dit : Encore une fois, il faut, etc. Il dit donc en premier que, même
s’ils niaient la pluralité des choses, et par conséquent la causalité, leur
opinion demeure pertinente pour la présente recherche, seulement dans la
mesure que nous expliquerons, c'est-à-dire quant au mode d’affirmation et
quant à la raison à l’appui de cette position. |
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[81704] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 5 Parmenides enim qui fuit unus ex eis, videtur
tangere unitatem secundum rationem, idest ex parte formae.
Argumentatur enim sic. Quicquid est praeter ens, est non ens: et quicquid est
non ens, est nihil: ergo quicquid est praeter ens est nihil. Sed ens est
unum. Ergo quicquid est praeter unum, est nihil. In quo patet quod
considerabat ipsam rationem essendi quae videtur esse una, quia non potest
intelligi quod ad rationem entis aliquid superveniat per quod diversificetur:
quia illud quod supervenit enti, oportet esse extraneum ab ente. Quod autem
est huiusmodi, est nihil. Unde non videtur quod possit diversificare ens.
Sicut etiam videmus quod differentiae advenientes generi diversificant ipsum,
quae tamen sunt praeter substantiam eius. Non enim participant differentiae
genus, ut dicitur quarto topicorum. Aliter genus esset de substantia
differentiae, et in definitionibus esset nugatio, si posito genere, adderetur
differentia, si de eius substantia esset genus, sicut esset nugatio si
species adderetur. In nullo etiam differentia a specie differret. Ea vero
quae sunt praeter substantiam entis, oportet esse non ens, et ita non possunt
diversificare ens. |
En
effet, Parménide, qui fut l’un d’eux, semble semble parler d’une unité rationnelle, c'est-à-dire du côté de
la forme, car son argumentation est la suivante. Tout ce qui est hors de
l’être est du non-être, et tout ce qui est du non-être n’est rien; donc, tout
ce qui est hors de l’être n’est rien. Mais l’être est un; donc tout ce qui
est hors de l’un n’est rien. Il est évident par là qu’il considérait la
notion même d’existence, qui lui semblait être une, car il ne pouvait pas
comprendre qu’il s’ajoute à la notion d’être quelque chose qui la diversifie,
car ce qui se surajoute à l’être, pensait-il, lui est nécessairement
extérieur. Or, ce qui est extérieur à l’être n’est rien; il ne semble donc
pas que l’être puisse se diversifier. Nous voyons pareillement que les
différences spécifiques qui se surajoutent au genre le diversifient, et
pourtant elles sont extérieures à la substance du genre; en effet, elles ne
participent pas du genre, comme il est dit au livre IV des Topiques. Autrement, le genre
appartiendrait à la substance de la différence spécifique, et si tel était le
cas, il y aurait redondance[10] dans les définitions si, une fois
qu’on affirme le genre, on y ajoutait la différence spécifique, comme il y
aurait redondance si l’espèce était ajoutée au genre. De plus, la différence
spécifique ne diffère en rien de l’espèce. Mais les choses qui sont
extérieures à la substance de l’être sont nécessairement du non-être, et
ainsi, elles ne peuvent pas diversifier l’être. |
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[81705] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 9 n. 6 Sed in hoc decipiebantur, quia utebantur ente quasi
una ratione et una natura sicut est natura alicuius generis; hoc enim est
impossibile. Ens enim non est genus, sed multipliciter dicitur de diversis.
Et ideo in primo physicorum dicitur quod haec est falsa, ens est unum: non
enim habet unam naturam sicut unum genus vel una species. |
Mais
ils se trompaient parce qu’ils prenaient l’être comme une seule notion et une
seule nature, comme on fait pour la nature d’un genre; en effet, cela est
impossible, car l’être n’est pas un genre, mais il se dit de choses diverses
de multiples manières. C’est pourquoi il est dit, au livre I des Physiques, qu’il est faux de dire que
l’être est un; en effet, il n’a pas une nature unique comme un genre ou une
espèce unique. |
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[81706] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 7 Sed Melissus considerabat ens ex parte materiae.
Argumentabatur enim unitatem entis, ex eo quod ens non generatur ex aliquo
priori, quod proprie pertinet ad materiam quae est ingenita. Arguebat enim
sic: quod est generatum, habet principium; ens non est generatum, ergo non
habet principium. Quod autem caret principio, et fine caret; ergo est
infinitum. Et si est infinitum, est immobile: quia infinitum non habet extra
se quo moveatur. Quod autem ens non generetur, probat sic. Quia si generatur,
aut generatur ex ente, aut ex non ente; atqui nec ex non ente, quia non ens
est nihil, et ex nihilo nihil fit. Nec ex ente; quia sic aliquid esset
antequam fieret; ergo nullo modo generatur. In qua quidem ratione patet quod
tetigit ens ex parte materiae; quia non generari ex aliquo prius existente
materiae est. Et quia finitum pertinet ad formam, infinitum vero ad materiam,
Melissus qui considerabat ens ex parte materiae, dixit esse unum ens
infinitum. Parmenides vero, qui considerabat ens ex parte formae, dixit ens
esse finitum. Sic igitur inquantum consideratur ens ratione materiae et
formae, tractare de his pertinet ad praesentem considerationem, quia materia
et forma in numero causarum ponuntur. |
Mais
Mélisse considérait l’être du côté de la matière. En effet, son argument en
faveur de l’unité de l’être était que l’être n’est pas engendré de quelque
chose qui le précède, et cela appartient en propre à la matière, qui n’est
pas engendrée. Son argumentation était la suivante : ce qui est engendré
a un début; l’être n’est pas engendré; donc il n’a pas de début. Mais ce qui
n’a pas de début et n’a pas de fin est infini. Et s’il est infini, il est
immobile, car l’infini n’a rien d’extérieur à lui qui pourrait le mouvoir. Il
prouve ainsi que l’être n’est pas engendré : s’il est engendré, il l’est
ou bien à partir de l’être, ou bien à partir du non-être. Mais il n’est
engendré ni à partir du non-être, car le non-être n’est rien, et rien ne se
fait à partir de rien, ni à partir de l’être, car ainsi une chose existerait
avant de venir à l’être; donc l’être n’est engendré en aucune façon. Dans ce
raisonnement, il est évident qu’il a pris l’être du côté de la matière, car
il appartient à la matière de ne pas être engendrée de quelque chose qui la
précède. Et parce que le fini appartient à la forme et l’infini à la matière,
Mélisse, qui considérait l’être du côté de la matière, a dit qu’il existe un
seul être infini, alors que Parménide, qui considérait l’être du côté de la
forme, a dit que l’être est fini. Ainsi donc, en tant que l’on considère
l’être sous l’aspect de la matière et de la forme, leur étude appartient au
présent traité, car la matière et la forme sont rangées parmi les causes. |
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[81707] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 8 Xenophanes vero qui fuit primus inter dicentes omnia
esse unum, unde etiam Parmenides fuit eius discipulus, non explanavit qua
ratione diceret omnia esse unum, nec sumendo rationem aliquam ex parte materiae,
nec ex parte formae. Et sic de neutra natura scilicet neque de materia neque
de forma visus est tangere hos id est pertingere et adaequare eos
irrationalitate dicendi; sed respiciens ad totum caelum dixit esse ipsum unum
Deum. Antiqui enim dicebant ipsum mundum esse Deum. Unde videns omnes partes
mundi in hoc esse similes, quia corporeae sunt, iudicavit de eis quasi omnia
essent unum. Et sicut praedicti
posuerunt unitatem entium per considerationem eorum quae pertinent ad formam
vel ad materiam, ita iste respiciens ad ipsum compositum. |
Quant à
Xénophane, qui a été le premier à dire que tout est un (car Parménide, lui
aussi, a été son disciple), il n’a pas expliqué pourquoi il disait que tout
est un; il n’a apporté aucun argument, ni du côté de la matière ni du côté de
la forme. On voit ainsi qu’il a été étranger
aux deux natures, soit la matière et la forme; autrement dit, il n’en a
pas traité et n’y a pas adapté son propos, parlant ainsi déraisonnablement,
mais, considérant l’ensemble du ciel, il a dit que celui-ci était un seul
Dieu. Les Anciens disaient en effet que le monde était Dieu. Voyant donc que
toutes les parties du monde se ressemblaient dans le fait d’être corporelles,
il a estimé qu’elles constituaient toutes un être unique. Alors, de même que
les philosophes précédents ont affirmé l’unité des êtres en considérant ce
qui relève soit de la forme, soit de la matière, Xénophane l’a affirmée en
considérant le composé. |
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[81708] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 9 Deinde cum dicit igitur ii his specialiter intendit
dicere quomodo opinio Parmenidis ad perscrutationem praesentem pertineat;
concludens ex praedictis, quod quia diversitatem ab entibus auferebant, et
per consequens causalitatem, quantum ad praesentem quaestionem pertinet,
omnes praetermittendi sunt. Sed duo eorum, scilicet Xenophanes et Melissus,
sunt penitus praetermittendi, quia aliquantulum fuerunt, agrestiores,
idest minus subtiliter procedentes. Sed Parmenides visus est dicere suam
opinionem, magis videns, idest quasi plus intelligens. Utitur enim
tali ratione. Quicquid est praeter ens, est non ens: quicquid est non ens, dignatur
esse nihil idest dignum reputat esse nihil. Unde ex necessitate putat
sequi quod ens sit unum, et quicquid est aliud ab ente, sit nihil. De qua
quidem ratione manifestius dictum est primo physicorum. |
Puis
lorsqu’il dit : Encore une fois,
il faut, etc., il se propose de dire en particulier comment l’opinion de
Parménide intéresse la présente étude. Il conclut de ce qui précède que, parce
qu’ils supprimaient la diversité des êtres, et par conséquent la causalité,
tous doivent être mis de côté pour ce qui concerne la présente question. Mais
deux d’entre eux, soit Xénophane et Mélisse, doivent être tout à fait
écartés, car ils étaient quelque peu plus grossiers,
c'est-à-dire raisonnaient de façon moins subtile. Parménide, cependant,
semble avoir exprimé son opinion de façon plus
profonde, c'est-à-dire avec plus d’intelligence. En effet, son
raisonnement est le suivant. Tout ce qui est hors de l’être est non-être;
mais il est persuadé que tout ce
qui est non-être n’est rien, c'est-à-dire
qu’il ne le considère pas digne d’être quelque chose. Selon lui, il s’ensuit
donc nécessairement que l’être est un et que tout ce qui est autre que l’être
n’est rien. Mais on a traité plus clairement de ce raisonnement au livre I
des Physiques. |
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[81709] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 10 Licet autem Parmenides ista ratione cogatur ad
ponendum omnia esse unum; tamen quia sensui apparebat multitudinem esse in
rebus, coactus sequi ea quae apparent, voluit in sua positione utrique
satisfacere, et apparentiae sensus et rationi. Unde dixit quod omnia sunt unum secundum rationem,
sed sunt plura secundum sensum. Et inquantum ponebat pluralitatem secundum sensum,
potuit in rebus ponere causam et causatum. Unde posuit duas causas, scilicet
calidum et frigidum: quorum unum attribuebat igni, aliud terrae. Et unum
videbatur pertinere ad causam efficientem, scilicet calidum et ignis; aliud
ad causam materialem, scilicet frigidum et terra. Et ne eius positio suae
rationi videretur esse opposita, qua concludebat quod quicquid est praeter
unum, est nihil: dicebat quod unum praedictorum, scilicet calidum, erat ens:
alterum vero quod est praeter illud unum ens, scilicet frigidum, dicebat esse
non ens secundum rationem et rei veritatem, sed esse ens solum secundum
apparentiam sensus. |
Mais
bien que ce raisonnement oblige Parménide à affirmé que le grand tout soit
un, puisque les sens manifestent une multiplicité dans les choses, il a été forcé d’admettre ce que
l’on voit et a voulu, dans son système, satisfaire aux deux, les apparences
des sens et la raison. C’est pourquoi il a dit que toutes choses sont un en
raison, mais plusieurs selon les sens. Et du fait qu’il affirmait la
pluralité selon les sens, il a pu affirmer l’existence de causes et d’effets
dans les choses. Il a donc affirmé deux causes, la chaleur et le froid,
attribuant l’une au feu et l’autre à la terre. Et l’une, soit la chaleur et
le feu, semblait agir comme cause efficiente, tandis que l’autre, le froid et
la terre, jouait le rôle de cause matérielle. Et pour que cette affirmation
ne semble pas opposée à l’argumentation où il avait conclu que tout ce qui
est hors de l’être n’est rien, il disait que l’une de ces causes, à savoir la
chaleur, était l’être, alors que l’autre, le froid, qui est hors de cet être
unique, est du non-être en raison et selon la vérité des choses, mais est de
l’être seulement selon les apparences des sens. |
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[81710] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 11 In hoc autem aliquo modo ad veritatem appropinquat. Nam principium materiale non est ens in actu cui
attribuebat terram; similiter etiam alterum contrariorum est ut privatio, ut
dicitur primo physicorum. Privatio
autem ad rationem non entis pertinet. Unde et frigidum quodammodo est
privatio calidi, et sic est non ens. |
Ainsi,
il s’approche pourtant de la vérité d’une certaine façon. En effet, le
principe matériel n’est pas un être en acte, et il attribuait cette condition
à la terre; pareillement, l’un des contraires est une sorte de privation,
comme il est dit au livre I des Physiques.
Or, la privation appartient à la notion de non-être. Par conséquent, le froid
est d’une certaine manière une privation de chaleur et est ainsi du non-être. |
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[81711] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 12 Deinde cum dicit igitur ex hic recolligit ea, quae
dicta sunt de opinionibus antiquorum; et circa hoc duo facit. Primo
recolligit ea quae dicta sunt de opinionibus antiquorum naturalium. Secundo
quae dicta sunt de opinionibus Pythagoricorum qui mathematicam introduxerunt,
ibi, Pythagorici et cetera. Concludit ergo primo ex dictis, quod ex his
praedictis, qui idem considerabant, scilicet esse causam materialem rerum substantiam,
et qui iam incipiebant per rationem sapere causas rerum inquirendo ipsas,
accepimus eas quae dictae sunt. A primis namque philosophis acceptum est quod
principium omnium rerum est corporeum. Quod patet per hoc, quod aqua et
huiusmodi quae principia rerum ponebant, quaedam corpora sunt. In hoc autem
differebant, quod quidam ponebant illud principium corporeum esse unum
tantum, sicut Thales, Diogenes, et similes. Quidam vero ponebant esse plura,
sicut Anaxagoras, Democritus et Empedocles. Utrique tamen, tam isti qui
ponebant unum, quam illi qui ponebant plura esse, huiusmodi corporea
principia ponebat in specie causae materialis. Quidam vero eorum non solum
causam materialem posuerunt, sed cum ea addiderunt causam unde principium
motus: quidam eam unam ponentes, sicut Anaxagoras intellectum, et Parmenides
amorem: quidam vero duas, sicut Empedocles amorem et odium. |
Puis
lorsqu’il dit : Voici le résultat,
etc., il résume ce qui a été dit des opinions des Anciens, et il le fait
en deux parties : il résume en premier ce qui a été dit des opinions des
anciens physiciens, et en deuxième ce qui a été dit des opinions des
Pythagoriciens, qui ont introduit les mathématiques, où il dit : Quant aux Pythagoriciens, etc. En
premier, il conclut donc de ce qui précède que nous avons vu ce qui a été dit
par ces philosophes, qui avaient une pensée commune, à savoir l’existence
d’une cause matérielle qui est la substance des choses, et qui commençaient
déjà à percevoir les causes des choses en les recherchant. En effet, nous
avons trouvé chez les premiers philosophes que le principes de toutes choses
est corporel; cela est évident du fait que l’eau et les choses du genre,
qu’ils affirmaient être principes des choses, sont des éléments corporels.
Ils différaient cependant en ce que certains affirmaient que ce principe
corporel est unique, comme Thalès, Diogène et leurs semblables, alors que
d’autres disaient qu’il y en a plusieurs, comme Anaxagore, Démocrite et
Empédocle. Mais les uns et les autres, qu’ils aient supposé un principe ou
plusieurs, rangeaient ces principes corporels dans la catégorie de la cause
matérielle. Cependant, certains d’entre eux n’ont pas admis seulement une
cause matérielle, mais y ont ajouté une autre cause, un principe d’origine du
mouvement, unique pour certains, comme l’intelligence pour Anaxagore et
l’amour pour Parménide, et double pour d’autres, comme l’amour et la haine
pour Empédocle. |
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[81712] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 13 Unde patet quod praedicti philosophi qui fuerunt
usque ad Italicos, scilicet Pythagoram, et absque illis idest
separatam opinionem habentes de rebus non communicando opinionibus
Pythagoricorum, obscurius dixerunt de principiis, quia non assignabant ad quod
genus causae huiusmodi principia reducerentur: et tamen utebantur duabus
causis, scilicet principio motus et materia; et alteram istarum, scilicet
ipsam unde principium motus, quidam fecerunt unam, ut dictum est, quidam
duas. |
Il est
donc évident que les philosophes, en allant jusqu’aux Italiques, c'est-à-dire
à Pythagore, « à part de ceux-ci », c'est-à-dire ayant des choses
une opinion distincte et n’ayant aucune part aux opinions des Pythagoriciens,
ont parlé des principes de façon plus obscure, car ils ne précisaient pas à
quel genre de causes se réduisaient ces principes, et pourtant ils faisaient
appel à deux causes, soit le principe du mouvement et la matière, et l’une
des deux, soit le principe d’origine du mouvement, était déclarée unique par certains
et double par d’autres, comme on l’a dit. |
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[81713] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 14 Deinde cum dicit Pythagorici vero hic recolligit
quae dicta sunt a Pythagoricis, et quantum ad id quod erat commune cum praedictis,
et quantum ad id quod erat eis proprium. Commune tamen fuit aliquibus
praedictorum et Pythagoricorum, quod ponerent duo principia aliqualiter eodem
modo cum praedictis. Sicut enim Empedocles ponebat duo principia contraria,
quorum unum erat principium bonorum, et aliud principium malorum, ita et
Pythagorici: ut patet ex coordinatione principiorum contrariorum supposita a
Pythagoricis. |
Ensuite,
lorsqu’il dit : Quant aux
Pythagoriciens, il résume ce qu’ont dit les Pythagoriciens, tant pour ce
qu’ils avaient en commun avec les philosophes précédents que pour ce qu’ils
avaient en propre. Certains de ces derniers avaient en commun avec les
Pythagoriciens le fait d’affirmer deux principes, d’une manière qui était
pareille à la leur sous un aspect. En effet, Empédocle affirmait deux
principes contraires, dont l’un était le principe du bien et l’autre le
principe du mal, et les Pythagoriciens ont fait de même, comme on le voit
dans la coordination de principes contraires qu’ils supposaient. |
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[81714] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 15 In hoc tamen non eodem modo, quia Empedocles illa
principia contraria ponebat in specie causae materialis, ut supra dictum est.
Pythagorici autem addiderunt quod erat eis proprium supra opinionem aliorum;
primo quidem quia dicebant quod hoc quod dico unum finitum et infinitum non
erant accidentia aliquibus aliis naturis, sicut igni aut terrae, aut alicui
huiusmodi. Sed hoc quod dico unum finitum et infinitum, erant substantiae
eorumdem, de quibus praedicabantur. Et ex hoc concludebant quod numerus, qui
ex unitatibus constituitur, sit substantia rerum omnium. Alii vero naturales,
licet ponerent unum et finitum, seu infinitum, tamen attribuebant ista alicui
alteri naturae, sicut accidentia attribuuntur subiecto, ut igni, vel aquae,
vel alicui huiusmodi. |
Mais
ils ne le faisaient pas de la même façon, car Empédocle plaçait ces principes
contraires dans l’espèce de la cause matérielle, comme on l’a dit. Quant aux
Pythagoriciens, ils ont ajouté leurs opinions propres à celles des autres, et
en premier parce qu’ils disaient que « l’un, le fini et l’infini »
ne sont pas les accidents d’autres natures comme le feu, la terre et ainsi de
suite; selon eux, « l’un, le fini et l’infini » étaient la substance
de ces éléments, qui en étaient les attributs. Ils concluaient de là que le
nombre, qui est constitué d’unités, est la substance de toutes choses. Mais
les autres physiciens, même s’ils affirmaient l’existence de l’un et celle du
fini ou de l’infini, attribuaient ceux-ci à une autre nature comme les
accidents sont attribués au sujet, par exemple au feu, à l’eau et ainsi de
suite. |
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[81715] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 16 Secundo addiderunt super alios philosophos, quia
inceperunt dicere et definire de ipso quid est, scilicet substantia et
rerum quidditate. Sed tamen valde simpliciter de hoc tractaverunt,
superficialiter definientes. Non enim attendebant in assignandis
definitionibus nisi unum tantum. Dicebant enim quod si aliquis terminus
dictus inesset alicui primo, quod erat substantia illius rei; sicut si
aliquis aestimet quod proportio dupla sit substantia dualitatis: quia talis
proportio primo in numero binario invenitur. Et quia ens primo inveniebatur
in uno quam in multis, nam multa ex uno constituuntur, ideo dicebant quod ens
est ipsa substantia unius. Sed haec eorum determinatio non erat conveniens:
quia licet dualitas sit dupla, non tamen idem est esse dualitatis et dupli,
ita quod sint idem secundum rationem, sicut definitio et definitum. Si autem
etiam esset verum quod illi dicebant, sequeretur quod multa essent unum.
Contingit enim aliqua multa primo inesse alicui uni, sicut dualitati primo
inest paritas et proportio dupla. Et sic sequitur quod par et duplum sint
idem: similiter quod cuicumque inest duplum sit idem dualitati, ex quo duplum
est dualitatis substantia. Quod quidem etiam et Pythagoricis contingebat. Nam
multa et diversa assignabant quasi unum essent, sicut proprietates numerales
dicebant idem esse cum proprietatibus naturalium rerum. |
Une
deuxième chose qu’ils ont ajoutée aux autres philosophes a été de commencer à
discuter et à définir l’essence des
choses, c'est-à-dire la substance des choses et ce qu’elles sont. Mais
pourtant, ils en ont traité de façon fort simpliste, avec des définitions
superficielles. En effet, quand ils formulaient des définitions, ils ne
considéraient qu’un seul point. Ils disaient en effet que, si un terme donné
se trouvait en premier dans un objet, il était la substance de cet objet;
c’est comme si on pensait que la proportion du double est la substance du
nombre 2, parce que cette proportion se trouve en premier dans le nombre 2.
Et puisque l’être se trouve dans l’un avant de se trouver dans le multiple
(car le multiple est constitué d’unités), ils disaient que l’être est la
substance même de l’un. Mais cette conclusion qu’ils tiraient ne convenait
pas; en effet, bien que le nombre 2 soit double, le double n’est pas la même
chose que 2 de telle sorte qu’ils soient un en raison, comme la définition et
l’objet défini sont un. Si cependant ce qu’ils disaient était vrai, il
s’ensuivrait que le multiple est un; il arrive en effet qu’une réalité
multiple se trouve en premier dans quelque chose d’un, comme la parité et la
qualité de double se trouvent en premier dans le nombre 2. Et ainsi, il
s’ensuit que le pair et le double sont la même chose, et également que tout
ce qui est double est la même chose que le nombre 2, du fait que le double
est la substance du nombre 2. Pour les Pythagoriciens, c’est également ce qui
arrivait. En effet, ils considéraient des choses multiples et diverses comme
si elles étaient un, de même qu’ils disaient que les propriétés des nombres
sont la même chose que les propriétés des êtres naturels. |
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[81716] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 9 n. 17 Sic igitur concludit quod tot est accipere a
prioribus philosophis, qui posuerunt tantum unum principium materiale, et ab
aliis posterioribus qui posuerunt plura principia. |
Ainsi
donc, il conclut que voilà ce qu’on peut retenir des anciens philosophes, qui
ont affirmé l’existence d’un seul principe matériel, et d’autres venus plus
tard, qui ont affirmé plusieurs principes. |
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Leçon 10, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau |
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Après ces différentes philosophies,
parut la philosophie de Platon, qui suivit en beaucoup de points ses
devanciers, mais qui eut aussi ses points de doctrine particuliers, et alla
plus loin que l’école italique. Dès sa jeunesse, Platon se familiarisa dans
le commerce de Cratyle avec les opinions d’Héraclite, que toutes les choses
sensibles sont dans un perpétuel écoulement, et qu’il n’y a pas de science de
ces choses ; et dans la suite, il garda ces opinions. D’une autre part,
Socrate s’étant occupé de morale, et non plus d’un système de physique, et
ayant d’ailleurs cherché dans la morale ce qu’il y a d’universel, et porté le
premier son attention sur les définitions, Platon qui le suivit et le
continua fut amené à penser que les définitions devaient porter sur un ordre
d’êtres à part et nullement sur les objets sensibles ; car comment une
définition commune s’appliquerait-elle aux choses sensibles, livrées à un
perpétuel changement ? Or, ces autres êtres, il les appela Idées, et dit
que les choses sensibles existent en dehors des idées et sont nommées d’après
elles ; car il pensait que toutes les choses d’une même classe tiennent
leur nom commun des idées, en vertu de leur participation avec elles. Du
reste, le mot Participation est le seul changement qu’il
apporta ; les Pythagoriciens, en effet, disent que les êtres sont à
l’imitation des nombres, Platon en participation avec les idées. Comment se
fait maintenant cette participation ou cette imitation des idées ? C’est
ce que celui-ci et ceux-là ont également négligé de rechercher. De plus,
outre les choses sensibles et les idées, il reconnaît des êtres
intermédiaires qui sont les choses mathématiques, différentes des choses
sensibles en ce qu’elles sont éternelles et immuables, et des idées en ce
qu’elles admettent un grand nombre de semblables, tandis que toute idée en
elle-même a son existence à part. Voyant dans les idées les raisons des
choses, il pensa que leurs éléments étaient les éléments de tous les êtres.
Les principes dans ce système sont donc, sous le point de vue de la matière,
le grand et le petit, et sous celui de l’essence, l’unité ; et en tant
que formées de ces principes et participant de l’unité, les idées sont les
nombres. Ainsi, en avançant que l’unité est l’essence des êtres et que rien autre
chose que cette essence n’a le titre d’unité, Platon se rapprocha des
pythagoriciens. Comme eux, il dit que les nombres sont les causes des choses
et de leur essence ; mais faire une dualité de cet infini qu’ils
regardaient comme un, et composer l’infini du grand et da petit, voilà ce qui
lui est propre – avec cette supposition que les nombres existent en dehors
des choses sensibles, tandis que les pythagoriciens disent que les nombres
sont les choses mêmes, et ne donnent pas aux choses mathématiques un rang
intermédiaire. Cette existence que Platon attribue à l’unité et au nombre en
dehors des choses, à la différence des pythagoriciens, ainsi que
l’introduction des idées, est due à ses recherches logiques (car les premiers
philosophes étaient étrangers à la dialectique) ; et il fut conduit à
faire une dyade de cette autre nature différente de l’unité, parce que les
nombres, à l’exception des nombres primordiaux, s’engendrent aisément de
cette dyade, comme d’une sorte de matière. Cependant, les choses se passent
autrement, et cela est contraire à la raison. Dans ce système, on fait avec
la matière un grand nombre d’êtres, et l’idée n’engendre qu’une seule
fois ; mais au vrai, d’une seule matière on ne fait qu’une seule table,
tandis que celui qui apporte l’idée, tout en étant un lui-même, en fait un
grand nombre. Il en est de même du mâle à l’égard de la femelle ; la
femelle est fécondée par un seul accouplement, tandis que le mâle en féconde
plusieurs : or, cela est l’image de ce qui a lieu pour les principes
dont nous parlons. C’est ainsi que Platon s’est prononcé sur ce qui fait
l’objet de nos recherches : il est clair, d’après ce que nous avons dit,
qu’il ne met en usage que deux principes, celui de l’essence et celui de la
matière ; car les idées sont pour les choses les causes de leur essence,
comme l’unité l’est pour les idées : Et quelle est la matière ou le
sujet auquel s’appliquent les idées dans les choses sensibles et l’unité dans
les idées ? C’est cette dyade, composée du grand et du petit : de
plus il attribua à l’un de ces deux éléments la cause du bien, à l’autre la
cause du mal, de la même manière que l’ont fait dans leurs recherches
quelques-uns des philosophes précédents, comme Empédocle et Anaxagore. |
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Lectio 10 |
Leçon 10 [Opinion de Platon
et cause formelle] (Traduction Georges Comeau, 2010)
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[81717] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 1 Positis opinionibus antiquorum de causa materiali et
efficiente, hic tertio ponit opinionem Platonis, qui primo manifeste induxit
causam formalem. Et dividitur in partes duas. Primo enim ponit opinionem
Platonis. Secundo colligit ex omnibus praedictis quid de quatuor generibus
causarum ab aliis philosophis sit positum, ibi, breviter et recapitulariter
et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit opinionem Platonis de rerum
substantiis. Secundo de rerum principiis, ibi, quoniam autem species et
cetera. Circa primum duo
facit. Primo ponit opinionem Platonis quantum ad hoc quod posuit ideas.
Secundo quantum ad hoc quod posuit substantias medias, scilicet mathematica
separata, ibi, amplius autem praeter sensibilia. Dicit ergo primo, quod post
omnes praedictos philosophos supervenit negocium Platonis, qui immediate
Aristotelem praecessit. Nam Aristoteles eius discipulus fuisse perhibetur.
Plato siquidem in multis secutus est praedictos philosophos naturales,
scilicet Empedoclem, Anaxagoram et alios huiusmodi, sed alia quaedam habuit
propria praeter illos praedictos philosophos, propter philosophiam Italicorum
Pythagoricorum. |
Après avoir exposé
les opinions des Anciens sur les causes matérielle et efficiente, il expose
ici, en troisième, l’opinion de Platon, qui a été le premier à introduire de
façon claire la cause formelle. Et cet exposé se divise en deux. En effet, il
énonce en premier l’opinion de Platon. En deuxième, il recueille de tout ce
qui a été dit ce qui a été affirmé des quatre genres de causes par les autres
philosophes, où il dit : Nous
venons de voir, etc. (leçon 11). Il traite la première section en deux
parties : en premier, il présente l’opinion de Platon sur les substances
des choses; en deuxième, son opinion sur les principes des choses, où il
dit : Voyant dans les idées, etc.
Il traite la première partie en deux points. En premier, il énonce l’opinion
de Platon quant à sa doctrine des idées; en deuxième, quant à sa doctrine des
substances intermédiaires, c'est-à-dire aux êtres mathématiques séparés, où
il dit : De plus, outre les choses, etc. Il dit donc en premier que, après
tous les philosophes précédents, sont venus les travaux de Platon, qui fut le
prédécesseur immédiat d’Aristote, car il est admis qu’Aristote a été son
disciple. Il se trouve que Platon a suivi sue bien des points les philosophes
de la nature déjà mentionnés, soit Empédocle, Anaxagore et les autres du
genre, mais il a eu aussi ses propres doctrines en plus de celles des
philosophes susmentionnés, à cause de la philosophie des Pythagoriciens de
l’Italie. En effet, comme il faisait des efforts pour rechercher la vérité,
il a visité les philosophes de toute la terre pour connaître leurs doctrines.
C’est pourquoi il est allé à Tarente, en Italie, et a été instruit des
opinions de Pythagore par un disciple de celui-ci, Archytas de Tarente. |
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[81718] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 2 Cum enim naturales philosophos, qui in Graecia
fuerunt, sequi videret, et intra eos aliqui posteriores ponerent omnia
sensibilia semper esse in fluxu, et quod scientia de eis esse non potest,
quod posuerunt Heraclitus et Cratylus, huiusmodi positionibus tamquam novis
Plato consuetus, et cum eis conveniens in hac positione ipse posterius ita
esse suscepit, unde dixit particularium scibilium scientiam esse
relinquendam. Socrates etiam, qui fuit magister Platonis, et discipulus
Archelai, qui fuit auditor Anaxagorae, propter hanc opinionem, quae suo
tempore surrexerat, quod non potest esse de sensibilibus scientia, noluit
aliquid de rerum naturis perscrutari, sed solum circa moralia negociatus est.
Et ipse prius incepit in moralibus quaerere quid esset universale, et
insistere ad definiendum. |
En effet, comme il a
semblé suivre les philosophes de la nature qui vivaient en Grèce, et comme
certains des plus tardifs parmi eux ont affirmé que tous les êtres sensibles
fluctuent sans cesse et qu’on ne peut pas avoir de science à leur sujet (c’est
ce qu’Héraclite et Cratyle ont affirmé), Platon, ayant été informé de ces
doctrines nouvelles, a été d’accord avec elles, et il a lui-même adopté cette
doctrine plus tard; c’est pourquoi il a dit qu’il faut renoncer à la science
des objets de connaissance particuliers. Quant à Socrate, qui a été le maître
de Platon, le disciple d’Archélaos et l’auditeur d’Anaxagore[11], à cause de l’opinion qui est apparue en son temps
et selon laquelle on ne peut pas avoir de science des objets sensibles, il n’a
voulu faire aucune étude de la nature des choses, mais il s’est uniquement
intéressé à la morale. Et il a d’abord commencé par rechercher en morale ce
qui est universel et par s’efforcer de définir les termes. |
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[81719] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 10 n. 3 Unde et Plato tamquam eius auditor, recipiens
Socratem, idest sequens suscepit hoc ad inquirendum in rebus naturalibus,
quasi in eis hoc posset evenire, ut universale in eis acciperetur de quo
definitio traderetur, ita quod definitio non daretur de aliquo sensibilium,
quia cum sensibilia sint semper transmutantium, idest transmutata, non
potest alicuius eorum communis ratio assignari. Nam omnis ratio oportet quod
et omni et semper conveniat, et ita aliquam immutabilitatem requirit. Et ideo
huiusmodi entia universalia, quae sunt a rebus sensibilibus separata, de
quibus definitiones assignantur, nominavit ideas et species existentium
sensibilium: ideas quidem, idest formas, inquantum ad earum
similitudinem sensibilia constituebantur: species vero inquantum per earum
participationem esse substantiale habebant. Vel ideas inquantum erant
principium essendi, species vero inquantum erant principium cognoscendi. Unde
et sensibilia omnia habent esse propter praedictas et secundum eas. Propter
eas quidem inquantum ideae sunt sensibilibus causae essendi. Secundum eas
vero inquantum sunt eorum exemplaria. |
C’est pourquoi
Platon, en tant qu’auditeur de Socrate, qui
le suivit, c'est-à-dire reçut sa doctrine et la continua pour rechercher
s’il est possible de trouver, dans les choses de la nature, une sorte d’être
universel dont on puisse donner une définition, de telle sorte que la
définition ne porte pas sur l’un des objets sensibles, car puisque les
sensibles sont en perpétuel changement,
on ne peut pas attribuer une notion générale à l’un d’entre eux. En
effet, toute notion doit convenir en tout temps et à tout objet, et elle
exige donc une certaine immuabilité. C’est pourquoi il a donné le nom d’idées
et d’espèces des sensibles existants à ces êtres universels, séparés des
choses sensibles, auxquels des définitions sont attribuées : des idées, c'est-à-dire des formes, du
fait que les sensibles sont façonnés à leur ressemblance, et des espèces,
parce que c’est en y participant que les choses possèdent leur être
substantiel. Ou encore, ces êtres sont des idées en tant qu’ils sont
principes d’existence, et des espèces en tant qu’ils sont principes de
connaissance. C’est pourquoi tous les sensibles possèdent l’être à cause des
idées et en conformité avec elles : à cause d’elles, du fait que les
idées sont causes de l’existence des sensibles; en conformité avec elles, du
fait que les idées sont leurs modèles. |
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[81720] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 4 Et quod hoc sit verum, patet ex eo, quod singulis
speciebus attribuuntur multa individua univocorum, idest multa
individua univocae speciei praedicationem suscipientia et hoc secundum
participationem; nam species, vel idea est ipsa natura speciei, qua est existens
homo per essentiam. Individuum autem est homo per participationem, inquantum
natura speciei in hac materia designata participatur. Quod enim totaliter est
aliquid, non participat illud, sed est per essentiam idem illi. Quod vero non
totaliter est aliquid habens aliquid aliud adiunctum, proprie participare
dicitur. Sicut si calor esset calor per se existens, non diceretur
participare calorem, quia nihil esset in eo nisi calor. Ignis vero quia est
aliquid aliud quam calor, dicitur participare calorem. |
Et il est évident
que cela est vrai du fait qu’on attribue à chaque espèce toutes les choses d’une même classe, c'est-à-dire de nombreux
individus d’une espèce univoque qui reçoivent une attribution, et ce par
participation; car l’espèce, ou l’idée, est la nature même de l’espèce, qui
fait exister l’homme par essence[12]. Quant à l’individu, il est l’homme par
participation, en tant qu’une participation à la nature de l’espèce existe
dans une matière donnée. En effet, ce qui est totalement une chose ne participe
pas à une autre mais est identique à cette chose par essence. Par contre, on
dit au sens propre qu’une chose participe lorsqu’elle n’est pas totalement
cette chose, mais qu’une autre réalité y est ajoutée; par exemple, si la
chaleur était la chaleur existant en soi, on ne dirait pas qu’elle participe
de la chaleur, parce qu’il n’y aurait en elle rien d’autre que la chaleur; on
dit par contre que le feu, parce qu’il est autre chose que la chaleur,
participe de la chaleur. |
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[81721] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 10 n. 5 Similiter autem cum idea hominis separata nihil
aliud habeat nisi ipsam naturam speciei, est essentialiter homo. Et propterea
ab eo vocabatur per se homo. Socrates vero vel Plato, quia habet praeter
naturam speciei principium individuans quod est materia signata, ideo dicitur
secundum Platonem participare speciem. |
Pareillement,
puisque l’idée séparée de l’homme n’inclut rien d’autre que la nature même de
l’espèce, elle est essentiellement homme; pour cette raison, Platon l’appelait
l’homme en soi. Mais Socrate ou Platon, parce qu’ils ont en plus de la nature
de l’espèce un principe d’individualité qui est une matière donnée, sont dits
participer de l’espèce, selon Platon. |
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[81722] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 10 n. 6 Hoc autem nomen participationis Plato accepit a
Pythagora. Sed tamen transmutavit ipsum. Pythagorici enim dicebant numeros
esse causas rerum sicut Platonici ideas, et dicebant quod huiusmodi
existentia sensibilia erant quasi quaedam imitationes numerorum. Inquantum enim numeri qui de se positionem non
habent, accipiebant positionem, corpora causabant. Sed quia Plato ideas
posuit immutabiles ad hoc quod de eis possent esse scientiae et definitiones,
non conveniebat et in ideis uti nomine imitationis. Sed loco eius usus est
nomine participationis. Sed tamen est sciendum, quod Pythagorici, licet
ponerent participationem, aut imitationem, non tamen perscrutati sunt
qualiter species communis participetur ab individuis sensibilibus, sive ab
eis imitetur, quod Platonici tradiderunt. |
Or, Platon a reçu de
Pythagore le mot « participation », mais il en a modifié le sens.
Les Pythagoriciens disaient en effet que les nombres sont les causes des
choses, comme Platon l’a dit des idées, et ils disaient que les êtres
sensibles étaient des genres d’imitations des nombres. Les nombres, en effet,
qui n’ont pas de positions en tant que tels, assumaient des positions et
causaient ainsi les corps. Mais Platon, ayant affirmé l’existence d’idées immuables
de sorte qu’elles puissent être des objets de science et de définition, ne
les a pas suivis en parlant d’imitation dans le cas des idées; il a plutôt
employé le mot « participation ». Il faut cependant savoir que les
Pythagoriciens, même s’ils ont affirmé qu’il y avait participation ou
imitation, n’ont pas étudié comment les individus sensibles participent de
l’espèce commune ou en sont l’imitation, alors que cela a été enseigné par
les Platoniciens. |
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[81723] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 10 n. 7 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit opinionem
Platonis de mathematicis substantiis: et dicit quod Plato posuit alias
substantias praeter species et praeter sensibilia, idest mathematica; et
dixit quod huiusmodi entia erant media trium substantiarum, ita quod erant
supra sensibilia et infra species, et ab utrisque differebant. A sensibilibus
quidem, quia sensibilia sunt corruptibilia et mobilia, mathematica vero
sempiterna et immobilia. Et
hoc accipiebant ex ipsa ratione scientiae mathematicae, nam mathematica
scientia a motu abstrahit. Differunt vero mathematica a speciebus, quia in
mathematicis inveniuntur differentia secundum numerum, similia secundum
speciem: alias non salvarentur demonstrationes mathematicae scientiae. Nisi enim essent duo trianguli eiusdem speciei, frustra
demonstraret geometra aliquos triangulos esse similes; et similiter in aliis
figuris. Hoc autem in speciebus non accidit. Nam cum in specie separata nihil aliud sit nisi
natura speciei, non potest esse singularis species nisi una. Licet enim alia
sit species hominis, alia asini, tamen species hominis non est nisi una, nec
species asini, et similiter de aliis. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : De plus, outre les choses
sensibles, il présente l’opinion de Platon sur les substances
mathématiques, en disant que Platon a affirmé l’existence d’autres substances
en plus des espèces et en plus des choses sensibles : ce sont les êtres
mathématiques. Et il a dit que ces êtres étaient le milieu entre les trois
substances, se trouvant au-dessus des choses sensibles et au dessous des
espèces, et différant des unes et des autres. Ils diffèrent des sensibles
parce que ceux-ci sont corruptibles et mobiles alors que les êtres
mathématiques sont perpétuelles et immobiles. Et ils tiraient cette
conclusion de la notion même de la science mathématique, car celle-ci fait
abstraction du mouvement. Les êtres mathématiques diffèrent également des
espèces, car on constate que les êtres mathématiques sont différents en
nombre mais semblables en espèce; si cela n’était pas vrai, les
démonstrations des mathématiques ne tiendraient pas. En effet, si deux
triangles n’étaient pas de la même espèce, le géomètre démontrerait en vain
que des triangles sont semblables, et il en va de même pour les autres
figures. Mais il n’en va pas de même pour les espèces. En effet, puisque
l’espèce séparée ne contient rien d’autre que la nature de l’espèce, une
espèce particulière ne peut être qu’unique : bien que l’espèce de l’homme
est autre que l’espèce de l’âne, l’espèce de l’homme est seulement une, et
pareillement l’espèce de l’âne, et ainsi de suite. |
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[81724] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 8 Patet autem diligenter intuenti rationes Platonis,
quod ex hoc in sua positione erravit, quia credidit, quod modus rei
intellectae in suo esse sit sicut modus intelligendi rem ipsam. Et ideo quia
invenit intellectum nostrum dupliciter abstracta intelligere, uno modo sicut
universalia intelligimus abstracta a singularibus, alio modo sicut
mathematica abstracta a sensibilibus, utrique abstractioni intellectus posuit
respondere abstractionem in essentiis rerum: unde posuit et mathematica esse
separata et species. Hoc autem non est necessarium. Nam intellectus etsi
intelligat res per hoc, quod similis est eis quantum ad speciem
intelligibilem, per quam fit in actu; non tamen oportet quod modo illo sit
species illa in intellectu quo in re intellecta: nam omne quod est in aliquo,
est per modum eius in quo est. Et ideo ex natura intellectus, quae est alia a
natura rei intellectae, necessarium est quod alius sit modus intelligendi quo
intellectus intelligit, et alius sit modus essendi quo res existit. Licet
enim id in re esse oporteat quod intellectus intelligit, non tamen eodem modo.
Unde quamvis intellectus intelligat mathematica non cointelligendo
sensibilia, et universalia praeter particularia, non tamen oportet quod
mathematica sint praeter sensibilia, et universalia praeter particularia. Nam
videmus quod etiam visus percipit colorem sine sapore, cum tamen in
sensibilibus sapor et color simul inveniantur. |
Mais quand on
considère attentivement les doctrines de Platon, il est évident qu’il a fait
erreur parce qu’il a cru que le mode d’existence de la chose comprise est le
même mode par lequel on la comprend. En conséquence, ayant constaté que notre
intelligence comprend les choses abstraites de deux façons, d’abord en tant
qu’universels abstraits à partir des singuliers, ensuite comme êtres
mathématiques abstraits des choses sensibles, il a affirmé qu’à chaque mode
d’abstraction correspond une abstraction dans l’essence des choses; c’est
pourquoi il a affirmé que les êtres mathématiques sont des substances
séparées et des espèces. Mais ce n’est pas une conclusion nécessaire. En effet,
même si l’intelligence comprend les choses du fait qu’elle leur est semblable
par une espèce intelligible qui la conduit à l’acte, il ne s’ensuit pas
forcément que cette espèce soit dans l’intelligence sous le même mode que
dans la chose comprise, car tout ce qui est dans une chose s’y trouve selon
le mode de la chose. C’est pourquoi, étant donné la nature de l’intelligence,
qui diffère de la nature de la chose comprise, il y a nécessairement une
différence entre le mode par lequel l’intelligence comprend et le mode par
lequel la chose comprise existe. En effet, même s’il est nécessaire que ce
que l’intelligence comprend se trouve dans la chose, il ne s’y trouve pas de
la même façon. C’est pourquoi, même si l’intelligence comprend les choses
mathématiques sans comprendre en même temps les sensibles, et comprend les
universels hors des particuliers, il ne s’ensuit pas forcément que les êtres
mathématiques existent hors des sensibles et que les universels existent hors
des particuliers. Même dans le cas de la vue, nous constatons en effet
qu’elle perçoit la couleur sans la saveur, qui se trouvent pourtant en même
temps dans les senibles. |
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[81725] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 9 Deinde cum dicit quoniam autem hic ponit opinionem Platonis
de rerum principiis: et circa hoc duo facit. Primo ponit quae principia rebus
Plato assignavit. Secundo ad quod genus causae reducuntur, ibi, palam autem
ex dictis et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit cuiusmodi principia
Plato assignaverit. Secundo ostendit quomodo Plato cum Pythagoricis
communicet, et in quo differat ab eis, ibi, unum tamen substantiam. Dicit
ergo primo, quod quia secundum Platonem species separatae sunt causae omnibus
aliis entibus, ideo elementa specierum putaverunt esse elementa omnium
entium. Et ideo assignabant rebus pro materia magnum et parvum, et quasi substantiam
rerum, idest formam dicebant esse unum. Et hoc ideo, quia ista ponebant
esse principia specierum. Dicebant enim quod sicut species sunt sensibilibus
formae, ita unum est forma specierum. Et ideo sicut sensibilia constituuntur
ex principiis universalibus per participationem specierum, ita species, quas
dicebat esse numeros, constituuntur secundum eum, ex illis, scilicet
magno et parvo. Unitas enim diversas numerorum species constituit per
additionem et subtractionem, in quibus consistit ratio magni et parvi. Unde
cum unum opinaretur esse substantiam entis, quia non distinguebat inter unum
quod est principium numeri, et unum quod convertitur cum ente, videbatur sibi
quod hoc modo multiplicarentur diversae species separatae ex una quae est
communis substantia, sicut ex unitate diversae species numerorum
multiplicantur. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Voyant dans les idées, etc.,
il expose l’opinion de Platon sur les principes des choses; et il le fait en
deux parties : il montre en premier quels principes Platon a attribués
aux choses; en deuxième, à quel genre de cause ces principes se ramènent, où
il dit : il est clair, d’après ce
que, etc. Il traite la première partie en deux points. En premier, il
présente les principes de cette sorte que Platon a supposés. En deuxième, il
montre en quoi Platon concorde avec les Pythagoriciens et en quoi il en
diffère, où il dit : Ainsi, en
avançant que, etc. Il dit donc en premier que selon Platon, puisque les
espèces séparées sont causes de tous les autres êtres, il a pensé[13] en conséquence que les éléments de ces espèces
étaient les éléments de tous les êtres. C’est pourquoi il a attribué aux
choses le grand et le petit comme matière, et l’un comme substance,
c'est-à-dire comme forme, et ce, parce qu’il affirmait que tels étaient les
principes des espèces. Il disait en effet que, de même que les espèces sont
les formes des sensibles, de même l’un est la forme des espèces. C’est pourquoi,
de même que les sensibles sont constitués des principes universels par
participation aux espèces, de même les espèces, qu’il disait être les
nombres, sont constituées selon lui par ces
principes, c'est-à-dire le grand et le petit. En effet, l’unité constitue
diverses espèces de nombres par l’addition et la soustraction, en lesquelles
consiste la notion de grand et de petit. C’est pourquoi, comme il pensait que
l’un était la substance de l’être existant, car il ne distinguait pas entre
l’un qui est principe du nombre et l’un qui est convertible avec l’être, il
lui semblait que les diverses espèces séparées se multipliaient à partir de
l’une d’elles qui est la substance commune, de la même façon que les diverses
espèces de nombres se multiplient à partir de l’unité. |
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[81726] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 10 Deinde cum dicit unum tamen hic comparat opinionem
Platonis Pythagorae. Et primo ostendit in quo conveniebant. Secundo in quo
differebant, ibi, pro infinito. Conveniebant autem in duabus positionibus.
Quarum prima est quod unum sit substantia rerum. Dicebant enim Platonici,
sicut etiam Pythagorici, quod hoc quod dico unum non probatur de aliquo alio
ente, sicut accidens de subiecto, sed hoc signat substantiam rei. Et hoc ideo, quia, ut dictum est, non distinguebant
inter unum quod convertitur cum ente, et unum quod est principium numeri. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Ainsi, en avançant que, etc.,
il compare l’opinion de Platon à celle de Pythagore. Et premièrement, il montre
en quoi il s’accordaient; deuxièmement, en quoi ils différaient, où il
dit : mais faire une dualité, etc.
Or, ils étaient d’accord sur deux affirmations. La première est que l’un est
la substance des choses. Les Platoniciens disaient en effet, tout comme
Pythagore, que l’un ne s’affirme d’aucun autre être comme l’accident
s’attribue au sujet, mais qu’il désigne la substance de la chose. Ils
pensaient ainsi parce que, comme on l’a dit, ils ne distinguaient pas entre
l’un qui est convertible avec l’être et l’un qui est principe du nombre. |
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[81727] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 11 Secunda positio sequitur ex prima. Dicebant enim
Platonici (similiter ut Pythagorici) numeros esse causas substantiae omnibus entibus.
Et hoc ideo quia numerus nihil aliud est quam unitates collectae. Unde si
unitas est substantia, oportet quod etiam numerus. |
La deuxième
affirmation s’ensuit de la première. Les Platoniciens (tout comme les
Pythagoriciens) disaient en effet que les nombres étaient les substances de
tous les êtres, pour la raison que le nombre n’est rien d’autre qu’une
collection d’unités. Alors, si l’unité est substance, le nombre l’est
forcément aussi. |
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[81728] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 12 Deinde cum dicit pro infinito hic ostendit in quo
differebant. Et circa hoc duo facit. Primo enim ponit differentiam inter eos.
Secundo differentiae causam, ibi, unum igitur et numeros et cetera. Est autem
ista differentia in duobus. Primo quantum ad hoc Pythagorici ponebant (ut
dictum est) duo principia, ex quibus constituebantur, scilicet finitum et
infinitum: quorum unum, scilicet infinitum, se habet ex parte materiae. Plato vero loco huius unius quod Pythagoras posuit,
scilicet infiniti, fecit dualitatem, ponens ex parte materiae magnum et
parvum. Et sic infinitum quod Pythagoras posuit unum principium, Plato posuit
consistere ex magno et parvo. Et hoc est proprium opinionis suae in comparatione
ad Pythagoram. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : mais faire une dualité, etc.,
il montre en quoi ils différaient. À ce sujet, il fait deux choses : en
premier, il montre la différence entre eux; en deuxième, il montre la cause
de cette différence, où il dit : Cette
existence que Platon, etc. Or, cette différence porte sur deux points. Le
premier est que les Pythagoriciens affirmaient, comme on l’a dit, deux
principes constitutifs des choses, soit le fini et l’infini, dont l’un,
l’infini, se trouve du côté de la matière. Mais Platon, au lieu de cet unique
principe affirmé par Pythagore qu’est l’infini, a supposé une dualité en
donnant comme principes, du côté de la matière, le grand et le petit. Et
ainsi, Platon a affirmé que l’infini, que Pythagore donnait comme principe
unique, consistait dans le grand et le petit. Et cela est propre à son
opinion, à la différence de Pythagore. |
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[81729] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 13 Secunda differentia est, quia Plato posuit numeros
praeter sensibilia, et hoc dupliciter. Ipsas enim species, numeros esse
dicebat, sicut supra habitum est. Et iterum inter species et sensibilia
posuit mathematica (ut supra dictum est) quae secundum suam substantiam
numeros esse dicebat. Sed Pythagorici dicunt ipsas res sensibiles esse
numeros, et non ponunt mathematica media inter species et sensibilia, nec
iterum ponunt species separatas. |
La deuxième
différence est que Platon a affirmé que les nombres existaient hors des
sensibles, et ce, de deux façons. Il disait en effet que les espèces sont des
nombres, comme on l’a déjà vu. Et aussi, entre les espèces et les sensibles,
il a affirmé qu’il y a les êtres mathématiques (comme on l’a dit plus haut),
qu’il disait être des nombres par leur substance. Mais les Pythagoriciens
disent que les choses sensibles elles-mêmes sont des nombres, et ils
n’admettent pas d’êtres mathématiques intermédiaires entre les espèces et les
choses sensibles, et ils n’affirment pas non plus l’existence d’espèces
séparées. |
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[81730] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 14 Deinde cum dicit unum igitur hic ostendit causam
differentiae. Et primo secundae. Secundo causas differentiae primae, ibi,
dualitatem autem fere et cetera. Dicit ergo quod ponere unum et numeros
praeter res sensibiles, et non in ipsis sensibilibus, sicut Pythagorici
fecerunt, et iterum introducere species separatas, evenit Platonicis propter
scrutationem, quae est in rationibus, idest propter hoc quod
perscrutati sunt de definitionibus rerum, quas credebant non posse attribui
rebus sensibilibus, ut dictum est. Et hac necessitate fuerunt coacti ponere
quasdam res quibus definitiones attribuuntur. Sed Pythagorici qui fuerunt
priores Platone, non participaverunt dialecticam, ad quam pertinet
considerare definitiones et universalia huiusmodi, quarum consideratio
induxit ad introductionem idearum. |
Puis lorsqu’il
dit : Cette existence que Platon, etc.,
il montre la cause de cette différence, en commençant par la cause de la
deuxième différence. En deuxième, il montre les causes de la première
différence, où il dit : et il fut
conduit, etc. Il dit donc que les Platoniciens en sont venus à affirmer
l’existence de l’un et des nombres hors des choses sensibles, et non dans ces
choses comme les Pythagoriciens, et de supposer en plus des espèces séparées,
par suite de leurs études logiques, c'est-à-dire
portant sur les définitions des choses, définitions qu’ils croyaient ne pas
pouvoir être attribuées aux choses sensibles, comme on l’a dit. Et cela les a
nécessairement forcés à affirmer l’existence d’êtres auxquels les définitions
sont attribuées. Mais les Pythagoriciens, qui sont venus avant Platon, n’ont
pas pratiqué la dialectique, à laquelle il appartient d’étudier les
définitions et les universaux[14] du genre, dont l’étude a abouti à l’introduction
des idées. |
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[81731] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 15 Deinde cum dicit dualitatem autem hic ostendit
causam alterius differentiae, quae scilicet ex parte materiae est. Et primo
ponit causam huiusmodi differentiae. Secundo ostendit Platonem non
rationabiliter motum esse, ibi, attamen e contrario. Dicit ergo quod ideo
Platonici fecerunt dualitatem esse numerum, qui est alia natura a speciebus,
quia omnes numeri naturaliter generantur ex dualitate praeter numeros primos.
Dicuntur autem numeri primi, quos nullus numerat, sicut ternarius, quinarius,
septenarius, undenarius, et sic de aliis. Hi enim a sola unitate
constituuntur immediate. Numeri vero, quos aliquis alius numerus numerat, non
dicuntur primi, sed compositi, sicut quaternarius, quem numerat dualitas; et
universaliter omnis numerus par a dualitate numeratur. Unde numeri pares
materiae attribuuntur, cum eis attribuatur infinitum, quod est materia, ut
supra dictum est. Hac ratione posuit dualitatem, ex qua sicut aliquo
echimagio, idest ex aliquo exemplari omnes alii numeri pares generantur. |
Puis lorsqu’il
dit : et il fut conduit, etc.,
il montre la cause de l’autre différence, celle qui est du côté de la
matière. Et en premier, il énonce la cause de cette différence; en deuxième,
il montre que Platon n’a pas été inspiré raisonnablement, où il dit : Cependant, les choses, etc. Il dit
donc que si les Platoniciens ont considéré le 2 comme un nombre d’une autre
nature que les espèces, car tous les nombres, sauf les nombres premiers, sont
engendrés naturellement par le nombre 2. Les nombres qu’on appelle premiers
sont ceux qui ne se chiffrent par aucun nombre, comme 3, 5, 7, 11 et ainsi de
suite. En effet, seule l’unité permet de les constituer de façon immédiate.
Quant aux nombres qui peuvent être chiffrés à partir d’un nombre, ils ne sont
pas appelés premiers, mais composés, comme 4, qui se chiffre à partir de 2;
de façon universelle, tout nombre pair peut se chiffrer par 2. C’est pourquoi
ils attribuent les nombres pairs à la matière, puisqu’on leur attribue l’infini,
qui est la matière, comme on l’a dit plus haut. La raison pour laquelle il a
pris le nombre 2 est que tous les
autres nombres pairs sont engendrés à partir de lui comme d’une
« eximage[15] », c'est-à-dire
d’un modèle. |
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[81732] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 10 n. 16 Deinde cum dicit attamen e contrario hic ostendit
Platonem irrationabiliter posuisse. Et circa hoc duo facit. Primo enim ex
ratione naturali ostendit hoc. Secundo etiam ponit rationem naturalem, quae
Platonem movebat ad suam opinionem, ibi, videtur autem ex una materia. Dicit
ergo quod quamvis Plato poneret dualitatem ex parte materiae, tamen e
converso contingit, sicut attestantur opiniones omnium aliorum philosophorum
naturalium, qui posuerunt contrarietatem ex parte formae, et unitatem ex
parte materiae, sicut patet primo physicorum. Ponebant enim rerum materiam
aerem, vel aquam, aliquid huiusmodi, ex quo diversitatem rerum constituebant
per rarum et densum, quae ponebant quasi principia formalia. Non enim est
rationabile ponere sicut Plato posuit. Et hoc ideo quia ex materia viderunt
philosophi multa fieri per successionem formarum in ipsa. Illa enim materia,
quae modo substat uni formae, post modum substare poterit pluribus, uno
corrupto et alio generato. Sed una species sive una forma solum semel
generat, idest constituit aliquid generatum. Cum enim aliquid generatur
accipit formam quidem, quae forma eadem numero non potest alteri generato
advenire, sed esse desinit generato corrupto. In quo manifeste apparet quod
una materia ad multas formas se habet, et non e converso una forma ad multas
materias se habet. Et sic videtur rationabilius ponere ex parte materiae
unitatem, sed dualitatem sive contrarietatem ex parte formae, sicut posuerunt
naturales, quam e converso, sicut posuit Plato. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Cependant, les choses,
etc., il montre que l’affirmation de Platon est déraisonnable. Il le fait en
deux parties : en premier, il le montre par une raison physique; en
deuxième, il présente une raison physique que Platon invoquait en faveur de
son opinion, où il dit : mais au
vrai, d’une seule matière, etc. Il dit donc que, alors que Platon mettait
la dualité du côté de la matière, c’est pourtant l’inverse qui est vrai,
comme l’attestent les opinions de tous les autres philosophes de la nature,
qui ont mis la divergence du côté de la forme et l’unité du côté de la
matière, comme il est montré au livre I des Physiques. Ils supposaient en effet comme matière des choses
l’air, l’eau ou autre chose du genre; à partir de là, ils expliquaient la
diversité des choses par le raréfié et le dense, qu’ils prenaient comme
principes formels. En effet, ce que Platon a supposé n’est pas raisonnable,
et ce, parce que les philosophes ont vu que beaucoup de choses peuvent se
faire avec la matière en raison des formes qui se succèdent en elle. En
effet, la matière, qui soutient une seule forme en un moment, peut ensuite en
soutenir plusieurs quand un est corrompue et une autre est engendrée. Mais
une espèce ou une forme n’engendre,
c'est-à-dire constitue une chose engendrée, qu’une seule fois. En effet, quand une chose est engendrée, elle
reçoit une forme, laquelle ne peut pas être numériquement la même que celle
d’une autre chose engendrée, mais cesse d’exister lorsque la chose engendrée
se corrompt. On voit donc avec évidence qu’une matière est capable de
plusieurs formes mais qu’inversement, une forme n’est pas capable de
plusieurs matières. Et ainsi, il semble plus raisonnable de mettre l’unité du
côté de la matière, mais la dualité ou l’opposition du côté de la forme,
comme l’ont fait les physiciens, que l’inverse, comme l’a fait Platon. |
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[81733] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 17 Deinde cum dicit videtur autem hic ponit rationem e converso
ex his sensibilibus acceptam secundum opinionem Platonis. Videbat enim Plato quod unumquodque recipitur in
aliquo secundum mensuram recipientis. Unde diversae receptiones videntur provenire ex
diversis mensuris recipientium. Una autem materia est una mensura recipiendi.
Vidit etiam quod agens, qui inducit speciem, facit multas res speciem
habentes, cum sit unus, et hoc propter diversitatem quae est in materiis. Et
huius exemplum apparet in masculo et femina. Nam masculus se habet ad feminam
sicut agens et imprimens speciem ad materiam. Femina autem impraegnatur ab
una actione viri. Sed masculus unus potest impraegnare multas feminas. Et
inde est quod posuit unitatem ex parte speciei, et dualitatem ex parte
materiae. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : mais au vrai, d’une seule
matière, etc., il donne la raison en sens contraire, tirée des sensibles
selon l’opinion de Platon. Celui-ci voyait en effet que toute chose est reçue
dans une autre selon la mesure de celle qui reçoit. Les diverses manières de
recevoir semblaient donc provenir des mesures diverses des choses qui
reçoivent. Mais une matière est une mesure de réception. Il a vu également
que l’agent, qui produit l’espèce, fait beaucoup de choses ayant une seule
espèce, puisqu’il est un, et cela, à cause de la diversité qu’on trouve dans
les matières. On en voit un exemple dans le mâle et la femelle. En effet, le
mâle se comporte envers la femelle comme un agent qui applique l’espèce à une
matière; quant à la femelle, elle est fécondée par une seule action du mâle.
Mais un seul mâle peut féconder plusieurs femelles. C’est pour cela qu’il a
mis l’unité du côté de l’espèce et la dualité du côté de la matière. |
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[81734] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 18 Est autem attendendum quod haec diversitas inter
Platonem et naturales accidit propter diversam de rebus considerationem.
Naturales enim considerant tantum quae sunt sensibilia, prout sunt subiecta
transmutationi, in qua unum subiectum successive accipit contraria. Et ideo
posuerunt unitatem ex parte materiae, et contrarietatem ex parte formae. Sed
Plato ex consideratione universalium deveniebat ad ponendum principia
sensibilium rerum. Unde, cum diversitatis multorum singularium sub uno
universali causa sit divisio materiae, posuit diversitatem ex parte materiae,
et unitatem ex parte formae. Et tales sunt mutationes illorum principiorum,
quae posuit Plato, idest participationes, vel ut ita dicam influentias in
causata: sic enim nomen immutationis Pythagoras accipit. Vel immutationes
dicit inquantum Plato mutavit opinionem de principiis, quam primi naturales
habuerunt, ut ex praedictis patet. Et sic patet ex praedictis, quod Plato de
causis quaesitis a nobis ita definivit. |
Il faut remarquer que
cette divergence entre Platon et les physiciens vient de ce qu’ils étudient
les choses sous un aspect différent. En effet, les physiciens considèrent
seulement ce qui est sensible, en tant qu’il est sujet à des transformations
dans lesquelles un sujet reçoit successivement des contraires. C’est pourquoi
ils ont mis l’unité du côté de la matière et l’opposition du côté de la
forme. Platon, lui, est parti de l’étude des universels pour en arriver à
établir les principes des choses sensibles; et alors, puisque la division de
la matière provient de la diversité des nombreux singuliers rangés sous une
seule cause universelle, il a mis la diversité du côté de la matière et
l’unité du côté de la forme. « Et tels sont les changements des principes » que Platon a
supposés, c'est-à-dire des participations, ou pour ainsi dire des influences
dans les choses causées; c’est ainsi que Pythagore les appelle des
modifications. Ou encore, il parle de modifications au sens où Platon a
changé l’opinion que les premiers physiciens avaient sur les principes, comme
on l’a vu par ce qui précède. Ainsi, il est évident d’après ce qui précède
que Platon a ainsi défini les causes qui font l’objet de notre recherche. |
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[81735] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 19 Deinde cum dicit palam autem hic ostendit ad quod
genus causae principia a Platone posita reducantur. Dicit ergo, ex dictis
palam esse quod Plato usus est solum duobus generibus causarum. Causa enim ipsa,
idest causa, quae est causa ei, quod quid est, idest quidditatis rei,
scilicet causa formalis, per quam rei quidditas constituitur: et etiam usus
est ipsa materia. Quod ex hoc patet, quia species quas posuit sunt aliis,
idest sensibilibus causae eius quod quid est, idest causae formales:
ipsis vero speciebus causa formalis est hoc quod dico unum, et illa videtur
substantia de qua sunt species: sicut ens unum ponit causam formalem
specierum: ita magnum et parvum ponit earum causam quasi materialem, ut supra
dictum est. Et hae quidem causae, scilicet formalis et materialis, non solum
sunt respectu specierum, sed etiam respectu sensibilium, quia unum dicitur in
speciebus: idest id quod hoc modo se habet ad sensibilia, sicut unum ad
speciem, est ipsa species, quia ea dualitas quae respondet sensibilibus pro
materia est magnum et parvum. |
Puis lorsqu’il
dit : il est clair, d’après, etc.
il montre à quel genre de cause se ramènent les principes affirmés par
Platon. Il dit donc qu’il est clair,
d’après ce que nous avons dit, que Platon ne met en usage que deux genres de causes : la cause de l’essence, ou cause de ce qu’est la chose, c'est-à-dire sa
quiddité, et c’est la cause formelle par laquelle la quiddité de la chose est
constituée; et Platon fait aussi appel à la matière. Cela est évident du fait
que les espèces qu’il a supposées sont causes du ce-que-c’est, c'est-à-dire causes formelles, des choses (sensibles); par ailleurs, la
cause formelle des espèces est ce qu’on appelle l’unité, cause qui semble
être la substance d’où viennent les espèces. De même qu’il affirme que l’être
unique est la cause formelle des espèces, de même il prend le grand et le
petit comme leur cause matérielle, comme on l’a dit plus haut. Et ces causes,
formelle et matérielle, ne s’exercent pas seulement sur les espèces, mais
aussi sur les sensibles, car il dit que l’un est cause des espèces; autrement dit, ce qui a avec les sensibles le même
rapport que l’un avec l’espèce, c’est l’espèce elle-même, car la dualité qui
s’applique aux sensibles sous l’aspect de la matière, c’est le grand et le
petit. |
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[81736] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 10 n. 20 Ulterius Plato assignavit causam eius quod est bonum
et malum in rebus, et singulis elementis ab eo positis. Nam causam boni
ascribebat speciei, causam vero mali materiae. Sed tamen causam boni et mali
conati sunt investigare quidam primorum philosophorum, scilicet Anaxagoras et
Empedocles, qui ad hoc specialiter aliquas causas in rebus constituerunt, ut
ab eis possent assignare principia boni et mali. In hoc autem quod boni
causas et mali tetigerunt, aliquo modo accedebant ad ponendum causam finalem,
licet non per se, sed per accidens eam ponerent, ut infra dicetur. |
De plus, Platon a
déterminé la cause de ce qui est bon et mauvais dans les choses et dans chacun
des éléments qu’il a supposés. En effet, il a attribué la cause du bien à
l’espèce et la cause du mal à la matière. Mais pourtant, certains des
premiers philosophes, à savoir Anaxagore et Empédocle, se sont efforcés de
rechercher la cause du bien et du mal, et pour ce faire, ils ont spécialement
affirmé l’existence dans les choses de certaines causes pour pouvoir leur
attribuer les principes du bien et du mal. Alors, par le fait qu’ils ont
abordé les causes du bien et du mal, ils ont réussi d’une certaine façon à
affirmer l’existence de la cause finale, bien qu’ils ne l’aient pas affirmée
comme telle mais par accident, comme on le dira plus loin. |
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Leçon 11, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau |
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Nous venons de voir, brièvement et
sommairement, il est vrai, quels sont ceux qui se sont occupés des principes
et de la vérité, et comment ils l’ont fait : cette revue rapide n’a pas
laissé de nous faire reconnaître, que de tous les philosophes qui ont traité
de principe et de cause, pas un n’est sorti de la classification que nous
avons établie dans la Physique, et que tous plus ou moins nettement l’ont
entrevue. Les uns considèrent le principe sous le point de vue de la matière,
soit qu’ils lui attribuent l’unité ou la pluralité, soit qu’ils le supposent
corporel ou incorporel ; tels sont le grand et le petit de Platon,
l’infini de l’école italique ; le feu, la terre, l’eau et l’air
d’Empédocle ; l’infinité des homéoméries d’Anaxagore. Tous ont
évidemment touché cet ordre de causes, et de même ceux qui ont choisi l’air,
le feu ou l’eau, ou un élément plus dense que le feu et plus délié que
l’air ; car telle est la nature que quelques-uns ont donnée à l’élément
premier. Ceux-là donc n’ont atteint que le principe de la matière, quelques
autres le principe du mouvement, comme ceux par exemple qui font un principe
de l’amitié ou de la discorde, de l’intelligence ou de l’amour. Quant à la
forme et à l’essence, nul n’en a traité clairement, mais ceux qui l’ont fait
le mieux sont les partisans des idées. En effet, ils ne regardent pas les
idées et les principes des idées, comme la matière des choses sensibles, ni
comme le principe d’où leur vient le mouvement (car ce seraient plutôt, selon
eux, des causes d’immobilité et de repos) ; mais c’est l’essence que les
idées fournissent à chaque chose, comme l’unité la fournit aux idées. Quant à
la fin en vue de laquelle se font les actes, les changements et les
mouvements, ils mentionnent bien en quelque manière ce principe, mais ils ne
le font pas dans cet esprit, ni dans le vrai sens de la chose ; car ceux
qui mettent en avant l’intelligence et l’amitié, posent bien ces principes,
comme quelque chose de bon, mais non comme un but en vue duquel tout être est
ou devient ; ce sont plutôt des causes d’où leur vient le mouvement. Il
en est de même de ceux qui prétendent que l’unité ou l’être est cette même
nature ; ils disent qu’elle est la cause de l’essence, mais ils ne
disent pas qu’elle est la fin pour laquelle les choses sont et deviennent. De
sorte qu’il leur arrive en quelque façon de parler à la fois et de ne pas
parler du principe du bien ; car ils n’en parlent pas d’une manière
spéciale, mais seulement par accident. Ainsi, que le nombre et la nature des
causes ait été déterminé par nous avec exactitude, c’est ce que semblent
témoigner tous ces philosophes dans l’impossibilité où ils sont d’indiquer
aucun autre principe. Outre cela, il est clair qu’il faut, dans la recherche
des principes, ou les considérer tous comme nous l’avons fait, ou adopter les
vues de quelques-uns de ces philosophes. Exposons d’abord les difficultés que
soulèvent les doctrines de nos devanciers et la question de la nature même
des principes. |
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Lectio 11 |
Leçon 11, (Traduction abbé
Dandenault, v. 1960)
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[81737] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 11 n. 1 Hic recolligit omnia quae ab antiquis de causis sunt
dicta: et circa hoc tria facit. Primo ostendit, quod priores philosophi
nullam causam de quatuor generibus causarum ab eis suprapositis addere
potuerunt. Secundo ostendit qualiter praedictas causas tetigerunt, ibi, sed
omnes obscure et cetera. Tertio concludit conclusionem principaliter
intentam, ibi, quod quidem igitur recte et cetera. Dicit ergo, quod breviter
et sub quodam capitulo sive compendio pertranseundo dictum est, quid
philosophi, et quomodo locuti sunt de principiis rerum et de veritate,
quantum ad ipsam rerum substantiam. Sed ex eorum dictis tantum haberi potest,
quod nullus eorum, qui de causis et principiis rerum dixerunt, potuit dicere
aliquas causas praeter illas, quae distinctae sunt secundo physicorum. |
Aristote résume ici toutes les
opinions des premiers philosophes sur les causes. Ce qu'il divise en trois points.
En premier, il montre que les philosophes qui l’ont précédé n’ont pu ajouter
aucune cause aux quatre genres de causes déjà proposées par eux. En second,
il expose de quelle façon ils ont abordé les causes en question, où il dit : et que tous plus ou moins nettement,
etc. En troisième lieu, il donne sa conclusion qu'il voulait principalement
apporter, lorsqu'il dit : ainsi,
que le nombre et la nature, etc. Il dit donc que c’est brièvement et
sommairement, dans une synthèse rapide, que nous avons fait l'histoire des
philosophes et de leur manière de traiter des principes des choses et de la
vérité, en ce qui a trait à la substance même des choses. Mais la seule
conclusion lui découle de leurs propos, c'est qu’aucun de ceux qui ont traité
des causes et des principes des choses n’a pu ajouter des causes à celles
déjà dégagées au livre II des Physiques. |
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[81738]
Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 11 n. 2 Deinde cum dicit sed omnes hic ponit qualiter illas
causas posuerunt. Et primo in generali. Secundo in speciali, ibi, illi namque
et cetera. Dicit ergo primo, quod non solum nihil addiderunt, sed quo modo
appropinquaverunt, et hoc non manifeste, sed obscure. Non enim assignaverunt
secundum quod genus causae principia ab eis posita rerum causae essent; sed
solum posuerunt illa, quae ad aliquod genus causae adaptari possunt. |
Ensuite, quand il dit : et que tous plus ou moins nettement,
etc., il expose de quelle façon ils ont traité des causes. En premier, en
général. En second, pour chacune des causes en particulier, où il dit : Les uns considèrent le principe, etc.
Il dit donc, en premier, que non seulement ils n'ont rien ajouté aux causes
déjà mentionnées, mais ils s’en sont seulement approchés, et ils en ont
traité de façon non évidente, mais obscure. En effet, ils n’ont pas manifesté
selon quel genre de cause les principes posés étaient causes des choses; ils
ont seulement posé les principes qui peuvent être attachés à un genre de
cause quelconque. |
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[81739] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 11 n. 3 Deinde cum dicit illi namque hic ostendit in
speciali quomodo singulas causas tetigerunt. Et primo quomodo tetigerunt
causam materialem. Secundo
quomodo causam efficientem, ibi, alii vero. Tertio quomodo causam formalem,
ibi. Quod quid erat esse
vero et cetera. Quarto quomodo causam finalem, ibi, cuius vero causa et
cetera. Dicit ergo primo, quod illi, scilicet priores philosophi, omnes in
hoc conveniunt, quod dant rebus aliquod principium quasi materiam. Differunt tamen
in duobus. Primo, quia quidam posuerunt unam materiam, sicut Thales et
Diogenes et similes: quidam plures, sicut Empedocles. Secundo, quia quidam
posuerunt rerum materiam esse aliquod corpus, sicut praedicti philosophi.
Quidam incorporeum, sicut Plato qui posuit dualitatem. Posuit enim Plato
magnum et parvum, quae non dicunt aliquod corpus. Italici vero, idest
Pythagorici posuerunt infinitum, quod iterum non est corpus. Empedocles vero
quatuor elementa quae sunt corpora. Similiter Anaxagoras posuit infinitatem
similium partium idest infinitas partes consimiles principia esse. Et hi
omnes tetigerunt talem causam, scilicet materialem. Et etiam illi qui
dixerunt aerem aut aquam aut ignem esse principium, vel aliquod medium inter
haec elementa, scilicet igne spissius, aere subtilius; omnes enim tales
praedicti tale corpus posuerunt esse primum elementum. Et sic patet quod
dicit, quod philosophi quantum ad haec, quae praedicta sunt, posuerunt solam
causam materialem. |
Ensuite, quand il dit : Les uns considèrent le principe, etc.,
il démontre en particulier leur façon d’aborder chacune des causes. Et, en
premier, il montre comment ils ont touché à la cause matérielle; en deuxième,
comment ils ont traité de la cause efficiente, où il dit : quelques autres le principe, etc. En
troisième, comment ils ont touché à la cause formelle, où il écrit : Quant à la forme et à l’essence, etc.;
en quatrième, comment ils ont parlé de la cause finale, où il dit : Quant à la fin en vue de, etc. Il dit
donc, en premier, que tous les anciens philosophes sont d'accord pour
attribuer aux choses un certain principe du côté de la matière. Leurs
opinions diffèrent cependant sur deux points. En premier, parce que certains
ne posent qu"une seule matière, comme Thalès, Diogène et les autres de
même tendance, alors que d'autres, comme Empédocle, parlent de plusieurs
matières. En second, parce que certains ont affirmé que la matière des choses
était un certain corps, comme les philosophes précités, alors que d'autres
ont posé un principe incorporel, comme Platon, qui établit la dualité. Car
Platon posait le grand et le petit, qui ne désignent aucun corps. L'école
italique, c'est-à-dire les Pythagoriciens, pose l’infini, qui n'est pas non
plus un corps. Empédocle, de son côté, donne quatre éléments, qui sont
corporels. Pareillement, Anaxagore établit comme principe l’infinité des homéoméries, c'est-à-dire
des particules semblables. Tous ces philosophes ont touché à cet ordre de causes, soit la cause
matérielle. Également, ceux qui prennent comme principe l'air, l'eau ou le
feu, ou quelque intermédiaire entre ces éléments, qui soit plus dense que le
feu et plus subtil que l’air, tous les philosophes du genre ont dit que tel
corps est le premier élément. L'affirmation d’Aristote est ainsi évidente :
les philosophes, au sujet de ce qui précède, n'ont donné place qu'à la cause
matérielle. |
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[81740] Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 11 n. 4 Deinde cum dicit alii quidem hic ponit opiniones de
causa efficiente, dicens, quod alii praedictorum philosophorum posuerunt cum
causa materiali causam unde principium motus: sicut quicumque posuerunt
causam rerum amorem, odium, et intellectum; aut qui faciunt aliqua principia
agentia praeter haec, sicut Parmenides qui posuit ignem quasi causam agentem. |
Puis quand il dit : quelques autres le principe, etc., il
donne les opinions sur la cause efficiente, en notant que certains des
philosophes cités ajoutent à la cause matérielle la cause de l’origine du
mouvement : ceux qui font de l'amour, de la haine et de l'intelligence
la cause des êtres, ou qui, à part ces causes, posent certains principes
efficients. Ainsi en est-il de Parménide, qui fait du feu une cause agente. |
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[81741] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 11 n. 5 Deinde cum dicit quod quid hic ponit opiniones de
causa formali; et dicit quod causa, per quam scitur quid est rei substantia,
idest causam formalem, nullus manifeste rebus attribuit, et si aliquid
tangerent antiqui philosophi quod pertineret ad causam formalem, sicut
Empedocles qui posuit os et carnem habere aliquam rationem per quam sunt
huiusmodi; non tamen hoc quod pertinet ad causam formalem ponebant per modum
causae. |
Ensuite quand il écrit : Quant à la forme et à l’essence, etc.,
il rapporte les opinions sur la cause formelle. Il dit qu'aucun philosophe
n'a attribué clairement aux choses la cause qui fait connaître la substance
d'une chose, qui est la cause formelle, et que si les anciens philosophes ont
dit quelque chose de la cause formelle, comme Empédocle, qui a attribué aux
os et à la chair une certaine raison qui les fait être tels, ils n'ont pas
parlé de ce qui concerne la cause formelle sous son aspect de cause. |
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[81742] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 11 n. 6 Sed inter alios maxime appropinquaverunt ad ponendum
causam formalem qui posuerunt species, et eas rationes qui ad species
pertinent, sicut unitatem et numerum et alia huiusmodi. Species enim et ea
quae sunt modo praedicto in speciebus, ut unitas et numerus, non suscipiuntur
vel ponuntur ab eis ut materia rerum sensibilium, cum potius ex parte rerum
sensibilium materiam ponant. Nec ponunt eas ut causas unde motus proveniat
rebus, immo magis sunt rebus causa immobilitatis. Quicquid enim necessarium
in sensibilibus invenitur, hoc ex speciebus causari dicebant, et ipsas,
scilicet species, dicebant esse absque motu. Ad hoc enim ab eis ponebantur,
ut dictum est, quod immobiles existentes uniformiter se haberent, ita quod de
eis possent dari definitiones et fieri demonstrationes. Sed secundum eorum
opinionem species rebus singulis praestant quidditatem per modum causae
formalis, et unitas hoc ipsum praestat speciebus. |
Parmi les autres philosophes, ceux
qui vinrent le plus près de poser la cause formelle furent ceux qui
établirent les espèces et les notions qui se rattachent à l'idée d’espèce,
comme unité, le nombre, etc. Car l'espèce et ce qu'elle comporte de la façon
décrite, comme l'unité et le nombre, ne sont pas entrevus ni posés par eux
comme matières des choses sensibles : ils situent plutôt la matière du
côté des choses sensibles. Ils ne leur attribuent pas non plus le rôle de
cause d’où provient le mouvement dans les choses; pour eux, elles sont plutôt
causes d'immobilité. Tout ce qu'il y a de nécessité dans les choses sensibles,
ils en attribuaient la cuase aux espèces : et l'espèce elle-même,
disaient-ils, ne possède aucun mouvement. La raison pour laquelle ils
posaient ces espèces, comme on l’a dit, était que leur immobilité dans
l'existence permettrait une stabilité formelle, de sorte qu'on pourrait les
définir et construire, sur elles, des démonstrations. Mais selon leurs
opinions, les espèces communiquent, par mode de causalité formelle, la
quiddité aux choses singulières, et l'unité confère la quiddité aux espèces. |
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[81743]
Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 11 n. 7 Deinde cum dicit cuius vero hic ponit opiniones
quorumdam de causa finali, dicens quod philosophi quodammodo finem cuius
causa motus et transmutationes et actiones fiunt, dicunt esse causam, et
quodammodo non dicunt, nec dicunt eodem modo, quo vera causa est. Illi enim
qui dicunt causam esse intellectum vel amorem, ponunt eas causas quasi bonum.
Dicebant enim huiusmodi esse causas ut res bene se habeant. Boni enim causa
esse non potest nisi bonum. Unde sequitur quod ponerent intellectum et amorem
esse causam, sicut bonum est causa. Bonum autem potest intelligi dupliciter.
Uno modo sicut causa finalis, inquantum aliquid fit gratia alicuius boni.
Alio modo per modum causae efficientis, sicut dicimus quod bonus homo facit
bonum. Isti ergo philosophi non dixerunt praedictas causas esse bonas, quasi
horum causa aliquod entium sit aut fiat, quod pertinet ad rationem causae
finalis; sed quia a praedictis, scilicet intellectu et amore, procedebat
motus quidam ad esse et fieri rerum, quod pertinet ad rationem causae
efficientis. |
Puis, quand il dit : Quant à la fin en vue de, etc., il
donne l'opinion de quelques-uns sur la cause finale : les philosophes
disent, d'une certaine façon, que la fin pour laquelle se font les
mouvements, les transformations, et les actions est une cause, et, d'une
certaine façon, ils ne disent pas, ou ne disent pas de la même manière,
qu’elle est une véritable cause. - Car ceux qui appellent cause
l'intelligence ou l’amour établissent ces causes comme un bien. Car ils
disaient que ces causes existaient pour que les choses soient bonnes. En
effet, la cause du bien ne peut être que le bien. Et c'est pour cela qu’ils
auraient dit que l'intelligence et l’amour étaient causes comme le bien est cause.
On peut comprendre le bien de deux façons : d'abord comme cause finale,
du fait qu'une chose est faite en vue d'un bien, ou comme cause efficiente,
comme lorsque nous disons que l’homme bon fait le bien. Ces philosophes n'ont
pas dit que les causes données sont bonnes comme si elles étaient la fin de
l'existence ou du devenir des êtres, ce qui relève de la notion de cause
finale, mais parce que, de l'intelligence ou de l'amour, surgissait une
poussée vers l'être et le devenir des choses, ce qui se rattache à l'idée de
cause efficiente. |
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[81744] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 11 n. 8 Similiter autem Pythagorici et Platonici qui
dixerunt rerum substantiam esse ipsum unum et ens, uni etiam et enti attribuebant
bonitatem. Et sic dicebant talem naturam, scilicet bonum, esse rebus
sensibilibus causam substantiae, vel per modum causae formalis, sicut Plato
posuit, vel per modum materiae sicut Pythagorici. Non tamen dicebant quod
esse rerum aut fieri esset huius causa, scilicet unius et entis, quod
pertinet ad rationem causae finalis. Et sic sicut naturales posuerunt bonum
esse causam, non per modum causae formalis, sed per modum causae efficientis:
ita Platonici posuerunt bonum esse causam per modum causae formalis et non
per modum causae finalis: Pythagorici vero per modum causae materialis. |
Pareillement, les Pythagoriciens
et les Platoniciens, qui firent de l'un et de l'être la substance des choses,
attribuaient aussi la bonté à l'un et à l'être. Ils disaient qu'une telle
nature, c’est-à-dire le bien, était la cause de la substance dans les choses
sensibles, soit comme cause formelle chez Platon, soit comme cause matérielle
pour les Pythagoriciens. Ils ne disaient pourtant pas que l’être et le
devenir des choses avaient comme fin l'un et l'être, ce qui se rattache à
l’idée de cause finale. Ainsi, comme les physiciens ont fait du bien une
cause, non à la manière d’une cause formelle mais d’une cause efficiente, les
Platoniciens en ont fait une cause, à la manière d’une cause formelle et non
d’une cause finale. Et les Pythagoriciens, eux, en ont fait une cause d’ordre
matériel. |
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[81745]
Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 11 n. 9 Unde patet quod accidebat eis quodammodo dicere
bonum esse causam, et quodammodo non dicere. Non enim simpliciter dicebant
bonum esse causam, sed per accidens. Bonum enim secundum propriam rationem
est causa per modum causae finalis. Quod ex hoc patet, quod bonum est, quod
omnia appetunt. Id autem, in quod tendit appetitus, est finis: bonum igitur
secundum propriam rationem est causa per modum finis. Illi igitur ponunt
bonum simpliciter esse causam, qui ponunt ipsum esse causam finalem. Qui
autem attribuunt bono alium modum causalitatis, ponunt ipsum esse causam, et
hoc per accidens, quia non ex ratione boni, sed ratione eius cui accidit esse
bonum, ut ex hoc quod est esse activum vel perfectivum. Unde patet quod isti
philosophi causam finalem non ponebant nisi per accidens, quia scilicet
ponebant pro causa, id cui convenit esse finem, scilicet bonum; non tamen
posuerunt ipsum esse causam per modum finalis causae, ut dictum est. |
De là, on voit qu'il leur arrivait
de dire d’une façon, et de ne pas dire d’une autre façon, que le bien était
cause et qu'il ne l'était pas. En effet, ils ne parlaient pas du bien en tant
que cause de façon absolue, mais par accident. En effet, le bien pris dans
son sens propre est cause selon le type de la cause finale. C'est là un fait
évident : car le bien est ce que toutes choses désirent. Ce vers quoi
tend l’appétit est une fin : le bien selon sa raison propre est donc
cause à la façon d'une fin. Ceux-là font du bien une cause de façon absolue
qui le posent comme cause finale. Ceux qui attribuent au bien un autre mode
de causalité en font une cause, mais une cause par accident : car ce
n'est pas en raison du bien lui-même qu'ils le font cause, mais en raison du
sujet qui se trouve à être bon, du fait qu'il est être actif ou perfectif. On
voit ainsi nettement que ces philosophes n'ont posé qu'accidentellement une
cause finale, puisqu'ils posaient comme cause ce à quoi il convient d'être
une fin, soit le bien, mais ne le posaient toutefois pas comme cause selon le
mode de finalité, comme on l’a déjà dit. |
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[81746]
Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 11 n. 10 Deinde cum dicit quod quidem hic concludit
conclusionem principaliter intentam, scilicet quod determinatio facta
superius de causis quae et quot sint, recta fuit. Huius enim testimonium videntur
praebere praedicti philosophi, nullum genus causae valentes addere supra
praedicta. Et haec utilitas provenit ex praedictarum opinionum recitatione.
Alia autem utilitas est, quia inde palam est, quod principia rerum sunt
quaerenda in ista scientia, ut omnia quae antiqui posuerunt, et quae superius
sunt determinata, aut aliquod horum. Maxime enim haec scientia considerat
causam formalem et finalem et aliquo modo etiam moventem. Nec solum oportet
praedictas opiniones recitasse; sed post haec transeundo dicendum est quomodo
quilibet horum dixerit, et in quo bene, et in quo male; et quomodo ea quae
dicuntur de principiis habent aliquam dubitationem. |
Puis, quand il dit : Ainsi, que le nombre et la nature,
etc., il apporte la conclusion principalement visée, à savoir que l’étude
élaborée plus haut sur la nature et le nombre des causes est juste. Et les
philosophes qu'on a cités semblent en témoigner, puisqu'aucun n’a pu ajouter
de genre de cause aux genres déjà donnés. D'où une première utilité de l'énumération
des opinions déjà citées. Une autre utilité est que, de là, il est évident
que les principes des choses sont à rechercher dans cette science, qu’il
s’agisse de tous les principes que les anciens ont établi et qu'on a
déterminés plus haut, ou de certains d’entre eux. En effet, cette science
considère surtout la cause formelle et la cause finale, et aussi, de quelque
façon, la cause efficiente. Il ne faut pas seulement relater les opinions
données; il faut, après les avoir passées en revue, noter la façon de dire de
chacun de ces philosophes, ce qui a été bien ou mal dit, et en quoi ce qu’ils
ont dit des principes peut être mis en doute. |
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Leçon 12, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau |
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Tous ceux qui ont prétendu que l’univers est un,
et qui, dominés par le point de vue de la matière, ont voulu qu’il y ait une
seule et même nature, et une nature corporelle et étendue, ceux-là sans
contredit se trompent de plusieurs manières ; car ainsi, ils posent
seulement les éléments des corps et non ceux des choses incorporelles,
quoiqu’il existe de telles choses. Puis, quoiqu’ils entreprennent de dire les
causes de la génération et de la corruption, et d’expliquer la formation des
choses, ils suppriment le principe du mouvement. Ajoutez qu’ils ne font pas
un principe de l’essence et de la forme ; et aussi, qu’ils donnent sans
difficulté aux corps simples, à l’exception de la terre, un principe
quelconque, sans avoir examiné comment ces corps peuvent naître les uns des
autres ; je parle du feu, de la terre, de l’eau et de l’air, lesquels
naissent, en effet, les uns des autres, soit par réunion, soit par
séparation. Or, cette distinction importe beaucoup pour la question de
l’antériorité et de la postériorité des éléments. D’un côté, le plus
élémentaire de tous semblerait être celui d’où naissent primitivement tous
les autres par voie de réunion ; et ce caractère appartiendrait à celui
des corps dont les parties seraient les plus petites et les plus déliées.
C’est pourquoi tous ceux qui posent comme principe le feu, se prononceraient
de la manière la plus conforme à cette vue. Tel est aussi le caractère que
tous les autres s’accordent à assigner à l’élément des corps. Aussi, aucun
philosophe, d’une époque plus récente, qui admet un seul élément, n’a jugé
convenable de choisir la terre, sans doute à cause de la grandeur de ses
parties, tandis que chacun des trois autres éléments a eu son partisan :
les uns se déclarent pour le feu, les autres pour l’eau, les autres pour
l’air ; et pourtant pourquoi n’admettent-ils pas aussi bien la terre,
comme font la plupart des hommes qui disent que tout est terre ? Hésiode
lui-même dit que la terre est le premier des corps ; tellement ancienne
et populaire se trouve être cette opinion. Dans ce point de vue, ni ceux qui
adoptent à l’exclusion du feu un des éléments déjà nommés, ni ceux qui
prennent un élément plus dense que l’air et plus délié que l’eau, n’auraient
raison ; mais si ce qui est postérieur dans l’ordre de formation est
antérieur dans l’ordre de la nature, et que, dans l’ordre de formation, le
composé soit postérieur, l’eau sera tout au contraire antérieure à l’air et
la terre à l’eau. Nous nous bornerons à cette observation sur ceux qui
admettent un principe unique tel que nous l’avons énoncé. Il y en aurait
autant à dire de ceux qui admettent plusieurs principes pareils, comme
Empédocle qui dit qu’il y a quatre corps, matière des choses ; car sa
doctrine donne lieu d’abord aux mêmes critiques, puis à quelques observations
particulières. Nous voyons, en effet, ces éléments naître les uns des autres,
de sorte que le feu et la terre ne demeurent jamais le même corps : nous
avons traité de ce sujet dans la Physique.
Quant à la cause qui fait mouvoir les choses, et à la question de savoir si
elle est une ou double, on doit penser qu’Empédocle ne s’est prononcé ni
tout-à-fait convenablement, ni d’une manière tout-à-fait déraisonnable. En
somme, quand on admet sou système, on est forcé de rejeter tout changement,
car le froid ne viendra pas du chaud ni le chaud du froid ; car quel
serait le sujet qui éprouverait ces modifications contraires, et quelle
serait la nature unique qui deviendrait feu et eau ? C’est ce qu’il ne
dit pas. Pour Anaxagore, si on pense qu’il reconnaît deux éléments, on le
pense d’après des raisons qu’il n’a pas lui-même clairement articulées, mais
auxquelles il aurait été obligé de se rendre, si on les lui eût présentées.
En effet, s’il est absurde de dire qu’à l’origine tout était mêlé, pour
plusieurs motifs – entre autres parce qu’il faut que les éléments du mélange
aient existé d’abord séparés et il n’est pas dans la nature des choses qu’un
élément, quel qu’il soit, se mêle avec tout autre, quel qu’il soit. De plus,
les qualités et les attributs seraient séparés de leur substance ; car
ce qui peut être mêlé peut être séparé. Cependant, quand on vient à
approfondir et à développer ce qu’il veut dire, on lui trouvera peut-être un
sens peu commun. Car lorsque rien n’était séparé, il est clair qu’on ne pouvait
rien affirmer de vrai de cette substance mixte. Par exemple, comme elle
n’était ni blanche ni noire, ni d’aucune autre couleur, elle était de
nécessité sans couleur ; autrement, elle aurait eu quelqu’une des
couleurs que nous pouvons citer. Elle était de même sans saveur, et pour la
même raison elle ne possédait aucun attribut de ce genre ; car elle ne
pouvait avoir ni qualité ni quantité ni détermination quelconque. Autrement
quelqu’une des formes spéciales s’y serait rencontrée, et cela est impossible
lorsque tout est mêlé. En effet, pour cela, il y aurait déjà séparation, et
Anaxagore dit que tout est mêlé, excepté l’intelligence, qui seule est pure
et sans mélange. Il faut donc qu’il reconnaisse pour principes l’unité
d’abord ; car c’est bien là ce qui est simple et sans mélange, et d’un
autre côté quelque chose, ainsi que nous désignons l’indéfini avant qu’il
soit défini et participe d’aucune forme. Ce n’est s’exprimer ni justement, ni
clairement ; mais au fond il a voulu dire quelque chose qui se rapproche
davantage des doctrines qui ont suivi et de la réalité. Tous ces philosophes
ne sont familiers qu’avec ce qui regarde la génération, la corruption et le
mouvement, car ils s’occupent à peu près et exclusivement de cet ordre de
choses, des principes et des causes qui s’y rapportent. |
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Lectio 12 |
Leçon 12 (Traduction
Georges Comeau, 2010)
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[81747] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 1 Postquam recitavit opiniones philosophorum de principiis,
hic incipit eas improbare. Et dividitur in duas partes. Primo improbat
singulas opiniones. Secundo recolligit ea quae dicta sunt, et continuat se ad
sequentia, ibi, quoniam ergo dictas causas et cetera. Prima dividitur in duas
partes. Primo reprobat opiniones eorum qui naturaliter locuti sunt. Secundo
reprobat opiniones illorum qui non naturaliter sunt locuti, scilicet
Pythagorae et Platonis, eo quod altiora principia posuerunt quam naturales,
ibi, quicumque vero et cetera. Circa primum duo facit. Primo improbat
opiniones eorum qui posuerunt unam causam materialem. Secundo eorum qui
posuerunt plures, ibi, idem quoque et si quis. Circa primum duo facit. Primo
improbat opiniones praedictas in generali. Secundo in speciali, ibi, et ad
hoc et cetera. Improbat autem in generali triplici ratione. Prima ratio talis
est. Quia in rebus non solum sunt corporea, sed etiam quaedam incorporea, ut
patet ex libro de anima. Sed ipsi non posuerunt principia nisi corporea: quod
ex hoc patet, quia ipsi ponebant, unum omne idest universum esse unum
secundum substantiam, et esse unam naturam quasi materiam, et eam esse
corpoream, et habentem mensuram idest dimensionem: corpus autem non
potest esse causa rei incorporeae; ergo patet quod in hoc deliquerunt
insufficienter rerum principia tradentes. Et non solum in hoc, sed in multis,
ut ex sequentibus rationibus apparet. |
Après avoir relaté
les opinions des philosophes sur les principes, le Philosophe commence ici à
les réfuter. Et il le fait en deux parties : en premier, il réfute
chaque opinion; en deuxième, il résume ce qui a été dit et enchaîne avec ce
qui suit, où il dit : Ainsi donc,
il résulte clairement, etc. (fin de la leçon XVII). La première partie se
divise en deux. En premier, il réfute les opinions de ceux qui ont parlé en
tant que physiciens; en deuxième, il réfute les opinions de ceux qui n’ont
pas parlé comme physiciens, c'est-à-dire Pythagore et Platon, du fait qu’ils
ont affirmé des principes plus élevés que les physiciens, où il dit : Mais ceux qui étendent, etc. (leçon
XIII). Il traite le premier point en deux parties. En premier, il réfute les
opinions de ceux qui ont affirmé une seule cause matérielle; en deuxième, il
réfute ceux qui en ont supposé plusieurs, où il dit : Il y en aurait autant à dire, etc. Il
traite la première partie en deux points. En premier, il réfute ces opinions
en général; en deuxième, il les réfute en particulier, où il dit : et aussi, qu’ils donnent, etc. Il les
réfute en général par trois raisons; voici la première. Les choses n’ont pas
seulement des principes corporels, mais aussi des principes immatériels,
comme on l’a vu dans le traité De
l’Âme. Mais ils n’ont supposé que des principes corporels; cela est
évident du fait qu’ils affirmaient que « le tout unique »,
c'est-à-dire l’univers, était un par sa substance, avait une seule nature en
tant que matière, était corporel et avait une étendue, c'est-à-dire une dimension; or, un corps ne peut pas
être la cause d’une chose immatérielle. Il est donc évident qu’ils étaient en
défaut en traitant insuffisamment des principes des choses. Et ils n’avaient
pas seulement cette lacune, mais beaucoup d’autres, comme on le verra dans
les arguments suivants. |
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[81748] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 2 Deinde cum dicit de generatione hic ponit
secundam rationem quae talis est. Quicumque habet necesse determinare de
motu, oportet quod ponat causam motus: sed praedicti philosophi habebant
necesse tractare de motu: quod ex duobus patet: tum quia ipsi conabantur
dicere causas generationis et corruptionis rerum, quae sine motu non sunt:
tum etiam quia de rebus omnibus naturaliter tractare volebant: naturalis
autem consideratio requirit motum, eo quod natura est principium motus et
quietis, ut patet secundo physicorum: ergo debebant tractare de causa, quae
est principium motus. Et ita cum illam auferrent causam, nihil de ea dicendo,
patet etiam quod in hoc deliquerunt. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Puis, quoiqu’ils
entreprennent, etc., il donne la deuxième raison, que voici. Quiconque a
l’obligation de traiter du mouvement doit établir la cause du mouvement; mais
ces philosophes étaient obligés de traiter du mouvement, ce qui est évident
pour deux raisons : d’une part, ils s’efforçaient de formuler les causes
de la génération et de la corruption des choses, qui ne peuvent pas se
produire sans mouvement; d’autre part, ils voulaient traiter de toutes choses
sous le point de vue de la science naturelle; or, l’étude de cette science
nécessite celle du mouvement, puisque la nature est le principe du mouvement
et du repos, comme il est montré au livre II des Physiques. Ils se devaient donc de traiter de la cause qui est le
principe du mouvement. Et ainsi, puisqu’ils ont supprimé cette cause en n’en
disant rien, il est évident qu’ils sont ainsi en défaut. |
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[81749] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 3 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit tertiam
rationem. Quaelibet enim res naturalis habet substantiam, idest formam
partis, et quod quid est, idest quidditatem quae est forma totius.
Formam dicit, inquantum est principium subsistendi: et quod quid est,
inquantum est principium cognoscendi, quia per eam scitur quid est res: sed
praedicti philosophi formam non ponebant esse alicuius causam: ergo
insufficienter de rebus tractabant, in hoc etiam delinquentes, quod causam
formalem praetermittebant. |
Puis lorsqu’il
dit : Ajoutez qu’ils ne font pas, etc.
il donne la troisième raison. Toute chose naturelle, en effet, a une
substance, c'est-à-dire la forme d’une partie, et un ce-que-c’est,
c'est-à-dire la quiddité qui est la forme du tout. Il parle de la forme en tant qu’elle est principe de
subsistance, et du ce-que-c’est en
tant qu’il est principe de connaissance, car c’est par elle qu’on sait ce
qu’est la chose; mais les philosophes en question ne disaient pas que la
forme est cause de quelque chose; ils ont donc traité insuffisamment des
choses, étant également en défaut en laissant de côté la cause formelle. |
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[81750] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 4 Deinde cum dicit nullus enim hic reprobat opiniones
eorum in speciali: et hoc dupliciter. Primo quantum ad hoc quod ponebant
elementa praeter ignem esse principia. Secundo quantum ad hoc quod
praetermittebant terram, ibi, si vero est, quod est generatione et cetera.
Primo ergo resumit eorum positionem, qui videlicet ponebant esse elementum
quodlibet simplicium corporum praeter terram. Et rationem opinionis ostendit,
quia ipsi videbant simplicia corpora ex invicem generari, ita quod quaedam
fiunt ex illis per concretionem sive per inspissationem, sicut grossiora ex
subtilioribus. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : et aussi, qu’ils donnent, etc.,
il réfute leurs opinions en particulier, et ce, de deux façons : en
premier, quant qu fait qu’ils considéraient comme principes d’autres éléments
que le feu; en deuxième, quant au fait qu’ils omettaient la terre, où il
dit : mais si ce qui est
postérieur, etc. En premier, il résume donc leur position : ils
affirmaient en effet que le principe est n’importe lequel des corps simples,
excepté la terre. Et il montre la raison de cette opinion : ils voyaient
en effet que les corps simples s’engendrent les uns des autres, de sorte que
certains proviennent des autres par agrégation ou par condensation, comme les
corps plus grossiers viennent des plus subtils. |
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[81751] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 5 Ostendit etiam modum procedendi contra eorum
opiniones ex eorum rationibus. Ponebant enim hac ratione aliquod istorum esse
principium, quia ex eo generabantur alia concretione vel discretione. Qui duo
modi multum differunt quantum ad prioritatem vel posterioritatem eius ex quo
aliquid generatur. Nam secundum unum modum videtur esse prius id ex quo
generatur aliquid per concretionem. Et hanc rationem primo ponit. Secundum vero
alium modum videtur esse prius illud, ex quo generatur aliquid per
rarefactionem; et ex hoc sumit secundam rationem. |
Il montre également
la manière de raisonner contre ces opinions à partir de leurs propres
arguments. Ils affirmaient en effet que l’un de ces éléments est principe
parce que les autres sont engendrés à partir de lui par agrégation ou par
dissociation. Il y a une grande différence entre ces deux modes quant au fait
que ce dont une chose est engendrée est antérieur ou postérieur. Selon un mode,
en effet, ce dont la chose est engendrée par agrégation semble antérieur; et
il donne cet argument en premier. Selon l’autre mode, ce dont la chose est
engendrée par raréfaction semble antérieur, et il tire son deuxième argument
de cette hypothèse. |
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[81752] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 6 Quod enim illud ex quo generatur aliquid per
concretionem sit primum, hoc attestatur opinioni, quae nunc habetur, quod
illud sit elementum maxime omnium, ex quo alia fiunt per concretionem. Quod quidem patet per rationem, et eorum positiones.
Per rationem quidem: quia id ex quo fiunt alia per concretionem est hoc quod
est subtilissimum inter corpora, minutissimas partes habens. Et hoc esse videtur simplicius. Unde si simplex est
prius composito, videtur quod hoc sit primum. Per eorum vero positiones: quia
quicumque posuerunt ignem esse principium, posuerunt ipsum primum esse
principium, quia est subtilissimum corporum. Similiter autem alii visi sunt
hanc rationem sequi, existimantes tale esse elementum corporum, quod est
subtiles partes habens. Quod ex hoc patet, quod nullus posteriorum prosecutus
est poetas theologos, qui dixerunt terram esse elementum. Et manifestum est
quod hoc renuerunt ponere, propter magnitudinem partialitatis idest
propter grossitiem partium. Constat autem quod quodlibet aliorum trium
elementorum accepit aliquem philosophorum, qui iudicavit ipsum esse
principium. Sed quia non dixerunt terram principium esse, ideo non potest
dici quod hoc non dixerunt, quia esset contra communem opinionem. Nam
multitudo hominum hoc existimabat, quod terra esset substantia omnium. Et
Hesiodus etiam, qui fuit unus de theologicis poetis, dixit quod inter alia
corpora primum facta est terra. Et sic patet quod opinio quod terra esset
principium, fuit antiqua, quia ab ipsis poetis theologicis posita, qui
fuerunt ante naturales philosophos: et publica, quia in eam consenserunt
plures. Unde restat quod hac sola ratione posteriores naturales evitaverunt
ponere terram esse principium, propter grossitiem partium. Sed constat quod
terra habet grossiores partes quam aqua, et aqua quam aer, et aer quam ignis,
et si quid est medium inter ea grossius est quam ignis. Unde patet, sequendo
hanc rationem, quod nullus eorum recte dixit, nisi qui posuit ignem esse principium.
Nam ex quo ratione subtilitatis aliquid ponitur principium, necessarium est
illud poni primum principium quod est omnium subtilissimum. |
L’idée que ce dont
les choses sont engendrées par agrégation est premier confirme l’opinion,
actuellement courante, voulant que l’élément le plus fondamental de toutes
choses soit celui qui constitue les autres par agrégation. Cela est évident
d’après la raison et d’après leurs doctrines. D’après la raison, car ce dont
les autres corps sont formés par agrégation est le plus subtil des corps,
celui qui a les parties les plus infimes; on voit que cet élément est le plus
simple. Alors, si le simple est avant le composé, on voit que cet élément est
premier. On le voit aussi d’après leurs doctrines, car tous ceux qui ont
supposé que le feu était un principe ont affirmé qu’il était le premier
principe, parce qu’il est le plus subtil de tous les corps. Pareillement, les
autres semblent avoir souscrit à cette idée, estimant que l’élément des corps
est celui qui a les parties les plus subtiles. Cela est évident du fait
qu’aucun des philosophes venus plus tard n’a suivi les poètes théologiens,
qui disaient que c’est la terre qui est l’élément. Et il est évident qu’ils
ont rejeté cette idée à cause de la
grandeur de ses parties, c'est-à-dire de la grossièreté de ses parcelles.
On constate cependant que chacun des trois autres éléments a été considéré
comme le principe par certains philosophes. Mais s’ils n’ont pas dit que la
terre est le principe, on ne peut pas dire qu’ils en ont été empêchés par
l’opinion courante; en effet, la multitude des gens pensait que la terre est
la substance de toutes choses. Hésiode également, qui fut l’un des poètes
théologiens, a dit que la terre a été faite en premier parmi les corps. On
voit ainsi que l’opinion voulant que la terre soit le principe était
ancienne, car elle a été affirmée par les poètes théologiens, qui ont vécu
avant les philosophes de la nature; et cette opinion était publique, car le
grand nombre y adhérait. Il reste donc que si les physiciens venus plus tard
ont évité de dire que la terre est le principe, la grossièreté de ses parties
en est l’uniqu raison. Mais il est évident que la terre a des parties plus
grossières que l’eau, et l’eau plus que l’air, et l’air plus que le feu, et
s’il existe un intermédiaire entre ces corps, il est plus grossier que le
feu. Il est donc évident, suivant ce raisonnement, qu’aucun d’eux n’avait
raison, à moins d’affirmer que le principe est le feu. En effet, si un corps
est admis comme principe en raison de sa subtilité, il est nécessaire de
prendre comme premier principe le plus subtil de tous. |
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[81753] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 7 Deinde cum dicit si vero hic ponit aliam rationem, per
quam e converso videtur quod terra sit maxime elementum. Constat enim quod
illud quod est in generatione posterius, est prius secundum naturam; eo quod
natura in finem generationis tendit, sicut in id quod est primum in eius
intentione. Sed quanto aliquid est magis densum et compositum, tanto est
etiam posterius generatione: quia in via generationis ex simplicibus
proceditur ad composita, sicut ex elementis fiunt mixta, et ex mixtis humores
et membra: ergo illud quod est magis compositum et spissum illud est prius
secundum naturam. Et sic sequitur contrarium eius quod prima ratio
concludebat, scilicet quod aqua sit prior aere, et terra prior aqua quasi
primum principium. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : mais si ce qui est
postérieur, etc., il donne l’autre raison, qui semble montrer au
contraire que l’élément primordial est la terre. Il est évident en effet que
ce qui est postérieur dans l’ordre de génération est antérieur par nature, du
fait que la nature tend vers la fin de la génération comme vers ce qui est premier
dans son intention. Mais plus un être est dense et composé, plus il est
postérieur dans l’ordre de génération; en effet, dans le processus de
génération, on va du simple au composé. Ainsi, les éléments font des
mélanges, et les mélanges font des humeurs et des membres; donc, ce qui est
plus composé et plus dense est antérieur par nature. Il s’ensuit donc le
contraire de ce que concluait le premier argument, c'est-à-dire que l’eau est
antérieur à l’air et que la terre, en tant que premier principe, est
antérieure à l’eau. |
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[81754] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 8 Est autem attendendum quod differt quaerere illud
quod est prius in uno et eodem, et illud quod est prius simpliciter. Si enim
quaeratur quid est prius simpliciter, oportet perfectum esse prius
imperfecto, sicut et actum potentia. Nihil
enim reducitur de imperfecto ad perfectum, vel de potentia in actum, nisi per
aliquod perfectum ens actu. Et ideo, si loquamur de primo universi, oportet
ipsum esse perfectissimum. Sed respectu unius particularis, quod procedit de
potentia in actum perfectum, potentia est prius tempore actu, licet posterius
natura. Constat etiam quod primum omnium oportet esse simplicissimum, eo quod
composita dependent a simplici et non e converso. Necessarium ergo erat
antiquis naturalibus quod utrumque attribuerent primo principio totius
universi, scilicet cum summa simplicitate maximam perfectionem. Haec autem
duo non possunt simul attribui alicui principio corporali. Nam in corporibus
generabilibus et corruptibilibus sunt simplicissima imperfecta; ideo
cogebantur quasi rationibus contrariis diversa principia ponere.
Praeeligebant autem rationem simplicitatis, quia non considerabant res nisi
secundum modum, secundum quem aliquid exit de potentia in actum; in cuius
ordine non oportet id quod est principium esse perfectius. Huiusmodi autem
contrarietatis dissolutio haberi non potest, nisi ponendo primum entium
principium incorporeum: quia hoc erit simplicissimum, ut de eo inferius
Aristoteles probabit. |
Il faut cependant
remarquer que ce n’est pas la même chose de chercher ce qui est antérieur
dans une chose en particulier, et de chercher ce qui est antérieur de façon
absolue. Si on cherche en effet ce qui est antérieur de façon absolue, le
parfait est nécessairement antérieur à l’imparfait, comme l’acte est
antérieur à la puissance. Rien en effet n’est amené de l’imparfait au
parfait, ou de la puissance à l’acte, sinon par un être parfait en acte.
C’est pourquoi, si on parle de ce qui est premier dans l’univers, c’est
nécessairement l’être le plus parfait. Mais à l’égard d’un être particulier,
qui procède de la puissance à l’acte parfait, la puissance est antérieure à
l’acte dans le temps, même si elle est postérieure par nature. Il est
également évident que le premier de tous les êtres doit être le plus simple,
puisque les composés dépendent du simple et non l’inverse. Il était donc
nécessaire que les anciens physiciens attribuent l’un et l’autre,
c'est-à-dire la suprême simplicité jointe à la plus grande perfection, au
premier principe de l’univers entier. Mais ces deux caractères ne peuvent pas
être attribués en même temps à un principe corporel; en effet, dans les corps
qui peuvent être engendrés et corrompus, les plus simples sont imparfaits;
ils étaient donc contraints, comme par des raisons contraires, de supposer
divers principes. Mais ils choisissaient de préférence l’aspect de la
simplicité, car ils considéraient les choses seulement sous le mode par
lequel elles passent de la puissance à l’acte, et dans cet ordre, il n’est
pas nécessaire que ce qui est principe soit parfait. Mais cette contradiction
ne peut pas être résolue, à moins que l’on n’affirme que le premier principe
des êtres est immatériel, car ce principe sera alors le plus simple, comme
Aristote le prouvera plus loin. |
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[81755] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 9 Concludit autem in fine quod de positionibus eorum,
qui dixerunt unam causam materialem, ea sufficiant quae ad praesens dicta. |
En dernier, il
conclut que ce qui a été dit jusqu’à maintenant peut suffire au sujet des
doctrines de ceux qui ont affirmé l’existence d’une seule cause matérielle. |
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[81756] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 10 Deinde cum dicit idem quoque hic ponit rationes contra
ponentes plures causas materiales. Et primo contra Empedoclem. Secundo contra
Anaxagoram, ibi, Anaxagoram et cetera. Dicit ergo primo, quod idem accidit
Empedocli qui posuit quatuor corpora esse materiam, quia patiebatur eamdem
difficultatem ex praedicta contrarietate. Nam ex ratione simplicitatis, ignis
videbatur esse maxime principium, alia vero ratione terra, ut dictum est.
Quaedam etiam inconvenientia accidunt Empedocli eadem cum praedictis. Sicut
de hoc quod non posuit causam formalem, et de praedicta contrarietate
simplicitatis et perfectionis in corporalibus, licet contra eum non sit ratio
de ablatione causae moventis. Sed quaedam alia inconvenientia accidunt ei, propria
praeter ea quae accidunt ponentibus unam causam materialem. |
Puis lorsqu’il dit :
Il y en aurait autant à dire, etc.,
il donne ses arguments contre ceux qui admettent plusieurs causes
matérielles : en premier, Empédocle; en deuxième, Anaxagore, où il
dit : Pour Anaxagore, si on pense,
etc. Il dit donc en premier qu’il en va de même pour Empédocle, qui a affirmé
que la matière consistait en quatre corps, parce qu’il se heurtait au même
problème par suite de la contradiction que nous avons vue. En effet, du fait
de sa simplicité, il semblait que le feu était le principe par excellence,
mais la terre l’était sous un autre rapport, comme on l’a dit. Empédocle
tombe dans quelques-unes des mêmes absurdité que les philosophes précédent,
notamment du fait qu’il n’a pas supposé de cause formelle et du fait de
l’opposition mentionnée plus haut entre la simplicité et la perfection dans
les êtres corporels, bien qu’on ne puisse pas lui reprocher d’avoir supprimé
la cause motrice. Mais il tombe dans d’autres absurdités qui lui sont
propres, en plus de celles où tombent ceux qui affirment une seule cause
matérielle. |
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[81757] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 11 Et hoc patet tribus rationibus. Quarum prima talis
est. Quia prima principia non generantur ex invicem, eo quod principia semper
oportet manere, ut dictum est primo physicorum. Sed ad sensum videmus quod
quatuor elementa ex invicem generantur, unde et de eorum generatione in
scientia naturali determinatur. Ergo inconvenienter posuit quatuor elementa
prima rerum principia. |
Et cela est évident
pour trois raisons. Voici la première. Les Les premiers principes ne peuvent
pas être engendrés les uns des autres, car les principes doivent être
immuables, comme on l’a dit au livre I des Physiques. Mais nous voyons par nos sens que les quatre éléments
sont engendrés les uns des autres; c’est pourquoi on traite de leur
génération dans la science de la nature. C’est donc à tort qu’il a pris
quatre éléments comme premiers principes des choses. |
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[81758] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 12 n. 12 Deinde cum dicit et de moventium hic ostendit
secundum inconveniens quod pertinet ad causam moventem. Ponere enim plures
causas moventes et contrarias non omnino dictum est recte, nec omnino
rationabiliter. Si enim causae moventes accipiantur proxime, oportet eas esse
contrarias, cum earum effectus contrarii appareant. Si autem accipiatur prima
causa, tunc oportet esse unum, sicut apparet in duodecimo huius scientiae, et
in octavo physicorum. Cum igitur ipse intendat ponere primas causas moventes,
inconvenienter posuit eas contrarias. |
Puis lorsqu’il
dit : Quant à la cause, etc.,
il montre une deuxième absurdité, qui se rapporte à la cause motrice. En
effet, si on affirme plusieurs causes motrices et contraires, ce n’est pas un
propos tout à fait correct, ni tout à fait raisonnable, car si on prend les
causes motrices les plus prochaines, il faut qu’elles soient contraires,
puisque leurs effets sont visiblement contraires. Mais si on prend la cause
première, alors elle doit être une, comme il est évident au livre XII du
présent traité et au livre VIII des Physiques.
Alors, comme il[16] voulait parler des causes motrices premières, il
était illogique d’affirmer qu’elles étaient contraires. |
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[81759] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 13 Deinde cum dicit et ex toto hic ponit tertiam
rationem quae ducit ad inconveniens, et est talis. In omni alteratione
oportet esse idem subiectum quod patitur contraria. Et hoc ideo, quia ex uno
contrario non fit alterum, ita quod unum contrarium in alterum convertatur,
sicut ex calido non fit frigidum, ita quod ipse calor fiat frigus vel e
converso, licet ex calido fiat frigidum suppositum uno subiecto tantum,
inquantum unum subiectum quod suberat calori, postea subest frigori. Empedocles
vero non posuit unum subiectum contrariis, immo contraria in diversis
subiectis posuit, sicut calidum in igne, et frigidum in aqua. Nec iterum
posuit istis duobus unam naturam subiectam; ergo nullo modo potuit
alterationem ponere. Et hoc est inconveniens quod alteratio totaliter
auferatur. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : En somme, quand on admet,
etc., il donne le troisième argument qui mène à l’absurde, et le voici. Dans
toute altération, il doit y avoir un sujet unique qui subit les contraires.
La raison en est qu’un contraire ne vient pas de l’autre de telle sorte qu’un
contraire se change en l’autre; ainsi, le chaud ne devient pas froid de telle
sorte que la chaleur en tant que telle devienne froidure ou inversement, même
si le chaud devient froid lorsqu’on suppose un sujet unique, en tant qu’un
sujet qui était soumis à la chaleur est ensuite soumis au froid. Mais
Empédocle n’a pas supposé une seule chose sujette unique à des contraires; il
a plutôt mis les contraires dans des sujets divers, comme la chaleur dans le
feu et le froid dans l’eau, et ce, sans donner aux deux une seule nature
comme sujet; il ne pouvait donc admettre en aucune façon l’existence
d’altérations. Et il est inadmissible que les altérations soient totalement
niées. |
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[81760] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 14 Deinde cum dicit Anaxagoram vero hic prosequitur de
opinione Anaxagorae: et circa hoc duo facit. Primo ostendit qualiter opinio
Anaxagorae est suscipienda quasi vera, et quomodo quasi falsa in generali. Secundo
explicat utrumque in speciali, ibi, nam absurdo existente et cetera. Dicit
ergo primo quod si quis vult suscipere opinionem Anaxagorae veram de eo quod
posuit duo principia, scilicet materiam et causam agentem, accipiat eam
secundum rationem quam videtur ipse secutus, quasi quadam necessitate
veritatis coactus, ut sequeretur eos, qui hanc rationem exprimunt. Ipse vero non
articulavit eam, idest non expresse distinxit. Eius ergo opinio est vera
quantum ad hoc quod non expressit, falsa quantum ad hoc quod expressit. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Pour Anaxagore, si on pense,
etc., il discute l’opinion
d’Anaxagore. Il le fait en deux parties. En premier, il montre en général en
quoi l’opinion d’Anaxagore doit être reconnue vraie et comment elle doit être
déclarée fausse. En deuxième, il donne une explication particulière de ces
deux points, où il dit : En effet,
s’il est absurde, etc. Il dit donc en premier que si on veut admettre
comme vraie l’opinion d’Anaxagore
quand il a affirmé deux principes, soit la matière et la cause agente,
il doit l’admettre en raison d’arguments auxquels il semble avoir souscrit,
comme ayant été contraint, par la nécessité de la vérité, à suivre ceux qui
expriment cet argument. Mais lui-même ne l’a pas clairement articulé, c'est-à-dire ne l’a pas distiingué
clairement. Son opinion est donc vraie quant à ce qu’il n’a pas exprimé et
fausse quant à ce qu’il a exprimé. |
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[81761] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 15 Et hoc in speciali patet sic. Quia si totaliter
accipiatur eius opinio secundum quod in superficie apparebat ex eius dictis,
apparebit maior absurditas propter quatuor rationes. Primo, quia hoc ipsum
quod est, omnia in principio mundi fuisse permixta, est absurdum, cum
distinctio partium mundi aestimetur secundum sententiam Aristotelis
sempiterna. Secunda ratio est, quia impermixtum se habet ad permixtum sicut
simplex ad compositum: sed simplicia praeexistunt compositis, et non e
converso: ergo impermixta oportet praeexistere mixtis, cuius contrarium
Anaxagoras dicebat. Tertia ratio est, quia non quodlibet natum est misceri
cuilibet in corporibus; sed illa sola nata sunt adinvicem misceri, quae nata
sunt adinvicem transire per aliquam alterationem, eo quod mixtio est
miscibilium alteratorum unio. Anaxagoras vero ponebat quodlibet esse mixtum
cuilibet. Quarta ratio est, quia eorumdem est permixtio et separatio: non
enim dicuntur misceri nisi illa quae apta nata sunt separata existere: sed
passiones et accidentia sunt permixta substantiis, ut Anaxagoras dicebat: ergo
sequeretur quod passiones et accidentia possent a substantiis separari, quod
est manifeste falsum. Istae igitur absurditates apparent, si consideretur
opinio Anaxagorae superficialiter. |
Et il montre cela en
particulier comme suit. Si on admet entièrement son opinion d’après l’examen
superficiel de ses propos, une absurdité majeure s’ensuit, pour quatre
raisons. Premièrement, parce que l’idée même que tout était mélangé à
l’origine du monde est absurde, puisque selon la doctrine d’Aristote, la
distinction entre les parties du monde était considérée éternelle. La
deuxième raison est que le rapport de l’être sans mélange aux êtres mélangés
est celui du simple au composé; mais c’est le simple qui existe avant le
composé et non l’inverse; donc, les êtres non mélangés doivent exister avant
les mélanges, contrairement à ce que disait Anaxagore. La troisième raison
est que dans les corps, n’importe quoi n’est pas apte à se mélanger à
n’importe quoi, mais les choses qui sont aptes à se mélanger l’une à l’autre
sont seulement celles qui peuvent se transformer l’une dans l’autre par
altération, de sorte que le mélange est l’union des ingrédients altérés. Mais
Anaxagore affirmait que n’importe quoi se mélange à n’importe quoi. La
quatrième raison est que ce sont les mêmes choses qui se mélangent et se
séparent; en effet, on ne dit pas que des choses sont mélangées, à moins
qu’elles ne soient capables d’exister séparément; mais les affections et les
accidents sont intimement mélangés aux substances, disait Anaxagore. Il s’ensuivrait
que les affections et les accidents pourraient être séparées des substances,
ce qui est évidemment faux. Ces absurdités sont donc visibles, si on
considère superficiellement l’opinion d’Anaxagore. |
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[81762] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 12 n. 16 Tamen si quis exequatur articulariter, idest
distincte et manifeste perquirat quod Anaxagoras vult dicere, idest ad
quod eius intellectus tendebat, licet exprimere nesciret, apparebit eius
dictum mirabilius et subtilius praecedentium philosophorum dictis. Et hoc propter duo. Primo, quia magis accessit ad
veram materiae cognitionem. Quod ex hoc patet, quia in illa permixtione rerum
quando nihil erat ab alio discretum, sed omnia erant permixta, de illa
substantia sic permixta, quam ponebat rerum materiam, nihil vere poterat de
ea praedicari, ut patet de coloribus; non enim poterat de ea praedicari
aliquis specialis color, ut diceretur esse alba, vel nigra, vel secundum
aliquem alium colorem colorata; quia secundum hoc oporteret illum colorem non
esse aliis permixtum. Et similiter color
in genere non poterat de ea praedicari, ut diceretur esse colorata; quia de
quocumque praedicatur genus, necesse est aliquam eius speciem praedicari,
sive sit praedicatio univoca sive denominativa. Unde si illa substantia esset colorata, de
necessitate haberet aliquem determinatum colorem, quod est contra praedicta.
Et similis ratio est de humoribus idest saporibus, et de omnibus aliis
huiusmodi. Unde nec ipsa genera prima poterant de ipso praedicari, ut
scilicet esse qualis vel quanta vel aliquid huiusmodi. Si enim genera
praedicarentur, oportet quod aliqua specierum particularium inesset ei; quod
est impossibile, si ponantur omnia esse permixta; quia iam ista species, quae
de illa substantia diceretur, esset ab aliis distincta. Et haec est vera
natura materiae, ut scilicet non habeat actu aliquam formam, sed sit in
potentia ad omnes; quia et ipsum mixtum non habet actu aliquid eorum quae in
eius mixtionem conveniunt, sed potentia tantum. Et propter hanc similitudinem
materiae primae ad mixtum, videtur posuisse mixtionem praedictam, licet
aliqua differentia sit inter potentiam materiae et potentiam mixti. |
Pourtant, si on approfondit, c'est-à-dire si on
développe de façon distincte et manifeste ce qu’Anaxagore veut dire, c'est-à-dire ce que son
intelligence cherchait à atteindre, même s’il ne savait pas comment
l’exprimer, on trouvera que ses propos sont plus étonnants et plus subtils
que ceux des philosophes précédents dont on a parlé, et ce, pour deux
raisons. Premièrement, parce qu’il atteint une connaissance plus vraie de la
matière. Cela est évident parce que, dans ce mélange des êtres lorsqu’aucune
chose ne pouvait être distinguée d’une autre mais que tout était confondu,
mélange qu’il disait être la matière des choses, rien de vrai ne pouvait en
être affirmé, comme on le voit pour les couleurs; on ne pouvait en effet lui
attribuer aucune couleur déterminée en disant que le mélange est blanc, noir ou
d’une autre couleur, car il faudrait ainsi que cette couleur ne soit pas
totalement mélangée aux autres. Pareillement, on ne pouvait même pas lui
attribuer le genre de la couleur en disant qu’il est coloré, car si on
attribue le genre à quoi que ce soit, il faut nécessairement lui en attribuer
l’une des espèces, que l’attribution soit univoque ou dénominative[17]. En conséquence, si cette substance était colorée,
elle aurait nécessairement une couleur déterminée, contrairement à ce que
nous avons dit. Le même raisonnement s’applique aux « humeurs »,
c'est-à-dire aux saveurs, et à
toutes les choses du genre. Il s’ensuit que les premiers genres (qualité,
quantité et ainsi de suite) ne pouvaient pas non plus leur être attribués. En
effet, si les genres étaient attribués, il faudrait que l’une des espèces
particulières soit un attribut du mélange, ce qui est impossible si on
affirme que tout est absolument mélangé, car cette espèce attribuée à la
substance serait déjà distincte des autres. Et telle est la vraie nature de
la matière : elle n’a aucune forme en acte, mais elle est en puissance à
toutes; car ce mélange aussi ne possède en acte aucun des éléments qui sont
venus se mélanger[18], mais il les possède en puissance seulement. Et à cause
de cette ressemblance entre la matière première et le mélange, il semble
avoir admis cette opération de mélange, même s’il existe une différence entre
la puissance de la matière et celle du mélange. En effet, les ingrédients,
même s’ils sont en puissance dans le mélange, n’y sont pas purement en
puissance passive; leur vertu demeure dans le mélange. On peut voir par là
que le mélange possède le mouvement et les opérations de par la vertu de ses
ingrédients; on ne peut pas en dire autant de ce qui est en puissance dans la
matière première. Mais Anaxagore semble abolir cette différence du fait qu’il
n’a pas parlé du mélange spécifique de certaines choses, mais d’un mélange
total de l’univers entier. |
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[81763] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 17 Secundo, subtilius caeteris dixit, quia magis
accessit ad verum cognitionem primi principii agentis. Dixit enim omnia esse
permixta praeter intellectum; et hunc dixit solum esse impermixtum et purum. |
Deuxièmement, il a
parlé de façon plus avisée que les autres, parce qu’il s’est rapproché
davantage de la connaissance du premier principe agent. Il a dit en effet que
tout est absolument mêlé, sauf l’intelligence, et qu’elle seule est pure et
sans mélange. |
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[81764] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 18 Ex quibus patet, quod ipse posuit duo esse
principia, et ipsum intellectum posuit esse unum, secundum quod ipse est
simplex et impermixtus; et alterum principium posuit materiam primam, quam
ponimus sicut indeterminatam, antequam determinetur, et antequam aliquam
speciem participet. Materia
enim, cum sit infinitarum formarum, determinatur per formam, et per eam
consequitur aliquam speciem. |
On voit à partir de
là qu’il a affirmé l’existence de deux principes; il a dit que l’un d’eux est
l’intelligence, en tant qu’elle est simple et sans mélange, et que l’autre
est la matière première, qui, selon nous, est indéterminée avant d’être
déterminée et de participer d’une espèce. En effet, la matière, pouvant
recevoir une infinité de formes, est déterminée par la forme, par laquelle
elle appartient à une espèce. |
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[81765] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 19 Patet igitur quod Anaxagoras secundum illa quae exprimit,
nec dixit recte, nec plene. Tamen videbatur directe dicere aliquid
propinquius opinionibus posteriorum, quae sunt veriores, scilicet opinioni
Platonis et Aristotelis qui recte de materia prima senserunt, quae quidem
opiniones tunc erant magis apparentes. |
Il est donc évident
qu’Anaxagore, de la façon dont il s’est exprimé, n’a pas parlé de façon juste
ni complète. Pourtant, dans ce qu’il a dit directement, il a semblé
s’approcher davantage des opinions de ses successeurs, qui sont plus vraies,
à savoir celles de Platon et d’Aristote, qui ont eu une idée juste de la
matière première; à l’époque, ces opinions étaient plus évidentes. |
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[81766] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 12 n. 20 Ultimo excusat se Aristoteles a perscrutatione
diligentiori harum opinionum, quia sermones dictorum philosophorum sunt
proprii sermonibus naturalibus, ad quos pertinet tractare de generatione et
corruptione. Ipsi enim fere posuerunt principia et causas talis substantiae,
scilicet materialis et corruptibilis. Dicit autem fere, quia de aliis
substantiis non tractabant, quamvis quaedam principia ab eis posita possent
ad alia etiam extendere, ut patet de intellectu maxime. Quia igitur non
posuerunt principia communia omnibus substantiis, quod pertinet ad istam
scientiam, sed principia solum substantiarum corruptibilium, quod pertinet ad
scientiam naturalem; ideo diligens inquisitio de praedictis opinionibus magis
pertinet ad scientiam naturalem quam ad istam. |
En dernier, Aristote
se dispense d’étudier plus à fond leurs opinions, car les propos des
philosophes précédents sont à proprement parler ceux des physiciens, à qui il
appartient de traiter de la génération et de la corruption. Ceux-ci, en
effet, ont parlé à peu près uniquement des principes et des causes de ce genre
de substance, matérielle et corruptible. Il dit à peu près, parce qu’ils ne traitaient pas des autres substances,
bien que certains principes qu’ils affirmaient puissent s’étendre aussi à
d’autres réalités, comme on le voit surtout pour l’intelligence. Alors, comme
ils n’ont pas proposé de principes communs à toutes les substances, ce qui
appartient à la présente science, mais seulement les principes des sciences
corruptibles, ce qui relève de la science de la nature, une étude attentive
de ces opinions appartient davantage à la science de la nature qu’à la
présente science. |
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Lectio 13 |
Leçon 13, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau |
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Mais ceux qui étendent leurs recherches à tous les
êtres, et qui admettent d’un côté des êtres sensibles, de l’autre des êtres
qui ne tombent pas sous les sens, ceux-là ont dû naturellement faire l’étude
de l’une et de l’autre de ces deux classes d’êtres ; et c’est pourquoi
il faut s’arrêter davantage sur ces philosophes pour savoir ce qu’ils disent
de bon ou de mauvais qui puisse éclairer nos recherches. Ceux qu’on appelle
pythagoriciens font jouer aux principes et aux éléments un rôle bien plus
étrange que les physiciens ; la raison en est qu’ils ne les ont pas
empruntés aux choses sensibles. Les êtres mathématiques sont sans mouvement,
à l’exception de ceux dont s’occupe l’astronomie ; et cependant les
pythagoriciens ne dissertent et ne font de système que sur la physique. Ils
engendrent le ciel, ils observent ce qui arrive dans toutes ses parties, dans
leurs rapports, dans leurs mouvements, et ils épuisent à cela leurs causes et
leurs principes, comme s’ils convenaient avec les physiciens que l’être est
tout ce qui est sensible, et tout ce qu’embrasse ce qu’or) appelle le ciel.
Or, les causes et les principes qu’ils reconnaissent sont bons pour s’élever,
comme nous l’avons dit, à ce qu’il y a de supérieur dans les êtres, et
conviennent plus à cet objet qu’à l’explication des choses naturelles. Puis, comment
pourra-t-il y avoir du mouvement, si on ne suppose d’autres sujets que le
fini et l’infini, le pair et l’impair ? Ils ne le disent
nullement ; ou comment est-il possible que sans mouvement ni changement,
il y ait génération et corruption, et toutes les révolutions des corps
célestes ? Ensuite, en supposant qu’on leur accorde ou qu’il soit
démontré que de leurs principes on tire l’étendue, comment alors même
rendront-ils compte de la légèreté et de la pesanteur ? Car d’après
leurs principes et leur prétention même, ils ne traitent pas moins des corps
sensibles que des corps mathématiques. Aussi n’ont-ils rien dit de bon sur le
feu, la terre et les autres choses semblables, et cela, parce qu’ils n’ont
rien dit, je pense, qui convienne proprement aux choses sensibles. De plus,
comment faut-il entendre que le nombre et les modifications du nombre sont la
cause des êtres qui existent et qui naissent dans le monde, depuis l’origine
jusqu’à présent, tandis que d’autre part il n’y a aucun autre nombre hors celui
dont le monde est formé ? En effet, lorsque pour eux, l’opinion et le
sens sont dans une certaine partie du ciel, et un peu plus haut ou un peu
plus bas l’injustice et la séparation ou le mélange, attendu, selon eux, que
chacune de ces choses est un nombre, et lorsque déjà dans ce même espace se
trouvent rassemblées une multitude de grandeurs, parce que ces grandeurs sont
attachées chacune à un lieu, alors le nombre qu’il faut regarder comme étant
chacune de ces choses, est-il le même que celui qui est dans le ciel, ou un
autre outre celui-là ? Platon dit que c’est un autre nombre ; et
pourtant lui aussi pense que les choses sensibles et les causes de ces choses
sont des nombres ; mais pour lui les nombres qui sont causes, sont
intelligibles, et les autres sont des nombres sensibles. Laissons maintenant les Pythagoriciens ;
ce que nous en avons dit, suffira. |
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Lectio 13 |
Leçon 13 (Traduction
Georges Comeau, 2010)
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[81767] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 13 n. 1 Hic disputat contra opiniones Pythagorae et
Platonis, qui altera principia posuerunt quam naturalia. Et circa hoc duo facit. Primo ostendit quod
consideratio harum opinionum magis pertinet ad scientiam praesentem, quam
praedictarum. Secundo incipit
contra eas disputare, ibi, ergo qui Pythagorici sunt vocati. Dicit ergo
primo, quod illi qui faciunt theoricam, idest considerationem de
omnibus entibus, et ponunt, quod entium quaedam sunt sensibilia, quaedam
insensibilia, perscrutantur de utroque genere entium. Unde investigare de
opinionibus eorum, qui bene et qui non bene dixerunt, magis pertinet ad
perscrutationem quam proponimus tradere in hac scientia. Nam haec scientia
est de omnibus entibus, non de aliquo particulari genere entis. Et sic illa
quae pertinent ad omnia entis genera, magis sunt hic consideranda quam illa
quae pertinent ad aliquod particulare genus entis et cetera. |
Il argumente
maintenant contre les opinions de Pythagore et de Platon, qui ont affirmé
l’existence d’autres principes que les principes naturels. Il le fait en deux
parties. En premier, il montre que l’étude de ces opinions appartient plus
que les précédentes à la présente science. En deuxième, il commence à
argumenter contre elles, où il dit : Ceux
qu’on appelle pythagoriciens, etc. Il dit donc en premier que ceux qui
font des théories sur tous les êtres, c'est-à-dire qui les étudient, et
affirment que certains sont sensibles et d’autres inaccessibles aux sens,
étendent leurs recherches aux deux genres d’êtres. C’est pourquoi une recherche
sur les opinions de ceux qui ont bien ou mal parlé à ce sujet appartient
davantage à la doctrine que nous nous proposons d’enseigner dans cette
science, car celle-ci porte sur tous les êtres et non sur un genre d’être
particulier. Et ainsi, ce qui concerne tous les genres d’êtres doivent être
étudié ici de préférence à ce qui concerne un genre d’être particulier, etc. |
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[81768] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 13 n. 2 Deinde cum dicit ergo qui hic disputat contra opiniones
praedictorum philosophorum. Et primo contra Pythagoram. Secundo contra
Platonem, ibi, qui vero ideas. Circa primum duo facit. Primo ostendit in quo
Pythagoras conveniebat cum naturalibus, et in quo ab eis differebat. Secundo
disputat contra eius opinionem, ibi, ex quo tamen modo motus et cetera.
Sciendum est ergo, quod Pythagorici in uno conveniebant cum naturalibus, in
alio ab eis differebant. Differebant quidem in positione principiorum; usi
sunt enim principiis rerum extraneo modo a naturalibus. Cuius causa est, quia
principia rerum non acceperunt ex sensibilibus sicut naturales, sed ex
mathematicis, quae sunt sine motu, unde non sunt naturalia. Quod autem
mathematica dicuntur esse sine motu, referendum est ad illas scientias, quae
sunt pure mathematicae, sicut arithmetica et geometria. Astrologia enim
considerat motum, quia astrologia est media scientia inter mathematicam et
naturalem. Principia enim sua astrologia et aliae mediae applicant ad res
naturales, ut patet secundo physicorum. |
Puis lorsqu’il
dit : Ceux qu’on appelle
pythagoriciens, etc., il argumente contre les opinions des philosophes en
question : premièrement contre Pythagore; deuxièmement contre Platon, où
il dit : Quant à ceux qui posent,
etc. (leçon XIV). Il traite le premier point en deux parties. En premier, il
montre en quoi Pythagore s’accordait avec les physiciens et en quoi il était
en désaccord; deuxièmement, il argumente contre son opinion, où il dit :
Puis, comment pourra-t-il, etc. Il
faut donc savoir que les Pythagoriciens étaient d’accord avec les physiciens
sur une chose et en désaccord sur une autre. Ils étaient en désaccord sur les
principes qu’ils affirmaient; leur manière de tirer les principes des choses,
en effet, était étrangère aux physiciens. La raison en est qu’ils ne tiraient
pas les principes des choses à partir du sensible, comme les physiciens, mais
à partir des êtres mathématiques, qui sont sans mouvement; ces principes ne
sont donc pas naturels. Mais quand on dit que les êtres mathématiques sont
sans mouvement, il faut entendre cela des sciences purement mathématiques,
comme l’arithmétique et la géométrie. L’astronomie[19], en effet, étudie le mouvement, car elle est une
science intermédiaire entre les mathématiques et la science de la nature. En
effet, l’astronomie et les autres sciences intermédiaires appliquent leurs
principes aux choses naturelles, comme il est montré au livre II des Physiques. |
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[81769] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 13 n. 3 Conveniebat autem Pythagoras cum naturalibus quantum
ad ea quorum principia quaerebat. Disputabat enim et tractabat de omnibus
naturalibus. Tractabat enim de generatione caeli, et observabat omnia quae
accidunt circa partes caeli, quae dicuntur diversae sphaerae, vel etiam
diversae stellae: et quae accidunt circa passiones vel circa eclipses
luminarium, et quae accidunt circa operationes et circa motus corporum
caelestium, et circa eorum effectus in rebus inferioribus; et singulis
huiusmodi dispensabat causas, adaptando scilicet unicuique propriam causam.
Et videbatur etiam in hoc consentire aliis naturalibus, quod solum sit illud
ens, quod est sensibile, quod comprehenditur a caelo quod videmus. Non enim
ponebat aliquod corpus sensibile infinitum, sicut alii naturales posuerunt.
Nec iterum ponebat plures mundos, sicut posuit Democritus. Ideo autem
videbatur aestimare quod nulla entia essent nisi sensibilia, quia non
assignabat principia et causas nisi talibus substantiis. Nihilominus tamen
causae et principia, quae assignabat, non erant propria et determinata
sensibilibus, sed erant sufficientia ascendere ad superiora entia, idest ad
entia intellectualia. Et erant adhuc magis convenientia quam rationes
naturalium, quae non poterant extendi ultra sensibilia, quia ponebant
principia corporea. Pythagoras vero, quia ponebat principia incorporea,
scilicet numeros, quamvis non poneret principia nisi corporum sensibilium,
ponebat tamen entium intelligibilium, quae non sunt corpora, principia pene,
sicut et Plato posterius fecit. |
Pythagore était donc
en accord avec les physiciens quant aux réalités dont il cherchait les
principes. En effet, il discutait et traitait de toutes les choses
naturelles. Il traitait en effet de la génération du ciel, et il observait
tout ce qui arrive aux parties du ciel, qui sont désignées comme des sphères
diverses, ou même comme diverses étoiles; il traitait aussi de ce qui arrive
pour les phénomènes ou les éclipses des luminaires[20] et de ce qui arrive pour les opérations et les
mouvements des corps célestes et pour leurs effets dans les choses de ce bas
monde; et il attribuait des causes à chacune de ces choses, en précisant leur
cause propre dans chaque cas. Et il semblait s’accorder également avec les
autres physiciens sur l’idée que les seuls êtres sont les êtres sensibles,
qui sont englobés par le ciel que nous voyons. En effet, il n’affirmait pas,
comme le faisaient les autres physiciens, l’existence d’un corps sensible
infini. Il n’affirmait pas non plus l’existence de plusieurs mondes, comme
Démocrite. Il semblait donc penser qu’il n’existe pas d’autres êtres que les
sensibles, parce qu’il attribuait seulement à ces substances des principes et
des causes. Pourtant, les causes et les principes qu’il leur attribuait
n’étaient pas appropriées et spécifiques pour les sensibles, mais elles
étaient suffisantes pour nous élever jusqu’aux êtres supérieurs, c'est-à-dire
les êtres intellectuels, et elles convenaient mieux à cette fin que les
raisonnements des physiciens, qui ne pouvaient pas dépasser le sensible, car
ils ne supposaient que des principes corporels. Par contre, Pythagore, parce
qu’il admettait des principes immatériels, à savoir les nombres, même s’il
attribuait des principes uniquement aux corps sensibles, a presque supposé
des principes pour les êtres intelliglbles qui ne sont pas des corps, comme
Platon l’a fait plus tard. |
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[81770] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 13 n. 4 Deinde cum dicit ex quo tamen hic ponit tres
rationes contra opinionem Pythagorae: quarum prima talis est. Pythagoras non
poterat assignare, quomodo motus adveniat rebus, quia non ponebat principia
nisi finitum et infinitum, par et impar, quae ponebat principia sicut
substantia, sive materialia principia. Sed oportebat eum concedere motum
rebus inesse. Quomodo enim esset possibile sine motu et transmutatione esse
generationem et corruptionem in corporibus, et operationes eorum, quae
geruntur circa caelum, quae per motus quosdam fiunt? Patet quod nullo modo.
Unde cum Pythagoras consideravit de generatione et corruptione, et eis quae
geruntur circa caelum, patet quod insufficienter posuit non assignans aliqua
principia motus. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Puis, comment pourra-t-il,
etc., il donne trois arguments contre l’opinion de Pythagore; voici la
première. Pythagore ne pouvait pas dire comment le mouvement se produisait
dans les choses, parce qu’il n’admettait pas d’autres principes que le fini
et l’infini, le pair et l’impair, qu’il disait être des principes en tant que
substances, ou des principes matériels. Mais il était forcé d’admettre que le
mouvement existe dans les choses. En effet, comment serait-il possible, sans
mouvement ni changement, que la génération et la corruption des corps se
produise, ainsi que les opérations des êtres célestes, qui se font grâce à
certains mouvements? C’est évidemment impossible. Alors, lorsque Pythagore a
réfléchi à la génération et à la corruption, ainsi qu’à ce qui se passe dans
le ciel, il est évident que ses propos étaient insuffisants, car il n’a
attribué aucun principe au mouvement. |
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[81771] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 13 n. 5 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit secundam
rationem. Pythagoras enim ponebat ex numeris componi magnitudines. Sed sive hoc
probet, sive concedatur, non poterat ex numeris assignare causam, quare
quaedam sunt gravia, quaedam levia. Quod ex hoc patet, quia rationes
numerorum non magis adaptantur corporibus sensibilibus quam mathematicis quae
sunt non gravia et levia. Unde patet, quod ipsi nihil dixerunt plus de
corporibus sensibilibus, quam de mathematicis. Et sic patet, quod cum corpora
sensibilia, ut ignis et terra et huiusmodi, inquantum talia, addant aliquid
supra mathematica, nihil proprium de istis sensibilibus dixerunt secundum
veram aestimationem. Et sic iterum patet, quod insufficienter posuerunt,
praetermittentes assignare causas eorum, quae sunt propria sensibilibus. |
Puis lorsqu’il
dit : Ensuite, en supposant,
etc., il énonce un deuxième argument. En effet, Pythagore affirmait que les
grandeurs sont composées de nombres. Mais, qu’on prouve cette assertion ou
qu’on l’admette sans preuve, il ne pouvait pas établir à partir des nombres
une cause pour laquelle certains objets sont pesants et d’autres légers. Cela
est évident, car les raisons des nombres ne s’adaptent pas davantage aux
corps sensibles qu’aux êtres mathématiques, qui ne sont pas pesants ou
légers. Il est donc évident que ces philosophes n’ont rien dit de plus des
corps sensibles que des êtres mathématiques. Et ainsi, il est évident que
puisque les corps sensibles, tels que le feu, la terre et ainsi de suite, ont
quelque chose de plus que les êtres mathématiques, ils n’ont rien dit de
conforme à la vérité qui soit propre aux choses sensibles. Ainsi, il est également
évident que leurs propos étaient insuffisants, car ils ont omis d’attribuer
des causes aux réalités qui sont propres aux choses sensibles. |
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[81772] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 13 n. 6 Deinde cum dicit amplius autem hic ostendit tertiam
rationem, quae procedit ex hoc, quod Pythagoras videbatur ponere duo
contraria. Ponebat enim ex una parte, quod numerus et numeri passiones sunt
causa eorum quae sunt in caelo, et omnium generabilium et corruptibilium a
principio mundi: ex alia vero ponebat, quod non erat aliquis alius numerus
praeter istum numerum ex quo constituitur mundi substantia, numerum enim
substantiam rerum posuit. Hoc autem quomodo est accipere, cum idem non sit
causa suiipsius? Nam Pythagoras ex hoc dicit demonstrari, quod unumquodque
horum sensibilium est numerus secundum substantiam suam, quia in hac parte
universi sunt entia contingentia, de quibus est opinio, et quae subsunt
tempori inquantum aliquando sunt et aliquando non sunt. Si autem generabilia
et corruptibilia essent partim supra aut subtus, in ordine universi esset
inordinatio, vel per modum iniustitiae, dum, scilicet, aliqua res sortiretur
nobiliorem locum vel minus nobilem quam sibi debeatur: aut per modum
discretionis, inquantum corpus si poneretur extra locum suum, divideretur a
corporibus similis naturae: vel per modum mixtionis et confusionis, dum
corpus extra suum locum positum oportet permisceri alteri corpori, sicut si
aliqua pars aquae esset in aliquo loco aeris, vel in loco terrae. Et videtur in hoc tangere duplicem convenientiam
corporis naturalis ad suum locum. Unam ex ordine situs, secundum quod
nobiliora corpora sortiuntur altiorem locum, in quo videtur quaedam iustitia.
Aliam autem ex similitudine vel dissimilitudine corporum locatorum adinvicem,
cui contrariatur discretio et permixtio. Quia
igitur res secundum quod determinatum situm habent, in universo convenienter
se habent, quia situs in modico mutaretur sequeretur inconveniens, ut dictum
et manifestum est, quod omnes partes universi sunt ordinatae secundum
determinatam proportionem; omnis enim determinata proportio est secundum
numeros. Unde ostendebat
Pythagoras, quod omnia entia essent numerus. Sed ex alia parte videmus quod
magnitudines constitutae in diversis locis sunt plures et diversae, quia
singula loca universi consequuntur propriae passiones, quibus corpora
diversificantur. Nam aliae sunt passiones corporis existentis sursum et
deorsum. Cum igitur Pythagoras ratione praedicta dicat omnia sensibilia
numerum, et videamus accidere diversitatem in sensibilibus secundum diversa
loca, utrum sit idem et unus numerus tantum, qui est, in caelo, idest
in toto corpore sensibili quod in caelo includatur, de quo oportet accipere
quod est substantia uniuscuiusque sensibilis? Aut praeter hunc numerum qui
est substantia rerum sensibilium, est alius numerus qui est eorum causa?
Plato autem dixit alium numerum, qui est substantia sensibilium, et qui est
causa. Et quia ipse Plato existimavit sicut Pythagoras, numeros esse ipsa
corpora sensibilia et causas eorum, sed numeros intellectuales aestimavit
causas insensibilium, numeros vero sensibiles causas esse et formas
sensibilium. Quid quia Pythagoras non fecit, insufficienter posuit. |
Puis lorsqu’il
dit : De plus, comment faut-il,
etc., il présente le troisième argument, qui provient du fait que Pythagore
semblait faire deux affirmations contraires. D’une part, il affirmait en
effet que le nombre et les affections du nombre sont la cause de ce qui est
dans le ciel, et aussi de tous les êtres susceptibles d’être engendrés et
corrompus depuis l’origine du monde; mais il affirmait d’autre part qu’il
n’existait aucun autre nombre que celui qui constitue la substance du monde,
car il affirmait que le nombre est la substance des choses. Mais comment
comprendre cette idée, alors qu’une chose ne peut pas être sa propre cause?
Car Pythagore dit que cette assertion est démontrée par le fait que chacun de
ces sensibles est un nombre de par sa substance, car notre partie de
l’univers est celle des êtres contingents, objets d’opinion, qui sont soumis
au temps du fait que tantôt ils existent, et tantôt ils n’existent pas. Mais
si les êtres susceptibles de génération et de corruption étaient
partiellement en haut et en bas, cela causerait du désordre dans l’ordre de
l’univers, soit sous forme d’injustice, du fait qu’une chose se retrouverait
dans un lieu plus noble ou moins noble que celui qui lui est dû, soit sous
forme de séparation (car si un corps est placé hors de son lieu, il est mis à
part des autres corps de même nature), soit sous forme de mélange et de
confusion, du fait qu’un corps placé hors de son lieu se mélange forcément à
un autre corps, comme si une partie d’eau se trouvait dans un lieu aérien ou
dans un lieu terrestre. Et ainsi, il semble faire allusion à deux rapports
d’harmonie entre le corps naturel et son lieu : l’un est l’ordre de
position, selon lequel les corps plus nobles sont logés dans un lieu plus
haut, ce qui exprime une certaine justice; l’autre est la ressemblance ou la
dissemblance entre des corps voisins, qui ont pour contraires la dissociation
et le mélange. Alors, puisque les choses sont comme il se doit dans l’univers
en tant qu’elles ont une position déterminée, car si la position était
légèrement modifiée, ce ne serait pas convenable, puisqu’il a été dit et
démontré que toutes les parties de l’univers sont mises en ordre selon une
proportion déterminée; en effet, toute proportion déterminée est établie par
les nombres. Pythagore démontrait par là que tous les êtres sont un nombre.
Mais d’un autre côté, nous voyons que les grandeurs établies en divers lieux
sont multiples et diverses, car chaque lieu de l’univers et sujette à ses
propres affections, par lesquels les corps se diversifient. En effet, les
affections des corps qui sont en haut ou en bas diffèrent. Puisque Pythagore
dit donc, pour la raison qui précède, que tous les sensibles sont un nombre,
et puisque nous constatons une diversité dans les sensibles selon leurs
divers lieux, est-ce donc le même nombre qui est dans le ciel, c'est-à-dire dans la totalité du corps sensible
inclus dans le ciel, nombre qui doit être admis comme étant la substance de
chaque sensible? Ou bien, en plus du nombre qui est la substance des choses
sensibles, existe-t-il un autre nombre qui en est la cause? Mais Platon a dit
que le nombre qui est la substance des choses sensibles diffère de celui qui
en est la cause. Et il a pensé, comme Pythagore, que les nombres étaient les
corps sensibles eux-mêmes ainsi que leurs causes, mais il a estimé que des
nombres intellectuels étaient la cause des êtres inaccessibles aux sens,
alors que les nombres sensibles étaient la cause et la forme des êtres
sensibles. Pythagore n’en ayant pas dit autant, ses propos sont insuffisants. |
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[81773] Sententia Metaphysicae, lib. 1 l. 13
n. 7 Concludit autem in
fine quod ista sufficiant de Pythagoricis opinionibus, nam eas tetigisse
sufficit. |
Pour terminer, il conclut
que cela suffit au sujet des opinions des Pythagoriciens, car il en a traité
suffisamment. |
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Lectio 14 |
Leçon 14, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau |
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Quant à ceux qui posent pour principes les idées,
d’abord, en cherchant à saisir les principes des êtres que nous voyons, ils
en ont introduit d’autres en nombre égal à celui des premiers, comme si
quelqu’un voulant compter des objets, et ne pouvant le faire, alors même
qu’ils sont en assez petit nombre, s’avisait de les multiplier pour les
compter. Les idées sont presque en aussi grand nombre que les choses pour
l’explication desquelles on a eu recours aux idées. Chaque chose individuelle
se trouve avoir un homonyme, non seulement les existences individuelles, mais
toutes celles où l’unité est dans la pluralité, et cela pour les choses de ce
monde et pour les choses éternelles. En second lieu, de tous les arguments
dont on se sert pour établir l’existence des idées, aucun ne la
démontre : la conclusion qu’on tire des uns n’est pas rigoureuse, et
d’après les autres, il y aurait des idées là même où les Platoniciens n’en
admettent pas. Ainsi d’après les considérations puisées dans la nature de la
science, il y aura des idées de toutes les choses dont il y a science ;
et d’après l’argument qui se tire de l’unité impliquée dans toute pluralité,
il y aura des idées des négations mêmes ; et par ce motif qu’on pense
aux choses qui ont péri, il y en aura des choses qui ne sont plus : car
nous nous en formons quelque image. En outre, on est conduit, en raisonnant
rigoureusement, à supposer des idées pour le relatif dont on ne prétend
pourtant pas qu’il forme par lui-même un genre à part, ou bien à l’hypothèse
du troisième homme. Enfin, les raisonnements qu’on fait sur les idées
renversent ce que les partisans des idées ont plus à cœur que l’existence
même des idées : car il arrive que ce n’est plus la dyade qui est avant
le nombre, mais le nombre qui est avant la dyade, que le relatif est
antérieur à l’absolu, et toutes les conséquences en contradiction avec leurs
propres principes, auxquelles ont été poussés certains partisans de la
doctrine des idées. De plus, dans l’hypothèse sur laquelle on établit
l’existence des idées, il y aura des idées non seulement pour les substances,
mais aussi pour beaucoup d’autres choses : car ce ne sont pas les
substances seules, mais les autres choses aussi que nous concevons sous la
raison de l’unité, et toutes les sciences ne portent pas seulement sur
l’essence, mais sur d’autres choses encore ; et il y a mille autres
difficultés de ce genre. Mais de toute nécessité, ainsi que d’après les
opinions établies sur les idées, si les idées sont quelque chose dont
participent les êtres, il ne peut y avoir d’idées que des essences : car
ce n’est pas par l’accident qu’il peut y avoir participation des idées ;
c’est par son côté substantiel que chaque chose doit participer d’elles. Par
exemple si une chose participe du double en soi, elle participe de
l’éternité, mais selon l’accident : car ce n’est que par accident que le
double est éternel ; en sorte que les idées seront l’essence, et que
dans le monde sensible et au-dessus elles désigneront l’essence ; ou
sinon, que signifiera-t-il de dire qu’il doit y avoir quelque chose de plus
que les choses particulières, à savoir, l’unité dans la pluralité ? Si
les idées et les choses qui en participent, sont du même genre, il y aura
entre elles quelque chose de commun : car pourquoi y aurait-il dans les
dualités périssables et les dualités multiples, mais éternelles, une dualité
une et identique, plutôt que dans la dualité idéale et dans telle ou telle
dualité déterminée ? Si, au contraire, elles ne sont pas du même genre,
il n’y aura entre elles que le nom de commun, et ce sera comme si on donnait
le nom d’homme à Callias et à un morceau de bois, sans avoir vu entre eux
aucun rapport. |
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Lectio 14 |
Leçon 14 (Traduction
Georges Comeau, 2010)
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[81774] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 1 Hic disputat contra opinionem Platonis: et dividitur
in duas partes. Primo disputat contra eius opinionem, quantum ad hoc quod
ponebat de rerum substantiis. Secundo quantum ad hoc quod de rerum
principiis, ibi, omnino autem sapientia. Prima dividitur in duas partes.
Primo enim disputat contra hoc quod ponebat substantias species. Secundo
quantum ad hoc quod ponebat de mathematicis, ibi, amplius si sunt numeri.
Circa primum duo facit. Primo enim disputat contra ipsam positionem Platonis.
Secundo contra rationem ipsius, ibi, amplius autem secundum quos et cetera.
Dicit ergo primo, quod Platonici ponentes ideas esse quasdam substantias
separatas, in hoc videntur deliquisse, quia cum ipsi quaerentes causas horum
sensibilium entium, praetermissis sensibilibus, adinvenerunt quaedam alia
nova entia aequalia numeris sensibilibus. Et hoc videtur inconveniens: quia
qui quaerit causas aliquarum rerum, debet ipsas certificare, non alias res
addere, ex quarum positione accrescat necessitas inquisitionis: hoc enim
simile est ac si aliquis vellet numerare res aliquas, quas non putet se posse
numerare sicut pauciores, sed vult eas numerare multiplicando eas per
additionem aliquarum rerum. Constat enim quod talis stulte movetur, quia in
paucioribus est via magis plana, quia melius et facilius certificantur pauca
quam multa. Et numerus tanto est certior quanto est minor, sicut propinquior
unitati, quae est mensura certissima. Sicut autem numeratio est quaedam rerum
certificatio quantum ad numerum, ita inquisitio de causis rerum est quaedam
certa mensura ad certificationem naturae rerum. Unde sicut numeratae
pauciores res facilius certificantur quantum ad earum numerum, ita pauciores
res facilius certificantur quantum ad earum naturam. Unde cum Plato ad
notificandum res sensibiles tantum, multiplicaverit rerum genera, adiunxit
difficultates, accipiens quod est difficilius ad manifestationem facilioris,
quod est inconveniens. |
Il argumente
maintenant contre l’opinion de Platon; et il le fait en deux parties. Il
argumente contre son opinion, en premier quant à ce qu’il affirmait des
substances des choses; en deuxième, quant à ce qu’il affirmait des principes
des choses, où il dit : Enfin,
quand il appartient, etc. (leçon XVII). La première partie se divise en
deux : en effet, il argumente en premier contre l’affirmation que les
substances sont des espèces; en deuxième, contre ce qu’il affirmait des êtres
mathématiques, où il dit : Maintenant,
si les idées sont, etc. (leçon XVI). Il traite le premier point en deux
sections : en premier, il argumente en effet contre la position de
Platon comme telle; en deuxième, il s’oppose à ses raisons, où il dit : En second lieu, de tous les arguments,
etc. Il dit donc d’abord que les Platoniciens, en affirmant que les idées
étaient des substances séparées, semblent avoir été en défaut du fait que, en
cherchant les causes de ces êtres sensibles, ils ont trouvé, en faisant
abstraction des sensibles, de nouveaux êtres égaux en nombre aux sensibles.
Et cela semble absurde; car celui qui cherche les causes de certains êtres
doit obtenir une certitude sur ceux-ci, et non y ajouter d’autres êtres, dont
l’addition augmente le fardeau de la recherche; en effet, c’est comme si on
voulait compter des choses, mais, se croyant incapable de les compter du fait
de leur petit nombre, on voulait les compter en les multipliant par l’ajout
d’autres êtres. Il est évident en effet que c’est un moyen stupide, car on
trouve plus facilement sa voie en peu de choses qu’en beaucoup, car la
certitude est plus solide et plus facile en peu de choses qu’en beaucoup. De
même, un nombre est d’autant plus certain qu’il est plus petit, et donc plus
proche de l’unité, qui est la mesure la plus certaine. De même donc que le
dénombrement est l’acquisition d’une certitude sur le nombre des choses, de
même la recherche des causes des êtres est une mesure certaine permettant de
s’assurer de leur nature. C’est pourquoi, quand les choses dénombrées sont
moins nombreuses, de même qu’il est plus facile de s’assurer de leur nombre,
il est également plus facile de s’assurer de leur nature. Alors, lorsque
Platon, pour faire connaître uniquement les choses sensibles, a multiplié les
genres de choses, il a ajouté aux difficultés, en prenant ce qui est plus
difficile pour rendre évident le plus facile, ce qui est absurde. |
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[81775] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 2 Et quod ideae sint aequales numero, aut non
pauciores sensibilibus, de quibus Platonici inquirunt causas (quibus Aristoteles
se connumerat, quia Platonis discipulus fuit) et determinaverunt procedentes
de his sensibilibus ad praedictas species, manifestum est si consideretur,
qua ratione Platonici ideas induxerunt: hac, scilicet, quia videbant in
omnibus univocis unum esse in multis. Unde id unum ponebant esse speciem
separatam. Videmus tamen, quod circa omnes substantias rerum aliarum ab ideis
invenitur unum in multis per modum univocae praedicationis, inquantum
inveniuntur multa unius speciei et hoc non solum in sensibilibus
corruptibilibus, sed etiam in mathematicis, quae sunt sempiterna: quia et in
eis multa sunt unius speciei, ut supra dictum est. Unde relinquitur quod
omnibus speciebus rerum sensibilium respondeat aliqua idea. Quaelibet igitur
earum est quoddam aequivocum cum istis sensibilibus, quia communicat in
nomine cum eis. Sicut enim Socrates dicitur homo, ita et illa. Tamen
differunt ratione. Ratio enim Socratis est cum materia. Ratio vero hominis
idealis est sine materia. Vel secundum aliam literam, unaquaeque species
dicitur esse aliquid univocum, inquantum scilicet est unum in multis, et
convenit cum illis de quibus praedicatur, quantum ad rationem speciei. Ideo
autem dicit aequales, aut non pauciores, quia ideae vel ponuntur solum
specierum, et sic erunt aequales numero istis sensibilibus, si numerentur hic
sensibilia secundum diversas species, et non secundum diversa individua quae
sunt infinita. Vel ponuntur ideae non solum specierum, sed etiam generum; et
sic sunt plures ideae quam species sensibilium, quia ideae tunc erunt species
omnes, et praeter haec omnia et singula genera. Et propter hoc dicit aut non
pauciores quidem, sed plures. Vel aliter, ut dicantur esse aequales,
inquantum ponebat eas esse sensibilium; non pauciores autem sed plures, inquantum
ponebat eas non solum species sensibilium, sed etiam mathematicorum. |
Et il est évident
que le nombre des idées est égal ou supérieur à celui des sensibles, dont les
Platoniciens recherchent les causes (et Aristote se compte parmi eux, car il
fut disciple de Platon), et que ceux-ci ont procédé à partir de ces sensibles
et vers ces espèces, si on considère la raison pour laquelle les Platoniciens
ont introduit les idées, à savoir qu’il voyaient tout concept univoque se
réaliser de façon identique en beaucoup d’objets. Ils affirmaient donc que ce
concept unique est une espèce séparée. Nous voyons pourtant que pour toutes
les substances de réalités autres que les idées, on trouve une identité en
beaucoup de choses par mode d’attribution univoque, en ce sens qu’on trouve
beaucoup de choses d’une seule espèce, et ce, non seulement dans les
sensibles corruptibles, mais aussi dans les êtres mathématiques, qui sont
perpétuels; car eux aussi ont beaucoup de choses dans une même espèce, comme
on l’a dit. Il reste donc que toutes les espèces de choses sensibles ont une
idée correspondante. Or, chacune de ces idées est l’homonyme de ces
sensibles, car elle a le même nom en commun. En effet, de même que Socrate
est appelé homme, l’idée l’est aussi; mais ils diffèrent en raison. En effet,
la notion de Socrate inclut la matière, mais la notion de l’idée de l’homme
est sans matière. Ou encore, selon une autre version du texte, on dit que
chaque espèce est une réalité univoque, en tant qu’elle est la même dans
beaucoup de choses et concorde sous sa raison d’espèce avec les choses
auxquelles on l’attribue. C’est pourquoi il dit que les idées sont égales, ou
pas moins nombreuses, car ou bien les seules idées sont celles des espèces,
et alors leur nombre est égal à celui des sensibles, si ceux-ci sont
dénombrés selon leurs diverses espèces et selon les divers individus, dont le
nombre est indéfini[21]; ou bien on affirme qu’il y a des idées non
seulement des espèces, mais aussi des genres, et alors il y a plus d’idées
que d’espèces de sensibles, car alors on a des idées de toutes les espèces,
et en plus, des idées de chacun des genres. C’est pourquoi il dit « ou
pas moins nombreuses », c'est-à-dire plus nombreuses. Une autre façon de
voir est qu’on les dit en nombre égal, du fait qu’il disait que ce sont les
idées des sensibles, ou qu’elles ne sont pas moins nombreuses mais plus
nombreuses, du fait qu’il disait que ce ne sont pas seulement les espèces des
sensibles, mais aussi celles des êtres mathématiques. |
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[81776] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 3 Deinde cum dicit amplius autem hic disputat contra
Platonem quantum ad rationem suae positionis. Et circa hoc duo facit. Primo
tangit modos in generali, quibus rationes Platonis deficiebant. Secundo
exponit illos in speciali, ibi, quia secundum rationes scientiarum. Dicit
ergo primo, quod secundum nullum illorum modorum videntur species esse,
secundum quos nos Platonici ostendimus species esse. Et hoc ideo quia ex
quibusdam illorum modorum non necessarium est fieri syllogismum, idest
quasdam rationes Platonis, quia scilicet non de necessitate possunt
syllogizare species esse: ex quibusdam vero modis fit syllogismus, sed non ad
propositum Platonis: quia per quasdam suas rationes ostenditur, quod species
separatae sunt quarumdam rerum, quarum esse species Platonici non putaverunt
similiter, sicut et illarum quarum putaverunt, esse species. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : En second lieu, de tous,
etc., il argumente contre Platon quant à la raison de sa position. Et il le
fait en deux points : en premier, il aborde en général les défauts des
raisonnements de Platon; en deuxième, il les explique en particulier, où il
dit : Ainsi d’après les
considérations, etc. Il dit donc en premier qu’il ne semble exister des
espèces selon aucun des modes selon lesquels nous, les Platoniciens, montrons
qu’elles existent. La raison en est que de certains de ces modes, on ne peut
pas tirer de façon nécessaire un syllogisme, c'est-à-dire certains
arguments de Platon, car ils ne peuvent pas démontrer nécessairement par
syllogisme[22] l’existence des espèces; on peut faire des
syllogismes pour certaines manières, mais pas pour ce que Platon veut
démontrer. Certains arguments de Platon permettent en effet de montrer qu’il
existe des espèces séparées de certaines choses qui, selon les Platoniciens,
n’admettaient pas d’espèces comme les choses pour lesquelles ils croyaient à
l’existence d’espèces. |
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[81777] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 4 Deinde cum dicit quia secundum hic prosequitur istos
modos in speciali. Et primo prosequitur secundum, ostendendo quod sequitur
per rationem Platonis species esse aliquorum, quorum species non ponebat.
Secundo prosequitur primum, ostendens quod rationes Platonis non sunt
sufficientes ad ostendendum esse ideas, ibi, omnium autem dubitabit aliquis
et cetera. Circa primum ponit septem rationes: quarum prima talis est. Una
rationum inducentium Platonem ad ponendum ideas sumebatur ex parte scientiae:
quia videlicet scientia cum sit de necessariis, non potest esse de his
sensibilibus, quae sunt corruptibilia, sed oportet quod sit de entibus
separatis incorruptibilibus. Secundum igitur hanc rationem ex scientiis
sumptam, sequitur quod species sint omnium quorumcumque sunt scientiae.
Scientiae autem non solum sunt de hoc quod est esse unum in multis, quod est
per affirmationem, sed etiam de negationibus: quia sicut sunt aliquae
demonstrationes concludentes affirmativam propositionem, ita sunt etiam
demonstrationes concludentes negativam propositionem: ergo oportet etiam
negationum ponere ideas. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Ainsi, d’après les
considérations, etc., il traite de ces défauts en particulier. Et en
premier, il traite du deuxième, en montrant qu’il s’ensuit du raisonnement de
Platon que certaines choses auxquelles il n’attribuait pas d’espèces en ont
en réalité. En deuxième, il traite du premier défaut, en montrant que les
raisons de Platon ne sont pas suffisantes pour montrer l’existence des idées,
où il dit : La plus grande
difficulté, etc. (leçon XV). Quant au premier point, il donne sept
raisons; voici la première. L’une des raisons qui ont amené Platon à affirmer
l’existence des idées tenait à la science : en effet, puisque la science
porte sur ce qui est nécessaire, elle ne peut pas traiter des sensibles, qui
sont corruptibles, mais elle doit nécessairement avoir pour sujet les êtres
séparés incorruptibles. Il s’ensuit donc de cet argument tiré des sciences
qu’il existe des espèces de tout ce qui est objet de science. Mais il y a
science non seulement de ce qui est un en plusieurs, ce qui a lieu par
affirmation, mais aussi des négations, car, de même qu’il existe des
démonstrations dont la conclusion est une proposition affirmative, il en
existe aussi dont la conclusion est une proposition négative; il faut donc
affirmer que les idées des négations existent aussi. |
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[81778] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 5 Deinde cum dicit et secundum hic ponit secundam
rationem. In scientiis enim non solum intelligitur quod quaedam semper se eodem
modo habent, sed etiam quod quaedam corrumpuntur; aliter tolleretur scientia
naturalis, quae circa motum versatur. Si igitur oportet esse ideas omnium
illorum quae in scientiis intelliguntur, oportet esse ideas corruptibilium
inquantum corruptibilia, hoc est inquantum sunt haec sensibilia singularia;
sic enim sunt corruptibilia. Non autem potest dici secundum rationem
Platonis, quod scientiae illae, quibus intelligimus corruptiones rerum,
intelligantur corruptiones horum sensibilium; quia horum sensibilium non est
intellectus, sed imaginatio vel phantasia, quae est motus factus a sensu
secundum actum, secundum quod dicitur in secundo de anima. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : et par ce motif qu’on pense,
etc., il présente le deuxième argument. Dans les sciences, en effet, on ne
comprend pas seulement que certaines choses se présentent toujours de la même
façon, mais aussi que certaines se corrompent; sinon, la science de la
nature, qui porte sur le mouvement, serait abolie. Si donc il doit y avoir
des idées de toutes les choses que l’on comprend dans les sciences, il doit y
avoir des idées des êtres corruptibles en tant que corruptibles, c'est-à-dire
en tant qu’ils sont des choses sensibles bien spécifiques, car tels sont les
êtres corruptibles. Mais selon le raisonnement de Platon, on ne peut pas dire
que les sciences par lesquelles nous comprenons la corruption des choses
comprennent la corruption des sensibles individuels, car ceux-ci ne sont pas
objets de l’intelligence, mais de l’imagination ou du fantasme, qui sont des
mouvements provenant des sens en tant qu’ils sont en acte, comme il est dit
au livre II De l’Âme. |
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[81779] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 6 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit tertiam rationem,
quae continet duas conclusiones, quas certissimis rationibus dicit concludi.
Una est, quia si ideae sunt omnium, quorum sunt scientiae, scientiae autem
non solum sunt de absolutis, sed etiam sunt de his quae dicuntur ad aliquid,
sequitur hac ratione faciente quod ideae sunt etiam eorum quae sunt ad
aliquid: quod est contra opinionem Platonis; quia cum ideae separatae sint
secundum se existentes, quod est contra rationem eius quod est ad aliquid,
non ponebat Plato eorum quae sunt ad aliquid, aliquod esse genus idearum,
quia secundum se dicuntur. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : En outre, on est conduit, etc.,
il donne le troisième argument, qui comporte deux conclusions, qu’il dit être
tirées à partir de raisons très certaines. L’une est que s’il y a des idées
de tout ce qui est objet de science, et qu’il y a science non seulement des
absolus, mais aussi des choses qu’on appelle relatives, il s’ensuit, quand on
formule cet argument, qu’il existe également des idées des choses relatives;
cela est contraire à l’opinion de Platon, car puisque les idées séparées
existent en elles-mêmes, ce qui est contraire à la notion du relatif, Platon
n’affirmait pas l’existence d’un genre d’idées pour ce qui est relatif, car
il disait que les idées existent en soi. |
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[81780] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 7 Alia conclusio est quae ex aliis rationibus
certissimis sequitur, quod scilicet sit tertius homo. Quod quidem tripliciter
potest intelligi. Uno modo quod intelligatur, quod homo idealis sit tertius a
duobus hominibus sensibilibus, qui communis hominis praedicationem
suscipiunt. Sed haec non videtur eius esse intentio, licet non tangatur
secundo elenchorum: haec enim est positio contra quam disputat: unde ad hoc
non duceret quasi ad inconveniens. |
Il y a une autre
conclusion qui s’ensuit d’autres raisons très certaines : c’est qu’il y
a un troisième homme[23]. Cette idée peut se comprendre de trois façons. La
première est que l’homme idéal viendrait en troisième après deux hommes
sensibles qui reçoivent l’attribut commun d’homme. Mais cela ne semble pas
être l’intention d’Aristote, même s’il n’en fait pas mention au livre II des Réfutations sophistiques; c’est en
effet l’affirmation contre laquelle il argumente, et il ne nous y amènerait
pas comme à une conclusion absurde. |
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[81781] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 8 Alio modo potest intelligi, ut dicatur tertius homo,
scilicet qui sit communis et homini ideali et homini sensibili. Cum enim homo
sensibilis et homo idealis conveniant in ratione, sicut duo homines
sensibiles, et sicut homo idealis ponitur tertius praeter duos homines
sensibiles, ita alius homo debet poni tertius praeter hominem idealem et
hominem sensibilem. Et hoc etiam non videtur hic esse eius intentio, quia ad
hoc inconveniens statim alia ratione ducet: unde esset superfluum hic ad idem
inconveniens ducere. |
D’une autre façon,
on peut comprendre le troisième homme comme ce qui est commun à l’homme idéal
et à l’homme sensible. En effet, puisque l’homme sensible et l’homme idéal ont
une notion commune, aussi bien que deux hommes sensibles, et de même que
l’homme idéal est mis en troisième en plus de deux hommes sensibles, de même
il faut supposer un autre homme en troisième en plus de l’homme idéal et de
l’homme sensible. Et cela non plus ne semble pas être l’intention d’Aristote
ici, car il nous amène immédiatement à cette absurdité par une autre raison;
il serait donc superflu ici de conduire à cette même absurdité. |
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[81782] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 9 Tertio modo potest intelligi, quia Plato ponebat in
quibusdam generibus tria, quaedam scilicet sensibilia, mathematica et
species, sicut in numeris et lineis et omnibus huiusmodi. Non est autem maior
ratio quare in quibusdam rebus ponantur media quam in aliis; ergo oportebat
etiam in specie hominis ponere hominem medium, qui erit tertius inter hominem
sensibilem et idealem: et hanc etiam rationem in posterioribus libris
Aristoteles ponit. |
La troisième façon
de comprendre cette expression est que Platon mettait trois choses dans
certains genres : des sensibles, des êtres mathématiques et une espèce;
c’était le cas pour les nombres, les lignes et toutes les choses du genre.
Mais il n’y a pas plus de raisons de supposer des intermédiaires dans
certaines choses que dans d’autres; dans l’espèce de l’homme aussi, il
fallait donc supposer un homme intermédiaire, qui soit troisième entre
l’homme sensible et l’homme idéal; et Aristote donnera également cet argument
dans les livres suivants. |
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[81783] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 10 Deinde cum dicit et omnino hic ponit quartam
rationem quae talis est. Quicumque per suam rationem removet aliqua, quae
sunt apud eum magis nota quam ipsa positio, inconvenienter ponit. Sed istae
rationes, quas Plato posuit, de speciebus separatis, auferunt quaedam
principia, quae Platonici dicentes esse species magis volunt esse vera quam
hoc ipsum quod est, ideas esse: ergo Plato inconvenienter posuit. Minorem
autem sic manifestat. Ideae secundum Platonem sunt priores rebus sensibilibus
et mathematicis: sed ipsae ideae sunt numeri secundum eum, et magis numeri
impares quam pares, quia numerum imparem attribuebat formae, parem autem
materiae. Unde et dualitatem dixit esse materiam. Sequitur ergo quod alii numeri
sunt priores dualitate, quam ponebat sicut materiam sensibilium, ponens
magnum et parvum. Cuius contrarium
Platonici maxime asserebant, scilicet dualitatem esse primam in genere
numeri. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Enfin, les raisonnements, etc.,
il énonce la quatrième raison, que voici. Quiconque écarte, par ses
arguments, des principes qui sont plus connus pour lui que ce qu’il avance,
argumente mal à propos. Mais les raisons que Platon a avancées au sujet des
espèces séparées abolissent certains principes que les Platoniciens qui
affirment l’existence des espèces considèrent comme des vérités plus
importantes que l’existence des idées; Platon a donc argumenté mal à propos.
Il démontre la mineure comme suit. Selon Platon, les idées sont antérieures
aux êtres sensibles et mathématiques; mais selon lui, elles sont des nombres,
lesquels sont pairs davantage qu’impairs, car il attribuait le nombre impair
à la forme et le nombre pair à la matière. Il disait donc que la matière est
le nombre 2. Il s’ensuit donc que les autres nombres sont antérieurs au
nombre 2, qu’il prenait comme matière des choses sensibles, en supposant le
grand et le petit. Mais les Platoniciens affirmaient comme principe suprême
le contraire, à savoir que le nombre 2 vient en premier dans le genre des
nombres. |
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[81784] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 11 Item si, sicut per superiorem rationem probatum est,
oportet esse aliquas ideas relationum, quae sint secundum se ad aliquid, et ipsa
idea est prior eo quod participat ideam, sequitur quod hoc ipsum quod est ad
aliquid est prius absoluto quod secundum se dicitur. Nam huiusmodi
substantiae sensibiles, quae participant ideas, absolute dicuntur. Et
similiter de omnibus est quaecumque illi qui sequuntur opinionem de ideis
dicunt opposita principiis per se notis, quae etiam ipsi maxime concedebant. |
De plus, si, comme
il a été prouvé dans un argument précédent, il doit y avoir des idées des
relations, qui sont tournées par nature vers quelque chose, et si l’idée est
antérieure à ce qui y participe, il s’ensuit que ce qui est relatif est
antérieur à l’absolu qu’on dit exister par soi. En effet, ces substances
sensibles, qui participent aux idées, sont affirmées de façon absolue.
Pareillement, tout ce que disent les tenants de l’opinion des idées est
contraire aux principes évidents par soi, qu’eux-mêmes admettaient comme
suprêmes. |
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[81785] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 12 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit quintam rationem,
quae talis est. Ideae ponebantur a Platone, ut eis competerent rationes sive
definitiones positae in scientiis, ut etiam de eis scientiae esse possent.
Sed intelligentia una, idest simplex et indivisibilis, qua scitur de
unoquoque quid est, non solum est circa substantias sed etiam de aliis,
scilicet accidentibus. Et similiter scientiae non solum sunt substantiae, et
de substantia, sed etiam inveniuntur scientiae aliorum, scilicet
accidentium: ergo patet quod ad aestimationem, secundum quam vos Platonici
esse dicitis ideas, sequitur quod species non solum essent substantiarum, sed
etiam multorum aliorum, scilicet accidentium. Et hoc idem sequitur non solum
propter definitiones et scientias, sed etiam accidunt multa alia talia,
scilicet plurima, ex quibus oportet ponere ideas accidentium secundum
rationes Platonis. Sicut quia ponebat ideas principia essendi et fieri rerum,
et multorum huiusmodi, quae conveniunt accidentibus. |
Puis lorsqu’il
dit : De plus, dans l’hypothèse,
etc., il donne le cinquième argument, que voici. Platon affirmait l’existence
des idées pour que les notions ou les définitions affirmées dans les sciences
se rapportent à elles, de sorte qu’elles aussi puissent être objets de
science. Mais l’intelligence une,
c'est-à-dire simple et indivisible, par laquelle on connaît la nature de
chaque chose ne saisit pas seulement les substances, mais les autres choses aussi, c'est-à-dire
les accidents. Pareillement, les sciences ne portent pas seulement sur la
substance et ce qui la concerne, mais il existe des sciences d’autres choses, c'est-à-dire des
accidents. Il est donc évident que selon l’opinion des Platoniciens sur la
nature des idées, il s’ensuit qu’il existe des espèces non seulement des
substances, mais aussi de beaucoup d’autres choses, à savoir les accidents.
Et la même conclusion est tirée non seulement des définitions et des
sciences, mais aussi de beaucoup d’autres
difficultés (innombrables) de ce genre,
en raison desquelles il faut supposer des idées des accidents selon les conceptions
de Platon. Par exemple, il affirmait que les idées sont les principes de
l’existence et du devenir des choses, et disait bien des choses du genre, qui
s’appliquent aux accidents. |
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[81786] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 13 Sed ex alia parte secundum quod Plato opinabatur de
ideis, et secundum necessitatem, qua sunt necessariae sensibilibus inquantum
scilicet sunt participabiles a sensibilibus, est necessarium ponere quod
ideae sint solum substantiarum. Quod sic patet. Ea quae sunt secundum
accidens non participantur: sed ideam oportet participari in unoquoque
inquantum non dicitur de subiecto. Quod sic patet. Quia si aliquod sensibile
participat per se duplo, idest duplo separato (sic enim appellabat
Plato omnia separata, scilicet per se entia): oportet quod participet
sempiterno; non quidem per se, quia tunc sequeretur quod dupla sensibilia
essent sempiterna, sed per accidens: inquantum scilicet ipsum per se duplum
quod participatur est sempiternum. Ex quo patet quod participatio non est
eorum quae accidentia sunt, sed solummodo substantiarum. Unde secundum
opinionem Platonis non erat aliquod accidens species separata, sed solum
substantia: et tamen secundum rationem sumptam ex scientiis oportebat quod
esset species etiam accidentium, ut dictum est. |
Mais d’autre part,
selon l’opinion de Platon sur les idées, et aussi par nécessité, du fait que
les idées sont nécessaires aux choses sensibles en autant que celles-ci
peuvent y participer, il faut nécessairement affirmer qu’il existe seulement
des idées des substances. Cela se démontre comme suit. Rien ne peut participer à ce qui est par
accident, mais toute chose doit participer à l’idée en autant que celle-ci
n’est pas attribuée au sujet. Cela se démontre comme suit. Si un sensible
participe du double en soi, c'est-à-dire
du double séparé (c’est ainsi que Platon appelait tous les êtres séparés, ou
les êtres en soi), il faut qu’il participe à quelque chose d’éternel, non en
soi cependant, car il s’ensuivrait alors que les doubles sensibles seraient
éternels, mais par accident, en tant que le double en soi qui est participé
est éternel. Il est donc évident qu’il n’y a pas de participation aux
accidents, mais seulement aux substances. C’est pourquoi, selon l’opinion de
Platon, il n’y avait pas d’espèce séparée de l’accident, mais seulement de la
substance; et pourtant, selon l’argument tiré des sciences, il fallait qu’il
existe aussi des espèces des accidents, comme on l’a dit. |
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[81787] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 14 Deinde cum dicit haec vero hic ponit sextam
rationem, quae talis est. Istae res sensibiles substantiam significant in
rebus quae videntur et similiter illic, ut in rebus intelligibilibus, quae
substantiam significant, quia tam intelligibilia quam sensibilia substantiam
ponebant: ergo necesse est ponere praeter utrasque substantias, scilicet
intelligibiles et sensibiles, aliquid commune eis quod sit unum in multis: ex
hac enim ratione Platonici ideas ponebant, quia inveniebant unum in multis,
quod credebant esse praeter illa multa. |
Puis lorsqu’il
dit : et que dans le monde
sensible, etc., il donne le sixième argument, que voici. Les choses
sensibles signifient la substance dans les choses visibles et pareillement au-dessus, dans les choses
intelligibles qui signifient la substance, car ils affirmaient que tant les
intelligibles que les sensibles sont des substances; il est donc nécessaire
de supposer, en plus de ces deux substances (intelligibles et sensibles),
quelque chose qui leur est commun et qui est un dans le multiple; en effet,
la raison qu’avaient les Platoniciens d’affirmer l’existence des idées était
qu’il trouvaient l’un dans beaucoup de choses et croyaient que cet un
existait en plus du multiple. |
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[81788] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 15 Et quod hoc ponere sit necessarium, scilicet aliquod
unum praeter substantias sensibiles et praeter species, sic ostendit. Aut
enim ideae et sensibilia quae participant ideas sunt unius speciei aut non. Si
sunt unius speciei, omnium autem multorum in specie convenientium oportet
ponere secundum positionem Platonis unam speciem separatam communem,
oportebit igitur aliquid ponere commune sensibilibus et ipsis ideis, quod sit
separatum ab utroque. Non potest autem responderi ad hanc rationem quod ideae
quae sunt incorporales et immateriales non indigent aliis speciebus
superioribus; quia similiter mathematica quae ponuntur a Platone media inter
sensibilia et species, sunt incorporea et immaterialia: et tamen, quia plura
eorum inveniuntur unius speciei, Plato posuit eorum speciem communem
separatam, qua etiam participant non solum mathematica, sed etiam sensibilia.
Si igitur est una et eadem dualitas, quae est species vel idea dualitatis,
quae quidem est etiam in dualitatibus sensibilibus quae sunt corruptibiles,
sicut exemplar est in exemplato et in dualitatibus etiam mathematicis quae
sunt multae unius speciei, sed tamen sunt sempiternae, eadem ratione in eadem
dualitate, scilicet quae est idea et in alia quae est mathematica, vel
sensibilis, erit alia dualitas separata. Non enim potest reddi propter quid
illud sit, et hoc non sit. |
Et il montre comme
suit que cette affirmation est nécessaire, à savoir qu’il existe une unité en
plus des substances sensibles et en plus des espèces. Les idées et les
sensibles qui y participent sont ou bien de la même espèce, ou bien d’espèces
différentes. Si elles sont d’une même espèce, il faut, selon la doctrine de
Platon, que la multitude de choses réunies dans l’espèce aient une espèce
séparée commune. Il faut donc affirmer quelque chose qui soit commun aux
sensibles et aux idées, qui soit séparé de l’un et de l’autre. Et on ne peut
pas répondre à cet argument que les idées, étant incorporelles et
immatérielles, n’ont pas besoin d’autres espèces supérieures, car les êtres
mathématiques, que Platon place comme intermédiaires entre les sensibles et
les espèces, sont pareillement incorporels et immatériels; et pourtant, parce
qu’on trouve plusieurs de ces êtres dans une même espèce, Platon leur a
attribué une espèce séparée commune, à laquelle participent non seulement les
êtres mathématiques mais aussi les sensibles. Si donc il existe une seule et
même dualité qui est l’espèce ou l’idée de la dualité, et si celle-ci se
trouve aussi bien dans les dualités sensibles qui sont corruptibles, comme le
modèle est dans la copie, que dans les dualités mathématiques, qui sont
plusieurs dans une seule espèce et pourtant sont éternelles, pour la même
raison, cette même dualité qui est l’idée et l’autre qui est mathématique ou
sensible admettront une autre dualité séparée. En effet, on ne peut pas
expliquer pourquoi l’autre idée existe et non cette dernière. |
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[81789] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 14 n. 16 Si autem detur alia pars, scilicet sensibilia quae
participant ideas non sunt eiusdem speciei cum ideis: sequitur quod nomen
quod dicitur de ideis et de substantia sensibili dicatur omnino aequivoce.
Illa enim dicuntur aequivoce, quorum solum nomen commune est, ratione speciei
existente diversa. Nec solum sequitur quod sint quocumque modo aequivoca, sed
simpliciter aequivoca, sicut illa quibus imponitur unum nomen sine respectu
ad aliquam communicationem, quae dicuntur aequivoca a casu. Sicut si aliquem
hominem aliquis vocaret Calliam et aliquod lignum. |
Mais si on admet
l’autre choix, à savoir que les sensibles qui participent des idées ne sont
pas de même espèce que celles-ci, il s’ensuit que les noms donné aux idées et
à la substance sensible sont de purs homonymes. On appelle en effet homonymes
les choses qui n’ont en commun que le nom alors que les notions de leurs
espèces sont différentes. Et il ne s’ensuit pas seulement que les choses sont
homonymes dans une certaine mesure, mais qu’elles le sont totalement, comme
des choses auxquelles on donne le même nom sans songer au moindre rapport
entre elles, et qu’on appelle homonymes par hasard, par exemple si on donnait
le nom d’homme à Callias et à un morceau de bois. |
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[81790] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 14 n. 17 Hoc autem ideo addidit Aristoteles quia posset
aliquis dicere quod non omnino aequivoce aliquod nomen praedicatur de idea et
de substantia sensibili, cum de idea praedicetur essentialiter, de substantia
vero sensibili per participationem. Nam idea hominis secundum Platonem
dicitur per se homo, hic autem homo sensibilis dicitur per participationem.
Sed tamen talis aequivocatio non est pura; sed nomen quod per participationem
praedicatur, dicitur per respectum ad illud quod praedicatur per se, quod non
est pura aequivocatio, sed multiplicitas analogiae. Si autem essent omnino aequivoca a casu idea et
substantia sensibilis, sequeretur quod per unum non posset cognosci aliud,
sicut aequivoca non se invicem notificant. |
Aristote a ajouté
cette dernière remarque parce qu’on pourrait dire que le nom attribué à
l’idée et à la substance sensible n’est pas totalement un homonyme, puisqu’il
est attribué à l’idée de façon essentielle et à la substance sensible par
participation. En effet, l’idée de l’homme selon Platon est appelée homme en
soi, et l’homme sensible que voici est appelé ainsi par participation.
Pourtant, une telle homonymie n’est pas totale, mais le nom qui est attribué
par participation est donné par relation à celui qui est attribué en soi, et
cela n’est pas une homonymie totale, mais une multiplicité d’analogie. Par
contre, si l’idée et la substance sensible étaient de purs homonymes par
hasard, il s’ensuirait que l’un ne permettrait pas de connaître l’autre, de
même que les homonymes ne se font pas connaître mutuellement. |
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Lectio 15 |
Leçon 15, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau |
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La plus
grande difficulté, c’est de savoir ce que font les idées aux choses sensibles,
soit à celles qui sont éternelles, soit à celles qui naissent et qui
périssent : car elles ne sont causes pour elles ni d’aucun mouvement, ni
d’aucun changement. D’autre part, elles ne servent en rien à la connaissance
des choses, puisqu’elles n’en sont point l’essence : car alors elles
seraient en elles ; elles ne les font pas être non plus, puisqu’elles ne
résident pas dans les choses qui participent d’elles. A moins qu’on ne dise
peut-être qu’elles sont causes, comme serait, par exemple, la blancheur cause
de l’objet blanc, en se mêlant à lui ; mais il n’y a rien de solide dans
cette opinion qu’Anaxagore le premier, et après lui Eudoxe et quelques
autres, ont mise en avant ; et il est facile de rassembler contre une
pareille hypothèse une foule de difficultés insolubles. Ainsi les choses ne
sauraient venir des idées, dans aucun des cas dans lesquels, on a coutume de
l’entendre. Dire que ce sont des exemplaires et que les autres choses en
participent, c’est prononcer de vains mots et faire des métaphores
poétiques ; car, qu’est-ce qui produit jamais quelque chose en vue des
idées ? De plus, il se peut qu’il existe ou qu’il naisse une chose
semblable à une autre, sans avoir été modelée sur elle ; et, par
exemple, que Socrate existe ou n’existe pas, il pourrait naître un personnage
tel que Socrate. D’un autre côté, il est également vrai que, en admettant un
Socrate éternel, il faudra qu’il y ait plusieurs exemplaires et par
conséquent plusieurs idées de la même chose ; de l’homme, par exemple,
il y aurait l’animal, le bipède, tout aussi bien que l’homme en soi. Il faut
en outre qu’il y ait des idées exemplaires non seulement pour des choses
sensibles, mais encore pour les idées elles-mêmes, comme le genre en tant que
comprenant des espèces ; de sorte que la même chose sera à la fois
exemplaire et copie. De plus, il semble impossible que l’essence soit séparée
de la chose dont elle est l’essence : si cela est, comment les idées qui
sont les essences des choses, en seraient-elles séparées ? Dans le Phédon, il est dit que les causes de
l’être et du devenir sont les Idées. Pourtant, même en admettant l’existence
des Idées, les êtres participants ne sont pas engendrés sans l’intervention
de la cause motrice. Et comme beaucoup d’autres objets sont produits, par
exemple une maison et un anneau, dont nous disons qu’il n’y a pas d’Idées, il
en résulte qu’il est évidemment possible, pour les autres choses aussi,
d’exister et de devenir par des causes analogues à celles des objets dont
nous parlons. |
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Lectio 15 |
Leçon 15 (Traduction
Georges Comeau, 2011)
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[81791] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 1 Hic improbat opinionem Platonis quantum ad hoc quod
non concludebat quod concludere intendebat. Intendebat enim Plato concludere ideas
esse per hoc, quod sunt necesse sensibilibus rebus secundum aliquem modum.
Unde Aristoteles ostendens quod ideae ad nihil possunt sensibilibus utiles
esse, destruit rationes Platonis de positione idearum: et ideo dicit, quod
inter omnia dubitabilia, quae sunt contra Platonem, illud est maximum, quod
species a Platone positae non videntur aliquid conferre rebus sensibilibus,
nec sempiternis, sicut sunt corpora caelestia: nec his, quae fiunt et
corrumpuntur, sicut corpora elementaria. Quod sigillatim de omnibus ostendit propter quae
Plato ponebat ideas, cum dicit nec enim. |
Il réfute maintenant
l’opinion de Platon quant au fait qu’il ne concluait pas ce qu’il avait
l’intention de conclure. En effet, Platon avait l’intention de conclure que
les idées existent parce qu’elles sont nécessaires aux choses sensibles d’une
certaine façon. C’est pourquoi Aristote, en montrant que les idées ne peuvent
avoir aucune utilité pour les choses sensibles, détruit les arguments de
Platon sur la place des idées; et il dit donc que, parmi tous les doutes
qu’on peut soulever contre Platon, le plus grave est que les espèces
affirmées par Platon ne semblent rien apporter aux choses sensibles, qu’ils
soient éternels, comme les corps célestes, ou qu’ils soient engendrés et corrompus,
comme les corps composés d’éléments. Et il le montre pour toutes et chacune
des raisons pour lesquelles Platon affirmait l’existence des idées, lorsqu’il
dit : car elles ne sont causes,
etc. |
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[81792] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 2 Ibi incipit quinque ostendere. Primo quod non prosunt ad motum. Secundo quod non
prosunt ad scientias, ibi, sed nec ad scientiam. Tertio quod non prosunt exemplaria, ibi, dicere vero
exemplaria et cetera. Quarto quod non prosunt sicut substantiae, ibi, amplius
opinabitur. Quinto quod non prosunt sicut causae fiendi, ibi, in Phaedone
vero et cetera. Dicit ergo primo, quod species non possunt conferre
sensibilibus, ita quod sint eis causa motus vel transmutationis alicuius.
Cuius rationem hic non dicit, sed superius tetigit, quia videlicet ideae non
introducebantur propter motum, sed magis propter immobilitatem. Quia enim
Platoni videbatur quod omnia sensibilia semper essent in motu, voluit aliquid
ponere extra sensibilia fixum et immobile, de quo posset esse certa scientia.
Unde species non poterant ab eo poni sicut principia sensibilia motus, sed
potius sicut immobiles, et immobilitatis principia: ut scilicet si aliquid
fixum et eodem modo se habens in rebus sensibilibus invenitur, hoc sit
secundum participantiam idearum, quae per se sunt immobiles. |
Il commence ici à
montrer cinq choses : premièrement, qu’elles ne sont pas utiles aux
mouvement; deuxièmement, qu’elles ne sont pas utiles aux sciences, où il
dit : D’autre part, elles ne
servent, etc.; troisièmement, qu’elles ne servent pas de modèles, où il
dit : Dire que ce sont des
exemplaires, etc.; quatrièmement, qu’elles ne sont pas utiles en tant que
substance, où il dit : De plus, il
semble impossible, etc.; cinquièmement, qu’elles ne sont pas utiles comme
causes du devenir, où il dit : Dans
le Phédon, il est dit, etc. Il dit donc en premier que les espèces ne
peuvent rien apporter aux sensibles de manière à causer en eux un mouvement
ou un changement. Il ne donne pas ici la raison de cet énoncé, mais il en a
parlé plus haut : en effet, les idées ont été introduites non pour le
mouvement, mais plutôt pour l’immobilité. Puisqu’il semblait à Platon que
tous les sensibles sont perpétuellement en mouvement, il a voulu supposer
quelque chose de fixe et d’immobile hors des sensibles, dont il soit possible
d’avoir une science certaine. C’est pourquoi il ne pouvait pas prendre les
espèces comme des principes sensibles du mouvement, mais plutôt comme des
êtres immobiles, principes de l’immobilité, de sorte que, si on trouve dans
les choses sensibles quelque chose de fixe qui existe toujours de la même
façon, cela se produit par participation aux idées, qui sont immobiles en
soi. |
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[81793] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 3 Deinde cum dicit sed nec ad ostendit secundo, quod
species non prosunt sensibilibus ad scientiam, tali ratione. Cognitio
uniuscuiusque perficitur per cognitionem suae substantiae, et non per
cognitionem aliquarum substantiarum extrinsecarum: sed substantiae separatae
quas dicebant species, sunt omnino aliae ab istis substantiis sensibilibus:
ergo earum cognitio non auxiliatur ad scientiam illorum sensibilium. |
Puis lorsqu’il
dit : D’autre part, elles ne
servent, etc., il montre que les espèces ne sont pas utiles à la
connaissance des sensibles, pour la raison suivante. La connaissance de toute
chose est parfaite par la connaissance de sa substance, et non par la
connaissance de substances extrinsèques; mais les substances séparées, qu’ils
appelaient espèces, sont absolument autres que ces substances sensibles; dont
leur connaissance n’aide en rien à la science des choses sensibles. |
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[81794] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 4 Nec potest dici quod illae species sunt substantiae istorum
sensibilium: nam cuiuslibet rei substantia est in eo cuius est substantia. Si
igitur illae species essent substantiae rerum sensibilium, essent in his
sensibilibus: quod est contra Platonem. |
Et on ne peut pas
dire que ces espèces sont les substances des choses sensibles, car la
substance de toute chose est dans la chose dont elle est la substance. Si
donc ces espèces étaient les substances des choses sensibles, elles seraient
dedans, ce qui est contre la doctrine de Platon. |
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[81795] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 5 Nec iterum potest dici quod illae species adsint
istis substantiis sensibilibus, sicut participantibus eas. Hoc enim modo
Plato opinabatur aliquas species horum sensibilium causas esse. Sicut nos
intelligeremus ipsum album per se existens, ac si esset quoddam album
separatum, permisceri albo quod est in subiecto, et albedinem participare, ut
sic etiam dicamus quod homo iste, qui est separatus, permisceatur huic homini
qui componitur ex materia et natura speciei, quam participat. Sed haec ratio
est valde mobilis, idest destructibilis: hanc enim rationem primo
tetigit Anaxagoras qui posuit etiam formas et accidentia permisceri rebus. Et
secundo tetigit Hesiodus et alii quidam. Et ideo dico quod est valde mobilis,
scilicet quia facile est colligere multa impossibilia contra talem opinionem.
Sequitur enim, sicut supra dixit contra Anaxagoram, quod accidentia et formae
possunt esse sine substantiis. Nam ea sola nata sunt misceri quae possunt
separatim existere. |
On ne peut pas dire
non plus que ces espèces sont présentes aux substances sensibles comme à des
êtres qui participent d’elles. C’est ainsi en effet que Platon pensait que
certaines espèces sont causes de ces sensibles. Par exemple, nous
considérerions le blanc existant par soi comme un blanc séparé qui se mélange
au blanc qui est dans le sujet et participe de la blancheur; c’est comme si
nous disions aussi que l’homme séparé s’entremêle à cet homme-ci qui est
composé de matière et de la nature de l’espèce de laquelle il participe. Mais
cette raison n’a vraiment rien de
solide, elle est facilement réfutable. En effet, le premier à avancer
cette raison a été Anaxagore, qui a affirmé aussi que les formes et les
accidents s’entremêlent aux choses. En deuxième, cette idée a été avancée par
Hésiode[24] et quelques autres. C’est pourquoi je dis que cette
raison n’a rien de solide,
c'est-à-dire qu’il est facile de faire ressortir beaucoup d’impossibilités
contre cette raison. Il s’ensuit en effet, comme le Philosophe l’a dit plus
haut contre Anaxagore, que les accidents et les formes peuvent être sans
substances; en effet, des choses sont capables de se mélanger seulement si
elles peuvent exister séparément. |
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[81796] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 6 Sic igitur non potest dici quod species sic
conferant ad scientiam sensibilium ut eorum substantiae, nec quod sint eis
principia existendi per modum participandi. Nec etiam potest dici quod ex
speciebus sicut ex principiis sunt alia, scilicet sensibilia secundum
ullum eorum modum qui consueverunt dici. Unde si eadem sunt principia essendi
et cognoscendi, oportet quod species non conferant ad scientias, cum
principia essendi esse non possint. Ideo autem dicit secundum ullum modum
consuetorum dici, quia Plato invenerat novos modos aliquid ex alio
cognoscendi. |
Ainsi donc, on ne
peut pas dire que les espèces contribuent à la science des sensibles en tant
que leurs substances, ni qu’elles en soient un principe d’existence par mode
de participation. On ne peut pas dire non plus qu’à partir des espèces, en
tant que principes, d’autres choses (les sensibles) existent, par n’importe
quel des modes dont on a l’habitude de parler. Alors, si les principes de
l’être et ceux de la connaissance sont les mêmes, les espèces n’apportent
forcément rien d’utile aux sciences, puisqu’ils ne peuvent pas être principes
de l’existence. La raison pour laquelle il dit « par n’importe quel des
modes dont on a l’habitude de parler » est que Platon avait trouvé de
nouvelles manières de connaître une chose à partir d’une autre. |
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[81797] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 7 Deinde cum dicit dicere vero hic tertio ostendit,
quod species non conferant sensibilibus sicut exemplaria. Et primo proponit intentum.
Secundo probat, ibi, nam quid opus est et cetera. Dicit ergo primo, quod
dicere species esse exemplaria sensibilium et mathematicorum eo quod
huiusmodi causas participent, est dupliciter inconveniens. Uno modo, quia
vanum et nulla utilitas est huiusmodi exemplaria ponere, sicut ostendet. Alio
modo quia est simile metaphoris quas poetae inducunt, quod ad philosophum non
pertinet. Nam philosophus ex propriis docere debet. Ideo autem hoc dicit esse metaphoricum, quia Plato
productionem rerum naturalium assimilavit factioni rerum artificialium, in
quibus artifex ad aliquid exemplar respiciens, operatur aliquid simile suae
arti. |
Puis lorsqu’il
dit : Dire que ce sont, etc.,
il montre en troisième que les espèces n’apportent rien aux sensibles à titre
de modèles[25]. Et en premier, il montre ce qu’il veut prouver; en
deuxième, il le prouve, où il dit : car,
qu’est-ce qui produit, etc. Il dit donc en premier qu’il est absurde pour
deux raisons d’affirmer que les espèces sont les modèles des choses sensibles
et des êtres mathématiques de sorte que ceux-ci participent à de telles
causes. Tout d’abord, parce qu’il est futile et sans aucune utilité de
supposer de tels modèles, comme il va le montrer. L’autre raison est que ces
modèles sont semblables aux métaphores utilisées par les poètes, qui
n’intéressent pas un philosophe, car un philosophe doit enseigner à partir de
ce qui lui est propre. Et s’il dit que ce propos est une métaphore, c’est
parce que Platon a imaginé la production des êtres naturels à la ressemblance
des choses artificielles, pour lesquelles l’artisan regarde un modèle et
produit par son art quelque chose qui y ressemble. |
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[81798] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 8 Deinde cum dicit nam quid est hic probat propositum
tribus rationibus. Hoc enim videtur esse opus exemplaris, idest utilitas,
quod artifex respiciens ad exemplar inducat similitudinem formae in suo
artificio. Videmus autem in operatione naturalium rerum, quod similia ex
similibus generantur, sicut ex homine generatur homo. Aut ergo similitudo
ista provenit in rebus generatis propter respectum alicuius agentis ad
exemplar, aut non. Si non, quid erat opus, idest utilitas quod aliquod
agens sic respiciens ad ideas sicut ad exemplaria? Quasi dicat, nullum. Si
autem similitudo provenit ex respectu ad exemplar separatum, tunc non poterit
dici quod causa huius similitudinis in genito sit forma inferioris
generantis. Fiet enim aliquid simile propter respectum ad hoc exemplar
separatum, et non per respectum ad agens hoc sensibile. Et hoc est quod dicit
et non simile illi, idest agenti sensibili. Ex quo sequitur hoc
inconveniens quod aliquis generetur similis Socrati, sive posito, sive remoto
Socrate. Quod videmus esse falsum; quia nisi Socrates agat in generatione,
nunquam generabitur aliquis similis Socrati. Si igitur hoc est falsum, quod
non similitudo generatorum dependeat a proximis generantibus, vanum et
superfluum est ponere aliqua exemplaria separata. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : car, qu’est-ce qui produit,
etc., il prouve son énoncé par trois raisons. En effet, l’œuvre du modèle,
c'est-à-dire son utilité, est que l’artisan, en le regardant, produit dans
son œuvre une forme qui ressemble au modèle. Mais dans l’opération des choses
naturelles, nous voyons que les semblables sont engendrés par les semblables;
ainsi, un homme engendre un homme. Donc, ou bien cette ressemblance dans les
choses engendrées s’explique par la contemplation du modèle par un agent, ou
bien ce n’est pas le cas. Si ce n’est pas le cas, à quoi servait-il qu’un
agent contemple ainsi les idées comme des modèles? Autrement dit, c’était
inutile. Mais si la ressemblance provient de la contemplation d’un modèle
séparé, alors on ne peut pas dire que la cause de cette ressemblance dans
l’être engendré est la forme du géniteur inférieur; en effet, un objet
semblable serait produit grâce à la contemplation du modèle séparé et non à
la contemplation de l’agent sensible donné. Et c’est ce qu’il dit : sans avoir été modelée sur elle, c'est-à-dire
sur l’agent sensible. Il s’ensuit cette absurdité que quelqu'un de semblable
à Socrate peut être engendré, que Socrate soit présent ou non. Nous voyons
que c’est faux, car si Socrate n’agit pas dans la génération, quelqu'un qui
lui ressemble ne sera jamais engendré. Si donc il est faux que la
ressemblance de l’être engendré ne dépend pas des géniteurs prochains, il est
inutile et superflu d’affirmer l’existence de modèles séparés. |
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[81799] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 9 Sciendum autem quod illa ratio, etsi destruat
exemplaria separata a Platone posita, non tamen removet divinam scientiam
esse rerum omnium exemplarem. Cum enim res naturales naturaliter intendant
similitudines in res generatas inducere, oportet quod ista intentio ad
aliquod principium dirigens reducatur, quod est in finem ordinans
unumquodque. Et hoc non potest esse nisi intellectus cuius sit cognoscere
finem et proportionem rerum in finem. Et sic ista similitudo effectuum ad causas naturales
reducitur, sicut in primum principium, in intellectum aliquem. Non autem
oportet quod in aliquas alias formas separatas: quia ad similitudinem
praedictam sufficit praedicta directio in finem, qua virtutes naturales
diriguntur a primo intellectu. |
Il faut cependant
savoir que cet argument, même s’il détruit la notion de modèles séparés
affirmée par Platon, n’empêche pas que la science divine est le modèle de
toutes choses. En effet, puisque les êtres naturels visent naturellement à
produire leur ressemblance dans les êtres engendrés, il faut que cette
intention se ramène à un principe directeur, qui ordonne toutes choses à une
fin. Et ce principe ne peut être qu’une intelligence capable de connaître la
fin et le rapport des choses à la fin. Et ainsi, cette ressemblance des effets
à leurs causes naturelles se ramène à une certaine intelligence comme à son
premier principe. Mais il n’est pas nécessaire qu’elle s’explique par des
formes séparées, car il suffit, pour créer cette ressemblance, d’avoir la
direction vers la fin qui est donnée aux vertus naturelles par la première
intelligence. |
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[81800] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 10 Deinde cum dicit similiter autem hic ponit secundam
rationem, quae talis est. Sicut Socrates ex eo quod est Socrates addit
aliquid supra hominem, ita etiam homo addit aliquid supra animal: et sicut
Socrates participat hominem, ita homo participat animal. Sed si praeter istum
Socratem sensibilem poneretur alius Socrates sempiternus, quasi exemplaris,
sequeretur quod huius Socratis sensibilis essent plura exemplaria, scilicet
Socrates sempiternus et idea hominis: ergo et eadem ratione species hominis
habet plura exemplaria. Erit enim exemplar eius et animal et bipes et iterum autosanthropos,
idest idea hominis. Hoc autem est inconveniens quod unius exemplati sint
plura exemplaria: ergo inconveniens est ponere huiusmodi sensibilium
exemplaria. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : D’un autre côté, il est, etc.,
il donne le deuxième argument, que voici. De même qu’en Socrate, le fait
d’être Socrate ajoute quelque chose à l’homme, de même le fait d’être homme
ajoute quelque chose à l’animal, et de même que Socrate participe de l’homme,
de même l’homme participe de l’animal. Mais si on ajoutait au Socrate
sensible un autre Socrate éternel à titre de modèle, il s’ensuivrait que le
Socrate sensible aurait plusieurs modèles, soit le Socrate éternel et l’idée
de l’homme; donc, pour la même raison, l’espèce de l’homme a plusieurs
modèles : l’animal est son modèle, le bipède aussi, de même que l’autos anthropos, c'est-à-dire l’idée
de l’homme. Mais il est inadmissible qu’une seule copie ait plusieurs
modèles; il est donc inadmissible de supposer de tels modèles des choses
sensibles. |
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[81801] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 11 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit tertiam
rationem, quae talis est. Sicut se habet species ad individuum, ita se habet
genus ad speciem. Si igitur species sunt exemplaria sensibilium individuorum,
ut Plato ponit, ipsarum etiam specierum erunt aliqua exemplaria, scilicet
genus specierum: quod est inconveniens: quia tunc sequeretur quod idem,
scilicet species, erit exemplum alterius, scilicet individui sensibilis, et
imago ab alio exemplata, scilicet a genere; quod videtur esse inconveniens. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Il faut en outre qu’il y
ait, etc., il donne la troisième raison, que voici. Le rapport de
l’espèce à l’individu est le même que celui du genre à l’espèce. Si donc les
espèces sont les modèles des sensibles individuels, comme l’a affirmé Platon,
ces espèces elles-mêmes auront des modèles, à savoir leurs genres; cela est
inadmissible, car il s’ensuivrait qu’une même chose, à savoir l’espèce, est
le modèle d’une autre, soit l’individu sensible, et l’image modelée sur un
autre, soit le genre, et on voit que c’est absurde. |
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[81802] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 12 Deinde cum dicit amplius opinabitur hic quarto
ostendit quod species non conferunt rebus sensibilibus sicut earum
substantiae vel causae formales, quia hic opinabitur, idest hoc est
opinativum (ut impersonaliter ponatur), quod impossibile est separari
substantiam ab eo cuius est substantia. Sed hae separantur ab eo cuius sunt
ideae, idest a sensibilibus: ergo non sunt substantiae sensibilium. |
Puis lorsqu’il
dit : De plus, il semble
impossible, etc., il montre en quatrième lieu que les espèces n’apportent
rien aux choses sensibles en tant que leurs substances ou leurs causes
formelles, car il semble,
c'est-à-dire telle est l’opinion (énoncée de façon impersonnelle), qu’il est
impossible que la substance soit séparée de ce dont elle est la substance.
Mais les espèces sont séparées de ce dont elles sont les idées, c'est-à-dire
les sensibles; donc elles ne sont pas les substances des sensibles. |
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[81803] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 13 Deinde cum dicit in Phaedone hic ostendit quod non
conferunt species sensibilibus ad eorum fieri, quamvis Plato dixerit in
Phaedone, idest in quodam suo libro, quod species sunt causae rebus sensibilibus
essendi et fiendi. Sed hoc improbat duabus rationibus: quarum prima talis
est. Posita causa ponitur effectus: sed existentibus speciebus non propter
hoc fiunt entia particularia sive individua participantia species, nisi sit
aliquid motivum quod moveat ad speciem. Quod ex hoc patet, quia species
semper eodem modo sunt secundum Platonem. Si igitur eis positis essent vel
fierent individua participantia eas, sequeretur quod semper essent huiusmodi
individua, quod patet esse falsum: ergo non potest dici quod species sint
causae fieri et esse rerum; et praecipue cum non poneret species causas esse
motivas, ut supra dictum est. Sic enim a substantiis separatis immobilibus
ponit Aristoteles procedere et fieri et esse inferiorum, inquantum illae
substantiae sunt motivae caelestium corporum, quibus mediantibus causatur
generatio et corruptio in istis inferioribus. |
Puis lorsqu’il
dit : Dans le Phédon, etc., il
montre que les espèces ne contribuent pas à la venue à l’être des sensibles,
même si Platon a dit dans le Phédon,
qui est l’un de ses livres, que les espèces sont les causes de l’être et de
la venue à l’être des sensibles. Mais il réfute cette assertion pour deux
raisons, dont voici la première. Si on affirme la cause, on affirme l’effet;
mais quand les espèces existent, les êtres particuliers ou les individus qui
participent à l’espèce ne viennent pas à l’être pour autant, à moins qu’il
n’existe un moteur qui les amènent à cette espèce. Cela est évident parce
que, selon Platon, les espèces existent toujours de la même façon. Si donc,
une fois supposées les espèces, les individus qui y participent existaient ou
venaient à l’être, il s’ensuivrait que ces individus existeraient toujours,
ce qui est évidemment faux; on ne peut donc pas dire que les espèces sont la
cause du devenir et de l’être des choses, surtout quand on n’affirme pas que
les espèces sont des causes motrices, comme on l’a dit plus haut. Ainsi donc,
Aristote affirme que le devenir et l’être des choses inférieures proviennent
des substances séparées immobiles en tant que celles-ci sont les moteurs des
corps célestes, causant par leur intermédiaire la génération et la corruption
dans les corps inférieurs. |
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[81804] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 15 n. 14 Deinde cum dicit et multa hic ponit secundam
rationem, quae talis est. Sicut se habent artificialia ad causas
artificiales, ita se habent naturalia ad causas naturales. Sed videmus quod
multa alia a naturalibus, ut domus et annulus, fiunt in istis inferioribus,
quorum Platonici species non ponebant: ergo et alias, scilicet
naturalia contingit esse et fieri propter tales causas proximas, quales
contingit esse nunc dictas, scilicet artificiales; ut scilicet sicut res
artificiales fiunt a proximis agentibus, ita et res naturales. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Et comme beaucoup d’autres,
etc., il énonce la deuxième raison, que voici. Le rapport des êtres
artificiels aux causes artificielles est le même que le rapport des êtres
naturels aux causes naturelles. Mais nous voyons qu’ici-bas, beaucoup
d’autres objets non naturels viennent à l’existence, comme une maison ou une
bague, dont les Platoniciens affirmaient qu’il n’y a pas d’espèce; il arrive
donc aussi que les autres choses, c'est-à-dire
les choses naturelles, existent et deviennent par des causes prochaines
semblables à celles qui produisent l’être des choses artificielle; autrement
dit, de même que les choses artificielles viennent à l’être sous l’impulsion
d’agents prochains, de même aussi les choses naturelles. |
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Lectio 16 |
Leçon 16, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau |
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Maintenant,
si les idées sont des nombres, comment ces nombres seront-ils causes ? Sera-ce
parce que les êtres sont d’autres nombres, et que tel nombre par exemple est
l’homme, tel autre Socrate, tel autre Callias ? Mais en quoi ceux-là
sont-ils causes de ceux-ci ? Car, que les uns soient éternels, les
autres non, cela n’y fera rien. Si c’est parce que les choses sensibles sont
des rapports de nombres, comme est par exemple une harmonie, il est évident
qu’il y a quelque chose qui est le sujet de ces rapports ; et si ce
quelque chose existe, savoir la matière, il est clair qu’à leur tour les
nombres eux-mêmes seront des rapports de choses différentes. Par exemple, si
Callias est une proportion en nombres de feu, de terre, d’eau et d’air, cela
supposera des sujets particuliers, distincts de la proportion
elle-même ; et l’idée nombre, l’homme en soi, que ce soit un nombre ou
non, n’en sera pas moins une proportion de nombres qui suppose des sujets
particuliers et non pas un pur nombre, et on n’en peut tirer non plus aucun
nombre particulier. Ensuite, de
la réunion de plusieurs nombres, résulte un nombre unique ; comment de
plusieurs idées fera-t-on une seule idée ? Si on prétend que la somme
n’est pas formée de la réunion des idées elles-mêmes, mais des éléments
individuels compris sous les idées, comme est par exemple une myriade, comment
sont les unités qui composent cette somme ? Si elles sont de même
espèce, il s’ensuivra beaucoup de choses absurdes ; si d’espèce diverse,
elles ne seront ni les mêmes, ni différentes ; car en quoi
différeraient-elles, puisqu’elles n’ont pas de qualités ? Toutes ces
choses ne sont ni raisonnables ni conformes au bon sens. Et puis, il est
nécessaire d’introduire un autre genre de nombre qui soit l’objet de
l’arithmétique, et de ce que plusieurs appellent les choses
intermédiaires ; autrement de quels principes viendront ces
choses ? Pourquoi doit-il
y avoir des intermédiaires entre le monde sensible et les Idées ? De
plus, les unités, dans la Dyade indéfinie, viendront chacune d’une dyade
antérieure, ce qui est pourtant impossible. En outre, comment expliquer que
le Nombre idéal, composé d’unités, soit une unité ? Ce n’est pas tout.
Si les unités sont différentes entre elles, on devrait parler comme ceux qui
admettent deux ou quatre éléments, tous entendant par là, non un élément
commun, le Corps en général, par exemple, mais le Feu ou la Terre, que le
Corps soit, ou non, quelque chose de commun. Mais, en réalité, les
platoniciens s’expriment comme si l’Un en soi était, à la façon du Feu ou de
l’Eau, une sorte d’élément homéomère. S’il en est ainsi, les Nombres ne seront
pas des substances, mais il est clair que, si l’Un en soi existe, et qu’il
soit principe, l’Un ne recevra qu’une diversité de dénomination, autrement il
y aurait là une impossibilité. Dans le
but de ramener les choses aux principes de cette théorie, on compose les
longueurs du long et du court, c’est-à-dire d’une certaine espèce de grand et
de petit, la surface du large et de l’étroit, le corps du profond et de son
contraire. Or, comment le plan pourra-t-il contenir la ligne, ou le solide la
ligne et le plan ? Car le large et l’étroit sont une espèce différente
du profond et de son contraire. De même donc que le nombre ne se trouve pas
dans ces choses, parce que ses principes, le plus ou le moins, sont distincts
de ceux que nous venons de nommer, il est clair que de ces diverses espèces,
celles qui sont supérieures, ne pourront se trouver dans les inférieures. Et
il ne faut pas dire que le profond soit une espèce du large ; car alors,
le corps serait une sorte de plan. Et les points, d’où viendront-ils ?
Platon combattait l’existence du point, comme étant une pure conception
géométrique ; d’autre part, il l’appelait le principe de la ligne, il en
a fait souvent des lignes indivisibles. Pourtant, il faut que ces lignes
aient une limite ; de sorte que par la même raison que la ligne existe,
le point existe aussi. |
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Lectio 16 |
Leçon 16 (Traduction
Georges Comeau, 2011)
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[81805] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 1 Hic improbat opinionem Platonis de speciebus inquantum
ponebat eas esse numeros. Et circa hoc duo facit. Primo disputat contra ea
quae posita sunt ab ipso de numeris. Secundo contra ea quae posita sunt ab
ipso de aliis mathematicis, ibi, volentes autem substantias et cetera. Circa
primum ponit sex rationes: quarum prima talis est. Eorum quae sunt idem
secundum substantiam, unum non est causa alterius: sed sensibilia secundum
substantiam sunt numeri secundum Platonicos et Pythagoricos: si igitur
species sunt etiam numeri, non poterunt species esse causae sensibilium. |
Il réfute maintenant
l’opinion de Platon sur les espèces quant au fait qu’il disait qu’elles
étaient des nombres. Et il le fait en deux points : il argumente en
premier contre ce que Platon affirmait au sujet des nombres; en deuxième,
contre ce qu’il disait des autres êtres mathématiques, où il dit : Dans le but de ramener, etc. Pour le
premier point, il donne six arguments, dont voici le premier. Quand des
choses sont pareilles en substance, l’une n’est pas cause de l’autre. Mais
les sensibles, selon leur substance, sont des nombres selon les Platoniciens
et les Pythagoriciens; si donc les espèces aussi sont des nombres, elles ne
peuvent pas être causes des sensibles. |
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[81806] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 2 Si autem dicatur quod alii numeri sunt species, et
alii sunt sensibilia, sicut ad literam Plato ponebat: ut si dicamus quod hic
numerus est homo, et ille alius numerus est Socrates et alius numerus est
Callias, istud adhuc non videtur sufficere: quia secundum hoc sensibilia et
species conveniunt in ratione numeri: et eorum, quae sunt idem secundum
rationem, unum non videtur esse causa alterius: ergo species non erunt causae
horum sensibilium. |
Si donc on dit que les
espèces et les sensibles sont des nombres différents, comme l’affirmait
Platon si on le prend à la lettre, si on dit par exemple que tel nombre est
l’homme, tel autre nombre est Socrate
et tel autre est Callias, cela ne semble pas encore suffisant; car ainsi, les
sensibles et les espèces sont réunis sous la notion de nombre, et quand des
choses sont pareilles en raison, l’une ne semble pas être cause de l’autre;
donc, les espèces ne sont pas les causes de ces sensibles. |
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[81807] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 3 Non iterum potest dici quod sunt causae; quia illi
numeri, si sunt species, sunt sempiterni. Illa enim differentia non sufficit
ad hoc quod quaedam ponantur causae aliorum; quia aliqua differunt per
sempiternum et non sempiternum secundum esse suum absolute consideratum; sed
per causam et causatum differunt secundum habitudinem unius ad alterum: ergo
diversa numero non differunt per causam et causatum per hoc, quod quaedam
sunt sempiterna, et quaedam non sempiterna. |
De plus, on ne peut pas
dire qu’elles sont des causes parce que ces nombres, s’ils sont des espèces,
sont éternels. En effet, cette différence ne suffit pas pour que certains
soient considérés comme causes des autres; car certains diffèrent en étant
éternels ou non, si on considère leur être de façon absolue; mais ils
diffèrent en tant que cause et effet du fait de leurs rapports de l’un à
l’autre. Donc, les choses différentes en nombre ne diffèrent pas comme cause
et effet du fait que certains sont éternels et d’autres ne le sont pas. |
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[81808] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 4 Si autem dicatur quod haec sensibilia sunt quaedam rationes,
idest proportiones numerorum, et per hunc modum numeri sunt causae horum
sensibilium, sicut videmus in symphoniis, idest in musicis
consonantiis, quia numeri dicuntur esse causae consonantiarum, inquantum
proportiones numerales, quae applicantur sonis, consonantias reddunt: palam
est quod oportebat praeter ipsos numeros in sensibilibus ponere aliquod unum
secundum genus, cui applicantur proportiones numerales: ut scilicet eorum,
quae sunt illius generis proportiones, sensibilia constituant; sicut praeter
proportiones numerales in consonantiis inveniuntur soni. Si autem illud, cui
applicatur illa proportio numeralis in sensibilibus est materia, manifestum
est quod oportebat dicere, quod ipsi numeri separati qui sunt species, sint
proportiones alicuius unius, scilicet ad aliquod aliud. Oportet enim dicere
quod hic homo, qui est Callias vel Socrates, est similis homini ideali qui
dicitur autosanthropos idest per se homo. Si igitur Callias non est
numerus tantum, sed magis est ratio quaedam vel proportio in numeris
elementorum, scilicet ignis, terrae, aquae et aeris; et ipse homo idealis
erit quaedam ratio vel proportio in numeris aliquorum; et non erit homo
idealis numerus per suam substantiam. Ex quo sequitur, quod nullus numerus
erit praeter ea, id est praeter res numeratas. Si enim numerus
specierum est maxime separatus, et ille non est separatus a rebus, sed est
quaedam proportio rerum numeratarum, nunc nullus alius numerus erit
separatus: quod est contra Platonicos. |
Mais si on dit que ces
sensibles sont des rapports, c'est-à-dire
des proportions de nombres, et que c’est ainsi que les nombres sont causes de
sensibles donnés, comme nous le voyons dans les symphonies, c'est-à-dire des
pièces musicales harmonieuses, parce qu’on dit que les nombres sont causes
des accords en tant que les proportions numériques appliquées aux sons
produisent des accords, il est évident qu’il fallait supposer dans les
sensibles, en plus de ces nombres, quelque chose de génériquement un à quoi
s’appliquent les proportions numériques, de sorte que les sensibles soient
constitués de ce qui fait l’objet des proportions de ce genre; dans les
accords, par exemple, en plus des proportions numériques, on trouve des sons.
Mais si ce à quoi s’applique cette proportion numérique dans les choses
sensibles est la matière, il est évident qu’il fallait dire que les nombres
séparés, qui sont les espèces, sont des proportions d’une chose quelconque,
c'est-à-dire différente. Il faut dire en effet que tel homme, appelé Callias
ou Socrate, est semblable à l’homme idéal appelé autos anthropos, ou homme en soi. Si donc Callias n’est pas
seulement un nombre, mais plutôt un rapport ou une proportion entre les
nombres des éléments, à savoir le feu, la terre, l’eau et l’air, l’homme
idéal, lui aussi, sera un rapport ou une proportion entre les nombres de
certaines choses; alors, l’homme idéal ne sera pas un nombre de par sa
substance. Il s’ensuit qu’aucun nombre n’existe à part, c'est-à-dire en plus,
des choses nombrées[26]. En effet, si le nombre des espèces est ce qu’il y
a de plus séparé, et si lui-même n’est pas séparé des choses mais est une
proportion des choses nombrées, alors aucun autre nombre n’est séparé, ce qui
est contraire à la doctrine des Platoniciens. |
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[81809] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 5 Sequitur autem, quod homo idealis sit proportio aliquorum
numeratorum, sive ponatur esse numerus, sive non: tam enim secundum ponentes
substantias esse numeros, quam secundum naturales, qui numeros substantias
esse non dicebant, oportet quod in rerum substantiis aliquae proportiones
numerales inveniantur: quod patet praecipue ex opinione Empedoclis, qui
ponebat unamquamque rerum sensibilium constitui per quamdam harmoniam et
proportionem. |
Il s’ensuit par
ailleurs que l’homme idéal, que l’on affirme ou non qu’il est un nombre, est
une proportion de choses nombrées; en effet, tant selon ceux qui affirment
que les substances sont des nombres que selon les physiciens, qui ne disaient
pas que les substances sont des nombres, on trouve forcément des proportions
numériques dans les substances des choses; cela est évident surtout dans
l’opinion d’Empédocle, qui affirmait que toute chose sensible est constituée
par ime harmonie et une proportion quelconque. |
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[81810] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 6 Deinde cum dicit amplius ex hic ponit secundam rationem,
quae talis est. Ex multis numeris fit unus numerus. Si igitur species sunt
numeri, ex multis speciebus fiet una species, quod est impossibile. Nam si ex
multis diversarum specierum aliquid unum in specie constituatur, hoc fit per
mixtionem, in qua non salvantur species eorum quae miscentur, sicut ex
quatuor elementis fit lapis. Et iterum ex huiusmodi diversis secundum speciem
non fit aliquod unum ratione specierum, quia ipsae species non coniunguntur
ad aliquod unum constituendum, nisi secundum rationem individuorum, qui
alterantur, ut possint permisceri: ipsae autem species numerorum binarii et
ternarii simul coniunctae numerum constituunt quinarium, ita quod in quinario
uterque numerus remanet et salvatur. |
Puis lorsqu’il
dit : Ensuite, de la réunion, etc.,
il énonce la deuxième raison, que voici. La réunion de plusieurs nombres
forme un seul nombre. Si donc les espèces sont des nombres, plusieurs espèces
feront une seule espèce, ce qui est impossible. En effet, si plusieurs choses
d’espèces diverses se réunissent pour former un objet d’une seule espèce,
cela se fait par mélange, et alors, les espèces des ingrédients ne sont pas
conservées, comme quand une pierre est constituée des quatre éléments. Et de
plus, ces choses d’espèces diverses ne constituent pas un être unique en
raison de leurs espèces, car ces espèces ne se réunissent pour constituer un
seul être qu’en raison des individus qui sont modifiés pour pouvoir se
mélanger; par contre, les espèces des nombres 2 et 3 réunis donnent le nombre
5 de telle sorte que, dans le nombre 5, les deux autres nombres demeurent et
sont préservés. |
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[81811] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 7 Sed quia ad hanc rationem posset responderi ex parte
Platonis, quod ex multis numeris non fit unus numerus, sed quilibet numerus
immediate constituitur ex unitatibus, ideo consequenter cum dicit sed si
nec excludit etiam hanc responsionem. Si enim dicitur quod aliquis
numerus maior, ut millenarius, non constituatur ex eis, scilicet ex
duobus vel pluribus numeris minoribus, sed constituitur ex unis, idest
ex unitatibus, remanebit quaestio quomodo se habent unitates adinvicem, ex
quibus numeri constituuntur? Aut enim oportet, quod omnes unitates sint
conformes adinvicem, aut quod sint difformes adinvicem. |
Mais parce qu’on
pourrait répondre à cet argument, en faveur de Platon, que plusieurs nombres
ne donnent pas un seul nombre mais que tout nombre est immédiatement formé
d’unités, il rejette également cette réponse, où il dit : Si on prétend que la somme, etc. En
effet, si on dit qu’un grand nombre, tel que 1 000, n’est pas constitué
par eux, c'est-à-dire par deux ou plusieurs nombres plus petits, mais par des éléments individuels, c'est-à-dire
des unités, il reste une question : comment se rapportent entre elles
les unités dont les nombres sont constitués? Il faut en effet, ou bien que
toutes les unités soient de même forme, ou bien qu’elles diffèrent entre
elles par leur forme. |
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[81812] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 8 Sed primo modo sequuntur multa inconvenientia, et
praecipue quantum ad ponentes species esse numeros; quia sequitur quod
diversae species non differant secundum substantiam, sed solum secundum
excessum unius speciei super aliam. Inconveniens etiam videtur, quod unitates
nullo modo differant; et tamen sunt multae, cum diversitas multitudinem
consequatur. |
Mais dans le premier
cas, il s’ensuit beaucoup d’absurdités, et surtout pour ceux qui affirment
que les nombres sont des espèces; car il s’ensuit que des espèces diverses ne
diffèrent pas par leur substance, mais seulement par ce en quoi une espèce en
dépasse une autre. Il semble également absurde que les unités ne diffèrent en
aucune façon et qu’elles soient pourtant nombreuses, puisque la diversité
s’ensuit de la multitude. |
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[81813] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 9 Si vero non sint conformes, hoc potest esse
dupliciter. Uno modo, quia unitates unius numeri sunt differentes ab unitatibus
alterius numeri, sicut unitates binarii ab unitatibus ternarii; et tamen
unitates unius et eiusdem numeri sibi invicem sunt conformes. Alio modo ut
unitates eiusdem numeri non sibi invicem, nec unitatibus alterius numeri
conformes existant. Hanc divisionem significat, cum dicit, nec eaedem sibi
invicem, idest quae ad eumdem numerum pertinent, nec aliae omnes
etc., scilicet quae pertinent ad diversos numeros. Quocumque autem modo
ponatur difformitas inter unitates, videtur inconveniens. Nam omnis difformitas
est per aliquam formam vel passionem; sicut videmus quod corpora difformia
differunt calido et frigido, albo et nigro, et huiusmodi passionibus:
unitates autem huiusmodi passionibus carent, cum sint impassibiles secundum
Platonicos; ergo non poterit inter ea poni talis difformitas vel differentia,
quae causatur ab aliqua passione. Et sic patet quod ea quae Plato ponit de
speciebus et numeris, nec sunt rationabilia, sicut illa quae per
certam rationem probantur, nec sunt intelligentiae confessa, sicut ea
quae sunt per se nota, et solo intellectu certificantur, ut prima
demonstrationis principia. |
Et si elles ne sont pas
de même forme, cela peut arriver de deux façons. D’abord, les unités d’un
nombre seraient différentes des unités de l’autre nombre, comme les unités du
nombre 2 et celles du nombre 3, alors que les unités de chacun de ces nombres
seraient semblables entre elles. De l’autre façon, les unités d’un même
nombre ne seraient ni semblables entre elles, ni semblables aux unités de
l’autre nombre. Il indique cette alternative lorsqu’il dit : ni les mêmes, c'est-à-dire pareilles à
celles qui composent le même nombre, ni
différentes, c'est-à-dire pareilles à celles de nombres différents. Or,
peu importe quelle sorte de discordance on suppose entre les unités, on voit
que c’est absurde. Toute discordance, en effet, résulte d’une forme ou d’une
affection; ainsi, nous voyons que les corps discordants diffèrent par le
chaud et le froid, le blanc et le noir, et des affections du genre; mais les
unités sont privées de telles affections, car elles sont impassibles selon
les Platoniciens; on ne peut donc pas supposer entre elles de telles
discordances ou différences, qui seraient causées par des affections. Ainsi,
il est évident que les affirmations de Platon au sujet des espèces et des
nombres ne sont ni raisonnables,
comme celles qu’on prouve par des arguments certains, ni conformes au bon sens, comme celles qui sont évidentes en soi et
dont la certitude est établie par l’intelligence seule, en tant que premiers
principes de démonstration. |
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[81814] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 10 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit tertiam
rationem contra Platonem, quae talis est. Omnia mathematica, quae a Platone sunt
dicta intermedia sensibilium et specierum, sunt ex numeris, aut simpliciter,
sicut ex propriis principiis, aut sicut ex primis. Et hoc ideo dicit, quia
secundum unam viam videtur quod numeri sint immediata principia aliorum
mathematicorum; nam unum dicebant constituere punctum, binarium lineam,
ternarium superficiem, quaternarium corpus. Secundum vero aliam viam videntur
resolvi mathematica in numeros, sicut in prima principia et non in proxima.
Nam corpora dicebant componi ex superficiebus, superficies ex lineis, lineas
ex punctis, puncta autem ex unitatibus, quae constituunt numeros. Utroque
autem modo sequebatur numeros esse principia aliorum mathematicorum. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Et puis, il est nécessaire,
etc., il avance un troisième argument contre Platon, que voici. Tous les
êtres mathématiques, que Platon dit être intermédiaires entre les sensibles
et les espèces, viennent des nombres, soit absolument, comme provenant de
leurs principes propres, soit comme à partir des premiers principes. Et il
dit cela parce que, dans le premier cas, il semble que les nombres soient les
principes immédiats des autres êtres mathématiques, car ils disaient que le 1
constitue le point, le 2 la ligne, le 3 la surface et le 4 le corps. Dans le
deuxième cas, les êtres mathématiques semblent se ramener aux nombres comme
aux premiers principes et non comme à des principes prochains. Ils disaient
en effet que les corps sont composés de surfaces, les surfaces de lignes, les
lignes de points et les points d’unités, et que celles-ci constituent les
nombres. Dans les deux cas, il s’ensuivait que les nombres sont les principes
des autres êtres mathématiques. |
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[81815] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 11 Sicut igitur alia mathematica erant media inter
sensibilia et species, ita necessarium est facere aliquod genus numeri, quod
sit aliud a numeris qui sunt species, et a numeris qui sunt substantia
sensibilium: et quod de huiusmodi numero sit arithmetica, sicut de proprio
subiecto, quae est una mathematicarum, sicut geometria de magnitudinibus
mathematicis. Hoc autem ponere videtur superfluum esse. Nam nulla ratio
poterit assignari quare sunt numeri medii inter praesentia, idest
sensibilia et eas scilicet species, cum tam sensibilia quam species
sint numeri. |
Alors, de même que les
autres êtres mathématiques étaient intermédiaires entre les sensibles et les
espèces, de même il est nécessaire de fabriquer un genre de nombres différent
des nombres qui sont des espèces et différent des nombres qui sont les
substances des sensibles; l’arithmétique porterait sur ce genre de nombres
comme sur son sujet propre, étant l’une des sciences mathématiques[27] comme la géométrie porte sur les grandeurs
mathématiques. Mais il paraît superflu d’affirmer l’existence de ces nombres,
car on ne peut donner aucune raison pour qu’il existe des nombres
intermédiaires entre les choses présentes (les sensibles) et elles (les
espèces), puisque tant les sensibles que les espèces sont des nombres. |
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[81816] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 16 n. 12 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit quartam
rationem, quae talis est. Ea quae sunt in sensibilibus et in mathematicis
sunt causata ex speciebus: si igitur aliqua dualitas in sensibilibus et in
mathematicis invenitur, oportet quod utraque unitas huius posterioris
dualitatis sit causata ex priori dualitate, quae est species dualitatis. Et
hoc est impossibile, scilicet quod unitas ex dualitate causetur. Hoc
enim praecipue oportet dicere, si unitates unius numeri sint alterius speciei
ab unitatibus alterius, quia tunc a specie ante illius numeri unitates,
species sortientur. Et sic oportet quod unitates posterioris dualitatis sint
causatae ex priori dualitate. |
Puis lorsqu’il
dit : De plus, les unités, etc.,
il présente le quatrième argument, que voici. Ce qui se trouve dans les
sensibles et dans les êtres mathématiques est causé par les espèces; si donc
on trouve une dualité dans les sensibles et les êtres mathématiques, il faut
que les deux unités de cette dualité postérieure aient été causées par une
dualité antérieure, qui est l’espèce de la dualité. Et cela (que l’unité soit
causée par la dualité) est impossible.
En effet, il faut affirmer ceci surtout si les unités d’un nombre sont d’une
autre espèce que les unités de l’autre, car alors, les espèces sont
attribuées à partir d’une espèce antérieure aux unités de ce nombre. Il faut
ainsi que les unités de la dualité postérieure soient causées par une dualité
antérieure. |
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[81817] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 13 Deinde cum dicit amplius quare hic ponit quintam
rationem, quae talis est. Multa non conveniunt ad unum constituendum, nisi
propter aliquam causam, quae potest accipi vel extrinseca, sicut aliquod
agens quod coniungit, vel intrinseca, sicut aliquod vinculum uniens. Vel si
aliqua uniuntur per seipsa, oportet ut unum sit ut potentia, et aliud ut
actus. Nullum autem horum potest dici in unitatibus quare numerus
idest ex qua causa numerus erit quoddam comprehensum, idest congregatum
ex pluribus unitatibus: quasi dicat: non erit hoc assignare. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : En outre, comment expliquer,
etc., il énonce le cinquième argument, que voici. Plusieurs choses ne se
réunissent pas pour en constituer une seule, sinon sous l’action d’une cause,
qu’on peut supposer soit extrinsèque, comme un agent qui les rassemble, soit
intrinsèque, comme un lien unificateur. Ou bien, si des êtres s’unissent en
soi, il faut qu’ils soient une chose en tant que puissance et une autre en
tant qu’acte. Mais rien de tout cela ne peut expliquer, au sujet des unités,
pourquoi, c'est-à-dire par quelle cause, le nombre est compris, c'est-à-dire rassemblé, à partir de plusieurs unités;
autrement dit, on ne peut pas en donner une raison. |
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[81818] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 14 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit sextam
rationem, quae talis est. Si numeri sunt species et substantiae rerum,
oportet, sicut praemissum est, dicere vel quod unitates sint differentes, aut
convenientes. Si autem differentes, sequitur quod unitas, inquantum unitas,
non sit principium. Quod patet per similitudinem sumptam a naturalium
positione. Naturales enim aliqui posuerunt quatuor corpora esse principia.
Quamvis autem commune sit ipsis hoc quod est esse corpus, non tamen ponebant
corpus commune esse principium, sed magis ignem, terram, aquam et aerem, quae
sunt corpora differentia. Unde, si unitates sint differentes, quamvis omnes
conveniant in ratione unitatis, non tamen erit dicendum, quod ipsa unitas
inquantum huiusmodi sit principium; quod est contra positionem Platonicorum.
Nam nunc ab eis dicitur, quod unum sit principium, sicut primo de naturalibus
dicitur quod ignis aut aqua aut aliquod corpus similium partium principium
sit. Sed si hoc est verum quod conclusum est contra positionem Platonicorum,
scilicet quod unum inquantum unum non sit principium et substantia rerum,
sequeretur quod numeri non sunt rerum substantia. Numerus enim non ponitur
esse rerum substantia, nisi inquantum constituitur ex unitatibus, quae
dicuntur esse rerum substantiae. Quod iterum est contra positionem
Platonicorum, quam nunc prosequitur, qua scilicet ponitur, quod numeri sint
species. |
Puis lorsqu’il
dit : Ce n’est pas tout, etc.,
il énonce le sixième argument, que voici. Si les nombres sont les espèces et
les substances des choses, il faut affirmer, comme on l’a dit, que les unités
sont soit différentes, soit semblables. Si elles sont différentes, il
s’ensuit que l’unité, en tant qu’unité, n’est pas un principe. Cela est
manifesté par une comparaison tirée des théories des physiciens. En effet,
certains d’entre eux ont affirmé que les principes étaient quatre corps. Mais
bien que ceux-ci aient en commun le fait d’être un corps, ils n’affirmaient
pourtant pas que le principe est le corps en général; ils disaient plutôt que
c’était le feu, la terre, l’eau et l’air, qui sont des corps différents. Par
conséquent, si les unités sont différentes, même si elles ont en commun la
raison d’unité, on ne doit pas dire que l’unité en tant que telle est un
principe, ce qui est contraire à la théorie des Platoniciens. Ceux-ci disent
en effet que l’un est un principe, comme les physiciens disaient en premier
que le feu, l’eau ou quelque autre corps aux parties semblables est un principe.
Mais s’il est vrai de conclure, contrairement à la théorie des Platoniciens,
que l’un en tant qu’un n’est pas le principe et la substance des choses, il
s’ensuit que les nombres ne sont pas les substances des choses. En effet, si
le nombre est déclaré être la substance des choses, c’est seulement en tant
qu’il est constitué des unités, qui sont déclarées être les substances des
choses. Cela aussi est contre la doctrine des Platoniciens dont nous traitons
maintenant, à savoir que les espèces sont des nombres. |
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[81819] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 15 Si autem dicas quod omnes unitates sunt
indifferentes, sequitur quod omne, idest universum totum sit aliquid
unum et idem, ex quo substantia rei cuiuslibet est ipsum unum, quod est commune
indifferens. Et ulterius sequitur, quod idem illud sit unum principium
omnium: quod est impossibile ratione ipsius rationis, quae de se est
inopinabilis, ut scilicet sint omnia unum secundum rationem substantiae; tum
quia includit contradictionem ex eo quod ponit unam esse substantiam rerum,
et tamen ponit illud unum esse principium. Nam unum et idem non est sui
ipsius principium: nisi forte dicatur quod unum multipliciter dicitur, ut
distincto uno ponantur omnia esse unum genere, et non specie vel numero. |
Mais si on dit que
toutes les unités sont indifférenciées, il s’ensuit que le Tout, c'est-à-dire
l’univers entier, est quelque chose d’un et d’identique, et donc la substance
de toute chose est cet Un commun et indifférencié. Il s’ensuit en outre que
ce même être est principe unique de toutes choses, ce qui est impossible en
raison de son propre argument, qui est en soi impossible à croire, à savoir
que toutes choses sont un sous le rapport de la substance; il comporte en
effet une contradiction, du fait qu’il affirme que la substance des choses
est unique, et il affirme pourtant que cet Un est principe. En effet, une
seule et même chose n’est pas principe d’elle-même, à moins peut-être qu’on
ne dise qu’« un » se prend en plusieurs sens, de sorte qu’en
distinguant l’un on affirme que toutes choses sont un en genre, mais non en
espèce ou en nombre. |
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[81820] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 16 Volentes autem substantias hic disputat contra
positionem Platonis quantum ad hoc quod posuit de magnitudinibus
mathematicis. Et primo ponit eius positionem. Secundo obiicit contra ipsam,
ibi, attamen quomodo habebit et cetera. Dicit ergo primo, quod Platonici
volentes rerum substantias reducere ad prima principia, cum ipsas
magnitudines dicerent esse substantias rerum sensibilium, lineam, superficiem
et corpus, istorum principia assignantes, putabant se rerum principia
invenisse. Assignando autem magnitudinum principia, dicebant longitudines,
idest lineas componi ex producto et brevi, eo quod principia rerum omnium
ponebant esse contraria. Et quia linea est prima inter quantitates continuas,
ei per prius attribuebant magnum et parvum, ut per hoc quod haec duo sunt
principia lineae, sint etiam principia aliarum magnitudinum. Dicit autem ex
aliquo parvo et magno, quia parvum et magnum etiam in speciebus
ponebantur, ut dictum est, sed secundum quod per situm determinatur et
quodammodo particulari ad genus magnitudinum, constituunt primo lineam, et
deinde alias magnitudines. Planum autem, idest superficiem eadem
ratione dicebant componi ex lato et arcto, et corpus ex profundo et humili. |
Lorsqu’il dit : Dans le but de ramener, etc., il
argumente contre la doctrine de Platon quant à ce qu’il a affirmé des
grandeurs mathématiques. Et en premier, il énonce sa théorie; en deuxième, il
s’y oppose, où il dit : Or,
comment le plan pourra-t-il, etc. Il dit donc en premier que les
Platoniciens, voulant ramener les substances des choses aux premiers
principes, puisqu’ils disaient que que les grandeurs sont les substances des
choses sensibles, ont pensé pouvoir trouver les principes des choses en
disant que les principes des grandeurs étaient la ligne, la surface et le
corps. Or, en énonçant les principes des grandeurs, ils disaient que les longueurs, c'est-à-dire les lignes,
étaient composées du long et du court, du fait qu’ils affirmaient que les
principes de toutes choses sont des contraires. Et parce que la ligne est la
première des quantités continues, c’est à elle qu’ils attribuaient en premier
lieu le grand et le petit, de sorte que ceux-ci, du fait qu’ils sont
principes de la ligne, soient également principes des autres grandeurs. Mais
il dit d’une certaine espèce de grand
et de petit parce qu’ils attribuaient le petit et le grand même aux
espèces, comme on l’a dit; mais en autant que ceux-ci sont déterminés dans le
genre des grandeurs par quelque chose de particulier, ils constituent d’abord
la ligne, et ensuite les autres grandeurs. Pour la même raison, ils disaient
que le plan, c'est-à-dire la surface, est composé du large et de l’étroit, et
que le corps est composé de l’épais et du mince. |
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[81821] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 17 Deinde cum dicit attamen quomodo hic obiicit contra praedictam
positionem duabus rationibus: quarum prima talis est. Quorum principia sunt
diversa, ipsa etiam sunt diversa; sed principia dictarum magnitudinum
secundum praedictam positionem sunt diversa. Latum enim et arctum, quae
ponuntur principia superficiei, sunt alterius generis quam profundum et
humile, quae ponuntur principia corporis. Et similiter potest dici de longo
et brevi quod differunt ab utroque; ergo etiam linea et superficies et corpus
erunt adinvicem distincta. Quomodo ergo poterat dici quod superficies haberet
in se lineam, et quod corpus habeat lineam et superficiem? Et ad huius
rationis confirmationem inducit simile de numero. Multum enim et paucum, quae
simili ratione ponuntur principia rerum, sunt alterius generis a longo et
brevi, lato et stricto, profundo et humili. Et ideo numerus non continetur in his
magnitudinibus, sed est separatus per se. Unde et eadem ratione nec superius
inter praedicta erit etiam in inferioribus, sicut linea non in superficie,
nec superficies in corpore. |
Puis lorsqu’il
dit : Or, comment le plan,
etc., il s’oppose à cette théorie pour deux raisons, dont voici la première.
Les choses qui ont des principes différents sont également différentes; mais
les principes de ces grandeurs, selon la théorie décrite ci-dessus, sont
différents. En effet, le large et l’étroit, qui sont donnés comme principes
de la surface, sont d’un autre genre que l’épais et le mince, qui sont donnés
comme principes du corps. On peut dire pareillement que le long et le court
diffèrent des deux couples précédents; donc, la ligne, la surface et le corps
aussi sont distincts l’un de l’autre. Alors, comment peut-on dire que la
surface contient la ligne et que le corps contient la ligne et la surface? Et
pour confirmer cet argument, il apporte une comparaison tirée des nombres. En
effet, le plus et le moins nombreux, qui sont donnés commes principes des
choses pour une raison semblable, sont d’un autre genre que le long et le
court, le large et l’étroit, l’épais et le monce. Par conséquent, le nombre
n’est pas contenu dans ces grandeurs, mais il est séparé en soi. Donc, pour
la même raison, le plus élevé des principes énumérés n’est pas non plus dans
les inférieurs; ainsi, la ligne n’est pas dans la surface, ni la surface dans
le corps. |
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[81822] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 18 Sed quia posset dici, quod quaedam praedictorum
contrariorum sunt genera aliorum, sicut quod longum esset lati genus, et
latum genus profundi; hoc removet tali ratione. Sicut habent se principia
adinvicem, et principiata: si igitur latum est genus profundi, et superficies
erit genus corporis. Et ita corpus erit aliquod planum, idest aliqua species
superficiei: quod patet esse falsum. |
Mais parce qu’on
pourrait dire que certains des contraires mentionnés sont les genres des
autres, par exemple que le long est le genre du large, et le large du
profond, il écarte cette idée par l’argument suivant. Les principes ont le
même rapport entre eux que ce qui découle des principes; si donc le large est
un genre de l’épais, la surface est aussi un genre du corps. Et ainsi, le
corps est quelque chose de plat, c'est-à-dire une espèce de surface, ce qui
est évidemment faux. |
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[81823] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 19 Deinde cum dicit amplius puncta hic ponit secundam
rationem, quae sumitur ex punctis; circa quam Plato videtur dupliciter
deliquisse. Primo quidem, quia cum punctus sit terminus lineae, sicut linea
superficiei, et superficies corporis; sicut posuit aliqua principia, ex
quibus componuntur praedicta, ita debuit aliquid ponere ex quo existerent
puncta; quod videtur praetermisisse. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Et les points, d’où
viendront-ils? etc., il donne la deuxième raison, fondée sur les points;
à ce sujet, Platon semble avoir été en défaut de deux façons. Tout d’abord,
parce que, le point étant la borne de la ligne comme la ligne est la borne de
la surface et la surface celle du corps, de même qu’il a affirmé certains
principes dont les réalités précédentes sont composées, de même il aurait dû
affirmer quelque chose dont découle l’existence des points, ce qu’il semble
avoir omis de faire. |
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[81824] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 16 n. 20 Secundo, quia circa puncta videbatur diversimode
sentire. Quandoque enim contendebat totam doctrinam geometricam de hoc genere
existere, scilicet de punctis, inquantum scilicet puncta ponebat principia et
substantiam omnium magnitudinum. Et hoc non solum implicite, sed etiam
explicite punctum vocabat principium lineae, sic ipsum definiens. Multoties
vero dicebat, quod lineae indivisibiles essent principia linearum, et aliarum
magnitudinum; et hoc genus esse, de quo sit geometria, scilicet lineae
indivisibiles. Et tamen per hoc quod ponit ex lineis indivisibilibus componi
omnes magnitudines, non evadit quin magnitudines componantur ex punctis, et
quin puncta sint principia magnitudinum. Linearum enim indivisibilium
necessarium esse aliquos terminos, qui non possunt esse nisi puncta. Unde ex
qua ratione ponitur linea indivisibilis principium magnitudinum, ex eadem
ratione et punctum principium magnitudinis ponitur. |
Deuxièmement, il est en
défaut parce qu’il semble avoir eu des idées divergentes sur les points. En effet,
il soutenait parfois que toute la théorie géométrique provenait de ce genre
(celui des points), en autant qu’il affirmait que les points sont les
principes et la substance de toutes les grandeurs. Et cela n’était pas
qu’implicite; c’est aussi de façon explicite qu’il disait que le point est le
principe de la ligne, le définissant lui-même ainsi. Mais il a dit à maintes
reprises que les lignes indivisibles sont les principes des lignes et des
autres grandeurs, et que ces lignes indivisibles sont le genre dont traite la
géométrie. Et pourtant, en affirmant que toutes les grandeurs sont composées
de lignes indivisibles, il ne peut éviter de dire que les grandeurs sont
composées de points et que les points sont les principes des grandeurs. Il
est nécessaire, en effet, que les lignes indivisibles aient des bornes, qui
ne peuvent être que des points. Alors, pour la même raison que la ligne
indivisible est donnée comme principe des grandeurs, le point aussi est
affirmé comme principe de la grandeur. |
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Lectio 17 |
Leçon 17, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau |
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Enfin, quand il appartient à la philosophie de
rechercher la cause des phénomènes, c’est cela même que l’on néglige : car
on ne dit rien de la cause qui est le principe du changement ; et on
s’imagine expliquer l’essence des choses sensibles, en posant d’autres
essences ; mais comment celles-ci sont-elles les essences de
celles-là ? C’est sur quoi on ne se paie que de mots, car participer,
comme nous l’avons déjà dit, ne signifie rien. Et ce principe que nous
regardons comme la fin des sciences, en vue duquel agit toute intelligence et
tout être ; ce principe que nous avons rangé parmi les principes
premiers, les idées ne l’atteignent nullement. Mais, les Mathématiques sont devenues, pour les
modernes, toute la Philosophie, quoiqu’ils disent qu’on ne devrait les
cultiver qu’en vue du reste. De
plus, cette dyade, dont ils font la matière des choses, on pourrait bien la
regarder comme une matière purement mathématique, comme un attribut et une
différence de ce qui est et de la matière, plutôt que comme la matière
même : c’est comme ce que les physiciens appellent le rare et le dense,
ne désignant par là que les différences premières du sujet ; car tout
cela n’est autre chose qu’une sorte de plus et de moins. Quant à ce qui est
du mouvement, si le grand et le petit renferment le mouvement, il est clair
que les idées seront en mouvement : sinon, d’où est-il venu ? C’en
est assez pour supprimer d’un seul coup toute étude de la nature. Il eût paru
facile à cette doctrine de démontrer que tout est un ; mais elle n’y
parvient pas, car, des raisons qu’on expose, il ne résulte pas que toutes
choses soient l’unité, mais seulement qu’il y a une certaine unité existante,
et il reste à accorder qu’elle soit tout : or cela, on ne le peut, qu’en
accordant l’existence du genre universel, ce qui est impossible pour
certaines choses. Pour les choses qui viennent après les nombres, à savoir,
les longueurs, les surfaces et les solides, on n’en rend pas raison, on
n’explique ni comment elles sont et deviennent, ni si elles ont quelque
vertu. Il est impossible que ce soient des idées ; car ce ne sont pas
des nombres, ni des choses intermédiaires, car ces dernières sont les choses
mathématiques, ni enfin des choses périssables ; mais il est évident
qu’elles constituent une quatrième classe d’êtres. Enfin,
rechercher les éléments des êtres sans les distinguer, lorsque leurs
dénominations les distinguent de tant de manières, c’est se mettre dans
l’impossibilité de les trouver, surtout si on pose la question de cette
manière : Quels sont les éléments des êtres ? Car de quels éléments
viennent l’action ou la passion ou la direction rectiligne, c’est ce qu’on ne
peut certainement pas saisir ; on ne le peut que pour les
substances ; de sorte que rechercher les éléments de tous les êtres ou
s’imaginer qu’on les connaît, est une chimère. Et puis, comment pourra-t-on
apprendre quels sont les éléments de toutes choses ? Évidemment, il est
impossible alors qu’on ne possède aucune connaissance préalable ; car
quand on apprend la géométrie, on a des connaissances préalables, sans qu’on
sache d’avance rien de ce que renferme la géométrie et de ce qu’il s’agit
d’apprendre ; et il en est ainsi de tout le reste ; si donc il y a
une science de toutes choses, comme quelques-uns le prétendent, il n’y a plus
de connaissance préalable. Cependant, toute science, aussi bien celle qui
procède par démonstration que celle qui procède par définitions, ne
s’acquiert qu’à l’aide de connaissances préalables, totales ou
particulières ; car toute définition suppose des données connues
d’avance ; et il en est de même de la science par induction. Mais, d’un autre côté, si la science se trouvait
actuellement innée, il serait étonnant qu’à notre insu nous possédions en
nous la plus haute des sciences. Et puis,
comment connaîtra-t-on les éléments de toutes choses et comment arrivera-t-on
à une certitude démonstrative ? Car cela est sujet à difficulté ;
et on pourrait douter sur ce point comme on doute au sujet de certaines
syllabes : les uns disent, en effet, que la syllabe ZA est composée des trois lettres S, D et A ; les autres prétendent que c’est un autre
son, différent de tous ceux que nous connaissons. Enfin, les choses qui
tombent sous la sensation, comment celui qui est dépourvu de la faculté de
sentir, pourra-t-il les connaître ? Pourtant, il le faudrait si les
idées sont les éléments dont se composent toutes choses, comme des sons composés
viennent tous des sons élémentaires. Ainsi
donc, il résulte clairement de tout ce que nous avons dit jusqu’ici :
les recherches de tous les philosophes se rapportent aux quatre principes
déterminés par nous dans la Physique, et qu’en dehors de ceux-là il n’y en a
pas d’autre. Mais ces recherches ont été faites sans précision ; et si,
en un sens, on a parlé avant nous de tous les principes, on peut dire en un
autre qu’il n’en a pas été parlé : car la philosophie primitive, jeune
et faible encore, semble bégayer sur toutes choses. Par exemple, lorsque
Empédocle dit que ce qui fait l’os c’est la proportion, il désigne par là la
forme et l’essence de la chose ; mais il faut aussi que ce principe
rende raison de la chair et de toutes les autres choses, ou de rien ;
c’est donc par la proportion que la chair et l’os et toutes les autres choses
existeront, et non pas par la matière, laquelle est selon lui feu, terre et
eau. Qu’un autre eût dit cela, Empédocle en serait nécessairement
convenu ; mais il ne s’est pas expliqué clairement. L’insuffisance des recherches de nos devanciers a
été assez montrée. Maintenant, reprenons les difficultés qui peuvent s’élever
sur le sujet, lui-même ; leur solution nous conduira peut-être à celle
des difficultés qui se présenteront ensuite. |
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Lectio 17 |
Leçon 17 (Traduction
Georges Comeau, 2011)
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[81825] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 1 Hic improbat positionem Platonis quantum ad hoc,
quod ponebat de rerum principiis. Et primo quantum ad hoc quod ponebat principia
essendi. Secundo quantum ad hoc quod ponebat principia cognoscendi, ibi,
quomodo autem aliquis et cetera. Circa primum ponit sex rationes; quarum
prima sumitur ex hoc, quod genera causarum praetermittebat. Unde dicit quod omnino
sapientia, scilicet philosophia habet inquirere causas de manifestis,
idest de his, quae sensui apparent. Ex hoc enim homines inceperunt
philosophari, quod causas inquisiverunt, ut in prooemio dictum est. Platonici
autem, quibus se connumerat, rerum principia praetermiserunt, quia nihil
dixerunt de causa efficiente, quae est principium transmutationis. Causam
vero formalem putaverunt se assignare ponentes ideas. Sed, dum ipsi
putaverunt se dicere substantiam eorum, scilicet sensibilium, dixerunt
quasdam esse alias substantias separatas ab istis diversas. Modus autem, quo
assignabant illa separata esse substantias horum sensibilium, est
supervacuus, idest efficaciam non habens nec veritatem. Dicebant enim
quod species sunt substantiae eorum inquantum ab istis participantur. Sed hoc
quod de participatione dicebant, nihil est, sicut ex supradictis patet. Item
species, quas ipsi ponebant, non tangunt causam finalem, quod tamen videmus
in aliquibus scientiis, quae demonstrant per causam finalem, et propter quam
causam omne agens per intellectum et agens per naturam operatur, ut secundo
physicorum ostensum est. Et sicut ponendo species non tangunt causam quae
dicitur finis, ita nec causam quae dicitur principium, scilicet efficientem,
quae fini quasi opponitur. Sed Platonicis praetermittentibus huiusmodi causas
facta sunt naturalia, ac si essent mathematica sine motu, dum principium et
finem motus praetermittebant. Unde et dicebant quod mathematica debent
tractari non solum propter seipsa, sed aliorum gratia, idest naturalium,
inquantum passiones mathematicorum sensibilibus attribuebant. |
Il réfute ici la
théorie de Platon quant à ce qu’il affirmait au sujet des principes des
choses : en premier, quant au fait qu’il affirmait des principes
d’existence; en second, quant au fait qu’il affirmait des principes de
connaissance, où il dit : Et puis,
comment pourra-t-on, etc. Au sujet du premier point, il présente six
arguments, dont le premier vient du fait que Platon n’a pas parlé des genres
de causes. C’est pourquoi il dit qu’il appartient absolument à la sagesse,
c'est-à-dire à la philosophie, de rechercher les causes des phénomènes, c'est-à-dire de ce qui apparaît aux sens. En
effet, les hommes ont commencé à philosopher du fait qu’ils ont recherché les
causes, comme on l’a dit dans l’introduction. Mais les Platoniciens, parmi
lesquels il se compte, ont laissé de côté les principes des choses, car ils
n’ont rien dit de la cause efficiente, qui est le principe du changement.
Quant à la cause formelle, ils ont pensé la trouver en affirmant l’existence
des idées; mais, en pensant définir la substance des sensibles, ils ont dit
qu’il existait des substances séparées, qui différaient des sensibles. Or, la
manière dont ils attribuaient ces êtres séparés comme substances aux
sensibles ne signifie rien,
c'est-à-dire est inefficace et dénuée de vérité. Ils disaient en effet que
les espèces sont les substances des sensibles parce que ceux-ci y
participent. Mais ce qu’ils disaient de la participation est vide, comme il
est évident d’après ce qui précède. De plus, les espèces qu’ils affirmaient
ne touchent pas à la cause finale, dont nous voyons pourtant l’importance
dans les autres sciences, qui démontrent par la cause finale, cause qui
motive tout agent qui opère soit par intelligence, soit par nature, comme on
l’a montré au livre II des Physiques.
Et de même qu’en affirmant l’existence des espèces, ils ne parlent pas de la
cause qu’on appelle la fin, ils omettent également la cause appelée début[28], c'est-à-dire la cause efficiente, qui est comme
l’opposé de la fin. Mais pour les Platoniciens, qui laissent de côté ces
causes, les êtres naturels sont faits somme s’ils étaient des êtres
mathématiques sans mouvement, puisqu’ils omettent le début et la fin du
mouvement. C’est pourquoi ils disaient aussi qu’on ne doit pas traiter des
mathématiques seulement pour leur propre compte, mais aussi en vue d’autre
chose, à savoir les êtres naturels, du fait qu’ils attribuaient aux sensibles
les propriétés des êtres mathématiques. |
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[81826] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 2 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit secundam
rationem, quae talis est. Illud, quod ponitur tamquam rei materia, magis est substantia
rei et praedicabile de re, quam illud quod est separatum a re: sed species
est separata a rebus sensibilibus: ergo secundum Platonicorum opinionem magis
aliquid suscipiet substantiam subiectam, ut materiam, esse substantiam
mathematicorum quam speciem separatam. Magis etiam suscipiet eam praedicari
de re sensibili quam speciem praedictam. Platonici enim ponebant magnum et
parvum esse differentiam substantiae et materiei. Haec enim duo principia
ponebant ex parte materiae, sicut naturales ponentes rarum et densum esse
primas differentias subiecti idest materiae, per quas scilicet materia
transmutabatur, dicentes eas quodammodo scilicet magnum et parvum. Quod ex
hoc patet, quia rarum et densum sunt quaedam superabundantia et defectio.
Spissum enim est quod habet multum de materia sub eisdem dimensionibus. Rarum
quod parum. Et tamen Platonici substantiam rerum sensibilium magis dicebant
species quam mathematica, et magis praedicari. |
Puis lorsqu’il
dit : De plus, cette dyade,
etc., il donne le deuxième argument, que voici. Ce qui est supposé comme
étant matière de la chose est davantage la substance de la chose et y est
davantage attribuable que ce qui est séparé de la chose. Mais l’espèce est
séparée des choses sensibles; donc, selon l’opinion des Platoniciens, une
chose admet davantage une substance sous-jacente telle que la matière, plutôt
qu’une espèce séparée, comme substance des êtres mathématiques. Aussi, on
attribue plus facilement la matière à la chose sensible, plutôt que l’espèce.
En effet, les Platoniciens affirmaient que le grand et le petit sont les
différences de la substance et de la matière. Ils mettaient en effet ces deux
principes du côté de la matière, comme les physiciens disaient que le rare et
le dense sont les différences premières du sujet, c'est-à-dire de la matière, et que la matière se
transforme par ces différences, et ils disaient que celles-ci sont une sorte
de grand et de petit. Cela est évident du fait que le rare et le dense sont
une sorte de surabondance et de pénurie, car le concentré est ce qui a
beaucoup de matière dans les mêmes dimensions, et le rare ce qui en a peu. Et
pourtant, les Platoniciens disaient que les espèces, davantage que les êtres
mathématiques, sont la substance des choses et s’attribuent davantage aux
choses. |
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[81827] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 3 Deinde cum dicit et de motu hic ponit tertiam
rationem, quae talis est. Si
ea, quae sunt in sensibilibus, causantur a speciebus separatis, necessarium
est dicere quod sit in speciebus idea motus, aut non. Si est ibi aliqua species et idea motus, etiam
constat quod non potest esse motus sine eo quod movetur, necesse erit quod
species moveantur; quod est contra Platonicorum opinionem, qui ponebant
species immobiles. Si autem non sit idea motus, ea autem quae sunt in
sensibilibus causantur ab ideis, non erit assignare causam, unde motus veniat
ad ista sensibilia. Et sic aufertur tota perscrutatio scientiae naturalis,
quae inquirit de rebus mobilibus. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Quant à ce qui est du
mouvement, etc., il donne le troisième argument, que voici. Si ce qui est
dans les sensibles est causé par les espèces séparées, il est nécessaire de
dire que l’idée du mouvement est au nombre des espèces, ou qu’elle n’y est
pas. S’il existe une idée ou une espèce du mouvement, il est également
évident que le mouvement ne peut pas exister sans ce qui est mû, et il est
donc nécessaire que les espèces soient mues, ce qui est contraire à l’opinion
des Platoniciens, qui affirmaient que les espèces sont immobiles. Mais s’il
n’existe pas d’idée du mouvement, vu que ce qui se trouve dans les sensibles
est causée par les idées, on ne peut par établir la cause pour laquelle le
mouvement survient dans les sensibles. Et ainsi, on supprime toute l’étude de
la science naturelle, dont la recherche porte sur les êtres mobiles. |
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[81828] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 4 Deinde cum dicit et quod hic ponit quartam rationem,
quae talis est. Si unum esset substantia rerum omnium sicut Platonici posuerunt,
oporteret dicere quod omnia sint unum, sicut et naturales, qui ponebant
substantiam omnium esse aquam, et sic de elementis aliis. Sed facile est
monstrare, quod omnia non sunt unum: ergo positio quae ponit substantiam
omnium esse unum, est improbabilis. |
Puis lorsqu’il
dit : Il eût paru facile,
etc., il énonce le quatrième argument, que voici. Si l’un était la substance
de toutes choses, comme l’ont affirmé les Platoniciens, il faudrait dire que
toutes choses sont un, comme l’ont affirmé les physiciens qui disaient que
l’eau, ou l’un des autres éléments, était la substance de toutes choses. Mais
il est facile de démontrer que toutes choses ne sont pas un; donc, la théorie
selon laquelle la substance de toutes choses est unique est invraisemblable. |
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[81829] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 5 Si autem aliquis dicat quod ex positione Platonis
non sequitur quod omnia sint unum simpliciter, sed aliquod unum, sicut
dicimus aliqua esse unum secundum genus, vel secundum speciem; si quis velit
dicere sic omnia esse unum, nec hoc etiam poterit sustineri, nisi hoc quod
dico unum, sit genus, vel universale omnium. Per hunc enim modum possemus
dicere omnia esse unum specialiter, sicut dicimus hominem et asinum esse
animal substantialiter. Hoc autem quibusdam videtur impossibile, scilicet
quod sit unum genus omnium; quia oporteret, quod differentia divisiva huius
generis non esset una, ut in tertio dicetur, ergo nullo modo potest poni quod
substantia rerum omnium sit unum. |
Mais si on disait qu’il
ne s’ensuit pas de la théorie de Platon que toutes choses sont absolument un,
mais qu’elles sont seulement une certaine unité, comme on dit que des choses
sont un par le genre ou par l’espèce, si on voulait dire que toutes choses
sont un de cette façon, cela même ne pourrait pas se soutenir, à moins que
l’« un » ne soit le genre ou l’universel de toutes choses. De cette
façon, on pourrait dire en effet que toutes choses sont un de façon
particulilère, comme on dit que l’homme et l’âne sont l’animal par leur
substance. Mais il semble impossible à certains qu’il existe un seul genre de
toutes choses, car il faudrait alors que la différence qui divise ce genre ne
soit pas unique, comme on le dira au livre III, et donc, on ne peut affirmer
en aucune façon que la substance de toutes choses soit unique. |
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[81830] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 6 Deinde cum dicit nullam namque hic ponit quintam
rationem, quae talis est. Plato ponebat post numeros, longitudines et latitudines
et soliditates esse substantias rerum sensibilium, ex quibus scilicet corpora
componerentur. Hoc autem secundum
Platonis positionem nullam rationem habere videtur, quare debeant poni nec in
praesenti, nec in futuro. Nec etiam videtur habere aliquam potestatem ad hoc
quod sint sensibilium causae. Per praesentia enim hic oportet intelligi
immobilia, quia semper eodem modo se habent. Per futura autem
corruptibilia et generabilia, quae esse habent post non esse. Quod sic patet. Plato enim ponebat tria genera
rerum; scilicet sensibilia, et species, et mathematica quae media sunt. Huiusmodi autem lineae et superficies, ex quibus
componuntur corpora sensibilia, non est possibile esse species, quia species
sunt numeri essentialiter. Huiusmodi autem sunt post numeros. Nec iterum
potest dici quod sunt intermedia inter species et sensibilia. Huiusmodi enim
sunt entia mathematica, et a sensibilibus separata: quod non potest dici de
illis lineis et superficiebus ex quibus corpora sensibilia componuntur. Nec iterum
possunt esse sensibilia. Nam sensibilia sunt corruptibilia; huiusmodi autem
incorruptibilia sunt, ut infra probabitur in tertio. Ergo vel ista nihil
sunt, vel sunt quartum aliquod genus entium, quod Plato praetermisit. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Pour les choses qui
viennent, etc., il présente le cinquième argument, qui est le suivant.
Platon affirmait que, après les nombres, les longueurs, les largeurs et les
solides sont les substances des choses sensibles, dont les corps sont
composés. Mais cela, selon la théorie de Platon, ne semble aucunement donner
une raison pour qu’on doive les supposer dans les choses présentes ou
futures. Ils ne semblent pas non plus avoir la capacité d’être causes des
sensibles. En effet, il faut comprendre ici par choses présentes celles qui sont immobiles et se comportent
toujours de la même façon, et par futures
celles qui peuvent se corrompre et être engendrées, et qui ont l’être
après le non-être. En voici la preuve. Platon supposait en effet trois genres
de choses : les sensibles, les espèces et, entre les deux, les êtres
mathématiques. Mais il est impossible que ces lignes et ces surfaces, dont
les corps sensibles sont composés, soient des espèces, car les espèces sont
essentiellement des nombres, mais ces choses viennent après les nombres. Et
on ne peut pas dire non plus qu’elles sont des intermédiaires entre les
espèces et les sensibles, car ce rôle est joué par les êtres mathématiques,
qui sont séparés des sensibles, propriété qu’on ne peut pas attribuer aux
lignes et aux surfaces, dont les corps sensibles sont composés. Celles-ci ne
peuvent pas non plus être les sensibles, car les sensibles sont corruptibles,
mais les lignes et les surfaces sont incorruptibles, comme on le prouvera
plus loin, au livre III. Donc, ou bien elles ne sont rien, ou bien elles sont
un quatrième genre d’êtres, dont Platon n’a jamais parlé. |
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[81831] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 7 Deinde cum dicit et omnino hic ponit sextam
rationem, quae talis est. Impossibile est invenire principia alicuius
multipliciter dicti, nisi multiplicitas dividatur. Ea enim quae solo nomine
convenientia sunt et differunt ratione, non possunt habere principia
communia, quia sic haberent rationem eamdem, cum rei cuiuscumque ratio ex
suis principiis sumatur. Distincta autem principia his, quibus solum nomen
commune est, assignari impossibile est, nisi his quorum principia sunt
assignanda adinvicem diversis. Cum igitur ens multipliciter dicatur et non
univoce de substantia et aliis generibus, inconvenienter assignat Plato
principia existentium, non dividendo abinvicem entia. |
Puis lorsqu’il
dit : Enfin, rechercher les
éléments, etc., il présente le sixième argument, que voici. Il est
impossible de trouver les principes d’une chose qui se dit de plusieurs
façons, à moins de prendre séparément ces plusieurs façons. En effet, les
choses qui n’ont en commun que le nom et diffèrent en raison ne peuvent pas
avoir des principes communs, car ainsi elles auraient la même notion, puisque
la notion de toute chose est tirée de ses principes. Mais il est impossible
d’attribuer des principes distincts aux choses qui n’ont en commun que le
nom, mais ces choses auxquelles on doit attribuer des principes doivent être
différentes entre elles. Alors, comme l’être se dit de bien des façons, et ne
se dit pas de façon univoque de la substance et des autres genres, Platon a
eu tort d’attribuer des principes aux êtres existants sans distinguer les
êtres entre eux. |
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[81832] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 8 Sed quia aliquis posset aliquibus ratione
differentibus, quibus nomen commune est, principia assignare, singulis
propria principia captando, sine hoc quod nominis communis multiplicitatem
distingueret, hoc etiam Platonici non fecerunt. Unde et aliter, idest
alia ratione inconvenienter rerum principia assignaverunt quaerentes ex
quibus elementis sunt entia, secundum hunc modum, quo quaesierunt, ut
scilicet non omnibus entibus sufficientia principia assignarent. Non enim ex
eorum dictis est accipere ex quibus principiis est agere aut pati, aut curvum
aut rectum, aut alia huiusmodi accidentia. Assignabant enim solum principia
substantiarum, accidentia praetermittentes. |
Mais alors qu’on
pourrait attribuer des principes à des choses différentes en raison mais qui
portent le même nom, en saisissant les principes propres de chacune, sans
distinguer la pluralité de sens de l’appellation commune, les Platoniciens
n’ont pas fait cela non plus. C’est pourquoi, également, c’est-à-dire pour une autre raison, c’est à tort
qu’ils ont attribué des principes aux choses en procédant de cette manière
pour se demander à partir de quels éléments viennent les êtres, de sorte
qu’ils n’ont pas attribué des principes à tous les êtres de façon suffisante.
À partir de leurs dires, en effet, on ne peut pas savoir de quels principes
viennent l’action ou la passion, le courbe ou le droit, ou d’autres accidents
du genre. En effet, ils attribuaient des principes seulement aux substances,
en omettant les accidents. |
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[81833] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 9 Sed si aliquis defendendo Platonem dicere vellet,
quod tunc contingit omnium entium elementa esse acquisita aut inventa, quando
contingit solarum substantiarum principia habita esse vel inventa, hoc
opinari non est verum. Nam licet principia substantiarum etiam quodammodo
sint principia accidentium, tamen accidentia propria principia habent. Nec
sunt omnibus modis omnium generum eadem principia, ut ostendetur infra,
undecimo vel duodecimo huius. |
Mais si on voulait
dire, pour défendre Platon, qu’on se trouve à avoir compris ou découvert les
éléments de tous les êtres lorsqu’on s’est contenté d’avoir ou de trouver les
principes des substances, cette opinion ne serait pas vraie. En effet, bien
que les principes des substances soient aussi de quelque façon les principes
des accidents, les accidents propres ont tout de même des principes. Et les
mêmes choses ne sont pas non plus les principes de tous les genres de toutes
les manières, comme on le montrera plus loin, au livre XI ou au livre XII. |
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[81834] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 10 Deinde cum dicit quomodo autem disputat contra Platonem
quantum ad hoc, quod ponebat ideas esse principia scientiae in nobis. Et
ponit quatuor rationes: quarum prima est. Si ex ipsis ideis scientia in nobis
causatur, non continget addiscere rerum principia. Constat autem quod
addiscimus. Ergo ex ipsis ideis scientia non causatur in nobis. Quod autem
non contingeret aliquid addiscere sic probat. Nullus enim praecognoscit illud
quod addiscere debet; sicut geometra, etsi praecognoscat alia quae sunt
necessaria ad demonstrandum, tamen ea quae debet addiscere non debet
praecognoscere. Et similiter est in aliis scientiis. Sed si ideae sunt causa
scientiae in nobis, oportet quod omnium scientiam habeant, quia ideae sunt
rationes omnium scibilium: ergo non possumus aliquid addiscere, nisi aliquis
dicatur addiscere illud quod prius praecognovit. Unde si ponatur quod aliquis
addiscat, oportet quod non praeexistat cognoscens illa quae addiscit, sed
quaedam alia cum quibus fiat disciplinatus, idest addiscens praecognita omnia,
idest universalia aut quaedam, idest singularia. Universalia quidem,
sicut in his quae addiscuntur per demonstrationem et definitionem; nam
oportet sicut in demonstrationibus, ita in definitionibus esse praecognita
ea, ex quibus definitiones fiunt, quae sunt universalia; singularia vero
oportet esse praecognita in his quae discuntur per inductionem. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Et puis, comment
pourra-t-on, etc., il argumente contre Platon quant au fait qu’il disait
que les idées sont les principes de la science en nous. Et il énonce quatre
arguments; voici le premier. Si les idées causaient la science en nous, il ne
serait pas possible d’apprendre les principes des choses. Mais il est évident
que nous apprenons; donc, la science n’est pas causée en nous par les idées.
Quant au fait qu’il ne serait pas possible d’apprendre quelque chose, il le
prouve comme suit. En effet, nul ne connaît d’avance ce qu’il doit apprendre;
ainsi, même si le géomètre connaît d’avance des choses nécessaires à la
démonstration, il ne doit pas connaître au préalable ce qu’il doit apprendre.
Et il en va de même dans les autres sciences. Mais si les idées sont causes
de la science en nous, il faut qu’elles contiennent la science de toutes
choses, car les idées sont les notions de tout ce qui peut être connu; nous
ne pouvons donc rien apprendre, à moins qu’on ne dise que quelqu'un apprend
ce qu’il connaissait déjà. C’est pourquoi, si on dit que quelqu'un apprend,
il faut qu’il n’ait pas d’avance la connaissance de ce qu’il apprend, mais
qu’il connaisse d’autres choses à partir desquelles il est instruit, ou
apprend : à l’aide de choses connues totales,
c'est-à-dire universelles, ou
particulières, c'est-à-dire singulières. On apprend à l’aide des
universels, quand on le fait par démonstration et par définition; il faut en
effet, dans les démonstrations comme dans les définitions, que les éléments
qui constituent les définitions soient connus d’avance, et ce sont des
universels; quant aux singuliers, ils doivent être connus d’avance dans ce
qu’on apprend par induction. |
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[81835] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 11 Deinde cum dicit sed si est hic ponit secundam
rationem, quae talis est. Si ideae sunt causa scientiae, oportet nostram
scientiam esse nobis connaturalem. Sensibilia enim per haec naturam propriam
adipiscuntur, quia ideas participant secundum Platonicos. Sed potissima
disciplina sive cognitio est illa quae est nobis connaturalis, nec eius
possumus oblivisci, sicut patet in cognitione primorum principiorum
demonstrationis, quae nullus ignorat: ergo nullo modo possumus omnium
scientiam ab ideis in nobis causatam oblivisci. Quod est contra Platonicos,
qui dicebant quod anima ex unione ad corpus obliviscitur scientiae, quam
naturaliter in omnibus habet: et postea per disciplinam addiscit homo illud
quod est prius notum, quasi addiscere nihil sit nisi reminisci. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais d’un autre côté, etc.,
il donne le deuxième argument, que voici. Si les idées sont causes de la
science, il faut que notre science nous soit connaturelle. C’est par elles en
effet que les sensibles obtiennent leur nature propre, parce qu’ils
participent des idées selon les Platoniciens. Mais la discipline ou
connaissance la plus forte est celle qui nous est connaturelle, et nous ne
pouvons pas l’oublier, comme cela est évident pour les premiers principes de
démonstration, que nul n’ignore; par conséquent, nous ne pouvons en aucune
façon oublier la science de toutes choses causée en nous par les idées. Cela
est contraire aux dires des Platoniciens, qui affirmaient que l’âme, par suite
de l’union au corps, oublie la science qu’elle a naturellement de toutes
choses, et qu’ensuite, par l’étude, l’homme apprend ce qui était connu
auparavant, comme si apprendre n’était rien d’autre que se souvenir. |
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[81836] Sententia Metaphysicae,
lib. 1 l. 17 n. 12 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit tertiam
rationem, quae talis est. Ad rerum cognitionem requiritur, quod homo non
solum cognoscat formas rerum, sed etiam principia materialia, ex quibus
componitur. Quod ex hoc patet, quia de his interdum contingit esse
dubitationem, sicut de hac syllaba sma, quidam dubitant utrum sit composita
ex tribus literis scilicet s, m, a, aut sit una litera praeter omnes
praedictas habens proprium sonum. Sed ex ideis non possunt cognosci nisi principia
formalia, quia ideae sunt formae rerum: ergo non sunt sufficientes causae
cognitionis rerum principiis materialibus remanentibus ignotis. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Et puis, comment
connaîtra-t-on, etc., il énonce le troisième argument, qui est le
suivant. La connaissance des choses exige qu’on en connaisse non seulement
les formes, mais aussi les principes matériels dont elles sont composées.
Cela est évident parce que des doutes surgissent parfois à leur sujet, comme
dans le cas de la syllabe « sma » : certains se demandent si
elle est composée des trois lettres S, M et A ou si elle constitue une
lettre, différente de toutes les précédentes, qui a un son bien particulier.
Mais les idées ne permettre de connaître que les principes formels, car les idées
sont les formes des choses; elles ne sont donc pas des causes suffisantes de
la connaissance des principes matériels des choses, qui demeurent inconnus. |
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[81837] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 13 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit quartam
rationem, quae talis est. Ad cognitionem rerum oportet de sensibilibus
notitiam habere, quia sensibilia sunt manifesta elementa materialia omnium
rerum, ex quibus componuntur, sicut voces compositae, ut syllabae et
dictiones componuntur ex propriis elementis. Si igitur per ideas scientia in nobis causatur,
oportet quod per ideas causetur in nobis cognitio sensibilium. Cognitio autem
in nobis causata ex ideis sine sensu est accepta, quia per sensum non habemus
habitudinem ad ideas. In cognoscendo ergo sequitur quod aliquis non habens
sensum possit cognoscere sensibilia, quod patet esse falsum. Nam caecus natus non potest habere scientiam de
coloribus. |
Puis lorsqu’il
dit : Enfin, les choses qui
tombent, etc., il formule le quatrième argument, que voici. Pour
connaître les choses, il faut avoir la notion des sensibles, car ceux-ci sont
les éléments matériels manifestes dont sont composées toutes choses, comme
les syllabes et les phrases sont composés de leurs éléments propres. Si donc
la science était causée en nous par les idées, il faudrait également que la
connaissance des sensibles soit causée par elles. Mais la science causée en
nous par les idées est reçue sans les sens, car les sens ne nous disposent
pas aux idées. Dans l’ordre de la connaissance, il s’ensuivrait donc que
celui qui est privé des sens pourrait connaître les sensibles, ce qui est
évidemment faux. En effet, l’aveugle né ne peut pas avoir la science des
couleurs. |
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[81838] Sententia
Metaphysicae, lib. 1 l. 17 n. 14 Deinde cum dicit quoniam ergo hic colligit ea, quae
ab antiquis de principiis dicta sunt; dicens quod ex prius dictis est
manifestum, quod antiqui philosophi conati sunt quaerere causas a nobis in
libro physicorum determinatas, et quod per dicta eorum non habemus aliquam
causam extra causas ibi declaratas. Has autem causas obscure dixerunt, et
quodammodo omnes ab eis sunt tactae, quodammodo vero nullam earum tetigerunt.
Sicut enim pueri de novo loqui incipientes imperfecte et balbutiendo
loquuntur, ita philosophia priorum philosophorum nova existens, visa est
balbutiendo et imperfecte de omnibus loqui circa principia. Quod in hoc patet
quod Empedocles primo dixit quod ossa habent quamdam rationem idest
commixtionem proportionis, quae quidem ratio est quod quid est et substantia
rei. Sed similiter necessarium est de carne et de singulis aliorum, aut de
nullo. Omnia enim ista ex elementis commixta sunt. Et propter hoc patet quod
caro et os et omnia huiusmodi non sunt id quod sunt, propter materiam quae ab
eo ponitur quatuor elementa, sed propter hoc principium, scilicet formale.
Hoc autem Empedocles quasi ex necessitate veritatis coactus posuit aliquo
alio expressius ista dicente, sed ipse manifeste non expressit. Et sicut
expresse non manifestaverunt naturam formae, ita nec materiae, ut supra de
Anaxagora dictum est. Et similiter nec alicuius alterius principii. De
talibus ergo quae ab aliis imperfecte dicta sunt, dictum est prius. Iterum
autem in tertio libro recapitulabimus de istis quaecumque circa hoc potest
aliquis dubitare ad unam partem vel ad aliam. Ex talibus enim dubitationibus
forsitan investigabimus aliquid utile ad dubitationes, quas posterius per
totam scientiam prosequi et determinare oportet. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Ainsi donc, il résulte,
etc., il résume ce qui a été dit des principes par les anciens, en disant
qu’il est évident, d’après ce qui précède, que les anciens philosophes se
sont efforcés de rechercher les causes qu’il a établies dans le livre des Physiques et que, dans ce qu’ils ont dit,
nous ne trouvons pas d’autres causes que celles qui sont énoncées dans ce
livre. Mais ils ont présenté ces causes de façon obscure, et d’une certaine
façon ils ont abordé toutes les choses, et d’une autre façon ils n’en ont
abordé aucune. En effet, de même que les enfants qui commencent à parler le
font de façon imparfaite et en babillant, de même la philosophie toute
nouvelle des premiers philosophes semble avoir traité de tout ce qui concerne
les principes en balbutiant et de façon imparfaite. Cela est évident dans les
propos d’Empédocle, qui a dit en premier que les os ont un certain rapport,
c'est-à-dire un mélange proportionné, et que ce rapport constitue son être et
sa substance. Mais alors, il faut en dire autant de la chair et de n’importe
quoi d’autre, ou d’aucune de ces choses. Il est donc évident que la chair,
les os et toutes les choses du genre ne sont pas ce qu’ils sont à cause de la
matière, qui consiste selon lui dans les quatre éléments, mais à cause de ce
principe, qui est formel. Cela, Empédocle l’a admis, y étant nécessairement
poussé par la vérité, parce que quelqu'un l’autre l’a dit plus expressément,
mais lui-même ne l’a pas exprimé de façon évidente. Et tout comme ils n’ont
pas exposé explicitement la nature de la forme, ils ne l’ont pas fait non
plus pour la matière, comme on l’a dit plus haut au sujet d’Anaxagore, ni
pour aucun autre principe. Nous avons donc parlé des choses du genre qui ont
été expliquées imparfaitement par les autres. Nous y reviendrons au livre III
pour récapituler tous les doutes qu’on pourrait avoir à ce sujet dans un sens
ou dans l’autre. À partir de ces doutes, nous ferons peut-être des recherches
utiles à leur sujet, car il faudra plus tard étudier à fond ces doutes
pendant tout le traité de cette science et décider à leur sujet. |
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Liber 2 |
LIVRE 2 : [LA VERITE]
(Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
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LA SITUATION DE L'HOMME PAR
RAPPORT A LA CONSIDERATION DE LA VERITE. LA CONNAISSANCE DE LA VERITE APPARTIENT
SURTOUT A LA PHILOSOPHIE PREMIERE. IL N’Y A PAS DE PROCESSUS A L'INFINI DANS
LES CAUSES. LA METHODE DANS LA CONSIDERATION DE LA VERITE |
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Leçon
1, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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La science qui a pour objet la vérité,
est difficile sous un point de vue et facile sous un autre. Ce qui le prouve,
c’est qu’il est impossible d’atteindre complètement la vérité, et que tous la
manque complètement. Pourtant, chaque philosophe explique quelque secret de
la nature. Ce que chacun en particulier ajoute à la connaissance de la vérité
n’est rien sans doute ou n’est que peu de chose ; mais la réunion de
toutes les idées présente d’importants résultats. De sorte qu’il en est ici,
ce nous semble, comme de ce que nous disons dans le proverbe : Qui ne
mettrait pas la flèche dans une porte ? Considérée ainsi, cette
science est chose facile. Mais l’impossibilité d’une possession complète de
la vérité dans son ensemble et dans ses parties, montre tout ce qu’il y a de
difficile dans la recherche dont il s’agit. Cette difficulté est double.
Toutefois, elle a peut-être sa cause non pas dans les choses, mais dans
nous-mêmes. En effet, de même que les yeux des chauves-souris sont offusqués
par la lumière du jour, de même l’intelligence de notre âme est offusquée par
les choses qui portent en elles la plus éclatante évidence. Il est donc juste d’avoir de la
reconnaissance non seulement pour ceux dont on partage les opinions, mais
pour ceux-là même qui ont traité les questions d’une manière un peu
superficielle ; car eux aussi ont contribué pour leur part. Ce sont eux
qui ont préparé par leurs travaux l’état actuel de la science. Si Timothée
n’avait point existé, nous n’aurions pas toutes ces belles mélodies ;
mais s’il n’y avait point eu de Phrynes, il n’eût point existé de Timothée.
Il en est de même de ceux qui ont exposé leurs idées sur la vérité. Nous
avons adopté quelques-unes des opinions de plusieurs philosophes ; les
autres philosophes ont été causes de l’existence de ceux-là. |
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Lectio 1 |
Leçon 1, [L’aisance et la
difficulté de la contenplation de la vérité] (Traduction Abbé Dandenault, v.
1960]
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ARISTOTE MONTRE QUE LA
CONTEMPLATION DE LA VERITE EST ET FACILE ET DIFFICILE. IL AFFIRME QUE LA
DIFFICULTE VIENT PARFOIS DES CHOSES, PARFOIS DE L’INTELLIGENCE. IL EXPOSE
COMMENT LES HOMMES S'ENTRAIDENT DANS LA CONSIDERATION DE LA VERITE. |
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[81839] Sententia Metaphysicae,
lib. 2 l. 1 n. 1 Postquam philosophus reprobavit opiniones antiquorum
philosophorum de primis principiis rerum, circa quae versatur principaliter
philosophi primi intentio, hic accedit ad determinandum veritatem. Aliter
autem se habet consideratio philosophiae primae circa veritatem, et aliarum
particularium scientiarum. Nam unaquaeque particularis scientia considerat
quamdam particularem veritatem circa determinatum genus entium, ut geometria
circa rerum magnitudines, arithmetica circa numeros. Sed philosophia prima considerat universalem
veritatem entium. Et ideo ad hunc philosophum pertinet considerare, quomodo
se habeat homo ad veritatem cognoscendam. |
Après avoir réfuté les opinions
des anciens philosophes sur les principes premiers des choses, qui sont
l'objet principal de l'investigation de la philosophie première, le
Philosophe commence à établir la vérité. Cependant, la philosophie première
considère la Vérité d'une autre façon que les sciences particulières. Chaque
science particulière, en effet, envisage une certaine vérité particulière
contenue dans un genre déterminé des êtres, comme la géométrie qui porte sur
les grandeurs des choses et l'arithmétique, sur les nombres. Mais la
philosophie première étudie la vérité universelle des êtres. Voilà pourquoi
il appartient au « premier philosophe » d'étudier le problème de la
situation de l'homme par rapport à la connaissance de la vérité. |
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[81840]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 2 Dividitur ergo ista pars in partes duas. In prima
parte determinat ea quae pertinent ad considerationem universalis veritatis.
In secunda incipit inquirere veritatem de primis principiis et omnibus aliis,
ad quae extenditur huius philosophiae consideratio; et hoc in tertio libro,
qui incipit, necesse est nobis acquisitam scientiam et cetera. Prima autem
pars dividitur in partes tres. In prima dicit qualiter se habet homo ad
considerationem veritatis. In secunda ostendit ad quam scientiam
principaliter pertineat cognitio veritatis, ibi, vocari vero philosophiam
veritatis et cetera. In tertia parte ostendit modum considerandae veritatis,
ibi, contingunt autem auditiones et cetera. Circa primum tria facit. Primo
ostendit facilitatem existentem in cognitione veritatis. Secundo ostendit
causam difficultatis, ibi, forsan autem et difficultate et cetera. Tertio
ostendit quomodo homines se invicem iuvant ad cognoscendum veritatem, ibi,
non solum autem his dicere et cetera. Circa primum duo facit. Primo proponit
intentum, dicens, quod theoria, idest consideratio vel speculatio de
veritate quodammodo est facilis, et quodammodo difficilis. |
Cette partie se divise donc en
deux. Dans la première, il détermine ce qui appartient à la considération de
la vérité universelle. Dans la seconde, il se met à la recherche de la vérité
au sujet des premiers principes et de tous les autres objets auxquels s’étend
l’étude de cette philosophie, et ce, au livre III, qui commence par ces
mots : Il est nécessaire, dans l’intérêt
de la science, etc. La première partie se subdivise elle-même en trois
parties. Dans la première, il situe la position de l’homme par rapport à la
connaissance de la vérité. Dans la seconde, il désigne la science à laquelle
il appartient principalement de connaître la vérité, où il dit : Enfin c’est à juste titre qu’on nomme,
etc. (leçon II). Dans la troisième, il manifeste la manière dont il faut
étudier la vérité, où il dit : Les
auditeurs sont soumis, etc. (leçon V). Il subdivise sa première partie en
trois. En premier, il montre la facilité qu'il y a à connaitre la vérité. En
second, il relève la cause de la difficulté où il écrit : Cette difficulté est double, etc. En
troisième, il montre comment les hommes s'entraident à connaître la vérité, où
il dit : Il est donc juste
d’avoir, etc. Il divise la première partie en deux. En premier, il
propose ce qu’il veut montrer, en disant que la théorie, c'est-à-dire la
considération de la vérité ou la spéculation, est d'une certaine façon,
facile, d'une autre, difficile. |
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[81841] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 3 Secundo ibi signum autem manifestat propositum. Et
primo quantum ad facilitatem. Secundo quantum ad difficultatem, ibi, habere
autem totum et partem et cetera. Facilitatem autem in considerando veritatem
ostendit tripliciter. Primo quidem hoc signo, quod licet nullus homo
veritatis perfectam cognitionem adipisci possit, tamen nullus homo est ita
expers veritatis, quin aliquid de veritate cognoscat. Quod ex hoc apparet,
quod unusquisque potest enuntiare de veritate et natura rerum, quod est
signum considerationis interioris. |
En second, quand il écrit : Ce qui le prouve, etc., il manifeste
son énoncé. Et, en premier, par rapport à la facilité. En second, par rapport
à la difficulté, où il dit : Mais
l’impossibilité d’une possession complète, etc. Il montre la facilité à
connaitre la vérité de trois manières. En premier, par le signe
suivant : aucun homme ne peut parvenir à une connaissance parfaite de la
vérité, mais aucun n'en est exclu au point de ne pas en connaître quelque
chose. Et cela est manifeste du fait que chacun peut énoncer quelque chose
sur la vérité et la nature des choses, ce qui est le signe d'une rencontre
intérieure avec la vérité. |
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[81842] Sententia Metaphysicae,
lib. 2 l. 1 n. 4 Secundum signum ponit ibi et secundum dicens quod
licet id quod unus homo potest immittere vel apponere ad cognitionem
veritatis suo studio et ingenio, sit aliquid parvum per comparationem ad
totam considerationem veritatis, tamen illud, quod aggregatur ex omnibus coarticulatis,
idest exquisitis et collectis, fit aliquid magnum, ut potest apparere in
singulis artibus, quae per diversorum studia et ingenia ad mirabile
incrementum pervenerunt. |
Il donne un second signe, où il dit :
Pourtant, chaque philosophe, etc.
Il dit que, bien que la contribution apportée par le talent naturel et le
travail de chacun à la connaissance de la vérité soit minime en comparaison
de la connaissance totale de la vérité, l'assemblage ou la somme des vérités
partielles trouvées et coordonnées, articulées, constitue une œuvre
grandiose, comme il apparaît dans chaque art qui, grâce aux diverses
trouvailles et études, est parvenu à un développement admirable. |
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[81843]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 5 Tertio manifestat idem per quoddam exemplum vulgaris
proverbii, ibi quare si concludens ex praemissis, quod ex quo unusquisque
potest cognoscere de veritate, licet parum, ita se habere videtur in
cognitione veritatis, sicut proverbialiter dicitur: in foribus, idest
in ianuis domorum, quis delinquet? Interiora enim domus difficile est
scire, et circa ea facile est hominem decipi: sed sicut circa ipsum introitum
domus qui omnibus patet et primo occurrit, nullus decipitur, ita etiam est in
consideratione veritatis: nam ea, per quae intratur in cognitionem aliorum,
nota sunt omnibus, et nullus circa ea decipitur: huiusmodi autem sunt prima
principia naturaliter nota, ut non esse simul affirmare et negare, et quod
omne totum est maius sua parte, et similia. Circa conclusiones vero, ad quas
per huiusmodi, quasi per ianuam, intratur, contingit multoties errare. Sic
igitur cognitio veritatis est facilis inquantum scilicet ad minus istud
modicum, quod est principium, per se notum, per quod intratur ad veritatem,
est omnibus per se notum. |
Il manifeste en troisième lieu son
idée en apportant l'exemple d'un proverbe populaire, où il dit : De sorte qu'il en est, etc. Des
prémisses posées plus haut, il conclut que, du fait que chacun peut connaître
la vérité, même s'il s’agit d’une parcelle, il semble que l'homme en face de
la vérité ressemble à ce que dit un proverbe : « Qui manquerait une
porte? » Il est difficile de connaître l'intérieur de la maison, et
l'homme peut facilement se laisser tromper à son égard; mais l'entrée de la
maison, qui s'offre immédiatement au
regard et est à la vue de tous, ne trompe personne. Ainsi en est-il de la
connaissance de la vérité : les premières vérités qui permettent l'accès
aux autres, sont connues de tous, et personne ne se trompe sur elles. Ces
vérités ne sont autres que les premiers principes connus naturellement :
par exemple, l'affirmation et la négation n’existent pas simultanément, ou,
le tout est plus grand que sa partie, et les autres principes semblables.
Mais sur les conclusions que l'on atteint à travers le seuil de ces premiers
principes, il arrive que l'on erre fréquemment. Ainsi la connaissance de la
vérité est facile, du moins en tant que le minimum qui est le principe
évident de soi, grâce auquel on s'introduit dans la connaissance de la
vérité, est évident de soi pour tous. |
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[81844] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 6 Deinde cum dicit habere autem manifestat
difficultatem; dicens, quod hoc ostendit difficultatem quae est in consideratione
veritatis, quia non possumus habere circa veritatem totum et partem. Ad cuius
evidentiam considerandum est, quod hoc dixit omnibus esse notum, per quod in
alia introitur. Est autem duplex via procedendi ad cognitionem veritatis. Una quidem per modum resolutionis, secundum quam
procedimus a compositis ad simplicia, et a toto ad partem, sicut dicitur in
primo physicorum, quod confusa sunt prius nobis nota. Et in hac via
perficitur cognitio veritatis, quando pervenitur ad singulas partes distincte
cognoscendas. Alia est via compositionis, per quam procedimus a simplicibus
ad composita, qua perficitur cognitio veritatis cum pervenitur ad totum. Sic
igitur hoc ipsum, quod homo non potest in rebus perfecte totum et partem
cognoscere, ostendit difficultatem considerandae veritatis secundum utramque
viam. |
Puis quand il dit : Mais l’impossibilité, etc., il
manifeste la difficulté en disant que ce qui montre la difficulté, à
connaître la vérité c’est l'impossibilité de connaître à la fois le tout et
la partie de la vérité. Pour voir clair dans cette affirmation, il faut
penser qu’il a appelé évidentes pour tous les vérités qui donnent accès aux
autres. Or il y a deux voies ou deux processus différents à suivre dans la
connaissance de la vérité. L'un de ces processus est celui qui se fait par
mode de résolution, selon lequel on procède des choses composées aux simples
et du tout à la partie, selon l’affirmation du livre I des Physiques, où l'on dit que les choses
confuses nous sont antérieurement connues. Et selon cette voie, la
connaissance de la vérité se parfait lorsque nous parvenons à la connaissance
distincte de chaque partie. L’autre voie est celle de la composition, selon
laquelle nous procédons des choses simples aux composées, et atteignons une connaissance
parfaite de la vérité par la connaissance du tout. Ainsi, le fait même que
l'homme ne peut connaître parfaitement dans les choses le tout et la partie,
montre bien la difficulté de connaître la vérité dans les deux processus. |
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[81845] Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 7 Deinde cum dicit forsan autem ostendit causam
praemissae difficultatis. Ubi similiter considerandum est, quod in omnibus,
quae consistunt in quadam habitudine unius ad alterum, potest impedimentum
dupliciter vel ex uno vel ex alio accidere: sicut si lignum non comburatur,
hoc contingit vel quia ignis est debilis, vel quia lignum non est bene
combustibile; et similiter oculus impeditur a visione alicuius visibilis, aut
quia est debilis aut quia visibile est tenebrosum. Sic igitur potest
contingere quod veritas sit difficilis ad cognoscendum, vel propter defectum
qui est in ipsis rebus, vel propter defectum qui est in intellectu nostro. |
Puis, quand il dit : Cette difficulté est double, etc., il
montre ln cause de cette difficulté. Analogiquement, il faut remarquer que
dans toutes les opérations qui consistent dans un rapport entre deux choses,
l'obstacle peut provenir des deux termes de la relation. Si, par exemple, le
feu ne brûle pas, cela peut provenir de la faiblesse même du feu ou du bois
qui n'est pas assez combustible. Semblablement, l'œil ne voit pas un objet
visible, ou bien à cause de sa propre débilité ou à cause de l'obscurité qui
enveloppe l'objet. Ainsi, il arrive que la vérité soit difficile à saisir, à
cause d'un défaut, soit dans les choses elles-mêmes, soit dans notre
intelligence. |
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[81846]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 8 Et quod quantum ad aliquas res difficultas contingat
in cognoscendo veritatem ipsarum rerum ex parte earum, patet. Cum enim
unumquodque sit cognoscibile inquantum est ens actu, ut infra in nono huius
dicetur, illa quae habent esse deficiens et imperfectum, sunt secundum seipsa
parum cognoscibilia, ut materia, motus et tempus propter esse eorum
imperfectionem, ut Boetius dicit in libro de duabus naturis. |
Qu’il y ait de la difficulté à
connaître la vérité de certaines réalités à cause de ces réalités
elles-mêmes, cela est évident. Puisque les êtres sont connaissables en autant
qu'ils sont en acte, comme nous le dirons au livre IX, ceux dont l'être est
déficient et imparfait sont en eux-mêmes peu connaissables, comme c’est le
cas de la matière, du mouvement et du temps à cause de l'imperfection de leur
être, ainsi que le souligne Boèce dans son livre Les deux natures. |
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[81847] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 9 Fuerunt autem aliqui philosophi, qui posuerunt
difficultatem cognitionis veritatis totaliter provenire ex parte rerum,
ponentes nihil esse fixum et stabile in rebus, sed omnia esse in continuo
fluxu ut infra in quarto huius dicetur. Sed hoc excludit philosophus, dicens,
quod quamvis difficultas cognoscendae veritatis forsan possit secundum aliqua
diversa esse dupliciter, videlicet ex parte nostra, et ex parte rerum; non
tamen principalis causa difficultatis est ex parte rerum, sed ex parte
nostra. |
Il y eut un certain nombre de
philosophes qui ont affirmé que toute la difficulté de la connaissance de la vérité
provenait des choses elles-mêmes. Ils disaient en effet qu'il n’y avait rien
de fixe ni de stable dans la réalité, mais que tout était continuellement en
mouvement, comme nous le verrons au livre IV. Aristote rejette cette opinion
quand il écrit que, bien que la difficulté de connaître la vérité sur des
objets divers puisse provenir d'une double source, et de notre côté, et du
côté des choses, la principale vient non pas de la réalité, mais de notre
côté. |
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[81848] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 10 Et hoc sic probat. Quia, si difficultas esset
principaliter ex parte rerum, sequeretur, quod illa magis cognosceremus, quae
sunt magis cognoscibilia secundum suam naturam: sunt autem maxime
cognoscibilia secundum naturam suam, quae sunt maxime in actu, scilicet entia
immaterialia et immobilia, quae tamen sunt maxime nobis ignota. Unde
manifestum est, quod difficultas accidit in cognitione veritatis, maxime
propter defectum intellectus nostri. Ex quo contingit, quod intellectus
animae nostrae hoc modo se habet ad entia immaterialia, quae inter omnia sunt
maxime manifesta secundum suam naturam, sicut se habent oculi nycticoracum ad
lucem diei, quam videre non possunt, quamvis videant obscura. Et hoc est
propter debilitatem visus eorum. |
Et voici comment il prouve son
affirmation. Si la principale difficulté venait des choses, il s'ensuivrait
que nous connaîtrions mieux les êtres qui sont de leur nature plus
connaissables. Or les êtres les plus connaissables selon leur nature sont
ceux qui sont le plus en acte, à savoir les êtres immatériels et immobiles.
Et pourtant ce sont les êtres que nous ignorons le plus. Il est donc
manifeste que la difficulté de connaître la vérité a sa source principale
dans la faiblesse de notre intelligence. Voilà pourquoi on peut dire que
l’intellect de notre âme est aux êtres immatériels, qui sont, par nature, les
plus évidents de tous les êtres, comme les yeux du corbeau de nuit[29] le sont à l'égard de la lumière du jour qu’ils ne peuvent voir, bien
qu'ils percent l'obscurité, ce qui provient de la débilité de leur sens
visuel. |
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[81849]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 11 Sed videtur haec similitudo non esse conveniens.
Sensus enim quia est potentia organi corporalis, corrumpitur ex vehementia sensibilis.
Intellectus autem, cum non sit potentia alicuius organi corporei, non
corrumpitur ex excellenti intelligibili. Unde post apprehensionem alicuius
magni intelligibilis, non minus intelligimus minus intelligibilia, sed magis,
ut dicitur in tertio de anima. |
Mais il semble que cette
comparaison n'est pas juste. Le sens, en effet, parce que puissance d'un
organe corporel, est rendu impuissant par l'action trop brutale de l'objet
sensible. L'intelligence cependant, qui n’est la faculté d’aucun organe charnel,
n’est pas détériorée par l'excellence de son intelligible. Ainsi après
l'appréhension d'un être très intelligible, non seulement nous ne saisissons
pas moins un objet moins intelligible, mais mieux, comme il est expliqué au
livre III De l’Âme. |
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[81850] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 12 Dicendum est ergo, quod sensus impeditur a
cognitione alicuius sensibilis dupliciter. Uno modo per corruptionem organi
ab excellenti sensibili; et hoc locum non habet in intellectu. Alio modo ex
defectu proportionis ipsius virtutis sensitivae ad obiectum. Potentiae enim
animae non sunt eiusdem virtutis in omnibus animalibus; sed sicuti homini hoc
in sua specie convenit, quod habeat pessimum olfactum, ita nycticoraci, quod
habeat debilem visum, quia non habet proportionem ad claritatem diei
cognoscendam. |
Il faut donc dire que l’obstacle
qui empêche le sens de connaître un objet sensible est double. Un premier
peut être la corruption de l'organe par un sensible trop parfait, ce qui n'a
pas lieu pour l'intelligence. Un second peut provenir du manque de proportion
de la puissance sensitive elle-même à l'égard de son objet. Les puissances de
l’âme ne sont pas d'égale force chez tous les animaux; mais comme il convient
à l'homme, à cause de son espèce, de posséder le moins bon des odorats, ainsi
il arrive au corbeau de nuit de posséder une vue débile, parce qu'elle n'est
pas proportionnée à connaître la clarté du jour. |
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[81851]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 13 Sic igitur, cum anima humana sit ultima in ordine
substantiarum intellectivarum, minime participat de virtute intellectiva; et
sicut ipsa quidem secundum naturam est actus corporis, eius autem
intellectiva potentia non est actus organi corporalis, ita habet naturalem
aptitudinem ad cognoscendum corporalium et sensibilium veritatem, quae sunt
minus cognoscibilia secundum suam naturam propter eorum materialitatem, sed
tamen cognosci possunt per abstractionem sensibilium a phantasmatibus. Et
quia hic modus cognoscendi veritatem convenit naturae humanae animae secundum
quod est forma talis corporis; quae autem sunt naturalia semper manent;
impossibile est, quod anima humana huiusmodi corpori unita cognoscat de
veritate rerum, nisi quantum potest elevari per ea quae abstrahendo a
phantasmatibus intelligit. Per haec autem nullo modo potest elevari ad
cognoscendum quidditates immaterialium substantiarum, quae sunt
improportionatae istis substantiis sensibilibus. Unde impossibile est quod
anima humana huiusmodi corpori unita, apprehendat substantias separatas
cognoscendo de eis quod quid est. |
Ainsi donc, comme l'âme humaine
est la dernière dans la hiérarchie des substances intelligentes, c'est elle
qui participe le moins de la vertu intellective : et comme elle est par
nature l’acte d'un corps, bien que sa puissance intellective ne soit pas
l'acte d'un organe corporel, ainsi a-t‑elle une aptitude naturelle à
connaître la vérité des êtres corporels et sensibles, qui sont par nature
moins connaissables à cause de leur matérialité, mais peuvent quand même être
connus par l’abstraction des sensibles à partir des phantasmes. Et parce que
ce mode de connaître la vérité convient à la nature de l’âme humaine en tant
qu’elle est forme d'un tel corps, et que ce qui est naturel est permanent, il
est impossible que l'âme humaine, unie de cette manière au corps, connaisse
quelque chose de la vérité des êtres sans s’y élever, autant qu’elle le peut,
par ce qu’elle comprend en abstrayant des phantasmes. Or, par ce qu'elle
abstrait des phantasmes, elle ne peut en aucune manière être élevée à
connaître les quiddités des substances immatérielles, qui sont hors de
proportion avec ces substances sensibles. Il est donc impossible que l'âme
humaine, unie de cette manière au corps, saisisse les substances séparées en
connaissant d'elles ce qu’elles sont, leur essence. |
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[81852] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 14 Ex quo apparet falsum esse quod Averroes hic dicit
in commento, quod philosophus non demonstrat hic, res abstractas intelligere
esse impossibile nobis, sicut impossibile est vespertilioni inspicere solem.
Et ratio sua, quam inducit, est valde derisibilis. Subiungit enim, quoniam si
ita esset, natura otiose egisset, quia fecit illud quod in se est naturaliter
intelligibile, non esse intellectum ab aliquo; sicut si fecisset solem non
comprehensum ab aliquo visu. Deficit enim haec ratio. Primo quidem in hoc,
quod cognitio intellectus nostri non est finis substantiarum separatarum, sed
magis e converso. Unde non sequitur, quod, si non cognoscantur substantiae
separatae a nobis, quod propter hoc sint frustra. Frustra enim est, quod non
consequitur finem ad quem est. Secundo, quia etsi substantiae separatae non
intelliguntur a nobis secundum suas quidditates, intelliguntur tamen ab aliis
intellectibus; sicut solem etsi non videat oculus nycticoracis, videt tamen
eum oculus aquilae. |
De là, on peut voir la fausseté de
ce que dit ici Averroès dans son Commentaire.
Il dit que le Philosophe ne démontre pas qu'il nous est impossible de
connaître les choses abstraites, comme il est impossible à la chauve-souris
de regarder le soleil. Et la raison qu'il apporte est tout à fait ridicule.
En effet, il ajoute que s’il en était ainsi, la nature aurait agi en vain, en
faisant que personne ne connaisse ce qui est naturellement intelligible en
soi, comme si la nature avait fait que personne ne voie le soleil. La raison
qu'il apporte n'est pas valable. En premier, parce que la connaissance de
notre intelligence n'est pas la fin des substances séparées; c'est plutôt
l'inverse qui est vrai. Donc, il ne s'ensuit pas que ces substances soient
vaines, si nous ne les connaissons pas. Ce qui est vain, c'est ce qui
n'atteint pas la fin pour laquelle il est fait. En second, parce que, même si
nous ne connaissons pas les substances séparées selon leur essence, d’autres
intelligences les connaissent, comme l'œil de l’aigle voit le soleil
qu'ignore l'œil du corbeau de nuit. |
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[81853]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 1 n. 15 Deinde cum dicit non solum ostendit quomodo se
homines adinvicem iuvant ad considerandum veritatem. Adiuvatur enim unus ab
altero ad considerationem veritatis dupliciter. Uno modo directe. Alio modo
indirecte. Directe quidem iuvatur ab his qui veritatem invenerunt: quia,
sicut dictum est, dum unusquisque praecedentium aliquid de veritate invenit,
simul in unum collectum, posteriores introducit ad magnam veritatis
cognitionem. Indirecte vero, inquantum priores errantes circa veritatem,
posterioribus exercitii occasionem dederunt, ut diligenti discussione habita,
veritas limpidius appareret. |
Puis quand il dit : Il est donc juste, etc., il montre
comment les hommes s'entraident dans la connaissance de la vérité. Cette
entraide peut se faire de deux manières : directement et indirectement.
Directement, si quelqu’un est aidé par ceux qui ont déjà trouvé la vérité
car, ainsi qu’on l'a dit plus haut, l'assemblage ou la somme des parcelles de
vérité trouvées par les chercheurs précédents introduit leurs successeurs à
une connaissance considérable de la vérité. Indirectement, lorsque les
erreurs des premiers poussent ceux qui leur succèdent au labeur d'une
discussion serrée dans le but de faire ressortir avec plus d'éclat la vérité. |
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[81854] Sententia Metaphysicae,
lib. 2 l. 1 n. 16 Est autem iustum ut his, quibus adiuti sumus in
tanto bono, scilicet cognitione veritatis, gratias agamus. Et ideo dicit,
quod iustum est gratiam habere, non solum his, quos quis existimat
veritatem invenisse, quorum opinionibus aliquis communicat sequendo eas; sed
etiam illis, qui superficialiter locuti sunt ad veritatem investigandam,
licet eorum opiniones non sequamur; quia isti etiam aliquid conferunt nobis.
Praestiterunt enim nobis quoddam exercitium circa inquisitionem veritatis. Et
ponit exemplum de inventoribus musicae. Si enim non fuisset Timotheus
qui multa de arte musicae invenit, non haberemus ad praesens multa, quae
scimus circa melodias. Et si non praecessisset quidam philosophus nomine Phrynis,
Timotheus non fuisset ita instructus in musicalibus. Et similiter est
dicendum de philosophis qui enuntiaverunt universaliter veritatem rerum. A
quibusdam enim praedecessorum nostrorum accepimus aliquas opiniones de
veritate rerum, in quibus credimus eos bene dixisse, alias opiniones
praetermittentes. Et iterum illi, a quibus nos accepimus, invenerunt aliquos
praedecessores, a quibus acceperunt, quique fuerunt eis causa instructionis. |
Il est vraiment juste de remercier
ceux qui nous ont aidés dans l’acquisition du si grand bien qu'est la
connaissance de la vérité. C'est pourquoi le Philosophe dit qu'il est juste d’avoir de la reconnaissance
non seulement envers ceux qui, d'après nous, ont trouvé la vérité et dont
nous acceptons avec profit les opinions, mais même à ceux qui ont exprimé des
vues trop superficielles sur la vérité et dont nous rejetons les théories,
car nous sommes redevables même à ces derniers : ils nous ont fourni
l'occasion de nous exercer à la recherche de la vérité. Et il pose l'exemple
de ceux qui ont développé l'art de la musique. Sans Timothée, qui a trouvé
quantité de choses sur l'art musical, il nous manquerait bien des
connaissances sur les mélodies. Mais s’il n’avait pas été précédé par un
philosophe du nom de Phrynis, Timothée n'aurait pas été aussi versé dans
l'art musical. Ainsi en est-il des philosophes qui ont exposé leurs vues sur
la vérité de toutes choses. De plusieurs de nos prédécesseurs, nous avons
reçu certaines opinions sur la réalité, que nous avons considérées comme
vraies, en laissant tomber les autres. Et ceux envers qui nous sommes
redevables ont aussi eu leurs prédécesseurs dont ils ont reçu la doctrine, et
qui furent causes de leur propre instruction. |
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Leçon
2, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Enfin c’est à juste titre qu’on nomme la
philosophie, la science théorétique de la vérité. En effet, la fin de la
spéculation, c’est la vérité ; celle de la pratique, c’est
l’œuvre ; et les praticiens, quand ils considèrent le comment des
choses, n’examinent pas la cause pour elle-même, mais en vue d’un but
particulier, d’un intérêt présent. Or, nous ne savons pas le vrai si nous ne
savons la cause. De plus, une chose est vraie par excellence, quand c’est à
elle que les autres choses empruntent ce qu’elles ont en elles de
vérité ; et, de même que le feu est le chaud par excellence, parce qu’il
est la cause de la chaleur des autres êtres ; de même la chose qui est
la cause de la vérité dans les êtres qui dérivent de cette chose est aussi la
vérité par excellence. C’est pourquoi les principes des êtres éternels sont
nécessairement l’éternelle vérité. Car, ce n’est pas dans telle circonstance
seulement qu’ils sont vrais ; et il n’y a rien qui soit la cause de leur
vérité ; ce sont eux au contraire qui sont causes de la vérité des
autres choses. En sorte que tel est le rang de chaque chose dans l’ordre de
l’être, tel est son rang dans l’ordre de la vérité. Il est évident qu’il
y a un premier principe, et qu’il n’existe ni une série infinie de causes, ni
une infinité d’espèces de causes. Ainsi, sous le point de vue de la matière,
il est impossible qu’il y ait production à l’infini ; que la chair, par
exemple, vienne de la terre, la terre de l’air, l’air du feu, sans que cela
s’arrête. De même pour le principe du mouvement : on ne dira pas que
l’homme a été mis en mouvement par l’air, l’air par le soleil, le soleil par
la discorde, et ainsi à l’infini. De même encore, on ne peut, pour la cause
finale, aller à l’infini et dire que la marche est en vue de la santé, la
santé en vue du bonheur, le bonheur en vue d’autre chose, et que toute chose
est toujours ainsi en vue d’une autre. De même enfin pour la cause
essentielle. |
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Lectio 2 |
Leçon 2, [La métaphysique
est la science de la vérité] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
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Aristote démontre
que la métaphysique est, au plus haut point et de façon unique, la science de
la vérité. Il propose aussi de démontrer qu'en aucun genre de causes il n'y
a, de quelque façon que ce soit, de processus à l'infini. |
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[81855] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 1 Postquam philosophus ostendit qualiter se habet homo
ad considerationem veritatis, hic ostendit quod cognitio veritatis maxime ad
philosophiam primam pertineat. Et circa hoc duo facit. Primo ostendit, quod
ad philosophiam primam maxime pertineat cognitio veritatis. Secundo excludit
quamdam falsam opinionem, per quam sua probatio tolleretur, ibi, at vero quod
sit principium. Circa primum duo facit. Primo ostendit, quod ad philosophiam
primam pertineat cognitio veritatis. Secundo quod maxime ad ipsam pertineat,
ibi, nescimus autem verum sine causa et cetera. Haec autem duo ostendit ex
duobus, quae supra probata sunt in prooemio libri: scilicet quod sapientia
sit non practica, sed speculativa: et quod sit cognoscitiva causarum
primarum. |
Après avoir situé l'homme face à
la connaissance de la vérité, le Philosophe manifeste ici que la connaissance
de la vérité appartient au plus haut point à la philosophie première. Ce
qu'il fait en deux points. En premier, il montre que la connaissance de la
vérité appartient éminemment à la philosophie première. En second, il exclut
une fausse opinion qui pourrait culbuter sa preuve, où il dit : Il est évident qu’il y a un premier
principe, etc. Il divise son premier point en deux parties. Dans la
première, il montre que la connaissance de la vérité appartient à la
philosophie première. Dans la seconde, il montre que cette connaissance
relève surtout d’elle, où il dit : Or,
nous ne savons pas le vrai, etc. Cette double affirmation repose sur deux
idées qui ont été prouvées dans l'introduction, à savoir que la sagesse n'est
pas une science pratique, mais spéculative, et qu'elle est la science des
causes premières. |
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[81856]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 2 Ex primo autem horum sic argumentatur ad primam
conclusionem. Theorica, idest speculativa, differt a practica secundum finem:
nam finis speculativae est veritas: hoc enim est quod intendit, scilicet
veritatis cognitionem. Sed finis practicae est opus, quia etsi practici,
hoc est operativi, intendant cognoscere veritatem, quomodo se habeat in
aliquibus rebus, non tamen quaerunt eam tamquam ultimum finem. Non enim
considerant causam veritatis secundum se et propter se, sed ordinando ad
finem operationis, sive applicando ad aliquod determinatum particulare, et ad
aliquod determinatum tempus. Si ergo huic coniunxerimus, quod sapientia sive
philosophia prima non est practica, sed speculativa, sequetur quod recte
debeat dici scientia veritatis. |
A partir du fait qu'elle est une
science spéculative, voilà comment il prouve sa première conclusion. La
science théorique ou spéculative diffère de la science pratique par sa
fin : la fin de la science spéculative est la vérité; ce qu'elle vise
est la connaissance de la vérité. Mais la fin de la science pratique est
l'œuvre, car même si le praticien,
ou l’homme qui agit, désire connaître la vérité et la manière dont elle
existe dans certaines choses, il ne la recherche pas comme fin ultime. Il
n'étudie pas, en effet, la cause de la vérité en elle-même et pour elle-même,
mais en l'ordonnant à la fin de l'opération ou en l'appliquant à quelque
objet particulier et en fonction d'un moment déterminé. Si nous avions ajouté
à ces réflexions le fait que la sagesse ou la philosophie première n’est pas
pratique, mais spéculative, il s'ensuivrait qu’il serait juste de l'appeler
la science de la vérité. |
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[81857] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 3 Sed quia multae sunt scientiae speculativae, quae
veritatem considerant, utpote geometria et arithmetica, fuit necessarium
consequenter ostendere, quod philosophia prima maxime consideret veritatem,
propter id quod supra ostensum est, scilicet quod est considerativa primarum
causarum. Et ideo argumentatur sic. Scientia de vero non habetur nisi per
causam: ex quo apparet, quod eorum verorum, de quibus est scientia aliqua,
sunt aliquae causae, quae etiam veritatem habent. Non enim potest sciri verum per falsum, sed per
aliud verum. Unde et
demonstratio, quae facit scientiam, ex veris est, ut dicitur in primo
posteriorum. |
Mais parce qu’il y a plusieurs
sciences spéculatives qui ont pour objet la vérité, comme la géométrie et
l’arithmétique, il était nécessaire de montrer ensuite que c'est la
philosophie première qui porte le plus sur la vérité, à cause même de ce
qu’on a noté plus haut, à savoir qu'elle porte sur les causes premières. En
voici donc la démonstration. La science du vrai ne peut exister que par la
cause; d’où il ressort que ces choses vraies, capables d'être connues
scientifiquement, ont des causes qui possèdent également leur vérité. En
effet, on ne peut avoir la science du vrai par le faux, mais par un autre
vrai. C’est pourquoi la démonstration, qui donne la science, doit partir de
propositions vraies, comme il est dit au livre I des Seconds Analytiques. |
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[81858]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 4 Deinde adiungit quamdam universalem propositionem,
quae talis est. Unumquodque inter alia maxime dicitur, ex quo causatur in
aliis aliquid univoce praedicatum de eis; sicut ignis est causa caloris in
elementatis. Unde, cum calor univoce dicatur et de igne et de elementatis
corporibus, sequitur quod ignis sit calidissimus. |
À cette première considération, il
ajoute la proposition universelle que voici. Quand plusieurs êtres possèdent quelque
chose d'univoque en commun, le superlatif dans la possession s'attribue à
celui qui cause chez les autres cet élément commun. Ainsi le feu est cause de
la chaleur dans les composés d’éléments. Or, comme la chaleur se dit
univoquement et du feu et des corps composés, il s'ensuit que le feu est plus
chaud de tous les corps. |
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[81859] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 5 Facit autem mentionem de univocatione, quia
quandoque contingit quod effectus non pervenit ad similitudinem causae secundum
eamdem rationem speciei, propter excellentiam ipsius causae. Sicut sol est
causa caloris in istis inferioribus: non tamen inferiora corpora possunt
recipere impressionem solis aut aliorum caelestium corporum secundum eamdem
rationem speciei, cum non communicent in materia. Et propter hoc non dicimus
solem esse calidissimum sicut ignem, sed dicimus solem esse aliquid amplius
quam calidissimum. |
Aristote parle expressément
d'attribution univoque parce qu'il arrive quelque fois que l'effet ne
s'assimile pas à la cause selon la même raison spécifique, à cause de la
noblesse même de la cause. Ainsi, le soleil est la cause de la chaleur dans
les corps inférieurs; cependant ces corps inférieurs ne peuvent recevoir
l'impression du soleil ou des autres corps célestes selon la même raison
d’espèce, puisqu’ils n’ont pas en commun la même matière. Voilà pourquoi nous
ne disons pas que le soleil est le plus chaud comme le feu, mais qu'il est
quelque chose qui dépasse le plus chaud. |
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[81860]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 6 Nomen autem veritatis non est proprium alicui
speciei, sed se habet communiter ad omnia entia. Unde, quia illud quod est
causa veritatis, est causa communicans cum effectu in nomine et ratione
communi, sequitur quod illud, quod est posterioribus causa ut sint vera, sit
verissimum. |
Cependant, le nom de vérité n'est
pas propre à quelque espèce, mais s’applique communément à tous les êtres.
Donc, parce que l'être qui est cause de la vérité est une cause qui partage
avec son effet tant le nom que la raison commune, il s'ensuit que l’être qui
est cause de la vérité chez ceux qui en dérivent, est le plus vrai. |
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[81861] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 7 Ex quo ulterius concludit quod principia eorum, quae
sunt semper, scilicet corporum caelestium, necesse est esse verissima. Et hoc
duplici ratione. Primo quidem, quia non sunt quandoque vera et quandoque
non, et per hoc transcendunt in veritate generabilia et corruptibilia,
quae quandoque sunt et quandoque non sunt. Secundo, quia nihil est eis causa,
sed ipsa sunt causa essendi aliis. Et per hoc transcendunt in veritate et
entitate corpora caelestia: quae etsi sint incorruptibilia, tamen habent
causam non solum quantum ad suum moveri, ut quidam opinati sunt, sed etiam
quantum ad suum esse, ut hic philosophus expresse dicit. |
De là, Aristote conclut en outre
que les principes des êtres qui existent perpétuellement, à savoir les
principes des corps célestes, doivent être les plus vrais : et cela pour deux
raisons. Tout d'abord, parce que ces êtres ne sont pas « quelquefois
vrais et quelquefois pas vrais »; et par là ils transcendent en vérité
les êtres engendrables et corruptibles, qui tantôt existent et tantôt
n’existent pas. Ensuite, parce que ces principes n'ont pas de cause alors
qu'ils causent l'existence des autres êtres. Ainsi transcendent-ils et dans
la vérité et dans l'être les corps célestes : ceux-ci, bien
qu'incorruptibles, ont une cause non seulement de leur mouvement, comme
plusieurs ont pensé, mais même de leur être, comme le dit ici expressément le
Philosophe. |
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[81862]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 8 Et hoc est necessarium: quia necesse est ut omnia
composita et participantia, reducantur in ea, quae sunt per essentiam, sicut in
causas. Omnia autem corporalia sunt entia in actu, inquantum participant
aliquas formas. Unde necesse est substantiam separatam, quae est forma per
suam essentiam, corporalis substantiae principium esse. |
Et cela est nécessaire, parce
qu'il est nécessaire que tous les êtres composés et qui sont par
participation se ramènent à ceux qui sont par essence, comme à leurs causes.
Or, tous les êtres corporels sont des êtres en acte en autant qu'ils
participent à certaines formes. D'où il est nécessaire que la substance
séparée, qui est forme par essence, soit principe de la substance corporelle. |
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[81863] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 9 Si ergo huic deductioni adiungamus, quod philosophia
prima considerat primas causas, sequitur ut prius habitum est, quod ipsa
considerat ea, quae sunt maxime vera. Unde ipsa est maxime scientia
veritatis. |
Si, à toute cette déduction, nous
ajoutons que la philosophie première étudie les causes premières, il
s’ensuit, comme on l'a déjà vu, qu’elle étudie les êtres qui sont les plus
vrais. Elle est donc au titre suprême la science de la vérité. |
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[81864]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 10 Ex his autem infert quoddam corollarium. Cum enim ita
sit, quod ea, quae sunt aliis causa essendi, sint maxime vera, sequitur quod
unumquodque sicut se habet ad hoc quod sit, ita etiam se habet ad hoc quod
habeat veritatem. Ea enim, quorum esse non semper eodem modo se habet, nec
veritas eorum semper manet. Et ea quorum esse habet causam, etiam veritatis
causam habent. Et hoc ideo, quia
esse rei est causa verae existimationis quam mens habet de re. Verum enim et
falsum non est in rebus, sed in mente, ut dicetur in sexto huius. |
De toutes ces considérations,
Aristote tire un corolaire. Puisqu’il est établi que les êtres qui sont
causes de l'existence des autres sont les plus vrais, il s'ensuit que chacun
a le même rapport avec son existence qu’avec la vérité. Ceux dont l’être ne se
comporte pas toujours de la même manière ne peuvent garder une vérité
immuable. Et ceux qui ont une cause de leur être, ont aussi une cause de leur
vérité. Et cela, parce que l'être d’une chose est cause du jugement vrai que
l'esprit se forme d'elle. Le vrai et le faux ne sont pas dans les choses,
mais dans l'intelligence, comme il sera dit au livre VI. |
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[81865] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 11 Deinde cum dicit at vero removet quoddam, per quod
praecedens probatio posset infringi: quae procedebat ex suppositione huius,
quod philosophia prima considerat causas primas. Hoc autem tolleretur si
causae in infinitum procederent. Tunc enim non essent aliquae primae causae.
Unde hoc hic removere intendit: et circa hoc duo facit. Primo proponit intentum.
Secundo probat propositum, ibi, mediorum enim extra quae est aliquid et
cetera. Dicit ergo primo: palam potest esse ex his, quae dicentur, quod sit
aliquod principium esse et veritatis rerum; et quod causae existentium non
sunt infinitae, nec procedendo in directum secundum unam aliquam speciem
causae, puta in specie causarum efficientium; nec etiam sunt infinitae
secundum speciem, ita quod sint infinitae species causarum. |
Ensuite, quand il dit : Il est évident qu’il y a, etc., Aristote
réfute ce qui pourrait mettre en cause le raisonnement précédent qui
s'appuyait sur l'hypothèse que la philosophie première étudie les causes
premières. Il faudrait en effet rejeter cette hypothèse, si on pouvait
remonter à l'infini dans les causes, car alors, il n'y aurait plus de causes
premières. Voilà pourquoi il désire ici réfuter cette objection. Ce qu’il
fait en deux points. En premier, il manifeste son intention. En second, il
prouve son avancé, où il dit : Toute
chose intermédiaire est précédée, etc. (leçon III). Il dit donc, en
premier, qu’il peut être évident, d'après ce qui va suivre, qu'il y a un
principe de l'être et de la vérité des choses; et que les causes des êtres ne
sont pas infinies, ni en ligne directe en procédant selon une seule espèce de
cause, comme par exemple dans la ligne des causes efficientes, ni en espèces,
comme s'il pouvait exister une infinité d'espèces de causes. |
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[81866] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 2 n. 12 Exponit autem quod dixerat causas infinitas esse in
directum. Primo quidem in genere causae materialis. Non enim possibile est
procedere in infinitum in hoc, quod aliquid fiat ex aliquo, sicut ex materia,
puta ut caro fiat ex terra, terra vero ex aere, aer ex igne, et hoc non stet
in aliquo primo, sed procedat in infinitum. Secundo exemplificat in genere
causae efficientis; dicens, quod nec possibile est ut causa, quae dicitur
unde principium motus, in infinitum procedat: puta cum dicimus hominem moveri
ad deponendum vestes ab aere calefacto, aerem vero calefieri a sole, solem
vero moveri ab aliquo alio, et hoc in infinitum. Tertio exemplificat in
genere causarum finalium; et dicit, quod similiter non potest procedere in
infinitum illud quod est cuius causa, scilicet causa finalis; ut si
dicamus quod iter sive ambulatio est propter sanitatem, sanitas autem propter
felicitatem, felicitas autem propter aliquid, et sic in infinitum. Ultimo
facit mentionem de causa formali: et dicit quod similiter non potest procedi
in infinitum in hoc quod est quod quid erat esse, idest in causa
formali quam significat definitio. Sed exempla praetermittit, quia sunt
manifesta, et probatum est in primo posteriorum, quod non proceditur in
infinitum in praedicatis, puta quod animal praedicetur de homine in eo quod
quid est, et vivum de animali, et sic in infinitum. |
Il expose donc ce qu’il avait
écrit sur l'infinité des causes en ligne directe. Et tout d'abord dans le
genre de la cause matérielle. Il est impossible de procéder à l'infini en ce
que quelque chose se ferait à partir d'autre chose comme d'une matière, par
exemple en ce que la chair serait faite de la terre, la terre de l'air, l'air
du feu, et cela à l'infini, sans qu'il fût possible de s’arrêter à une
matière première. Ensuite il illustre la même idée dans le genre de la cause
efficiente, en disant qu’il n'est pas possible que la cause, que l'on désigne
comme le principe du mouvement, remonte à l'infini, comme lorsque nous disons
que l'homme est poussé à enlever son vêtement par l'air chaud, que l'air est
chauffé par le soleil, que le soleil est mû par autre chose, et ainsi de
suite à l'infini. En troisième lieu, il manifeste la même idée dans le genre
de cause finale. Il dit que, de la même façon, il n'est pas possible d’aller
à l’infini dans l’ordre de « ce en vue de quoi » ou de la cause
finale; comme si nous disions que la marche est en vue de la santé, que la
santé est en vue du bonheur, que le bonheur est en vue d'autre chose, et
ainsi à l'infini. En dernier, il mentionne la cause formelle. Il dit que semblablement
il n’est pas possible de procéder à l’infini dans le
« ce-que-c’est »[30], c’est-à-dire dans la cause formelle que signifie la définition. Ici
il omet les exemples, parce qu'ils sont manifestes et parce qu'il fut prouvé
au livre I des Seconds Analytiques
qu'on ne pouvait procéder à l'infini dans les prédicats, à savoir qu'animal
serait attribué essentiellement de l'homme, le vivant à l'animal, et ainsi à
l’infini. |
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Leçon
3, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Toute chose intermédiaire est précédée
et suivie d’autre chose, et ce qui précède est nécessairement cause de ce qui
suit. Si l’on nous demandait laquelle d’une série de trois choses est la cause,
nous dirions que c’est la première. Car ce n’est point la dernière : ce
qui est à la fin n’est cause de rien. Ce n’est point non plus
l’intermédiaire : elle n’est cause que d’une seule chose. Peu importe
ensuite que ce qui est intermédiaire soit un ou plusieurs, infini ou fini.
Car toutes les parties de cette infinité de causes, et, en général, toutes
les parties de l’infini, si vous partez du fait actuel pour remonter de cause
en cause, ne sont également que des intermédiaires. De sorte que si rien n’est
premier, il n’y a absolument pas de cause. Mais s’il faut, en remontant,
arriver à un principe, on ne peut pas non plus, en descendant, aller à
l’infini, et dire, par exemple, que le feu produit l’eau, l’eau la terre, et
que la chaîne de la production des êtres se continue ainsi sans cesse et sans
fin. En effet, ceci succède à cela, signifie deux choses ; ou bien une
succession simple : Après les jeux Isthmiques, les jeux Olympiens ;
ou bien un rapport d’un autre genre : L’homme, par l’effet d’un changement,
vient de l’enfant, l’air de l’eau. Et voici dans quel sens nous entendons que
l’homme vient de l’enfant ; c’est dans le sens où nous disons que ce qui
est devenu a été produit par ce qui devenait, ou bien que ce qui est parfait
a été produit par l’être qui se perfectionnait ; car, de même que entre
l’être et le non-être il y a toujours le devenir, de même aussi entre ce qui
n’était pas et ce qui est, il y a ce qui devient. Ainsi, celui qui étudie
devient savant, et c’est ce qu’on entend en disant que d’apprenant qu’on
était on devient instruit. Quant à cet autre exemple : L’air vient de
l’eau ; là, il y a l’un des deux éléments qui périt dans la production
de l’autre. Aussi, dans le premier cas n’y a-t-il point de retour de ce qui
est produit à ce qui a produit : d’homme on ne devient pas enfant ;
car ce qui est produit ne l’est pas par la production même, mais vient après
la production. De même pour la succession simple : le jour vient de
l’aurore, uniquement parce qu’il lui succède ; mais par cela même
l’aurore ne vient pas du jour. Dans l’autre espèce de production, au
contraire, il y a retour de l’un des éléments à l’autre. Mais dans les deux
cas il est impossible d’aller à l’infini. Dans le premier, il faut que les
intermédiaires aient une fin ; dans le dernier il y a retour perpétuel
d’un élément à l’autre, car la destruction de l’un est la production de
l’autre. Et puis, il est impossible que l’élément premier, s’il est éternel,
périsse comme il le faudrait alors. Car, puisque, en remontant de cause en
cause, la chaîne de la production n’est pas infinie, il faut nécessairement
que l’élément premier qui, en périssant, a produit quelque chose, ne soit pas
éternel. Or, cela est impossible. |
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Lectio 3 |
Leçon 3, [Il y a toujours
une première cause] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
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Aristote prouve que
dans les causes efficientes et les causes matérielles il y a une première cause,
en montrant comment le devenir s'effectue à partir de la matière première. |
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[81867] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 1 Postquam philosophus praemisit quod causae entium
non sunt infinitae, hic probat propositum. Et primo, quod non sint infinitae
in directum. Secundo, quod non sint infinitae secundum speciem, ibi, sed si
infinitae essent et cetera. Circa primum quatuor facit. Primo ostendit
propositum in causis efficientibus vel moventibus. Secundo in causis
materialibus, ibi, at vero nec in deorsum. Tertio in causis finalibus, ibi, amplius autem quod
est cuius causa et cetera. Quarto in causis formalibus, ibi, sed nec quod
quid erat esse et cetera. Circa primum sic procedit. Primo proponit quamdam
propositionem: scilicet, quod in omnibus his, quae sunt media inter duo
extrema, quorum unum est ultimum, et aliud primum, necesse est quod illud
quod est primum, sit causa posteriorum, scilicet medii et ultimi. |
Après avoir avancé la proposition
que les causes des êtres ne peuvent pas être infinies, le Philosophe en donne
ici la preuve. En premier, il prouve qu'elles ne sont pas infinies en ligne
directe. En second, qu’il n'y en a pas une infinité d’espèces, où il
dit : Et quand bien même on
dirait, etc. Il divise son premier point en quatre parties. Dans la
première, il démontre sa proposition pour les causes efficientes ou motrices.
Dans la seconde, il la démontre pour les causes matérielles, où il
écrit : Mais s’il faut, en
remontant, etc. Dans la troisième partie, il la démontre pour les causes
finales, où il dit : Ce n’est pas
tout : la cause finale, etc. Dans la quatrième, il le démontre pour
les causes formelles, où il dit : On
ne peut pas non plus ramener indéfiniment, etc." Voici comment il
procède dans la première partie. Il avance d'abord une proposition, à savoir
que dans toute série où il y a des intermédiaires entre deux extrêmes dont
l'un est dernier et l'autre premier, il est nécessaire que ce qui est premier
soit la cause de tout ce qui le suit, c’est-à-dire de l'intermédiaire et le
dernier. |
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[81868]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 2 Et hanc propositionem manifestat per divisionem:
quia, si oporteat nos dicere quid sit causa inter aliqua tria, quae sunt primum,
medium et ultimum, ex necessitate dicemus causam esse id quod est primum. Non
enim possumus dicere id quod est ultimum, esse causam omnium, quia nullius
est causa; alioquin non est ultimum, cum effectus sit posterior causa. Sed
nec possumus dicere quod medium sit causa omnium; quia nec est causa nisi
unius tantum, scilicet ultimi. |
Et Aristote manifeste sa
proposition au moyen d'une division : car s'il nous fallait déterminer
laquelle est la cause entre trois choses qui sont respectivement première,
intermédiaire et dernière, nous dirions nécessairement que la cause est ce
qui est premier. Nous ne pouvons évidemment pas poser le terme ultime comme
cause de tout, parce qu’il n'est cause de rien : autrement il ne serait
pas le terme ultime, l'effet étant toujours postérieur à sa cause. Mais nous
ne pouvons pas davantage faire du terme intermédiaire la cause de tout, parce
qu'il n'est cause que d'une chose, à savoir du terme ultime. |
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[81869] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 3 Et ne aliquis intelligat, quod medium nunquam habeat
post se nisi unum, quod est ultimum, quod tunc solum contingit, quando inter
duo extrema est unum medium tantum, ideo ad hoc excludendum concludit quod
nihil ad propositum differt, utrum sit unum tantum medium, vel plura: quia
omnia plura media accipiuntur loco unius, inquantum conveniunt in ratione
medii. Et similiter non differt utrum sint media finita vel infinita; quia
dummodo habeant rationem medii, non possunt esse prima causa movens. Et quia
ante omnem secundam causam moventem requiritur prima causa movens, requiritur
quod ante omnem causam mediam sit causa prima, quae nullo modo sit media,
quasi habens aliam causam ante se. Sed, si praedicto modo ponantur causae moventes
procedere in infinitum, sequitur, quod omnes causae sunt mediae. Et sic universaliter oportet dicere, quod cuiuslibet
infiniti, sive in ordine causae, sive in ordine magnitudinis, omnes partes
sint mediae: si enim esset aliqua pars quae non esset media, oporteret, quod
vel esset prima vel ultima: et utrumque repugnat rationi infiniti, quod
excludit omnem terminum et principium et finem. |
De crainte qu'on ne suppose que le
terme intermédiaire n'est jamais suivi que d'une seule chose, à savoir du
terme ultime (ce qui arrive seulement quand entre deux extrêmes il n’y a
qu’un seul terme intermédiaire), pour exclure donc cette interprétation, il
conclut en disant que cela ne change rien à son argument, qu'il y ait un seul
terme intermédiaire ou qu'il y en ait plusieurs : car tous les termes
intermédiaires ensemble sont considérés comme un seul, en tant qu'ils ont la
raison commune de terme intermédiaire. De même, peu importe que les
intermédiaires soient en nombre fini ou infini; car dès qu'ils ont raison
d'intermédiaire, aucun d'eux ne peut être la première cause motrice. Et
puisque avant toute cause motrice seconde il faut une première, il faut donc
avant toute cause intermédiaire, une cause première qui ne soit d'aucune
façon intermédiaire et dépendante d'une cause précédente. Mais si, de la
façon susdite, on pose une série infinie de causes motrices, il s'ensuit que
toutes les causes sont intermédiaires. Et ainsi il faut tenir de façon
universelle que dans un infini, soit dans l'ordre des causes, soit dans la
quantité, toutes les parties sont intermédiaires : s'il s'en trouvait
une qui ne fût pas intermédiaire, il faudrait en faire ou la première partie
ou la dernière; or l'une et l'autre sont incompatibles avec la notion
d'infini, qui exclut tout terme, soit au commencement soit à la fin. |
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[81870]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 4 Est autem et ad aliud attendendum: quod, si alicuius
finiti sint plures partes mediae, non omnes partes simili ratione sunt mediae.
Nam quaedam magis appropinquant primo, quaedam magis appropinquant ultimo.
Sed in infinito quod non habet primum et ultimum, nulla pars potest magis
appropinquare vel minus principio aut ultimo. Et ideo usque ad quamcumque
partem, quam modo signaveris, omnes partes similiter sunt mediae. Sic igitur,
si causae moventes procedant in infinitum, nulla erit causa prima: sed causa
prima erat causa omnium: ergo sequeretur, quod totaliter omnes causae
tollerentur: sublata enim causa tolluntur ea quorum est causa. |
Il faut encore porter attention au
fait que si, dans un ensemble fini, il y a plusieurs parties qui ont raison
de termes intermédiaires, toutes ne sont pas intermédiaires au même titre. En
effet, certaines s'approchent davantage du principe, d'autres du terme
ultime. Mais dans un infini, qui n’a ni principe ni fin, aucune partie ne
peut être plus proche ou moins proche du commencement ou de la fin. Pour
cette raison, à quelque partie que l'on parvienne, et que l'on puisse à peine
signaler, toutes sont également intermédiaires. Ainsi donc, si l'on remonte à
l'infini dans les causes motrices, aucune d'elles ne sera cause
première : mais comme c'était la cause première qui les causait toutes,
il s'ensuivrait donc que toutes les causes seraient tout à fait supprimées.
En enlevant la cause, on enlève tout ce dont elle est la cause. |
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[81871] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 5 Deinde cum dicit at vero ostendit, quod non est
possibile procedere in infinitum in causis materialibus. Et primo proponit
quod intendit. Secundo probat propositum, ibi, dupliciter enim fit hoc ex hoc
et cetera. Circa primum considerandum est, quod patiens subiicitur agenti:
unde procedere in agentibus est sursum ire, procedere autem in patientibus
est in deorsum ire. Sicut autem agere attribuitur causae moventi, ita pati
attribuitur materiae. Unde processus causarum moventium est in sursum,
processus autem causarum materialium est in deorsum. Quia ergo ostenderat,
quod non est in infinitum procedere in causis moventibus quasi in sursum
procedendo, subiungit, quod nec possibile est ire in infinitum in deorsum,
secundum scilicet processum causarum materialium, supposito, quod sursum ex
parte causarum moventium inveniatur aliquod principium. |
Ensuite, quand il dit : Mais s’il faut, en remontant, etc.,
Aristote montre qu'il n’est pas possible de descendre à l’infini dans les
causes matérielles. Et en premier, il propose ce qu’il veut démontrer. Il
apporte en second sa preuve, où il dit : En effet, ceci succède à cela, etc. Sur le premier point, il faut
considérer que le patient est soumis à l'agent : d’où, pour parcourir la
série des agents, il faut aller vers le haut; mais c'est vers le bas qu'il
faut aller pour parcourir la série des patients. Comme l'agir est attribué à
la cause motrice, ainsi le subir est attribué à la matière. Voilà pourquoi
l’enchaînement des causes motrices se fait en remontant, alors que celui des
causes matérielles est en descendant. Donc, comme il avait montré qu'on ne
peut remonter à l'infini dans la série des causes motrices, en allant
toujours plus haut, il ajoute qu’il n'est pas davantage possible de descendre
à l'infini dans l’enchaînement des causes matérielles, en supposant qu'en
haut, du côté des causes motrices, il se trouve un certain principe. |
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[81872]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 6 Et exemplificat de processu naturalium, qui est in
deorsum: ut si dicamus quod ex igne fit aqua, et ex aqua terra, et sic in
infinitum. Et utitur hoc exemplo secundum opinionem antiquorum naturalium,
qui posuerunt unum aliquod elementorum esse principium aliorum quodam ordine. |
Et il donne l'exemple de
l'évolution des corps naturels, qui se fait vers le bas, comme si nous
disions que du feu provient l’eau, et de l'eau, la terre, et ainsi à
l'infini. Dans cet exemple, Aristote suit l'opinion des anciens philosophes
de la nature, qui ont posé un des éléments au principe des autres, selon un
certain ordre. |
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[81873] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 7 Potest autem et aliter exponi, ut intelligamus, quod
in causis moventibus manifesti sunt ad sensum ultimi effectus, qui non
movent: et ideo non quaeritur, si procedatur in infinitum in inferius
secundum illud genus, sed si procedatur in superius. Sed in genere causarum
materialium e converso supponitur unum primum, quod sit fundamentum et basis
aliorum; et dubitatur utrum in infinitum procedatur in deorsum secundum
processum eorum quae generantur ex materia. Et hoc sonat exemplum propositum:
non enim dicit ut ignis ex aqua, et hoc ex alio, sed e converso, ex igne aqua
et ex hoc aliud: unde supponitur prima materia, et quaeritur, an sit
processus in infinitum in his quae generantur ex materia. |
Ce passage peut être interprété
autrement en sorte que nous comprenions que, dans les causes motrices, sont
manifestes aux sens les derniers effets qui ne meuvent plus : aussi ne
cherche-t-on pas si on peut descendre à l’infini dans ce genre de causes,
mais plutôt si on peut remonter à l'infini. Mais dans le genre des causes
matérielles, on suppose, au contraire, un principe qui soit le fondement et
la base des autres, et on se demande si on peut procéder à l'infini vers le
bas, selon l’enchaînement des êtres qui sont engendrés à partir de la
matière. C’est ce que semble indiquer l’exemple proposé : en effet, il
ne dit pas, par exemple, que le feu provient de l'eau, et celle-ci de quelque
chose d'autre, mais il dit au contraire, que du feu provient l'eau, et de
l'eau, autre chose donc, on présuppose la matière première, et on se
demande s'il y a un processus à l'infini dans la série des choses engendrées
à partir de la matière. |
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[81874] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 8 Deinde cum dicit dupliciter autem probat propositum:
et circa hoc quatuor facit. Primo distinguit duos modos, quibus fit aliquid
ex aliquo. Secundo ostendit duplicem differentiam inter illos duos modos,
ibi, ergo sic ex puero. Tertio ostendit quod secundum neutrum eorum contingit
procedere in infinitum, ibi, utroque autem modo impossibile est et cetera.
Quarto ostendit secundum quem illorum modorum ex primo materiali principio
alia fiant, ibi, simul autem impossibile et cetera. Dicit ergo primo, quod
duobus modis fit aliquid ex aliquo proprie et per se. Et utitur isto modo
loquendi, ut excludat illum modum, quo dicitur improprie aliquid fieri ex
aliquo ex hoc solo, quod fit post illud: ut si dicamus, quod quaedam festa
Graecorum, quae dicebantur Olympia, fiunt ex quibusdam aliis festis, quae
dicebantur Isthmia, puta si nos diceremus quod festum Epiphaniae fit ex festo
natalis. Hoc autem non proprie dicitur, quia fieri est quoddam mutari: in
mutatione autem non solum requiritur ordo duorum terminorum, sed etiam
subiectum idem utriusque: quod quidem non contingit in praedicto exemplo: sed
hoc dicimus, secundum quod imaginamur tempus esse ut subiectum diversorum
festorum. |
Ensuite, quand il dit : En effet, ceci succède à cela, signifie, etc.,
il prouve son avancé. Ce qu'il fait en quatre points. En premier, il
distingue deux façons pour une chose de provenir d'une autre. En second, il
montre une double différence entre ces deux façons de procéder, où il dit : Et voici dans quel sens nous entendons,
etc. En troisième, il montre que ni l'une ni l'autre de ces deux façons ne
peuvent conduire à l'infini, où il écrit : Mais dans les deux cas il est impossible, etc. En quatrième, il
montre selon laquelle de ces façons les autres choses proviennent d'un
premier principe matériel, où il dit : Et puis, il est impossible, etc. Il dit donc, en premier, qu'une chose
provient d’une autre proprement et par soi de deux façons. Et il emploie
cette façon de parler pour exclure le cas où l'on dit improprement qu'une
chose provient d’une autre du seul fait qu’elle arrive à l'existence après
cette autre: comme si nous disions que certaines fêtes grecques, appelées
Olympiades, proviennent d’autres fêtes appelés Jeux isthmiques, comme par
exemple, si nous disions que la fête de l'Epiphanie provient de la fête de
Noël. Cela n'est pas parler proprement, parce que le devenir est une certaine
mutation; or, dans la mutation, il faut non seulement deux termes ordonnés,
mais aussi un sujet commun aux deux : ce qui n'arrive pas dans l'exemple
susdit. Mais nous parlons ainsi en imaginant le temps comme un sujet commun à
des diverses fêtes. |
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[81875] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 9 Sed oportet proprie dicere aliquid fieri ex aliquo,
quando aliquod subiectum mutatur de hoc in illud. Et hoc dupliciter. Uno modo
sicut dicimus, quod ex puero fit vir, inquantum scilicet puer mutatur de
statu puerili in statum virilem: alio modo sicut dicimus, quod ex aqua fit
aer per aliquam transmutationem. |
Mais on doit dire proprement
qu’une chose provient d'une autre, quand un sujet est changé de ceci en cela.
Et cela arrive de deux façons : en premier comme lorsque nous disons
qu’un homme provient d'un enfant, parce qu’il change de l’état infantile à
l'état d'adulte; en second, comme lorsque nous disons que l'air provient de
l'eau par une transmutation. |
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[81876]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 10 Deinde cum dicit ergo sic ostendit duas differentias
inter praedictos modos. Quarum prima est, quia dicimus ex puero fieri virum,
sicut ex eo quod est in fieri, fit illud quod iam est factum; aut ex eo quod
est in perfici, fit illud quod iam est perfectum. Illud enim quod est in
fieri et in perfici, est medium inter ens et non ens, sicut generatio est
medium inter esse et non esse. Et ideo, quia per medium venitur ad extremum,
dicimus, quod ex eo quod generatur fit illud quod generatum est, et ex eo
quod perficitur, fit illud quod perfectum est. Et sic dicimus, quod ex puero
fit vir, vel quod ex addiscente fit sciens, quia addiscens se habet ut in
fieri ad scientem. In
alio autem modo, quo dicimus ex aere fieri aquam, unum extremorum non se
habet ut via vel medium ad alterum, sicut fieri ad factum esse; sed magis ut
terminus a quo recedit, ut ad alium terminum perveniatur. Et ideo ex uno corrupto fit alterum. |
Ensuite, lorsqu'il dit : Et voici dans quel sens, etc.,
Aristote dégage deux différences entre les modes susdits. La première :
nous disons que de l’enfant provient l'homme fait, comme ce qui est accompli
provient de ce qui est en devenir, ou comme de ce qui se perfectionne
provient ce qui a atteint sa perfection. Ce qui, en effet, est en devenir et
en perfectionnement est au milieu entre l’être et le non-être, comme la
génération est milieu entre l'existence et l’inexistence. Aussi, puisque
c'est par le milieu qu'on parvient au terme ultime, nous disons que, de ce
qui est en voie de génération provient ce qui est engendré, et de ce qui est
en cours de perfectionnement provient ce qui a atteint sa perfection. C'est
dans ce sens que nous disons que de l'enfant provient l'homme, ou que de
l'étudiant provient le savant, parce que l’étudiant par rapport au savant est
en voie de le devenir. Dans l’autre cas, au contraire, où nous disons que de
l'air provient l'eau, le premier des extrêmes ne se compare pas à l’autre
comme la voie ou le moyen qui y conduit, comme le devenir se compare à
l’achèvement, mais plutôt comme le terme dont on s'éloigne pour parvenir à
l'autre terme. Aussi est-ce de la corruption de l'un que provient l'autre. |
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[81877] Sententia Metaphysicae,
lib. 2 l. 3 n. 11 Deinde cum dicit propter quod concludit ex praemissa
differentia, aliam differentiam. Quia enim in primo modo unum se habet ad
alterum ut fieri ad factum esse, et medium ad terminum, patet, quod habent
ordinem naturaliter adinvicem. Et ideo non reflectuntur adinvicem, ut
indifferenter unum fiat ex altero. Unde non dicimus quod ex viro fiat puer
sicut dicimus e converso. Cuius ratio est, quia illa duo ex quorum uno
secundum istum modum dicitur alterum fieri, non se habent adinvicem sicut duo
termini mutationis alicuius; sed sicut ea, quorum unum est post alterum. Et
hoc est quod dicit, quod illud quod fit, idest terminus generationis,
scilicet esse, non fit ex generatione, quasi ipsa generatio mutetur in esse;
sed est post generationem, quia naturali ordine consequitur ad generationem,
sicut terminus est post viam, et ultimum post medium. Unde, si consideramus
ista duo, scilicet generationem et esse, non differunt ab illo modo quem
exclusimus, in quo consideratur ordo tantum; sicut cum dicimus, quod dies fit
ex aurora, quia est post auroram. Et propter istum naturalem ordinem, non
dicimus e converso, quod aurora fit ex die, idest post diem. Et ex
eadem ratione non potest esse, quod puer fiat ex viro. Sed secundum alterum
modum, quo aliquid fit ex altero, invenitur reflexio. Sicut enim aqua
generatur ex aere corrupto, ita aer generatur ex aqua corrupta. Et hoc ideo,
quia ista duo non se habent adinvicem secundum naturalem ordinem, scilicet ut
medium ad terminum; sed sicut duo extrema quorum utrumque potest esse et
primum et ultimum. |
Ensuite, quand il dit : Aussi, dans le premier cas, etc., il
déduit de la première différence une seconde. Puisque de la première façon:
l’un se compare à l'autre comme ce qui devient à ce qui est terminé, et comme
le milieu à la fin, il est évident qu'ils ont un ordre naturel entre eux. Ils
n’ont donc pas un rapport de réciprocité, en sorte que, indifféremment, l'un
provienne de l'autre. D'où on ne dit pas que l'homme fait devient enfant,
comme on dit le contraire. La raison en est que ces deux choses dont l'une
est dite devenir l'autre de cette façon, ne se comportent pas entre elles
comme les deux termes d'une mutation, mais plutôt comme deux choses dont
l'une est postérieure à l'autre. Et c’est ce que dit Aristote : ce qui
est en devenir, c'est-à-dire le terme de la génération, l'être, n'est pas
fait de la génération, comme si la génération se changeait en être; mais
l'être vient après la génération, parce que selon l'ordre naturel il suit la
génération, comme le terme est au bout du chemin, et la fin après le milieu.
Alors, si nous considérons ces deux choses que sont la génération et l'être,
elles ne diffèrent pas de la façon que nous avons exclue plus haut, dans
laquelle on ne considérait que l’ordre, comme lorsque nous disons que le jour
provient de l'aurore parce qu'il lui succède. A cause de cet ordre naturel,
on ne dit pas à l'inverse, que l'aurore provient du jour, c’est-à-dire vient
après le jour. Pour la même raison, il ne peut arriver que l’homme fait
devienne enfant. Mais selon l'autre façon pour une chose de provenir d'une
autre, il y a un mouvement inverse. De même en effet que l'eau est engendrée
à partir de l'air corrompu, ainsi l'air est engendré à partir de l'eau
corrompue. Et cela parce que ces deux choses ne sont pas reliées par un ordre
naturel, comme le milieu est relié à la fin, mais comme deux extrêmes, dont
l'un et l'autre peuvent être et premier et dernier. |
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[81878]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 12 Deinde cum dicit utroque autem ostendit quod non sit
procedere in infinitum secundum utrumque istorum modorum. Et primo secundum
primum, prout dicimus ex puero fieri virum. Illud enim ex quo dicimus aliquid
fieri, sicut ex puero virum, se habet ut medium inter duo extrema, scilicet
inter esse et non esse: sed positis extremis impossibile est esse infinita
media: quia extremum infinitati repugnat: ergo secundum istum modum non
convenit procedere in infinitum. |
Ensuite, quand il dit : Mais dans les deux cas, etc., Aristote
montre qu’on ne peut remonter à l'infini en aucune de ces deux façons, Et
d'abord selon la première, où l’on dit que l'homme provient de l'enfant. En
effet, ce dont une chose provient comme l'homme de l'enfant, tient lieu
d’intermédiaire entre deux extrêmes, à savoir l'être et le non-être. Mais les
extrêmes étant posés, il est impossible d’interposer des intermédiaires en
nombre infini, parce qu'il est incompatible avec l'infini d'avoir une
extrémité. Il ne convient donc pas de remonter à l'infini dans ce mode de
devenir. |
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[81879] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 13 Similiter etiam nec secundum alium; quia in alio
modo invenitur reflexio extremorum adinvicem, propter hoc quod alterius
corruptio est alterius generatio, ut dictum est. Ubicumque autem est reflexio, reditur ad primum, ita
scilicet quod id quod fuit primo principium, postea sit terminus. Quod in
infinitis non potest contingere, in quibus non est principium et finis. Ergo
nullo modo ex aliquo potest aliquid fieri in infinitum. |
Et pas davantage selon l'autre
mode de devenir, parce que dans cet autre mode, il y a convertibilité des
extrêmes pour cette raison que la corruption de l'un est la génération de
l'autre, comme on l’a déjà dit. Partout où il y a convertibilité, on retourne
au point de départ, de sorte que ce qui était d'abord principe soit ensuite
terme ultime; ce qui ne peut se présenter dans les êtres infinis, dans
lesquels il n’y a ni principe ni fin. D'aucune façon donc, le devenir d'une
chose à partir d'une autre ne peut être porté à l'infini. |
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[81880]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 14 Deinde cum dicit simul autem ostendit quod
praedictorum modorum ex prima materia aliquid fiat. Ubi considerandum est, quod
Aristoteles utitur hic duabus communibus suppositionibus, in quibus omnes
antiqui naturales conveniebant: quarum una est, quod sit aliquod primum
principium materiale, ita scilicet quod in generationibus rerum non
procedatur in infinitum ex parte superiori, scilicet eius ex quo generatur.
Secunda suppositio est, quod prima materia est sempiterna. Ex hac igitur
secunda suppositione statim concludit, quod ex prima materia non fit aliquid
secundo modo, scilicet sicut ex aere corrupto fit aqua, quia scilicet illud
quod est sempiternum, non potest corrumpi. |
Ensuite, quand il dit : Et puis, il est impossible, etc.,
Aristote montre que ???selon les modes de devenir susdits, toute chose
provient de la matière première. Il faut ici remarquer qu’Aristote se sert de
deux hypothèses communément admises chez les anciens philosophes de la
nature : la première prétend qu’il y aurait un premier principe
matériel, en sorte que dans la génération des choses on ne peut remonter à
l'infini, du côté de ce à partir de quoi la génération se fait. La seconde
hypothèse est que la matière première est éternelle. De cette seconde
hypothèse, il conclut aussitôt que, à partir de la matière première, rien ne
peut être fait, selon la deuxième façon de devenir, c'est-à-dire comme l'air
corrompu devient de l'eau, parce que, précisément, ce qui est éternel ne peut
se corrompre. |
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[81881] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 3 n. 15 Sed quia posset aliquis dicere, quod primum
principium materiale non ponitur a philosophis sempiternum, propter hoc quod
unum numero manens sit sempiternum, sed quia est sempiternum per
successionem, sicut si ponatur humanum genus sempiternum: hoc excludit ex
prima suppositione, dicens, quod, quia generatio non est infinita in sursum,
sed devenitur ad aliquod primum principium materiale, necesse est quod, si
aliquid sit primum materiale principium, ex quo fiunt alia per eius
corruptionem, quod non sit illud sempiternum de quo philosophi dicunt. Non
enim posset esse illud primum materiale principium sempiternum, si eo
corrupto alia generarentur, et iterum ipsum ex alio corrupto generaretur.
Unde manifestum est, quod ex primo materiali principio fit aliquid, sicut ex
imperfecto et in potentia existente, quod est medium inter purum non ens et
ens actu; non autem sicut aqua ex aere fit corrupto. |
Mais, pourrait-on dire, les
philosophes ne posent pas l'éternité du premier principe matériel pour cette
raison qu’il demeure numériquement un et le même pour toujours, mais parce
qu’il est éternel par succession, comme si on disait le genre humain éternel,
Aristote exclut cette interprétation par le fait qu'il accepte la première
hypothèse. Il dit en effet que, puisqu'on ne peut remonter à l'infini dans la
génération, mais que l'on parvient à un premier principe matériel, il est
nécessaire que, si par hypothèse c'est la corruption d'un tel premier
principe matériel qui permet le devenir des autres choses, ce ne soit pas là
le principe sempiternel dont parlent les philosophes. En effet, ce premier
principe matériel ne pourrait être éternel, si par sa corruption, les autres
choses étaient engendrées, et si de nouveau il était engendré à partir de la
corruption d'autre chose. D'où il est manifeste que toute chose provient du
premier principe matériel comme de ce qui est imparfait et en puissance à
exister, qui est intermédiaire entre le pur non-être et l'être en acte,
et non comme l’eau provient de l’air
corrompu. |
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Leçon
4, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Ce n’est pas tout : la cause finale
est une fin. Par cause finale on entend ce qui ne se fait pas en vue d’autre
chose, mais au contraire ce en vue de quoi autre chose se fait. De sorte que
s’il y a ainsi quelque chose qui soit le dernier terme, il n’y aura pas de
production infinie : s’il n’y a rien de tel, il n’y a point de cause
finale. Ceux qui admettent ainsi la production à l’infini, ne voient pas
qu’ils suppriment par là même le bien. Or, y a-t-il quelqu’un qui voudrait entreprendre une chose, s’il ne
devait pas arriver à l’achever ? Ce serait l’acte d’un insensé.
L’homme raisonnable agit toujours en vue de quelque chose ; et c’est-là
une fin, car le but qu’on se propose est une fin. On ne peut pas non plus
ramener indéfiniment l’essence à une autre essence. Il faut s’arrêter.
Toujours l’essence qui précède est plus essence que celle qui suit ;
mais si ce qui précède ne l’est pas encore, à plus forte raison ce qui suit. Bien plus, ce genre de système rend
toute connaissance impossible. On ne peut savoir, il est impossible de rien
connaître, avant d’arriver à ce qui est simple et indivisible. Or, comment
penser à cette infinité d’êtres dont on nous parle ? Il n’en est pas ici
comme de la ligne, qui ne s’arrête pas dans ses divisions : la pensée a
besoin de points d’arrêt. Aussi, si vous parcourez cette ligne qui se divise
à l’infini, vous n’en pouvez compter toutes les divisions. Ajoutons que nous
ne concevons la matière que dans un objet en mouvement. Or, aucun de ces
objets n’est marqué du caractère de l’infini. Si ces objets sont réellement
infinis, le caractère propre de l’infini n’est pas l’infini. Et quand bien même on dirait seulement
qu’il y a un nombre infini d’espèces de causes, la connaissance serait encore
impossible. Car nous croyons savoir quand nous connaissons les causes ;
et il n’est point possible que dans un temps fini, nous puissions parcourir
une série infinie. |
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Lectio 4 |
Leçon 4, [Il n’y a pas une
infinité de causes] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
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Aristote montre
qu'il y a un certain état d'arrêt et un terme, aussi bien dans les causes
finales que formelles. Il montre aussi qu’il n’y a pas une infinité d'espèces
de cause. |
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[81882] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 1 Postquam probavit philosophus, quod in causis
moventibus et materialibus non proceditur in infinitum, hic ostendit idem in
causa finali, quae nominatur cuius causa fit aliquid. Et ostendit
propositum quatuor rationibus: quarum prima talis est. Id, quod est cuius
causa, habet rationem finis. Sed finis est id quod non est propter alia, sed
alia sunt propter ipsum. Aut ergo est aliquid tale, aut nihil: et si quidem
fuerit aliquid tale, ut scilicet omnia sint propter ipsum, et ipsum non sit
propter alia, ipsum erit ultimum in hoc genere; et ita non procedetur in
infinitum: si autem nihil inveniatur tale, non erit finis. Et ita tolletur
hoc genus causae, quod dicitur cuius causa. |
Après avoir démontré qu'on ne peut
remonter à l'infini dans les causes motrices et dans les causes matérielles,
le Philosophe prouve la même chose pour la cause finale, appelée cause en vue de quoi autre chose se fait. Et
il prouve son avancé au moyen de quatre raisons. Voici la première. Ce en vue de quoi on agit a raison de
fin. Or la fin est ce qui n'est pas en vue d'autre chose, mais c'est en vue
de la fin que sont les autres choses. Ou une pareille chose existe, ou elle
n'existe pas : si, d'une part, il existe une telle chose, en vue de
laquelle tout est ordonné sans qu'elle-même soit ordonnée à autre chose,
cette chose sera le terme ultime dans ce genre de cause; et ainsi on ne
remontera pas à l'infini; si, d'autre part, on ne trouvait rien de tel, il
n'y aura pas de fin. Et ainsi on supprimera ce genre de cause, appelée cause en vue de quoi on agit. |
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[81883]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 2 Secundam rationem ponit ibi, sed qui, quae derivatur
ex praemissa ratione. Ex prima enim ratione conclusum est quod qui ponunt infinitatem
in causis finalibus, removeant causam finalem. Remota autem causa finali,
removetur natura et ratio boni: eadem enim ratio boni et finis est; nam bonum
est quod omnia appetunt, ut dicitur in primo Ethicorum. Et ideo illi qui
ponunt infinitum in causis finalibus, auferunt totaliter naturam boni, licet
ipsi hoc non percipiant. |
Il donne la deuxième raison, où il
dit : Ceux qui admettent ainsi,
etc.; elle dérive de la première. De la première, on avait conclu que ceux
qui posent une infinité de causes finales suppriment tout simplement ce genre
de cause. Or, enlever la finalité, c'est enlever au bien sa nature et son
essence : car bien et fin ont même notion. Le bien est, en effet, ce que
toutes choses désirent, comme on le dit au livre I de l’Éthique. Ainsi donc, ceux qui posent une infinité de causes
finales suppriment totalement la nature du bien, même s’ils ne s'en rendent
pas compte. |
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[81884] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 3 Tertiam rationem ponit ibi, et nullus, quae talis
est. Si sit infinitum in causis finalibus, nullus poterit pervenire ad
ultimum terminum, quia infinitorum non est ultimus terminus: sed nullus
conatur ad aliquid faciendum nisi per hoc, quod se existimat venturum ad
aliquid, sicut ad ultimum terminum: ergo ponentes infinitum in causis
finalibus excludunt omnem conatum ad operandum, etiam naturalium rerum:
nullius enim rei motus naturalis est nisi ad id ad quod nata est pervenire. |
Il donne la troisième raison, où
il écrit : Or, y a-t-il quelqu'un qui
voudrait, etc.; la voici. Si on va à l'infini dans les causes finales,
nul ne pourra parvenir au terme ultime de son action parce que l'infini n'a
pas de terme ultime. Mais nul ne cherche à faire quelque chose, sinon parce
qu'il croit pouvoir parvenir à ce qui sera le terme ultime de son action.
Donc les tenants de l'infinité dans les causes finales excluent toute
tentative de se mettre à l'œuvre, même dans les choses naturelles. Aucune
chose n'a en effet de mouvement naturel, si ce n’est en vue de ce qu'elle
doit atteindre de par sa nature. |
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[81885]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 4 Quartam rationem ponit ibi neque utique quae talis
est. Qui ponit infinitum in causis finalibus, excludit terminum, et per
consequens excludit finem cuius causa fit aliquid. Sed omne agens per
intellectum agit causa alicuius finis: ergo sequetur quod inter causas
operativas non sit intellectus, et ita tolletur intellectus practicus. Quae
cum sint inconvenientia, oportet removere primum, id scilicet ex quo
sequuntur, scilicet infinitum a causis finalibus. |
Il donne la quatrième raison, où
il écrit : L’homme raisonnable
agit, etc. Poser l'infini dans les causes finales, c'est exclure tout
terme ultime, et par conséquent la fin en vue de laquelle on fait une chose.
Mais tout ce qui agit par intelligence agit à cause d'une certaine fin. D'où
il suivra que l'intelligence ne comptera plus parmi les causes productives,
et ainsi on supprimera l'intellect pratique. Comme ces conclusions sont
absurdes, il nous faut supprimer le principe qui nous y amène, et dont elles
procèdent, à savoir: l'infinité dans les causes finales. |
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[81886] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 5 Deinde cum dicit sed nec ostendit quod non sit infinitum
in causis formalibus: et circa hoc duo facit. Primo proponit quod intendit.
Secundo probat propositum, ibi: semper enim et cetera. Circa primum
considerandum est quod unumquodque constituitur in specie per propriam
formam. Unde definitio speciei maxime significat formam rei. Oportet ergo
accipere processum in formis secundum processum in definitionibus. In
definitionibus enim una pars est prior altera, sicut genus est prius
differentia, et differentiarum una est prior altera. Idem ergo est quod in
infinitum procedatur in formis et quod in infinitum procedatur in partibus
definitionis. Et ideo volens ostendere quod non sit procedere in infinitum in
causis formalibus, proponit non esse infinitum in partibus definitionis. Et
ideo dicit quod non convenit hoc quod est quod quid erat esse, in infinitum
reduci ad aliam definitionem, ut sic semper multiplicetur ratio. Puta qui definit hominem in definitione eius ponit
animal. Unde definitio hominis reducitur ad definitionem animalis, quae ulterius
reducitur ad definitionem alicuius alterius, et sic multiplicatur ratio
definitiva. Sed hoc non convenit
in infinitum procedere. |
Ensuite, quand il dit : On ne peut pas non plus, etc.,
Aristote montre qu'on ne peut non plus remonter à l'infini dans les causes
formelles. En premier, il expose ce qu'il entend démontrer. En second, il
donne sa preuve, où il dit : Toujours
l’essence qui précède, etc. Sur le premier point il nous faut considérer
que chaque chose est constituée dans son espèce par sa forme propre. La
définition de l'espèce signifie donc principalement la forme d'une chose.
L’ordre selon lequel on remontera dans la série des formes devra donc suivre
l'ordre des définitions. Or, dans les définitions, une partie est antérieure
à l'autre comme le genre est antérieur à la différence, et comme une
différence est antérieure aux autres. Il revient donc au même de remonter à
l'infini dans les formes et dans les parties de la définition. Alors, voulant
démontrer qu'on ne peut remonter à l'infini dans les causes formelles,
Aristote établit que la définition ne peut compter une infinité de parties.
Voilà pourquoi il affirme qu'il ne convient pas que la quiddité d’une chose
puisse se rramener une infinité de fois A une autre définition, pour ainsi
toujours en multiplier l'essence intelligible. Par exemple, la définition de
l’homme comporte l'animalité. D'où la définition de l’homme se réduit à celle
de l'animal, laquelle se réduit ensuite à la définition d'autre chose, et
ainsi se multiplie le concept qui définit l’essence. Mais il ne convient pas
de remonter ainsi à l'infini. |
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[81887]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 6 Non autem hoc dicimus quasi in uno et eodem
individuo multiplicentur formae secundum numerum generum et differentiarum, ut
scilicet in homine sit alia forma a qua est homo, et alia a qua est animal,
et sic aliis; sed quia necesse est ut in rerum natura tot gradus formarum
inveniantur, quod inveniuntur genera ordinata et differentiae. Est enim in
rebus invenire aliquam formam, quae est forma, et non est forma corporis; et
aliquam quae est forma corporis, sed non est forma animati corporis; et sic
de aliis. |
Nous ne voulons pas dire par là
que, dans un seul et même individu, les formes se multiplieraient selon le
nombre de genres et d’espèces auxquels il se rattache comme, dans l’homme par
exemple, une forme le ferait homme, une autre le ferait animal, et ainsi de
suite; mais nous voulons dire qu’il est nécessaire que dans la nature des
choses, on trouve autant de degrés de formes qu'il y a de genres hiérarchisés
et de différences. On trouvera donc dans les êtres une forme qui est forme
sans être la forme d’un corps, une autre qui est forme d'un corps, mais non
d'un corps animé, et ainsi de suite. |
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[81888] Sententia Metaphysicae,
lib. 2 l. 4 n. 7 Deinde cum dicit semper enim probat propositum
quatuor rationibus. Quarum prima talis est. In multitudine formarum vel
rationum semper illa quae est prius est magis. Quod non est
intelligendum quasi sit completior; quia formae specificae sunt completae.
Sed dicitur esse magis, quia est in plus quam illa quae est posterior, quae
non est ubicumque est prior. Non enim ubicumque est ratio animalis, est ratio
hominis. Ex quo argumentatur, quod si primum non est, nec habitum
idest consequens est. Sed si in infinitum procedatur in rationibus et formis,
non erit prima ratio vel forma definitiva; ergo excludentur omnes
consequentes. |
Ensuite, quand il dit : Toujours l’essence qui précède, etc.,
Aristote prouve cet avancé au moyen de quatre raisons. Voici la
première : dans la multitude des formes ou des notions, celle qui est
antérieure est toujours davantage.
Ce qui ne signifie pas qu'elle soit plus complète, puisque seule la forme
spécifique est complète. Mais on dit qu’elle est davantage parce qu'elle s'étend plus que celle qui la suit, cette
dernière ne se trouvant pas partout où l'on trouve la première. Ce n'est pas
partout où l'on trouve la raison d'animal, que l'on trouve la raison d'homme.
D’où il fait valoir que si la première forme n'existe pas, n'existe pas non
plus celle qui y est comprise, c'est dire celle
qui suit dans la définition. Mais si on remonte à l'infini dans les
notions et dans les formes, il n’y aura pas de première notion ou forme
servant à définir, et, par conséquent, seront exclues toutes celles qui la
suivent. |
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[81889] Sententia Metaphysicae,
lib. 2 l. 4 n. 8 Secundam
rationem ponit ibi amplius scire quae talis est. Impossibile est aliquid
sciri prius quam perveniatur ad individua. Non autem accipitur hic individuum
singulare, quia scientia non est de singularibus. Sed individuum potest dici
uno modo ipsa ratio speciei specialissimae, quae non dividitur ulterius per
essentiales differentias. Et secundum hoc intelligitur quod non habetur
perfecta scientia de re, quousque perveniatur ad speciem specialissimam; quia
ille qui scit aliquid in genere, nondum habet perfectam scientiam de re. Et
secundum hanc expositionem oportet dicere, quod sicut prima ratio
concludebat, quod in causis formalibus non proceditur in infinitum in sursum,
ita haec ratio concludit, quod non proceditur in infinitum in deorsum. Sic
enim non esset devenire ad speciem specialissimam. Ergo ista positio destruit
perfectam scientiam. |
Voici la seconde raison, donnée
quand il dit : Bien plus, ce
genre, etc.. Il est impossible de savoir vraiment avant d'avoir rejoint
l'individu. On ne veut pas dire ici l'individu singulier, parce que la
science ne peut pas porter sur les singuliers. Mais individu peut aussi
vouloir dire, selon un de ses sens, la notion de l'espèce ultime, qui ne peut
être subdivisée par des différences essentielles. Dans ce sens, on comprend
qu'on n'a pas de science parfaite d'une chose avant d’être parvenu à
déterminer son espèce la plus particulière; car celui qui ne connaît que le
genre d'une chose, n'a pas encore la science parfaite de cette chose. Cette
explication nous force à dire que, de même que le premier argument nous
faisait conclure que l'on ne peut remonter à l’infini dans les causes
formelles, de même cet argument-ci nous fait conclure qu'on ne peut non plus
descendre à l'infini, car alors, on ne parviendrait jamais à l'espèce
dernière. Cette position détruit donc la science parfaite. |
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[81890] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 9 Sed quia formalis divisio non solum est secundum
quod genus dividitur per differentias, per cuius divisionis privationem
species specialissima potest dici individuum, sed etiam est secundum quod
definitum dividitur in partes definitionis, ut patet in primo physicorum;
ideo individuum potest hic dici, cuius definitio non resolvitur in aliqua
definientia. Et secundum hoc, supremum genus est individuum. Et secundum hoc
erit sensus, quod non potest haberi scientia de re per aliquam definitionem,
nisi deveniatur ad suprema genera, quibus ignoratis impossibile est aliquod
posteriorum sciri. Et secundum hoc concludit ratio, quod in causis formalibus
non procedatur in infinitum in sursum, sicut et prius. |
La division formelle n'existe pas
seulement du fait que le genre est divisé par les différences, – et l’absence
de ces différences fait que l'on peut appeler « individu » l'espèce
la plus particulière –, mais elle existe aussi du fait que la chose
définie est divisée selon les parties de sa définition, comme on le voit au
livre I des Physiques. Pour cette
raison, on peut, dans ce cas, appeler individu, ce dont la définition ne se
décompose pas en nouveaux éléments à définir. Et dans ce sens, le genre
suprême est un individu. Selon cette interprétation, le sens de l’argument
sera qu’on ne peut avoir la science d'une chose au moyen d'une définition, à
moins de parvenir aux genres suprêmes, car leur ignorance entraînerait
l'impossibilité de savoir ce qui vient après eux. Ainsi interprété,
l’argument nous fait conclure que l'on ne peut remonter à l'infini dans les
causes formelles, comme dans les autres arguments. |
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[81891]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 10 Vel ad idem concludendum potest aliter exponi individuum,
ut scilicet propositio immediata dicatur individuum. Si enim procedatur in
infinitum in definitionibus in sursum, nulla erit propositio immediata. Et
sic universaliter tolletur scientia, quae est de conclusionibus deductis ex
principiis immediatis. |
Ou encore, pour arriver à la même
conclusion, on peut expliquer autrement le mot « individu »,
l’appliquant à la proposition immédiatement évidente. Si, en effet, om
remonte à l’infini dans les définitions, il n’y aura pas de proposition
immédiatement évidente. Et ainsi, on supprimera universellement la science,
qui porte sur les conclusions déduites de principes immédiatement évidents. |
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[81892] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 11 Deinde cum dicit et cognoscere tertiam rationem
ponit quae procedit non solum ad scientiam excludendam, sed ad excludendum
simpliciter omnem cognitionem humanam. Et circa hanc rationem duo facit. Primo ponit
rationem. Secundo excludit obiectionem quamdam, ibi, non enim simile et
cetera. Ratio autem talis est. Unumquodque cognoscitur per intellectum suae
formae: sed si in formis procedatur in infinitum, non poterunt intelligi;
quia infinitum inquantum huiusmodi, non comprehenditur intellectu: ergo ista
positio universaliter destruit cognitionem. |
Ensuite, quand il dit : On ne peut savoir, etc., il apporte
une troisième raison, qui nous amène à exclure non seulement la science, mais
même à exclure absolument toute connaissance humaine. Son argument comprend
deux parties. D'abord il apporte son argument. Ensuite, il réfute une
objection, où il dit : Il n'en est pas
ici, etc. Voici l’argument. Toute chose est connue par la compréhension
que l'on a de sa forme. Mais si on remonte à l'infini dans les formes, on ne
pourra pas les connaître parce que l'infini, en tant que tel, échappe à la
saisie de l’intelligence; donc, cette position détruit universellement toute
connaissance. |
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[81893]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 12 Deinde cum dicit non enim excludit quamdam obviationem.
Posset enim aliquis dicere, quod illud quod habet infinitas formas, potest
cognosci, sicut et linea, quae in infinitum dividitur. Sed hoc excludit,
dicens, quod non est simile de linea, cuius divisiones non stant, sed in
infinitum procedunt. Impossibile enim est quod aliquid intelligatur nisi in
aliquo stetur; unde linea, inquantum statuitur ut finita in actu propter suos
terminos, sic potest intelligi; secundum vero quod non statur in eius
divisione, non potest sciri. Unde nullus potest numerare divisiones lineae
secundum quod in infinitum procedunt. Sed infinitum in formis est infinitum
in actu, et non in potentia, sicut est infinitum in divisione lineae; et
ideo, si essent infinitae formae, nullo modo esset aliquid scitum vel notum. |
Ensuite, quand il dit : Il n'en est pas ici, etc., Aristote
écarte une objection. Quelqu'un pourrait dire que ce qui a une infinité de
formes peut être connu, comme la ligne qui est divisible à l'infini. Mais il
exclut cette interprétation en disant que le cas de la ligne est différent,
parce que ses divisions n’ont pas de terme, mais peuvent se poursuivre à
l'infini. Il est impossible, en effet, de comprendre une chose, à moins
qu'elle n’ait un point d’arrêt; d'où la ligne, parce qu’elle a un terme fini
en acte par ses extrémités, peut être comprise de cette façon; mais en tant
que sa division se poursuit sans arrêt, elle ne peut être connue. Donc,
personne ne peut dénombrer les divisions d'une ligne, en tant qu’elles se
poursuivent à l’infini. Mais l'infinité dans les formes est une infinité en
acte, et non en puissance comme l’infinité des divisions d'une ligne; et
donc, s'il y avait une infinité de formes, rien ne serait su ou connu. |
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[81894] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 13 Deinde cum dicit sed materiam ponit quartam
rationem, quae talis est. In omni eo quod movetur necesse est intelligere
materiam. Omne enim quod movetur est in potentia: ens autem in potentia est
materia: ipsa autem materia habet rationem infiniti, et ipsi infinito, quod
est materia, convenit ipsum nihil, quia materia secundum se intelligitur
absque omni forma. Et, cum ei quod est infinitum, conveniat hoc quod est
nihil, sequitur per oppositum, quod illud per quod est esse, non sit
infinitum, et quod infinito, idest materiae, non sit esse infinitum.
Sed esse est per formam: ergo non est infinitum in formis. |
Ensuite, quand il dit : Ajoutons que nous ne concevons, etc.,
Aristote apporte une quatrième raison, ainsi formulée. En tout cc qui se
meut, il faut poser une matière. En effet, tout ce qui se meut est en
puissance ; or, l'être en puissance, c'est précisément la matière. Mais
cette matière a raison d'indéfini[31], et cet indéfini qu’est la matière, équivaut au néant, parce que la
matière en soi et par soi est conçue en l’absence de toute forme. Or, comme
ce qui convient à l’indéfini est le néant, il s'ensuit, par opposition, que
ce par quoi une chose existe n’est pas indéfini, et que l'indéfini,
c'est-à-dire la matière, n'ait pas une existence indéfinie. Mais l'existence
est donnée par la forme : donc, il n’y a pas d'infini dans les formes. |
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[81895] Sententia Metaphysicae,
lib. 2 l. 4 n. 14 Est
autem hic advertendum quod hic ponit nihil esse de ratione infiniti, non quod
privatio sit de ratione materiae, sicut Plato posuit non distinguens
privationem a materia; sed quia privatio est de ratione infiniti. Non enim
ens in potentia habet rationem infiniti, nisi secundum quod est sub ratione
privationis, ut patet in tertio physicorum. |
Il faut remarquer ici que le néant
entre dans le concept de ce qui est indéfini, non pas parce que la privation
entre dans la définition de la matière, comme le prétendait Platon, lui qui
ne distinguait pas la privation de la matière; mais parce que la privation
entre dans la définition de l'indéfini. En effet, l'être en puissance n’a
raison d'indéfini que sous l'angle de la privation dans laquelle il se
trouve, comme on le voit au livre III des
Physiques. |
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[81896]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 4 n. 15 Deinde cum dicit sed si infinitae ostendit quod non
sunt infinitae species causarum, tali ratione. Tunc putamus nos scire
unumquodque quando cognoscimus omnes causas eius: sed, si sunt infinitae
causae secundum adiunctionem unius speciei ad aliam, non erit pertransire
istam infinitatem, ita quod possint omnes causae cognosci: ergo etiam per
istum modum excludetur cognitio rerum. |
Ensuite, quand il dit : Et quand bien même on dirait, etc., le
Philosophe montre qu’il n'y a pas une infinité d’espèces de causes, pour la
raison suivante. Nous croyons savoir quelque chose quand nous en connaissons
toutes les causes; mais s’il y en a une infinité par adjonction d'une espèce
à l'autre, il ne sera pas possible de parcourir cette infinité, en sorte que
l'on puisse connaître toutes les causes: donc, de cette façon aussi, la
connaissance des choses sera exclue. |
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Leçon
5, texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Les auditeurs sont soumis à l’influence
de l’habitude. Nous aimons qu’on se serve d’un langage conforme à celui qui
nous est familier. Sans cela, les choses ne paraissent plus ce qu’elles nous
paraissaient ; il nous semble, par ce qu’elles ont d’inaccoutumé, que
nous les connaissons moins, et qu’elles nous sont plus étrangères. Ce qui
nous est habituel nous est, en effet, mieux connu. Une chose qui montre bien
quelle est la force de l’habitude, ce sont les lois, où des fables et des
puérilités ont plus de puissance, par l’effet de l’habitude, que n’en aurait
la vérité même. Il est des hommes qui n’admettent
d’autres démonstrations que celles des mathématiques ; d’autres ne
veulent que des exemples ; d’autres ne trouvent pas mauvais qu’on
invoque le témoignage d’un poète. Il en est enfin qui demandent que tout soit
rigoureusement démontré ; tandis que d’autres trouvent cette rigueur
insupportable, ou bien parce qu’ils ne peuvent suivre la chaîne des
démonstrations, ou bien parce qu’ils pensent que c’est se perdre dans des
futilités. Il y a, en effet, quelque chose de cela dans l’affectation de la
rigueur. Aussi quelques-uns la regardent-ils comme indigne d’un homme libre,
non seulement dans la conversation, mais même dans la discussion
philosophique. Il faut donc que nous apprenions avant
tout quelle sorte de démonstration convient à chaque objet particulier ;
car il serait absurde de mêler ensemble et la recherche de la science, et
celle de sa méthode : deux choses dont l’acquisition présente de grandes
difficultés. On ne doit pas exiger en tout la rigueur mathématique, mais
seulement quand il s’agit d’objets immatériels. Aussi la méthode mathématique
n’est-elle pas celle des physiciens ; car la matière est probablement le
fond de toute la nature. Ils ont à examiner d’abord ce que c’est que la
nature. De cette manière, en effet, ils verront clairement quel est l’objet
de la physique, et si l’étude des causes et des principes de la nature est le
partage d’une science unique ou de plusieurs sciences. |
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Lectio 5 |
Leçon 5, [Les différentes
manières de chercher la vérité] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
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Il montre quelle est
la valeur de la coutume et de la nature dans la recherche de la vérité, à partir
de différents types d'hommes qui, affectés de caractères individuels
différents et engagés dans des habitudes différentes, ont connu la vérité. De
là, il déduit quelle est la méthode la plus apte à conduire à la vérité. |
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[81897] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 5 n. 1 Postquam philosophus ostendit, quod consideratio
veritatis partim est difficilis et partim facilis, et quod maxime pertinet ad
primum philosophum, hic ostendit, quis sit modus conveniens ad considerandum
veritatem: et circa hoc duo facit. Primo enim ponit diversos modos, quos
homines sequuntur in consideratione veritatis. Secundo ostendit quis sit
modus conveniens, ibi, propter quod oportet erudiri et cetera. Circa primum
duo facit. Primo ostendit efficaciam consuetudinis in consideratione
veritatis. Secundo concludit diversos modos, quibus homines utuntur in
consideratione, propter diversas consuetudines, ibi, alii vero si non
mathematicae et cetera. Circa primum duo facit. Primo ostendit virtutem
consuetudinis in consideratione veritatis. Secundo manifestat per signum,
ibi, quantam vero vim habeat et cetera. Dicit ergo primo, quod auditiones
contingunt in hominibus de his quae sunt secundum consuetudines. Ea enim,
quae sunt consueta, libentius audiuntur et facilius recipiuntur. Dignum enim
videtur nobis, ut ita dicatur de quocumque, sicut consuevimus audire. Et si
qua dicantur nobis praeter ea quae consuevimus audire, non videntur nobis
similia in veritate his quae consuevimus audire. Sed videntur nobis minus
nota et magis extranea a ratione, propter hoc quod sunt inconsueta. Illud
enim quod est consuetum, est nobis magis notum. |
Après avoir montré que la
considération de la vérité est en partie difficile et en partie facile et
qu'elle relève à un degré éminent de la philosophie première, le Philosophe
manifeste ici le mode ou la méthode qu'il convient de respecter dans l'étude
de la vérité. Ce qu'il élabore en deux points. En premier, il fait une revue
des diverses méthodes adoptées par les hommes dans l’étude de la vérité. En second,
il montre quelle est la méthode apte à cette étude, où il dit : Il faut donc que nous apprenions, etc.
Il divise son premier point en deux parties. En premier, il montre quelle est
l'efficacité de la coutume dans l’étude de la vérité. En second, il en
conclut que les diverses méthodes dont se servent les hommes dépendent des
diverses habitudes, où il dit : Il est
des hommes qui n’admettent, etc. Il divise sa première partie en deux. En
premier, il montre la force de l'habitude dans la considération de la vérité.
En second, il la manifeste par un signe, où il dit : Une chose qui montre bien, etc. Il dit
donc, en premier, que les hommes écoutent ce qui est en accord avec leurs
habitudes. Nous écoutons plus volontiers et acceptons plus facilement ce qui
nous est habituel. Ce que nous avons l’habitude d'entendre sur n’importe quel
sujet nous semble digne d’être écouté. Tout ce que nous entendons qui n'est
pas familier à notre oreille ne nous paraît pas aussi vrai que ce que nous
avons l'habitude d'entendre, mais nous semble moins connu et plus étranger à
notre raison, à cause de son caractère inhabituel. En effet, ce à quoi nous
sommes habitués nous est plus connu. |
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[81898]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 5 n. 2 Cuius ratio est, quia consuetudo vertitur in
naturam; unde et habitus ex consuetudine generatur, qui inclinat per modum
naturae. Ex hoc autem quod aliquis habet talem naturam vel talem habitum,
habet proportionem determinatam ad hoc vel illud. Requiritur autem ad
quamlibet cognitionem determinata proportio cognoscentis ad cognoscibile. Et
ideo secundum diversitatem naturarum et habituum accidit diversitas circa
cognitionem. Videmus enim, quod hominibus secundum humanam naturam sunt
innata prima principia; et secundum habitum virtutis apparet unicuique bonum,
quod convenit illi virtuti: sicut et gustui videtur aliquid conveniens,
secundum eius dispositionem. Sic igitur, quia consuetudo causat habitum
consimilem naturae, contingit quod ea quae sunt consueta sint notiora. |
La raison en est que l’habitude
devient notre nature; voilà pourquoi l’habitus, qui incline par mode de
nature, s'engendre par la coutume. Du fait que quelqu’un a telle nature ou
tel habitus, il a une proportion déterminée à tel ou tel objet. Or, à toute
connaissance est requise une proportion déterminée du connaissant au
connaissable. La diversité que l'on remarque dans le connaître fait donc
suite à la diversité des natures et des habitus. Nous voyons, en effet, que
c'est conformément à la nature humaine que les premiers principes sont innés
chez l'homme; et que c'est selon l’habitus de la vertu que paraît bon à
chacun ce qui est conforme à cette vertu, comme le goût trouve agréable ce
qui est conforme à sa disposition. Ainsi, parce que la coutume cause un
habitus assimilé à la nature, il arrive que les choses coutumières sont plus
connues. |
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[81899] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 5 n. 3 Deinde cum dicit quantam vero manifestat quod
dixerat per quoddam signum; ostendens, quod leges ab hominibus positae ostendunt
per experientiam, quantam vim habeat consuetudo: in quibus quidem legibus
propter consuetudinem magis valent fabulariter et pueriliter dicta, ad hoc
quod eis assentiatur, quam cognitio veritatis. Loquitur autem hic philosophus
de legibus ab hominibus adinventis, quae ad conservationem civilem sicut ad
ultimum finem ordinantur; et ideo quicumque invenerunt eas, aliqua quibus
hominum animi retraherentur a malis et provocarentur ad bona secundum
diversitatem gentium et nationum in suis legibus tradiderunt, quamvis multa
eorum essent vana et frivola, quae homines a pueritia audientes magis
approbabant quam veritatis cognitionem. Sed lex divinitus data ordinat hominem ad veram
felicitatem cui omnis falsitas repugnat. Unde in lege Dei nulla falsitas continetur. |
Ensuite, quand il dit : Une chose qui montre bien, etc., il
manifeste ce qu'il avait dit par un certain signe, en montrant que les lois
faites par les hommes illustrent par l’expérience à quel point la coutume est
forte. Dans les lois, en effet, les fables et les enfantillages reçoivent,
grâce à la coutume, un assentiment plus ferme que la connaissance de la
vérité. Le Philosophe parle ici des lois faites par les hommes qui sont
ordonnées à la conservation de la société comme à leur fin ultime. C'est
pourquoi tous les législateurs ont laissé dans leurs lois des de
recommandations ou des raisons qui pouvaient, selon la diversité des peuples
et des nations, éloigner du mal et pousser au bien les âmes de leurs sujets.
Pourtant, une foule de ces raisons étaient vaines et frivoles, mais ceux qui
les avaient entendues depuis leur enfance les approuvaient plus que la
connaissance de la vérité. Cependant, la loi donnée par Dieu ordonne l'homme
à la vraie félicité, à laquelle toute fausseté répugne. C'est pourquoi il n'y
a aucune fausseté dans la loi de Dieu. |
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[81900]
Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 5 n. 4 Deinde cum dicit alii vero hic ostendit quomodo
homines in consideratione veritatis propter consuetudinem diversos modos
acceptant: et dicit, quod quidam non recipiunt quod eis dicitur, nisi dicatur
eis per modum mathematicum. Et hoc quidem convenit propter consuetudinem his,
qui in mathematicis sunt nutriti. Et quia consuetudo est similis naturae,
potest etiam hoc quibusdam contingere propter indispositionem: illis
scilicet, qui sunt fortis imaginationis, non habentes intellectum multum
elevatum. Alii vero sunt, qui nihil volunt recipere nisi proponatur eis
aliquod exemplum sensibile, vel propter consuetudinem, vel propter dominium
sensitivae virtutis in eis et debilitatem intellectus. Quidam vero sunt qui
nihil reputent esse dignum ut aliquid eis inducatur absque testimonio poetae,
vel alicuius auctoris. Et hoc etiam est vel propter consuetudinem, vel
propter defectum iudicii, quia non possunt diiudicare utrum ratio per
certitudinem concludat; et ideo quasi non credentes suo iudicio requirunt
iudicium alicuius noti. Sunt etiam aliqui qui omnia volunt sibi dici per
certitudinem, idest per diligentem inquisitionem rationis. Et hoc contingit
propter bonitatem intellectus iudicantis, et rationes inquirentis; dummodo
non quaeratur certitudo in his, in quibus certitudo esse non potest. Quidam
vero sunt qui tristantur, si quid per certitudinem cum diligenti discussione
inquiratur. Quod quidem potest contingere dupliciter. Uno modo propter
impotentiam complectendi: habent enim debilem rationem, unde non sufficiunt
ad considerandum ordinem complexionis priorum et posteriorum. Alio modo
propter micrologiam, idest parvorum ratiocinationem. Cuius similitudo quaedam
est in certitudinali inquisitione, quae nihil indiscussum relinquit usque ad
minima. Imaginantur autem quidam, quod sicut in symbolis conviviorum non
pertinet ad liberalitatem, quod debeant etiam minima computari in ratiocinio,
ita etiam sit quaedam importunitas et illiberalitas, si homo velit circa
cognitionem veritatis etiam minima discutere. |
Ensuite, où il dit : Il est des hommes qui n’admettent,
etc., il montre comment, par habitude, les hommes adoptent diverses méthodes
dans l'étude de la vérité. Il dit que certains n'admettent ce qu'on leur dit
que si on le leur communique de façon mathématique. Cela provient de
l’habitude chez ceux qui ont été instruits dans les mathématiques. Et parce
que l’habitude est semblable à la nature, cela peut provenir d'une mauvaise
disposition chez certains, à savoir ceux qui sont doués d'une forte
imagination sans avoir une intelligence très élevée. Il y en a d'autres qui
ne veulent rien accepter si l'on ne leur propose pas un exemple sensible,
soit à cause de leur habitude, soit à cause de l’empire de la puissance
sensible et de la faiblesse de leur intelligence. Il y en a d'autres qui
croient que rien n’est digne de leur être proposé à croire sans être appuyé
par le témoignage d'un poète ou de quelque auteur. Et cela dépend aussi de
l’habitude ou d'un manque de jugement, parce qu'ils ne peuvent juger si la
raison conclut avec certitude. C'est pourquoi ils cherchent le jugement d’une
personne illustre, comme s'ils ne croyaient pas à leur propre jugement. Il y
en a d'autres qui veulent que tout leur soit donné avec certitude, c'est dire
par une recherche consciencieuse de la raison. Cela provient de la noblesse
de l'intelligence qui juge, et des arguments apportés par le chercheur,
pourvu que la certitude ne soit pas recherchée là où elle ne peut exister.
D'autres s'attristent si l'on cherche à établir la vérité avec certitude par
une discussion rigoureuse. Cette attitude peut avoir une double cause. La
première est l'incapacité de synthèse : possédant une intelligence plutôt
faible, ces gens sont incapables d'entrevoir l'ordre dans la composition des
idées qui se succèdent. La seconde est la « micrologie » ou le
raisonnement des détails[32]. Cette micrologie ressemble à la recherche scientifique qui ne laisse
pas le moindre détail de côté sans une discussion rigoureuse. Ces gens
s'imaginent que dans les conversations entre convives, il est indigne d'un
homme libre qu'on doive discuter d'un sujet jusque dans les moindres détails,
et qu’il est pareillement quelque peu importun et grossier de vouloir, dans
la connaissance de la vérité, discuter même des parcelles de vérité. |
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[81901] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 5 n. 5 Deinde cum dicit propter quod ostendit quis sit modus
conveniens ad inquirendum veritatem; et circa hoc duo facit. Primo enim
ostendit, quomodo homo possit cognoscere modum convenientem in inquisitione
veritatis. Secundo ostendit, quod ille modus qui est simpliciter melior, non
debet in omnibus quaeri, ibi, acribologia vero et cetera. Dicit ergo primo,
quod quia diversi secundum diversos modos veritatem inquirunt; ideo oportet
quod homo instruatur per quem modum in singulis scientiis sint recipienda ea
quae dicuntur. Et quia non est facile quod homo simul duo capiat, sed dum ad
duo attendit, neutrum capere potest; absurdum est, quod homo simul quaerat
scientiam et modum qui convenit scientiae. Et propter hoc debet prius
addiscere logicam quam alias scientias, quia logica tradit communem modum
procedendi in omnibus aliis scientiis. Modus autem proprius singularum
scientiarum, in scientiis singulis circa principium tradi debet. |
Ensuite quand il dit : Il faut donc que nous apprenions,
etc., Aristote manifeste quelle est la méthode appropriée à la recherche de
la vérité. Ce qu’il fait en deux points. En premier, il montre comment
l'homme peut connaître la méthode utile à la découverte de la vérité. En
second, il montre que la méthode qui est absolument la meilleure ne doit pas
être recherchée dans tous les domaines, où il dit : On ne doit pas exiger, etc. Voici sa première remarque :
parce que des gens de toute sorte recherchent la vérité selon différentes
méthodes, il faut que l'homme soit instruit de la méthode qu’il faut suivre
pour apprendre ce qui est enseigné dans chaque science. Et parce qu'il n'est
pas facile de comprendre deux choses à la fois, le risque d'une attention
partagée étant de n'en savoir aucune, il est absurde que l’homme recherche en
même temps la science et la méthode qui convient à cette science. Voilà
pourquoi il doit tout d'abord apprendre la logique avant les autres sciences,
parce qu'elle nous donne la méthode commune de procéder dans toutes les
autres sciences. La méthode propre à chaque science doit être communiquée
vers le début de l’étude de cette science. |
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[81902] Sententia
Metaphysicae, lib. 2 l. 5 n. 6 Deinde cum dicit acribologia vero ostendit quod ille
modus, qui est simpliciter optimus, non debet in omnibus quaeri; dicens quod acribologia
idest diligens et certa ratio, sicut est in mathematicis, non debet requiri
in omnibus rebus, de quibus sunt scientiae; sed debet solum requiri in his,
quae non habent materiam. Ea enim quae habent materiam, subiecta sunt motui
et variationi: et ideo non potest in eis omnibus omnimoda certitudo haberi.
Quaeritur enim in eis non quid semper sit et ex necessitate; sed quid sit ut
in pluribus. Immaterialia vero secundum seipsa sunt certissima, quia sunt
immobilia. Sed illa quae in sui natura sunt immaterialia, non sunt certa
nobis propter defectum intellectus nostri, ut praedictum est. Huiusmodi autem
sunt substantiae separatae. Sed mathematica sunt abstracta a materia, et
tamen non sunt excedentia intellectum nostrum: et ideo in eis est requirenda
certissima ratio. Et quia tota natura est circa materiam, ideo iste modus
certissimae rationis non pertinet ad naturalem philosophum. Dicit autem forsan propter corpora caelestia,
quia non habent eodem modo materiam sicut inferiora. |
Ensuite, quand il dit : On ne doit pas exiger, etc., il montre
que la méthode qui est absolument la meilleure ne doit pas être recherchée
dans toutes les sciences, en disant que l’« acribologie »,
c'est-à-dire les raisonnements rigoureux et certains qu’on trouve dans les
mathématiques, ne doit pas être exigée dans toutes les matières où il y a
science, mais qu’elle doit être recherchée uniquement dans les êtres qui
n'ont pas de matière. Les êtres matériels sont assujettis au mouvement et à
la variation; c'est pourquoi on ne peut avoir une certitude générale sur eux
tous. Il ne faut pas rechercher dans les êtres matériels ce qui serait
toujours et par nécessité, mais ce qui est dans la plupart des cas. Les êtres
immatériels, considérés en eux-mêmes, sont objets de pleine certitude, parce
qu'ils sont immobiles. Mais ces êtres qui sont de leur nature immatériels ne
sont pas objets de certitude pour nous, à cause de la faiblesse de notre
intelligence, comme on l’a déjà dit. Les êtres de cette sorte sont les
substances séparées. Mais les mathématiques sont abstraites de la matière
sans pourtant excéder la portée de notre intelligence; voilà pourquoi il faut
rechercher en elles un raisonnement très certain. Et parce que toute la
nature concerne la matière, cette méthode de raisonnement très certain n'appartient
pas au philosophe de la nature. Il dit « peut-être » à cause des
corps célestes, qui ne sont pas matériels de la même manière que les corps
inférieurs. |
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[81903] Sententia Metaphysicae, lib. 2 l. 5
n. 7 Et, quia in scientia
naturali non convenit iste certissimus rationis modus, ideo in scientia
naturali ad cognoscendum modum convenientem illi scientiae, primo
perscrutandum est quid sit natura: sic enim manifestum erit de quibus sit
scientia naturalis. Et iterum considerandum est, si unius scientiae,
scilicet naturalis, sit omnes causas et principia considerare, aut sit
diversarum scientiarum. Sic enim poterit scire quis modus demonstrandi
conveniat naturali. Et hunc modum ipse observat in secundo physicorum, ut
patet diligenter intuenti. |
Et parce que, dans la science de
la nature, cette méthode très certaine de la raison ne convient pas, il faut,
dans la science de la nature, pour connaître la méthode qui lui convient,
bien scruter tout d'abord ce qu'est la nature. Ainsi on pourra voir avec
évidence de quoi traite la science naturelle. Et ensuite il faudra considérer
s'il appartient à une science unique,
la science naturelle, ou à des sciences diverses de considérer toutes les
causes et tous les principes. Ainsi on pourra savoir le mode de démontrer qui
convient à la science de la nature. Et il observe lui-même cette méthode au
livre II des Physiques, comme il
est évident à celui qui l'étudie attentivement. |
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Liber 3 |
LIVRE 3 (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960, et Georges Comeau, 2011)
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Leçon 1, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Il est nécessaire, dans l’intérêt de la science
que nous cherchons, de commencer par exposer les difficultés que nous avons à
résoudre dès l’abord. Ces difficultés, ce sont, outre les opinions
contradictoires des divers philosophes sur les mêmes sujets, tous les points
obscurs qu’ils peuvent avoir négligé d’éclaircir: si l’on veut arriver à une
solution vraie, il est utile de se bien poser d’abord ces difficultés. Car la
solution vraie à laquelle on parvient ensuite, n’est autre chose que
l’éclaircissement de ces difficultés : or, il est impossible de délier
un nœud si l’on ne sait pas la manière de s’y prendre. Ceci est évident
surtout pour les difficultés, les doutes de la pensée. Douter, pour elle,
c’est être dans l’état de l’homme enchaîné: pas plus que lui elle ne peut
aller en avant. Il nous faut donc commencer par examiner toutes les
difficultés, et pour ces motifs, et aussi parce que chercher sans se les être
posées d’abord, c’est ressembler à ceux qui marchent sans savoir vers quel
but il faut marcher, c’est s’exposer même à ne point reconnaître si l’on a
découvert ou non ce que l’on cherchait. En effet, on n’a point alors de but
marqué : le but est marqué au contraire pour celui qui a commencé par se
les bien poser. Enfin, on doit nécessairement être mieux à même de juger,
quand on a entendu, comme parties adverses en quelque sorte, toutes les
raisons opposées. |
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Sommaire du
livre : LA METHODE DANS LA RECHERCHE DE LA VERITE. LES PROBLEMES A SE
POSER DANS CETTE SCIENCE: LES GENRES DES CAUSES, LES SUBSTANCES, LES PRINCIPES
DES CHOSES. AUTRE PROBLEME A QUELLE SCIENCE APPARTIENT-IL DE TRAITER DES
CHOSES QUE L'ON VIENT D’ENUMERER ? |
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Lectio 1 |
Leçon 1, commentaire de
saint Thomas [La méthode du doute en métaphysique] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
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Leçon 1, (Traduction
Marie-Hélène Deloffre, essai)
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ARISTOTE MONTRE PAR
QUATRE RAISONS QU’IL CONVIENT, DANS LA RECHERCHE DE LA VERITE UNIVERSELLE, DE
REMETTRE EN QUESTION CHACUNE DES VERITES. |
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[81904] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 1 n. 1 Postquam philosophus in secundo libro ostendit modum
considerandae veritatis, hic procedit ad veritatis considerationem. Et primo
procedit modo disputativo, ostendens ea quae sunt dubitabilia circa rerum veritatem.
Secundo incipit determinare veritatem. Et hoc in quarto libro, qui incipit ibi, est
scientia quaedam quae speculatur. Prima autem pars dividitur in partes duas.
In prima dicit de quo est intentio, in secunda exequitur propositum, ibi, est
autem dubitatio prima quod et cetera. Circa primum duo facit. Primo enim
dicit de quo est intentio. Secundo rationem assignat suae intentionis, ibi,
inest autem investigare volentibus et cetera. Dicit ergo primo, quod ad hanc
scientiam, quam quaerimus de primis principiis, et universali veritate rerum,
necesse est ut primum aggrediamur ea de quibus oportet, dubitare, antequam
veritas determinetur. Sunt autem huiusmodi dubitabilia propter duas rationes.
Vel quia antiqui philosophi aliter susceperunt opinionem de eis quam rei
veritas habeat, vel quia omnino praetermiserunt de his considerare. |
Après avoir montré, au livre II,
la méthode qu'il faut employer dans l'étude de la vérité, le Philosophe
commence ici cette étude. Il l'aborde en premier selon le mode dialectique,
en faisant ressortir les questions douteuses sur la vérité des choses. En
second lieu, il commence à traiter de la vérité, et ce, au livre IV, qui
débute par ces mots : Il est une
science qui considère, etc. La première partie se divise en deux. Dans la
première, il précise l'objet de son intention; dans la seconde, il élabore ce
qu'il propose, où il dit : La première
difficulté est celle, etc. (leçon II) Il traite sa première partie en
deux points. Dans le premier, il dit ce qu’il veut faire; dans le second, il
donne la raison de ce qu’il veut faire, où il dit : si l’on veut arriver à une solution vraie, etc." Il dit
donc, en premier, que cette science que nous recherchons au sujet des
premiers principes et de la vérité universelle, exige que nous nous attaquions
tout d'abord aux points dont il faut douter, avant de déterminer la vérité.
Ces doutes existent pour deux raisons : ou bien parce que les anciens
philosophes ont professé sur ces questions des opinions autres que la vérité
objective, ou bien parce qu'ils ont complètement omis d'y porter attention. |
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Le besoin -
La nécessité de tout questionner Commentaire : [81904]
Ayant indiqué dans le
livre II la méthode pour considérer la vérité, le philosophe entame maintenant
son étude de la vérité. I. Il procède d'abord en utilisant la dispute,
indiquant les points ouverts au questionnement concernant la vérité des
choses. II. Ensuite, il commence à établir ce qui est vrai, dans le livre IV,
qui démarre par: "il y a une certaine science". La première partie est
divisée en deux: 1. Dans la première, il établit ce qu'il a l'intention de
faire. 2. Dans la seconde, il entame le processus ("Le premier
problème"). A l’examen de la
première partie, il fait 2 choses : D’abord il fixe ses
intentions, ensuite il en donne les raisons ("maintenant en ce qui
concerne ceux") Il dit d’abord qu’avec
une vue de cette science dont nous recherchons les premiers principes et en
fonction de ce qui est universellement vrai des choses, nous devons, d’abord
nous attaquer aux sujets a propos desquels il est nécessaire de se poser des
questions avant que la vérité ne soit pas établie. De fait les différents
points établis en fonction de ce genre trouvent leur origine dans deux
raisons ; soit les anciens philosophes avaient dispensé une opinion
différente de la vraie réalité de ces choses, ou ils avaient complètement
négligé d’en tenir compte. |
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[81905]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 1 n. 2 Deinde cum dicit inest autem assignat quatuor rationes
suae intentionis: et primo dicit quod volentibus investigare veritatem
contingit prae opere, idest ante opus bene dubitare, idest bene
attingere ad ea quae sunt dubitabilia. Et hoc ideo quia posterior
investigatio veritatis, nihil aliud est quam solutio prius dubitatorum.
Manifestum est autem in solutione corporalium ligaminum, quod ille qui
ignorat vinculum, non potest solvere ipsum. Dubitatio autem de aliqua re hoc
modo se habet ad mentem, sicut vinculum corporale ad corpus, et eumdem
effectum demonstrat. Inquantum enim aliquis dubitat, intantum patitur aliquid
simile his qui sunt stricte ligati. Sicut enim ille qui habet pedes ligatos,
non potest in anteriora procedere secundum viam corporalem, ita ille qui
dubitat, quasi habens mentem ligatam, non potest ad anteriora procedere
secundum viam speculationis. Et ideo sicut ille qui vult solvere vinculum
corporale, oportet quod prius inspiciat vinculum et modum ligationis, ita
ille qui vult solvere dubitationem, oportet quod prius speculetur omnes difficultates
et earum causas. |
Ensuite, quand il dit : si l’on veut arriver, etc., il donne
quatre raisons pour légitimer son intention. Il dit en premier qu'il importe
à ceux qui sont à la recherche de la vérité, avant de se mettre à l’œuvre, de
bien douter, c'est-à-dire de cerner exactement sur les points douteux, pour
la raison que l’investigation ultérieure de la vérité n'est rien d'autre que
la solution des doutes posés antérieurement. Il est manifeste que dans le
déliement des liens corporels, celui qui ignore le nœud, ne peut le dénouer.
Mais le doute sur une question est à l’intelligence comme le lien corporel
est au corps, et manifeste le même effet. Autant quelqu'un doute, en effet,
autant il pâtit quelque chose de semblable à ce que souffrent ceux qui sont
bien ligotés. Comme celui qui a les pieds liés ne peut avancer sur la route,
ainsi celui qui doute, ayant pour ainsi dire l'esprit lié, ne peut avancer
dans la voie de la spéculation. C'est pourquoi, comme celui qui veut délier
le lien corporel doit tout d'abord examiner les liens et la forme du nœud,
ainsi celui qui veut se dégager d’un doute doit d’abord étudier toutes les
difficultés et leurs causes. |
[81905]
Maintenant en ce qui
concerne ceux. Ici, il donne 4
arguments de support à cette thèse. En premier il dit que ceux qui désirent
investiguer la vérité ça en vaut la peine, c'est-à-dire ça vaut l’effort
d’entreprendre de telles difficultés que d’examiner avec attention ces
matière qui sont ouvertes à la question. Ceci est nécessaire parce que l’étude
sous-jacente de la vérité n’est rien d’autre que la solution à des
difficultés préalables. En démêlant maintenant un nœud physique, il est
évident que celui qui n’y est pas habitué ne peut le démêler. Mais la difficulté
d’un sujet est dépendant de l’esprit tout comme un noeud physique l’est du
corps et entraîne le même effet pour autant que l’esprit est titillé par un
sujet il expérimente quelque chose de similaire a ceux qui sont étroitement
liés. Tout comme dont les pieds sont attachés ne sait pas progresser sur une
voie terrestre, celui qui est éparpillé et dont l’esprit est lié ne peut pas
avancer sur la voie de la connaissance spéculative. Pour ce faire, Tout ê
celui qui désire démêler un noeud physique doit d’abord inspecter le noeud et
la façon dont il a été formé, celui qui veut solutionner un problème doit
d’abord en collecter toutes les difficultés et les raisons de celles-ci |
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[81906] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 1 n. 3 Deinde cum dicit et quia quaerentes secundam rationem
ponit; et dicit quod illi qui volunt inquirere veritatem non considerando
prius dubitationem, assimilantur illis qui nesciunt quo vadant. Et hoc ideo,
quia sicut terminus viae est illud quod intenditur ab ambulante, ita exclusio
dubitationis est finis qui intenditur ab inquirente veritatem. Manifestum est
autem quod ille qui nescit quo vadat, non potest directe ire, nisi forte a
casu: ergo nec aliquis potest directe inquirere veritatem, nisi prius videat
dubitationem. |
Ensuite où il dit : et aussi parce que chercher, etc., il
pose la seconde raison : il dit que ceux qui veulent rechercher la
vérité sans auparavant considérer les doutes, ressemblent à ceux qui ne
savent pas où ils vont. Et cela parce que, comme le désir du marcheur est
d'atteindre le terme de la route, ainsi la fin que désire l’homme en quête de
la vérité, est de ne pas laisser place au doute. Il est manifeste que celui
qui ne sait pas où il va ne peut directement s’y rendre, sauf peut-être par
hasard : ainsi donc personne ne peut directement rechercher la vérité,
s'il ne voit tout d'abord l'objet de son doute. |
[81906]
C’est aussi nécessaire
(3) Il donne ici le second
argument. Il dit que ceux qui désirent investiguer la vérité sans d’abord
considérer le problème sont comme ceux qui ne savent pas où ils vont. C’est
vrai que c’est vrai pour cette raison que tout comme le terminus d’un trajet
est le but de celui qui voyage à pied, de même la solution d’un problème est
le but voulu par celui qui cherche la vérité. Mais il est évident que celui
qui ne sait pas où il va ne peut y arriver directement, sauf par chance. Par
ce faite personne ne peut chercher la vérité directement à moins qu’il n’en
voit d’abord le problème. |
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[81907]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 1 n. 4 Deinde cum dicit et adhuc tertiam rationem ponit; et
dicit, quod sicut ex hoc quod aliquis nescit quo vadat, sequitur quod quando
pervenit ad locum quem intendebat nescit utrum sit quiescendum vel ulterius
eundum, ita etiam quando aliquis non praecognoscit dubitationem, cuius
solutio est finis inquisitionis, non potest scire quando invenit veritatem
quaesitam, et quando non; quia nescit finem suae inquisitionis, qui est
manifestus ei qui primo dubitationem cognovit. |
Ensuite, quand il dit : c’est s'exposer même, etc., il donne
la troisième raison. Du fait que quelqu’un ne sait pas où il va, il s'ensuit
que lorsqu'il est parvenu au lieu qu'il désirait, il ne sait pas s'il doit
s'y reposer ou continuer sa route. Ainsi en est-il de celui qui n’a pas bien
saisi auparavant le doute, dont la solution est la fin de la recherche :
il ne peut savoir quand il a trouvé la vérité recherchée, et quand il ne l'a
pas trouvée. Car il ignore le terme de son enquête, pourtant manifeste à
celui qui a tout d'abord cerné l'objet de son doute. |
[81907]
A nouveau, on devrait
(4) Il énonce ici le
troisième argument. Il dit que tout comme celui qui ignore où il va ne sait
pas s’il devrait s’arrêter ou continuer lorsqu’il atteint son but fixé, de même
celui qui n’a pas fixé au préalable le problème dont la solution marque la
fin de sa quête, ne peut savoir quand il trouve la vérité qu’il recherche ou
pas, car il connaît pas le but de ses recherches, mais il est évident pour
celui qui connaît le problème au préalable. |
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[81908] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 1 n. 5 Et quia quartam rationem ponit, quae sumitur ex
parte auditoris. Auditorem enim oportet iudicare de auditis. Sicut autem in
iudiciis nullus potest iudicare nisi audiat rationes utriusque partis, ita
necesse est eum, qui debet audire philosophiam, melius se habere in iudicando
si audierit omnes rationes quasi adversariorum dubitantium. |
Ensuite quand il dit : Enfin, on doit nécessairement, etc.,
il donne la quatrième raison, qui se prend du côté de l'auditeur. Il faut que
l’auditeur juge de ce qu’il écoute. Comme dans les procès personne ne peut
juger s'il n'entend pas les raisons des deux parties, ainsi celui qui doit
écouter des cours de philosophie sera nécessairement mieux placé pour juger
de la vérité, s'il a entendu toutes les raisons des adversaires qui
s'interrogent sur le problème. |
[81908]
de plus (5) Il donne le 4ème
argument pris du point de vue d’un juge, car un juge doit poser un jugement sur
les choses qu’il entend. Mais tout comme celui qui sait juger uniquement
selon la loi s’il entend les arguments sur une philosophie est forcément en
meilleure position de le faire s’il veut entendre tous les arguments des
intervenants. |
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[81909]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 1 n. 6 Est autem attendendum, quod propter has rationes
consuetudo Aristotelis fuit fere in omnibus libris suis, ut inquisitioni
veritatis vel determinationi praemitteret dubitationes emergentes. Sed in
aliis libris singillatim ad singulas determinationes praemittit dubitationes:
hic vero simul praemittit omnes dubitationes, et postea secundum ordinem
debitum determinat veritatem. Cuius ratio est, quia aliae scientiae
considerant particulariter de veritate: unde et particulariter ad eas
pertinet circa singulas veritates dubitare: sed ista scientia sicut habet
universalem considerationem de veritate, ita etiam ad eam pertinet
universalis dubitatio de veritate; et ideo non particulariter, sed simul
universalem dubitationem prosequitur. |
Il faut remarquer que, à cause de
ces raisons, Aristote a coutume dans presque tous ses livres de poser les
doutes, les problèmes qui ressortent, avant de chercher ou d’établir la
vérité. Mais dans les autres livres, il pose séparément les doutes au
préalable, avant chaque point à établir; mais ici, il pose en même temps tous
les doutes, et c'est seulement après, selon l'ordre qui s’impose, qu'il
détermine la vérité. En voici la raison : les autres sciences
considèrent la vérité d'une façon particulière; d'où il ressort qu’il leur
appartient de douter de chacune de leurs vérités de façon particulière; mais
comme il appartient à la science que nous étudions de considérer
universellement la vérité, ainsi lui appartient-il de poser le doute universel
sur la vérité. C'est pourquoi elle ne pose pas successivement, mais d'un seul
coup, le doute universel. |
[81909]
Il doit être
maintenant acquis que c’était pour ces raisons qu’Aristote était accoutumé du
fait, dans presque tous ces travaux, de mettre en avant les problèmes
émergeants avant de mener son enquête et d’établir ce qui est vrai. Mais
tandis que dans d’autres travaux Aristote pose les problèmes un à a la fois
pour établir la vérité sur chacun d’eux, dans ce travail il pose tous les
problèmes d’abord et ensuite dans le propre ordre établit les choses qui sont
vrais. La raison de ceci est que les autres sciences considèrent la vérité de
façon particulière et pour cela il leur appartient de soulever leur problème
d’un genre particulier sur des vérités individuelles. Mais tout être
appartient a cette science de faire une étude universelle de la vérité, alors
lui incombe-t-il aussi de discuter de tous les problèmes sous-jacents à la
vérité. Pour cela elle ne discute pas de ses problèmes un à la fois mais de
tout en une fois. |
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[81910] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 1 n. 7 Potest etiam et alia esse ratio; quia dubitabilia,
quae tangit, sunt principaliter illa, de quibus philosophi aliter opinati
sunt. Non autem eodem ordine ipse procedit ad inquisitionem veritatis, sicut
et alii philosophi. Ipse enim incipit a sensibilibus et manifestis, et
procedit ad separata, ut patet infra in septimo. Alii vero intelligibilia et
abstracta voluerunt sensibilibus applicare. Unde, quia non erat eodem ordine determinaturus,
quo ordine processerunt alii philosophi, ex quorum opinionibus dubitationes
sequuntur; ideo praeelegit primo ponere dubitationes omnes seorsum, et postea
suo ordine dubitationes determinare. |
Il peut aussi exister une autre
raison de ce procédé. C'est que les questions douteuses, auxquelles il
touche, sont principalement celles sur lesquelles les philosophes ont
professé des opinions différentes de la sienne. Or, dans la recherche de la
vérité, Aristote ne suit pas le même ordre que les autres philosophes. Lui,
il part du sensible et du manifeste pour s'élever vers les réalités séparées,
comme on le verra au livre VII. Les autres ont voulu, à l'inverse, appliquer
l’intelligible et l'abstrait aux choses sensibles. Voilà pourquoi, parce
qu’il n’allait pas suivre le même ordre que les autres philosophes dont les
opinions sont à l'origine des difficultés, il a choisi de poser tout d'abord
tous les doutes à part, et ensuite de répondre à ces doutes selon son ordre
propre. |
[81910]
Il peut aussi y avoir
une autre raison à cette façon de procéder d’Aristote. En fait c’est que les
problèmes auxquels il touche sont principalement ceux au sujet desquels les
philosophes avaient tenu différentes opinions. Cependant il ne produit pas
son enquête sur la vérité de la même façon que le firent les autres
philosophes car il commence avec les choses censées et évidentes pour
poursuivre vers celles qui sont séparées de la manière, ê relevé de façon
évidente dans le livre 4, tandis que les autres philosophes voulaient poser
des principes intelligents et abstraits aux choses censées. De cette façon
parce qu’il n’avait pas l’intention d’établir la vérité dans le même ordre
que celui suivi par les autres philosophes et dont la vue de ces problèmes
émergerait, il a dès lors décidé de donner d’abord tous les problèmes dans
une section à part et ensuite solutionner ces problèmes dans leur propre
Ordre. |
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[81911] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 1 n. 8 Tertiam assignat Averroes dicens hoc esse propter affinitatem
huius scientiae ad logicam, quae tangitur infra in quarto. Et ideo
dialecticam disputationem posuit quasi partes principales huius scientiae. |
Une troisième raison est donnée
par Averroès qui dit que cela s'explique par l'affinité de cette science à la
logique, affinité dont il sera question dans le quatrième livre. C'est
pourquoi, il pose une discussion dialectique comme partie quasi principale de
cette science. |
[81911]
Averroès donne une
autre raison de la façon de procède d’Aristote. Il dit qu’Aristote procède de
cette façon à cause de la relation de cette science à la logique, qui sera
abordée dessous Ob le livre IV et pour cela fait de la discussion dialectique
une partie principale de cette science. |
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Leçon 2, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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La première difficulté est celle que
nous nous sommes déjà proposée dans l’introduction. L’étude des causes
appartient-elle à une seule science, ou à plusieurs, et la science doit-elle
s’occuper seulement des premiers principes des êtres, ou bien doit-elle
embrasser aussi les principes généraux de la démonstration, tels que
celui-ci : Est-il possible, ou non, d’affirmer et de nier en même
temps une seule et même chose ? Et tous les autres principes de ce
genre ? Et si elle ne s’occupe que des principes des êtres, y a-t-il une
seule science ou plusieurs pour tous ces principes ? Et s’il y en a
plusieurs, y a-t-il entre toutes quelque affinité, on bien les unes
doivent-elles être considérées comme des philosophies, les autres non ? Il est nécessaire encore de rechercher
si l’on ne doit reconnaître que des substances sensibles, ou s’il y en a
d’autres en dehors de celles-là. Y a-t-il une seule espèce de substance, ou
bien y en a-t-il plusieurs ? De ce dernier avis sont, par exemple, ceux
qui admettent les idées, et les substances mathématiques intermédiaires entre
les idées et les objets sensibles. Ce sont là, disons-nous, des difficultés
qu’il faut examiner, et encore celle-ci : Notre étude n’embrasse-t-elle
que les essences, ou bien s’étend-elle aussi aux accidents essentiels des
substances ? |
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Lectio 2 |
Leçon 2, Commentaire de
saint Thomas [Questions sur la méthode de cette science] (Traduction abbé
Dandenault, v. 1960)
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Leçon 2, (Traduction
Marie-Hélène Deloffre, essai)
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[81912] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 2 n. 1 Secundum ea quae praedixit philosophus, incipit
praemittere dubitationes determinationi veritatis; et dividit in duas partes.
In prima ponit dubitationes. In secunda causas dubitationum, inducendo
rationes ad singulas dubitationes, ibi, primum ergo de quibus in primis
dicimus et cetera. Dictum
est autem in secundo libro, quod prius oportet quaerere modum scientiae, quam
ipsam scientiam. Et ideo primo ponit
dubitationes pertinentes ad modum considerationis huius scientiae. Secundo
ponit dubitationes pertinentes ad prima principia, de quibus est ista
scientia, ut in primo libro dictum est; et hoc ibi, et utrum principia et
elementa et cetera. Ad modum autem scientiae huius duo pertinent, ut in
secundo dictum est: scilicet consideratio causarum, ex quibus scientia
demonstrat; et iterum res de quibus scientia considerat. Unde circa primum duo facit. Primo movet dubitationem
pertinentem ad considerationem causarum. Secundo movet multas dubitationes pertinentes ad ea
de quibus est scientia, ibi, et utrum substantiae principia et cetera. Dicit
ergo quod prima dubitatio est quam dubitando proposuimus in fine secundi
libri, qui est quasi prooemium ad totam scientiam, scilicet utrum
consideratio causarum quatuor, secundum quatuor genera, pertineat ad unam
scientiam, vel ad multas et diversas. Et hoc est quaerere utrum unius
scientiae, et praecipue huius, sit demonstrare ex omnibus causis, vel magis
diversae scientiae ex diversis demonstrent. |
Tel qu'il l’avait annoncé, le
Philosophe pose les problèmes avant de déterminer la vérité. Ce qu'il fait en
deux parties. Dans la première, il pose les doutes; dans la seconde, il pose
les causes de ces difficultés en présentant les raisons de chacune de ces
difficultés, où il dit : D’abord,
comme nous nous le sommes demandé, etc.
(leçon IV). On a dit au livre II qu'il faut rechercher la méthode
d'une science avant la science elle-même. C'est pourquoi il pose tout d'abord
les difficultés qui relèvent de la méthode de cette science. En second, il
pose les difficultés qui touchent aux premiers principes, dont il est
question dans cette science, comme on l'a dit au livre I. Ce qu’il fait lorsqu'il
dit : Ensuite, à quelle science,
etc. (leçon III). Deux choses appartiennent à la méthode de cette science,
comme on l’a dit au livre II : la considération des causes, à partir
desquelles la science démontre, et les choses dont elle traite. C'est pourquoi
il traite son premier point en deux parties. Il soulève tout d'abord un doute
sur la considération des causes. En second, il remue une foule de difficultés
sur les choses dont traite cette science, où il dit : et la science doit-elle, etc. Il dit donc que le premier doute
est celui même que nous avons proposé à la fin du livre II et qui constitue
une sorte de prologue à toute la science : la considération des quatre
causes, selon les quatre genres, appartient-elle à une science ou à plusieurs
sciences diverses? Et cela revient à rechercher s’il appartient à une seule
science, et surtout à celle-ci, de démontrer à partir de toutes les causes,
ou bien s’il n'est pas préférable que diverses sciences démontrent à partir
de diverses causes. |
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[81913]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 2 n. 2 Deinde cum dicit et utrum movet dubitationes de his,
de quibus considerat ista scientia. Et primo inquirit de quibus considerat
ista scientia sicut de substantiis. Secundo de quibus considerat ista
scientia sicut de accidentibus, ibi, et utrum circa substantias et cetera.
Circa primum duo facit. Primo multiplicat, quaestiones ex parte ipsius
scientiae, quae est de substantia. Secundo ex parte substantiarum ipsarum,
ibi, et hoc idem quoque et cetera. Circa primum ponit tres quaestiones.
Supposito enim ex his quae in primo libro dicta sunt, quod ista scientia
consideret principia prima, prima quaestio hic erit utrum ad hanc scientiam
solum pertineat cognoscere prima principia substantiae, aut etiam ad hanc scientiam
pertineat considerare de primis principiis demonstrationis, ex quibus omnes
scientiae demonstrant; ut puta quod haec scientia consideret utrum contingat
unum et idem simul affirmare et negare, vel non: et similiter de aliis
demonstrationis principiis primis et per se notis. |
Ensuite, où il dit : et la science doit-elle, etc., il
soulève des doutes sur les choses que doit étudier cette science. En premier,
il demande quelles choses cette science étudie en tant que substances; en
second, quelles choses elle étudie en tant qu’accidents; où il dit : et encore celle-ci, etc. Il traite le
premier point en deux parties. Il pose en premier plusieurs questions qui
relèvent de la science elle-même qui traite des substances. En second, il
pose les questions concernent les substances elles-mêmes, où il dit : Il est nécessaire encore, etc. Sur la
science elle-même, il pose trois questions. Étant admis, à partir de ce que
nous avons dit au livre I, que cette science considère les principes
premiers, la première question sera celle-ci : appartient-il à cette
science de connaître uniquement les premiers principes des substances, ou
bien lui revient-il de considérer aussi les premiers principes de la
démonstration, à partir desquels toutes les sciences démontrent? Par exemple,
cette science doit-elle étudier s'il est possible ou non d’affirmer et de
nier en même temps une seule et même chose? Et la même question se pose sur
les autres principes premiers de la démonstration, évidents par soi. |
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[81914] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 2 n. 3 Secunda quaestio est, si ista scientia est
considerativa substantiae sicut primi entis, utrum sit una scientia
considerans omnes substantias, vel sint plures scientiae de diversis
substantiis. Videtur enim quod de pluribus substantiis debeant esse plures
scientiae. |
Voici la seconde question : à
supposer que cette science étudie la substance comme premier être, y a-t-il
une science unique pour étudier toutes les substances ou y a-t-il plusieurs sciences
qui traitent des diverses substances? Il semblerait en effet qu'il devrait y
avoir plusieurs sciences pour traiter de plusieurs substances. |
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[81915] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 2 n. 4 Tertia quaestio est, si sint plures scientiae de
pluribus substantiis, utrum omnes sint cognatae, idest unius generis,
sicut geometria et arithmetica sunt in genere mathematicae scientiae, vel non
sint unius generis, sed quaedam earum sint in genere sapientiae, quaedam vero
in aliquo alio genere, puta in genere scientiae naturalis, vel mathematicae.
Videtur enim secundum primum aspectum, quod non sint unius generis, cum
substantiae materiales et immateriales non eodem modo cognoscantur. |
La troisième question est
celle-ci : dans l'hypothèse où il existe plusieurs sciences pour étudier
plusieurs substances, ces sciences sont-elles toutes connexes, c'est-à-dire
d’un seul genre, comme la géométrie et l’arithmétique appartiennent au genre
des sciences mathématiques, ou ne sont-elles pas toutes du même genre, de
sorte que certaines sont du genre de la sagesse et d’autres à un autre genre,
comme celui de la science naturelle ou de la science mathématique? Au premier
abord, il semble qu’elles ne sont pas d’un seul genre, puisque les substances
matérielles et immatérielles ne sont pas connues de la même façon. |
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[81916]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 2 n. 5 Deinde cum dicit et hoc idem multiplicat quaestiones
ex parte substantiae; et ponit duas quaestiones: quarum prima est, utrum
dicendum sit, quod sint solum substantiae sensibiles, ut antiqui naturales
posuerunt, vel etiam praeter substantias sensibiles sint aliae substantiae
immateriales et intelligibiles, ut posuit Plato. |
Ensuite quand il dit : Il est nécessaire encore, etc., il
pose des questions qui se rapportent aux substances. Il en pose deux; voici
la première. Faut-il dire qu’il n’existe que des substances sensibles, comme
l'ont pensé les premiers philosophes de la nature, ou bien faut-il admettre,
outre ces substances sensibles, l'existence de substances immatérielles et
intelligibles, comme l'a voulu Platon? |
[81916]
Il est aussi
nécessaire Ici il ajoute au
nombre de questions sur la substance et il le fait en soulevant 2 questions.
La première est de savoir si seulement les substances sensibles doivent être
considérées comme existante comme le clament les philosophes de la nature ou
si aux substances sensibles on doit en ajouter d’autres d’ordre immatériel et
intelligible être le proclame Platon. |
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[81917] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 2 n. 6 Secunda quaestio est, si sunt aliquae substantiae
separatae a sensibilibus, utrum sint unicae, idest unius generis
tantum, aut sint plura genera talium substantiarum, sicut quidam attendentes
duplicem abstractionem, scilicet universalis a particulari, et formae
mathematicae a materia sensibili, posuerunt utrumque genus subsistere. Et ita
ponebant substantias separatas quae sunt universalia abstracta subsistentia,
inter quae et substantias sensibiles particulares posuerunt mathematica
subsistentia separata, scilicet numeros, magnitudines et figuras. De istis
igitur quaestionibus sicut nunc moventur, perscrutandum est inferius; primo
quidem disputative, secundo determinando veritatem. |
La seconde question est celle-ci.
S'il existe des substances séparées des substances sensibles, ces substances
sont-elles d’un seul genre, ou bien y en a-t-il plusieurs sortes, comme
certains, qui l’ont pensé après avoir pris conscience de la double
abstraction, celle de l'universel à partir du particulier et de la forme
mathématique à partir de la matière sensible, ont affirmé l’existence de ces
deux genres d'abstraction? Et ainsi ils admettaient les substances séparées, qui
sont les universels abstraits subsistants, et, comme intermédiaires entre
celles-ci et les substances sensibles, les êtres mathématiques séparés
subsistants, qui sont les nombres, les grandeurs et les figures. Il faudra
creuser plus loin ces questions que nous soulevons ici, tout d’abord de façon
dialectique, puis en déterminant la vérité. |
[81917]
Et s’il y a d’autres
substances séparées des choses sensible, la question est de savoir si elles sont
unique autrement dit si elles appartiennent a une seule classe ou si il y a
beaucoup de catégorie de telles substances. Pour certains, conscient du fait
qu’il y a une abstraction à double poles, de l’universel au particulier et du
champ mathématique à la matière sensible, ils considèrent chaque classe comme
croissante en soi. Ils considèrent donc qu’il y ait des substances séparées
subsidiant d’univers séparés et parmi ceux ci sont des substances
particulièrement c’est les notions de mathématique; -nombres ;
-quantités continues et chiffres ; - envisagées comme des substances
séparées. Concernant les questions qui ont maintenant été soulevées il est
alors nécessaire de les investiguer ci-dessous. Il le fait d’abord en
argumentant les 2 côtés de la questions et ensuite en déterminant sa vérité. |
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[81918]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 2 n. 7 Deinde cum dicit et utrum circa inquirit utrum
consideratio huius scientiae de accidentibus sit. Et ponit tres quaestiones.
Quarum prima est, utrum speculatio huius scientiae sit solum circa
substantias, propter hoc quod dicitur philosophia substantiae: aut etiam sit
circa ea quae per se substantiis accidunt, eo quo ad eamdem scientiam
pertinere videtur ut consideret subiectum et per se accidentia subiecti. |
Ensuite quand il dit : et encore celle-ci, etc., il recherche
si l’étude de cette science porte sur les accidents. Et il pose trois
questions. Voici la première. La spéculation de cette science se
limite-t-elle aux substances, parce qu'on l'appelle la philosophie de la
substance, ou bien s'étend-elle aussi à ce qui se rapporte de soi aux
substances, puisqu'il semble appartenir à la même science de considérer un
sujet et ses propriétés essentielles[33]? |
[81918]
Il y a aussi : Le
problème(4) Il se pose ici la question
de savoir si les investigations de cette science s’étend aux accidents et il
soulève 3 questions La première est si cette sciences que l’on appelle la
philosophie de la substances, spécule sur la substance seule ou si elle
spécule aussi sur les accidents in fréquents a la substance car cela semble
être la priorité de la même science de considérer un sujet et les accidents
propres à ce sujet. |
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[81919] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 2 n. 8 Secunda quaestio est, utrum haec scientia consideret
de quibusdam quae videntur esse per se accidentia entis, et consequi omnia
entia: scilicet de eodem et diverso, simili et dissimili, et de
contrarietate, et de priori et posteriori, et omnibus aliis huiusmodi, de
quibus dialectici tractant, qui habent considerationem de omnibus. Sed tamen
de huiusmodi perscrutantur, non ex necessariis, sed ex probabilibus. Ex una
enim parte videtur quod cum sint communia, pertineant ad philosophum primum.
Ex alia parte videtur quod ex quo dialectici ista considerant, quorum est ex
probabilibus procedere, quod non pertineat ad considerationem ipsius
philosophi cuius est demonstrare. |
La seconde question demande si
cette science porte aussi sur ce qui semble être des propriétés essentielles de
l'être, et qui semble être consécutif à tous les êtres. Ainsi, doit-elle
traiter du même et du divers, du semblable et du dissemblable, de la
contrariété, de l'antérieur et du postérieur et de toutes les autres
questions de cette sorte, dont traitent les dialecticiens, qui peuvent tout
étudier? Cependant, les dialecticiens examinent toutes les choses de cette
sorte, non pas à partir de prémisses nécessaires, mais probables. D'une part
donc, puisqu’il s’agit de choses communes, il semble que leur étude revienne
au métaphysicien. Et d'autre part, il semble que ces choses communes
n'appartiennent pas au métaphysicien, dont le propre est de démontrer,
puisqu'elles sont étudiées par les dialecticiens, dont le propre est de
procéder à partir de principes probables. |
[81919]
La seconde question
est de savoir si cette science considère certaines choses qui semblent être
des accidents propres d’existence et qui appartiennent a tous les êtres,
notamment la ressemblance et la différence, contrariété, priorité et posterialité
et toutes les autres choses de cet ordre traités par les dialectiques qui
s’occupent de toutes ces choses cependant ils n’examinent pas toutes ces
choses suivant les priorités nécessaires mais suivant les probabilités. Car d’un certain point
de vue il semblerait que ces accidents soient commun a une certaine
préphilosophie, mais d’un autre point de vue il semble qu’ils soient
considérés par les dialectiques dont la préoccupation est d’augmenter à
partir de probalités et l’examen de ceux-ci n’appartient donc pas au
philosophe dont l’objectif est de démontrer. |
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[81920]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 2 n. 9 Tertia quaestio est, cum ad ista communia accidentia
entis quaedam per se consequantur, utrum ad philosophum pertineat circa unumquodque
horum solum considerare quid est, aut etiam illa quae consequuntur ad ipsa,
puta utrum unum uni sit contrarium. |
Voici la troisième question.
Puisqu'il y a des choses qui découlent essentiellement de ces accidents
communs de l'être, appartient-il au philosophe de ne considérer que la nature
de chacun de ces accidents, ou bien doit-il étudier aussi ce qui en découle,
en examinant par exemple si une seule chose a un seul contraire? |
[81920]
Et depuis que certains
qualificatifs coulent de source de ces accidents d’existence, la troisième
question est de savoir si la fonction du philosophe est de considérer ces
accidents communs au regard de leur spécificité ou aussi de leur prospérité
par exemple, s’il existe bien un opposé pour chacun d’eux. |
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Leçon 3, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Sont-ce les genres qui sont les
principes et les éléments ; sont-ce les parties intrinsèques de chaque
être ? Et si ce sont les genres, sont-ce les plus rapprochés des
individus, ou bien les genres les plus élevés ? Est-ce l’animal, par
exemple, ou bien l’homme, qui est principe ; et le genre l’est-il plutôt
que l’individu ? Une autre question non moins digne d’être étudiée et
approfondie est celle-ci : y a-t-il ou non, en dehors de la substance,
quelque chose qui soit cause en soi ? Ce quelque chose en est-il ou non
indépendant ; est-il un ou multiple ? Est-il ou non en dehors de
l’ensemble (et par l’ensemble j’entends ici la substance avec ses
attributs ? En dehors de quelques individus et non des autres ; et
quels sont alors les êtres en dehors desquels il existe ? Ensuite, les principes soit formels soit
substantiels, sont-ils numériquement distincts ou réductibles à des genres ?
Les principes des êtres périssables et ceux des êtres impérissables sont-ils
les mêmes ou différents ; sont-ils tous impérissables, ou bien les
principes des êtres périssables sont-ils périssables ? De plus, et c’est
là la difficulté la plus grande, la plus embarrassante, l’unité et l’être
constituent-ils ou non la substance des êtres, comme le prétendaient les
Pythagoriciens et Platon ; ou bien y a-t-il quelque chose qui leur serve
de sujet, de substance, comme l’Amitié d’Empédocle, le feu, l’eau, l’air de
tel ou tel autre philosophe ? Les principes sont-ils relatifs au
général, ou bien aux choses particulières ? Sont-ils en puissance ou en
acte ? Sont-ils en mouvement ou autrement ? Ce sont là de graves
difficultés. Ensuite, les nombres, les longueurs, les figures, les points,
sont-ils ou non des substances ; et, s’ils sont des substances, sont-ils
indépendants des objets sensibles, ou existent-ils dans ces objets ? Sur
tous ces points, non seulement il est difficile d’arriver à la vérité par une
bonne solution, mais il n’est pas même bien facile de se poser nettement les
difficultés. |
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Lectio 3 |
Leçon 3, Commentaire de
saint Thomas [Questions sur les objets de de cette science] (Traduction abbé
Dandenault, v. 1960)
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Leçon 3, (Traduction
Marie-Hélène Deloffre, essai)
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[81921] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 1 Postquam philosophus movit quaestiones pertinentes ad
modum considerandi huius scientiae, hic movet quaestiones pertinentes ad res
de quibus ista scientia considerat. Et quia ista scientia considerat de
principiis primis, ut in primo dictum est, ideo movet hic quaestiones de
principiis rerum. Prima autem rerum principia ponebantur et species et
mathematica. Unde primo movet quaestiones pertinentes ad species. Secundo
quaestiones pertinentes ad mathematica, ibi, adhuc autem utrum numeri, aut
longitudines et cetera. Circa primum duo facit. Primo quaerit quae sunt
principia. Secundo qualia sunt, ibi, amplius autem utrum principia numero aut
specie determinata et cetera. Quia vero principia ponebantur universalia
separata, primo quaeritur utrum universalia sint principia. Secundo utrum res
separatae sint principia, ibi, maxime vero quaerendum est et cetera. Circa
primum ponit duas quaestiones; quarum prima est, utrum genera sint principia
et elementa rerum, aut ea in quae sicut in ultima dividitur quodcumque
singulare existens. Et ratio huius dubitationis est, quia elementum est ex
quo primo componitur res, et in quod ultimo dividitur. Invenimus autem
duplicem modum compositionis et divisionis: unum scilicet secundum rationem,
prout species resolvuntur in genera. Et secundum hoc videntur genera esse
principia et elementa, ut Plato posuit. Alio modo secundum naturam sicut
corpora naturalia componuntur ex igne et aere et aqua et terra, et in haec
resolvuntur. Et propter hoc naturales posuerunt esse prima principia
elementa. |
Après avoir posé les questions qui
touchent à la méthode de cette science, le Philosophe soulève maintenant les
questions qui portent sur les choses dont elle traite. Et parce que cette
science considère les premiers principes, comme on l'a dit au livre I, il
pose les questions sur les principes des choses. Les premiers principes que
l’on posait étaient et les espèces et les êtres mathématiques. Il s'interroge
donc d'abord sur les espèces, et en second sur les êtres mathématiques, où il
dit : Ensuite, les nombres, les
longueurs, etc. Sa recherche sur les espèces se divise en deux. Il
recherche d'abord quels sont les principes; en second, il s’interroge sur
leur nature, où il dit : Ensuite,
les principes, etc. Parce qu'on posait comme principes les universels
séparés, il se demande tout d'abord si les universels sont principes. En
second, il cherche à savoir si les êtres séparés sont principes, où il
dit : Une autre question, etc.
Il pose deux questions à propos des universels, dont voici la première. Les genres
sont-ils principes et éléments des choses, ou bien les principes sont-ils ce
en quoi se divise ultimement tout singulier qui existe? La raison de ce doute
est que l’élément est à la fois le premier composant d’une chose et le terme
ultime de sa division. Or, nous trouvons un double mode de composition et de
division. Le premier mode est de l’ordre de la raison et n’est autre que la
résolution des espèces dans leurs genres. A ce point de vue, il semble que
les genres sont les principes et les éléments des choses, comme le pensait
Platon. L’autre mode est celui de la nature, selon lequel les corps naturels
se composent de feu, d'air, d'eau et de terre et se résolvent en ces
éléments. Voilà pourquoi les philosophes de la nature ont fait des éléments
les premiers principes. |
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[81922] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 2 Secunda quaestio est, supposito quod genera sint
principia rerum, utrum principia sint universalia dicta de individuis,
scilicet species specialissimae, quas genera appellat secundum Platonicorum
consuetudinem, quia continent sub se plura individua, sicut genera plures
species; aut magis sint principia prima generalissima, ut puta quid sit magis
principium, utrum animal vel homo, qui est principium quoddam secundum
Platonicos, et magis vere existens quam singulare. Oritur autem haec
dubitatio propter duas divisiones rationis. Quarum una est secundum quam
genera dividimus in species. Alia vero est secundum quam species resolvimus
in genera. Semper enim videtur illud quod est ultimus terminus divisionis
esse primum principium et elementum in componendo. |
La seconde question est celle-ci.
A supposer que les genres soient principes des choses, les principes sont-ils
les universels qui sont dits des individus, les espèces les plus spécialisées,
qu'il appelle genres d'après la coutume des Platoniciens, parce qu’ils
contiennent plusieurs individus comme les genres contiennent plusieurs
espèces? ou bien les principes sont-ils plutôt les universels premiers les
plus généraux? Par exemple, lequel est davantage principe, l'animal ou
l'homme? Celui-ci est principe d'après les Platoniciens, et possède une
existence plus réelle que celle des singuliers. Ce qui soulève ce doute,
c'est la double division de la raison : l'une selon laquelle nous divisons
le genre en espèces; l'autre selon laquelle nous regroupons les espèces dans
leurs genres. Il semble que toujours ce qui est le terme ultime de la
division est premier principe et élément dans la composition. |
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[81923]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 3 Deinde cum dicit maxime vero quaerit de principiis
ex parte separationis: et movet quatuor quaestiones, quarum prima est, cum
primi naturales posuerint solum causam materialem, utrum aliquid aliud
praeter materiam sit causa secundum se, aut non. |
Ensuite où il dit : Une autre question, etc., il
s'interroge sur les principes, du côté de la séparation de la matière. Il
soulève quatre questions, dont voici la première. Puisque les premiers
physiciens n'ont posé que la cause matérielle, y a-t-il ou non quelque chose, en dehors de la
matière, qui serait véritablement cause par soi? |
[81923]
Il enquête ici pour
savoir si des entités séparées sont les principes des choses et pose pour
cela 4 questions des lors que les 1es philosophes de la nature établissent
seulement une cause matérielle, la première question est de savoir si a cote
de la matière il y a autre chose qui est une cause au sens propre ou pas. |
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[81924] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 4 Secunda quaestio est, supposito quod aliquid praeter
materiam sit causa, utrum illud sit separabile a materia, sicut posuit Plato,
aut sicut posuit Pythagoras. |
La seconde question est celle-ci.
A supposer qu’il y ait, en plus de la matière, une véritable cause, cette
cause est-elle séparable de la matière selon la conception de Platon ou
conformément à la pensée de Pythagore? |
[81924]
et certifier qu’il y a
d’autres causes outre la matière, la deuxième question est de savoir si elles
peuvent être séparées de la matière comme établi par Platon et Pythagore. |
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[81925]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 5 Tertia quaestio est, si est aliquid separabile a
materia, utrum sit unum tantum, sicut posuit Anaxagoras, aut plura numero sicut
posuit Plato et ipse Aristoteles. |
Voici la troisième question. S'il
existe quelque chose de séparable de la matière, ce quelque chose est-il un,
comme l'a pensé Anaxagore, ou est-il plusieurs en nombre, comme l'ont
enseigné Platon et Aristote lui-même? |
[81925]
et s’il y a quelque
chose séparable de la matière, la question est de savoir si c’est une chose
simple comme le proclamait Anaxagore ou beaucoup comme Platon et Aristote lui
même le proclamait. |
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[81926] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 6 Quarta quaestio est, utrum aliquid sit praeter
synolon, id est simul totum, aut nihil; aut in quibusdam sit aliquid, et
in quibusdam non: et qualia sint in quibus sunt et qualia in quibus non.
Exponit autem quid sit synolon vel simul totum, scilicet quando praedicatur
aliquid de materia. Ad cuius intellectum considerandum est quod Plato posuit
hominem et equum et ea quae sic praedicantur, esse quasdam formas separatas.
Per hoc autem homo praedicatur de Socrate vel Platone, quod materia
sensibilis participat formam separatam. Socrates ergo vel Plato dicitur
synolon vel simul totum, quia constituitur per hoc quod materia participat
formam separatam. Et est quasi quoddam praedicatum de materia. Quaerit ergo
philosophus hic utrum quod quid est individui, sit aliquid aliud praeter
ipsum individuum, vel non: aut etiam in quibusdam est aliud et in quibusdam
non aliud. Quam quidem quaestionem philosophus determinabit in septimo. |
Voici la quatrième question. Y
a-t-il quelque chose ou non en dehors du synolon,
c'est-à-dire du tout simultané? Y a-t-il quelque chose de séparé pour
certains êtres et non pour d'autres? Quels sont les êtres qui n'ont rien de
séparé et ceux qui ont quelque chose de séparé? Il expose ce qu’est le synolon ou le tout simultané :
c'est lorsque quelque chose est attribué à la matière. Pour comprendre cela,
il faut considérer que Platon a affirmé que l’homme et le cheval et tous les
attributs de ce genre étaient des formes séparées. Si l’homme est attribué à
Socrate et à Platon, c'est parce que la matière sensible participe de la
forme séparée. Ainsi, Socrate ou Platon est appelé synolon ou tout simultané, parce qu'il est constitué par le fait
que la matière participe de la forme séparée. Et cette forme séparée est
comme un prédicat[34] de la matière. Voilà pourquoi le Philosophe se demande si, oui ou
non, l'essence de l'individu est quelque chose de séparé de l'individu
lui-même; ou si elle est séparée dans certains individus et pas dans
d’autres. Le Philosophe répondra à cette question au livre VII. |
[81926]
La quatrième question
est de savoir s’il y a quelque chose au delà du "synolon" (?)
c'est-à-dire le tout concret ou rien, ou s’il a quelque chose dans certains
cas et pas dans d’autres, et de quelles choses il s’agit dans chacun des cas.
Et il explique ce qu’est un synolon ou un tout concret: il s’agit de la
matière quand quelque chose en est issu. Maintenant afin de comprendre ceci
nous devons noter que Platon proclamait que l’homme et le cheval sont des
formes séparées. Dès lors que Socrate ou Platon appelaient un synolon, ou
tout concret parce que chacun est constitue d’un résultat de matière
participant a une forme séparée. De la, le philosophe demande ici si la
consistance de la chose individuelle est quelque chose d’autre en plus de la
chose individuelle qu’elle même ou pas, ou encore si c’est quelque chose
d’autre dans le cas de certaines choses et pas dans d’autres, le philosophe
répondra à cette question dans le livre 7 (Voir n° 356). |
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[81927]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 7 Deinde cum dicit amplius autem movet quaestiones
circa modum existendi principiorum. Et quia ens dividitur per unum et multa,
per actum et potentiam, primo quaerit quomodo sint principia secundum
unitatem et multitudinem. Secundo quomodo sint secundum actum et potentiam,
ibi, et potestate aut actu. Circa primum movet quatuor quaestiones: quarum
prima est, utrum principia sint determinata secundum numerum, aut secundum
speciem. Puta quia dicimus tria esse principia naturae. Potest autem intelligi,
vel quia sunt determinata secundum numerum, ita scilicet quod sola una numero
forma sit principium naturae, et sola una numero materia et privatio. Et
potest intelligi quod sit determinata secundum speciem, ita, scilicet, quod
sint multa principia materialia quae conveniant in specie materialis
principii, et sic de aliis. Et quia quidam philosophorum assignabant causas
formales, sicut Platonici, quidam autem solas materiales, sicut antiqui
naturales, addit quod ista quaestio habet locum in rationibus, idest
in causis formalibus, et in subiecto, idest in causis materialibus. |
Ensuite, où il dit : Ensuite, les principes, etc., il pose
les questions concernant la manière d'exister des principes. Et parce que
l'être se divise par l'un et le multiple, par l'acte et la puissance, il
recherche tout d'abord comment existent les principes d'après la division de
l'unité et de la multitude. En second, il se demande comment ils existent
d'après la division de l'acte et de la puissance, où il dit : Sont-ils en puissance, etc. Dans sa
première recherche, il pose quatre questions. Voici la première :
doit-on déterminer les principes selon le nombre, ou selon l'espèce ? Voici
un exemple : parce que nous disons qu'il y a trois principes de la
nature, on peut comprendre par là que le nombre des principes est déterminé
de telle sorte que, numériquement, une seule forme, une seule matière et une
seule privation seraient principes de la nature; ou bien, on peut comprendre
que le nombre des principes est déterminé en espèce, de telle sorte qu'il y
ait une multitude de principes matériels réunis dans l'espèce du principe
matériel, et de même pour les autres principes. Et parce que certains
philosophes, comme les Platoniciens, ont posé des causes formelles, et que
certains autres, comme les premiers physiciens, n'ont parlé que des causes
matérielles, il ajoute que cette question surgit dans les
« raisons », c’est-à-dire les causes formelles, et dans le
« sujet », c’est-à-dire les causes matérielles. |
[81927]
Plus loin, nous devons
enquêter Ici il soulève les
questions sur la façon dont existent les principes; et à partir du moment ou
l'être est divisé par un et beaucoup et par l'action et la potentialité, il
se demande d abord si ces principes sont uniques ou multiples et en second
(4) si ils sont réels ou potentiels. A nouveau nous devons enquêter. En fonction du
premier, il pose 4 questions: 1° La première est si
les principes des choses sont limités en nombre ou en sortes; comme on dit
par exemple: qu'il y a trois principes de nature. Maintenant, le constat
qu'ils sont limités en nombre peut signifier que la nature est numériquement
une force simple, une matière simple et une spécificité. Et la constatation
qu'ils sont limités en espèce peut signifier qu'il y a beaucoup de principes
qui ont en commun la nature spécifique des principes matériels et ainsi de
suite pour le reste. Et dès lors que certains philosophe comme les
platoniciens attribuent seulement des causes formelles aux choses tandis que
d'autres comme les anciens philosophes naturels attribuent seulement des
causes matérielles aux choses ; il ajoute que cette question est à la fois
applicable aux structures intelligibles et au sujet sous jacent (causes
matérielles). |
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[81928] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 3 n. 8 Secunda quaestio est, utrum corruptibilium et
incorruptibilium sint eadem principia aut diversa. Et si sint diversa, utrum
omnia sint incorruptibilia, vel corruptibilium principia sint corruptibilia
et incorruptibilium incorruptibilia. |
Voici la seconde question. Les
êtres corruptibles et incorruptibles ont-ils les mêmes principes ou des
principes divers? Et si ce sont des principes différents, sont-ils tous
incorruptibles, ou les principes des choses corruptibles sont-ils corruptibles
et les principes des êtres incorruptibles sont-ils incorruptibles? |
[81928]
La seconde question
est de savoir si les principes des choses corruptibles ou incorruptibles sont
les mêmes ou pas. Et s'ils sont différents, si tous sont incorruptibles ou si
les principes des choses corruptibles sont corruptibles et ceux des choses
incorruptibles sont incorruptibles. |
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[81929]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 9 Tertia quaestio est, utrum unum et ens significent
ipsam substantiam rerum et non aliquid aliud additum supra substantiam rerum,
sicut dicebant Pythagorici et Platonici, vel non significent ipsam
substantiam rerum, sed sit aliquid aliud subiectum unitati et entitati,
scilicet ignis aut aer, aut aliquid aliud huiusmodi, ut antiqui naturales
posuerunt. Hanc autem quaestionem dicit esse difficillimam et maxime
dubitabilem, quia ex ista quaestione dependet tota opinio Platonis et
Pythagorae, qui ponebant numeros esse substantiam rerum. |
Voici la troisième question. L'être
et l'un signifient-ils la substance même des choses et non autre chose qui
s’ajoute à la substance des choses, comme le disaient les Pythagoriciens et
les Platoniciens; ou bien ne signifient-ils pas la substance même des choses
et y a-t-il autre chose qui soit le sujet de l’un et de l’être, tel que le
feu ou l’air, ou quelque chose du genre, comme l’ont pensé les anciens
physiciens? Et il dit que cotte question est la plus difficile et la plus
sujette au doute, parce que de cette question dépend toute la théorie de
Platon et de Pythagore, qui posaient que les nombres étaient la substance des
choses. |
[81929]
Ou alors sont-ils
seulement des principes qui agissent d’une certaine autre manière que par le
mouvement comme le revendiquait Platon, a savoir que les choses sensées sont
provoquées par des quantités immatérielles par une certaine participation à
ceux-ci. De plus il ajoute que ces questions ont été posées par ce quelles
représentent la plus grande difficulté, comme l’établit clairement la manière
avec la quelle les philosophes ne sont pas d’accord à leur sujet. Et en
addition à ceux-ci (5) |
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[81930] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 10 Quarta quaestio est, utrum principia rerum sint
sicut quaedam universalia, vel sicut aliqua singularia, idest utrum ea
quae ponuntur esse principia habeant rationem principii secundum rationem
universalem, vel secundum quod unumquodque eorum est aliquid et singulare. |
La quatrième question veut savoir
si les principes des choses sont à la manière des universels ou à la manière
des singuliers ou, plus précisément, elle veut savoir si ce qui est posé
comme principe a raison de principe à titre d’universel, ou bien en tant que
chaque principe est une réalité particularisée et un singulier. |
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[81931]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 11 Deinde cum dicit et potestate quaerit utrum
principia sint secundum potentiam vel secundum actum. Et haec quaestio maxime
videtur pertinere ad principia materialia. Potest enim esse dubitatio, utrum
primum materiale principium sit aliquod corpus in actu, ut ignis aut aer, ut
antiqui naturales posuerunt, aut aliquid existens in potentia tantum, ut
Plato posuit. Et quia motus est actus existentis in potentia, et est
quodammodo medium inter potentiam et actum, ideo adiungit aliam quaestionem,
utrum principia sint causae rerum solum secundum motum, sicut naturales
posuerunt sola principia motus, vel materialia, vel efficientia: vel etiam
sint principia aliter quam per motum, sicut Plato posuit per quamdam
participationem huius sensibilia ab immaterialibus causari. Has autem
quaestiones ideo se movisse dicit, quia magnam dubitationem habent, ut patet
ex discordia philosophorum circa eas. |
Ensuite, où il dit : Sont-ils en puissance, il se demande
si les principes se tiennent du côté de la puissance ou du côté de l'acte. Et
cette question semble concerner principalement les principes matériels. Il
peut en effet y avoir doute si le premier principe matériel est un corps en
acte, comme le feu ou l'air, comme l'ont affirmé les premiers physiciens, ou
s’il est quelque chose qui n'existe qu’en puissance, comme l'a affirmé
Platon. Et parce que le mouvement est l'acte de ce qui est en puissance et
est, d'une certaine manière, un intermédiaire entre la puissance et l’acte,
il ajoute une autre question : les principes sont-ils causes des choses
uniquement par le mouvement, comme l'ont cru les physiciens qui n’ont admis
que les principes du mouvement, soit matériels soit efficients, ou bien,
peut-il y avoir des principes qui le sont autrement que par le mouvement,
comme l’a pensé Platon en supposant que les êtres immatériels causaient les
êtres sensibles par participation. Et il dit qu’il est poussé à poser ces
questions parce qu’elles comportent une grande part d’incertitude, comme le manifeste
le désaccord des philosophes. |
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[81932] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 12 Deinde cum dicit adhuc autem movet quaestiones
pertinentes ad mathematica, quae quidem principia rerum ponuntur: et movet
duas quaestiones. Quarum prima est, utrum numeri et longitudines et figurae
et puncta sint quaedam substantiae, ut Pythagorici vel Platonici posuerunt;
vel non, sicut posuerunt naturales. |
Ensuite, où il dit : Ensuite, les nombres, etc., il soulève
des questions qui portent sur les êtres mathématiques, que certains ont posés
comme principes des choses. Il pose deux questions. La première demande si
les nombres, les longueurs, les figures et les points sont des substances,
comme l'ont pensé les Pythagoriciens et les Platoniciens, ou s'ils n’en sont
pas, comme l'ont voulu les physiciens. |
[81932]
il soulève ici des
questions concernant des objets des mathématiques qui sont positionnés comme
les principes des choses. Il soulève 2 questions : 1.
Savoir si les nombres, longueurs, chiffres et points
sont quelconques substances comme établit par les pythagoriciens ou les
platonistes ou s’ils ne sont pas comme prétendent les philosophes de la
nature. |
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[81933]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 13 Secunda quaestio est, si sunt substantiae, utrum
sint separatae a sensibilibus, ut posuerunt Platonici, aut in sensibilibus,
ut Pythagorici. |
Voici la seconde question :
si les êtres mathématiques sont des substances, sont-ils séparés des
sensibles, ainsi que l'ont professé les Platoniciens, ou existent-ils dans
les sensibles, comme l'affirment les Pythagoriciens? |
[81933]
Et s’ils sont des
substances 2.
Savoir s’ils sont séparés des choses sensées comme
le prétend Platon ou existent dans les choses sensées comme le prétend
Pythagore. |
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[81934] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 3 n. 14 Moventur autem quaestiones istae tamquam disputandae
infra et determinandae: quia in his non solum difficile est veritatem inquirere,
sed etiam non est facile bene dubitare de eis, inveniendo scilicet probabiles
rationes dubitationis. |
Il remue toutes ces questions pour
les discuter et les résoudre plus loin. Car dans ces questions, il est non
seulement difficile de rechercher la vérité, mais il n'est même pas facile de
cerner et situer correctement le doute en découvrant les raisons probables
qu'on a de douter[35]. |
[81934]
Maintenant ces
questions ont été posées en tant que problèmes qui doivent être débattu et
établi ci-dessous car dans ces matières il n’est pas seulement difficile de
découvrir la vérité mais il n’est même pas facile, de débattre de la manière
de la façon adéquate en trouvant des arguments pour chaque coté de la
question. |
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Leçon 4, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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D’abord, comme nous nous le sommes
demandé en commençant, appartient-il à une seule science ou à plusieurs,
d’examiner toutes les espèces de causes ? Mais comment appartiendrait-il
à une seule science de connaître des principes qui ne sont pas contraires les
uns aux autres ? Et de plus, il y a un grand nombre d’objets où ces
principes ne se trouvent pas tous réunis. Comment, par exemple, serait-il
possible de rechercher la cause du mouvement ou le principe du bien dans ce
qui est immobile ? En effet, tout ce qui est bien en soi et par sa
nature est un but, et par cela même une cause, puisque c’est en vue de ce
bien que se produisent, qu’existent les autres choses. Un but, ce en vue de
quoi, est nécessairement but de quelque action : or, il n’y a point
d’action sans mouvement ; de sorte que dans les choses immobiles on ne
peut admettre ni l’existence de ce principe du mouvement, ni celle du bien en
soi. Aussi ne démontre-t-on rien dans les sciences mathématiques au moyen de
la cause du mouvement. On ne s’y occupe pas davantage du mieux et du
pire ; et même aucun mathématicien ne tient compte de ces principes.
C’est pour ce motif que quelques sophistes, Aristippe par exemple, repoussaient
ignominieusement les sciences mathématiques. Dans tous les arts,
disaient-ils, même dans les arts manuels, dans celui du maçon, du cordonnier,
on s’occupe sans cesse du mieux et du pire ; tandis que les
mathématiques ne font jamais mention du bien ni du mal. Mais s’il y a plusieurs sciences des
causes, si chacune d’elles s’occupe de principes différents, laquelle de
toutes ces sciences sera celle que nous cherchons ; ou, parmi les hommes
qui les posséderont, lequel connaîtra le mieux l’objet de nos recherches ?
Il est possible qu’un seul objet réunisse toutes ces espèces de causes.
Ainsi, dans une maison, le principe du mouvement, c’est l’art et
l’ouvrier ; la cause finale, c’est l’œuvre ; la matière, la terre
et les pierres ; le plan est la forme. Il convient donc, d’après la
définition que nous avons assignée précédemment à la philosophie, de donner
ce nom à chacune des sciences qui s’occupent de ces causes. La science par
excellence, celle qui dominera toutes les autres, à laquelle les autres
sciences devront céder en esclaves, c’est assurément celle qui s’occupe du
but et du bien ; car tout le reste n’existe qu’en vue du bien. Mais la
science des causes premières, celle que nous avons définie la science de ce
qu’il y a de plus scientifique, ce sera la science de l’essence. On peut, en
effet, connaître la même chose de bien des manières; mais ceux qui
connaissent un objet par ce qu’il est, connaissent mieux que ceux qui le
connaissent par ce qu’il n’est pas. Parmi les premiers même nous distinguons
des degrés de connaissance : ceux-là en ont la science la plus parfaite,
qui connaissent, non point sa quantité, ses qualités, ses modifications, ses
actes, mais son essence. Il en est de même aussi de toutes les choses dont il
y a démonstration. Nous croyons en avoir la connaissance lorsque nous savons
ce en quoi elles consistent : Qu’est-ce,
par exemple, que construire un carré équivalent à un rectangle donné ?
C’est trouver la moyenne proportionnelle entre les deux côtés du rectangle.
Et de même pour tous les autres cas. Pour la production, au contraire, pour
l’action, pour toute espèce de changement, nous croyons avoir la science,
lorsque nous connaissons le principe du mouvement, lequel est différent de la
cause finale, et en est précisément l’opposé. Il paraîtrait donc d’après cela
que ce sont des sciences différentes qui doivent examiner chacune de ces
causes. |
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Lectio
4 |
Leçon 4, Commentaire de
saint Thomas [Une seule science étudie-t-elle tous les genres de causes?]
(Traduction Georges Comeau, 2011)
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[81935] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 1 Postquam philosophus movit quaestiones, quae faciunt
dubitationem in ista scientia, hic incipit de eis disputare; et dividitur in
tres partes. In prima disputat de quaestionibus pertinentibus ad considerationem
huius scientiae. In secunda de quaestionibus pertinentibus ad substantias,
ibi, amplius autem utrum sensibiles substantiae et cetera. In tertia parte de
quaestionibus pertinentibus ad principia substantiarum, ibi, et de principiis
utrum oporteat genera et elementa et cetera. Circa primum tria facit. Primo
enim disputat de consideratione huius scientiae quantum ad causas per quas
demonstratur. Secundo quantum ad prima demonstrationis principia, ibi, at
vero de principiis demonstrationis et cetera. Tertio quantum ad ipsas
substantias, ibi, totaliter quae substantiarum utrum una est et cetera. Circa
primum duo facit. Primo enim resumit quaestionem de qua disputare intendit,
concludens ex ipso enumerationis ordine, quod primo disputandum est de istis,
de quibus primum dictum est in enumeratione quaestionum, utrum scilicet ad
unam scientiam vel ad plures pertineat speculari omnia genera causarum; ut
sic ordo disputationis ordini quaestionum motarum respondeat. |
Après avoir soulevé
les questions qui font l’objet de doutes dans cette science, le Philosophe
commence à les discuter; cette étude se divise en trois parties. Dans la
première, il discute les questions qui appartiennent à l’étude de cette
science. Dans la deuxième, il traite des questions qui concernent les
substances, où il dit : De plus,
ne faut-il admettre, etc. (leçon VII). Dans la troisième, il traite des
questions qui concernent les principes des substances, où il dit : Les difficultés relatives aux principes,
etc. (leçon VIII). Il traite la première partie en trois points. En premier,
il discute en effet l’étude de cette science sous l’aspect des causes par
lesquelles elle démontre. En deuxième, il la discute pour ce qui est des
premiers principes de la démonstration, où il dit : Ce n’est pas tout, etc. (leçon V). En troisième, il le fait en ce
qui concerne les substances elles-mêmes, où il dit : Enfin, y a-t-il une seule science,
etc. (leçon VI). Il traite le premier point en deux parties. En effet, il
reprend en premier la première question qu’il a l’intention de discuter, en
concluant à partir de l’ordre de l’énumération donnée qu’il faut discuter en
premier celle qui a été mentionnée en premier dans l’énumération des
questions : appartient-il à une seule science, ou à plusieurs, d’étudier
tous les genres de causes? Ainsi, l’ordre dans lequel les questions sont
discutées correspond à l’ordre dans lequel elles ont été soulevées. |
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[81936]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 2 Secundo ibi unius enim ponit rationes ad quaestionem;
et circa hoc tria facit. Primo enim ponit rationem ad ostendendum, quod
considerare omnia genera causarum non pertineat ad unam scientiam. Secundo movet alteram quaestionem: supposito quod ad
diversas scientias pertineat diversa genera causarum considerare, cuius
causae consideratio pertinet ad philosophum primum. Et disputat ad diversas quaestionis partes; et hoc,
ibi, at vero si scientiae causarum sunt plures et cetera. Tertio ex hac
disputatione secunda concludit conclusionem primarum rationum, ibi,
quapropter videtur alterius esse scientiae et cetera. Circa primum ponit duas
rationes; dicens, quod cum unius scientiae sit considerare contraria, quomodo
erit unius scientiae considerare principia, cum non sint contraria? Quae
quidem ratio si secundum superficiem consideretur, nullius videtur esse
momenti. Videtur enim procedere ex destructione antecedentis, ac si sic
argumentaretur: si principia sunt contraria, sunt unius scientiae: ergo, si
non sunt contraria, non sunt unius scientiae. |
Deuxièmement, où il
dit : Mais comment
appartiendrait-il, etc., il présente des arguments sur la question; et il
le fait en trois parties. En premier, il avance un argument visant à montrer
que l’étude de tous les genres de causes n’appartient pas à une seule science.
En deuxième, il soulève une autre question : à supposer que l’étude des
divers genres de causes appartient à des sciences différentes, quelle est la
cause dont l’étude appartient à la philosophie première? Et il argumente en
faveur des divers points de vue, où il dit : Mais s’il y a plusieurs sciences des causes, etc. En troisième, à
partir de cette deuxième discussion, il tire la conclusion des premiers
arguments, où il dit : Il
paraîtrait donc d’après cela, etc. Dans la première partie, il donne deux
arguments. Il pose cette question : puisqu’il appartient à la même
science d’étudier les contraires, comment la même science étudiera-t-elle des
principes alors qu’ils ne sont pas contraires? Mais cet argument, si on le
considère de façon superficielle, semble sans valeur. Il semble procéder en
effet par négation de l’antécédent, comme si l’argumentation était la
suivante : si des principes sont contraires, ils relèvent de la même
science; donc, s’ils ne sont pas contraires, ils ne relèvent pas de la même
science. |
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[81937] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 3 Posset ergo dici, quod philosophus in his
disputationibus non solum probabilibus rationibus utitur, sed etiam interdum sophisticis,
ponens rationes quae ab aliis inducebantur. Sed non videtur esse rationabile,
quod in tanta re tantus philosophus tam frivolam et parum apparentem rationem
induxisset. Unde aliter dicendum est, quod si quis recte consideret naturam
diversorum, quae ad eamdem scientiam pertinent, quaedam pertinent ad unam
scientiam secundum sui diversitatem, quaedam vero secundum quod reducuntur ad
aliquod unum. Multa quidem igitur
alia diversa inveniuntur pertinere ad unam scientiam, secundum quod
reducuntur ad aliquod unum; puta, ut ad unum totum, vel ad unam causam, vel
ad unum subiectum. Sed contraria et quaelibet opposita pertinent ad unam
scientiam secundum se ipsa, eo quod unum est ratio cognoscendi alterum. Et ex
hoc efficitur ista propositio probabilis, quod omnia diversa, quae sunt
contraria, pertineant ad unam scientiam. Unde sequeretur, si principia sunt diversa et non
sunt contraria, quod non pertineant ad unam scientiam. |
On pourrait donc
dire que le Philosophe, dans ses discussions, ne recourt pas seulement à des
arguments probables, mais aussi parfois à des arguments sophistiques, en
présentant des arguments qui ont été formulés par d’autres. Mais il ne semble
pas raisonnable que pour un sujet si important, un si grand philosophe ait eu
recours à un argument si frivole et peu évident. Donc, il faut plutôt dire
que si on examine bien la nature de choses diverses qui relèvent de la même
science, certaines relèvent d’une seule science selon leur diversité, et
d’autres selon qu’elles se ramènent à quelque chose d’unique. On constate en
effet que beaucoup d’autres choses diverses relèvent d’une seule science en
tant qu’elles se ramènent à quelque unité, par exemple à un tout unique, ou à
une seule cause, ou à un seul sujet. Mais les contraires et n’importe quels
opposés relèvent d’une seule science en tant que tels, du fait que l’un est
la raison de connaître l’autre. Et voilà ce qui rend probable la proposition
selon laquelle toutes les choses diverses qui sont contraires relèvent d’une
seule science; il s’ensuivrait donc, si des principes sont divers mais non
contraires, qu’ils ne relèvent pas d’une seule science. |
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[81938] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 4 Deinde cum dicit amplius autem secundam rationem
ponit, quae talis est. Diversorum pertinentium ad unam scientiam, quaecumque
scientia considerat unum considerat et aliud, ut patet in contrariis, quorum
diversitas secundum se pertinet ad unam scientiam non per reductionem ad
aliquid aliud unum: sed non quaecumque scientia considerat unam causam
considerat omnes causas: ergo consideratio omnium causarum non pertinet ad
unam scientiam. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Et de plus, il y a, il
donne le deuxième argument, que voici. Quand des choses diverses relèvent
d’une seule science, toute science qui étudie l’une étudie également l’autre,
comme il est évident pour les contraires, dont la diversité relève
essentiellement de la même science, mais non parce qu’ils se ramènent à une
autre réalité unique; mais toute science qui étudie une cause n’étudie pas
nécessairement toutes les causes; donc, l’étude de toutes les causes ne
relève pas d’une seule science. |
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[81939] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 5 Minorem probat per hoc, quod diversae scientiae sunt
de diversis entibus; et multa entia sunt, quibus non possunt attribui omnes
causae. Quod primo manifestat in causa, quae dicitur, unde principium motus:
non enim videtur, quod possit esse principium motus in rebus immobilibus.
Ponuntur autem quaedam entia immobilia, et praecipue secundum Platonicos
ponentes numeros et substantias paratas. Unde, si qua scientia de his
considerat, non potest considerare de causa quae est unde principium motus. |
Il prouve la mineure
comme suit : diverses sciences portent sur des êtres divers, et il
existe beaucoup d’êtres auxquels on ne peut pas attribuer toutes les causes.
Il manifeste cette vérité d’abord dans la cause appelée principe d’origine du
mouvement; en effet, il semble qu’il ne peut pas y avoir de principe du mouvement
dans les êtres immobiles. L’existence d’êtres immobiles est affirmée en
effet, et surtout par les Platoniciens, qui le font pour les nombres et les
substances séparées[36]. Alors, si une science traite de ces êtres, elle ne
peut pas étudier la cause qui est le principe d’origine du mouvement. |
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[81940] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 6 Secundo manifestat idem de causa finali, quae habet
rationem boni. Boni enim natura non videtur posse inveniri in rebus
immobilibus, si hoc concedatur, quod omne quod est bonum secundum se et
propter suam naturam, est finis. Et hoc modo causa est, inquantum propter
ipsam et causa eius omnia fiunt et sunt. Dicit autem, quod est bonum secundum
se et propter suam naturam, ad excludendum bonum utile, quod non dicitur de
fine, sed magis de eo quod est ad finem. Unde quae sic solum dicuntur bona
inquantum sunt utilia ad aliud, non sunt bona secundum se et propter suam
naturam. Sicut potio amara non est secundum se bona, sed solum secundum quod
ordinatur ad finem sanitatis, quae est secundum se bona: finis autem, et
cuius causa fit aliquid, videtur esse terminus alicuius actus: omnes autem
actiones videntur esse cum motu. Ergo videtur sequi, quod in rebus
immobilibus non possit esse hoc principium, scilicet causa finalis, quae
habet rationem boni. Et quia quae sunt per se existentia absque materia,
necesse est quod sint immobilia, ideo non videtur esse possibile, quod sit
aliquid autoagathon, idest per se bonum, ut Plato ponebat. Omnia enim
immaterialia et non participata vocabat per se existentia, sicut ideam
hominis vocabat hominem per se, quasi non participatum in materia. Unde et
per se bonum dicebat id quod est sua bonitas non participata, scilicet primum
principium omnium. |
En deuxième, il
manifeste la même chose pour la cause finale, qui a raison de bien. Il semble
en effet qu’on ne peut pas trouver la nature du bien dans les êtres
immobiles, si on admet que tout ce qui est bien en soi et de par sa nature
est une fin. Et une cause est de cette sorte en tant que c’est pour elle et
en vue d’elle que toutes choses viennent à l’être et existent. Cependant, il
dit ce qui est bien en soi et par sa
nature pour exclure le bien utile, car ce n’est pas la fin qui est
appelée utile, mais plutôt ce qui est en vue de la fin. Il s’ensuit que les
choses qui sont appelées biens seulement en tant qu’elles sont utiles à autre
chose ne sont pas bonnes en soi et de par leur nature. Ainsi, une potion
amère n’est pas bonne en soi, mais seulement en tant qu’elle est ordonnée à
la fin de la santé, qui est bonne en soi; or, la fin, en vue de laquelle on
fait quelque chose, semble être le terme d’un acte; cependant, toute action
se fait avec mouvement. Il semble donc s’ensuivre que dans les êtres
immobile, on ne peut pas trouver ce principe (la cause finale), qui a raison
de bien. Et parce que les êtres qui existent par soi sans matière sont
nécessairement immobiles, il ne semble pas possible qu’il existe un autoagathon, ou un bien en soi, comme
l’affirmait Platon. En effet, il appelait êtres en soi tous les êtres
immatériels et sans participation[37] : ainsi, il appelait homme en soi l’idée de
l’homme, qui n’est pas participé dans la matière. C’est pourquoi il appelait
aussi « bien en soi » ce qui est sa propre bonté sans
participation, c'est-à-dire le premier principe de toutes choses. |
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[81941] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 7 Et ad hanc rationem confirmandam inducit quoddam
signum. Ex hoc enim quod finis non potest esse in rebus immobilibus, videtur procedere
quod in scientiis mathematicis, quae abstrahunt a materia et motu, nihil
probatur per hanc causam, sicut probatur in scientia naturali, quae est de
rebus mobilibus, aliquid per rationem boni. Sicut cum assignamus causam quare
homo habet manus, quia per eas melius potest exequi conceptiones rationis. In
mathematicis autem nulla demonstratio fit hoc modo, quod hoc modo sit quia
melius est sic esse, aut deterius si ita non esset. Puta si diceretur quod
angulus in semicirculo est rectus, quia melius est quod sic sit quam quod sit
acutus vel obtusus. Et quia posset forte aliquis esse alius modus
demonstrandi per causam finalem, puta si diceretur, si finis erit, necesse
est id quod est ad finem praecedere: ideo subiungit, quod nullus omnino in
mathematicis facit mentionem alicuius talium pertinentium ad bonum vel ad
causam finalem. Propter quod quidam sophistae, ut Aristippus, qui fuit de
secta Epicureorum, omnino neglexit demonstrationes quae sunt per causas
finales, reputans eas viles ex hoc quod in artibus illiberalibus sive
mechanicis, ut in arte tectonica, idest aedificatoria, et coriaria,
omnium rationes assignantur ex hoc quod est aliquid melius vel deterius. In
mathematicis vero, quae sunt nobilissimae et certissimae scientiae, nulla fit
mentio de bonis et malis. |
Et il donne un signe
pour confirmer cet argument. En effet, le fait que les êtres immobiles ne
peuvent pas avoir de fin semble expliquer pourquoi, dans les sciences
mathématiques, qui font abstraction de la matière et du mouvement, rien n’est
prouvé par la cause finale, alors que dans la science naturelle, qui porte
sur les êtres mobiles, certaines choses sont prouvées par la raison du bien.
Ainsi, quand nous déterminons la cause pour laquelle l’homme a des mains,
c’est parce que grâce à elles, il peut mieux réaliser les conceptions de sa
raison. Mais en mathématiques, rien ne se démontre par le fait qu’il est
meilleur que les choses soient ainsi ou qu’il serait pire que les choses
soient autrement. Par exemple, on ne dit pas que l’angle inscrit dans un
demi-cercle est droit parce que c’est meilleur que si cet angle était aigu ou
obtus. Et parce que, peut-être, on pourrait trouver une autre voie de
démonstration à partir de la cause finale, si par exemple on disait que s’il
y a une fin, ce qui est en vue de la fin la précède, il ajoute donc qu’en
mathématiques, personne ne fait jamais mention de choses du genre qui se
rapportent au bien ou à la cause finale. Pour cette raison, certains
sophistes, comme Aristippe, qui appartenait à l’école des Épicuriens, a
absolument laissé de côté les démonstrations fondées sur les causes finales,
les considérant indignes[38] du fait que dans les arts non libéraux comme les
arts mécaniques, par exemple dans les métiers de la construction ou le
travail du cuir, la raison de tout est fondée sur ce qui est meilleur ou
pire. Mais dans les mathématiques, qui sont les plus nobles et les plus
certaines des sciences, il n’est aucunement question de bien ou de mal. |
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[81942] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 8 Deinde cum dicit at vero interponit aliam
quaestionem: et primo proponit eam. Et habet duas partes. Prima enim pars
quaestionis est. Si diversae causae considerentur a pluribus scientiis, ita
quod altera scientia sit alterius causae considerativa, quae illarum debet
dici scientia quae quaeritur? Idest philosophia prima? Utrum scilicet
illa quae considerat causam formalem, aut quae considerat causam finalem, vel
quae considerat aliquam aliarum? Secunda pars quaestionis est, si aliquae res
sint quae habeant plures causas, quis maxime cognoscit rem illam eorum qui
considerant illas causas? |
Puis lorsqu’il
dit : Mais s’il y a plusieurs
sciences, etc., il introduit une question intermédiaire; et d’abord il la
pose. Et elle a deux parties. En effet, la première partie de la question est
la suivante : si les causes diverses sont étudiées par plusieurs
sciences, de sorte qu’une science différente étudie une cause différente,
laquelle d’entre elles doit-on considérer comme la science que nous cherchons, c'est-à-dire la
philosophie première? Est-ce celle qui étudie la cause formelle, celle qui
étudie la cause finale, ou celle qui étudie l’une des autres causes? La
deuxième partie de la question est la suivante : s’il existe des choses
qui ont plusieurs causes, qui, parmi ceux qui étudient ces causes, aura la
meilleure connaissance de ces choses? |
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[81943] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 9 Secundo cum dicit contingit enim manifestat partem
secundam quaestionis per hoc, quod una et eadem res invenitur, quae habet
omnes modos causarum: sicut domus causa unde principium motus, est ars et
aedificator. Id vero cuius causa vel finis causa domus est opus, idest
usus eius, qui est habitatio. Causa vero sicut materia est terra, ex qua
fiunt lateres et lapides. Causa vero sicut species vel forma, est ipsa ratio
domus, quam artifex praeconceptam mente in materia ponit. |
Deuxièmement,
lorsqu’il dit : Il est possible
qu’un seul objet, etc., il répond à la deuxième partie de la question en
disant qu’on trouve une seule et même chose qui a tous les genres de causes;
par exemple, la cause d’origine, ou principe du mouvement de la maison, est
l’art et le constructeur. La cause en vue de quoi, ou cause finale de la
maison, c’est l’œuvre, c'est-à-dire
son utilisation, qui est le fait de l’habiter. La cause matérielle, c’est la
terre, qui sert à fabriquer les côtés, et les pierres. La cause de l’ordre de
l’espèce, ou la forme, c’est la notion même de maison, préconçue dans l’esprit
de l’artisan, que celui-ci réalise dans la matière. |
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[81944] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 10 Tertio ibi igitur ex reassumit quaestionem, scilicet
quam dictarum scientiarum possumus vocare sapientiam, secundum ea quae de sapientia
prius determinavimus in principio libri: utrum scilicet illam, quae
considerat causam formalem, vel quae considerat causam finalem, vel aliquam
aliarum causarum. Et ponit consequenter rationes ad singulas trium causarum:
dicens, quod ratio quaedam videtur de qualibet scientia, idest quae
est per quamcumque causam, quod appelletur nomine sapientiae. Et primo
quantum ad scientiam quae est per causam finalem. Dictum est enim in
principio libri, quod ista scientia, quae sapientia dicitur, est maxime principalis
et ordinativa aliarum, quasi subditarum. Sic igitur inquantum sapientia est
senior, idest prior ordine dignitatis, et principalior quadam auctoritate
ordinandi alias, quia non est iustum quod aliae scientiae contradicant ei,
sed ab ea accipiant sua principia, sicut ei servientes; videtur quod illa
scientia, quae est finis et boni, idest quae procedit per causam
finalem, sit digna nomine sapientiae. Et hoc ideo, quia omnia alia sunt
propter finem, unde finis est quodammodo causa omnium aliarum causarum. Et
sic scientia, quae procedit per causam finalem, est principalior. Cuius
signum est, quod artes illae, ad quas pertinent fines, principantur et
praecipiunt aliis artibus, sicut gubernatoria navifactivae. Unde, si
sapientia est principalis et praeceptiva respectu aliarum, maxime videtur
quod procedat per causam finalem. |
Troisièmement, où il
dit : Il convient donc, etc.,
il reprend la question, à savoir laquelle des sciences mentionnées nous
pouvons appeler sagesse, d’après ce que nous avons déjà établi au sujet de la
sagesse au début du livre[39] : est-ce celle qui étudie la cause formelle,
celle qui étudie la cause finale, ou celle qui étudie l’une des autres
causes? Et il donne ensuite des arguments en faveur de chacune des trois
causes, en disant qu’on voit des raisons pour chacune des sciences, c'est-à-dire de donner le nom de sagesse à
celle qui traite de n’importe quelle cause. Et en premier, il le fait pour la
science qui se sert de la cause finale. On a dit en effet au début du livre
que la science qui est appelée sagesse est la plus haute, qui commande aux
autres comme à des subordonnées. Ainsi donc, en autant que la sagesse est
plus haute, c'est-à-dire première par ordre de dignité et principale par
l’autorité qu’elle a de commander aux autres, car il n’est pas juste que les
autres sciences la contredisent, mais plutôt qu’elles en reçoivent leurs
principes comme ses servantes, il semble que la science qui s’occupe du but et du bien, c'est-à-dire qui se fonde sur la cause
finale, est digne du nom de sagesse. La raison en est que toutes les autres
sont en vue d’une fin, et la fin est donc, d’une certaine façon, la cause de
toutes les autres causes. Et ainsi, la science qui se fonde sur la cause
finale est la science principale. Un indice en est que les arts dont relèvent
les fins sont les supérieurs et les commandants des autres arts, comme le
pilotage par rapport à la construction navale. Alors, si la sagesse est la
science principale qui commande aux autres sciences, il semble qu’elle se
fonde d’abord et avant tout sur la cause finale. |
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[81945] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 11 Deinde cum dicit inquantum vero inducit rationem de
causa formali. Dictum est enim in prooemio libri, quod sapientia est primarum
causarum, et eius quod est maxime scibile, et quod est maxime certum. Et
secundum hoc videtur quod sit substantiae, idest per causam formalem:
quia inter diversos modos sciendi, magis dicimus scire illum qui scit aliquid
esse, quam qui scit aliquid non esse. Unde et in posterioribus philosophus
probat, quod demonstratio affirmativa est potior quam negativa. Inter eos
autem, qui sciunt aliquid affirmare, unum alio magis dicimus scire. Sed inter
omnes maxime dicimus scire illum, qui cognoscit quid est res, non autem qui
scit quanta est, vel qualis, et quid possit facere vel pati. Sic igitur in
cognoscendo ipsam rem absolute perfectissimum est scire quid est res, quod
est scire substantiam rei. Sed etiam in aliis cognoscendis, puta
proprietatibus rei, magis dicimus scire singula, de quibus sunt
demonstrationes, quando etiam de ipsis accidentibus vel proprietatibus scimus
quod quid est; quia quod quid est non solum invenitur in substantiis, sed
etiam in accidentibus. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais la science des causes
premières, etc., il présente un argument concernant la cause formelle. En
effet, il a été dit dans le prologue du traité que la sagesse porte sur les
causes premières, sur ce qui est le plus connaissable, sur ce qui est le plus
certain. Et à ce titre, il semble qu’elle est fondée sur la substance,
c'est-à-dire la cause formelle, car parmi les diverses manières de connaître,
on dit que celui qui sait qu’une chose existe connaît mieux que celui qui
sait qu’une chose n’existe pas. C’est pourquoi, dans la suite du présent
traité, le Philosophe prouve qu’une démonstration affirmative est plus
puissante qu’une démonstration négative. Or, parmi ceux qui savent quelque
chose d’affirmatif, nous disons que l’un connaît mieux que l’autre. Mais nous
disons qu’entre tous, celui qui a la meilleure connaissance est celui qui
connaît ce qu’est la chose, et non celui qui en connaît la quantité, la
qualité, et ce qu’elle peut faire ou subir. Ainsi donc, dans la connaissance
de cette chose, ce qui est absolument le plus parfait, c’est de savoir ce
qu’elle est, c'est-à-dire d’en connaître la substance. Mais même dans les
autres objets de connaissance, par exemple les propriétés de la chose, nous
disons que nous connaissons mieux tout objet de démonstration, quand, même pour
les accidents ou les propriétés, nous savons ce qu’ils sont; car le
ce-que-c’est ne se trouve pas seulement dans les substances, mais aussi dans
les accidents. |
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[81946] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 12 Et ponit exemplum de tetragonismo, idest quadratura
superficiei aeque distantium laterum non quadratae, quam quadrare dicimur,
cum invenimus quadratum ei aequale. Cum autem omnis superficies aeque
distantium laterum et rectorum angulorum ex duabus lineis contineatur, quae
rectum continent angulum, ita, quod totalis superficies nihil est aliud quam
ductus unius earum in alia, tunc invenimus quadratum aequale superficiei
praedictae, quando invenimus lineam quae sit media in proportione inter duas
lineas praedictas. Puta, si linea a, ad lineam b se habet sicut linea b ad
lineam c, quadratum lineae b est aequale superficiei, quae continetur in c et
a, ut probatur in sexto Euclidis. |
Et il donne
l’exemple du tétragonisme[40], c'est-à-dire la quadrature d’une surface non
carrée ayant des côtés de dimensions égales : nous disons que nous
faisons la quadrature d’une telle surface quand nous trouvons un carré qui y
est égale. Mais puisque toute surface ayant des côtés de dimensions égales et
des angles droits est contenue par deux lignes formant un angle droit, de
sorte que la surface totale n’est rien d’autre que le fait de tracer l’une
d’elles vers l’autres, nous trouvons un carré égal à la surface en question
lorsque nous trouvons une ligne qui est la moyenne proportionnelle entre les
deux lignes précédentes. Par exemple, si le rapport de la ligne A à la ligne
B est le même que le rapport de la ligne B à la ligne C, le carré de la ligne
B est égal à la surface contenue par les lignes C et A, comme il est prouvé
au livre VI d’Euclide. |
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[81947] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 13 Et apparet manifeste in numeris. Sex enim est medium
in proportione inter novem et quatuor. Novem enim se habet ad sex in
proportione sesquialtera, et similiter sex ad quatuor. Quadratum autem
senarii est trigintasex. Quod etiam perficitur ex ductu quaternarii in
novenarium. Quater enim novem sunt trigintasex. Et simile est in omnibus
aliis. |
Et cela est évident
pour les nombres. En effet, 6 est la moyenne proportionnelle entre 9 et
4 : 9 par rapport à 6 est dans la proportion d’une fois et demie, et
pareillement 6 par rapport à 4. Or, le carré de 6 est 36, nombre également
obtenu quand on trace une ligne de 4 sur une ligne de 9, car 4 fois 9 égale
36. Et il en va de même dans tous les autres cas. |
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[81948] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 14 Deinde ponit rationem de causa movente circa
generationes videmus enim quod circa generationes et actiones, et circa omnem
transmutationem maxime dicimur aliquid scire quando cognoscimus principium
motus, et quod motus nihil est aliud quam actus mobilis a movente, ut dicitur
in tertio physicorum. Praetermittit autem de causa materiali, quia illa
imperfectissime se habet ad hoc quod sit principium cognoscendi: non enim fit
cognitio per id quod est in potentia, sed per id quod est in actu, ut infra
in nono dicetur. |
Ensuite, il donne un
argument sur la cause motrice, qui concerne la génération. Nous voyons en
effet que, relativement aux générations et aux actions ainsi qu’à toute
transformation, on dit que nous avons la meilleure connaissance quand nous
connaissons le principe du mouvement, et que le mouvement n’est rien d’autre
que l’acte du mobile réalisé par le moteur, comme il est dit au livre III des
Physiques. Cependant, il omet la
cause matérielle parce qu’elle a une qualité très imparfaite en tant que
principe de connaissance : en effet, la connaissance n’est pas obtenue
par ce qui est en puissance, mais par ce qui est en acte, comme on le dire
plus loin, au livre IX. |
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[81949] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 15 His igitur positis ad secundam quaestionem
pertinentibus, inducit rationem ex eisdem rationibus supra positis ad primam quaestionem,
scilicet quod alterius scientiae sit considerare omnes istas causas, eo quod
in diversis rebus diversae causae videntur habere principalitatem, sicut in
mobilibus principium motus, in scibilibus quod quid est, finis autem in his
quae ordinantur ad finem. |
Alors, après avoir
établi ces points qui concernent la deuxième question, il avance un argument
qui s’appuie sur les mêmes arguments déjà proposés pour la première question,
à savoir qu’il appartient à des sciences diverses d’étudier toutes ces
causes, du fait que dans des domaines divers, des causes diverses semblent
prédominer : dans les mobiles, le principe du mouvement; dans les
connaissables, le ce-que-c’est; et la fin est principale dans les choses
ordonnées à une fin. |
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[81950] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 16 Hanc autem quaestionem Aristoteles in sequentibus
expresse solvere non invenitur: potest tamen eius solutio ex his quae ipse
inferius in diversis locis determinat, colligi. Determinat enim in quarto,
quod ista scientia considerat ens inquantum est ens; unde et eius est
considerare primas substantias, non autem scientiae naturalis, quia supra
substantiam mobilem sunt aliae substantiae. Omnis autem substantia vel est ens per seipsam, si
sit forma tantum; vel si sit composita ex materia et forma, est ens per suam
formam; unde inquantum haec scientia est considerativa entis, considerat
maxime causam formalem. Primae autem substantiae non cognoscuntur a nobis ut
sciamus de eis quod quid est, ut potest aliqualiter haberi ex his quae in
nono determinantur: et sic in earum cognitione non habet locum causa
formalis. Sed quamvis ipsae sint immobiles secundum seipsas, sunt tamen causa
motus aliorum per modum finis; et ideo ad hanc scientiam, inquantum est
considerativa primarum substantiarum, praecipue pertinet considerare causam
finalem, et etiam aliqualiter causam moventem. Causam autem materialem
secundum seipsam nullo modo, quia materia non convenienter causa est entis,
sed alicuius determinati generis, scilicet substantiae mobilis. Tales autem
causae pertinent ad considerationem particularium scientiarum, nisi forte
considerentur ab hac scientia inquantum continentur sub ente. Sic enim ad
omnia suam considerationem extendit. |
Mais on constate
qu’Aristote ne résoudra pas expressément cette question dans la suite de cet
ouvrage. On peut cependant en obtenir la solution à partir de ce qu’il dira
plus loin à divers endroits. Il établit en effet, au livre IV, que cette
science considère l’être en tant qu’être; c’est donc à elle, et non à la
science de la nature, qu’il appartient d’étudier les substances premières,
car au-dessus de la substance mobile, il existe d’autres substances. Mais
toute substance est un être en soi si elle est une forme seule, ou bien, si
elle est composée de matière et de forme, elle est un être par sa forme; il
s’ensuit que cette science, en tant qu’elle étudie l’être, est la principale
science qui étudie la cause formelle. Mais nous ne connaissons pas les
substances premières afin de savoir leur nature spécifique, comme on peut le
voir de quelque façon d’après ce qui est établi au livre IX; et ainsi, la
cause formelle n’intervient pas dans leur connaissance. Mais bien que ces
substances soient immobiles en elles-mêmes, elles sont causes du mouvement
des autres êtres à titre de fins; et c’est donc à cette science, en tant
qu’elle fait l’étude des substances premières, qu’il appartient
principalement d’étudier la cause finale, et aussi la cause motrice d’une
certaine façon. Quant à la cause matérielle, cette science ne l’étudie en
elle-même en aucune façon, car la matière n’est pas une cause convenable de
l’être, mais seulement d’un genre d’être déterminé, celui de la substance
mobile. De telles causes relèvent plutôt de l’étude de sciences
particulières, à moins peut-être que la métaphysique ne les étudie en tant
qu’elles sont contenues dans l’être; ainsi, en effet, son étude embrasse
tout. |
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[81951] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 4 n. 17 His autem visis, rationes inductas facile est
solvere. Primo enim nihil prohibet diversas causas ad hanc scientiam
pertinere unam existentem, licet non sint contraria, quia reducuntur ad unum,
scilicet ad ens commune, sicut dictum est. Similiter nihil prohibet, etsi non
quaelibet scientia consideret omnes causas, quin aliqua scientia possit
considerare omnes vel plures earum inquantum reducuntur ad aliquid unum. Sed
specialiter descendendo, dicendum est, quod nihil prohibet in immobilibus
considerari et principium motus, et finem sive bonum; in immobilibus inquam
quae sunt tamen moventia sicut sunt primae substantiae: in his autem quae
neque moventur nec movent, non est consideratio principii motus, nec finis
sub ratione finis motus, quamvis possit considerari finis sub ratione finis
alicuius operationis sine motu. Sicut si ponantur esse substantiae
intelligentes non moventes, ut Platonici posuerunt, nihilominus tamen
inquantum habent intellectum et voluntatem oportet ponere in eis finem et
bonum, quod est obiectum voluntatis. Mathematica autem non moventur, nec
movent, nec habent voluntatem. Unde in eis non consideratur bonum sub nomine
boni et finis. Consideratur tamen in eis id quod est bonum, scilicet esse et
quod quid est. Unde falsum est,
quod in mathematicis non sit bonum, sicut ipse infra in nono probat. |
Quand on a compris
cela, il est facile de répondre aux arguments proposés. Tout d’abord, rien
n’empêche que des causes diverses, même si elles ne sont pas contraires, relèvent
de cette science qui garde son unité, parce que ces causes se ramènent à une
chose unique, qui est l’être commun, comme on l’a dit. Rien n’empêche non
plus, même si toute science n’étudie pas toutes les causes, qu’il existe une
science qui peut étudier toutes les causes ou plusieurs d’entre elles, en
tant que ces causes se ramènent à quelque chose d’unique. Mais si on descend
aux cas particuliers, il faut dire que rien n’empêche, dans les êtres
immobiles, de considérer aussi le principe du mouvement et la fin ou le bien,
je veux dire les êtres immobiles qui sont pourtant moteurs de même qu’ils
sont des substances premières; mais dans les êtres qui ne sont pas mus ni ne
meuvent, on n’étudie pas le principe du mouvement, ni la fin à titre de terme
du mouvement, bien qu’on puisse y considérer la fin en tant que fin de
quelque opération sans mouvement. Par exemple, si on affirme, comme l’ont
fait les Platoniciens, qu’il existe des substances intelligentes non
motrices, il faut pourtant supposer en elles, en tant qu’elles ont
l’intelligence et la volonté, la fin et le bien, qui sont objets de la
volonté. Mais les êtres mathématiques ne sont pas mus ni ne meuvent, et n’ont
pas de volonté; c’est pourquoi on n’y considère pas le bien sous les
appellations de bien et de fin. On considère toutefois en eux ce qui est
bien, à savoir l’être et le ce-que-c’est; il est donc faux qu’en
mathématiques il n’y a pas de bien, comme Aristote le prouvera au livre IX. |
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[81952]
Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 4 n. 18 Ad quaestionem vero secundam iam patet responsio;
quia ad hanc scientiam pertinet consideratio trium causarum, de quibus
rationes inducit. |
Quant à la deuxième
question, sa réponse est maintenant évidente, car la science première étudie
à bon droit les trois causes au sujet desquelles il a apporté des arguments. |
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Leçon 5, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Ce n’est pas tout. Les principes de la
démonstration appartiennent-ils à une seule science ou à plusieurs ?
C’est encore là une question. J’appelle principe de la démonstration, ces
axiomes généraux sur lesquels tout le monde s’appuie pour démontrer ;
ceux-ci, par exemple : Il faut nécessairement affirmer ou nier une
chose ; Une chose ne peut pas être et n’être pas en même temps; et
toutes les autres propositions de ce genre. Hé bien, la science de ces
principes est-elle la même que celle de l’essence, ou en
diffère-t-elle ? Si elle en diffère, laquelle des deux
reconnaîtrons-nous pour celle que nous cherchons ? Les principes de la démonstration
n’appartiennent pas à une seule science, cela est évident : pourquoi la
géométrie s’arrogerait-elle, plutôt que toute autre science, le droit de
traiter de ces principes ? Si donc toute science quelconque a également
ce privilège, et si pourtant elles ne peuvent pas toutes en jouir, l’étude
des principes ne dépendra pas plus de la science qui connaît les essences,
que de toute autre. Et puis, comment y aurait-il une science des
principes ? Nous connaissons de prime abord ce qu’est chacun
d’eux ; aussi tous les arts les emploient-ils comme choses bien connues.
Tandis que s’il y avait une science démonstrative des principes, il faudrait
admettre l’existence d’un genre commun, objet de cette science ; il
faudrait d’un côté les accidents du genre, de l’autre des axiomes, car il est
impossible de tout démontrer. Toute démonstration doit partir d’un principe,
porter sur un objet, démontrer quelque chose de cet objet. Il s’ensuit que
tout ce qui se démontre pourrait se ramener à un genre unique. Et en effet,
toutes les sciences démonstratives se servent des axiomes. Or, si la science
des axiomes est une autre science que la science de l’essence, laquelle des
deux sera la science souveraine, la science première ? Les axiomes sont
ce qu’il y a de plus général ; ils sont les principes de toutes
choses : si donc ils ne font pas partie de la science du philosophe,
quel autre sera chargé de vérifier leur vérité ou leur fausseté ? |
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Lectio 5 |
Leçon 5, Commentaire de
saint Thomas [De quelle science relève l’étude des premiers principes?]
(Traduction Georges Comeau, 2011)
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Leçon 5
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[81953] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 5 n. 1 Postquam disputavit de prima quaestione quae erat de
consideratione causarum, hic intendit disputare de consideratione
principiorum demonstrationis, ad quam scientiam pertineat; et circa hoc tria
facit. Primo movet quaestionem. Secundo disputat ad unam partem, ibi, unius
igitur esse et cetera. Tertio disputat ad aliam partem, ibi, at vero si alia
et cetera. Dicit ergo primo, quod dubitatio est de principiis
demonstrationis, utrum considerare de his pertineat ad unam scientiam vel ad
plures. Et exponit quae sunt demonstrationis principia. Et dicit, quod sunt communes
conceptiones omnium ex quibus procedunt omnes demonstrationes, inquantum
scilicet singula principia propriarum conclusionum demonstratarum habent
firmitatem virtute principiorum communium. Et exemplificat de primis
principiis maxime sicut quod necesse est de unoquoque aut affirmare aut
negare. Et aliud principium est quod impossibile est idem simul esse et non
esse. Est ergo haec quaestio, utrum haec principia et similia pertineant ad
unam scientiam vel ad plures. Et si ad unam, utrum pertineant ad scientiam
quae est considerans substantiam, vel ad aliam. Et si ad aliam, quam earum
oportet nominare sapientiam vel philosophiam primam quam nunc quaerimus. |
Après avoir discuté
la première question, qui portait sur l’étude des causes, il se propose ici de
discuter de l’étude des principes de la démonstration : à quelle science
appartient-elle? Il traite ce sujet en trois parties. En premier, il pose la
question. En deuxième, il argumente contre une solution, où il dit : Les principes de la démonstration, etc.
En troisième, il argumente contre l’autre réponse, où il dit : Or, si la science des axiomes, etc. Il
dit donc en premier qu’on se demande, au sujet des principes de la
démonstration, si leur étude relève d’une seule science ou de plusieurs. Et
il explique ce que sont les principes de la démonstration : il dit que
ce sont des conceptions communes à tous, d’où procèdent toutes les
démonstrations, en tant que chaque principe des conclusions particulières
démontrées est solide parce qu’il s’appuie sur les principes communs. Et il
donne des exemples de premiers principes, et tout d’abord le fait que tout
énoncé doit être soit affirmé, soit nier. Un autre principe est qu’une chose
ne peut pas en même temps exister et ne pas exister. La question se pose donc
de savoir si ces principes et d’autres semblables relèvent d’une seule
science ou de plusieurs. S’ils relèvent d’une seule, celle-ci est-elle la
science qui étudie la substance, ou une autre science? S’ils relèvent d’une
autre, laquelle des deux faut-il désigner comme étant la sagesse ou la
philosophie première que nous cherchons actuellement? |
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[81954] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 5 n. 2 Deinde cum dicit unius igitur obiicit ad unam partem
quaestionis, scilicet ad ostendendum quod non est unius scientiae considerare
principia omnia, supple demonstrationis, et substantiam. Et ponit duas
rationes: quarum prima talis est. Cum omnes scientiae utantur praedictis
principiis demonstrationis; nulla ratio esse videtur quare magis pertineat ad
unam quam ad aliam: nec etiam videtur rationabile, quod eorum consideratio
pertineat ad omnes scientias, quia sic sequeretur quod idem tractaretur in
diversis scientiis, quod esset superfluum. Videtur igitur relinqui, quod
nulla scientia consideret de principiis istis: ergo per quam rationem non
pertinet ad aliquam aliarum scientiarum tradere cognitionem de huiusmodi
demonstrationis principiis, per eamdem rationem non pertinet ad scientiam
cuius est considerare de substantia. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Les principes de la
démonstration, etc., il réfute l’une des réponses à la question, en vue
de montrer qu’il n’appartient pas à une science unique d’étudier tous les
principes (on sous-entend : de la démonstration) ainsi que la substance.
Et il donne deux arguments, dont voici le premier. Puisque toutes les
sciences utilisent ces principes de la démonstration, on ne voit aucune
raison pour qu’ils relèvent davantage d’une science que d’une autre; il ne
semble pas raisonnable non plus que leur étude appartienne à toutes les
sciences, car il s’ensuivrait que diverses sciences traiteraient de la même
chose, ce qui serait superflu. Il reste donc, semble-t-il, qu’aucune science
n’étudie ces principes; donc, pour la même raison que la transmission de la
connaissance de ces principes de la démonstration n’appartient pas à l’une
des autres sciences, elle n’appartient pas non plus à la science qui étudie
la substance. |
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[81955] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 5 n. 3 Secunda ratio ponitur ibi simul autem, quae talis est.
Modus de quo est cognitio in scientiis est duplex. Unus modus secundum quod
de unoquoque cognoscitur quid est. Alius modus secundum quod cognitio per
demonstrationem acquiritur. Primo autem modo non pertinet ad aliquam
scientiam tradere cognitionem de principiis demonstrationis, quia talis
cognitio principiorum praesupponitur ante omnes scientias. Quod enim
unumquodque horum sit ens ex nunc novimus, idest statim a principio
cognoscimus quid significent haec principia, per quorum cognitionem statim
ipsa principia cognoscuntur. Et, quia talis cognitio principiorum inest nobis
statim a natura, concludit, quod omnes artes et scientiae, quae sunt de
quibusdam aliis cognitionibus, utuntur praedictis principiis tamquam
naturaliter notis. |
Il donne la deuxième
raison où il dit : Et puis,
comment y aurait-il, etc.; la voici. Il existe deux modes d’où vient la
connaissance dans les sciences. L’un est le mode par lequel nous connaissons
ce qu’est toute chose. L’autre mode est celui selon lequel la connaissance
est acquise par démonstration. Selon le premier mode, il n’appartient pas à
une science quelconque de transmettre la connaissance des principes de la
démonstration, car cette connaissance des principes est un présupposé de
toutes les sciences. En effet, l’existence de chacun d’eux nous est connue
dès maintenant; autrement dit, nous savons dès le point de départ ce que
signifient ces principes, qui sont connus d’une connaissance immédiate. Et
parce que cette connaissance des principes est en nous immédiatement par
nature, il conclut que tous les arts et les sciences, qui portent sur
d’autres connaissances, utilisent ces principes en tant que connus
naturellement. |
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[81956] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 5 n. 4 Similiter autem probatur, quod praedictorum
principiorum cognitio non traditur in aliqua scientia per demonstrationem;
quia si esset aliqua demonstratio de eis, oporteret tria tunc principia
considerari; scilicet genus subiectum, passiones, et dignitates. Et ad huius
manifestationem, subdit, quod impossibile est de omnibus esse
demonstrationem: non enim demonstrantur subiecta, sed de subiectis passiones.
De subiectis vero oportet praecognoscere an est et quid est, ut dicitur in
primo posteriorum. Et hoc ideo, quia necesse est demonstrationem esse ex
aliquibus, sicut ex principiis, quae sunt dignitates, et circa aliquod, quod
est subiectum, et aliquorum, quae sunt passiones. Ex hoc autem statim
manifestum est ex uno horum trium, quod dignitates non demonstrantur; quia
oporteret quod haberent aliquas dignitates priores, quod est impossibile.
Unde praetermisso hoc modo procedendi tamquam manifesto, procedit ex parte
subiecti. Cum enim una scientia sit unius generis subiecti, oporteret quod
illa scientia, quae demonstraret dignitates, haberet unum subiectum. Et sic
oporteret, quod omnium scientiarum demonstrativarum esset unum genus
subiectum, quia omnes scientiae demonstrativae utuntur huiusmodi
dignitatibus. |
Il est prouvé de
façon semblable que la connaissance de ces principes n’est transmise dans aucune
science par démonstration, car s’ils étaient démontrables, il faudrait alors
considérer trois principes : le genre sujet, les propriétés et les
sommités[41]. Et pour le faire bien voir, il ajoute qu’il est
impossible de tout démontrer : en effet, on ne démontre pas les sujets,
mais les propriétés des sujets. Pour ce qui est des sujets, il faut connaître
au préalable s’ils existent et ce qu’ils sont, comme il est dit au livre I
des Seconds analytiques. La raison
en est que la démonstration doit nécessairement venir de quelque chose, à
savoir les principes, qui sont des sommités, concerner quelque chose, qui est
le sujet, et arriver à quelque chose, à savoir les propriétés. À partir de
là, il est immédiatement évident que parmi ces trois, les sommités ne sont
pas démontrées, car il faudrait que d’autres sommités les précèdent, ce qui
est impossible. Alors, ayant omis ce mode de procéder en raison de son
évidence, il procède du côté du sujet. En effet, puisqu’une seule science
porte sur un seul genre de sujet, il faudrait que la science qui démontre les
sommités ait un seul sujet. Et ainsi, il faudrait que toutes les sciences
démonstratives aient un seul genre de sujet, car toutes les sciences
démonstratives utilisent de telles sommités. |
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[81957] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 5 n. 5 Deinde cum dicit at vero obiicit ad aliam partem. Si enim dicatur, quod alia scientia sit, quae est de
huiusmodi principiis, et alia, quae est de substantia, remanebit dubitatio
quae ipsarum sit principalior et prior. Ex una enim parte dignitates sunt
maxime universales, et principia omnium, quae traduntur in quibuscumque
scientiis. Et secundum hoc videtur quod scientia, quae est de huiusmodi
principiis, sit principalissima. Ex alia vero parte, cum substantia sit
primum et principale ens; manifestum est, quod prima philosophia est scientia
substantiae. Et si non est eadem scientia substantiae et dignitatum non erit
de facili dicere cuius alterius sit considerare veritatem et falsitatem circa
dignitates, si non est primi philosophi qui considerat substantiam. |
Puis lorsqu’il
dit : Or, si la science des
axiomes, etc., il argumente contre l’autre réponse. Si on disait en effet
que la science qui porte sur ces principes est autre que celle qui porte sur
la substance, un doute resterait : laquelle est principale et
supérieure? D’une part, en effet, les sommités sont absolument universelles;
elles sont les principes de tout ce qui est enseigné dans toute science. Il
semble ainsi que la science qui porte sur ces principes est la plus haute de
toutes. D’autre part, puisque la substance est l’être premier et principal,
il est manifeste que la philosophie première est la science de la substance.
Et si la science de la substance et celle des sommités n’est pas la même, il
ne sera pas facile de dire à quelle autre science il appartient de déterminer
la vérité et la fausseté de ces sommités, si cela n’appartient pas au
métaphysicien qui étudie la substance. |
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[81958] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 5 n. 6 Hanc autem quaestionem determinat philosophus in
quarto huius; et dicit, quod ad philosophum potius pertinet consideratio
dignitatum, inquantum ad ipsum pertinet consideratio entis in communi, ad
quod per se pertinent huiusmodi principia prima, ut maxime apparet in eo quod
est maxime primum principium, scilicet quod impossibile est idem esse et non
esse. Unde omnes scientiae particulares utuntur huiusmodi principiis sicut
utuntur ipso ente, quod tamen principaliter considerat philosophus primus. Et
per hoc solvitur ratio prima. Secunda autem ratio solvitur per hoc, quod
philosophus non considerat huiusmodi principia tamquam faciens ea scire
definiendo vel absolute demonstrando; sed solum elenchice, idest
contradicendo disputative negantibus ea, ut in quarto dicetur. |
Cependant, le
Philosophe résout cette question au livre IV, où il dit qu’il appartient
davantage au philosophe d’étudier les sommités, en tant qu’il lui appartient
d’étudier l’être en général, auquel ces premiers principes appartiennent
essentiellement, comme on le voit surtout dans celui des premiers principes
qui est suprême, à savoir qu’il est impossible qu’une même chose existe et
n’existe pas. C’est pourquoi toutes les sciences particulières utilisent ces
principes comme elles utilisent l’être même, dont toutefois l’étude
appartient au premier chef au métaphysicien. Et ainsi est résolu le premier
argument. Quant au deuxième argument, sa solution est que le philosophe
n’étudie pas ces principes de manière à les faire connaître en les définissant
ou en en faisant la démonstration absolue, mais seulement par réfutation,
c'est-à-dire en contredisant dans les discussions ceux qui les nient, comme
on le dira au livre IV. |
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Leçon 6, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Enfin, y a-t-il une seule science pour
toutes les essences, y en a-t-il plusieurs ? S’il y en a plusieurs, de
quelle essence traite la science qui nous occupe ? Qu’il n’y ait qu’une science
de toutes les essences, c’est ce qui n’est pas probable. Dans ce cas il y
aurait une seule science démonstrative de tous les accidents essentiels des
êtres, puisque toute science démonstrative soumet au contrôle de principes
communs tous les accidents essentiels d’un sujet donné. Il appartient donc à
la même science d’examiner d’après des principes communs seulement les
accidents essentiels d’un même genre. En effet, une science s’occupe de ce
qui est ; une autre science, soit qu’elle se confonde avec la précédente
ou s’en distingue, traite des causes de ce qui est. De sorte que ces deux
sciences, ou cette science unique, dans le cas où elles n’en font qu’une,
s’occuperont elles-mêmes des accidents du genre qui est leur objet. Mais, d’ailleurs, la science
n’embrasse-t-elle que les essences, ou bien porte-t-elle aussi sur leurs
accidents ? Par exemple, si nous considérons comme des
essences, les solides, les lignes, les plans, la science de ces essences
s’occupera-t-elle en même temps des accidents de chaque genre, accidents sur
lesquels portent les démonstrations mathématiques, ou bien sera-ce l’objet
d’une autre science ? S’il n’y a qu’une science unique, la science de
l’essence sera alors une science démonstrative : or, l’essence, à ce qu’il
semble, ne se démontre pas ; et s’il y a deux sciences différentes,
quelle est donc celle qui traitera des accidents de la substance ? C’est
une question dont la solution est des plus difficiles. |
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Lectio 6 |
Leçon 6, Commentaire de
saint Thomas [Toutes les substances sont-elles étudiées par une seule
science?] (Traduction Georges Comeau, 2011)
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Leçon 6
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[81959] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 6 n. 1 Postquam disputavit duas quaestiones pertinentes ad considerationem
huius scientiae, hic disputat tertiam, quae est de consideratione
substantiarum et accidentium. Et dividitur in partes duas, secundum quod
circa hoc duas quaestiones disputat. Secunda incipit ibi, amplius autem utrum
sensibiles substantiae et cetera. Circa primum tria facit. Primo movet
quaestionem, quae est, utrum omnium substantiarum sit una scientia, aut
plures scientiae considerent diversas substantias. |
Après avoir débattu
deux questions qui concernent l’étude de cette science, il débat maintenant
la troisième, qui porte sur l’étude des substances et des accidents. Et ce
point se divise en deux parties, du fait qu’à ce sujet il discute deux
questions. La deuxième partie commence où il dit : De plus, ne faut-il admettre, etc. (leçon VII). Il traite la
première partie en trois points. En premier, il pose la question, qui est de
savoir s’il existe une seule science de toutes les substances, ou si
plusieurs sciences étudient diverses substances. |
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[81960] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 6 n. 2 Secundo ibi siquidem ergo obiicit ad primam partem;
scilicet ad ostendendum quod una scientia sit de omnibus substantiis: quia si
non esset una de omnibus substantiis, non posset assignari, ut videtur, cuius
substantiae sit considerativa haec scientia, eo quod substantia, in quantum
substantia, est principaliter ens. Unde non videtur quod magis pertineat ad
considerationem principalis scientiae una substantia quam alia. |
En deuxième, où il
dit : S’il y en a plusieurs,
etc., il argumente contre la première solution, afin de montrer qu’il existe
une seule science de toutes les substances; car s’il n’existait pas une
science unique qui étudie toutes les substances, il semble qu’on ne pourrait
pas déterminer quelle substance étudie la métaphysique, du fait que la
substance en tant que substance est l’être à titre principal. Il ne semble
donc pas qu’une substance soit davantage qu’une autre l’objet d’étude de la
science principale. |
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[81961] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 6 n. 3 Tertio ibi unam vero obiicit in contrarium, dicens
quod non est rationabile ponere unam esse scientiam omnium substantiarum.
Sequeretur enim quod esset una scientia demonstrativa de omnibus per se
accidentibus. Et hoc ideo, quia omnis scientia demonstrativa aliquorum
accidentium, speculatur per se accidentia circa aliquod subiectum: et hoc ex
aliquibus conceptionibus communibus. Quia igitur scientia demonstrativa non
speculatur accidentia nisi circa subiectum aliquod, sequitur quod ad eamdem
scientiam pertineat considerare aliquod genus subiectum, ad quam pertineat
considerare per se accidentia illius generis, et e converso, dummodo
demonstratio fiat ex eisdem principiis. |
En troisième, où il
dit : Qu’il n’y ait qu’une
science, etc., il argumente en sens contraire, en disant qu’il n’est pas
raisonnable d’affirmer qu’il existe une seule science de toutes les
substances; il s’ensuivrait en effet qu’il existe une seule science
démonstrative portant sur toutes les propriétés essentielles. La raison en est
que toute science qui fait la démonstration de certains accidents examine les
accidents propres qui affectent un certain sujet, et ce, à partir de
conceptions générales. Alors, puisqu’une science démonstrative n’examine les
accidents que par rapport à un certain sujet, il s’ensuit qu’il appartient à
la même science d’étudier un genre sujet et d’étudier les propriétés
essentielles de ce genre, et inversement, du moment que la démonstration se
fait à partir des mêmes principes. |
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[81962] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 6 n. 4 Sed quandoque contingit quod demonstrare quia ita
est, per aliqua principia, pertinet ad aliquam scientiam, et demonstrare
principia ex quibus demonstrabatur quia ita est, pertinet ad unam scientiam,
quandoque quidem ad eamdem, quandoque vero ad aliam. Ad eamdem quidem, sicut
geometria demonstrat, quod triangulus habet tres angulos aequales duobus
rectis, per hoc quod angulus exterior trianguli est aequalis duobus
interioribus sibi oppositis, quod tantum demonstrare pertinet ad geometriam. Ad aliam vero scientiam, sicut musicus probat quod
tonus non dividitur in duo semitonia aequalia, per hoc quod proportio
sesquioctava cum sit superparticularis, non potest dividi in duo aequalia.
Sed hoc probare non pertinet ad musicum sed ad arithmeticum. Sic ergo patet,
quod quandoque accidit diversitas in scientiis propter diversitatem
principiorum, dum una scientia demonstrat principia alterius scientiae per
quaedam altiora principia. |
Mais il arrive
parfois qu’il appartienne à une science de démontrer un fait à partir de
certains principes, et qu’il appartienne à une science, qui sera parfois la
même, parfois une autre, de démontrer les principes à partir desquels ce même
fait est démontré. Cela appartient à la même science, par exemple, quand la
géométrie démontre qu’un triangle a trois angles égaux à deux droits, par le
fait que l’angle extérieur du triangle est égal aux deux angles intérieurs
qui lui sont opposés, démonstration qui appartient uniquement à la géométrie.
Cela appartient à une autre science, par exemple, quand le musicien prouve
qu’un ton ne se divise pas en deux demi-tons égaux par le fait que la
proportion d’un octave et demi, étant de 1 plus une fraction[42], ne peut pas se diviser en deux parties égales[43] : la preuve de ce dernier fait n’appartient
pas au musicien, mais à l’arithméticien. Ainsi donc, il est évident que la
diversité des sciences se produit parfois à cause de la diversité des
principes, lorsqu’une science démontre les principes d’une autre science à
l’aide de principes plus élevés que cette dernière. |
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[81963] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 6 n. 5 Sed supposita identitate principiorum non potest esse
diversitas in scientiis, dummodo sint eadem accidentia et idem genus subiectum,
quasi una scientia consideret subiectum, et eadem accidentia. Unde sequitur,
quod scientia quae considerat substantiam consideret etiam accidentia; ita
quod si sint plures scientiae considerantes substantias, erunt considerantes
accidentia. Si vero una earum
sola sit quae consideret substantias, una sola erit quae considerabit
accidentia. Hoc autem est impossibile; quia sic sequeretur non esse nisi unam
scientiam, cum nulla scientia sit quae non demonstret accidentia de aliquo
subiecto: non ergo ad unam scientiam pertinet considerare omnes substantias. |
Mais, l’identité des
principes étant admise, il ne peut pas y avoir diversité entre les sciences
du moment qu’il s’agit des mêmes accidents et du même genre sujet, comme si
une science étudiait le sujet et si la même[44] science étudiait les accidents. Il s’ensuit donc
que la science qui étudie la substance étudie aussi les accidents, de sorte
que s’il existe plusieurs sciences qui étudient les substances, ce sont elles
qui étudient les accidents. Alors, s’il y en a une seule qui étudie les
substance, il y en a une seule qui étudie les accidents. Mais cela est
impossible, car il s’ensuivrait qu’il existe une seule science, puisqu’il
n’existe aucune science qui ne démontre pas les accidents concernant quelque
sujet; il n’appartient donc pas à une seule science d’étudier toutes les
substances. |
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[81964] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 6 n. 6 Haec autem quaestio determinatur in quarto huius, ubi
ostenditur quod ad primam scientiam, ad quam pertinet considerare de ente
inquantum est ens, pertinet considerare de substantia inquantum est
substantia: et sic considerat omnes substantias secundum communem rationem
substantiae; et per consequens ad eam pertinet considerare communia
accidentia substantiae. Particularia vero accidentia quarumdam substantiarum
pertinet considerare ad particulares scientias, quae sunt de particularibus
substantiis; sicut ad scientiam naturalem pertinet considerare accidentia
substantiae mobilis. Verumtamen in substantiis est etiam ordo: nam primae
substantiae sunt substantiae immateriales. Unde et earum consideratio
pertinet proprie ad philosophum primum. Sicut
si non essent aliae substantiae priores substantiis mobilibus corporalibus,
scientia naturalis esset philosophia prima, ut dicitur infra in sexto. |
Or, cette question
est traitée au livre IV, où il est démontré qu’il appartient à la science
première, dont relève l’étude de l’être en tant qu’être, d’étudier la substance
en tant que substance; et ainsi, elle étudie toutes les substances selon leur
caractère général de substance, et par conséquent, il lui appartient
d’étudier tous les accidents communs de la substance. Mais l’étude des
accidents particuliers de certaines substances appartient aux sciences
particulières, qui portent sur les substances particulières; c’est ainsi
qu’il appartient à la science de la nature d’étudier les accidents de la
substance mobile. Pourtant, il y a aussi un ordre dans les substances, car
les substances premières sont les substances immatérielles. C’est pourquoi
leur étude appartient en propre au métaphysicien. Ainsi, s’il n’y avait pas
des substances supérieures aux substances corporelles mobiles, la science de
la nature serait la philosophie première, comme il est dit au livre VI. |
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[81965] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 6 n. 7 Deinde cum dicit amplius autem ponit aliam
quaestionem de consideratione substantiae et accidentis. Et circa hoc etiam tria
facit. Primo movet quaestionem, quae est, utrum consideratio huius scientiae
sit solum circa substantiam, aut etiam circa ea quae accidunt substantiis.
Puta si dicamus quod lineae, superficies et solida sint quaedam substantiae,
ut quidam posuerunt, quaeritur utrum eiusdem scientiae sit considerare ista,
et per se accidentia horum, quae demonstrantur in scientiis mathematicis; aut
alterius. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais, d’ailleurs, la
science, etc., il pose une autre question, qui porte sur l’étude de la
substance et des accidents. Et cette question aussi, il la traite en trois
points. En premier, il soulève la question, que voici : l’étude de cette
science porte-t‑elle seulement sur la substance, ou aussi sur les
accidents de la substance? Si nous disons par exemple que les lignes, les
surfaces et les solides sont des substances, comme l’ont affirmé certains,
appartient-il à la même science d’étudier les substances et leurs propriétés
essentielles, qui sont démontrés dans les sciences mathématiques, ou à des
sciences différentes? |
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[81966] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 6 n. 8 Secundo ibi nam si obiicit ad unam partem. Si enim
eiusdem scientiae est considerare accidentia et substantias; cum scientia
quae considerat accidentia sit demonstrativa accidentium, sequitur quod
scientia quae considerat substantiam, sit demonstrativa substantiarum: quod
est impossibile: cum definitio declarans substantiam, quae significat quod
quid est, non demonstretur. Sic ergo non erit eiusdem scientiae substantias considerare
et accidentia. |
En deuxième, où il
dit : S’il n’y a qu’une science
unique, etc., il argumente contre une réponse. En effet, s’il appartient
à la même science d’étudier les accidents et les substances, puisque la
science qui étudie les accidents est celle qui les démontre, il s’ensuit que
la science qui étudie la substance est celle qui démontre les substances;
mais cela est impossible, car la définition qui affirme la substance, en
signifiant ce qu’elle est, ne se démontre pas. Ainsi donc, il n’appartient
pas à la même science d’étudier les substances et les accidents. |
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[81967] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 6 n. 9 Tertio ibi si vero obiicit in contrarium: quia si diversae
scientiae considerant substantiam et accidens, non erit assignare quae
scientia speculetur accidentia circa substantiam, quia talis scientia
considerabit utrumque, cum tamen hoc videatur ad omnes scientias pertinere:
quia omnis scientia considerat per se accidentia circa subiectum, ut dictum
est. |
En troisième, où il
dit : et s’il y a deux sciences,
etc., il argumente en sens contraire : en effet, si des sciences
différentes étudient la substance et l’accident, on ne peut pas déterminer
quelle science examine les accidents qui affectent la substance, car une
telle science étudierait les deux, puisque cela semble être le cas de toutes
les sciences; car toute science étudie les propriétés essentielles qui
affectent le sujet, comme on l’a dit. |
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[81968] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 6 n. 10 Hanc autem quaestionem determinat philosophus in quarto
huius; dicens, quod ad eam scientiam, ad quam pertinet considerare de
substantia et ente, pertinet etiam considerare de per se accidentibus substantiae
et entis. Non tamen sequetur quod eodem modo consideret utrumque, scilicet
demonstrando substantiam, sicut demonstrat accidens; sed definiendo
substantiam et demonstrando accidens inesse vel non inesse, ut plenius
habetur in fine noni huius. |
Cependant, le
Philosophe tranche cette question au livre IV, en disant qu’il appartient à
la même science qui étudie la substance et l’être d’étudier aussi les
propriétés essentielles de la substance et de l’être. Il ne s’ensuit pourtant
pas qu’elle étudie les deux de la même façon, en démontrant la substance
comme elle étudie les accidents, mais elle le fait en définissant la
substance et en démontrant que les accidents sont présents ou non dans la
substance, comme on le verra plus en détail à la fin du livre IX. |
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Leçon 7 Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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De plus, ne faut-il admettre que des
substances sensibles, ou bien y en a-t-il d’autres encore ? N’y a-t-il
qu’une espèce de substance, y en a-t-il plusieurs ? De ce dernier avis
sont, par exemple, ceux qui admettent les idées, ainsi que les êtres
intermédiaires objets des sciences mathématiques. Ils disent que les idées
sont par elles-mêmes causes et substances, comme nous l’avons vu, en traitant
cette question dans le premier livre. Cette doctrine est sujette à mille
objections. Mais ce qu’il y a de plus absurde, c’est de dire qu’il existe des
êtres particuliers en dehors de ceux que nous voyons dans l’univers, mais que
ces êtres sont les mêmes que les êtres sensibles, à cette seule différence
près que les uns sont éternels, les autres périssables : en effet, tout
ce qu’ils disent, c’est qu’il y a l’homme en soi, le cheval, la santé en
soi ; imitant en cela ceux qui disent qu’il y a des dieux, mais que ces
dieux ressemblent aux hommes. Les uns ne font pas autre chose que des hommes
éternels ; les idées des autres ne sont de même que des êtres sensibles
éternels. Si, outre les idées et les objets
sensibles, l’on veut admettre les êtres intermédiaires, il s’en suit une
multitude de difficultés. Car, évidemment, il y aura aussi des lignes
intermédiaires entre l’idée de la ligne et la ligne sensible; et de même pour
toute espèce de choses. Prenons pour exemple l’Astronomie. Il y aura un autre
ciel, en dehors de celui qui tombe sous nos sens, un autre soleil, une autre
lune ; et de même pour tout ce qui est dans le ciel. Or, comment croire
à leur existence ? Ce nouveau ciel, on ne peut raisonnablement le faire
immobile ; et, d’un autre côté il est tout-à-fait impossible qu’il soit
en mouvement. Il en est de même pour les objets dont traite l’Optique, et
pour les rapports mathématiques des sons musicaux. Là encore on ne peut admettre, et pour
les mêmes raisons, des êtres en dehors de ceux que nous voyons ; car, si
vous admettez des êtres sensibles intermédiaires, il vous faudra
nécessairement admettre des sensations intermédiaires pour les percevoir,
ainsi que des animaux intermédiaires entre les idées des animaux et les
animaux périssables. On peut se demander sur quels êtres porteraient les
sciences intermédiaires. Car si vous reconnaissez que la Géodésie ne diffère
de la Géométrie, qu’en ce que l’une porte sur des objets sensibles, l’autre
sur des objets que nous ne percevons point par les sens, il vous faut
évidemment faire la même chose pour la Médecine et pour toutes les autres
sciences, et dire qu’il y a une science intermédiaire entre la Médecine
idéale et la Médecine sensible. Et comment admettre une pareille
supposition ? Il faudrait alors dire aussi qu’il y a une santé
intermédiaire entre la santé des êtres sensibles et la santé en soi. Mais il n’est pas même vrai de dire que
la Géodésie est une science de grandeurs sensibles et périssables, car, dans
ce cas, elle périrait, quand périraient ces grandeurs. L’Astronomie
elle-même, la science du ciel qui tombe sous nos sens, n’est pas une science
de grandeurs sensibles. Les lignes sensibles ne sont pas les lignes du
géomètre, car les sens ne nous donnent aucune ligne droite, aucune courbe,
qui satisfasse à la définition. Le cercle ne rencontre pas la tangente en un
seul point, mais par plusieurs, comme le remarquait Protagoras, dans ses
attaques contre les géomètres. Et les mouvements ne sont pas réels ; les
révolutions du ciel ne concordent complètement avec les mouvements et les
révolutions que donnent les calculs astronomiques. Enfin les étoiles ne sont
pas de la même nature que les points. D’autres philosophes admettent aussi
l’existence de ces substances intermédiaires entre les idées et les objets
sensibles ; mais ils ne les séparent point des objets sensibles ;
ils disent qu’elles sont dans ces objets mêmes. Il serait trop long
d’énumérer toutes les impossibilités qu’entraîne une pareille doctrine.
Remarquons cependant que non seulement les êtres intermédiaires, mais que les
idées elles-mêmes seront nécessairement aussi dans les objets
sensibles ; car les mêmes raisons s’appliquent également dans les deux
cas. De plus, on aura ainsi nécessairement deux solides dans un même
lieu ; et ils ne seront pas immobiles, puisqu’ils seront dans des objets
sensibles en mouvement. En un mot, à quoi bon admettre des êtres
intermédiaires, pour les placer dans les objets sensibles ? Les mêmes
absurdités que tout à l’heure se reproduiront sans cesse. Ainsi, il y aura un
ciel en dehors du ciel qui tombe sous nos sens ; seulement il n’en sera
pas séparé, il sera dans le même lieu : ce qui est plus inadmissible
encore que le ciel séparé. Que faut-il décider sur tous ces points,
pour arriver ensuite à la vérité ? Il y a là des difficultés nombreuses. |
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Lectio 7 |
Leçon 7, Commentaire de
saint Thomas [Existe-t‑il des substances séparées du sensible?]
(Traduction Georges Comeau, 2011)
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Leçon 7
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[81969] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 1 Postquam disputavit philosophus quaestiones
pertinentes ad considerationem huius scientiae, hic disputat quaestiones
pertinentes ad ipsas substantias, de quibus principaliter considerat ista
scientia. Et circa hoc tria facit. Primo movet quaestiones. Secundo ostendit
unde accipi possint rationes ad unam partem, ibi, quomodo ergo dicimus et
cetera. Tertio obiicit ad partem contrariam, ibi, multis autem modis
habentibus difficultatem et cetera. Circa primum movet duas quaestiones:
quarum prima est, utrum in universitate rerum solae substantiae sensibiles
inveniantur, sicut aliqui antiqui naturales dixerunt, aut etiam inveniantur
quaedam aliae substantiae, praeter sensibiles, sicut posuerunt Platonici. |
Après avoir discuté
les questions qui concernent l’étude de cette science, il discute maintenant
les questions qui concernent les substances elles-mêmes, qui sont le
principal objet de cette science. Et il le fait en trois parties. En premier,
il soulève les questions. En deuxième, il montre d’où on peut tirer des
arguments en faveur d’une réponse, où il dit : Ils disent que les idées, etc. En troisième, il argumente contre
la réponse contraire, où il dit : Cette
doctrine est sujette, etc. Dans la première partie, il soulève deux
questions, dont voici la première : dans tout l’univers des choses,
trouve-t-on seulement des substances sensibles, comme l’ont dit certains
anciens physiciens, ou trouve-t-on également d’autres substances en plus des
sensibles, comme l’ont affirmé les Platoniciens? |
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[81970] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 2 Secunda quaestio est, supposito quod sint aliquae
substantiae, praeter sensibiles, utrum illae substantiae sint unius generis,
aut magis sint plura genera harum substantiarum. Utramque enim opinionem
recipit. Quidam enim posuerunt praeter substantias sensibiles esse solas
species separatas, idest per se hominem immaterialem, et per se equum: et sic
de aliis speciebus. Alii vero posuerunt quasdam alias intermedias substantias
inter species et sensibilia, scilicet mathematica, de quibus dicebant esse
mathematicas scientias. |
La deuxième question
est la suivante : si on admet qu’il existe des substances autres que
sensibles, sont-elles d’un seul genre, ou plutôt, y en a-t-il plusieurs
genres? En effet, il a connu les deux opinions. Certains ont affirmé en effet
qu’à part les substances sensibles, il existe seulement les espèces séparées,
c'est-à-dire l’homme immatériel, le cheval en soi, et ainsi de suite pour les
autres espèces. Mais d’autres ont supposé d’autres substances intermédiaires
entre les espèces et les sensibles, à savoir les êtres mathématiques, qu’ils
disaient être l’objet des sciences mathématiques. |
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[81971] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 3 Et huius ratio est, quia ponebant duplicem
abstractionem rerum: puta abstractionem intellectus, qui dicitur abstrahere
uno modo universale a particulari, iuxta quam abstractionem ponebant species
separatas per se subsistentes. Alio modo formas quasdam a materia sensibili,
in quarum scilicet definitione non ponitur materia sensibilis, sicut circulus
abstrahitur ab aere. Iuxta quam ponebant mathematica abstracta, quae dicebant
media inter species et sensibilia, quia conveniunt cum utrisque. Cum
speciebus quidem, inquantum sunt separata a materia sensibili; cum
sensibilibus autem, inquantum inveniuntur plura ex eis in una specie, sicut
plures circuli et plures lineae. |
La raison en est
qu’ils affirmaient que l’abstraction à partir des choses se fait de deux façons.
Il y a l’abstraction de l’intelligence, qui est dite abstraire d’une manière
l’universel du particulier, à laquelle ils ajoutaient l’abstraction des
espèces séparées qui subsistent par elles-mêmes. Selon l’autre mode, les
formes sont abstraites de la matière sensible et celle-ci n’est pas incluse
dans leur définition, comme on abstrait le cercle à partir de l’airain. À
cela ils ajoutaient les êtres mathématiques abstraits, qu’ils disaient être
des intermédiaires entre les espèces et les sensibles, parce qu’elles ont
quelque chose en commun avec les deux : avec les espèces, en tant
qu’elles sont séparées de la matière sensible; avec les choses sensibles, en
tant qu’on en trouve plusieurs sous une seule espèce, par exemple plusieurs
cercles et plusieurs lignes. |
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[81972] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 4 Deinde cum dicit quomodo ergo ostendit quomodo ad
unam partem argumentari possit; et dicit quod hoc dictum est in primis
sermonibus, idest in primo libro, quomodo species ponantur causae rerum
sensibilium, et substantiae quaedam per se subsistentes. Unde ex his quae ibi dicta sunt in recitatione
opinionis Platonis, accipi possunt rationes ad partem affirmativam. |
Puis lorsqu’il
dit : Ils disent que les idées,
etc., il montre comment on peut argumenter en faveur d’une réponse : il
dit qu’il a expliqué dans ses premier propos, c'est-à-dire au livre I,
comment on affirme que les espèces sont les causes des choses sensibles et
sont des substances qui subsistent par elles-mêmes. Alors, dans ce qui a été
dit à cet endroit dans l’exposé de l’opinion de Platon, on peut trouver des
arguments en faveur d’une réponse affirmative. |
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[81973] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 5 Deinde cum dicit multis autem obiicit ad partem
negativam. Et primo ad ostendendum quod non sunt species separatae a
sensibilibus. Secundo ad ostendendum quod
non sunt mathematica separata, ibi, amplius autem siquis praeter species et
cetera. Supra autem in primo
libro multas rationes posuit contra ponentes species: et ideo illis
rationibus praetermissis ponit quamdam rationem, quae videtur efficacissima;
et dicit, quod cum positio ponentium species separatas, multas habeat
difficultates, illud quod nunc dicetur non continet minorem absurditatem
aliquo aliorum, scilicet quod aliquis dicat quasdam esse naturas praeter
naturas sensibiles, quae sub caelo continentur. Nam caelum est terminus
corporum sensibilium, ut in primo de caelo et mundo probatur. Ponentes autem species,
non ponebant eas esse infra caelum, nec extra, ut dicitur in tertio
physicorum. Et ideo convenienter dicit, quod ponebant quasdam naturas praeter
eas quae sunt in caelo. Dicebant autem contrarias naturas esse easdem
secundum speciem et rationem, et in istis sensibilibus: quinimmo dicebant
illas naturas esse species horum sensibilium; puta quod homo separatus est
humanitas hominis huius sensibilis, et quod homo sensibilis est homo
participatione illius hominis. Hanc tamen differentiam ponebant inter ea,
quia illae naturae immateriales sunt sempiternae, istae vero sensibiles sunt
corruptibiles. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Cette doctrine est sujette,
etc., il discute la réponse négative. Et il vise à montrer, en premier, qu’il
n'y a pas d’espèces séparées des sensibles; en deuxième, qu’il n'y a pas
d’êtres mathématiques séparés, où il dit : Si, outre les idées, etc. Plus haut en effet, au livre I, il a
formulé de nombreux arguments contre les tenants des espèces; c’est pourquoi,
omettant ici ces arguments, il en présente un qui semble très
concluant : il dit que, bien que la théorie de ceux qui croient aux
espèces séparées se heurte à de nombreuses difficultés, le point suivant
n’est pas moins absurde que tout le reste : on dit en effet qu’il existe,
en plus des natures sensibles, d’autres natures contenues sous le ciel. En
effet, le ciel est la limite des corps sensibles, comme il est prouvé au
livre I Du Ciel et du monde. Mais
les tenants des espèces n’affirmaient pas qu’elles sont sous le ciel, ni à
l’extérieur, comme il est dit au livre III des Physiques. C’est pourquoi il dit avec pertinence qu’ils
affirmaient l’existence de certaines natures en plus de celles qui sont dans
le ciel. Mais ils disaient que les natures contraires sont pareilles dans
l’espèce, en raison et dans nos choses sensibles; bien plus, ils disaient que
ces natures sont les espèces de ces choses sensibles : par exemple, que
l’homme séparé est l’humanité de cet homme sensible, et que l’homme sensible
est homme par participation à cet homme-là. Mais ils supposaient pourtant
entre eux une différence, à savoir que les natures immatérielles sont
éternelles, et que les natures sensibles sont corruptibles. |
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[81974] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 6 Et quod ponerent illas naturas easdem istis patet
per hoc, quod sicut in istis sensibilibus invenitur homo, equus, et sanitas,
ita in illis naturis ponebant hominem per se, idest sine materia
sensibili, et similiter equum et sanitatem; et nihil aliud ponebant in
substantiis separatis, nisi quod erant materialiter in sensibilibus. Quae
quidem positio videtur esse similis positioni ponentium deos esse humanae
speciei, quae fuit positio Epicureorum, ut Tullius dicit in libro de natura
deorum. Sicut enim qui ponebant deos humanae speciei, nihil aliud fecerunt
quam ponere homines sempiternos secundum suam naturam, ita et illi qui
ponebant species nihil aliud faciunt quam ponunt res sensibiles sempiternas,
ut equum, bovem, et similia. |
Et il est évident
que ces natures sont pareilles les unes aux autres, parce que, de même que
parmi les sensibles on trouve l’homme, le cheval et la santé, de même ils
rangeaient parmi ces natures l’homme en
soi, c'est-à-dire sans matière sensible, ainsi que le cheval et la santé;
et ils n’attribuaient aucun autre caractère aux substances séparées, sauf le
fait d’exister matériellement dans les sensibles. Cette théorie paraît
ressembler à celle des gens qui affirment que les dieux sont d’espèce
humaine : telle fut l’opinion des Épicuriens, comme le dit Cicéron dans
le livre De la nature des dieux. En
effet, comme l’affirmation voulant que les dieux appartiennent à l’espèce
humaine revenait à dire qu’il existe des hommes éternels par nature, de même
ceux qui affirmaient l’existence des espèces disaient essentiellement qu’il
existe des sensibles éternels tels que le cheval, le bœuf, etc. |
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[81975] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 7 Est autem valde absurdum, quod id quod secundum suam
naturam est corruptibile, sit eiusdem speciei cum eo, quod per suam naturam
est incorruptibile: quin potius corruptibile et incorruptibile differunt
specie, ut infra dicetur in decimo huius. Potest tamen contingere quod id
quod secundum suam naturam est corruptibile, virtute divina perpetuo
conservetur in esse. |
Mais il est fort
absurde que ce qui est corruptible par sa nature soit de même espèce que ce
qui est incorruptible par sa nature; bien plutôt, le corruptible et
l’incorruptible diffèrent par leur espèce, comme on le dira plus loin, au
livre X. Il peut pourtant arriver que ce qui est corruptible par sa nature
soit conservé perpétuellement dans l’être par la puissance divine. |
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[81976] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 8 Deinde cum dicit amplius autem obiicit contra
ponentes mathematica media inter species et sensibilia. Et primo contra
illos, qui ponebant mathematica media, et a sensibilibus separata. Secundo
contra illos, qui ponebant mathematica, sed in sensibilibus esse, ibi, sunt
autem et aliqui qui dicunt et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit
rationes contra primam opinionem, secundo obiicit pro ea, ibi, at vero nec
sensibilium et cetera. Contra primum obiicit tribus viis: quarum prima est,
quod sicut scientia quaedam mathematica est circa lineam, ita etiam sunt
quaedam mathematicae scientiae circa alia subiecta. Si igitur sunt quaedam
lineae praeter lineas sensibiles, de quibus geometra tractat, pari ratione in
omnibus aliis generibus, de quibus aliae scientiae mathematicae tractant,
erunt quaedam praeter sensibilia. Sed hoc ponere ostendit esse inconveniens
in duabus scientiis mathematicis. |
Puis lorsqu’il
dit : Si, outre les idées,
etc., il argumente contre ceux qui suppose des êtres mathématiques intermédiaires
entre les espèces et les sensibles. Et il argumente, en premier, contre ceux
qui croyaient à des êtres mathématiques intermédiaires et séparés des
sensible; en deuxième, contre ceux qui disaient qu’il existe des êtres
mathématiques, mais qu’ils sont dans les sensibles, où il dit : D’autres philosophes admettent aussi,
etc. Il traite la première partie en deux points. En premier, il donne les
arguments contre la première opinion; en deuxième, il argumente en faveur de
cette opinion, où il dit : L’Astronomie
elle-même, etc. Il argumente contre la première opinion de trois façons,
dont voici la première. De même qu’il existe une science mathématique qui
porte sur la ligne, de même il existe des sciences mathématiques portant sur
d’autres sujets. Si donc il existe des lignes en plus des lignes sensibles
dont traite la géométrie, pour la même raison, dans tous les autres genres
dont traitent d’autres sciences mathématiques, il y aura d’autres objets en
plus des sensibles. Mais il montre qu’une telle affirmation est absurde dans
deux sciences mathématiques. |
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[81977] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 9 Primo quidem in astrologia, quae est una scientiarum
mathematicarum, cuius subiectum est caelum et caelestia corpora. Sequetur ergo
secundum praedicta, quod sit aliud caelum praeter caelum sensibile, et
similiter alius sol et alia luna, et similiter de aliis corporibus
caelestibus. Sed hoc est incredibile: quia illud aliud caelum, aut est
mobile, aut immobile. Si est immobile, hoc videtur esse irrationabile, cum
videamus naturale esse caelo quod semper moveatur. Unde et astrologus aliquid
considerat circa motum caeli. Dicere vero quod caelum sit separatum, et sit
mobile, est impossibile, eo quod nihil separatum a materia potest esse
mobile. |
La première est
l’astronomie, qui est l’une des sciences mathématiques et qui a pour sujets
le ciel et les corps célestes. Il s’ensuivrait donc de ce qui précède qu’il
existe un autre ciel en plus du ciel sensible, et il y aurait pareillement un
autre soleil, une autre lune, et ainsi de suite pour les autres corps
célestes. Mais cela n’est pas croyable, car cet autre ciel est soit mobile,
soit immobile. S’il est immobile, cela semble déraisonnable, puisqu’il est
visiblement naturel pour le ciel d’être toujours en mouvement; c’est pourquoi
l’astronome étudie ce qui concerne le mouvement du ciel. Mais il est
impossible de dire que le ciel est séparé et qu’il est mobile, puisque aucun
être séparé de la matière ne peut être mobile. |
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[81978] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 10 Deinde ostendit idem esse inconveniens in aliis
scientiis mathematicis, scilicet in perspectiva, quae considerat lineam
visualem, et in harmonica idest musica, quae considerat proportiones
sonorum audibilium. Impossibile est autem haec esse intermedia inter species
et sensibilia; quia si ista sensibilia sint intermedia, scilicet soni et
visibilia, sequetur etiam quod sensus sunt intermedii. Et cum sensus non sint
nisi in animali, sequetur quod etiam animalia sint intermedia inter species
et corruptibilia; quod est omnino absurdum. |
Ensuite, il montre
que cette même idée est absurde dans d’autres sciences mathématiques, soit la
perspective, qui étudie la ligne de vision, et l’harmonie, c'est-à-dire la
musique, qui étudie les proportions entre les sons audibles. Il est
impossible en effet que ces objets soient des intermédiaires entre les
espèces et les sensibles; car si ces sensibles (les sons et les êtres
visibles) sont des intermédiaires, il s’ensuit que les sens sont aussi des
intermédiaires. Et puisque les sens existent seulement chez les animaux, il
s’ensuit que les animaux, eux aussi, sont des intermédiaires entre les
espèces et les êtres corruptibles, ce qui est tout à fait absurde. |
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[81979] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 7 n. 11 Deinde cum dicit dubitabit autem secunda via talis
est. Si in illis generibus, de quibus sunt scientiae mathematicae, invenitur
triplex gradus rerum; scilicet sensibilia, species, et intermedia; cum de
omnibus speciebus et omnibus sensibilibus videatur esse similis ratio,
videtur sequi quod inter quaelibet sensibilia et suas species sunt aliqua
media: unde remanet dubitatio ad quae rerum genera se extendant scientiae
mathematicae. Si enim scientia mathematica, puta geometria, differt a
geodaesia, quae est scientia de mensuris sensibilibus, in hoc solum quod
geodaesia est de mensuris sensibilibus, geometria vero de intermediis non
sensibilibus, pari ratione praeter omnes scientias, quae sunt de
sensibilibus, erunt secundum praedicta quaedam scientiae mathematicae de
intermediis: puta si scientia medicinalis est de quibusdam sensibilibus, erit
quaedam alia scientia praeter scientiam medicinalem, et praeter unamquamque
similem scientiam, quae erit media inter medicinalem quae est de
sensibilibus, et medicinalem quae est de speciebus. Sed hoc est impossibile;
quia cum medicina sit circa salubria, idest circa sanativa, si
medicina est media, sequitur quod etiam sanativa sint media praeter
sensibilia sanativa et praeter autosanum, idest per se sanum, quod est
species sani separati: quod est manifeste falsum. Relinquitur ergo, quod
istae scientiae mathematicae non sunt circa aliqua quae sunt media inter
sensibilia et species separatas. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : On peut se demander sur quels
êtres, etc., il argumente de la deuxième façon, que voici. Si, dans les
genres sur lesquels portent les sciences mathématiques, on trouve trois
degrés des choses, à savoir les sensibles, les espèces et un degré
intermédiaire, puisque toutes les espèces et tous les sensibles semblent
avoir des notions semblables, il semble s’ensuivre qu’il existe des
intermédiaires entre tous les sensibles et leurs espèces respectives; il
reste donc un doute : sur quels genres de choses portent les sciences
mathématiques? En effet, si une science mathématique, disons la géométrie,
diffère de la géodésie, qui est la science des mesures sensibles, uniquement
par le fait que la géodésie porte sur les mesures sensibles et la géométrie
sur les intermédiaires non sensibles, pour la même raison, en plus de toutes
les sciences qui portent sur les sensibles, il y aura, d’après ce qui
précède, des sciences mathématiques portant sur les êtres intermédiaires; par
exemple, si la science médicale porte sur certains sensibles, il y aura une
autre science, en plus de la science médicale et de toute science semblable,
qui sera intermédiaire entre la médecine qui porte sur les sensibles et la
médecine qui porte sur les espèces. Mais cela est impossible, car, puisque la
médecine porte sur les choses saines, c'est-à-dire les traitements, s’il
existe une médecine intermédiaire, il s’ensuit qu’il existe aussi une science
intermédiaire de guérison qui s’ajoute à la médecine sensible et à la
médecine en soi, et qui est une espèce de la médecine séparée; mais cela est
évidemment faux. Il reste donc que les sciences mathématiques ne portent sur
aucune réalité intermédiaire entre les sensibles et les espèces séparées. |
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[81980] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 12 Deinde cum dicit similiter autem tertiam viam ponit,
per quam destruitur quoddam, quod praedicta positio ponebat; quod scilicet
esset aliqua scientia circa sensibiles magnitudines: et sic si inveniretur
alia scientia circa magnitudines, ex hoc haberetur quod essent magnitudines mediae.
Unde dicit, quod hoc non est verum quod geodaesia sit scientia sensibilium
magnitudinum, quia sensibiles magnitudines sunt corruptibiles. Sequeretur
ergo quod geodaesia esset de magnitudinibus corruptibilibus. Sed scientia
videtur corrumpi corruptis rebus de quibus est. Socrate enim non sedente, iam
non erit vera opinio qua opinabamur eum sedere. Sequeretur ergo quod
geodaesia vel geosophia, ut alii libri habent, corrumpatur corruptis
magnitudinibus sensibilibus; quod est contra rationem scientiae, quae est
necessaria et incorruptibilis. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais il n’est pas même vrai,
etc., il présente un troisième moyen, qui réfute un énoncé provenant de la
théorie en question, à savoir qu’il existe une science des grandeurs
sensibles; en effet, s’il existait une autre science portant sur les
grandeurs, il s’ensuivrait qu’il existe des grandeurs intermédiaires. C’est
pourquoi il dit qu’il n’est pas vrai que la géodésie soit une science des
grandeurs sensibles, car celles-ci sont corruptibles, et il s’ensuivrait donc
que la géodésie porte sur des grandeurs corruptibles. Mais la science est
évidemment corrompue quand l’objet sur lequel elle porte est corrompu. En
effet, quand Socrate n’est plus assis, notre opinion voulant qu’il soit assis
n’est plus vraie. Il s’ensuivrait donc que la géodésie, ou la géosophie[45] comme on l’appelle dans d’autres livres, se
corrompt lorsque se corrompent les grandeurs sensibles; or, cela est
contraire à la notion de la science, qui est nécessaire et incorruptible. |
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[81981] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 13 Posset tamen haec ratio ad oppositum induci: ut
dicatur quod per hanc rationem intendit probare, quod nullae scientiae sunt
de sensibilibus. Et ita oportet quod omnes scientiae vel sint de rebus mediis,
vel sint de speciebus. |
Cet argument
pourrait pourtant être invoqué pour prouver le contraire, car on pourrait
dire qu’il entendait prouver par là qu’il n’y a pas de science des sensibles
et qu’ainsi, toute science porte soit sur les réalités intermédiaires, soit
sur les espèces. |
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[81982] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 14 Deinde cum dicit at vero obiicit pro praedicta
positione in hunc modum. De
ratione scientiae est, quod sit verorum. Hoc autem non esset, nisi esset de rebus
prout sunt. Oportet igitur res, de quibus sunt scientiae, tales esse, quales
traduntur in scientiis. Sed sensibiles lineae non sunt tales, quales dicit
geometra. Et hoc probat per hoc, quod geometria probat, quod circulus tangit regulam,
idest rectam lineam solum in puncto, ut patet in tertio Euclidis. Hoc autem
non invenitur verum in circulo et linea sensibilibus. Et hac ratione usus
fuit Protagoras, destruens certitudines scientiarum contra geometras.
Similiter etiam motus et revolutiones caelestes non sunt tales, quales
astrologus tradit. Videtur enim naturae repugnare, quod ponantur motus
corporum caelestium per excentricos, et epicyclos, et alios diversos motus,
quos in caelo describunt astrologi. Similiter etiam nec quantitates corporum
caelestium sunt tales, sicut describunt eas astrologi. Utuntur enim astris ut
punctis, cum tamen sint corpora magnitudinem habentia. Unde videtur quod nec
geometria sit de sensibilibus magnitudinibus, nec astrologia de caelo
sensibili. Relinquitur igitur, quod sint de aliquibus aliis mediis. |
Puis lorsqu’il
dit : Les lignes sensibles ne sont
pas, etc., il argumente en faveur de cette théorie, de la façon suivante.
La notion de science suppose qu’elle porte sur le vrai; mais ce ne serait pas
le cas, si elle ne portait pas sur les choses telles qu’elles sont. Il faut
donc que les objets sur lesquels portent les sciences soient tels qu’ils sont
enseignés dans les sciences. Mais les lignes sensibles ne sont pas comme
celles dont traite le géomètre. Et il prouve cet énoncé par le fait que la
géométrie prouve que le cercle touche la règle, c'est-à-dire la ligne droite,
en un seul point, comme on le voit au livre III d’Euclide. Mais cela ne se
trouve pas être vrai dans le cercle et les lignes sensibles. Et Protagoras a
invoqué cet argument pour nier, à l’encontre des géomètres, les certitudes
des sciences. Pareillement, les mouvements et les révolutions du ciel ne sont
pas telles que l’astronome les enseigne. En effet, il semble contraire à la
nature d’expliquer les mouvements des corps célestes par des mouvements
excentriques, des épicycles[46] et divers autres mouvements du ciel que décrivent
les astronomes. Ceux-ci considèrent en effet les astres comme des points,
alors qu’ils sont des corps ayant une grandeur. Il semble donc que la
géométrie ne porte pas sur des grandeurs sensibles, et que l’astronomie ne
porte pas non plus sur le ciel sensible; il reste donc qu’elles portent sur
d’autres réalités intermédiaires. |
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[81983] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 15 Deinde cum dicit sunt autem obiicit contra aliam
positionem. Et primo ponit intentum. Secundo inducit rationes ad propositum,
ibi, non enim in talibus et cetera. Dicit ergo primo, quod quidam ponunt esse
quasdam naturas medias inter species et sensibilia, et tamen non dicunt ea
esse separata a sensibilibus, sed quod sunt in ipsis sensibilibus. Sicut
patet de opinione illorum, qui posuerunt dimensiones quasdam per se
existentes, quae penetrant omnia corpora sensibilia, quas quidam dicunt esse
locum corporum sensibilium, ut dicitur in quarto physicae, et ibidem
improbatur. Unde hic dicit, quod prosequi omnia impossibilia, quae sequuntur
ad hanc positionem, maioris est negocii. Sed nunc aliqua breviter tangere
sufficit. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : D’autres philosophes
admettent, etc., il argumente contre l’autre théorie. Et en premier, il
dit ce qu’il veut montrer; en deuxième, il apporte des arguments à cette fin,
où il dit : Remarquons cependant,
etc. Il dit donc en premier que certains affirment qu’il y a des natures
intermédiaires entre les espèces et les sensibles, et ne disent pourtant pas
qu’elles sont séparées des sensibles, mais qu’elles existent dans ceux-ci.
C’est évident quant à l’opinion de ceux qui ont supposé des dimensions
existant par elles-mêmes, qui pénètrent tous les corps sensibles :
certains disent qu’elles sont le lieu des corps sensibles, opinion relatée et
réfutée au livre IV des Physiques.
C’est pourquoi il dit ici que la discussion de toutes les impossibilités qui
découlent de cette théorie est un travail plus considérable, mais qu’il
suffit d’en traiter brièvement ici. |
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[81984] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 16 Deinde cum dicit non enim inducit quatuor rationes contra
praedictam positionem: quarum prima talis est. Eiusdem rationis videtur esse
quod praeter sensibilia ponantur species et mathematica media, quia utrumque
ponitur propter abstractionem intellectus: si igitur ponuntur mathematica
esse in sensibilibus, congruum est quod non solum ita se habeant in eis, sed
etiam quod species ipsae sint in sensibilibus, quod est contra opinionem
ponentium species. Ponunt enim eas esse separatas: et non esse alicubi. |
Puis lorsqu’il
dit : Remarquons cependant,
etc., il apporte quatre raisons contre cette théorie, dont voici la première.
C’est pour la même raison, semble-t-il, qu’en plus des sensibles on affirme
l’existence d’espèces et d’êtres mathématiques intermédiaires, car on affirme
les deux en raison de l’abstraction intellectuelle; si donc on affirme que
les êtres mathématiques sont dans les sensibles, il est logique que non
seulement les êtres mathématiques s’y trouvent de cette façon, mais que les
espèces aussi soient dans les sensibles, ce qui est contraire à l’opinion des
tenants de l’existence des espèces; ils affirment en effet que les espèces
sont séparées et ne se trouvent en aucun lieu. |
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[81985] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 17 Secundam rationem ponit ibi, amplius autem quae talis
est. Si mathematica sunt alia a sensibilibus, et tamen sunt in eis, cum
corpus sit quoddam mathematicum, sequitur quod corpus mathematicum simul est
in eodem cum corpore sensibili: ergo duo solida, idest duo corpora erunt in
eodem loco; quod est impossibile, non solum de duobus corporibus
sensibilibus, sed etiam de corpore sensibili et mathematico: quia utrumque
habet dimensiones, ratione quarum duo corpora prohibentur esse in eodem loco. |
Il énonce la
deuxième raison où il dit : De
plus, on aura ainsi, etc. Si les êtres mathématiques sont autres que les
sensibles mais sont pourtant dans ceux-ci, puisqu’un corps est un être
mathématique, il s’ensuit que le corps mathématique se trouve en même temps
au même endroit que le corps sensible; alors, deux solides, c'est-à-dire deux
corps, se trouvent dans le même lieu; cela est impossible, non seulement pour
deux corps sensibles, mais aussi pour un corps sensible et un corps
mathématique, car les deux ont des dimensions, en raison desquelles deux
corps sont empêchés d’être dans le même lieu. |
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[81986] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 18 Tertiam rationem ponit ibi, et non esse moto enim
aliquo movetur id quod in eo est: sed sensibilia moventur: si igitur mathematica
sunt in sensibilibus, sequetur quod mathematica moveantur: quod est contra
rationem mathematicorum, quae non solum abstrahunt a materia, sed etiam a
motu. |
Il donne la
troisième raison où il dit : et
ils ne seront pas immobiles, etc. Quand une chose est mue, ce qui se
trouve en cette chose est mû. Mais les sensibles sont mus; alors, si les
êtres mathématiques sont dans les sensibles, il s’ensuit qu’ils sont mus, ce
qui est contraire à la notion des êtres mathématiques, qui font abstraction
non seulement de la matière, mais aussi du mouvement. |
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[81987] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 19 Quartam rationem ponit ibi totaliter autem quae
talis est. Nihil rationabiliter ponitur nisi propter aliquam causarum; et
praecipue si ex tali positione maius inconveniens sequatur. Sed ista positio
ponitur sine causa. Eadem enim inconvenientia sequentur ponentibus
mathematica esse media et in sensibilibus, quae sequuntur ponentibus ea non
esse in sensibilibus, et adhuc quaedam alia propria et maiora, ut ex
praedictis patet. Haec igitur positio est irrationabilis. Ultimo autem
concludit quod praedictae quaestiones habent multam dubitationem, quomodo se
habeat veritas in istis. |
Il donne la
quatrième raison où il dit : En un
mot, à quoi bon, etc. La voici : aucune affirmation n’est
raisonnable si elle ne s’appuie pas sur une cause, et surtout si une telle
théorie entraîne de pires absurdités. Mais cette théorie n’est pas fondée sur
une cause. En effet, les mêmes absurdités s’ensuivent si on affirme que les
êtres mathématiques sont des intermédiaires et sont dans les sensibles, ou si
on affirme qu’ils ne sont pas dans les sensibles, et cette théorie entraîne
aussi des absurdités encore pires qui lui sont propres, comme il est évident
d’après ce qui précède; cette théorie est donc déraisonnable. En dernier, il conclut que les questions
qui précèdent sont très douteuses quand il s’agit de déterminer la vérité à
leur sujet. |
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[81988] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 7 n. 20 Has autem quaestiones pertractat philosophus infra,
duodecimo, tertiodecimo et quartodecimo huius, ostendens non esse
mathematicas substantias separatas, nec etiam species. Et ratio quae movebat
ponentes mathematica et species sumpta ab abstractione intellectus, solvitur
in principio decimitertii. Nihil enim prohibet aliquid quod est tale, salva
veritate considerari ab intellectu non inquantum tale; sicut homo albus
potest considerari non inquantum albus: et hoc modo intellectus potest
considerare res sensibiles, non inquantum mobiles et materiales, sed
inquantum sunt quaedam substantiae vel magnitudines; et hoc est intellectum
abstrahere a materia et motu. Non autem sic abstrahit secundum intellectum,
quod intelligat magnitudines et species esse sine materia et motu. Sic enim
sequeretur quod vel esset falsitas intellectus abstrahentis, vel quod ea quae
intellectus abstrahit, sint separata secundum rem. |
Or, le Philosophe
traitera en détail ces questions plus loin, aux livres XII, XIII et XIV, en
montrant qu’il n’existe pas de substances mathématiques séparées, ni
d’espèces séparées non plus. Et l’argument invoqué par ceux qui affirmaient
l’existence d’êtres mathématiques et d’espèces, qui était tiré de
l’abstraction de l’intelligence, est réfuté au début du livre XIII. En effet,
rien n’empêche que l’intelligence, tout en restant dans le vrai, considère
une chose ayant un attribut, mais non en tant qu’elle a cet attribut; ainsi,
on peut étudier un homme blanc, sans l’étudier en tant que blanc; et de cette
façon, l’intelligence peut considérer les choses sensibles, non en tant que
mobiles et matérielles, mais en tant qu’elles sont des substances et des
grandeurs; c’est ainsi que l’intelligence fait abstraction de la matière et
du mouvement. Mais l’intelligence ne fait pas abstraction de telle sorte
qu’elle comprendrait que les grandeurs et les espèces sont sans matière et
sans mouvement; en effet, il s’ensuivrait alors ou bien que l’intelligence
qui abstrait tombe dans l’erreur, ou bien que les choses abstraites par
l’intelligence sont séparées dans la réalité. |
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Leçon 8, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Les difficultés relatives aux principes
ne le sont pas moins. Faut-il regarder les genres comme éléments et
principes ; ou bien ce titre n’appartient-il pas plutôt aux parties
constitutives de chaque être ? Par exemple, les éléments, les
principes du mot, paraissent être les lettres qui concourent à la formation
de tous les mots, et non pas le mot en général. De même encore nous appelons
éléments, dans la démonstration des propriétés des figures géométriques, ces
démonstrations qui se trouvent au fond des autres, soit dans toutes, soit
dans la plupart. De même enfin pour les corps : et ceux qui n’admettent
qu’un élément, et ceux qui en admettent plusieurs, regardent comme principe
ce dont le corps est composé, ce dont l’ensemble le constitue. Ainsi, l’eau,
le feu, et les autres éléments, sont pour Empédocle les éléments constitutifs
des êtres, et non point des genres qui comprennent ces êtres. En outre, si
l’on veut étudier la nature d’un objet quelconque, d’un lit par exemple, on
cherche de quelles pièces il est composé, quel est l’arrangement de ces
pièces, et alors on connaît sa nature. D’après ces considérations, les genres
ne seraient pas les principes des êtres. Mais si l’on songe que nous ne
connaissons rien que par les définitions, et que les genres sont les
principes des définitions, il faut bien aussi que les genres soient les
principes des êtres définis. D’ailleurs, s’il est vrai de dire que c’est
acquérir la connaissance des êtres que d’acquérir celle des espèces
auxquelles les êtres se rapportent, les genres seront encore principes des
êtres puisqu’ils sont les principes des espèces. Quelques-uns même de ceux qui
regardent comme éléments des êtres l’unité ou l’être, ou le grand et le
petit, semblent en faire des genres. Toutefois les principes des êtres ne
peuvent pas être en même temps les genres et les éléments constitutifs.
L’essence ne comporte pas deux définitions — or, autre serait la définition
des principes considérés comme genres ; autre, si on les considérait
comme éléments constitutifs. D’ailleurs, si ce sont surtout les
genres qui sont principes, faut-il regarder comme principes les genres les
plus élevés, ou ceux immédiatement supérieurs aux individus ?
C’est là encore un sujet d’embarras. Si les principes sont ce qu’il y a de
plus général, évidemment les genres les plus élevés seront principes, car ils
embrassent tous les êtres. On admettra par conséquent comme principes des
êtres les premiers des genres ; et alors l’être, l’unité, seront
principes et substances ; car ce sont surtout ces genres qui embrassent
tous les êtres. D’un autre côté, tous les êtres ne peuvent pas être rapportés
à un seul genre, soit à l’unité, soit à l’être. Il faut nécessairement que les
différences de chaque genre soient, et que chacune de ces différences
soit une : or, il est impossible que ce qui désigne les espèces
du genre désigne aussi les différences propres, il est impossible que le
genre existe sans ses espèces. Si donc l’unité ou l’être est le genre, il n’y
aura pas de différence qui soit, ni qui soit une. L’unité et
l’être ne sont donc pas des genres, et par conséquent ils ne sont pas des
principes, puisque ce sont les genres qui sont principes. Ajoutez à cela que
les êtres intermédiaires pris avec leurs différences seront des genres
jusqu’à ce qu’on arrive à l’individu. Or, les uns sont, il est vrai, des
genres, mais d’autres n’en sont pas. En outre, les différences sont plutôt
principes que les genres. Mais si les différences sont principes, il y a en
quelque sorte une infinité de principes, surtout si l’on prend pour point de
départ le genre le plus élevé. Remarquons d’ailleurs que, bien que l’unité
nous paraisse surtout avoir le caractère de principe, l’unité étant
indivisible, et ce qui est indivisible l’étant ou bien sous le rapport de la
quantité, ou bien sous celui de l’espèce, et ce qui l’est sous le rapport de l’espèce
ayant l’antériorité ; enfin les genres se divisant en espèces, l’unité
doit être plutôt l’individu : l’homme, en effet, n’est pas le
genre des hommes particuliers. D’ailleurs, il n’est pas possible, dans les
choses où il y a antériorité et postériorité, qu’il y ait, en dehors d’elles,
quelque chose qui soit leur genre. La dyade, par exemple, est le premier des
nombres ; il n’y a donc point, en dehors des diverses espèces de
nombres, un autre nombre qui soit le genre commun ; il n’y a point non
plus dans la géométrie une autre figure en dehors des diverses espèces de
figures. Et s’il n’y a point ici de genre en dehors des espèces, à plus forte
raison n’y en aura-t-il point dans les autres choses. Car c’est surtout pour
les êtres mathématiques qu’il paraît y avoir des genres. Pour les individus
il n’y a ni priorité, ni postériorité, et de plus, partout où il y a mieux et
pire, le mieux a la priorité ; il n’y a donc pas de genres, principes
des individus. D’après ce qui précède, les individus
doivent plutôt être regardés comme les principes des genres. Mais, d’un autre
côté, comment concevoir que les individus soient principes ? Il ne
serait point facile de le démontrer. Il faut qu’alors la cause, le principe,
soit en dehors des choses dont elle est le principe, qu’elle puisse en être
séparée. Mais quelle raison a-t-on de supposer qu’il y a un principe de ce
genre en dehors du particulier, si ce n’est que ce principe est quelque chose
d’universel, et qu’il embrasse tous les êtres ? Or, si l’on se rend à
cette considération, ce qu’il y a de plus général doit être plutôt regardé
comme principe, et alors les principes seraient les genres les plus élevés. |
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Lectio 8 |
Leçon 8, Commentaire de
saint Thomas [Quelle est la différence entre les genres et les éléments?]
(Traduction Georges Comeau, 2011)
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Leçon 8
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[81989] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 1 Postquam philosophus disputavit de quaestionibus
motis de substantiis, hic disputat de quaestionibus motis de principiis. Et dividitur
in partes duas. In prima disputat de quaestionibus, quibus quaerebatur quae
sunt principia. Secundo de quaestionibus quibus quaerebatur qualia sint
principia, et hoc ibi, adhuc autem utrum substantia. Circa primum disputat de
duabus quaestionibus. Primo utrum universalia sint principia. Secundo utrum
sint aliqua principia a materia separata, ibi, est autem habita de his
disputatio et cetera. Circa primum disputat duas quaestiones: quarum prima
est, utrum genera sint principia; secunda, quae genera, utrum scilicet prima
genera, vel alia, ibi, ad hoc autem si maxime principia sunt genera et
cetera. Circa primum duo facit. Primo movet quaestionem. Secundo disputat.
Secunda ibi, ut vocis elementa et cetera. Est ergo quaestio prima de
principiis, utrum oportet recipere vel opinari quod ipsa genera, quae de
pluribus praedicantur, sint elementa et principia rerum, vel magis sint
dicenda principia et elementa ea, ex quibus unumquodque est, sicut ex
partibus. Sed addit duas conditiones: quarum una est cum insint, quod
ponitur ad differentiam contrarii et privationis. Dicitur enim album fieri ex
nigro, vel non albo, quae tamen non insunt albo. Unde non sunt eius elementa.
Alia conditio est qua dicit primis, quod ponitur ad differentiam
secundorum componentium. Sunt enim corpora animalium ex carnibus et nervis
quae insunt animali non tamen dicuntur animalis elementa, quia non sunt haec
prima ex quibus animal componitur, sed magis ignis, aer, aqua et terra, ex
quibus etiam existunt carnes et nervi. |
Après avoir discuté
les questions soulevées au sujet des substances, le Philosophe discute
maintenant les questions soulevées au sujet des principes. Et ce sujet se
divise en deux parties. En premier, il discute les questions visant à
chercher quels sont les principes. En deuxième, il discute les questions
visant à chercher les qualités de ces principes, où il dit : Ce n’est pas tout. La substance, etc.
(leçon X). Quant au premier point, il discute deux questions : en
premier, les universels sont-ils des principes? Ensuite, il se demande s’il
existe des principes séparés de la matière, où il dit : Il y a une difficulté, etc. (leçon
IX). Pour le premier point, il discute deux questions. Il se demande en
premier si les genres sont des principes; en deuxième, quels genres (les
premiers genres ou d’autres) sont des principes, où il dit : D’ailleurs, si ce sont surtout, etc.
Il traite la première question en deux points : en premier, il l’énonce;
en deuxième, il la discute, où il dit : Par exemple, les éléments, etc. La première question sur les
principes est donc de savoir s’il faut admettre ou penser que les genres, qui
sont attribués à plusieurs choses, sont les éléments ou les principes des
choses, ou s’il faut plutôt considérer comme principes et éléments ce qui
constitue une chose comme étant ses parties. Mais il ajoute deux
conditions : la première est que ces parties soient constitutives, à la différence des contraires et de la privation.
On dit en effet que le blanc se fait à partir du noir, ou du non-blanc, qui
ne sont pourtant pas dans le blanc, et n’en sont donc pas des éléments.
L’autre condition est que ces parties soient « premières », par
opposition aux composants seconds. En effet, les corps des animaux sont faits
de chairs et de nerfs, lesquels sont dans les animaux mais n’en sont pourtant
pas désignés comme les éléments, car ils ne sont pas les premiers composants
de l’animal; ceux-ci sont plutôt le feu, l’air, l’eau et la terre, dont sont
également constitués les chairs et les nerfs. |
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[81990] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 2 Deinde cum dicit ut vocis disputat ad hanc
quaestionem: et circa hoc tria facit. Primo ostendit, quod ea, ex quibus
primis aliquid componitur, sint principia et elementa. Secundo obiicit ad
partem contrariam, ibi, inquantum autem cognoscimus unumquodque et cetera.
Tertio excludit quamdam responsionem qua posset dici, quod utraque sunt
principia et elementa, ibi, at vero nec utrobique et cetera. Circa primum
primo ponit tres rationes: quarum prima procedit ex naturalibus, in quibus
manifestat propositum secundum duo exempla: quorum primum est de voce
dearticulata, cuius principium et elementum non dicitur esse commune, quod
est vox, sed magis illa, ex quibus primis componuntur omnes voces, quae
dicuntur literae. Secundum exemplum ponit in diagrammatibus idest in
demonstrativis descriptionibus figurarum geometricarum. Dicuntur enim horum
diagrammatum esse elementa non hoc commune quod est diagramma, sed magis illa
theoremata, quorum demonstrationes insunt demonstrationibus aliorum
theorematum geometralium, aut omnium, aut plurimorum; quia scilicet aliae
demonstrationes procedunt ex suppositione primarum demonstrationum. Unde et
liber Euclidis dicitur liber elementorum, quia scilicet in eo demonstrantur
prima geometriae theoremata, ex quibus aliae demonstrationes procedunt. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Par exemple, les éléments,
etc., il discute cette question; et il le fait en trois parties. En premier,
il montre que les premiers composants d’une chose en sont les principes et
les éléments. En deuxième, il argumente en faveur de la théorie contraire, où
il dit : Mais si l’on songe,
etc. En troisième, il écarte une réponse selon laquelle les deux seraient
principes et éléments, où il dit : Toutefois
les principes des êtres, etc. Pour la première partie, il commence par
donner trois raisons. La première provient des physiciens, et il s’en sert
pour manifester sa proposition par deux exemples : le premier est celui
du mot décomposé, dont on ne dit pas que les principes et les éléments sont
quelque chose de général, c'est-à-dire le mot, mais plutôt les éléments
premiers qui constituent tous les mots, c'est-à-dire les lettres. Il donne
comme deuxième exemple les diagrammes, c'est-à-dire les descriptions
démonstratives des figures géométriques. On ne dit pas en effet que les
éléments de ces diagrammes sont la réalité commune du diagramme, mais plutôt
les théorêmes dont les démonstrations sont les fondements des démonstrations
de tous ou la plupart des autres théorêmes de géométrie, car les autres
démonstrations s’appuient sur le fondement des premières démonstrations.
C’est pourquoi le livre d’Euclide porte le nom d’Éléments, car on y démontre les premiers théorêmes de géométrie,
desquels procèdent toutes les autres démonstrations. |
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[81991] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 3 Secundam rationem ponit ibi amplius autem quae
procedit in rebus naturalibus. Et dicit quod illi, qui ponunt elementa corporum vel
plura vel unum, illa dicunt esse principia et elementa corporum, ex quibus componuntur
et constant tamquam in eis existentibus. Sicut Empedocles dicit, elementa
corporum naturalium esse ignem et aquam, et alia huiusmodi, quae simul cum
his elementa rerum dicit, ex quibus primis cum insint corpora naturalia
constituuntur. Ponebant autem praeter haec duo, alia quatuor principia,
scilicet aerem et terram, litem et amicitiam, ut in primo dictum est. Non
autem dicebat, nec Empedocles nec alii naturales philosophi, quod genera
rerum essent earum principia et elementa. |
Il donne la deuxième
raison où il dit : De même enfin
pour les corps, etc. Elle est tirée des choses de la nature. Et il dit
que ceux qui affirment que les éléments des corps sont plusieurs ou qu’il y a
un élément unique disent que les principes et les éléments des corps sont ce
qui les compose et dont l’existence persiste en eux. C’est ainsi qu’Empédocle
dit que les éléments des corps naturels sont le feu, l’eau et les autres
éléments joints à ceux-ci, qui sont les premiers constituants qu’on trouve à
l’intérieur des corps naturels. Cependant, en plus de ces deux éléments, ils
affirmaient l’existence de quatre autres principes, à savoir l’air et la
terre, la discorde et l’amitié, comme on l’a dit au livre I. Mais ni
Empédocle ni les autres philosophes de la nature n’ont affirmé que les genres
des choses en étaient les principes et les éléments. |
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[81992] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 4 Tertiam rationem ponit ibi adhuc autem quae procedit
in artificialibus: et dicit quod siquis velit speculari naturam, idest
definitionem indicantem essentiam aliorum corporum a corporibus naturalibus,
scilicet artificialium, puta si vult cognoscere lectum, oportet considerare
ex quibus partibus componitur et modum compositionis earum, et sic cognoscet
naturam lecti. Et post hoc concludit quod genera non sunt principia entium. |
Il donne la
troisième raison où il dit : En
outre, si l’on veut, etc. Cette raison concerne les choses artificielles;
et il dit que si quelqu'un veut étudier
la nature, c'est-à-dire la définition qui indique l’essence des corps
autres que naturels, c'est-à-dire les corps artificiels, par exemple s’il
veut connaître le lit, il doit examiner de quelles parties le lit se compose
et la manière de les joindre, et il connaîtra ainsi la nature du lit. Et il
conclut ensuite que les genres ne sont pas des principes des êtres. |
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[81993] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 5 Deinde cum dicit quod si cognoscimus obiicit ad
partem contrariam: et ponit tres rationes, quarum prima talis est. Unumquodque
cognoscitur per suam definitionem. Si igitur idem est principium essendi et
cognoscendi, videtur, quod id quod est principium definitionis sit principium
rei definitae. Sed genera sunt
principia definitionum, quia ex eis primo definitiones constituuntur: ergo
genera sunt principia rerum quae definiuntur. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Mais si l’on songe, etc.,
il argumente en faveur de l’idée contraire, et il donne trois raisons, dont
voici la première. Toute chose est connue par sa définition. Si donc le
principe de l’existence est le même que le principe de la connaissance, il
semble que ce qui est principe de la définition est principe de la chose
définie. Mais les genres sont principes des définitions, car c’est d’eux que
les définitions sont constituées en premier lieu; donc, les genres sont les
principes des choses qui sont définies. |
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[81994] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 6 Secundam rationem ponit ibi et si est quae talis
est. Per hoc accipitur scientia de unaquaque re, quod scitur species eius
secundum quam res est: non enim potest cognosci Socrates nisi per hoc quod
scitur quod est homo. Sed genera sunt principia specierum, quia species
constituuntur ex genere et differentia: ergo genera sunt principia eorum quae
sunt. |
Il donne la deuxième
raison où il dit : D’ailleurs,
s’il est vrai, etc. Cette raison est qu’on acquiert la science de toute
chose du fait qu’on connaît l’espèce sous laquelle elle se range : en
effet, on ne peut pas connaître Socrate sinon par la connaissance du fait
qu’il est homme. Mais les genres sont principes des espèces, car les espèces
sont constituées d’un genre et d’une différence spécifique; les genres sont
donc principes des choses qui existent. |
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[81995] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 7 Tertiam rationem ponit ibi videntur autem et sumitur
ex auctoritate Platonicorum, qui posuerunt unum et ens esse principia, et
magnum et parvum, quibus utuntur ut generibus: ergo genera sunt principia. |
Il donne la
troisième raison où il dit : Quelques-uns
même de ceux, etc. Cette raison provient de l’autorité des Platoniciens,
qui affirmaient que l’un et l’être sont des principes, ainsi que le grand et
le petit, qu’ils prenaient comme des genres; donc, les genres sont des
principes. |
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[81996] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 8 Deinde cum dicit sed non possibile excludit quamdam
responsionem, qua posset dici quod utraque sunt principia; dicens quod non
est possibile dicere utrobique esse principia, ut elementa, id est
partes ex quibus componitur aliquid, et genera. Et hoc probat tali ratione.
Unius rei una est ratio definitiva manifestans eius substantiam, sicut et una
est substantia uniuscuiusque: sed non est eadem ratio definitiva quae datur
per genera et quae datur per partes ex quibus aliquid componitur: ergo non
potest esse utraque definitio indicans substantiam rei. Ex principiis autem
rei potest sumi ratio definitiva significans substantiam eius. Impossibile
est ergo quod principia rerum sint simul genera, et ea ex quibus res componuntur. |
Puis lorsqu’il
dit : Toutefois les principes des
êtres, etc., il écarte une réponse, car on pourrait dire que les deux
sont principes; il dit qu’il n’est pas possible de dire que les deux sont des
principes, à savoir les éléments,
c'est-à-dire les parties dont la chose est composée, et les genres. Il prouve
cet énoncé par la raison suivante. Une seule chose a une seule notion
définitoire qui en manifeste la substance, comme il existe une seule
substance de toute chose; mais ce n’est pas la même notion définitoire qui
est donnée par le genre ou par les parties dont elle se compose; donc, il
n’est pas possible que les deux définitions indiquent la substance de la
chose. Mais on peut tirer des principes d’une chose la notion définitoire qui
en signifie la substance. Il est donc impossible que les principes des choses
soient à la fois les genres et ce dont les choses sont composées. |
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[81997] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 9 Deinde cum dicit adhuc autem disputat secundam
quaestionem. Et primo movet eam. Secundo ad eam rationes inducit ibi, nam
siquidem universalia et cetera. Dicit ergo quod si ponamus quod genera sint
maxime principia, quae oportet existimare magis esse principia? Utrum prima
de numero generum, scilicet communissima, aut etiam infima, quae
proxima praedicantur de individuis, scilicet species specialissimas. Hoc enim
habet dubitationem, sicut ex sequentibus patet. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : D’ailleurs, si ce sont,
etc., il discute la deuxième question. Et en premier, il la soulève; en
deuxième, il propose des arguments à son sujet, où il dit : Si les principes sont, etc. Il dit
donc que si nous affirmons que ce sont surtout les genres qui sont principes,
lesquels faut-il considérer comme les principes au premier titre? Sont-ce les
premiers parmi les genres, c'est-à-dire les plus communs, ou encore les
derniers, qui sont attribués de façon prochaine aux individus, c'est-à-dire
les espèces les plus spécialisées? En effet, cette question est douteuse,
comme il sera évident d’après ce qui suit. |
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[81998] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 10 Deinde cum dicit nam siquidem obiicit ad propositam
quaestionem: et circa hoc tria facit. Primo enim inducit rationes ad ostendendum
quod prima genera non possunt esse principia. Secundo inducit rationes ad
ostendendum, quod species ultimae magis debent dici principia, ibi, at vero
et si magis. Tertio obiicit ad propositum, ibi, iterum autem et cetera. Circa
primum ponit tres rationes: quarum prima talis est. Si genera sunt magis
principia quanto sunt universalia oportet quod illa quae sunt maxime
universalia, quae scilicet dicuntur de omnibus, sint prima inter genera et
maxime principia. Tot ergo erunt rerum principia, quod sunt huiusmodi genera
communissima. Sed communissima omnium sunt unum et ens, quae de omnibus
praedicantur: ergo unum et ens erunt principia et substantiae omnium rerum.
Sed hoc est impossibile; quia non possunt omnium rerum esse genus, unum et
ens: quia, cum ens et unum universalissima sint, si unum et ens essent
principia generum, sequeretur quod principia non essent genera. Sic ergo
positio, qua ponitur communissima generum esse principia, est impossibilis,
quia sequitur ex ea oppositum positi, scilicet quod principia non sunt
genera. |
Puis lorsqu’il
dit : Si les principes sont,
etc., il argumente sur la question proposée, et il le fait en trois parties.
En effet, il apporte en premier des arguments pour montrer que les genres
premiers ne peuvent pas être des principes. En deuxième, il apporte des
arguments pour montrer que les espèces ultimes devraient davantage être
considérées comme des principes, où il dit : Remarquons d’ailleurs que, etc. En troisième, il argumente en
faveur de la proposition, où il dit : Mais, d’un autre côté, etc. Pour le premier point, il donne trois
arguments, dont voici le premier. Si les genres sont d’autant plus des
principes qu’ils sont plus universels, il faut que les plus universels, ceux
qu’on attribue à toutes choses, soient les premiers parmi les genres et
soient les principes suprêmes. Il y aura donc autant de principes des choses
que de tels genres très généraux. Mais les plus généraux de tous sont l’un et
l’être, qui sont attribués à tout; donc, l’un et l’être sont les principes et
les substances de toutes choses. Mais cela est impossible, car l’un et l’être
ne peuvent être les genres de toutes choses : en effet, puisque l’être
et l’un sont très universels, s’ils étaient les principes des genres, il
s’ensuivrait que les principes ne sont pas des genres. Ainsi donc, la théorie
selon laquelle les genres les plus généraux sont des principes est
impossible, car il s’ensuivrait le contraire de l’énoncé de départ, à savoir
que les genres ne sont pas des principes. |
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[81999] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 11 Quod autem ens et unum non possint esse genera,
probat tali ratione. Quia cum differentia addita generi constituat speciem,
de differentia praedicari non poterit nec species sine genere, nec genus sine
speciebus. Quod autem species de differentia praedicari non possit, patet ex
duobus. Primo quidem, quia differentia in plus est quam species, ut
Porphyrius tradit. Secundo, quia cum differentia ponatur in definitione
speciei, non posset species praedicari per se de differentia, nisi
intelligeretur quod differentia esset subiectum speciei, sicut numerus est
subiectum paris, in cuius definitione ponitur. Hoc autem non sic se habet;
sed magis differentia est quaedam forma speciei. Non ergo posset species
praedicari de differentia, nisi forte per accidens. Similiter etiam nec genus
per se sumptum, potest praedicari de differentia praedicatione per se. Non
enim genus ponitur in definitione differentiae, quia differentia non
participat genus, ut dicitur in quarto topicorum. Nec etiam differentia
ponitur in definitione generis: ergo nullo modo per se genus praedicatur de
differentia. Praedicatur tamen de
eo quod habet differentiam, idest de specie, quae habet differentiam
in actu. Et ideo dicit, quod de propriis differentiis generis non praedicatur
species, nec genus sine speciebus, quia scilicet genus praedicatur de
differentiis secundum quod sunt in speciebus. Nulla autem differentia potest accipi de qua non
praedicetur ens et unum, quia quaelibet differentia cuiuslibet generis est
ens et est una, alioquin non posset constituere unam aliquam speciem entis.
Ergo impossibile est quod unum et ens sint genera. |
Et il prouve que
l’être et l’un ne peuvent pas être des genres, par la raison suivante. Puisque
la différence spécifique ajoutée au genre constitue l’espèce, la différence
spécifique ne peut être attribuée ni à une espèce sans genre, ni à un genre
sans espèces. Le fait que l’espèce ne peut être un attribut de la différence
spécifique est évident pour deux raisons : en premier, parce que la
différence spécifique s’applique à plus de choses que l’espèce, comme
l’enseigne Porphyre; en deuxième, parce que, la différence spécifique entrant
dans la définition de l’espèce, l’espèce ne peut être un attribut de la
différence spécifique, sauf au sens où la différence spécifique serait le
sujet de l’espèce, comme le nombre est le sujet du pair, dans la définition
duquel il est inclus. Mais il n’en est pas ainsi; c’est plutôt la différence
spécifique qui est une certaine forme de l’espèce. L’espèce ne peut donc pas
être un attribut de la différence spécifique, sauf peut-être par accident.
Pareillement, le genre pris en soi ne peut pas non plus être un attribut de
la différence spécifique prise en soi. En effet, le genre n’entre pas dans la
définition de la différence spécifique, car celle-ci ne participe pas du
genre, comme il est dit au livre IV des Topiques.
La différence spécifique n’entre pas non plus dans la définition du genre;
donc, le genre pris en soi n’est en aucune façon un attribut de la différence
spécifique. Il est pourtant un attribut de ce qui a une différence
spécifique, c'est-à-dire l’espèce, qui possède cette différence en acte.
C’est pourquoi il dit que l’espèce n’est pas un attribut des différences
propres du genre, et qu’il n’existe pas de genre sans espèces, car le genre
est un attribut des différences spécifiques en tant qu’elles sont dans les
espèces. Mais on ne peut trouver aucune différence spécifique à laquelle
l’être et l’un ne sont pas attribués, car toute différence spécifique de
n’importe quel genre existe et est unique; autrement, elle ne pourrait pas
constituer une seule espèce d’être. Il est donc impossible que l’être et l’un
soient des genres. |
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[82000] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 8 n. 12 Deinde cum dicit amplius autem secundam rationem
ponit, quae talis est. Si genera dicuntur principia quia sunt communia et
praedicantur de pluribus, oportebit quod omnia quae pari ratione erunt
principia, quia sunt communia, et praedicata de pluribus, sint genera. Sed
omnia quae sunt media inter prima genera et individua, quae scilicet sunt
coaccepta cum differentiis aliquibus, sunt communia praedicata de pluribus:
ergo sunt principia et sunt genera: quod patet esse falsum. Quaedam enim
eorum sunt genera, sicut species subalternae; quaedam vero non sunt genera,
sicut species specialissimae. Non ergo verum est, quod prima genera sive
communia sint principia prima. |
Puis lorsqu’il
dit : Ajoutez à cela, etc., il
donne le deuxième argument, qui est le suivant. Si les genres sont appelés
principes parce qu’ils sont généraux et attribués à beaucoup de choses, il
faut pour la même raison que tout ce qui est principe parce qu’il est général
et attribué à beaucoup de choses soit un genre. Mais toutes les réalités
intermédiaires entre les genres premiers et les individus, du fait que des
différences spécifiques sont ajoutées à ces genres, sont générales et
attribuées à beaucoup de choses; donc, elles sont des principes et des
genres. Or, il est évident que c’est faux. En effet, certaines de ces
réalités sont des genres, en tant que sous-espèces; d’autres ne sont pas des
genres, étant des espèces ultimes. Il n’est donc pas vrai que les genres
premiers ou généraux soient les premiers principes. |
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[82001] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 13 Praeterea. Si prima genera sunt principia, quia sunt
principia cognitionis specierum, multo magis differentiae sunt principia,
quia differentiae sunt principia formalia specierum. Forma autem et actus est maxime principium
cognoscendi. Sed differentias esse principia rerum est inconveniens, quia
secundum hoc erunt quasi infinita principia. Sunt enim, ut ita dicatur,
infinitae rerum differentiae; non quidem infinitae secundum rerum naturam,
sed quoad nos. Et quod sint infinitae, patet dupliciter. Uno modo siquis
consideret multitudinem ipsam differentiarum secundum se. Alio modo siquis
accipiat primum genus quasi primum principium. Manifestum enim est quod sub
eo continentur innumerabiles differentiae. Non ergo prima genera sunt
principia. |
De plus, si les
genres premiers sont des principes parce qu’ils sont les principes de la
connaissance des espèces, les différences spécifiques sont bien davantage des
principes, car elles sont les principes formels des espèces. Or, ce sont
surtout la forme et l’acte qui sont les principes de la connaissance. Mais il
est absurde que les différences spécifiques soient les principes des choses,
car alors, le nombre de principes serait pratiquement infini. En effet, les
différences entre les choses sont pour ainsi dire infinies, non selon la
nature des choses à vrai dire, mais pour nous. Et qu’elles soient infinies,
on le voit de deux façons : d’abord, si on considère en elle-même la
multitude des différences spécifiques; ensuite, si on prend le premier genre
comme premier principe. Il est évident en effet que des différences
innombrables sont contenues sous ce genre. Donc, les genres premiers ne sont
pas des principes. |
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[82002] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 14 Deinde cum dicit at vero ostendit, quod species
specialissimae sunt magis principia quam genera; et ponit tres rationes,
quarum prima talis est. Unum secundum Platonicos maxime videtur habere speciem,
idest rationem principii. Unum vero habet rationem indivisibilitatis, quia
unum nihil est aliud quam ens indivisum. Dupliciter est autem aliquid
indivisibile: scilicet secundum quantitatem, et secundum speciem. Secundum
quantitatem, quidem, sicut punctus et unitas: et hoc indivisibile opponitur
divisioni quantitatis. Secundum speciem autem, sicut quod non dividitur in
multas species. Sed inter haec duo indivisibilia prius et principalius est
quod est indivisibile secundum speciem, sicut et species rei est prior quam
quantitas eius; ergo illud quod est indivisibile secundum speciem, est magis
principium eo quod est indivisibile secundum quantitatem. Et quidem secundum
quantitatis numeralis divisionem videtur esse magis indivisibile genus, quia
multarum specierum est unum genus: sed secundum divisionem speciei magis est
indivisibilis una species. Et sic ultimum praedicatum de pluribus quod non
est genus plurium specierum, scilicet species specialissima, est magis unum
secundum speciem quam genus. Sicut homo et quaelibet alia species specialissima,
non est genus aliquorum hominum. Est ergo magis principium species quam
genus. |
Puis lorsqu’il
dit : Remarquons d’ailleurs que,
etc., il montre que les espèces ultimes sont davantage des principes que les
genres; et il donne trois raisons, dont voici la première. L’un, selon les
Platoniciens, semble avoir au suprême degré la spécificité, c'est-à-dire le
caractère de principe. Mais l’un a un caractère d’indivisibilité, car il
n’est rien d’autre que l’être non divisé. Mais une chose est indivisible de
deux façons : selon la quantité et selon l’espèce. Selon la quantité,
c’est le cas du point et de l’unité[47], et cet indivisible s’oppose à la division
quantitative. Selon l’espèce, c’est le cas de ce qui ne se divise pas en
plusieurs espèces. Mais de ces deux indivisibles, le premier et le principal
est l’indivisible selon l’espèce, comme l’espèce de la chose est antérieure à
sa quantité; donc, ce qui est indivisible selon l’espèce est davantage un
principe que ce qui est indivisible selon la quantité. Et en fait, pour la
division de la quantité numérique, le genre semble plus indivisible, car il y
a un genre unique pour plusieurs espèces; mais pour la division des espèces,
une seule espèce est plus indivisible. Et ainsi, la réalité dernière
attribuée à plusieurs choses qui n’est pas le genre de plusieurs espèces,
c'est-à-dire l’espèce ultime, est plus une en espèce que le genre. Par
exemple, l’homme et toute autre espèce ultime n’est pas le genre de certains
hommes; l’espèce est donc davantage un principe que le genre. |
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[82003] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 15 Deinde cum dicit amplius in quibus secundam rationem
ponit, quae procedit ex quadam positione Platonis; qui quando aliquid unum de
pluribus praedicatur, non secundum prius et posterius, posuit illud unum
separatum, sicut hominem praeter omnes homines. Quando vero aliquid
praedicatur de pluribus secundum prius et posterius, non ponebat illud
separatum. Et hoc est quod dicit quod in quibus prius et posterius est,
scilicet quando unum eorum de quibus aliquod commune praedicatur est altero
prius, non est possibile in his aliquid esse separatum, praeter haec multa de
quibus praedicatur. Sicut si numeri se habent secundum ordinem, ita quod dualitas
est prima species numerorum, non invenitur idea numeri praeter omnes species
numerorum. Eadem ratione non invenitur figura separata, praeter omnes species
figurarum. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : D’ailleurs, il n’est pas
possible, etc., il donne la deuxième raison, qui est tirée d’une certaine
théorie de Platon; celui-ci, lorsqu’une chose est attribuée à plusieurs qui
n’ont pas d’ordre d’antériorité et de postériorité, a affirmé l’existence
d’une réalité séparée, comme celle de l’homme à part de tous les hommes. Mais
quand une chose est attribuée à plusieurs dans lesquelles on trouve l’avant
et l’après, il n’affirmait pas cette réalité séparée. Et c’est ce qu’il
dit : dans les choses où il y a
antériorité et postériorité, c'est-à-dire quand l’une des choses
auxquelles est attribuée la réalité commune est avant l’autre, il n’est pas
possible qu’il existe quelque chose de séparé en plus de ces nombreuses
choses auxquelles elle est attribuée. Ainsi, si les nombres sont rangés en
ordre de sorte que la dualité est la première espèce des nombre, on ne trouve
pas d’idée du nombre en plus de toutes les espèces de nombres. Pour la même
raison, on ne trouve pas de figure séparée en plus de toutes les espèces de
figures. |
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[82004] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 16 Et huius ratio esse potest, quia ideo aliquod
commune ponitur separatum, ut sit quoddam primum quod omnia alia participent.
Si igitur unum de multis sit primum, quod omnia alia participent, non oportet
ponere aliquod separatum, quod omnia participant. Sed talia videntur omnia
genera; quia omnes species generum inveniuntur differre secundum perfectius
et minus perfectum. Et, per consequens, secundum prius et posterius secundum
naturam. Si igitur eorum quorum unum est prius altero, non est accipere
aliquod commune separatum, si genus praeter species inveniatur, erunt schola
aliorum, idest erit eorum alia doctrina et regula, et non salvabitur in
eis praedicta regula. Sed manifestum est quod inter individua unius speciei, non
est unum primum et aliud posterius secundum naturam, sed solum tempore. Et
ita species secundum scholam Platonis est aliquid separatum. Cum igitur
communia sint principia inquantum sunt separata, sequitur quod sit magis
principium species quam genus. |
La raison de cela
peut être qu’une réalité générale peut être dite séparée en tant qu’elle est
une réalité première de laquelle toutes les autres participent. Si donc il y
en a une parmi plusieurs qui est première et à laquelle toutes les autres
participent, il n’est pas nécessaire de supposer une réalité séparée de
laquelle toutes participent. Mais tel semble être le cas de tous les genres,
car on constate que toutes les espèces des genres diffèrent selon leur
perfection plus ou moins grande, et par conséquent ils diffèrent par nature
selon l’antériorité et la postériorité. Si donc, pour les choses dont l’une
est antérieure à l’autre, on ne peut pas trouver une réalité commune séparée,
étant admis que le genre est en dehors de l’espèce, la doctrine et la règle
sera différente pour les autres réalités, et la règle ci-dessus ne s’y
appliquera pas. Mais il est manifeste que parmi les individus d’une même
espèce, il n’y en a pas un qui soit avant l’autre par nature, mais seulement
par le temps. Et ainsi, l’espèce, selon l’école de Platon, est une réalité
séparée. Alors, puisque les réalités générales sont principes en tant
qu’elles sont séparées, il s’ensuit que l’espèce est un principe davantage
que le genre. |
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[82005] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 8 n. 17 Deinde cum dicit amplius autem tertiam rationem
ponit quae sumitur ex meliori et peiori: quia in quibuscumque invenitur unum
alio melius, semper illud quod est melius, est prius secundum naturam. Sed
horum quae sic se habent non potest poni unum genus commune separatum: ergo
eorum quorum unum est melius et aliud peius non potest poni unum genus
separatum. Et sic redit in idem quod prius. Haec enim ratio inducitur quasi
confirmatio praecedentis, ad ostendendum, quod in speciebus cuiuslibet
generis invenitur prius et posterius. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : et de plus, partout,
etc., il apporte une troisième raison, fondée sur le meilleur et le
pire : car dans tous les cas où on trouve une chose meilleure qu’une
autre, ce qui est meilleur est toujours antérieur par nature. Mais aux êtres
qui sont dans ce cas, on ne peut attribuer un genre commun séparé; donc, aux
choses dont l’une est meilleure et l’autre pire, on ne peut attribuer un
genre unique séparé. Et cela nous ramène à la même conclusion qu’avant. En
effet, cet argument est présenté comme confirmation du précédent, pour
montrer que dans les espèces de n’importe quel genre, on trouve l’antérieur
et le postérieur. |
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[82006] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 18 Et ex tribus his rationibus concludit propositum;
scilicet quod species specialissimae quae immediate de individuis
praedicantur, magis videntur esse principia quam genera. Ponitur enim
genitivus generum loco ablativi more Graecorum. Unde litera Boetii planior
est, quae expresse concludit huiusmodi praedicata magis esse principia quam
genera. |
Et de ces trois
arguments, il tire la conclusion visée, à savoir que les espèces ultimes, qui
sont attribuées immédiatement aux individus, semblent être des principes plus
que les genres. En effet, le mot « genres » est mis au génitif
plutôt qu’à l’ablatif, à la manière des Grecs[48]. C’est pourquoi le texte de Boèce est plus clair,
concluant expressément que de tels attributs sont davantage des principes que
les genres. |
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[82007] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 19 Deinde cum dicit iterum autem obiicit in contrarium
tali ratione. Principium et causa
est praeter res quarum est principium et causa, et possibile est ab eis esse
separatum. Et hoc ideo quia nihil est causa sui ipsius. Et loquitur hic de
principiis et causis extrinsecis, quae sunt causae totius rei. Sed aliquid
esse praeter singularia non ponitur, nisi quia est commune et universaliter
de omnibus praedicatum: ergo quanto aliquid est magis universale, tanto magis
est separatum, et magis debet poni principium. Sed genera prima sunt maxime
universalia: ergo genera prima sunt maxime principia. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais, d’un autre côté,
etc., il argumente pour l’idée contraire, par la raison suivante. Le principe
et la cause sont en dehors de la chose dont ils sont principe et cause, et il
est possible qu’ils en soient séparés; la raison en est que rien n’est cause
de soi-même. Et il est ici question des principes et des causes extrinsèques,
qui sont causes de la totalité de la chose. Mais on affirme l’existence d’une
chose hors des singuliers seulement parce qu’elle commune et attribuée
universellement à tous; donc, plus une chose est universelle, plus elle est
séparée et plus elle doit être considérée comme principe. Mais les genres
premiers sont les plus universels; donc ils sont principes au plus haut
degré. |
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[82008] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 8 n. 20 Harum autem quaestionum solutio innuitur ex hac ultima
ratione. Secundum hoc enim genera vel species universalia principia
ponebantur, inquantum ponebantur separata. Quod autem non sint separata et
per se subsistentia ostendetur in septimo huius. Unde et Commentator in
octavo ostendet quod principia rerum sunt materia et forma, ad quorum
similitudinem se habent genus et species. Nam genus sumitur a materia,
differentia vero a forma, ut in eodem libro manifestabitur. Unde, cum forma
sit magis principium quam materia, secundum hoc etiam erunt species magis
principia quam genera. Quod vero contra obiicitur ex hoc quod genera sunt
principia cognoscendi speciem et definitiones ipsius, eodem modo solvitur
sicut et de separatione. Quia enim separatim accipitur a ratione genus sine
speciebus, est principium in cognoscendo. Et eodem modo esset principium in
essendo, si haberet esse separatum. |
Or, la solution de
ces questions est insinuée par ce dernier argument. En effet, selon cet
argument, les genres ou les espèces étaient considérés comme principes
universels en tant qu’ils étaient considérés comme séparés. Mais le fait
qu’ils ne sont pas séparés et ne subsistent pas par eux-mêmes sera montré
plus loin, au livre VII. C’est pourquoi le Commentateur[49], au livre VIII, montrera que les principes des
choses sont la matière et la forme, qui ont entre eux un rapport semblable au
rapport du genre à l’espèce. En effet, le genre est pris comme matière et la
différence spécifique comme forme, comme il sera démontré au même livre.
Alors, puisque la forme est davantage principe que la matière, il s’ensuit
également que les espèces sont davantage principes que les genres.
L’objection soulevée du fait que les genres sont principes de la connaissance
de l’espèce et de ses définitions se résout de la même façon que celle qui
concerne leur séparation. En effet, c’est parce que le genre est perçu
séparément par la raison, sans les espèces, qu’il est principe de leur
connaissance. Pareillement, le genre serait principe de leur existence, s’il
avait un être séparé. |
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Leçon 9, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Il y a une difficulté qui se rattache
aux précédentes, difficulté plus embarrassante que toutes les autres, et dont
l’examen nous est indispensable ; c’est celle dont nous allons parler.
S’il n’y a pas quelque chose en dehors du particulier, et s’il y a une
infinité de choses particulières, comment est-il possible d’acquérir la
science de l’infinité des choses ? Connaître un objet, c’est, pour nous,
connaître son unité, son identité et son caractère général. Or, si cela est
nécessaire, et s’il faut qu’en dehors des choses particulières il y ait
quelque chose, il y aura nécessairement, en dehors des choses particulières,
les genres, soit les genres les plus rapprochés des individus, soit les
genres les plus élevés. Mais nous avons trouvé tout à l’heure que cela était
possible. Admettons d’ailleurs qu’il y a véritablement quelque chose en
dehors de l’ensemble de l’attribut et de la substance, admettons qu’il y a
des espèces. Mais l’espèce est-elle quelque chose en dehors de tous les
objets, ou est-elle seulement en dehors de quelques objets sans être en
dehors de quelques autres, ou enfin n’est-elle en dehors d’aucun ? Dirons-nous donc qu’il n’y a rien en dehors
de choses particulières ? Alors il n’y aurait rien d’intelligible, il
n’y aurait plus que des objets sensibles, il n’y aurait science de rien, à
moins qu’on ne nomme science, la connaissance sensible. Il n’y aurait même
rien d’éternel, ni d’immobile ; car tous les objets sensibles sont
sujets à destruction, et sont en mouvement. Or, s’il n’y a rien d’éternel, la
production même est impossible. Car il faut bien que ce qui devient soit
quelque chose, ainsi que ce qui fait devenir ; et que la dernière des
causes productrices soit de tout temps, puisque la chaîne des causes a un
terme, et qu’il est impossible que rien soit produit par le non-être.
D’ailleurs, là où il y a naissance et mouvement, il y aura nécessairement un
terme : aucun mouvement n’est infini, et même tout mouvement a un but.
Et puis il est impossible que ce qui ne peut devenir devienne ; mais ce
qui devient, existe nécessairement avant de devenir. De plus, si la substance existe de tout
temps, à plus forte raison faut-il admettre l’existence de l’essence au
moment où la substance devient. En effet, s’il n’y a ni essence, ni
substance, il n’existe absolument rien. Et, comme cela est impossible, il
faut bien que la forme et l’essence soient quelque chose, en dehors de
l’ensemble de la substance et de la forme. Mais si l’on adopte cette
conclusion, une nouvelle difficulté se présente. Dans quels cas admettra-t-on
cette existence séparée, et dans quels cas ne l’admettra-t-on point ?
Car il est évident qu’on ne l’admettra pas dans tous les cas. En effet, nous
ne pouvons pas dire qu’il y a une maison en dehors des maisons particulières. |
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Lectio 9 |
Leçon 9, Commentaire de
saint Thomas [Existe-t-il des universels séparés des singuliers?] (Traduction
Georges Comeau, 2011)
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Leçon 9
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[82009] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 1 Postquam philosophus disputavit quaestionem de
universalibus, utrum sint principia, hic consequenter movet quaestionem de
separatis, utrum scilicet aliquid sit separatum a sensibilibus, quod sit
eorum principium. Et circa hoc pertractat duas quaestiones: quarum prima est,
an universalia sint separata a singularibus. Secunda est, an sit aliquid
formale separatum ab his quae sunt composita ex materia et forma, ibi,
amplius autem si quam maxime et cetera. Circa primum tria facit. Primo
describit dubitationem. Secundo obiicit ad unam partem, ibi, nam si non est
et cetera. Tertio obiicit ad
partem aliam, ibi, at vero et cetera. Est ergo haec dubitatio de eo quod
tactum est in ultima ratione praecedentis quaestionis, utrum scilicet
universale sit separatum a singularibus, sicut praemissa ratio supponebat. Et hoc est quod dicit, de qua ratio nunc existit,
idest de qua immediate praecedens ratio praecessit. De hac autem dubitatione
ita dicit: primo quod est habita, idest consequenter se habens ad
praemissa: quia sicut iam dictum est, ex hoc dependet consideratio
praecedentis quaestionis. Nam si universalia non sunt separata, non sunt
principia: si autem sunt separata, sunt principia. Secundo dicit de ea, quod
est difficillima omnium dubitationum huius scientiae. Quod ostenditur ex hoc
quod eminentissimi philosophi de ea diversimode senserunt. Nam Platonici
posuerunt universalia esse separata, aliis philosophis contra ponentibus.
Tertio dicit de ea quod est maxime necessaria ad considerandum, quia scilicet
ex ea dependet tota cognitio substantiarum tam sensibilium quam
immaterialium. |
Après avoir débattu
la question de savoir si les universels sont des principes, le Philosophe
soulève ensuite la question des êtres séparés, en se demandant s’il existe
quelque chose qui soit séparé des choses sensibles et qui en soit le
principe. Et à ce sujet, il approfondit deux questions. La première est de
savoir si les universels sont séparés des singuliers. La deuxième, qu’il
traite où il dit : Admettons
d’ailleurs qu’il y a, etc., est de savoir s’il existe quelque chose de
formel qui soit séparé des êtres composés de matière et de forme. Il traite
la première question en trois points. En premier, il décrit le doute. En
deuxième, il argumente en faveur d’une réponse, où il dit : S’il n'y a pas quelque chose, etc. En
troisième, il argumente en faveur de l’autre, où il dit : Or, si cela est nécessaire, etc. Ce
doute porte donc sur ce qui a été abordé dans le dernier argument sur la
question précédente, à savoir si l’universel est séparé des singuliers comme
le supposait cet argument. Et c’est ce qu’il dit : une difficulté dont nous allons parler, à savoir un problème qui
découle de l’argument qui précède immédiatement. Or, il dit ceci au sujet de
ce doute : d’abord, qu’il se
rattache, c'est-à-dire qu’il fait suite à ce qui précède, car, comme on
l’a déjà dit, l’étude de la question précédente en dépend. Car si les
universels ne sont pas séparés, ils ne sont pas principes, mais s’ils sont
séparés, ils sont principes. En deuxième, il dit de ce doute que c’est le
plus difficile de tous les doutes concernant cette science. On le voit bien
du fait que les philosophes les plus éminents ont eu des idées diverses à ce
sujet. En effet, les Platoniciens ont affirmé que les universels étaient
séparés, alors que les autres philosophes ont dit le contraire. En troisième,
il dit de ce doute que c’est celui dont l’examen est le plus nécessaire, car
c’est de lui que dépend toute connaissance des substances, tant sensibles
qu’immatérielles. |
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[82010] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 2 Deinde cum dicit nam si non obiicit ad ostendendum,
quod universalia sint separata a singularibus. Singularia enim sunt infinita:
infinita autem cognosci non possunt. Unde singularia omnia cognosci non
possunt nisi inquantum reducuntur ad aliquid unum, quod est universale. Sic
igitur scientia de rebus singularibus non habetur, nisi inquantum sciuntur
universalia. Sed scientia non est nisi verorum et existentium: ergo
universalia sunt aliqua per se existentia praeter singularia. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : S’il n'y a pas quelque
chose, etc., il argumente en faveur de l’idée que les universels sont
séparés des singuliers. Ceux-ci sont en effet en nombre infini, mais on ne
peut pas connaître l’infini. C’est pourquoi on ne peut pas connaître tous les
singuliers, sauf en tant qu’ils se ramènent à quelque chose d’unique, qui est
l’universel. Ainsi donc, il n'y a pas de science des singuliers, sinon en
tant que les universels sont connus. Mais la science ne porte que sur des
choses qui sont vraies et existantes; donc, les universels sont des choses
qui existent par elles-mêmes à part des singuliers. |
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[82011] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 9 n. 3 Deinde cum dicit at vero si obiicit in contrarium
hoc modo. Si necesse est universalia esse aliquid praeter singularia, oportet
quod genera sint praeter singularia, vel prima generum, vel etiam ultima,
quae sunt immediate ante singularia. Sed hoc est impossibile, ut ex
praecedenti dubitatione patet; ergo universalia non sunt a singularibus
separata. Hanc autem dubitationem solvit philosophus in septimo huius, ubi
ostendit multipliciter universalia non esse substantias per se subsistentes.
Nec oportet, sicut multoties dictum est, quod aliquid eumdem modum essendi
habeat in rebus, per quem modum ab intellectu scientis comprehenditur. Nam
intellectus immaterialiter cognoscit materialia: et similiter naturas rerum,
quae singulariter in rebus existunt, intellectus cognoscit universaliter,
idest absque consideratione principiorum et accidentium individualium. |
Puis lorsqu’il
dit : Or, si cela est nécessaire,
etc., il argumente en sens contraire, comme suit : s’il est nécessaire que
les universels soient à part des singuliers, il faut que les genres, soient à
part des singuliers, qu’il s’agisse des genres premiers ou même des genres
ultimes, qui précèdent immédiatement les singuliers. Mais cela est
impossible, comme il est évident par suite du doute précédent; les universels
ne sont donc pas séparés des singuliers. Mais le Philosophe tranche ce doute
au livre VII ci-après, où il montre de maintes façons que les universels ne
sont pas des substances qui subsistent par elles-mêmes. Il n’est pas
nécessaire non plus, comme on l’a dit bien des fois, que le mode d’être d’une
réalité soit le même dans les choses et dans la compréhension de
l’intelligence de celui qui connaît. En effet, l’intelligence connaît de
façon immatérielle les choses matérielles; quant aux natures qui existent
dans les choses singulières, l’intelligence les connaît pareillement de façon
universelle, c'est-à-dire sans examiner les principes et les accidents des
individus. |
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[82012] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 4 Deinde cum dicit amplius autem prosequitur de alia
quaestione: utrum scilicet aliquid sit separatum a compositis ex materia et
forma: et circa hoc duo facit. Primo movet quaestionem. Secundo prosequitur
eam, ibi, si igitur et cetera. Circa primum considerandum est, quod primo
movet quaestionem, utrum universale sit separatum a singularibus. Contingit
autem aliquod singulare esse compositum ex materia et forma: non tamen omne
singulare ex materia et forma est compositum, nec secundum rei veritatem:
quia substantiae separatae sunt quaedam particulares substantiae, quia per se
stantes et per se operantes; nec etiam secundum opinionem Platonicorum, qui
ponebant etiam in mathematicis separatis esse quaedam particularia, ponendo
plura ex eis in una specie. Et quamvis dubitari possit, utrum etiam in his
quae non sunt composita ex materia et forma, sit aliquid separatum sicut
universale a singulari, tamen hoc maxime habet dubitationem in rebus
compositis ex materia et forma. Et ideo dicit, quod maxime est dubitabile,
utrum sit aliquid, praeter simul totum etc. idest praeter rem
compositam ex materia et forma. Et quare dicatur simul totum compositum,
exponit subdens, ut quando praedicatur aliquid de materia. Ponebat
enim Plato quod sensibilis materia participabat universalia separata. Et ex
hoc erat quod universalia praedicantur de singularibus. Et ipsae
participationes universalium formarum in materialibus sensibilibus
constituunt simul totum, quasi universalis forma per modum participationis
cuiusdam sit de materia praedicata. In his autem quaestionem trimembrem
proponit: utrum scilicet praeter omnia huiusmodi sit aliquid separatum, aut
praeter quaedam eorum et non praeter alia, aut praeter nihil eorum. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Admettons d’ailleurs qu’il y
a, etc., il discute l’autre question : y a-t-il quelque chose qui
soit séparé des composés de matière et de forme? Il la traite en deux
points : en premier, il soulève la question; en deuxième, il la discute,
où il dit : Dirons-nous donc,
etc. Au sujet du premier point, il faut remarquer qu’il soulève d’abord la
question de savoir si l’universel est séparé des singuliers. Mais il arrive
que certains singuliers soient composés de matière de forme. Les singuliers
ne sont pourtant pas tous composés de matière de forme, soit selon la
réalité, car les substances séparées sont des substances particulières, car
elles existent et agissent par elles-mêmes, soit selon l’opinion des
Platonitiens, qui affirmaient que même parmi les êtres mathématiques séparés,
certains sont particuliers, car il en mettait plusieurs dans une seule
espèce. Et bien qu’on puisse se demander si, même dans les choses qui ne sont
pas composées de matière et de forme, il existe quelque chose de séparé comme
l’universel est séparé du singulier, il reste que cela est douteux surtout
pour les choses composées de matière et de forme. C’est pourquoi il dit que
la question la plus douteuse est de savoir s’il y a quelque chose, « à
part de la réalité totale, etc. », c'est-à-dire à part de la chose composée
de matière et de forme. Et il explique pourquoi il parle de réalité totale
composée, en ajoutant « comme quand quelque chose est attribué à la
matière ». Platon affirmait en effet que la matière sensible participe
des universels séparés, et que c’est pour cette raison que les universels
sont attribués aux singuliers. Et ces participations aux formes universelles
dans les êtres matériels sensibles contsituent, selon lui, la réalité totale,
comme si la forme universelle, en raison d’une participation, était attribuée
à la matière. Or, à ce sujet, il pose une question à trois choix :
existe-t-il quelque chose de séparé à part de toutes les choses du genre, à
part de certaines d’entre elles et non à part des autres, ou à part d’aucune
d’entre elles? |
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[82013] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 5 Deinde cum dicit si igitur prosequitur praedictam
dubitationem: et circa hoc duo facit. Primo obiicit contra hoc, quod poni
posset nihil separatum esse ab his quae sunt composita ex materia et forma. Secundo
obiicit ad oppositum, ibi, sed si hoc et cetera. Circa primum, obiicit
duplici via. Primo quidem ex hoc, quod ea quae sunt composita ex materia et
forma sunt sensibilia: unde proponit quod ea quae sunt composita ex materia
et forma sunt singularia. Singularia autem non sunt intelligibilia, sed
sensibilia. Si igitur nihil est praeter singularia composita ex materia et
forma nihil erit intelligibile, sed omnia entia erunt sensibilia. Scientia
autem non est nisi intelligibilium: ergo sequitur quod nullius rei sit
scientia: nisi aliquis dicat quod sensus et scientia sunt idem, ut antiqui
naturales posuerunt: sicut dicitur in primo de anima. Utrumque autem horum
est inconveniens: scilicet vel quod non sit scientia, vel quod scientia sit
sensus: ergo et primum est inconveniens, scilicet quod nihil sit praeter
singularia composita ex materia et forma. |
Puis lorsqu’il
dit : Dirions-nous donc qu’il n'y
a rien, etc., il discute le doute en question, ce qu’il fait en deux
parties. En premier, il argumente contre la possibilité d’affirmer qu’il
n’existe rien de séparé des êtres composés de matière et de forme. En
deuxième, il argumente en sens contraire, où il dit : Mais si l’on adopte cette conclusion,
etc. Il argumente contre la première solution de deux façons. La première est
que les êtres composés de matière et de forme sont sensible; il fait donc
valoir que les êtres composés de matière et de forme sont singuliers. Or, les
singuliers ne sont pas intelligibles, mais sensibles. Si donc il n’existe
rien à part des singuliers composés de matière et de forme, rien n’est
intelligible, mais tous les êtres sont sensibles. Mais la science ne porte
que sur les intelligibles; il s’ensuit donc qu’on ne peut avoir aucune
science de rien, à moins qu’on ne dise que la sensation et la science sont la
même chose, comme l’ont affirmé les anciens physiciens ainsi que le raconte
le livre I De l’Âme. Mais ces deux
énoncés sont inadmissibles, à savoir qu’il n’existe pas de science ou que la
science est une sensation; donc, l’antécédent est inadmissible, à savoir
qu’il n’existe rien à part des singuliers composés de matière et de forme. |
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[82014] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 6 Deinde cum dicit amplius autem secundo obiicit ex
hoc quod composita ex materia et forma sunt mobilia. Inducit talem rationem.
Omnia sensibilia composita ex materia et forma corrumpuntur et in motu sunt:
si igitur nihil sit praeter huiusmodi entia, sequetur quod nihil sit
sempiternum nec immobile. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Il n'y aurait même rien,
etc., il donne la deuxième objection, tirée du fait que les composés de
matière et de forme sont mobiles. Voici son argument : tous les
sensibles composés de matière et de forme se corrompent et sont en mouvement;
donc, s’il n’existe rien à part de ces êtres, il s’ensuit que rien n’est
éternel ni immobile. |
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[82015] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 7 Deinde cum dicit at vero ostendit esse inconveniens,
scilicet quod nihil sit sempiternum et immobile: et primo ex parte materiae. Secundo
ex parte formae, ibi, amplius autem cum sit et cetera. Dicit ergo primo, quod
si nihil est sempiternum, non est possibile esse generationem alicuius rei.
Et hoc probat sic. Quia in omni generatione necesse est aliquid quod fit, et
aliquid ex quo fit. Si ergo id ex quo fit aliquid, iterum generatur, oportet
quod ex aliquo generetur. Aut ergo necesse est quod in infinitum procedatur
in materiis, aut quod stet processus in aliquo primo, quod sit aliquod primum
materiale principium non generatum: nisi forte dicatur quod generetur ex non
ente, quod est impossibile. Si autem in infinitum procederetur, numquam
posset compleri generatio, quia infinita non est transire: ergo vel oportet
ponere aliquid ingenitum materiale principium, aut impossibile est esse aliquam
generationem. |
Puis lorsqu’il
dit : Or, s’il n'y a rien
d’éternel, etc., il montre qu’il est inadmissible que rien ne soit
éternel et immobile; il le montre en premier du côté de la matière, en second
du côté de la forme, où il dit : D’ailleurs,
là où il y a, etc. Il dit donc en premier que si rien n’est éternel, la
génération de quoi que ce soit est impossible. Il prouve cet énoncé comme
suit. Dans toute génération, il y a nécessairement quelque chose qui vient à
l’être et quelque chose à partir de quoi il vient à l’être. Si donc ce à
partir de quoi une chose vient à l’être est lui-même engendré, il faut qu’il
soit engendré à partir de quelque chose. Il est donc nécessaire, ou bien
qu’on remonte à l’infini dans la matière, ou bien que le processus s’arrête à
une première chose, qui serait un premier principe matériel non engendré, à
moins peut-être qu’on ne dise que cette chose est engendrée à partir du
non-être, ce qui est impossible, Mais si on remonte à l’infini, une
génération ne pourra jamais être achevée, car on ne peut pas parcourir
l’infini; il faut donc affirmer, ou bien qu’il existe un principe matériel
non engendré, ou bien qu’aucune génération n’est possible. |
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[82016] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 8 Deinde cum dicit amplius autem ostendit idem ex
parte causae formalis: et ponit duas rationes: quarum prima talis est. Omnis
generatio et motus necesse est quod habeat aliquem finem. Et hoc probat, quia
nullus motus est infinitus, sed cuiuslibet motus est aliquis finis. Hoc autem
planum est in illis motibus, qui finiuntur in suis terminis. Sed videtur
habere instantiam in motu circulari, qui potest esse perpetuus et infinitus,
ut probatur in octavo physicorum. Et quamvis supposita sempiternitate motus,
tota continuitas circularis motus sit infinita, secundum quod circulatio
succedit circulationi, tamen quaelibet circulatio secundum speciem suam,
completa et finita est. Quod
autem ei succedat alia circulatio, hoc accidit quantum ad circulationis
speciem. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : D’ailleurs, là où il y a
naissance, etc., il montre la même chose du côté de la cause formelle, et
ce, par deux arguments, dont voici le premier. Toute génération et tout
mouvement ont nécessairement une fin. Et il prouve cet énoncé par le fait
qu’aucun mouvement n’est infini, mais que tout monvement a une fin. Cela est
évident dans le cas des mouvements qui s’arrêtent à leurs termes. Mais il
semble y avoir problème quant au mouvement circulaire, qui peut être
perpétuel et infini, comme il est prouvé au livre VIII des Physiques. Et bien que, si on admet
l’éternité du mouvement, toute la série continue de mouvements circulaires
soit infinie, du fait qu’une révolution succède à une autre, chaque
révolution, selon son espèce, est pourtant complète et finie. Le fait qu’une
autre révolution lui succède se produit selon l’espèce de la révolution[50]. |
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[82017] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 9 Et quod dixerat de motu universaliter, specialiter ostendit
de generatione: non enim potest esse aliqua generatio una infinita, quia non
potest aliquid generari quod impossibile est pervenire ad finem generationis,
cuius finis est factum esse. Et quod factum esse sit terminus generationis,
ex hoc patet: quia quod generatum est, necesse est esse quando primo
factum est, id est quando primo terminatur generatio eius. Oportet igitur
quod cum forma secundum quam aliquid est, sit terminus generationis, quod non
sit procedere in infinitum in formis, sed quod sit aliqua forma ultima, cuius
non sit aliqua generatio. Omnis enim generationis finis est forma, ut dictum
est. Et sic videtur quod sicut materiam, ex qua aliquid generatur, oportet
esse ingenitam, ex eo quod non proceditur in infinitum, ita etiam quod formam
aliquam oportet esse ingenitam, ex hoc quod in infinitum non procedatur in
formis. |
Et ce qu’il a dit du
mouvement universellement, il le montre en particulier pour la
génération : en effet, il ne peut pas y avoir une génération unique
infinie, car une chose ne peut pas être engendrée s’il est impossible de
parvenir à la fin de sa génération, dont la fin est l’être achevé. Et il est
évident que le terme de la génération est l’être achevé, pour la raison que
ce qui est engendré existe nécessairement « au premier moment où il a
été fait », c'est-à-dire dès que sa génération est terminée. Il faut
donc, puisque la forme selon laquelle la chose la chose existe est le terme
de la génération, qu’on ne puisse pas remonter à l’infini dans les formes,
mais qu’il existe une forme ultime qui est exempte de génération. En effet,
la fin de la génération est la forme, comme on l’a dit. Et ainsi, il semble
que, comme la matière dont une chose est engendrée doit être inengendrée,
puisqu’on ne peut pas remonter à l’infini, de même aussi il faut qu’il existe
une forme inengendrée, du fait qu’on ne peut pas remonter à l’infini dans les
formes. |
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[82018] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 10 Deinde cum dicit amplius autem secundam rationem ponit
quae talis est. Si materia aliqua est prima quia est ingenita, multo
rationabilius est quod sit substantia, idest forma ingenita, cum per formam
res habeat esse; materia vero magis sit subiectum generationis et
transmutationis. Si vero neutrum eorum sit ingenitum, nihil omnino erit
ingenitum; cum omne quod est, pertineat ad rationem materiae vel formae, vel
sit compositum ex utroque. Hoc autem est impossibile, ut nihil sit ingenitum,
sicut probatum est. Ergo relinquitur quod necesse est aliquid esse praeter
synolon, idest simul totum, idest praeter singulare compositum ex materia
et forma. Et hoc dico aliquid quod sit forma et species. Materia enim per se
non potest esse separata a singularibus, quia non habet esse nisi per aliud.
De forma vero hoc magis videtur, per quam est esse rerum. |
Puis lorsqu’il
dit : De plus, si la substance,
etc., il donne le deuxième argument, que voici. Si une certaine matière est
première parce qu’elle est inengendrée, il est bien plus raisonnable qu’il
existe une substance, ou une forme, inengendrée, puisque c’est par la forme
que la chose possède l’être, alors que c’est davantage la matière qui est
sujette à génération et à transformation. Mais si aucune des deux n’est
inengendrée, rien du tout n’est inengendré, car tout ce qui existe se ramène
à la notion de matière ou de forme ou est un composé des deux. Mais il est
impossible que rien ne soit inengendré, comme on l’a prouvé. Il reste donc
qu’il existe nécessairement quelque chose en dehors du synolon, c'est-à-dire du tout complet ou du singulier composé de
matière et de forme, je veux dire quelque chose qui soit forme et espèce. En
effet, la matière par elle-même ne peut pas être séparée des singuliers, car
elle ne possède l’être que par autre chose; cela semble plutôt être le cas de
la forme, par laquelle les choses ont l’existence. |
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[82019] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 11 Deinde cum dicit sed si hoc obiicit in contrarium.
Si enim aliquis ponat aliquam formam esse separatam praeter singularia
composita ex materia et forma, erit dubitatio in quibus hoc sit ponendum et
in quibus non. Manifestum enim est quod hoc non est ponendum in omnibus,
praecipue in artificialibus. Non enim est possibile quod sit aliqua domus
praeter hanc domum sensibilem compositam ex materia et forma. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Mais si l’on adopte,
etc., il argumente en sens contraire. En effet, si on affirmait qu’il existe
une forme séparée en plus des singuliers composés de matière et de forme, on
doit se demander dans quels cas il faut supposer qu’elle existe ou non. Il
est évident en effet qu’il ne faut pas en affirmer l’existence dans tous les
cas, et surtout dans le cas des choses artificielles. En effet, il n’est pas
possible qu’il existe une maison autre que les maisons sensibles
particulières composées de matière et de forme. |
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[82020] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 9 n. 12 Hanc autem dubitationem solvit Aristoteles partim
quidem in duodecimo huius: ubi ostendit esse quasdam substantias a sensibilibus
separatas, quae sunt secundum seipsas intelligibiles: partim vero in septimo
huius, ubi ostendit formas et species rerum sensibilium non esse a materia
separatas. Non tamen sequitur, quod de rebus sensibilibus non possit haberi
scientia, vel quod scientia sit sensus. Non enim oportet, quod eumdem modum
essendi habeant res in seipsis, quem habent in consideratione scientis. Quae
enim seipsis materialia sunt, ab intellectu immaterialiter cognoscuntur, ut
etiam supra dictum est. Nec etiam oportet, si forma non est separata a
materia, quod generetur: quia formarum non est generatio, sed compositorum,
ut in septimo huius ostendetur. Patet ergo in quibus oportet ponere separatas
formas, et quibus non. |
Mais Aristote résout
ce doute en partie au livre XII ci-après, où il montre qu’il existe des
substances séparées des sensibles, qui sont intelligibles en soi, et en
partie au livre VII ci-après, où il montre que les formes et les espèces des
choses sensibles ne sont pas séparées de la matière. Il ne s’ensuit pourtant
pas qu’il ne peut pas y avoir de science des choses sensibles, ni que la
sensation soit la science. En effet, les choses n’ont pas forcément le même
mode d’être en elles-mêmes et dans l’esprit du savant : en elles-mêmes,
elles sont matérielles, et elles sont connues de façon immatérielle par
l’intelligence, comme on l’a également dit plus haut. Si la forme n’est pas
séparée de la matière, elle n’est pas forcément engendrée non plus, car ce ne
sont pas les formes qui sont engendrées, mais les composés, comme on le
montrera au livre VII. On voit ainsi avec évidence dans quels cas il faut
supposer ou non l’existence de formes séparées : dans toutes les choses
qui sont sensibles par nature, les formes ne sont pas séparées; mais les
choses qui sont intelligibles par nature sont séparées de la matière. En
effet, les substances séparées ne sont pas les natures de ces êtres
sensibles, mais elles sont d’une nature plus élevée, se situant à un autre
échelon parmi les êtres. |
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Leçon 10, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Ce n’est pas tout. La substance de tous
les êtres est-elle une substance unique ? La substance de tous les
hommes est-elle unique, par exemple ? Mais cela serait absurde ;
car, tous les êtres n’étant pas un être unique, mais un grand nombre d’êtres,
et d’êtres différents, il n’est pas raisonnable qu’ils n’aient qu’une seule
substance. Et d’ailleurs comment la substance de tous ces êtres devient-elle
chacun d’eux ; et comment la réunion de ces deux choses, l’essence et la
substance, constitue-t-elle l’individu ? Voici une nouvelle difficulté relative
aux principes. S’ils n’ont que l’unité générique, rien ne sera un
numériquement, ni l’unité elle-même, ni l’être lui-même. Et alors, comment la
science pourra-t-elle exister, puisqu’il n’y aura pas d’unité qui embrasse
tous les êtres ? Admettrons-nous donc leur unité numérique ? Mais
si chaque principe n’existe que comme unité, et que les principes n’aient
aucun rapport entre eux ; s’ils ne sont pas comme les choses
sensibles : en effet, lorsque telle et telle syllabe sont de même
espèce, leurs principes sont de même espèce, ces principes n’étant pas
réduits à l’unité numérique ; s’il n’en est pas ainsi, si les principes
des êtres sont réduits à l’unité numérique, il n’existera rien autre chose
que les éléments. Un, numériquement, ou individuel, c’est la même chose,
puisque nous appelons individuel ce qui est un par le nombre :
l’universel, au contraire, c’est ce qui est dans tous les individus. Si donc
les éléments du mot avaient pour caractère l’unité numérique, il y aurait
nécessairement un nombre de lettres égal en somme à celui des éléments du
mot, n’y ayant aucune identité ni entre deux, ni entre un plus grand nombre
de ces éléments. |
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Lectio 10 |
Leçon 10, Commentaire de
saint Thomas [Toutes choses ont-elles une seule substance?] (Traduction
Georges Comeau, 2011)
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Leçon 10
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[82021] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 1 Postquam philosophus inquisivit quae sunt principia,
et utrum sint aliqua a materia separata, hic inquirit qualia sint principia.
Et primo inquirit de unitate et multitudine ipsorum. Secundo inquirit, utrum
sint in potentia vel in actu, ibi, his autem affine est quaerere et cetera.
Tertio utrum principia sint universalia vel singularia, ibi, et utrum
universalia sint et cetera. Circa primum duo facit. Primo inquirit qualiter
principia se habeant ad unitatem. Secundo qualiter ipsum unum se habeat ad
rationem principii, ibi, omnium autem et cetera. Circa primum tria facit.
Primo inquirit specialiter de principio formali, utrum sit unum omnium
existentium in una specie. Secundo inquirit idem de omnibus generaliter
principiis, ibi, amplius autem et cetera. Tertio inquirit, utrum eadem sint
principia aut diversa corruptibilium et incorruptibilium, ibi, non minor
autem et cetera. Circa primum duo facit. Primo movet dubitationem. Secundo
obiicit ad quaestionem, ibi, sed impossibile est. Est ergo dubitatio, utrum sit
una substantia, idest forma omnium existentium in una specie, puta hominum. |
Après avoir
recherché quels sont les principes et s’être demandé si certains sont séparés
de la matière, il cherche maintenant quels sont ces principes. Et en premier,
il s’interroge sur leur unicité ou leur multiplicité. En deuxième, il se
demande s’ils sont en puissance ou en acte, où il dit : Une recherche difficile se lie, etc.
(leçon XV) En troisième, il se demande si les principes sont universels ou
singuliers, où il dit : Il faut se
demander encore, etc. Il traite la première partie en deux points. Il
recherche, en premier, comment les principes se rapportent à l’unité; en
deuxième, comment l’un se rapporte à la notion de principe, où il dit : Une question difficile entre toutes,
etc. (leçon XII) Il traite le premier point en trois parties. En premier, il
discute spécialement, au sujet du principe formel, s’il est un pour toutes
les choses existantes d’une même espèce. En deuxième, il se pose la même
question sur tous les principes en général, où il dit : Voici une nouvelle difficulté, etc. En
troisième, il se demande si les êtres corruptibles et les êtres
incorruptibles ont les mêmes principes ou des principes différents, où il
dit : Une difficulté qui ne le
cède, etc. (leçon XI). Il divise la première partie en deux. En premier,
il soulève un doute. En deuxième, il argumente à son sujet, où il dit : Mais cela serait absurde, etc. Donc,
le doute consiste à savoir s’il existe une seule substance ou forme de tous
les êtres qui appartiennent à une même espèce, l’homme par exemple. |
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[82022] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 2 Deinde cum dicit sed impossibile obiicit ad unam
partem quaestionis: scilicet ad ostendendum quod non sit una forma omnium existentium
in una specie: et hoc duabus rationibus, quarum prima talis est. Ea quae sunt
in una specie, sunt multa et differentia: si igitur omnium in una specie
existentium sit una substantia, sequetur quod ea quorum substantia est una,
sint multa et differentia: quod est irrationabile. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Mais cela serait absurde,
etc., il traite d’une réponse à la question : il vise à montrer qu’il
n’y a pas une forme unique de tous les êtres qui appartiennent à une seule
espèce, et ce, pour deux raisons, dont voici la première. Les choses qui sont
de même espèce sont nombreuses et différentes; si donc les choses qui sont de
même espèce avaient une seule substance, il s’ensuivrait que des choses dont
la substance est une sont nombreuses et différentes, ce qui est
déraisonnable. |
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[82023] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 3 Deinde cum dicit simul autem hic ponit secundam
rationem, quae talis est. Illud, quod est in se unum et indivisum, non componitur
cum aliquo diviso ad constitutionem multorum. Sed manifestum est quod materia
dividitur in diversis singularibus. Si igitur substantia formalis esset una
et eadem, non esset assignare quomodo singulum horum singularium sit materia
habens talem substantiam, quae est una et indivisa, ita quod singulariter sit
simul totum habens haec duo, scilicet materia et formam substantialem, quae
est una et indivisa. |
Puis lorsqu’il
dit : Et d’ailleurs comment,
etc., il donne la deuxième raison, que voici. Ce qui est un et indivisé par
soi ne se compose pas avec quelque chose de divisé pour constituer beaucoup
de choses. Mais il est manifeste que la matière se divise en divers
singuliers. Si donc il y avait une seule et unique substance formelle, on ne
pourrait pas expliquer comment chacun de ces singuliers serait une matière
ayant cette substance, une et indivise, de telle sorte qu’en tant que
singulier, elle soit en même temps un tout ayant ces deux choses, la matière
et une forme substantielle qui est une et indivise. |
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[82024] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 4 In contrarium autem non obiicit, quia rationes, quae
ad sequentem quaestionem proponuntur ad oppositum praedictarum rationum, sunt
etiam illae quae sunt propositae supra de separatione universalium. Nam si
sit universale separatum, necesse est ponere unam numero substantiam eorum
quae conveniunt in specie, quia universale est substantia singularium. Huius
autem quaestionis veritas determinatur in septimo huius, ubi ostendetur, quod
quid est, idest essentiam cuiuslibet rei non esse aliud quam rem ipsam, nisi
per accidens, ut ibi dicetur. |
Mais il n’argumente
pas en sens contraire, parce que les arguments qui sont apportés au sujet de
la question suivante à l’encontre des arguments qui précèdent sont les mêmes
qui ont été apportés plus haut au sujet du caractère séparé des universels.
En effet, s’il existe un universel séparé, il est nécessaire d’affirmer que
c’est la substance numériquement une des êtres réunis sous cette espèce, car
l’universel est la substance des singuliers. La vérité sur cette question
sera établie au livre VII, où il sera montré que le ce-que-c’est,
c'est-à-dire l’essence de toute chose, n’est rien d’autre que la chose
elle-même, sinon par accident, comme on le dira à cet endroit. |
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[82025] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 5 Deinde cum dicit amplius autem movet dubitationem de
unitate principiorum in communi. Utrum scilicet principia rerum sint eadem numero,
vel eadem specie et numero diversa: et circa hoc duo facit. Primo ponit rationes ad ostendendum, quod sint eadem
numero. Secundo ad oppositum, ibi, at vero et cetera. Circa primum, ponit tres rationes et praemittit
dubitationem, dicens, quod idem potest quaeri universaliter de principiis
rerum, quod quaesitum est de substantia, utrum scilicet principia rerum sint
eadem numero. |
Puis lorsqu’il
dit : Voici une nouvelle
difficulté, etc., il soulève un doute sur l’unité des principes en
général : les principes des choses sont-ils numériquement les mêmes, ou
sont-ils de même espèce et numériquement différents? Il traite ce doute en
deux parties. En premier, il donne des arguments pour montrer qu’ils sont
numériquement les mêmes; en deuxième, des arguments en sens contraire, où il
dit : Admettrons-nous donc,
etc. Pour la première option, il donne trois arguments et énonce d’abord le
doute, en disant qu’on peut faire sur les principes des choses la même
recherche universelle qu’on a faite sur la substance, à savoir si les
principes des choses ont une unité numérique. |
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[82026] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 6 Et inducit primam rationem, ad ostendendum, quod
sint eadem numero. Non enim invenitur in principiatis nisi quod ex principiis
habent: si igitur in principiis non inveniatur unum numero, sed solum unum
specie, nihil erit in principiatis unum numero, sed solum unum specie. |
Et il apporte le
premier argument afin de montrer qu’ils ont une unité numérique. En effet, on
ne trouve dans les choses qui découlent des principes que ce qu’elles
reçoivent des principes; si donc on ne trouve pas dans les principes l’unité
numérique, mais seulement l’unité de l’espèce, on ne trouvera aucune unité
numérique dans ce qui découle des principes, mais seulement une unité
d’espèce. |
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[82027] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 7 Secunda ratio talis est: quia illud quod est ipsum
unum vel ipsum ens, oportet quod sit unum numero. Dicit autem ipsum unum vel ipsum
ens, unitatem aut ens abstractum. Si igitur principium rerum non sit unum
numero, sed solum unum specie, sequetur, quod nihil sit ipsum unum et etiam
ipsum ens, idest quod ens et unum non per se subsistant. |
La deuxième raison
est la suivante : l’unité elle-même ou l’être lui-même doit être
numériquement un. Il appelle l’unité
elle-même ou l’être lui-même l’unité
ou l’être abstraits. Si donc le principe des choses n’était pas numériquement
un, mais seulement un en espèce, il s’ensuivrait que rien n’est l’unité
elle-même ou encore l’être lui-même; autrement dit, l’être et l’un n’existent
pas en eux-mêmes. |
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[82028] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 8 Tertia ratio est, quia scientia habetur de rebus per
hoc, quod unum invenitur in multis, sicut homo communis invenitur in omnibus
hominibus; non enim est scientia de singularibus, sed de uno quod invenitur
in eis. Omnis autem scientia vel cognitio principiatorum dependet ex
cognitione principiorum. Si igitur principia non sunt unum numero, sed solum
unum specie, sequitur, quod scientia non sit de rebus. |
La troisième raison
est que l’on tire la science des choses du fait que l’un se trouve dans le
multiple, comme l’homme en général se trouve dans tous les hommes; en effet,
la science ne porte pas sur les singuliers, mais sur l’unité qu’on y trouve.
Mais toute science ou connaissance de ce qui découle des principes dépend de
la connaissance des principes. Si donc les principes ne sont pas un
numériquement mais seulement par leur espèce, il s’ensuit qu’il n'y a pas de
science des choses. |
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[82029] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 9 Deinde cum dicit at vero si obiicit in contrarium
tali ratione. Si principia sunt unum numero, ita quod quodlibet principiorum in
se consideratum sit unum, non erit dicere de principiis existentium, quod hoc
modo se habent sicut principia sensibilium. Videmus enim in sensibilibus,
quod diversorum sunt diversa principia secundum numerum, sed eadem secundum
speciem; sicut et eorum quorum sunt principia, sunt diversa secundum numerum,
sed eadem secundum speciem. Sicut videmus quod diversarum syllabarum secundum
numerum, quae conveniunt in specie, sunt principia eaedem literae secundum
speciem, sed non secundum numerum. Si quis autem dicat quod non est ita in
principiis entium, sed omnium entium principia sunt unum numero; sequetur
quod nihil sit in rebus praeter elementa; quia quod est unum numero, est
singulare. Sic enim appellamus singulare quod est unum numero, sicut
universale quod est in multis. Quod autem est singulare, non multiplicatur
nec invenitur nisi singulariter. Si igitur ponatur quod omnium syllabarum
essent principia eaedem literae numero, sequeretur quod illae literae nunquam
possent multiplicari, ut scilicet essent duo aut plura: et sic non posset
seorsum inveniri in syllaba ista ba, vel da. Et eadem ratio est de aliis
literis. Pari igitur ratione si omnium entium sint principia eadem numero,
sequetur quod nihil sit praeter principia: quod videtur inconveniens: quia cum
principium alicuius sit, non erit principium nisi sit aliquid praeter ipsum. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Admettrons-nous donc,
etc., il argumente en sens contraire en apportant la raison suivante. Si les
principes ont une unité numérique, de sorte que tout principe considéré en
lui-même soit un, on ne pourra pas dire des principes des choses existantes
qu’ils agissent comme principes des sensibles. Nous voyons en effet, dans les
sensibles, que des sensibles divers ont des principes numériquement
différents, mais de même espèce, tout comme les choses dont elles sont les
principes sont numériquement différentes mais de même espèce. Nous voyons par
exemple que des syllabes qui sont numériquement différentes mais de même
espèce ont pour principes des lettres qui sont de même espèce, mais
numériquement différentes. Mais si on disait qu’il n’en va pas de même pour
les principes des êtres mais que les principes de tous les êtres sont
numériquement un, il s’ensuivrait qu’il n’y a rien d’autre que les éléments
dans les choses, car ce qui est numériquement un est un singulier. Ainsi, en
effet, nous appelons singulier ce qui est numériquement un comme nous
appelons universel ce qui est dans une multitude. Or, le singulier ne se
multiplie pas et se trouve seulement comme singulier. Si donc on affirmait
que toutes les syllabes ont pour principes des lettres numériquement
identiques, il s’ensuivrait que ces lettres ne pourraient jamais se
multiplier pour devenir deux ou plusieurs; et ainsi, on ne pourrait pas les
trouver séparément dans les syllabes « ba » et « da »[51], et pareillement pour les autres lettres. Pour la
même raison, si tous les êtres avaient des principes qui sont un
numériquement, il s’ensuivrait qu’il n’existe rien en dehors des principes,
ce qui est manifestement absurde, car quand il existe un principe, celui-ci
n’est pas un principe à moins qu’il n’existe quelque chose à part de lui. |
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[82030] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 10 n. 10 Haec autem quaestio solvetur in duodecimo. Ibi enim ostendetur
quod principia quae sunt intrinseca rebus, scilicet materia et forma, vel
privatio, non sunt eadem numero omnium, sed analogia sive proportione.
Principia autem separata, scilicet substantiae intellectuales, quarum suprema
est Deus, sunt unum numero unaquaeque secundum seipsam. Id autem quod est
ipsum unum et ens, Deus est; et ab ipso derivatur unitas secundum numerum in
rebus omnibus. Scientia autem est de his,
non quia sint unum numero in omnibus, sed quia est unum in multis secundum
rationem. Ratio autem quae est ad oppositum verificatur in principiis
essentialibus, non autem in principiis separatis, cuiusmodi sunt agens et
finis. Multa enim possunt
produci ab uno agente vel movente et ordinari in unum finem. |
Or, cette question
est résolue au livre XII. On y montre en effet que les principes intrinsèques
des choses, à savoir la matière et la forme ou la privation, ne sont pas les
mêmes en toutes choses numériquement, mais par analogie ou par proportion.
Mais les principes séparés, c'est-à-dire les substances intellectuelles, dont
la plus haute est Dieu, ont une unité numérique, chacune en elle-même. Or, ce
qui est l’un et l’être même, c’est Dieu, et de lui dérive l’unité numérique
en toutes choses. Mais la science porte sur ces êtres, non parce qu’ils ont
l’unité numérique en toutes choses, mais parce qu’ils sont un en plusieurs en
raison. Et l’argument en sens contraire se trouve à être vrai dans les
principes d’essence, mais non dans les principes séparés, tels que sont
l’agent et la fin. En effet, beaucoup de choses peuvent être produites par un
seul agent et un seul moteur et être ordonnées à une seule fin. |
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Leçon 11, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Une difficulté qui ne le cède à aucune autre
et qu’ont également laissée à l’écart et les philosophes d’aujourd’hui et
leurs devanciers, c’est de savoir si les principes des choses périssables et
ceux des choses impérissables sont les mêmes principes, ou s’ils sont
différents. Si les principes sont, en effet, les mêmes, comment se fait-il
que parmi les êtres les uns soient périssables et les autres impérissables,
et pour quelle raison en est-il ainsi ? Hésiode et tous les Théologiens
n’ont cherché que ce qui pouvait les convaincre eux-mêmes, et n’ont pas songé
à nous. Des principes ils font des dieux, et les dieux ont produit toutes
choses ; puis ils ajoutent que les êtres qui n’ont pas goûté le nectar
et l’ambroisie sont destinés à périr. Ces explications avaient sans doute un
sens pour eux ; quant à nous, nous ne comprenons même pas comment ils
ont pu trouver là des causes. Car, si c’est en vue du plaisir que les êtres
touchent à l’ambroisie et au nectar, le nectar et l’ambroisie ne sont
nullement causes de l’existence ; si au contraire c’est en vue de
l’existence, comment ces êtres seraient-ils éternels, puisqu’ils auraient
besoin de nourriture ? Mais nous n’avons pas besoin de soumettre à un
examen approfondi, des inventions fabuleuses. Adressons-nous donc à ceux qui
raisonnent et se servent de démonstrations, et demandons-leur comment il se
fait que, sortis des mêmes principes, quelques-uns des êtres ont une nature
éternelle, tandis que les autres sont sujets à destruction. Or, comme ils ne
nous apprennent pas quelle est la cause en question, et qu’il y a
contradiction dans cet état de choses, il est clair que ni les principes ni
les causes des êtres ne peuvent être les mêmes causes et les mêmes principes.
Aussi, un philosophe qu’on croirait parfaitement d’accord avec lui-même dans
sa doctrine, Empédocle, est-il tombé dans la même contradiction que les
autres. Il pose, en effet, un principe, la Discorde, comme cause de la
destruction. Et cependant on n’en voit pas moins ce principe engendrer tous
les êtres, hormis l’unité ; car tous les êtres, excepté Dieu, sont
produits par la Discorde. Écoutons Empédocle : Telles furent les causes de ce qui fut, de ce qui est, de ce qui sera
dans l’avenir; Qui firent naître les arbres, et les hommes, et les femmes. Et les bêtes sauvages, et les oiseaux, et les poissons qui vivent dans
les ondes, Et les dieux à la longue existence. Et même c’est-là une opinion qui résulte
de bien d’autres passages. S’il n’y avait pas dans les choses une Discorde,
tout, suivant Empédocle, serait réduit à l’unité. En effet, quand, les choses
sont réunies, alors s’élève enfin la Discorde. Il suit de là que la
Divinité, l’être heureux par excellence, connaît moins que les autres
êtres ; car elle ne connaît pas tous les éléments. Elle n’a pas en elle
la Discorde ; et c’est le semblable qui connaît le semblable : Par la terre, dit Empédocle, nous voyons la terre, l’eau par l’eau ; Par l’air, l’air divin, et par le feu, le feu dévorant ; L’Amitié par l’Amitié, la Discorde par la Discorde fatale. Il est donc manifeste, pour revenir au point
d’où nous sommes partis, que la Discorde, chez ce philosophe, est tout autant
cause d’être que cause de destruction. De même l’Amitié est tout autant cause
de destruction que d’être. En effet, quand elle réunit les êtres, et les
amène à l’unité, elle détruit tout ce qui n’est pas l’unité. Ajoutez
qu’Empédocle n’assigne au changement lui-même aucune cause ; il dit
seulement qu’il en fut ainsi Alors que la puissante Discorde eut grandi, Et qu’elle se fut élancée pour s’emparer de ses honneurs, au jour marqué
par le temps ; Le temps, qui se partage alternativement entre la Discorde et
l’Amitié ; le temps qui a précédé même le majestueux serment ; Comme si le changement était
nécessaire : mais il n’assigne pas de cause à cette nécessité. Toutefois Empédocle a été d’accord avec
lui-même en ce point, qu’il admet, non pas que parmi les êtres les uns sont
périssables, les autres impérissables, mais que tout est périssable, excepté
les éléments. La difficulté que nous nous étions
proposée était celle-ci : Pourquoi, si tous les êtres viennent des mêmes
principes, les uns sont-ils périssables, les autres impérissables ? Or,
ce que nous avons dit précédemment suffit pour montrer que les principes de
tous les êtres ne sauraient être les mêmes. Mais si les principes sont différents,
une difficulté se présente : seront-ils impérissables eux aussi, ou
périssables ? Car, s’ils sont périssables, il est évident qu’ils
viennent nécessairement eux-mêmes de quelque chose, puisque tout ce qui se
détruit retourne à ses éléments. Il s’ensuit donc qu’il y aurait d’autres
principes antérieurs aux principes mêmes. Or cela est impossible, soit que la
chaîne des causes ait une limite, soit qu’elle se prolonge à l’infini.
D’ailleurs, si l’on anéantit les principes, comment y aura-t-il des êtres
périssables ? Et si les principes sont impérissables, pourquoi, parmi
ces principes impérissables, les uns produisent-ils des êtres périssables, et
les autres, des êtres impérissables ? Cela n’est pas conséquent ;
c’est une chose impossible, ou qui du moins demanderait de longues
explications. Enfin, aucun philosophe n’a admis que les êtres eussent des
principes différents ; tous ils disent que les principes de toutes
choses sont les mêmes. Mais c’est qu’ils passent par-dessus la difficulté que
nous nous sommes proposée, et qu’ils la regardent comme un point peu
important. |
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Lectio 11 |
Leçon 11, Commentaire de
saint Thomas [Les êtres corruptibles et les êtres incorruptibles ont-ils les
mêmes principes?] (Traduction Georges Comeau, 2011)
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Leçon 11
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[82031] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 1 Postquam philosophus inquisivit universaliter, utrum
principia sint eadem numero omnia quae sunt unius speciei, vel eadem specie, hic
inquirit utrum eadem numero sint principia corruptibilium et
incorruptibilium: et circa hoc tria facit. Primo proponit quaestionem.
Secundo inducit rationem ad ostendendum quod non sunt eadem principia
corruptibilium et incorruptibilium, ibi, nam si eadem et cetera. Tertio
inducit rationes ad ostendendum quod non sunt diversa, ibi, si vero diversa
et cetera. Dicit ergo primo, quod quaedam dubitatio est, quae non minus
relinquitur modernis philosophis Platonem sequentibus, quam fuit apud
antiquos philosophos, qui etiam dubitaverunt, utrum corruptibilium et
incorruptibilium sint eadem principia vel diversa. |
Après s’être demandé
de façon universelle si tous les principes qui sont d’une seule espèce ou de
la même espèce sont numériquement un, le Philosophe se demande maintenant
s’il y a unité numérique des principes des êtres corruptibles et de ceux des
êtres incorruptibles. Il traite cette question en trois parties. En premier,
il pose la question. En deuxième, il apporte un argument visant à montrer que
les principes des êtres corruptibles et ceux des êtres incorruptibles ne sont
pas les mêmes, où il dit : Si les
principes sont, etc. En troisième, il présente des arguments visant à
montrer qu’ils ne sont pas différents, où il dit : Mais si les principes sont différents, etc. Il dit donc en
premier qu’il existe un doute, qui n’est pas moins négligé par les
philosophes modernes disciples de Platon que par les anciens philosophes, qui
se sont demandé, eux aussi, si les êtres corruptibles et les êtres incorruptibles
ont les mêmes principes ou des principes différents. |
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[82032] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 2 Deinde cum dicit nam si eadem obiicit ad ostendendum
quod non sunt eadem principia corruptibilium et incorruptibilium: et circa
hoc tria facit. Primo ponit rationem. Secundo improbat solutionem positae
rationis, quam poetae theologi adhibebant, ibi, qui quidem et cetera. Tertio
excludit solutionem quam adhibebant quidam philosophi naturales, ibi, a
dicentibus et cetera. Dicit ergo, quod si ponantur corruptibilium et
incorruptibilium esse eadem principia, cum ex eisdem principiis idem sequatur
effectus, videtur quod omnia vel sint corruptibilia, vel omnia sint
incorruptibilia. Relinquitur ergo quaestio quomodo quaedam sunt corruptibilia
et quaedam incorruptibilia, et propter quam causam. |
Puis lorsqu’il
dit : Si les principes sont,
etc., il argumente pour montrer que les principes des êtres corruptibles et
ceux des êtres incorruptibles ne sont pas les mêmes, sujet qu’il traite en
trois points. En premier, il énonce l’argument. En deuxième, il réfute la
solution donnée par les poètes théologiens à l’argument proposé, où il
dit : Hésiode et tous les
Théologiens, etc. En troisième, il écarte une solution offerte par
certains philosophes de la nature, où il dit : Adressons-nous donc à ceux, etc. Il dit donc que si on affirme
que les êtres corruptibles et les êtres incorruptibles ont les mêmes
principes, puisque les mêmes principes ont les mêmes effets, il semble que
tous les êtres devraient être corruptibles ou que tous les êtres devraient
être incorruptibles. Il reste donc la question de savoir comment certains
sont corruptibles et d’autres incorruptibles, et par quelle cause. |
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[82033] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 3 Deinde cum dicit qui quidem excludit solutionem
poetarum theologorum. Et primo ponit eorum solutionem. Secundo obiicit contra
praedictam positionem, ibi, palam quod haec omnia sibi nota dicentes et
cetera. Tertio se excusat a diligentiori improbatione huius positionis, ibi,
sed de fabulose et cetera. Circa primum considerandum est, quod apud Graecos,
aut naturales philosophos, fuerunt quidam sapientiae studentes, qui deis se
intromiserunt occultantes veritatem divinorum sub quodam tegmine fabularum,
sicut Orpheus, Hesiodus et quidam alii: sicut etiam Plato occultavit
veritatem philosophiae sub mathematicis, ut dicit Simplicius in commento
praedicamentorum. Dicit ergo, quod sectatores Hesiodi, et omnes, qui
dicebantur theologi, curaverunt persuadere solis sibi, et nos alios
spreverunt; quia scilicet veritatem, quam intellexerunt, taliter tradiderunt,
quod eis solum possit esse nota. Si enim per fabulas veritas obumbretur, non
potest sciri quid verum sub fabula lateat, nisi ab eo qui fabulam confixerit.
Ii igitur Hesiodistae prima rerum principia deos nominaverunt; et dixerunt,
quod illi de numero deorum, qui non gustaverunt de quodam dulci cibo, qui
vocatur nectar vel manna, facti sunt mortales; illi vero qui gustaverunt,
facti sunt immortales. |
Puis lorsqu’il dit :
Hésiode et tous les Théologiens,
etc., il réfute la solution des poètes théologiens. Et en premier, il expose
leur solution. En deuxième, il argumente contre cette position, où il
dit : Ces explications avaient, etc.
En troisième, il se dispense d’une réfutation plus soigneuse de cette
position, où il dit : Mais nous
n’avons pas besoin, etc. Pour le premier point, il faut remarquer que
parmi les Grecs ou les philosophes de la nature, des gens qui aspiraient à la
sagesse ont eu recours aux dieux pour cacher la vérité en matière divine sous
le voile des fables, notamment Orphée, Hésiode et d’autres; ainsi, Platon
également a caché la vérité de la philosophie sous le couvert des
mathématiques, comme le dit Simplicius dans son commentaire des Catégories. Aristote dit donc que les
partisans d’Hésiode, et tous ceux qui étaient appelés théologiens, ne se sont
occupés que de se convaincre eux-mêmes et nous ont négligés, car ils ont
transmis la vérité qu’ils ont comprise de telle façon qu’elle ne puisse être
connue que par eux. En effet, si la vérité est obscurcie par des fables, on
ne peut savoir quelle vérité est cachée par une fable que de celui qui l’a
imaginée. Donc, les disciples d’Hésiode ont appelé dieux les premiers
principes des choses et ont dit que ceux d’entre eux qui n’ont pas goûté
d’une nourriture douce appelée nectar ou manne sont devenus mortels, et que
ceux qui y ont goûté sont devenus immortels. |
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[82034] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 4 Potuit autem sub hac fabula aliquid veritatis
occulte latere, ut scilicet per nectar et manna intelligatur ipsa suprema
bonitas primi principii. |
Il est possible que quelque
vérité se soit dissimulée sous cette fable, de sorte que le nectar et la
manne aient voulu indiquer la bonté suprême du premier principe. En effet,
toute douceur d’affection et d’amour se rapporte à la bonté. Mais tout bien
dérive du premier bien. Donc, leur compréhension a peut-être été que par la
participation prochaine à la bonté suprême, certains sont devenus
incorruptibles comme ceux qui participent parfaitement à l’être divin. Mais
d’autres, à cause de leur éloignement considérable du premier principe,
lequel est représenté par le fait de ne pas goûter à la manne et au nectar,
ne peuvent pas se perpétuer par identité numérique, mais seulement par
identité d’espèce, comme le dit le Philosophe au livre II de la Génération. Mais si c’est cela ou autre
chose qu’ils voulaient enseigner de façon occulte, on ne peut pas mieux le
savoir d’après ce qui est dit ici. |
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[82035] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 5 Deinde cum dicit palam quod obiicit contra praedictam
positionem: et dicit, quod praedicti Hesiodistae quid significare voluerint
per ista nomina nectar et manna, fuit eis notum, sed non nobis. Et ideo
quomodo afferantur istae causae ad istam quaestionem solvendam, et ad
incorruptionem praestandam rebus, dixerunt supra nostrum intellectum. Si enim
intelligantur ista verba secundum quod sonant, nullius efficaciae esse
videntur. Dii enim, qui gustaverunt nectar et manna, aut gustaverunt propter
delectationem, aut propter necessitatem essendi. His enim de causis aliqui
sumunt cibum. Siquidem sumpserunt ista propter delectationem, non possunt
nectar et manna esse eis causa existendi, ita quod per hoc incorruptibiles
reddantur: quia delectatio est quoddam consequens ad esse. Si autem propter
necessitatem essendi praedicta sumpserunt, non erunt semper iterum cibo
indigentes. Videtur ergo quod corruptibiles existentes prius tamquam cibo
indigentes, per cibum facti sunt incorruptibiles. Quod iterum videtur
inconveniens; quia cibus non nutrit in sua specie, nisi corruptus transeat in
speciem nutriti. Quod autem est corruptibile, non potest alii incorruptionem
praestare. |
Puis lorsqu’il
dit : Ces explications avaient, etc.,
il argumente contre cette théorie, en disant que ce que ces partisans
d’Hésiode voulaient signifier par le nectar et la manne leur était connu,
mais que nous l’ignorons. Alors, ils ont expliqué comment ces causes servent
à résoudre cette question et à préserver les êtres de la corruption d’une
manière qui échappe à notre intelligence. En effet, s’ils comprennent ces
propos à la lettre, ces causes ne semblent avoir aucune efficacité. En effet,
les dieux qui ont goûté au nectar et à la manne l’ont fait soit pour le
plaisir, soit pour la nécessité de leur existence; en effet, c’est pour ces
causes qu’on prend de la nourriture. Si donc ils ont pris ces aliments pour
le plaisir, le nectar et la manne ne pouvait pas être la cause de leur
existence de telle sorte qu’ils deviennent incorruptibles, car le plaisir est
consécutif à l’être. Mais s’ils ont pris ces aliments parce qu’ils étaient
nécessaires à leur existence, ils n’auront pas toujours besoin de reprendre
de la nourriture. Il semble donc que, étant corruptibles auparavant parce
qu’ils avaient besoin de nourriture, ils sont devenus incorruptibles grâce à
cette nourriture. Cela aussi est évidemment absurde, car la nourriture ne
nourrit pas selon son espèce, à moins d’être transformée par corruption dans
l’espèce de l’être qu’elle nourrit. Mais un être corruptible ne peut pas en
préserver un autre de la corruption. |
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[82036] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 6 Deinde cum dicit sed de fabulose excusat se a
diligentiori huius opinionis investigatione: et dicit quod de illis, qui
philosophari voluerunt fabulose, veritatem scilicet sapientiae sub
fabulis occultantes non est dignum cum studio intendere. Quia si quis contra
dicta eorum disputaret secundum quod exterius sonant, ridiculosa sunt. Si
vero aliquis velit de his inquirere secundum veritatem fabulis occultatam,
immanifesta est. Ex quo accipitur quod Aristoteles disputans contra Platonem
et alios huiusmodi, qui tradiderunt suam doctrinam occultantes sub quibusdam
aliis rebus, non disputat secundum veritatem occultam, sed secundum ea quae
exterius proponuntur. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Mais nous n’avons pas
besoin, etc., il se dispense de discuter cette opinion plus à fond :
il dit qu’il ne vaut pas la peine de discuter avec soin les opinions de ceux
qui ont voulu philosopher de façon fabuleuse,
en cachant la vérité de la sagesse sous le voile de fables. En effet, si on
veut argumenter contre leurs propos selon l’apparence de ce qu’ils disent,
ces propos sont ridicules. Mais si on voulait les étudier sous l’aspect de la
vérité cachée sous les fables, cette vérité n’est pas connue. On peut donc
comprendre qu’Aristote, quand il argumente contre Platon et d’autres
philosophes de ce genre, qui ont transmis leur doctrine en la dissimulant
sous d’autres réalités, n’argumente pas sous l’aspect de la vérité cachée, mais
sous l’aspect de ce qu’ils affirment de façon visible. |
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[82037] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 7 Deinde cum dicit a dicentibus disputat contra
responsionem quorumdam philosophorum naturalium. Et circa hoc tria facit.
Primo recitat rationem. Secundo ponit responsionem, ibi, etenim quam
existimabit et cetera. Tertio improbat ipsam, ibi, videbitur autem et cetera.
Dicit ergo primo, quod praetermissis illis, qui sub fabulis veritatem
tradiderunt, oportet a tradentibus veritatem per modum demonstrationis
inquirere de quaestione praedicta: scilicet, si ex eisdem principiis sunt
omnia existentia, quare quaedam existentium naturaliter sunt sempiterna,
quaedam vero corrumpantur. Et quia nec ipsi causam dicunt quare hoc sit, nec
rationabile est sic se habere, ut ex eisdem principiis existentium quaedam
sint corruptibilia, quaedam sempiterna: videtur manifeste sequi quod non sunt
eadem principia nec causae corruptibilium et sempiternorum. |
Puis lorsqu’il
dit : Adressons-nous donc,
etc., il argumente contre la réponse de certains philosophes de la nature. Et
il le fait en trois parties. En premier, il expose son argument. En deuxième,
il donne une réponse, où il dit : Aussi,
un philosophe, etc. En troisième, il la réfute, où il dit : Et cependant on n’en voit pas moins,
etc. Il dit donc en premier que, laissant de côté ceux qui ont enseigné la
vérité sous le voile des fables, il faut approfondir la question précédente à
partir de ceux qui ont enseigné la vérité par la voie démonstrative; et on se
demande donc, si toutes choses existent à partir des mêmes principes,
pourquoi certains êtres sont naturellement éternels alors que d’autres se
corrompent. Et puisqu’ils ne disent pas par quelle cause il en est ainsi, et
qu’il n’est pas raisonnable qu’à partir des mêmes principes d’existence,
certains êtres soient corruptibles et d’autres éternels, il semble s’ensuivre
avec évidence que les principes et les causes des êtres corruptibles et des
êtres éternels ne sont pas les mêmes. |
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[82038] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 11 n. 8 Deinde cum dicit etenim quam ponit quamdam
solutionem: et dicit, quod ratio assignata circa praedictam dubitationem,
quae maxime videtur esse conveniens ad quaestionem, est quam assignavit
Empedocles: qui tamen idem passus est cum aliis: quia ratio quam assignavit,
non est conveniens, sicut nec aliorum, ut ostendetur. Posuit enim quaedam
principia communia corruptibilium et incorruptibilium; sed posuit quoddam
principium esse causam specialem corruptionis, scilicet odium elementorum:
ita scilicet quod adiunctio huius causae ad alia principia facit corruptionem
in rebus. |
Puis lorsqu’il
dit : Aussi, un philosophe,
etc., il présente une solution, en disant que l’argument énoncé qui semble le
plus pertinent au sujet du doute ci-dessus est celui qu’a formulé Empédocle;
et pourtant, il est tombé dans le même piège que les autres, car la raison
qu’il a donnée est inacceptable, comme celles des autres, ainsi qu’on va le
montrer. En effet, il a attribué des principes communs aux êtres corruptibles
et aux êtres incorruptibles, mais il a affirmé qu’un certain principe est la
cause spéciale de la corruption, à savoir la haine entre les éléments, de
telle sorte que l’ajout de cette cause aux autres principes provoque la
corruption dans les êtres. |
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[82039] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 9 Deinde cum dicit videbitur autem improbat praedictam
rationem Empedoclis: et hoc tripliciter. Primo quidem ostendendo, quod ratio
ab eo assignata non convenit suae positioni. Secundo ostendendo, quod non est
sufficiens, ibi, similiter quoque ipsius transmutationis et cetera. Tertio
ostendendo quod non est ad propositum, ibi, attamen tantum solum dicit et
cetera. Circa primum tria facit. Primo ostendit suam rationem non convenire
aliis eius positionibus ex parte odii. Secundo ex parte ipsius Dei, ibi,
propter quod et cetera. Tertio ex parte amoris, ibi, similiter autem nec amor
et cetera. Dicit ergo primo, quod inconvenienter Empedocles ponit odium esse
causam corruptionis: quia non minus secundum eius positionem videtur esse
causa generationis in omnibus rebus, nisi in una re tantum. Ponebat enim
omnia alia essentialiter composita ex odio simul cum aliis principiis, nisi
solus Deus, quem ponebat compositum esse ex aliis principiis praeter odium.
Deum autem appellabat caelum, sicut supradictum est in primo, quod Xenophanes
ad totum caelum respiciens, ipsum unum dicit esse Deum. Ponebat autem
Empedocles caelum esse compositum ex quatuor elementis, et ex amicitia: non
autem ex lite sive ex odio, considerans indissolubilitatem caeli. Sed quantum
ad alias res dicebat, quod omnia sunt ex odio quaecumque sunt, erunt vel
fuerunt: sicut arbores pullulantes, et viri, et feminae, et bestiae quae sunt
animalia terrestria: et vultures, quae sunt volantia diu viventia: et pisces
nutriti in aqua, et dii longaevi. Videtur autem hos deos vocare vel stellas,
quas ponebat quandoque corrumpi, licet post longum tempus: vel Daemones quos
ponebant Platonici esse animalia aerea. Vel etiam dii quos ponebant Epicurei
in forma humana, sicut supra dictum est. Ex hoc ergo quod omnia animalia
praeter unum sunt generata ex odio, potest haberi quod odium sit causa
generationis. |
Puis lorsqu’il
dit : Et cependant on n’en voit,
etc., il réfute cette raison d’Empédocle, et ce, de trois façons. En premier,
il montre que la raison qu’il donne ne concorde pas avec sa théorie. En
deuxième, il montre qu’elle n’est pas suffisante, où il dit : Ajoutez qu’Empédocle n’assigne, etc.
En troisième, il montre qu’elle est hors de propos, où il dit : Toutefois Empédocle a été, etc. Il
traite le premier point en trois parties. En premier, il montre que son
argument ne concorde pas avec ses autres théories du côté de la haine. En
deuxième, il le montre du côté de Dieu, où il dit : Il suit de là que la Divinité, etc. En troisième, il le montre du
côté de l’amour, où il dit : De
même l’amitié est, etc. Il dit donc en premier que c’est à tort
qu’Empédocle affirme que la haine est cause de corruption, car selon sa
théorie, elle ne semble pas moins être cause de génération en toutes choses,
excepté une. Il affirmait en effet que toutes les autres étaient
essentiellement composées de la haine jointe aux autres principes, sauf Dieu
seul, qu’il affirmait être composé des autres principes mais non de la haine.
Mais il donnait le nom de Dieu au ciel, comme on a dit au livre I que
Xénophane, regardant l’ensemble du ciel, disait que cette unité était Dieu.
Quant à Empédocle, il affirmait que le ciel est composé des quatre éléments
et de l’amitié, mais pas de la discorde ou de la haine, étant donné
l’indissolubilité du ciel. Mais au sujet des autres êtres, il disait que tout
ce qui existe, a existé ou existera vient de la haine, comme les arbres
verdoyants, les hommes, les femmes et les bêtes, c'est-à-dire les animaux
terrestres, ainsi que les vautours, volatiles qui vivent longtemps, et les
poissons qui se nourrissent dans l’eau et ont une longue vie. Cependant, il
semble appeler ces créatures dieux ou étoiles, affirmant qu’ils finissent par
se corrompre, quoique au bout d’une longue période, ou les appeler démons
(les Platoniciens disaient que les démons sont des animaux aériens). Ou
encore, on les appelait dieux, comme on l’a dit (Épicure leur attribuait une
forme humaine). Donc, puisque tous les animaux excepté un sont engendrés par
la haine, on peut admettre que la haine est une cause de génération. |
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[82040] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 10 Et praeter hoc etiam ex alia ratione. Manifestum est
enim secundum positionem Empedoclis quod, si non esset odium in rebus, omnia
essent unum. Odium enim est causa distinctionis secundum Empedoclem. Unde
inducit verba Empedoclis dicentis, quod quando omnes res in unum conveniunt,
ut puta quando fit chaos, tunc ultimum stabit odium separans et dissolvens.
Unde litera Boetii habet: ea enim convenit, tunc ultimam scit discordiam.
Et sic patet quod, cum esse mundi consistat in distinctione rerum, odium est
causa generationis mundi. |
Et cela se prouve
également par une autre raison. Il est manifeste en effet, selon la théorie
d’Empédocle, que s’il n’y avait pas la haine dans les choses, tout serait une
seule et même chose. La haine, en effet, est cause de la distinction selon
Empédocle. C’est pourquoi il cite les paroles d’Empédocle, qui dit que,
lorsque toutes choses se rassemblent dans l’unité, par exemple quand règne le
chaos, alors, en dernier lieu vient la haine qui sépare et dissout. C’est
pourquoi le texte de Boèce dit : il[52] rassemble les
choses, et alors, en dernier, il connaît la discorde. Et ainsi, il est évident que, puisque l’être du
monde consiste dans la distinction des choses, la haine est la cause de la
génération du monde. |
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[82041] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 11 Deinde cum dicit propter quod ponit secundam
rationem sumptam ex parte Dei: et dicit, quod cum Empedocles poneret odium
non esse de compositione Dei, accidit secundum rationes eius, quod Deus, qui
est felicissimus secundum omnium dicta, et per consequens maxime cognoscens,
sit minus prudens omnibus aliis cognoscentibus. Sequetur enim, secundum
positionem Empedoclis, quod non cognoscat omnia elementa, quia non habet
odium; unde non cognoscit ipsum. Cognoscit autem simile simili secundum
opinionem Empedoclis qui dixit, quod per terram cognoscimus terram, per aquam
cognoscimus aquam et affectum, idest amorem vel concordiam cognoscimus
per affectum, idest amorem vel concordiam: et similiter odium per
odium, quod est triste sive grave vel malum secundum literam Boetii, qui
dicit discordiam autem discordia malum. Sic igitur patet, quod
Aristoteles reputat inconveniens, et contra id quod ponitur Deus
felicissimus, quod ipse ignoret aliquid eorum, quae nos scimus. Sed quia ista
ratio videbatur esse praeter propositum, ideo ad principale propositum
rediens, dicit, quod redeundo ad illud unde prius erat ratio, manifestum est
quod accidit Empedocli quod odium non sit magis causa corruptionis quam
existendi. |
Puis lorsqu’il
dit : Il suit de là, etc., il donne
le deuxième argument, qui est pris du côté de Dieu; et il dit que, puisque
Empédocle affirme que la haine n’entre pas dans la composition de Dieu, il se
trouve, selon ses théories, que Dieu, qui est le plus heureux selon les dires
de tous, et qui a par conséquent la plus grande connaissance, a moins de
prudence que tous les autres êtres connaissants. Il s’ensuivrait en effet,
selon la théorie d’Empédocle, qu’il ne connaît pas tous les éléments, car,
n’ayant pas la haine en lui, il ne la connaît pas. Mais il connaît le
semblable par le semblable, selon l’opinion d’Empédocle, qui a dit que c’est
par la terre que nous connaissons la terre, par l’eau que nous connaissons
l’eau, et nous connaissons « l’affection », c'est-à-dire l’amour et
la concorde, par l’affection; pareillement, nous connaissons « la haine
par la haine », qui est triste, ou sombre et mauvaise selon le texte de
Boèce, qui dit : « par la discorde mauvaise nous connaissons la
discorde ». Ainsi donc, il est évident qu’Aristote considère absurde, et
contraire au fait d’affirmer que Dieu est le plus heureux, qu’il ignore des
choses que nous savons. Mais parce que cet argument semblait être hors de
propos, il revient à son objectif principal en disant que, pour revenir au
point de départ de l’argument précédent, il est manifeste qu’Empédocle a
compris que la haine n’est pas davantage cause de corruption que d’existence. |
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[82042] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 12 Deinde cum dicit similiter autem ponit tertiam
rationem ex parte amoris: et dicit, quod similiter etiam amor non est causa
generationis vel existendi, ut ipse ponebat, si alia eius positio attendatur.
Dicebat enim quod
cum omnia elementa in unum congregabuntur, tunc erit corruptio mundi. Et sic
amor corrumpit omnia: ergo quantum ad totum mundum amor erat causa
corruptionis, odium autem generationis. Quantum autem ad singulares odium
erat causa corruptionis et amor generationis. |
Puis lorsqu’il
dit : De même l’Amitié, etc.,
il présente le troisième argument, pris du côté de l’amour, en disant que
pareillement, l’amour n’est pas cause de génération ou d’existence, comme il
l’affirmait, si on considère une autre de ses assertions. Il disait en effet
que lorsque tous les éléments se rassemblent en un tout, c’est alors qu’a lieu
la corruption du monde. Et ainsi, l’amour corrompt toutes choses; donc, pour
ce qui concerne le monde entier, l’amour est cause de corruption, et la haine
cause de génération. Mais pour ce qui est des choses singulières, la haine
est cause de corruption, et l’amour cause de génération. |
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[82043] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 13 Deinde cum dicit similiter quoque ostendit quod
ratio eius non fuit sufficiens. Dicebat enim quamdam transmutationem esse in rebus
odii et amicitiae, ita scilicet quod amor quandoque omnia uniebat, et
postmodum omnia odium separabat. Sed causam, quare sic transmutabatur, ut
quodam tempore dominaretur odium, et alio tempore amor, nullam aliam dicebat,
nisi quia sic aptum natum est esse. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Ajoutez qu’Empédocle,
etc., il montre que son argument était insuffisant. Il disait en effet qu’il
existe dans les choses une certaine transformation par la haine et l’amitié,
de sorte que tantôt l’amour unit toutes choses, et après, la haine les sépare
toutes. Mais quant à la cause pour laquelle les choses se transforment ainsi,
de sorte que tantôt c’est la haine qui prédomine et tantôt c’est l’amour, il
n’en donne aucune, sauf que c’est la disposition naturelle des choses. |
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[82044] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 14 Et ponit consequenter verba Empedoclis, quae, quia
in Graeco metrice scripta sunt, habent aliquam difficultatem et diversitatem
a communi modo loquendi. Sunt autem haec verba eius, sed itaque magnum
odium in membris nutritum est, et ad honorem intendebat perfecto tempore, qui
mutabilis dissolvit sacramentum. Litera vero Boetii sic habet sed cum
magna discordia in membris alita sit in honores: quia processit completo
anno, qui illis mutatis amplo rediit sacramento. Ad cuius intellectum
notandum est, quod loquitur poetice de toto mundo, ad similitudinem unius
animalis, in cuius membris et partibus primo quidem est magna convenientia,
quam amorem nominabat sive concordiam: sed postea paulatim incipit aliqua
dissonantia esse, quam dicit discordiam. Et similiter in partibus universi a
principio erat magna concordia, sed postea paulatim nutritur odium quousque
odium praecedat ad honorem, idest ad hoc quod dominetur super
elementa. Quod quidem fit perfecto tempore quodam determinato, vel completo
quodam anno, quem ponebat Empedocles: qui, scilicet odium et
discordia, vel annus mutabilis existens dissolvit sacramentum, idest
unionem praeexistentem elementorum, vel annus sive odium rediit amplo
sacramento, quia quadam potentia et secreta virtute rediit ad dominandum in
rebus. |
Et il rapporte
ensuite les paroles d’Empédocle, qui, étant écrits en vers dans le texte
grec, sont quelque peu difficiles et s’écartent de la manière courante de
parler. Ses propos sont les suivants : mais ainsi, la puissante haine est nourrie dans les membres et visait
la place d’honneur lorsque le temps fut accompli et celle-ci, étant
changeante, a dénoué les liens. Quant au texte de Boèce, il dit
ceci : mais lorsque la grande
discorde dans les membres a été élevée à la place d’honneur, car elle a
progressé pendant une année complète, et celle-ci, une fois ces choses
changées, rétablit fortement les liens. Pour comprendre ce texte, il faut
remarquer qu’il parle de façon poétique de l’univers entier sous la
comparaison d’un animal dont les membres et les parties sont d’abord dans une
grande harmonie, qu’il appelait amour ou concorde, mais ensuite, peu à peu,
commence à s’y introduire une certaine désunion, qu’il appelle discorde. Pareillement,
dans les parties de l’univers, il y avait d’abord une grande concorde, mais
ensuite, la haine grandit peu à peu, jusqu’à ce qu’elle atteigne la place d’honneur, c'est-à-dire
parvienne à dominer les éléments. Et cela se produit lorsqu’un temps déterminé
est accompli ou qu’une certaine année est terminée, selon les dires
d’Empédocle; celle-ci, c'est-à-dire
la haine et la discorde, ou l’année, étant changeante, dénoue les liens, c'est-à-dire l’union
préexistante des éléments, ou encore l’année, ou bien la haine, rétablit
fortement les liens, car, par une puissance et une vertu secrète, elle
rétablit sa domination sur les choses. |
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[82045] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 15 Post quae verba Empedoclis Aristoteles faciens vim in
hoc quod dixerat mutabilis, subiungit exponens quasi necessarium ens
transmutari: quasi dicat: sic praedicta dixit Empedocles ac si necessarium
sit esse transmutationem odii et amoris: sed nullam causam ostendit huius
necessitatis. In uno enim animali est manifesta causa transmutationis et odii
et amoris, propter motum caeli, qui causat generationem et corruptionem in
rebus. Sed talis causa non potest assignari totius universi sic transmutati
per amicitiam et litem. Unde patet, quod eius ratio fuit insufficiens. |
Après ces paroles
d’Empédocle, Aristote, se concentrant sur le mot changeante, ajoute pour l’expliquer qu’il est en quelque sorte
nécessaire que l’être change, comme s’il disait : Ainsi, Empédocle a
affirmé ce qui précède comme si cette alternance de la haine et de l’amour
était nécessaire, mais il ne montre aucune cause de cette nécessité. En
effet, dans un animal, la cause de cette alternance de haine et d’amour est
manifeste du fait du mouvement du ciel, qui cause la génération et la
corruption des choses. Mais cette cause ne peut pas être attribuée à
l’univers entier ainsi transformé par l’amitié et la discorde. Il est donc
évident que son argument était insuffisant. |
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[82046] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 16 Deinde cum dicit attamen tantum ostendit quod
praedicta ratio Empedoclis non est ad propositum: et dicit quod hoc solum
videtur dicere confesse, idest manifeste, quod non ponit quaedam
existentium ex principiis esse corruptibilia, et quaedam non corruptibilia,
sed omnia ponit esse corruptibilia praeter sola elementa. Et ita videtur
evadere praedictam dubitationem, qua dubitabatur, quare quaedam sunt
corruptibilia et quaedam non, si sunt ex eisdem principiis? Unde etiam patet,
quod eius ratio non est ad propositum, quia interemit id de quo est
dubitatio. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Toutefois Empédocle,
etc., il montre que cet argument d’Empédocle n’est pas à propos, en disant
que la seule chose qu’il semble dire « expressément », c'est-à-dire
de façon évidente, est qu’il n’affirme pas que certains des êtres qui
proviennent des principes et d’autres incorruptibles, mais affirme que tout
est corruptible, à la seule exception des éléments. Et ainsi, il semble
éluder le doute mentionné plus haut, à savoir pourquoi certains êtres sont
corruptibles et d’autres non, s’ils viennent des mêmes principes. Il est donc
également évident que son argument n’est pas à propos, car il laisse de côté
la question douteuse. |
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[82047] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 17 Sed potest quaeri quomodo hic dicit, quod Empedocles
ponebat omnia esse corruptibilia praeter elementa, cum supra dixerit unum
esse Deum, scilicet ex aliis principiis compositum praeter quam ex odio? Sed
dicendum, quod Empedocles ponebat duplicem corruptionem in rebus, sicut ex
praedictis patet. Unam quidem secundum confusionem totius universi, quam
faciebat amor; et ab hac corruptione nec ipsum Deum faciebat immunem, cum in
eo poneret amorem, qui alia ei commiscebat. Aliam autem corruptionem ponebat singularium rerum,
quarum principium est odium. Et hanc corruptionem excludebat a Deo per hoc,
quod in eo odium non ponebat. Sic igitur Aristoteles epilogando concludit tot
dicta esse ad ostendendum, quod non sunt eadem principia corruptibilium et
incorruptibilium. |
Mais on peut se
demander comment il se fait qu’il dit ici que selon Empédocle, toutes choses
sont incorruptibles à l’exception des éléments, alors qu’il a dit plus haut
que l’Un est Dieu, et qu’il est composé de tous les autres principes que la
haine. Mais il faut dire qu’Empédocle supposait deux sortes de corruption
dans les choses, comme il est évident d’après ce qui précède. La première se
produit par le mélange absolu de l’univers, causé par l’amour, et il ne mettait
même pas Dieu à l’abri de cette corruption, puisqu’il supposait en Dieu
l’amour, qui mélangeait les autres êtres avec lui. L’autre genre de
corruption, selon lui, était celui des choses singulières, dont le principe
était la haine. Et il affirmait que cette corruption n’était pas en Dieu, du
fait qu’il ne supposait pas en lui la haine. Ainsi donc, Aristote conclut en
disant qu’on en a assez dit pour montrer que les principes des êtres
corruptibles et ceux des êtres incorruptibles ne sont pas les mêmes. |
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[82048] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 18 Deinde cum dicit si vero obiicit ad contrariam partem
per duas rationes: quarum prima est: si non sint eadem principia corruptibilium
et incorruptibilium, relinquitur quaestio, utrum principia corruptibilium
sint corruptibilia, an incorruptibilia. Si dicatur quod sint corruptibilia, ostendit hoc
esse falsum duplici ratione. Quarum prima est: omne corruptibile corrumpitur
in ea ex quibus est: si igitur principia corruptibilium sunt corruptibilia,
oportet iterum ponere alia principia ex quibus sint. Et hoc inconveniens est,
nisi ponantur principia procedere in infinitum. Ostensum autem est in secundo
quod secundum nullum genus causae contingit in principiis procedere in
infinitum. Similiter etiam est inconveniens si dicatur, quod fit status in
principiis corruptibilibus; cum corruptio videatur esse per resolutionem in
aliqua priora. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Mais si les principes,
etc., il argumente contre la proposition contraire, au moyen de deux raisons.
La première est que, si les principes des êtres corruptibles et ceux des
êtres incorruptibles ne sont pas les mêmes, il reste à décider si les
principes des êtres corruptibles sont corruptibles ou incorruptibles. Si on
dit qu’ils sont corruptibles, il montre que cela est faux, pour deux raisons.
Voici la première : tout être corruptible se corrompt en redevenant ce
dont il provenait; si donc les principes des êtres corruptibles sont
corruptibles, il faut supposer encore d’autres principes dont ils
proviennent. Et cela est inadmissible à moins qu’on n’affirme que les
principes remontent à l’infini. Mais on a montré au livre II qu’on ne peut
remonter à l’infini dans les principes pour aucun genre de causes. Mais il
est également inadmissible de dire qu’on parvient à un terme dans les
principes incorruptibles, puisque la corruption semble se produire par
dissolution ramenant à des principes antérieurs. |
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[82049] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 19 Secunda ratio est, quia si principia corruptibilium
sint corruptibilia, oportet quod corrumpantur, quia omne corruptibile
corrumpetur. Sed postquam sunt corrupta non possunt esse principia; quia quod
corrumpitur vel corruptum est, non potest causare aliquid. Cum ergo
corruptibilia semper causentur per successionem, non potest dici, quod
principia corruptibilium sint corruptibilia. |
La deuxième raison
est que, si les principes des êtres corruptibles sont corruptibles, ils vont
nécessairement se corrompre, car tout être corruptible finit par se
corrompre. Mais une fois qu’ils sont corrompus, il ne peuvent pas être des
principes, car ce qui se corrompt ou est corrompu ne peut être cause de rien.
Donc, puisque les êtres corruptibles sont toujours causés par succession, on
ne peut pas dire que les principes des êtres corruptibles sont corruptibles. |
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[82050] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 20 Si autem dicatur, quod principia corruptibilium sunt
incorruptibilia, manifestum est quod principia incorruptibilium sunt
incorruptibilia. Relinquitur ergo quaestio, quare ex quibusdam
incorruptibilibus principiis producantur effectus corruptibiles, et ex
quibusdam effectus incorruptibiles. Hoc enim non videtur esse rationabile;
sed aut est impossibile, aut indiget multa manifestatione. |
Mais si on dit que
les principes des êtres corruptibles sont incorruptibles, il est évident que
les principes des êtres incorruptibles sont également incorruptibles. Il
reste donc à résoudre la question de savoir pourquoi certains principes
incorruptibles produisent des effets corruptibles alors que d’autres
produisent des effets incorruptibles. En effet, cela ne semble pas
raisonnable; mais ou bien cela est impossible, ou bien cela exige des
explications considérables. |
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[82051] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 21 Deinde cum dicit amplius autem secundam
rationem ad principale propositum ponit, quae sumitur ex communi opinione
omnium. Nullus enim conatus est hoc dicere, quod sint diversa principia
corruptibilium et incorruptibilium; sed omnes dicunt eadem esse principia
omnium. Et tamen id quod primo obiectum est, scilicet pro prima parte, ac si
esset aliquid modicum omnes leviter transeunt, quod est concedere. Unde
litera Boetii habet, sed primum obiectum deglutiunt, sicut hoc parvum
quoddam opinantes. |
Puis lorsqu’il
dit : Enfin, aucun philosophe,
etc., il donne le deuxième argument visant la proposition principale, qui
porte sur l’opinion générale de tous. En effet, personne ne s’est efforcé de
dire que les principes des êtres corruptibles et ceux des êtres
incorruptibles sont différents, mais tous disent que les principes de toutes
choses sont les mêmes. Et pourtant, tous ont passé par-dessus la première
objection (celle en faveur de la première option), c'est-à-dire l’ont admise,
comme si elle avait peu de poids. C’est pourquoi le texte de Boèce dit :
Mais ils avalent la première objection,
comme des gens qui la considèrent comme peu de chose. |
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[82052] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 11 n. 22 Huius autem dubitationis solutio ponitur in
duodecimo: ubi philosophus ostendit prima quidem principia activa vel motiva
esse eadem omnium sed quodam ordine. Nam prima quidem sunt principia
simpliciter incorruptibilia et immobilia. Sunt autem secunda incorruptibilia
et mobilia, scilicet caelestia corpora, quae per sui motum causant
generationem et corruptionem in rebus. Principia autem intrinseca non sunt
eadem numero corruptibilium et incorruptibilium, sed secundum analogiam. Nec
tamen principia intrinseca corruptibilium, quae sunt materia et forma, sunt
corruptibilia per se, sed solum per accidens. Sic enim corrumpitur materia et
forma corruptibilium, ut habetur in primo physicorum. |
La solution de ce
doute est donnée au livre XII, où le Philosophe montre que les premiers
principes actifs ou moteurs sont les mêmes pour tous, mais dans un certain
ordre. En effet, viennent en premier les principes absolument immobiles et
incorruptibles. En deuxième viennent les principes incorruptibles et mobiles,
c'est-à-dire les corps célestes, qui causent par leur mouvement la génération
et la corruption des êtres. Mais les principes intrinsèques des êtres
corruptibles et ceux des êtres incorruptibles ne sont pas les mêmes numériquement,
mais par analogie. Pourtant, les principes intrinsèques des êtres
corruptibles, qui sont la matière et la forme, ne sont pas pas corruptibles
en soi, mais seulement par accident. C’est ainsi, en effet, que se corrompent
la matière et la forme des êtres corruptibles, comme on le voit au livre I
des Physiques. |
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Leçon 12, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Une question difficile entre toutes à l’examen,
et d’une importance capitale pour la connaissance de la vérité, c’est de
savoir si l’être et l’unité sont substances des êtres ; si ces deux
principes ne sont pas autre chose que l’unité et l’être, chacun de son
côté ; ou bien si nous devons nous demander qu’est-ce que l’être et
l’unité, supposé qu’ils aient pour substance une nature autre qu’eux-mêmes.
Car telles sont, sur ce sujet, les diverses opinions des philosophes :
Platon et les Pythagoriciens prétendent, en effet, que l’être ni l’unité ne
sont pas autre chose qu’eux-mêmes ; que tel est leur caractère. L’unité
en soi et l’être en soi, voilà, selon ces philosophes, ce qui constitue la
substance des êtres. Les Physiciens sont d’un autre avis.
Empédocle, par exemple, comme pour ramener son principe à un terme plus
connu, explique ce que c’est que l’unité ; car on peut conclure de ses
paroles, que l’être c’est l’Amitié ; l’Amitié est donc pour Empédocle la
cause de l’unité de toutes les choses. D’autres prétendent que c’est le feu,
d’autres que c’est l’air qui est cette unité et cet être, d’où sortent tous
les êtres, et qui les a tous produits. Il en est de même de ceux-là encore
qui ont admis la pluralité dans les éléments ; car ils doivent
nécessairement compter autant d’êtres et autant d’unités qu’ils reconnaissent
de principes. Si l’on n’établit pas que l’unité et
l’être soient une substance, il s’ensuit qu’il n’y a plus rien de général,
puisque ces principes sont ce qu’il y a de plus général au monde, et que si
l’unité en soi, si l’être en soi, ne sont pas quelque chose, à plus forte
raison n’y aura-t-il pas d’autre être en dehors de ce qu’on nomme le
particulier. De plus, si l’unité n’était pas une substance, il est évident
que le nombre même ne pourrait exister comme nature d’êtres séparée. En
effet, le nombre se compose de monades, et la monade c’est ce qui est un.
Mais si l’unité en soi, si l’être en soi, sont quelque chose, il faut bien
qu’ils soient la substance, car il n’y a rien, sinon l’unité et l’être, qui
se dise universellement de tous les êtres. Mais si l’être en soi et l’unité en soi
sont quelque chose, il nous sera bien difficile de concevoir comment il
pourrait y avoir autre chose en dehors de l’unité et l’être, c’est-à-dire,
comment il y aura plus d’un être, puisque ce qui est autre chose que l’être
n’est pas. Il s’ensuit donc nécessairement ce que disait Parménide, que tous
les êtres se réduisent à un, et que l’unité c’est l’être. Mais c’est là une
double difficulté ; car, que l’unité ne soit pas une substance, ou
qu’elle en soit une, il est également impossible que le nombre soit une
substance : impossible dans le premier cas, nous avons déjà dit
pourquoi. Dans le second cas, même difficulté que pour l’être. D’où
viendrait, en effet, une autre unité en dehors de l’unité ? car, dans le
cas dont il s’agit, il y aurait nécessairement deux unités. Tous les êtres
sont, ou un seul être, ou une multitude d’êtres, si chaque être est unité. Ce n’est pas tout encore. Si l’unité
était indivisible, il n’y aurait absolument rien, et c’est ce que pense
Zénon. En effet, ce qui ne devient ni plus grand quand on lui ajoute, ni plus
petit quand on lui retranche quelque chose, n’est pas, selon lui, un être,
car la grandeur est évidemment l’essence de l’être. Et si la grandeur est son
essence, l’être est corporel, car le corps est grandeur dans tous les sens.
Or, comment, ajoutée aux êtres, la grandeur rendra-t-elle les uns plus
grands, sans produire cet effet sur les autres ? Par exemple, comment le
plan et la ligne grandiront-ils, et jamais le point ni la monade ?
Toutefois, comme la conclusion de Zénon est un peu dure, et que d’ailleurs il
peut y avoir quelque chose d’indivisible, on répond à l’objection que, dans
le cas de la monade et du point, l’addition n’augmente pas l’étendue, mais le
nombre. Mais alors, comment un seul ou même plusieurs êtres de cette nature
formeront-ils une grandeur ? Autant vaudrait prétendre que la ligne se
compose de points. Que si l’on admet que le nombre est, comme le disent
quelques-uns, produit par l’unité elle-même, et par une autre chose qui n’est
pas unité, il n’en restera pas moins à chercher, pourquoi et comment le
produit est tantôt un nombre et tantôt une grandeur ; puisque le non-un,
c’est l’inégalité, c’est la même nature dans les deux cas. En effet, on ne
voit pas comment l’unité avec l’inégalité, ni un nombre avec elle, peuvent
produire des grandeurs. |
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Lectio 12 |
Leçon 12, Commentaire de
saint Thomas [L’être et l’un sont-ils substances des choses?] (Traduction
Georges Comeau, 2011)
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Leçon 12
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[82053] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 1 Postquam philosophus inquisivit utrum principia sint
eadem vel diversa, hic inquirit quomodo se habeat ipsum unum ad hoc quod sit
principium: et circa hoc tria facit. Primo inquirit, an ipsum unum sit principium.
Secundo inquirit an numeri, qui ex uno oriuntur vel consequuntur, sint
principia rerum, ibi, horum autem habita dubitatio et cetera. Tertio inquirit
utrum species, quae sunt quaedam unitates separatae, sint principia, ibi,
omnino vero dubitabit aliquis et cetera. Et circa primum tria facit. Primo
movet dubitationem. Secundo ponit opiniones ad utramque partem, ibi, hi
namque illo modo. Tertio ponit rationes ad utramque partem, ibi, accidit
autem si quidem et cetera. Dicit ergo primo, quod inter omnes alias
quaestiones motas una est difficilior ad considerandum, propter efficaciam
rationum ad utramque partem, in qua etiam veritatem cognoscere est maxime
necessarium, quia ex hoc dependet iudicium de substantiis rerum. Est ergo
quaestio ista, utrum unum et ens sint substantiae rerum, ita scilicet quod
neutrum eorum oporteat attribuere alicui alteri naturae quae quasi informetur
unitate et entitate, sed potius ipsa unitas et esse rei sit eius substantia:
vel e contrario oportet inquirere quid sit illud, cui convenit esse unum vel
ens, quasi quaedam alia natura subiecta entitati et unitati. |
Après avoir cherché
à savoir si les principes sont les mêmes ou sont différents, le Philosophe se
demande ici comment l’un a la qualité de principe; et il traite ce sujet en
trois parties. En premier, il se demande si l’un est un principe. En
deuxième, il se demande si les nombres, qui tirent leur origine de l’un ou
qui le suivent, sont principes des choses, où il dit : Une difficulté se rattache, etc.
(leçon XIII). En troisième, il se demande si les espèces, qui sont comme des
unités séparées, sont des principes, où il dit : Une question qu’on doit, etc. (leçon XIV). Et il traite la
première partie en trois points. En premier, il soulève un doute. En
deuxième, il présente les opinions de part et d’autre, où il dit : Car telles sont, sur ce sujet, etc. En
troisième, il présente les arguments des deux camps, où il dit : Si l’on n’établit pas que l’unité,
etc. Il dit donc en premier que, parmi toutes les autres questions soulevées,
il y en a une qui est plus difficile à examiner, en raison du grand poids des
arguments de part et d’autre, et pour laquelle il est nécessaire au plus haut
point de connaître la vérité, car le jugement sur les substances des choses
en dépend. Alors, cette question est de savoir si l’un et l’être sont les
substances des choses, non pas de sorte qu’il faudrait attribuer l’un ou
l’autre à une autre nature dont l’unité et l’être seraient en quelque sorte
la forme, mais plutôt de sorte que l’unité et l’être de la chose soient la
substance de la chose, ou s’il faut se demander au contraire ce qu’est la
chose à laquelle appartiennent l’un et l’être, et qui est une autre sorte de
nature servant de sujet aux qualités d’être et d’unité. |
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[82054] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 2 Deinde cum dicit hi namque ponit opiniones ad
utramque partem: et dicit, quod philosophorum quidam opinati sunt naturam
rerum se habere uno modo, quidam alio. Plato enim et Pythagorici non
posuerunt quod unum et ens advenirent alicui naturae, sed unum et ens essent
natura rerum, quasi hoc ipsum quod est esse et unitas sit substantia rerum.
Alii vero philosophi de naturalibus loquentes, attribuerunt unum et ens
aliquibus aliis naturis, sicut Empedocles reducit unum ad aliquid notius,
quod dicebant esse unum et ens. Et hoc videtur esse amor, qui est causa
unitatis in omnibus. Alii vero philosophi naturales attribuerunt quibusdam
causis elementaribus, sive ponerent unum primum, ut ignem vel aerem, sive
etiam ponerent plura principia. Cum enim ponerent principia rerum materialia
esse substantias rerum, oportebat quod in unoquoque eorum constituerent
unitatem et entitatem rerum, ita quod quicquid aliquis poneret esse
principium, ex consequenti opinaretur, quod per illud attribuitur omnibus
esse et unum, sive poneret unum principium sive plura. |
Puis lorsqu’il
dit : Car telles sont, etc.,
il présente les opinions de part et d’autre : il dit que certains
philosophes ont été d’avis que la nature des choses était d’une manière, et
certains qu’elle était d’une autre manière. En effet, les Platoniciens et les
Pythagoriciens ont affirmé non pas que l’un et l’être se réalisent dans une
nature, mais que l’un et l’être sont la nature des choses, de sorte que
l’être et l’un eux-mêmes sont la substance des choses. Mais d’autres
philosophes, qui ont traité des choses de la nature, ont attribué l’un et
l’être à d’autres natures; ainsi, Empédocle ramène l’un à quelque chose de
plus connu, en quoi il disait que consistent l’un et l’être. Et cette chose
semble être l’amour, qui est cause de l’unité en toutes choses. D’autres
philosophes de la nature ont attribué l’un et l’être à certaines causes
élémentaires, soit qu’ils supposent une cause première comme le feu ou l’air,
soit encore qu’ils supposent plusieurs principes. En effet, puisqu’ils
affirmaient que les principes matériels des choses en sont la substance, ils
devaient forcément déclarer chacun d’eux comme étant l’unité et l’être des
choses, de sorte que, quel que soit le principe qu’ils supposaient, ils
croyaient en conséquence que c’est par ce principe qu’on attribue l’être et
l’unité à toutes choses, peu importe s’ils supposaient un seul principe ou
plusieurs. |
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[82055] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 3 Deinde cum dicit accidit autem ponit rationes ad
utramque partem. Et primo ponit rationes pro opinione Platonis et Pythagorae.
Secundo ponit rationes in contrarium pro opinione naturalium, ibi, at vero si
erit et cetera. Circa primum, utitur tali divisione. Necesse est ponere quod
vel ipsum unum et ens separatum sit quaedam substantia, vel non: si dicatur
quod non est aliqua substantia quae sit unum et ens, sequuntur duo
inconvenientia. Quorum primum est, quod dicitur unum et ens quod sint maxime
universalia inter omnia. Si igitur unum et ens non sunt separata quasi ipsum
unum aut ens sit substantia quaedam, sic sequitur quod nullum universale sit
separatum: et ita sequetur quod nihil erit in rebus nisi singularia: quod
videtur esse inconveniens, ut in superioribus quaestionibus habitum est. |
Puis lorsqu’il
dit : Si l’on n’établit pas,
etc., il présente les arguments de part et d’autre. Et en premier, il énonce
les arguments en faveur de l’opinion de Platon et de Pythagore. En deuxième, il
donne les arguments en sens contraire, en faveur de l’opinion des physiciens,
où il dit : Mais si l’être en soi
et l’unité en soi, etc. Quant au premier point, il établit la division
suivante. Il est nécessaire d’affirmer que l’un en soi et l’être séparé ou
bien sont une substance, ou bien n’en sont pas une. Si on dit qu’il n’existe
pas de substance qui soit l’un et l’être, deux conséquences inadmissibles
s’ensuivent. La première est qu’on dit que l’un et l’être sont les réalités
les plus universelles de toutes. Si donc l’un et l’être ne sont pas séparés
de telle sorte que l’un ou l’être en soi serait une substance, il s’ensuit
qu’aucun universel n’est séparé, et alors, il s’ensuivrait qu’il n’existe
rien d’autre dans le monde que les singuliers; mais cela semble inadmissible,
comme on l’a vu au sujet de questions antérieures. |
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[82056] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 4 Aliud inconveniens est, quia numerus non est aliud
quam unitates: ex unitatibus enim componitur numerus. Unitas enim nihil aliud
est quam ipsum unum. Si igitur ipsum unum, non sit separatum quasi substantia
per se existens, sequetur quod numerus non erat quaedam natura separata ab
his quae sunt in materia. Quod potest probari esse inconveniens, secundum ea
quae dicta sunt in superioribus. Sic ergo non potest dici quod unum et ens
non sit aliqua substantia per se existens. |
L’autre idée
inadmissible est que le nombre n’est rien d’autre que des unités; en effet,
il est composé d’unités. En effet, l’unité n’est rien d’autre que l’un
lui-même. Si donc l’un lui-même n’est pas séparé à la manière d’une substance
existant en soi, il s’ensuit que le nombre n’est pas une nature séparée des
choses qui sont dans la matière, et on peut prouver que cela est
inadmissible, d’après ce qui a été dit plus haut. Donc, on ne peut pas dire
que l’un et l’être ne sont pas une substance qui existe par soi. |
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[82057] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 5 Si ergo detur alia pars divisionis, scilicet quod aliquid
sit ipsum unum et ens separatum existens, necesse est quod ipsum sit
substantia omnium eorum, de quibus dicitur unum et ens. Omne enim separatum
existens, quod de pluribus praedicatur, est substantia eorum de quibus
praedicatur. Sed nihil aliud praedicatur ita universaliter de omnibus sicut
unum et ens; ergo unum et ens erit substantia omnium. |
Si donc on admet
l’autre membre de l’alternative, à savoir qu’il existe une chose qui est l’un
et l’être lui-même et existe à l’état séparé, il est nécessaire qu’il soit la
substance de toutes les chose auxquelles on attribue l’unité et l’être. En
effet, tout être existant à l’état séparé qui est attribué à plusieurs est la
substance des choses auxquelles il est attribué. Mais rien d’autre n’est
attribué aussi universellement à toutes choses que l’un et l’être; donc, l’un
et l’être sont la substance de toutes choses. |
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[82058] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 6 Deinde cum dicit at vero obiicit ad partem
contrariam; et ponit duas rationes, quarum secunda incipit ibi, amplius si
indivisibile et cetera. Circa primum duo facit. Primo ponit rationem. Secundo
ostendit quomodo ex ratione inducta quaestio redditur difficilis, ibi,
utrobique vero difficile et cetera. Est ergo prima ratio talis. Si est aliquid,
quod est ipsum ens et ipsum unum, quasi separatum existens, oportebit dicere
quod idipsum sit unum quod ens. Sed quicquid est diversum ab ente non est;
ergo sequetur secundum rationem Parmenidis, quod quicquid est praeter unum
sit non ens. Et ita necesse erit omnia esse unum; quia non poterit poni quod
id quod est diversum ab uno, quod est per se separatum, sit aliquod ens. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais si l’être en soi,
etc., il argumente en faveur de l’idée contraire en donnant deux raisons; la deuxième
commence où il dit : Ce n’est pas
tout encore, etc. La première raison se divise en deux. En premier, il
l’expose; en deuxième, il montre comment cette raison rend la question
épineuse, où il dit : Mais c’est
là une double difficulté, etc. La première raison est donc la suivante.
S’il existe quelque chose qui soit l’être en soi et l’un en soi à l’état
séparé, il faut dire nécessairement que l’un est la même chose que l’être.
Mais tout ce qui diffère de l’être est le non-être; il s’ensuivrait donc, selon
l’argument de Parménide, que tout ce qui est hors de l’un est du non-être. Et
ainsi, il serait nécessaire que toutes choses soient un, car on ne pourrait
pas dire que ce qui est différent de l’un, qui est séparé en soi, est un
être. |
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[82059] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 7 Deinde cum dicit utrobique vero ostendit quomodo
ista ratio difficultatem facit in opinione Platonis ponentis numerum esse
substantiam rerum: et dicit quod ex utraque parte sequitur difficultas contra
eum, sive dicatur quod ipsum unum separatum sit substantia quaedam, sive quod
non sit. Quodcumque enim horum ponatur, videtur impossibile esse, quod
numerus sit substantia rerum. Quia si ponatur quod unum non sit substantia,
dictum est prius, quare numerus non potest poni substantia. |
Ensuite, lorsqu’il
dit : Mais c’est là une double, etc.,
il montre comment cet argument jette un doute sur l’opinion de Platon, qui
affirme que le nombre est la substance des choses : il dit que l’une et
l’autre option entraîne des objections contre lui, qu’on dise que l’un séparé
est une substance ou n’en n’est pas une. En effet, quelle que soit la réponse
qu’on choisit, il semble impossible que le nombre soit la substance des
choses. Si d’une part on affirme que l’un n’est pas une substance, on a dit
plus haut pourquoi on ne peut pas dire que le nombre est une substance. |
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[82060] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 8 Si autem ipsum unum fuerit substantia, oportet quod eadem
dubitatio ponatur circa unum et ens. Aut enim praeter ipsum unum, quod est
separatum per se existens, est aliud aliquod unum, aut non. Et si quidem non
sit aliquod aliud unum, non erit iam multitudo, sicut Parmenides dicebat. Si
autem sit aliquod aliud unum oportebit, quod illud aliud unum, cum non sit
hoc ipsum quod est unum, quod sit materialiter ex aliquo quod est praeter
ipsum unum, et per consequens praeter ens. Et sic necesse est ut illud
aliquid, ex quo fit illud secundum unum, non sit ens. Et sic ex ipso uno quod
est praeter ipsum unum, non potest constitui multitudo in entibus: quia omnia
entia aut sunt unum, aut multa, quorum unumquodque est unum. Hoc autem unum
est materialiter ex eo quod non est unum nec ens. |
Si d’autre part l’un
en soi était une substance, il faudrait soulever le même doute au sujet de
l’un qu’au sujet de l’être. En effet, hors de l’un en soi qui existe à l’état
séparé, ou bien il existe un autre un, ou bien il n’en existe pas. Et s’il
n’y a pas d’autre un, il n’y a plus de multiplicité, comme le disait Parménide. Mais s’il existe
un autre un, il faut que cet autre un, n’étant pas la chose même qui est
l’un, existe matériellement à partir de quelque chose qui est hors de l’un en
soi, et par conséquent hors de l'être. Ainsi, il est nécessaire que cette
chose dont est fait ce deuxième un ne soit pas un être. Et ainsi, à partir de
cet un qui est hors de l’un en soi, on ne peut pas constituer une multitude
d’êtres, car tous les êtres sont ou bien un, ou bien plusieurs êtres dont
chacun est un. Mais cet un existe matériellement à partir de quelque chose
qui n’est ni un ni être. |
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[82061] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 9 Deinde cum dicit amplius si ponit secundam rationem;
et circa hoc tria facit. Primo ponit rationem. Secundo solvit eam, ibi, sed
quoniam et cetera. Tertio ostendit adhuc difficultatem remanere, ibi, sed
quomodo ex uno et cetera. Dicit ergo primo, quod si ipsum unum separatum sit
indivisibile, sequitur secundum hoc, aliud, quod supponebat Zeno, quod nihil
sit. Supponebat enim Zeno, quod illud, quod additum non facit maius, et
ablatum non facit minus, non est aliquid existentium. Hoc autem supponit ac
si idem sit ens quod magnitudo. Manifestum est enim quod non est magnitudo,
illud scilicet quod additum non facit maius et subtractum non facit minus.
Sic ergo si omne ens esset magnitudo, sequeretur quod illud, quod non facit
maius et minus additum et subtractum, non sit ens. |
Puis lorsqu’il
dit : Ce n’est pas tout encore,
etc., il présente le deuxième argument, et ce, en trois parties. En premier,
il énonce l’argument. En deuxième, il en donne la solution, où il dit : Toutefois, comme la conclusion, etc.
En troisième, il montre qu’il reste encore une difficulté, où il dit : Mais alors, comment un seul, etc. Il
dit donc en premier que si l’un en soi séparé est indivisible, il s’ensuit
une autre conséquence, qu’avait supposée Zénon : c’est que rien
n’existe. Zénon supposait en effet que ce qui ne produit pas d’augmentation
quand il est ajouté, et ne produit pas de diminution quand il est enlevé,
n’est pas quelque chose d’existant. Mais il fait cette supposition comme si
l’être était la même chose que la grandeur. Il est manifeste en effet que ce
qui ne produit pas d’augmentation quand il est ajouté, et ne produit pas de
diminution quand il est enlevé, n’est pas une grandeur. Ainsi donc, si tout
être avait une grandeur, il s’ensuivrait que ce qui ne produit pas
d’augmentation ou de diminution quand il est ajouté ou enlevé n’est pas un
être. |
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[82062] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 10 Et adhuc perfectius si aliquid velit hoc verificare,
oportebit quod omne ens sit magnitudo corporalis. Corpus enim secundum
quamcumque dimensionem additum et subtractum facit maius et minus. Aliae vero
magnitudines, ut superficies et lineae, secundum aliquam dimensionem additam
facerent maius, secundum autem aliquam non. Linea enim addita lineae secundum
longitudinem facit maius, non autem secundum latitudinem. Superficies autem
addita superficiei facit quidem maius secundum latitudinem et longitudinem,
sed non secundum profunditatem. Punctus autem et unitas nullo modo faciunt
maius vel minus. Sic ergo secundum principium Zenonis sequeretur quod punctus
et unitas sint omnino non entia, corpus autem omnimodo ens, superficies et
linea quodammodo entia et quodammodo non entia. |
Et si on voulait
s’assurer de cette vérité de façon encore plus parfaite, il faudrait dire que
tout être est une grandeur corporelle[53]. En effet, un corps ajouté ou soustrait produit une
augmentation ou une diminution dans toutes les dimensions. Les autres
grandeurs, soit les surfaces et les lignes, quand elles sont ajoutées,
produisent une augmentation dans certaines dimensions mais pas dans d’autres.
En effet, une ligne ajoutée à une ligne ajoute à la longueur, mais pas à la
largeur; une surface ajoutée à une surface ajoute à la largeur et à la
longueur, mais pas à la profondeur. Quant au point et à l’unité, ils ne
produisent en aucune façon une augmentation ou une diminution. Ainsi donc, il
s’ensuivrait du principe de Zénon que le point et l’unité sont absolument des
non-êtres, que le corps est un être de toutes les façons, et que la surface
et la ligne sont de quelque façon des êtres et de quelque façon des
non-êtres. |
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[82063] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 11 Deinde cum dicit sed quoniam solvit propositam
rationem: et dicit, quod quia Zeno proponendo tale principium speculatur onerose,
idest ruditer et grosse, ita quod secundum ipsum non contingit aliquid esse
indivisibile, oportet quod aliqua responsio praedictae rationi detur, et si
non sit ad rem, sit tamen ad hominem. Dicemus autem quod unum etsi additum
alteri non faciat maius, facit tamen plus. Et hoc sufficit ad rationem entis,
quod faciat maius in continuis, et plus in discretis. |
Puis lorsqu’il
dit : Toutefois, comme la
conclusion, etc., il résout l’argument proposé, en disant que puisque
Zénon, en affirmant un tel principe, réfléchit « avec lourdeur », c'est-à-dire
d’une manière fruste et grossière, de sorte que selon lui il n’est pas
possible que quelque chose soit indivisible, on se doit de donner une réponse
à l’argument précédent, et si on ne répond pas sur le fond, on doit au moins
utiliser les arguments ad hominem[54]. Disons donc que même si l’unité, ajoutée à quelque
chose, n’augmente pas la grandeur, elle augmente le nombre. Et il suffit à la
notion d’être d’augmenter les dimensions des continus et le nombre des choses
discrètes. |
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[82064] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 12 Deinde cum dicit sed quomodo ostendit difficultatem,
quae adhuc remanet Platonicis post praedictam solutionem. Et inducit duas
difficultates. Quarum prima est, quia Platonici ponebant, quod illud unum
indivisibile, non solum est causa numeri, qui est pluralitas quaedam, sed
etiam est causa magnitudinis. Si igitur detur, quod unum additum faciat plus,
quod videtur sufficere ad hoc quod unum sit causa numeri, quomodo poterit
esse quod ex tali uno indivisibili, aut ex pluribus talibus, fiat magnitudo,
ut Platonici posuerunt? Simile enim hoc videtur, si aliquis ponat lineam ex
punctis. Nam unitas est indivisibilis sicut et punctus. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais alors, comment,
etc., il montre la difficulté à laquelle les Platoniciens se heurtent encore
après la solution précédente. Et il présente deux difficultés. La première
est que les Platoniciens affirmaient que l’un indivisible est non seulement
la cause du nombre, qui est une sorte de pluralité, mais aussi la cause de la
grandeur. Si donc on admet que l’ajout d’une unité augmente le nombre, ce qui
semble suffisant pour que l’un soit cause du nombre, comment est-il possible
que cet un indivisible, ou plusieurs du même genre, constituent une grandeur,
comme l’affirmaient les Platoniciens? En effet, il semble que cela revient à
dire que la ligne est formée de points, car l’unité est indivisible comme le
point. |
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[82065] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 13 Secundam difficultatem ponit ibi at vero et dicit: si
quis existimet ita, quod numerus sit effectus ex uno indivisibili, et ex
aliquo alio quod non sit unum, sed participet unum sicut quaedam materialis
natura, ut quidam dicunt; nihilominus remanet quaerendum propter quid, et per
quem modum illud, quod fit ex illo uno formali et alia natura materiali, quae
dicitur non unum, quandoque est numerus, quandoque autem est magnitudo. Et
praecipue si illud non unum materiale sit inaequalitas, quae significatur per
magnum, et sit eadem natura. Non enim est manifestum quomodo ex hac
inaequalitate quasi materia et uno formali fiant numeri; neque etiam quomodo
ex aliquo numero formali et hac inaequalitate quasi materiali fiant
magnitudines. Ponebant enim Platonici quod ex primo uno et ex prima dualitate
fiebat numerus, ex quo numero et a qua inaequalitate materiali fiebat
magnitudo. |
Il présente la
deuxième difficulté lorsqu’il dit : Que
si l’on admet, etc., en disant que si quelqu'un pense que le nombre est
l’effet de l’un indivisible et d’autre chose qui n’est pas un mais participe
de l’un à la manière d’une nature matérielle, comme certains le disent, il
reste quand même à chercher pourquoi et de quelle manière ce qui vient à
l’être, à partir de cet un formel et d’une autre nature matérielle qu’on dit
être non-une, est parfois un nombre, parfois une grandeur. Et cela, surtout
si ce non-un matériel est une inégalité, signifiée par le grand, et est de
même nature. En effet, il n’est pas évident de savoir comment des nombres se
forment à partir de cette inégalité, qui est une sorte de matière, et de l’un
formel; on voit mal également comment les grandeurs se forment à partir d’un
nombre formel et de cette inégalité qui est une sorte de matière. Les
Platoniciens affirmaient en effet que les nombres se forment à partir de la première
unité et de la première dualité, et que la grandeur se forme à partir de ce
nombre et de cette inégalité matérielle. |
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[82066] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 12 n. 14 Huius autem dubitationis solutio ab Aristotele in
sequentibus traditur. Quod enim sit aliquod separatum, quod sit ipsum unum et
ens, infra in duodecimo probabit, ostendens unitatem primi principii omnino
separati, quod tamen non est substantia omnium eorum quae sunt unum, sicut
Platonici putabant, sed est omnibus unitatis causa et principium. Unum autem,
secundum quod dicitur de aliis rebus, dicitur dupliciter. Uno modo secundum
quod convertitur cum ente: et sic unaquaeque res est una per suam essentiam,
ut infra in quarto probabitur, nec aliquid addit unum supra ens nisi solam
rationem indivisionis. Alio
modo dicitur unum secundum quod significat rationem primae mensurae, vel
simpliciter, vel in aliquo genere. Et hoc quidem si sit simpliciter minimum et
indivisibile, est unum quod est principium et mensura numeri. Si autem non
sit simpliciter minimum et indivisibile, nec simpliciter, sed secundum
positionem erit unum et mensura, ut as in ponderibus, et diesis in melodiis,
et mensura pedalis in lineis: et ex tali uno nihil prohibet componi
magnitudinem: et hoc determinabit in decimo huius. Sed quia Platonici
aestimaverunt idem esse unum quod est principium numeri, et quod convertitur
cum ente; ideo posuerunt unum quod est principium numeri, esse substantiam
cuiuslibet rei, et per consequens numerum, inquantum ex pluribus substantialibus
principiis, rerum compositarum substantia consistit vel constat. Hanc autem
quaestionem diffusius pertractabit in tertiodecimo et quartodecimo. |
Aristote donnera la
solution de ce doute dans la suite. En effet, il prouvera au livre XII
l’existence d’un être séparé qui est l’un et l’être en soi, en montrant
l’unité du premier principe totalement séparé, qui n’est pourtant pas la
substance de toutes les choses qui sont un, comme le supposaient les
Platoniciens, mais qui est cause et principe de l’unité de toutes choses.
Mais l’un, en tant qu’on l’attribue aux autres êtres, se dit de deux façons.
D’une façon, on parle de l’un qui est convertible avec l’être; et ainsi,
toute chose est une par son essence, comme on le prouvera au livre IV, et
l’un pris en ce sens n’ajoute rien à l’être, si ce n’est la notion
d’indivision. De l’autre façon, on parle de l’un en tant qu’il signifie le
barème de la première mesure, soit de façon absolue, soit dans un certain
genre. Et si cet un est absolument le plus petit et est indivisible, il est
l’un qui est principe et mesure du nombre. Mais s’il n’est pas absolument le
plus petit et n’est pas indivisible, il n’est pas un et mesure de façon
absolue, mais par sa position, comme c’est le cas des poids, des dièses dans
les mélodies et de la mesure d’un pied dans les lignes, et rien n’empêche
qu’une grandeur ne soit composée de telles unités; c’est un point dont il
traitera au livre X. Mais les Platoniciens, ayant estimé que l’un qui est
principe du nombre est la même chose que l’un qui est convertible avec
l’être, ont affirmé en conséquence que l’un qui est principe du nombre est la
substance de toute chose, et par conséquent que le nombre, en tant qu’il
provient de plusieurs principes substantiels, forme ou constitue la substance
des êtres composés. Mais il traitera cette question plus à fond aux livres
XIII et XIV. |
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Leçon 13, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Une difficulté se rattache aux
précédentes ; la voici : Les nombres, les corps, les plans et les
points sont-ils ou non des substances ? Si ce ne sont pas des substances, nous
ne connaissons bien ni ce que c’est que l’être, ni quelles sont les
substances des êtres. En effet, ni les modifications, ni les mouvements, ni
les relations, ni les dispositions, ni les proportions ne paraissent avoir
aucun des caractères de la substance. On rapporte toutes ces choses comme
attributs à un sujet, on ne leur donne jamais une existence indépendante.
Quant aux choses qui paraissent le plus porter le caractère de la substance,
telles que l’eau, la terre, le feu, qui constituent les corps composés, le
chaud et le froid dans ces choses, et les propriétés de cette sorte, sont des
modifications, et non des substances. C’est le corps sujet de ces
modifications qui seul persiste, comme être, comme substance véritable. Et
pourtant le corps est moins substance que la surface ; celle-ci l’est
moins que la ligne, et la ligne moins que la monade et le point. C’est par
eux que le corps est déterminé, et il est possible, ce semble, qu’ils
existent indépendamment du corps ; mais sans eux l’existence du corps
est impossible. C’est pourquoi, tandis que le vulgaire, tandis que les
philosophes des premiers temps admettent que l’être et la substance, c’est le
corps, et que les autres choses sont des modifications du corps, de sorte que
les principes des corps sont aussi les principes des êtres, des philosophes
plus récents, et qui se sont montrés plus vraiment philosophes que leurs
devanciers, admettent pour principes les nombres. Ainsi donc que nous l’avons
dit, si les êtres en question ne sont pas des substances, il n’y a absolument
aucune substance, ni aucun être, car les accidents de ces êtres ne méritent
certainement pas d’être nommés des êtres. Mais cependant si, d’un côté, l’on
reconnaît que les longueurs et les points sont plus des substances que les
corps, et si, de l’autre, nous ne voyons parmi quels corps il faudra les
ranger – car on ne peut les placer parmi les objets sensibles, puisqu’il n’y
aurait aucune substance. En effet, ce ne sont là, évidemment, que des
divisions du corps soit en largeur, soit en profondeur, soit en longueur.
Enfin, ou bien toute figure quelconque se trouve également dans le solide, ou
bien il n’y en a aucune. De sorte que si l’on ne peut dire que l’Hermès
existe dans la pierre avec ses contours déterminés, la moitié du cube n’est
pas non plus dans le cube avec sa forme déterminée ; il n’y a même dans
le cube aucune surface réelle. Car si une surface quelconque y existait
réellement, ce qui détermine la moitié du cube y aurait-elle aussi une
existence réelle. Le même raisonnement s’applique encore à la ligne, au point
et à la monade. Par conséquent, si, d’un côté, le corps est la substance par
excellence, si, de l’autre, les surfaces, les lignes et les points le sont
plus que le corps même, et si d’ailleurs, ni les surfaces, ni les lignes, ni
les points, ne sont des substances, nous ne savons bien, ni ce que c’est que
l’être, ni quelle est la substance des êtres. Ajoutez à ce que nous venons de dire,
des conséquences déraisonnables relativement à la production et à la
destruction. Dans ce cas, en effet, la substance qui auparavant n’était pas,
existe maintenant, celle qui était auparavant, cesse d’exister. N’est-ce pas
là, pour la substance, une production et une destruction ? Au contraire,
ni les points, ni les lignes, ni les surfaces ne sont susceptibles, ni de se
produire ni être détruits ; et pourtant tantôt ils existent, et tantôt
n’existent pas. Voyez ce qui se passe dans le cas dé la réunion ou de la
séparation de deux corps : s’ils se rapprochent, il n’y a qu’une
surface ; s’ils se séparent, il y en a deux. Ainsi une surface, des
lignes, des points, n’existent plus, ils ont disparu ; tandis qu’après
la séparation, des grandeurs existent, qui n’existaient pas auparavant ;
mais le point, objet indivisible, n’a pas été divisé en deux parties. Enfin,
si les surfaces sont sujettes à production et à destruction, elles viennent
de quelque chose. Mais il en est des êtres en question à
peu près comme de l’instant actuel dans le temps. II n’est pas possible qu’il
devienne et périsse; toutefois, comme il n’est pas une substance, il paraît
sans cesse différent. Évidemment les points, et les lignes, et les plans,
sont dans un pareil cas; car on peut leur appliquer les mêmes raisonnements.
Ce ne sont là, aussi bien que l’instant actuel, que des limites ou des
divisions. |
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Lectio 13 |
Leçon 13, Commentaire de
saint Thomas [Les nombres et les grandeurs sont-ils substances des choses?]
(Traduction Georges Comeau, 2011)
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Leçon 13
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[82067] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 1 Postquam philosophus inquisivit utrum unum et ens
sint substantia rerum, hic inquirit utrum numerus et magnitudo sint substantia
rerum: et circa hoc tria facit. Primo movet dubitationem. Secundo obiicit pro
una parte, ibi, nam si non sunt et cetera. Tertio obiicit ad contraria, ibi,
at vero si hoc quidem confessum est et cetera. Dicit ergo primo, quod
dubitatio habita, idest consequens ad praemissam, est, utrum numeri et
magnitudines, scilicet corpora et superficies et termini eorum, ut puncta,
sint aliquae substantiae vel a rebus separatae, vel etiam sint substantiae
ipsorum sensibilium, aut non. Dicit autem hanc dubitationem esse consequentem
ad praemissam; quia in praemissa dubitatione quaerebatur utrum unum sit
substantia rerum; unum autem est principium numeri; numerus autem videtur
esse substantia magnitudinis; sicut et punctum, quod est principium
magnitudinis, nihil aliud videtur quam unitas positionem habens, et linea
dualitas positionem habens. Prima autem superficies est ternarius positionem
habens, corpus autem quaternarius positionem habens. |
Après s’être demandé
si l’un et l’être sont la substance des choses, le Philosophe cherche
maintenant à savoir si le nombre et la grandeur sont la substance des choses.
Il traite cette question en trois parties. En premier, il soulève ce doute.
En deuxième, il argumente en faveur d’une réponse, où il dit : Si ce ne sont pas des substances, etc.
En troisième, il présente les arguments contraires, où il dit : Mais cependant si, d’un côté, etc. Il
dit donc en premier qu’un doute « connexe », c'est-à-dire qui fait
suite au précédent, est de savoir si les nombres et les grandeurs,
c'est-à-dire les corps, les surfaces et leurs bornes, telles que les points,
sont ou bien des substances séparées, ou bien les substances mêmes des
sensibles. Il dit cependant que ce doute se rattache au précédent, car dans
le doute précédent, on se demandait si l’un est la substance des choses; or,
l’un est le principe du nombre, et le nombre semble être la substance de la
grandeur; c’est ainsi que le point, qui est le principe de la grandeur, ne
semble être rien d’autre que l’unité ayant une position, et la ligne, le
nombre 2 ayant une position. La surface, quant à elle, est le nombre 3 ayant
une position, et le corps est le nombre 4 ayant une position[55]. |
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[82068] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 2 Deinde cum dicit nam si non obiicit ad ostendendum
quod praedicta sint substantiae rerum: et circa hoc duo facit. Primo obiicit
ad ostendendum quod praedicta sunt substantiae rerum. Secundo ostendit
quomodo philosophi praecedentes secuti fuerunt rationes primas, ibi, propter
quod multi. Circa primum duo facit. Primo enim obiicit ad ostendendum quod
corpus sit substantia rerum. Secundo quod multo magis alia, ibi, at vero
corpus et cetera. Dicit ergo primo, quod si praedicta non sunt substantiae
quaedam, fugiet a nobis quid sit substantialiter ens, et quae sunt
substantiae entium. Manifestum est enim quod passiones et motus, et
relationes, et dispositiones seu ordines, et orationes secundum quod voce
proferuntur, prout ponuntur in genere quantitatis, non videntur alicuius
significare substantiam, quia omnia huiusmodi videntur dici de aliquo
subiecto, et nihil eorum significare hoc aliquid, idest aliquid
absolutum et per se subsistens. Et hoc specialiter manifestum est in
praemissis, qui non dicuntur absolute, sed eorum ratio in quadam relatione
consistit. Inter omnia vero, quae maxime videntur significare substantiam,
sunt ignis et terra et aqua, ex quibus componuntur corpora multa.
Praetermittit autem aerem, quia minus est sensibilis, unde aliqui opinati
sunt aerem nihil esse. In his autem corporibus inveniuntur quaedam
dispositiones, scilicet calor et frigus et aliae huiusmodi passiones vel
passibiles qualitates, quae non sunt substantiae secundum praedicta. Unde
relinquitur quod solum corpus sit substantia. |
Puis lorsqu’il
dit : Si ce ne sont pas, etc.,
il argumente pour montrer que ces principes sont les substances des choses,
ce qu’il fait en deux points. En premier, il argumente pour montrer que ce
sont les substances des choses. En deuxième, il montre comment les
philosophes antérieurs se sont rangés aux premiers arguments, où il
dit : C’est pourquoi, tandis que,
etc. Il traite le premier point en deux parties. En effet, il argumente en
premier pour montrer que le corps est la substance des choses, et en
deuxième, pour montrer que d’autres principes le sont bien davantage, où il
dit : Et pourtant le corps est
moins, etc. Il dit donc en premier que si ces êtres ne sont pas des
substances, ce qu’est l’être substantiellement nous échappe, ainsi que ce que
sont les substances des êtres. Il est manifeste en effet que les affections,
les mouvements, les relations, les dispositions ou les ordres, ainsi que les
discours en tant qu’ils sont prononcés par la voix, selon qu’on les range
dans le genre de la quantité, ne semblent signifier aucune substance, car on
voit que toutes ces choses sont attribuées à un sujet, et aucune de ces
choses ne signifie « cet objet », c'est-à-dire quelque chose
d’absolu qui subsiste par lui-même. Et cela est particulièrement évident dans
les choses énumérées, qu’on ne dit pas de façon absolue; leur notion consiste
plutôt en une relation. Mais parmi tous les êtres, ceux qui semblent le plus
signifier la substance sont le feu, la terre et l’eau, dont beaucoup de corps
sont composés. Ici il omet l’air parce qu’il est moins sensible, et pour
cette raison, certains ont été d’avis que l’air n’est rien. Or, on trouve
dans ces corps certaines dispositions, à savoir la chaleur, le froid et
d’autres affections ou qualités passives, qui ne sont pas des substances
d’après ce qui précède. Il reste donc que seul le corps est substance. |
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[82069] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 3 Deinde cum dicit at vero, procedit ulterius ad alia,
quae etiam videntur magis esse substantia quam corpus: et dicit, quod corpus videtur
minus esse substantia quam superficies, et superficies minus quam linea, et
linea minus quam punctus aut unitas. Et hoc probat per duo media: quorum unum
est; quia id, per quod aliquid definitur, videtur esse substantia eius: nam
definitio significat substantiam. Sed corpus definitur per superficiem, et
superficies per lineam, et linea per punctum, et punctus per unitatem, quia
dicunt quod punctus est unitas positionem habens: ergo superficies est
substantia corporis, et sic de aliis. |
Puis lorsqu’il
dit : Et pourtant le corps,
etc., il va plus loin en nommant d’autres choses qui semblent être davantage
des substances que le corps : il dit que le corps semble moins être
substance que la surface, la surface moins que la ligne, et la ligne moins
que le point ou l’unité. Et il prouve cette idée par deux moyens : l’un
est que ce par quoi on définit une chose semble être sa substance, car la
définition signifie la substance. Mais le corps se définit par la surface, la
surface se définit par la ligne, la ligne par le point, et le point par
l’unité, car on dit que le point est une unité ayant une position; donc la
surface est la substance du corps, et ainsi de suite. |
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[82070] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 4 Secundum medium est, quia cum substantia sit primum
in entibus, illud quod est prius, videtur esse magis substantia: sed
superficies natura prior est corpore, quia superficies potest esse sine
corpore non autem corpus sine superficie: ergo superficies est magis
substantia quam corpus. Et idem potest argui de omnibus aliis per ordinem. |
Le deuxième moyen
est que, puisque la substance est première parmi les êtres, ce qui est
antérieur semble être davantage substance; mais la surface est antérieure par
nature au corps, car la surface peut exister sans le corps, mais non le corps
sans la surface; donc, la surface est davantage substance que le corps. Et on
peut adopter le même argument pour tous les autres êtres[56] l’un après l’autre. |
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[82071] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 13 n. 5 Deinde cum dicit propter quod ostendit quomodo
philosophi praecedentes secuti fuerunt praedictas rationes; et dicit, quod
propter praedictas rationes multi antiquorum philosophorum, et maxime illi,
qui fuerunt priores, nihil opinabantur esse ens et substantiam nisi corpus,
omnia vero alia esse quaedam accidentia corporis. Et inde est, quod quando
volebant inquirere principia entium, inquirebant principia corporum, ut supra
in primo circa opiniones antiquorum naturalium habitum est. Alii vero
posteriores philosophi, qui reputabantur sapientiores praedictis philosophis,
quasi altius attingentes ad principia rerum, scilicet Pythagorici et
Platonici, opinati sunt numeros esse rerum substantias, inquantum scilicet
numeri componuntur ex unitatibus. Unum autem videtur esse una substantia
rerum. Sic ergo videtur secundum praemissas rationes et philosophorum
opiniones, quod si praedicta non sunt substantiae rerum, scilicet numeri et
lineae et superficies et corpora, nihil erit ens. Non est enim dignum ut, si
ista non sunt entia, quod accidentia eorum entia vocentur. |
Puis lorsqu’il
dit : C’est pourquoi, tandis que,
etc., il montre comment les philosophes avant lui se sont rangés à ces
arguments : il dit que, à cause des arguments mentionnés, beaucoup
d’anciens philosophes, et surtout ceux qui sont venus en premier, ont pensé
qu’il n’y avait pas d’autre être et d’autre substance que le corps, et que
toutes les autres choses étaient des accidents du corps. Et c’est pourquoi,
lorsqu’ils voulaient rechercher les principes des êtres, ils recherchaient
les principes des corps, comme on l’a vu au livre I au sujet des opinions des
anciens physiciens. Mais les philosophes plus tardifs, qui étaient considérés
plus sages que les précédents parce qu’ils ont atteint une plus haute
connaissance des principes des choses (il s’agit des Pythagoriciens et des
Platoniciens), ont pensé que les nombres étaient les substances des choses,
du fait que les nombres sont composés d’unités, et que l’un semble être substance
unique des choses. Il semble donc, d’après les arguments qui précèdent et les
opinions des philosophes, que si les êtres mentionnés (nombres, lignes,
surfaces et corps) ne sont pas les substances des choses, aucun être
n’existe; en effet, si ces principes ne sont pas des êtres, leurs accidents
ne sont pas dignes d’être appelés des êtres. |
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[82072] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 6 Deinde cum dicit at vero obiicit in contrarium: et ponit
quatuor rationes: quarum prima talis est. Si quis confitetur, quod
longitudines et puncta sint magis substantiae quam corpora, sequetur quod, si
huiusmodi non sint substantiae, et corpora non sint substantiae; et per
consequens nihil erit substantia, quia accidentia corporum non sunt
substantiae, ut supra dictum est. Sed puncta et linea et superficies non sunt
substantiae. Haec enim oportet aliquorum corporum esse terminos; nam punctus
est terminus lineae, linea superficiei, et superficies corporis. Non autem
videtur qualium corporum sint illae superficies, quae sunt substantiae, vel
lineae, vel puncta. Manifestum enim est, quod lineae et superficies
sensibilium corporum non sunt substantiae; variantur enim per modum aliorum
accidentium circa idem subiectum. Sequetur ergo quod nihil erit substantia. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais cependant si, etc.,
il argumente en faveur de l’idée contraire; et il donne quatre raisons en ce
sens, dont voici la première. Si on admettait que les longueurs et les points
sont davantage des substances que les corps, il s’ensuivrait que s’ils
n’étaient pas des substances, les corps non plus ne seraient pas des
substances; par conséquent, rien ne serait substance, car les accidents des
corps ne sont pas des substances, comme on l’a dit plus haut. Mais les
points, les lignes et les surfaces ne sont pas des substances. En effet, ils
sont nécessairement les extrémités de certains corps, car le point est
l’extrémité de la ligne, la ligne celle de la surface, et la surface celle du
corps. Mais on ne voit pas à quelle sorte de corps appartiennent ces
surfaces, ces lignes ou ces points qui sont des substances. Il est évident en
effet que les lignes et les surfaces des corps sensibles ne sont pas des
substances; elles varient en effet de la même manière que les autres
accidents qui affectent le même sujet. Il s’ensuivrait donc que rien ne
serait substance. |
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[82073] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 7 Secundam rationem ponit ibi, amplius autem quae
talis est. Omnia praedicta videntur esse quaedam corporis dimensiones: vel
secundum latitudinem, ut superficies: vel secundum profunditatem, ut corpus:
vel secundum longitudinem, ut linea. Sed dimensiones corporis non sunt
substantiae: ergo huiusmodi non sunt substantiae. |
Il donne la deuxième
raison où il dit : En effet, ce ne
sont là, etc; la voici. Toutes les choses énumérées semblent être des
dimensions du corps, soit en largeur, comme la surface, soit en profondeur,
comme le corps, soit en longueur, comme la ligne. Mais les dimensions du
corps ne sont pas des substances; donc, les choses du genre ne sont pas des
substances. |
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[82074] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 8 Tertiam rationem ponit ibi, adhuc autem quae talis est.
In corpore solido simili modo inest, scilicet potentialiter, quaelibet
figura, quae potest protrahi ex illo solido per aliquam dimensionem. Sed
manifestum est quod in quodam magno lapide nondum secto non inest Mercurius
idest figura Mercurii, in actu, sed solum in potentia: ergo similiter in
cubo, idest in corpore habente sex superficies quadratas, non inest
medietas cubi, quae est quaedam alia figura, actu. Sed hoc modo est actu,
quando iam cubus dividitur in duas medietates. Et quia omnis protractio novae
figurae in solido exciso fit secundum aliquam superficiem, quae terminat
figuram, manifestum est quod nec etiam superficies talis erit in corpore in
actu, sed solum in potentia: quia si quaecumque superficies praeter
exteriorem essent in actu in corpore solido, pari ratione esset in actu
superficies, quae terminat medietatem figurae. Quod autem dictum est de
superficie, intelligendum est in linea, puncto, unitate. Haec enim in
continuo non sunt in actu, nisi solum quantum ad illa quae terminant continuum,
quae manifestum est non esse substantiam corporis. Aliae vero superficies vel
lineae non possunt esse corporis substantiae, quia non sunt actu in ipso.
Substantia autem actu est in eo cuius est substantia. Unde concludit quod
inter omnia, maxime videtur esse substantia corpus; superficies autem et
lineae magis videntur esse substantia quam corpus. Haec autem si non sunt
entia in actu, nec sunt aliquae substantiae, videtur effugere cognitionem
nostram, quid sit ens, et quae sit rerum substantia. |
Il donne la
troisième raison où il dit : Enfin,
ou bien toute figure, etc; la voici. Dans un corps solide, c’est de la
même façon, c'est-à-dire en puissance, que se trouve toute figure qui peut en
être extraite par une dimension quelconque. Mais il est évident que dans une
grande pierre pas encore taillée, l’Hermès,
c'est-à-dire la figure de Mercure, n’est pas présent en acte, mais seulement
en puissance; donc, pareillement dans le cube,
c'est-à-dire le corps ayant six faces carrées, on ne trouve pas en acte la
moitié du cube, qui est une autre figure. Mais cette figure est en acte une
fois que le cube a été divisé en deux moitiés. Et puisque toute production
d’une nouvelle figure par le découpage d’un solide se fait d’après une
surface qui est la limite de la figure, il est évident qu’une telle surface
non plus n’est pas présente en acte, mais seulement en puissance dans le
corps, car si n’importe quelle surface, autre que la surface extérieure, était
en acte dans le corps solide, pour la même raison, la surface qui limite la
moitié de la figure y serait aussi en acte. Cependant, ce qui est dit ici de
la surface doit également se comprendre de la ligne, du point et de l’unité.
En effet, dans un continu, ces choses ne sont pas en acte, sinon en autant
qu’elles sont les limites du continu, auquel cas il est évident qu’elles ne
sont pas la substance du corps. Quant aux autres surfaces ou aux autres
lignes, elles ne peuvent pas être les substances du corps, car elles ne s’y
trouvent pas en acte, tandis que la substance est en acte dans ce dont elle
est la substance. C’est pourquoi il conclut que de toutes ces choses, c’est
surtout le corps qui semble être la substance, mais que les surfaces et les
lignes, plus que le corps, semblent être la substance. Mais si elles ne sont
pas des êtres en acte, elles ne sont pas des substances non plus, et il nous
semble impossible de savoir ce qu’est l’être et ce que sont les substances
des choses. |
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[82075] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 9 Quartam rationem ponit ibi nam cum et primo ponit
ipsam. Secundo manifestat eam in quodam simili, ibi, similiter autem se habet
et cetera. Dicit ergo primo, quod cum dictis inconvenientibus etiam
irrationabilia accidunt ex parte generationis et corruptionis, ponentibus
lineas et superficies esse substantias rerum. Omnis enim substantia, quae
prius non fuit et postea est, aut prius fuit et postea non est, videtur hoc
pati cum generatione et corruptione. Et hoc manifeste apparet in omnibus his
quae per motum causantur. Puncta autem et lineae et superficies quandoque
quidem sunt, quandoque vero non sunt, et tamen non generantur nec
corrumpuntur; ergo nec sunt substantiae. |
Il donne la
quatrième raison lorsqu’il dit : Ajoutez
à ce que nous venons, etc.; et en premier, il l’énonce; en deuxième, il
la manifeste dans un cas semblable, où il dit : Mais il en est des êtres, etc. Il dit donc en premier qu’en plus
des absurdités déjà mentionnées, d’autres conséquences déraisonnables s’ensuivent
du côté de la génération et de la corruption, pour ceux qui affirment que les
lignes et les surfaces sont les substances des choses. En effet, toute
substance qui n’existait pas auparavant et a existé ensuite, ou qui existait
auparavant et a cessé d’exister, semble ainsi affectée par suite de
génération et de corruption. Et cela est évident dans tout ce qui est causé
par un mouvement. Mais les points, les lignes et les surfaces tantôt existent
et tantôt n’existent pas, et pourtant ils ne sont ni engendrés ni corrompus;
donc, ils ne sont pas des substances. |
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[82076] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 10 Probat autem utrumque suppositorum. Primo quidem,
quod quandoque sint et quandoque non sint. Contingit enim corpora prius
divisa copulari in unum aut prius copulata dividi. Quando autem corpora
primum divisa copulantur, fit una superficies duorum corporum, quia partes
corporis continui copulantur ad unum communem terminum, qui est superficies
una. Quando vero corpus unum dividitur in duo, efficiuntur duae superficies.
Quia non potest dici quod quando corpora duo componuntur, quod duae
superficies eorum maneant, sed utraeque corrumpuntur, idest desinunt
esse. Similiter quando corpora dividuntur, incipiunt esse de novo duae
superficies prius non existentes. Non enim potest dici quod superficies quae
est indivisibilis secundum profunditatem, dividatur in superficies duas
secundum profunditatem: aut linea, quae est indivisibilis secundum
latitudinem, dividatur secundum latitudinem: aut punctum, quod omnino est
indivisibile, quocumque modo dividatur. Et sic patet quod ex uno non possent
fieri duo in via divisionis: nec ex duobus praedictorum potest fieri unum in
via compositionis. Unde relinquitur quod puncta et linea et superficies
quandoque esse incipiant, et quandoque esse deficiant. |
Il prouve ensuite
les deux présupposés de cet énoncé, et en premier, que tantôt ces choses
existent et tantôt elles n’existent pas. Il arrive en effet que des corps,
d’abord séparés, soient réunis, ou que des corps réunis soient séparés. Quand
des corps séparés sont réunis, les surfaces des deux corps deviennent une,
car les parties du corps continu sont jointes en une limite commune, qui est
une surface unique. Quand un corps unique est divisé en deux, cela produit
deux surfaces. En effet, on ne peut pas dire que lorsque deux corps sont
joints, leurs deux surfaces demeurent, mais l’une et l’autre « sont
corrompues », c'est-à-dire cessent d’exister. Pareillement, quand des
corps sont divisés, deux nouvelles surfaces qui n’existaient pas commencent à
exister. En effet, on ne peut pas dire qu’une surface, qui est indivisible en
épaisseur, se divise en deux surfaces dans le sens de l’épaisseur, ou qu’une
ligne, qui est indivisible en largeur, se divise dans le sens de la largeur,
ou que le point, qui est tout à fait indivisible, se divise de n’importe
quelle façon. Ainsi, il est évident qu’à partir de l’un, on ne peut pas faire
deux par mode de division, et que deux des choses précédentes ne peuvent pas
en constituer une par mode d’assemblage. Il reste donc que tantôt les points,
les lignes et les surfaces commencent à exister, et tantôt ils cessent
d’exister. |
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[82077] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 11 Consequenter probat secundum quod supponebatur,
scilicet quod ista non generantur nec corrumpuntur. Omne enim quod generatur,
ex aliquo generatur: et omne quod corrumpitur, in aliquid corrumpitur sicut
in materiam. Sed non est dare aliquam materiam, ex qua ista generentur et in
qua corrumpantur, propter eorum simplicitatem; ergo non generantur nec
corrumpuntur. |
Ensuite, il prouve
son deuxième présupposé, à savoir que ces êtres ne sont ni engendrés ni
corrompus. En effet, tout ce qui est engendré, l’est à partir de quelque
chose, et tout ce qui se corrompt, le fait en devenant quelque chose qui est
comme sa matière. Mais on ne peut pas dire de quelle matière ils sont
engendrés ni en quelle matière ils se corrompent, en raison de leur
simplicité; ils ne sont donc ni engendrés ni corrompus. |
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[82078] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 12 Deinde cum dicit similiter autem manifestat
praedictam rationem in simili. Ita enim se habet nunc in tempore, sicut
punctus in linea. Nunc autem non videtur generari et corrumpi: quia si
generaretur vel corrumperetur, oporteret quod generatio et corruptio ipsius
mensurarentur aliquo tempore vel instanti. Et sic mensura ipsius nunc, esset
vel aliud nunc in infinitum, vel tempus, quod est impossibile. Et licet nunc
non generetur et corrumpatur, tamen videtur semper esse aliud et aliud nunc:
non quidem quod differant secundum substantiam, sed secundum esse. Quia
substantia ipsius nunc, respondet subiecto mobili. Variatio autem ipsius nunc
secundum esse, respondet variationi motus, ut ostenditur in quarto physicorum.
Similiter ergo videtur se habere de puncto in comparatione ad lineam, et de
linea in comparatione ad superficiem, et de superficie in comparatione ad
corpus; scilicet quod non corrumpantur nec generentur, et tamen aliqua
variatio attendatur circa huiusmodi. Eadem enim ratio est de omnibus his:
omnia enim huiusmodi similiter sunt termini, secundum quod in extremo
considerantur, vel divisiones secundum quod sunt in medio. Unde, sicut
secundum defluxum motus variatur nunc secundum esse, licet maneat idem secundum
substantiam propter identitatem mobilis, ita etiam variatur punctus, nec fit
aliud et aliud propter divisionem lineae, licet non corrumpatur nec generetur
simpliciter. Et eadem ratio est de aliis. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais il en est des êtres,
etc., il manifeste l’argument précédent par une analogie. En effet, le
rapport de l’instant présent au temps est comme celui du point à la ligne.
Mais l’instant présent ne semble pas être engendré ni corrompu, car s’il
était engendré ou corrompu, il faudrait que sa génération et sa corruption
soient mesurées par une durée ou un instant. Et ainsi, la mesure de cet
instant serait, ou bien un autre instant et l’on irait à l’infini, ou bien un
temps, ce qui est impossible. Et même si un instant n’est ni engendré ni corrompu,
il semble pourtant toujours y avoir des instants différents, différence qui
n’est pourtant pas selon la substance, mais selon l’existence. En effet, la
substance de cet instant correspond au sujet mobile. Mais la variation de
l’instant selon l’existence correspond à la variation du mouvement, comme il
est montré au livre IV des Physiques.
Donc, le point semble se comparer à la ligne de la même façon que la ligne à
la surface et la surface au corps, en ce qu’ils ne sont ni corrompus ni
engendrés, et pourtant on remarque en eux une certaine variation. La même
raison vaut en effet pour tous ces êtres; en effet, tous les êtres de cette
sorte sont des termes, en tant qu’on les trouve aux extrémités, ou des
séparations, en tant qu’on les trouve au milieu. C’est pourquoi, de même que
selon le cours du mouvement l’instant varie en son existence, bien qu’il
reste le même par sa substance à cause de l’identité du mobile, de même le
point varie, sans devenir différent à cause de la division de la ligne, même
s’il n’est ni engendré ni corrompu de façon absolue. Et le même argument
s’applique aux autres êtres du genre. |
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[82079] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 13 n. 13 Hanc autem quaestionem philosophus pertractat in decimotertio
et decimoquarto. Et veritas quaestionis huius est, quod huiusmodi mathematica
non sunt substantiae rerum, sed sunt accidentia supervenientia substantiis.
Deceptio autem quantum ad magnitudines provenit ex hoc, quod non distinguitur
de corpore secundum quod est in genere substantiae, et secundum quod est in
genere quantitatis. In genere enim substantiae est secundum quod componitur
ex materia et forma, quam consequuntur dimensiones in materia corporali.
Ipsae autem dimensiones pertinent ad genus quantitatis, quae non sunt
substantiae, sed accidentia, quibus subiicitur substantia composita ex
materia et forma. Sicut etiam supra dictum est, quod deceptio ponentium
numeros esse substantias rerum, proveniebat ex hoc quod non distinguebant
inter unum quod est principium numeri, et unum quod convertitur cum ente. |
Le Philosophe
approfondira cette question aux livres XII et XIV. Et la vérité sur cette
question est que ces êtres mathématiques ne sont pas les substances des
choses, mais des accidents surajoutés aux substances. Mais l’erreur au sujet
des grandeurs vient du fait qu’on ne fait pas de distinction dans le corps
entre ce qui est du genre de la substance et ce qui est dans le genre de la
quantité. En effet, le corps appartient au genre de la substance selon qu’il
est composé de matière et de forme, et les dimensions dans la matière
corporelle viennent par voie de conséquence. Mais ces dimensions
appartiennent au genre de la quantité; elles ne sont pas des substances mais
des accidents, qui ont pour sujet la substance composée de matière et de
forme. C’est ainsi qu’on a également dit plus haut que l’erreur de ceux qui
affirmaient que les nombre sont les substances des choses provenait du fait
qu’ils ne distinguaient pas entre l’un qui est principe du nombre et l’un qui
est convertible avec l'être. |
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Leçon 14, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Une question qu’on doit absolument se
poser, c’est de savoir pourquoi il faut, en dehors des êtres sensibles et des
êtres intermédiaires, chercher encore d’autres objets, par exemple, ceux
qu’on appelle idées. Le motif, dit-on, c’est que si les êtres mathématiques
différent par quelque autre endroit des objets de ce monde, ils n’en
diffèrent toutefois nullement par celui-ci, qu’un grand nombre de ces sont
d’espèce semblable. De sorte que leurs principes ne seront pas bornés à
l’unité numérique. Il en sera comme des principes des mots dont nous nous
servons, qui se distinguent, non pas numériquement, mais génériquement ;
à moins toutefois qu’on ne les compte dans telle syllabe, dans tel mot
déterminé, car dans ce cas ils ont aussi l’unité numérique. Les êtres
intermédiaires sont dans ce cas. Là aussi les similitudes d’espèce sont en
nombre infini. De sorte que s’il n’y a pas, en dehors des êtres sensibles et
des êtres mathématiques, d’autres êtres, ceux que quelques philosophes
appellent idées, alors il n’y a pas de substance, une en nombre et en genre;
et alors les principes des êtres ne sont point des principes qui se comptent
numériquement; ils n’ont que l’unité générique. Et si cette conséquence est
nécessaire, il faut bien qu’il y ait des idées. En effet, quoique ceux qui
admettent leur existence n’articulent pas bien leur pensée, voici ce qu’ils
veulent dire, et telle est la conséquence nécessaire de leurs principes.
Chacune des idées est une substance, aucune n’est accident. D’un autre côté,
si l’on établit que les idées existent, et que les principes sont numériques
et non génériques, nous avons dit plus haut quelles impossibilités en
résultent nécessairement. |
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Lectio 14 |
Leçon 14, Commentaire de
saint Thomas [Outre les êtres mathématiques, y a-t-il d’autres principes
séparés?] (Traduction Georges Comeau, 2011)
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Leçon 14
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[82080] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 14 n. 1 Postquam philosophus inquisivit utrum mathematica
sint principia rerum sensibilium, hic inquirit utrum supra mathematica sint
aliqua alia principia, puta quae dicuntur species, quae sunt substantiae et
principia horum sensibilium. Et circa hoc tria facit. Primo movet dubitationem.
Secundo inducit rationem ad unam partem, ibi, nam si ideo. Tertio obiicit ad partem contrariam, ibi, at vero si
ponimus et cetera. Dicit ergo primo, quod supposito quod mathematica non sint
principia rerum sensibilium et eorum substantia, ulterius aliquis dubitabit
quae est ratio quare praeter substantias sensibiles et praeter mathematica
quae sunt media inter sensibilia et species, oportet iterum ponere tertium
genus, scilicet ipsas species, idest ideas vel formas separatas. |
Après s’être demandé
si les êtres mathématiques sont les principes des choses sensibles, le
Philosophe se demande maintenant si, outre les êtres mathématiques, il existe
d’autres principes, par exemple ceux qu’on appelle espèces, qui soient des
substances et des principes des êtres sensibles. Et il traite ce sujet en
trois points. En premier, il soulève le doute. En deuxième, il apporte un
argument en faveur d’une réponse, où il dit : Le motif, dit-on, c’est que, etc. En troisième, il argumente en
sens contraire, où il dit : D’un
autre côté, si l’on établit, etc. Il dit donc en premier que, étant admis
que les êtres mathématiques ne sont pas les principes des choses sensibles ni
leur substance, on va se demander ensuite pour quelle raison, en plus des
substances sensibles et en plus des êtres mathématiques qui sont
intermédiaires entre les sensibles et les espèces, il faut affirmer également
l’existence d’un troisième genre, celui des espèces elles-mêmes, c'est-à-dire
des idées ou des formes séparées. |
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[82081] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 14 n. 2 Deinde cum dicit nam si ideo obiicit ad unam partem:
et videtur haec esse ratio quare oportet species ponere praeter sensibilia et
mathematica: quia mathematica a praesentibus idest a sensibilibus,
quae in universo sunt, differunt quidem in aliquo, quia mathematica
abstrahunt a materia sensibili; non tamen differunt in hoc, sed magis
conveniunt, quia sicut in sensibilibus inveniuntur plura numero differentia
eiusdem speciei, utpote plures homines, aut plures equi, ita etiam in
mathematicis inveniuntur plura numero differentia eiusdem speciei, puta
plures trianguli aequilateri, et plures lineae aequales. Et si ita est,
sequitur quod sicut principia sensibilium non sunt determinata secundum
numerum, sed secundum speciem, ita etiam sit in mediis idest in
mathematicis. Manifestum est enim quod in sensibilibus propter hoc quod sunt
plura individua unius speciei sensibilis, principia sensibilium non sunt
determinata numero, sed specie, nisi forte accipiantur principia propria
huius individui, quae sunt etiam in numero determinata et individualia. Et
ponit exemplum in vocibus. Manifestum est enim quod vocis literatae, literae
sunt principia; non tamen sunt aliquo numero determinato individualium
literarum, sed solum secundum speciem sunt determinatae literae secundum
aliquem numerum, quarum aliae sunt vocales, et aliae consonantes: sed haec
determinatio est secundum speciem, non secundum numerum. Non enim unum solum
est a sed multa, et sic de aliis literis. Sed si accipiantur hae literae,
quae sunt principia huius determinatae syllabae vel dictionis aut orationis,
sic sunt determinatae numero. Et eadem ratione, cum sint multa mathematica
numero differentia in una specie, non poterunt esse mathematica principia
mathematicorum determinata numero, sed determinata specie solum: puta si
dicamus quod principia triangulorum sunt tria latera et tres anguli. Sed haec
determinatio est secundum speciem: contingit enim quodlibet eorum in infinitum
multiplicari. Si igitur nihil esset praeter sensibilia et mathematica;
sequeretur quod substantia speciei non esset una secundum numerum, et quod
principia entium non essent determinata in aliquo numero, sed erunt
determinata solum secundum speciem. Si ergo est necessarium quod sint
determinata secundum numerum (alioquin contingeret esse principia rerum
infinita numero), sequitur quod necesse sit species esse praeter mathematica
et sensibilia. |
Puis lorsqu’il
dit : Le motif, dit-on, etc.,
il argumente en faveur d’une réponse. Et la raison pour laquelle il faut
affirmer l’existence d’espèces en plus des êtres sensibles et des êtres
mathématiques est la suivante : les êtres mathématiques diffèrent des objets de ce monde, c'est-à-dire des
sensibles qui se trouvent dans l’univers, par un aspect, car les êtres
mathématiques font abstraction de la matière sensible; ils ne diffèrent
pourtant pas des sensibles, mais plutôt y sont semblables, en ce que de même
qu’on trouve en ceux-ci beaucoup de choses numériquement différentes mais de
même espèce, par exemple beaucoup d’hommes ou de chevaux, de même on trouve
dans les êtres mathématiques beaucoup de choses numériquement différentes
mais de même espèce, beaucoup de triangles équilatéraux et beaucoup de lignes
égales par exemple. Et s’il en est ainsi, il s’ensuit que, de même que les
principes des êtres sensibles ne sont pas déterminés selon leur nombre mais
selon leur espèce, il en va de même dans les êtres intermédiaires, c'est-à-dire les êtres mathématiques. Il
est évident en effet que dans les choses sensibles, du fait qu’il existe
plusieurs individus d’une espèce sensible, les principes des sensibles ne
sont pas déterminés en nombre, mais enespèce, à moins peut-être qu’on ne
considère les principes propres de tel individu, qui sont également
déterminés en nombre et individuels. Et il donne l’exemple des mots. Il est
évident en effet que les mots épelés ont les lettres pour principes; ces
principes ne sont pourtant pas un nombre déterminé de chaque lettre, mais
c’est seulement par leurs espèces que les lettres sont en nombre déterminé,
et certaines sont des voyelles et d’autres sont des consonnes; mais cela se
détermine par leurs espèces et non par leur nombre. En effet, il n’y a pas un
seul A mais beaucoup, et de même pour les autres lettres. Mais si on
considère les lettres qui sont les principes d’une syllabe déterminée, ou
d’un énoncé ou d’un discours, alors elles ont un nombre déterminé. Et pour la
même raison, puisqu’il y a dans une même espèce beaucoup d’êtres
mathématiques numériquement différents, les principes mathématiques des êtres
mathématiques ne peuvent pas être déterminés en nombre, mais seulement en
espèce, par exemple si nous disons que les principes des triangles sont trois
côtés et trois angles. Mais cela constitue une détermination en espèce, car
n’importe quel de ces principes peut se multiplier à l’infini. Si donc il
n’existait rien d’autre que les sensibles et les êtres mathématiques, il
s’ensuivrait que la substance de l’espèce ne serait pas numériquement une et
que les principes des êtres n’auraient aucun nombre déterminé, mais ne
seraient déterminés qu’en espèce. Si donc il est nécessaire que les principes
soient déterminés en nombre (sinon, les principes des choses pourraient être
en nombre infini), il s’ensuit qu’il existe nécessairement des espèces en
plus des êtres mathématiques et sensibles. |
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[82082] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 14 n. 3 Et hoc est quod Platonici volunt dicere, quod sequitur
ex necessitate ad positiones eorum quod sit in singularium substantia species
aliquid unum, cui non conveniat aliquid secundum accidens. Homini enim
individuo convenit aliquid secundum accidens, scilicet album vel nigrum; sed
homini separato, qui est species secundum Platonicos, nihil convenit per
accidens, sed solum quod pertinet ad rationem speciei. Et quamvis hoc dicere
intendant, non tamen bene dearticulant, idest non bene distinguunt. |
Et ce que les
Platoniciens ont voulu dire, c’est qu’il s’ensuit nécessairement de leurs
affirmations qu’il existe dans l’espèce de la substance des singuliers une
réalité unique à laquelle rien ne s’attribue par accident. En effet, des
choses s’attribuent par accident à l’homme individuel, par exemple le blanc et
le noir; mais à l’homme séparé, qui est l’espèce selon les Platoniciens, rien
ne s’attribue par accident, mais les seuls attributs sont ceux qui
appartiennent à la notion de l’espèce. Et bien qu’ils aient voulu dire cela,
ils n’articulent pas bien leur pensée,
c'est-à-dire qu’ils ne font pas de bonnes distinctions. |
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[82083] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 14 n. 4 Deinde cum dicit at vero obiicit in contrarium: et
dicit, quod si ponamus species separatas esse, et quod principia rerum non sunt
solum determinata specie, sed etiam numero, quaedam inconvenientia sequuntur,
quae superius in quadam quaestione sunt tacta. Hanc autem dubitationem
philosophus determinat duodecimo et quartodecimo huius libri. Et veritas
dubitationis est quod sicut mathematica non sunt praeter sensibilia, ita nec
species rerum separatae praeter mathematica et sensibilia. Principia autem
rerum efficientia et moventia sunt quidem determinata numero; sed principia
rerum formalia quorum sunt multa individua unius speciei, non sunt
determinata numero, sed solum specie. |
Puis lorsqu’il
dit : D’un autre côté, si l’on
établit, etc., il argumente en sens contraire, en disant que si nous
affirmons qu’il existe des espèces séparées, et que les principes des choses
ne sont pas déterminés seulement en espèce mais aussi en nombre, il s’ensuit
certaines absurdités qui ont été mentionnées plus haut à propos d’une autre
question. Mais le Philosophe traite de ce doute aux livres XII et XIV. Et la
vraie solution est que de même que les êtres mathématiques n’existent pas à
part des sensibles, les espèces séparées des choses n’existent pas non plus
hors des êtres mathématiques et des êtres sensibles. Mais les principes
efficients et moteurs des choses sont d’un nombre déterminé, mais les principes
formels des choses dont il existent beaucoup d’individus d’une seule espèce
ne sont pas déterminés en nombre, mais seulement en espèce. |
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Leçon 15, Texte d’Aristote, traduit par Sr Pascale-Dominique Nau
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Une recherche difficile se lie aux
questions précédentes : Les éléments sont ils en puissance ou de quelque
autre manière ? S’ils sont de quelque autre manière, comment y aura-t-il
une autre chose antérieure aux principes (car la puissance est antérieure à
telle cause déterminée, et il n’est pas nécessaire que la cause qui est en
puissance passe à l’acte) ? Mais si les éléments ne sont qu’en
puissance, il est possible qu’aucun être n’existe. Pouvoir être, c’est n’être
pas encore ; puisque ce qui devient, c’est ce qui n’était pas, et que
rien ne devient, qui n’a pas la puissance d’être. Telles sont les difficultés qu’il faut
se proposer relativement aux principes. Il faut se demander encore si les
principes sont universels, ou bien s’ils sont des éléments particuliers.
S’ils sont universels, ils ne sont pas des essences, car ce qui est commun à
plusieurs êtres, indique qu’un être est de telle façon, et non qu’il est
proprement tel être. Or, l’essence, c’est ce qu’est proprement un être. Et si
l’universel est un être déterminé, si l’attribut commun aux êtres peut être
posé comme essence, il y aura dans le même être plusieurs animaux, Socrate,
l’homme, l’animal; puisque dans la supposition, chacun des attributs de
Socrate indique l’existence propre et l’unité d’un être. Si les principes
sont universels, voilà ce qui s’ensuit. Mais s’ils ne sont pas universels,
s’ils sont comme de éléments particuliers, ils ne peuvent être l’objet d’une
science puisque toute science porte sur l’universel. Par conséquent, qu’il devra
y avoir d’autres principes antérieurs à eux, et marqués du caractère de
l’universalité, pour qu’il puisse y avoir une science des principes. |
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Lectio 15 |
Leçon 15, Commentaire de
saint Thomas [Les premiers principes sont-ils en acte ou en puissance?]
(Traduction Georges Comeau, 2011)
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Leçon 15
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[82084] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 15 n. 1 Postquam philosophus inquisivit quae sunt principia,
hic inquirit quomodo sunt. Et primo utrum sint in potentia vel in actu.
Secundo utrum sint universalia vel singularia, ibi, et utrum universalia et
cetera. Circa primum tria facit. Primo movet dubitationem. Secundo obiicit ad
unam partem, ibi, nam si aliter et cetera. Tertio obiicit in contrarium, ibi,
si vero potestate et cetera. Quaerit ergo primo, utrum prima principia sint in
potentia, vel aliquo alio modo, idest in actu. Et haec dubitatio inducitur propter antiquos
naturales, qui ponebant sola principia materialia, quae sunt in potentia. Platonici
autem ponentes species quasi principia formalia, ponebant eas esse in actu. |
Après s’être demandé
quels sont les principes, le Philosophe recherche maintenant comment ils existent.
Et en premier, il se demande s’ils sont en puissance ou en acte. En deuxième,
il se demande s’ils sont universels ou singuliers, où il dit : Il faut se demander encore, etc. Il
traite le premier point en trois parties. En premier, il soulève le doute. En
deuxième, il argumente en faveur d’une réponse, où il dit : S’ils sont de quelque autre manière,
etc. En troisième, il argumente en sens contraire, où il dit : Mais si les éléments, etc. Il se
demande donc en premier si les premiers principes sont en puissance ou de quelque autre manière, c'est-à-dire
en acte. Et ce doute est amené à cause des anciens physiciens, qui
supposaient seulement des principes matériels, lesquels sont en puissance.
Mais les Platoniciens, qui affirmaient l’existence d’espèces en tant que
principes formels, affirmaient qu’ils étaient en acte. |
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[82085] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 15 n. 2 Deinde cum dicit nam si aliter probat quod principia
sint in potentia. Si enim essent aliter, scilicet in actu, sequeretur
quod aliquid esset prius principiis; potentia enim actu prius est. Quod patet
ex hoc, quod prius est a quo non convertitur consequentia essendi: sequitur
autem si est, quod possit esse; non autem ex necessitate sequitur, si est
possibile, quod sit actu. Hoc autem est inconveniens quod aliquid sit prius
primo principio; ergo impossibile quod primum principium sit aliter quam in
potentia. |
Puis lorsqu’il
dit : S’ils sont de quelque autre,
etc., il prouve que les principes sont en puissance. En effet, s’ils étaient
d’une autre manière, c'est-à-dire
en acte, il s’ensuivrait que quelque chose est antérieur aux principes, car
la puissance est antérieure à l’acte. Cela est évident du fait qu’une chose
est antérieure si elle est avant une autre, mais non réciproquement; or, si
la chose existe, il s’ensuit qu’elle peut exister, mais si elle est possible,
il ne s’ensuit pas nécessairement qu’elle soit en acte. Mais il est absurde
que quelque chose soit antérieur au premier principe; il est donc impossible
que le premier principe existe autrement qu’en puissance. |
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[82086] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 15 n. 3 Deinde cum dicit si vero obiicit in contrarium; quia
si principia rerum sint in potentia, sequitur quod nihil sit entium in actu; nam
illud quod est possibile esse, nondum est ens. Et hoc probat per hoc quod id
quod fit, non est ens; quod enim est, non fit. Sed nihil fit nisi quod
possibile est esse; ergo omne quod est possibile esse, est non ens. Si igitur
principia sint tantum in potentia, erunt non entia. Si autem principia non
sint, nec effectus sunt: sequitur ergo quod contingit nihil esse in entibus.
Et concludit epilogando quod secundum praedicta necessarium est dubitare de
principiis propter praemissas rationes. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais si les éléments,
etc., il argumente en sens contraire : si les principes des choses sont
en puissance, il s’ensuit qu’il n’existe aucun être en acte. En effet, ce qui
a la possibilité d’exister n’est pas encore un être. Et il prouve cela par le
fait que ce qui vient à l’être n’est pas un être; en effet, ce qui est ne
vient pas à l’être. Mais rien ne vient à l’être à moins d’avoir la
possibilité d’être; donc, tout ce qui a la possibilité d’être est non-être.
Si donc les principes sont seulement en puissance, ils sont du non-être. Si
donc les principes n’existent pas, les effets non plus; il s’ensuit donc
qu’il peut arriver que rien n’existe. Et il conclut en disant que d’après ce
qui précède, il faut nécessairement douter des principes en raison des
arguments qui précèdent. |
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[82087] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 15 n. 4 Haec autem quaestio determinabitur in nono huius,
ubi ostendetur quod actus est simpliciter prior potentia, sed potentia est
prior actu tempore in eo quod movetur de potentia ad actum. Et sic oportet
primum principium esse in actu et non in potentia ut ostendit in duodecimo
huius. |
Mais cette question
sera tranchée au livre IX, où il sera montré que l’acte est antérieur à la
puissance de façon absolue, mais que la puissance est temporellement
antérieure à l’acte dans les choses qui ont un mouvement de la puissance à
l’acte. Et ainsi, il faut que le premier principe soit en acte et non en
puissance, comme il est démontré au livre XII. |
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[82088] Sententia Metaphysicae,
lib. 3 l. 15 n. 5 Deinde cum dicit et utrum inquirit utrum principia
sint per modum universalium aut per modum singularium: et circa hoc tria
facit. Primo proponit dubitationem. Secundo obiicit ad unam partem, ibi, nam
si universalia et cetera. Tertio obiicit ad aliam, ibi, si autem non
universalia et cetera. Est ergo dubitatio, utrum principia sint universalia,
vel existant per modum quorumdam singularium. |
Puis lorsqu’il
dit : Il faut se demander encore,
etc., il examine si les principes ont un mode d’être universel ou singulier,
et cet examen compte trois parties. En premier, il présente le doute. En
deuxième, il argumente dans un sens, où il dit : S’ils sont universels, etc. En troisième, il argumente en sens
contraire, où il dit : Mais s’ils
ne sont pas universels, etc. Le doute consiste donc à savoir si les
principes sont universels ou s’ils existent sous forme de certains
singuliers. |
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[82089] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 15 n. 6 Deinde cum dicit nam si probat quod principia non
sunt universalia tali ratione. Nullum communiter praedicatum de multis
significat hoc aliquid, sed significat tale sive quale; non quidem secundum
qualitatem accidentalem, sed secundum qualitatem substantialem; est enim
quaedam substantialis qualitas, ut infra in quinto huius dicetur. Et ratio
huius est quia hoc aliquid dicitur secundum quod in se subsistit; quod autem
in se subsistit, non potest esse in multis ens, quod est de ratione communis.
Quod enim in multis est, in se subsistens non est; nisi et ipsum esset multa,
quod est contra rationem communis. Nam commune est, quod est unum in multis.
Sic igitur patet, quod nullum communium significat hoc aliquid, sed
significat formam in multis existentem. |
Puis lorsqu’il
dit : S’ils sont universels,
etc., il prouve que les principes ne sont pas universels, par l’argument
suivant. Aucun prédicat attribué généralement à beaucoup de choses ne
signifie un objet individuel, mais il signifie telle propriété ou qualité, et
non une qualité accidentelle mais une qualité substantielle; il est en effet
une qualité substantielle, comme on le prouvera au livre V. Et la raison en
est qu’on l’appelle objet individuel en tant qu’il subsiste en lui-même; mais
ce qui subsiste en soi-même ne peut pas exister en beaucoup de choses, ce qui
appartient à la notion de généralité. En effet, ce qui est en beaucoup de
choses ne subsiste pas en lui-même, à moins qu’il ne soit lui-même beaucoup
de choses, ce qui est contraire à la notion de généralité. En effet, le
général est ce qui est un en plusieurs. Ainsi donc, il est évident qu’aucun
des attributs généraux ne signifie une chose individuelle, mais il signifie
une forme qui existe en beaucoup de choses. |
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[82090] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 15 n. 7 Addit autem minorem, scilicet quod substantia
significat hoc aliquid. Et hoc quidem verum est quantum ad primas
substantias, quae maxime et proprie substantiae dicuntur, ut habetur in
praedicamentis: huiusmodi enim substantiae sunt in se subsistentes.
Relinquitur ergo quod principia, si sunt universalia, non sunt substantiae.
Et ita vel substantiarum non erunt aliqua principia, vel oportebit dicere
quod non sint substantiae substantiarum principia. |
Et il ajoute la
mineure, à savoir que la substance signifie une chose individuelle. Et cela
est vrai dans le cas des substances premières, qui sont appelées substances
au suprême degré et à proprement parler, comme on le voit dans les Catégories; en effet, de telles substances subsistent par elles-mêmes. Il
reste donc que les principes, s’ils sont universels, ne sont pas des
substances. Et ainsi, ou bien les substances n’ont pas de principes, ou bien
on est obligé de dire que les principes des substances ne sont pas des
substances. |
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[82091] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 15 n. 8 Sed quia aliquis posset concedere quod aliquid
communiter praedicatum significet hoc aliquid, consequenter diluitur cum
dicit sed si est. Ostendit quod inconveniens ex hoc sequitur. Si enim id quod
communiter praedicatur sit hoc aliquid, sequeretur quod omne id de quo illud
commune praedicatur, sit hoc aliquid quod est commune. Sed planum est, quod
de Socrate praedicatur et homo et animal, quorum utrumque, scilicet homo et
animal, est quoddam commune praedicatum. Unde si omne commune praedicatum sit
hoc aliquid, sequitur quod Socrates sit tria hoc aliquid, quia Socrates est
Socrates, quod est hoc aliquid: ipse etiam est homo, quod est secundum
praedicta hoc aliquid: ipse etiam est animal, quod similiter est hoc aliquid.
Erit ergo tria hoc aliquid. Et ulterius sequitur quod sit tria animalia: nam
animal praedicatur de ipso et de homine et de Socrate. Cum ergo hoc sit
inconveniens, inconveniens est quod aliquid communiter praedicatum sit hoc
aliquid. Haec igitur sunt inconvenientia quae sequuntur, si universalia sunt
principia. |
Mais parce qu’on
pourrait admettre qu’un prédicat attribué en général signifie une chose
individuelle, il réfute ensuite cette idée lorsqu’il dit : Et si l’universel est, etc. Il montre
qu’une absurdité s’ensuit. En effet, si ce qui est attribué de façon générale
est une chose individuelle, il s’ensuit que toutes les choses auxquelles ce
prédicat général est attribué sont cette réalité qui leur est commune. Mais
il est évident qu’on attribue à Socrate l’homme et l’animal et que l’un et
l’autre, l’homme et l’animal, sont des prédicats généraux. Il s’ensuit que si
tout prédicat général est une chose individuelle, Socrate est trois choses
individuelles, car il est Socrate, qui est une chose individuelle, il
également l’homme, qui est une chose individuelle d’après ce qui précède, et
il est aussi l’animal, qui est pareillement une chose individuelle; il est
donc trois choses individuelles. Et il s’ensuit en outre qu’il est trois
animaux, car l’animal est attribué à lui-même, à l’homme et à Socrate. Donc,
puisque cela est absurde, il est absurde qu’un prédicat attribué de façon
générale soit une chose individuelle. Voilà donc les absurdités qui
s’ensuivent si les principes sont universels. |
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[82092] Sententia
Metaphysicae, lib. 3 l. 15 n. 9 Deinde cum dicit si autem obiicit in contrarium. Cum
enim omnes scientiae sint universales, non sunt singularium, sed
universalium. Si igitur aliqua principia non sint universalia, sed
singularia, non erunt scibilia secundum seipsa. Si ergo de eis debet aliqua
scientia haberi, oportebit esse aliqua priora principia, quae sunt
universalia. Sic igitur oportet prima principia esse universalia, ad hoc quod
scientia habeatur de rebus; quia ignoratis principiis necesse est alia
ignorare. |
Puis lorsqu’il
dit : Mais s’ils ne sont pas,
etc., il argumente en sens contraire. En effet, puisque toutes les sciences
sont universelles, elles ne portent pas sur les singuliers, mais sur les
universels. Si donc certains principes ne sont pas universels mais
singuliers, ils ne sont pas connaissables en eux-mêmes. Si donc on doit avoir
quelque science de ceux-ci, il devra exister des principes plus élevés qui
sont universels. Ainsi donc, il faut que les premiers principes soient
universels pour qu’on ait une science des choses, car, si on ignore les
principes, on ignore nécessairement le reste. |
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[82093] Sententia Metaphysicae, lib. 3 l. 15 n. 10 Haec autem quaestio determinatur in septimo huius; ubi
ostenditur quod universalia non sunt substantiae, nec principia rerum. Non
autem propter hoc sequitur, quod si principia et substantiae rerum sint
singularia, quod eorum non possit esse scientia; tum quia res immateriales
etsi sint singulariter subsistentes, sunt tamen etiam intelligibiles; tum
etiam quia de singularibus est scientia secundum universales eorum rationes
per intellectum apprehensas. |
Mais cette question
est tranchée au livre VII, où il est montré que les universels ne sont ni des
substances, ni les principes des choses. Mais il ne s’ensuit pas pour autant
que si les principes et les substances des choses étaient des singuliers, il
serait impossible d’en avoir la science, d’une part parce que les réalités
immatérielles, bien qu’elles subsistent en tant que singuliers, n’en sont pas
moins intelliglbles, et d’autre part parce qu’il existe une science des
singuliers par la voie de leurs notions universelles saisies par
l’intelligence. |
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Liber 4 |
LIVRE 4 [Les choses qui
relèvent de l’étude de la métaphysique] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
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L’ÊTRE, L'UN ET LE
MULTIPLE, LE MÊME ET LE DIVERS, LES PREMIERS PRINCIPES DE LA DÉMONSTRATION. |
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Leçon 1, Texte d’Aristote
[La métaphysique, science de l'être en tant qu’être]
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Il est une science qui considère l’Être
en tant qu’Être, et qui considère en même temps toutes les conditions
essentielles que l’Être peut présenter. Cette science-là ne peut se confondre
d’aucune manière avec les autres sciences, qui ont un sujet particulier,
puisque pas une de ces sciences n’étudie d’une manière universelle l’Être en
tant qu’Être ; mais, le découpant dans une de ses parties, elles
limitent leurs recherches aux phénomènes qu’on peut observer dans cette
partie spéciale. C’est ce que font, par exemple, les sciences mathématiques. Mais, quand on ne s’attache, comme nous,
qu’aux principes et aux causes les plus élevées, on voit clairement que ces
principes doivent être ceux d’une certaine nature prise en soi. Si donc les philosophes qui ont étudié
les éléments des choses étudiaient, eux aussi, ces mêmes principes, il en
résulte nécessairement que les éléments vrais de l’Être doivent être non pas
accidentels, mais essentiels ; et voilà pourquoi nous, aussi bien que
nos devanciers, nous essayons de découvrir les éléments de l’Être en tant
qu’Être. Le mot d’Être peut avoir bien des
acceptions ; mais toutes ces acceptions diverses se rapportent à une
certaine unité, et à une réalité naturelle, unique pour toutes ces
acceptions. Ce n’est pas un mot simplement homonyme ; mais il en est du
mot Être comme du mot Sain, qui peut s’appliquer à tout ce qui concerne la
santé, tantôt à ce qui la conserve, tantôt à ce qui la produit, tantôt à ce
qui l’indique, et tantôt à l’être qui peut en jouir. C’est encore le même
rapport que soutient le mot Médical avec tout ce qui concerne la médecine.
Médical peut se dire tout aussi bien, et de ce qui possède la science de la
médecine, et de ce qui est doué de qualités naturelles pour l’acquérir, et du
résultat que la médecine obtient. Nous pourrions citer bien d’autres mots qui
présentent des diversités analogues à celles-là. C’est absolument de cette façon que le
mot d’Être peut recevoir des acceptions multiples, qui toutes cependant se
rapportent à un seul et unique principe. Ainsi, Être se dit tantôt de ce qui
est une substance réelle, tantôt de ce qui n’est qu’un attribut de la
substance, tantôt de ce qui tend à devenir une réalité substantielle, tantôt
des destructions, des négations, des propriétés de la substance, tantôt de ce
qui la fait ou la produit, tantôt de ce qui est en rapport purement verbal
avec elle, ou enfin de ce qui constitue des négations de toutes ces nuances
de l’Être, ou des négations de l’Être lui-même. C’est même en ce dernier sens
que l’on peut dire du Non-être qu’il Est le Non-être. De même donc qu’il appartient à une
seule science de s’occuper de tout ce qui regarde la santé, comme nous venons
de le dire, de même aussi pour toute autre chose ; car ce ne sont pas
seulement les attributs essentiels d’un seul être que doit considérer une
seule et unique science ; ce sont, de plus, toutes les relations de
cette unique nature ; car, à certains égards, ces derniers attributs
s’appliquent bien aussi à ce seul être. Il faut donc en conclure que
considérer les êtres en tant qu’êtres est l’objet d’une seule et même
science. En toutes choses, la science s’occupe
principalement du primitif, c’est-à-dire, de ce dont tout le reste dépend et
tire son appellation. Or, si ce primitif est la substance, le philosophe a le
devoir d’étudier les principes et les causes des substances. Pour un genre d’êtres tout entier, quel
qu’il soit, il n’y a jamais qu’une seule manière de les percevoir et une
seule science ; et par exemple, la grammaire, tout en restant une seule
et même science, étudie tous les mots du langage. Si donc c’est à une science
génériquement une, d’étudier toutes les espèces de l’Être, chacune de ces
espèces seront étudiées par des espèces particulières de cette science. |
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Lectio 1 |
Leçon 1, Commentaire de
saint Thomas [L’être en tant qu’être, objet de la métaphysique] (Traduction
Abbé Dandenault, v. 1960)
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ARISTOTE PROUVE QUE CETTE
SCIENCE PORTE SUR L’ÊTRE EN TANT QU’ÊTRE ET SUR LA SUBSTANCE ET SUR
L'ACCIDENT, COMME SUR SON SUJET ADÉQUAT. |
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[82094] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 1 In praecedenti libro philosophus disputative processit
de illis, quae debent in hac scientia considerari: hic incipit procedere
demonstrative determinando veritatem quaestionum prius motarum et
disputatarum. Fuit autem in praecedenti libro disputatum tam de his quae
pertinent ad modum huius scientiae, scilicet ad quae se extendit huius
scientiae consideratio, quam etiam de his quae sub consideratione huius
scientiae cadunt. Et quia prius oportet cognoscere modum scientiae quam
procedere in scientia ad ea consideranda de quibus est scientia, ut in secundo
libro dictum est: ideo dividitur haec pars in duas. Primo dicit de quibus est
consideratio huius scientiae. Secundo dicit de rebus quae sub consideratione
huius scientiae cadunt, in quinto libro, ibi, principium dicitur aliud quidem
et cetera. Prima in duas. Primo subiectum stabilit huius scientiae. Secundo
procedit ad solvendum quaestiones motas in libro praecedenti de
consideratione huius scientiae, ibi, ens autem multis. Circa primum tria
facit. Primo supponit aliquam esse scientiam cuius subiectum sit ens. Secundo
ostendit quod ista non est aliqua particularium scientiarum, ibi, haec autem
et cetera. Tertio ostendit quod haec est scientia quae prae manibus habetur,
ibi, quoniam autem principia et cetera. Quia vero scientia non solum debet
speculari subiectum, sed etiam subiecto per se accidentia: ideo dicit primo,
quod est quaedam scientia, quae speculatur ens secundum quod ens, sicut
subiectum, et speculatur ea quae insunt enti per se, idest entis per
se accidentia. |
Dans le livre précédent, le Philosophe
a discuté dialectiquement de ce qui doit être étudié dans cette science; ici,
c'est selon le mode démonstratif, qu’il entreprend son étude, en établissant
la vérité sur les questions précédemment soulevées et discutées. Dans le
livre précédent, la discussion a porté aussi bien sur ce qui a trait à la
méthode de cette science, c’est-à-dire sur ce qui est exactement son sujet,
que sur les choses qu'elle englobe dans son étude. Et parce qu’il faut
connaître la méthode d’une science avant de se lancer dans l’étude des choses
qu’elle doit considérer, comme on l'a noté au livre II, il divise la présente
étude en deux parties, En premier, il établit le sujet de cette science; en
second, il étudie les choses qui relèvent de cette étude, au livre V, où il
dit : Principe. Ce mot s’entend, etc. La première partie se divise en
deux. Dans la première, il établit définitivement le sujet de cette science;
dans la seconde, il commence à donner des réponses aux questions soulevées
dans le livre précédent sur sa méthode, où il dit : Le mot d’Être peut avoir, etc. L'étude du sujet de cette science
se divise en trois points. Il suppose tout d’abord qu’il y a une science dont
le sujet serait l'être. En second, il manifeste que cette science n’est pas
une des sciences particulières, où il dit : Cette science-là ne peut, etc. En troisième, il montre que cette
science est bien celle dont nous traitons, où il dit : Mais, quand on ne s’attache, etc. Or,
parce qu'une science doit non seulement étudier son sujet mais aussi les
propriétés essentielles de son sujet, il dit tout d'abord qu'il existe une
science qui considère l'être en tant qu’être à titre de sujet, et qui
considère « ce qui est par soi dans l’être », c’est-à-dire les
propriétés essentielles de l’être. |
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[82095]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 2 Dicit autem secundum quod est ens, quia
scientiae aliae, quae sunt de entibus particularibus, considerant quidem de
ente, cum omnia subiecta scientiarum sint entia, non tamen considerant ens
secundum quod ens, sed secundum quod est huiusmodi ens, scilicet vel numerus,
vel linea, vel ignis, aut aliquid huiusmodi. |
Il dit en tant qu'être, parce que les autres sciences qui ont comme
sujets des êtres particuliers traitent à la vérité de l’être, puisque tous
les sujets des sciences sont des êtres; cependant, elles ne considèrent pas
l'être en tant qu'être, mais en tant qu'il est telle sorte d'être :
nombre, ligne, feu, ou quelque chose de semblable. |
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[82096] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 3 Dicit etiam et quae huic insunt per se et non
simpliciter quae huic insunt, ad significandum quod ad scientiam non pertinet
considerare de his quae per accidens insunt subiecto suo, sed solum de his
quae per se insunt. Geometra enim non considerat de triangulo utrum sit
cupreus vel ligneus, sed solum considerat ipsum absolute secundum quod habet
tres angulos aequales et cetera. Sic igitur huiusmodi scientia, cuius est ens
subiectum, non oportet quod consideret de omnibus quae insunt enti per
accidens, quia sic consideraret accidentia quaesita in omnibus scientiis, cum
omnia accidentia insint alicui enti, non tamen secundum quod est ens. Quae enim sunt per se accidentia inferioris, per
accidens se habent ad superius, sicut per se accidentia hominis non sunt per
se accidentia animalis. Necessitas
autem huius scientiae quae speculatur ens et per se accidentia entis, ex hoc
apparet, quia huiusmodi non debent ignota remanere, cum ex eis aliorum
dependeat cognitio; sicut ex cognitione communium dependet cognitio rerum
propriarum. |
Il ajoute aussi « et ce qui
est par soi dans l'être », et non simplement ce qui est en lui, pour
bien manifester qu'il n'appartient pas à une science de considérer ce qui
existe par accident dans son sujet, mais seulement ce qui s'y trouve par soi.
Le géomètre en effet ne se demande pas, à propos du triangle, s'il est de
cuivre ou de bois, mais il le considère de façon absolue en tant qu'il
possède trois angles égaux, etc. Ainsi donc cette science, dont le sujet est
l’être, ne doit pas étudier tout ce qui appartient accidentellement à l'être,
parce qu'ainsi elle considérerait les accidents étudiés dans toutes les
sciences, puisque tous les accidents existent dans un être, mais ne s’y
trouvent pas en tant qu'il est être. En effet, ce qui est un accident par soi
de l’inférieur se trouve de façon accidentelle dans le supérieur, comme les
propriétés essentielles de l'homme ne sont pas des propriétés essentielles de
l’animal. Aussi bien, la nécessité de cette science qui considère l'être et
ses propriétés essentielles ressort de ce que ces choses ne doivent pas
demeurer inconnues, puisque la connaissance des autres choses en dépend;
comme la connaissance des choses particulières dépend de celle des choses
générales. |
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[82097]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 4 Deinde cum dicit haec autem hic ostendit, quod ista
scientia non sit aliqua particularium scientiarum, tali ratione. Nulla
scientia particularis considerat ens universale inquantum huiusmodi, sed
solum aliquam partem entis divisam ab aliis; circa quam speculatur per se
accidens, sicut scientiae mathematicae aliquod ens speculantur, scilicet ens
quantum. Scientia autem communis considerat universale ens secundum quod ens:
ergo non est eadem alicui scientiarum particularium. |
Ensuite quand il dit : Cette science-là ne peut, etc., il
manifeste que cette science n'est pas une des sciences particulières, par la
raison suivante. Aucune science particulière ne considère l'être universel en
tant que tel, mais seulement une certaine partie de l'être, distinguée des
autres, dont elle étudie les propriétés essentielles. Ainsi les sciences
mathématiques étudient un certain être, à savoir l'être quantifié. De son
côté, la science générale étudie l'être universel en tant qu’être : elle
ne s'identifie donc à aucune science particulière. |
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[82098] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 5 Deinde cum dicit quoniam autem hic ostendit, quod
ista scientia, quae prae manibus habetur, habet ens pro subiecto, tali ratione.
Omne principium est per se principium et causa alicuius naturae: sed nos
quaerimus prima rerum principia et altissimas causas, sicut in primo dictum
est: ergo sunt per se causa alicuius naturae. Sed non nisi entis. Quod ex hoc
patet, quia omnes philosophi elementa quaerentes secundum quod sunt entia,
quaerebant huiusmodi principia, scilicet prima et altissima; ergo in hac
scientia nos quaerimus principia entis inquantum est ens: ergo ens est
subiectum huius scientiae, quia quaelibet scientia est quaerens causas
proprias sui subiecti. |
Ensuite quand il dit : Mais, quand on ne s’attache, etc., il
montre à présent que cette science, sur laquelle nous travaillons, a l'être
comme sujet, par la raison suivante. Tout principe est principe par soi et
cause d'une certaine nature; or nous recherchons les premiers principes des
choses et les causes les plus élevées, comme nous l'avons dit au livre I;
celles-ci sont donc causes par soi d’une certaine nature. Or elles ne peuvent
être causes et principes que de l'être lui-même. Et ceci est évident du fait
que tous les philosophes qui recherchaient les éléments en tant qu'ils sont
des êtres, recherchaient précisément ces principes, c'est-à-dire ces
principes premiers et les plus élevés. Nous recherchons donc dans cette
science les principes de l'être en tant qu'être. L’être est donc le sujet de
cette science, parce que toute science recherche les causes propres de son
sujet. |
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[82099]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 6 Deinde cum dicit ens autem hic procedit ad solvendum
quaestiones in praecedenti libro motas de consideratione huius scientiae: et
dividitur in tres partes. Primo solvit quaestionem, qua quaerebant, utrum
huius scientiae esset consideratio de substantiis et accidentibus simul, et
utrum de omnibus substantiis. Secundo solvit quaestionem qua quaerebatur
utrum huius scientiae esset considerare de omnibus istis, quae sunt unum et
multa, idem et diversum, oppositum, contrarium et huiusmodi, ibi, si igitur
ens et unum et cetera. Tertio solvit quaestionem, qua quaerebatur utrum huius
scientiae esset considerare demonstrationis principia, ibi, dicendum est
autem utrum unius et cetera. Circa primum tria facit. Primo ostendit quod
huius scientiae est considerare tam de substantiis quam de accidentibus.
Secundo quod principaliter de substantiis ibi, ubique vero proprie et cetera.
Tertio quod de omnibus substantiis, ibi, omnis autem generis. Circa primum,
utitur tali ratione. Quaecumque communiter unius recipiunt praedicationem,
licet non univoce, sed analogice de his praedicetur, pertinent ad unius
scientiae considerationem: sed ens hoc modo praedicatur de omnibus entibus:
ergo omnia entia pertinent ad considerationem unius scientiae, quae
considerat ens inquantum est ens, scilicet tam substantias quam accidentia. |
Ensuite où il dit : Le mot être peut avoir, etc., il
commence à répondre aux questions soulevées dans le livre précédent et qui
portaient sur la méthode de cette science. Cela se divise en trois parties.
Il répond d'abord à la question où l'on cherchait à savoir s'il appartenait à
cette science d'étudier à la fois les substances et les accidents, et s'il
lui appartenait d’étudier toutes les substances. En second, il répond à la
question de savoir s’il appartenait à cette science de considérer tout ce qui
suit l'un et le multiple, le même et le divers, l'opposé, lea contraire et
les choses de la sorte, où il dit : L’Être
et l’Un sont identiques, etc. (leçon II). En troisième, il répond à la
question de savoir s'il appartient à cette science de considérer les
principes de la démonstration, où il dit : Maintenant, il nous faut rechercher, etc. (leçon V). ***Il
subdivise la première réponse en trois : premièrement, il montre qu’il
appartient à cette science d’étudier aussi bien les substances que les
accidents; deuxièmement, d'étudier surtout les substances, où il dit:
"Or la science etc. "; troisièmement, d'étudier toutes les
substances, où il dit. "Mais, pour chaque genre, etc. ". Voici la
raison qu'il apporte à la première réponse. Toutes les choses auxquelles on
attribue communément une seule notion, bien qu'on ne leur attribue pas cette
notion de façon univoque mais analogue, appartiennent à la considération
d'une seule science; or, c'est ainsi qu'on attribue l'être à toutes choses;
donc, tous les êtres, aussi bien les substances que les accidents, relèvent
de la considération d'une seule science, celle qui considère l'être en tant
qu’être. |
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[82100] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 7 In hac autem ratione primo ponit minorem. Secundo
maiorem, ibi, quemadmodum ergo salubrium omnium. Tertio conclusionem, ibi, manifestum igitur et
cetera. Dicit ergo primo, quod ens sive quod est, dicitur multipliciter. Sed
sciendum quod aliquid praedicatur de diversis multipliciter: quandoque quidem
secundum rationem omnino eamdem, et tunc dicitur de eis univoce praedicari,
sicut animal de equo et bove. Quandoque vero secundum rationes omnino
diversas; et tunc dicitur de eis aequivoce praedicari, sicut canis de sidere
et animali. Quandoque vero secundum rationes quae partim sunt diversae et
partim non diversae: diversae quidem secundum quod diversas habitudines
important, unae autem secundum quod ad unum aliquid et idem istae diversae
habitudines referuntur; et illud dicitur analogice praedicari, idest
proportionaliter, prout unumquodque secundum suam habitudinem ad illud unum
refertur. |
C'est la mineure de la raison
apportée qu'il pose tout d'abord. En second, il pose la majeure, où il dit:
" Et de même donc ... ". En troisième, il pose la conclusion, où il
dit: " Il est donc évident, etc. " Il dit tout d'abord que l'être,
ou ce qui est, se dit de plusieurs manières. Mais il faut savoir qu’une chose
se prédique de divers sujets de plusieurs façons: quelquefois, selon une notion
tout à fait identique, et alors on dit qu'elle leur est attribuée de façon
univoque, comme animal se dit du cheval et du bœuf; quelquefois, elle se dit
des sujets selon les notions tout à fait diverses; et alors on dit qu'elle
leur est attribuée de façon équivoque, comme par exemple chien se dit de la
constellation et de l'animal; quelquefois, elle se dit selon des notions qui
sont partiellement diverses et partiellement identiques, diverses en tant
qu'elles comportent des relations diverses, identiques en tant que ces
relations diverses se réfèrent à quelque chose d’un et le même; et alors on
dit qu’elle "est prédiquée de façon analogique ", c’est-à-dire
proportionnelle, en tant que chaque sujet se réfère selon sa relation propre
à ce quelque chose d'un. |
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[82101] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 8 Item sciendum quod illud unum ad quod diversae
habitudines referuntur in analogicis, est unum numero, et non solum unum
ratione, sicut est unum illud quod per nomen univocum designatur. Et ideo dicit
quod ens etsi dicatur multipliciter, non tamen dicitur aequivoce, sed per
respectum ad unum; non quidem ad unum quod sit solum ratione unum, sed quod
est unum sicut una quaedam natura. Et hoc patet in exemplis infra positis. |
Pareillement, il faut savoir que
ce quelque chose d’un auquel se rapportent les diverses relations dans les
attributions analogiques est numériquement un et non seulement un par la
notion, comme est un ce qui est désigné par le terme univoque. Voilà pourquoi
il dit que, bien que l'être se dise plusieurs manières, il ne se dit pas
cependant de façon équivoque, mais par rapport à une seule chose, et non
seulement par rapport à une chose qui ne serait une que par la notion, mais
qui est une "comme une certaine nature (une réalité) ". Ceci est
évident dans les exemples qui suivent. |
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[82102] Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 9 Ponit enim primo unum exemplum, quando multa
comparantur ad unum sicut ad finem, sicut patet de hoc nomine sanativum vel
salubre. Sanativum enim non dicitur univoce de diaeta, medicina, urina et
animali. Nam ratio sani secundum quod dicitur de diaeta, consistit in
conservando sanitatem. Secundum vero quod dicitur de medicina, in faciendo
sanitatem. Prout vero dicitur de urina, est signum sanitatis. Secundum vero
quod dicitur de animali, ratio eius est, quoniam est receptivum vel
susceptivum sanitatis. Sic igitur omne sanativum vel sanum dicitur ad
sanitatem unam et eamdem. Eadem enim est sanitas quam animal suscipit, urina
significat, medicina facit, et diaeta conservat. |
En premier lieu, il pose un
exemple où une multitude se rapporte à quelque chose d'un comme à sa fin,
ainsi qu'il appert à propos du terme "sanatif" ou sain. Sain en effet
ne se dit pas univoquement de la diète, de la médecine, de l'urine et de
l'animal. Car la notion de sain en tant qu'elle se dit de la diète, consiste
dans la conservation de la santé; en tant qu'elle se dit de la médecine, elle
consiste à donner la santé; en tant qu'elle se dit de l’urine, elle est un
signe de la santé; en tant qu’elle se dit de l'animal, elle est sa forme (sa
notion) parce qu'il reçoit la santé ou en est le sujet. Ainsi donc, tout ce
qui est sanatif ou sain se prend par rapport à une seule et même santé: c’est
la même santé que l'animal reçoit, que l'urine signifie, que la médecine
produit et que la diète conserve. |
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[82103] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 10 Secundo ponit exemplum quando multa comparantur ad
unum sicut ad principium efficiens. Aliquid enim dicitur medicativum, ut qui
habet artem medicinae, sicut medicus peritus. Aliquid vero quia est bene
aptum ad habendum artem medicinae, sicut homines qui sunt dispositi ut de
facili artem medicinae acquirant. Ex quo contingit quod ingenio proprio
quaedam medicinalia operantur. Aliquid vero dicitur medicativum vel
medicinale, quia eo opus est ad medicinam, sicut instrumenta quibus medici
utuntur, medicinalia dici possunt, et etiam medicinae quibus medici utuntur
ad sanandum. Et similiter accipi possunt alia quae multipliciter dicuntur,
sicut et ista. |
Aristote pose un second exemple
relatif au cas où une multitude est rapportée à une seule chose comme à. un
principe efficient. Ainsi, quelque chose est dit médicatif à la manière de ce
qui possède l'art de la médecine, comme le médecin expert; ou bien, est dit
médicatif quelqu'un tout à fait apte à posséder l'art médical, comme les
hommes qui sont disposés à acquérir facilement l’art de la médecine. D'où il
arrive que par leur propre talent ils font certaines œuvres qui relèvent de
l'art médical, est dit médicatif ou médical se qui sert aux opérations
médicales, comme les instruments dont se servent les médecins peuvent être
dits médicaux et même les remèdes dont se servent les médecins pour guérir.
Ainsi, peut-on multiplier les exemples de ce qui se dit, comme dans le cas
précédent, de multiples façons. |
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[82104]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 11 Et sicut est de praedictis, ita etiam et ens multipliciter
dicitur. Sed tamen omne ens
dicitur per respectum ad unum primum. Sed hoc primum non est finis vel efficiens sicut in
praemissis exemplis, sed subiectum. Alia enim dicuntur entia vel esse, quia
per se habent esse sicut substantiae, quae principaliter et prius entia
dicuntur. Alia vero quia sunt passiones sive proprietates substantiae, sicut
per se accidentia uniuscuiusque substantiae. Quaedam autem dicuntur entia,
quia sunt via ad substantiam, sicut generationes et motus. Alia autem entia
dicuntur, quia sunt corruptiones substantiae. Corruptio enim est via ad non
esse, sicut generatio via ad substantiam. Et quia corruptio terminatur ad privationem, sicut
generatio ad formam, convenienter ipsae etiam privationes formarum
substantialium esse dicuntur. Et iterum qualitates vel accidentia quaedam
dicuntur entia, quia sunt activa vel generativa substantiae, vel eorum quae
secundum aliquam habitudinem praedictarum ad substantiam dicuntur, vel
secundum quamcumque aliam. Item negationes eorum quae ad substantiam
habitudinem habent, vel etiam ipsius substantiae esse dicuntur. Unde dicimus quod non ens est non ens. Quod non
diceretur nisi negationi aliquo modo esse competeret. |
Comme il en est des cas que nous
venons de voir, ainsi l'être se dit de multiples manières. Cependant tout
être se dit par rapport à quelque chose de premier. Mais ce quelque chose de
premier n'est pas la fin ou la cause efficiente, comme dans les exemples
précédents, mais le sujet. Certaines choses sont dites des êtres ou être, parce
qu'elles ont l'être par soi, comme les substances, " lesquelles sont
dites être principalement et par mode de priorité". Certaines autres
sont dites des êtres, parce qu’elles sont des "passions" ou des
propriétés de la substance, comme les accidents propres d'une substance.
Certaines autres sont dites des êtres parce qu’elles sont comme des voies qui
conduisent à la substance, comme les générations et les mouvements; d’autres
reçoivent l'attribut d'être parce qu'elles sont des corruptions de la
substance. En effet, la corruption est le chemin du non-être comme la
génération est la voie vers la substance. Et parce que la corruption se
termine à la privation, comme la génération à la forme, il est convenable
d’appeler êtres les privations elles-mêmes des formes substantielles.
Pareillement, certaines qualités ou certains accidents sont dits des êtres,
parce qu'ils sont principes actifs ou générateurs de la substance ou de ce
qui, selon une des modalités dont il a été parlé, ou selon n'importe quelle
autre, se rapporte à la substance. De plus, les négations de ce qui se
rapporte à la substance, ou les négations des substances elles-mêmes sont
dites être. De là vient que nous disons que le non-être est le non-être. Ce
que nous ne pourrions dire si l’être ne convenait de quelque façon à la
négation. |
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[82105] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 12 Sciendum tamen quod praedicti modi essendi ad
quatuor possunt reduci. Nam unum eorum quod est debilissimum, est tantum in
ratione, scilicet negatio et privatio, quam dicimus in ratione esse, quia
ratio de eis negociatur quasi de quibusdam entibus, dum de eis affirmat vel
negat aliquid. Secundum quid autem differant negatio et privatio, infra
dicetur. |
Il faut savoir cependant que les
différents modes d’être dont il vient d'être question peuvent se ramener à
quatre. L'un d'eux en effet qui est " le plus débile" existe
seulement dans la raison, à savoir la négation et la privation, que nous
disons exister dans la raison parce que la raison, en affirmant ou en niant
d'elles quoique chose, s’en sert comme si elles étaient des êtres. Comment
diffèrent la négation et la privation, nous le verrons plus tard. |
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[82106] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 13 Aliud autem huic proximum in debilitate est, secundum
quod generatio et corruptio et motus entia dicuntur. Habent enim aliquid
admixtum de privatione et negatione. Nam motus est actus imperfectus, ut
dicitur tertio physicorum. |
Le mode d’être le plus voisin par
sa débilité de celui dont on vient de parler, est celui selon lequel on dit
que la génération et la corruption et le mouvement sont des êtres. Parce
qu’ils possèdent en eux quelque chose de la privation et de la négation. Le
mouvement en effet est un acte imparfait, comme il est dit au 3ème livre des Physiques. |
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[82107] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 14 Tertium autem dicitur quod nihil habet de non ente
admixtum, habet tamen esse debile, quia non per se, sed in alio, sicut sunt
qualitates, quantitates et substantiae proprietates. |
Le troisième mode d’être est celui
qui n'implique aucun mélange de non-être, mais qui cependant a un être
débile, parce qu’il ne l'a pas par soi, mais dans un autre, comme existent
les qualités, les quantités et les propriétés des substances. |
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[82108] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 15 Quartum autem genus est quod est perfectissimum,
quod scilicet habet esse in natura absque admixtione privationis, et habet
esse firmum et solidum, quasi per se existens, sicut sunt substantiae. Et ad hoc
sicut ad primum et principale omnia alia referuntur. Nam qualitates et
quantitates dicuntur esse, inquantum insunt substantiae; motus et
generationes, inquantum tendunt ad substantiam vel ad aliquid praedictorum;
privationes autem et negationes, inquantum removent aliquid trium
praedictorum. |
La quatrième manière d'être, le
quatrième genre est celui qui est le plus parfait, c'est-à-dire celui qui a
une existence dans la réalité sans aucun mélange de privation, et qui possède
une existence ferme et solide, existant quasi par soi, comme sont les
substances. Et c'est à ce genre d'être comme à celui qui est premier et
principal que se réfèrent tous les autres. Les qualités et les quantités en
effet sont dites être, en tant qu'elles existent dans la substance; les
mouvements et les générations, en tant qu'ils tendent à la substance ou à
l'un des accidents dont on vient de parler; les privations et les négations,
elles, en tant qu'elles écartent l'un des trois modes énumérés. |
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[82109] Sententia Metaphysicae,
lib. 4 l. 1 n. 16 Deinde
cum dicit quemadmodum ergo hic ponit maiorem primae rationis; dicens, quod
est unius scientiae speculari non solum illa quae dicuntur secundum unum,
idest secundum unam rationem omnino, sed etiam eorum quae dicuntur per
respectum ad unam naturam secundum habitudines diversas. Et huius ratio est
propter unitatem eius ad quod ista dicuntur; sicut patet quod de omnibus
sanativis considerat una scientia, scilicet medicinalis, et similiter de
aliis quae eodem modo dicuntur. |
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[82110] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 17 Deinde cum dicit manifestum igitur hic ponit
conclusionem intentam quae per se est manifesta. |
Ensuite quand il dit : " Il
est donc évident ... ", il pose ici la conclusion désirée, qui est de
soi manifeste. |
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[82111] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 18 Ubique vero hic ponit quod haec scientia
principaliter considerat de substantiis, etsi de omnibus entibus consideret, tali
ratione. Omnis scientia quae est de pluribus quae dicuntur ad unum primum,
est proprie et principaliter illius primi, ex quo alia dependent secundum
esse, et propter quod dicuntur secundum nomen; et hoc ubique est verum. Sed
substantia est hoc primum inter omnia entia. Ergo philosophus qui considerat
omnia entia, primo et principaliter debet habere in sua consideratione
principia et causas substantiarum; ergo per consequens eius consideratio
primo et principaliter de substantiis est. |
Puis où il dit: "Or la
science ... ", il affirme que cette science considère principalement les
substances, bien que son .attention se porte sur tous les êtres, par la
raison que voici. Toute science qui traite de plusieurs choses qui sont dites
par rapport à une première porte proprement et principalement sur cette
première chose dont les autres dépendent dans leur être et en raison de
laquelle ils reçoivent leur appellation; et ceci est vrai dans tous les cas.
Mais la substance est précisément cette première chose parmi les êtres. Donc,
le philosophe qui considère tous les êtres, doit en premier lieu et
principalement avoir en considération les principes et les causes des
substances, et par conséquent doit considérer en premier et principalement
les substances. |
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[82112] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 1 n. 19 Deinde cum dicit omnis autem hic ostendit quod primi
philosophi est considerare de omnibus substantiis, tali ratione. Omnium eorum
qui sunt unius generis, est unus sensus et una scientia, sicut visus est de
omnibus coloribus, et grammatica considerat omnes voces. Si igitur omnia
entia sint unius generis aliquo modo, oportet quod omnes species eius
pertineant ad considerationem unius scientiae quae est generalis: et species
entium diversae pertineant ad species illius scientiae diversas. Hoc autem
dicit, quia non oportet quod una scientia consideret de omnibus speciebus
unius generis secundum proprias rationes singularum specierum, sed secundum
quod conveniunt in genere. Secundum autem proprias rationes pertinent ad
scientias speciales, sicut est in proposito. Nam omnes substantiae, inquantum
sunt entia vel substantiae, pertinent ad considerationem huius scientiae:
inquantum autem sunt talis vel talis substantia, ut leo vel bos, pertinent ad
scientias speciales. |
Ensuite où il dit: "Mais,
pour chaque genre ... ", il montre qu’il appartient au philosophe de
considérer toutes les substances, par la raison que voici. Il n’y a qu'un
seul sens et une seule science pour tout ce qui appartient à un seul genre,
comme la vue porte sur toutes les couleurs et la grammaire étudie tous les
mots. Si donc tous les êtres appartiennent de quelque manière à un seul
genre, il faut que toutes les espèces de ce genre relèvent d'une seule
science qui est générale: et que les différentes espèces d'être appartiennent
aux différentes parties de cette science. Il dit ceci, parce qu'il ne faut
pas qu'une seule science considère toutes les espèces d'un genre selon les
raisons propres de chacune des espèces, mais selon que ces espèces conviennent
dans le genre. Selon leurs raisons propres ces espèces appartiennent à des
sciences spéciales, comme on veut le montrer. Toutes les substances, en
effet, en tant qu'elles sont des êtres ou des substances, appartiennent à la
considération de cette science; en tant qu’elles sont telle ou telle
substance, lion par exemple ou bœuf, elles appartiennent à des sciences
spéciales. |
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Leçon 2, Texte d’Aristote
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Maintenant, l’Etre et l'Un sont identiques
et d'une même nature, en ce qu'ils sont corrélatifs l'un de l'autre, comme le
principe et la cause sont corrélatifs, sans qu'ils soient cependant exprimés
dans une unique notion (peu importe, au surplus, que nous considérions l'Etre
et l'Un comme identiques aussi par la notion; notre tâche en serait même
facilitée); et, en effet, il y a identité entre un homme, homme existant, et
homme, et on n’exprime pas quelque chose de différent en employant le
redoublement de mots un homme est, au lieu de dire simplement homme est (il
est évident que l'être de l’homme ne se sépare de son unité, ni dans la
génération, ni dans la corruption, et, pareillement1ussi, l’Un ne se sépare
pas de l'Etre). On voit ainsi clairement que l'addition, dans tous ces cas,
ne modifie nullement l'expression, et que l'Un n'est rien d’autre en dehors
de l'Etre. De plus, la substance de chaque être est une, et cela non par
accident, et de même elle est aussi, essentiellement, quelque chose qui
existe. Conclusion: autant il y a précisément d'espèces de l'Un, autant il y
a d’espèces de l'Etre. L'étude de l'essence de ces différentes espèces sera
l'objet d'une science génériquement une: je veux dire que, par exemple, une
même science étudiera l'Identique et le Semblable, et les autres espèces de
l'Un de cette sorte, ainsi que leurs opposés. Presque tous les contraires se
réduisent d’ailleurs à cette opposition principale : bornons-nous, sur
ce point, à l’étude que nous en avons fuite dans le choix des Contraires. -Et
la Philosophie a exactement autant de parties qu’il y a de substances; il y a
donc nécessairement, au nombre de cos parties, une Philosophie première, et,
après, une Philosophie seconde. L'Etre et l’Un se divisent, en effet,
immédiatement, en certains genres, et cette division entraînera une division
correspondante des sciences: il en est du philosophe comme du mathématicien,
au sens où ce mot est employé, car il y a aussi des parties dans les
Mathématiques, où l'on distingue une science première, une science seconde,
et d'autres sciences dérivées, dans ce domaine. |
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Lectio 2 |
Leçon 2, Commentaire de
saint Thomas [Science de l’être et de l’un] (Traduction Abbé Dandenault)
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IL APPARTIENT A CETTE
SCIENCE D'ETUDIER L'ETRE ET L'UN; C'EST PAR CONFORMITE A LEUR DIVISION QUE SE
PRENNENT AUSSI LES PARTIES DE LA PHILOSOPHIE. |
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[82113] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 1 Hic procedit ad ostendendum quod ad considerationem
unius scientiae pertinent considerare huiusmodi communia, scilicet unum et
multa, idem et diversum: et circa hoc duo facit. Primo ostendit hoc de
singulis per proprias rationes. Secundo de omnibus simul per quasdam rationes
communes, ibi, et philosophi est de omnibus posse speculari. Circa primum duo
facit. Primo ostendit quod de omnibus hic considerare debet philosophus.
Secundo docet modum considerandi, ibi, quare quoniam unum multipliciter et
cetera. Circa primum duo facit. Primo ostendit quod ad hanc scientiam pertineat
considerare de uno et de speciebus unius. Secundo quod ad eamdem scientiam
pertineat considerare de omnibus oppositis, ibi, quoniam autem unius est
opposita considerare. Circa primum duo facit. Primo enim ostendit quod huius
scientiae est considerare de uno. Secundo quod eius sit considerare de
speciebus unius, ibi, quare quotcumque unius. Dicit ergo primo, quod ens et
unum sunt idem et una natura. Hoc ideo dicit, quia quaedam sunt idem numero
quae non sunt una natura, sed diversae, sicut Socrates, et hoc album, et hoc
musicum. Unum autem et ens non diversas naturas, sed unam significant. Hoc
autem contingit dupliciter. Quaedam enim sunt unum quae consequuntur se
adinvicem convertibiliter sicut principium et causa. Quaedam vero non solum
convertuntur ut sint idem subiecto, sed etiam sunt unum secundum rationem,
sicut vestis et indumentum. |
Ici le Philosophe commence à
montrer qu’il appartient à une seule science de considérer les choses
communes, telles que l’un et le multiple, le même et le divers. Ce qu'il fait
en deux points. Il le démontre en premier pour chacune de ces notions, en
faisant appel à ses raisons propres. Il le démontre en second pour toutes les
notions en même temps, en apportant des preuves communes à toutes, où il dit
: " Ajoutons que le philosophe, etc. "(lec. IV) Il divise son
premier point en deux parties. En premier, il montre que le philosophe doit
étudier toutes ces choses. En second, il montre la méthode de cette étude, où
il dit : " En conséquence, étant donné que l’Un etc. " Il traite sa
première partie en deux. En premier, il montra qu'il appartient à cette
science de considérer l'unité et ses espèces; en second, qu’il appartient à
la même science de considérer tous les opposés, où il dit : "L’étude des
opposés relève d'une seule science, etc. " (lec. II) Il subdivise sa
première partie en deux. En première, il montre qu’il appartient à notre
science de traiter de l'un. En second, il montre qu'il lui appartient de
traiter des espèces de l'unité, où il dit : "Conclusion: autant il
y a précisément, etc." Il dit donc en premier que l'être et l'un sont identiques et d'une même nature. Il emploie une double
formule parce qu’il y a des choses qui sont numériquement identiques sans
être d'une même nature, mais de natures différentes, comme Socrate, et cet
homme blanc et ce musicien. L'un et l'être cependant ne signifient pas
diverses natures, mais une seule. Ce qui arrive de deux manières. Certaines
choses sont une qui sont corrélatives l'une de l'autre de façon convertible,
comme le principe et la cause. Certaines autres sont non seulement
convertibles pour être identiques par le sujet, mais sont une par la notion,
comme vêtement et habillement. |
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[82114]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 2 Unum autem et ens significant unam naturam secundum
diversas rationes. Unde sic se habent sicut principium et causa, sed non
sicut tunica et vestis, quae sunt nomina penitus synonyma. Nihil tamen
differt ad propositum, si similiter accipiamus ea dici, sicut illa quae sunt
unum et subiecto et ratione. Sed hoc erit magis prae opere, idest magis
utile ad hoc quod intendit. Intendit enim probare quod unum et ens cadunt sub
eadem consideratione, et quod habent species sibi correspondentes. Quod
manifestius probaretur si unum et ens essent idem re et ratione, quam si sint
idem re et non ratione. |
L’un et l’être cependant
signifient une seule nature mais selon des notions diverses. Ainsi sont-ils
convertibles comme le principe et la cause, sans l’être comme la tunique et
le vêtement, qui sont des noms presque synonymes. Cependant, peu importe au
propos d’Aristote que nous considérions l’être et l’un comme identiques et
par le sujet et par la notion. Ce qui serait d’ailleurs plus utile à son
intention. Il veut prouver en effet que l’un et l’être tombent sous la même
considération, et qu’ils possèdent des espèces correspondantes, ce qui serait
prouvé avec plus de facilité si l’un et l’être étaient identiques et par le
sujet réel et par la notion, plutôt que d’être identiques par la réalité sans
l’être par la notion. |
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[82115] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 3 Quod autem sint idem re, probat duabus rationibus,
quarum primam ponit ibi, idem enim, quae talis est. Quaecumque duo addita uni
nullam diversitatem afferunt, sunt penitus idem: sed unum et ens addita
homini vel cuicumque alii nullam diversitatem afferunt: ergo sunt penitus
idem. Minor patet: idem enim est dictum homo, et unus homo. Et similiter est
idem dictum, ens homo, vel quod est homo: et non demonstratur aliquid alterum
cum secundum dictionem replicamus dicendo, est ens homo, et homo, et unus
homo. Quod quidem probat sic. |
Qu’ils soient identiques dans la
réalité, il le prouve par deux raisons, dont voici la première. Il donne cette
raison où il dit : " Et en effet, il y a identité etc. "
Lorsque deux choses ajoutées à une autre n’apportent aucune différence, elles
sont absolument identiques ; or l’un et l’être ajoutés à l’homme et à
n’importe quelle autre chose n’apportent aucune différence ; ils sont
donc tout à fait identiques. La mineure est évidente : On dit la même
chose par "homme" et un homme. Semblablement, c’est le même dire
que de dire "être homme" ou qu’il est "homme". Et on ne
démontre rien de nouveau lorsque, selon le vocabulaire, nous répétons ;
il y a "être homme", et "homme", et "un homme".
Ce qu’il prouve de la façon suivante. |
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[82116]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 4 Idem enim est generari et corrumpi hominem, et id
quod est homo. Quod ex hoc patet, quia generatio est via ad esse, et
corruptio mutatio ab esse ad non esse. Unde nunquam generatur homo, quin
generetur ens homo: nec unquam corrumpitur homo, quin corrumpatur ens homo.
Quae autem simul generantur et corrumpuntur sunt unum. |
C’est la même chose que la
corruption ou la génération "d'homme" et de ce qu'est un homme. La génération en effet est acheminement vers
l’être, et la corruption changement de l’être au non-être. Voilà pourquoi
jamais l'homme n'est engendré sans que l'être homme soit engendré; et
pareillement, jamais l'homme n'est corrompu sans que soit corrompu l’être
homme. Or ce qui est simultanément engendré et corrompu est identique. |
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[82117] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 5 Et sicut dictum est quod ens et homo non separantur
in generatione et corruptione, similiter apparet de uno. Nam cum generatur
homo, generatur unus homo: et cum corrumpitur, similiter corrumpitur. Unde
manifestum est quod appositio in istis ostendit idem; et per hoc quod additur
vel unum vel ens, non intelligitur addi aliqua natura supra hominem. Ex quo
manifeste apparet, quod unum non est aliud praeter ens: quia quaecumque uni
et eidem sunt eadem, sibiinvicem sunt eadem. |
Et comme on vient de dire que l'être
et l'homme ne sont pas séparés dans la génération et la corruption, de même
apparaît-il pour l'un. Car lorsque l'homme est engendré, est engendré un homme, et lorsqu'il est corrompu,
un homme est pareillement corrompu. Il est donc clair que l'apposition dans
tous ces cas démontre la même chose: par le fait que nous ajoutons ou l'un ou
l'être à l'homme nous ne voyons pas que nous ayons ajouté une certaine nature
à celle d'homme. D'où il apparaît manifestement que l'un n'est rien d'autre
que l'être: les choses identiques à une même troisième sont identiques entre
elles. |
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[82118]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 6 Patet autem ex praedicta ratione, non solum quod
sunt unum re, sed quod differunt ratione. Nam si non differrent ratione,
essent penitus synonyma; et sic nugatio esset cum dicitur, ens homo et unus
homo. Sciendum est enim quod hoc nomen homo, imponitur a quidditate, sive a
natura hominis; et hoc nomen res imponitur a quidditate tantum; hoc vero
nomen ens, imponitur ab actu essendi: et hoc nomen unum, ab ordine vel
indivisione. Est enim unum ens indivisum. Idem autem est quod habet essentiam
et quidditatem per illam essentiam, et quod est in se indivisum. Unde ista
tria, res, ens, unum, significant omnino idem, sed secundum diversas rationes. |
De par la raison apportée, il est
évident que non seulement ils sont réellement un, mais qu'ils différent par
la notion. Si en effet ils ne différaient pas selon la notion, ils seraient
tout à fait synonymes, et ce serait bavardage frivole (radotage) que de dire
être homme et un homme. Il faut savoir en effet que le mot homme est imposé soit par la quiddité
soit par la nature de l’homme; que le mot chose
est imposé par la quiddité seulement; que le mot être est imposé par l'acte d'exister, et que le terme un s'impose par l'ordre ou
l’indivision. L'un en effet est l'être indivisis. C'est la même chose
exactement qui a une essence et une quiddité par cette essence-là et qui est
en soi indivis. Ces trois termes donc: chose, être et un, signifient la même
nature, mais selon des notions différentes. |
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[82119] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 7 Deinde cum dicit amplius autem hic ponit secundam
rationem ad idem; quae talis est. Quaecumque duo praedicantur de substantia alicuius
rei per se et non per accidens, illa sunt idem secundum rem: sed ita se
habent unum et ens, quod praedicantur per se et non secundum accidens de
substantia cuiuslibet rei. Substantia enim cuiuslibet rei est unum per se et
non secundum accidens. Ens ergo et unum significant idem secundum rem. |
Ensuite où il dit: "De plus,
la substance ... ", il propose sa seconde preuve que voici. Lorsque deux
choses sont prédiquées par soi et non par accident de la substance d'une
chose, elles sont réellement identiques; or, l'un et l'être se prédiquent
ainsi, c'est-à-dire par soi et non par accident de la substance de n'importe
quoi. La substance en effet de n'importe quoi est une par soi et non par
accident. Donc l'être et l'un signifient une réalité identique. |
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[82120]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 8 Quod autem ens et unum praedicentur de substantia
cuiuslibet rei per se et non secundum accidens, sic potest probari. Si enim
praedicarentur de substantia cuiuslibet rei per aliquod ens ei additum, de
illo iterum necesse est praedicari ens, quia unumquodque est unum et ens. Aut
ergo iterum de hoc praedicatur per se, aut per aliquid aliud additum. Si per
aliquid aliud, iterum esset quaestio de illo addito, et sic erit procedere
usque ad infinitum. Hoc autem est impossibile: ergo necesse est stare in
primo, scilicet quod substantia rei sit una et ens per seipsam, et non per
aliquid additum. |
Que l'être et l'un se prédiquent
de la substance de n'importe quelle chose par soi et non par accident, voici comment
on peut le prouver. S'ils étaient prédiqués de la substance de n'importe
quelle chose par un être ajouté à cette substance, de cet être ajouté il
faudrait de nouveau prédiquer l’être, parce que tout est un et être. Alors,
ou bien l'être est prédiqué par soi de cet être ajouté, ou bien par quelque
autre être ajouté à ce dernier. Si par quelque autre être, la même question
se pose par rapport à cet être nouveau, et ainsi il faudra procéder à
l'infini. Ce qui est impossible. Il faut donc en rester au premier, c-à-à.
que la substance de la chose soit une et être par elle-même et non par
quelque chose d'ajouté. |
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[82121] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 9 Sciendum est autem quod circa hoc Avicenna aliud
sensit. Dixit enim quod unum et ens non significant substantiam rei, sed
significant aliquid additum. Et de ente quidem hoc dicebat, quia in qualibet
re quae habet esse ab alio, aliud est esse rei, et substantia sive essentia
eius: hoc autem nomen ens, significat ipsum esse. Significat igitur (ut
videtur) aliquid additum essentiae. |
Il faut quand même savoir que,
là-dessus, Avicenne a pensé autrement. Il dit en effet que l'un et l'être ne
signifient pas la substance de la chose, mais signifient quelque chose d'ajouté.
Et il disait cela de l'être parce qu'en toute chose qui a son être par un
autre, l’existence de la chose est autre que sa substance ou son essence. Or
le mot être signifie l'existence elle-même. Il signifie donc (comme il
semble) quelque chose d'ajoute à l'essence. |
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[82122]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 10 De uno autem hoc dicebat, quia aestimabat quod illud
unum quod convertitur cum ente, sit idem quod illud unum quod est principium numeri.
Unum autem quod est principium numeri necesse est significare quamdam naturam
additam substantiae: alioquin cum numerus ex unitatibus constituatur, non
esset numerus species quantitatis, quae est accidens substantiae
superadditum. Dicebat autem quod hoc unum convertitur cum ente, non quia
significat ipsam rei substantiam vel entis, sed quia significat accidens quod
inhaeret omni enti, sicut risibile quod convertitur cum homine. |
Il disait la même chose de l'un
parce qu’il croyait que l'un qui se convertit avec l'être était le même que
l'un qui est principe du nombre. L'un, en effet, qui est principe du nombre
doit nécessairement signifier une certaine nature ajoutée à la substance:
s'il en était autrement, le nombre, constitué d'unités, ne serait pas une
espèce de quantité, qui est un accident surajouté à la substance. Il disait
cependant que cette unité-là se convertit avec l'être, non parce qu’elle
signifie la substance de la chose ou de l'être, mais parce qu'elle signifie
un accident qui inhère à tout être, comme la capacité de rire est convertible
avec l'homme. |
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[82123] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 11 Sed in primo quidem non videtur dixisse recte. Esse
enim rei quamvis sit aliud ab eius essentia, non tamen est intelligendum quod
sit aliquod superadditum ad modum accidentis, sed quasi constituitur per
principia essentiae. Et ideo hoc nomen ens quod imponitur ab ipso esse,
significat idem cum nomine quod imponitur ab ipsa essentia. |
Par rapport à l’être, Avicenne ne
semble pas avoir parlé correctement. L'existence en effet, bien qu'elle soit
autre que l'essence, ne doit pas être comprise comme un ajouté à l'essence à
la manière d'un accident, mais à la manière de ce qui est quasi constitué par
les principes de l'essence. C’est pourquoi le mot être qui est imposé par
l'existence elle-même signifie la même chose que le nom, qui est imposé par
l'essence elle-même. |
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[82124] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 12 De uno autem non videtur esse verum, quod sit idem quod
convertitur cum ente, et quod est principium numeri. Nihil enim quod est in
determinato genere videtur consequi omnia entia. Unde unum quod determinatur
ad speciale genus entis, scilicet ad genus quantitatis discretae, non videtur
posse cum ente universali converti. Si enim unum est proprium et per se
accidens entis, oportet quod ex principiis causetur entis in quantum ens,
sicut quodlibet accidens proprium ex principiis sui subiecti. Ex principiis
autem communibus entis inquantum est ens, non intelligitur causari aliquod
particulariter ens sufficienter. Unde non potest esse quod ens aliquod
determinati generis et speciei sit accidens omnis entis. |
A propos de l’un, il ne semble pas
vrai de dire que celui qui se convertit avec l'être soit le même que celui
qui est principe du nombre. Rien en effet de ce qui appartient à un genre
déterminé ne paraît être consécutif à tout être. C'est pourquoi, l'un qui est
déterminé à un genre spécial d'être, à savoir au genre de la quantité
discrète, ne semble pas pouvoir être converti avec l'être universel. Si, en
effet, l'un est un accident propre et par soi de l'être, il faut qu'il soit
causé par les principes de l'être en tant qu'être, comme n'importe quel
accident propre découle des principes de son sujet. Or l'on ne voit pas que
les principes communs de l’être en tant qu'être puissent causer de façon
suffisante aucun être particulier. Il n'est donc pas possible que l’être d'un
genre et d'une espèce déterminés soit accident de tout être. |
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[82125]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 13 Unum igitur quod est principium numeri, aliud est ab
eo quod cum ente convertitur. Unum enim quod cum ente convertitur, ipsum ens
designat, superaddens indivisionis rationem, quae, cum sit negatio vel
privatio, non ponit aliquam naturam enti additam. Et sic in nullo differt ab ente secundum rem, sed
solum ratione. Nam negatio vel
privatio non est ens naturae, sed rationis, sicut dictum est. Unum vero quod
est principium numeri addit supra substantiam, rationem mensurae, quae est
propria passio quantitatis, et primo invenitur in unitate. Et dicitur per
privationem vel negationem divisionis, quae est secundum quantitatem
continuam. Nam numerus ex divisione continui causatur. Et ideo numerus ad
scientiam mathematicam pertinet, cuius subiectum extra materiam esse non
potest, quamvis sine materia sensibili consideretur. Hoc autem non esset, si
unum quod est principium numeri, secundum esse a materia separaretur in rebus
immaterialibus existens, quasi cum ente conversum. |
Donc, l'un qui est le principe du
nombre est autre que celui qui se convertit avec l'être. L’un, en effet, qui
est convertible avec l’être désigne l'être lui-même en lui surajoutant la
raison d'indivision, laquelle, étant une négation ou une privation, n'ajoute
pas une nature à l'être. Et ainsi il ne diffère aucunement de l'être selon la
réalité, mais seulement par la raison. La négation ou la privation, en effet,
ne sont pas des êtres réels (de la nature) mais de raison, comme on l'a dit
auparavant. Quant à l'un qui est principe du nombre, il ajoute à la substance
la raison de mesure, qui est une propriété de la quantité et que lion trouve
tout d’abord dans l'unité. Et cet un se dit par privation ou négation de la
division appartenant à la quantité continue. Le nombre en effet résulte de la
division du continu. Voilà pourquoi le nombre appartient à la science
mathématique, dont le sujet ne peut exister hors de la matière, bien qu'il
soit considéré sans la matière sensible. Ce qui ne serait pas, si l'un qui
est principe du nombre était séparé de la matière selon l'existence, existant
dans les êtres immatériels, comme étant, pour ainsi dire, converti avec
l'être. |
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[82126] Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 14 Quare quotcumque hic concludit quod philosophi est
considerare de partibus unius, sicut de partibus entis. Et primo hoc
ostendit. Secundo etiam ostendit, quod secundum diversas partes entis et
unius, sunt diversae partes philosophiae, ibi, et tot partes. Dicit ergo
primo, quod ex quo unum et ens idem significant, et eiusdem sunt species
eaedem, oportet quod tot sint species entis, quot sunt species unius, et
sibiinvicem respondentes. Sicut enim partes entis sunt substantia, quantitas
et qualitas etc., ita et partes unius sunt idem, aequale et simile. Idem enim
unum in substantia est. Aequale, unum in quantitate. Simile, unum in
qualitate. Et secundum alias partes entis possent sumi aliae partes unius, si
essent nomina posita. Et sicut ad unam scientiam, scilicet ad philosophiam,
pertinet consideratio de omnibus partibus entis, ita et de omnibus partibus
unius, scilicet eodem et simili et huiusmodi. Et ad hoc principium, scilicet unum,
reducuntur omnia contraria fere. |
Où il dit: " Conclusion ...
", il conclut qu'il appartient au philosophe de considérer les parties
de l’un comme les parties de l'être. C'est ce qu’il montre en premier lieu.
En second, il montre aussi que les diverses parties de la philosophie
correspondent aux diverses parties de l’être et de l'un, où il dit: "Et
la philosophie, etc. " Il dit donc en premier que du fait que l'un et
l'être signifient la même chose et que d'une même chose les espèces sont les
mêmes, il faut qu'il y ait autant d'espèces d'être qu'il y a d’espèces d'un
et que ces espèces doivent correspondre entre elles. Or, comme les parties de
l'être sont la substance, la quantité et la qualité, etc., ainsi les parties
de l'un sont l'identique, l’égal et le semblable. L’identique (le même) en
effet, c'est l'un dans la substance; l'égal, l'un dans la quantité; le
semblable, l’un dans la qualité. Et l’on pourrait prendre les autres parties
de l’un selon les autres parties de l'être, s'il existait des mots pouvant
les signifier. Et comme il appartient à une seule science, à savoir la
philosophie, de considérer toutes les parties de l'être, ainsi lui
appartient-il d’étudier toutes les parties de l'un, c’est-à-dire l'identique
et le semblable et ainsi de suite. Et à ce principe, à savoir l’un, se ramène
presque tous les contraires. |
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[82127] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 15 Et hoc addit, quia in quibusdam non est ita
manifestum. Et tamen hoc esse necesse est; quia cum in omnibus contrariis
alterum habeat privationem inclusam, oportet fieri reductionem ad privativa
prima, inter quae praecipue est unum. Et iterum multitudo, quae ex uno
causatur, causa est diversitatis differentiae et contrarietatis, ut infra
dicetur. Et haec dicit esse considerata in ecloga, idest in electione contrariorum,
idest in tractatu, quae est pars electa ad tractandum de contrariis, scilicet
in decimo huius. |
Et il ajoute "presque":
parce que, dans certains cas, ce n’est pas aussi manifeste et pourtant cela
est nécessaire: comme dans tous les contraires ce qui est autre (l'autre) possède
une privation incluse, il faut les réduire à des privatifs premiers, dont
l'un est le principal. Et de plus, la multitude, qui est causée par l'un, est
cause de la diversité de la différence et de la contrariété, comme il sera
dit plus loin. Ce qui sera considéré dans un traité spécial, qui est la
partie choisie pour traiter des contraires, à savoir dans le dixième livre. |
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[82128] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 2 n. 16 Et tot partes hic ostendit partes philosophiae
distingui secundum partes entis et unius; et dicit, quod tot sunt partes
philosophiae, quot sunt partes substantiae, de qua dicitur principaliter ens
et unum et de qua principalis est huius scientiae consideratio et intentio.
Et, quia partes substantiae sunt ordinatae adinvicem, nam substantia
immaterialis est prior substantia sensibili naturaliter; ideo necesse est
inter partes philosophiae esse quamdam primam. Illa tamen, quae est de
substantia sensibili, est prima ordine doctrinae, quia a notioribus nobis
oportet incipere disciplinam: et de hac determinatur in septimo et octavo
huius. Illa vero, quae est de substantia immateriali est prior dignitate et
intentione huius scientiae, de qua traditur in duodecimo huius. Et tamen
quaecumque sunt prima, necesse est quod sint continua aliis partibus, quia
omnes partes habent pro genere unum et ens. Unde in consideratione unius et
entis diversae partes huius scientiae uniuntur, quamvis sint de diversis
partibus substantiae; ut sic sit una scientia inquantum partes praedictae
sunt consequentes hoc, id est unum et ens, sicut communia substantiae.
Et in hoc philosophus est similis mathematico. Nam mathematica habet diversas
partes, et quamdam principaliter sicut arithmeticam, et quamdam secundario
sicut geometriam, et alia consequenter se habent his, sicut perspectiva,
astrologia et musica. |
Où il dit : " Et la
philosophie ... ", il montre que les parties de la philosophie se
distinguent d'après les parties de l'être et de l'un. Il dit qu'il y a autant
de parties de la philosophie qu’il y a de parties de la substance de laquelle
se disent principalement l'être et l'un et sur laquelle portent
principalement l’intention et la considération de cette science. Et parce que
les parties de la substance sont ordonnées entre elles, car la substance immatérielle
est naturellement antérieure à la substance sensible, ainsi est-il nécessaire
qu'entre les parties de la philosophie, il y en ait une de première. La
partie; cependant; qui traite de la substance sensible, est première selon
l'ordre de la doctrine, de l'enseignement, parce qu'on doit recevoir la
discipline à partir de ce qui est plus connu pour nous. Il déterminera ce
dernier point dans le septième et le huitième livre. La partie, elle, qui
traite de la substance immatérielle est première en dignité et première dans
l'intention de cette science. On donnera la doctrine sur cette substance dans
le douzième livre. Cependant, quelles que soient les parties premières, il
faut qu'elles soient en continuité avec les autres parties, parce que toutes
les parties ont comme genre l'un et l'être. Ainsi, c'est dans la
considération de l'un et de l'être que sont unies toutes les parties de cette
science, bien que ces parties traitent des diverses parties de la substance:
pour qu'ainsi soit une cette science, en tant que les parties dont on vient
de parler sont consécutives à l'un et à l'être, comme à ce qui est commun à
la substance. Sur ce point-là, le philosophe ressemble au mathématicien. Les
mathématiques en effet ont diverses parties, dont l’une est principale, comme
l'arithmétique, une autre, secondaire, comme la géométrie, et d'autres
consécutives à celles-là, comme la perspective, l'astrologie et la musique. |
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Lectio 3 |
Leçon 3, Texte d’Aristote
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L'étude des opposés relève d’une
seule science, et la Multiplicité est opposée à l'Un; d'autre part, la
négation et la privation sont l'objet d'une seule et même science, du fait
que, dans un cas comme dans l'autre, c'est réellement traiter d’un terme unique
dont il y a négation ou privation (on distingue, en effet, la négation
proprement dite, qui indique seulement l'absence de la chose, et la privation
dans un genre déterminé; dans ce dernier cas, une différence est surajoutée à
ce qui est impliqué dans la pure négation, car la négation n'est que
l'absence de la chose en question, tandis que, dans la privation, il y a
aussi, subsistant dans son sujet, une nature particulière dont la privation
est affirmée). "Le Multiple est donc opposé à l'Un", il en résulte
que les contraires des notions que nous avons énumérées, tels que l'Autre, le
Dissemblable, l'Inégal, ainsi que tous les autres opposés, dérivés soit de
ces notions, soit du Multiple et de l'Un, rentreront aussi dans le domaine de
la science dont nous avons parlé. Parmi ces opposés, on doit ranger la
contrariété. Car la contrariété est une différence, et la différence, une
altérité. En conséquence, étant donné que l'Un se prend en plusieurs
acceptions, ces différents termes seront pris aussi en plusieurs
acceptions ; mais cependant c'est à une science unique qu’il appartient
de les connaître tous: ce n'est pas, en effet, la pluralité des
significations qui rend un terme sujet de différentes sciences, c'est
seulement le fait qu'il n’est pas nommé par rapport à un principe unique, et
aussi que ses définitions dérivées ne sont pas rapportées à une signification
primordiale. Or, tout se rapportant à un terme premier, par exemple tout ce
qui est un étant dit relativement à l’un premier, nous devons énoncer qu’il
en est ainsi du Même, de l’Autre, et des contraires en général. Par
conséquent, après avoir distingué les différentes significations de chaque
terme, notre explication doit ensuite se référer à ce qui est premier dans le
cas de chaque prédicat en question, et dire comment a lieu cette relation au
terme premier: certaines choses, en effet, recevront leur nom de ce qu’elles
ont en elles cette notion première, d'autres de ce qu'elles la produisent,
d'autres enfin d'après des raisons analogues. Il est donc évident, comme nous
l'avons indiqué dans nos Apories, qu'il appartient à une seule science de
rendre compte de ces notions, aussi bien que de la Substance; c'était là une
des difficultés que nous avions posées. |
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Lectio 3 |
Leçon 3, Commentaire de
saint Thomas [L’un et le multiple, objets de cette science] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
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IL MONTRE QUE L’UN
ET LE MULTIPLE ET TOUTES LES SORTES D'OPPOSES RELEVENT DE LA MEME SCIENCE. IL
MONTRE AUSSI DE QUELLE MANIERE ILS APPARTIENNENT A LA MEME SCIENCE. |
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[82129] Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 3 n. 1 Hic ostendit, quod considerare de oppositis pertinet
ad scientiam istam: et circa hoc duo facit. Primo ostendit, quod eius est considerare
de negatione et privatione. Secundo de contrariis, ibi, sed uni et cetera.
Dicit ergo, quod, cum ad unam scientiam pertineat considerare opposita, sicut
ad medicinam considerare sanum et aegrum, et ad grammaticam congruum et
incongruum: uni autem opponitur multitudo: necesse est, quod illius scientiae
sit speculari negationem et privationem, cuius est speculari unum et
multitudinem. Propter quod utriusque est considerare unum; scilicet ex
utroque dependet unius consideratio, de cuius ratione est negatio et
privatio. Nam sicut dictum est, unum est ens non divisum: divisio autem ad
multitudinem pertinet, quae uni opponitur. Unde cuius est considerare unum,
eius est considerare negationem vel privationem. |
Ici, le philosophe montre qu'il
appartient à cette science de considérer les opposés. Il divise cette tâche
en deux parties. Il montre tout d'abord qu'il lui appartient de considérer la
négation et la privation; et deuxièmement, de considérer les contraires, où
il dit : " Le Multiple est donc, etc. " Il dit donc que, puisqu’il
appartient à une seule science de considérer les opposés, comme à ~la
médecine de considérer la santé et la maladie, ou à la grammaire d'examiner
ce qu'il convient et ne convient pas d'écrire, ainsi, la multitude étant opposée
à l’unité, il est nécessaire qu'il ressortisse à la science qui étudie l'un
et le multitude de considérer la négation et la privation. Parce que toutes
deux sont concernées dans l’étude de l'un; la considération de l'unité dépend
d'elles: la négation et la privation font partie de la notion de l'un. En
effet, comme nous l'avons dit, l'un est l'être non divisé; Or la division
appartient à la multitude, qui est opposée à l’unité. Donc, à qui il
appartient de considérer l’un appartient d’étudier la négation ou la
privation. |
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[82130] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 3 n. 2 Negatio autem est duplex: quaedam simplex per quam
absolute dicitur quod hoc non inest illi. Alia est negatio in genere, per quam
aliquid non absolute negatur, sed infra metas alicuius generis; sicut caecum
dicitur non simpliciter, quod non habet visum, sed infra genus animalis quod
natum est habere visum. Et haec adest differentia huic quod dico unum praeter
quod est in negatione, idest per quam distat a negatione: quia negatio
dicit tantum absentiam alicuius, scilicet quod removet, sine hoc quod
determinet subiectum. Unde absoluta negatio potest verificari tam de non
ente, quod est natum habere affirmationem, quam de ente, quod est natum
habere et non habet. Non videns enim potest dici tam Chimaera quam lapis quam
etiam homo. Sed in privatione est quaedam natura vel substantia determinata,
de qua dicitur privatio: non enim omne non videns potest dici caecum, sed
solum quod est natum habere visum. Et sic, cum negatio, quae in ratione unius
includitur, sit negatio in subiecto (alias non ens, unum dici posset): patet,
quod unum differt a negatione simpliciter, et magis trahit se ad naturam
privationis, ut infra decimo huius habetur. |
La négation est double: l'une,
simple, par laquelle nous disons de
façon absolue que ceci n lest pas dans cela; l'autre, qui est dans un
genre d'être particulier, par laquelle on ne nie pas quelque chose de façon
absolue, mais dans les limites d'un certain genre. Ainsi, aveugle ne veut pas
dire absolument ce qui n’a pas la vue, mais se dit relativement au genre
animal qui naturellement doit posséder la vue. Et telle est la différence qui
entraîne l'unité hors de la négation: la négation dit uniquement absence de
quelque chose, à savoir de ce qu'elle écarte, sans impliquer que ce qu'elle
écarte détermine un sujet. Voilà pourquoi la négation absolue peut se
vérifier aussi bien du non-être capable de recevoir une affirmation que de
l’être qui est apte à recevoir une affirmation, mais ne l'a pas. Le fait de
ne pas voir peut se dire aussi bien de la chimère que de la pierre et que de
l’homme. Mais dans le cas de la privation, il y a une certaine nature ou
substance déterminée à laquelle la privation est attribuée: ce n'est pas en
effet tout ce qui ne voit pas qui peut se dire aveugle, mais uniquement ce
qu’est apte à voir. Et ainsi, puisque la négation, qui est impliquée dans la
notion de l’unité, est la négation dans un sujet (autrement le non-être
pourrait être dit un), il appert que l'un diffère de la négation absolue, et
appartient davantage à la nature de la privation, comme il sera manifesté au
dixième livre. |
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[82131]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 3 n. 3 Sciendum est autem quod quamvis unum importet
privationem implicitam, non tamen est dicendum quod importet privationem
multitudinis: quia cum privatio sit posterior naturaliter eo cuius est
privatio, sequeretur quod unum esset posterius naturaliter multitudine. Item
quod multitudo poneretur in definitione unius. Nam privatio definiri non
potest nisi per suum oppositum, ut quid est caecitas? Privatio visus. Unde cum in definitione multitudinis
ponatur unum (nam multitudo est aggregatio unitatum), sequitur quod sit
circulus in definitionibus. Et ideo dicendum quod unum importat privationem
divisionis, non quidem divisionis quae est secundum quantitatem, nam ista
divisio determinatur ad unum particulare genus entis, et non posset cadere in
definitione unius. Sed unum quod cum ente convertitur importat privationem
divisionis formalis quae fit per opposita, cuius prima radix est oppositio
affirmationis et negationis. Nam illa dividuntur adinvicem, quae ita se
habent, quod hoc non est illud. Primo igitur intelligitur ipsum ens, et ex
consequenti non ens, et per consequens divisio, et per consequens unum quod
divisionem privat, et per consequens multitudo, in cuius ratione cadit
divisio, sicut in ratione unius indivisio; quamvis aliqua divisa modo
praedicto rationem multitudinis habere non possint nisi prius cuilibet
divisorum ratio unius attribuatur. |
Il faut savoir cependant que, bien
que l'un comporte implicitement la privation, il ne faut pas dire qu’il
comporte la privation de la multitude : la privation étant naturellement
postérieure à ce dont elle est privation, il s'ensuivrait que l’unité serait
naturellement postérieure à la multitude. Il en découlerait de plus que la
multitude serait posée dans la définition de l'unité. La privation en effet
ne peut être définie que par son opposé comme, par exemple, si l’on demande
ce qu'est la cécité, on répond qu'elle est la privation de la vue. Donc,
puisque dans la définition de la multitude, on pose l'unité (la multitude est
une somme d'unités), il résulterait un cercle vicieux dans les définitions.
C’est pourquoi il faut dire que l'unité comporte la privation de la division,
mais non pas de la division qui est selon la quantité: cette division est
déterminée à un genre particulier d’être et ne peut entrer dans la définition
de l’un. L'un qui se convertit avec l’être comporte la privation de la
division formelle qui se fait par les opposés, et dont la racine première est
l'opposition de l’affirmation et de la négation. Car ceux-là sont divisés
entre ceux qui sont entre eux comme "ceci n'est pas cela". En
premier lieu donc, on intellige l'être lui-même, et par suite la division, et
par suite l'unité qui est la privation de la division, et par conséquent la
multitude dans la raison de laquelle entre la division; comme la raison de
l'unité implique l’indivision. Cependant, certains divisés selon le mode dont
on vient de parler ne peuvent avoir raison de multitude sans que la raison
d'unité ne soit attribuée à chacun d’eux. |
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[82132] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 3 n. 4 Sed uni pluralitas hic ostendit quod philosophi est
considerare contraria. Uni enim multitudo opponitur, ut dictum est. Opposita
autem est unius scientiae considerare. Cum igitur ista scientia consideret
unum et idem, aequale et simile, necesse est quod consideret opposita his,
scilicet multum, alterum sive diversum, dissimile, et inaequale, et
quaecumque alia reducuntur ad illa, sive etiam ad unum et pluralitatem. Et
inter ista una est contrarietas. Nam contrarietas est quaedam differentia,
eorum scilicet quae maxime differunt in eodem genere: differentia vero est
quaedam alteritas sive diversitas, ut decimo huius habetur: igitur
contrarietas pertinet ad considerationem huius scientiae. |
Où il dit : "Le multiple ...
", il montre qu'il appartient au philosophe de considérer les
contraires. Ainsi qu'on l'a dit, la multitude est opposée à l'unité; or, il
appartient à une seule science considérer les opposés; donc, puisque cette
science considère l'unité et l'identité, l’égal et le semblable, il est
nécessaire qu’elle étudie leurs opposés, à savoir le multiple, l'autre ou le
divers, le dissemblable et l’inégal et tout ce qui est réductible à ces
opposés ou encore à l’un et à la pluralité. Et, entre ces opposés, il y a une
seule contrariété. La contrariété, en effet, est une certaine différence,
c'est-à-dire celle qui existe entre les termes les plus éloignés d’un même
genre. Or la différence est une certaine altérité ou diversité, comme on le
dira dans le dixième livre. Donc la contrariété appartient à la considération
de cette science. |
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[82133] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 3 n. 5 Quare quoniam hic tradit modum, quo philosophus de
his debet determinare: et dicit, quod cum omnia praedicta deriventur ab uno,
et unum multipliciter dicatur, etiam omnia ista necesse est multipliciter
dici: scilicet idem et diversum et alia huiusmodi. Sed tamen quamvis
multipliciter dicantur omnia, tamen quae significantur per quodlibet horum
nominum est cognoscere unius scientiae, scilicet philosophiae. Non enim
sequitur, quod si aliquid dicitur multipliciter, quod propter hoc sit
alterius scientiae vel diversae. Diversa enim significata si neque dicuntur secundum
unum, idest secundum unam rationem, scilicet univoce, nec ratione diversa
referuntur ad unum, sicut est in analogicis: tunc sequitur, quod sit
alterius, idest diversae scientiae de his considerare, vel ad minus unius per
accidens. Sicut caeleste sidus, quod est canis, considerat astrologus,
naturalis autem canem marinum et terrestrem. Haec autem omnia referuntur ad
unum principium. Sicut enim quae significantur per hoc nomen unum, licet sint
diversa, reducuntur tamen in unum primum significatum; similiter est dicendum
de his nominibus, idem, diversum, contrarium, et huiusmodi. Et ideo circa
unumquodque istorum philosophus duo debet facere: videlicet primo dividere
quot modis dicitur unumquodque. Et haec divisio consequenter assignatur in unoquoque
praedicato idest in unoquoque istorum nominum de pluribus praedicatorum,
ad quod primum dicatur; sicut quid est primum significatum huius nominis idem
vel diversum et quomodo ad illud omnia alia referantur; aliquid quidem
inquantum habet illud, aliquid autem inquantum facit illud, vel secundum
alios huiusmodi modos. |
Où il dit : " En
conséquence ... ", il donne la méthode selon laquelle le philosophe doit
traiter de ces notions. Il dit que du fait que tous les opposés dont on vient
de parler découlent de l'unité, et que l’un se dit de multip1es manières,
ainsi ces opposés: le même et le divers et les autres, se disent nécessairement
de multiples façons. Mais bien que tous se disent de multiples manières, la
connaissance cependant de ce que signifie chacun de ces termes ne relève que
d’une seule science, la philosophie. Parce qu'une chose se dit de plusieurs
manières, il ne s'ensuit pas qu’elle appartienne à des sciences diverses. Si
les divers objets signifiés ne sont pas dits selon une raison identique
(univoquement) ou selon des raisons diverses mais par référence à quelque
chose d'un (analogiquement), alors il s'ensuit qu'ils peuvent relever d'une
autre science ou de sciences diverses ou, par accident, d'une seule science.
Ainsi l'astrologie considère la constellation céleste qui est le; chien, et
le physicien, le chien marin et terrestre. Mais les notions données plus haut
se référent toutes à un seul principe. Comme, en effet, les sujets signifiés
par le terme un, bien que divers, se réduisent tous à un premier signifié; il
faut en dire autant de tous ces noms, tels que: identique, divers, contraire,
etc. C'est pourquoi, au sujet de chacun de ces termes, le philosophe doit
faire une double opération. En premier lieu, il faut voir à distinguer les
modes (les sens) selon lesquels chacun de ces termes se dit. Et cette
division est conséquemment appliquée à chacun de ces termes prédiqués de
plusieurs sujets pour voir par rapport à quel sujet il se dit en premier. Par exemple, quel est le
premier signifié de ce mot: identique et divers et comment toutes les autres
significations se référent à ce premier signifié: par exemple, à l'un des
sujets en tant qu’il le possède, à un autre en tant qu'il en est la cause
efficiente, et ainsi de suite. |
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[82134] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 3 n. 6 Deinde cum dicit palam ergo inducit conclusionem ex omnibus
praecedentibus; scilicet quod huius scientiae est ratiocinari de his
communibus et de substantia: et hoc fuit unum quaesitum inter quaestiones in
tertio disputatas. |
Ensuite où il dit : " Il est
donc évident ... ", il apporte la conclusion de tout ce qui précède, à
savoir qu’il appartient à cette science de raisonner sur ces choses communes
et sur la substance. Et ceci fut l'une des questions discutées dans le
troisième livre. |
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Leçon 4, Texte d’Aristote
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Ajoutons que le philosophe doit
être capable de spéculer sur toutes choses. Si, en effet, ce n'est pas là
l'office du philosophe, qui est-ce qui examinera si Socrate est identique,
Socrate assis, si une seule chose a un seul contraire, ce qu’est le contraire,
en combien de sens il est pris ? Et de même pour les autres questions de ce
genre. Donc, puisque ces notions sont des propriétés essentielles de l'Un en
tant qu’un, et de l'Etre en tant qu’être, et non en tant que nombres, lignes
ou feu, il est clair que notre science devra les connaître dans leur essence
et clans leurs attributs. Et ceux qui font des attributs l'objet de leur
étude ont le tort, non pas de considérer des objets étrangers à la
Philosophie, mais d’oublier que la substance, dont ils n'ont pas une idée
exacte, est antérieure à ses attributs. De même, en effet, que le nombre en
tant que nombre est affecté de propriétés spéciales, telles que l'impair et
le pair, la commensurabilité et l'égalité, l'excès et le défaut, modes qui
appartiennent aux nombres en eux-mêmes et aux nombres dans leurs rapports
entre eux; de même encore que le solide:, l'immortel et le mû, le non-lourd
et ce qui a du poids ont aussi des attributs particuliers: ainsi L'Etre en
tant qu’être possède aussi certains attributs propres, et c’est relativement
à ces propriétés qu'il appartient au philosophe de rechercher le vrai. En
voici une preuve: les dialecticiens et les sophistes, qui revêtent le masque
du philosophe (car la Sophistique a seulement l'apparence de la Philosophie,
et c’est aussi le cas de la Dialectique) disputent de tout sans exception, et
ce qui est commun à tout, c'est l'Etre; or s'ils disputent de ces matières,
c’est évidemment parce qu'elles rentrent dans le domaine propre de la
Philosophie. Le genre de réalités où se meuvent la Sophiste et la Dialectique
est le même, en effet, que pour la Philosophie, mais celle-ci diffère de la
Dialectique par la nature de la faculté requise, et, de la Sophistique, par
la règle de vie qu'elle propose. La Dialectique se contente d’éprouver le
savoir, là où la Philosophie le produit positivement. Quant à la Sophistique,
elle, n'est qu'une Philosophie apparente et sans réalité. De plus, des deux séries de
contraires, l'une est privation de l'autre, et tous les contraires se ramènent
à l’Etre et au Non-être, à l’Un et au Multiple, par exemple, le repos relève
de l'Un, et le mouvement, de la multiplicité. Que les êtres et la substance
soient constitués à partir de contraires, presque tous les philosophes
s'accordent à le reconnaître; tous, du moins, prennent des contraires pour
principes. Pour les uns, c'est l'Impair et le Pair, pour d'autres, le Chaud
et le Froid, pour d'autres encore, la Limite et l'Illimité, pour d’autres
enfin, l'Amitié et la Haine. Mais tous les autres contraires étant évidemment
aussi réductibles à l'Un et au Multiple (nous avons suffisamment établi cette
réduction), les principes des autres philosophes viennent alors y tomber sans
exception, comme sous des genres. Il résulte donc clairement de ces considérations
aussi, qu'il appartient à une seule science de spéculer sur l'Etre en tant
qu'être. Tous les êtres sont, en effet, ou bien des contraires, ou bien des
composés de contraires et les principes des contraires sont l'Un et le
Multiple. Or ces dernières notions rentrent dans une même science, qu'elles
soient, ou, comme il est probablement plus vrai de le soutenir, qu'elles ne
soient pas dites selon un terme unique. Cependant, même si l'Un se prend en
de multiples acceptions, les autres acceptions se rapporteront cependant
toutes à un terme premier, il en est de même pour les contraires de: l'Un.
C'est ce qui arrive, même si l'Etre ou l'Un n'est pas un universel, et
identique dans tous les individus, ou s'il n’est pas séparé des individus,
ainsi que, probablement, en fait, il ne l'est pas, mais si l'unité signifie
seulement tantôt une simple relation à l'égard d’un terme unique, tantôt une
unité de consécution. Aussi n’est-ce pas au géomètre d'étudier ce qu'est le
contraire, ou le parfait, ou l'Etre, ou l'Un, ou le Même ou l'Autre, mais il
se bornera à en poser l'existence comme principe de raisonnement. -Ainsi
donc, qu'il appartienne à une science unique d'étudier l’être en tant
qu’être, et les attributs de l'Etre en tant qu'être, cela est évident; il est
évident aussi que cette même science théorétique étudiera non seulement les
substances, mais encore leurs attributs, tant ceux dont nous avons parlé que
des concepts tels que l'antérieur et le postérieur, le genre et l'espèce, le
tout et la partie, et les autres notions de cette sorte. |
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Lectio 4 |
Leçon 4, Commentaire de
saint Thomas [La philosophie première étudie tous les contraires]
(Traduction Abbé Dandenault
et du Père Gardeil op, v. 1960)
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IL PROUVE QUE LA PHILOSOPHIE
PREMIERE ETUDIE TOUS LES CONTRAIRES, PUISQU’ELLE CONSIDERE L'ETRE ET L'UN ET
LES CONTRAIRES, DONT L'ETUDE NE RELEVE D’AUCUNE SCIENCE PARTICULIERE. |
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[82135] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 1 Hic ostendit per rationes communes, quod de omnibus
praedictis philosophus debet considerare. Et primo ostendit propositum.
Secundo conclusionem inducit intentam, ibi, quod quidem igitur et cetera.
Circa primum duo facit. Primo ostendit propositum. Secundo ex dictis infert
quoddam corollarium, ibi, et propter hoc et cetera. Ostendit autem primum
tribus rationibus. Secunda ibi, signum autem et cetera. Tertia ibi, amplius
autem et cetera. Prima ratio, talis est. Omnes dubitationes, quae possunt
moveri, sunt in aliqua scientia solvendae: sed de praedictis communibus
moventur quaedam quaestiones, sicut de eodem et de diverso movetur illa
quaestio utrum sit idem Socrates, et Socrates sedens: et de contrariis
movetur ista quaestio, utrum unum sit contrarium uni, et quot modis dicitur:
ergo oportet, quod in aliqua scientia ista solvantur, quae consideret de
eodem et contrario et aliis praedictis. |
Le Philosophe montre maintenant,
par des raisons communes, que le philosophe doit considérer toutes les
notions mentionnées à la leçon précédente. En premier, il démontre son
affirmation. En second, il en tire la conclusion recherchée, où il dit:
"Ainsi donc, qu'il appartienne, etc." Il traite son premier point
en deux parties. En premier, il démontre son affirmation. En second, il tire
de là un certain corollaire, où il dit: " Aussi n'est-ce pas, etc."
Il démontre son affirmation par trois raisons. Il donne la première où il
dit : " Si en effet, ce n'est pas là ... "; il donne la
seconde quand il dit: "En voici une preuve ... "; il donne la
troisième quand il dit : "De plus, des deux séries de contraires,
etc." Voici la première raison. Toutes les difficultés qui peuvent être
soulevées, doivent recevoir une solution dans une science quelconque; mais à
propos des notions ci-haut mentionnées, on soulève certains problèmes. Ainsi,
à propos du même et du divers, on pose la question suivante: Socrate est-il
identique à Socrate assis? A propos des contraires on pose la question
suivante: une seule chose a-t-elle un seul contraire, et en combien de sens
le mot contraire peut-il être pris? Il faut donc que ces questions reçoivent
des réponses dans quelque science qui traite du même et du contraire et des
autres notions énumérées auparavant. |
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[82136]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 2 Et quod hoc pertineat ad philosophum et ad nullum
alium, sic probat. Eius
est considerare primas passiones entis, cuius est considerare ens secundum
quod est ens. Sed praedicta omnia sunt per se accidentia entis et unius secundum
quod huiusmodi. Sicut enim numerus, inquantum huiusmodi, habet proprias
passiones, ut superfluum, aequale, commensuratum et huiusmodi, quorum quaedam
insunt alicui numero absolute, ut par et impar, quaedam uni per comparationem
ad alterum, ut aequale: et etiam substantia habet proprias passiones ut
firmum, idest corpus, et alia huiusmodi. Similiter et ens inquantum ens,
habet quaedam propria, quae sunt communia praedicta. Ergo consideratio eorum
pertinet ad philosophum. Et ideo tradentes philosophiam non peccaverunt de
his tractando tamquam non philosophantes, idest tamquam ista non
pertineant ad considerationem philosophiae; sed quia de his tractantes de
substantia nihil audiunt, quasi substantiae omnino obliviscantur, cum tamen
ipsa sit primum inter illa, de quibus philosophus debet considerare. |
Que la réponse à apporter
appartienne au philosophe et à personne d'autre, voici comment il le prouve.
C'est à celui qui étudie l'être en tant qu'être qu'il appartient de
considérer les premières propriétés de l'être. Or, tous ces attributs ci-haut
mentionnés sont des accidents par soi de l'être et de l’un en tant que tels.
En effet, comme le nombre, en tant que tel, a ses propriétés, tels que
l'excès, l’égal, la commensurabilité, etc., dont quelques-unes appartiennent
à un nombre de façon absolue, comme le pair et l’impair, alors que d’autres
appartiennent à un nombre dans son rapport à un autre nombre, comme l'égal;
ainsi de même, la substance a ses propriétés, comme "le solide",
c’est-à-dire le corps, et les autres choses de cette sorte. De la même façon,
l’être en tant qu‘être a ses propriétés, qui sont ces choses communes dont
nous avons parlé. Donc, leur considération est la fonction du philosophe.
C’est pourquoi, les professeurs de philosophie n’ont pas commis d’erreurs en
traitant de ces choses communes, en ce qu'ils seraient sorti de leur domaine
propre pour traiter de questions étrangères à la philosophie; non, leur
erreur a été de traiter de ces attributs de l’être sans rien comprendre de la
substance, comme s'ils avaient complètement oublié la substance, alors
qu'elle est, parmi tout ce que l'on vient d’énumérer, le premier sujet qui
doit retenir l'attention du philosophe. |
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[82137] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 3 Deinde cum dicit signum autem hic ponit secundam
rationem ad idem ostendendum, quae est per signum, quae talis est. Dialectici
et sophistae induunt figuram eamdem philosopho, quasi similitudinem cum eo
habentes: sed dialectici et sophistae disputant de praedictis: ergo et philosophi
est ea considerare. Ad manifestationem autem primae ostendit quomodo
dialectica et sophistica cum philosophia habeant similitudinem, et in quo
differunt ab ea. |
Ensuite où il dit : "En VOICI
une preuve ... ", il donne la seconde raison pour démontrer la même
chose. Cette preuve qui est par un signe, la voici. Les dialecticiens et les
sophistes prennent le masque du Philosophe, comme s’ils possédaient certaines
ressemblances avec lui. Or les dialecticiens et les sophistes discutent de
toutes ces questions. Il appartient donc aussi au philosophe de les
considérer. Pour manifester sa majeure, il montre en quoi la dialectique et
la sophistique ressemblent à la philosophie et en quoi elles en diffèrent. |
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[82138]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 4 Conveniunt autem in hoc, quod dialectici est
considerare de omnibus. Hoc autem esse non posset, nisi consideraret omnia
secundum quod in aliquo uno conveniunt: quia unius scientiae unum subiectum
est, et unius artis una est materia, circa quam operatur. Cum igitur omnes
res non conveniant nisi in ente, manifestum est quod dialecticae materia est
ens, et ea quae sunt entis, de quibus etiam philosophus considerat. Similiter
etiam sophistica habet quamdam similitudinem philosophiae. Nam sophistica est
visa sive apparens sapientia, non existens. Quod autem habet
apparentiam alicuius rei, oportet quod aliquam similitudinem cum illa habeat.
Et ideo oportet quod eadem consideret philosophus, dialecticus et sophista. |
Elles[57] s'accordent avec elle en ceci que c’est le fait du dialecticien de
tout considérer; or cela ne serait pas possible si le dialecticien ne
considérait toutes choses en tant qu'elles ont quelque point commun, car une
seule science a un seul sujet, et un seul art, une seule matière sur laquelle
il opère; comme donc toutes choses n’ont en commun que l’être, il est
manifeste que la matière de la dialectique est l'être et ce qui s’y rapporte,
choses que le philosophe aussi considère. De même, la sophistique a aussi une
certaine ressemblance avec la philosophie: la sophistique, en effet, est une
sagesse spécieuse, c’est-à-dire apparente, non réelle; or, ce qui a les
apparences d’une autre chose, doit avoir quelque ressemblance avec elle.
Aussi faut·-il que le philosophe, le dialecticien et le sophiste considèrent
les mêmes choses. |
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[82139] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 5 Differunt autem abinvicem. Philosophus quidem a
dialectico secundum potestatem. |
Mais ils différent entre eux. Le
philosophe d'abord du dialecticien par pouvoir, car la considération du philosophe
est d’une plus grande puissance que celle du dialecticien. Le philosophe, en
effet, dans l’étude des données communes qu'on a dites procède
démonstrativement; aussi lui revient-il d’en avoir la science, et les
connaît-il avec certitude, car la connaissance certaine, ou science, est
l’effet de la démonstration. Le dialecticien, au contraire, procède à l'étude
de tout ce qu’on a dit à partir de probabilités; aussi n'atteint-il pas à la
science, mais à une certaine opinion. Et la raison en est que l’être est
double: l'être de raison et l'être de la nature. Or, on appelle à proprement
par le être de raison ces notions
que la raison découvre dans les choses en tant qu'elles sont considérées par
elle; ainsi les notions de genre, d'espèce etc., qui ne se trouvent pas dans
la nature, mais résultent de la considération de la raison, et c'est cet être
de raison qui est proprement le sujet de la logique. Mois ces notions
intelligibles sont coextensives aux êtres de la nature, du fait que ceux-ci
tombent tous sous la considération de la raison, et c’est pourquoi le sujet
de la logique s’étend à tout ce qui mérite le nom d’être de la nature. Aussi Aristote conclut que le sujet de la
logique est coextensif au sujet de la philosophie qui est l’être de la
nature. Le philosophe procède donc des principes de celui-ci à la preuve de
ce qui est à considérer relativement aux accidents communs de l’être ; le
dialecticien, au contraire, procède à la considération de ces accidents à
partir des notions de raison qui sont étrangères à la nature des choses : et
c’est pourquoi l’on dit que la dialectique se présente comme une tentative,
car tenter c’est proprement procéder à partir de principes étrangers. |
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[82140]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 6 A sophista vero differt philosophus prohaeresi,
idest electione vel voluptate, idest desiderio vitae. Ad aliud enim ordinat
vitam suam et actiones philosophus et sophista. Philosophus quidem ad sciendum veritatem; sophista
vero ad hoc quod videatur scire quamvis nesciat. |
Du sophiste, le philosophe diffère
par sa préférence, c’est-à-dire par
son choix ou son plaisir, c’est-à-dire par ce qui est le désir de sa vie. Le
philosophe et le sophiste, en effet, n’ordonnent pas leur vie et leurs
actions au même but: le philosophe, lui, à savoir la vérité; le sophiste, au
contraire, à paraître; à savoir, quoiqu’il ne le sache pas. |
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[82141] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 7 Licet autem dicatur, quod philosophia est scientia, non
autem dialectica et sophistica, non tamen per hoc removetur quin dialectica
et sophistica sint scientiae. Dialectica enim potest considerari secundum
quod est docens, et secundum quod est utens. Secundum quidem quod est docens,
habet considerationem de istis intentionibus, instituens modum, quo per eas
procedi possit ad conclusiones in singulis scientiis probabiliter
ostendendas; et hoc demonstrative facit, et secundum hoc est scientia. Utens
vero est secundum quod modo adinvento utitur ad concludendum aliquid
probabiliter in singulis scientiis; et sic recedit a modo scientiae. Et
similiter dicendum est de sophistica; quia prout est docens tradit per
necessarias et demonstrativas rationes modum arguendi apparenter. Secundum
vero quod est utens, deficit a processu verae argumentationis. |
Mais, bien qu’on dise que la
philosophie soit une science, et non la dialectique et la sophistique, cela
n’exclut pas que la dialectique et la sophistique soient des sciences. La
dialectique, en effet, peut-être considérée dans sa fonction doctrinale et
dans sa fonction exécutive. Dans sa fonction doctrinale, il lui revient de
considérer les notions de raison, en établissant la façon dont on peut
procéder par elles à la mise en lumière de conclusions probables dans chacune
des sciences, et elle le fait de manière démonstrative, et en cela elle est
une science. Elle est exécutive, par contre, en tant qu’elle a la fonction
annexe de conclure quelque chose de façon probable dans chacune des sciences;
et ainsi elle s’écarte du comportement d’une science. Et il faut en dire
autant de la sophistique, car, dans sa fonction doctrinale, elle enseigne à
l’aide de raisonnements nécessaires et démonstratifs la manière d’argumenter
de façon spécieuse, tandis que, dans sa fonction exécutive, elle manque aux
règles d’une vraie argumentation. |
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[82142]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 8 Sed in parte logicae quae dicitur demonstrativa,
solum doctrina pertinet ad logicam, usus vero ad philosophiam et ad alias
particulares scientias quae sunt de rebus naturae. Et hoc ideo, quia usus
demonstrativae consistit in utendo principiis rerum, de quibus fit
demonstratio, quae ad scientias reales pertinet, non utendo intentionibus
logicis. Et sic apparet, quod quaedam partes logicae habent ipsam scientiam
et doctrinam et usum, sicut dialectica tentativa et sophistica; quaedam autem
doctrinam et non usum, sicut demonstrativa. |
Au contraire, dans la parte de la
logique qui est appelée démonstrative,
seule la doctrine revient à la logique, la mise en œuvre, elle, est affaire
de la nature. Et la raison en est que la mise en œuvre démonstrative consiste
à mettre en œuvre les principes des choses sur lesquelles porte notre
démonstration, -et celle-ci revient aux sciences du réel,- non à mettre en œuvre
les notions logiques. Et il appelait ainsi que certaines parties de la
logique comprennent à la fois une part de science et de doctrine, et une part
de mise en œuvre, comme la dialectique en tant que tentative et la
sophistique, d'autres, au contraire, une part de doctrine mais aucune part de
mise, en œuvre, comme la logique de la démonstration. |
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[82143] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 9 Amplius contrariorum hic ponit tertiam rationem, quae
talis est. Quaecumque reducuntur in unum et ens, debent considerari a
philosopho, cuius est considerare unum et ens: sed omnia contraria reducuntur
ad unum et ens: ergo omnia contraria sunt de consideratione philosophi, cuius
est considerare unum et ens. |
(L’Abbé Dandenault
passe ensuite directement à la troisième preuve (voir ci-dessous). |
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[82144] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 10 Quod autem omnia contraria reducantur ad unum et
ens, ostendit quidem primo quantum ad ens hoc modo. Inter duo contraria, quae
a philosophis principia ponuntur, ut in primo habitum est, semper unum quidem
est alteri correlativum, et ei coordinatum est, ut privatio. Quod ex hoc
patet: quia semper alterum contrariorum est imperfectum respectu alterius, et
sic quamdam perfectionis privationem alterius importat. Privatio autem est
quaedam negatio, ut dictum est supra; et sic est non ens. Et sic patet quod
omnia contraria reducuntur in ens et non ens. |
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[82145]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 11 Similiter etiam ostendit quod reducuntur in unum et
multitudinem, per quoddam exemplum. Status enim sive quies reducitur in
unitatem. Illud enim quiescere dicitur, quod uno modo se habet nunc et prius,
ut in sexto physicorum traditur. Motus autem ad multitudinem pertinet; quia
quod movetur, diversimode se habet nunc et prius; quod multitudinem importat. |
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[82146] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 12 Deinde ibi entia vero ostendit alio modo, quod contraria
reducuntur ad ens: quia principia et principiata sunt unius considerationis.
Principia autem entium, inquantum huiusmodi, confitentur philosophi esse
contraria. Omnes enim dicunt entia et substantias entium ex contrariis
componi, ut in primo physicorum dictum est, et primo huius. Et quamvis in hoc
conveniant quod entium principia sint contraria, differunt tamen quantum ad
contraria quae ponunt. Quidam enim ponunt par et impar, sicut Pythagorici. Et
alii calorem et frigus, sicut Parmenides. Quidam finem sive terminum et
infinitum, idest finitum et infinitum, sicut idem Pythagoras. Nam pari et
impari, finitum et infinitum attribuebant, ut in primo habitum est. Alii
concordiam et discordiam, sicut Empedocles. Patet ergo quod contraria
reducuntur in considerationem entis. |
Ensuite où il dit : "
Que les êtres ... ", il montre d'une autre façon que les contraires se
réduisent à l'être; parce que les principes et ce qui en découle (les
principiés) appartiennent à la même étude. Or les philosophes ont professé
que les principes des êtres, en tant que tels, sont contraires. Tous en effet
disent que les êtres et les substances des êtres sont composés des
contraires, comme on l'a dit clans le premier livre des Physiques et dans le premier livre de la métaphysique. Et bien qu'ils convenaient tous en ceci
que les principes des êtres sont contraires, ils différaient quant aux
contraires qu'ils posaient. Certains ont posé le pair et l'impair, comme les
Pythagoriciens; d'autres, le chaud et le froid, comme Parménide; d'autres, le
fini et l'infini, comme le même Pythagore: les pythagoriciens attribuaient le
fini et l'infini au pair et l’impair, comme on l'a vu dans le premier livre.
D'autres posaient la concorde et la discorde comme Empédocle. Il est donc
évident que l’étude des contraires se rattache à l'étude de l'être. |
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[82147]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 13 Deinde ulterius ibi omnia vero dicit, quod sicut
praedicta contraria reducuntur ad ens, ita habent reduci ad unum et
multitudinem. Quod apparet. Nam imparitas aliquid unitatis habet propter
indivisionem: paritas autem ad naturam multitudinis pertinet propter suam
divisionem. Sic autem finis sive terminus ad unitatem pertinet, quae est
terminus omnis resolutionis: infinitum autem pertinet ad multitudinem, quae
in infinitum augetur. Concordia etiam unitatis est manifeste. Discordia vero
multitudinis. Calor autem ad unitatem pertinet, inquantum habet unire
homogenea. Frigus autem ad multitudinem, inquantum habet ea separare. Nec
solum ista contraria reducuntur sic in unum et multitudinem, sed etiam alia.
Sed ista reductio sive introductio ad unum et multitudinem accipiatur
sive sumatur, idest supponatur nunc a nobis, quia longum esset per
singula contraria hoc discutere. |
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[82148] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 14 Deinde ostendit consequenter quod omnia contraria
reducuntur ad unum et ens. Constat enim quod omnia tam principia quam quae
sunt de aliis, idest principiata, inducunt in unum et ens tamquam in
genera; non quod sint vere genera; sed ratione suae communitatis quamdam
similitudinem generum habent. Si igitur contraria omnia sunt principia vel ex
principiis, oportet quod ad unum et ens reducantur. Sic igitur patet, quod dupliciter ostendit contraria
reduci ad ens. Primo per naturam privationis. Secundo per hoc quod contraria
sunt principia. Quod vero reducantur ad unum, ostendit per exemplum et per
quamdam reductionem. Finaliter autem ostendit quod reducantur ad unum et ens
inquantum sunt genera. |
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[82149]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 15 Palam igitur hic ostendit conversim, scilicet quod
ista scientia considerat ens, quia considerat praedicta, tali ratione. Omnia
entia reducuntur ad contraria; quia vel sunt contraria, vel sunt ex
contrariis: contraria vero reducuntur ad unum et multitudinem, quia unum et
multitudo sunt principia contrariorum: unum autem et multitudo sunt unius
scientiae, scilicet philosophiae: ergo et eius est considerare ens secundum
quod est ens. Sciendum est tamen,
quod praedicta omnia in unius scientiae considerationem cadunt, sive dicantur
secundum unum, idest univoce, sive non, sicut fortasse verum est. Sed
tamen quamvis unum dicatur multipliciter, omnia tamen alia, idest omnes
significationes, reducuntur ad unam primam significationem. Et similiter est
etiam de contrariis, quae dicuntur multipliciter, sed omnes significationes
ad unam primam reducuntur. Et propter hoc, si etiam unum et ens non est unum
universale quasi genus existens, sicut supra ponebatur, sive dicamus quod
universale sit unum in omnibus secundum opinionem nostram, sive quod sit
aliquid separatum a rebus secundum opinionem Platonis, sicut fortassis non
est verum: tamen dicuntur secundum prius et posterius: sicut et aliae
significationes referuntur ad unum primum, et aliae se habent consequenter
respectu illius primi. Utitur tamen adverbio dubitandi, quasi nunc supponens
quae inferius probabuntur. |
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[82150] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 16 Sciendum tamen est quod hoc, quod dixit, omnia entia
contraria esse vel ex contrariis, non posuit secundum suam opinionem, sed
accepit quasi opinionem philosophorum antiquorum: entia enim immobilia nec
sunt contraria, nec ex contrariis. Unde nec Plato circa sensibiles
substantias immobiles posuit contrarietatem. Fecit enim unitatem ex parte
formae, contrarietatem ex parte materiae. Antiqui vero philosophi solummodo
substantias sensibiles posuerunt, in quibus necesse est contrarietatem esse
secundum quod mobiles sunt. |
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[82151]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 17 Deinde cum dicit et propter inducit quoddam
corollarium ex praedictis; dicens, quod geometriae non est speculari de praedictis,
quae sunt accidentia entis inquantum est ens, scilicet quid est contrarium,
aut quid est perfectum, et huiusmodi. Sed si consideret, hoc erit ex
conditione, idest ex suppositione, quasi supponens ab aliquo priori
philosopho, a quo sumit quantum est necessarium ad suam materiam. Et hoc quod
dicitur de geometria, similiter est intelligendum in qualibet alia
particulari scientia. |
Ensuite où il dit : "Ainsi
donc ... ", il tire un certain corollaire de la doctrine précédente en
disant qu'il n'appartient pas à la géométrie de spéculer sur ces chose
communes, qui sont des accidents de l’être en tant qu’être, à savoir sur ce
qu'est la contrariété, ce qu'est la perfection, et les choses de cette sorte.
Mais si le géomètre les considère, ce sera par hypothèse, les supposant
manifestées antérieurement par le philosophe à qui il emprunte ces notions en
ajutant qu'il en a besoin pour sa propre matière. Et ce qu’il dit du
géomètre, on peut le comprendre également pour n’importe quelle science
particulière. |
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[82152] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 4 n. 18 Deinde cum dicit quod quidem colligit quae sunt
supra ostensa; dicens, manifestum esse, quod ad unam scientiam pertinet
considerare ens secundum quod est ens, et ea quae per se illi insunt. Et per
hoc patet, quod illa scientia non solum est considerativa substantiarum, sed
etiam accidentium, cum de utrisque ens praedicetur. Et est considerativa
eorum quae dicta sunt, scilicet eiusdem et diversi, similis et dissimilis,
aequalis et inaequalis, negationis et privationis, et contrariorum; quae
supra diximus esse per se entis accidentia. Et non solum est considerativa
istorum, de quibus ostensum est singillatim propriis rationibus, quae cadunt
in consideratione huius scientiae; sed etiam considerat de priori et
posteriori, genere et specie, toto et parte, et aliis huiusmodi, pari
ratione, quia haec etiam sunt accidentia entis inquantum est ens. |
Ensuite où il dit : " Il est
évident ... ", il résume ce qu’il a démontré plus haut en disant qu'il
ost manifeste qu’il appartient à une seule science de considérer l’être en
tant qu’être et ce qui se trouve par soi dans l'être. Et par là il est
évident que cette science ne considère pas uniquement les substances, mais
aussi les accidents, puisque l'être se dit des deux. Et elle étudie aussi le
même et le divers, le semblable et le dissemblable, l'égal et l'inégal, la
négation et la privation, et les contraires : ce que nous avons dit être
des accidents par soi de l'être. Et elle ne considère pos seulement ces attributs,
dont nous avons fait la preuve pour chacun séparément et par des raisons
propres qu'ils appartiennent à notre science, mais aussi, elle considère
l'antérieur et le postérieur, le genre et l'espèce, le tout et la partie, et
toutes les notions de cette sorte. Et cela pour la même raison: ils sont des
accidents de l'être en tant qu’être. |
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Leçon 5, Texte d’Aristote
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ETUDE DES AXIOME ET
DU PRINCIPE DE CONTRADICTION |
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Il nous faut dire maintenant s'il appartient
à une science unique ou à des sciences différentes d'étudier, en même temps
que la substance, les vérités qui, en mathématiques, sont appelées axiomes.
Il est manifeste que leur examen est l'objet d lune seule et même science, et
que cette science est celle du philosophe. En effet, les axiomes embrassent
l'universalité d des êtres et non pastel genre particulier, à l'exclusion des
autres. Et si tous les hommes se servent des axiomes, c’est parce que les
axiomes appartiennent à l'Etre en tant qu'être, et que chaque genre est être;
ils ne s’en servent toutefois que dans la mesure qui convient, c'est-à-dire
dans la mesure où s'étend le genre sur lequel portent leurs démonstrations.
Par conséquent, puisqu'il est évident que les axiomes s’appliquent à tous les
êtres en tant qu'êtres (car l’être est ce qui est commun à toutes choses),
c'est de la connaissance de l’être en tant qu’être que relève également
l'étude de ces vérités. C'est précisément pourquoi aucun de ceux qui
s'enferment dans l'investigation d'une science particulière ne s'est donné
pour tâche de dire quoi que ce soit sur la vérité ou la fausseté de ces
axiomes, ni le géomètre, ni l’arithmétique. Il n'y a eu, pour le tenter, que
certains physiciens, dont l’attitude ne doit d’ailleurs pas surprendre,
puisqu'ils croyaient être les seuls à examiner l'ensemble de la Nature et
l'Etre en général. Mais, du moment qu'il y a quelqu'un qui est encore
au-dessus du physicien (car la Nature est seulement un genre déterminé de
l'Etre), c'est à lui, lui qui étudie l'universel et la substance première,
qu'appartiendra aussi l'examen de ces vérités. La Physique est bien une sorte
de Philosophie, mais elle n’est pas la philosophie première. Quant aux
tentatives de certains philosophes qui, dans leurs discussions sur la vérité,
ont prétendu déterminer à quelles conditions on doit accepter des
propositions comme vraies, elles ne sont dues qu'à leur grossière· ignorance
des Analytiques: il faut, en effet, connaître les Analytiques avant d'aborder
aucune science, et ne pas attendre qu'on vous l'enseigne pour se poser de
pareilles questions. Qu’ainsi il appartienne au
philosophe, c'est-à-dire à celui qui étudie la nature de toute substance,
d'examiner aussi les principes du raisonnement syllogistique, cela est évident.
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Lectio 5 |
Leçon 5, Commentaire de
saint Thomas [Les premiers príncipes de la démonstration]
(Traduction Abbé
Dandenault)
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DANS CETTE LECON,
ARISTOTE RESOUT LE PROBLEME POSE AU TROISIEME LIVRE, CONCERNANT L'ETUDE DES
PREMIERS PRINCIPES DE LA DEMONSTRATION. |
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[82153] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 5 n. 1 Hic solvit aliam quaestionem in tertio motam;
scilicet utrum ad istam scientiam pertineat considerare prima principia
demonstrationis. Et dividitur in duo.
Primo ostendit, quod eius est considerare universaliter de omnibus his
principiis. Secundo specialiter de primo eorum ibi, congruit autem et cetera.
Circa primum tria facit. Primo movet quaestionem, quae est, utrum unius
scientiae sit considerare de substantia et de principiis quae in scientiis
mathematicis vocantur dignitates, aut est alterius et alterius scientiae
considerare. Appropriat autem ista principia magis mathematicis scientiis,
quia certiores demonstrationes habent, et manifestius istis principiis per se
notis utuntur, omnes suas demonstrationes ad haec principia resolventes. |
Ici il résout une autre question
posée dans le troisième livre : appartient-il à cette science de considérer
les premiers principes de la démonstration ? Il divise cette question en
deux parties. Il démontre cette appartenance pour tous les principes en
général: en second, pour le premier de ces principes en particulier, où il
dit : "Mais l’homme qui etc. " (lec. VI). Il traite sa première
partie en trois points. Il pose tout d'abord la question s’il appartient à
une science unique de considérer la substance et les principes qu’on appelle
dans les sciences mathématiques les "dignités", "axiomes"
ou si cette étude relève d'autres sciences. Il approprie davantage ces
principes aux sciences mathématiques parce qu'elles ont des démonstrations
plus certaines et se servent de façon plus manifeste de ces principes connus
par eux-mêmes, résolvant toutes leurs démonstrations dans ces principes. |
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[82154]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 5 n. 2 Palam autem secundo solvit: quae quidem solutio est,
quia una scientia intendit de utrisque praedictis: et haec est philosophia,
quae prae manibus habetur. |
Où il dit: " Il est manifeste
... ", il répond en second à la question. La solution est qu'une seule
science traite des deux questions posées au numéro précédent, et c'est la
philosophie que nous avons entre les mains. |
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[82155] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 5 n. 3 Omnibus enim tertio probat solutionem propositam: et
circa hoc duo facit. Primo probat propositum. Secundo conclusionem
principalem inducit, ibi, quoniam igitur et cetera. Probat autem solutionem
propositam dupliciter. Primo per rationem. Secundo per signum, ibi, unde
nullus et cetera. Ratio talis est. Quaecumque insunt omnibus entibus, et non
solum alicui generi entium separatim ab aliis, haec pertinent ad
considerationem philosophi: sed praedicta principia sunt huiusmodi: ergo
pertinent ad considerationem philosophi. Minorem sic probat. Illa, quibus
utuntur omnes scientiae, sunt entis inquantum huiusmodi: sed prima principia
sunt huiusmodi: ergo pertinent ad ens inquantum est ens. |
Où il dit: "En effet, les
axiomes ... ", il prouve, en troisième, la solution proposée. Ce qu'il
fait en deux temps. Il prouve tout d'abord son propos puis, il en tire la
conclusion principale, où il dit : " Qu'ainsi il appartienne etc.
". Il prouve la solution proposée de deux manières: par une prouve tirée
de la raison de ces principes et par un signe. La preuve du signe commence où
il dit: " C’est précisément pourquoi etc. " Voici la raison. Ce qui
existe dans tout être et non seulement dans un genre d'être séparé des autres
appartient à la considération du philosophe; or les principes cités plus haut
appartiennent précisément à tout être; ils relèvent donc de l'étude du
philosophe. Il prouve la mineure de cette façon. Les notions ou principes
dont se servent toutes les sciences appartiennent à l’être en tant qu'être;
or, les premiers principes sont de cette sorte ; donc, ils appartiennent
à l'être en tant qu'être. |
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[82156]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 5 n. 4 Rationem autem, quare omnes scientiae eis utuntur, sic
assignat; quia unumquodque genus subiectum alicuius scientiae recipit
praedicationem entis. Utuntur autem principiis praedictis scientiae
particulares non secundum suam communitatem, prout se extendunt ad omnia
entia, sed quantum sufficit eis: et hoc secundum continentiam generis, quod
in scientia subiicitur, de quo ipsa scientia demonstrationes affert. Sicut
ipsa philosophia naturalis utitur eis secundum quod se extendunt ad entia
mobilia, et non ulterius. |
La raison pour laquelle toutes les
sciences se servent de ces principes, il l'assigne comme suit : n'importe
quel genre qui est sujet d'une certaine science reçoit la prédication de
l'être. Or les sciences particulières se servent de ces principes non pas
selon leur caractère commun, selon leur communauté ou leur universalité, en
tant qu'ils s’étendent à tout être, mais en autant qu'elles en ont besoin,
c’est-à-dire à l'intérieur du genre d’être soumis à ces sciences, genre
d'être qui est le sujet de leurs démonstrations. Comme la philosophie naturelle
se sert de ces principes communs en autant qu’il se rapportent d’être mobile,
et pas plus. |
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[82157] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 5 n. 5 Deinde cum dicit unde nullus probat quod dixerat,
per signum. Et primo inducit probationem. Secundo excludit quorumdam errorem,
ibi, sed quoniam est adhuc. Dicit ergo primo, quod nullus intendens primo
tradere scientiam alicuius particularis entis, conatus est aliquid dicere de
primis principiis utrum sint vera aut non: nec geometra, aut arithmeticus,
qui tamen istis principiis plurimum utuntur, ut supra dictum est. Unde patet quod consideratio dictorum principiorum
ad hanc scientiam pertinet. |
Ensuite, où il dit : " C’est
précisément... ", il prouve ce qu’il avait dit par un signe. Il
introduit sa preuve, puis exclut une certaine erreur, où il dit : " Il
n’y a en etc. ". Il dit donc, en premier, qu'aucun de ceux qui veulent
communiquer la science d’un être particulier n'est obligé de dire si les
premiers principes sont vrais ou faux: ni le géomètre ni l'arithméticien qui,
pourtant, se servent fréquemment de ces premiers principes, comme on l'a
souligné plus haut. Il appert donc que la considération de ces principes
relève de notre science. |
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[82158]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 5 n. 6 Deinde cum dicit nisi physicorum excludit errorem
quorumdam: et circa hoc duo facit. Primo excludit errorem eorum, qui de
praedictis se intromittebant, cum ad eos non pertineret. Secundo eorum, qui
de eis alio modo volebant tractare quam de eis sit tractandum, ibi, quicumque
autem utuntur et cetera. Dicit ergo primo, quod quamvis nulla scientiarum
particularium de praedictis principiis se intromittere debeat, quidam tamen
naturalium de his se intromiserunt; et hoc non sine ratione. Antiqui enim non
opinabantur aliquam substantiam esse praeter substantiam corpoream mobilem,
de qua physicus tractat. Et ideo creditum est, quod soli determinent de tota
natura, et per consequens de ente; et ita etiam de primis principiis quae
sunt simul consideranda cum ente. Hoc autem falsum est; quia adhuc est
quaedam scientia superior naturali: ipsa enim natura, idest res naturalis
habens in se principium motus, in se ipsa est unum aliquod genus entis
universalis. Non enim omne ens est huiusmodi: cum probatum sit in octavo physicorum,
esse aliquod ens immobile. Hoc autem ens immobile superius est et nobilius
ente mobili, de quo considerat naturalis. Et quia ad illam scientiam pertinet
consideratio entis communis, ad quam pertinet consideratio entis primi, ideo
ad aliam scientiam quam ad naturalem pertinet consideratio entis communis; et
eius etiam erit considerare huiusmodi principia communia. Physica enim est
quaedam pars philosophiae: sed non prima, quae considerat ens commune, et ea
quae sunt entis inquantum huiusmodi. |
Ensuite où il dit: " Il n’y a
eu ... ", il exclut l'erreur d'un certain nombre et cela de deux
manières. Il rejette tout d'abord l'erreur de ceux qui se sont introduits
dans l'étude de ces principes, alors que cette étude n’appartenait pas à leur
domaine. Il rejette ensuite l’erreur de ceux qui ont voulu traiter de ces
principes, mais pas comme il faut, où il dit: "Quant aux tentatives etc.
" Il dit donc en premier que, bien qu'aucune des sciences particulières
ne se devrait mêler de parler de ces principes, un certain nombre de
physiciens en ont parlé. Ils avaient leurs raisons. Les anciens ne croyaient
pas qu'il existait une substance en dehors de la substance corporelle mobile
que la philosophie de la nature étudie. Et alors ils ont cru qu'ils étaient
les seuls à traiter de toute la nature et par conséquent, de l'être, et donc
aussi des premiers principes qui doivent être considérés en même temps que
l’être. Ce qui cependant est faux: il y a une science supérieure à celle de
la nature, Car la nature, c'est-à-dire la chose naturelle qui a en elle-même
le principe de son mouvement, est en elle-même un genre de l’être universel.
Tout être en effet n’est pas naturel, puisqu'il a été prouvé au huitième livre des Physiques qu’il existe un
être immobile. Cet être immobile est supérieur et plus noble que l’être
mobile dont traite le physicien. C’est pourquoi, parce qu’il appartient à la
science qui considère cet être premier de considérer l'être en général, il
appartient à une autre que la science de la nature de considérer l’être en
général. Et à cette science, il appartiendra aussi d’étudier les principes
communs. La philosophie de la na turc est une certaine partie de la
philosophie, mais non la première: celle qui considère l’être commun et ce
qui appartient à l'être en tant que tel. |
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[82159] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 5 n. 7 Deinde cum dicit quicumque vero excludit alium
errorem circa modum tractandi huiusmodi principia. Quidam enim tractabant de
istis principiis volentes ea demonstrare: et quaecumque isti dixerunt de
veritate praedictorum principiorum, quomodo oporteat ea recipere per vim
demonstrationis, vel quomodo oporteat contingere veritatem in omnibus istis
ita se habere, hoc fecerunt propter ignorantiam, vel propter imperitiam analyticorum,
idest illius partis logicae, in qua ars demonstrandi traditur: quia oportet scientes
de his pervenire, idest omnis scientia per demonstrationem acquisita ex
his principiis causatur. Sed non oportet audientes, idest discipulos
instruendos in aliqua scientia, quaerere de his sicut de aliquibus
demonstrandis. Vel secundum aliam literam oportet de his pervenire
scientes, idest oportet, quod qui acquirunt scientiam per demonstrationem
perveniant ad cognoscendum huiusmodi principia communia, et non quod quaerant
ea sibi demonstrari. |
Ensuite où il dit: " Quant
aux tentatives ... ", il rejette l’autre erreur qui porte sur la manière
de traiter de ces principes. Certains ont traité de ces principes en voulant
les démontrer: et tout qu’ils ont dit sur la vérité de ces principes: comment
il fallait les accepter par la force de la démonstration ou comment il
fallait déterminer la vérité de ces principes selon untel mode, ils l’ont dit
par ignorance, ou du moins par ignorance des analytiques, c'est-à-dire de
cette partie de la logique où l'on traite de l'art de démontrer: la raison en
est que toute science acquise par démonstration doit partir de ces principes.
Mais il ne faut pas que les disciples qui doivent être instruits dans une
science s'enquièrent de ces principes comme de quelque chose à démontrer. Une autre traduction du texte
d’Aristote: il faut que ceux qui acquièrent la science par démonstration
parviennent à connaître les principes communs de cette sorte, mais non pas
qu’ils exigent que ces principes leur soient démontrés. |
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[82160] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 5 n. 8 Deinde cum dicit quoniam igitur concludit
conclusionem principaliter intentam: scilicet quod philosophi erit
considerare de omni substantia inquantum huiusmodi, et de primis
syllogismorum principiis. Ad huius autem evidentiam sciendum, quod
propositiones per se notae sunt, quae statim notis terminis cognoscuntur, ut
dicitur primo posteriorum. Hoc autem contingit in illis propositionibus, in
quibus praedicatum ponitur in definitione subiecti, vel praedicatum est idem
subiecto. Sed contingit aliquam propositionem quantum in se est esse per se
notam, non tamen esse per se notam omnibus, qui ignorant definitionem
praedicati et subiecti. Unde Boetius dicit in libro de hebdomadibus, quod
quaedam sunt per se nota sapientibus quae non sunt per se nota omnibus. Illa
autem sunt per se nota omnibus, quorum termini in conceptionem omnium cadunt.
Huiusmodi autem sunt communia, eo quod nostra cognitio a communibus ad
propria pervenit, ut dicitur in primo physicorum. Et ideo istae propositiones
sunt prima demonstrationum principia, quae componuntur ex terminis
communibus, sicut totum et pars, ut, omne totum est maius sua parte; et sicut
aequale et inaequale, ut, quae uni et eidem sunt aequalia, sibi sunt
aequalia. Et eadem ratio est de similibus. Et quia huiusmodi communes termini
pertinent ad considerationem philosophi, ideo haec principia de
consideratione philosophi sunt. Determinat autem ea philosophus non
demonstrando, sed rationes terminorum tradendo, ut quid totum et quid pars et
sic de aliis. Hoc autem cognito, veritas praedictorum principiorum manifesta
relinquitur. |
Ensuite où il dit: "
Qu’ainsi... ", il apporte la conclusion qu’il voulait surtout apporter.
Il appartiendra au philosophe rie considérer toutes les substances en tant
que telles et les premiers principes des syllogismes. Pour avoir l'évidence
de ceci il faut savoir que ces propositions sont connues par elles-mêmes qui
sont connues immédiatement en connaissant les termes, comme on le dit dans le
premier livre des Seconds Analytiques.
Ce qui arrive dans les propositions où le prédicat est posé dans la
définition du sujet, ou lorsque le prédicat est identique au sujet. --Mais il
arrive qu’une proposition est en elle-même connue par soi, sans cependant
être évidente pour tous, ceux qui ignorent la définition du prédicat et du
sujet. Voilà pourquoi Boèce dit, dans son livre
des semaines", que certaines propositions sont évidentes par soi aux
savants qui ne le sont pas pour tous. Celles-là sont évidentes pour tous,
dont les termes appartiennent à la conception de tout le monde, Les termes de
cette sorte sont les termes communs, du fait que notre connaissance procède
des choses communes aux propres, comme il est dit au premier livre des Physiques. C'est pourquoi
ces propositions sont les premiers principes des démonstrations, qui sont
composées des termes communs, comme tout et partie: le tout est plus grand
que sa partie; ou comme égal et inégal: les choses égales à une même
troisième sont égales entre elles. La raison est la même pour toutes les
propositions semblables. Et parce que les termes communs de cette sorte
appartiennent à l’étude du philosophe, les principes composés de ces termes
relèvent aussi de lui. De plus, le philosophe détermine ces principes, non en
les démontrant, mais en apportent les définitions des termes: ce qu’est le
tout et ce qu'est la partie, etc. Ces définitions connues, il n'a plus rien à
faire pour manifester la vérité de ces principes; il les abandonne à leur
propre évidence. |
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Leçon 6, Texte d’Aristote
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Mais l'homme qui a la connaissance
la plus parfaite en quelque genre que ce soit, doit être aussi celui qui est le
plus à même d’énoncer les principes les plus fermes de l’objet en question.
Par conséquent, celui qui connaît les êtres en tant qu‘êtres doit être
capable d'établir les principes les plus fermes de tous les êtres. Or
celui-là, c'est le philosophe; et le principe le plus ferme de tous se
définit comme étant celui au sujet duquel il est impossible de se tromper: il
est, en effet, nécessaire qu’un tel principe soit à la fois le mieux connu de
tous les principes (car l'erreur porte toujours sur ce qu'on ne connaît pas)
,et inconditionné, car un principe dont la possession est nécessaire pour
comprendre tout être quel qu’il soit, ne dépend pas d'un autre principe, et
ce qu'il faut nécessairement connaître pour connaître tout être quel qu'il
soit, il faut aussi le posséder nécessairement déjà avant toute connaissance.
Evidemment, alors, un tel principe est le plus ferme de tous. Mais quel est-il? Nous allons
maintenant l'énoncer. C'est le suivant: Il est impossible que le même
attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps, au même sujet et
sous le même rapport, sans préjudice de toutes les autres déterminations qui
peuvent être ajoutées, pour parer aux difficultés logiques. Voilà donc le
plus ferme de tous les principes, car il répond à la définition donnée plus
haut. Il n'est pas possible, en effet, de concevoir jamais que la même chose
est et n’est pas, comme certains croient qu'Héraclite le dit: Car tout ce
qu'on dit, on n’est pas obligé de le penser. Et s’il n'est pas possible qu'en
même temps des contraires appartiennent au même sujet (et il nous faut
ajouter, dans cette prémisse également, les déterminations habituelles), et
si une opinion, qui est la contradiction d'une autre opinion, est son
contraire, il est évidemment impossible, pour le même esprit, de concevoir,
en même temps, que la même chose est et n’est pas, car on aurait des opinions
contraires simultanées, si on se trompait sur ce point. C’est la raison pour
laquelle toute démonstration se ramène à ce principe comme à une ultime
vérité, car il est, par nature, un point de départ, mi0me pour tous les
autres axiomes. Démonstration indirecte du
principe de contradiction. Il y des philosophes qui, comme
nous l'avons dit, prétendent, d'une part, que la même chose peut, à la fois,
être et n'être pas, et, d'autre part, que la pensée peut le concevoir. Ce
langage est aussi celui d'un grand nombre de physiciens. Quant à nous, nous
venons de reconnaître qu'il est impossible, pour une chose, d'être et de
n’être pas en même temps, et c'est en nous appuyant sur cette impossibilité
que nous avons montré que ce principe est le plus ferme de tous. Quelques
philosophes réclament certes une démonstration même pour ce principe, mais
c'est par une grossière ignorance: c’est de l'ignorance, en effet, que de ne
pas distinguer ce qui a besoin de démonstration et ce qui n’en a pas besoin.
Or il est absolument impossible de tout démontrer: on irait à l’infini de
telle sorte que, même ainsi, il n'y aurait pas de démonstration. Et s'il y a
des vérités dont il ne faut pas chercher de démonstration, qu’on nous dise
pour quel principe il le faut moins que pour celui-là? Il est cependant possible
d’établir par réfutation l'impossibilité que la même chose soit et ne soit
pas, pourvu que l’adversaire dise seulement quelque chose. S'il ne dit rien,
il est ridicule de chercher à discuter avec quelqu'un qui ne peut parler de
rien (en tant qu’il ne le peut) : un tel homme, en tant que tel, est dès
lors semblable à un végétal. Mais établir par voie de réfutation, je dis que
c’est là tout autre chose que démontrer: une démonstration proprement dite
aurait toute l’apparence d'une pétition de principe, tandis que si c'est un
autre qui était responsable d'une telle pétition de principe, nous serions en
présence d'une réfutation, et non d'une démonstration. |
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Lectio 6 |
Leçon 6, Commentaire de
saint Thomas [Le principe de contradiction]
(Traduction Abbé Dandenault
et Père Gardeil op, v. 1960)
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ARISTOTE MONTRE QU'IL
FAUT QUE LE PHILOSOPHE DISCUTE DU PREMIER PRINCIPE DE LA DEMONSTRATION. IL
MANIFESTE QUEL EST LE CARACTERE DE CE PRINCIPE. IL EXPOSE AUSSI COMMENT LES
PREMIERS PHILOSOPHES SE SONT TROMPES SUR LE PRINCIPE EN QUESTION. |
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[82161] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 1 Hic ostendit principaliter, quod ad primum
philosophum pertinet considerare de primo demonstrationis principio: et circa
hoc duo facit. Primo ostendit, quod eius est de ipso considerare. Secundo de
ipso tractare incipit, ibi, principium vero et cetera. Circa primum tria
facit. Primo ostendit, quod huius scientiae est considerare de primo
demonstrationis principio. Secundo ostendit quid sit illud, ibi, et
firmissimum et cetera. Tertio excludit quosdam errores circa idem principium,
ibi, sunt autem quidam et cetera. Utitur autem ad primum tali ratione. In
unoquoque genere ille est maxime cognoscitivus, qui certissima cognoscit
principia; quia certitudo cognitionis ex certitudine principiorum dependet.
Sed primus philosophus est maxime cognoscitivus et certissimus in sua
cognitione: haec enim erat una de conditionibus sapientis, ut in prooemio
huius libri patuit, scilicet quod esset certissimus cognitor causarum; ergo
philosophus debet considerare certissima et firmissima principia circa entia,
de quibus ipse considerat sicut de genere sibi proprie subiecto. |
Le Philosophe s’attache maintenant
à démontrer tout particulièrement qu'il appartient 2l.l " premier
philosophe " de considérer le premier principe de la démonstration. Il
traite de cette question en deux points. Il montre, en premier, qu'il lui
appartient de l'étudier; puis, il commence à en traiter, où il dit : "
Le point de départ etc. "(lec. VI). Il divise la question de la
juridiction en trois parties. Il montre d'abord qu’il appartient à notre
science de considérer le premier principe de démonstration; en deuxième, il
montre quel est ce premier principe, où il dit: " ... et le principe le
plus ferme etc. "; en troisième, il rejette certaines erreurs qui
portent sur ce principe, où il dit : "Il y a des philosophes etc. "
Pour démontrer l’appartenance de ce principe à la philosophie première, il se
sert de la raison suivante. Dans tout genre d'être, celui-là est le plus
connaissant qui connaît les principes les plus certains: la certitude de la
connaissance dépend de la certitude des principes. Mais le premier philosophe
est le plus connaissant et le plus certain dans sa connaissance: ceci, en
effet, était l'une des conditions du sage, comme il a été montré dans
l’introduction de ce livre, à savoir qu’il était le connaisseur le plus
certain des causes. Donc, le philosophe doit considérer les principes les
plus certains et les plus fermes sur l'être dont il traite comme du genre qui
est proprement son sujet. |
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[82162]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 2 Deinde cum dicit et firmissimum hic ostendit quid
sit firmissimum sive certissimum principium: et circa hoc duo facit. Primo
dicit quae sunt conditiones certissimi principii. Deinde adaptat eas uni
principio, ibi, quid vero sit et cetera. Ponit ergo primo, tres conditiones
firmissimi principii. Prima est, quod circa hoc non possit aliquis mentiri,
sive errare. Et hoc patet, quia cum homines non decipiuntur nisi circa ea
quae ignorant: ideo circa quod non potest aliquis decipi, oportet esse
notissimum. |
Ensuite où il dit : " et le
principe le plus ferme ... ", il montre quel est le principe le plus
solide et le plus certain. Ce qu'il fait en deux temps. Il donne tout d’abord
les conditions que doit remplir le principe le plus certain; en second, il
applique ces conditions à un principe, où il dit: "Mais quel est-il... ?
" Il énonce donc tout d'abord les trois conditions du principe le plus
ferme. La première est que personne ne peut mentir ni errer sur ce principe.
Et cela est évident: les hommes ne sont induits en erreur que sur ce qu’ils
ignorent; donc, ce sur quoi ils ne peuvent se tromper doit être le plus
connu. |
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[82163] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 3 Secunda conditio est ut sit non conditionale,
idest non propter suppositionem habitum, sicut illa, quae ex quodam condicto
ponuntur. Unde alia translatio habet. Et non subiiciantur, idest non
subiiciantur ea, quae sunt certissima principia. Et hoc ideo, quia illud,
quod necessarium est habere intelligentem quaecumque entium hoc non est
conditionale, idest non est suppositum, sed oportet per se esse notum. Et
hoc ideo, quia ex quo ipsum est necessarium ad intelligendum quodcumque,
oportet quod quilibet qui alia est cognoscens, ipsum cognoscat. |
La seconde condition est qu'il
soit "non conditionnel", inconditionné, c’est-à-dire qu'il ne soit
pas admis à cause d'une supposition ou hypothèse, comme ces principes qui
sont admis à partir d'une certaine convention, d'un certain présupposé. Une
autre traduction dit que les principes les plus certains ne dépendent pas
d'autre chose. Et cela parce que ce principe, dont la possession est
nécessaire pour comprendre tout autre, n'est pas une supposition, mais doit
être évident de soi. Et cela parce que, du fait que ce principe est
nécessaire pour comprendre quoi que ce soit, il faut qu’il soit déjà connu
par quiconque connaît n'importe quelle autre chose. Le grec dit: il faut le
posséder nécessairement déjà avant toute connaissance. |
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[82164]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 4 Tertia conditio est, ut non acquiratur per
demonstrationem, vel alio simili modo; sed adveniat quasi per naturam habenti
ipsum, quasi ut naturaliter cognoscatur, et non per acquisitionem. Ex ipso
enim lumine naturali intellectus agentis prima principia fiunt cognita, nec
acquiruntur per ratiocinationes, sed solum per hoc quod eorum termini
innotescunt. Quod quidem fit per hoc, quod a sensibilibus accipitur memoria
et a memoria experimentorum et ab experimento illorum terminorum cognitio,
quibus cognitis cognoscuntur huiusmodi propositiones communes, quae sunt
artium et scientiarum principia. Manifestum est ergo quod certissimum
principium sive firmissimum, tale debet esse, ut circa id non possit errari,
et quod non sit suppositum et quod adveniat naturaliter. |
La troisième condition est qu'il
ne soit pas acquis par démonstration ou par un processus semblable; il faut
qu’il advienne quasi par nature à celui qui le possède, de telle sorte qu'il
le connaisse quasi naturellement et non par acquisition. C'est en effet par
la lumière naturelle de l’intellect agent que les premiers principes sont
connus; ils ne sont pas acquis par raisonnement, mais du seul fait que leurs
termes sont connus, " manifestés ". Ce qui se fait de la façon
suivante: à partir des sensibles naît la mémoire, de la mémoire l'expérience,
et de l'expérience la connaissance de ces termes qui, connus, font connaître
les propositions communes, lesquelles sont les principes des arts et des
sciences. Il est donc manifeste que le principe le plus certain et le plus
ferme doit être tel qu’on ne puisse se tromper à son égard; qu'il ne soit pas
hypothétique et qu'il survienne naturellement. |
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[82165] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 5 Deinde cum dicit quid vero ostendit cui principio
praedicta determinatio conveniat: et dicit, quod huic principio convenit
tamquam firmissimo, quod est impossibile eidem simul inesse et non inesse
idem: sed addendum est, et secundum idem: et etiam alia sunt determinanda
circa hoc principium, quaecumque determinari contingit ad logicas
difficultates, sine quibus videtur contradictio cum non sit. |
Il montre à quel principe
conviennent ces déterminations. Il dit que c'est à ce principe comme au plus ferme,
à savoir : qu'il est impossible au même d’être et de n'être pas dans le même;
à quoi il faut ajouter: sous la même formalité, sous le même rapport.
D'ailleurs il faut déterminer d'autres choses sur ce principe. Ces
déterminations appartiennent à des difficultés logiques; sans ces
déterminations, on pourrait voir des contradictions là où elles n'existent
pas. |
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[82166] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 6 Quod autem praedicta huic principio conveniant, sic
ostendit. Impossibile enim est quemcumque suscipere, sive opinari,
quod idem sit simul et non sit: quamvis quidam arbitrentur Heraclitum hoc
opinatum fuisse. Verum est autem, quod Heraclitus hoc dixit, non tamen hoc
potuit opinari. Non enim necessarium est, quod quicquid aliquis dicit, haec
mente suscipiat vel opinetur. |
Que les conditions énumérées plus
haut conviennent à ce principe, voilà comment il le démontre. Il est en effet
impossible que quelqu'un admette ou pense que le même soit et ne soit pas en
même temps, bien que certains aient estimé qu’Héraclite l'a cru. Il est vrai
en effet qu’Héraclite l'a dit, mais il n'a pu le penser. Il n'est pas
nécessaire en effet que quelqu’un admette ou pense tout ce qu’il dit. |
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[82167] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 7 Si autem aliquis diceret, quod contingeret aliquem
opinari idem simul esse et non esse, sequitur hoc inconveniens, quod
contingit contraria eidem simul inesse. Et haec determinentur nobis,
idest ostendantur quadam propositione consueta et in logicis determinata.
Ostensum est enim in fine perihermenias, quod opiniones sunt contrariae, non
quae sunt contrariorum, sed quae sunt contradictionis per se loquendo. Hae
enim non sunt contrariae opiniones primo et per se, ut si unus opinetur, quod
Socrates est albus, et alius opinetur quod Socrates est niger. Sed, quod unus
opinetur quod Socrates est albus, et alius opinetur quod Socrates non est
albus. |
S'il[58] arrivait en effet que l'on prétende que quelqu'un a réellement pensé
que le même est et n'est pas en même temps, il en résulterait cette
incompatibilité que des contraires se trouveraient réalisés simultanément
dans le même sujet. Et c’est ce qui ressort manifestement d’une doctrine
reçue en logique. Il a été prouvé en effet à la fin du Perihermeneias, que sont contraires, non les opinions qui portent
sur des contraires, mais celles qui impliquent contradiction: il n’y a pas en
effet d'opinions contraires, au sens premier et absolu, dans le cas où l’un
opinant que Socrate est blanc, un autre vient à prétendre qu’il est noir,
mais si l'un estime que Socrate est blanc alors que l'autre soutient qu’il
n’est pas blanc. |
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[82168] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 8 Si igitur quis opinetur simul duo contradictoria
esse vera, opinando simul idem esse et non esse, habebit simul contrarias
opiniones: et ita contraria simul inerunt eidem, quod est impossibile. Non
igitur contingit aliquem circa haec interius mentiri et quod opinetur simul
idem esse et non esse. Et propter hoc omnes demonstrationes reducunt suas propositiones
in hanc propositionem, sicut in ultimam opinionem omnibus communem: ipsa enim
est naturaliter principium et dignitas omnium dignitatum. |
Si donc quelqu’un vient à
prétendre que deux contradictoires sont simultanément vrais, en déclarant que
le même est et n’est pas en même temps, il aura en même temps des opinions
contraires, et il en résultera que des contraires sont réalisés simultanément
dans le même sujet, ce qui est impossible. Il ne peut donc arriver que sur ce
point l'on mente intérieurement, et que l'on admette que le même est et n'est
pas en même temps. C’est la raison pour laquelle toutes les démonstrations
réduisent leurs propositions à celle-ci, comme à l'ultime affirmation commune
: elle est on effet par nature le principe et "l’axiome de tous les
axiomes". |
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[82169]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 9 Et sic patent aliae duae conditiones; quia inquantum
in hanc reducunt demonstrantes omnia, sicut in ultimum resolvendo, patet quod
non habetur ex suppositione. Inquantum vero est naturaliter principium, sic
patet quod advenit habenti, et non habetur per acquisitionem. |
Par là se voient justifiées les
deux autres conditions. D’une part, puisque ceux qui procèdent à des
démonstrations réduisent tout à ce principe, comme par une résolution à ce
qui est ultime, il est clair qu’il n’est pas tenu de façon hypothétique.
D'autre part, de ce qu'il est principe par nature, il apparaît avec évidence
qu’il survient comme par nature en celui qui le possède et qu’il n’est pas
possédé par mode d’acquisition. |
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[82170] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 10 Ad huius autem evidentiam sciendum est, quod, cum
duplex sit operatio intellectus: una, qua cognoscit quod quid est, quae
vocatur indivisibilium intelligentia: alia, qua componit et dividit: in
utroque est aliquod primum: in prima quidem operatione est aliquod primum,
quod cadit in conceptione intellectus, scilicet hoc quod dico ens; nec
aliquid hac operatione potest mente concipi, nisi intelligatur ens. Et quia
hoc principium, impossibile est esse et non esse simul, dependet ex
intellectu entis, sicut hoc principium, omne totum est maius sua parte, ex
intellectu totius et partis: ideo hoc etiam principium est naturaliter primum
in secunda operatione intellectus, scilicet componentis et dividentis. Nec
aliquis potest secundum hanc operationem intellectus aliquid intelligere,
nisi hoc principio intellecto. Sicut enim totum et partes non intelliguntur
nisi intellecto ente, ita nec hoc principium omne totum est maius sua parte,
nisi intellecto praedicto principio firmissimo. |
Pour l’éclaircissement de tout
ceci, il faut se rendre compte qu’étant donné qu'il y a une double opération de
l'intelligence, l'une par laquelle est saisie l'essence de la chose, que l'on
appelle "l'intelligence des indivisibles" à l'autre par laquelle
cette faculté compose et divise: dans l'une et l'autre il y a un premier.
Selon la première opération, il y a une première chose qui est conçue par
l'intelligence, à savoir ce que j'appelle: l'être; et rien ne peut être conçu
selon cette opération si je ne saisis pas l'être. Puisque, par ailleurs, ce
principe, "il est impossible d’être et de ne pas être en même temps",
dépend de la saisie de l'être, comme le principe, "le tout est plus
grand que sa partie ", de la saisie du tout et de la partie, il faut
admettre que le principe en question est, lui aussi, naturellement premier
dans la seconde opération de l'intelligence, c'est-à-dire de celle qui
compose et qui divise. Et personne ne peut rien connaitre selon cette seconde
opération, s'il n’a perçu ce principe. De même en effet que le tout et les
parties ne peuvent être saisis que si l'on a appréhendé l’être, ainsi ce
principe, "le tout est plus grand que sa partie", ne peut également
l'être que si l'on a eu la perception du susdit principe, lequel est le plus
certain de tous. |
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[82171]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 11 Deinde cum dicit sunt autem ostendit quomodo circa
praedictum principium ab aliquibus est erratum: et circa hoc duo facit. Primo
tangit errorem illorum, qui contradicebant praedicto principio. Secundo
eorum, qui ipsum demonstrare volebant, ibi, dignantur autem et cetera. Dicit
ergo, quod quidam, sicut dictum est de Heraclito, dicebant quod contingit
idem simul esse et non esse, et quod contingit hoc existimare. Et hac
positione utuntur multi naturales, ut infra patebit: sed nos nunc accipimus
supponendo praedictum principium esse verum, scilicet quod impossibile sit
idem esse et non esse, sed ex sui veritate ostendimus quod est certissimum.
Ex hoc enim quod impossibile est esse et non esse, sequitur quod impossibile
sit contraria simul inesse eidem, ut infra dicetur. Et ex hoc quod contraria
non possunt simul inesse, sequitur quod homo non possit habere contrarias
opiniones, et per consequens quod non possit opinari contradictoria esse
vera, ut ostensum est. |
Ensuite où il dit : "Il y a
des philosophes ... ", il montre ici comment un certain nombre de
philosophes s’est trompé sur ce principe. Ce qu’il divise en deux. Il touche
tout d’abord à l'erreur de ceux qui ont contredit ce principe; en second, à
l’erreur de ceux qui ont voulu le démontrer, où il dit: "Quelques
philosophes etc. ". Il dit donc que certains, ainsi qu’on l’a dit
d’Héraclite , disaient qu’il arrive que le même soit et ne soit pas en même
temps et qu’il arrive qu’on puisse le penser. C’est d’ailleurs là une
position tenue par plusieurs physiciens comme on le verra plus loin: mais
nous, nous admettons à ce moment-ci ce principe en supposant qu'il est vrai,
à savoir qu'il est impossible que le même soit et ne soit pas. Mais à partir
de sa vérité nous montrons qu'il est le plus certain car, du fait qu’il est
impossible n’être et de n’être pas, il s'ensuit qu'il est impossible que les
contraires soient en même temps dans le même, comme il sera dit plus loin. Et
du fait que les contraires ne peuvent pas être en même temps dans le même, il
s'ensuit que l’homme ne peut avoir des opinions contraires et, par
conséquent, qu'il ne peut penser que les contradictions sont vraies, comme on
l'a montré. |
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[82172] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 12 Deinde cum dicit dignantur autem tangit errorem quorumdam,
qui praedictum principium demonstrare volebant: et circa hoc duo facit. Primo
ostendit quod non possit demonstrari simpliciter. Secundo quod aliquo modo
potest demonstrari, ibi, est autem demonstrare et cetera. Dicit ergo primo,
quod quidam dignum ducunt, sive volunt demonstrare praedictum principium. Et
hoc propter apaedeusiam, idest ineruditionem sive indisciplinationem.
Est enim ineruditio, quod homo nesciat quorum oportet quaerere
demonstrationem, et quorum non: non enim possunt omnia demonstrari. Si enim
omnia demonstrarentur, cum idem per seipsum non demonstretur, sed per aliud,
oporteret esse circulum in demonstrationibus. Quod esse non potest: quia sic
idem esset notius et minus notum, ut patet in primo posteriorum. Vel
oporteret procedere in infinitum. Sed, si in infinitum procederetur, non
esset demonstratio; quia quaelibet demonstrationis conclusio redditur certa
per reductionem eius in primum demonstrationis principium: quod non esset si
in infinitum demonstratio sursum procederet. Patet igitur, quod non sunt
omnia demonstrabilia. Et si aliqua sunt non demonstrabilia, non possunt
dicere quod aliquod principium sit magis indemonstrabile quam praedictum. |
Ensuite où il dit: "Quelques
philosophes ... ", ils touchent à l’erreur de certains penseurs qui
voulaient démontrer le principe en question. Ce qu'il fait en deux points. En
premier, il montre qu'il ne peut être démontré de façon absolue. En second,
qu’il peut être démontré d’une certaine façon, où il dit : "Il est
cependant possible etc. " Aristote explique tout d'abord que certains
prétendent démontrer le principe en question, et ceci par inculture ou par
indiscipline d’esprit. C’est en effet de l'inculture qu’un homme ne sache pas
de quoi il convient et de quoi il ne convient pas de chercher une
démonstration: tout ne peut être démontré. Si tout en effet pouvait être
démontré, comme une chose n’est pas démontrée par elle-même, mais par une
autre, il faudrait qu'il y ait cercle dans les démonstrations. Or ceci est
impossible, car alors une même chose serait à fois plus connue et moins
connue, comme il a été montré aux Seconds
analytiques (l, c, 3, 72 b 25). Ou bien il faudrait aller à l’infini.
Mais dans ce cas il n'y aurait pas de démonstration, toute conclusion d'une
démonstration étant rendue certaine par réduction au premier principe de la
démonstration, ce qui ne pourrait avoir lieu si la démonstration allait à
l’infini. Il est donc évident que tout n'est pas démontrable. Et s'il y a des
choses qui ne sont pas démontrables, l'on ne peut dire qu'il y ait un
principe plus indémontrable que celui dont il a été question. |
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[82173]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 13 Est autem hic ostendit, quod aliquo modo potest
praedictum principium demonstrari; dicens, quod contingit praedictum
principium demonstrari argumentative. In Graeco habetur elenchice,
quod melius transfertur redarguitive. Nam elenchus est syllogismus ad
contradicendum. Unde inducitur ad redarguendum aliquam falsam positionem. Et
propter hoc isto modo ostendi potest, quod impossibile sit idem esse et non
esse. Sed solum si ille qui ex aliqua dubitatione negat illud principium, dicit
aliquid idest aliquid nomine significat. Si vero nihil dicit, derisibile
est quaerere aliquam rationem ad illum qui nulla utitur ratione loquendo.
Talis enim in hac disputatione, qui nihil significat, similis erit plantae.
Animalia enim bruta etiam significant aliquid per talia signa. |
Où il dit: "Il est cependant
... ", Aristote prouve ensuite que le principe en question peut d'une
certaine façon a été démontré. Il arrive en effet qu'on le démontre par mode
d'argumentation ("argumentative"); dans la version grecque il y a
"élenchice", que l'on rend mieux par: mode de réfutation. Un
"elenchus" est en effet un syllogisme qui a pour fin de contredire;
d'où vient que l’on s'en sert pour rejeter une fausse affirmation. C’est
pourquoi aussi l'on peut, en utilisant ce mode, montrer qu'il est impossible
que le même soit et ne soit pas. Mais cela suppose que celui qui, étant pris
d'un doute, nie ce principe, dise cependant quelque chose, c'est-à-dire,
énonce quelque chose de significatif. S'il ne dit rien, il serait ridicule de
chercher des raisons contre qui n'en fait valoir aucune. Celui qui, dans
cette discussion, ne dit rien est semblable à une plante. Les animaux sans
raison signifient bien eux-mêmes quelque chose par certains signes. |
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[82174] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 14 Differt enim demonstrare simpliciter principium praedictum,
et demonstrare argumentative sive elenchice. Quia si aliquis vellet
demonstrare simpliciter praedictum principium, videretur petere principium,
quia non posset aliquid sumere ad eius demonstrationem, nisi aliqua quae ex
veritate huius principii dependerent, ut ex praedictis patet. Sed quando
demonstratio non erit talis, scilicet simpliciter, tunc est argumentatio sive
elenchus et non demonstratio. |
Il y a une grande différence entre
démontrer simplement le dit principe et le démontrer de façon argumentative
ou par voie de réfutation. Si quelqu'un en effet vouloir démontrer absolument
ce principe, il semblerait faire une pétition de principe, parce qu’il ne
pourrait partir pour bâtir sa démonstration que de ce qui dépend de la vérité
de ce principe, comme il appert par ce qu'on a dit. Mais quand la
démonstration n’est pas telle, c’est-à-dire absolue, alors elle est une
argumentation ou une réfutation et non une véritable démonstration. |
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[82175] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 6 n. 15 Alia litera sic habet et melius, alterius autem
cum huius causa sit, argumentatio erit, et non demonstratio, idest cum
huiusmodi processus a minus notis ad hoc magis notum principium fiat causa
alterius hominis qui hoc negat, tunc poterit esse argumentatio sive elenchus,
et non demonstratio, scilicet syllogismus contradicens ei poterit esse, cum
id quod est minus notum simpliciter est concessum ab adversario, ex quo
poterit procedi ad praedictum principium ostendendum quantum ad ipsum, licet
non simpliciter. |
Il y a une autre version de ce
passage et qui est meilleure. Puisque la marche du syllogisme va du moins
connu au principe le plus connu parce qu'un autre homme nie ce principe
évident, alors il pourra y avoir argumentation ou réfutation, et non démonstration,
c’est-à-dire un syllogisme de contradiction: ce qui est simplement le moins
connu étant concédé par l'adversaire, on pourra, à partir de là, procéder à
démontrer le dit principe par rapport à l'adversaire, non de façon absolue. |
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Leçon 7, Texte d’Aristote
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Le point de départ pour tous les
arguments de cette nature, c'est de requérir de l’adversaire, non pas qu'il
dise que quelque chose est ou n’est pas (car on pourrait peut-être croire que
c'est supposer ce qui est en question), mais qu’il dise du moins quelque
chose qui ait une signification pour lui-même et pour autrui. Cela est de
toute nécessité, s’il veut dire réellement quelque chose; sinon, en effet,
untel homme ne serait capable de raisonner, ni avec lui-même, ni avec un
autre. Si, par contre, il concède ce point, une démonstration pourra avoir
lieu, car on aura déjà quelque chose de déterminé. Mais l'auteur responsable
de la pétition de principe n'est plus celui qui démontre mais celui qui subit
la démonstration, car en ruinant le raisonnement, il se prête au
raisonnement. De plus, accorder cela, c'est accorder qu'il y a quelque chose
de vrai indépendamment de toute démonstration, d'où il suit que rien ne
saurait être ainsi et non ainsi. D'abord, il y a du moins cette
vérité évidente que les mots être ou n'être pas signifient quelque chose de
déterminé, de sorte que rien ne saurait être ainsi et non ainsi. De plus,
supposons que homme signifie une seule chose, et que ce soit animal bipède.
Quand je dis que homme signifie une seule chose, je veux dire ceci: si homme
signifie telle chose, et si un être quelconque est homme, telle chose sera
pour lui la quiddité d’homme. l’ est d'ailleurs indifférent qu’on attribue
plusieurs sens au même mot, si seulement ils sont en nombre limité, car à
chaque définition pourrait être assigné un mot différent: si on disait, par
exemple, que homme présente, non pas un sens, mais plusieurs, dont un seul
aurait comme définition animal bipède; et il pourrait y avoir encore
plusieurs autres définitions, pourvu qu'elles fussent en nombre limité,
puisque un nom particulier pourrait être affecté à chacune des définitions.
Mais si on ne posait pas de limites et qu'on prétendît qu’il y eût une
infinité de significations, il est manifeste qu’il ne pourrait y avoir aucun
raisonnement. En effet, ne pas signifier une chose unique, c'est ne rien
signifier du tout, et si les noms ne signifiaient rien, on ruinerait tout
échange de pensée entre les hommes, et, en vérité, aussi avec soi-même; car
on ne peut pas penser si on ne pense pas à une chose unique ; et, si on
le peut, un seul nom pourra être assigné à cette chose. Qu'il soit donc
entendu, ainsi que nous l’avons dit au début, que le nom possède un sens
défini et une signification unique. -Ceci posé, il ne peut pas se faire que
la quiddité d’homme signifie précisément la quiddité de non-homme, s’il est
vrai que homme signifie non pas simplement l'attribut d'un sujet déterminé,
mais bien un sujet déterminé: car nous n'entendons pas établir qu'il y a
identité entre signifier un sujet
déterminé, et signifier quelque
chose d'un sujet déterminé, pour la raison que, s’il en était ainsi,
musicien, blanc et homme signifieraient aussi une même chose, de telle sorte
que tous les êtres seraient un seul être, car ils seraient univoques. Et il
ne sera pas possible que la même chose soit et ne soit pas ce qu'elle est,
sinon au point de vue de la simple homonymie, comme si ce que, nous nous
appelons homme, d'autres l'appelaient non-homme; mais la question n’est pas
de savoir s’il est possible que le même être, à la fois soit et ne soit pas
un homme quant au nom, mais s'il est possible qu'il le soit quant à la chose
elle-même. Et si homme et non-homme ne signifient pas une chose différente,
il est évident que la quiddité de non-homme ne sera pas autre que la quiddité
d’homme. Par conséquent, la quiddité d’homme sera la quiddité de non-homme,
puisque ce sera une seule chose. Telle est, en effet, la signification de être un: c’est l'unité de notion,
comme manteau et vêtement. Et s’il y a identité, la quiddité d’homme et la
quiddité de non-homme signifieront une seule et même chose. Mais nous venons
de montrer que la signification de ces deux expressions est différente. Donc,
si on désigne avec vérité quelque chose du nom d’homme, cette chose est
nécessairement un animal bipède, parce que c’était là le sens que nous avions
donné à homme. Et si cela est nécessaire, il ne peut pas se foire que cette
même chose ne soit pas un animal bipède; car telle est la signification de être nécessaire: c’est de ne pouvoir
pas ne pas être. Conclusion: il n’est pas possible qu’il soit vrai, en même
temps, de dire que la même chose est homme et n’est pas homme. Le même
raisonnement s'applique aussi pour le être
non-homme, car la quiddité d'homme et la quiddité de blanc et la quiddité
d'homme sont une chose différente. Or les deux premières expressions sont
beaucoup plus opposées; elles doivent donc, à plus forte raison, signifier
une chose différente. Que si l'on prétend que blanc et homme signifient une
seule et même chose, nous répéterons ce que nous avons dit plus haut, à
savoir qu’il y aura identité de toutes choses, et non seulement des opposés.
Et si cela n'est pas possible, il s’ensuit ce que nous avons dit, à la
condition que l'adversaire réponde à ce que nous lui demandons. Mais si, à
une question simple, il répond en ajoutant des négations, il ne répond pas à
ce que nous demandons. Rien n'empêche, en effet, que le même être soit et
homme, et blanc, et d'innombrables autres choses; mais cependant si l'on pose
cette question : Est-il vrai, ou non, de dire que telle chose est un
homme? L’adversaire doit donner une réponse qui signifie une seule chose, et
ne doit pas ajouter que la chose est aussi et blanche et grande, car,
notamment, le nombre des accidents étant infini, on ne peut les énumérer;
qu'on les énumère donc tous, ou qu'on n'en énumère aucun. Pareillement, donc,
le même être fût-il mille fois homme et non-homme, l'adversaire ne doit pas,
en répondant à la question posée de savoir si cet être est un homme, ajouter
qu’il est encore, en même temps, non-homme, à moins d'ajouter aussi à la
réponse tous les autres accidents, tout ce que le sujet est ou n’est
pas ; mais procéder ainsi, c’est renoncer à toute discussion. En général, ceux qui raisonnent de
cette manière anéantissent la substance et la quiddité. Ils sont, en effet,
dans la nécessité de soutenir que tout est accident, et de dire que ce qui
constitue essentiellement la quiddité de l'homme, ou la quiddité, de
l’animal, n'existe pas. Si l’on veut, en effet, qu'il y ait quelque chose qui
soit la quiddité de l’homme, ce ne sera ni la quiddité du non-homme, ni la
non-quiddité de l'homme, bien que ce soit là des négations de la quiddité de
l'homme, car il y a une seule chose qui était signifiée, et cette chose était
lu substance de quelque chose. Or, signifier la substance d'une chose veut
dire que la quiddité de la chose n’est rien d'autre. Mais si l'on veut que ce
qui est la quiddité de l'homme soit aussi la quiddité du non-homme ou la
non-quiddité de l’homme, alors la quiddité de l'homme sera quelque chose
d’autre. Par conséquent, ces philosophes doivent nécessairement admettre que
rien ne peut être défini de cette façon, mais que tout sera accident. Telle
est, en effet, la distinction à établir entre substance et accident: le blanc
est, pour l'homme, un accident, parce que, bien que l’homme soit blanc, le
blanc n’est pas son essence. Mais si on dit que tout est accident, il n'y
aura plus de sujet premier des accidents, puisque l'accident désigne toujours
le prédicat d'un sujet. La prédication devra donc aller nécessairement à
l'infini. Mais cette progression est impossible, car il n’y a jamais plus de
deux accidents liés l’un à l’autre. En un premier sens, en effet, un accident
n'est un accident d’accident que si l’un et l’autre sont accidents d'un même
sujet: je dis par exemple, que le blanc est musicien et que le musicien est
blanc, seulement parce que tous les deux sont des accidents de l'homme. En un
second sens, musicien est un accident de Socrate, mais non plus en ce sens
que l’un et l’autre terme sont les accidents d’un autre être. Ainsi donc les
accidents sont dits tantôt dans le premier sens, tantôt dans le second. Pour
ceux qui sont pris dans le dernier sens, comme le blanc chez Socrate, il est
impossible de remonter à l’infini dans la direction du prédicat: par exemple,
à Socrate blanc on ne peut rattacher un autre accident, car une collection de
tous les attributs ne fait pas une unité. De même, dans le premier sens, on
ne peut pas rattacher au blanc un autre accident, par exemple le musicien,
car musicien n’est pas plus accident de blanc que blanc n’est accident de
musicien. Et en même temps nous avons déterminé la distinction des sens de
l'accident: tantôt il est pris dans ce sens, tantôt c’est au sens suivant
lequel musicien est un accident pour Socrate. Dans le dernier cas, l'accident
n’est jamais accident d'accident; il. n’y a que les accidents du premier cas
qui puissent l'être, de sorte qu’on ne peut pas dire que tout est accident.
Il doit donc y avoir, même ainsi, quelque chose qui signifie la substance.
Mais nous avons montré que, s'il en est ainsi, les contradictions ne peuvent
pas être attribuées simultanément. |
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Lectio 7 |
Leçon 7, Commentaire de
saint Thomas [Deux contradictoires ne sont pas vrais en même temps]
(Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
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ARISTOTE ETABLIT
TOUT d’ABORD LE PRINCIPE PAR LEQUEL IL FAUT S’ATTAQUER A CEUX QUI NIENT LE PREMIER
PRINCIPE. ET ICI, IL PROUVE PAR DEUX RAISONS QUE LES CONTRADICTOIRES NE SONT
PAS SIMULTANEMENT VRAIES. |
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[82176] Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 1 Hic incipit elenchice disputare contra negantes
praedictum principium: et dividitur in duas partes. Primo disputat contra
eos, qui dicunt contradictoria simul esse vera. Secundo contra illos qui
dicunt quod contingit ea simul esse falsa, verum nec iterum et cetera. Circa
primum duo facit. Primo disputat contra praedictos errantes in communi.
Secundo ostendit quomodo in speciali sit disputandum contra diversos, ibi,
est autem non idem modus. Circa primum duo facit. Primo disputat rationem
negantium praedictum principium. Secundo ostendit quod opinio Protagorae in
idem redit cum praedicta positione, ibi, est autem ab eadem et cetera. Circa primum ponit septem rationes. Secunda ibi, omnino vero destruunt. Tertia ibi,
amplius si contradictiones. Quarta ibi, amplius autem circa omnia et cetera.
Quinta ibi, amplius igitur quomodo. Sexta ibi, unde et maxime manifestum est.
Septima ibi, amplius quia si maxime. Circa primum duo facit. Primo ostendit
ex quo principio oporteat procedere contra negantes primum principium.
Secundo ex illo principio procedit, ibi, primum quidem igitur manifestum et
cetera. Dicit ergo primo, quod ad omnia talia inopinabilia non oportet
accipere pro principio, quod aliquid velit supponere hoc determinate esse vel
non esse, idest non oportet accipere pro principio aliquam propositionem,
qua asseratur aliquid de re vel negetur ab ea: hoc enim esset quaerere
principium ut prius dictum est. Sed oportet accipere pro principio, quod
nomen significet aliquid, et ipsi qui profert, inquantum se loquentem
intelligit, et alii qui eum audit. Si autem hoc non concedit, tunc talis non
habebit propositum nec secum, nec cum alio; unde superfluum erit cum eo
disputare; sed cum hoc dederit, iam statim erit demonstratio contra eum:
statim enim invenitur aliquid definitum et determinatum quod per nomen
significatur distinctum a suo contradictorio, ut infra patebit. Sed tamen hoc
non erit demonstrans praedictum principium simpliciter, sed tantum erit ratio
sustinens contra negantes. Ille enim qui destruit rationem, idest
sermonem suum, dicendo quod nomen nihil significat, oportet quod sustineat,
quia hoc ipsum quod negat, proferre non potest nisi loquendo et aliquid
significando. |
Le Philosophe s’en prend
maintenant, par mode de réfutation, aux négateurs du principe de
contradiction. Il divise cette discussion en deux parties. En premier, il
bataille contre ceux qui disent que les contradictoires sont simultanément
vraies. En second, il discute avec ceux qui affirment qu’il se peut que les
contradictoires soient fausses en même temps, où il dit: "Mais il n'est
pas possible etc. " (lec. XV). Il traite sa première partie en deux
points, En premier, il argumente en général contre les tenants de la susdite
erreur. En second, il montre comment il faut argumenter de façon appropriée
contre divers penseurs, où il dit: "Toutefois, on ne peut adopter la
même attitude etc. " (lec. X). Il divise son premier point en deux
parties. En premier, sa réfutation porte sur la raison qu’invoquent les
négateurs du principe en question. En second, il montre que l'opinion de
Protagoras se ramène à l'opinion précédente, où il dit: "C'est de la
même opinion etc. " (lec. IX, n° 661) Pour ce qui concerne sa première
partie, il donne sept raisons. La seconde raison commence où il dit: "En
général, ceux qui raisonnent etc. "; la troisième, où il dit: " Autre
argument: si toutes les contradictions etc."; (lec. VIII) ; la
quatrième, où il dit: "Autre raison encore: ou bien la doctrine etc.
" La cinquième où il dit: "De plus, est-ce donc celui etc. ";
(lec. IX) ; le sixième, où il dit: "De là vient, de toute évidence,
etc. "; la septième, où il dit: "Enfin, qu'on suppose etc." Il
divise sa première raison en deux points. En premier, il montre quel doit
être le point de départ d'où l'on peut raisonner contre ceux qui nient le
premier principe. En second, à partir de ce point de départ, il construit sa
réfutation, où il dit: "D'abord, il y a du moins etc. " Il dit
donc, en premier, que, par rapport à toutes les inconcevables opinions de
cette nature, il ne faut pas prendre comme point de départ ou comme principe
de notre réfutation que l’adversaire veuille supposer que quelque chose de
déterminé est ou n'est pas; en J'autres mots, il ne faut pas prendre comme
point de départ une proposition où quelque chose est affirmé ou nié d'un
sujet: ce qui serait, en effet, une pétition de principe, comme on l’a vu
auparavant. Mais il faut prendre comme point de départ que le mot signifie
quelque chose, et à celui-là même qui le profère, en tant que, s'écoutant, il
se comprend, et aux autres qui l'écoutant. Si l'adversaire ne concède pas ce
point-là, il ne pourra converser ni avec lui-même ni avec les autres (il ne
pourra rien vouloir se dire ni aux autres); il sera donc vain et superflu de
discuter avec lui. Mais si l'adversaire accorde ce premier pas, on pourra
immédiatement construire une démonstration contre lui: en effet, on trouve
immédiatement que le mot signifie quelque chose de défini et de déterminé,
qui est distinct de sa contradictoire. Ce qui sera évident plus loin.
Cependant, de cette façon, on ne démontre pas absolument le premier principe,
on apporte seulement une raison qui résiste aux négateurs. En effet, celui
qui ruine sa propre parole, qui détruit son discours, en disant que le mot ne
signifie rien, doit soutenir que cela même qu'il nie, il ne peut l'exprimer
qu'en parlant et en signifiant quelque chose (de défini). |
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[82177] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 2 Deinde cum dicit primum quidem procedit ex dicta
suppositione ad propositum ostendendum. Et primo singulariter in uno. Secundo
generaliter in omnibus, ibi, amplius si homo et cetera. Dicit ergo primo,
quod si nomen aliquid significat, primo hoc erit manifestum quod haec
propositio erit vera, et eius contradictoria quam negat est falsa. Et sic ad
minus hoc habemus, quia non omnis affirmatio est vera cum sua negatione. |
Ensuite où il dit :
"D'abord, il y a…" il commence, à partir de la supposition
précédente, à manifester ce qu'il veut établir. Et, en premier, de façon
particulière pour une seule contradictoire. En second, en général pour toutes
les contradictoires, où il dit: "Quand je dis etc. " Il dit donc,
en premier, que si le mot signifie quelque chose, il sera tout d'abord
évident que cette dernière proposition même est vraie et que la
contradictoire qu’elle nie est fausse. Et ainsi, nous possédons au moins ce
premier jalon que certaines affirmations ne sont plus vraies en même temps
que leurs négations. |
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[82178]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 3 Deinde cum dicit dico autem ostendit universaliter
de omnibus, scilicet quod contradictoria non sint simul vera. Et circa hoc
quatuor facit. Primo ponit quaedam quae sunt necessaria ad propositum
concludendum. Secundo concludit propositum, ibi, necesse itaque. Tertio
probat quoddam quod supposuerat, ibi, nam esse hominem et cetera. Quarto
excludit quamdam cavillationem, ibi, si autem respondeatur. Circa primum tria
facit. Primo ostendit quod nomen unum significat. Secundo ex hoc ostendit
ulterius quod hoc nomen homo, significet id quod est hominem esse, non autem
id quod est non esse, ibi, nec sic contingit et cetera. Tertio ostendit quod
homo significat unum ibi, si autem non significat et cetera. Dicit ergo
primo, quod si homo significat aliquid unum, sit hoc unum, animal bipes. Hoc
enim unum dicitur nomen significare, quod est definitio rei significatae per
nomen; ut si est hominis esse animal bipes, idest si hoc est quod quid
est homo, hoc erit significatum per hoc nomen homo. |
Ensuite, où il dit : "Quand
je dis ... ", il le montre universellement pour toutes les propositions,
à savoir que les contradictoires ne sont pas vraies en même temps. Ce qu'il
fait en quatre points. En premier, il établit certains présupposés
nécessaires à la conclusion de son avancé. En second, il conclut ce qu’il
veut manifester, où il dit : "Donc, si on désigne etc. " En
troisième, il prouve une certaine affirmation qu’il avait faite à titre
d’hypothèse, où il dit : "Le même raisonnement etc. " En quatrième,
il exclut une certaine subtilité, où il dit: "A la condition que
l’adversaire etc. " Il traite son premier point en trois parties. En
premier, il montre que le mot signifie une seule chose. En second, à partir
de là , il montre ultérieurement que ce mot homme signifie ce qu’est être homme et non ce qu’est ne pas être homme, où il
dit: "Ceci posé, il ne peut pas etc. " En troisième, il montre que
le mot homme signifie une seule chose, où il dit: "Et si homme et
non-homme etc. " Il dit donc en premier que si le mot homme signifie
quelque chose d’un, que, par hypothèse, cette chose une soit animal bipède.
En effet, cette chose une que nous disons être signifiée par le mot, c’est la
définition de la chose que le mot signifie. Par exemple, si c'est le propre
de l'homme que d’être animal bipède, c’est-à-dire si c'est là l'essence de
l’homme, c'est bien cette essence qui sera signifiée par le mot homme. |
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[82179] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 4 Si autem dicat nomen plura significat, aut
significabit finita, aut infinita. Si autem finita, nihil differt, secundum
aliam translationem, ab eo quod ponitur significare unum, quia significat
multas rationes diversarum rerum finitas, et singulis eorum possunt adaptari
diversa nomina. Ut si homo significet multa, et unius eorum sit ratio animal
bipes, ponetur unum nomen secundum hanc rationem, quod est homo: et si sunt
plures aliae rationes, ponentur alia plura nomina, dummodo rationes illae
sint finitae. Et sic redibit primum quod nomen significet unum. |
Si cependant lion dit que le mot a
plusieurs sens (signifie plusieurs choses), ces sens seront en nombre fini ou
infini. Si ces sens sont en nombre fini, le mot qui les signifie ne diffère
pas du mot qui n’a qu'un sens, pourvu qu’on le traduise de façon différente,
parce que, étant donné qu'il signifie des choses diverses en nombre fini,
chacune de ces choses on pourra adapter un mot particulier. Par exemple, si
le mot homme a plusieurs sens et que l’un deux est la définition
animal-bipède, on assignera un mot, qui est le mot homme, conformément à
cette définition; et s'il y a plusieurs autres définitions, où assignera
plusieurs autres mots, du moment que ces définitions sont en nombre limité.
Et ainsi on revient à notre point de départ qui est que le mot signifie une
seule chose (n’a qu’un sens). |
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[82180]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 5 Si autem nomen non significat finitas rationes, sed
infinitas, manifestum est quod nulla erit ratio sive disputatio. Quod sic patet.
Quod enim non significat unum, nihil significat. Et hoc sic probatur. Nomina
significant intellectus. Si igitur nihil intelligitur, nihil significatur.
Sed si non intelligitur unum, nihil intelligitur; quia oportet quod qui
intelligit ab aliis distinguat. Ergo si non significat unum, non significat.
Sed si nomina non significant, tolletur disputatio, et quae est secundum
veritatem et quae est ad hominem. Ergo patet quod si nomina infinita
significent, non erit ratio sive disputatio. Sed si contingit intelligere
unum, imponatur ei nomen, et sic teneatur quod nomen significet aliquid. |
Mais si le mot ne signifie pas des
définitions en nombre limité mais infini, (s'il a une infinité de sens) il
est manifeste qu'il n'y aura aucune définition (conception) ou aucune
discussion. En voici l'évidence. En effet, ce qui ne signifie pas une seule
chose (ce qui n’a pas un seul sens) ne signifie rien du tout. Ce qui est
prouvé de la façon suivante, Les noms signifient ce que conçoit
l'intelligence. Si l'intelligence ne conçoit rien, elle ne signifie rien.
Mais si elle ne conçoit pas une seule chose, elle ne conçoit rien, parce
qu'il faut que celui qui conçoit distingue une chose des autres. Donc s'il ne
signifie pas une seule chose, il ne signifie pas. Mais si les mots n’ont
aucune signification, la discussion disparait; aussi bien celle qui se fait
uniquement par rapport à la vérité que celle qui constitue une réfutation,
"ad hominem". Il est donc
évident que si les mots ont une infinité de sens, il n'y aura aucune définition
ou aucune confrontation. Mais s'il arrive de concevoir une seule chose, on
imposera à cette chose un mot. Et ainsi, qu’il soit bien entendu que le mot
signifie quelque chose. |
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[82181] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 6 Deinde cum dicit nec sic contingit ostendit
secundum; scilicet quod hoc nomen homo non significet id quod est homini non
esse: nomen enim significans unum, non solum significat unum subiecto, quod
ideo dicitur unum quia de uno, sed id quod est unum simpliciter, scilicet
secundum rationem. Si enim hoc vellemus dicere, quod nomen significat unum
quia significat ea quae verificantur de uno, sic sequeretur quod musicum et
album et homo unum significarent, quoniam omnia verificantur de uno. Et ex
hoc sequeretur, quod omnia essent unum: quia si album dicitur de homine, et
propter hoc est unum cum eo, cum dicatur etiam de lapide, erit unum cum
lapide. Et quae uni et eidem sunt eadem, sibiinvicem sunt eadem. Unde
sequeretur quod homo et lapis sit unum, et unius rationis. Et sic sequeretur
quod omnia nomina sint univoca, idest unius rationis, vel synonyma
secundum aliam literam, idest omnino idem significantia re et ratione. |
Ensuite où il dit: "Ceci
posé… ", Aristote démontre son second point, à savoir que le mot homme
ne signifie pas ce qu'est le non-être de l'homme (ce qu'est ne pas être pour
l’homme). En effet, le mot qui signifie une seule chose; ne signifie pas
uniquement ce qui est un par le sujet, ce que, dans ce cas-là, on nomme un
parce qu'attribué à une seule chose, mais ce qui est un absolument, à savoir
par la définition. En effet, si nous voulions dire que le mot signifie une
seule chose parce qu'il signifie ce qui se vérifie d'une chose, il
s’ensuivrait de cette façon que le musicien et le blanc et l'homme signifieraient
une seule chose, parce que tous ces attributs se vérifient d'une seule chose.
Et de là, il s’ensuivrait que toutes choses seraient une: si le blanc se dit
de l'homme, et que pour cette raison on le dit être un avec lui, le blanc se
disant aussi de la pierre, il sera un avec la pierre. Et les choses
identiques à une même troisième sont identiques entre elles. Il découlerait
donc de là que l’homme et la pierre seraient un et n'auraient qu’une seule
définition. Et ainsi, il en résulterait que tous les noms seraient univoques
c'est-à-dire signifieraient une seule définition, ou synonymes (d’après un
autre texte), c’est-à-dire signifieraient pleinement, dans leur réalité et
leur contenu logique, la même chose. |
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[82182]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 7 Quamvis autem esse et non esse verificentur de eodem
secundum negantes principium primum, tamen oportet quod alius sit hoc quod
esse hominem et hoc quod est non esse; sicut aliud est ratione album et
musicum, quamvis de eodem verificentur. Ergo patet quod esse et non esse non
erunt idem ratione et re, quasi uno nomine significatum univoce. |
Or, bien que "être" et
"n’être pas" se vérifient de la même chose d'après les négateurs du
premier principe, il faut cependant que soit autre ce qu’est être homme et
autre ce qu’est ne pas être homme; comme sont autres par la définition blanc
et musicien, bien qu'ils se vérifient de la même chose. Il est donc évident
qu'être et ne pas être ne seront pas identiques dans la réalité et dans leur
définition, comme s’ils étaient signifiés univoquement par un seul mot. |
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[82183] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 8 Sciendum est autem quod esse hominem vel esse homini
sive hominis, hic accipitur pro quod quid est hominis. Ex hoc ergo
concluditur quod hoc quod dico homo, non significat hoc quod dico hominem non
esse, sicut propriam rationem. Sed quia dixerat supra quod idem nomen potest
plura significare secundum diversas rationes, ideo subiungit nisi secundum
aequivocationem, ad determinandum quod homo univoce non significet esse
hominem, et non esse hominem; sed aequivoce potest utrumque significare; ut
si id quod vocamus hominem in una lingua, vocent alii non hominem in alia
lingua. Non enim est nostra disputatio si idem secundum nomen contingat esse
et non esse, sed si idem secundum rem. |
Il faut savoir cependant que
"être homme" ou "l’être de l’homme" ou "être pour
l’homme" se prennent ici pour l'essence de l'homme. C’est pourquoi on
conclut que ce que j’appelle homme ne signifie pas, comme étant sa propre
définition, ce que j’appelle le non-être de l’homme. Mais parce qu’il avait
dit plus haut que le même mot pouvait signifier quantité de choses selon des
raisons diverses, Aristote ajoute "excepté par équivocité", pour
préciser que c’est de façon univoque que le mot homme ne signifie pas
"être homme" et "ne pas être homme". Mais de façon
équivoque, il pourrait signifier l’un et l'autre; par exemple, si ce que nous
nommons homme dans une langue on l'appelle non-homme dans une autre langue.
En effet, notre discussion ne consiste pas à savoir si ce qui est identique
quant au nom existe et n’existe pas, mais si ce qui est identique quant à la
réalité existé et n'existe pas. |
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[82184]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 9 Deinde cum dicit si autem probat tertium, scilicet
quod homo et non homo non significat idem, tali ratione. Homo significat hoc
quod est esse hominem, et quod quid est homo: non homo autem significat non
esse hominem, et quod quid est non homo. Si ergo homo et non homo non
significant aliquid diversum, tunc id quod est esse homini non erit diversum
ab hoc quod est non esse homini, vel non esse hominem. Et ita unum eorum
praedicabitur de altero. Et erunt etiam secundum rationem unum. Cum enim
dicimus aliqua unum significare, intelligimus quod significent rationem unam,
sicut vestis et indumentum. Si igitur esse hominem et non esse hominem sunt
hoc modo unum, scilicet secundum rationem, unum et idem erit illud quod significabit
illud quod est esse hominem, et id quod est non esse hominem. Sed datum est
vel demonstratum, quia diversum nomen est quod significat utrumque. Ostensum
est enim quod hoc nomen homo significat hominem, et non significat non esse
hominem: ergo patet quod esse hominem et non esse hominem, non sunt unum
secundum rationem. Et sic patet propositum quod homo et non homo diversa
significant. |
Ensuite où il dit: "Et si
homme ... " ? il prouve son troisième point, à savoir que homme et
non-homme ne signifient pas la même chose, par la raison suivante. Homme
signifie ce qu’est être homme et l'essence homme; non-homme signifie ne pas
être homme et l'essence non-homme. Si donc homme et non-homme ne signifient
pas des choses diverses, alors ce c’est être pour l'homme ne sera pas
différent de ce qu'est ne pas être pour l'homme ou ne pas être homme. Et
ainsi, l'un pourra s’attribuer à l'autre. Et ils seront aussi un quant à la
définition. En effet, lorsque nous disons que certains noms signifient une
seule chose, nous comprenons qu'ils signifient une seule définition. Comme,
par exemple, "vestis et indumentum
". Si donc le être-homme et le ne-pas-être-homme sont un de cette
manière, à savoir quant à la définition, sera un et le même ce qui signifiera
le être-homme et le ne-pas-être-homme. Mais il est accordé ou démontré que ce
sont divers noms qui signifient l'un et l'autre. En effet, on a montré que le
mot homme signifie homme et ne signifie pas le ne-pas-être-homme; il est donc
évident qu'être homme et ne pas être homme, ne sont pas un quant à la
définition. Et ainsi l'affirmation que homme et non-homme signifient des
choses diverses est évidente. |
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[82185] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 10 Deinde cum dicit necesse itaque ostendit principale
propositum ex prioribus suppositis, tali ratione. Necesse est quod homo sit
animal bipes: quod patet ex praehabitis. Haec enim est ratio quam hoc nomen
significat. Sed quod necesse est esse, non contingit non esse: hoc enim
significat necessarium, scilicet non possibile non esse, vel non contingens
non esse, vel impossibile non esse: ergo impossibile est sive non contingens
vel non possibile hominem non esse animal bipes. Sic ergo patet quod non
contingit utrumque verum esse affirmationem et negationem; scilicet quod si
animal bipes, et quod non sit animal bipes. Et eadem ratio ex
significationibus nominum sumpta potest accipi de non homine, quia necesse
est non hominem esse non animal bipes, cum hoc significet nomen: ergo
impossibile est esse animal bipes. |
Ensuite où il dit: "Donc, si
on désigne, ... ", il montre, à partir des présupposés établis
antérieurement, ce qu’il veut principalement manifester. Voici la raison. Il
est nécessaire, que homme soit animal bipède, d’après nos réflexions précédentes.
En effet, c'est la raison ou la définition que ce mot signifie. Mais ce qui
est nécessairement ne peut pas ne pas être: c’est bien cela que signifie le,
mot nécessaire, à savoir qu'il n’est pas possible de ne pas être, ou qu'il
n'arrive pas de ne pas être, ou qu'il est impossible de ne pas être. Donc, il
n'est pas possible que homme ne soit pas animal bipède. Ainsi donc il est
évident qu'il n'y a pas lieu que l'une et l'autre, l'affirmation et la
négation, soient vraies, à savoir que homme soit animal bipède et qu’il ne
soit pas animal bipède. Et la même raison peut être tirée de la signification
des mots à propos de non-homme, car il est nécessaire que non-homme ne soit
pas animal bipède, puisque c'est cela que signifie le mot: et donc, il est
impossible que non-homme soit animal bipède. |
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[82186]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 11 Ea autem, quae supra monstrata sunt, valent ad
propositum: quia si consideretur quod homo et non homo idem significarent,
vel quod hoc nomen homo significaret esse hominem et non esse hominem, posset
adversarius negare istam: necesse est hominem esse animal bipes. Posset enim
dicere, quod non magis necessarium est dicere hominem esse animal bipes, quam
non esse animal bipes, si haec nomina homo et non homo idem significarent,
vel si hoc nomen homo utrumque significet, scilicet id quod est esse hominem,
et id quod est non esse hominem. |
Ce que l'on vient de démontrer
plus haut sert à notre propos : car si l'on considérait que homme et
non-homme signifieraient la même chose, ou bien que le mot homme signifierait
être homme et ne pas être homme, l'adversaire pourrait nier cette
affirmation: il est nécessaire que homme soit animal bipède. En effet, il
Pourrait dire qu’il n'est pas plus nécessaire de dire que homme est animal bipède
que de dire qu'il ne l'est pas, si les mots homme et -non-homme signifiaient
la même chose, ou si le mot homme signifiait l'un et l'autre, à savoir et ce
qu’est être homme et ce qu’est ne pas être homme. |
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[82187] Sententia Metaphysicae,
lib. 4 l. 7 n. 12 Deinde cum dicit nam hominem hic probat quoddam quod
supposuerat. Ad probandum autem quod hoc nomen, homo, non significat id quod
est non esse hominem, assumpsit quod id quod est esse hominem, et id quod est
non esse hominem, sint diversa, quamvis verificentur de eodem. Et hoc
intendit hic probare tali ratione. Magis opponuntur esse hominem et non esse
hominem quam homo et album: sed homo et album sunt diversa secundum rationem,
licet sint idem subiecto; ergo et esse hominem et non esse hominem sunt
diversa secundum rationem. Minorem sic probat. Si enim omnia quae dicuntur de
eodem sunt unum secundum rationem quasi significata uno nomine, sequitur quod
omnia sunt unum, sicut supra dictum est et expositum. Si ergo hoc non contingit,
continget illud quod dictum est, scilicet quod esse hominem et non esse
hominem sunt diversa. Et per consequens sequitur ultima conclusio supradicta,
scilicet quod homo sit animal bipes, et quod impossibile est ipsum esse non
animal bipes. |
Ensuite où il dit: "Le même
raisonnement…", il prouve un certain point qu’il avait supposé. Pour
prouver que le mot homme ne signifie pas ce qu’est le ne-pas-être-homme, il a
pris pour acquis que ce qu’est l'être-homme et ce qu'est le ne-pas-être-homme
(l'être non-homme) sont divers, bien que se vérifiant de la même chose.
Aristote a ici l'intention de prouver cette affirmation par la raison
suivante. Il y a plus d'opposition entre être homme et ne pas être homme
qu’entre homme et blanc; mais, homme et blanc sont divers quant à la
définition, bien qu’ils s0lent un par le sujet; donc et l’être-homme et le
ne-pas-être-homme sont divers quant à la définition. Il prouve la mineure
ainsi. Si, en effet, tout ce qui s'attribue au même est un quant à la
définition, comme si c'était signifié par un seul mot, il s'ensuit que toutes
choses sont une, comme on l'a dit et exposé plus haut. Si donc cela n'a pas
lieu, il arrivera ce que l’on a dit, à savoir que l'être homme et l'être
non-homme seront divers. Et par conséquent l'ultime conclusion susdite en
découle, à savoir que homme est animal bipède et qu’il est impossible que
lui-même soit non-animal bipède. |
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[82188]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 13 Deinde cum dicit si respondeatur excludit quamdam
cavillationem per quam praedictus processus posset impediri. Posset enim
adversarius interrogatus, an necesse sit hominem esse animal bipes, non
respondere affirmationem vel negationem, sed dicere, necesse est hominem esse
animal bipes, et non esse animal bipes. Hoc autem excludit hic philosophus dicens praedictam
conclusionem sequi, dummodo velit respondere ad interrogatum simpliciter. Si autem interroganti simpliciter de affirmatione, velit addere
negationem in sua responsione, ut dictum est, non ad interrogatum responderet.
Quod sic probat. Contingit enim unam
et eamdem rem esse hominem et album et mille alia huiusmodi. Hic tamen si
quaeratur, utrum homo sit albus, respondendum est tantum id quod uno nomine
significatur. Nec sunt addenda alia omnia. Verbi gratia: si quaeratur, utrum
hoc sit homo, respondendum est, quod est homo. Et non est addendum quod est
homo et albus et magnus et similia; quia oportet omnia quae accidunt alicui
simul respondere, aut nullum. Omnia autem simul non possunt, cum sint
infinita: infinita enim eidem accidunt ad minus secundum relationes ad
infinita antecedentia et consequentia, et infinita non est pertransire. In respondendo ergo, nullum eorum quae accidunt
quaesito est respondendum, sed solum quod quaeritur. Licet ergo supponatur millies quod sit idem homo et
non homo; cum tamen quaeritur de homine, non est respondendum de non homine,
nisi respondeantur omnia quae possunt homini accidere. Si enim hoc fieret,
non esset disputandum, quia nunquam compleretur disputatio, cum impossibile sit
infinita pertransire. |
Ensuite où il dit : "A la
condition ... ", il exclut une certaine ruse qui pourrait briser le
susdit processus. En effet, l’adversaire soumis à l’interrogation lui
demandant s’il est nécessaire que homme soit animal bipède, ou non, pourrait
ne pas répondre par l'affirmation ou la négation, mais dire qu'il est
nécessaire que homme soit et ne soit pas animal bipède. Ce que rejette ici le
Philosophe en disant que la conclusion précédente découle de notre
argumentation, si l'adversaire veut répondre absolument à l’interrogation. Si
à une question simple concernant une affirmation, l'adversaire voulait
ajouter une négation dans sa réponse, comme on l’a dit, il ne répondrait pas
à la question. Ce qu’Aristote prouve de la façon suivante. En effet, il
arrive qu'une seule et même chose soit homme et blanc et mille autres choses.
Cependant, dans ce cas, si on demande: l’homme est-il blanc? On ne doit
répondre que par ce qui est signifié par un seul mot. On ne doit pas ajouter
toutes les autres choses. Par exemple, si l’on demande: ceci est-il un homme
? Il faut répondre que ceci est un homme. Il ne faut pas ajouter que c'est un
homme et blanc et grand et autant de choses semblables; car il faut inclure
dans sa réponse, ou bien tous les accidents qui appartiennent en même temps à
quelque chose, ou bien, ne pas en inclure un seul. Mais tous ces accidents ne
peuvent être en même temps dans un sujet, puisqu’ils sont infinis: en effet,
un nombre innombrable d’accidents existent dans une même chose au moins quant
aux relations qui la relient à l’infinité de choses qui la précèdent et la
suivent. Or, on ne peut énumérer l'infini. Donc, dans la réponse, on ne doit
rien inclure de ce qui est accidentel à ce que pose la question, mais on doit
uniquement répondre ce qui est demandé. Donc, bien qu'on puisse supposer
mille fois que homme et non-homme soient identiques,
cependant, lorsque la question porte sur l’homme, on ne peut répondre à
propos du non-homme, à moins que l'on ne mette dans la réponse tout ce qui
peut arriver à l'homme. Et si cette dernière réponse avait lieu, il ne serait
pas question de discuter, car la discussion ne se terminerait jamais, vu
qu'il est impossible d'énumérer ce qui existe en nombre infini. |
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[82189] Sententia Metaphysicae,
lib. 4 l. 7 n. 14 Deinde cum dicit omnino vero ponit secundam
rationem, quae sumitur ex ratione praedicati substantialis et accidentalis:
quae talis est. Si affirmatio et negatio verificantur de eodem, sequitur quod
nihil praedicabitur in quid sive substantialiter, sed solum per accidens. Et
sic in praedicatis per accidens erit procedere in infinitum. Sed hoc est
impossibile: ergo primum. |
Ensuite quand il dit :
"En général…", il donne la seconde raison qui se prend de la raison
des prédicats substantiel et accidentel. Elle se formule ainsi : Si
l'affirmation et la négation se vérifient de la même chose, il s'ensuit que
rien ne peut se prédiquer essentiellement
ou substantiellement, mais tout se prédique accidentellement. Et ainsi, dans
les prédicats accidentels, il y aura processus à l'infini. Mais ce dernier
cas est impossible; donc, il faut admettre une prédication essentielle. |
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[82190] Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 15 Circa hanc rationem duo facit. Primo ponit conditionalem. Secundo probat
destructionem consequentis, ibi, si vero omnia secundum accidens et cetera.
Circa primum sic procedit: dicens quod illi qui hoc dicunt, scilicet
affirmationem et negationem simul esse vera, omnino destruunt substantiam,
idest substantiale praedicatum, et quod quid erat esse, idest quod
praedicatur in eo quod quid: necesse est enim eis dicere quod omnia
accidunt, idest per accidens praedicantur, et quod non sit hominem esse
aut animal esse, et quod non sit quod significet quid est homo, aut quid est
animal. |
Il développe cette raison en deux
parties. En premier, il pose une condition. En second, il prouve qu'il faut
rejeter la conséquence, où il dit : "Mais si l'on dit que tout est
accident, etc. " Par rapport à la première partie, il procède de la
façon suivante. Il dit que ceux qui disent que l'affirmation et la négation
sont simultanément vraies, détruisent tout à fait la substance, c'est-à-dire
le prédicat substantiel, et l'essence, c'est-à-dire le prédicat essentiel. En
effet, il leur est nécessaire de dire que tout, est accident, c’est-à-dire
que tout se prédique de façon accidentelle et que être homme ou être animal
existe pas et qui n'existe pas ce qui signifie l’essence de l'homme ou l’essence
de l'animal. |
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[82191]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 16 Quod sic probat. Si aliquid est quod est hominem esse, idest quod
quid est homo substantialiter, scilicet de homine praedicatum; illud non erit
non esse hominem, nec erit esse non hominem. Huius enim quod est esse hominem
sunt praedictae duae negationes; scilicet non esse hominem, vel esse non
hominem. Patet ergo quod affirmatio et negatio non verificantur de eodem;
quia scilicet de eo quod est esse hominem non verificatur non esse hominem,
vel esse non hominem. |
Ce qu'il prouve de la façon
suivante. S'il existe quelque chose qui est d’être homme, c’est-à-dire si
l'essence substantielle de l'homme existe, cette essence ne sera pas de ne
pas être homme, ni non plus d ‘être non-homme. En effet, ne pas être homme et
être non-homme sont les deux négations de ce qu'est être homme. Il est donc
évident que l'affirmation et la négation ne se vérifient pas de la même
chose, parce que de cela qui est d'être homme ne se vérifient pas le ne-pas-être-homme
et le être non-homme. |
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[82192] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 17 Conditionalem autem positam, quod si aliquid sit
quod quid est homo, quod illud non sit non esse hominem, vel esse non
hominem, sic probat. Propositum est enim supra et probatum quod hoc quod
significat nomen est unum. Et iterum est positum quod illud quod significat
nomen, est substantia rei, scilicet quod quid est res. Unde patet quod
aliquid significat substantiam rei, et idem quod est significatum non est
aliquid aliud. Si igitur illud quod est esse hominem, sive quod quid est
homo, fuerit vel non esse hominem, vel esse non hominem, constat quidem quod
erit alterum a se. Unde oportet dicere, quod non sit definitio significans quod
quid est esse rei; sed sequetur ex hoc quod omnia praedicentur secundum
accidens. |
Une fois la condition posée: s'il
existe quelque chose qui est l'essence d’homme, voici comment il prouve que
ce quelque chose n'est pas le ne-pas-être-homme ou le être non-homme. En
effet, on a affirmé plus haut et prouvé que ce que signifie le mot un. On a
de plus posé que ce que signifie le nom c’est la substance de la chose, à
savoir son essence. Il est donc évident que quelque chose signifie la
substance de la chose, et que cette même chose signifiée n’est pas quelque
chose d'autre. Si donc ce quelque chose qui est d'être homme ou qui est
l'essence de l'homme était ou bien ne pas être homme ou bien être non-homme,
il appert qu'il serait autre que lui-même. C'est pourquoi il faut dire qu'il
n’y a pas de définition signifiant l’essence de la chose; mais de là il
s'ensuit que tout se prédique de façon accidentelle. |
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[82193]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 18 In hoc enim distinguitur substantia ab accidente,
idest praedicatum substantiale ab accidentali, quia unumquodque est vere id
quod praedicatur substantialiter de eo; et ita non potest dici illud quod
praedicatur substantialiter esse non unum, quia quaelibet res non est nisi
una. Sed homo dicitur
albus, quia albedo vel album accidit ei. Non autem ita quod sit id quod vere
est album vel albedo. Ergo non oportet quod id quod praedicatur per accidens
sit unum tantum. Sed multa possunt
per accidens praedicari. Substantiale vero praedicatum est unum tantum. Et
sic patet, quod ita est esse hominem quod non est non esse hominem. Si autem
utrumque fuerit, iam substantiale praedicatum non erit unum tantum, et sic
non erit substantiale sed accidentale. |
En effet, c'est en cela que se
distingue la substance de l’accident, c’est dire le prédicat substantiel du
prédicat accidentel, que chaque chose est vraiment ce qui se prédique
substantiellement d’elle; et ainsi, on ne peut dire que ce qui est prédiqué
substantiellement n’est pas un, parce que chaque chose ne peut être qu'une.
Mais on dit que l’homme est blanc, parce qu’il lui arrive de recevoir la
blancheur ou d'être accidentellement blanc. Cependant il n’est pas blanc de
telle sorte qu'il serait lui-même ce qui est vraiment le blanc ou la
blancheur (le blanc n’est pas son essence - ou - il n'est pas l’essence du
blanc). C’est pourquoi, il n’est pas nécessaire que ce qui se prédique de
façon accidentelle soit seulement un. Mais quantité de choses peuvent être
prédiquées de façon accidentelle. Le prédicat substantiel, lui, est
uniquement un. Ainsi il est évident qu’être homme, par sa manière d'être,
n’est pas ne pas être homme. S’il était l'un et l’autre, déjà le prédicat
substantiel ne serait plus uniquement un, et ainsi ne serait plus substantiel
mais accidentel. |
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[82194] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 19 Deinde cum dicit si vero destruit consequens;
ostendens hoc esse impossibile quod aliquid non praedicetur substantialiter,
sed omnia accidentaliter; quia si omnia per accidens praedicentur, non erit aliquid
praedicatum universale. (Dicitur autem hic praedicatum universale sicut in
posterioribus, secundum quod praedicatur de aliquo per se et secundum quod
ipsum est). Hoc autem est impossibile: quia si semper aliquid praedicatur de
altero per accidens, oportet quod accidentalis praedicatio procedat in
infinitum, quod est impossibile hac ratione. |
Ensuite où il dit : "
Mais si on dit ... ", il détruit le conséquent, en montrant que c’est
impossible qu’il n’y ait pas de prédicat substantiel, mais que tout prédicat
soit accidentel. C'est que si tout se prédique accidentellement, il n’y aura
pas de prédicat universel. (On parle ici de prédicat universel dans le même
sens que l'expression possède dans les
Seconds Analytiques à ce qui se prédique par soi d’un sujet et quant à ce
qu'il est en lui-même.) Mais cela est impossible: si une chose se prédique
toujours d’une autre de façon accidentelle, il faut que la prédication
accidentelle procède à l'infini. Ce qui est impossible à cause de la raison
suivante. |
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[82195] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 20 Praedicatio enim accidentalis non complectitur nisi
duos modos. Unus modus est secundum quod accidens de accidente praedicatur
per accidens, et hoc ideo, quia ambo accidunt eidem subiecto, sicut album
praedicatur de musico, quia ambo accidunt homini. Alius modus est quo
accidens praedicatur de subiecto, sicut Socrates dicitur musicus, non quia
ambo accidunt alicui alteri subiecto, sed quia unum eorum accidit alteri. Cum igitur sint duo modi praedicationis per
accidens, in neutro contingit esse praedicationem in infinitum. |
En effet, la prédication
accidentelle ne comprend que deux modes. Le premier mode est celui selon
lequel un accident se prédique accidentellement d'un accident et cela parce
qu'il arrive à tous deux d'être dans le même sujet. Ainsi le blanc se
prédique du musicien parce que l'un et l'autre sont dans l’homme. L'autre
mode est ce lui où un accident se prédique du sujet, comme on dit que Socrate
est musicien. Cette dernière prédication à lieu, non pas parce que l’un et
autre existent dans un autre sujet, mais parce que l'un existe dans l’autre.
Puisque donc il existe deux modes de prédication accidentelle, en aucun des
deux il ne peut y avoir prédication à l’infini. |
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[82196]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 21 Constat enim quod illo modo, quo accidens
praedicatur de accidente, non contingit abire in infinitum, quia oportet
devenire ad subiectum. Iam enim dictum est, quod haec est ratio
praedicationis huius, quia ambo praedicantur de uno subiecto; et sic
descendendo a praedicato ad subiectum contingit invenire pro termino ipsum
subiectum. |
Il est certain, en effet que
d'après le mode où un accident se prédique d'un accident, il n'y a pas lieu
d'aller à l'infini, parce qu’il faut parvenir à un sujet. On a déjà dit, en
effet, que c’était là la raison même de cette sorte de prédication que l’un
et l’autre se prédiquaient d'un seul sujet. Donc, en descendant du prédicat,
ou sujet, on rejoint comme terme du mouvement le sujet lui-même. |
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[82197] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 22 Sed illo modo praedicandi per accidens quo accidens
praedicatur de subiecto, ut cum dicitur Socrates est albus, non contingit
abire in infinitum in superius ascendendo a subiecto ad praedicatum, ita ut
dicamus quod Socrati accidit album et quod Socrati albo accidit aliquod
aliud. Hoc enim non posset esse nisi duobus modis. Uno modo quia ex albo et
Socrate fieret unum. Et sic sicut Socrates est unum subiectum albedinis, ita
Socrates albus esset subiectum alterius accidentis. Hoc autem non potest
esse, quia non fit aliquid unum ex omnibus quibuscumque praedicatis. Ex
subiecto enim et accidente non fit unum simpliciter, sicut fit unum ex genere
et differentia. Unde non potest dici quod Socrates albus, sit unum subiectum. |
Mais dans l'autre mode de
prédication accidentelle selon lequel l'accident s'attribue au sujet, comme
lorsqu'on dit que Socrate est blanc, il n'y a pas lieu de procéder à l’infini
en remontant du sujet à l'accident: comme si nous disions qu'il arrive à
Socrate d'être blanc et à Socrate blanc de recevoir quelque autre accident.
Ce processus ascendant ne pourrait exister que de deux façons. D'une première
façon, à la condition que Socrate et le blanc forment quelque chose d’un. Et
donc, de la même façon que Socrate est l’unique sujet de la blancheur, ainsi
Socrate-blanc formerait le sujet d'un autre accident. Mais cela n’est pas
possible, car une collection de tous les attributs possibles ne forme pas une
unité. En effet, d’un sujet et d'un accident ne peut résulter une unicité
absolue comme celle qui résulte du genre et de la différence. C’est pourquoi
l’on ne peut dire que Socrate-blanc est un seul sujet. |
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[82198]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 23 Alius modus esset quod sicut Socrates est subiectum
albi, ita ipsi albo insit aliquid aliud accidens, ut musicum. Sed hoc etiam
non potest esse, propter duo. Primo, quia non erit aliqua ratio, quare
musicum dicatur magis accidere albo quam e converso. Unde non erit ordo inter
album et musicum, sed e converso respicient se adinvicem. Secundo, quia simul
cum hoc definitum est vel determinatum, quod iste est alius modus praedicandi
per accidens in quo accidens praedicatur de accidente, ab illo modo quo
accidens praedicatur de subiecto, et musicum de Socrate. In isto autem modo
de quo nunc loquitur, non dicitur praedicatio accidentalis, quia accidens
praedicetur de accidente; sed illo modo quo prius locuti sumus. |
L’autre mode serait que, comme
Socrate est le sujet du blanc, ainsi au blanc lui-même inhérerait quelque
autre accident, comme le musicien par exemple. Mais ce dernier cas aussi ne
peut être, à cause de deux raisons. En premier, parce qu’il n'y aura pas plus
de raison pour dire que le musicien est accident du blanc que le blanc est
accident du musicien. Ainsi, il n'y aura pas d’ordre entre le blanc et le
musicien, mais au contraire on pourrait dire qu’ils seront là à s'attendre
(ou à s'affronter) l'un l'autre. En second, parce qu'en même temps que nous
avons défini ou déterminé ce mode, nous avons établi que le mode de
prédication accidentelle où l'accident se prédiquait d’un accident est autre
que celui où l'accident s'attribue au sujet et le musicien à Socrate. Or,
dans le mode dont nous parlons actuellement, on ne parle pas de prédication
accidentelle parce que l'accident se prédique de l'accident mais, comme on
l’a vu au début, parce que l'accident se dit du sujet. |
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[82199] Sententia Metaphysicae,
lib. 4 l. 7 n. 24 Sic igitur manifestum est, quod in accidentali
praedicatione non est abire in infinitum: quare patet quod non omnia
praedicantur secundum accidens. Et ulterius quod aliquid erit significans
substantiam. Et ulterius quod contradictio non verificatur de eodem. |
Il est donc manifeste qu’il n’y a
pas processus à l'infini dans la prédication accidentelle: ce qui comporte
l'autre évidence que tout ne se prédique pas de façon accidentelle. Et, par
suite, il y a quelque chose qui signifie la substance. Et, par suite, la
contradiction ne se vérifie pas du même. |
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[82200] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 7 n. 25 Sciendum autem est circa praedictam rationem, quod
licet accidens non sit subiectum alterius, et sic non sit ordo accidentis ad
accidens quantum ad rationem subiiciendi, est tamen ordo quantum ad rationem
causae et causati. Nam unum accidens est causa alterius, sicut calidum et
humidum dulcis et sicut superficies coloris. Subiectum enim per hoc quod
subiicitur uni accidenti, est susceptivum alterius. |
Il faut savoir cependant, à propos
de la dernière raison apportée que, bien qu’un accident ne soit pas sujet
d’un autre accident et qu’ainsi il n’y ait pas d’ordre d’un accident à
l’autre quant à la raison de sujet, il existe un ordre quant à la raison de
cause et de causé. En effet, un accident est cause d'un autre, comme le chaud
et l'humide sont causes du doux et comme la superficie est cause de la
couleur. En effet, le sujet, par le fait même qu'il est sujet d'un accident,
est réceptif d'un autre accident. |
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Leçon 8, Texte d’Aristote
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Autre argument: si toutes les
contradictions relatives au même sujet sont vraies en même temps, il est évident
que tous les êtres n’en feront qu'un. Il y aura, en effet, identité entre une
trirème, un rempart et un homme, si, de tout sujet, il est possible
d’affirmer ou de nier, indifféremment, n'importe quel prédicat, comme doivent
nécessairement l'admettre ceux qui adoptent le raisonnement de Protagoras.
Car si il y a quelqu’un à croire que l'homme n’est pas une trirème, il n’est
évidemment pas une trirème; par conséquent, il est aussi une trirème, puisque
la contradictoire est vraie. On en arrive alors à la doctrine d’Anaxagore que
toutes choses sont confondues, et que, par suite, rien n'existe réellement.
Ces philosophes paraissent ainsi traiter de l’indéterminé, et, quand ils
s'imaginent traiter de l’Etre, ils traitent du Non-être, puisque c’est l’Etre
en puissance, et non l'Etre en acte (entéléchie), qui est l’indéterminé. Mais
ces philosophes sont du moins dans l'obligation d'admettre que tout prédicat
peut être affirmé ou nié de tout sujet. Il serait absurde, en effet, qu’à
chaque sujet on pût attribuer sa propre négation et qu’on ne pût lui
attribuer la négation d'un autre sujet qui ne lui est pas attribué. J’entends
par là que s'il est vrai de dire de l’homme qu'il est non-homme, il est
évidemment vrai de dire aussi qu'il est non-trirème. Si donc on accorde
l'affirmation, il faut nécessairement admettre aussi la négation. Et si on
refuse d'attribuer l'affirmation au sujet, du moins doit-on admettre que la
négation lui appartiendra plus que la négation du sujet lui-même; si donc la
négation du sujet lui-même est attribuée au sujet, la négation de la trirème
lui sera aussi attribuée, et, si elle lui est attribuée, l'affirmation le
sera aussi. Telles sont donc les conséquences
de la doctrine de ces philosophes. Une autre conséquence en résulte encore,
c’est qu'on n’est pas dans la nécessité d'admettre qu'il faut ou affirmer ou
nier. En effet, s'il est vrai qu'un être est homme et non-homme, il est
évident aussi qu'il ne sera ni homme, ni non-homme: aux deux assertions
correspondent deux négations, et si la première est traitée comme une
proposition unique composée de deux propositions, la dernière aussi sera une
proposition unique opposée à la première. Autre raison encore: ou bien la
doctrine que nous attaquons est vraie dans tous les cas, et le blanc est aussi
le non-blanc, et l'Etre le Non-être, et semblablement pour toutes les autres
affirmations et négations; ou bien cette théorie souffre des exceptions, elle
s’applique à certaines affirmations et négations, et non à certaines autres.
Si elle ne s’applique pas à toutes, celles qui sont exceptées seront alors,
du propre aveu de nos adversaires, des opinions certaines. Si elle s'applique
à toutes, alors, derechef, ou bien tout ce qu’on peut affirmer, on peut le
nier aussi, et tout ce qu'on peut nier, on peut l’affirmer aussi; ou bien
tout ce qu’on affirme, on le nie, mais tout ce qu’on nie, on ne l'affirme
pas. Et dans ce dernier cas, il y aura quelque chose qui, d’une façon
assurée, n’est pas, et ce sera là une opinion ferme: et si le Non-être est
quelque chose de ferme et de connaissable, l’affirmation contraire sera
encore plus connaissable. Mais si tout ce qu’il est possible de nier, il est
possible de l’affirmer également, il arrive nécessairement, ou bien qu’on
affirme la vérité de chaque prédicat pris à part. Par exemple, je dis que
ceci est blanc, puis, à l'inverse, que ceci n’est pas blanc; ou bien on
n'affirme pas la vérité de chacun des prédicats pris à part: dans ce dernier
cas, notre adversaire ne dit pas ce qu'il dit, et, en définitive, il n'existe
absolument rien. Mais, alors, comment des non-êtres parleraient-ils ou se
promèneraient-ils? En outre, toutes choses n'en feront qu'une, comme il a été
indiqué plus haut, et il y aura identité entre homme, dieu et trirème, et
leurs contradictoires. Si, en effet, les contradictoires peuvent être
attribuées, à titre égal, à chaque sujet, un être ne différera en rien d’un
autre être, car, s'ils différaient, cette différence serait quelque chose de
vrai et de particulier. Pareillement, même au cas où l’on peut énoncer chaque
prédicat comme vrai séparément, il s’ensuit tout ce qu'on vient d’exposer, et
cette autre conséquence encore que tout le monde dira le vrai et tout le
monde dira le faux, et que notre adversaire lui-même avoue être dans
l’erreur. En même temps, il est manifeste que la discussion avec cet
adversaire n'a aucun objet: car il ne dit rien: il ne dit ainsi, ni non
ainsi, mais il dit à la fois ainsi et non ainsi; et, derechef, ces
propositions sont niées toutes les deux, et il dit ni ainsi, ni non ainsi.
Car autrement il y aurait déjà quelque chose de défini. En outre, si, lorsque
l’affirmation est vraie, la négation est fausse, et si, lorsque la négation
est vraie, l’affirmation est fausse, il ne sera pas possible que la même
chose soit, en même temps, affirmée et niée avec vérité. Mais peut-être
dirait-on que c'est là une pétition de principe. |
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Lectio 8 |
Leçon 8, Commentaire de
saint Thomas [Autres preuves du príncipe de contradiction] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
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ARISTOTE APPORTE
DEUX AUTRES RAISONS POUR PROUVER LA VERITE DU PREMIER PRINCIPE: DE LA
PREMIERE RAISON, IL DEDUIT QUE TOUT SERA UN SI LES CONTRADICTOlRES SONT
VRAIES EN MEME TEMPS, IL TIRE SA SECONDE RAISON DE LA CERTITUDE ET DE LA CONNAISSANCE.
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[82201] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 1 Ponit tertiam rationem, quae sumitur ex uno et
diverso: et est ratio talis. Si affirmatio et negatio verificantur simul de
eodem, omnia sunt unum. Hoc autem est falsum; ergo et primum. Circa hanc
rationem tria facit. Primo ponit conditionalem et exemplificat, quia scilicet
sequeretur si contradictiones simul verificantur de eodem, quod idem essent
triremis, idest navis habens tres ordines remorum, et murus et homo. |
Aristote apporte la troisième
raison qui se prend de l'un et du divers. Cette raison se formule ainsi. Si
l’affirmation et la négation se vérifient en même temps de la même chose,
toutes choses sont une. Or, ceci est faux, donc, elles ne se vérifient pas.
Il développe cette raison en trois points. En premier, il pose une
proposition conditionnelle qu'il appuie d’exemples" La voici: si les
contradictions se vérifient simultanément de la même chose, il s'ensuivrait
qu'il y aurait identité entre une trirème, c’est-à-dire un navire portant
trois rangées de rames à et un mur et un homme. |
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[82202]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 2 Secundo cum dicit quemadmodum est ostendit quod idem
inconveniens sequitur ad duas alias positiones. Primo ad opinionem
Protagorae, qui dicebat quod quicquid alicui videtur, hoc totum est verum;
quia si alicui videtur quod homo non sit triremis, non erit triremis; et si
alteri videtur quod sit triremis, erit triremis; et sic erunt contradictoria
vera. |
En deuxième où il dit : " ...
comme doivent l'admettre ... ", il montre que la même absurdité découle
de deux autres opinions. Et tout d’abord, de l'opinion de Protagoras qui
disait que ce qui apparaît à chacun est totalement vrai. Car s'il apparaît à
quelqu'un que l'homme n'est pas une trirème, il ne sera pas une trirème; et
s'il apparaît à un autre qu'il est une trirème, il sera une trirème. Ainsi,
les contradictoires seront vraies. |
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[82203] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 3 Secundo ad opinionem Anaxagorae, qui dicebat omnes
res simul esse, quasi nihil sit vere unum ab aliis determinatum, sed omnia
sint unum in quadam confusione. Dicebat enim, quod quodlibet sit in quolibet,
sicut in primo physicorum ostensum est. Quod ideo accidebat Anaxagorae, quia
ipse videtur loqui de ente indeterminato, idest quod non est determinatum in
actu. Et cum putaret loqui de ente perfecto, loquebatur de ente in potentia,
sicut infra patebit. Quod autem est in potentia et non endelechia,
idest in actu, est indefinitum. Potentia enim non finitur nisi per actum. |
En second, cette absurdité découle
aussi de l'opinion d'Anaxagore qui disait que toutes choses existaient
simultanément, comme s'il n’y avait rien de vraiment un, en tant que bien
distingué des autres choses, mais comme si toutes choses étaient une, en tant
que confondues. En effet, il disait que n'importe quoi existe dans n'importe
quoi, comme on l'a montré dans le premier livre
des Physiques. Anaxagore soutenait cette opinion, parce qu’il semblait
parler de l'être indéterminé, c'est-à-dire de l'être qui n'a pas encore la
détermination de l'acte. Et alors qu'il croyait parler de l'être parfait, il
parlait de l'être en puissance, comme il sera évident plus loin. Ce qui est
en puissance et non en entéléchie, c’est-est-à-dire acte, est indéfini
(indéterminé:). En effet, la puissance n'est terminée que par l'acte. |
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[82204]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 4 Tertio cum dicit sed dicenda probat conditionalem
primo propositam esse veram. Et primo quantum ad hoc quod omnia affirmative
dicta unum essent. Secundo quantum ad hoc quod affirmationes a suis
negationibus non distinguerentur in veritate et falsitate, ibi, et quia non
est necesse et cetera. Dicit ergo primo, quod illud primum est ab eis
supponendum ex quo ponunt affirmationem et negationem simul verificari de
eodem, quod de quolibet est affirmatio et negatio vera. Constat enim quod de
unoquoque magis videtur praedicari negatio alterius rei, quam negatio
propria. Inconveniens enim esset si alicui inesset sua negatio et non inesset
negatio alterius rei, per quam significatur quod illa res non inest ei: sicut
si verum est dicere quod homo non est homo, multo magis est verum dicere quod
homo non est triremis. Patet ergo, quod de quocumque necessarium est
praedicari negationem, quod praedicatur de eo affirmatio. Et ita per
consequens praedicabitur negatio, cum affirmatio et negatio sint simul vera;
aut si non praedicabitur affirmatio, praedicabitur negatio alterius magis
quam negatio propria. Sicut si triremis non praedicatur de homine,
praedicabitur de eo non triremis, multo magis quam non homo. Sed ipsa negatio
propria praedicatur, quia homo non est homo: ergo et negatio triremis
praedicabitur de eo, ut dicatur quod homo non est triremis. Sed si
praedicatur affirmatio, praedicabitur negatio, cum simul verificentur: ergo
necesse est quod homo sit triremis et eadem ratione quodlibet aliud. Et sic
omnia erunt unum. Hoc igitur contingit dicentibus hanc positionem, scilicet
quod contradictio verificetur de eodem. |
En troisième où il dit :
"Mais ces philosophes… ", Aristote prouve que la proposition
conditionnelle qu'il a énoncée au début, est vraie. Et, en premier, à l'effet
que tout ce qui serait attribué de façon affirmative serait un. En second, à
l’effet que les affirmations ne se distingueraient pas de leurs négations par
la vérité et par la fausseté, où il dit: "Une autre conséquence, etc.
" Il dit donc que ces philosophes doivent admettre de prime abord, du
fait qu’ils affirment que l’affirmation et la négation se vérifient
simultanément de la même chose, que sur toutes chose, il y a une affirmation
et une négation vraies. En effet, il est certain qu’on peut attribuer à toute
chose avec plus de raison la négation d'une autre chose que sa propre
négation. En effet, il serait absurde si on pouvait attribuer à une chose sa
propre négation et qu'on ne pût lui attribuer la négation d'une autre chose,
par laquelle en signifie que cette autre chose n’existe pas en elle. Par
exemple, s'il est vrai de dire que l'homme n'est pas homme, il est beaucoup
plus vrai de dire que l’homme n'est pas une trirème. Il est donc évident que
partout où une affirmation s'attribue à une chose, il est nécessaire de lui
attribuer une négation. Et ainsi, par conséquent, la négation s'attribuera,
puisque l'affirmation et la négation sont simultanément vraies; Ou bien, si
l'affirmation ne s'attribue pas, la négation d/une autre chose s’attribuera
avec plus de raison que la négation propre de cette chose même. Par exemple,
si la trirème ne s’attribue pas à l'homme, on attribuera à l’homme avec plus
de raison la non-trirème que le non-homme. Mais la propre négation de l’homme
se prédique de lui-même, parce que l'homme n'est pas homme; et donc, la
négation de la trirème se prédiquera aussi de l’homme, de telle sorte qu’on
pourra dire que l'homme n’est pas une trirème. Mais si l’affirmation se
prédique, la négation s'attribuera aussi, puisque l'une et l'autre sont
vraies en même temps. Donc, il est nécessaire que l’homme soit trirème, et,
pour la même raison, n'importe quelle autre chose. Et ainsi toutes choses
seront une. C'est bien ce qui arrive à ceux qui détiennent cette position, à
savoir que les contradictoires se vérifient du même sujet. |
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[82205] Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 5
Deinde cum dicit et
quia non deducit aliud inconveniens, quod scilicet non distinguatur negatio
ab affirmatione in falsitate, sed utraque sit falsa. Dicit ergo quod non
solum praedicta inconvenientia sequuntur ad praedictam positionem, sed etiam
sequitur quod non sit necessarium affirmare et negare, idest quod non
sit necessarium affirmationem vel negationem esse veram, sed contingit
utramque esse falsam. Et sic non erit distantia inter verum et falsum. Quod
sic probat. |
Ensuite quand il dit: "Une
autre conséquence… ", il déduit de cette position une autre absurdité, à
savoir que la négation ne se distingue pas de l'affirmation par la fausseté,
mais que toutes deux sont fausses. Il dit donc que non seulement les absurdités
précédentes découlent de la susdite opinion, mais aussi qu'il s'ensuit qu'il
n'est pas nécessaire "d’affirmer et de nier", c’est-à-dire qu'il
n'est pas nécessaire que l’un ou l'autre, soit l'affirmation soit la
négation, soit vraie, mais que toutes deux peuvent être fausses. Et ainsi, il
n'y aura aucune distance entre le vrai et le faux. Ce qu'il prouve de la
façon suivante. |
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[82206] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 6 Si verum sit quod aliquid sit homo et non homo, verum
est quod id non erit homo, nec erit non homo. Et hoc patet. Horum enim duorum
quae sunt homo et non homo, sunt duae negationes, scilicet non homo et non
non homo. Si autem ex primis duabus fiat una propositio, ut dicamus, Socrates
non est homo nec non homo, sequitur quod nec affirmatio nec negatio sit vera,
sed utraque falsa. |
Il est vrai que quelque chose soit
homme et non-homme, il est vrai que ce quelque chose ne sera ni homme, ni
non-homme. Ce qui est évident. En effet, ces deux choses, que sont homme et
non-homme, possèdent deux négations, qui sont non-homme et non-non-homme. Si
donc, à partir des deux premières propositions, un en forme une seule de
telle sorte que nous disions: Socrate n'est ni homme ni non-homme, il
s'ensuit que ni l'affirmation ni la négation ne sont vraies, mais que toutes
deux sont fausses. |
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[82207] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 7 Deinde cum dicit amplius autem ponit quartam
rationem quae sumitur ex certitudine cognitionis; et est talis. Si affirmatio
et negatio simul verificantur, aut ita est in omnibus, aut ita est in
quibusdam, et in quibusdam non: si autem non est verum in omnibus, illae, in
quibus non est verum, erunt confessae, idest simpliciter et absolute
concedendae, vel erunt certae, idest certitudinaliter verae secundum
aliam translationem; idest in eis ita erit vera negatio, quod affirmatio erit
falsa, vel e converso. |
Ensuite où il dit: " Autre
raison encore ... ", il apporte la quatrième raison qui se prend de la
certitude de la connaissance. La voici. Si l'affirmation et la négation se
vérifient en même temps, ou bien cela est vrai dans tous les cas, ou bien
cela est vrai dans certains cas, dans d'autres, non; si cela n'est pas vrai
dans tous les cas, les adversaires devront concéder que nous avons raison de
rejeter leur opinion par rapport aux affirmations et aux négations qui
souffrent exception à leur règle; une autre traduction dit que les
affirmations et les négations qui souffrent exception à la vérité simultanée
des contradictoires seront certaines, c'est-à-dire certainement vraies:
c’est-à-dire que, chez elles, la négation étant vraie, l’affirmation opposée
sera fausse, et vice versa. |
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[82208] Sententia Metaphysicae,
lib. 4 l. 8 n. 8 Si
autem hoc est verum in omnibus, quod contradictio verificetur de eodem, hoc
contingit dupliciter. Uno modo quod de quibuscumque sunt verae affirmationes,
sunt verae negationes, et e converso. Alio modo quod de quibuscumque
verificantur affirmationes, verificentur negationes, sed non e converso. |
S’il est vrai dans tous les cas
que les contradictoires se vérifient du même, cela a lieu de deux manières.
D’une première façon: à tous les êtres à qui on peut attribuer une
affirmation vraie, on pourra attribuer une négation vraie, et vice versa. D’une
seconde façon: là où se vérifie une affirmation, la négation se vérifie
aussi, mais sans que l'inverse ne soit vraie. |
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[82209] Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 9 Et si hoc secundum sit verum, sequitur hoc
inconveniens, quod aliquid firmiter vel certitudinaliter est non ens; et ita
erit firma opinio, quae scilicet est de negativa; et hoc ideo, quia negativa
semper est vera, eo quod quandocumque est affirmativa vera, est etiam
negativa vera. Non autem affirmativa semper erit vera, quia positum est, quod
non de quocumque est vera negativa, sit vera affirmativa; et ita negativa
erit firmior et certior quam affirmativa: quod videtur esse falsum: quia dato
quod non esse sit certum et notum, tamen semper erit certior affirmatio quam
negatio ei opposita, quia veritas negativae semper dependet ex veritate
alicuius affirmativae. Unde nulla conclusio negativa infertur, nisi in
praemissis sit aliqua affirmativa. Conclusio vero affirmativa ex negativa non
probatur. |
Si ce second cas est vrai, il s'ensuit
l'absurdité suivante que quelque chose est fermement et certainement du
non-être; et cette opinion ferme et assurée sera celle qui concerne la
proposition négative. Et cela, parce que la proposition négative est toujours
vraie; car chaque fois que l’affirmation est vraie, la négation est aussi
vraie. Mais l'affirmation ne sera pas toujours vraie, puisqu’on a supposé que
ce n'est pas chaque fois que la négation est vraie que l'affirmation l'est.
Et ainsi, la proposition négative sera plus ferme et plus certaine que
l’affirmative. Ce qui semble être faux: même si l'on accorde que le non-être
est certain et connu, l’affirmation cependant sera toujours plus certaine que
la négation opposée, parce que la vérité de la proposition négative dépend
toujours de la vérité d'une affirmative. C'est pourquoi, aucune conclusion
négative ne peut s'inférer s'il n’existe dans les prémisses une proposition
affirmative. Et la conclusion affirmative ne s'infère pas d'une négative. |
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[82210] Sententia Metaphysicae,
lib. 4 l. 8 n. 10 Si autem dicatur primo modo, scilicet quod de
quibuscumque est affirmare, ita de eis est negare; similiter de quibuscumque
est negare, de eis est affirmare, ut scilicet affirmatio et negatio
convertantur: hoc contingit dupliciter: quia si semper negatio et affirmatio
sunt simul verae, aut erit divisim dicere de utraque quod sit vera, verbi
gratia, quod sit divisim dicere quod haec est vera, homo est albus, iterum
haec est vera, homo non est albus: aut non est divisum utramque dicere veram
sed solum coniunctim, ut si dicamus quod haec copulativa sit vera, homo est
albus et homo non est albus. |
Si l'on se réfère maintenant à la
première manière de poser les contradictoires, à savoir que chaque fois que
l'affirmation est vraie la négation est vraie, de telle sorte que
l'affirmation et la négation sont convertibles, il y a deux cas possibles. En
effet, si la négation et l’affirmation sont simultanément vraies, ou bien on
pourra dire qu’elles sont vraies prises séparément; par exemple, si l'on dit
que, prises séparément, ces deux propositions sont vraies: l’homme est blanc,
puis, à l'inverse, l’homme n'est pas blanc; ou bien l'on ne peut dire
qu’elles sont vraies prises séparément, mais uniquement prises ensemble,
comme si l’on dit que ces deux propositions prises conjonctivement sont
vraies: l'homme est blanc et l'homme n'est pas blanc. |
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[82211]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 11 Et siquidem dicamus hoc secundo modo, ut scilicet
non sit utraque vera divisim sed solum coniunctim, tunc sequuntur duo
inconvenientia: quorum primum est, quod non dicet ea, idest quod non
asseret nec affirmationem nec negationem, et quod ambae erunt nihil,
idest quod ambae sunt falsae: vel secundum aliam translationem et non erit
nihil, idest sequitur quod nihil sit verum, nec affirmatio nec negatio.
Et si nihil est verum, nihil poterit dici nec intelligi. Quomodo enim aliquis
pronuntiabit vel intelliget non entia? Quasi dicat, nullo modo. |
Et si nous prenons les
propositions selon le second cas, à savoir de telle sorte que l’une et
l'autre ne soient pas vraies prises séparément mais uniquement prises
conjonctivement, alors il s'ensuit deux absurdités. La première est que
l'adversaire ne dira pas ce qu'il dit, c'est-à-dire qu'il ne posera ni affirmation
ni négation, et que l’une et l’autre proposition ne seront rien, c'est-à-dire
qu'elles seront fausses. Ou, selon une autre traduction : "Et il n’y
aura rient", c'est-à-dire il s'ensuit qu'il n’y a rien de vrai, ni
l’affirmation ni la négation. Et s'il n’y a rien de vrai, on ne pourra rien
dire ni rien comprendre. En effet, comment pourra-t-on prononcer ou saisir le
non-être? C'est comme si Aristote disait: en aucune façon. |
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[82212] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 12 Secundum inconveniens est, quia sequitur quod omnia
sint unum, quod in priori ratione est dictum. Sequitur enim quod sit idem
homo et Deus et triremis, et etiam contradictiones eorum, scilicet non homo
et non Deus et non triremis. Et sic patet, quod si affirmatio et negatio
simul dicuntur de unoquoque, tunc nihil differt unum ab alio. Si enim unum ab
alio differret, oporteret quod aliquid diceretur de uno, quod non diceretur
de alio. Et sic sequeretur quod aliquid esset verum determinate et proprium
huic rei, quod non conveniret alteri. Et sic non de quolibet verificaretur
affirmatio vel negatio. Constat autem quod ea quae nullo modo differunt, sunt
unum; et ita sequetur omnia unum esse. |
La seconde absurdité est qu’il
s'ensuit que tout est un; ce qui nous ramène à la première raison donnée. En
effet, il s'ensuit que homme, Dieu et trirème sont un, et même leurs termes
contradictoires, à savoir non-homme, non-Dieu et non-trirème. Et ainsi, il
est manifeste que si l’affirmation et la négation son attribuées en même
temps à chaque chose, une chose ne se distingue nullement d'une autre. En
effet, si une chose se distinguait d'une autre, on pourrait lui attribuer
quelque chose qu’on ne peut attribuer à l'autre. Et ainsi, il s'ensuivrait
que quelque chose, serait déterminément vrai et propre à cette chose, qui ne
conviendrait pas à l’autre. Et ainsi, l’affirmation et la négation ne
pourraient se vérifier de toute chose. Mais il est manifeste que les choses
ne se distinguent aucunement entre elles sont une; et, ainsi, tout est un. |
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[82213] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 13 Si autem dicatur primo modo, scilicet quod non solum
coniunctim est dicere affirmationem et negationem, sed etiam divisim,
sequuntur quatuor inconvenientia: quorum unum est, quod haec positio significat
ipsum dictum, idest demonstrat hoc esse verum quod immediate est dictum.
Unde alia litera habet accidit quod dictum est, scilicet quod omnia
sunt unum; quia sic etiam similiter affirmatio et negatio de unoquoque
dicetur, et non erit differentia unius ad aliud. |
Si l'on prend les propositions
selon le premier cas, à savoir de telle sorte que l’on énonce l’affirmation
et la négation non seulement conjonctivement, mais aussi séparément, il s'ensuit
quatre énormes difficultés. Voici la première. C'est l'inconvénient ou
l’absurdité que nous venons juste de dire, à savoir que tout est un. Parce
que, pareillement à l’autre cas, l'affirmation et la négation se diront d'une
même chose, et il n'y aura aucune différence entre deux choses. |
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[82214] Sententia Metaphysicae,
lib. 4 l. 8 n. 14 Secundum
est quod omnes verum dicerent, quia quilibet vel dicit affirmationem vel
negationem, et utraque est vera; et omnes mentientur, quia contradictorium
eius quod quisque dicit, erit verum. Et idem etiam homo seipsum dicere falsum
confitetur; quia cum dicit negationem esse veram, dicit se falsum dixisse cum
dixit affirmationem. |
La seconde difficulté est que tout
le monde dirait le vrai, parce que quiconque parle, ou bien affirme ou bien
nie, et l'affirmation et la négation sont toutes deux vraies. Il faut ajouter
aussi que tout le monde dira le faux, parce que la contradictoire de toute
proposition sera vraie. Et le même homme avouera qu'il dit lui-même le faux:
lorsqu'il dit que la négation est vraie, il avoue qu'il a dit une fausseté en
faisant cette affirmation. |
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[82215] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 15 Tertium est quia manifestum est quod adhuc non poterit
esse perscrutatio vel disputatio. Non enim potest disputari cum aliquo qui
nihil concedit. Ille enim nihil dicit, quia nec dicit absolute quod est ita,
nec dicit quod non est ita; sed dicit quod est ita et non est ita. Et iterum
ambo ea negat dicens quod nec est ita nec non ita, sicut ex praecedenti
ratione apparet. Si enim non omnia ista neget, sequitur quod ipse noverit
aliquid determinate verum; quod est contra positum. Vel secundum quod alia
translatio habet, et planius, iam utique erit determinatum. |
Le troisième inconvénient est
qu’il est manifeste qu'en ce cas-là, il ne pourra y avoir non plus de
discussion. En effet, il n'est pas question de discussion avec qui n'admet
rien. Or l'adversaire ne dit rien, parce qu’il ne dit pas absolument qu'il en
est ainsi, ni non plus qu'il n'en est pas ainsi, mais il dit qu'il en est
ainsi et n’en est pas ainsi. Et de plus, il nie le double contenu de son
énonciation, en disant qu'il n'en est ni ainsi ni non-ainsi, comme l’a
démontré la raison précédente. En effet, s'il ne nie pas tout cela, il
s’ensuit qu'il aura connu quelque chose de déterminément vrai. Ce qui va
contre l’hypothèse. Ou d'après une autre traduction comportant un sens plus
net: " Il y aurait déjà quelque chose de défini." |
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[82216] Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 8 n. 16 Quartum sequitur per definitionem veri et falsi. Verum enim est cum dicitur esse quod est vel non
esse quod non est. Falsum autem est cum dicitur non esse quod est, aut esse
quod non est. Ex quo patet per definitionem veri et falsi, quod quando
affirmatio est vera, tunc negatio est falsa: tunc enim dicit non esse, quod
est: et si negatio est vera, tunc affirmatio est falsa: tunc enim dicitur
esse de eo quod non est. Non ergo contingit vere idem affirmare et negare. Sed
forte adversarius ad hoc ultimum poterit dicere, quod hic est petitio
principii. Qui enim ponit contradictionem simul esse veram, non recipit hanc
definitionem falsi, scilicet quod falsum est dicere quod non est esse, vel
quod est non esse. |
La quatrième difficulté découle de
la définition du vrai et du faux. En effet, En effet, le vrai existe
lorsqu'on dit qu’existe ce qui est et que n’existe pas ce qui n’est pas. Le
faux, lui, consiste à ne pas faire exister ce qui existe, et à faire exister
ce qui n'existe pas. Il est donc évident, par les définitions du vrai et du
faux, que lorsque l'affirmation est vraie, la négation est fausse à en effet,
c'est dire que n'existe pas ce qui existe; et si la négation est vraie, alors
l'affirmation est fausse: on attribue l'existence à ce qui n'existe pas.
Donc, il n’est pas vraiment possible d'affirmer et de nier la même chose.
Mais peut-être que l'adversaire pourra attaquer ce dernier point et dire
qu’il y a pétition de principe. En effet, celui qui pose que les contradictoires
sont simultanément vraies n’accepte pas cette définition du faux, à savoir
qu'il est faux de dire que l'être n’est pas, ou que le non-être est. |
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Leçon 9, Texte d’Aristote
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De plus, est-ce donc que celui qui
pense que telle chose est ainsi, ou qu'elle n’est pas ainsi, se tromper,
tandis que celui qui affirme les deux propositions dira la vérité? Si ce
dernier est dans le vrai, que peut-on bien signifier en disant que telle est
la nature des choses? S’il n'est pas dans la vérité, mais qu'il se trouve
plus dans la vérité que celui qui pense que telle chose est ainsi ou n'est
pas ainsi, les êtres auront déjà une nature déterminée, et ce jugement du
moins sera vrai, et ne sera pas en même temps aussi non-vrai. Mais si tous
sont également dans l'erreur et dans la vérité, il ne peut s'agir, pour un
être se trouvant dans cet état, ni de proférer un son, ni de dire quelque
chose d’intelligible, car, en même temps, il dit une chose et ne la dit pas.
S’il ne forme aucun jugement, ou plutôt si, indifféremment, il pense et ne
pense pas, en quoi différera-t-il des plantes? De là vient, de toute
évidence, que personne ne se trouve en réalité dans cet état d'esprit, ni
parmi ceux qui professent cette doctrine, ni parmi les autres. Pourquoi, en
effet, notre philosophe fait-il route pour Mégare, et ne reste-t-il pas chez
lui en se contentant de penser qu'il y va? Pourquoi si, au point du jour, il
rencontre un puits ou un précipice, n’y marche-t-il pas, mais pourquoi le
voyons-nous, au contraire, se tenir sur ses gardes, comme s'il pensait qu'il
n'est pas également bon et mauvais d’y tomber? Il est bien clair qu'il estime
que tel parti est meilleur, et tel autre, pire. Mais s'il agit ainsi, il doit
juger aussi que tel objet est un homme et que tel autre n’est pas un homme,
que ceci est doux, et que cela n'est pas doux. En effet, il ne recherche pas
et ne juge pas tout sur un pied d'égalité, quand, pensant qu'il est
préférable de boire de l'eau ou de voir un homme, il se met ensuite en quête
de ces objets. Et pourtant il le devrait, si homme et non-homme étaient
identiquement la même chose. Mais, comme nous l'avons dit, il n'est personne
qu'on ne voie éviter telles choses, et non telles autres. Il en résulte que tous les hommes,
apparemment, portent des jugements absolus, sinon sur toutes choses, du moins
sur le meilleur et le pire. Et si l'on objecte que de tels jugements ne
relèvent pas de la science, mais seulement de l'opinion, nous répondons que
c'est à bien plus forte raison encore qu'on doit alors se soucier de la
vérité, de même qu'un malade doit s'occuper plus de sa santé qu'un homme bien
portant: Car celui qui n'a que des opinions, comparé à celui qui a la
science, ne se trouve pas dans une saine disposition à l'égard de la vérité. Enfin, qu’on suppose tant qu’on
voudra que toutes choses soient ainsi et non ainsi, le plus et le moins, de
toute façon, existent dans la nature des êtres: jamais on ne pourra
prétendre, par exemple, que deux et trois sont, au même degré, des nombres
pairs, ni que celui qui croit que quatre est cinq commet la même erreur que
celui qui pense que quatre est mille. Si donc l'erreur n’est pas égale, il
est manifeste que le premier pense une chose moins fausse, et qu’en
conséquence il approche davantage de la vérité. Si donc ce qui est plus une
chose en est plus rapproché, il doit certes exister quelque chose de vrai
dont ce qui est plus vrai est plus proche. En admettant même que ce vrai
n’existe pas, du moins y a-t-il déjà du plus ferme et du plus véritable, et
nous serions ainsi délivrés de cette doctrine intempérante qui interdit à la
pensée de définir quoi que ce soit. Critique du relativisme de
Protagoras C’est de la même opinion que
procède la conception de Protagoras, et les deux doctrines doivent être
également vraies ou également fausses. En effet, d’un côté, si toutes les
opinions et toutes les impressions sont vraies, il est nécessaire que tout
soit, en même temps, vrai et faux; car un grand nombre d’homme ont des
conceptions contraires les unes aux autres, et chacun croit que ceux qui ne
partagent pas ses propres opinions sont dans l’erreur; de sorte que,
nécessairement, la même chose doit, à la fois, être et n’être pas. D'un autre
côté, s’il en est ainsi, toutes ces opinions doivent être vraies, car ceux
qui sont dans l'erreur et ceux qui sont dans la vérité ont des opinions
opposées; si donc les choses elles-mêmes se comportent conformément à cette
doctrine, ils seront tous dans la vérité, Ainsi, que les deux conceptions
procèdent de la même façon de penser, c'est l’évidence. |
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Lectio 9 |
Leçon 9, Commentaire de
saint Thomas [Trois autres preuves] (Traduction Abbé Dandenault, v. 1960)
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ARISTOTE APPORTE TROIS
AUTRES RAISONS CONTRE LES NEGATEURS DU PREMIER PRINCIPE. |
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[82217] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 1 Hic ponit quintam rationem, quae sumitur ex
veritatis ratione, quae talis est. Dictum est quod affirmatio et negatio
simul vera ponuntur: ergo ille, qui suscipit sive opinatur sic se habere,
idest affirmationem tantum aut non sic se habere, scilicet ille, qui
opinatur negationem esse veram tantum, mentitus est: qui vero opinatur ambo
simul, dicit verum. Cum igitur verum sit quando ita est in re sicut est in
opinione, vel sicut significatur voce, sequitur quod ipsum quod dicit erit
aliquid determinatum in rebus, scilicet quia entium natura talis erit qualis
dicitur, ut non patiatur affirmationem et negationem simul. Vel secundum
aliam literam quia talis est entium natura: quasi dicat, ex quo hoc
quod dicitur est determinate verum, sequitur quod res habeat naturam talem.
Si autem dicatur quod ille qui existimat simul affirmationem et negationem,
non opinatur verum, sed magis ille qui existimat illo modo, quod vel tantum
affirmatio vel tantum negatio sit vera, adhuc manifestum est quod entia se
habebunt in aliquo modo determinate. Unde alia translatio habet planius quodammodo
et hoc erit verum determinate, et non erit simul non verum ex quo sola
affirmatio vel negatio est vera. |
Ici, Aristote donne la cinquième
raison, qui se tire de la notion de la vérité. La voici. On affirme que
l’affirmation et la négation contiennent simultanément la vérité: donc, celui
qui pense que telle chose est ainsi, c’est-à-dire celui qui n'accepte que
l’affirmation, ou qui pense qu'elle n'est pas ainsi, et, donc, qui croit que
seule la négation est vraie, celui-là, dis-je, se trompe; mais celui qui
tient à la fois l’affirmation et la négation dit la vérité. Puisque donc le
vrai existe, lorsque la réalité est conforme à la pensée, ou conforme à ce
que signifie le mot, il s'ensuit que celui qui dit quelque chose dit quelque
chose de défini dans la réalité, parce que la nature des êtres sera telle
qu’il la dit, de telle sorte qu’elle ne supporte pas l'affirmation et la
négation simultanée. Un autre texte dit: " Parce que telle est la nature
des êtres "; ce qui donnerait le sens suivant: du fait que celui qui
parle dit quelque chose de déterminément vrai, il s'ensuit que la chose a une
nature définie. Si cependant l’on affirme que celui qui croit que
l'affirmation ou seule la négation s'appliquent simultanément à une chose n'a
pas une opinion vraie, mais que c’est plutôt celui qui pense que seule
l'affirmation ou seule la négation est vraie, il est encore manifeste que les
êtres seront, de quelque façon, déterminés. C’est pourquoi une autre
traduction dit plus clairement: "D’une certaine façon, il y aura quelque
chose de déterminément vrai, qui ne sera ;pas en même temps non-vrai…" ;
d’où il s'ensuit que seule l'affirmation ou seule la négation est vraie. |
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[82218] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 2 Sed si omnes praedicti, scilicet et illi qui dicunt
utramque partem contradictionis, et illi qui dicunt alteram mentiuntur,
et omnes etiam verum dicunt; cum tali qui hoc ponit, non est disputandum nec
aliquid dicendum ut disputetur cum eo; vel secundum aliam literam, talis homo
non asserit aliquid nec affirmat. Sicut enim alia translatio dicit, nec
asserere nec dicere aliquid huiusmodi est, quia similiter unumquodque et
dicit et negat. Et si ipse sicut similiter affirmat et negat exterius, ita et
similiter interius opinatur et non opinatur, et nihil suscipit quasi
determinate verum, in nullo videtur differre a plantis; quia etiam bruta
animalia habent determinatas conceptiones. Alius textus habet ab aptis
natis: et est sensus, quia talis, qui nihil suscipit, nihil differt in
hoc quod actu cogitat ab illis, qui apti nati sunt cogitare, et nondum
cogitat actu; qui enim apti nati sunt cogitare de aliqua quaestione, neutram
partem asserunt, et similiter nec isti. |
Mais si toutes les opinions
mentionnées, et celles qui affirment que les deux parties de la contradiction
sont simultanément vraies, et celles qui disent qu’une seule partie est
vraie, sont mensongères et erronées, et si elles sont toutes, aussi, vraies,
il n'est pas question de discuter ou de dire une parole d'argumentation avec
celui qui défend cette hypothèse pour vraie. D'après un autre texte :
l’homme qui soutient cette opinion ne pense ni n'affirme rien. En effet,
comme une autre traduction l'affirme, c’est là une manière de ne rien
affirmer ni rien dire, parce que tout ce qu'un tel homme affirme et nie
revient au même. Et si cet homme croit et ne croit pas, pense et ne pense,
comme il le fait extérieurement en affirmant et niant, et s’il n'admet rien
de déterminément vrai, il ne semble en rien se distinguer des plantes, car
les brutes elles-mêmes ont des conceptions déterminées. Un autre texte dit :
"de ceux qui sont nés aptes." En voici le sens. Celui qui n'admet
rien ne se distingue aucunement en pensant en acte de ceux qui sont
naturellement aptes à penser et n'ont jamais cependant pensé en acte; en
effet, ceux qui sont aptes à réfléchir sur un problème, ne prennent pas
position sur ce problème. Les gens qui soutiennent l'opinion que nous avons
discutée sont semblables. |
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[82219] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 3 Deinde cum dicit unde et maxime ponit sextam rationem,
quae sumitur ab electione et fuga: et circa hoc duo facit. Primo ponit
rationem. Secundo excludit quamdam cavillosam responsionem, ibi, si autem non
scientes et cetera. Dicit ergo primo, quod manifestum est quod nullus homo
sic disponitur ut credat affirmationem et negationem simul verificari; nec
illi qui hanc positionem ponunt, nec etiam alii. Si enim idem esset ire domum
et non ire, quare aliquis iret domum et non quiesceret, si putaret quod hoc
ipsum quiescere, esset ire domum? Patet ergo, ex quo aliquis vadit et non
quiescit, quod aliud putat esse ire et non ire. |
Ensuite quand il dit: "De là
vient, de toute évidence ... ", il donne la sixième raison qui est prise
de l’élection et de la fuite. Ce qu'il traite en deux points. En premier, il
donne la raison. En second, il rejette une réponse assez spécieuse, où il
dit: "Et si l'on objecte, etc. ". Il dit donc, en premier, qu’aucun
homme n'est disposé à croire que l'affirmation et la négation sont
simultanément vraies : ni ceux qui soutiennent cette opinion, ni les
autres. En effet, si c’était la même chose d'aller à la maison que de ne pas
y aller, pourquoi irait-on à la maison au lieu de se reposer, si lion pensait
que le fait même de se reposer est identique à celui d'aller à la maison? Il
est donc évident, par le fait même qu’on se rend à la maison et qu'on ne se
repose pas, que l'on pense qu’aller et ne pas aller ne sont pas identiques. |
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[82220]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 4 Et similiter si aliquis incedit per aliquam viam,
quae forte directe vadit ad puteum vel ad torrentem, non recte incedit per
viam illam, sed videtur timere casum in puteum aut in torrentem. Et hoc ideo, quia incidere in torrentem vel puteum non putat esse
similiter bonum et non bonum, sed absolute putat esse non bonum. Si autem putaret esse bonum sicut et non bonum, non
magis vitaret quam eligeret. Cum ergo vitet et non eligat, palam est quod
ipse suscipit sive opinatur quod unum sit melius, scilicet non incidere in
puteum, quod novit esse melius. |
Et, pareillement, si quelqu’un
marche dans un sentier qui conduit directement à un puits ou à un torrent, il
ne marche pas en droite ligne sans aucune précaution, mais semble craindre la
chute dans le puits ou dans le torrent. Et cela, parce qu’il pense que tomber
dans le puits ou dans le torrent n'est pas également bon et non-bon, mais il
croit absolument que la chute n'est pas bonne. S'il pensait cependant que la
chute est aussi bonne que non-bonne, il ne l'éviterait pas plus qu’il ne le
choisirait. Donc, puisqu'il l'évite et ne la choisit pas, il est clair qu'il
croit que l'un est meilleur que l’autre, à savoir ne pas tomber dans le
puits, qu'il sait être meilleur que tomber dans le puits. |
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[82221] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 5 Et si hoc est in non bono et bono, similiter necesse
est esse in aliis, ut videlicet opinetur quod hoc sit homo, et illud non
homo: et hoc sit dulce et illud non dulce. Quod ex hoc patet, quia non omnia
aequaliter quaerit et opinatur, cum ipse putet melius aquam bibere dulcem
quam non dulcem, et melius videre hominem quam non hominem. Et ex ista
diversa opinione sequitur quod determinate quaerit unum et non aliud.
Oporteret siquidem quod similiter utraque quaereret, scilicet dulce et non
dulce, hominem et non hominem, si existimaret quod essent eadem
contradictoria. Sed, sicut dictum est, nullus est qui non videatur hoc timere
et illa non timere. Et sic per hoc ipsum quod homo afficitur diversimode ad
diversa, dum quaedam timet et quaedam desiderat, oportet quod non existimet
idem esse quodlibet et non esse. |
Et si cela existe par rapport au
bien et au non-bien, il est également nécessaire que ça existe par rapport
aux autre choses: par exemple, il est nécessaire qu’on pense que ceci est un
homme et que cela n'est pas un homme, et que ceci est doux et que cela est
amer. Et cela est évident du fait qu'on ne cherche pas également toutes
choses et du fait qu'on ne les juge pas également, puisqu'on pense qu’il est
préférable de boire de l’eau douce que de l'eau non-douce, de voir un homme
que de voir un non-homme. De cette diversité d'opinions, il s'ensuit qu'on
recherche une chose bien définie et non une autre. Mais il faudrait qu’an
recherchât également l'une et l’autre chose, le doux et le non-doux, l'homme
et le non-homme, si l'on pensait que les contradictoires étaient identiques.
Mais comme on l’a dit, il n'y a personne qui ne semble craindre ceci et ne
pas craindre cela. Et ainsi, par le fait même que l’homme semble affecté
diversement par des choses diverses, alors qu’il en craint quelques-unes et
en désire d'autres, il faut qu'il ne croit pas qu’être et ne pas être sont la
même chose. |
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[82222] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 6 Sic ergo patet quod omnes opinantur se habere
veritatem vel in affirmativa tantum, vel in negativa, et non utraque simul.
Et si non in omnibus, saltem in bonis et malis, vel in melioribus et in
deterioribus. Ex hac enim differentia provenit quod quaedam quaeruntur et
quaedam timentur. |
Ainsi donc, tout le monde croit qu'il
possède la vérité, soit dans l’affirmation, soit dans la négation, mais pas
dans les deux simultanément. Et si tous ne croient pas posséder la vérité en
toutes choses, du moins croient-ils l'avoir par rapport à ce qui est bon et
mauvais, à ce qui est meilleur et pire. En effet, c’est à cause de cette
différence qu'on trouve des gens en état de recherche, et d'autres en état de
crainte. |
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[82223]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 7 Deinde cum dicit si autem non excludit quamdam cavillationem.
Posset enim aliquis dicere quod homines quaedam desiderant tamquam bona, et
alia fugiunt tamquam non bona, non quasi scientes veritatem, sed quasi
opinantes, quod non idem sit bonum et non bonum, licet idem sit secundum rei
veritatem. Sed si hoc est verum, quod homines non sunt scientes, sed
opinantes, multo magis debent curare ut addiscant veritatem. Quod sic patet;
quia infirmus magis curat de sanitate quam sanus. Ille autem, qui opinatur non verum, non disponitur
salubriter ad veritatem in comparatione ad scientem: habet enim se ad
scientem sicut infirmus ad sanitatem. Defectus enim scientiae est opinio falsa, sicut
aegritudo sanitatis. Et sic patet, quod homines debent curare de veritate
invenienda: quod non esset, si nihil esset verum determinate, sed simul
aliquid verum et non verum. |
Ensuite quand il dit: "Et si
l'on objecte ... ", il rejette une subtilité. En effet, on pourrait dire
que les hommes désirent certaines choses comme bonnes et en fuient d’autres
comme non-bonnes, non pas strictement parce qu’ils connaissent la vérité,
mais parce qu’ils ont un certain soupçon ou une certaine opinion que le bien
et le non-bien ne sont pas identiques, bien qu'en vérité toute objective ils
le soient. Mais si cela est vrai que les hommes n’ont pas la science du bien
mais uniquement une opinion, ils doivent d'autant plus mettre tout leur soin
à connaître la vérité. En voilà l'évidence: le malade se préoccupe plus de la
santé que l'homme en santé. Or, celui qui n'a qu’une opinion sur la vérité
n'est pas, par comparaison à celui qui a la science, dans une saine
disposition à l'égard de la vérité: il est au savant comme le malade à la
santé. En effet, le manque de science est une opinion fausse, comme la
maladie est un manque de santé. Et ainsi il est évident que les hommes
doivent avoir un grand souci de rechercher la vérité: ce qui n'existerait
pas, s'il n'y avait rien de déterminément vrai, mais si quelque chose était
simultanément vrai et non-vrai. |
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[82224] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 8 Deinde cum dicit amplius quia ponit septimam
rationem, quae sumitur ex diversis gradibus falsitatis. Dicit ergo, quod etsi
maxime verum sit quod omnia sic se habeant et non sic, idest quod affirmatio
et negatio sint simul vera, et omnia sint simul vera et falsa, sed tamen in
natura entium oportet quod aliquid sit magis et minus verum. Constat enim
quod non similiter se habet ad veritatem, quod duo sunt paria, et tria sunt
paria: nec similiter se habet ad mendacium dicere quod quatuor sunt pente
idest quinque, et quod sint mille. Si enim sunt falsa similiter, manifestum
est quod alterum est minus falsum, scilicet dicere quatuor esse quinque, quam
dicere quatuor esse mille. Quod autem est minus falsum, est verum magis vel
propinquius vero, sicut et minus nigrum, quod est albo propinquius. Patet
ergo quod alter eorum magis dicit verum, idest magis appropinquat veritati,
scilicet ille qui dicit quatuor esse quinque. Sed non esset aliquid affinius
vero vel propinquius, nisi esset aliquid simpliciter verum, cui propinquius
vel affinius esset magis verum et minus falsum. Relinquitur ergo quod aliquid
oportet ponere esse absolute verum, et non omnia vera et falsa; quia sequitur
ex hoc quod contradictio sit simul vera. Et si per praedictam rationem non
sequitur quod aliquid sit absolute verum, tamen iam habetur quod aliquid est
verius et firmius sive certius alio. Et sic non eodem modo se habet ad
veritatem et certitudinem affirmatio et negatio. Et ita per hanc rationem et
per alias praecedentes erimus liberati vel remoti a ratione, idest
opinione non mixta, idest non temperata (unde alius textus habet, distemperata):
tunc enim opinio est bene contemperata, quando praedicatum non repugnat
subiecto: cum autem opinio implicat opposita, tunc non bene contemperatur. Talis
autem est praedicta positio, quae dicit contradictionem verificari. |
Ensuite quand il dit : "
Enfin qu'on suppose ... ", il donne la septième raison, qui se tire des
divers degrés de fausseté. Il dit donc que, bien qu'il soit vrai au plus haut
point que tout soit ainsi et non-ainsi, c'est-à-dire que l'affirmation et la
négation soient simultanément vraies, et que tout soit simultanément vrai et
faux, il n'en demeure pas moins que dans la nature des choses il faut que
quelque chose soit plus ou moins vrai. Il est manifeste, en effet, que les
deux propositions: "deux sont pairs", et "trois sont
pairs", n'ont pas d'égales relations à la vérité; dire que quatre est
cinq n'a pas, non plus, la même relation ou mensonge que dire que quatre est
mille. Si, en effet, ils sont pareillement faux, il est manifeste que la
première proposition : quatre est cinq, est moins fausse que l'autre: quatre
est mille. Or, ce qui est moins faux est plus vrai ou plus proche du vrai,
comme ce qui est moins noir est plus proche du blanc. Il est donc évident que
l’un des deux hommes, celui qui dit que quatre est cinq, dit davantage le
vrai, c'est-à-dire s'approche plus de la vérité. Mais on ne trouverait pas
quelque chose: de plus proche du vrai, s'il n’existait quelque chose d’absolument
vrai, par rapport à quoi seraient plus proches et ce qui est plus vrai et ce
qui est moins faux. Il reste donc qu'il faut poser quelque chose d’absolument
vrai, et que tout n’est pas vrai et faux: parce que de là découle que les
contradictoires sont simultanément vraies. Et s'il ne découle pas de la
raison précédente, que quelque chose soit absolument vrai, du moins tient-on
qu’il y a quelque chose de plus vrai, de plus ferme et de plus certain
qu'autre chose. Et donc, l'affirmation et la négation n'ont pas la même
relation à la vérité et à la certitude. Et ainsi, par cette dernière raison
et par les raisons précédentes, nous serons délivrés de cette opinion non
équilibrée, vraiment excessive: une opinion en effet est bien équilibrée
lorsque le prédicat ne répugne pas au sujet; mais lorsqu'une opinion implique
les opposés, elle n’a vraiment pas de mesure. Or, telle est cette opinion qui
dit que les contradictoires sont vraies. |
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[82225] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 9 Item prohibet ne mente aliquid possimus definire vel
determinare. Prima enim ratio distinctionis consideratur in affirmatione et
negatione. Unde qui affirmationem et negationem unum esse dicit, omnem
determinationem sive distinctionem excludit. |
Cette opinion inhibe aussi
l'esprit qui ne peut définir ou déterminer quelque chose. En effet, la raison
toute première de la distinction se prend dans l’affirmation et la négation.
C'est pourquoi, celui qui dit que l'affirmation et la négation sont une,
détruit toute détermination ou distinction. |
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[82226]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 10 Deinde cum dicit est autem ostendit quod opinio
Protagorae reducitur in eamdem sententiam cum praedicta positione. Dicebat enim
Protagoras, quod omnia, quae videntur alicui esse vera, omnia sunt vera. Et
siquidem haec positio est vera, necesse est primam positionem esse veram,
scilicet quod affirmatio et negatio sint simul vera. Et per consequens, quod
omnia sint simul vera et falsa, sicut ex hac positione sequitur, ut supra
ostensum est. Quod sic ostendit. Multi enim homines opinantur sibiinvicem
contraria: et putant quod illi, qui non eadem opinantur quod ipsi,
mentiantur, et e converso. Si ergo quidquid alicui videtur hoc est verum,
sequitur quod utrique mentiantur, et verum dicant, quod idem sit et non sit. Et sic ad opinionem Protagorae sequitur quod
contradictio simul verificetur. |
Ensuite où il dit : "
C'est de la même opinion ... ", il montre que l'opinion de Protagoras se
ramène à la même théorie que la doctrine précédente. En effet, Protagoras
disait que tout ce qui paraît vrai à chacun est vrai. Et si cette conception
est vraie, il est nécessaire que la première aussi le soit, à savoir que
l'affirmation et la négation soient simultanément vraies. Et, par conséquent,
que tout soit simultanément vrai et faux, comme il ressort de la première
conception, comme on l’a vu. Voici comment Aristote le démontre. Bien des
hommes, en effet, ont des opinions contraires entre elles, et ils pensent que
ceux qui ne sont pas de leurs opinions sont dans l'erreur; ce que les autres
leur rendent bien d’ailleurs. Si donc tout ce qui apparaît à quelqu’un est
vrai, il s’ensuit que les deux hommes qui ont des opinions contraires se
trompent, et pourtant disent la vérité, qui est que la même chose est et
n’est pas. Et ainsi il découle de l'opinion de Protagoras que les
contradictoires se vérifient simultanément. |
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[82227] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 9 n. 11 Similiter etiam si hoc est verum quod contradictio
simul verificetur, necessarium est opinionem Protagorae esse veram, scilicet
quod omnia quae videntur aliquibus esse vera, sint vera. Constat enim quod
aliqui habent diversas opiniones; quorum quidam sunt mentientes, et quidam sunt
verum dicentes, quia opinantur sibiinvicem opposita. Si ergo omnia opposita
sunt simul vera, quod sequitur si contradictoria simul verificentur,
necessario sequitur quod omnes dicant verum, et quod videtur alicui sit
verum; et sic patet quod eiusdem sententiae vel intellectus vel rationis est
utraque positio, quia ad unam sequitur alia de necessitate. |
Pareillement aussi, s'il est vrai
que les contradictoires sont simultanément vraies, il est nécessaire que
l'opinion de Protagoras soit vraie, à savoir que tout ce qui paraît être vrai
à quelques-uns est vrai. Il est manifeste en effet que des hommes ont des
opinions diverses, dont quelques-unes sont fausses et d’autres vraies,
puisqu’elles sont opposées entre elles. Si donc tous les opposés sont
simultanément vrais, ce qui s'ensuit si les contradictoires sont
simultanément vraies, il s'ensuit nécessairement que tout le monde dit la
vérité et que ce qui paraît à quelqu'un est vrai. Il est donc manifeste que
les deux opinions appartiennent à la même théorie ou raison, puisque l'une
est nécessairement consécutive à l'autre. |
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Leçon 10, Texte d’Aristote
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Toutefois, on ne peut adopter la
même attitude envers tous, dans la discussion. Les uns ont besoin de persuasion,
les autres de contrainte logique. Pour ceux qui en sont venus à la conception
dont nous parlons en raison de difficultés réelles, leur ignorance est facile
à guérir: ce n’est pas ici à un simple raisonnement, c'est une véritable
doctrine que nous avons affaire. Quant à ceux qui argumentent pour le plaisir
d'argumenter, on ne peut les guérir qu’en réfutant leur argumentation telle
qu’elle s’exprime dans le discours et dans les mots. Ceux qui réprouvent des
difficultés réelles ont été conduits à cette opinion par la considération des
choses sensibles. Ils ont cru que les contradictoires et les contraires
existent simultanément dans les êtres, en voyant une même chose engendrer les
contraires. Si donc, pensent-ils, il n'est pas possible que rien procède du
Non-être, c’est que, dans l'objet, préexistaient à la fois les contraires
également, ce qui revient à dire, avec Anaxagore, que tout est mêlé dans
tout, ou encore, avec Démocrite, que le Vide et le Plein se trouvent, l'un et
l'autre, indifféremment, dans n'importe quelle partie des êtres; seulement,
pour ce dernier, le Plein c'est l'Etre, et le Vide le Non-être. A ceux dont
la manière de voir repose sur cette argumentation, nous dirons donc qu'en un
sens, leur raisonnement est correct, mais qu'en un autre sens, ils sont dans
l'erreur. L'Etre, en effet, se prend de deux façons; par conséquent, en un
sens, il peut se faire que quelque chose procède du Non-être, tandis qu'en un
autre sens, ce n’est pas possible; il se peut que la même chose soit, en même
temps, être et Non-être, mais non sous le même point de vue de l’Etre: en
puissance, en effet, il est possible que la même chose soit, en même temps,
les contraires, tandis que, en entéléchie, ce n'est pas possible. Nous
prierons aussi ces philosophes de considérer qu'il existe encore, parmi les
êtres, une autre substance, qui n’est en aucune façon sujette, ni au
mouvement, ni à la corruption, ni à la génération. |
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Lectio 10 |
Leçon 10, Commentaire de
saint Thomas [Autres preuves du príncipe de contradiction] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
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ARISTOTE DETRUIT LA
RAISON DE CEUX QUI DISAIENT QUE LES CONTRADICTOIRES ETAIENT SIMULTANEMENT VRAIES;
IL MONTRE QUEL EST L'ARGUMENT A PORTER CONTHE CEUX QUI NIENT LES PREMIERS
PRINCIPES. |
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[82228] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 10 n. 1 Postquam determinavit philosophus et posuit rationes
contra negantes primum principium, hic ostendit quomodo diversimode est
procedendum, quo ad diversos, qui ex diversis viis in praedictum errorem
devenerunt: et dividitur in duas partes. Primo ostendit quod diversimode est
procedendum contra diversos. Secundo incipit procedere alio modo quam supra,
ibi, venit autem dubitantibus. Dicit ergo primo, quod non est idem modus homiliae,
idest popularis allocutionis, vel bonae constructionis, secundum aliam
translationem, idest ordinatae dispositionis vel intercessionis, sicut
in Graeco habetur, idest persuasionis, ad omnes praedictas positiones,
scilicet de veritate contradictionis et veritate eorum quae apparent.
Dupliciter enim aliqui incidunt in praedictas positiones. Quidam enim ex
dubitatione. Cum enim eis occurrunt aliquae sophisticae rationes, ex quibus videantur
sequi praedictae positiones, et eas nesciunt solvere, concedunt conclusionem.
Unde eorum ignorantia est facile curabilis. Non enim obviandum est eis vel
occurrendum ad rationes quas ponunt, sed ad mentem, ut scilicet solvatur
dubitatio de mentibus, per quam in huiusmodi opiniones inciderunt. Et tunc ab
istis positionibus recedunt. |
Après avoir bien élaboré et établi
les raisons qui réfutent ceux qui nient le premier principe, Aristote montre
ici comment il faut procéder diversement par rapport à des penseurs
différents, qui ont abouti à cette erreur par des voies différentes. Ce qu'il
traite en deux parties. En premier, il montre que la réponse doit s’adapter
aux divers philosophes. En second, il commence une réfutation différente de
celle élaborée plus haut, où il dit : "Ceux qui éprouvent des
difficultés etc. " Il dit donc, en premier, qu'on ne peut adopter la
même défense, ou la même rigueur logique, ou la même persuasion,
indifféremment envers toutes les prises de position susdites à l'égard de la
vérité de la contradiction et de la vérité de ce qui apparaît (des
phénomènes). En effet, les penseurs en sont venus à cette conception par deux
voies différentes. Quelques-uns, à partir de difficultés. Ne pouvant résoudre
un certain nombre d'arguments sophistiques qu'ils rencontraient et qui leur
semblaient conduire à cette conception, ils ont finalement admis la
conclusion (de la vérité simultanée des contradictoires ou de la vérité des
phénomènes). C’est pourquoi, leur ignorance est facile à guérir. En effet, il
ne s’agit pas, dans ces cas-là, de s’opposer à ces philosophes ou de
s’attaquer aux raisons qu’ils donnent, mais de tenir compte de leur état
d'esprit, pour résoudre leurs difficultés sur les erreurs qui les ont
conduits à cette conception. Et alors, ils changent leur conception. |
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[82229]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 10 n. 2 Alii vero praedictas positiones prosequuntur non
propter aliquam dubitationem eos ad huiusmodi inducentem, sed solum causa
orationis, idest ex quaedam protervia, volentes huiusmodi rationes
impossibiles sustinere propter seipsas, quia contraria earum demonstrari non
possunt. Et horum medela est argumentatio vel arguitio quae est in voce
orationis et in nominibus, idest per hoc quod ipsa vox orationis aliquid
significat. Significatio autem orationis a significatione nominum dependet.
Et sic oportet ad hoc principium redire, quod nomina aliquid significant;
sicut supra philosophus usus est. |
D’autres cependant tiennent ces
positions, non pas à cause de difficultés réelles qui les auraient conduits à
défendre cette théorie, mais uniquement "à cause du discours" (pour
le plaisir d’argumenter et de jouer sur les mots - l'école des sophistes),
c’est-à-dire à partir d’une certaine impudence, voulant défendre ces théories
impossibles pour elles-mêmes, parce que leurs contraires ne peuvent être
démontrées. Et le remède à apporter à ces derniers adversaires est
l’argumentation fondée "sur le son articulé du discours et sur les
mots", c’est-à-dire fondée sur le fait que le son articulé du discours
signifie quelque chose. Car la signification du discours dépend de la
signification des mots. Et ainsi, il faut retourner au point de départ qui
est que les mots ont un sens, comme l'a fait le Philosophe précédemment. |
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[82230] Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 10 n. 3 Deinde cum dicit venit autem quia superius obviavit
super hoc ex significatione nominum, hic incipit obviare dubitantibus
solvendo eorum dubitationes. Et primo quantum ad illos, qui ponebant
contradictoria esse simul vera. Secundo quantum ad illos qui ponebant omnia
apparentia esse vera, ibi, similiter autem. Circa primum duo facit. Primo
ponit dubitationem quae movet quosdam ad concedendum contradictoria esse
simul vera. Secundo solvit, ibi, igitur ex his. Dicit ergo, quod opinio de
hoc quod contradictio simul verificetur, quibusdam venit per modum
dubitationis ex sensibilibus, in quibus apparet generatio et corruptio et
motus. Videbatur enim quod ex aliquo uno fiebant contraria, sicut ex aqua fit
et aer qui est calidus, et terra quae est frigida. Sed omne quod fit, fit ex
prius existente. Quod enim non est, non contingit fieri, cum ex nihilo nihil
fiat. Oportet ergo quod res fuerit simul in se habens contradictionem; quia
si ex uno et eodem fit calidum et frigidum, fit per consequens calidum et non
calidum. |
Ensuite où il dit : " Ceux
qui éprouvent ... ", le Philosophe commence ici s'attaquer à ceux qui
ont des doutes, en résolvant leurs difficultés. Il passe à cette seconde
étape, parce qu’auparavant il s'est opposée à cette fausse conception, à
partir de la signification des mots. Et, en premier, il établit son
argumentation par rapport à ceux qui affirmaient que les contradictoires
étaient vraies en même temps. En second, par rapport à ceux qui disaient que
tout ce qui apparaît est vrai, où il dit: "Et pareillement encore
etc." Il traite son premier point en deux parties. En premier, il expose
la difficulté qui poussait un certain nombre de philosophes à concéder que
les contradictoires sont simultanément 'Ot vraies. En second, il résout la
difficulté, où il dit : " ceux dont ... ", il dit donc, en premier,
qu'un certain nombre a été conduit à soutenir cette opinion que les
contradictoires sont simultanément vrais à partir des choses sensibles, où
l’on voit la génération et la corruption et le mouvement. En effet, il
semblait que d’un seul élément naissaient des contraires; par exemple, à
partir de l'eau s’engendraient et l’air qui est chaud et la terre qui est
froide. Mais tout ce qui devient, devient à partir de quelque chose de
préexistant. En effet, ce qui n'est pas ne peut devenir, puisque du néant
rien ne se fait. Il faut donc que les contradictoires aient simultanément
préexisté dans l'élément lui-même qui leur donne naissance; car si d'un seul
et même élément naissent le chaud et le froid, il s'ensuit que naissent aussi
le chaud et le non-chaud. |
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[82231] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 10 n. 4 Propter hanc autem rationem Anaxagoras dixit quod omnia
in omnibus miscentur. Ex hoc enim quod videbat quodlibet ex quolibet fieri,
putabat quod nihil posset fieri ex alio nisi ante fuisset ibi. Et huic
rationi videtur acquievisse Democritus. Posuit enim vacuum et plenum in
qualibet parte corporis coniungi. Quae quidem se habent sicut ens et non ens.
Nam plenum se habet sicut ens, vacuum vero sicut non ens. |
C'est à cause de cette raison
qu'Anaxagore dit que tout est mêlé dans tout. En effet, du fait qu’il voyait
que n'importe quoi engendrait n'importe quoi, il pensait que rien ne pouvait
s'engendrer d’une autre chose sans avoir préexisté dans cette chose-là. Il
semble que Démocrite a donné son assentiment à cette raison. En effet, il
affirmait que le plein et le vide se rejoignaient dans toutes les parties du
corps. Or, le plein et le vide sont comme l'être et le non-être. En effet, le
plein tient lieu de l'être et le vide se comporte comme le non-être. |
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[82232]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 10 n. 5 Deinde cum dicit igitur ex solvit praedictam
dubitationem dupliciter. Primo sic, dicens quod sicut dictum est, illis qui
ex dubitatione opinantur praedicta inconvenientia, obviandum est ad mentem.
Igitur ad suscipientes, idest opinantes contradictoria simul
verificari, ex his, idest praedicta ratione dicimus, quod quodammodo
recte dicunt, et quodammodo ignorant quid dicunt, inconvenienter loquentes.
Ens enim dupliciter dicitur; ens actu, et ens in potentia. Cum igitur dicunt
quod ens non fit ex non ente, quodammodo verum dicunt, et quodammodo non. Nam
ens fit ex non ente actu, ente vero in potentia. Unde etiam aliquo modo idem
potest esse simul ens et non ens, et aliquo modo non potest. Contingit enim
quod idem sit contraria in potentia, non tamen perfecte, idest in
actu. Si enim tepidum est in potentia calidum et frigidum, neutrum tamen in
actu. |
Ensuite où il dit : "A ceux
dont ... ", il résout la difficulté précédente de deux manières. En
premier, de la façon suivante. Il dit que, comme on la souligné auparavant à
l’égard de ceux qui ont admis les susdites absurdités à partir de ces
difficultés, il faut porter attention à leur état d'esprit. C’est pourquoi, à
ceux qui admettent la vérité simultanée des contradictoires à partir de la
raison précédente, nous disons qu’en un sens ils ont parlé correctement et
qu’en un autre sens ils ont ignoré ce dont ils parlaient, disant des
idioties. En effet, l’être se dit de deux manières: l'être en acte, l’être en
puissance. Donc, quand ils disaient que l'être ne devient pas du non-être,
d’une certaine façon ils disaient la vérité, d'une autre, non. En effet,
l'être vient du non-être en acte, et de l'être en puissance. De là vient
aussi que, d’une certaine façon, la même chose peut être à la fois être et
non-être et que, d'une autre manière, elle ne peut l'être. En effet, il est
possible que la même chose soit les contraires en puissance, mais non
"parfaitement", c’est-à-dire en acte. En effet, si le tiède est
chaud et froid en puissance, il n’est ni l'un ni l'autre en acte. |
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[82233] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 10 n. 6 Deinde cum dicit amplius autem secundam solutionem
ponit ibi, dicens, quod dignum dicimus, quod ipsi suscipiant vel opinentur
aliquam substantiam esse cui nec insit motus, nec generatio, nec corruptio,
quod probatum est octavo physicorum. Tali autem substantiae non poterit
concludi ex ratione praedicta, quod insint contraria, quia ex ea non fit
aliquid. Et haec solutio videtur procedere secundum Platonicos, qui propter
mutabilitatem sensibilium coacti sunt ponere ideas immobiles, scilicet de
quibus dentur definitiones, et fiant demonstrationes, et certa scientia
habeatur; quasi de his sensibilibus propter eorum mutabilitatem et
admixtionem contrarietatis in eis certa scientia esse non possit. Sed prima
solutio sufficientior est. |
Ensuite quand il dit: "Nous
prierons aussi ... ", il apporte la seconde solution en disant que nous
trouverions juste que ces philosophes admettent ou pensent qu’il y a une
substance où n’existent ni mouvement, ni génération, ni corruption. Ce que
l'on a prouvé dans le huitième livre
des Physiques. Par rapport a une telle substance, on ne pourrait tirer
les conclusions de la raison précédente qui voudrait que les contraires
existent dans cette substance. La raison en est que rien ne devient à partir
d’elle. Cette solution semble se modeler sur l'argumentation des Platoniciens
qui, à cause de la mobilité des choses sensibles, ont été forcés à poser des
idées immobiles, auxquelles on pouvait attribuer des définitions et
desquelles on pouvait construire des démonstrations. Et ainsi, on pouvait
posséder une science certaine. Cette opinion des Platoniciens semblait
impliquer qu'il ne pouvait exister de science certaine concernant les choses
sensibles, à cause de leur mobilité et du mélange des contraires qu'il y a en
elles. Mais ln première solution est plus efficace. |
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Leçon 11, Texte d’Aristote
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Et pareillement encore, c'est la
considération du monde sensible qui a conclut certains à croire à la vérité des
apparences. Ils pensent, en effet, que la vérité ne doit pas se décider
d’après le plus ou moins grand nombre de voix; or la même chose paraît, à
ceux qui en goûtent, douce aux uns et amère aux autres; il en résulterait que
si tout le monde était malade, ou si tout le monde avait perdu l'esprit, à
l'exception de deux ou trois personnes seulement qui eussent conservé la
santé ou la raison, ce serait ces dernières qui passeraient pour malades ou
folles, et non pas les autres: Ces philosophes ajoutent que beaucoup
d'animaux reçoivent, pour les mêmes choses, des impressions contraires aux
nôtres, et que, même pour chaque individu, ses propres impressions sensibles
ne lui semblent pas toujours les mêmes. Lesquelles d’entre elles sont vraies,
lesquelles sont fausses, on ne le voit donc pas bien telles choses ne sont en
rien plus vraies que telles autres, mais les unes et les autres le sont à
égal degré. C'est pourquoi Démocrite assure que, de toute façon, il n’y a
rien de vrai, ou que la vérité, du moins, ne nous est pas accessible. |
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Lectio 11 |
Leçon 11, Commentaire de
saint Thomas [Autres preuves du príncipe de contradiction] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
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QUELLES RAISONS ONT POUSSE
LES PHILOSOPHES A CROIRE QUE TOUTE APPARENCE EST VRAIE |
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[82234] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 11 n. 1 Postquam philosophus solvit dubitationem, ex qua
inducebantur antiqui ad ponendum contradictoria simul esse vera, hic removet
illa, ex quibus aliqui inducebantur ad ponendum omne, quod apparet, esse
verum. Dividitur autem pars ista in duas. Primo ponit dubitationes, ex quibus
aliqui movebantur ad praedictam positionem ponendam. Secundo removet
dubitationes praedictas, ibi, nos autem et ad hanc orationem. Circa primum
duo facit. Primo ponit rationem eorum, ex qua movebantur ad ponendum omne,
quod apparet, esse verum. Secundo
assignat causam praedictae rationis, ibi, omnino vero propter existimare. Dicit ergo primo, quod sicut opinio, quae ponebat
contradictoria simul esse vera, veniebat ex quibusdam sensibilibus, in quibus
contingit contradictoria fieri ex aliquo uno, similiter et veritas quae
est circa apparentia, idest opinio de veritate apparentium, venit ex
quibusdam sensibilibus, illis scilicet qui non protervientes, sed dubitantes
in hanc positionem incidunt. Et hoc quia de eisdem sensibilibus inveniuntur
contrariae opiniones diversorum. Et hoc tripliciter. Primo, quia quibusdam
gustantibus videtur dulce, quod aliis videtur amarum esse. Et sic homines de
omnibus sensibilibus contrariam opinionem habent. Secundo, quia multa
animalia contraria iudicant de sensibilibus nobis. Illud enim quod videtur
sapidum bovi vel asino, mali saporis ab homine iudicatur. Tertio, quia idem
homo in diversis temporibus diversimode iudicat de sensibilibus. Quod enim
nunc videtur sibi dulce et sapidum, alio tempore sibi videtur amarum et
insipidum. |
Après avoir donné une réponse au
problème qui avait conduit les anciens philosophes à soutenir que les
contradictoires étaient simultanément vraies, le Philosophe rejette ici les
difficultés qui en avaient conduit d’autres à soutenir que tout ce qui
apparaît est vrai. Cette partie se divise en deux. En premier, Aristote
expose les difficultés qui avaient poussé certains penseurs à soutenir cette
corruption. En second, il culbute ces difficultés, où il dit: "Nous
répondrons à cet argument etc. " (lec. XIII). Il traite sa première
partie en deux points. En premier, il expose le motif qui les conduisait à affirmer
que tout ce qui apparaît est vrai. En second, il donne la cause de ce motif,
où il dit: "Et, en général, c'est parce que etc. " (lec. XII) il
dit donc, en premier, que "la vérité concernant les apparences",
c'est-à-dire l'opinion qui tient à la vérité des apparences, celle que l'on
rencontre, non pas chez les impudents ou effrontés, mais chez ceux qui la
tiennent de réelles difficultés, a une source identique à l'opinion qui
voulait que les contradictoires soient simultanément vraies: comme cette
dernière provenait de certaines choses sensibles où les contradictoires
peuvent devenir à partir d’un seul élément, ainsi la première vient, elle
aussi, de certaines choses sensibles. Et cela, parce que différentes
personnes soutiennent des opinions contraires sur les mêmes choses sensibles.
Ce qui a lieu de trois manières. En premier, parce que la même chose apparaît
à ceux qui y goûtent, douce aux uns et amère aux autres. Et ainsi, les hommes
entretiennent des opinions contraires sur toutes les choses sensibles. En second,
parce que beaucoup d'animaux ont des impressions contraires aux nôtres sur
ces choses sensibles. Ce qui semble savoureux à la brebis ou à l'âne, l'homme
le juge fort désagréable au goût. En troisième, parce que le même homme, en
des temps différents, juge différemment des choses sensibles. Ce qui semble
actuellement, doux et savoureux, semble amer et insipide en un autre temps. |
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[82235]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 11 n. 2 Nec potest assignari ratio certa per quam fiat manifestum,
quae opinionum istarum sit vera, aut quae sit falsa; quia non magis una earum
videtur vera uni, quam alteri altera. Ergo oportet quod aequaliter sint
verae, vel aequaliter falsae. Et ideo dixit Democritus, quod aut nihil est
determinate verum in rebus; aut si quid est verum, non est nobis manifestum.
Cognitionem enim rerum accipimus per sensus. Iudicium autem sensus non est
certum, cum non semper eodem modo iudicet. Unde nulla certitudo videtur nobis
esse de veritate, ut possimus dicere, quod haec opinio determinate est vera
et contraria determinate est falsa. |
On ne peut pas non plus donner une
raison certaine qui permette de distinguer avec évidence laquelle de ces
opinions est fausse et laquelle est vraie, parce que l'une d’elles ne semble
pas plus vraie à l’un, que l’autre, à un autre homme. Donc, il faut qu'elles
soient également fausses ou également vraies. C’est pourquoi Démocrite a dit
que, ou bien il n’y a rien de déterminément vrai, ou bien, s’il existe une
vérité, elle ne nous est pas accessible. En effet, nous recevons notre
connaissance des choses par les sens. Or, le jugement du sens n'est pas
certain, parce qu'il ne juge pas toujours de la même manière. C’est pourquoi,
il semble qu’il n’existe aucune certitude pour nous de posséder la vérité, de
telle sorte que nous pourrions dire que telle opinion est définitivement
vraie et que l'opinion contraire est décidément fausse (déterminément
fausse). |
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[82236] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 11 n. 3 Sed quia posset aliquis dicere, contra hanc
opinionem, quod aliqua regula potest sumi per quam discernitur inter
contrarias opiniones quae earum sit vera, ut videlicet dicamus quod illud est
verum iudicium de sensibilibus quod dant sani, non quod dant aegrotantes; et
de veritate hoc est verum iudicium, quod dant sapientes et intelligentes, non
autem quod dant insipientes vel stulti: ideo in principio removet istam
responsionem per hoc, quod iudicium certum de veritate non convenienter
potest sumi ex multitudine et paucitate, ut scilicet dicatur esse verum quod
multis videtur, falsum autem quod videtur paucis; cum quandoque illud quod
est pluribus opinabile, non sit simpliciter verum. Sanitas autem et
aegritudo, sive sapientia et stultitia, non videntur differre nisi secundum
multitudinem et paucitatem. Si enim omnes vel plures essent tales quales sunt
illi qui nunc reputantur desipientes vel stulti, illi reputarentur sapientes.
Et qui nunc reputantur sapientes, reputarentur stulti. Et similiter est de
sanitate et aegritudine. Non ergo credendum est magis iudicio sani et
sapientis de falsitate et veritate, quam iudicio infirmi et insipientis. |
Mais parce qu'on pourrait
soutenir, contre cette opinion, que l'on peut trouver un critère qui permette
de distinguer laquelle parmi dos opinions contraires est vraie, par exemple,
un critère qui permettrait de dire que le jugement vrai qui porte sur les
choses sensibles est celui que donnent les hommes sains, non les malades; et
que le jugement vrai sur la vérité est celui que donnent les sages et les hommes
intelligents, non pas celui que donnent des têtes légères ou des idiots,
Aristote rejette immédiatement cette réponse par le fait que le jugement vrai
sur la vérité ne peut convenablement se prendre d'après la plus ou moins
grande quantité, de telle sorte qu'on pourrait dire, vrai ce qui semble tel à
un grand nombre, et faux, ce qui semble tel à un petit nombre. En effet, ce
qui, parfois, semble probable à plusieurs n’est pas absolument vrai. Or la
santé et la maladie, la sagesse et l'idiotie, ne semblent différer que par la
grande ou la petite quantité. En effet, si tous les hommes ou la plupart
ressemblaient à ceux que nous jugeons sots ou idiots, on considérerait ces
derniers comme sages; et ceux que l'on considère, actuellement comme sages,
on les considérerait comme sots. Le cas de la santé et de la maladie est
semblable. Donc, on ne peut se fier davantage aux jugements de l'homme sain
et du sage qu’à ceux du malade et de l'imbécile. |
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Leçon 12, Texte d’Aristote
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Et, en général, c'est parce que
ces philosophes identifient la pensée avec la sensation, et celle-ci avec une
simple altération physique, que ce qui apparaît au sens est nécessairement,
selon eux, la vérité. C’est, en effet, pour ces raisons, qu'Empédocle et
Démocrite, et, pour ainsi dire, tous les autres philosophes, sont tombés dans
de pareilles opinions. Pour Empédocle, changer notre état physique, c'est
changer notre pensée: D'après ce qui se présente aux sens, l'intelligence
croît, en effet, chez les hommes, et dans un autre passage, il dit que: « Autant les hommes deviennent autres, autant à leurs esprits,
toujours, des pensées différentes se présentent. Parménide s’exprime aussi de
la même manière : car, de même que, en tout temps, le mélange forme les
membres souples, ainsi se présente la pensée chez les hommes ; car c’est
la même chose que l'intelligence et que la nature des membres des hommes, en
tous les hommes et pour tout homme, car ce qui prédomine dans le corps fait
la pensée. » On rapporte encore cette sentence
d'Anaxagore à certains de ses amis: à savoir que les êtres seront tels qu'on
les conçoit. Homère aussi, dit-on, a manifestement partagé cette opinion,
puisqu’il a représenté Hector, délirant par l'effet de sa blessure, étendu,
pensant d'autres pensées, ce qui suppose que ceux qui pensent de travers ont
encore des pensées, bien que ce ne soit plus les mêmes. Evidemment, donc,
s'il y a deux sortes de raison, les êtres réels aussi sont à la fois ainsi et
non ainsi. Et c'est là, où les conséquences d’une pareille doctrine sont le
plus difficilement admissibles. Si, en effet, ceux qui ont le plus nettement
aperçu toute la vérité possible pour nous (et ces hommes sont ceux qui la
cherchent et l'aiment avec le plus d'ardeur), si ces hommes ont de pareilles
opinions et professent ces doctrines sur la vérité, comment n’est-il pas
naturel qu’on abord avec découragement les problèmes de la Philosophie?
Poursuivre des oiseaux au vol: voilà ce que serait la recherche de la vérité.
La raison de l'opinion de ces
philosophes, c'est que, considérant la vérité dans les êtres, ils ont entendu
par êtres les seules choses sensibles. Or il y a dans les choses sensibles
beaucoup d’indétermination et de cette sorte d'être que nous avons reconnu
plus haut. C'est ce qui explique pourquoi l'opinion en question, tout en
n’étant pas l'expression de la vérité, n'est cependant pas sans vraisemblance
d’appréciation d'une plus grande justesse que celle d'Epicharme sur
Xénophane). De plus, ces philosophes, voyant que toute cette nature sensible
était en mouvement, et qu'on ne peut juger de la vérité de ce qui change,
pensèrent qu’on ne pouvait énoncer aucune vérité, du moins sur ce qui change
partout et en tout sens. Cette manière de voir s'épanouit dans la plus
radicale de toutes les doctrines que nous avons mentionnées, qui est celle
des philosophes se disant disciples d'Héraclite, et telle que l'a soutenue
Cratyle; ce dernier en venait finalement à penser qu'il ne faut rien dire, et
il se contentait de remuer le doigt; il reprochait à Héraclite d'avoir dit
qu’on ne descend pas deux fois dans le même fleuve, car il estimait, lui,
qu'on ne peut même pas le faire une fois ! |
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Lectio 12 |
Leçon 12, Commentaire de
saint Thomas [La vérité ne consiste pas dans l’apparence] (Traduction Abbé
Dandenault, v. 1960)
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ARISTOTE EXPOSE LES
DEUX CAUSES QUI ONT FAIT CROIRE A CERTAINS PHILOSOPHES ANCIENS QUE LA VERITE
DES CHOSES CONSISTE DANS L'APPARENCE. |
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[82237] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 1 Ostendit causam praedictae positionis. Et primo ex parte sensus. Secundo ex parte
sensibilium, ibi, huius autem opinionis causa et cetera. Circa primum tria
facit. Primo ponit causam praedictae positionis ex parte sensus. Secundo
recitat diversorum opiniones, quae in hanc causam concordaverunt, ibi, ex his
Empedocles et cetera. Tertio invehit contra eos, ibi, quare gravissimum.
Dicit ergo primo, quod antiqui hoc opinabantur, quod prudentia sive sapientia
vel scientia non esset nisi sensus. Non enim ponebant differentiam inter
sensum et intellectum. Cognitio autem sensus fit per quamdam alterationem
sensus ad sensibilia: et ita quod sensus aliquid sentiat, provenit ex
impressione rei sensibilis in sensum. Et sic semper cognitio sensus respondet
naturae rei sensibilis, ut videtur. Oportet igitur, secundum eos, quod illud,
quod videtur secundum sensum, sit de necessitate verum. Cum autem
coniunxerimus quod omnis cognitio est sensitiva, sequitur quod omne quod
alicui apparet quocumque modo, sit verum. |
Aristote, montre la cause de la
susdite conception. Et, en premier, du côté du sens. En second, du côté, des
choses sensibles, où il dit : "La raison de l'opinion de ces philosophes
etc. " Il traite son premier point en trois parties. En premier, il
donne le cause de la susdite conception du côté des sens. En second, il
rapporte l'opinion de quelques philosophes qui ont été d'accord sur la
validité de cette cause, où il dit : "C'est, en effet, pour ces
raisons qu’Empédocle etc. " En troisième, il s'emporte contre ces
philosophes, où il dit : "Et c’est là où les conséquences etc." Il
dit donc, on premier, que les anciens croyaient que la prudence ou la sagesse
ou la science n'était affaire que du sens (n’appartenait qu’au sens). En
effet, il ne mettait pas de différence entre le sens et l'intelligence. Or,
la connaissance du sens se fait par une altération du sens à l’égard des
choses sensibles, de telle sorte qu'il sent quelque chose à cause de l'impression
de la chose sensible sur lui. Et ainsi, la connaissance du sens correspond
toujours à la nature de la chose sensible, comme il semble. Il faut donc,
d'après ces philosophes, que ce qui est connu conformément au sens soit vrai
de toute nécessité. Si nous ajoutons à cette dernière réflexion que toute
connaissance est sensitive, il s’ensuit que tout ce qui appartient à
quelqu’un de quelque manière que ce soit, est vrai. |
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[82238]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 2 Haec autem ratio non solum deficit in hoc, quod
ponit sensum et intellectum idem, sed et in hoc quod ponit iudicium sensus
nunquam falli de sensibilibus. Fallitur enim de sensibilibus communibus et
per accidens, licet non de sensibilibus propriis, nisi forte ex
indispositione organi. Nec oportet, quamvis sensus alteretur a sensibilibus,
quod iudicium sensus sit verum ex conditionibus rei sensibilis. Non enim
oportet quod actio agentis recipiatur in patiente secundum modum agentis, sed
secundum modum patientis et recipientis. Et inde est quod sensus non est
quandoque dispositus ad recipiendum formam sensibilis secundum quod est in
ipso sensibili; quare aliter aliquando iudicat quam rei veritas se habeat. |
Cette dernière raison est non
seulement déficiente en ce qu’elle identifie le sens et l’intelligence, mais
aussi en cela qu’elle pose que le jugement du sens ne se trompe jamais à
propos des choses sensibles. En effet, il se trompe sur les sensibles communs
et sur les sensibles par accident, bien qu'il ne se trompe pas à l'égard.des
sensibles propres, à moins d’une indisposition organique. Il n’est pas
nécessaire non plus que, même s’il est altéré par les choses sensibles, son
jugement soit vrai par dépendance des conditions de la chose sensible. En
effet, il n’est pas nécessaire que l’action de l'agent soit reçue dans le
patient selon le mode de l'agent. Ce qui est nécessaire c'est que cette
action soit reçue selon le mode du patient ou du recevant. De là vient que le
sens n'est pas toujours disposé (apte) à recevoir la forme de la chose
sensible conformément à ce qu'elle est dans la chose sensible elle-même;
c’est pourquoi, le sens juge quelque fois autrement qu'il en est dans la
réalité. |
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[82239] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 3 Deinde cum dicit ex his enim recitat diversorum
opiniones assentientium causis praedictis. Omnia autem dicta eorum, quae
inducit, tendunt ad duo. Quorum primum est, quod intellectus sit idem cum
sensu. Aliud est, quod omne quod videtur sit verum. Dicit ergo, quod ex
praedictis rationibus Empedocles et Democritus et singuli aliorum sunt facti
rei talibus opinionibus, ut est dicere verisimile, idest sicut
verisimiliter coniecturare possumus ex eorum dictis. |
Ensuite, où il dit: "C’est, en
effet, pour ces relisons ... ", il rapporte les opinions des divers
philosophes qui ont donné leur assentiment aux causes ci-haut mentionnées.
Or, toutes leurs affirmations, qu'Aristote rapporte, tendent aux deux
conceptions suivantes. La première est que l'intelligence s'identifie au
sens. La seconde est que tout ce qui apparaît est vrai. Il dit donc que, pour
les raisons précédentes, Empédocle et Démocrite et tous les autres
philosophes sont tombés dans de pareilles opinions, "comme on peut probablement
l'affirmer", c’est-à-dire comme on peut vraisemblablement le deviner à
partir de leurs écrits. |
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[82240]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 4 Dicit enim Empedocles quod illi, qui permutant habitum,
idest dispositionem corporis, permutant etiam prudentiam; quasi intellectus
cuius est prudentia, sequatur habitudinem corporis, sicut et sensus. Nam
prudentia crescit in hominibus ad apparens, idest per hoc quod aliquid
de novo incipit apparere homini, profectus scientiae fit in homine: sed hoc
fit per hoc quod dispositio corporis variatur. Alia translatio habet melius: ad
praesens enim voluntas vel consilium augetur hominibus, quasi dicat:
secundum dispositiones diversas praesentes, nova consilia, sive novae
voluntates, sive novae prudentiae hominibus augentur; quasi consilium sive
voluntas non sequatur aliquam vim intellectivam in homine, quae sit praeter
sensum, sed solam dispositionem corporis quae variatur secundum praesentiam
diversarum rerum. In aliis autem libris suis dicit Empedocles quod quantum ad
alterationem transformat, idest secundum quantitatem qua homo transformatur
in alteram dispositionem corporis, tanta eis est semper cura inquit, id est
quod tot curae sive sollicitudines seu prudentiae hominibus adveniunt. Quod quidem est difficile. Alia translatio melius sic habet. Quia
quantumcumque mutati fiant, intantum secundum ipsas semper sapere alia
statutum est sive stultum. Vel ipsis affuit secundum aliam
literam: quasi dicat, quod quantumcumque homo mutatur in dispositione
corporis, intantum semper alia sapientia, quasi alium intellectum et aliam
sapientiam habens. |
En effet Empédocle dit que ceux
qui changent "leur habitus", c’est-à-dire leur disposition
physique, changent aussi de prudence; comme si l'intelligence, à laquelle la
prudence appartient, dépendait de la disposition corporelle, comme cela a
lieu pour le sens. Car la prudence croit chez les hommes "en fonction de
l'apparence". Ce qui signifie que du fait que quelque chose commence à
apparaître de nouveau à l'homme, il y a progrès dans sa science: ce qui a
lieu cependant à cause de la variation d’une disposition physique. Une autre
traduction comporte un meilleur sens : "La volonté ou le conseil
augmente dans l'homme d'après le moment présent". C'est comme si Empédocle
disait: d'après les diverses dispositions présentes, de nouveaux conseils, ou
de nouvelles volontés, ou de nouvelles prudences croissent en l'homme. Cette
opinion semblerait impliquer que le vouloir ou le conseil ne serait pas
consécutif à quelque puissance intellectuelle dans l'homme, puissance qui
existerait en dehors du sens, mais serait consécutif à la seule disposition
corporelle qui varie en fonction de la présence des diverses choses. Dans ses
autres livres, Empédocle dit que le poids de la sollicitude chez l'homme est
en fonction de la dimension de la transformation qui s'opère chez lui en une
autre disposition corporelle, c'est-à-dire qu'il y a autant de soucis ou de
sollicitudes ou de prudences chez l'homme qu'il y a en lui de transformations
en de nouvelles dispositions physiques. Ce qui comporte un sens difficile.
Une autre traduction dit avec plus de bonheur: "En effet, il est de
règle (ou il est sottement vrai) qu'autant il y a de changements dans
l'homme, autant il apprécie (il comprend) des choses différentes". Un
autre texte dit : "Autant afflue chez lui un savoir différent".
C'est comme si Empédocle disait: chaque changement dans les dispositions
corporelles s'accompagne d'une nouvelle sagesse; en d'autres mots, chaque
changement trouve l’homme en possession d'une autre intelligence et d'une
autre sagesse. (Autant les hommes deviennent autres, autant à leurs esprits,
toujours, des pensées différentes se présentent). |
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[82241] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 5 Deinde ponit opinionem Parmenidis ad idem; dicens,
quod Parmenides de rerum veritate enuntiat eodem modo sicut Empedocles. Dicit
enim quod sicut unusquisque habet dispositionem membrorum valde
circumflexorum, vel multae flexionis, secundum aliam literam, ita
intellectus hominibus: quasi dicat, quod in membris hominis est multa
varietas et circumvolutio ad hoc quod talis membrorum dispositio adaptetur ad
operationem intellectus, qui sequitur membrorum complexionem, secundum eum.
Ipse enim dicit quod idem est quod curavit, idest quod curam habet
sive prudentiam de membris ex natura membrorum: et quod est in omnibus,
idest in singulis partibus universi, et quod est in omni, idest in
toto universo. Sed tamen aliter nominatur in toto universo, et in singulis
partibus universi et etiam in homine. Et hoc in toto universo, dicitur Deus.
In singulis autem partibus universi, dicitur natura. In homine autem, dicitur
intellectus. Et sic hoc habet plus in homine quam in aliis partibus universi,
quia in homine illa virtus intelligit propter complexionem determinatam
membrorum, non autem in aliis rebus. In quo etiam datur intelligi quod
intellectus sequitur complexionem corporis, et per consequens non differt a
sensu. Alia translatio planius habet sic. Idem enim quod quidam sapit
membrorum, non est in hominibus et omnibus et omnium. Plus enim est
intellectus. |
Ensuite, Aristote rapporte
l'opinion de Parménide portant sur le même problème. Il dit que Parménide
s’exprime sur la vérité des choses de la même manière qu’Empédocle. En effet,
Parménide dit que, comme chaque homme est composé de membres décrivant des
courbes compliquées (de forme plus ou moins circulaire), ou de membres d'une
grande souplesse, d'après un autre texte, ainsi en est-il de l'intelligence
chez les hommes. Parménide semblerait dire que la grande variété et les
nombreux enroulements qui existent dans les membres de l'homme sont là pour
réaliser une disposition de ces membres adaptée à l'opération de
l'intelligence, qui est consécutive à la structure de ces membres. Parménide
dit en effet que c’est exactement la même chose qui possède la prudence ou le
soin des membres, à partir de la nature des membres, et qui existe "en
toutes choses", c’est-à-dire dans chaque partie de l'univers, et qui est
"dans le tout", c'est-à-dire dans tout l'univers. Cependant on
nomme cette chose identique différemment quand on l'envisage par rapport à
tout l’univers, par rapport à chacune des parties de l'univers et par rapport
à l’homme. En tant qu'elle existe dans tout l'univers, on l'appelle Dieu. En
tant qu'elle existe dans chaque partie, on l’appelle nature; et dans l’homme,
on l'appelle intelligence. Et cette chose a quelque chose de plus dans
l’homme que dans les autres parties de l'univers, parce que dans l’homme
cette puissance ou cette vertu intellige à cause de la constitution
déterminée des membres; ce qui n'existe pas dans les autres parties. Par là,
on peut aussi comprendre que l’intelligence est consécutive à la constitution
et à la structure du corps et que, par conséquent, elle ne diffère pas du
sens. Une autre traduction comporte ce sens avec plus de clarté. Ce que
chacun ressent dans ses membres n'est pas identique dans les hommes et pour
tous les hommes et en toutes choses. En effet, l'intelligence est quelque
chose de plus. |
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[82242] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 6 Deinde ponit opinionem Anaxagorae qui pronuntiavit
ad quosdam suos socios vel amicos reducendo eis ad memoriam, quia talia sunt
eis entia, qualia suscipiunt sive opinantur. Et hoc est secundum quod in
illis dictis philosophorum tangitur, scilicet quod veritas sequatur
opinionem. |
Ensuite il rapporte l'opinion
d'Anaxagore qui a dit à certains de ses associés ou amis, en se rappelant à leur
mémoire, que pour eux les êtres sont tels qu’ils les conçoivent. Voilà ce que
l'on remarque dans les paroles de ces philosophes: la vérité est consécutive
à l’opinion. |
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[82243]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 7 Deinde ponit opinionem Homeri, de quo dicunt, quod
videbatur eamdem opinionem habere. Fecit enim in sua recitatione Hectorem
iacere quasi in extasi a plaga sibi illata aliud cunctantem, idest
aliud cogitantem quam prius, vel aliena sapientem, secundum aliam
translationem, scilicet ab his quae prius sapuerat, quasi cunctantem quidem
et non cunctantem, idest in illo strato, in quo iacebat percussus, esset
sapiens et non sapiens: sed non quantum ad eadem; quia quantum ad illa, quae
tunc sibi videbantur sapiens erat; quantum autem ad illa quae prius sapuerat
et iam sapere desierat, non erat sapiens. Alia translatio sic habet: sapientes
quidem et desipientes: quasi dicat, fuit de Hectore qui sapiebat aliena
post plagam, ita contingit et de aliis quod sunt simul sapientes et
desipientes, non secundum eadem sed secundum diversa. |
Il rapporte ensuite l'opinion
d’Homère qui, dit-on, semblait partager cette opinion. Dans son épopée en
effet, il représente Hector étendu, délirant par l'effet des blessures qu'il
avait reçues, "s’attardant à autre chose", c'est-à-dire
réfléchissant sur d'autres pensées que: celles qu'il avait auparavant ou,
d’après une autre traduction, comprenant des choses différentes de celles
qu’il comprenait antérieurement, comme s'il s'attardait et ne s'attardait pas
sur cette couche où, blessé, il était couché. Hector était prudent et ne
l’était pas, mais pas par rapport aux mêmes choses: par rapport aux choses
qui lui apparaissaient à ce moment-là, il était sage; par rapport à celles
qu'il avait connu et qu'il ne connaissait plus, il n'était pas sage. Une
autre traduction dit ceci: l" Sages et insensés", comme si elle
disait ceci : comme il en fut d'Hector qui pensait fort différemment après sa
blessure, ainsi il peut arriver aux autres d'être an même temps sages et
insensés, non pas par rapport aux mêmes choses, mais par rapport à des choses
diverses. |
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[82244] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 8 Ex omnibus autem praedictis philosophorum
opinionibus concludit conclusionem intentam, scilicet quod si utraeque sint
prudentiae, scilicet secundum quas homo existimat contraria mutatus de una
dispositione in aliam; quod omne id quod existimatur sit verum. Non enim
esset prudentia existimare falsum. Unde sequitur quod entia similiter se habeant
sic et non sic. |
A partir de toutes les opinions
ci-haut mentionnées des philosophes, Aristote en arrive à la conclusion qu'il
recherchait : s'il s’agit de deux véritables prudences selon lesquelles l’homme,
ayant passé d'une disposition à l'autre, donne son assentiment à des choses
contraires, tout ce qui est ainsi jugé comme vrai l'est en réalité. En effet,
accorder valeur au faux n’est pas prudence. Il s'ensuit donc que s'il y a
deux prudences contraires, les êtres pareillement sont à la fois ainsi et non
ainsi. |
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[82245] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 9 Deinde cum dicit quare et invehit contra praedictos
philosophos, dicens, quod gravissimum accidens est quod eis accidit. Nam si illi,
qui maxime viderunt verum inquantum contingit ab homine posse videri,
scilicet praedicti philosophi, qui etiam sunt maxime quaerentes et amantes
verum, tales opiniones et tales sententias proferunt de veritate, quomodo non
est dignum praedictos philosophos dolere de hoc, quod eorum studium
frustratur, si veritas inveniri non potest? Alia litera habet quomodo non
est dignum relinquere vel respuere philosophari conantes? Idest quod homo
non adhaereat his, qui volunt philosophari, sed eos contemnat. Nam si nullum
verum potest ab homine de veritate sciri, quaerere veritatem est quaerere
illud, quod non potest homo habere, sicut ille qui prosequitur vel fugat
volatilia. Quanto enim magis prosequitur, tanto magis ab eo elongantur. |
Ensuite, quand il dit : " Et
c’est là où ... ", il s'emporte contre ces philosophes, en disant que
c'est là le malheur le plus grave qui pouvait leur arriver. Si, en effet,
ceux qui ont le plus nettement aperçu la vérité, en autant qu'elle peut être
vue par l'homme, c'est-à-dire ces philosophes que nous avons mentionnés, et
qui, en même temps, sont ceux qui la recherchent et l’aiment, avec le plus
d'ardeur, si ces hommes, dis-je, ont de pareilles opinions et professent de
telles doctrines sur la vérité, comment ne serait-il pas juste de les voir se
plaindre douloureusement de l'inutilité de leur effort et de leur zèle, la
vérité étant par hypothèse, inaccessible? Un autre texte dit : " Comment
n'est-il pas juste qu’on délaisse ou qu'on méprise ceux qui travaillent les
problèmes de la philosophie? " Ce dernier texte dirait qu'on ne
s'attache pas à ceux qu’veulent se livrer à la philosophie, mais qu'on les
méprise. En effet, si l'homme ne peut rien connaître de la vérité, rechercher
la vérité c'est rechercher ce qu'on ne peut posséder, comme celui qui
poursuit ou fuit des oiseaux au vol. Plus il s'approche des oiseaux, plus les
oiseaux s'en éloignent. |
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[82246] Sententia
Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 10 Deinde cum dicit huius autem assignat causam praemissae
opinionis ex parte sensibilium; scilicet quae causa praedictae opinionis
etiam ex parte sensibilium ponebatur. Nam, cum sensibile sit prius sensu
naturaliter, oportet quod dispositio sensuum sequatur sensibilium
dispositionem. Assignat autem ex parte sensibilium duplicem causam; quarum
secunda ponitur, ibi, amplius autem omnium et cetera. Dicit ergo primo, quod
causa opinionis praedictorum philosophorum fuit, quia cum ipsi intenderent
cognoscere veritatem de entibus, et videretur eis quod sola sensibilia entia
essent, totius veritatis doctrinam diiudicaverunt ex natura sensibilium
rerum. In rebus autem sensibilibus multum est de natura infiniti sive
indeterminati, quia in eis est materia, quae quantum est de se non
determinatur ad unum, sed est in potentia ad multas formas: et est in eis
natura entis similiter ut diximus, videlicet quod esse rerum sensibilium non
est determinatum, sed ad diversa se habens. Unde non est mirum si non
determinatam cognitionem ingerit sensibus, sed huic sic, et alteri aliter. |
Ensuite où il dit : "La
raison de l'opinion ... ", il donne la cause de l'opinion précédente, du
côté des choses sensibles. La cause de l'opinion précédente se posait aussi
du côté des choses sensibles. En effet, comme le sensible est naturellement
antérieur au sens, il faut que la disposition du sens soit consécutive à la
disposition des choses sensibles. Aristote donne une double cause, du côté
des choses sensibles. Il assigne la seconde cause où il dit: "De plus,
ces philosophes etc." La cause de l'opinion de ces philosophes fut,
dit-il, que, voulant connaître la vérité sur les êtres, et croyant que seuls
les êtres sensibles existaient, ils ont établi et jugé la doctrine concernant
toute la vérité à partir de la nature des choses sensibles. Or, dans les
choses sensibles, ce qui relève de la nature de l'infini ou de l'indéterminé
est considérable, parce que la matière existe en elles, laquelle, considérée
en elle-même, n'est pas déterminée à sens unique, mais est en puissance à
quantité de formes, La nature de l’être qui se trouve dans ces choses
sensibles s’en ressent et ressemble à cette indétermination: l'être des
choses sensibles n’est pas détermine, mais il est ouvert à des voies
diverses. C’est pourquoi, il n'est pas étonnant que l'être sensible n'offre
pas une connaissance déterminée aux sens, mais qu'il se présente ainsi à
celui-ci et autrement à un autre. |
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[82247]
Sententia Metaphysicae, lib. 4 l. 12 n. 11 Et propter hoc praedicti philosophi decenter sive
verisimiliter loquuntur ratione praedicta. Non tamen verum dicunt in hoc quod
ponunt nihil determinatum esse in rebus sensibilibus. Nam licet materia
quantum est de se indeterminate se habeat ad multas formas, tamen per formam
determinatur ad unum modum essendi. Unde cum res cognoscantur per suam formam
magis quam per materiam, non est dicendum quod non possit haberi de rebus
aliqua determinata cognitio. Et tamen quia verisimilitudinem aliquam habet
eorum opinio, magis congruit dicere sicut ipsi dicebant, quam sicut dicit
Epicharmus ad Xenophanem, qui forte dicebat omnia immobilia et necessaria
esse, et per certitudinem sciri. |
Pour cette raison, c'est avec
vraisemblance et convenance que ces philosophes ont parlé de cette façon.
Cependant, ils n'ont pas dit la vérité sur le point où ils ont affirmé qu'il
n'y avait rien de déterminé dans les choses sensibles. Car bien que la
matière, quant à ce qui tient à elle-même, est indétermination à, l’égard
d’une multitude de formes, elle est cependant déterminée par la forme à un
seul mode d'être. C'est pourquoi, puisque les choses sont davantage connues
par leur forme que par leur matière, il ne faut pas dire qu'il ne peut y
avoir aucune connaissance déterminée sur les choses. Et cependant parce
qu’une telle opinion comporte une port de vraisemblance, il est plus
convenable de parler comme ces philosophes; que comme l'a fait Epicharme et
Xénophane, disant, semble-t-il, que tout l’air immobile et nécessaire et
connaissable avec certitude. |
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[82248] Sententia Metaphysicae,
lib. 4 l. 12 n. 12 Deinde cum dicit amplius autem ponit secundam causam
ex parte sensibilium sumptam; dicens quod philosophi viderunt omnem hanc
naturam, scilicet sensibilem, in motu esse. Viderunt etiam de permutante,
idest de eo quod movetur, quod nihil verum dicitur inquantum mutatur. Quod
enim mutatur de albedine in nigredinem, non est album nec nigrum inquantum
mutatur. Et ideo si natura rerum sensibilium semper permutatur, et omnino,
idest quantum ad omnia, ita quod nihil in ea est fixum, non est aliquid
determinate verum dicere de ipsa. Et ita sequitur quod veritas opinionis vel
propositionis non sequatur modum determinatum essendi in rebus, sed potius id
quod apparet cognoscendi; ut hoc sit esse verum unumquodque quod est alicui
apparere. |
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