L’INTELLECT ET L’INTELLIGIBLE

 

SAINT THOMAS D'AQUIN, DOCTEUR DE L'ÉGLISE

 

OPUSCULE 52

(Œuvre non authentique. Auteur ignoré)

Traduction Abbé Védrine, Editions Louis Vivès, 1857

Édition numérique, http://docteurangelique.free.fr,

Les œuvres complètes de saint Thomas d'Aquin

 

 

Il faut savoir qu’il est de la nature de l’intellection d’être concevant et conçu. Or ce qui est conçu par soi n’est pas cette chose dont la connaissance s’acquiert par l’intellect, puisque cette chose n’est quelquefois conçue qu’en puissance, et se trouve hors de celui qui conçoit, comme lorsque l’homme conçoit les choses naturelles, la pierre ou l’animal ou quelque chose de semblable; comme néanmoins il faut que l’intellect soit dans celui qui conçoit et ne fasse qu’un avec lui, ce qui est conçu n’est pas pour cela par soi pas plus que l’image de la chose conçue qui informe l’intellect pour l’intellection. En effet, l’intellect ne peut concevoir qu’en tant qu’il est mis en acte par cette similitude, de même qu’il ne peut faire rien autre chose suivant qu’il est cependant en puissance, mais bien suivant qu’il est mis en acte par quelque forme. Cette similitude est donc dans l’intellection comme le principe de l’intellection, de même que la chaleur est le principe de la caléfaction, mais non comme le terme de l’intellection. Donc ce que l’intellect conçoit en lui-même de la chose conçue est conçu primairement et par soi, soit que ce soit une définition ou une énonciation, suivant que l’on suppose deux opérations de l’intellect, comme il est dit dans le III° liv. de l’Âme. Ce qui est ainsi conçu par l’intellect s’appelle verbe intérieur, car c’est ce qui est signifié par la voix. Car la parole extérieure ne signifie pas l’intellect même, ou sa forme intelligible, ou l’intellection, mais bien le concept de l’intellect par le moyen duquel il signifie une chose, comme lorsque je dis homme, ou l’homme est un animal, et quant à cela que l’intellect se conçoive lui-même ou qu’il conçoive une chose étrangère à lui, il n’y a pas de différence. En effet, de même que lorsqu’il conçoit une chose étrangère à lui, il ne forme que le concept de la chose qu’il manifeste par la voix; de même aussi lorsqu’il se conçoit lui-même il forme son propre concept qu’il peut aussi exprimer par la voix. De même, dans notre intellect autre chose est de concevoir et d’être conçu, c’est pourquoi le verbe conçu dans notre intellect ne lui est pas uni en nature, mais seulement dans celui qui conçoit. Il faut savoir que dans la nature intellectuelle il n’y a que deux opérations, à savoir concevoir et vouloir. Or il se trouve quelque chose procédant suivant chacune de ces opérations lorsqu’elles sont parfaites par l’intellect. L’intellection, en effet, n’est autre chose que la production intellectuelle dans l’esprit de celui qui comprend et conçoit d’une chose qui s’appelle verbe. Car avant qu’une conception ne se soit établie dans notre âme, on ne dit pas que nous concevons une chose, mais plutôt que nous la connaissons en la percevant: Le vouloir se parfait aussi dans l’amant par la volonté précédente puisque l’amour n’est autre chose que la stabilité de la volonté dans le bien voulu. Nous recevons donc la connaissance intellectuelle des choses extérieures, et par notre volonté nous tendons à quelque chose d’extérieur comme à une fin: en conséquence notre intellection s’opère eu égard au mouvement des choses à l’âme ou de l’âme aux choses. Il faut observer que dans l’intellection, l’intellect peut se rapporter à quatre choses; à savoir à la chose qui est conçue, secondement à l’espèce intelligible qui met l’intellect en acte, troisièmement à son intellection, quatrièmement aux conceptions de l’intellect, laquelle conception diffère des trois choses dont nous venons de parler, d’abord de la chose conçue, parce que la chose conçue se trouve quelquefois hors de l’intellect, tandis que la conception de l’intellect n’existe que dans l’intellect, et puis la conception de l’intellect se rapporte à la chose conçue comme à une fin. Car l’intellect forme en lui la conception d’une chose, pour connaître la chose conçue. La conception diffère aussi de l’espèce intelligible; car l’espèce intelligible qui met l’intellect en acte est considérée comme le principe de l’action de l’intellect, puisque tout agent agit suivant qu’il est en acte par le moyen de quelque forme qui doit être le principe de l’action. La conception diffère aussi de l’action de l'intellect qui est de concevoir, parce que la conception est considérée comme le terme de l’action, et comme quelque chose constitué par lui. En effet l’intellect forme par son action la définition de la chose, ou même la proposition affirmative ou négative: or cette conception de l’intellect s’appelle proprement en nous verbe, car c’est ce qui est signifié par le verbe extérieur. En effet la parole extérieure ne signifie ni l’intellect lui-même, ni l’espèce intelligible, ni l’acte de l’intellect, mais bien la conception au moyen de laquelle elle se rapporte à la chose. Donc cette conception ou verbe par lequel, notre intellect conçoit une chose qui lui est étrangère, provient d’une chose et en représente une autre, elle vient de l’intellect par son acte, tandis qu’elle est la similitude de la chose conçue le représentant. Lorsque l’intellect se conçoit lui-même, le verbe ou conception est la propagation ou similitude de ce même intellect se concevant lui-même. Et cela arrive parce que l’effet est assimilé à sa cause par sa forme, or la forme de l’intellect est la chose conçue, et conséquemment, le verbe qui vient de l’intellect est la similitude de la chose conçue qu’il soit ou non le même que l’intellect. Or ce verbe de notre intellect est comme extrinsèque à l’être de l’intellect lui-même; car il n’est pas de son essence, mais il en est comme une passion; il n’est pas néanmoins extrinsèque à l’intellection de l’intellect, puisque l’intellection ne peut se compléter sans ce verbe, Il faut savoir que l’intellect possède eu lui le verbe suivant l’intelligence intérieure et s’appelle intelligence intérieure qui appartient à l'âme en soi, en tant qu’elle est quelque chose de subsistant; nais il ne le possède pas toujours suivant l’intelligence extérieure, et il s’appelle intelligence extérieure suivant la connaissance extérieure. Celle-ci appartient proprement à l’homme à raison de ce qu’il cm- brasse par la pensée les fantômes mêmes, qui sont intelligibles en Puissance, et de cette manière l’intellect a toujours en lui le verbe informe; or le verbe ne se forme pas toujours. Le verbe est dit in forme à cause de la connaissance indistincte et confuse, et aussi parce qu’il n ‘est pas extérieurement manifesté par une connaissance extérieure: mais l’homme ne s’aperçoit pas que l’intellect ait toujours en soi le verbe informe d’abord à raison de son extranéité à l’égard de l’intellect, secondement à cause de sa profondeur troisièmement à cause de sa subtilité et cela du côte de l’âme, il n’en est pas de même du côté du corps parce que l’âme opprimée par une masse de chair ne perçoit point cela, et parce qu’elle est plongée dans le ténèbres des choses matérielles. Remarquez qu’il y a trois verbes, le verbe du coeur verbe intellectuel, le verbe de l’imagination ou imaginable, le verbe de la bouche ou vocal; le premier émane, le second dispose, le troisième opère. Il faut aussi observer que dans les trois, parties de l’image il y a l’ordre de la nature, et l’ordre du temps, de sorte que la mémoire précède l’intelligence intérieure, comme en étant la cause, lui offrant ou lui montrant l’espèce qu’elle a, et naturellement cette faculté précède l’intelligence par la nature et par le temps. De même l’intelligence intérieure précède naturellement la volonté intérieure:la raison c’est qu’avant de vouloir concevoir, il faut préconcevoir ce que c’est que de concevoir, et de cette manière l’intelligence précède naturellement la volonté, et la mémoire précède l’une et l’autre, et la volonté intérieure précède l’intelligence extérieure. Il faut savoir que la puissance intellective saisit d’abord simplement une chose, et cet acte s’appelle intelligence. En second lieu elle dispose ce qu’elle saisit pour connaître ou opérer une autre chose, et c’est là l’intention tant qu’elle persiste dans la recherche de ce qu’elle a en vue, on l’appelle pensée; lorsqu’elle examine ce qu’elle a pensé pour quelques motifs de certitude, on appelle cela savoir, être sage, ce qui appartient à la phrénose ou sagesse, car être sage c’est juger, comme il est dit da le liv. I de la Mét. Quand elle a acquis la certitude sur une chose, elle songe comment elle pourra la manifester aux autres, c’est là la disposition du langage intérieur d’où procède le langage extérieur. Il faut savoir que comme, suivant l’action qui tend à la matière extérieure, il y a une procession ad extra, de même, suivant l’action qui reste dans l’agent, il y a une procession ad intra, et cela se voit sur tout dans l’intellect dont l’action, c’est-à-dire l'intellection reste dans l’agent. En effet, celui qui conçoit, par là même qu’il conçoit, procède vers quelque chose au dedans de lui-même qui est la conception de la chose conçue procédant de sa connaissance, laquelle conception est signifiée par la voix et s’appelle verbe du coeur marqué par le verbe de la voix, il faut savoir aussi que l’intellect, en tant qu’il est en acte par le moyen de l’espèce intelligible, se considère d’une manière absolue il en est de même de l'intellection qui est à l’intellect, comme l’être en puissance est à l’être en acte. Car concevoir ne dénomme pas l’action par l’être intelligent s’éloignant, mais dans l’intellect, ou l’être intelligent restant. Lors donc que l’on dit que le verbe est unie connaissance, on ne prend pas le mot connaissance pour l’acte de l’intellect qui connaît, ou pour quelqu’une de ses habitudes, mais pour ce que conçoit l’intellect en connaissant. Il faut savoir que la différence qu’il y a entre l’intellect et la volonté, c’est que l’intellect est en acte par cela que la chose conçue est dans l’intellect suivant son image; la volonté au contraire est mise en acte, non parce que quelque similitude de la chose voulue se trouve dans celui qui veut, mais bien parce que la volonté a une certaine inclination pour la chose voulue. Or la procession considérée suivant l’action de la volonté ne l’est pas suivant la similitude, mais bien suivant la nature de ce qui pousse et meut vers quelque chose. C’est pourquoi, quoique la similitude tienne à l’amour comme au verbe, néanmoins elle n’appartient pas à l’amour de la même manière qu’au verbe. Car elle appartient au verbe en tant que celui-ci est une certaine similitude de la chose conçue, comme l’être engendré est l’image de celui qui l’a engendré. Mais elle appartient à l’amour, non que l’amour soit une similitude, mais en tarit que la similitude est le principe de l’amour. De même, comme l’être suit la forme, de même aussi l’intellection suit l’espèce intelligible. Il faut savoir que lorsqu’on dit que l’intellect est en acte il se trouve deux choses importantes, à savoir la chose qui conçoit, et être conçu. Donc la nature qui se trouve être conçue n’existe que dans les singuliers mais ce qui est être conçu se trouve dans l’intellect. Il faut savoir que l’intellect et la raison diffèrent quant au mode de connaître, en ce que l’intellect connaît par une simple intuition, et la raison en passant d’une chose à une autre. Néanmoins la raison parvient à connaître par le discours ce que l’intellect connaît sans cela, c’est-à-dire l’universel. Le Philosophe dit dans le livre I de la Métaphysique que les choses les plus universelles sont difficiles à connaître aux hommes, ce qui est contraire à ce qui a été dit dans le I° livre de la Physique, que les choses confuses sont plus connues par rapport à nous, telles que sont les choses universelles. A. cela il faut dire que les choses plus universelles sont d’abord connues suivant la simple appréhension; car c’est d’abord l’être qui tombe dans l’intellect, comme dit Avicenne, et animal tombe plutôt dans l’intellect qu’homme. De même dans la génération de la science l’animal est conçu dans l’intellect avant l’homme; mais quant à l’investigation des propriétés universelles et des causes, les choses moins communes sont connues les premières par la raison que nous arrivons aux causes universelles par le moyen des causes particulières, qui sont d’un seul genre ou d’une seule espèce. Or les choses qui sont universelles dans la génération des causes sont connues postérieurement par rapport à nous, quoique elles soient connues antérieurement suivant la nature, quoique les choses universelles par le moyen de la prédication soient en quelque sorte connues par rapport à nous avant les moins universelles, mais non avant les singulières. Car la connaissance du sens, qui appartient aux choses singulières, précède en nous la cognition intellective, qui appartient aux universelles. Il faut donc s’appuyer sur ce qu’Aristote ne dit pas que les choses les plus universelles sont simplement les plus difficiles, mais presque les plus difficiles. En effet, parce qu’il dit les plus universelles, on comprend les choses qui sont universelles par essence, ou celles qui sont totalement séparées de la matière suivant l’être, comme les substances immatérielles. Celles-ci, en effet, sont plus difficiles à connaître pour nous-mêmes que les choses les plus Universelles suivant la prédication.

Fin du Opuscule de saint Thomas d’Aquin sur l'intellect et l’intelligible.