COMMENTAIRE

 

DU CANTIQUE DES CANTIQUES

 

PAR DE SAINT BERNARD

 

ABBÉ DE CLAIRVAUX

 

Commentaire terminé par GILLEBERT DE HOLANDIE, ABBÉ DE L'ORDRE DE CITEAUX, après la mort de saint Bernard.

 

Traduction édition Louis Vivès, 1873, Abbé Louis CHARPENTIER

Édition numérique, http://docteurangelique.free.fr,

Les œuvres complètes de saint Thomas d'Aquin

 

 

PRÉFACE DE MABILLON. 7

SERMON 1: Cantique de Salomon. 11

SERMON 2. Avec quelle impatience les patriarches et les prophètes attendaient l’incarnation du Fils de Dieu, qu'ils ont annoncée. 14

SERMON 3. Le baiser des pieds, de la main, de la bouche du Sauveur, etc. 18

SERMON 4. Des trois progrès de l'âme, signifiés par les trois baisers des pieds, de la main et de la bouche du Seigneur. 20

SERMON 5. Il y a quatre sortes d'esprits; celui de Dieu, celui de l’ange, celui de l'homme et celui de la bête. 22

SERMON 6. L'esprit suprême et incirconscrit est Dieu: en quel sens on dit que les pieds de Dieu, sont la miséricorde et le jugement. 26

SERMON 7. De l'ardent amour de l’âme pour Dieu et de l'attention qu'il faut apporter dans l'oraison et dans la psalmodie. 29

SERMON 8. Le Saint-Esprit est le baiser de Dieu: c'est ce baiser que l'Épouse demande, afin qu'il lui donne la connaissance de la Sainte Trinité. 33

SERMON 9. Des deux seins de l'Époux, c'est-à-dire, de Jésus-Christ, dont l'une est la patience à attendre la conversion des pécheurs, lorsqu'ils se convertissent, et l'autre la bienveillance ou la facilité avec laquelle il les accueille. 37

SERMON 10. Les rois parfums spirituels des seins de l'Épouse, la contrition, la dévotion et la piété. 41

SERMON 11. Il faut remarquer deux choses principales dans la rédemption des hommes, le fruit que nous en tirons, et la manière dont elle s'est accomplie. 45

SERMON 12. Le parfum de la piété est le plus excellent de tous. Respect que les inférieurs doivent avoir. pour leurs supérieurs. 48

SERMON 13. Nous devons faire remonter à Dieu comme à la source de tout bien, toutes les grâces que nous recevons de lui. 53

SERMON 14. De l'Église des Chrétiens fidèles, et de la Synagogue des Juifs perfides. 58

SERMON 15. Vertu merveilleuse du nom de Jésus-Christ pour les chrétiens fidèles dans toutes les adversités. 62

SERMON 16. La Contrition du coeur. Il y a trois espèces de confessions véritables. 66

SERMON 17. Il faut observer avec grand soin le moment où le Saint-Esprit vient dans l’âme, et celui où il s'en éloigne. Jalousie que le diable a conçue contre les hommes. 72

SERMON 18. Des deux opérations du Saint-Esprit, dont l'une s'appelle effusion et l’autre infusion. 75

SERMON 19. Nature, mode et propriété de l'amour de Dieu qui est dans les anges, selon les divers degrés de gloire qu'ils possèdent. 79

SERMON 20. Trois sortes d'amours dont nous aimons Dieu. 82

SERMON 21. Comment l'Épouse, c'est-à-dire l'Église, demande à Jésus qui est son époux, d'être attirée après lui. 87

SERMON 22. Des quatre parfums de l’Époux et des quatre vertus cardinales. 92

SERMON 23. Trois manières de contempler Dieu, représentées par les trois celliers. 97

SERMON 24. Contre le vice détestable de la distraction; en quoi consiste surtout la rectitude de l'homme. 105

SERMON 25. L'Épouse, je veux dire l’Église, est noire, mais elle est belle. 110

SERMON 26. Saint Bernard pleure la mort de son frère Girard (a). 113

SERMON 27. De la parure de l'Épouse: en quel sens l’âme sainte est appelée ciel. 122

SERMON 28. De la noirceur et de la beauté de l'Époux. Prérogative de l'ouïe sur la vue en ce qui concerne la foi. 130

SERMON 29. Plaintes de l'Église contre ses persécuteurs, c'est-à-dire contre ceux qui sèment la division entre les frères. ». 136

SERMON 30. Le peuple fidèle ou les âmes des élus sont les vignes dont l’Église est établie la gardienne. La prudence de la chair est une mort. 141

SERMON 31. Excellence de la vision de Dieu. Comment à présent le goût de la présence de Dieu varie dans les saints selon les différents désirs de leur âme. 146

SERMON 32. Le Verbe se communique sous la forme d'un Époux aux âmes embrasées d'amour pour lui, et sous la figure d'un médecin à celles qui sont encore faibles et imparfaites. Les pensées de haine diffèrent les unes des autres d'où vient cette différence. 151

SERMON 33. Ce qu'une âme dévote ne doit cesser de rechercher. Que faut-il entendre par le mot midi. Il y a quatre tentations qu'on doit toujours éviter. 156

SERMON 34. De l'humilité et de la patience. 163

SERMON 35. Deux réprimandes que l'Époux fait à l'Épouse. Il y a deux ignorances particulièrement à craindre et à fuir. 165

SERMON 36. La connaissance des belles lettres est bonne pour notre instruction, mais la connaissance de notre propre infirmité est meilleure pour notre salut. 169

SERMON 37. Il y a deux connaissances et deux ignorances: Maux ou détriments qu'elles nous causent 173

SERMON 38. En quel sens l'Épouse est appelée la plus belle des femmes. 176

SERMON 39. Des chariots de Pharaon, qui est le diable, et des princes de son armée qui sont la malice, l'intempérance et l'avarice. 178

SERMON 40. L'intention est le visage de l’âme; sa beauté et sa laideur, sa solitude et sa pureté. 182

SERMON 41. Grande consolation de l'Épouse dans la contemplation des splendeurs de Dieu, en attendant qu'elle arrive à sa claire vision. 184

SERMON 42. Il y a deux sortes d'humilités: l'une naît de la vérité, l'autre est enflammée par la charité. 187

SERMON 43. Comment la méditation de la passion et des souffrances de Jésus Christ fait passer l'Épouse, je veux dire, l'âme fidèle, par la prospérité et l’adversité, sans en être affectée. 192

SERMON 44. La correction doit se régler sur le caractère de ceux qu'on reprend: elle doit être douce quand elle s'adresse à des personnes humbles et faciles, et sévère quand on a affaire à des rimes dures et obstinées. 194

SERMON 45. Les deux beautés de l'âme; comment l'âme parle au Verbe, et le Verbe à l'âme, leur langue. 197

SERMON 46. État et composition de toute l’Église. Comment on parvient à la contemplation par la vie active qui se passe sous l'obéissance. 201

SERMON 47. Les trois fleurs de la virginité, du martyre et des bonnes oeuvres: de la dévotion pour l'office divin. 205

SERMON 48. Louanges que l’Époux et l'Épouse s'adressent réciproquement. L'ombre de Jésus-Christ, c'est sa chair et la foi en lui. 208

SERMON 49. Comment le discernement règle la charité et fait que tous les membres de l'Église, c'est-à-dire les élus, se tiennent par des liens réciproques. 212

SERMON 50. Deux sortes de charités, l'affective et l'actuelle. De l'ordre de ces deux charités. 215

SERMON 51. L'Épouse demande que les fruits des bonnes oeuvres soient aussi nombreux que les fleurs et aussi abondants que les parfums de l'espérance. De l'espérance et de la crainte. 219

SERMON 52. Du ravissement qu'on appelle contemplation, dans lequel l'Époux fait reposer l'âme sainte et se met en peine de lui assurer le calme et la paix. 223

SERMON 53. Les monts et les collines signifient les esprits célestes par dessus lesquels passe l’Époux en venant sur la terre, c'est-à-dire en se faisant homme. 226

SERMON 54. Comment on peut trouver encore que les montagnes représentent les anges et les hommes, tandis que les collines représentent les démons. Il y a trois sortes de craintes que tout homme doit ressentir, s'il ne veut pas perdre la grâce de bien faire qu'il a reçue de Dieu. 230

SERMON 55. Comment on peut, par la vraie pénitence, éviter le jugement de Dieu. 235

SERMON 56. Nos péchés et nos vices sont comme une muraille élevée entre Dieu et nous. 237

SERMON 57. Il faut observer les visites du Seigneur: à quels signes et à quelles marques on peut les reconnaître. 240

SERMON 58. Comment l'Époux invite l'Épouse, c'est-à-dire les hommes parfaits, à se charger de la conduite des imparfaits. On doit couper chez eux le vice jusque dans sa racine, pour que les vertus poussent à la place. 245

SERMON 59. Gémissements de l’âme qui soupire. après la céleste patrie, éloge de la chasteté et de la viduité. 250

SERMON 60. Incrédulité des Juifs qui mirent le comble à la mesure de leurs pères en tuant le Christ. 254

SERMON 61. Comment l'Église trouve les richesses de la miséricorde divine dans les trous des plaies de Jésus-Christ. Force que les martyrs ont puisée dans Jésus-Christ. 258

SERMON 62. Qu'est-ce pour une âme fidèle que demeurer dans les trous de la pierre et de se trouver dans les fentes des murailles. Il vaut mieux chercher la volonté de Dieu, que sonder sa gloire et sa majesté. Pureté du coeur qu'il faut avoir pour prêcher la vérité. 262

SERMON LXIII. L'homme pieux et sage doit cultiver sa vigne, c'est-à-dire sa vie, son âme, sa conscience. Il y a deux sortes de renards, les flatteurs et les détracteurs ; tentations des jeunes religieux. 266

SERMON 64. Tentations des religieux plus avancés. Leurs renards, c'est-à-dire, tentations le plus redoutables pour eux. Les hérétiques sont aussi des renards pour l'Église; il faut les prendre. 268

SERMON 65. Hérétiques clandestins: saint Bernard signale leurs principes religieux, leur soin de cacher leurs mystères et leur scandaleux commerce avec les femmes. 273

SERMON 66. Erreurs des hérétiques touchant le mariage, le baptême des enfants, le purgatoire, les prières pour les défunts, l'invocation des saints. 277

SERMON 67. Mouvements et admirable effusion d'amour de l'Épouse en retour de l’amour que lui témoigne le Christ son époux. 285

SERMON 68. Comment l'Époux qui est Jésus-Christ fait attention à l'Épouse qui est l'Église, et comment elle le paie de retour en cela. Soin particulier que Dieu prend de ses élus. Mérite et confiance de l'Église. 291

SERMON 69. Tout ce qui s'élève contre le service de Dieu est abaissé. Venue et demeure du Père et du Verbe dans l’âme diligente, d'où découle une certaine familiarité entre l’âme et Dieu. 294

SERMON 70. Pourquoi l'Epoux est appelé bien-aimé. Les lis au milieu desquels il se promène sont la vérité, la mansuétude, la justice et les autres vertus. 298

SERMON 71. Les lis sont les bonnes oeuvres, leur odeur est la bonne conscience et leur couleur la bonne réputation. Comment l'Époux nous paît et se repaît en nous. De l'union de Dieu le Père avec le Fils, et de l’âme sainte avec Dieu. 302

SERMON 72. Ce qu'il faut entendre par ces mots: le jour paraît et les ombres s'abaissent. Il y a différents jours selon les hommes. Les justes vivant dans la lumière jouissent d'un jour d'une parfaite clarté; quant aux impies, comme ils sont plongés tout entiers dans des œuvres de ténèbres, ils n'ont qu'une nuit affreuse. 308

SERMON 73. Comment le Christ doit venir au jugement dans la forme humaine, afin de sembler doux aux élus. Comment il est moindre que les anges et plus élevé qu'eux. 313

SERMON 74. Visites du Verbe époux à l'âme sainte; combien elles sont secrètes. C'est ce que saint Bernard fait connaître à ses auditeurs, pour leur édification, avec humilité et une sorte de pudeur. 317

SERMON 75. Il faut chercher l'Époux dans le temps, de la manière et dans le lieu qu'il convient; c'est maintenant le temps favorable pendant lequel chacun de nous peut trouver le Seigneur pour soi et opérer son salut. 321

SERMON 76. Clarté de l'Époux; c'est dans celle clarté qu'il est assis égal à son père; et à la droite de sa gloire. Les bons pasteurs doivent être attentifs, vigilants et discrets, en faisant paître les brebis qui leur sont confiées. 327

SERMON 77. Mauvais pasteurs de l'Église. Comment les bienheureux dans le ciel et les anges viennent en aide aux élus sur la terre. 331

SERMON 78. L'Epouse, c'est-à-dire l'Église des élus, a été prédestinée de Dieu avant tous les siècles, et prévenue de sa grâce pour le chercher et se convertir. 334

SERMON 79. De quel amour fort et indissoluble l'âme tient l'Époux embrasé. Retour de l'Époux, à la fin des siècles, vers la Synagogue des Juifs, pour la sauver. 337

SERMON 80. Dispute subtile sur l'image ou le Verbe de Dieu, et sur l'âme qui est faite à l'image de Dieu. Erreur de Gilbert, évêque de Poitiers. 340

SERMON 81. Convenance et similitude du Verbe, sous le rapport de l'identité de son essence, de l'immortalité de sa vie et de la liberté de son arbitre. 344

SERMON 82. Comment l’âme, tout en demeurant semblable à Dieu, perd néanmoins, par le péché, une parsie de sa ressemblance avec lui dans sa simplicité, son immortalité et sa liberté. 349

SERMON 83. Comment l'âme, quelque chargée de vices qu'elle soit, peut encore, par un amour chaste et saint, recouvrer sa ressemblance avec l'Époux, c'est-à-dire, avec le Christ. 353

SERMON 84. L’âme qui cherche Dieu est prévenue de lui, en quoi consiste cette recherche où elle a été prévenue de Dieu. 355

SERMON 85. Il y a sept nécessités qui engagent l'âme à chercher le Verbe. Une fois qu'elle est reformée, elle s'approche pour le contempler et pour goûter la douceur de sa présence. 358

SERMON 86. Modestie et retenue de l'Épouse quand elle cherche le Verbe. Éloge de la modestie. 365

SERMONS SUR LE CANTIQUE DE SALOMON.. 367

A partir de l'endroit OU SAINT BERNARD S'ARRÊTA, SURPRIS PAR LA MORT, par GILLEBERT DE HOLANDIE ABBÉ DE L'ORDRE DE CITEAUX. 367

SERMON 1. Durant les nuits, j'ai cherché dans mon petit lit celui que j'aime. (Cantique III, 4). 367

SERMON 2. Dans mon petit lit, durant les nuits, j'ai cherché celui qu'aime mon âme. (Cantique III, 4). 371

SERMON 3. Je l'ai cherché et ne l'ai pas trouvé (Cantique I, 1). 375

SERMON 4. Je me lèverai et parcourrai la ville; à travers les places et les rues, je chercherai mon bien-aimé. (Cantique III, 2.) 378

SERMON 5. Dans les carrefours et les places, je chercherai celui que mon cœur aime. (Cantique III, 2.) 383

SERMON 6. Avez-vous vu celui qu'aime mon âme? (Cantique III, 3.) 388

SERMON 7. Peu après les avoir dépassés, j'ai trouvé celui que mon cœur aime. (Cantique III, 4.) 392

SERMON 8. Les ayant un peu dépassés, j'ai rencontré celui que mon cœur aime. (Cantique III, 4.) 396

SERMON 9. Je l'ai saisi, je ne le lâcherai pas jusqu'à ce que je l'introduise dans la demeure de ma mère. (Cantique III, 4.) 400

SERMON 10. Je ne le lâcherai pas jusqu'à ce que je l'introduise dans la maison de ma mère. (Cantique III, 4.) 403

SERMON 11. Je l'ai tenu, je ne le laisserai pas jusqu'à ce que je l'introduise dans la maison de ma mère et dans l'appartement de celle qui m'a donné la vie. (Cantique III, 4.) 405

SERMON 12. Je l'ai saisi, je ne le lâcherai pas jusqu'à ce que je l'introduise dans la chambre de ma mère. (Cantique III, 4.) 408

SERMON 13. Je l'ai tenir, je ne le laisserai pas partir, etc. (Cantique III, 4.) 410

SERMON 14. Je vous en supplie, filles de Jérusalem, par les chevreuils et les cerfs des campagnes, n'éveillez pas et ne faites pas réveiller ma bien-aimée jusqu'à ce qu'elle le veuille. (Cantique III, 5.) 414

SERMON 15. Quelle est celle-ci qui s'élève à travers le désert comme une colonne de fumée d'aromates ? (Cantique III, 6.) 419

SERMON 16. Soixante des plus forts dans Israël entourent le lit de Salomon. (Cantique III, 7.) 424

SERMON 17. Le roi Salomon se fit une litière des cèdres du Liban. (Cantique III, 9.) 429

SERMON 18. Le roi Salomon se fit une litière des bois du Liban. (Cantique III, 9.) 433

SERMON 19. Au centre de la charité il a étendu des tapis à cause des filles de Jérusalem. (Cantique III, 10.) 437

SERMON 20. Sortez et voyez le roi Salomon portant le diadème dont l’a couronné sa mère. (Cantique III, 11.) 442

SERMON 21. Sortez, filles de Sion, et voyez le roi Salomon, etc. 448

SERMON 22. Que vous êtes belle, ma bien-aimée, que vous êtes belle! Vos yeux sont ceux de la colombe, sans compter ce qui se cache au-dedans. (Cantique IV, 1.) 452

SERMON 23. Vos cheveux sont comme des troupeaux de chèvres qui sont montées de la montagne de Galaad; vos dents comme des troupeaux de brebis tondues, etc., (Cantique IV, 1.) 456

SERMON 24. Toutes ont double agneau; il n'y en a pas de stériles parmi elles. Vos lèvres sont comme une bandelette d'écarlate. (Cantique IV, 2.) 461

SERMON 25. Vos joues sont semblables à un fragment de grenade, etc. (Cantique IV, 3.) 465

SERMON 26. Votre cou est comme la tour de David, bâtie avec des contre-forts. Mille boucliers y sont suspendus, etc. (Cantique IV, 4.) 468

SERMON 27. Vos deux seins sont comme deux petits jumeaux de la chèvre, qui paissent parmi les lis, jusqu'à ce que le jour, etc. (Cantique IV, 5.) 473

SERMON 28. J'irai à la montagne de la myrrhe et à la colline de l'encens. (Cantique IV, 6.) 478

SERMON 29. Vous êtes toute belle, ma bien-aimée. (Cantique IV, 7.) 482

SERMON 30. Vous avez blessé mon coeur, ma soeur, more épouse, vous avez blessé mon cœur par l'un de vos yeux, etc. (Cantique IV, 9.) 486

SERMON 31. Que vos seins sont belles, ô ma soeur, ô mon épouse! plus belles que le vin, etc. (Cantique IV, 10.) 491

SERMON 32. Vos seins sont meilleures que le vin, et vos senteurs sont au-dessus des plus suaves parfums. (Cantique 4.) 496

SERMON 33. L'odeur de vos parfums est au-dessus de tous les aromates. (Cantique 4.) 500

SERMON 34. Vos lèvres, ô mon épouse, sont un rayon qui distille le miel, etc. (Cantique IV, 11.) 506

SERMON 35. Vous êtes un jardin fermé, ô mon épouse, ma soeur, etc. (Cantique IV, 12.) 510

SERMON 34. Ce que vous produisez est un Paradis d'arbres à grenades, etc. (Cantique IV, 13.) 515

SERMON 37. La fontaine des jardins, le puits des eaux vives, etc. (Cantique IV, 45.) 519

SERMON 38. Elève-toi, Aquilon, viens, vent du midi, et souffle dans mon jardin. (Cantique IV, 16.) 524

SERMON 39. Lève-toi, Aquilon et accours, Auster, souffle sur mon jardin, et que ses parfums se fassent sentir. Cantique (IV, 16). 528

SERMON 40. Que mon bien-aimé vienne dans son jardin pour y manger du fruit de ses arbres. Venez dans mon jardin, ô soeur mon épouse. J'ai récolté la myrrhe, etc. (Cantique V, 1.) 532

SERMON 41. J’ai moissonné ma myrrhe avec mes plantes aromatiques, etc., (Cantique V, 1.) 537

SERMON 42. Je dors et mon cœur veille. Voici la voix de l'époux qui frappe: ouvrez-moi, ma soeur, etc., parce que ma tête, etc., (Cantique V, 5.) 542

SERMON 43. Ouvrez-moi, ma soeur, etc. Ma tête est pleine de rosée. J'ai posé ma tunique, comment la reprendrais-je? etc. Il a fait passer sa main par la porte. etc. (Cantique V, 2 et suiv.) 547

SERMON 44. J'ai tiré le verrou de ma porte pour introduire le bien-aimé: mais il avait disparu et il était parti. Mon âme s'est liquéfiée dès qu'il a parlé. (Cantique V, 6.) 552

SERMON 45. Je l'ai cherché, et ne l'ai pas trouvé: je l'ai appelé et il ne m'a pas répondu. Les gardes de la cité m'ont rencontrée, ils m'ont frappée, et m'ont blessée; ils ont enlevé mon manteau. (Cantique V, 6 et 7.) 557

SERMON 46. Je vous en conjure, ô filles de Jérusalem, si vous rencontrez celui que j'aime, annoncez-lui que je languis d'amour, etc. (Cantique V, 8.) 561

SERMON 47. Quel est votre bien-aimé issu d'un bien-aimé. etc. (Cantique V, 9.) 565

SERMON 48. Mon bien-aimé est, blanc et rouge, etc. (Cantique V, 10.) 569

 

 

PRÉFACE DE MABILLON.

 

I. Si toutes les oeuvres de saint Bernard sont remplies du suc d'une piété solide et d'une science profonde, il y en a deux, dans le nombre, qui se recommandent plus particulièrement à l'attention de tous les lecteurs, ce sont ses cinq livres de la Considération et ses sermons sur le Cantique des cantiques. Les premiers offrent, en effet, sous une forme aussi élégante que concise, tout ce qui se lit de plus saint dans les livres sacrés et dans les actes des conciles, tout ce qu'il y a de plus salutaire dans les écrits des anciens pères et dans les décrets des pontifes sur le gouvernement de l'Église. Quant aux sermons, ils renferment tout ce que notre saint Docteur a mis dans le reste de ses ouvrages de plus propre à former les moeurs et à exciter la piété, ainsi que tout ce qu'il a écrit sur les vices, sur les vertus et sur la vie spirituelle. Tout cela se trouve de nouveau dans ces sermons; mais avec encore plus de solidité et d'élévation, il y dégage les sens mystiques et allégoriques des textes sacrés de leurs voiles et de leurs ombres, il y expose au grand jour tous les secrets de la perfection d'une manière non moins agréable et utile que sublime. Aussi peut-on dire que ces sermons sont une source de chastes délices pour les âmes pieuses. Nous n'hésitons pas à dire qu'ils sont écrits d'une manière aussi agréable qu'utile. Car telle est, dit saint Bernard lui-même dans le sixième de ses sermons divers, (n. 1), « la condition aussi misérable qu'admirable des âmes humaines que, bien que par la vivacité de leur génie, elles soient capables de percevoir tant de choses au dehors, elles ont pourtant besoin de figures corporelles et d'énigmes pour parvenir, de la connaissance des choses visibles et extérieures, à conjecturer un peu ce que sont les choses invisibles. » Or c'est à quoi saint Bernard réussit admirablement dans ses sermons.

 

II. Saint Bernard a commencé cette oeuvre importante après son retour d'Aquitaine en 1135, comme on le voit par le a second livre de sa vie, chapitre VI, où Ernald s'exprime ainsi: « L'homme de Dieu, après quelques jours de repos, s'occupa d'autres affaires, et, retiré dans une petite cabane faite des rinceaux de pois, il vaqua seul à la méditation et à la pensée de Dieu. Mais voilà que, tout à coup, son humble retraite, comme une autre étable du Seigneur, retentit de chants d'amour, et se remplit de festins de noces... Pendant longtemps il répandit son âme dans ces méditations. Il fit de nombreux commentaires sur ce sujet, et chacun peut voir bien clairement en les lisant, car il a rempli des corbeilles d'écritures, des restes de ces repas délicieux, quels progrès il faisait à cette table où il s'asseyait tous les jours et quels profits nous en tirions nous-mêmes. » Geoffroy s'exprime en ces termes au livre ni, chapitre vu de sa Vie de saint Bernard: « dans les sermons sur le Cantique des cantiques, il se montre aussi magnifique investigateur du sens mystique que remarquable édificateur du sens moral. »

 

On voit à l'exorde du deuxième de ses sermons que cette oeuvre importante a été commencée pendant l'Avent de cette même année 1135. Il s'exprime, en effet, ainsi: « Il y en a plusieurs à la vérité qui se réjouiront au jour de cette naissance que nous allons bientôt célébrer. »

 

III. Ce fut sur les instances du chartreux Bernard Desportes que saint Bernard entreprit la série de ses sermons, comme on le voit par la cent cinquante-troisième lettre de notre Saint; en effet, après avoir dit à son ami que s'il s'était refusé si longtemps à répondre à ses ardents désirs, en lui envoyant quelque écrit spirituel de sa main, c'est parce qu'il se sentait au dessous de cette tâche, il finit par lui annoncer qu'il cède à ses instances. Faut-il entendre seulement par-là qu'il se met à l'oeuvre, ou bien veut-il parler de la publication et de l'envoi de son oeuvre déjà commencée? Les termes de la lettre font pencher vers cette dernière opinion. En effet, voici comment il s'exprime: « Je cède à vos instances, afin de mettre fin à tous vos doutes; je mets de côté tout amour propre et ne veux pas même penser que je fais une véritable folie. Je donne donc à recopier quelques sermons que je viens de composer sur le commencement du Cantique des cantiques, et je vous les envoie avant même qu'ils aient paru. J'ai l'intention de continuer ce travail, si j'en ai le loisir et si Dieu me donne quelque relâche (Lettre CLIII, n. 2). » De tout cela, il résulte seulement que Bernard Desportes avait prié notre Saint de lui composer quelque écrit spirituel, et que saint Bernard lui envoya ses premiers sermons sur le Cantique des cantiques. Je ne sais si c'est à cet abbé Bernard que se rapporte ce pointsage du premier sermon, n. 3: « Or, je ne pense pas que l'ami qui nous viendra de dehors ait sujet de murmurer contre nous quand il aura mangé ce pain si excellent: » C'est ce que je laisse à d'autres le soin de décider. Quoi qu'il en soit, c'est à Bernard Desportes que les premiers sermons sur le Cantique des cantiques ont été adressés, en même temps que la lettre cent cinquante-quatre, où l'on lit ces mots: « Je vous envoie, ainsi que je vous l'avais promis, mes sermons sur les premiers chapitres du Cantique des cantiques; lisez-les, et veuillez me dire, aussitôt que vous le pourrez, si je dois les continuer ou non (Lettre CLIV). » Or, on ne peut entendre ces lignes que de l'annonce et de l'envoi. de cet ouvrage.

 

IV. Quoique saint Bernard eût l'habitude de prêcher presque tous les jours à ses religieux de Clairvaux, il ne put cependant pas pendant les douze années qu'il vécut encore, terminer l'œuvre qu'il avait entreprise; il se trouvait souvent distrait par les affaires de l'Église et par celle de l'État, de même que par le concours importun des visiteurs dont il se plaint en plusieurs endroits, et particulièrement à la fin de son troisième sermon, où il s'exprime ainsi: « Mes frères, il fait bon ici pour nous; mais voici que la malice du jour nous en retire. Car ceux dont on vient de m'annoncer l'arrivée, m'obligent d'interrompre plutôt que de finir un discours si agréable. » Dans le cinquante-deuxième, il dit encore: C'est à peine si les visiteurs qui nous arrivent me laissent le temps de respirer. » Quoi qu'il en soit, on ne saurait trop s'étonner que notre saint abbé, distrait comme il l'était par l'administration d'une nombreuse communauté et par le soin d'une multitude d'affaires qui reposaient sur lui, ait eu le loisir de méditer des sermons d'une si profonde sagesse et de les prononcer chaque jour. Car, il nous apprend lui-même qu'il en l'agissait ainsi, dans son vingt-deuxième sermon n. 2, où il s'exprime en ces termes: « Ce n'est pas sans peine que je vais tous les jours puiser dans les ruisseaux, même publics de l'Écriture pour donner à chacun selon ses besoins. »

 

Il prêchait, en effet, ces sermons les jours de fête, même quand il s'en trouvait plusieurs de suite, comme il nous l'apprend dans son sermon quatre-vingt-troisième, où il dit qu'il a dépensé toutes ses forces pendant trois jours de suite, à expliquer un seul passage du Cantique des cantiques. Or, c'était de vive voix qu'il faisait ces explications, non pas par écrit seulement. Aussi, vers la fin de son quarante-deuxième sermon, dit-il: « Ma faiblesse, que vous connaissez tous, ne me permet pas d'aller plus loin. » A la fin de son quarante-quatrième, il dit encore: «En voilà assez comme cela, car ma faiblesse me force à m'arrêter, comme cela n'arrive que trop souvent. » Notre Saint unissait toujours la prière à la méditation pour préparer le sujet de ses sermons; néanmoins il en prononça plusieurs d'abondance avant de les avoir écrits, comme on le voit par plusieurs endroits. En effet, on trouve dans certains endroits de ses sermons, des passages qui sont évidemment improvisés; tel est, par exemple, l'endroit où, dans son sermon trente-sixième, il s'adresse en ces termes à ceux qui dormaient à ses sermons: « Je pensais pouvoir vous dire dans un seul sermon ce que je vous avais annoncé des deux ignorances; je l'aurais fait si ce discours ne semblait déjà trop long à ceux qu'il fatigue. Car j'en vois plusieurs qui baillent et quelques uns qui dorment; je ne m'en étonne pas d'ailleurs, et la veille de la nuit dernière, qui a été très-longue, fait leur excuse. »

 

Mais s'il est un passage qui prouve, jusqu'à l'évidence, qu'il se laissait aller quelquefois dans ses sermons à l'improvisation, c'est bien celui-ci du sermon neuvième, n. 6. « Il me vient encore dans l'esprit un autre sens auquel je n'avais pas pensé, mais que je ne veux pas passer sous silence. » Ajoutez à cela que notre Saint nous apprend lui-même que plusieurs de ses sermons ont été recueillis par ses disciples, pendant qu'il les prononçait. En effet, il dit dans son sermon cinquante-quatrième n. 1: « On l'a recueilli par écrit comme les autres sermons, afin de retrouver facilement, ce qui aurait peut-être pu se perdre. » Enfin on en trouve encore une preuve dans ces mots du soixante-dix-septième sermon n. 2. « Si par hasard on couche par écrit nos paroles, ils dédaigneront peut-être bien de les lire. »

 

VI. Saint Bernard prêchait ses sermons sur le Cantique des E cantiques dans l'auditoire des frères, et en présence des- novices, comme on le voit par le sermon soixante-troisième, n. 6; mais les religieux convers n'assistaient pas à ces réunions. Il donne souvent à entendre que ses auditeurs sont instruits dans l'Écriture sainte, et même dans ses sermons quinzième, n. 2; seizième, n. 1, et trente-neuvième, n. 2, il dit que ses auditeurs devancent, par la pensée, ce qu'il se propose de leur dire. Quant à l'heure où il prêchait, c'était tantôt le matin avant la messe, comme nous l'avons déjà dit plus haut en parlant des autres sermons, tantôt le soir. On voit qu'il prêchait quelquefois le matin par deux passages de ses sermons où il dit, qu'il met fin à son discours, parce que le travail des mains et la célébration de l'office divin le pressent de terminer. Aussi, vers la fin de son premier sermon, il s'exprime ainsi: « Mais l'heure à laquelle la pauvreté de notre institut nous recommande de nous livrer au travail des mains se passe. » Il est plus explicite encore dans son quarante-septième sermon, qu'il se hâte de terminer parce que l'heure de l'office divin le presse. Quant à ses prédications de l'après-midi, on voit qu'il en faisait le soir par ce pointsage du soixante et onzième sermon n. 15: « Mais pendant que je prolonge cette dispute, le jour baisse. » Mais c'est assez de détails minutieux comme cela, bien qu'ils ne soient pas tout à fait hors de propos.

 

VII. Saint Bernard avait terminé son vingt-quatrième sermon en 1136; lorsqu'il partit pour l'Italie, afin de travailler à l'extinction du schisme qui désolait alors l'Église. Il n'en revint que l'année suivante, et reprit son oeuvre, un moment interrompue, en répétant son vingt-quatrième sermon, dont il changea l'exorde et la péroraison. C'est là ce qui explique la diversité de leçons que nous signalons en cet endroit. Quant aux soixante-cinquième et soixante-sixième sermons, qui commencent à l'explication de ces mots « prenez-nous des petits renards, » le Saint le composa contre les hérétiques de Cologne, à l'occasion d'une lettre que lui avait écrite Evervin, prévost de Stein, et qu'il nous a paru bien de placer en tête de ces deux sermons. Enfin le quatre-vingtième sermon fut prononcé au concile qui se tint à Reims en 114 8, sous la présidence du pape Eugène, et dans lequel fut condamné Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers, ainsi que saint Bernard le rappelle dans son sermon.

 

VIII. Dans la plupart des manuscrits on ne trouve que quatre-vingt-six sermons, quelques-uns en ont quatre-vingt-sept; mais cela vient de ce que ces derniers ont répété le vingt-quatrième sermon, comme l'a fait celui de la Colbertine, ou bien ont fait deux serinons d'un seul, comme il est arrivé au manuscrit de saint Germain. Des cinq manuscrits du Vatican que notre Jean Durand a consultés à ma prière, un a quatre-vingt-six sermons, un autre, portant le n. 665, a une préface qu'on ne voit dans aucun autre manuscrit ni dans aucune édition. Elle commence ainsi: « Préface du bienheureux Bernard de Clairvaux au Cantique des cantiques. Le plus grand encouragement que Dieu ait proposé à la vertu, ce sont les délices de la vie future, de même que le plus puissant aiguillon de l'erreur qu'ait inventé le diable, c'est la délectation. Le chef du genre humain, Adam, nous fournit une preuve de ce que j'avance, puisqu'il a été placé par le Seigneur dans un paradis de. volupté pour y jouir d'une éternelle félicité, afin de provoquer la vertu dans les siècles futurs. » L'auteur de cette préface continue en disant que la perte de l'innocence par le péché a été la perte de la délectation que nous rendent la douceur et l'harmonie des Psaumes et du Cantique des cantiques. Il n'y a pas un mot dans cette préface qui sente le style et le génie de saint Bernard. Cette préface est suivie de quatre-vingt-trois sermons seulement, sous ce titre: « Exposition par le bienheureux Bernard, abbé de Clairvaux, du Cantique des cantiques ». Un autre manuscrit porte:« Bernard, sur le Cantique des cantiques »; d'autres: « traité du bienheureux Bernard, abbé de Clairvaux, sur le Cantique des cantiques ». Un manuscrit de la Colbertine porte pour titre, « traité » au lieu de « sermons », selon l'ancien usage. Mais toutes ces différences sont de peu d'importance. L'exposition de saint Bernard se termina au chapitre troisième du Cantique des cantiques, à ce verset: « J'ai cherché dans mon petit lit pendant la nuit », où Gilbert de l'île d'Hoy, de l'ordre de Cîteaux d'Irlande, commence la continuation qu'il a conduite jusqu'à ce verset du cinquième chapitre: « mon bien-aimé est blanc et rose », dans quarante-huit sermons. C'était un homme qui le cédait peu à saint Bernard par la gravité et la piété de son style. La mort le surprit avant qu'il eût conduit plus loin son entreprise, comme elle n'eût pu souffrir, si nous en croyons Sixte de Sienne, qu'il se remit une seconde fois à l'oeuvre pour continuer le travail de saint Bernard, qu'il avait déjà interrompu une première fois, et qu'il osât même vouloir le conduire à bonne fin. Sixte est dans l'erreur quand il dit que saint Bernard commença cette oeuvre sur la fin de sa vie. Les sermons de Gilbert sont placés au commencement du tome v de cette édition.

 

IX. Outre cette exposition, saint Bernard en dicta une autre plus courte à Guillaume, abbé de Saint-Thierry, ainsi que celui-ci l'atteste lui-même dans le livre I, de la Vie de notre Saint, chapitre XII. Mais il vaut mieux n'en parler que dans le tome cinquième où nous nous proposons de rapporter un commentaire abrégé du Cantique des cantiques de saint Bernard.

 

X. Dans son premier sermon de la grande exposition, saint Bernard semble faire entendre qu'il a fait d'autres commentaires sur les Paraboles de Salomon et sur l'Ecclésiaste. Voici, en effet, en quels termes il s'exprime au n°2: «Car, pour l'Ecclésiaste, je crois que, par la grâce de Dieu, vous êtes assez instruits dans la connaissance et dans le mépris de la vanité du monde qui est le sujet dont traite l'Ecclésiaste. Quant aux Proverbes, votre vie et votre conduite n'est-elle pas réglée et formée, sur les enseignements qu'ils contiennent? C'est pourquoi, après avoir commencé par goûter de ces deux pains qui ne laissent pas d'être tirés du coffre de l'Ami, approchez-vous pour goûter du troisième, pour voir s'il n'est pas meilleur encore. » Mais ces paroles semblent vouloir dire seulement que les religieux de Clairvaux s'étaient adonnés à la lecture des Paraboles et de l'Ecclésiaste et avaient réglé leurs mœurs sur des règles tracées dans ces livres. En effet, Geoffroy, qui nous a laissé un index assez soigné des Œuvres de saint Bernard, ni aucun ancien, que je sache, n'a jamais attribué de commentaires sur ces livres à saint Bernard. Peut-être par ce mot, « d'un ami, » saint Bernard veut-il parler de quelque auteur de son temps, tel que Hugues de Saint-Victor qui a écrit dix-neuf homélies sur l'Ecclésiaste.

 

XI. Pour en revenir aux sermons sur le Cantique des cantiques, on peut voir ce qu'en pensait Guerri, abbé d'Igny, très-pieux disciple de notre Saint, dans son troisième sermon pour le jour de la fête des saints apôtres Pierre et Paul, qu'on trouve avec d'autres dans le tome VI. Voici en quels termes il s'exprime: « Notre maître, cet interprète du Saint Esprit, a entrepris de nous expliquer ce chant nuptial tout entier, et il nous donne lieu d'espérer, parce qu'il en a déjà expliqué, que s'il parvient à cet endroit sur lequel vous me questionnez, « Avant que le jour commence à paraître et que les ombres se dissipent peu à peu, il changera les ténèbres mêmes en lumières pour l'intelligence. Il nous dira à la lumière du jour ce qui a été ou sera dit dans les ténèbres. » Voilà en quels termes s'expliquait Guerri.

 

SERMON 1: Cantique de Salomon.

 

1. Il faut vous dire, mes frères, d'autres choses qu'aux gens du monde, ou au moins il faut vous les dire d'une autre manière. Pour eux, si on veut suivre la forme d'enseignement que l'Apôtre a prescrite (II Cor. III, 2), on ne doit leur donner que du lait, non de la viande. Il nous apprend lui-même, par son propre exemple, à présenter une nourriture plus solide aux personnes spirituelles lorsqu'il dit: « Nous ne parlons pas un langage plein de la science et de la sagesse humaine; mais conforme à la doctrine de l'Esprit-Saint, réservant les choses spirituelles pour ceux qui sont spirituels (I Cor. II, 13). Et ailleurs Nous ne tenons des discours sublimes et élevés qu'avec les parfaits (Ibid.), » tels que vous êtes, mes frères, du moins j'aime à le croire, si ce n'est pas en vain que depuis si longtemps vous vous occupez à une étude toute céleste, vous vous exercez à connaître la vérité, et méditez jour et nuit, sur la loi de Dieu. Préparez-vous donc à être nourris, non de lait, mais de pain. Il y a dans Salomon un pain, mais un pain très-blanc et délicieux, je veux parler du livre qui a pour titre: le Cantique des cantiques. Qu'on le serve si vous le voulez bien, et qu'on le rompe.

 

2. Car pour l'Ecclésiaste, je crois que, par la grâce de Dieu, vous êtes assez instruits dans la connaissance et dans le mépris de la vanité du monde, qui est le sujet dont traite l'Ecclésiaste. Quant aux proverbes, votre vie et votre conduite n'est-elle pas réglée et formée sur les enseignements qu'ils contiennent? C'est pourquoi, après avoir commencé par goûter de ces deux pains, qui ne laissent pas d'être tirés du coffre de l'Ami (a), approchez-vous pour manger de ce troisième, afin de voir s'il n'est pas meilleur encore.

 

(a) Saint Bernard fait allusion ici à ce pointsage de saint Luc XI, 5, « mon ami prête-moi trois pains. » Veut-il nous faire entendre par sa manière de l'exprimer qu'il a fait des commentaires sur ces deux livres, c'est ce que nous avons examiné dans la préface qui précède.

 

Car s'il y a deux vices qui font seuls, ou du moins qui font plus que les autres la guerre à l'âme, je veux parler du vain amour du monde, et de l'amour excessif de soi-même; ces deux premiers livres donnent des remèdes contre cette double peste; l'un, en retranchant, avec le sarcloir de la discipline, tout ce qu'il y a de corrompu dans les mœurs, et de superflu dans les désirs de la chair; et l'autre, en pénétrant par une vive lumière de la raison, l'éclat trompeur des choses du monde, et le distinguant fort bien d'avec ce qui est réel et solide. Enfin Salomon préfère la crainte de Dieu, et l'observation de ses commandements, à tous les autres biens que les hommes peuvent désirer. Et certes avec raison. Car la première de ces deux choses, est le commencement de la vraie sagesse et la seconde en est la perfection, si toutefois, pour vous, la véritable sagesse consiste à s'éloigner du mal et à faire le bien; et s'il est vrai que personne ne peut s'éloigner parfaitement du mal sans la crainte de Dieu, comme on ne saurait faire une bonne oeuvre, si on ne garde ses commandements.

 

3. Ainsi, après avoir détruit ces deux vices, par la lecture de ces deux livres, on peut s'approcher pour entendre ce discours sacré et sublime, qui, étant comme le fruit de tous les deux, ne doit être entendu que par des esprits et des oreilles très-sages. Mais si on n'a pas dompté sa chair, par les austérités, si on ne l'a pas assujettie à l'esprit; si on ne méprise pas les vanités du monde, si enfin on ne s'est pas déchargé de tout l'attirail du siècle, comme d'un fardeau insupportable, on est impur et indigne d'une lecture si sainte. Car, comme c'est en vain que la lumière frappe des yeux aveuglés ou fermés, « de même l'homme animal ne comprend pas ce qui est de l'esprit de Dieu (I.Cor. II, 14), parce que le Saint-Esprit, qui est l'auteur de la sagesse, fuira l'hypocrite (Sap.I, 15), » c'est-à-dire celui qui mène une vie déréglée. Jamais il n'aura plus de commerce avec la vanité du monde, parce qu'il est l'esprit de Vérité (JeanXIV, 17). Car quelle alliance peut-il y avoir entre la Sagesse d'en haut (I Cor. II, 19), et celle du monde qui est folie devant Dieu, et la sagesse de la chair, qui est aussi ennemie de Dieu (Rom. VIII, 7)? Or, je ne pense pas que l'ami qui nous viendra de dehors, ait sujet de murmurer contre nous, lorsqu'il aura mangé ce pain si excellent.

 

4. Mais qui le rompra. Voici le père de famille, reconnaissez le Seigneur, à la fraction du pain; en effet, quel autre que lui est capable de le rompre? Pour moi, je ne suis pas assez téméraire pour l'entreprendre, et si vous jetez les yeux sur moi, n'attendez rien de moi; car je suis un de ceux qui attendent, et je mendie avec vous la nourriture de mon âme, l'aliment de mon esprit. Vraiment pauvre et indigent, je frappe à la porte de celui qui ouvre, et personne ne ferme (Apoc. III, vers. 7), pour obtenir l'intelligence des profonds mystères qu'enferme ce discours. Les yeux de tout le monde sont tournés vers vous, Seigneur, unique objet de notre espérance. Les petits enfants ont demandé du pain, et il n'y a personne qui le leur rompe. Nous espérons cette faveur de votre bonté, ô Père si plein de miséricorde, rompez votre pain à ceux qui ont faim. Ce sera par mes mains, si vous daignez vous servir de moi, mais ce sera par le secours de votre grâce.

 

5. Dites-nous, je vous prie, qui est celui qui dit ces paroles: « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche (Cantique I, 1); » de qui elles sont dites, à qui elles s'adressent, et quel est cet exorde si prompt, dont le mouvement soudain semble plutôt le milieu que le commencement d'un discours. Car, à l'entendre parler de la sorte, on croirait que quelqu'un a parlé avant lui, et qu'il introduit une personne qui lui répond, et lui demande un baiser. De plus, si cette personne demande ou ordonne à quelqu'un, quel qu'il soit, de le baiser, pourquoi dire expressément que ce soit de la bouche, et même de sa propre bouche, comme si ceux qui se baisent avaient coutume de le faire autrement qu'avec la bouche, ou de se baiser avec la bouche d'un autre? Encore, ne dit-il pas qu'il me baise avec sa bouche, mais, par une façon de parler moins usitée, qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Certainement, un discours qui commence par un baiser est bien agréable. Ainsi en est-il de l'Écriture-sainte, elle a une face charmante, qui touche d'abord, et porte à la lire, en sorte que, bien qu'il y ait de la peine à découvrir les sens cachés qu'elle enferme, cette peine se change en délices; et la douceur du langage et de l'expression fait qu'on ne sent pas le travail qu'il y a à en pénétrer l'intelligence. Mais qui est celui, que ce commencement sans commencement, et cette façon de parler si nouvelle dans un livre si ancien, ne rendrait pas attentif? Ce début montre bien que cet ouvrage n'est pas une production de l'esprit humain, et qu'il a été composé par le Saint-Esprit même, puisqu'il est fait avec tant d'art, que, bien qu'il soit difficile à entendre, il y a néanmoins beaucoup de plaisir à en rechercher l'intelligence.

 

6. Mais quoi? Passerons-nous le titre sous silence? Non. Il ne faut pas laisser le moindre iota, puisque Jésus-Christ nous commande de recueillir les moindres fragments des paroles sacrées, pour empêcher qu'ils ne se perdent (Matth. VI, 18 et Jean VI, 12). Le titre est conçu en ces termes: Ici commence le Cantique des cantiques de Salomon.. Observez d'abord que le nom de Pacifique, qui est ce que signifie Salomon, convient fort bien en tête d'un livre qui commence par un signe de paix, c'est-à-dire par un baiser; et remarquez encore que ce début n'invite à l'intelligence (des parties de l'Écriture où il se trouve), que les âmes tranquilles et pacifiques, qui sont exemptes du trouble des passions, et du tumulte des soins de la terre.

 

7. Ne vous imaginez pas non plus, que ce soit sans raison, que l'inscription de ce livre ne porte pas simplement, le Cantique, mais le Cantique des cantiques. J'ai lu plusieurs cantiques dans l'Écriture, et je ne me souviens pas, que ce nom soit donné à un autre. Israël chanta un cantique au Seigneur en action de grâces, de ce qu'il avait échappé à l'épée et à la servitude de Pharaon, et pour s'être vu délivré et vengé en même temps par le double miracle de la mer Rouge. Néanmoins ce cantique n'est pas appelé le Cantique des cantiques, ôtais si j'ai bonne mémoire, l'Écriture dit: « Israël chanta ce cantique à la gloire du Seigneur (Exod. XV, 1).» Débbora (Judic. V, 1) Judith (Judith. XVI, 1) et la mère de Samuel (I Rois II, 1) ont chanté des cantiques; quelques prophètes en ont pareillement chanté, mais on ne lit nulle part qu'aucun d'eux ait appelé son cantique, le Cantique des cantiques. D'ailleurs on voit, si je ne me trompe, que toutes ces person. nes ont chanté à cause de quelque avantage reçu par eux ou par les leurs, par exemple, pour avoir gagné une bataille, échappé à un péril, obtenu ce qu'ils souhaitaient, et pour d'autres sujets semblables, et chacun pour des causes particulières, et de peur de paraître ingrats pour les bienfaits de Dieu, suivant cette parole du prophète: « Le juste vous donnera des louanges, lorsque vous lui aurez fait quelque grâce (Psaume XI, VIII, 19). » Mais Salomon, ce roi, doué d'une sagesse admirable, élevé au comble de la gloire, comblé de biens, et jouissant d'une paix parfaite, n'avait besoin d'aucune des faveurs dont nous avons parlé, qui pût lui donner le sujet de chanter son divin Cantique. On ne trouve même en nul endroit de l'Écriture, rien qui semble marquer cela.

 

8. C'est donc par une inspiration divine, qu'il a chanté les louanges de Jésus-Christ. et de l'Église, la grâce d'un- amour sacré, et les mystères d'un mariage éternel, qu'il a exprimé les désirs d'une âme sainte, et que, dans les transports d'une allégresse toute spirituelle, il a composé un Épithalame dans un style agréable et figuré. Car, à l'exemple de Moïse, il voilait sa face, qui sans doute n'était pas moins resplendissante que la sienne à cet égard, parce que, en ce temps-là, il n'y avait personne, ou du moins, il y en avait très-peu qui fussent capables de soutenir cette gloire dans tout son éclat. Je crois donc que ce chant nuptial est nommé le Cantique des cantiques, à cause de son excellence, comme celui en l'honneur de qui il a été fait est appelé, par excellence, le Roi des rois, et le Dominateur des dominateurs (I Tim. VI, 15).

 

9. Si vous consultez votre propre expérience (a), après la victoire que votre foi a remportée sur le monde, et quand vous vous êtes vus hors de l'abîme de misère, et du fond du bourbier, n'avez-vous pas aussi chanté au Seigneur un cantique nouveau en reconnaissance des merveilles qu'il a opérées? et lorsqu'il a commencé à affermir vos pieds sur la pierre, et. à conduire vos pas, je ne doute pas que, pour le remercier de ce renouvellement de vie, vous n'ayez encore chanté un autre cantique à la gloire de notre Dieu. Mais lorsque, après votre repentir, non-seulement il vous remit vos péchés, mais vous promit même des récompenses, la joie dont vous a comblés l'espérance des biens futurs ne vous a-t-elle pas animés encore davantage à chanter dans les voies du Seigneur, combien sa gloire est grande? Et quand l'un de vous, trouvant quelque obscurité dans l'Écriture, vient à en avoir l'éclaircissement, il n'y a pas de doute qu'en actions de grâce de ce qu'il a reçu la nourriture de ce pain céleste, il ne fasse retentir un chant d'allégresse et de louanges, comme ceux qu'on entend dans un festin délicieux. Enfin, dans vos exercices et vos combats de chaque jour, car il n'y a pas de trêve pour ceux qui vivent avec piété en Jésus-Christ, de la part, soit de la chair, soit du monde et du diable (Job, VII, 1). La vie de l'homme sur la terre est une guerre continuelle comme vous l'éprouvez sans cesse en vous-mêmes, en sorte que chaque jour vous devez chanter de nouveaux cantiques pour les victoires que vous remportez. Toutes les fois qu'on surmonte une tentation, qu'on dompte un vice, qu'on évite un péril imminent, ou qu'on découvre le filet de celui qui tendait des piéges, qu'on est parfaitement guéri d'une passion ancienne et invétérée de l'âme, que par une faveur particulière de Dieu on acquiert quelque vertu longtemps désirée et souvent demandée, n'entendons pas, selon le Prophète, retentir des actions de grâce et des paroles de louanges (Isaïe LII. 3), à chacun de ses bienfaits, Dieu n'est-il pas béni dans ses dons? S'il en était autrement, celui-là serait estimé ingrat au jour du jugement qui ne pourrait dire à Dieu: « Vos bienfaits étaient le sujet de mes cantiques dans le lieu de mon exil (Psaume CXVIII, 54).»

 

(a) Le manuscrit de Cîteaux ajoute ces mots: « Les cantiques que nous devons chanter à chaque progrès, » mais c'est une faute.

 

10. Je crois que vous reconnaissez déjà dans vous mêmes, ce que, dans le psautier, on appelle non pas Cantiques des cantiques, mais cantiques graduels; parce que à mesure que vous faites quelques progrès, selon les degrés que chacun a disposés dans son coeur, vous devez chanter un cantique à la louange et à la gloire de celui qui est la cause de cet avancement. Sans cela, je ne vois pas comment ce verset du psaume peut être accompli; « on entend dans la tente des- justes une action de grâce d'un succès si favorable (Psaume CXVII. 15), » ou du moins cette belle et salutaire exhortation de l'Apôtre: « Chantez dans votre coeur des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels à la gloire de Dieu (Coloss. III. Ephes. V.). »

 

14. Mais il y a un cantique qui, par son excellence et sa douceur incomparable, surpasse tous ceux dont nous avons parlé; et quelque autre que ce puisse être. On l'appelle, avec raison, le Cantique des cantiques, attendu que c'est le fruit de tous les autres. Il n'y a que la seule onction de la grâce qui l'enseigne, et la seule expérience qui l'apprenne, que ceux qui l'ont éprouvé le reconnaissent; que ceux qui n'ont pas encore cette expérience brûlent du désir, non de le connaître, mais de l'éprouver. Car ce n'est pas un bruit de la bouche, mais une allégresse du coeur; ce n'est pas un son des lèvres mais un mouvement de joie; c'est un concert non de voix, mais de volontés. On ne l'entend pas au dehors, et il ne retentit pas en public. Il n'y a que celle qui le chante et celui en l'honneur de qui elle le chante, c'est-à- dire l'Époux et l'Epouse qui l'entendent. Car c'est un chant nuptial qui exprime de chastes et doux embrassements d'esprit, une union parfaite de volontés, et une liaison d'affection et d'inclinations réciproques.

 

12. Au reste, il n'appartient pas de le chanter ou de l'entendre à une âme qui est encore dans l'enfance de la vertu et nouvellement sortie du siècle; mais à une âme avancée et instruite qui, par les progrès que la grâce de Dieu lui a fait faire, a tellement grandi, sinon en âge, du moins en mérite, qu'elle est arrivée à l'âge parfait et nubile, si je puis parler ainsi, et qu'elle est devenue capable de contracter mariage avec l'Époux céleste, telle enfin que nous la dépeindrons plus amplement en son lieu. Mais l'heure à laquelle la pauvreté de notre institut nous commande de nous occuper au travail des mains se passe. Demain nous continuerons au nom de Dieu, ce que nous avons commencé sur le baiser; puisque aujourd'hui nous avons achevé l'explication du titre.

 

SERMON 2. Avec quelle impatience les patriarches et les prophètes attendaient l’incarnation du Fils de Dieu, qu'ils ont annoncée.

 

1. Je pense souvent aux brûlants désirs avec lesquels les anciens patriarches soupiraient après l'incarnation de Jésus-Christ, et je suis touché d'un vif sentiment de douleur, j'en ressens une grande confusion en moi-même, et maintenant encore à peine puis-je retenir mes larmes, tant je suis confus de la tiédeur et de l'insensibilité des malheureux temps où nous vivons. Car, qui d'entre nous ressent autant de joie, d'avoir reçu cette grâce, que les saints de l'ancienne loi avaient de désir de voir s'accomplir la promesse qui leur en avait été faite? Plusieurs, à la vérité, se réjouiront au jour de cette naissance que nous allons bientôt célébrer, mais Dieu veuille que ces réjouissances aient vraiment pour objet la nativité de Jésus, non la vanité. Ces paroles donc: « Qu'il me baise du baiser de sa bouche (Cantique I, 1), » respirant l'ardeur des désirs et la pieuse impatience de ces grands hommes. Le petit nombre de ceux qui, pour lors, étaient animés de l'Esprit-Saint, sentaient par avance combien grande devait être la grâce qui serait répandue sur ses lèvres divines. C'est ce qui leur faisait dire, dans l'ardeur du désir dont leur âme était enflammée: « Qu'il me baise du baiser de sa bouche, » souhaitant passionnément de n'être pas privés d'une si grande douceur.

 

2. Ainsi, chacun d'eux disait: De quoi me servent tant de discours sortis de la bouche des prophètes? Que celui-là plutôt qui est le plus beau des enfants des hommes, que celui-là, dis-je, me baise du baiser de sa bouche. Je ne veux plus entendre parler Moïse, il ne fait que bégayer pour moi (Exod. IV.). Les lèvres d'Isaïe sont impures (Isaïe VI.) Jérémie ne sait pas parler, car ce n'est qu'un enfant. (Hier. I.). Enfin tous les prophètes sont muets, mais que celui dont ils parlent tant, oui, que celui-là me parle lui-même; que lui-même me baise du baiser de sa bouche. Qu'il ne me parle plus en eux, ou par eux; car leur langage est comme un nuage ténébreux dans l'air; mais qu'il me baise lui-même du baiser de sa bouche, que son agréable présence, les torrents de son admirable doctrine deviennent en moi une fontaine d'eau vive qui jaillisse pour la vie éternelle. Celui que le père a sacré avec une huile de joie d'une manière plus excellente que tous ceux qui participent à sa gloire, ne versera-t-il pas en moi une grâce plus abondante, si toutefois il daigne me baiser du baiser de sa bouche, lui dont le discours vif et efficace est un baiser pour moi et un baiser qui ne consiste pas dans l'union des lèvres, marque trop souvent trompeuse de celle des esprits, mais dans une infusion de joie, une révélation de mystères, et un rapprochement parfait et admirable de la lumière céleste qui éclaire l'âme, et de l'âme qui en est éclairée? Car celui qui adhère à Dieu ne fait qu'un esprit avec lui. (I. Cor. VI, 17). Aussi est-ce avec raison que je ne reçois ni visions, ni songes, que je ne veux pas de figures ni d'énigmes, et que je méprise même les beautés angéliques. Car mon Jésus les surpasse infiniment par les charmes de ses grâces infinies. Ce n'est donc pas à un autre que lui, quel qu'il soit, à un ange ou à un homme; mais c'est à lui-même que je demande qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Je n'ai pas assez de présomption, pour qu'il me baise de sa bouche. Ce bonheur unique, ce privilège singulier n'appartient qu'à l'homme que le Verbe a pris dans l'Incarnation. Mais je me contente de lui demander très-humblement qu'il me baise seulement d'un baiser de sa bouche, ce qui est commun à tous ceux qui peuvent dire: « Nous avons tous reçu quelque chose de sa plénitude et de son abondance (Jean I, 16). »

 

3. Mais écoutez, le Verbe qui s'incarne est la bouche qui baise. La chair qu'il prend est la bouche qui reçoit ce baiser. Le baiser qui se forme sur les lèvres de celui qui le donne et de celui qui le reçoit, est la personne composée de l'un et de l'autre, Jésus-Christ, l'homme médiateur entre Dieu et les hommes. C'est donc pour cette raison que nul saint n'osait dire qu'il me baise de sa bouche; mais seulement, d'un baiser de sa bouche, laissant cette prérogative à celle sur qui la bouche adorable du Verbe s'est une fois imprimée d'une manière unique, lorsque la plénitude de la Divinité s'est jointe corporellement à elle. Heureux baiser, honneur étonnant et merveilleux, dans lequel la bouche ne s'est pas appliquée sur la bouche, mais où l'union des deux natures assemble les choses divines avec les humaines, lie par un lien de paix la terre avec le ciel. « Car il est notre paix, lui qui de deux n'a fait qu'un (Eph. II. 14). » C'était donc après ce baiser, que les saints de l'Ancien Testament soupiraient; parce qu'ils pressentaient qu'il renfermerait une joie immortelle, et tous les trésors de la sagesse et de la science, et qu'ils désiraient avoir part à l'abondance des biens qu'il devait apporter.

 

4. Je vois bien que ce que je vous dis vous plait. Mais voici encore un autre sens. Les saints n'ignoraient pas que même avant l'avènement du Sauveur, Dieu formait des desseins de paix sur les hommes (Hier. XXIX, 11). Car il ne pouvait rien au sujet du monde, qu'il ne le révélât aux prophètes ses serviteurs (Amos. III. 7). Et néanmoins peu de personnes en avaient la connaissance (Luc. XVIII, 74); car, en ce temps-là, la foi était rare sur la terre, et l'espérance, petite chez la plupart de ceux-mêmes qui attendaient la rédemption d'Israël.)dais ceux qui le savaient d'avance, prédisaient que Jésus-Christ devait venir dans la chair et apporter la paix avec lui. Ce qui a fait dire à l'un d'eux. « La paix sera sur la terre lorsqu'il viendra (Mich. V, v).» Ils publiaient même avec toute sorte de confiance, comme ils l'avaient appris d'en haut, que les hommes, par son moyen, recouvreraient la grâce de Dieu. Ce que le précurseur de Jésus-Christ, Jean-Baptiste, vit s'accomplir de son temps, et annonça en disant: « la grâce et la vérité ont été apportées au monde par Jésus-Christ (Jean I, 7): » et tout le peuple Chrétien éprouve maintenant que cela est ainsi.

 

5. Au reste, comme ils annonçaient la paix, et que l'Auteur de la paix tardait à venir, la foi du peuple était chancelante, parce qu'il n'y avait personne pour les racheter et les sauver. Cela portait les hommes à se plaindre de ce que le prince de la paix, tant de fois annoncé, ne venait pas encore, selon qu'il l'avait promis depuis tant de siècles, par la bouche de ses saints prophètes; et, tenant ces promesses pour suspectes, ils demandaient avec instance un sine de réconciliation, c'est-à-dire un baiser, comme si le reste du peuple avait répondu à ces divins messages de paix: Jusques à quand tiendrez-vous nos âmes en suspens? Il y a déjà longtemps que vous annoncez la paix, et la paix ne vient pas, que vous promettez toute sorte de biens, et il n'y a que confusion et que misère. Les anges ont souvent, et en diverses manières, annoncé ces mêmes nouvelles à nos pères, et nos pères nous les ont aussi annoncées en disant, «Paix, paix, et il n'y a pas de paix (Hier. VI, 14). » Si Dieu veut que je demeure persuadé de ce qu'il a promis par des messages si fréquents, mais qu'il ne tient pas, au sujet de la bonne volonté qu'il témoigne pour nous, qu'il me baise du baiser de sa bouche, et ce signe de paix sera pour moi un gage assuré de la paix. Car, comment puis-je désormais me contenter de paroles? Il vaut bien mieux confirmer les paroles par les effets. Que Dieu montre que ces messagers sont véridiques, si toutefois ce sont ses envoyés, et que lui-même les suive, ainsi qu'ils l'ont promis si souvent; car sans lui, ils ne peuvent rien faire (Jean I, 3). Il a envoyé un serviteur, il lui a donné son bâton, et ni la voix ni la vie ne reviennent. Je ne me lèverai, je ne ressusciterai, je ne sortirai de la poussière, je ne respirerai l'air favorable d'une sainte espérance, que si le Prophète descend lui-même et me baise du baiser de sa bouche.

 

6. D'ailleurs, celui qui se déclare notre médiateur auprès de Dieu, est le Fils de Dieu, et Dieu lui-même (I Tim. II, 5). Et qu'est-ce que l'homme, pour qu'il se manifeste à lui? Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour en faire état? D'où me viendrait la confiance d'oser me mettre entre les mains d'une si haute majesté? Comment, n'étant que terre et que cendre, serais-je assez présomptueux pour croire que Dieu prend soin de moi? Il est vrai qu'il aime son père; mais il n'a besoin ni de moi, ni de mes biens. Qui m'assurera donc qu'il est un médiateur. impartial? Mais s'il est vrai, comme vous le dites, que Dieu ait résolu de me faire miséricorde, et qu'il pense à se rendre encore plus favorable; qu'il établisse une alliance de paix, et qu'il fasse avec moi un pacte éternel par un baiser de sa bouche. Pour que les paroles qui partent de ses lèvres ne soient pas vaines, il faut qu'il s'anéantisse, qu'il s'humilie, qu'il s'abaisse, et qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. S'il veut être un médiateur acceptable aux deux parties, et suspect ni à l'une ni à l'autre, que le Fils de Dieu, qui est Dieu aussi, se fasse homme et fils de l'homme, et me rassuré par un baiser de sa bouche. Après cela, je recevrai avec toute sorte de confiance le Fils dé Dieu pour médiateur, parce qu'il sera vraiment tel. Je ne le tiendrai plus pour suspect, attendu qu'il sera mon frère et ma chair; et j'espère bien qu'il ne pourra me mépriser quand il sera devenu l'os de mes os, et la chair de ma chair.

 

7. C'est donc par ces plaintes qu'ils demandaient avec instance ce saint baiser, c'est-à-dire le mystère de l'Incarnation du Verbe, alors que la foi était languissante. et abattue par un retard si long et si fâcheux; et que le peuple infidèle, se laissant aller à l'ennui et au découragement, murmurait contre les promesses de Dieu. Je n'invente pas ce que je vous dis; vous le trouverez vous-mêmes dans l'Écriture. De là naissaient ces paroles mêlées de plaintes et de murmure: « Dites et redites toujours la même chose; Attendez, attendez encore; un peu ici: un peu là (Isaïe XXVIII, 10). » De là aussi, ces prières d'un coeur inquiet et zélé « Récompensez, Seigneur, ceux qui vous attendent avec patience, afin que vos prophètes soient trouvés fidèles et véritables (Ezech. XXXVI, 18). » Et ces autres: « Accomplissez (a), peigneur, les prédictions des anciens prophètes (Ibidem). » De là encore ces promesses si douces et si pleines de consolation: «Le Seigneur va paraître, et il ne mentira pas. S'il diffère un peu, attendez-le, car il va venir tout-à-l'heure, et il ne tardera pas (Abac. II. 3). Son temps est tout prêt d'arriver, et son jour ne sera pas reculé (Isai. XIV. 1). » Et en la personne de celui qui était promis: «Voici, dit-il, que je vais venir vers vous comme un fleuve de paix, et comme un torrent qui inondera la gloire des nations (Isai. LXVI, 12). » Paroles qui font assez connaître et l'impatience des prophètes et la défiance des peuples. C'est ainsi que le peuple murmurait, que la foi était chancelante, et que, selon le prophète Isaïe, « les anges de paix eux-mêmes pleuraient amèrement (Isai. XXXIII, 7).» Aussi, de peur que Jésus-Christ, différant si longtemps à venir, le genre humain tout entier ne se perdit par le désespoir, en se croyant méprisé, à cause de sa condition fragile et mortelle, et en se défiant de la grâce de sa réconciliation avec Dieu tant de fois promise, les saints dont la foi était rendue certaine par l'esprit qui les animait, souhaitaient que leur certitude fût entièrement confirmée par la présence du Verbe incarné, et demandaient avec instance, à cause des personnes faibles et incrédules, le signe de la paix qu'elle devait rétablir.

 

(a) Telle était autrefois la version des bibles antérieures à la correction du pape Sixte.

 

8. O racine de Jessé, qui êtes exposée pour servir de signe aux peuples (Isai. II, 10), que de rois et de prophètes ont désiré de vous voir, et ne vous ont pas vue? Siméon fut le plus heureux de tous, lui qui dut sa longue vieillesse à une miséricorde abondante (Luc. II, 25). Il avait, en effet, souhaité passionnément de voir ce signe si désiré; il le vit et fut comblé de joie; et, après avoir reçu le baiser de paix, il mourut en paix, non pas toutefois sans annoncer clairement avant de mourir, que Jésus était né pour être en butte à la contradiction. Il en fut, en effet, ainsi. On s'opposa à ce signe de paix, dès qu'il parut, mais cette opposition ne vint que des ennemis de la paix. Car c'est une paix pour les hommes de bonne volonté (Luc. II, 14); mais c'est une pierre de scandale pour les méchants (Matth. II, 3). Hérode fut troublé, et toute la ville de Jérusalem le fut avec lui, lorsqu'il vint dans son propre héritage, et que les siens ne l'ont pas voulu recevoir (Jean I, 11). Heureux ces bergers qui, dans leur veille, ont été dignes de voir ce signe. Déjà il se cachait aux sages et aux prudents, et ne se faisait connaître qu'aux petits. Il est vrai que Hérode voulut le voir aussi; mais parce qu'il n'avait pas de bonnes intentions, il ne mérita pas cette faveur. Car il était le signe de la paix, qui n'est donné aux hommes de bonne volonté. Mais à Hérode et à ses semblables, il ne sera pas donné d'autre signe que celui de Jonas (Luc. II, 12). Aussi, l'Ange dit-il aux Bergers: « Ce signe est pour vous;» pour vous, qui êtes humbles et obéissants; pour vous, qui ne vous portez pas aux choses élevées et qui veillez et méditez jour et nuit sur la Loi de Dieu. «C'est pour vous, ce signe, » dit-il. Quel signe? Ce signe que les anges promettaient, que les peuples demandaient, que les prophètes avaient prédit; le Seigneur l'a fait et vous l'a montré, mais c'est afin que les incrédules reçoivent la foi, les faibles l'espérance, et les parfaits une entière sécurité. Ce signe est donc pour vous. De quoi est-il le signe? Du pardon, de la grâce, de la paix, mais d'une paix qui n'aura pas de fin. Voici donc quel est le signe: « Vous trouverez un enfant, enveloppé de langes et couché dans une crèche (Luc. II, 12). Mais il y a un Dieu en lui qui réconcilie le monde avec lui (II Cor. V, 19).» Il mourra pour vos péchés, et ressuscitera pour votre justification, afin qu'étant justifiés par la foi, vous ayez la paix avec Dieu (Rom. V, 1). C'est ce signe de paix qu'un Prophète engageait autrefois le roi Achaz à demander au Seigneur son Dieu, en haut dans le ciel, en bas dans l'enfer (Isaïe VII, 11). Mais ce roi impie le refusa, ne croyant pas, le misérable qu'il était, que par ce signe il devait y avoir une alliance étroite entre la terre et le ciel, que les enfers mêmes recevraient ce signe de paix, lorsque le Seigneur, en y descendant, les saluerait par un saint baiser; et que les esprits célestes ne laisseraient pas d'y participer aussi avec un plaisir éternel, lorsqu'il retournerait aux cieux.

 

9. Il faut finir ce discours. Mais pour résumer en peu de mots ce que nous avons dit: Il est visible que ce saint baiser a été accordé au monde pour deus raisons; pour affermir la foi des faibles, et pour satisfaire au désir des parfaits; et que ce baiser n'est autre chose que le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, l'homme qui étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 3. Le baiser des pieds, de la main, de la bouche du Sauveur, etc.

 

1. Nous lisons aujourd'hui au livre de l'expérience: Faites un retour sur vous-mêmes, et que chacun examine sa propre conscience sur ce que nous avons à dire. Je voudrais bien savoir si jamais quelqu'un de vous a reçu la grâce de dire ces paroles du fond du coeur: « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche.» Car il n'appartient pas à tout le monde de le dire ainsi, mais celui-là seul peut le faire, qui a reçu une fois un baiser spirituel de la bouche de Jésus-Christ, sa propre expérience l'excite sans cesse, et le porte avec plus de passion encore à recommencer ce qu'il a déjà trouvé si doux. Pour moi, je crois qu'on ne peut savoir ce que c'est, quand on ne l'a pas éprouvé: car c'est une manne cachée, et il n'y a que celui qui en mange qui aura encore faim: c'est une fontaine scellée, à laquelle nul étranger ne participe, mais dont celui-là seul qui en boit aura encore soif. Écoutez celui qui l'avait éprouvé comme il l'a redemandé: « Rendez-moi, dit-il, la joie de votre Sauveur (Psaume L, 14). » Qu'une âme donc qui me ressemble, une âme chargée de péchés, sujette aux passions de la chair, qui n'a pas encore goûté les douceurs de l'Esprit-Saint, et n'a jamais éprouvé ce que c'est que des joies intérieures, n'aspire pas à une grâce pareille.

 

2. Néanmoins, à celui-là je veux montrer dans le Sauveur un lieu qui lui convienne. Qu'il n'ait pas la témérité de s'élever jusqu'à la bouche de ce divin Époux: mais que, saisi d'une sainte frayeur, il se tienne prosterné avec moi aux pieds de ce Seigneur si sévère, et qu'il regarde la terre en tremblant avec le Publicain (Luc. XVIII, 13), sans oser non plus que lui regarder le Ciel, de peur que ses yeux accoutumés aux ténèbres, ne soient éblouis par une si vive lumière, qu'il ne soit accablé sous le poids de la gloire, et que, frappé des splendeurs extraordinaires de cette Majesté souveraine, il ne soit enveloppé de nouveau de ténèbres encore plus épaisses. Qui que vous soyez, si vous êtes pécheur, que cette partie du corps où la sainte pécheresse se dépouilla de ses péchés, et se revêtit de la sainteté, ne vous semble ni vil ni méprisable. C'est là que cette Éthiopienne changera de peau, et que, rétablie dans une nouvelle blancheur, elle répondait avec autant de confiance que de vérité à ceux qui lui faisaient des reproches. « Filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle (Cantique I, 4). » Si vous vous étonnez que cela ait pu se faire, et si vous me demandez comment elle a mérité une si grande faveur; apprenez-le en un mot. Elle pleura amèrement, et, tirant de longs soupirs du plus profond de son âme, elle poussa des sanglots salutaires, et vomit le fiel qui infestait son coeur. Le céleste Médecin la secourut promptement, parce que sa parole court avec vitesse (Psaume CXLVII, 15). La parole de Dieu n'est-elle pas un breuvage: Elle en est un, en effet, mais un breuvage fort, actif, et qui pénètre les coeurs et les reins (Psaume VII, 10). « Enfin, elle est vive et efficace; elle est plus perçante qu'une épée à deux tranchants; elle va jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit, jusqu'à la moëlle des os, et elle sonde les plus secrètes pensées (Heb. IV, 12). » A l'exemple donc de cette, bienheureuse pénitente, prosternez-vous aussi, vous qui êtes misérable, afin de ne plus l'être; prosternez-vous en terre, embrassez ses pieds, apaisez-le en les baisant, arrosez-les de vos larmes, non pour les laver, mais pour vous laver vous-même, et pour devenir l'une de ces brebis tondues qui sortent du lavoir; et n'ayez pas l'assurance de lever vos yeux abattus de honte et de douleur, avant que vous entendiez aussi ces paroles: « Vos péchés vous sont remis (Luc. VII, 48); Levez-vous, levez-vous fille de Sion, qui êtes captive, levez-vous, et sortez de la poussière (Isaïe LII, 2). »

 

3. Ayant ainsi commencé par baiser, les pieds, ne présumez pas aussitôt de vous élever au baiser de la bouche; mais que le baiser de la main, vous serve comme d'un degré pour y arriver. En voici la raison. Quand Jésus lui-même me dirait: vos péchés vous sont remis, à quoi cela me servirait-il, si je ne cessais pas de pécher? Que me servirait-il d'avoir lavé mes pieds, si je les souille encore? Je suis demeuré longtemps couché dans le bourbier des vices; mais si je viens à retomber, je serai sans doute en un état beaucoup plus déplorable qu'auparavant. Car je me souviens que celui qui m'a guéri, m'a dit: « Voilà que vous avez reçu la santé, allez et ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive encore pire (Jean V, 14). » Il faut que celui qui m'a donné la volonté de faire pénitence, me donne encore la force de m'abstenir de pécher, de peur que je ne vienne à retomber dans le crime, et que mon dernier état ne soit pire que le premier. Malheur à moi, lors même que je ferais pénitence, s'il vient aussitôt à retirer la main dont il me soutenait, lui sans qui je ne puis rien faire: non, dis-je, absolument rien, puisque sans lui je ne saurais ni me repentir ni m'abstenir du péché. J'entends le conseil que me donne le Sage, « de ne pas demander deux fois la même grâce (Eccle. VII, 15). » L'Arrêt que le Juge prononce contre l'arbre qui ne porte pas de bon fruit, m'épouvante (Matt. III, 8). J'avoue donc que je ne saurais être entièrement satisfait de la première grâce, par laquelle je me repens de mes fautes, si je n'en reçois une seconde, qui me fasse faire de dignes fruits de pénitence, et m'empêche de retourner à mon premier vomissement.

 

4. C'est donc ce qui me reste à demander et à obtenir, avant d'entreprendre de m'élever plus haut et de baiser un endroit plus sacré. Je ne veux pas m'élever si haut en si peu de temps, je veux ne m'avancer que peu à peu. Car autant l'impudence d'un pécheur déplaît à Dieu, autant la modestie d'un pénitent lui est agréable. Il y a loin, et il n'est même pas facile d'aller du, pied à la bouche, et il y aurait même de l'irrévérence à passer sitôt de l'un à l'autre. Quel excès de hardiesse, en effet! Encore tout souillé des ordures du péché, oser toucher à sa bouche sacrée? Ce n'est que d'hier que vous êtes tirés de la boue, et vous aspireriez dès aujourd'hui à la majesté de son visage? Il faut auparavant que vous baisiez sa main, qu'elle essuie vos impuretés, et qu'elle vous relève Mais comment vous relèvera-t-elle? C'est en vous donnant sujet d'aspirer plus haut: qu'est-ce à dire? c'est-à-dire en vous accordant la beauté de la continence, et les dignes fruits d'une pénitence sincère, qui sont les oeuvres de piété. Ces grâces vous relèveront du fumier où vous êtes couché, et vous feront espérer de monter un peu plus haut: et après que vous aurez reçu ces dons, baisez-lui la main, c'est-à-dire, ne vous en attribuez pas la gloire; mais donnez-la lui tout entière. Offrez-lui un double sacrifice de louanges, et parce qu'il vous a pardonné vos crimes, et parce qu'il vous a donné des vertus. Autrement, voyez comment vous pourrez vous défendre de ces paroles de l'Apôtre: « Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l'aviez pas reçu (I Cor. IV, 7). »

 

5. Après que ces deux baisers vous auront donné une double preuve de la bonté divine, peut-être serez-vous plus hardi à entreprendre quelque chose de plus saint. Car, à mesure que vous croîtrez en grâce, votre confiance augmentera, vous aimerez d'un amour plus fervent, et vous frapperez à la porte avec plus d'assurance, pour obtenir ce dont vous sentirez le besoin; or on ouvre à celui qui frappe. Et dans cette disposition, je crois qu'on ne vous refusera pas ce baiser, le plus excellent et le plus saint de tous, et qui enferme en soi des consolations et des douceurs ineffables. Voici donc la voie et l'ordre qu'on doit suivre. D'abord nous nous jetons aux pieds du Seigneur, et nous pleurons devant celui qui nous a faits, les fautes que nous avons commises. Ensuite nous cherchons cette main favorable qui nous relève et fortifie nos genoux défaillants. Enfin, après avoir obtenu ces deux premières grâces avec beaucoup de prières et de larmes, nous nous hasardons à nous élever jusqu'à cette bouche pleine de gloire et de majesté, je ne le dis qu'avec frayeur et tremblement, non-seulement pour la regarder, mais même pour la baiser, parce que le Christ notre Seigneur est l'esprit qui précède notre face. Et par ce saint baiser nous nous unissons étroitement à lui, et nous devenons, par un effet de sa bonté infinie, un même esprit avec lui.

 

6. C'est avec, raison Seigneur Jésus, oui, c'est avec raison que tous les mouvements de mon coeur tendent vers vous. Ma face vous a cherché; je chercherai, Seigneur, votre visage adorable. Car vous m'avez fait sentir votre miséricorde dès le matin, lorsqu'étant couché dans la poussière, et baisant les traces sacrées de vos pas, vous m'avez pardonné les désordres de ma vie passée. Puis, quand le jour à grandi, vous avez réjoui l'âme de votre serviteur, lorsque, par le baiser de votre main, vous lui avez aussi accordé la grâce de bien vivre. Et maintenant, que reste-t-il, Seigneur, sinon que, daignant m'admettre aussi au baiser de votre bouche divine, dans la plénitude de la lumière, et dans la ferveur de l'esprit, vous me combliez de joie par la jouissance de votre visage? Apprenez-moi, ô Seigneur très-doux et très-aimable, apprenez-moi où vous paissez, où vous vous reposez en plein midi. Mes frères, il fait bon ici pour nous, mais voici que la malice du jour nous en retire. Car ceux dont on vient de m'annoncer l'arrivée m'obligent d'interrompre plutôt que de finir un discours si agréable. Je vais donc aller moi-même au-devant de nos hôtes, afin de ne manquer à aucun devoir de la charité dont nous parlons, de peur qu'il ne nous arrive d'entendre de nous ces paroles; « Ils disent, et ne font, pas (Matth. XXIII, 3). » Cependant, mes frères, priez Dieu qu'il ait agréable le sacrifice volontaire que ma bouche lui offre, afin qu'il serve pour votre édification, et que son saint nom en soit loué et glorifié.

 

SERMON 4. Des trois progrès de l'âme, signifiés par les trois baisers des pieds, de la main et de la bouche du Seigneur.

 

1. Nous avons parlé hier des trois progrès de l'âme, figurés par les trois baisers. Je crois que vous ne l'avez pas oublié. J'ai dessein aujourd'hui de continuer ce sujet, selon que Dieu daignera par sa bonté, inspirer mon néant. Nous avons dit, si vous vous en souvenez bien, que ces baisers se donnent aux pieds, à la main et à la bouche de Jésus-Christ; en rapportant chaque baiser à chacune de ces parties. Le premier est pour ceux qui commencent à se convertir. Le second pour ceux qui sont plus avancés. Et le troisième n'est accordé qu'à ceux qui sont parfaits et qui sont rares. C'est par ce dernier que commence cette partie de l'Écriture, que nous avons entrepris de traiter; voilà pourquoi nous avons ajouté les deux autres. Je vous laisse à juger s'il y avait. nécessité de le faire. La force même des choses semble le demander, et y porte naturellement. Et je ne doute pas que vous ne reconnaissiez aussi qu'il faut qu'il y ait eu, en effet, d'autres baisers dont l'Épouse a voulu distinguer celui de la bouche, quand elle dit: « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche (Cantique I, 1). » Pourquoi, en effet, lorsqu'elle pouvait se contenter de dire qu il me baise, a-t-elle ajouté expressément et précisément d'un baiser de sa bouche, contre la coutume et l'usage ordinaire de parler, sinon pour montrer que le baiser qu'elle demandait est le plus excellent. mais n'est pas le seul? De fait, dans le langage ordinaire, nous disons simplement, baisez-moi, ou donnez-moi un baiser, sans que jamais on ajoute de votre bouche. En effet, quand deux personnes se disposent à se baiser, est-ce qu'elles n'approchent pas l'une de l'autre leurs lèvres sans se demander expressément de le faire. Ainsi, par exemple, lorsque l'Évangéliste raconte comment Judas trahit notre Seigneur par un baiser, il dit, « et Judas le baisa (Marc. XIV, 45), » sans ajouter que ce fut avec sa bouche, ou d'un baiser de sa bouche. C'est ainsi que s'exprime quiconque parle ou écrit. Il y a donc trois états ou trois progrès de l'âme, qui ne sont bien connus que de ceux qui les ont éprouvés, lorsque, autant qu'il se peut dans ce corps fragile et mortel, ils considèrent, soit le pardon qu'ils ont reçu de leurs mauvaises actions, soit la grâce qui leur a été donnée d'en faire de bonnes, ou enfin, la préférence de celui qui leur a communiqué tant de biens et de faveurs.

 

2. Mais, je veux encore vous expliquer plus nettement pourquoi j'appelle baisers le premier et lé second de ces avancements spirituels. Nous savons tous que le baiser est un signe de paix. Or si, comme dit l'Écriture, nos péchés nous séparent d'avec Dieu (Sap. I, 4), quand on ôte ce qui est entre lui et nous, on a la paix. Lors donc que, satisfaisant à sa justice, nous nous réconcilions avec lui par la destruction de ce péché qui nous en séparait, le pardon que nous recevons se peut-il appeler autrement que baiser de paix? Or, ce baiser ne doit pas être pris autre part qu'aux pieds. Car, la satisfaction qui est le remède d'une orgueilleuse transgression de la loi de Dieu, doit être humble et pleine de confusion.

 

3. Mais, lorsque la grâce se communique à nous d'une façon, pour ainsi dire, plus familière et plus abondante, pour nous faire mener une vie mieux réglée et une conduite plus digne de Dieu, nous commençons à lever la tète avec plus de confiance, à sortir de la poussière et à baiser la main de notre bienfaiteur; si toutefois, loin de nous glorifier d'un si grand bien, nous en donnons toute la gloire à celui qui en est l'auteur; et si, au lieu de nous attribuer ses dons, nous ne les rapportons qu'à lui seul. Autrement, si nous nous glorifions en nous-mêmes plutôt que dans le Seigneur, nous baisons notre main, non pas la sienne; ce qui, au jugement du saint homme Job (Job XXXI, 28), est le plus grand de tous les crimes et une espèce d'idolâtrie. Si donc, suivant le témoignage de l'Écriture, chercher sa propre gloire, c'est baiser sa main, il s'en suit qu'on peut dire avec assez de raison que celui qui rend gloire à Dieu, baise la main de Dieu. Nous voyons que cela se pratique de même parmi les hommes, et que les esclaves ont coutume de baiser le pied de leurs maîtres, lorsque, après les avoir offensés, ils leur demandent pardon, et les pauvres, les mains des riches lorsqu'ils en reçoivent quelque assistance.

 

4. Mais Dieu étant un esprit, une substance simple, ' dépourvue de membres, il se trouvera, peut-être, quelqu'un qui ne voudra pas admettre ce que nous avons dit, et me demandera que je lui montre les mains et les pieds de Dieu, afin de justifier ce que j'ai avancé du baiser du pied et de la main. Mais que me répondra-t-il à mon tour, si je demande à celui qui me fait cette question qu'il me montre aussi la bouche de Dieu pour justifier ce que l'Écriture dit du baiser de la bouche? car, s'il a l'une de ces parties, il a nécessairement les autres, et, si les autres lui manquent, celle-là lui manque aussi. Disons donc que Dieu a une bouche de laquelle il instruit les hommes; qu'il a une main avec laquelle il donne la nourriture à tout ce qui a vie; et qu'il a des pieds dont la terre est l'escabeau, et vers lesquels les pécheurs de la terre se tournent et s'abaissent pour satisfaire à sa justice. Dieu donc a toutes ces choses, mais il les a par les effets, non par sa nature. Une confession pleine de regret et de honte, trouve en Dieu où s'humilier et s'abaisser profondément; une ardente dévotion, où se renouveler et se fortifier; et une douce contemplation, où se reposer dans ses extases. Celui qui gouverne toutes choses est tout à tous, mais à proprement parler, il n'est rien de toutes ces choses. Car, si on le considère en lui-même, il habite une lumière inaccessible (I Tim. VI, 16). Sa paix surpasse tout ce qu'on s'en peut imaginer (Philip. IV, 1); sa sagesse n'a pas de bornes, ni sa grandeur de limites; et nul homme ne le saurait voir en cette vie (Exod. XXXIII, 29). Ce n'est pas qu'il soit bien loin de chacun de nous, il est l'Être de toutes choses, et sans lui tout retomberait dans le néant. Mais ce qui est encore plus admirable, rien n'est plus présent que lui, et rien néanmoins n'est plus incompréhensible. Car, qu'y a-t-il de plus présent à chaque chose que son être propre; et. néanmoins, qu'y a-t-il de plus incompréhensible pour chacun que l'Être de toutes choses? Mais, si je dis que Dieu est l'Être de toutes choses, ce n'est pas qu'elles aient le même être que lui; mais c'est que toutes choses procèdent de lui, subsistent par lui, et sont en lui (Rom. XI, 36). Celui qui a créé toutes choses est donc l'Être de toutes les choses créées; mais c'est comme cause et comme principe, non comme matière. C'est de cette sorte que cette haute Majesté daigne être à l'égard de ses créatures. Il est en général l'être de tout, la vie des animaux, la lumière de ceux qui se servent de la raison, la vertu de ceux qui s'en servent bien, et la gloire de ceux qui triomphent.

 

5. Or, pour créer toutes ces choses, pour les gouverner, les régler, les mouvoir, les faire croître, les renouveler, et les affermir, il n'a pas besoin d'instruments corporels, c'est par sa seule parole qu'il a créé toutes choses, les corps et les esprits. Les âmes ont besoin de corps et de sens corporels, pour se faire connaître les unes aux autres, et pour agir les unes sur les autres. Mais, il n'en est pas ainsi du Dieu tout-puissant, parce que l'effet suit sa volonté avec une vitesse admirable, soit pour créer les choses, soit pour les ordonner selon qu'il lui plaît. Il exerce sa puissance sur qui il veut, et autant qu'il veut, sans avoir besoin du secours de membres corporels. Mais quoi, pensez-vous que pour regarder les choses que lui-même a créées, il ait besoin du secours des sens corporels? Rien ne se cache et ne se dérobe à sa lumière qui est partout présente, et, pour connaître quelque chose, il n'a que faire du ministère des sens. Non-seulement, il connaît toutes choses sans qu'il ait un corps; mais, il se fait connaître lui-même à ceux qui ont le coeur pur, sans l'entremise d'aucun corps. Je dis souvent la même chose en différentes manières, afin qu'on l'entende mieux. Mais comme ce qui me reste de temps est court pour achever cette matière, je suis d'avis que nous la remettions à demain.

 

SERMON 5. Il y a quatre sortes d'esprits; celui de Dieu, celui de l’ange, celui de l'homme et celui de la bête.

 

1. Il y a quatre sortes d'esprits que vous connaissez, celui de la bête, celui de l'homme, celui de l'ange et l'esprit de celui qui les a créés tous. De tous ces esprits, il n'y en a pas un qui n'ait besoin d'un corps, ou de la ressemblance d'un corps, soit pour son usage particulier, ou pour celui des autres, soit encore pour tous les deux à la fois; si ce n'est seulement celui à qui tonte créature, tant spirituelle que corporelle, dit avec justice: « Vous êtes mon Dieu, parce que vous n'avez nul besoin de mes biens (Psaume XV, 2). » Quant au premier de ces quatre esprits, il est certain que le corps lui est si nécessaire, qu'il ne peut en aucune façon subsister sans lui. Car il cesse de vivre aussi bien que de donner la vie au corps qu'il anime, aussitôt que la bête meurt. Pour ce qui est de nous, il est vrai que nous vivons après que notre corps est mort; mais nous ne possédons que: par le corps ce qui fait la vie bienheureuse. C'est ce qu'avait éprouvé celui qui disait: « Les grandeurs invisibles de Dieu se connaissent et se voient par les choses créées (Rom. I, 20). » Car les choses créées, c'est-à-dire, les choses corporelles et visibles, ne viennent à notre connaissance que par l'entremise des sens. Les créatures spirituelles, telles que nous, ont donc besoin de corps, puisque, sans lui, elles ne peuvent acquérir la science des choses qui font la félicité. Si on me dit que les enfants régénérés par le baptême ne laissent pas de passer à la vie bienheureuse, ainsi que la foi nous l'enseigne, quoiqu'ils sortent du corps sans cette science des choses corporelles, je réponds, en un mot, que ce privilège est, en eux, un effet de la grâce, non de la nature, or, je ne parle pas ici des miracles de Dieu, mais des choses naturelles.

 

2. Pour ce qui est des esprits célestes, ils ont aussi besoin de corps, on n'en peut douter en entendant ces paroles vraies et vraiment divines «Tous les esprits bien heureux, dit l'Apôtre, ne sont-ils par les ministres des ordres de Dieu, et envoyés pour ceux qui sont destinés à l'héritage du salut, (Heb. I, 14)? » Or, comment peuvent-ils accomplir leur ministère, sans se servir de corps, surtout auprès de ceux qui vivent dans un corps? Enfin, il n'appartient qu'aux corps de courir ça et là et de passer d'un lieu à un autre. Or, une autorité aussi connue qu'indubitable témoigne que les anges le font souvent. De là vient qu'ils ont apparu aux anciens; qu'ils se sont lavé les pieds. Ainsi les esprits du dernier ordre, et ceux du premier ont besoin d'un corps qui leur soit propre, non pas néanmoins pour s'en aider, mais pour aider les autres.

 

3. Les services que rendent les bêtes pour acquitter la dette de leur création ne se rapportent qu'au temps et au corps. C'est pourquoi elles passent avec le temps, et meurent avec leur corps; car un serviteur ne demeure pas toujours dans une maison, mais ceux qui en font bon usage rapportent tout le service qu'ils en tirent à un gain spirituel qui dure toujours. Quant à l'ange, il exerce des devoirs de piété dans une liberté tout entière, et sert les hommes avec promptitude et allégresse, pour leur procurer les biens futurs, parce qu'ils doivent être à jamais ses concitoyens, et les cohéritiers de son éternelle félicité. La bête donc a besoin d'un corps pour nous servir conformément à la condition de sa nature, et l'ange pour nous rendre de pieux et charitables devoirs. Quant à eux, je ne vois pas quel avantage ils en retirent, au moins pour l'éternité. Si l'esprit irraisonnable participe en quelque sorte à la connaissance des choses corporelles par le moyen du corps, son corps ne lui sert pas au pas de l'élever peu à peu par l'entremise des choses sensibles, dont il lui fait part, jusqu'aux choses spirituelles et intelligibles. Et toutefois par les services passagers et corporels qu'il rend, il aide ceux qui font servir les choses temporelles au fruit des éternelles, parce qu'ils usent de ce monde, comme n'en usant pas.

 

4. Et pour l'esprit angélique, sans le secours du corps, et sans voir les choses qui tombent sous les sens, par la seule vivacité de sa nature, et la proximité de Dieu, il est suffisant pour comprendre les choses les plus élevées, et pour pénétrer les plus secrètes. C'est ce que l'Apôtre avait compris, lorsque après avoir dit: « Les grandeurs invisibles de Dieu se voient par le moyen des choses créées, il ajoute aussitôt, par les créatures qui sont sur la terre, (Rom. I, 2), » attendu qu'il n'en est pas ainsi des créatures du ciel. Cet habitant du ciel par sa subtilité et sa sublimité naturelles, arrive avec une promptitude et une facilité merveilleuses, sans s'aider du secours d'aucun sens, d'aucun membre, ni d'aucun objet corporel, là où cet esprit enveloppé de chair, et étranger ici-bas, s'efforce d'arriver peu à peu, et comme par degrés, en se servant de la considération des choses sensibles. En effet, pourquoi chercherait-il des sens spirituels dans la contemplation des créatures corporelles, puisqu'il les lit sans contradiction, et les entend sans difficulté, dans le livre de vie? Pourquoi tirerait-il à la sueur de son front, le grain de l'épi, le vin du raisin, l'huile de l'olive. puisqu'il a en main toutes choses en abondance? Qui voudrait aller mendier son pain chez les autres quand il a chez soi du pain en abondance? Qui se mettrait en peine de creuser un puits et de chercher de l'eau avec beaucoup de travail dans les entrailles de la terre, quand il a une source vive qui lui en fournit abondamment de très-belle et de très-claire? Ainsi donc, ni l'esprit des animaux irraisonnables, ni celui des anges, ne reçoivent aucune aide de leurs corps, pour posséder les choses qui rendent heureuse la créature spirituelle; l'un ne les comprend pas à cause de sa stupidité naturelle, et l'autre n'en a pas besoin à causé de la gloire éminente dont il jouit.

 

5. Pour ce qui est de l'esprit de l'homme qui tient comme le milieu entre le plus élevé et le plus bas, il est évident qu'il a tellement besoin d'un corps, que, sans cela, il ne peut ni profiter lui-même, ni servir les autres. Car, sans parler des autres parties du corps et de leurs usages, comment, je vous prie, pourriez-vous, sans la langue, instruire celui qui vous écoute, ouïr sans oreilles celui qui vous instruit?

 

6. Puis donc que sans le secours du corps, l'esprit animal ne petit rendre les devoirs de sa condition servile, ni celui de l'ange accomplir son ministère de charité, ni l'âme raisonnable servir son prochain par soi-même, en ce qui regarde le salut, il parait, que tout esprit créé a absolument besoin de l'assistance du corps, ou pour l'utilité des autres, ou pour la sienne et pour celle des autres et la sienne en même temps. Il y a des animaux, direz-vous, qui sont incommodes, et dont on ne saurait tirer aucun avantage. Ils servent au moins pour la vue, s'ils n'ont pas d'autre usage, et ils sont plus utiles à l'âme de ceux qui les regardent, qu'ils ne le pourraient être au corps de ceux qui s'en serviraient. Et, quand même ils seraient nuisibles et pernicieux à la vie temporelle des hommes, il y a toujours en eux des choses qui contribuent an bien de ceux qui, selon le décret éternel de Dieu, sont appelés à l'état de sainteté, sinon en servant d'aliment, ou en rendant quelque autre service, du moins en exerçant l'esprit par une voie facile, ouverte à tout homme raisonnable, et en le conduisant à la connaissance des grandeurs invisibles de Dieu, par la considération des choses créées et visibles. Car le diable et ses satellites dont l'intention est toujours mauvaise, désirent sans cesse nuire, mais à Dieu ne plaise que ce soit à ceux qui sont remplis de zèle et dont il est dit. « Qui vous pourra nuire, si vous êtes pleins d'un lion zèle, (I Pet. III, V. 13)? ». Au contraire, ils servent aux bons, quoique ce soit contre leur dessein, et ils contribuent à leur bien et à leur avantage.

 

7. Au reste, les corps des anges leur sont-ils naturels, comme ceux des hommes sont naturels aux hommes, sont-ce des animaux comme les hommes, mais immortels, ce que les hommes ne sont pas encore; changent-ils de corps et leur donnent-ils telle forme et telle figure qu'il leur plaît, lorsqu'ils veulent apparaître, les rendant épais et solides, autant qu'ils le veulent, quoique en réalité ils soient impalpables et invisibles, à cause de leur nature subtile et déliée? Ou bien, d'une substance simple et spirituelle (a) même, prennent-ils ce corps, lorsqu'il en est besoin, et après avoir fait ce qu'ils souhaitaient, le quittent-ils et le font-ils résoudre en la même matière dont ils l'ont tiré? Ce sont autant de questions que je vous prie de ne pas faire. Les pères semblent partagés là dessus, et pour moi, je ne vois pas bien quelle est l'opinion vraie, j'avoue même que je ne le sais pas. De plus, je crois que la connaissance de ces choses serait assez inutile pour votre avancement spirituel.

 

8. Sachez seulement, que nul esprit créé ne s'unit de lui-même au nôtre, en sorte que, sans le secours d'aucun corps, il se confonde tellement avec nous, que par cette communication ou cette infusion, il

 

nous rende savants ou plus savants, bons ou meilleurs. Nul ange (a), nulle âme n'est capable de se joindre à moi de cette façon, ni moi de la recevoir. Les Anges même ne sauraient non plus se joindre les uns aux autres. Cette prérogative n'est réservée qu'à l'esprit souverain, à cet esprit sans bornes et sans limites, qui seul, lorsqu'il instruit les anges où les hommes, n'a que faire de nos oreilles pour se faire entendre, non plus que de bouche pour parler. Il se répand dans nos âmes par lui-même, il se fait connaître par lui-même. Être pur, il est compris par ceux qui sont purs. Seul il n'a besoin de personne, seul il suffit à lui-même et à toua par sa seule toute-puissante volonté.

 

a. Saint Bernard propose le même doute, dans le livre V de la Considération, chapitre iv0n pont voir sur ce point les notes de Horstius.

 

9. Ce n'est pas qu'il n'opère aussi un nombre infini de choses mer, veilleuses par les créatures corporelles ou spirituelles qui lui sont soumises; mais c'est en commandant, non pas en empruntant leur concours. Par exemple, de ce qu'il se sert maintenant de ma langue pour faire son oeuvre, c'est-à-dire pour vous instruire; c'est un effet de sa bonté, non de son indigence, puisque sans doute il le pourrait faire par lui-même, et avec beaucoup plus de grâce et de facilité. Ce n'est pas non plus pour se soulager qu'il le fait; mais pour que j'acquière des mérites à votre progrès dans la vertu. Il faut que tout homme qui fait du bien soit bien convaincu de cela, de peur qu'il ne se glorifie des biens de Dieu en lui-même, et non pas dans le Seigneur. Il y en a pourtant qui font le bien sans le vouloir, comme un homme méchant, ou un mauvais ange. Et, en ce cas, il est certain que le bien qui est fait par lui, n'est pas fait pour lui, puisque nul bien ne peut servir à celui qui le fait malgré soi. Il n'en est donc que le dispensateur, et je ne sais comment un bien qui est fait par un mauvais dispensateur nous en semble plus doux et plus agréable. Et c'est pour cela que Dieu fait aussi du bien aux bons par les méchants, car il n'a pas besoin de leur ministère pour atteindre ce but.

 

10. Quant aux êtres qui n'ont ni raison ni sentiment, il est constant que Dieu s'en sert beaucoup moins pour agir. Mais quand ils contribuent aussi à quelque bonne oeuvre, on voit bien que toutes choses obéissent à celui qui a droit de dire. « Toute la terre est à moi. (Psaume XLIX, 12). » Ou plutôt, parce qu'il sait parfaitement quels sont les moyens les plus convenables pour faire quelque chose, il ne cherche pas tant la vertu des créatures corporelles dont il se sert, que la convenance et le rapport quelles ont avec les effets pour lesquels il s'en sert. Supposant donc comme certain, qu'il se sert ordinairement fort à

 

propos des corps pour accomplir ses ouvrages, comme, par exemple, des pluies pour faire germer les semences, pour multiplier les blés, et pour mûrir les fruits: dites-moi, je vous prie, s'il avait un corps, ce qu'il en ferait, lui à qui il est certain qu'au moindre signe, tous les corps obéissent indifféremment, tant célestes que terrestres? Il lui serait sans doute superflu d'en avoir un, puisqu'il n'en trouve pas qui ne lui obéisse. Mais si nous voulions renfermer dans ce discours tout ce qui se présente à dire sur ce sujet, (a) il serait trop long et dépasserait peut-être les forces de plusieurs. C'est pourquoi remettons à une autre fois ce qui nous reste à dire.

 

(a) Saint Bernard traite admirablement bien ce sujet dans le livre V de la Considération, n. 12, où il s'exprime ainsi:.Les anges sont en nous par les bonnes pensées qu'ils nous suggèrent non par le bien qu'ils y opèrent; ils nous exhortent au bien, mais ne le créent pas en nous. Au contraire, Dieu est en nous de telle sorte qu'il affecte directement notre âme, qu'il y fait couler ses dons, ou plutôt, qu'il s'y répand lui-même et nous fait participer à la divinité, à ce point qu'un auteur n'a pas craint de dire qu'il ne fait plus qu'un avec nous... Le anges donc sont avec notre âme, Dieu est an dedans d'elle. » Voir les notes de Horstius sur ce sermon et sur le sermon XXXI, n. 6.

 

(a) Voir sur ce sujet ce que Saint-Bernard a déjà dit dans son IX opuscule de la Grâce et du Libre Arbitre, chapitre XIII, n. 44 et 45. Tome II.

 

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE Ve SERMON SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES, n. 9

 

283. Les corps des anges, etc. Les Pères et les principaux docteurs de l'Église ne sont pas d'accord sur la question du corps des anges; les uns prétendent que les anges sont corporels, et les autres, mais en moins grand nombre, soutiennent le contraire. C'est ce qui fait que le Maître des sentences, en voyant cette divergence d'opinions, n'a pas osé se prononcer lui-même sur ce point (Lib. II, Dist. 8). Je vois que saint Augustin est indécis sur cette question, tout en inclinant pour l'opinion qui donne un corps aux anges. Imbu de la doctrine de Platon, il rapporte quelque part ce sentiment des Platoniciens sur la nature des anges, de manière à faire voir qu'il n'est pas loin de l'admettre pour son propre compte (Lib. VIII, de Civil. Dei, cap. XIV, XV, XVI). Bien plus, en certains endroits, il dit que les anges sont des animaux, et qu'ils ont un corps. Toutefois dans un passage de ses ouvrages (Enchiri. LIX), il dit que la question des corps des anges est très-délicate. Il s'exprime en ce sens dans plusieurs autres lieux encore que nous nous dispensons de citer; mais Estius en a noté plusieurs dans le livre II des Sentences, distinction 8.

 

Aujourd'hui c'est une doctrine aussi certaine que générale que les anges sont incorporels, c'est-à-dire n'ont pas de corps par nature. Voir saint Thomas I. p. q. 4, art. 1, et p. LI, art. 1 et 2. Mais est-ce une vérité de foi, ou non? c'est ce dont tout le monde n'est pas d'accord. Voir Estius, loco citato. Sixte de Sienne loue saint Bernard d'avoir en la modestie de ne se pas prononcer dans cette question et même d'avouer son ignorance (Lib. V, biblioth. sanctae annot. 8). (Note de Horstius).

 

SUR LE SERMON n. 10.

284. Que celle prérogative soit donc mise de côté. etc. Il s'agit ici de la prérogative par laquelle Dieu descend dans l'âme humaine, ce que d'autres auteurs expriment en d'autres termes de cette manière: Dieu ne peut descendre substantiellement dans l'âme humaine, ou l'esprit de l'homme, et la remplir. C'est la doctrine de Didyme, dans son livre du Saint Esprit, de Gennade, dans son livre des Dogmes de l'Église, chapitre LXXXIII, de Bède dans ses Commentaires sur les actes, cap, V; du Maître des sentences, dans la seconde partie de la huitième distinction. Estius cite plusieurs témoignages de cette doctrine dans la seconde partie de sa huitième distinction, paragraphe douzième. « Et d'abord, dit-il, il faut avouer que Dieu seul peut remplir l'âme de l'homme, selon sa substance; en d'autres termes, il n'y a que Dieu qui, par la présence de sa nature, soit intimement dans l'âme tout entière, en la contenant intérieurement, en la conservant, en la gouvernant et en opérant en elle; 2° quant à la capacité de son désir; 3° parla connaissance, attendu qu'il sonde et commit tous les replis et les secrets du coeur; 4° l'ai l'a manière toute particulière par laquelle Dieu entre dans l'âme de l'homme, quand il l'a sanctifiée par la présence de sa grâce, et en fait sa demeure et son temple. »

 

« D'un autre côté, lorsque quelqu'un cède aux suggestions du démon, on dit que le démon entre en lui, et le remplit de sa présence, noir pas de la manière que nous avons dit plus haut, niais à cause de la suggestion extérieure et quant au pouvoir de le damner. Il faut entendre les choses de même pour ce qui est des bons anges qui entrent également dans le coeur de l'homme par leurs bonnes suggestions, et y font le bien, comme on dit avec raison, selon ce mot de Zacharie: Un ange parlait en moi. Saint Bernard se sert de ce pointsage, dans son cinquième livre de la Considération, chapitre cinquième, où il établit très-bien ce point touchant les anges, et où il explique très-clairement que cela se fait différemment par les anges et par Dieu.

 

« Tel est le langage d'Estius à l'endroit cité. Cassius établit sur des raisons graves et solides la même doctrine, dans sa septième collat. chap. XIII (Note de Horstius.)

 

SERMON 6. L'esprit suprême et incirconscrit est Dieu: en quel sens on dit que les pieds de Dieu, sont la miséricorde et le jugement.

 

1. Afin de relier ce discours au précédent, souvenez-vous que nous disions, que seul, l'Esprit souverain et sans bornes, n'a besoin du secours d'aucun corps, pour tout ce qu'il veut faire. Ne faisons donc pas de difficulté de dire que Dieu seul:est vraiment incorporel, comme nous reconnaissons que lui seul est vraiment immortel; parce qu'il n'y a que lui entre les esprits, qui soit tellement élevé au dessus de tous les corps, qu'il n'a. nul besoin de leur ministère dans aucun de ses ouvrages, et, lorsqu'il lui plaît, se contente, pour agir, du seul mouvement de sa volonté. Il n'y a que cette suprême majesté qui n'ait pas besoin d'un corps, ni pour soi, ni pour d'autres; parce qu'à son seul commandement, toutes choses se font sans délai; tout ce qu'il y a de grand fléchit sous elle, tout ce qui lui est opposé lui cède sans résistance; tout être créé lui obéit, et cela sans l'entremise et l'assistance d'aucune créature corporelle ni spirituelle. il enseigne ou avertit sans le secours d'une langue; il donne ou tient sans avoir de mains; sans pieds il court, et secourt ceux qui périssent.

 

2. Il en agissait souvent ainsi avec nos pères dans les premiers siècles. Les hommes ressentaient des bienfaits continuels; mais ils ne savaient pas qui était leur bienfaiteur. Sa puissance s'étendait avec force depuis le haut des cieux jusqu'au fond des abîmes (Sap. VIII, V, 17); mais comme il disposait toutes choses avec douceur, les hommes ne le connaissaient pas. Ils se réjouissaient des biens qu'ils recevaient du Seigneur, mais le Seigneur des armées leur était inconnu, parce que tous. ses jugements étaient doux et tranquilles. Ils venaient de lui, mais ils n'étaient pas avec lui. Ils vivaient par lui, et ne vivaient pas pour lui. C'était de lui qu'ils tenaient leur sagesse, mais ils ne l'employaient pas à l'aimer, tant ils étaient éloignés de lui, ingrats et insensés. Cela les porta enfin à ne plus attribuer leur être, leur vie et leur sagesse à celui qui en était l'auteur, mais à la nature, ou, ce qui est plus extravagant encore, à la fortune. Plusieurs attribuaient ainsi une quantité de choses à leurs propres forces et à leur industrie. Que d'hommages les esprits de séduction usurpaient-ils ainsi? Combien le soleil et la lune en recevaient-ils? Combien en rendait-on à la terre et à l'eau? Combien même à des ouvrages faits de la main dés hommes, à des herbes, à des arbres, à de viles semences, comme si t'eût été autant de divinités?

 

3. Hélas ! c'est ainsi que les hommes ont perverti et changé les sujets de leurs adorations en la figure de bêtes brutes qui mangent du foin et de l'herbe (Psaume CV, 20). Mais Dieu ayant compassion de leur égarement, a daigné sortir de la montagne obscure et ténébreuse, et placer sa tente sous le soleil (Psaume XVIII, 6). Il a offert sa chair aux hommes qui ne connaissaient que la chair, afin que, par sa chair, ils apprissent à goûter aussi l'esprit. Car pendant que dans la chair et par la chair, il faisait les oeuvres nos de la chair, mais d'un Dieu, en commandant à la nature, en surmontant la fortune, en rendant folle la sagesse des hommes, et en domptant la tyrannie des démons, il fit connaître clairement qu'il était celui-là même par qui toutes ces merveilles s'opéraient autrefois quand elles s'opéraient. Il fit donc avec force dans la chair et par la chair des actions miraculeuses, il donna des enseignements salutaires, souffrit des tourments indignes, et montra évidemment qu'il était celui qui a créé le monde par un pouvoir aussi souverain qu'invisible; qui le gouverne avec sagesse, et le maintient avec bonté. Enfin, en prêchant la vie éternelle à des ingrats, en faisant des miracles sous les yeux des infidèles, en priant pour ceux qui le crucifiaient, ne déclarait-il pas manifestement qu'il était celui qui, avec son père, fait tous les jours lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber sa pluie sur les justes et sur les injustes (Matth. V, 45)? Comme il le disait lui-même: « Si je ne fais pas les oeuvres de mon Père, ne me croyez pas (Jean X, 37.) »

 

4. Voyez-le, il ouvre sa bouche pour instruire ses disciples sur la montagne, et il instruit les anges dans le ciel, dans un silence adorable; au seul attouchement de ses mains, la lèpre se guérit, la cécité cesse, l'ouïe revient, la langue se délie, le disciple près d'être submergé est sauvé, et il se fait clairement reconnaître pour celui à qui David avait dit longtemps auparavant: « Vous ouvrez votre main, et vous comblez tous les animaux de bénédiction (Psaume CXLIV, 40). « Et encore: « Lorsque vous ouvrirez votre main, toutes choses seront remplies des effets de votre bonté (Psaume CIII, 28). » Voyez comme la pécheresse prosternée à ses pieds, dans un vif repentir, s'entend dire: « Vos péchés vous sont remis (Matth. IX, 2), » et comme elle reconnaît celui dont elle avait lu ce qui avait été écrit tant de siècles auparavant: « Le diable sortira devant ses pieds (Habac. III, 5). » Car lorsque péchés sont pardonnés, le diable est chassé de l'âme du pécheur. C'est ce qui lui fait dire en général de tous les vrais pénitents: « C'est maintenant le jugement du monde, maintenant le prince du monde va être jeté dehors (Jean XII, 31); » parce que Dieu remet les fautes à celui qui les confesse humblement; et ravit au diable l'empire qu'il avait usurpé dans son coeur.

 

5. Enfin, il marche avec ses pieds sur les eaux, lui dont le Prophète avait dit avant qu'il se fût incarné: « Votre chemin est dans la mer, et vos sentiers dans les eaux profondes (Psaume LXXVI, 20).» C'est-à-dire, vous foulez aux pieds, les coeurs altiers des superbes, et vous réprimez les désirs déréglés des hommes charnels, rendant justes les impies, et humiliant les orgueilleux. Mais comme cela se fait invisiblement, l'homme charnel ne sent pas qui le fait. C'est pourquoi le Prophète ajoute: « Et l'on ne reconnaîtra pas la trace de vos pas. » C'est encore pour cette raison, que le Père dit à son fils: « Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que j'aie réduit vos ennemis à être foulés sous vos pieds (Psaume CIX, 1); » c'est-à-dire, jusqu'à ce que j'aie assujetti à votre volonté tous ceux qui vous méprisent, soit malgré eux et pour leur malheur, soit de bon coeur et pour leur félicité. Or, la chair, n'étant pas capable de concevoir cet ouvrage qui est tout spirituel, parce que l'homme animal ne comprend pas ce qui est de l'esprit de Dieu (I Cor. II, 14); il fallait que la pécheresse se prosternât corporellement à ses pieds corporels, les baisât de ses lèvres de chair, et qu'elle reçût ainsi le pardon de ses fautes, pour que ce changement de la droite du Très-Haut, qui justifie l'impie d'une manière admirable, mais invisible, fût connu des hommes charnels (Psaume LXXVI, 11).

 

6. Mais il faut que je m'arrête un peu sur ces pieds spirituels de Dieu, que le pénitent doit baiser, d'abord d'un baiser spirituel. Je connais votre curiosité qui ne veut rien laisser passer sans l'avoir bien approfondi, aussi ne faut-il pas négliger comme une chose peu importante, de savoir quels sont ces pieds que l'Écriture attribue si souvent à Dieu, et avec lesquels elle le représente, tantôt debout, comme lorsqu'elle dit: « Nous l'adorerons dans le ciel où il a été debout sur ses pieds (Psaume CXXXI, 7); » tantôt marchant, comme en cet en droit: « J'habiterai en eux, et je marcherai en eux (Levit. XXVI, ); » tantôt même courant, suivant ces paroles: « Il a couru comme un géant qui se hâte de fournir sa carrière (Psaume XVIII, 6). » Si l'Apôtre a cru qu'il pouvait rapporter la tête en Jésus-Christ à sa Divinité (i Cor. XI, 3), je crois que nous pouvons bien aussi rapporter les pieds à son humanité, et en nommer l'un la miséricorde, et l'autre le jugement. Ces deux mots vous sont assez connus, et pour peu que vous y fassiez attention, plusieurs passages de l'Écriture se présenteront à vous, où ils sont employés. Que Dieu ait pris le pied de la miséricorde, en prenant la chair à laquelle il s'est uni, l'Épître de saint Paul aux Hébreux nous l'apprend en nous montrant Jésus-Christ éprouvé par toutes les infirmités de la nature humaine, sauf le péché, à cause de la figure du péché qu'il avait prise, afin d'exercer sa miséricorde (Heb. IV, 15). Et quant à l'antre pied, que nous avons appelé le jugement, le Dieu-homme ne fait-il pas connaître clairement qu'il appartient aussi à l'homme dont il s'est revêtu dans l'Incarnation, lorsqu'il dit, « que son Père lui a donné la puissance de juger, parce qu'il est Fils de l'Homme (Jean V, 27)? »

 

7. C'est donc sur ces deux pieds qui soutenaient avec tant de proportion la tête de la Divinité, que l'invisible Emmanuel, né d'une femme, né sous la Loi, a paru en terre, et a conversé avec les hommes (Baruc. III, 38). » C'est encore avec ces pieds qu'il passe parmi eux, mais spirituellement et invisiblement, en leur faisant du bien, et en guérissant tous ceux que le diable tient dans);oppression. C'est, dis-je, avec eux qu'il marche au milieu des âmes dévotes, éclairant et pénétrant sans cesse les coeurs et les reins des fidèles. Peut-être bien sont-ce là les jambes de l'Époux, dont l'Épouse parle en termes si magnifiques dans la suite, en les comparant, si je ne me trompe, à des colonnes de marbre posées sur des bases d'or (Cantique V, 15): Et certes elle avait bien raison, car c'est dans la sagesse de Dieu, incarnée et représentée par l'or, que « la miséricorde et la vérité se sont rencontrées (Psaume LXXXIV, 11), et d'ailleurs toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité (Psaume XXIV, 10). »

 

8. Heureuse l'âme en iqui le Seigneur Jésus a imprimé ses deux pieds. Vous reconnaîtrez à deux marques celle qui a reçu cette faveur, et il est nécessaire qu'elle porte en soi les effets de cette divine empreinte. C'est la crainte et l'espérance. L'une représente l'image du jugement, et l'autre celle de la miséricorde. Aussi est-ce avec beaucoup de raison que Dieu honore de sa bienveillance ceux qui le craignent, et ceux qui espèrent en sa miséricorde (Psaume CXLVI, 11); » car la crainte est le commencement de la sagesse (Prov. 1, 7), et l'espérance en est le progrès; la charité en fait la perfection. Cela étant ainsi, il n'y a pas peu de fruit à recueillir du premier baiser qui se prend sur les pieds. Ayez soin seulement de n'être privé de l'un ni de l'autre pied. Si vous êtes vivement touché de vos péchés, et de la crainte du jugement de Dieu, vous avez imprimé vos lèvres sur les pas de la vérité et du jugement. Si vous tempérez cette crainte et cette douleur, par la vue de la divine bonté, et par l'espérance d'en obtenir le pardon, sachez que vous embrassez alors le pied de la miséricorde. Mais il n'est pas bon de baiser l'un sans l'autre: parce que le souvenir du seul jugement précipite dans l'abîme du désespoir et la pensée de la miséricorde dont on se flatte faussement, engendre une confiance très-pernicieuse.

 

9. J'ai reçu, moi aussi, quelquefois cette grâce, bien que je ne sois qu'un misérable pécheur, de m'asseoir aux pieds du Seigneur Jésus. Dans cet état, j'embrassais tantôt l'un et tantôt l'autre, de tout mon coeur, selon que sa bonté me le permettait. Mais s'il arrivait que, pressé des remords de ma conscience, et oubliant la miséricorde, je m'attachasse un peu trop longtemps au jugement; aussitôt, saisi d'une frayeur incroyable, abattu de honte et environné de ténèbres, je ne faisais que pousser ce cri du fond de mon coeur en tremblant: « Qui connaît la puissance redoutable de votre colère, et qui en peut mesurer la grandeur, sans être saisi de trouble et d'étonnement (Psaume LXXXIX, 1). » Mais, d'un autre côté, lorsque, laissant ce pied, je tenais embrassé plus qu'il ne fallait celui de la miséricorde, je tombais dans une si grande négligence et une telle incurie, que aussitôt j'en devenais plus tiède dans l'oraison, plus paresseux, plus prompt à me laisser aller au rire, plus inconsidéré dans mes paroles; enfin l'assiette de mon homme intérieur et extérieur en était rendue plus inconstante. Ainsi, instruit par ma propre expérience, je ne louerai plus en vous, Seigneur, le jugement ou la miséricorde seulement, mais je les louerai tous les deux ensemble. Je n'oublierai jamais ces deux sources de toute justice pour les hommes. Elles me serviront toutes deux également de cantiques dans le lieu de mon exil, jusqu'à ce que la miséricorde étant élevée au dessus du jugement, ma misère se taise, et la gloire que je posséderai me fasse chanter des hymnes de louanges, sans ressentir jamais plus la moindre douleur qui puisse traverser une si grande joie.

 

SERMON 7. De l'ardent amour de l’âme pour Dieu et de l'attention qu'il faut apporter dans l'oraison et dans la psalmodie.

 

1. Je m'engage de mon propre mouvement dans un nouveau travail, en provoquant moi-même vos recherches. Car, ayant eu soin à l'occasion du premier de vous montrer, quoique je ne fusse pas obligé à le faire, quelles sont les fonctions et les dénominations propres aux pieds spirituels de Dieu, vous me questionnez maintenant sur la main qu'il faut, avons-nous dit, baiser ensuite. J'y consens, je veux vous satisfaire sur ce point; et même je fais plus que vous me demandez, puisque je lie vous montre pas seulement une main, mais deux, et les distingue par leur nom propre. J'appelle l'une, largeur, et l'autre, force; parce que Dieu donne avec abondance, et conserve puissamment ce qu'il a donné. Quiconque n'est pas ingrat, les baisera toutes les deux en reconnaissant et en confessant que Dieu n'est pas moins le distributeur que le conservateur suprême de tous biens. Je crois que nous avons assez parlé des deux baisers; passons au troisième.

 

2. « Qu'il me baise, dit-elle, du baiser de sa bouche (Cantique I). » Qui dit ces paroles? C'est l'Épouse. Qui est cette épouse? L'âme altérée de Dieu. Considérons les différentes dispositions des hommes, afin que celle qui appartient proprement à une épouse paraisse plus clairement. L'esclave craint le visage de son Seigneur. Un mercenaire ne voit dans son espérance que la récompense du maître. Un disciple prête l'oreille à son précepteur. Un fils honore son père. Mais celle qui demande qu'on la baise est éprise d'amour. De tous les sentiments de la nature, celui-ci est le plus excellent, surtout lorsqu'il retourne à son principe qui est Dieu. Et il n'y a pas d'expressions plus douces pour rendre l'amitié réciproque du Verbe et de l'âme, que celles d'époux et d'épouse; attendu que tout est commun entre eux, et qu'ils ne possèdent rien en propre et en particulier. Ils n'ont qu'un même héritage, une même maison, une même table, un même lit, une même chair. Enfin, à cause de sa femme, l'homme doit quitter son père et sa mère, et s'attacher à elle pour ne plus faire tous deux qu'une même chair; la femme, de son côté, doit oublier son peuple et la maison de son père, afin que son époux conçoive de l'amour pour sa beauté. Si donc l'amour convient particulièrement et principalement aux époux, c'est à bon droit qu'on donne le nom d'épouse à l'âme qui aime. Or, celle-là aime, en effet, qui demande un baiser. Elle ne demande ni la liberté, ni des récompenses, ni une succession, ni même la science, mais un baiser. Et elle le demande comme une épouse très-chaste, qui brûle d'un amour sacré, et qui ne veut plus dissimuler le feu qui la consume. Voyez, en effet, comment elle commence son discours. Voulant demander une grande faveur à un roi, elle n'a recours ni aux caresses, ni aux flatteries; elle ne prend aucun détour pour arriver au but de ses désirs; elle n'use pas de préambule; elle ne tâche pas de gagner sa bienveillance; mais parlant tout d'un coup de l'abondance du coeur, elle dit tout uniment et même avec une sorte d'impudence « Qu'il me baisé du baiser de sa bouche. »

 

3. Ne vous semble-t-il pas qu'elle veuille dire: Qu'y a-t-il dans le ciel ou sur la terre, hormis vous, qui puisse être l'objet de mes désirs (Psaume LXVII, 25)? Celle-là sans doute aime chastement qui ne cherche que celui qu'elle aime, sans se soucier d'aucune autre chose qui soit à lui. Elle aime saintement, parce qu'elle n'aime pas dans la concupiscence de la chair, mais dans la pureté de l'esprit. Elle aime ardemment, puisqu'elle est tellement enivrée de son amour, qu'elle ne pense pas à la majesté de celui à qui elle parle. Car à qui demande-t-elle un baiser? A celui qui fait trembler la terre du moindre de ses regards. Est-elle ivre? Oui, sans doute elle l'est. Et peut-être lorsqu'elle s'oubliait ainsi, sortait-elle du cellier où, dans la suite, elle se glorifie d'avoir été menée (Cantique I, III et II, 4). Car David disait aussi à Dieu, en parlant de quelques personnes: « Ils seront enivrés de l'abondance des biens qui se trouvent dans votre maison, et vous les ferez nager dans un torrent de plaisirs et de délices (Psaume XXXV, 9). » Combien grande est la force de l'amour! Combien de confiance il y a dans l'esprit de liberté ! N'est-il pas manifeste que l'amour parfait bannit toute crainte (I Jean IV, 18)?

 

4. C'est néanmoins par un sentiment de pudeur, qu'elle ne s'adresse pas à l'Époux, mais qu'elle dit à d'autres, comme s'il était absent, «qu'il me baise du baiser de sa bouche. » Car, comme elle demande une grande chose, il faut qu'elle donne bonne opinion de soi, en accompagnant sa prière de quelque retenue. C'est pourquoi elle emploie ses amis et ses familiers pour trouver un accès particulier auprès de son bien-aimé. Mais qui sont ces amis? Nous croyons que ce sont les saints anges qui assistent ceux qui prient et qui offrent à Dieu les prières et les, ceux des nommes, quand ils les voient lever des mains pures au ciel sans colère et sans animosité. C'est ce que témoigne l'ange de Tobie, quand il disait à son père: « Lorsque vous priiez avec larmes, ensevelissiez les morts, et quittiez votre repas pour les cacher le jour dans votre maison et les enterrer la nuit, j'offrais vos prières au Seigneur (Tob. XII, 12). » Je crois que les autres témoignages que l'on trouve dans l'Écriture vous persuadent assez cette vérité. Car que les anges daignent aussi se mêler souvent à ceux qui chantent des paumes, c'est ce que le Psalmiste exprime très-clairement quand il dit: « Les princes marchaient devant, se joignaient au choeur des musiciens, au milieu des jeunes filles qui jouaient du tambour (Psaume LVII, 26). » D'où vient qu'il dit encore ailleurs: « Je chanterai des psaumes à votre gloire en la présence des anges (Psaume CXXXVII, 1). » Aussi je ressens de la douleur lorsque j'en vois quelques uns parmi vous qui cèdent an sommeil durant les veilles sacrées, et qui, au lieu de révérer les citoyens du ciel, sont semblables à des morts en présence de ces princes de la milice céleste, qui, touchés de votre vigilance, seraient heureux de se mêler à vos solennités. Certes, j'ai bien peur qu'ayant enfin horreur de votre lâcheté, ils ne se retirent avec indignation (a); et qu'alors chacun de vous ne commente, mais bien tard, à dire à Dieu avec gémissement: » Vous avez éloigné de moi mes amis, ils m'ont regardé comme l'objet de leur exécration (Psaume LXXXVll, 9); » ou bien: « Vous avez éloigné de moi mes amis, mes proches et ceux de ma connaissance, à cause de mon extrême misère (Ibid. 19); » Et encore. « Ceux qui étaient près de moi se sont retirés bien loin; et ceux qui cherchaient ma mort me faisaient violence (Psaume XXXVII, 12). » En effet, si les bons esprits s'éloignent de nous, comment pourrons-nous soutenir les efforts des méchants? Je dis donc à ceux qui sont ainsi endormis: « Maudit celui qui fait l'oeuvre de Dieu avec négligence (Hier. XLVIII, 10); » et le Seigneur leur dit: « Plût à Dieu que je vous eusse trouvé chaud ou froid; mais parce que je vous ai trouvé tiède, je commencerai à vous vomir de ma bouche. (Apoc. III, 15). » Lors donc que vous priez ou psalmodiez, faites attention à vos princes, tenez-vous dans le respect ! et dans la règle, et soyez fiers, car les anges voient tous les jours la face de votre Père (Matth. XVIII, 10). Ils sont, en effet, envoyés pour nous qui sommes destinés à l'héritage du salut (Hebr. I, 14); ils portent au ciel notre dévotion, et en rapportent des grâces. Prenons part aux foncé Lions de ceux dont nous devons partager la gloire, afin que la louange de Dieu soit parfaite dans la bouche des enfants (Psaume VIII, 3), et de ceux qui sont encore à la sein. Disons-leur: « Chantez des hymnes en l'honneur de notre Dieu, chantez des hymnes en son honneur (Psaume XLVI, 7), »

 

afin qu'ils nous répondent aussi à leur tour; « Chantez des cantiques en l'honneur de notre Roi, chantez des cantiques en son honneur.»

 

a. Non pas à la lettre et matériellement parlant, mais par leurs dispositions, selon ce que dit Sixte de Sienne dans ses notes.

 

5. Joignez-vous donc aux chantres du ciel, pour chanter en commun les louanges de Dieu, car vous êtes vous-mêmes les concitoyens des saints et les domestiques de ce grand maître, et psalmodiez avec goût. De même que c'est la bouche qui savoure les viandes, ainsi c'est le coeur qui savoure les Psaumes. Mais il faut que l'âme fidèle et prudente ait soin de les broyer sous la dent de l'intelligence, si je puis parler ainsi; de peur que si elle les mange par morceaux entiers, elle ne se prive du plaisir qu'il y a à les goûter, plaisir si agréable, qu'il surpasse en douceur, le miel et le rayon de miel le plus doua. Offrons un rayon de miel avec les apôtres, au banquet céleste et à la table du Seigneur (Luc. XXIV, 41). Le miel dans les ruches, est une dévotion qui s'attache à la lettre. La lettre tue (II Cor.XIV, 14), si on la prend sans l'assaisonnement de l'esprit. Mais si, avec l'Apôtre, vous psalmodiez en esprit et avec intelligence, vous éprouverez avec lui la vertu de ce qu'a dit Jésus-Christ: « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie (Jean VI, 64); » et de ce que la Sagesse dit d'elle-même: « Mon esprit est plus doux que le miel (Eccle. XXIV, 27). »

 

6. C'est ainsi que votre âme sera dans l'abondance et les délices, et que votre holocauste sera gras et parfait. C'est ainsi que vous apaiserez le souverain roi; que vous serez agréable à ses princes, et que vous gagnerez le cour de toute la cour; à l'odeur agréable de vos sacrifices, qui montera au ciel, ils diront: « Qui est celle-ci qui monte du désert, comme la fumée de la myrrhe, de l'encens et d'une infinité d'autres parfums (Cantique III, 6)? » « Les princes de Juda, dit le Prophète, de Zabulon et de Nephtali, sont leurs chefs (Psaume LXVII), » c'est-à-dire, les chefs de ceux qui louent Dieu, qui sont continents, et qui aiment la contemplation. Car nos princes savent bien que la louange de ceux qui chantent la générosité des continents, et la pureté des contemplatifs sont agréables à leur roi; et ils ont à coeur d'exiger de nous ces prémices de l'esprit, qui ne sont autre chose, que les premiers et les plus excellents fruits de la sagesse. Car vous le savez, en hébreu, Juda signifie, louant et confessant, Zabulon, demeure assurée, Nephtali, cerf lâché, parce que la légèreté avec laquelle il court et il saute, exprime fort bien, les transports et les extases des spéculatifs; et de même que le cerf perce les endroits les plus épais des forêts; ainsi pénètrent-ils les sens les plus cachés et les plus difficiles. Nous savons pareillement qui est celui qui a dit: « Le sacrifice de louanges m'honorera (Psaume XLIX, 23). »

 

7. Mais, « si les louanges ne sont pas malséantes dans la bouche du pécheur (Eccles. XV, 9), » n'avez-vous pas extrêmement besoin de la vertu de continence, pour que le péché ne règne pas dans votre corps mortel? Mais la continence n'est pas agréable à Dieu, quand elle recherche la gloire humaine, aussi, avez-vous encore besoin de la pureté d'intention, qui vous fasse désirer de ne plaire qu'à Dieu, et vous donne la force de vous attacher uniquement à lui. Car il n'y a pas de différence entre, être à Dieu, et voir Dieu, ce qui n'est accordé, par un rare bonheur, qu'à ceux qui ont le coeur pur. David avait cette netteté de coeur, lorsqu'il disait à Dieu: « Mon âme s'attache fortement à vous, par un violent amour (Psaume LXII, 9) » et ailleurs: « Pour moi, mon plus grand bien est de m'attacher inviolablement à Dieu. (Psaume LXXII, 23). » En le voyant, il était attaché à lui, et en s'attachant à lui, il le voyait. Lors donc qu'une âme est dans l'exercice continuel de ces vertus sublimes, ces ambassadeurs célestes conversent familièrement et souvent avec elle, surtout s'ils la voient souvent en oraison. Qui m'accordera, ô princes charitables, de pouvoir faire connaître auprès de Dieu, par votre entremise, ce que je lui demande? Je ne dis pas à Dieu, parce que toutes les pensées de l'homme lui sont connues, mais auprès de Dieu, c'est-à-dire aux Vertus, aux autres ordres des anges, et aux âmes bienheureuses dépouillées de leur corps. Qui relèvera de la poussière, et retirera du fumier un homme aussi vil, et aussi misérable que moi, et le fera asseoir avec les princes sur un trône de gloire? Je ne doute pas qu'ils ne reçoivent dans le palais céleste, avec des témoignages extraordinaires de joie et d'affection, celui qu'ils daignent visiter sur son fumier. Après tout, comment, après s'être réjouis de la conversion d'un pécheur, ne le reconnaîtraient-il pas quand il s'élèvera dans les cieux!

 

8. C'est pourquoi je pense que c'est à eux, les familiers et les compagnons de l'Époux, que parle l'Épouse dans sa prière, et découvre le secret de son coeur, lorsqu'elle dit: « qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. » Et voyez avec quelle familiarité et quelle tendresse, l'âme qui soupire dans cette misérable chair, s'entretient avec les puissances célestes. Elle désire avec passion les baisers de son Époux, elle demande ce qu'elle désire, et néanmoins elle ne nomme pas celui qu'elle aime, parce qu'elle ne doute pas qu'ils ne le connaissent, parce qu'elle a coutume de s'entretenir souvent avec eux. C'est pour cela qu'elle ne dit pas: « Qu'un tel ou un tel me baise; mais seulement qu'il me baise, comme Marie Madeleine ne reconnaît pas celui qu'elle cherchait, mais disait seulement à celui qu'elle pensait être un jardinier: « Seigneur, si vous l'avez emporté (Jean XX, 51). » De qui parle-t-elle? Elle ne le nomme pas; parce qu'elle croit que tout le monde connaît quel est celui qui ne peut sortir un seul instant de son coeur. Parlant donc aux compagnons de son Époux, comme à ses confidents, et à ceux qu'elle sait connaître les sentiments de son âme, elle tait le nom de son Bien-aimé, et commence tout d'un coup ainsi: « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. » Je né veux pas vous entretenir plus longtemps de ce baiser. Demain, je vous dirai ce que, par vos prières, l'onction divine; qui donne des enseignements sur toutes choses, daignera me suggérer; car la chair et le sang ne révèlent pas ce secret, mais celui qui pénètre les mystères de Dieu les plus profonds, c'est-à-dire le Saint-Esprit qui, procédant du Père et du Fils, vit et règne également avec eux, dans tous les siècles des siècles.

 

Amen.

 

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. SUR LE VII SERMON SUR LE Cantique, n. 6.

 

285. Qu'ils se retirent avec indignation. Voici la remarque que fait, sur ce pointsage, Sixte de Sienne (Lib. V, Biblioth. S. Annot. 216). « Les scolastiques, dit-il, ont coutume d'alléguer les paroles de saint Bernard dans sa septième homélie sur le Cantique des cantiques, pour prouver que les anges gardiens abandonnent quelquefois le garde qui leur est confiée. Albert le Grand (I Tom. sum. qu. 8), expliquant ce pointsage, dit: les hommes sont abandonnés par leurs anges gardiens, non pas quant au lieu, c'est-à-dire quant à la garde locale, niais quant à la vertu et. à l'efficacité de cette garde. Cela ne vient pas de paresse chez l'ange, mais de faute dans l'homme; de la même manière que les saints disent ordinairement que le pécheur s'éloigne de Dieu, cela ne s'entend pas d'un déplacement local, mais d'un éloignement au pas de vue du mérite (Note de Horstius). »

 

SERMON 8. Le Saint-Esprit est le baiser de Dieu: c'est ce baiser que l'Épouse demande, afin qu'il lui donne la connaissance de la Sainte Trinité.

 

1. Pour m'acquitter aujourd'hui de la promesse que je vous ai faite, j'ai dessein de vous parler du principal baiser, qui est celui de la bouche. Donnez une attention plus grande à quelque chose de bien doua, qu'on goûte bien rarement, et qu'on comprend bien difficilement. Il me semble, pour reprendre d'un peu plus haut que celui qui dit. « Personne ne connaît le Fils que le Père, et personne ne connaît le Père que le Fils, ou celui à qui le Fils le voudra révéler, (Matth. XI, 27) » parlait d'un baiser ineffable que nulle créature n'avait encore reçu. Car le Père aime le Fils, et l'embrasse avec un amour singulier; le Très-Haut embrasse son égal, l'éternel son coéternel, et le Dieu unique, son unique. Mais l'amour qui unit le Fils au Père, n'est pas l'amour de lui, ainsi que lui-même l'atteste lorsqu'il dit: « Afin que tout le monde sache que j'aime mon Père, levez-vous et allons. (Matth. XXVI, 2). » Sans doute vers la Passion. Or la connaissance de l'amour mutuel de celui qui engendre, et de celui qui est engendré, qu'est-ce autre chose qu'un baiser trés-doux, mais très-secret?

 

2. Je tiens pour certain que même la créature angélique n'est pas admise à un secret si grand et si saint du divin amour; c'est d'ailleurs le sentiment de saint Paul, qui nous assure que cette paix surpasse toute la connaissance même des anges, (Phil. IV, 7). Aussi l'Épouse, bien qu'elle s'avance beaucoup, n'ose-t-elle pas dire: qu'il me baise de sa bouche: cela n'est réservé qu'au Père; elle demande quelque chose de moindre: « Qu'il me baise, dit-elle, d'un baiser de sa bouche. » Voici une autre épouse qui reçut un autre baiser, mais ce n'est pas de la bouche, c'est un baiser du baiser de la bouche: « Il souffla sur eux (Jean XX, 22), » dit saint Jean. (Il parle de Jésus qui souffla sur les apôtres, c'est-à-dire sur la primitive Église) et leur dit: o Recevez le Saint-Esprit. » Ce fut sans doute un baiser qu'il leur donna. En effet, était-ce un souffle matériel? Pas du tout; c'était l'esprit invisible qui était donné dans ce souffle du Seigneur, afin qu'on reconnût par-là qu'il procède également de lui et du Père, comme un véritable baiser, qui est commun à celui qui le donne et à celui qui le reçoit. Il suffit donc à l'Épouse d'être baisée du baiser de l'Époux, bien qu'elle ne le soit pas de sa bouche. Car elle estime que ce n'est pas une faveur médiocre et qu'on puisse dédaigner, d'être baisée du baiser, puisque ce n'est autre chose que recevoir l'infusion du Saint-Esprit. Car, si on entend bien le baiser du Père et celui du Fils, on jugera que ce n'est pas; sans raison qu'on entend par là le Saint-Esprit, puisqu'il est la paix inaltérable, le noeud indissoluble, l'amour et l'unité indivisible du Père et du Fils.

 

3. L'Épouse donc, animée par le Saint-Esprit, a la hardiesse de demander avec confiance sous le nom de baiser, d'en recevoir l'infusion. Mais aussi c'est qu'elle a comme un gage qui lui donne lieu de l'oser. C'est cette parole du Fils qui, après avoir dit: « Nul ne connaît le Fils que le Père, et nul ne connaît le Père que le Fils (Matth. II, 27), » ajoute aussitôt, « ou celui à qui il plaira au Fils de le révéler. » L'Épouse croit fermement que s'il le veut révéler à quelqu'un, ce sera certainement à elle. C'est ce qui lui fait demander hardiment un baiser, c'est-à-dire, cet esprit en qui le Fils et le Père lui soient révélés. Car l'un n'est pas connu sans l'autre, suivant cette parole de Jésus-Christ: « Celui qui me voit, voit aussi mon Père (Jean XIV, 9); « et cette autre de l'apôtre saint Jean; « Quiconque nie le Fils, n'a pas le Père, mais celui qui confesse le Fils a aussi le Père. (Jean II, 24). » Ce qui montre clairement que le Père n'est pas connu sans le Fils, ni le Fils sans le Père. C'est donc à bon droit que celui qui dit: « La vie éternelle consiste à vous connaître pour le Dieu véritable, et à connaître celui que vous avez envoyé, qui est Jésus-Christ (Jean XVII, 3), » n'établit pas la souveraine félicité dans la connaissance de l'un des deux, mais dans celle de tous les deux. Aussi lisons-nous dans l'Apocalypse, « que ceux qui suivent l'Agneau ont le nom de l'un et de l'autre écrit sur le front (Apoc.XIV, 1), » c'est-à-dire qu'ils se glorifient de ce qu'ils les connaissent tous les deux.

 

4. Quelqu'un dira peut-être: La connaissance du Saint-Esprit n'est donc pas nécessaire, puisque saint Jean, en disant que la vie éternelle consiste à connaître le Père et le Fils, ne parle pas du Saint Esprit. Cela est vrai; mais aussi n'en était-il pas besoin, puisque lorsqu'on connaît parfaitement le Père et le Fils, on ne saurait ignorer la bonté de l'un et de l'autre qui est le Saint-Esprit? Car un homme ne connaît pas pleinement un autre homme, tant qu'il ignore si sa volonté est bonne ou mauvaise. Sans compter que lorsque saint Jean dit: Telle est la vie éternelle, c'est de vous connaître, vous qui êtes le vrai Dieu et Jésus-Christ que vous avez envoyé; cette mission témoignant la bonté du Père qui a daigné l'envoyer, et celle du Fils qui a obéi volontairement, il n'a pas oublié tout-à-fait le Saint- Esprit, puisqu'il a fait mention d'une si grande faveur de l'un et de l'autre. Car l'amour et la bonté de l'un et de l'autre est le Saint-Esprit même.

 

5. Lors donc que l'Épouse demande un baiser, elle demande de recevoir la grâce de cette triple connaissance, au moins autant qu'on en peut être capable dans ce corps mortel. Or elle le demande au Fils, parce qu'il appartient au Fils de le révéler à qui il lui plaît. Le Fils se révèle donc à qui il veut, et il révèle aussi le Père; ce qu'il fait par un baiser, c'est-à-dire par le Saint-Esprit, selon le témoignage de l'Apôtre, qui dit: « Dieu nous a révélé ces choses par l'Esprit-Saint. (I. Cor. II, 10). » Mais en donnant l'Esprit par lequel il communique ces connaissances, il fait connaître aussi l'Esprit qu'il donne. Il révèle en le donnant, et le donne en le révélant. Et cette révélation qui se fait par le Saint-Esprit, n'éclaire pas seulement l'entendement pour connaître, mais échauffe aussi la volonté, pour aimer, suivant ce que dit saint Paul « L'amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par l'Esprit-Saint, qui nous a été donné (Rom. V, 5). » Aussi est-ce peut-être à cause de cela que, en parlant de ceux qui connaissant Dieu ne lui ont pas rendu les hommages qui lui étaient dus, il ne leur dit pas que leur connaissance fut un effet de la révélation du Saint-Esprit, parce que, bien qu'ils le connussent, ils ne l'aimaient pas. On lit bien: « Car Dieu le leur avait révélé, » mais il n’est pas dit. que ce fut par le Saint-Esprit, de peur que des esprits impies qui se contentaient de la science qui enfle et ne connaissaient pas celle qui édifie, ne s'attribuassent le baiser de l'Épouse. L'Apôtre nous marque par quel moyen ils ont eu ces lumières: « Les beautés invisibles de Dieu se comprennent clairement par les beautés visibles des choses créées (Rom. I, 20). » D'où il est évident qu'ils n'ont pas connu parfaitement celui qu'ils n'ont pas aimé. Car s'ils l'eussent connu pleinement, ils n'auraient pas ignoré cette bonté ineffable qui l'a obligé à s'incarner, à naître, et à mourir pour leur rédemption. Enfin, écoutez ce qui leur a été révélé de Dieu: « Sa puissance souveraine, est-il dit, et sa Divinité (Ibid.). » Vous voyez que, s'élevant par la présomption de leur propre esprit, non. de l'Esprit de Dieu, ils ont voulu pénétrer ce qu'il y avait de grand et de sublime en lui; mais ils n'ont pas compris qu'il fût doux et humble de coeur. Et il ne faut pas s'en étonner, puisque Béhémoth, qui est leur chef, « regarde tout ce qui est haut et élevé (Job. XL, 25), » ainsi qu'il est écrit de lui, sans jamais jeter la vue sur les choses humbles et basses. David était bien dans un autre sentiment (Psaume CXXX, 42), lui qui ne se portait jamais de lui-même aux choses grandes et admirables qui le dépassaient, de peur que, voulant sonder la majesté de Dieu, il ne demeurât accablé sous le poids de sa gloire (Prov. XXV, 27).

 

6. Et vous pareillement, mes frères, pour vous conduire avec prudence dans la recherche des divins mystères, souvenez-vous de l'avis du Sage qui vous dit: « Ne cherchez pas des choses qui vous passent, et ne tâchez pas de pénétrer ce qui est au-delà de votre portée (Eccle. XXXI, 22). » Marchez dans ces connaissances sublimes selon l'Esprit, non pas selon votre propre sens. La doctrine de l'Esprit-Saint n'allume pas la curiosité, mais enflamme la charité. Aussi est-ce avec raison que l'Épouse, cherchant celui qu'elle aime, ne se fie pas aux sens de la chair, et ne suit pas les faibles raisonnements de la curiosité humaine, mais demande un baiser, c'est-à-dire invoque le Saint-Esprit, afin que, par son moyen, elle reçoive en même temps et le goût de la science, et l'assaisonnement de la grâce. Or c'est avec raison que la science qui se donne dans ce baiser est accompagnée, d'amour, car le baiser est le symbole de l'amour. Ainsi la science qui enfle, étant sans l’amour, ne procède pas du baiser, non plus que le zèle pour Dieu qui n'est pas selon la science, parce que le baiser donne l'une et l'autre de ces grâces, et la lumière de la connaissance et l'onction de la piété. Car il est un esprit de sagesse et d'intelligence, et, comme l'abeille qui forme la cire et le miel, il a en lui-même de quoi allumer le flambeau de la science et de quoi répandre le goût et les douceurs de la grâce. Que celui donc qui entend la vérité mais ne l'aime pas, non plus que celui qui l'aime et ne l'entend pas, ne s'imaginent ni l'un ni l'autre avoir reçu ce baiser. Car il n'y a place ni pour l'erreur ni pour la tiédeur dans ce baiser. C'est pourquoi, pour recevoir la double grâce qu'il communique, l'Épouse présente ses deux lèvres, je veux dire la lumière de l'intelligence et l'amour de la sagesse, afin que, dans la joie qu'elle ressentira d'avoir reçu un baiser si entier et si parfait, elle mérite d'entendre ces paroles: « La grâce est répandue sur vos lèvres; c'est pourquoi Dieu vous a bénie pour toute l'éternité (Psaume XLIV, 3). » Ainsi le Père en baisant le Fils lui communique pleinement et abondamment les secrets de sa divinité, et lui inspire les douceurs de l'amour. L'Écriture sainte nous le marque, lorsqu'elle dit: « Le jour découvre ses secrets au jour (Psaume XVIII, 3). » Or, comme nous l'avons déjà dit, il n'est accordé à aucune créature, quelle qu'elle soit, d'assister à ces embrassements éternels et bienheureux. Il n'y a que le saint Esprit qui procède de l'un et de l'autre, qui soit témoin de cette connaissance et de cet amour mutuels et qui y participe. « Car, qui a connu les desseins de Dieu, ou qui a été son conseil (Rom. II, 34)? »

 

7. Mais quelqu'un me dira peut-être: comment donc avez-vous pu connaître ce que vous avouez vous-même n'avoir été confié à aucune créature? C'est sans doute, « le Fils unique qui est dans le sein du Père, qui vous l'a appris (Jean I, 18). » Oui, c'est lui qui l'a appris, non pas à moi qui suis un homme misérable, absolument indigne d'une si grande faveur, mais à Jean, l'ami de l'Époux, de qui sont les paroles que vous avez alléguées, et non-seulement à lui, mais encore à Jean l'Évangéliste, comme au disciple bien-aimé de Jésus. Car son âme aussi fut agréable à Dieu, bien digne certainement du nom et de la dot d'Épouse, digne des embrassements de l'Époux, digne enfin de reposer sur la poitrine du Seigneur. Jean puisa dans le sein du Fils unique de Dieu ce que lui-même avait puisé dans le sein de son Père. Mais il n'est pas le seul qui ait reçu cette grâce singulière; tous ceux à qui l'Ange du grand conseil disait: « Je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai découvert tout ce que j'ai appris de mon Père (Jean XV, 15), » l'ont également reçue. Paul puisa aussi dans ce sein adorable, lui dont l'Évangile ne vient ni des hommes ni par les hommes, mais par une révélation de Jésus-Christ lui-même (Galat. I, 12). » Assurément, tous ces grands saints peuvent dire avec autant de bonheur que de vérité: « C'est le Fils unique qui était dans le sein du Père qui nous l'a appris (Jean I, 18). » Mais, en leur faisant cette révélation, qu'a-t-il fait autre chose que de leur donner un baiser? Mais c'était un baiser du baiser, non un baiser de la bouche. Écoutez un baiser de la bouche « Mon père et moi ne sommes qu'une même chose (Jean X, 30); et encore: Je suis en mon Père, et mon Père est en moi. » C'est là un baiser de la bouche sur la bouche; mais personne n'y a part. C'est certainement un baiser d'amour et de paix, mais cet amour surpasse infini ment toute science, et cette paix est au dessus de tout ce qu'on peut imaginer. Cependant Dieu a bien révélé à saint Paul ce que l'œi1 n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas ouï, et ce qui n'est tombé dans la pensée d'aucun homme; mais il le lui a révélé par son esprit, c'est-à-dire par un baiser de sa bouche. Ainsi le Fils est dans le Père, et le Père dans le Fils, voilà qui est un baiser de la bouche. Pour ce qui est de ces paroles: «Nous n'avons pas reçu l'esprit du monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous sachions les grands dons qu'ils nous a faits par sa bonté (I Cor. II, 12), » c'est un baiser de sa bouche.

 

8. Et pour distinguer encore plus clairement ces deux baisers: celui qui reçoit la plénitude reçoit un baiser de la bouche, mais celui qui ne reçoit que de la plénitude ne reçoit qu'un baiser du baiser. Le grand Paul, quelque haut qu'il porte sa bouche, et bien qu'il aille jusqu'au troisième ciel, demeure néanmoins au dessous de la bouche du Très-Haut, et doit se renfermer dans les bornes de sa condition. Comme il ne peut atteindre jusqu'au visage adorable de la gloire, il est obligé de demander humblement que Dieu se proportionne à sa faiblesse, et lui envoie un baiser d'en haut. Mais celui qui ne croit pas faire un larcin en se rendant égal à Dieu (Philip. II, 6), en sorte qu'il ose bien dire « Mon Père et moi ne sommes qu'une même chose (Joann. X, 30), » parce qu'il est uni à lui comme à son égal, et l'embrasse d'égal à égal, celui-là ne mendie pas un baiser d'en-bas; mais étant à la même hauteur, il applique sa bouche sacrée sur la sienne, et, par une singulière prérogative, il prend un baiser sur sa bouche même. Ce baiser est donc pour Jésus-Christ la plénitude, et pour Paul la participation, attendu que Jésus-Christ est baisé de la bouche, et Paul seulement du baiser de la bouche.

 

9. Heureux néanmoins ce baiser par lequel, non-seulement on connaît, mais on aime Dieu le Père, qui ne peut être pleinement connu que lorsqu'on l'aime parfaitement. Qui de vous a entendu quelquefois l'Esprit du Fils, criant dans le secret de sa conscience, « Père, Père? » L'âme qui se sent animée du même esprit que le Fils, cette âme, dis-je, peut se croire l'objet d'une tendresse singulière du Père. Qui que vous soyez, ô âme bienheureuse, qui êtes dans cet état, ayez une parfaite confiance; je le répète encore, ayez une confiance entière et n'hésitez pas. Reconnaissez-vous, fille du Père, dans l'esprit du Fils, en même temps que l'épouse ou la soeur de ce même Fils. On trouve, en effet, que celle qui est telle est appelée de l'un et de l'autre nom. La preuve n'en est pas difficile, et je n'aurai pas beaucoup de peine à vous le montrer. C'est l'Époux qui s'adresse à elle: « Venez dans mon jardin, dit-il, ma soeur, mon épouse (Cantique V, 1). » Elle est sa soeur, parce qu'elle a le même Père que lui. Elle est son épouse, parce qu'elle n'a qu'un même esprit. Car si le mariage charnel établit deux personnes en une même chair, pourquoi le mariage spirituel n'en unira-t-il pas plutôt deux en un même esprit? Après tout, l'Apôtre ne dit-il pas que celui qui s'attache à Dieu est un même esprit avec lui. Mais voyez aussi avec quelle affection et quelle bonté le Père la nomme sa fille, en même temps que la traitant comme sa bru, il l'invite aux doux embrassements de son Fils: « Écoutez, ma fille, ouvrez les yeux, et prêtez l'oreille, oubliez votre nation et la maison de votre père, et le Roi concevra de l'amour pour votre beauté (Psaume XLIV, 11). » Voilà celui à qui elle demande un baiser. O âme sainte, soyez dans un profond respect, car il est le Seigneur votre Dieu, et peut-être est-il plus à propos de l'adorer avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles, que de le baiser.

 

Amen.

 

SERMON 9. Des deux seins de l'Époux, c'est-à-dire, de Jésus-Christ, dont l'une est la patience à attendre la conversion des pécheurs, lorsqu'ils se convertissent, et l'autre la bienveillance ou la facilité avec laquelle il les accueille.

 

1. Venons-en maintenant à l'explication du livre, rendons raison des paroles de l'Époux et montrons-en la suite. Car, n'ayant pas de commencement, elles sont comme en suspens et semblent coupées ex abrupto. Aussi est-il bon, avant tout, de faire voir à quoi elles se rapportent. Supposons donc que ceux que nous avons appelés les compagnons de l'Époux, se sont approchés de l'Épouse, comme la veille et l'avant-veille, pour la voir et la saluer; ils la trouvent plongée dans la tristesse et lui entendent pousser des soupirs; surpris de cela, ils lui tiennent à peu prés ce langage: Qu'est-il arrivé de nouveau? Pourquoi êtes-vous plus triste qu'à l'ordinaire? Quelle est la cause de ces plaintes si peu attendues? Lorsque, après vous être détournée du bon chemin pour suivre vos amans, vous vous êtes vue, enfin, obligée par leurs mauvais traitements, de retourner à votre mari, ne l'avez-vous pas pressé avec beaucoup de prières et de larmes de vous permettre seulement de toucher ses pieds? Je m'en souviens bien, dit-elle. Eh quoi, après avoir obtenu cette grâce, continuent-ils, et reçu le pardon de vos offenses, quand vous lui avez baisé les pieds, ne vous êtes-vous pas impatientée de nouveau; peu satisfaite d'une faveur si insigne, n'en avez-vous pas désiré une plus grande, n'avez-vous pas demandé avec la même instance qu'auparavant, et obtenu une seconde grâce, et dans le baiser de la main qui vous a été accordé, n'avez-vous pas acquis des vertus aussi considérables que nombreuses? J'en conviens, dit-elle. Mais eux poursuivant: Ne faisiez-vous même pas le serment, disent-ils, et ne protestiez-vous pas que si jamais il vous accordait de baiser sa main, cela vous suffirait, et que vous ne demanderiez jamais autre chose? Il est vrai. Quoi donc? Vous a-t-on rien ôté de ce que vous avez reçu? Non, rien. Est-ce que vous craignez que l'on revienne sur le pardon des dérèglements de votre première vie? Nullement.

 

2. Dites-nous donc par quel moyen nous vous pourrons satisfaire. Je ne serai contente dit-elle, que s'il me baise d'un baiser de sa bouche. Je le remercie du baiser des pieds, je lui rends grâces de celui de sa main; mais s'il m'aime; « qu'il me baise du baiser de sa bouche. » Je ne suis pas ingrate, j'aime. J'ai reçu, je l'avoue, des faveurs qui sont beaucoup au dessus de mes mérites, mais elles sont au dessous de mes souhaits. Je suis emportée par mes désirs, ce n'est pas la raison qui me guide. N'accusez pas, je vous prie, de témérité, ce qui n'est que l'effet d'un ardent amour. La pudeur, à la vérité, se récrie, mais l'amour fait taire toute pudeur. Je n'ignore pas que l'honneur qu'on rend au roi doit être accompagné de jugement, selon la parole du Prophète (Psaume XCVIII, 4); mais un violent amour ne sait pas ce que c'est que le jugement, il n'écoute pas les conseils, il n'est pas retenu parla honte et n'obéit pas à la raison. Je l'en prie, je l'en supplie, je l'en conjure, « qu'il me baise du baiser de sa bouche. » Voilà déjà plusieurs années que, par sa grâce, j'ai soin de vivre dans la charité et la sobriété. Je m'applique à la lecture, je résiste je m'adonne souvent; à l'oraison, je veille contre les tentations, et je repasse dans l'amertume de mon âme les années de ma vie qui se sont écoulées. Je pense que ma conduite est sans reproche parmi mes frères, au moins autant qu'il est en moi. Je suis soumis à mes supérieurs, sortant de la maison et y retournant par l'ordre du plus ancien. Je ne désire pas le bien d'autrui, au contraire, j'ai donné le mien, et me suis aussi donné moi-même. Je mange mon pain à la sueur de mon visage. Mais je fais tous ces exercices par habitude, sans y sentir aucune douceur. Que suis-je autre chose, pour emprunter le langage du Prophète, que « la Génisse d'Éphraïm, qui est instruite et dressée à aimer le travail de la mouture (Osée. X, 11)? » D'ailleurs, l'Évangile ne dit-il pas que celui qui ne fait que ce qu'il doit faire, «est un serviteur inutile (Luc. XVII, 10)? » Peut-être accomplis-je les commandements le moins mal que je puis, mais mon âme dans tous ces exercices, ne laisse pas d'être comme une terre sans eau. Pour que mon holocauste soit parfait, « qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. »

 

3. Je me souviens que la plupart de vous ont coutume aussi dans leurs confessions privées (a), de se plaindre à moi de ces langueurs et de ces sécheresses de l'Aine, et d'une sorte de stupidité et d'appesantissement, qui les rend incapables de pénétrer les choses subtiles et élevées, et qui fait qu'ils ne goûtent pas ou qu'ils goûtent peu la douceur de l'Esprit-Saint. Après quoi soupirent ces à mes, sinon après un baiser?

 

(a) Les religieux de saint Bernard, avaient, en effet, coutume de lui révéler leurs négligences, comme notre Saint les appelle, dans son premier sermon pour le jour de la Circoncision, n. 5. Ils le faisaient dans leurs confessions privées. Guy, cinquième prieur des Chartreux, donne ce nom aux confessions qui se faisaient dans des cellules particulières; il appelait confessions communes celles qui se faisaient le samedi, mais en particulier. Voir le livre I. de la Vie de saint Bernard, n. 28,

 

Oui, elles soupirent après l'esprit de sagesse et d'intelligence, d'intelligence pour comprendre ce qu'elles n'entendent pas, et de sagesse pour goûter ce qu'elles ont compris. C'est, je crois, dans cette disposition qu'était le Prophète, quand il adressait cette prière à Dieu: « Qui mon âme soit comblée de plaisir, comme si elle était rassasiée de; viandes les plus délicieuses, et ma bouche témoignera sa joie par de; hymnes de louanges (Psaume LXII, 6). » Il demandait certainement ni baiser, et un baiser qui, après avoir répandu sur ses lèvres l'onction d'une grâce singulière, fût suivi de l'effet qu'il demandait dans une autre prière, en disant: « Que ma bouche soit remplie de louanges, afin que je chante votre gloire et votre grandeur durant tout le joui (Psaume LXX, 8); » et enfin, lorsqu'il eut goûté cette douceur céleste, il la répandit au dehors par ces paroles: « Seigneur, que vos douceurs sont grandes et ineffables, et avec quelle bonté les gardez-vous pour ceux qui vous craignent (Psaume XXX, 20). » Nous nous sommes assez arrêtés sur ce baiser, mais, pour dire la vérité, il me semble queje n'en ai pas encore parlé assez dignement. Mais passons au reste. Car ces choses se connaissent mieux par l'impression qu'elles font, que par l'expression qui les rend.

 

4. Il y a ensuite: « Parce que vos seins sont plus excellentes que le vin, et répandent l'odeur des plus doux parfums (Cantique I, 1). » L'auteur ne dit pas de qui sont ces paroles, nous laissant à penser à qui elles conviennent le mieux. Pour moi, j'ai des raisons pour les attribuer, si on veut, à l'Épouse, ou à l'Époux, ou même aux compagnons de l'Époux. Je vais d'abord vous montrer comment elles peuvent convenir à l'Épouse. Lorsqu'elle s'entretenait avec les amis de l'Époux, celui dont ils parlaient arrive, car il s'approche volontiers de ceux qui parlent de lui, c'est son habitude. C'est ainsi qu'il se joignit à ces deux disciples qui allaient à Emmaüs (Luc. XXIV, 15), et qui discouraient de lui, le long du chemin, et il fut pour eux un compagnon aussi agréable qu'utile. Ce qui se rapporte à la promesse qu'il fait dans l'Évangile, lorsqu'il dit: « Quand deux ou trois personnes sont assemblées en mon nom, je suis au milieu d'elles (Matth. XVII, 20); » et par le Prophète, « avant.qu'ils crient vers moi, je les examinerai, ils parleront encore, que je dirai me voici (Isaïe LXV, 24). » De même, en cette circonstance, bien qu'il ne soit pas appelé, il se présente, et, charmé de ce qu'il entend il prévient les prières qui lui sont adressées. Je pense même que quelquefois, sans attendre les paroles, il vient aux seules pensées. C'est ce que disait celui qui a été trouvé selon le coeur de Dieu: « Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres; vos oreilles, ô mon Dieu, ont entendu la préparation de leur coeur (Psaume IX, 17). » Vous donc, mes frères, faites aussi attention à vous, en quelque lieu que ce soit, sachant que Dieu connaît tout ce qui vous concerne, lui qui sonde les coeurs et les reins, et qui, vous ayant formés chacun en particulier, connaît toutes vos actions. L'Épouse donc, sentant que l'Époux est présent, s'arrête. Elle a honte de la présomption en laquelle elle se voit surprise. Car elle avait cru témoigner plus de retenue, en le lui faisant savoir par d'autres. Ainsi, se tournant vers lui sur-le-champ, elle tâche d'excuser la témérité, autant qu'elle peut: a Parce que, dit-elle, vos seins sont meilleures que le vin, et exhalent l'odeur des plus excellents parfums. » Comme si elle disait: Si je parais m'élever trop haut, c'est vous-même, mon époux, qui en êtes la cause, car pour la bonté que vous avez eue de me nourrir du lait si doux de vos seins, vous me faites oublier toute crainte, non pas que je sois téméraire, mais parce que je vous aime à l'excès: voilà pourquoi je fais peut-être plus qu'il ne me serait avantageux; et cette confiance vient de ce que je me souviens de votre bonté, sans me souvenir en même temps de votre majesté. Ce que je dis là, c'est pour faire voir la suite des paroles du Cantique.

 

5. Voyons maintenant pourquoi elle loue les seins de l’Époux. Les deux seins de l'Époux sont les deux marques de la bonté naturelle, qui lui fait souffrir avec patience les pécheurs, et recevoir avec clémence les pénitents. Une double douceur, dis-je, s'élève comme deux seins sur la poitrine du Seigneur Jésus. La « patience à attendre, et la facilité à pardonner. » Ce n'est pas moi qui le dis; on lit, en effet, ces paroles dans l'Écriture: « Est-ce que vous méprisez les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité (Rom. II. 4)?» Et encore: « Ne savez-vous pas que la bonté de Dieu vous invite à faire pénitence? » En effet, il ne suspend si longtemps les effets de sa vengeance contre ceux qui le méprisent, qu'afin de leur accorder la grâce du pardon, lorsqu'ils se convertiront à lui. Car il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. Donnons aussi des exemples de l'autre sein, qui est la « facilité à pardonner. » C'est d'elle que nous lisons: «Du moment que le pécheur gémira, son péché lui sera remis (Psaume LV, 7). » Et ailleurs: « Que l'impie quitte la voie où il marche, et l'homme injuste, ses pensées criminelles, qu'il retourne au Seigneur, et il aura pitié de lui, qu'il revienne à notre Dieu, car son indulgence est extrême. » David comprend fort bien ces deux choses quand il dit: « Il est très-patient et très-miséricordieux (Psaume CII, 8). » C'est donc parce que l'Épouse avait éprouvé cette double bonté, qu'elle confesse qu'elle s'est enhardie jusques à oser demander un baiser. Quel sujet, dit-elle, y a-t-il de s'étonner, mon cher Époux, si je présume tant de votre bonté, après que j'ai goûté tant de douceurs dans vos seins? C'est donc la douceur de vos seins, non la confiance que j'ai en mes propres mérites, qui me donne de la hardiesse.

 

6. Et quant à ce qu'elle dit: «Vos seins sont meilleures que le vin »; c'est-à-dire l'onction de la grâce qui coule de vos seins est plus efficace sur moi pour mon avancement spirituel, que les plus sévères réprimandes de mes supérieurs. Et non-seulement elles sont meilleures que le vin, mais «elles ont l'odeur des plus excellents parfums; » parce que, non content de nourrir ceux qui sont présents, du lait d'une douceur intérieure, vous répandez encore sur ceux qui sont absents l'odeur agréable d'une bonne réputation, et vous recevez ainsi un bon témoignage tant de ceux qui. sont au dedans, que de ceux qui sont au dehors. Vous avez, dis-je, du lait au dedans, et des parfums au dehors, car il n'y aurait personne que vous pussiez nourrir de lait si vous ne l'attiriez d'abord par l'odeur que vous répandez. Nous examinerons dans la suite si ces parfums ont quelque chose qui soit digne d'être considéré, lorsque nous serons arrivé au lieu où l'Épouse dit «Nous courons dans l'odeur de vos, parfums (Cantique I, 3). » Maintenant voyons, ainsi que je vous l'ai promis, si ces paroles que nous avons attribuées à l'Épouse, conviennent aussi à l'Époux.

 

7. L'Épouse parlait de l'Époux; il se présente tout-à-coup, comme j'ai dit, il exauce ses veaux, lui donne un baiser, et accomplit en elle ces paroles du Prophète: «Vous lui avez accordé les désirs de son coeur, et ne l'avez pas privé de ce que ses lèvres demandaient (Psaume X, 3). » Ce qu'il fait voir par ses seins qui sont remplies de lait. Car ce saint baiser a une si grande vertu, qu'aussitôt que l'Épouse l'a reçu elle conçoit, et ses seins s'enflent et grossissent, comme en témoignage de l'effet qu'il a produit. Ceux qui ont le goût de la prière fréquente ont éprouvé ce que je dis. Souvent nous approchons de l'autel, et commentons à faire oraison avec un coeur tiède et aride. Nais lorsque nous persistons, la grâce se répand soudainement en nous; notre âme s'engraisse, pour ainsi dire, il se fait dans notre cœur comme une inondation de piété, et si on vient à le presser, il ne manque pas de verser avec abondance le lait de la douceur ineffable qu'il a conçue spirituellement. L'Époux parle donc ainsi: Vous avez, mon Épouse, ce que vous demandiez, et une marque que vous l'avez, c'est que vos seins sont devenues plus excellentes que le vin. Une preuve certaine que vous avez reçu un baiser, c'est que vous sentez que vous avez conçu. C'est ce qui fait que vos seins se gonflent d'un lait abondant, et meilleur que le vin de la science séculière, qui enivre véritablement, mais de curiosité non pas de charité, qui emplit et ne nourrit pas, qui enfle et n'édifie pas, qui grise et ne fortifie pas.

 

8. Mais attribuons encore, si vous voulez, ces paroles à ses compagnons. C'est injustement, disent-ils, que vous murmurez contre l'Époux, puisque ce qu'il vous a déjà donné vaut mieux que ce que vous demandez. Car ce que vous demandez c'est pour vous que vous le demandez; mais les seins dont vous nourrissez les petits enfants que vous engendrez sont meilleures, c'est-à-dire, plus nécessaires que le vin de la contemplation. Autre chose est ce qui réjouit le cœur d'un seul homme, autre chose ce qui en édifie plusieurs. Et, bien que Rachel soit plus belle que Lia, Lia est plus féconde. Ne vous arrêtez donc pas trop aux baisers de la contemplation, car les seins de la prédication sont meilleures.

 

9. Il me vient encore dans l'esprit un autre sens, auquel je n'avais pas pensé, mais que je ne veux pas passer sous silence. Pourquoi ne dirons-nous pas plutôt que ces paroles conviennent à ceux qui sont comme de petits enfants, sous la conduite du leur mère et de leur nourrice? Car les âmes encore tendres et faibles supportent impatiemment de voir se livrer tout entiers au repos de la contemplation ceux qui doivent les instruire à fond par leurs leçons ou les façonner par leurs exemples. Et c'est de ces personnes que l'inquiétude est reprise ensuite, lorsqu'on leur défend avec toute sorte de conjurations, de ne pas réveiller l'Épouse (Cantique II, 7), jusqu'à ce qu'elle le veuille bien. Voyant donc que l'Épouse soupire après les baisers, qu'elle cherche la retraite, qu'elle fait le monde, qu'elle évite les assemblées, et préfère son propre repos au soin qu'elle pourrait avoir d'elles, lui crient: N'agissez pas ainsi, n'agissez pas ainsi: car il y a plus de fruit dans les seins que dans les embrassements, puisque c'est par elles que vous nous délivrez des désirs de la chair, qui combattent contre l'esprit, nous arrachez au monde, et nous acquérez à Dieu. Voilà ce qu'elles disent par ces paroles: « Vos seins sont meilleures que le vin. » Les délices spirituelles qu'elles répandent en nous, surpassent toutes celles de la chair dont nous étions enivrés auparavant comme d'un vin délicieux.

 

10. Et c'est avec raison qu'elfes comparent au vin les désirs charnels. Car, de même que, une fois, qu'on a pressuré la grappe de raisin on n'en peut plus rien faire sortir, elle est condamnée à une perpétuelle sécheresse; de même quand la chair vient à être comme pressurée aussi par la mort, tous ses plaisirs se sèchent, et elle ne refleurit plus pour les jouissances des passions. C'est ce qui fait dire au Prophète: « Toute chair est de l'herbe, et toute sa gloire ressemble à la fleur de l'herbe; l'herbe se sèche, et la fleur tombe par terre (Isaïe XL, 6): » Et à l'Apôtre: « Celui qui sème dans la chair, n'en recueillera que de la corruption (Cal. VI, 8). » Et ailleurs: «La nourriture est pour le ventre, et le ventre est pour la nourriture, mais Dieu détruira l'un et l'autre (I Cor. VI, 13) ». Mais peut-être cette comparaison convient-elle aussi au monde. En effet, il passe, et ses convoitises passent avec lui. Et toutes les choses qui sont au monde ayant une fin, elles ne finiront jamais de finir. Mais il n'en est pas ainsi des seins. Car lorsqu'elles sont épuisées, elles retrouvent dans le sein maternel de quoi nourrir ceux qui les sucent. C'est donc avec justice que l'on dit que les seins de l'Épouse sont meilleures que l'amour de la chair ou du siècle, puisqu'elles ne tarissent jamais par le nombre de ceux qui les sucent, mais tirent toujours abondamment, des entrailles de la charité, de quoi couler sans cesse. Car des fleuves sortent de ses entrailles, et il se fait en elle une fontaine d'eau vive qui rejaillit à la vie éternelle. L'excellence des seins est encore relevée par l'odeur des parfums; en effet, elles ne nourrissent pas seulement par le goût et la saveur des paroles, mais elles répandent encore une odeur agréable par l'opinion avantageuse des actions. Quant à ce qui nous reste à dire touchant ces seins, ce qu'elles sont, quel lait les gonfle, quelles sont les senteurs qui les parfument, nous le ferons dans un autre discours, avec l'assistance de Jésus-Christ, qui étant Dieu, vit et règne avec le Père et le saint Esprit, dans tous les siècles.

 

Amen.

 

 

SERMON 10. Les rois parfums spirituels des seins de l'Épouse, la contrition, la dévotion et la piété.

 

1. Je n'ai pas assez d'intelligence, de pénétration, ni de vivacité d'esprit, pour trouver de moi-même quelque chose de nouveau. Mais la bouche de Paul est une grande et inépuisable fontaine qui nous est ouverte à tous. C'est là que je vais puiser, selon ma coutume, ce que j'ai à dire sur le sujet des seins de l'Épouse. « Réjouissez-vous, dit-il, avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent (Rom. XII, 15). » Il exprime en peu de mots les mouvements de l'amour maternel, car les petits enfants ne peuvent être malades, ni se bien porter, que leur mère ne s'en ressente; elle ne peut éviter de se conformer au fruit de ses entrailles. Aussi, suivant la parole de saint Paul, j'assignerai ces deux sentiments, la compassion et la congratulation à chacune des seins de l'Épouse. Il faudrait, en effet, qu'elle fût bien petite et loin d'être nubile, si elle n'avait pas encore de seins, c'est-à-dire, si elle ne se sentait pas prompte à se réjouir du bien d'autrui, ni portée à s'affliger de ses maux. Si on en prend une de cette sorte pour conduire les âmes, ou pour prêcher, elle rie sert de rien aux autres, et se nuit beaucoup à elle-même. Mais si c'est elle-même, qui s'ingère dans ces ministères, n'est-ce point le comble de l'impudence?

 

2. Mais revenons aux seins de l'Épouse, et, selon leur différence, proposons différentes espèces de lait. La congratulation verse le lait de l'exhortation, et la compassion celui de la consolation. Une mère spirituelle sent que son sein charitable est abondamment arrosé d'en haut par l'une et par l'autre, toutes les fois qu'elle reçoit un baiser. Aussitôt vous la voyez, les seins toutes pleines, s'asseoir pour allaiter ses petits enfants, et, selon les besoins de chacun d'eux, à fun faire sucer la consolation et à l'autre l'exhortation. Par exemple, si elle voit que quelqu'un de ceux qu'elle a engendrés dans l'Évangile soit ébranlé par de violentes tentations qui le jettent dans le trouble, et le rendent triste et timide, en sorte qu'il est tout prêt de succomber, comme elle s'afflige avec lui? Comme elle le flatte? Comme elle pleure? Comme elle le console? et comme elle trouve des raisons pieuses pour le relever de son abattement? Au contraire, si elle voit qu'il est prompt, gai, et qu'il profite dans la vertu, elle est ravie de joie, elle l'aborde avec des avis salutaires, elle l'anime encore davantage, elle l'instruit de ce qu'il faut qu'il fasse pour persévérer; et elle l'exhorte à s'avancer toujours de plus en plus. Elle se conforme à tous, elle transporte en soi les sentiments et les dispositions de tous, enfin elle montre qu'elle n'est pas moins la mère de ceux qui se relâchent que de ceux qui profitent.

 

3. Combien y en a-t-il aujourd'hui qui sont éloignés de ces sentiments? Je parle de ceux qui ont entrepris de conduire les âmes. On ne doit le dire qu'avec gémissement et avec larmes: ils fabriquent, pour me servir de cette expression, dans la fournaise de l'avarice, les opprobres, les crachats, les fouets, les clous, la lance, la croix et la mort de Jésus-Christ. Ils prostituent toutes ces choses à l'acquisition de gains honteux, et se montrent avides de mettre dans leurs bourses le prix de la rédemption du monde; la seule différence qui les distingue de Judas, c'est que celui-ci se contenta de quelques deniers pour le prix de ces choses, et que ceux-là, par une convoitise beaucoup plus insatiable, exigent des sommes infinies d'argent. Ils ont pour les richesses une soif qui ne peut s'éteindre. Ils craignent de les perdre, et ils s'affligent lorsqu'ils les ont perdues. Ils se reposent sur l'amour de ces biens, si toutefois, le soin qu'ils ont pour les conserver ou pour les augmenter leur permet de prendre un moment de repos. Quant à la perte ou au salut des âmes, ils s'en mettent peu en peine. Certes, ce ne sont pas des mères, puisque une fois gros, gras et bien nourris du, patrimoine de Jésus-Christ, ils ne compatissent pas aux douleurs de Joseph (Amos. VI, vers 6). Une vraie mère ne se dissimule pas; elle a des seins et ces seins ne sont pas vides. Elle sait se réjouir avec ceux qui se réjouissent, pleurer avec ceux qui pleurent, et elle ne cesse de faire sortir de l'une le lait de l'exhortation, et de l'autre celui de la consolation. Mais c'est assez comme cela pour ce qui est des seins de l'Épouse et du lait qu'elles renferment.

 

4. Il faut que je vous découvre maintenant quels sont les parfums qu'elles exhalent, pourvu, néanmoins, que vous m'aidiez de vos prières, afin que je puisse exprimer dignement, et au profit de ceux qui m'écoutent, les sentiments que Dieu m'a donnés sur ce sujet. Les parfums de l'Époux et ceux de l'Épouse diffèrent de même que leurs seins. Pour ceux de l'Époux, nous avons déjà dit en quel lieu nous devons en parler. Considérons seulement en ce moment les parfums de l'Épouse, et faisons-le avec d'autant plus de soin que l'Écriture les a particulièrement recommandés à notre attention, car, elle ne les a pas seulement appelés bons, mais très-bons. Or, je proposerai plusieurs espèces de parfums, afin de choisir ceux qui conviennent le mieux aux seins de l'Époux. Il y a le parfum de la contrition; le parfum de la dévotion; et le parfum de la piété. Le premier pique et cause une douleur. Le second la tempère et l'adoucit. Et lé troisième guérit et chasse la maladie. Examinons-les chacun en particulier, avec quelque détail.

 

5. Il y a donc un parfum que l'âme, enveloppée de plusieurs crimes, se compose, lorsque, commençant à faire réflexion sur sa conduite, elle recueille, rassemble et broie dans le mortier de sa conscience, une infinité de péchés de différentes sortes, et, les mettant dans la chaudière d'un coeur tout enflammé, elle les fait cuire en quelque sorte, sur le feu du repentir et de la douleur, et peut dire avec le Prophète: « Mon coeur s'est échauffé en moi-même, et le feu qui me dévore s'allume encore davantage lorsque je pense à mes crimes passés (Psaume XXXVIII, 4). » Voilà le parfum dont l'âme pécheresse se doit servir dans les commencements de sa conversion, et qu'il lui faut appliquer sur ses plaies encore récentes. Car, le premier sacrifice qu'elle doit faire à Dieu, est celui d'un esprit pénétré de la douleur et du regret de ses fautes (Psaume L, 17). Aussi, tant qu'elle n'a pas de quoi composer un parfum meilleur ni plus précieux, parce qu'elle est pauvre et misérable, elle ne doit pas négliger, en attendant, d'apprêter toujours celui-là, quoiqu'elle le compose de matières bien viles, parce que Dieu ne méprisera jamais un coeur contrit et humilié. Et elle paraîtra d'autant moins vile aux yeux de Dieu, qu'elle le sera elle-même davantage à ses propres yeux, dans le souvenir de ses péchés.

 

6. Néanmoins, si ce parfum invisible et spirituel a été figuré par cet autre parfum dont l'Évangile rapporte que la pécheresse oignit les pieds de Jésus-Christ, nous ne saurions le regarder comme tout-à-fait vil. Car, que lit-on du premier? « Toute la maison, dit l'Évangéliste, fut embaumée de ce parfum (Matt. XXVI, et Jean VII). » Il était répandu par les mains d'une pécheresse (a), et versé sur les extrémités du corps, c'est-à-dire, sur les pieds, et néanmoins, il ne fut pas si vil et si méprisable, que la force et la douceur de son ardeur ne remplit toute la maison. Que si nous considérons de quelles senteurs l'Église est parfumée dans la conversion d'un seul pécheur, et quelle odeur de vie pour la vie devient chaque pénitent qui se repent publiquement et parfaitement de ses péchés, nous pourrions bien dire aussi de ce parfum, sans hésiter, que toute la maison en est embaumée. Car l'odeur de la pénitence pénètre jusqu'aux demeures célestes des bienheureux, si bien que, selon le témoignage de la vérité même, « il y a une grande joie parmi les anges de Dieu, au sujet d'un pécheur qui fait pénitence (Luc. XXXV, 10). » Réjouissez-vous, ô pénitents, prenez courage, vous qui êtes faibles et timides, vous, dis-je, qui, à peine sortis du siècle, et de vos voies corrompues, vous êtes sentis aussitôt remplis de l'amertume et de la confusion d'un esprit touché de repentir, tourmentés troublés par la douleur excessive de vos plaies encore récentes. Que vos mains mêlent avec confiance l'amertume de la myrrhe pour cette onction salutaire: car Dieu ne rejettera pas un coeur contrit et humilié. Il ne faut pas mépriser ni estimer vile cette sorte d'onction, dont l'odeur n'attire pas seulement les hommes à se convertir, mais invite même les anges à se réjouir.

 

(a) Dans cet endroit comme en plusieurs antres et particulièrement dans son troisième sermon pour le jour de l'Assomption, saint Bernard confond la pécheresse dont saint Luc parla au chapitre VII, avec Marie soeur de Lazare et de Marthe, qui répandit sur les pieds de Jésus, dans la bourgade de Béthanie (Jean XII): « un parfum dont la bonne odeur remplit toute la maison; » mais la plupart des écrivains antérieurs à saint Grégoire, et même beaucoup de nouveaux, les distinguent l'une de l'autre, et même de Marie-Madeleine, dont Jésus avait chassé sept démons (Marc. XVI) et qui, selon saint Luc, suivit Jésus avec les autres saintes femmes, quelque temps même ayant la conversion de la femme pécheresse, à ce qu'ils croient; et comme ils le prouvent par de sérieux argumenta, il faut en convenir. Ou peut voir plus loin le sermon XII, n. 5.

 

7. Mais il y a un autre parfum, d'autant plus précieux celui-là, que la matière qui le compose est beaucoup plus excellente. Pour ce qui est de la matière du premier, il ne faut pas aller la chercher bien loin, nous la trouvons sans peine chez nous, et la cueillons en abondance dans notre jardin, toutes les fois que nous en avons besoin. Car qui est celui qui n'a pas, quand il veux, assez d'injustices et de péchés de son propre fonds, sous la main, du moins s'il ne veut pas se faire illusion? Tels sont, comme vous vous le rappelez, les ingrédients du premier parfum dont je vous ai parlé plus haut. Mais pour les aromates qui entrent dans le second, ce n'est pas notre terre qui les produit; nous les allons chercher bien loin dans les pays les plus reculés. Car tout don excellent et parfait vient d'en haut, et nous est communiqué par le père des lumières. Or ce parfum est composé des bienfaits que la bonté divine a départis au genre humain. Heureux celui qui a soin de les recueillir, et de se les remettre devant les yeux de l'esprit, avec des actions de grâces proportionnées à leurs grandeurs. Certainement si, après les avoir mis en morceau et broyés dans le, mortier du coeur avec le pilon de la fréquente méditation, on les fait bouillir ensemble sur le feu d'un saint désir, et qu'on y verse ensuite de l'huile de joie, ce parfum sera infiniment plus précieux et plus excellent que le premier. Il suffit, pour le prouver, d'alléguer le témoignage de celui qui a dit: « Le sacrifice de louanges m'honorera (Psaume XLIX, 23). » En effet, il ne faut pas douter que le souvenir des bienfaits n'excite à louer le bienfaiteur.

 

8. Puisque l'Écriture, en parlant du premier, témoigne seulement que Dieu ne le méprise pas (Psal, L. 19), il est clair qu'elle relève beaucoup plus celui qui l'honore. De plus, le premier se verse sur les pieds, et le second sur la tête. Car si dans Jésus-Christ la tête se doit rapporter à la divinité, suivant cette parole de saint Paul, « Dieu est la tête de Jésus-Christ (Cor. XI. 3), » c'est évidemment parfumer la tête, que de lui rendre des actions de grâces, parce que c'est toucher Dieu, non pas l'homme. Ce n'est pas que celui qui est Dieu ne soit homme aussi, puisque Dieu et l'homme ne font qu'un même Christ, mais parce que tout bien vient de Dieu non de l'homme, même celui qui s'exerce par l'homme. En effet, c'est incontestablement l'esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien. C'est pourquoi l'Écriture maudit celui qui met son espérance en l'homme (Jere. XVII. 5); parce que si toute notre espérance dépend, avec raison, de l'homme Dieu, néanmoins ce n'est pas seulement parce qu'il est homme, mais parce qu'il est Dieu. Voilà pourquoi le premier parfum se répand sur les pieds, et le second sur la tête, c'est que l'humiliation d'un cœur contrit convient à notre humble chair, et que la gloire sied bien à la majesté et à la grandeur. Vous voyez quel est ce parfum. que je vous propose, puisque cette tète redoutable aux Principautés mêmes, non-seulement ne dédaigne pas d'en être parfumée, mais le tient même à grand honneur, en disant; « le sacrifice de louanges m'honorera (Psaume XLIX. 23). »

 

9. C'est pourquoi il n'appartient pas à celui qui est pauvre et indigent, qui a le coeur pusillanime, de composer ce parfum, parce que c'est la seule confiance qui en possède la matière, mais une confiance, qui naît de la liberté de l'esprit et de la pureté du coeur. Car l'âme qui est pusillanime et de peu de foi, en est empêchée par le peu de bien qu'elle a; et sa pauvreté ne lui permet pas de s'occuper aux louanges de Dieu, ou à la contemplation des bienfaits qui produisent ces louanges. Et si quelque fois elle veut s'élever jusque là, elle est aussitôt rappelée par le soin et l'inquiétude que lui donnent ses affaires domestiques, et se trouve serrée en elle même, par la nécessité qui la presse. Si vous me demandez la cause de cette misère, vous reconnaîtrez, si je ne me trompe, que vous éprouvez maintenant, ou que vous avez éprouvé, en vous, celle que je vous dirai. Il me semble que cette langueur, cette défiance de l'âme vient ordinairement de deux causes, ou de la nouveauté de la conversion, ou de la tiédeur des pratiques, bien que la conversion date déjà de longtemps. L'une et l'autre de ces deux choses humilie sans doute, abat la conscience, et la jette dans le trouble et l'inquiétude, lorsqu'elle considère que ses anciennes passions ne sont pas encore mortes en elle, soit parce qu'elle est nouvellement convertie, soit à cause de la tiédeur où elle est; et ainsi se trouvant obligée de s'employer entièrement A arracher de son coeur les épines des iniquités et les ronces des convoitises, elle ne peut pas prendre l'essor bien loin. En effet, comment celui qui se fatigue à gémir et à soupirer, pourra-t-il en même temps se réjouir dans les louanges de Dieu? Comment « les actions de grâces et les paroles de louange (Isaïe LI. 3), » pour me servir de l'expression du prophète Isaïe, pourront elles résonner dans la bouche de celui qui pleure et s'afflige sans cesse? Car, comme nous apprend le Sage, « La musique avec les larmes est une chose bien importune (Ecclés. XXII. 6). » D’ailleurs l'action de grâce ne précède pas le bienfait, elle le suit. Or, l'âme qui est encore dans la tristesse, ne se réjouit pas d'avoir reçu un bienfait, mais a besoin de le recevoir. Elle a donc sujet de faire des prières, mais elle n'en a pas de rendre des actions de grâces. Car comment pourra-t-elle reconnaître une faveur qu'on ne lui a pas faite? Ce n'est donc pas sans raison que j'ai dit, qu'il n'appartient pas à une âme pauvre de faire ce parfum, qui se compose du souvenir des bienfaits de Dieu, attendu qu'elle ne peut pas voir la lumière, tant qu'elle regarde les ténèbres. Elle est dans l'amertume; et le triste souvenir de ses péchés occupe si fort sa mémoire, qu'elle n'y peut admettre aucun sujet de joie. C'est à ces personnes que s'adresse l'Esprit prophétique de David, lorsqu'il dit: «C'est eh vain que vous vous levez avant le jour (Psaume CXVI. 2). » En d'autres termes, c'est en vain que vous vous levez pour regarder les bienfaits qui réjouissent l'âme, si vous ne recevez d'abord la lumière qui la console dés péchés qui la troublent. Ce parfum n'est donc pas celui des pauvres.

 

10. Mais voyez qui sont ceux qui ont raison de se glorifier d'en avoir en abondance: « Les apôtres sortaient avec joie de la présence des juges, parce qu'ils avaient été trouvés dignes de souffrir des affronts pour le nom de Jésus (Act. V, 45). » Certes, ces hommes dont la douceur était à l'épreuve, non-seulement des paroles, mais des coups de fouets; étaient bien remplis de cette onction de l'esprit. Car ils étaient riches en charité, cette vertu qui ne s'épuise jamais, quelque dépense qu'on en fasse, et elle leur fournissait aisément de quoi offrir de grasses et belles victimes. Leurs coeurs répandaient partout une sainte liqueur, dont ils étaient pleinement imbus, lorsqu'ils publiaient les grandeurs de Dieu en diverses langues, selon que le Saint-Esprit les inspirait (Act. II, 2). On ne saurait douter que ceux dont l'Apôtre parlait en ces termes: « Je remercie sans cesse mon Dieu, pour voua, de la grâce qui vous a été donnée en Jésus-Christ, parce que vous avez acquis toutes sortes de richesses en lui, les richesses de la parole et les richesses de la science, en sorte qu'aucune grâce ne vous manquant, le témoignage de Jésus-Christ soit accompli et confirmé en vous (I Cor. I, 4), » ne fussent abondamment fournis de cette sorte de parfum. Dieu veuille que je puisse aussi rendre ces mêmes actions de grâces pour vous, et vous voir riches en vertus, gais dans les louanges de Dieu, et remplis jusqu'à déborder, de cette onction spirituelle en Jésus-Christ notre Seigneur.

 

SERMON 11. Il faut remarquer deux choses principales dans la rédemption des hommes, le fruit que nous en tirons, et la manière dont elle s'est accomplie.

 

1. J'ai dit à la fin du discours précédent, et je le répète encore bien volontiers, que je désire vous voir participer tous à cette onction sacrée par laquelle la piété se souvient des bienfaits de Dieu avec joie et action de grâces. Car cela est extrêmement avantageux, parce qu'il sert à alléger les travaux de la vie présente, qui deviennent plus supportables lorsque nous nous réjouissons dans les louanges de Dieu, et parce que rien ne représente aussi parfaitement sur la terre l'état des bienheureux dans le ciel, que l'allégresse de ceux qui louent Dieu. C'est pour cela que l'Écriture dit: « Heureux ceux qui demeurent dans votre maison, Seigneur, ils vous loueront dans les siècles des siècles (Psaume LXXXIII, 5). » Je pense que c'est particulièrement ce parfum que le Prophète avait en vue quand il s'écriait: « Comme il est lion et agréable, pour des frères, d'habiter ensemble! C'est comme un parfum précieux répandu sur la tête (Psaume CXXXII, 5). » Car il semble que cela ne peut convenir au premier; en effet, s'il est bon, il n'est pourtant pas agréable, attendu que le souvenir des péchés ne cause pas du plaisir, niais de l'amertume. D'ailleurs, ceux qui le composent ne demeurent pas ensemble, car chacun pleure à part ses propres péchés. Quant à ceux qui se répandent en actions de grâces, ils ne regardent que Dieu, et ne pensent qu'à lui; c'est pourquoi ils demeurent vraiment ensemble. Or, ce qu'ils font non-seulement est bon, car ils réservent la gloire a celui à qui elle appartient légitimement, mais agréable, puisqu'il leur procure beaucoup de satisfaction.

 

2. Voilà pourquoi je vous conseille à vous, qui êtes nies amis, de vous arracher quelquefois au souvenir fâcheux et pénible de vos péchés, et de marcher dans un chemin plus uni, en vous entretenant de pensées agréables, et en repassant, dans votre mémoire, les bienfaits de Dieu, afin que les regards que vous jetterez sur lui vous fassent un peu respirer de l'abattement et de la confusion que vous cause la considération de votre faiblesse. Je veux que vous suiviez le conseil que donne le Prophète, lorsqu'il dit: « Réjouissez-vous dans le Seigneur, et il vous accordera ce que votre coeur lui demande (Psaume XXXVI, 4). » Il est nécessaire dé concevoir de la douleur de ses péchés, mais il ne faut pas qu'elle soit continuelle, et on doit la mélanger du souvenir agréable de la clémence de Dieu, de peur que la trop grande tristesse n'endurcisse le cœur et que le désespoir n'achève sa perte. Mêlons le miel avec l'absinthe, afin que ce breuvage, d'une salutaire amertume, tempéré par quelque douceur, puisse se boire et donner la vie. Écoutez comme Dieu même tempère l'amertume d'un coeur contrit, comme il retire de l'abîme du désespoir, celui qui est dans la langueur et le découragement, comme par le miel d'une douce et fidèle promesse, il console celui qui est dans. la tristesse et relève celui qui est dans la défiance. Il dit par son Prophète: « Je mettrai mes louanges dans votre bouche pour vous en servir comme d'un frein, de peur que vous ne vous perdiez (Isaïe XLVIII, 9); » c'est-à-dire, de peur que la vue de vos péchés ne vous jette dans une tristesse excessive, et, qu'emporté par le désespoir, comme un cheval qui n'a plus de frein, vous ne tombiez dans le précipice et ne périssiez. Je vous retiendrai, dit-il, comme par le frein de ma miséricorde, je vous relèverai par mes louanges, et vous respirerez à la vue de mes bienfaits, au lieu de vous abattre par celle de vos maux, quand vous me trouverez plus indulgent que vous ne vous jugerez coupable. Si Caïn avait été arrêté par ce frein, il n'aurait pas dit en se désespérant:. « Mon crime est trop grand pour mériter qu'on me le pardonne (Gen. IV, 13). » Dieu nous garde de ce sentiment, oui, qu'il nous en garde. Car sa bonté est plus grande que quelque crime que ce soit. C'est pourquoi le Sage ne dit pas, que le juste s'accuse toujours, il dit seulement qu'il s'accuse au commencement de son discours (Prov. XVIII, 17), qu'il a coutume de finir par les louanges de Dieu. Voyez un juste qui observe cet ordre. « J'ai examiné, dit-il, mes actions et ma conduite, et j'ai dressé mes pas dans la voie de vos louanges (Psaume CXVIII, 59), » afin que, après avoir souffert beaucoup de fatigues et de peines dans ses propres voies, il se réjouisse dans la voie des louanges de Dieu, comme dans la possession de toutes les richesses du monde. Et vous aussi, à l'exemple de ce juste, si vous avez des sentiments d'humilité de vous-mêmes, ayez du Seigneur des sentiments de confiance en sa bonté souveraine. Car vous lisez dans le Sage: « Croyez que le Seigneur est plein de bonté, et cherchez-le en simplicité de coeur (Sap. I, 1). » Or, c'est ce que le souvenir fréquent, que dis-je? continuel de la libéralité de Dieu persuade aisément à l’esprit. Autrement, comment s'accompliraient ces paroles de l'Apôtre: «Rendant des actions de grâces en toutes choses (I Thess. V, 17), n si on bannit du cœur les sujets de gratitude et de reconnaissance? Je ne veux pas qu'on vous fasse le reproche honteux que l'Écriture adresse aux Juifs, en disant: « Ils ne se sont pas souvenus de ses bienfaits, ni des merveilles dont ils ont été les témoins oculaires (Psaume LXXVII, 11).

 

3. Mais comme il est impossible à qui que ce soit de repasser en son esprit, et de se rappeler tous les biens que le Seigneur, si plein de miséricorde et de bonté, ne cesse de répandre sur les hommes, car, comme dit le Prophète, qui sera capable de raconter les miracles de la puissance du Seigneur, et de le louer à proportion de ce qu'il mérite (Psaume CV, 2)? Que du moins le principal et la plus grande de ses oeuvres, je veux dire l'œuvre de notre rédemption, ne s'éloigne jamais de la mémoire de ceux qui ont été rachetés. Or, dans cette oeuvre, il y a deux choses qui me viennent à la pensée, que je tâcherai de vous faire remarquer, et cela le plus brièvement qu'il me sera possible; afin d'abréger, car je n'ai pas oublié cette parole: « Donnez occasion au sage, et il sera encore plus sage (Prov. IX, 9). N Ces deux choses sont, la manière dont elle s'est faite, et le fruit qu'elle produit. La manière consiste dans l'anéantissement de Dieu, et le fruit, en ce que nous sommes remplis de lui. Méditer sur le fruit, c'est semer en nous une sainte espérance; et méditer sur la manière, c'est allumer en nous un amour très-ardent. L'un et l'autre sont nécessaires à notre avancement, pour empêcher ou que notre espérance ne soit mercenaire, si elle n'est accompagnée d'amour, ou que notre amour ne se refroidisse, si nous le croyons infructueux.

 

4. Or le fruit que nous attendons de notre amour est celui que l'objet de notre amour nous a promis par ces paroles. « Ils vous donneront, dit-il, une mesure pleine, pressée, entassée, et qui débordera (Luc. XVI, 38). » Cette mesure, à ce que je vois, sera sans mesure. Mais je voudrais bien savoir de quoi sera remplie cette mesure, ou plutôt cette immensité qui nous est promise. « Nul oeil, hormis le vôtre, ô mon Dieu, n'a vu les biens que vous avez préparés à ceux qui vous aiment (Isaïe LXIV, 4). » Dites-nous, s'il vous plaît, quels sont les biens que vous préparez, vous qui les préparez. Nous croyons et nous espérons avec confiance, puisque vous nous le promettez, que « nous serons comblés des biens de votre maison (Psaume LXIV, 5). » Mais de quels biens? Est-ce du froment, du vin, de l'huile, de l'or, de l'argent ou des pierres précieuses? Mais nous avons connu et vu ces choses, nous les voyons encore et les méprisons. Nous cherchons ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est tombé dans la pensée d'aucun homme. Voilà ce qui nous plaît, et ce que nous souhaitons, voilà, quoi que ce soit, ce que nous sommes bien aises de chercher, « Dieu les éclairera tous intérieurement, dit-il, et il sera toutes choses en tous (Jean VI, 45). » A ce que j'entends, la plénitude que nous attendons de Dieu, ne sera que de Dieu même.

 

5. Qui peut comprendre la douceur ineffable renfermée dans ce peu de paroles, «Dieu sera toutes choses en tous?» Pour ne rien dire du corps, il y a trois facultés dans l'âme: La raison, la volonté et la mémoire: et ces trois facultés sont l'âme même. Toute personne spirituelle reconnaît assez combien il lui manque en ce monde, pour être entière et parfaite. Pourquoi cela, sinon parce que Dieu n'est pas encore toutes choses en tous? C'est ce qui fait que la raison se trompe souvent dans ses jugements, que la volonté est agitée de troubles et de passions, et que la mémoire est confuse par l'oubli de quantité de choses qu'elle perd. Une créature si noble est soumise malgré elle à cette triple vanité, bien qu'elle; espère un jour en être délivrée. Car celui qui comble les désirs de l'âme par une affluence de biens, sera lui-même à la raison une plénitude de lumière, à la volonté une abondance de paix, et à la mémoire un objet toujours présent et éternel. O vérité, ô charité, ô éternité! O Trinité bien heureuse, et source de bonheur! Ma misérable trinité à moi soupire tristement vers vous, parce qu'elle a le malheur d'être éloignée de vous. En combien d'erreurs, de peines et de craintes, cet éloignement ne l'a-t-il pas plongée? Hélas! malheureux que je suis, quelle trinité ai-je échangée contre la vôtre? «Mon coeur a été troublé, » c'est le sujet de ma douleur: « Mes forces m'ont quitté, » c'est la raison de ma crainte: « La lumière de mes yeux m'a abandonnée (Psaume XXXVII, 11), » c'est la cause de mon égarement. O trinité de mon âme, que vous avez trouvé dans ce lieu d'exil une trinité différente de celle de mon Dieu !

 

6. Néanmoins, « ô mon âme, pourquoi êtes-vous triste, et pourquoi me troublez-vous? Mettez votre espérance en Dieu. Car j'espère que je lui rendrai encore mes actions de grâces (Psaume XII, 6); » lorsque l'erreur sera bannie de ma raison, la douleur de ma volonté; et la crainte de ma mémoire, et que cette merveilleuse sérénité, cette parfaite douceur, et cette sécurité éternelle que nous espérons, auront succédé à tous ces maux. La vérité qui est Dieu, fera la première de ces choses, la charité, qui est Dieu, fera la seconde, et la souveraine puissance, qui est Dieu, fera la troisième, et Dieu sera tout en tous; la raison recevra une lumière qui ne s'éteindra jamais, la volonté jouira d'une pais qui ne sera traversée par aucun trouble, et la mémoire s'attachera éternellement à une source inépuisable de bonheur. Voyez si on ne pourrait pas attribuer la première au Fils, la seconde au Saint-Esprit, et la troisième au Père, en sorte pourtant qu'on n'en soustraie aucune ni au Père, ni au Fils, ni à l'Esprit, de peur que quelqu'un ne croie que la distinction des personnes, en diminue la perfection, ou qua leur perfection ôte ce que chacune d'elles a de propre et de particulier. Considérez encore si les enfants du siècle éprouvent rien de semblable dans les plaisirs de la chair, dans les spectacles du monde, et dans les pompes de Satan; et néanmoins c'est par ces choses que la vie présente séduit ses misérables amateurs, suivant cette parole de saint Jean: « Tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, et ambition du siècle (I Jean II, 47). » Voilà pour ce qui est du fruit de la rédemption.

 

7. Quant à la manière de la rédemption, que nous avons dit, si vous vous en souvenez, être l'anéantissement de Dieu, je vous prie d'y considérer aussi principalement trois choses. Car ce n'a pas été un simple, un médiocre anéantissement; mais un anéantissement qui est allé jusqu'à la chair, jusqu'à la mort, jusqu'à la croix. Qui peut se faire une juste idée de cet excès d'humilité, de douceur, de bonté ineffable, qui a porté une Majesté si haute et si souveraine à se couvrir d'une chair, à souffrir la mort, à être déshonorée sur une croix? Mais on dira peut-être: Le Créateur ne pouvait-il réparer son ouvrage sans tant de peines? Il le pouvait, mais il a mieux aimé le faire par les souffrances, afin que désormais les hommes n'eussent plus aucun sujet de tomber dans le vice si détestable et si odieux de l'ingratitude. Sans doute il a enduré beaucoup de travaux, mais ce fut afin de se rendre les hommes redevables de beaucoup d'amour, et pour que la difficulté de la rédemption portât à la reconnaissance ceux à qui la facilité de leur création en avait si peu inspiré. Car, que disait l'homme ingrat, lorsqu'il n'était encore que créé? J'ai été créé gratuitement, je le confesse, mais mon Créateur n'a eu ni peine ni mal à me former. Il m'a créé comme tous les autres êtres, d'un seul mot. La grande affaire de donner même les plus grandes choses, quand il n'en coûte qu'une parole! Voilà comment l'impiété des hommes diminuait le bienfait de la création, et tirait un sujet d'ingratitude de ce qui devait être la cause de leur amour, et cela pour avoir une excuse dans leurs péchés. Mais la bouche de ceux qui tenaient de méchants discours a été fermée. On voit plus clair que le jour, ô homme misérable, tout ce qu'il en a coûté à Dieu pour te sauver, car il n'a pas dédaigné de se faire esclave de Seigneur, pauvre de riche, chair de Verbe, fils de l'homme de fils de Dieu qu'il était. Souvenez-vous que si vous avez été créés de rien, vous n'avez pas été rachetés pour rien. C'est en six jours qu'il a créé toutes choses, et vous avec elles. Mais il a mis trente ans à opérer votre salut sur la terre. O que de travaux il a soufferts! N'a-t-il pas accru par l'ignominie de la croix, les infirmités de la chair, et les tentations de l'ennemi, et ne les a-t-il pas comblées par l'horreur de sa mort? Aussi était-il nécessaire, Seigneur, que voulant ainsi sauver les hommes et les bêtes, pour user de l'expression de votre Prophète, vous augmentassiez le nombre et la grandeur de vos miséricordes (Psaume XXXV, 8).

 

8. Méditez sur ces choses, et occupez-vous y sans cesse. Versez dans votre coeur ces sortes de parfums, pour dissiper l'odeur infecte de vos péchés qui l'a tourmenté si longtemps et pour avoir en abondance ces parfums qui ne sont pas moins doux que salutaires. Et toutefois ne pensez pas encore avoir de ces parfums excellents, qui sont sur les seins de l’Epouse, dont je ne veux pas commencer à parler maintenant, attendu que le temps me presse de finir ce discours. Retenez seulement ce que nous avons dit des autres, témoignez par votre conduite que vous les possédez déjà, et qu'ils vous servent à m'aider de vos prières, afin que je puisse parler dignement de si grandes délices de l'Épouse, et exciter vos coeurs à l'amour de l'Époux qui est Jésus-Christ Notre-Seigneur.

 

Amen.

 

SERMON 12. Le parfum de la piété est le plus excellent de tous. Respect que les inférieurs doivent avoir. pour leurs supérieurs.

 

1. Il me souvient que je vous ai parlé de deux parfums; de celui de la contrition, qui comprend plusieurs péchés, et de celui de la dévotion qui contient plusieurs bienfaits: tous deux, salutaires, mais non pas tous deux agréables. Car le premier a une vertu piquante qui se fait sentir, parce que le souvenir amer des péchés, porte à la componction, et cause de la douleur; au lieu que le seconda une vertu lénitive, qui donne de la consolation et apaise la douleur par la considération de la bonté de Dieu. Mais il y a un parfum qui est bien plus excellent que les deux premiers, je l'appelle le parfum de la piété, parce qu'il est composé des nécessités des pauvres, de l'abattement des opprimés, du trouble de ceux qui sont tristes, des fautes de ceux qui pèchent, et enfin de tous les malheurs des misérables, fussent-ils nos ennemis. Ces ingrédients semblent méprisables, mais le parfum qui en est formé, surpasse infiniment tous les autres. Il a une vertu qui guérit. « Car bienheureux sont ceux qui font miséricorde, parce qu'ils recevront miséricorde (Matth. V, 7). » Donc, plusieurs misères ramassées ensemble, et regardées par l'oeil de la piété, sont la matière qui compose ces parfums précieux, dignes des seins de l'Épouse, et agréables aux sens de l'Époux. Heureuse est l'âme qui a soin de s'enrichir et de s'inonder de ces parfums, de les étendre de l'huile de la miséricorde, et de les faire cuire au feu de la charité. Qui croyez-vous que soit cet homme bienheureux, dont parle le Prophète, qui a pitié et qui prête (Psaume CXI, 5); sinon celui qui compatit volontiers aux maux des autres, qui est prompt à les secourir, qui met plutôt son bonheur à donner qu'à recevoir, qui est facile à pardonner et difficile à se mettre en colère, qui ne se venge jamais, et qui en toutes choses regarde les nécessités de son prochain, comme les siennes propres? O âme bienheureuse, qui que vous soyez, qui êtes dans une si sainte disposition, qui êtes pleine de la rosée de la miséricorde, qui avez des entrailles de charité, qui vous rendez toute à tous, qui vous considérez comme un vase perdu, afin d'assister et de secourir les autres en tout temps et en tout lieu, et enfin qui êtes morte à vous-même, pour vivre à tout le monde, vous possédez certainement ce troisième et précieux parfum, et il coule de vos mains une liqueur infiniment douce et agréable. Elle ne se sèchera pas dans les temps mauvais, et l'ardeur de la persécution ne la fera pas tarir; Dieu ne mettra en oubli aucun de vos sacrifices, et il rendra parfait votre holocauste.

 

2. Il y a des hommes riches dans la cité du Seigneur des vertus. Il faut- voir si quelques-uns d'entre eux, ont ces parfums. Le premier qui se présente à moi, et qu'on rencontre ordinairement partout, c'est Paul, ce vase d'élection, ce vase vraiment aromatique et odoriférant, ce vase rempli de toutes sortes de poudres de senteurs. Car il était la bonne odeur du Christ en tout lieu. Certes, ce coeur généreux qui prenait tant de soin de toutes les Églises de la terre, répandait bien loin des parfums d'une douceur incomparable. Voyez un peu de quelle nature étaient ceux dont il s'était fourni. « Tous les jours, dit-il, je meurs pour votre gloire (I Cor. XV, 31). » Et encore: « Qui s'affaiblit sans que je m'affaiblisse aussi avec lui, qui est scandalisé sans que je brûle (I Cor. XI, 29)? » Et beaucoup d'autres choses semblables que vous connaissez, et que cet homme si riche avait en abondance, et dont il se servait pour composer les plus excellents parfums. Il était bien juste d'ailleurs, que les seins qui allaitaient les membres de Jésus-Christ, dont Paul était comme la mère, car il les engendra plusieurs fois, jusqu'à ce que le Sauveur fût formé en eux, et qu'ils eussent quelque rapport et quelque proportion avec leur chef, fussent embaumées par les parfums les plus rares et les plus précieux.

 

3. Écoutez encore comment un autre juste avait en main des matières choisies, dont il composait d'excellents parfums. «Nul pèlerin, dit-il, n'a jamais couché dehors. Ma porte a toujours été ouverte à ceux qui voyageaient (Job. XXXI, 32). » Et ailleurs: « J'ai servi d'oeil à l'aveugle, et de pied au boiteux. J'étais le père des pauvres; je brisais les mâchoires du méchant, et lui arrachais sa proie d'entre les dents. Qu'on dise si j'ai refusé aux pauvres ce qu'ils désiraient, et si j'ai fait languir les peux de la veuve, après ce que je lui voulais donner; si j'ai mangé seul mon pain, et, si le pupille ne l'a pas mangé avec moi; si j'ai méprisé un passant, (a) parce qu'il était mal vêtu, et un pauvre qui n'avait pas d'habit; s'il ne m'a pas béni de ce que je le couvrais, et s'il n'a pas été réchauffé de la laine de mes brebis (Job. XXIX, 15). » De quelle odeur pensons-nous que ce juste avait embaumé la terre par ses œuvres de charité? Chacune de ses actions était autant de parfums. Il en avait rempli sa propre conscience, afin de modérer l'infection de sa chair corruptible, par l'odeur agréable qui s'exhalait du fond de son âme.

 

4. Joseph, après avoir fait courir après soi toute l'Égypte à l'odeur de ses parfums, voulut bien encore les départir à ceux même qui l'avaient vendu. Il est vrai qu'il leur faisait des reproches avec un visage irrité, mais les larmes s'échappaient de l'onction de son coeur, et ces larmes n'étaient pas des marques de sa colère, mais des témoignages de la vivacité de son amour. Samuel pleurait Saül qui le cherchait pour le tuer, (Rois XV, 35), et l'onction de piété venant comme à se fondre au-dedans de lui, parce que sou coeur s'embrasait par le feu de la charité, coulait au dehors par les yeux.

 

(a) Saint Bernard cite d'après l'ancienne version; la vulgate porte maintenant « le mourant » d'après le texte hébreu et les Septante.

 

Enfin, c'est la bonne odeur que la réputation avait répandue de tous côtés, qui fait dire de lui à l'Écriture sainte: « Tout le monde depuis Dan jusqu'à Bersabée, connut que Samuel était le fidèle Prophète du Seigneur (I Rois III, 20).» Que dirai-je de Moïse? De quel gras parfum n'avait-il pas rempli son cœur? Ce peuple rebelle, au milieu duquel il était pour un temps, ne put jamais avec tous ses murmures, et toute sa fureur, lui faire perdre cette onction de l’esprit, quand il l'eut une fois reçue, ni l'empêcher de conserver sa douceur ordinaire, au milieu des différends et des querelles qui naissaient tous les jours. Aussi est-ce avec justice que le Saint-Esprit a rendu ce témoignage de lui, qu'il était le plus doux de tous les hommes de son temps (Num. XII, 3): Car il était pacifique avec ceux qui haïssaient la paix, (Psaume CXIX, 7), si bien que non-seulement il ne se mettait pas en colère contre un peuple ingrat et rebelle, mais intercédait même pour lui, lorsque Dieu était irrité contre lui. C'est ce que nous lisons dans l'Écriture: « Dieu protesta de les perdre entièrement, si Moïse qui était son favori, n'eût arrêté les effets de sa vengeance, en le conjurant de détourner sa colère, et dune les pas détruire tout à fait (Psaume CV, 23). Enfin, dit-il, geignent, ou pardonnez-leur, ou effacez-moi du Livre de Vie (Exod. XXXII, 32).» O homme vraiment plein de l'onction de la miséricorde ! Certes il parle bien avec la tendresse d'un Père, puisqu'il ne peut goûter aucun plaisir, qu'avec ceux qu'il a engendrés. C'est comme si un homme riche disait à quelque pauvre femme: Entrez, pour dîner avec moi, mais laissez dehors ce petit enfant que vous portez entre vos bras, parce qu'il ne fait que pleurer, et nous incommoderait. Cette mère le ferait-elle, à votre avis? N'aimerait-elle pas mieux jeûner, que de manger seule avec ce riche, en abandonnant ce cher gage de son amour? Ainsi Moïse ne veut pas entrer dans la joie de son Seigneur, si on laisse dehors ce peuple, qui bien que inquiet et ingrat ne laisse pas d'être chéri de lui aussi tendrement que s'il était véritablement sa mère. Ses entrailles le font beaucoup souffrir, il est vrai, mais il aime mieux souffrir le mal qu'elles lui font, que d'endurer qu'on les lui arrache.

 

5. Qu'y a-t-il de plus doux que David qui pleurait la mort de celui qui avait toujours désiré la sienne, (II Rois I. 11), et souffrait si impatiemment la perte de celui à qui il succédait sur le trône? Combien eut-il de peine à se consoler de la mort de son fils parricide (II Rois XIX. 4)? Certainement cette affection si grande était une marque infaillible d'une grande et excellente onction. Aussi disait-il à Dieu avec confiance: « Souvenez-vous, Seigneur, de David et de toute sa douceur (Psaume CXXXI. 1). » Tous ces saints personnages ont donc eu d'excellents parfums, qui, encore aujourd'hui, répandent une odeur très-douce dans toutes les Églises. Mais cela ne leur est pas particulier. Car tous ceux qui, durant cette vie, ont été bienfaisants et charitables, se sont étudiés à vivre avec tant de douceur parmi les heureux, ne se sont pas approprié, mais ont comme mis en commun toutes les grâces qu'ils ont eues, estimant qu'ils étaient également redevables aux amis et aux ennemis, aux sages et aux insensés; ont été utiles à tous, humbles par dessus tous, et aimés de Dieu et des hommes plus que tous, tons ceux-là, dis-je, ont répandu une odeur de vertus qui est encore maintenant en bénédiction, et les parfums précieux qui se sont exhalés de leur temps, nous embaument encore de nos jours. Ainsi, mon frère, qui que vous soyez, si vous nous faites part volontiers à nous qui sommes vos compagnons, des dons que vous avez reçus d'en haut; si vous vous montrez officieux, affectionné, agréable, facile, humble, nous vous rendrons tous ce témoignage, que vous exhalez aussi d'excellents parfums. Quiconque d'entre vous ne supporte pas seulement les infirmités de ses frères, tant celles du corps, que de l'esprit, mais s'il lui est permis et s'il le peut faire, les aide par ses services, les fortifie par ses exhortations, les forme par ses conseils, ou s'il ne le peut à cause de la règle, au moins ne cesse pas de les assister dans leur faiblesse par la ferveur de ses oraisons, quiconque, dis-je, d'entre vous, exerce 'ces oeuvres de charité, répand certainement une bonne odeur parmi ses frères, et une odeur d'excellents parfums. Un frère comme celui-là dans une communauté, c'est du baume dans la bouche: on le montre comme une merveille, et tous disent de lui « Voilà celui qui aime ses frères et le peuple d'Israël; voilà celui qui prie beaucoup pour le peuple, et pour toute la ville sainte (II Macha. XV. 14). »

 

6. Mais voyons si nous ne trouverons rien dans l'Évangile qui concerne aussi ces parfums. « Marie-Madeleine et Marie mère de Jacques et Salomé, achetèrent des senteurs, afin d'embaumer le corps de Jésus, (Marc. XV). » Quelles sont ces senteurs si pieuses qu'elles méritent d'être achetées et apprêtées pour le corps de Jésus-Christ, et si abondantes qu'elles suffisent pour le parfumer tout entier? Car les deux premiers parfums n'ont été ni faits ni achetés particulièrement pour servir au Seigneur, outre que nous ne lisons pas, qu'on les versa sur tout son corps; mais la première fois, on voit venir tout d'un coup une femme qui baise ses pieds, et qui les parfume (Matth. XXVI), et la seconde on voit cette même femme ou une autre, quia un vase de parfum, et qui les épanche sur sa tête, (Marc. XIV. 3); au lieu qu'ici elles achètent des aromates, afin d'embaumer Jésus. Elles achètent, non de l'huile de parfum, mais des aromates, l'huile de parfum n'était pas faite, elles la font tout exprès pour embaumer, non une seule partie du corps, comme les pieds, ou la tête, mais Jésus, comme dit l'Évangile, c'est-à-dire son corps tout entier.

 

7. Vous pareillement, qui que vous soyez, si vous prenez des entrailles de miséricorde, ne soyez pas seulement libéral et obligeant envers vos parents, ou envers ceux dont vous avez reçu du bien, ou dont vous espérez en recevoir, car les païens font cela aussi bien que vous; mais si, selon le conseil de saint Paul, vous tâchez de rendre ces devoirs de charité à tout le monde, en sorte que vous ne les déniiez pas, même à vos ennemis, il est hors de doute que vous êtes aussi riche en excellents parfums, et que vous n'oignez pas seulement la tête et les pieds du Seigneur, mais que vous avez entrepris encore, autant qu'il est en vous, de parfumer tout son corps, qui est l'Église. Et peut-être le Seigneur Jésus ne voulut-il pas qu'on répandit sur son corps mort les parfums qu'on avait préparés, afin de les conserver pour son corps vivant. Car l'Église est vivante, elle qui mange le pain vivant descendu du ciel. C'est le corps de Jésus-Christ qui lui est le plus cher, puisque nul chrétien n'ignore qu'il a livré son autre corps à la mort, afin que celui-ci fût immortel. Il désire qu'elle soit embaumée et que ses membres infirmes soient l'objet d'onctions salutaires. Il a donc réservé pour elle ces parfums, lorsque, prévenant l'heure, et hâtant sa gloire, il n'a pas trompé mais instruit la dévotion des saintes femmes qui venaient pour l'embaumer. Il a refusé d'être parfumé, mais pour épargner le parfum, non pas parce qu'il le méprisait, il ne dédaignait pas ce pieux devoir, mais il en remettait l'utilité à un autre temps. Je dis l'utilité non de ce parfum matériel et corporel, mais d'un spirituel dont celui-là était la figure. En ce parfum donc ce maître si plein de bonté épargnait ces autres parfums spirituels si excellents, qu'il désirait vair employés aux besoins spirituels et corporels de ses membres, D'ailleurs un peu auparavant lorsqu'on en répandait d'assez précieux sur sa tête ou sur ses pieds, empêcha-t-il de le faire? Au contraire il reprit même ceux qui l’empêchaient. Car comme Simon s'indignait de ce qu'il permettait à une pécheresse de le toucher, il fit une parabole pour l'en reprendre; et répondit à d'autres qui se plaignaient de la perte qu'on faisait de ce parfum: «Pourquoi tourmentez-vous cette femme (Matt. XXVII.10)? »

 

8. Pour faire ici une petite digression, il m'est aussi arrivé quelquefois, qu'étant assis pour mon utilité particulière, aux pieds de Jésus, pour pleurer dans le souvenir de mes péchés, ou qu étant debout auprès de sa tète, ce qui m'arrivait plus rarement, je me réjouissais dans le souvenir de ses bienfaits, j'ai entendu ces paroles: « Pourquoi cette perte? » on m'accusait de ne vivre que pour moi seul, parce qu'on pensait que je pouvais être utile à plusieurs. Et on ajoutait: « car on pourrait le vendre bien cher, et en donner le prix aux pauvres ». Mais quel avantage me reviendrait-il de gagner tout le monde, si je me perdais moi-même? C'est pourquoi, regardant ces paroles comme les mouches dont l'Écriture parle (Eccl. X, 1), qui corrompent toute la douceur du parfum où elles vont périr, je me suis souvenu de ce mot divin. » Mon peuple, ceux qui vous disent heureux vous trompent (Isaïe III, 12). » Mais que ceux qui me reprochent mon repos écoutent le Seigneur m'excuser et répondre pour moi: « Pourquoi, dit-il, tourmentez-vous cette femme (Matth. XXVI, 10)? » C'est-à-dire, vous ne voyez que le dehors, et vous jugez sur ce que vous voyez. Ce n'est pas un homme, comme vous croyez, qui puisse mettre la main à des choses fartes, mais c'est une femme. Pourquoi tentez-vous de lui imposer un joug que je sais bien qu’il n'est pas capable de porter? Il exerce de bonnes oeuvres envers moi. Qu'il demeure dans le bien, tant qu'il ne peut pas faire mieux. Lorsque par un progrès spirituel, de femme il sera devenu homme, et homme parfait, il pourra s'employer à faire une oeuvre parfaite.

 

9. Mes frères, respectons les évêques, mais redoutons les travaux où le devoir de leur charge les engage. Si nous en considérons bien la peine, nous n'en désirerons pas l'honneur. Reconnaissons que cette dignité est au-dessus de nos forces; et que des épaules délicates et efféminées ne se hasardent pas à porter les fardeaux des hommes. Ne les censurons pas, mais honorons-les. Car il y a de l'inhumanité à reprendre les actions de ceux dont on fuit les travaux. Quelle témérité n'est-ce point à une femme qui file dans sa maison, de faire des reproches à un homme qui retourne du combat? Si donc celui qui vit dans un cloître remarque qu'un prélat, engagé dans le monde, se conduit avec moins de régularité et de discrétion qu'il ne devrait, dans ses discours, dans sa manière de vivre, dans son sommeil, ses ris, ses colères, ou ses jugements; qu'il ne se hâte pas de le condamner aussitôt; qu'il se souvienne au contraire qu'il est écrit: « Un homme qui fait mal vaut mieux qu'une femme qui fait bien (Eccle. XLII, 14) ». Car si vous faites bien en veillant sur vous-même, celui qui en assiste plusieurs fait encore mieux, et mène une vie plus virile. S'il ne peut exercer les fonctions de son ministère, sans commettre quelques fautes, c'est-à-dire sans être inégal dans sa conduite, souvenez-vous que « la charité couvre beaucoup de péchés (Jacob. V, 8). » Je dis cela contre deux tentations auxquelles lés religieux sont sujets: la première, de rechercher par ambition la dignité de l'épiscopat; et la seconde, d'être poussés, par une inspiration diabolique, à juger témérairement des actions des évêques.

 

10. Mais retournons aux parfums de l'Épouse. Voyez-vous combien on doit préférer aux autres le parfum de la piété, le seul dont la perte n'est pas permise? Et on le perd si peu, qu'un verre d'eau froide ne demeure pas sans récompense (Matth. X, 42). Néanmoins celui de la contrition qui se compose du souvenir des péchés, et qui se verse sur les pieds du Seigneur, est bon aussi, puisque «Dieu ne méprisera pas un coeur contrit et humilié (Psaume L, 19). » Je pense que celui de la dévotion qui se fait du souvenir des bienfaits de Dieu est encore meilleur, parce qu'il est estimé digne de parfumer la tête, en sorte que Dieu dit de ce parfum-là: « Le sacrifice de louanges m'honorera (Psaume XLIX, 23). » Mais l'onction de la piété qui se fait de la compassion des misérables, et se répand partout le corps de Jésus-Christ les surpasse infiniment tous deux; et quand je dis le corps de Jésus, ce n'est pas de celui qui a été crucifié, mais de celui qui a été acquis par les souffrances du premier que je parle. Certes, il faut que ce parfum soit bien excellent puisque, en comparaison de ce parfum, Dieu témoigne qu'il ne regarde pas même les autres, lorsqu'il dit: « Je demande la miséricorde, non des sacrifices (Matth. IX, 13). » Je pense donc qu'entre toutes les vertus, les seins de l'Épouse exhalent principalement l'odeur de celle-là, puisqu'elle a tant de soin de se conformer en tout à la volonté de l'Époux. N'était-ce point cette odeur de miséricorde que l’habite répandait même après sa mort? et si elle ressuscita bientôt, ce fut parce que cette odeur de la vie prévalut en elle sur celle de la mort.

 

11. Mais écoutez une parole abrégée sur ce sujet: Quiconque enivre, par ses paroles, et répand une bonne senteur par ses bienfaits, peut-être convaincu que c'est de lui qu'il est dit: «Vos seins sont meilleures que le vin, et elles exhalent un parfum très-délicieux (Cantique I, 1) ». Mais qui est celui qui en est arrivé là? Qui est celui d'entre nous qui possède pleinement et parfaitement, au moins une de ces deux qualités, en sorte qu'il ne lui arrive pas quelquefois d'être stérile dans ses discours et tiède dans ses actions? Mais il y en a une qui peut sans aucun doute et à bon droit être louée de les posséder toutes les deux. C'est l'Église qui, dans le grand nombre de ses enfants, ne manque jamais d'en avoir qui lui procure de quoi enivrer, et de quoi embaumer. Car ce qui lui manque en l'un, elle le trouve en l'autre, selon la mesure que Dieu lui a départie, et le bon plaisir, de l'Esprit-Saint qui distribue ses dons à chacun, ainsi que bon lui semble. L'Eglise répand une odeur agréable dans la personne de ceux qui, se font des amis des richesses d'iniquités, et elle enivre par les ministres de la parole, oui épanchent sur la terre le vin d'une joie spirituelle, l'enivrent, pour ainsi dire, et recueillent du fruit dans leur patience. Elle se nomme elle-même Épouse avec hardiesse et confiance, parce qu'elle a vraiment les seins meilleures que le vin et exhalant l'odeur des parfums les plus précieux. Or bien que nul de vous n'ait assez de présomption pour appeler son âme l'Épouse du Seigneur, néanmoins comme nous sommes du corps de l'Église, qui se glorifie, à bon droit de ce nom, et de la chose qu'il signifie, ce n'est pas sans quelque raison que nous participons à cette gloire. Car on ne saurait nier que dans ce que nous possédons pleinement et entièrement tous ensemble, chacun de nous en particulier ait sa part. Grâces vous soient rendues, Seigneur Jésus, de ce que vous avez daigné nous associer à votre Église qui vous est si chère, non-seulement pour être Chrétiens, mais encore pour être unis à vous en qualité d'Épouse par de chastes et éternels embrassements, lorsque, à face, découverte, nous contemplerons aussi votre gloire, cette gloire que vous possédez également avec le Père et le saint Esprit dans les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 13. Nous devons faire remonter à Dieu comme à la source de tout bien, toutes les grâces que nous recevons de lui.

 

1. La source des fontaines et des fleuves, c'est la mer; et la source des vertus et des sciences, est notre Seigneur Jésus-Christ. Car, qui est le Seigneur des vertus, sinon le roi de gloire? Il est encore le Seigneur des sciences, selon le cantique d'Anne la prophétesse (Rois II, 3). La continence de la chair, la pureté de coeur, la rectitude de la volonté, procèdent de celte source divine. C'est peu, mais la vivacité de l'esprit, la grâce de la parole, la sainteté des moeurs ont la même source. C'est de là que les discours de la science et de la sagesse tirent leur origine. Car tous les trésors de la sagesse et de la science y sont renfermés (Col. 11, 3). Que dirai-je des conseils purs, des jugements équitables, et des saints désirs, ne sont-ce point encore des ruisseaux de cette source? Si toutes les eaux retournent sans cesse à la mer par des conduits cachés et souterrains, afin d'en sortir ensuite par un cours perpétuel et infatigable pour servir à l'usage des hommes, pourquoi ces ruisseaux spirituels ne retourneront-ils pas aussi à leur propre source, sans intermittence et sans diminution, pour ne cesser pas d'arroser le champ de nos âmes? Que les fleuves des grâces retournent au lieu d'où ils partent, pour couler de nouveau. Que cet écoulement céleste remonte à son principe, peur se répandre ensuite sur la terre avec plus d'abondance. Comment l'entendez-vous, me dira-t-on? Je l'entends selon ces paroles de l'Apôtre: « Rendant des actions de grâces à Dieu en toutes choses (I. Thess. V, 18). » Tout ce que vous croyez avoir de sagesse et de vertu, attribuez-le à la vertu et à la sagesse de Dieu, qui est Jésus-Christ.

 

2. Et qui serait assez fou, dites-vous, pour présumer les tenir d'ailleurs? Personne assurément, et le Pharisien même rend grâces à Dieu (Luc. XVIII, 1). Néanmoins Dieu ne le loue pas de sa justice; et cette action de grâces, si vous vous souvenez bien de l'Évangile, ne le lui rend pas agréable. Pourquoi? C'est que quelque dévotion qui paraisse au dehors cela ne suffit pas pour excuser l'enflure du cœur devant celui qui voit de loin ceux qui s'élèvent par l'orgueil (Psaume CXXXVII, 6). On ne se moque pas de Dieu, ô Pharisien. Croyez-vous avoir quelque chose que vous n'ayez pas reçu? Rien, dites-vous, et c'est pour cela que je rends grâces à celui qui m'a donné ce que j'ai. Si vous n'avez rien du tout, vous n'avez eu aucun mérite précédent, pour recevoir les choses dont vous vous glorifiez. Si vous en demeurez aussi d'accord, c'est donc en vain d'abord, que vous vous élevez avec présomption au dessus du Publicain; car s'il n'a pas ce, que vous avez, c'est parce qu'il ne l'a pas reçu comme vous. De plus, prenez garde que vous ne rapportiez pas pleinement à Dieu tous ses dons, et que, détournant pour vous, quelque chose de sa gloire et de son honneur, vous ne soyez justement accusé de fraude, et de fraude envers Dieu. Car si vous vous attribuiez quelque chose des vertus dont vous vous vantez, comme venant de vous, je croirais que c'est parce que vous vous trompez vous-même, non pas que vous vouliez tromper; et je corrigerais cette erreur. Mais comme en rendant des actions de grâces, vous montrez que vous ne vous attribuez rien à vous-même, et que vous reconnaissez prudemment que vos mérites sont des dons de Dieu; et de plus, comme en méprisant les autres, vous vous trahissez vous-même, et faites voir que vous parlez avec un coeur double; d'un côté vous faites servir votre langue au mensonge, et de l'autre vous usurpez la gloire de dire la vérité. En effet, vous ne jugeriez pas le Publicain méprisable. au prix de vous, si vous n'estimiez pas que vous êtes plus que lui. Mais que répondez-vous à l'Apôtre qui nous prescrit cette règle, et vous dit: « A Dieu seul soit honneur et gloire (I. Tim. I, 9)? » Que répondez-vous de même à l'ange qui distingue et apprend ce qu'il plaît à Dieu de se réserver, et ce qu'il daigne départir aux hommes quand il s'écrie: « Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (Luc. II, 14)? » Voyez-vous maintenant que le Pharisien, en rendant grâces, honore Dieu des lèvres, et que dans son coeur ce n'est que lui-même qu'il honore. Ainsi nous en voyons plusieurs, dans la bouche desquels retentissent des actions de grâces; mais plutôt par habitude que par un sentiment véritable; c'est au pas même que des scélérats à chacun de leurs crimes rendent souvent grâces à Dieu de ce qu'ils ont réussi, du moins ils le pensent ainsi, dans l'accomplissement de leurs désirs déréglés. Vous entendrez par exemple un voleur, après avoir exécuté son mauvais dessein, et dévalisé quelqu'un, se réjouir secrètement en lui-même, et dire: Dieu soit loué, je n'ai pas veillé en vain, et je n'ai pas perdu ma peine. De même celui qui a tué un homme, ne s'en glorifie-t-il pas, et ne rend-il pas grâces à Dieu de ce qu'il a été plus fort que son adversaire, ou s'est vengé de son ennemi? Un adultère de même saute de joie, et loue Dieu de ce qu'il a joui enfin d'un plaisir qu'il avait longtemps désiré.

 

3. Toute sorte d'actions de grâces n'est donc pas agréable à Dieu, il n'y a que celle qui part d'un coeur pur et simple. Je dis pur, à cause de ceux qui se glorifient même de leurs mauvaises actions et rendent souvent grâces à Dieu, comme si Dieu se réjouissait ainsi qu'ils le font lorsqu'ils ont mal fait, et prenait plaisir à des crimes détestables. Quiconque est ainsi fait, entendra ces paroles terribles: « Vous vous êtes persuadé faussement et injustement que je serais semblable à vous; mais je vous châtierai, et vous ferai paraître devant vous-même, avec toute la laideur et la difformité de vos crimes (Psaume XLII, 21). » J'ai ajouté, et simple, à cause des hypocrites qui glorifient bien Dieu de leurs bonnes oeuvres, mais ne le glorifient que du bout des lèvres et retiennent pour eux, de coeur, ce qu'ils lui donnent de bouche. Aussi comme ils agissent en sa présence avec fourberie, il hait leur iniquité. Les premiers dans leur impiété, attribuent à Dieu leurs mauvaises actions; et ceux-ci, dans leur luxe, s'approprient les biens qu'ils ont reçus de Dieu. Or, quant au premier de ces deux vices, il est si plein de folie, d'irréligion, et je puis dire même de brutalité, que je crois qu'il n'est pas nécessaire que je vous avertisse de l'éviter. Mais le second a coutume de dresser des embûches principalement aux personnes religieuses et spirituelles. C'est sans doute une grande et rare vertu de ne savoir pas qu'on est grand quand on fait de grandes choses, et d'être le seul à qui sa propre sainteté soit inconnue, tandis qu'elle est manifeste à tout le monde. Paraître admirable aux autres, et s'estimer soi-même méprisable, c'est ce que je tiens pour plus merveilleux que les vertus mêmes qui causent cette admiration. Vous êtes vraiment un serviteur fidèle, s'il ne vous demeure rien de toute la gloire de votre maître, lorsque cette gloire, si elle ne vient pas de vous, ne laisse pas néanmoins de passer par vous. C'est alors que, selon la parole du Prophète (Isaïe XXXIII, 15), vous rejetez les richesses acquises par la fausseté, et vous avez les mains nettes de tous présents. C'est alors que selon le commandement du Seigneur, votre lumière luit devant les hommes, non pas afin qu'ils vous glorifient, mais afin qu'ils glorifient le Père qui est dans les cieux (Matth. V, 16). Et enfin, imitant saint Paul et les fidèles prédicateurs qui ne prêchent pas leurs vertus, vous ne cherchez pas non plus vos propres intérêts, mais les intérêts de Jésus-Christ (Philip. II, 21). C'est pourquoi on vous dira aussi bien qu'à eux: « Or çà, bon et fidèle serviteur, puisque vous avez été fidèle dans le peu que je vous avais confié, je vous établirai maître de grands biens (Maith. XXV, 21).

 

4. Si Joseph, en Égypte, savait bien que la maison et tous les biens de son Maître lui avaient été confiés, il n'ignorait pas en même temps, que sa maîtresse faisait exception, aussi voulut-il pas la toucher, bien qu'elle le pressât de le faire: «De tous les biens démon Maître, dit-il, il n'y en a pas qui ne soit en ma puissance, et qu'il ne m'ait donné, hormis vous qui êtes sa femme (Gen. XXXIX, 9). » Il savait que la femme est la gloire de son mari, et il regardait comme une grande injustice, et une ingratitude honteuse, de déshonorer celui qui l'avait comblé de tant d'honneurs. Cet homme de Dieu si plein de sagesse savait qu'un mari est aussi jaloux de sa femme que de sa gloire, et que son maître s'était réservé la garde de la sienne, et ne l'avait pas confiée à d'autres; aussi ne se permit-il pas de la toucher. Quoi donc? L'homme sera jaloux de sa gloire, et il osera ravir à Dieu la sienne, comme s'il n'en était pas aussi jaloux? Écoutez ce qu'il dit: Je ne donnerai pas ma gloire à un autre (Isaïe XLVIII, 11). » Que donnerez-vous donc, Seigneur; répondez, que donnerez-vous? « Je vous donne la paix, dit-il, je vous laisse la paix (Jean XIV, 27). » Cela me suffit. Je vous remercie de ce que vous me laissez, et vous laisse ce que vous vous réservez. Ce partage nie plaît, et je ne, doute pas qu'il ne me soit avantageux. Je renonce entièrement à la gloire, de peur que si j'usurpe ce qui né m'est pas accordé je perde justement même ce que l'on m'accorde. Je veux la paix, je désire la paix et rien davantage. Celui à qui la paix ne suffit pas, vous ne lui suffisez pas vous-même. Car vous êtes notre paix, vous qui nous avez réconciliés avec vous (Ephes. II. 14). Il fauta mais il me suffit que je sois réconcilié avec moi. Car du moment que je suis devenu votre ennemi, je me suis devenu à charge à moi-même (Job. VII, 20). Je me tiens sur mes gardes, et ne veux pas me montrer ingrat pour le bienfait de la paix que vous m'avez donné, ni usurper votre gloire. Que votre gloire, Seigneur, que votre gloire vous demeure tout entière: Je serai encore trop heureux si je puis avoir la paix.

 

5. Lorsque Goliath fut terrassé, le peuple se réjouit d'avoir recouvré la paix, mais David reçut une gloire infinie. Josué, Jephté, Gédéon, Samson et Judith même, quoique femme, triomphèrent glorieusement de leurs ennemis, mais si le peuple jouissait avec bonheur de la paix, nul ne partagea avec eux la gloire qu'ils avaient acquise. Judas Machabée, célèbre aussi par tant de victoires, car il avait souvent donné la paix à son peuple en combattant vaillamment, partagea-t-il jamais avec qui que ce fût la gloire de ses illustres actions? Aussi l'Écriture dit elle: « Il y eut parmi le peuple, non une grande gloire, mais une grande joie (I. Mac. IV. 58). » Les merveilles que le Créateur de toutes choses a opérées sont-elles moindres que celles de ces grands hommes pour avoir moins de sujet de se glorifier? Lui seul a créé tout ce qui est, lui seul a triomphé de son ennemi, lui seul a délivré les Captifs et quelqu'un partagerait sa gloire? « Mon bras, dit-il, a été mon secours (Isaïe LXIII, 5). » Et ailleurs: « J'ai pressé seul le raisin, et personne ne m'a aidé. » Quelle part puis-je donc prétendre à la victoire n'en ayant pas eu au combat? Ne serait-ce point le comble de l'impudence, que de m'attribuer ou la gloire sans victoire, ou la victoire sans combat? Mais pour parler comme l'Écriture, montagnes, recevez la paix pour le peuple, recevez la paix pour nous, mais réservez la gloire à celui-là seul, qui seul a combattu, qui seul a remporté la victoire. Qu'il en soit ainsi, je vous en prie. qu'il en soit ainsi. « Gloire à Dieu dalla le ciel, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Celui-là n'est pas homme de bonne volonté, au contraire, il est un homme de très-mauvaise volonté, qui, non content de la paix, aspire encore à la gloire de Dieu avec un oeil superbe et un coeur insatiable, et de cette sorte il ne conserve pas la paix et n'acquiert pas la gloire. Qui croirait une muraille si elle disait qu'elle produit le rayon qui lui arrive par la fenêtre? Ou qui ne se moquerait des nuées, si elles se glorifiaient d'engendrer la pluie? Pour moi je suis assuré, que ni les ruisseaux ne viennent du canal par où ils coulent, ni les paroles prudentes des lèvres ou de la langue qui les profère, encore que mes sens corporels semblent me dire le contraire.

 

6. Si je vois quelque chose dans les saints qui soit digne de louange ou d'admiration, lorsque je viens à l'examiner à la lumière éclatante de la vérité, je trouve qu'ils paraissent grands et admirables, mais qu'il y en a un autre qu'eux qui Test en effet, et je loue Dieu dans ses saints. Prenez si vous voulez, Élisée ou l'illustre Élie; ces grands personnages qui ont ressuscité tant de morts? Ce n'est pas parleur propre puissance qu'ils ont opéré ces prodiges nouveaux et extraordinaires, mais par la puissance de Dieu dont ils n'étaient que les ministres, et qui, demeurant en eux, faisait toutes ces merveilles par eux. Il est invisible et inaccessible par sa nature, mais il se rend dans les siens visible et admirable, et seul admirable, parce que seul il fait des choses qui méritent d'être admirées (Psaume LXXI, 13). La peinture et l'écriture sont des arts dignes de louange, et cependant on ne loue ni la plume ni le pinceau; pourquoi donc attribuer la gloire d'un discours utile à la langue ou aux lèvres qui le prononcent? Il est temps que le Prophète parle. « La cognée, dit-il, se glorifiera-t-elle contre celui qui s'en sert, ou la scie s'élèvera-t-elle contre celui qui la met en oeuvre? C'est la même chose qu'un bâton, qui n'est que du bois, s'élève contre celui qui en veut tirer quelque usage, ou qu'un homme se glorifie s'il ne se glorifie dans le Seigneur (Isaïe X, 15). » S'il faut se glorifier, saint Paul m'apprend de quoi et en qui je le dois faire. « Notre gloire, dit-il, est le témoignage que nous rend notre conscience (I. Cor. I, 10). » Je me glorifie sans crainte, si ma conscience me rend témoignage que je n'usurpe rien de la gloire de mon Créateur, parce que alors je ne me glorifie pas contre le Seigneur, mais dans le Seigneur. Or, non-seulement on ne nous défend pas de nous glorifier de la sorte, mais encore on nous exhorte à le faire. « Vous cherchez, dit saint Jean, à recevoir de la gloire les uns des autres, et vous ne désirez pas celle qui vient de Dieu seul. (I. Jean V, 44). » En effet, c'est à Dieu seul, qu'on doit de ne se glorifier qu'en lui. Et cette gloire-là n'est pas petite puisqu'elle est aussi vraie que son objet, et qu'elle est si rare que du petit nombre des parfaits, il y en a très peu qui la possèdent parfaitement. Laissons donc les enfants des hommes qui ne sont que vanité, laissons les enfants des hommes qui ne sont que mensonge, laissons-les se séduire les uns les autres (Psaume LXI, 10). Car celui qui se glorifie avec sagesse éprouvera son ouvrage, et l'examinera soigneusement à la lumière de la vérité, et trouvera ainsi ses louanges en lui-même, sans les attendre de la bouche d'autrui. Ne serait-ce point une grande folie à moi de confier ma gloire à vos lèvres, et de l'aller mendier auprès de vous, quand j'en voudrai avoir? Comme s'il n'était pas en votre pouvoir d'approuver ou d'improuver mes actions à votre fantaisie. Il vaut bien mieux que je la retienne par devers moi; je la garderai pour moi bien plus fidèlement que vous; ou pour mieux dire, je ne la garderai pas, mais je la donnerai en garde à celui qui peut me conserver ce dépôt jusqu'au dernier jour; nie le garder avec soin, et me le rendre avec fidélité. Alors chacun recevra de Dieu en toute sécurité les louanges qu'il a méritées, mais il n'y aura que ceux qui auront méprisé celles des hommes. Car pour ceux qui ne goûtent que les choses de la terre, leur gloire leur deviendra un sujet de confusion, selon ces paroles de David: « Ceux qui plaisent aux hommes seront couverts de confusion, parce que Dieu les rejettera de devant sa face (Psaume LII, 6). »

 

7. Mes frères, puisque cela est ainsi, que nul de vous ne désire être loué en cette vie, car tout l'honneur que vous tâchez d'acquérir en ce monde, si vous ne le rapportez à Dieu, c'est un larcin que vous lui faites. En effet, quel sujet avez-vous de vous glorifier; quel sujet, je le répète, en avez-vous, vous qui n'êtes qu'une infecte poussière? Est-ce de la sainteté de votre vie? Mais n'est-ce point l'Esprit qui sanctifie? Et quand je dis l'Esprit, ce n'est pas le vôtre, mais celui de Dieu. Quelques prodiges et quelques miracles que vous fassiez, si c'est par vous qu'ils s'opèrent, c'est la puissance de Dieu qui se sert de vous pour les opérer. Le peuple vous donne-t-il des louanges de ce que vous avez dit quelque chose de bon, et l'avez-vous bien dit peut-être? Considérez que c'est de Jésus-Christ que vous tenez votre science et votre sagesse. Car qu'est-ce que votre langue, n'est-ce point la plume entre les mains de l'écrivain? Et mêmeon ne fait que vous la prêter; c'est un talent qu'on vous a confié, et on vous le redemandera avec usure. Si vous êtes vigilant et laborieux, si vous êtes fidèle à correspondre aux grâces de Dieu, vous recevrez la récompense de votre travail. Si non, on vous ôtera le talent qu'on vous a confié, sans laisser pourtant d'en exiger l'intérêt, et vous serez traité comme nu serviteur mauvais et paresseux. C'est pourquoi, que toute la gloire des biens, que les différentes grâces de Dieu font paraître en vous, lui soit rapportée comme à l'auteur et au distributeur souverain de tout ce qu'il y a de bon et de louable au monde. Et qu'elle le soit, non en apparence seulement, comme font les hypocrites, ni par coutume, comme font les gens du siècle, ni par une espèce de nécessité, comme on oblige les bêtes de somme à porter des charges et des fardeaux, mais comme il est à propos que des saints le fassent, c'est-à-dire avec une fidélité sincère, une piété ardente et une gaieté douce et éloignée de toute licence. Ainsi, en offrant un sacrifice de louanges, et en rendant nos voeux de jour en jour, efforçons-nous avec tout le soin possible de joindre le sentiment à l'habitude, la ferveur au sentiment, la joie à la ferveur, la modestie à la joie, l'humilité à la modestie, la liberté à l'humilité, afin de marcher en attendant avec le dégagement d'un esprit épuré de tous vices, de sortir en quelque sorte hors de nous-mêmes par l'ardeur de nos désirs et de nos affections, de ressentir une joie et une allégresse toute spirituelle dans la lumière de Dieu, et dans les douceurs de l'Esprit-Saint, et de montrer que nous sommes du nombre de ceux que le Prophète avait en vue, lorsqu'il disait:« Seigneur, ils marcheront à la lumière de votre visage, ils se réjouiront toujours en votre nom, et votre justice sera le sujet de leur exaltation et de leur gloire (Psaume LXXXVIII, 16). »

 

8. Mais on me dira peut-être: Ce que vous dites est bon, mais il serait mieux encore que vous demeurassiez dans votre sujet. Attendez un peu. Je ne l'ai pas oublié. N'avons-nous pas à expliquer ces paroles votre nom est une huile répandue (Cantique I, 2)? » C'est là ce dont il s'agit. C'est ce que nous avons entrepris de traiter. Je vous laisse à juger, si ce que nous avons dit jusqu'ici est inutile. Je vais vous montrer en peu de mots que ce que j'ai dit n'est pas hors de propos. Ne vous souvenez-vous pas que la dernière chose que je vous faisais remarquer dans les seins de l'Épouse, c'est la douce odeur des parfums qu'elles exhalent? Qu'y a-t-il donc de plus convenable pour l'Épouse de reconnaître qu'elle les tient de son Époux, si elle ne veut pas qu'on croie qu'elle se les attribue? Or vous voyez bien que tout ce que nous avons dit tend à ce but. Si mes seins sentent si bon, dit l'Épouse, et sont si agréables, je ne l'attribue ni à mes soins, ni à mes mérites; mais je reconnais le tenir de vos largesses, ô mon époux, de ce nom adorable qui est comme de l'huile répandue. Demeurons-en là pour ce qui est de la suite du texte.

 

9. Quant à l'explication du verset qui nous a donné l'occasion de vous parler si longuement sur le vice détestable de l'ingratitude, nous le remettrons à un autre temps, et le réserverons pour un autre discours. Il suffit à cette heure de vous suggérer cette réflexion. Si l'Épouse n'ose se rien attribuer de toutes ses vertus et de toutes ses grâces, combien moins le devons-nous faire, nous qui ne sommes peut-être que de jeunes filles? Disons donc aussi en marchant sur les pas de l'Épouse: « Ne nous donnez pas de gloire, Seigneur, ne nous en donnez pas, donnez-la toute à votre nom. (Psaume CXIII, 1). » Disons, non des lèvres et de la langue, mais en effet et en vérité, de peur, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'on ne dise de nous: « Ils ne l'ont aimé que des lèvres et de la langue, mais leur coeur n'était pas droit devant lui, et ils n'ont pas été fidèles à garder son alliance (Psaume LXXVII). » Oui, disons, mais avec des cris qui partent plutôt du fond du coeur que du bout des lèvres: «Seigneur Dieu, sauvez-nous, et rassemblez-nous du milieu des nations, afin que nous célébrions votre nom, non pas le nôtre, et que nous nous glorifions, non dans nos louanges, mais dans les vôtres pendant tous les siècles des siècles. (Psaume CV, 47). »

 

Amen.

 

SERMON 14. De l'Église des Chrétiens fidèles, et de la Synagogue des Juifs perfides.

 

1. « Dieu est connu dans la Judée, son nom est grand dans Israël (Psaume LXXV 2). Le peuple des Gentils qui marchait dans les ténèbres, a vu une grande lumière dans Juda et dans Israël (Isaïe IX, 2). » Il a voulu s'en approcher et en être éclairé, afin que lui, qui autrefois n'avait pas été le peuple de Dieu, le devînt alors, que la pierre angulaire unit ensemble les deux murailles qui venaient de divers côtés, et que, dans la suite, le lieu de sa demeure fût un lieu de repos. Or ce qui lui inspirait de la confiance c'était la voix qu'il avait entendue, et qui l'invitait en disant: « Nations réjouissez-vous avec son peuple (Rom. XV, 10). » Il voulait donc s'approcher, mais la Synagogue s'y opposait et disait que l'Église des Gentils était impure, et indigne d'une si grande faveur. Puis, lui reprochant sa honteuse idolâtrie, et son aveugle ignorance, elle lui disait: Qu'avez-vous fait pour mériter une grâce si extraordinaire? Ne me touchez pas. A quoi, l'autre répondait: « Pourquoi ne vous toucherais-je pas? Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs? Ne l'est-il pas aussi des Gentils (Rom. III, 29)? » Je sais bien que je n'ai aucun mérite, mais je sais bien aussi qu'il a beaucoup de miséricordes. N'est-il que juste? N'est-il pas également miséricordieux? « Seigneur, répandez sur moi vos miséricordes, et je vivrai (Psaume CXVIII, 77). » Et ailleurs: « Vos miséricordes, Seigneur, sont infinies. Rendez-moi la vie selon votre Justice (Psaume CXVIII, 156) » qui, étant modérée, est toute miséricordieuse. Que fera donc le Seigneur si juste et si miséricordieux; si l'une se glorifie dans la Loi, s'applaudit de sa propre justice, n'a pas besoin de miséricorde, et méprise celle qui en a besoin; et l'autre, ail contraire, reconnaît ses crimes, confesse son indignité, prie Dieu de ne la pas juger dans la justice, et implore sa miséricorde. Que fera ce juge, ce juge, dis-je, qui sait également faire justice et miséricorde? Que peut-il faire de plus convenable, que d'exaucer leurs voeux, de faire justice à l'une, et d'user de miséricorde envers l'autre? Le juif demande d'être jugé, on le jugera. Mais les Gentils honoreront Dieu à cause de sa miséricorde. Or le jugement est, que ceux qui méprisent la justice miséricordieuse de Dieu, et veulent établir la leur qui accuse et condamne plutôt qu'elle ne justifie, sont laissés à leur propre justice pour en être plutôt opprimés que justifiés.

 

2. Car la loi, qui n'a jamais rendu personne parfait, a un joug que ni eus, ni leurs pères, n'ont jamais pu porter. Mais la Synagogue est forte, elle ne veut pas de fardeau léger, ni d'un joug agréable. Elle se porte bien, elle n'a besoin ni du médecin, ni de l'onction du Saint-Esprit. Elle se confie en la loi, que la loi la délivre si elle le peut. La loi n'a pas été donnée pour rendre la vie, loin de là, elle donne même la mort. Car la lettre tue (II. Cor. III, 6), selon l'Apôtre. «C'est pourquoi, dit Jésus-Christ, je vous en avertis, vous mourrez dans vos péchés (Jean VIII, 24). » C'est donc là, ô Synagogue, le jugement que vous demandez! Aveugle et opiniâtre, vous voilà abandonnée à votre erreur, jusqu'à ce que la plénitude des nations que vous méprisez par orgueil, et rejetez par envie, entre et connaisse aussi le Dieu qui est dans la Judée et son nom qui est grand et illustre dans Israël. Tel est le jugement, que Jésus-Christ est venu rendre dans le monde, afin que ceux qui ne voient pas, voient, et que ceux qui voient, deviennent aveugles (Jean IX, 39). Néanmoins ce jugement n'a lieu qu'en partie. Car le Seigneur ne rejettera pas entièrement son peuple (Psaume XCIII, 14), il se réserve les Apôtres, comme une semence et cette multitude de fidèles qui n'étaient qu'un cœur et qu'une âme. Il ne le rejettera pas même jusqu'à la fin, mais il en sauvera les restes. Car il recueillera de nouveau Israël son serviteur, et se souviendra de sa miséricorde; en sorte que sa miséricorde n'abandonnera pas le jugement, en ceux même en qui elle ne trouve maintenant aucun lieu. Autrement si Dieu les traitait selon leurs mérites, il jugerait sans miséricorde ceux qui ne font pas miséricorde. Car la Judée a en abondance l'huile de la connaissance de Dieu, mais, comme une avare, elle la retient en elle, comme dans un vase. Je lui en demande, et elle n'a pas piété de moi, elle ne veut pas m’en prêter. Elle veut posséder toute seule le culte de Dieu, sa connaissance et son nom illustre; et cela, non parce qu'elle est jalouse de son bonheur, mais parce qu'elle est envieuse du mien.

 

3. Rendez-moi donc justice, Seigneur, que votre nom déjà si glorieux, soit encore glorifié davantage et que votre huile divine se multiplie de plus en plus. Qu'elle croisse, qu'elle déborde, qu'elle se répande et coule parmi les nations, et que toute chair ait part au salut qui vient de Dieu. Pourquoi donc, ainsi que le juif ingrat le prétend, toute l'onction salutaire demeurerait-elle sur la barbe d'Aaron? elle n'est pas pour la barbe, mais pour la tête. Or la tête n'appartient pas seulement à la barbe, elle appartient à tout le corps. Que ce soit la première qui la reçoive, à la bonne heure, mais que ce ne soit pas la seule. Qu'elle laisse couler ensuite sur les membres inférieurs ce qu'elle a reçu d'en haut. Que cette liqueur céleste descende et coule sur les seins sacrées de l'Église. Elle en est trop altérée pour dédaigner de recevoir ce qui tombe de cette barbe mystique. Et, toute trempée de la rosée de la, grâce, loin de se montrer ingrate, qu'elle dise: « Votre nom est une huile répandue (Cantique I, 2). » Que cette huile déborde encore, je vous prie, et qu'elle descende jusqu'au bas du vêtement, c'est-à-dire, qu'elle vienne jusqu'à moi, qui suis le dernier et le plus indigne de tous, quoique je ne laisse pas d'appartenir à ce vêtement. Je demande avec instance qu'elle s'épanche sur moi, des seins de ma sainte mère, parce que j'ai droit de le faire, car je suis un de ses petits enfants en Jésus-Christ. Si quelqu'un conçoit de la jalousie de cette libéralité et en murmure, Seigneur, répondez pour moi, s'il vous plaît. Rendez un arrêt, en ma faveur, qui parte de votre bouche adorable, non du sourcil d'Israël. Ou plutôt répondez pour vous-même, et dites à ce calomniateur, car c'est de vous qu'il médit quand il vous reproche de faire vos largesses gratuitement, dites-lui donc, s'il vous plaît: «Je veux que celui-ci, quoique le dernier, ait autant que vous (Matth. XX, 14). » Cela déplaît au Pharisien. Pourquoi murmurez-vous, ô Pharisien? Mon droit c'est la volonté du juge. N'est-il pas aussi juste pour discerner les mérites qu'il est riche pour les récompenser? Ne lui est-il pas permis de faire ce qu'il veut? Il me fait miséricorde, j'en conviens, mais il ne vous fait pas d'injustice. Prenez ce qui vous appartient et allez-vous-en. S'il a résolu de me sauver aussi, qu'y perdez-vous(Psaume LXIII, 4)?

 

4. Exagérez vos mérites tant qu'il vous plaira, relevez vos travaux, la miséricorde du Seigneur vaut mieux que toute vie. Je l'avoue, je n'ai par porté le poids du jour et de la chaleur, mais je porte un joug aisé, et lin fardeau léger, selon le bon plaisir du père de famille. A peine ai-je travaillé une heure, mais quand j'aurais travaillé davantage l'amour m'aurait empêché de m'en apercevoir. Que le juif se confie en ses propres forces tant qu'il lui plaira, pour moi tout mon soin est de savoir qu'elle est la volonté du Seigneur, sa volonté, dis-je, pure, aimable, et juste. C'est par elle que je répare les pertes d'oeuvres et de temps que j'ai faites. Le juif croit, parce qu'il a fait une convention avec Dieu; et moi je crois, parce que je me remets entièrement à son bon plaisir; oui, je crois, et je ne suis pas trompé dans ma foi. Car la, vie se trouve dans sa volonté, comme dit le prophète. C'est elle qui me réconcilie avec le père, qui me rend la succession que j'avais dissipée, et pour comble de grâce, qui joint à cette extrême faveur le plaisir de la mélodie agréable de concerts délicieux, et d'un festin magnifique avec la joie et l'allégresse de toute sa famille. Si mon frère aîné en conçoit de l'indignation, et s'il aime mieux manger dehors un chevreau avec ses amis, qu'un veau gras avec moi dans la maison de notre père, on lui répondra: « Il faut faire bonne chère, et nous réjouir, parce que mon fils que vous voyez était mort, et il est ressuscité; il était perdu, et il est retrouvé (Luc. XV, 32).» La Synagogue mange encore dehors avec ses amis les démons, qui sont heureux de voir qu'elle est assez aveugle pour dévorer le chevreau du péché, pour l'avaler, le faire passer et le cacher comme dans l'estomac spirituel de sa paresse et de sa folie tandis que, dans son mépris pour la justice de Dieu, et dans la pensée d'établir la sienne, elle dit qu'elle n'a pas de péché, et qu'elle n'a pas besoin de la mort du veau gras attendu qu'elle se croit nette et juste par les oeuvres de la loi. Mais l'Église, après avoir déchiré le voile de la lettre qui tue, par la mort du Verbe crucifié, pénètre hardiment par l'esprit de liberté qui lui fait jour, jusque dans ses entrailles, s'y fait reconnaître, y gagne son affection; prend la place de sa rivale; devient l'Épouse; elle jouit des embrassements qu'elle lui ravit; l'huile de sa joie se fond et dégoutte de toute part, et, s'attachant à Jésus-Christ Notre-Seigneur, à la chaleur de l'Esprit-Saint, elle reçoit, plus que toutes celles qui participent à son bonheur, l'effet de cette parole: « Votre nom est une huile répandue. » Faut-il s'étonner que celle qui embrasse celui qui est plein d'onction s'en trouve remplie elle-même?

 

5. L'Église, mais l'Église des parfaits, se repose donc au dedans. Néanmoins nous avons aussi quelque espérance. Couchons dehors nous qui sommes moins parfaits, et soyons heureux de l'espoir qui nous reste. Que l'Époux et l'Épouse cependant soient seuls au dedans; qu'ils jouissent de leurs embrassements secrets et réciproques, sans être troublés par aucun bruit des désirs charnels, ni par aucun tumulte des idées du corps. Mais que la troupe des jeunes filles qui ne peuvent pas encore être exemptées de ces inquiétudes, attende dehors. Qu'elles attendent avec confiance, sachant que c'est pour elles qu'il est dit: « Les vierges qui sont à sa suite seront amenées au roi, celles qui sont près d'elle et ses compagnes vous seront amenées (Psaume XLIV, 15).» Et pour que chacune d'elles sache du nombre desquelles elle est, j'appelle vierges celles qui, s'étant consacrées à Jésus-Christ, avant que d'être souillées par les engagements du monde, persévèrent constamment dans l'amour de celui à qui elles se sont dévouées d'autant plus heureuses, qu'elles l'ont fait de meilleure heure. Et j'appelle proches celles qui, après s'être honteusement prostituées aux princes du monde, c'est-à-dire aux esprits impurs, par toutes sortes de voluptés criminelles, rougissent enfin de ces désordres. se hâtent d'effacer la laideur et la difformité qui leur venaient de leur conformité et de leur ressemblance avec le monde, pour se revêtir de la beauté du nouvel homme; c'est ce qu'elles font d'autant plus sincèrement qu'elles commencent plus tard à le faire. Que les unes et les autres s'avancent toujours et ne se découragent ni ne s'abattent pas quand même elles ne se sentiraient pas encore tout à fait en état de pouvoir dire: « Votre nom est une huile répandue. Car les jeunes filles n'osent pas parler elles-mêmes à l'Époux, cependant si elles suivent de près leur maîtresse, et marchent soigneusement sur ses traces, elles auront le plaisir de sentir l'odeur de cette huile parfumée et cela les animera encore davantage à désirer, et à chercher quelque chose de plus excellent.

 

6. Il m'est arrivé souvent à moi-même, je l'avoue sans peine, surtout au commencement de ma conversion, quand j'avais le coeur dur et glacé, de chercher quelqu'un que mon âme aimât, parce qu'elle ne pouvait pas aimer celui qu'elle n'avait pas encore trouvé, ou au moins elle l'aimait moins qu'elle ne désirait, c'est pour cela même qu'elle le cherchait, pour aimer davantage celui qu'elle n'aurait pourtant jamais cherché, si elle ne l'eût d'abord aimé quelque peu auparavant. Je cherchais donc quelqu'un en qui mon esprit engourdi et languissant se pût réchauffer et reposer, mais comme il ne se présentait personne de quelque part que ce fût pour me secourir, et pour fondre la glace qui arrêtait et paralysait toutes les puissances de mon âme, et y faire revenir la douceur et la beauté d'un printemps spirituel, elle était encore plus languissante, plus ennuyée et plus endormie que jamais; elle tombait dans un chagrin, et dans une tristesse profonde, qui la jetait presque dans le désespoir, elle disait en gémissant: « Qui pourra subsister devant la rigueur d'un froid si rude et si pénétrant (Psaume CXLVII, 17)? » Lorsque tout d'un coup, peut-être à la voix, où même à la vue d'un homme parfait et spirituel, quelquefois au seul souvenir d'un mort ou d'un absent, l'Esprit soufflait, tous mes glaçons se fondaient, et mes larmes étaient ma nourriture le jour et la nuit. Qu'était-ce, sinon l'odeur qui s'exhalait de l'onction dont ce saint était tout couvert? Car ce n'était pas l'onction même, puisqu'elle n'arrivait jusqu'à moi que parle ministère d'un homme. Aussi, quoique ce don me causât de la joie, je ne laissais pas d'être confus et humilié de voir que je ne jouissais que d'une senteur fort légère, et que j'étais privé de l'huile et de l'onction qui la produisait. En ayant seulement le plaisir de la sentir, mais pas celui de la toucher, je connaissais par-là que j'étais indigne que Dieu me communiquât ses douceurs immédiatement par lui-même. Et maintenant encore lorsque cela m'arrive, je reçois avec ardeur ce présent qui m'est fait, et je tâche d'en témoigner ma reconnaissance, mais je me sens touché d'un vif déplaisir de ne l'avoir pas mérité par moi-même, ni reçu comme on dit de la main à la main, ainsi que je l'avais instamment demandé. J'ai honte d'être plus touché à la pensée d'un homme qu'à celle de Dieu, et alors je crie en gémissant: « Quand viendrai je me présenter devant la fats de Dieu (Psaume XLI, 3)?» Je crois que quelques-uns d'entre vous ont éprouvé la même chose et l'éprouvent encore quelquefois. Que faut-il penser de cela, sinon que Dieu le permet ainsi, ou pour convaincre notre orgueil, ou pour conserver notre humilité, ou pour entretenir la charité fraternelle, ou pour allumer davantage nos désirs? Une même et unique nourriture sert de médecine à ceux qui sont malades, et de régime à ceux qui sont languissants. Elle fortifie les faibles et réjouit les forts. Une même et unique viande guérit les langueurs et conserve la santé, nourrit le corps et est agréable au goût.

 

7. Mais revenons aux paroles de l'Épouse, prêtons une oreille attentive à ce qu'elle dit, et goûtons ce qu'elle goûte. L'Épouse, comme je l'ai dit, c'est l'Église. C'est à elle qu'il a été plus pardonné et qui aime davantage. Ce que sa rivale lui dit à titre de reproche, elle le tourne à son profit. C'est ce qui la rend plus douce pour les réprimandes, plus patiente au travail, plus ardente à aimer, plus prudente à veiller sur soi, plus humble par la connaissance de sa bassesse, plus aimable à cause de sa modestie, plus prompte à obéir, plus dévote et plus soigneuse à rendre grâces. Enfin, comme nous l'avons déjà dit, tandis que la Synagogue murmure et rappelle ses mérites, ses travaux et le poids du jour et de la chaleur qu'elle a enduré, l'Église, au contraire, raconte les bienfaits qu'elle a reçus et s'écrie: « Votre nom est une huile répandue. »

 

8. C'est là le témoignage que rend Israël pour célébrer le nom du Seigneur, non pas cet Israël qui est selon la chair, mais celui qui est selon l'Esprit. Car, comment le premier pourrait-il tenir ce langage. Ce n'est pas qu'il n'ait pas d'huile, mais c'est qu'il n'a pas de l'huile qui soit répandue: Il en a, mais elle est cachée; il en a dans les livres, mais non dans le coeur. Il s'attache à la lettre. Il touche de ses mains un vase plein, mais fermé, il ne l'ouvre jamais pour se parfumer de la liqueur qu'il contient. C'est au dedans, oui c'est au dedans qu'est l'onction de l'Esprit: ouvrez-le, parfumez-vous-en, et alors vous ne serez plus rebelle et opiniâtre. A quoi bon l'huile qui est dans des vases, si on n'en use pour se frotter les membres? C'est de l'huile. Répandez-la, et vous sentirez sa triple vertu. Mais si le Juif dédaigne ces choses, écoutez-les vous autres. Je veux vous dire pourquoi le nom de l'Époux est comparé à l'huile, ce que je n'ai pas encore fait. J'en trouve trois raisons. Mais comme il a plusieurs noms, parce qu'on n'en sait pas qui lui soit propre puisqu'il est ineffable, il nous faut d'abord invoquer le Saint Esprit, afin qu'il daigne nous découvrir par lui-même, puisqu'il ne lui a pas plu de le déclarer par écrit, celui de tous ceux qu'on lui donne qu'il veut qu'on entende ici. Mais remettons cela à une autrefois. Car bien que j'aie ces choses toutes prêtes, et que vous ne soyez pas las de m'entendre, ni moi de vous parler, néanmoins l'heure m'oblige à finir. Retenez bien ce sur quoi j'ai attiré votre attention, afin qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir demain, Voilà ce que je me propose, voici ce que j'ai à vous expliquer, à savoir pourquoi le nom de l'Époux est comparé à l'huile, et quel est ce nom parmi ceux qu'on lui donne. Et parce que je ne puis riels dire de moi-même, prions afin que l'Époux lui-même nous le révèle par son esprit, l'Époux, dis-je, qui est Jésus-Christ notre Seigneur, à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 15. Vertu merveilleuse du nom de Jésus-Christ pour les chrétiens fidèles dans toutes les adversités.

 

1. L'esprit de sagesse est plein de bonté (Sap. I, 6), et n'a pas coutume de se rendre difficile à ceux qui l'invoquent, puisque souvent, avant même qu'on l'appelle, il dit: Me voici. Ecoutez maintenant ce qu'à votre prière, il daigne vous faire connaître par mon organe sur le sujet que nous avons 'remis hier, à dessein, et recevez le fruit de vos oraisons. Je vais vous apprendre quel nom est justement comparé à l'huile, et pourquoi il lui est comparé. Vous pouvez remarquer plusieurs noms donnés à l'Époux dans l'Ecriture, je les réduirai tous à deux seulement. Vous n'en trouverez aucun, je le pense, qui n'exprime, ou la grâce de la bonté, ou la puissance de la majesté. C'est ce que le Saint-Esprit déclare par la bouche de celui qui est son plus ordinaire organe: « J'ai ouï ces deux choses. Dieu a une souveraine puissance, et une souveraine miséricorde (Psaume LXI, 12). » C'est donc de sa majesté que nous lisons: « Son nom est saint et terrible (Psaume CX, 9);» et de la Bonté: « Il n'y a pas d'autre nom sous le Ciel qui ait été donné aux hommes pour les sauver (Act. IV, 12). » Mais les exemples rendront encore cela plus chair. « Voici, dit le Prophète, le nom qu'ils lui donneront; le Seigneur, notre justice (Hier. XXIII, 6).» C'est là un nom de puissance. Et ailleurs: « Et il sera nommé Emmanuel (Isaïe VII, 14). » Il insinue aussi lui-même, en parlant de soi, le nom qui marque sa bonté. « Vous m'appelez, dit-il, Maître et Seigneur (Jean XI, 13). » Le premier est un nom de grâce, et le second de majesté. Car ce n'est pas une moindre faveur de communiquer la science à l'âme, que de donner l'a nourriture au corps. Le Prophète dit encore: « On le nommera Admirable, Conseiller, Dieu, Fort, Père du siècle à venir, Prince de la paix (Isaïe IX, 6). » Le premier, le troisième et le quatrième de ces noms marquent la majesté, et les autres la bonté. Quel est donc celui d'entre eux, qui est comme de l'huile répandue? Il est certain qu'il se fait une espèce d'écoulement du nom de sa majesté et de la puissance, dans celui de la bonté et de la grâce, et que ce dernier se répand abondamment par Jésus-Christ notre sauveur. Le nom de Dieu, par exemple, ne passe et ne se confond-il pas en cet autre, pieu avec nous, c'est-à-dire en celui d'Emmanuel? Ainsi en est-il de celui d'Admirable, qui se fond en celui de Conseiller; de ceux de Dieu, et de Fort, en ceux de Père du siècle à venir et de Prince de la pais. Celui de, le Seigneur qui était notre justice, en celui de Seigneur de miséricorde et de bonté. Je ne dis rien de nouveau, puisqu'autrefois Abram a aussi été changé en Abraham, Saraï en Sara, pour figurer et célébrer dès lors le mystère de cette salutaire effusion.

 

2. Où est maintenant cette vois de tonnerre, qui se faisait si souvent entendre aux anciens, et qui les remplissait d'épouvante; «Je suis le Seigneur, je suis le Seigneur (Exod. XX, 2)? » Au lieu de cela on m'apprend une prière qui, commençant par le nom si doux de père, me donne la confiance que les demandes qui suivent seront exaucées. Ceux qui étaient esclaves sont appelés amis (Jean XV, 14), et la résurrection n'est pas seulement annoncée aux disciples, mais aussi aux frères (Matth. XXVIII, 10). Mais cette effusion de noms ne s'est faite que lorsque la plénitude des temps est arrivée, alors que Dieu accomplit ce qu'il avait promis par le prophète Joël, et fit une effusion de son esprit sur toute chair (Joël. II, 28). Nous lisons que quelque chose de pareil s'est passé autrefois parmi les Hébreux. Je crois que vous me prévenez, et savez déjà ce que je veux dire. Car quelle fut la première réponse qui fut faite à Moïse lorsqu'il demanda qui lui parlait? « Je suis celui qui est, et celui qui est m'a envoyé vers vous (Exod. III, 14). » Je ne sais si Moïse lui-même l'aurait entendu s'il n'y eût pas eu de transfusion de ce nom; mais il s'en est fait une, et on l'a entendu, il ne s'en est pas seulement fait une transfusion, mais une effusion. Car l'infusion en était déjà faite. Les cieux le possédaient déjà. Il était déjà connu des anges, niais il s'est répandu au dehors, et ce nom qui était tellement infus dans les anges, qu'il leur était même devenu propre, s'est répandu dans les hommes, en sorte que dés lors on aurait entendu non sans raison ce cri de joie monter de la terre: «Votre nom est une huile répandue, » si l'opiniâtreté détestable d'un peuple ingrat ne s'y fût opposée. Car il dit: « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob (Exod. III, 6). »

 

3. Accourez, nations, le salut est en vos mains. Un nom est répandu; et quiconque l'invoquera sera sauvé. Le Dieu des anges s'appelle aussi le Dieu des hommes. Il a répandu de l'huile sur Jacob, et elle est tombée sur Israël. Dites à vos frères, « Donnez-nous de votre huile. » S'ils ne veulent pas, priez le Seigneur de cette huile de vous en envoyer aussi. Dites-lui: Délivrez-nous de l'opprobre où nous sommes tombés. Ne permettez pas, je vous prie, qu'une langue mauvaise insulte votre bien-aimée, qu'il vous a plu d'appeler des extrémités de la terre, avec d'autant plus de bonté qu'elle en était moins digne. Est-il raisonnable qu'un méchant serviteur chasse ceux qu'un si bon père de famille a conviés? « Je suis, dit-il, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob (Exod. III, 6). » Quoi, est-ce là tout? Répandez, répandez, ouvrez encore votre main, et comblez toutes sortes d'animaux de votre bénédiction, qu'ils viennent d'Orient et d'Occident, et s'asseyent dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac, et Jacob (Matt. VIII, 11). Que les tribus, oui, que les tribus du Seigneur viennent, qu'elles viennent, je le répète, et qu'elles donnent occasion à Israël de célébrer le nom du Seigneur (Psaume CXXI, 4). Qu'elles viennent et se reposent; qu'elles fassent des banquets magnifiques, et soient ravies de joie; et qu'on n'entende de toutes parts qu'une voix d'allégresse et de louange, comme de personnes qui sont au milieu d'un grand festin, et qu'elles disent:«Votre nom est une huile répandue. » Je suis sûr d'une chose; c'est que si nous avons pour célestes portiers Philippe et André, nous ne souffrirons pas de refus. Qui que ce soit de vous qui; demande de l'huile; qui que ce soit qui veuille voir Jésus, Philippe dira aussitôt à André, et André et Philippe ensemble le diront à Jésus. Mais que dira Jésus? Sans doute ce qu'il a déjà dit: » Si le grain de froment, tombant en terre, ne meurt, il demeure seul. Mais s'il meurt il apporte beaucoup de fruits (Jean XCI, 24). » Que ce grain meure donc, et qu'il en naisse une moisson de gentils. Il faut que Jésus souffre et qu'il ressuscite, et qu'on prêche en son nom la pénitence et la rémission. des péchés, non-seulement dans la Judée, mais dans toutes les nations, afin que, à ce seul nom qui est Christ, des millions de fidèles soient appelés chrétiens, et disent: « Votre nom est une huile répandue. »

 

4. Car je reconnais le nom que j'ai lu dans Isaïe: « Il appellera, dit-il, ses serviteurs d'un autre nom, et celui qui est béni sur la terre dans ce nom, sera béni dans le Seigneur. Ainsi soit-il (Isaïe LXV, 15). » O nom béni! ô huile répandue partout! Mais jusqu'où se répand-elle? Elle se répand du ciel dans la Judée, de la Judée par toute la terre, et de toute la terre l'Église crie: « Votre nom est une huile répandue. » Oui, c'est bien répandue qu'il faut dire, puisqu'elle couvre non seulement le ciel et la terre, mais pénètre même jusqu'aux enfers; « En sorte qu'au nom adorable de Jésus, tout fléchit le genou, les puissances du ciel, de la terre, et des enfers, et toute langue le célèbre, et dit (Philipp. II, 10): » votre nom est une huile répandue. Voilà Christ, voilà Jésus. Il s'est fait une effusion sur les hommes, sur les hommes, dis-je, qui comme des bêtes s'étaient souillés et corrompus dans leur fumier. C'est ainsi que Dieu sauve les hommes et les bêtes, comme dit le Prophète, et multiplie les effets de sa miséricorde. Que ce nom est cher et qu'il est vil en même temps ! Il est vil, mais il est salutaire. S'il n'était pas vil, on ne le répandrait pas sur moi. S'il n'était pas salutaire, il ne me gagnerait pas. Je participe à ce nom, et je participe à l'hérédité céleste. Je suis chrétien, et frère de Jésus-Christ. Si je suis ce que je dis là, je suis par conséquent héritier de Dieu, et cohéritier de Jésus-Christ. Mais pourquoi s'étonner que le nom de l'Époux soit répandu, puisque l'Époux même l'est aussi? Car il s'est anéanti lui-même en prenant la figure d'un esclave (Rom. VIII, 17), et de plus il dit: «Je suis répandu comme de l'eau (Psaume XXI, 12). » La plénitude de la divinité s'est répandue en habitant corporellement sur la terre, afin que nous tous qui portons un corps de mort, nous participassions à cette plénitude, et qu'étant remplis d'une odeur de vie, nous pussions dire: Votre nom est une huile répandue. Je viens de dire quel est ce nom répandu, de quelle façon et pourquoi il a été répandu.

 

5. Mais pourquoi est-ce une huile? C'est ce que je n'ai pas encore expliqué. J'avais commencé à le faire dans le discours précédent, mais il s'est présenté tout à coup une autre chose, qu'il m'a semblé à propos de dire auparavant, encore ai-je différé à en parler plus longtemps que je ne pensais. Je n'en vois pas d'autre cause que celle-ci c'est que la Sagesse qui est la femme forte, a mis la main à la quenouille, et ses doigts ont tourné le fuseau (Prov. XXXI, 19). Car de peu de lainé ou de lin elle sait faire beaucoup de fil et de toile, et ainsi donner deux vêtements à ses domestiques. Il y a sans doute de la ressemblance entre l'huile et le nom de l'Époux, et ce n'est pas sans raison que le Saint-Esprit a comparé l'une à l'autre. Je ne sais si vous en savez de meilleure raison que moi, mais pour moi je crois que c'est parce que l'huile a trois qualités, elle éclaire, elle nourrit, et elle oint. Elle entretient le feu; elle nourrit la chair; elle apaise la douleur. C'est une lumière, une nourriture et un remède. Voyons si on ne peut pas en dire autant du nom de l'Époux. Il éclaire lorsqu'on le publie; il nourrit quand on le rumine, il oint et adoucit les maux, lorsqu'on l'invoque. Examinons chacune de ces qualités en particulier.

 

6. D'où pensez-vous qu'une si grande et si soudaine lumière de la foi ait éclaté dans le monde, sinon de la prédication du nom de Jésus? N'est-ce point parla lumière de ce nom sacré que Dieu nous a appelés à la jouissance de ses lumières admirables, et quand nous en avons été éclairés, quand nous avons vu la lumière par cette autre lumière, saint Paul a pu nous dire: « Vous avez été ténèbres autrefois, mais à présent vous êtes lumière dans le Seigneur (Ephes. V, 8) ». Enfin c'est ce nom que le même apôtre reçut ordre de porter devant les rois, les nations et les enfants d'Israël (Act. IX, 15), et il le portait comme un flambeau dont il éclairait son pays, en criant partout: « La nuit a précédé, mais le jour est enfin venu; dépouillons-nous donc des oeuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de lumière, et vivons dans l'honnêteté et la bienséance, comme marchant en plein jour (Rom. XIII, 12). » Il montrait à tout le monde la lampe dans le chandelier, annonçant Jésus en tous lieux, et Jésus crucifié. Combien cette lumière a-t-elle été resplendissante, et combien a-t-elle ébloui les yeux de ceux qui la regardaient, lorsque, sortant comme un éclair de la bouche de Pierre, elle affermit les jambes et les pieds d'un boiteux, et rendit la vue à plusieurs aveugles spirituels? Ne fit-il pas la lumière, lorsqu'il dit: « Au nom de Jésus-Christ de Nazareth, levez-vous et marchez (Act. III, 6)? » Mais le nom de Jésus n'est pas seulement une lumière, c'est encore une nourriture. Ne vous sentez-vous pas fortifiés, toutes les fois que vous vous le rappelez? Qu'y a-t-il qui nourrisse autant l'esprit de celui qui y pense? Qu'est-ce qui davantage répare les forces épuisées; rend les vertus plus mâles; fomente les bonnes et louables habitudes; et entretient les inclinations chastes et honnêtes? Toute nourriture de l'âme est sèche, si elle n'est arrosée de cette huile; elle est insipide si elle n'est assaisonnée de ce sel. Un livre n'a pas de goût pour moi, si je n'y trouve (a) le nom de Jésus. Une conférence, un entretien ne me plait pas si l'on n'y parle pas de Jésus. Jésus est du miel à la bouche, une mélodie aux oreilles, un chant d'allégresse au coeur. Mais il est encore un remède. Êtes-vous triste? Que Jésus vienne dans votre coeur, passe de là à votre bouche; ce nom admirable n'est pas sitôt prononcé, qu'il se produit une lumière resplendissante qui chasse les ennuis et ramène le calme et la sérénité. Quelqu'un tombe-t-il dans un crime? court-il à la mort dans son désespoir? Qu'il invoque ce nom de Vie, il commence aussitôt à respirer et à revivre. Devant ce nom salutaire, qui a jamais persisté dans son endurcissement, dans sa paresse, dans son animosité, ou dans sa langueur? Qui n'a pas vu la source de ses larmes desséchée, couler de nouveau avec plus d'abondance et de douceur, dès qu'il a invoqué Jésus? Saisi de frayeur et palpitant de crainte au milieu des périls, qui n'a pas senti ses appréhensions s'évanouir, et la confiance lui revenir dès l'instant qu'il a invoqué ce nom plein de force et de générosité? Quel est l'homme, dont l'esprit flottant et irrésolu n'a pas été fixé aussitôt par l'invocation de ce nom, qui porte la clarté et la lumière dans l'âme? Enfin, quel est celui, qui, se sentant découragé par l'adversité, et prêt à succomber, n'a pas repris une nouvelle vigueur au seul son de ce nom secourable? ce sont là les langueurs et les maladies de l'âme, et il en est le remède. On peut justifier ce que je dis par ces paroles: «Invoquez-moi, dit-il, au jour de votre affliction, et je vous délivrerai, et vous m'honorerez (Psaume XLVI, 15). » Il n'y a rien qui soit plus propre à arrêter l'impétuosité de la colère, à abaisser l'enflure de l'orgueil, à guérir les plaies de l'envie, à retenir les débordements de l'impureté, à éteindre le feu de la convoitise, à apaiser la soif de l'avarice et à bannir tous les désirs honteux et déréglés, car lorsque je nomme Jésus, non-seulement je me représente un homme doux et humble de coeur, bon, sobre, chaste, miséricordieux, orné enfin de toutes sortes de vertus, et je me le représente encore comme Dieu tout-puissant, qui me guérit par son exemple, et me fortifie par son secours. Voilà ce que me dit le nom de Jésus. Ainsi, en tant qu'homme, il me donne un exemple à imiter, et, en tant que tout-puissant, il est pour moi un secours qui m'assiste: je me sers de ses exemples comme d'herbes médicinales, et du secours comme d'un instrument pour les préparer; et je fais une sorte de composé, tel qu'aucun médecin n'en peut faire de semblable.

 

7. O mon âme, vous avez un antidote excellent caché dans le vase du nom de Jésus, un antidote salutaire, un remède efficace et souverain contre toutes vos maladies. Ayez-le toujours dans votre sein, ayez le toujours sous la main, afin que toutes vos affections et toutes vos actions soient dirigées vers Jésus. Vous y êtes même invitée par ces paroles: « Mettez-moi, dit-il, comme un cachet sur votre coeur; comme un cachet sur votre bras (Cantique VIII, 6). » Mais nous expliquerons ce pointsage ailleurs. Maintenant vous avez un remède pour votre bras et pour votre cœur. Vous avez, dis-je, dans le nom de Jésus, de quoi vous corriger de vos mauvaises actions, ou perfectionner celles qui sont défectueuses; de même que vous avez de quoi préserver vos affections de la corruption, ou de quoi les guérir si elles se corrompent.

 

(a) Saint Augustin rapporte la même chose de lui-même dans ses confessions, livre III, chapitre IV, au sujet de la lecture d'un livre de Hortensius. Il n'y avait qu'une chose dans tout ce beau langage qui me faisait peine c'est que le nom de Jésus-Christ ne s’y trouvait pas; or tout écrit où ce nom fait défaut; quelque bien écrit, soigné et véridique qu'il sait, ne saurait me ravir tout entier.

 

8. La Judée a eu aussi quelques Jésus, mais c'est en vain qu'elle se vante de leurs noms, puisqu'ils n'ont aucune vertu. Car ils n'éclairent pas, ils ne nourrissent pas, ils ne guérissent pas. Voilà pourquoi jusqu'à cette heure, la Synagogue a toujours été dans les ténèbres, languissant de faim et tombant de faiblesse. Et elle ne sera pas guérie ni rassasiée jusqu'à ce qu'elle sache que mon Jésus est le dominateur souverain de Jacob et de toute la terre, qu'elle se convertisse enfin, qu'elle souffre une faim pareille à celle des chiens affamés, et qu'elle tourne à l'entour de la ville. Ces Jésus ont été envoyés comme Elisée envoya son bâton devant lui pour ressusciter un mort (IV, Rois IV, 29). Ils n'ont pu expliquer leurs noms, qui étaient vides et privés de vertu. Le bâton fut mis sur le mort, et le mort n'avait ni voix ni sentiment, parce que ce n'était qu'un bâton. Celui qui l'avait envoyé, est descendu lui-même, et aussitôt il a sauvé son peuple et l'a purifié de ses péchés, témoignant qu'il était véritablement ce qu'on disait de lui: « Qui est celui-ci qui même remet les péchés (Luc. VII, 29). » C'est sans doute celui qui dit: Je suis le salut du peuple. Voilà la voix, voilà le sentiment qui est revenu, et il est visible qu'il ne porte pas comme les autres un nom vain et stérile. On sent la vie répandue dans l'âme, et l'on ne tait pas un si grand bienfait. Le sentiment est au dedans, et la voix au dehors. Je suis touché de componction, et j'en rends des actions de grâces, et ces actions de grâces sont une marque de la vie que j'ai recouvrée. « Car un mort ne rend pas plus grâces que celui qui n'est pas (Eccle. XVII, 26). » Voilà la vie, voilà le sentiment. Je suis parfaitement ressuscité; ma résurrection est entière. Quand le corps est-il mort, n'est-ce point lorsqu'il est privé de sentiment et de vie 2 Le péché qui est la mort de l'âme ne m'avait laissé ni le sentiment de la componction, ni la voix de l'action de grâces, et j'étais mort. Celui qui remet les péchés vient, me rend l'un et l'autre; et dit à mon âme: « Je suis votre salut (Psaume XXXIV, 3). » Quelle merveille que la mort cède la place à la vie qui descend du ciel? La foi intérieure justifie, et la confession extérieure salive (Rom. X, 10). L'enfant bâille, il bâille même sept fois (IV. Rois IV, 35), et dit: Sept fois le jour j'ai chanté vos louanges, Seigneur (Psaume CXVIII, 164). Considérez ce nombre de sept. C'est un nombre sacré, il n'est pas sans mystère. Mais il vaut mieux que nous réservions ceci pour un autre discours, afin que nous nous approchions avec grand faim, non avec dégoût, de ces mets si excellents auxquels nous invite l'Époux de l'Église, notre Seigneur Jésus-Christ, qui étant Dieu est élevé au dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 16. La Contrition du coeur. Il y a trois espèces de confessions véritables.

 

1. Que veut donc dire ce nombre sept? Car je ne crois pas qu'il y en. ait d'assez simples parmi nous pour s'imaginer que ces sept fois que l'enfant a bâillé ne signifient rien, et que ce nombre est fortuit. Je ne crois pas même que ce fut sans mystère que le prophète Élisée se coucha sur l'enfant mort, se rapetissa à la mesure de son corps, mit la bouche sur sa bouche, les yeux sur ses yeux, et les mains sur ses mains (VI. Rois IV, 34). Le Saint-Esprit a voulu que toutes choses arrivassent de cette sorte, et qu'on les écrivît aussi de même, pour l'instruction sans doute de ces esprits que la société malheureuse de leurs corps tout pleins de corruption a séduits, et que la folle sagesse du monde a rendus insensés. Car le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et cette demeure de terre et de boue abat l'esprit qui veut s'élever par la sublimité de ses pensées (Sap. VI, 15). Que personne ne s'étonne donc et ne se fâche si je recherche avec curiosité à découvrir ces choses, qui sont comme les trésors du Saint Esprit. C'est en cela que consiste la véritable vie, et mon esprit n'en a pas d'autre que de semblables mystères. Quant à ceux qui me préviennent déjà par leur vivacité, et qui dans toute sorte de discours demandent la fin, avant presque d'avoir ouï le commencement, qu'ils sachent que je me dois aussi aux plus lents,. et même que je me dois encore plus à eux qu'aux autres. D'ailleurs j'ai beaucoup moins à coeur d'expliquer les paroles que je propose que de toucher les murs. Il faut que je puise l'eau, et que je la donne à boire, ce qui ne se fait pas en parcourant les choses à la hâte, mais en les traitant avec exactitude et en y revenant souvent. Il est vrai que je ne pensais pas moi-même que l’examen de ces mystères nous dût retenir si longtemps. Je croyais, je le confessé, qu'un seul sermon suffirait pour cela, que nous passerions aisément cette forêt sombre et ombreuse d'allégories, et qu'en un jour nous pourrions arriver aux plaines agréables des sens moraux. Mais il en a été autrement. Nous avons déjà marché deux jours, et il reste encore du chemin à faire. L'oeil, de loin, parcourait en un moment le faite des rameaux, et les sommets des montagnes, mais il ne voyait pas la vaste profondeur des vallées, et l'épaisseur des buissons et des taillis. Pouvais-je prévoir, par exemple, que, en parlant de la vocation des Gentils, et de l'exclusion des Juifs, le miracle d'Élisée viendrait se présenter tout-à-coup à ma pensée? Mais puisqu'il en est arrivé ainsi, arrêtons-nous-y un peu. Nous reprendrons ensuite le sujet que nous avons quitté. Aussi bien celui-ci n'est pas moins que l'autre la nourriture des âmes. Ne voyons-nous pas qu'il arrive souvent aux chiens et aux chasseurs de laisser la bête qu'ils poursuivaient, pour courir après une autre qui s'offre inopinément.

 

2. C'est une chose quine me donne pas peu de confiance, de voir que ce grand prophète, puissant en oeuvres et en paroles, descendu des cieux comme d'une haute montagne, ait daigné me visiter, moi qui ne suis que cendre et poussière; a eu compassion de moi lorsque j'étais mort, s'est couché sur moi, s'est rapetissé, s'est proportionné à ma petitesse, a éclairé mes yeux par la lumière des siens, a délié ma bouche muette par un baiser de sa propre bouche, et fortifié, par son attouchement, mes mains faibles et débiles. Je pense à ces seins, et je suis comblé d'une douceur ineffable, mon coeur est rempli de joie, mon âme en reçoit une nouvelle vigueur, et tout ce qu'il y a de plus intérieur en moi, en rend à Dieu des actions de grâces infinies. Il a fait une fois ces choses par tout l'univers, et chacun sent qu'il les fait encore tous les jours au dedans de soi. Chacun sent qu'il donne à son coeur la lumière de l'intelligence, à sa bouche des paroles d'édification, et à ses mains des oeuvres de justice. C'est lui qui nous donne la grâce d'avoir de bonnes pensées, de les expliquer utilement, et de les exécuter avec fidélité. C'est là ce lien à trois cordons difficile à rompre et dont il se sert pour tirer les âmes de la prison du diable et pour les attirer après soi dans le royaume des Cieux; il consiste en trois choses. à avoir des sentiments purs, des discours utiles, et des sentiments et une vie conformes à nos discours. Il a touché mes yeux avec les siens, en ornant le front de l'homme intérieur des deux clairs flambeaux de la foi et de l'intelligence. Il a uni sa bouche à la mienne, et imprimé ce signe de paix sur un mort. Nous étions, en effet, pécheurs et morts à la justice, et il nous a réconciliés avec Dieu. Il a appliqué sa bouche sur ma bouche, en soufflant de nouveau sur mon visage, l'esprit de vie, mais d'une vie plus sainte qu'il n'avait fait d'abord. Car la première fois il créa en moi une âme vivante, mais la seconde, il y a formé un esprit vivifiant. Il a mis ses mains sur les miennes, en me donnant l'exemple des bonnes oeuvres, et le modèle de l'obéissance; ou du moins il a employé ses mains à des choses fortes, afin de dresser mes mains au combat, et mes doigts à la guerre.

 

3. Et l'enfant, dit-il, bâilla sept fois. Il suffisait pour l'éclat du miracle qu'il eût bâillé une seule fois. Mais cette multiplicité, et ce nombre remarquable nous avertissent d'un mystère. Si vous considérez ce grand corps de tout le genre humain qui était mort, vous trouverez que l'Église, dès qu'elle a reçu la vie du Prophète qui s'est couché sur elle, a bâillé sept fois, car elle a coutume de chanter les louanges de Dieu sept fois le jour. Et si vous vous considérez vous même, vous reconnaîtrez que vous vivez de la vie spirituelle, et que vous accomplissez ce nombre mystérieux, si vous soumettez les cinq organes de la sensualité, aux deux propriétés de la charité, et si, selon l'Apôtre, vous faites servir vos membres à la justice, en ne les employant qu'à des usages saints, tandis que, auparavant, vous les avez fait servir à l'iniquité; ou bien si, usant de vos cinq sens pour le salut du prochain, vous ajoutez, pour achever le nombre de sept, ces deux choses, louer Dieu de sa miséricorde et de sa justice.

 

4. J'ai encore sept autres bâillements, qui sont sept expériences, sans lesquelles l'on ne petit pas être assuré qu'on ait recouvré la vie. Quatre regardent le mouvement de la componction, et les trois autres concernent le son extérieur de la confession. Si vous vivez, si vous avez de la voix, si vous avez du sentiment, vous reconnaîtrez en vous ce que je. viens de vous dire. Or sachez que vous avez recouvré le sentiment, si vous sentez votre conscience vivement touchée de quatre sortes de componctions, je veux dire d'une double pudeur, et d'une double crainte. Car là triple confession dont nous parlerons ensuite, et qui achève le nombre sept, est un 'témoignage assuré d'une véritable résurrection. Le saint prophète Jérémie n'observe-t-il pas aussi ce nombre dans ses lamentations. Et vous aussi, dans celles que vous ferez pour vous-même, gardez cette forme qu'il vous a prescrite, pensez que Dieu est votre créateur, votre bienfaiteur, votre Père, votre Seigneur. Vous êtes criminel à l'égard de toutes ces qualités, pleurez donc en pensant à chacune d'elles. Que votre crainte réponde à la première et à la dernière, et la pudeur aux deux du milieu. On ne craint pas un père, parce qu'il suffit d'être père pour n'être pas craint; car il est de la bonté d'un père d'avoir toujours pitié de ses. enfants, et de leur pardonner; et lorsqu'il frappe il se sert de la verge, non du bâton, et il guérit lui-même les plaies qu'il a faites. Voici la voix d'un père, « je frapperai et je guérirai après avoir frappé (Deut. XXXII, 39). » Vous n'avez donc rien à craindre de ce père, puisque s'il frappe quelquefois c'est pour corriger, jamais pour se venger. Mais lorsque je pense que j'ai offensé ce Père céleste, bien que je n'aie rien à craindre, j'ai néanmoins sujet d'être touché de honte. Il m'a engendré volontairement par la parole de la vérité, non par le plaisir d'une volupté, comme celui qui m'a engendré selon la chair. De plus, il n'a pas épargné son Fils unique pour moi qui suis de cette sorte. C'est ainsi qu'il m'a traité véritable ment avec toute la tendresse d'un père, mais je n'ai pas agi envers lui avec l'affection et la reconnaissance d'un fils. De quel front donc un si mauvais fils peut-il lever les yeux sur un si bon Père? J'ai honte d'avoir fait des choses si peu dignes de mon origine; j'ai honte d'être dégénéré d'un tel Père. Mes yeux, versez des ruisseaux de larmes. Que mon visage soit couvert de honte et de confusion, qu'il soit rempli d'obscurité et de ténèbres; que ma vie s'éteigne, et que je passe le reste de mes jours dans les gémissements et dans les larmes. O honte, hélas! quel fruit ai-je tiré des choses dont maintenant je rougis? Si j'ai semé dans la chair (Gal. vt, 2), je ne recueillerai de la chair que la corruption, et si c'est dans le monde, le monde passe avec ses convoitises. (I Jean II, 13). Comment est-il possible que j'aie été si malheureux et si insensé que de n'avoir pas rougi de préférer à l'amour et à l'honneur que je devais à ce Père éternel, des biens caducs et vains, qui ne sont rien, et qui se terminent à la mort? Je suis honteux et confus en entendant ces paroles: « Si je suis Père, où est l'honneur qu'on me doit. (Malach. I, 6). »

 

5. Mais quand il ne serait pas Père? ne m'a-t-il pas comblé de bienfaits? Sans parler d'un nombre infini d'autres faveurs, il produit tous les jours contre moi, pour témoins de mon ingratitude, la nourriture de ce misérable corps, l'usage du temps, et par dessus tout, le sang de son cher fils, dont la voix s'élève de la terre pour me confondre. J'ai honte de cette extrême ingratitude, et pour comble de confusion, je suis encore convaincu d'avoir rendu le mal pour le bien, et la haine pour l'amour. Je n'ai rien à craindre, il est vrai, d'un bienfaiteur, non plus que d'un père. Car il est véritablement libéral, il donne avec abondance, et ne reproche jamais ce qu'il a donné. Il ne reproche pas ses dons, parce que ce sont vraiment des dons, et qu'il ne vend pas ses faveurs, mais les donne. Et d'ailleurs ils sont sans repentir. Mais plus j'ai des sentiments favorables de ses largesses, plus je suis obligé d'en avoir de vils et méprisables de mon indignité. O mon âme, rougis de honte, et sois accablée de douleur. Car s'il ne convient pas à sa bonté et à sa magnificence de redemander, ou de reprocher ce qu'il a donné, il convient encore moins à la bienséance et à l'honneur d'être ingrat et oublieux de tant de bienfaits. Hélas! que rendrai-je au moins maintenant du Seigneur pour tant de grâces que j'ai reçues de lui?

 

6. Mais si je ne suis pas touché de honte, que je sois au moins saisi de crainte; et qu'elle vienne au secours de la honte. Mettons un peu de côté les noms tendres de bienfaiteur et de père; et tournons-nous vers d'autres plus austères. Car si nous lisons qu'il est le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation (II. Cor. I, 3); nous lisons aussi, qu'il est le Seigneur et le Dieu des vengeances (Psaume XCIII, 1); qu'il est un juge juste et puissant (Psaume VII, 12); terrible dans la conduite qu'il tient sur les enfants des hommes (Psaume LXV, 5); un Dieu jaloux. C'est pour vous qu'il est père et bienfaiteur, c'est pour lui qu'il est Seigneur et Créateur. (Exod. XX, 5). Car c'est pour lui qu'il a fait toutes choses, selon que l'Écriture sainte nous le témoigna. Croyez-vous donc que celui qui défend et conserve avec tant de soin ce qui est à vous, ne sera pas jaloux de ce qui est à lui? Croyez-vous qu'il ne recherchera pas l'honneur du commandement et de la souveraineté? L'impie a irrité Dieu contre lui, parce qu'il a dit en son cœur: « Il ne recherchera pas (Psaume IX, 1). » Car, qu'est-ce que dire en son cœur, ail ne recherchera pas, » sinon ne pas appréhender qu'il recherche? Mais il recherchera jusqu au dernier denier; il fera une recherche très-exacte, et punira rigoureusement les hommes vains et superbes. Il demandera le service à celui qu'il a racheté; l'honneur et la gloire à celui qu'il a créé.

 

7. II dissimulera et pardonnera comme Père et comme bienfaiteur, je le veux bien, mais non pas comme créateur et comme seigneur. Et celui qui épargnera un fils, n'épargnera pas un mauvais serviteur, l'Oeuvre de ses mains. Considérez combien c'est une chose terrible et pleine d'horreur d'avoir méprisé votre créateur, et le créateur de tout le monde; d'avoir offensé le Seigneur de majesté. La Majesté doit être redoutée; un Seigneur doit être craint, mais principalement une telle majesté, un tel seigneur. Car si les lois des hommes, condamnent au dernier supplice celui qui se trouve coupable de lèse-majesté envers un homme, quelle sera la fin de ceux qui méprisent la toute puissance d'un Dieu? S'il touche les montagnes, elles sont embrasées (Psaume CXLIII, 5); et une vile poussière, qu'un léger souffle peut disperser en un moment, sans espérances d'être jamais recueillie, ose irriter une majesté si redoutable. Celui qu'il faut craindre, oui, je le répète, celui qu'il faut craindre, c'est celui qui, après avoir tué le corps, a le pouvoir de l'envoyer dans les flammes éternelles (Luc. XII, 5). Je redoute l'enfer, je redoute le visage de mon juge que redoutent les anges même. Je tremble à la seule pensée de la colère du Tout-Puissant, de la fureur qui éclatera sur son visage, du bruit épouvantable que fera le monde en s'écroulant, de l'embrasement de l'univers, d'une tempête si terrible, de la voix de l'archange, et de sa parole pleine d'horreur et d'effroi. Je tremble en songeant aux dents du dragon infernal, aux cachots affreux de l'enfer, aux lions rugissants tout prêts à dévorer leur proie. Je redoute ce ver qui ronge, ce feu qui brûle sans cesse, cette fumée, cette vapeur, ce souffre, ces tourbillons de flammes, ces ténèbres extérieures. Qui mettra une fontaine dans ma tète, et une source de larmes dans mes yeux, afin que, par mes pleurs, je prévienne ces pleurs éternels, ces grincements de dents, ces liens, ces entraves d'airain, ces chaînes pesantes, qui serrent, qui brûlent, et qui ne consument pas? O ma mère, pourquoi. m'avez-vous engendré pour être un fils de douleur, un fils d'amertume, d'indignation et de gémissements éternels? Pourquoi m'avez-vous recueilli sur vos genoux? Pourquoi m'avez-vous allaité de vos seins? puisque je ne suis né que pour brûler et pour servir d'aliment à un feu qui ne s'éteindra jamais?

 

8. Celui qui est pénétré de ces mouvements a sans doute recouvré le sentiment, et cette double crainte, accompagnée de cette double pudeur, lui a déjà causé quatre bâillements. Il ajoutera les trois autres qui restent par la voix de la confession; et alors on ne dira plus de lui qu'il n'a ni voix ni sentiment; pourvu néanmoins que cette confession procède d'un cœur humble, simple et fidèle. Confessez humble3, ment, purement et fidèlement, tout ce qui vous donne des remords de conscience, et vous avez accompli ce nombre mystérieux. Il y en a qui se glorifient lorsqu'ils ont mal fait, et qui mettent leur joie en des choses détestables, c'est d'eux que le Prophète parle, quand il dit «Ils ont publié leurs crimes comme Sodome (Isaïe III, 9). » Mais ne parlons pas de ces personnes ici, ce sont des profanes; or qu'avons-nous affaire de ceux du dehors?

 

9. Il nous est arrivé quelquefois d'entendre des hommes même qui ont pris l'habit de la religion, et qui professent la vie monastique, se vanter avec une extrême impudence de leurs fautes passées, comme de s'être battus en duel, ou d'avoir surmonté leur adversaire dans quelque dispute fameuse, et autres choses semblables que la vanité du monde estime et prise beaucoup, mais qui sont très-nuisibles, très-pernicieuses, et très-dangereuses pour le salut de l'âme. Ces discours témoignent qu'on a encore l'esprit du monde; et l'humble habit que portent ces personnes n'est pas une preuve du renouvellement de leur vie, mais un manteau dont ils couvrent leurs anciens dérèglements. Quelques-uns racontent ces choses comme par un sentiment de douleur et de regret, mais comme ils y recherchent intérieurement de la gloire, ils n'effacent pas leurs crimes, ils se trompent seulement eux-mêmes. Car on ne se moque pas de Dieu (Galat. VI, 7). Ils n'ont pas dépouillé le vieil homme, mais ils le couvrent de nouveau. Cette confession ne découvre, ne chasse pas le vieux levain, mais l'enracine davantage, selon ces paroles: « La corruption s'est invétérée dans mes os, pendant que je crie tout le long du jour (Psaume XXXI, 3). n J'ai honte de rapporter l'effronterie de quelques uns, qui est telle, qu'ils ne rougissent pas de se vanter, et de se réjouir des choses dont ils devraient pleurer: par exemple, que même depuis qu'ils ont reçu le saint habit de la religion, ils ont surpris quelqu'un de leurs frères par adresse, et l'ont trompé dans une telle rencontre, ou qu'ils ont bien relancé une personne qui leur disait. des injures, c'est-à-dire, qu'ils ont rendu fièrement le mal pour le mal, et injure pour injure.

 

10. Mais il y a une confession qui est d'autant plus dangereuse, qu'elle cache sa vanité d'une manière plus subtile, lorsque nous n'appréhendons pas de découvrir des fautes honteuses, non parce que nous sommes humbles, mais afin qu'on croie que nous te sommes. On cherche la louange dans l'humilité, ce n'est pas la vertu, mais le renversement de l'humilité. Celui qui est vraiment humble; veut être estimé vil et abject, non pas humble. Il se réjouit de ce qu'il est méprisé et n'est superbe qu'en ce seul pas qu'il méprise les louanges. Quelle chose plus étrange et plus indigne que de faire servir à l'orgueil la confession qui est la gardienne de l'humanité, et de vouloir paraître meilleur par cela même qui nous fait paraître pires? 0 prodige d'orgueil, de ne pouvoir être estimé saint, qu'en paraissant criminel! Mais cette confession qui n'a que l'apparence non la vertu de l'humilité, bien loin de mériter le pardon de nos fautes, attire la colère de Dieu sur nous (I. Rois XV, 30). Que servit à Saül de confesser son péché quand il en fut repris par Samuel? Sans doute cette confession était criminelle, puisqu'elle n'effaça pas son crime, car comment le Maître de l'humilité, et celui qui a une inclination naturelle à donner sa grâce aux humbles, pourrait-il rejeter une humble confession? Certainement, il était impossible qu'il ne se fût laissé fléchir, si ce roi eût eu dans le cœur l'humilité qu'il témoignait par ses paroles. Voilà pourquoi j'ai dit que la confession doit être humble.

 

11. Il faut aussi qu'elle soit simple. Elle ne doit pas excuser l'intention, si elle est coupable, sous prétexte qu'elle n'est pas connue des hommes, ni amoindrir une faute qui est considérable, ni la rejeter sur les conseils d'autrui; puisqu'on ne contraint personne malgré soi. La première de ces confessions n'est pas une confession, mais une défense, elle n'apaise pas la colère de Dieu, elle l'allume davantage. La seconde est une marque d'ingratitude; car plus on croit qu'une faute est légère plus on diminue la gloire de celui qui la remet. Ajoutez à cela qu'on accorde un bienfait d'autant moins volontiers qu'on sait que celui qui le reçoit, en sera moins reconnaissant, parce qu'il croit en avoir moins besoin. Celui-là donc se rend indigne du pardon, qui diminue le pris de la grâce qu'on lui veut faire; c'est ce que font tous ceux qui tâchent d'amoindrir leurs fautes par leurs paroles. Pour la troisième, que l'exemple du premier homme serve à nous en détourner. (Gen. III, 2). Car de ce qu'il n'obtint pas le pardon de son crime, bien qu'il le confessât, ce fut sans doute parce qu'il y mêla celui de sa femme. C'est une espèce d'excuse d'en accuser un autre, quand on nous reprend. Or David nous apprend qu'il est non-seulement inutile, mais funeste de s'excuser, lorsqu'on est repris (Psaume CXL, 4). Car il appelle ces excuses, des paroles de malice, et prie et conjure Dieu de ne pas permettre qu'il y ait jamais recours. Et certes il avait bien raison; puisque celui qui s'excuse pèche contre son âme, en rejetant le remède de l'indulgence, et se ferme de sa propre bouche l'entrée à la vie. Et quelle plus grande malice que de s'armer contre son propre salut, et de se percer soi-même comme par le glaive de sa langue? Car pour qui peut être bon celui qui est méchant pour soi-même (Eccli. XIV, 5).

 

12. Enfin la confession doit être fidèle, c'est-à-dire pleine d'espérance, exempte de toute crainte de ne pas obtenir le pardon de nos péchés, de peur que notre bouche ne nous condamne plutôt qu'elle ne noirs justifie. Judas qui trahit notre Seigneur, et Caïn qui tua son frère, confessèrent leur crime, mais ils se défièrent de la miséricorde de Dieu; l'un en disant, u J'ai péché en livrant le sang du juste (Matth. XXVII, 4), » et l'autre: a Mon iniquité est trop grande pour mé, riter qu'on me la remette (Gen. IV, 13). » Cette confession était véritable, mais parce qu'elle était infidèle, elle ne leur servit de rien. Voilà donc comment ces trois qualités de la confession jointes aux quatre premières de la componction accomplissent le nombre de sept.

 

13. Ainsi touché du repentir de vos fautes, les ayant humblement confessées, et vous trouvant ainsi comme assuré d'avoir recouvré la vie, vous devez aussi, je le pense, être certain que ce nom de Jésus n'est pas inutile et infructueux, puisqu'il a pu et voulu opérer en vous tant de merveilles, et que ce n'est pas en vain qu'il a suivi le bâton qu'il avait envoyé devant lui. Il n'est pas venu inutilement parce qu'il n'est pas venu vide. Et comment aurait-il été vide, lui en qui habitait la plénitude de la divinité (Gal. IV, 4)? Car le Saint Esprit ne lui a pas été donné avec mesure. Il est d'ailleurs venu dans la plénitude des temps, afin de faire voir qu'il est plein en toutes façons. Oui, et bien plein certes, puisque le père l'a sacré d'une huile de joie d'une manière beaucoup plus excellente que tous ceux qui participent à sa gloire (Psaume XLIV, 8). Il l'a sacré et envoyé au monde plein de grâce et de vérité. Il l'a sacré pour qu'il en sacrât d'autres. Tous ceux qui ont mérité de recevoir de sa plénitude ont été sacrés par lui. Aussi a-t-il dit a L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a oint: il m'a envoyé pour annoncer d'heureuses nouvelles à ceux qui sont pacifiques, pour guérir ceux qui ont le coeur contrit, pour prêcher la liberté aux captifs, la délivrance aux prisonniers, et pour prédire le temps où le Seigneur se rendra favorable (Isaïe LXI, 1). Il venait, comme vous voyez, verser une huile salutaire sur mes plaies, et adoucir nos douleurs. C'est pourquoi il est venu rempli de fonction divine, il est venu, dis-je, avec une douceur et une bonté admirables, avec une miséricorde infinie envers tous ceux qui implorent gon assistance. Il savait bien qu'il descendait du ciel vers des malades, et c'est pour cela qu'il causé envers eux de toute (indulgence possible. Et parce qu'il avait beaucoup de maladies à guérir, ce charitable et prévoyant médecin a aussi eu soin d'apporter plusieurs remèdes. Il a apporté l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété, et enfin l'esprit de la crainte du Seigneur.

 

14. Voyez-vous combien ce médecin a préparé de fioles remplies de baumes célestes, pour guérir les plaies de ce misérable qui est tombé entre les mains des voleurs? Il y en a sept qui sont propres sans doute à exciter les sept bâillements dont nous avons parlé. Car l'esprit de vie était dans ces fioles. C'est d'elles qu'il a versé de l'huile sur mes blessures. Il y a aussi versé du vin, mais en moins grande quantité. Car mon extrême langueur avait besoin que sa miséricorde s'élevât au-dessus de sa justice, comme nous voyons l'huile monter au dessus du vin, quand on la verse dessus. C'est pourquoi il a apporté cinq fioles d'huile, et deux seulement de vin. Car il n'y a que la crainte et la force qui répondent au vin, au lieu que les cinq autres qualités désignent assez l'huile par la douceur qui leur est propre, c'est dans l'esprit de vigueur que, semblable à un homme puissant dont le vin a augmenté les forces, il est descendu aux enfers, a brisé les portes d'airain, et rompu les gonds de fer, a enchaîné le fort., et lui a ravi ses captifs. Il n'en est pas moins descendu dans l'esprit de crainte, mais pour se faire aussi craindre, non pas pour craindre lui-même.

 

15. O Sagesse ! avec quel art et qu'elle adresse rendez-vous la santé à mon âme par le moyen de l'huile et du vin, mêlant ainsi la force à la douceur et la douceur à la force ! Vous êtes fort pour moi, et vous êtes doux envers moi. Vous atteignez d'une extrémité du monde à l'autre, avec une force toute puissante, et vous disposez et ordonnez toutes choses avec une douceur merveilleuse. Vous chassez mon ennemi, et vous soutenez ma langueur. Guérissez-moi, Seigneur, et ma guérison sera parfaite;. je chanterai des cantiques de louange en votre honneur, et je dirai: « Votre nom est une huile répandue. » Je ne dis pas un vin répandu, car je ne veux pas que vous entriez en jugement avec votre serviteur; mais une huile, parce que vous me comblez de vos miséricordes et de vos grâces. Oui c'est une huile, car l'huile nage au-dessus des autres liqueurs, et désigne clairement ce nom qui est au-dessus de tout autre nom. O noria infiniment doux et agréable! Nom illustre, choisi par dessus tous, rehaussé par dessus tous, relevé par dessus tous, dans les siècles des siècles. C'est là véritablement cette huile qui rend le visage de l'homme plus gai et plus serein, et qui oint la tête de celui qui jeûne, afin qu'il ne sente pas l'huile du pécheur. C'est là le nom nouveau que la bouche du Seigneur a prononcé (Isaïe LXII. 2), et qui lui a été donné par l'Ange avant qu'il fût conçu dans les entrailles de la Vierge (Luc. II. 21). Non-seulement le Juif, mais quiconque l'invoque, sera sauvé, tant il est répandu de toutes parts. Le Père l'a donné au Fils, à l'Époux de l'Église, à notre Seigneur Jésus-Christ, qui étant Dieu est au dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 17. Il faut observer avec grand soin le moment où le Saint-Esprit vient dans l’âme, et celui où il s'en éloigne. Jalousie que le diable a conçue contre les hommes.

 

1. Croyez-vous que nous nous soyons assez avancés dans le sanctuaire de Dieu, en essayant de pénétrer un mystère admirable; ou bien tenterons nous de suivre l'Esprit Saint plus intimement, pour chercher ce qui reste à découvrir encore? Car cet esprit ne sonde pas seulement le coeur et les reins des hommes, mais il pénètre même ce qu'il y a de plus caché en Dieu. Je le suivrai avec assurance partout où il ira, soit qu'il descende en nous, ou qu'il s'élève à des choses plus élevées. Qu'il garde seulement notre coeur et notre intelligence, de peur que nous ne le croyions présent lorsqu'il sera absent, et qu'ainsi nous nous égarions en suivant notre propre sens au lieu de lui. Car il vient et s'en va selon qu'il lui plaît, et il n'est facile à personne de savoir d'où il vient ni où il va (Jean III, 8). Et pour ce qui est de cette connaissance, on peut ne la pas avoir sans courir aucun risque pour son salut; mais quand vient-il, ou quand s'en va-t-il? c'est ce qu'il est très-dangereux d'ignorer. Car lorsqu'on n'observe pas avec grand soin la venue ou la retraite du Saint Esprit, il arrive qu'on ne le désire pas lorsqu'il est absent, et qu'on ne le glorifie pas lorsqu'il est présent. En effet, comme il ne se retire qu'afin qu'on le cherche avec plus d'ardeur, comment peut-on le chercher si on ne sait pas qu'il est absent? Et au contraire, quand il daigne revenir pour nous consoler, comment le recevra-t-on d'une minière qui soit digne de sa majesté, si on ne sent pas même qu'il est présent. L'âme donc qui ignore son éloignement est exposée à la séduction, et celle qui n'observe pas son retour, ne témoignera pas sa reconnaissance pour l'honneur qu'il lui fait en la visitant.

 

2. Autrefois, lorsque Élisée connut que le départ de son maître était proche, il lui fit une prière, et n'obtint ce qu'il demandait, comme vous savez, que sous la condition qu'il le vît au moment où il serait enlevé d'auprès de lui. Cela leur arriva en figure, et fut écrit pour nous. L'exemple de ce prophète nous enseigne et nous avertit d'être soigneux et vigilants à foeuvre de notre salut, que le Saint Esprit opère sans cesse au fond de notre âme par l'adresse et la douceur admirables de son art divin. Que cette onction sacrée, qui instruit de toutes choses, ne se retire jamais de nous sans que nous le sachions, si nous voulons n'être pas privés d'un double présent. Qu'il ne nous surprenne jamais lorsqu'il viendra en nous, mais qu'il nous trouve toujours les yeux levés en haut, et les bras ouverts pour recevoir une abondante bénédiction du Seigneur. C'est ainsi qu'il désire que nous soyons, c'est-à-dire, semblables à des serviteurs qui attendent que leur maître retourne de la noce (Luc. XII, 36); lui qui ne revient jamais les mains vides des délices ineffables de la table céleste. Il faut donc veiller, et veiller à toute heure, parce que nous ne savons pas quand l'Esprit-Saint doit venir ou s'en aller. Il va et vient, et celui qui, le possédant, est debout. ne peut manquer de tomber lorsqu'il le quitte, mais il ne se fera pas de mal parce que le Seigneur le soutient encore de sa main. Il ne cesse pas d'aller et de venir ainsi dans ceux qui sont spirituels, ou plutôt, en les visitant dès le matin, et se retirant tout-à-coup pour les éprouver. Car le juste tombe sept fois et se relève autant de fois (Prov. XXIV, 16), si néanmoins il tombe durant le jour, c'est-à-dire s'il se voit tomber et sait qu'il est tombé, et s'il désire se relever, et cherche la main de celui qui le peut secourir, en s'écriant: « Seigneur, lorsque vous l'avez voulu, vous m'avez donné une beauté et une force extraordinaires; mais vous n'avez pas plus tôt détourné votre visage de dessus moi, que je suis tombé dans la confusion et dans le trouble (Psaume XXIX, 8). »

 

3. Autre chose est de douter de la vérité, ce qui arrive nécessairement lorsque l'Esprit ne souffle pas; autre chose de goûter l'erreur, ce qu'on évite facilement, en reconnaissant son ignorance, en sorte qu'on puisse dire aussi: « Si j'ai ignoré quelque chose, mon ignorance ne m'est pas inconnue (Job. XIX, 4). » Ce mot est de Job, vous le reconnaissez? L'ignorance est une mauvaise mère, qui a deux filles aussi mauvaises qu'elle, la fausseté et le doute. Celle-là est plus misérable, et celle-ci plus digne de compassion. L'une est plus pernicieuse, et l'autre plus incommode. Lorsque l'esprit parle, l'une et l'autre se dissipent, laissent leur place à la vérité, mais à une vérité très-certaine; car c'est l'esprit de vérité à qui la fausseté est absolument contraire. C'est aussi l'esprit de sagesse, comme elle est la lumière de la vie éternelle, et atteint partout, à cause de sa pureté, elle ne souffre ni l'obscurité ni l'incertitude du doute. Lorsque cet esprit ne parle pas, il faut bien se donner de garde, sinon de ce doute fâcheux, du moins de cette fausseté exécrable. Car il y a bien de la différence entre n'être pas tout à fait certain de ce qu'on doit croire, et assurer témérairement ce qu'on ne sait pas. Q1; e cet esprit parle donc toujours, ce qui néanmoins ne dépend nullement de notre volonté, ou lorsqu'il lui plaît de se taire, qu'il nous le fasse connaître, et nous avertisse au moins de son silence, de peur que, croyant faussement qu'il marche devant nous, nous ne suivions, au lieu de lui, notre propre erreur par une mauvaise et dangereuse confiance. Et s'il tient notre esprit en suspens, qu'il ne le laisse pas du moins tomber dans le mensonge. Il y en a qui avancent une chose fausse en doutant, ceux-là ne mentent pas; mais il y en a d'autres qui assurent une vérité qu'ils ne connaissent pas, et ceux-là mentent. Car les premiers ne disent pas que ce qui n'est pas, est, mais qu'ils croient que c'est, et ils, disent vrai, quand même ce qu'ils croient ne serait pas; mais les derniers, quand ils assurent une chose dont ils ne sont pas sûrs, mentent quand même ce qu'ils assurent serait véritable.

 

4. Cela posé, pour servir de précaution à ceux qui n'ont pas l'expérience de ces choses, je vais suivre cet esprit, qui, comme je pense, marche devant moi. Néanmoins, je tâcherai d'y apporter la circonspection dont j'ai parlé, et de pratiquer moi-même ce que j'ai enseigné, de peur qu'on ne me dise: « Vous qui instruisez les autres, vous ne vous instruisez pas vous-même (Rom. II, 24). » Il faut bien distinguer entre les choses claires, et celles qui sont douteuses; car c'est un aussi grand mal de révoquer les unes en doute, que d'assurer témérairement les autres. Il faut espérer ce discernement de la conduite de l'Esprit Saint. Car nous sommes trop faibles pour cela. Qui peut connaître, par exemple, si le jugement que nous avons dit dans le troisième sermon avant celui-ci, que le Seigneur a rendu entre les hommes, c'est-à-dire entre la Synagogue et les Gentils, a été aussi auparavant rendu dans le ciel? (a)

 

5. Voici quelle est ma pensée. Croyez-vous que ce Lucifer qui se levait le matin, mais qui se levait par un orgueil présomptueux, ait aussi envié aux hommes l'effusion de l'huile avant qu'il fût changé en ténèbres, et que, dans son indignation et sa jalousie, il ait murmuré en quelque sorte en lui-même, en disant: Pourquoi cette perte? Je ne voudrais pas assurer que cet esprit ait dit cela, mais je ne voudrais pas le nier non plus. Car je n'en sais rien. Il se peut faire, et cela ne paraît pas incroyable, qu'étant plein de sagesse, et élevé au plus haut comble de la perfection, il ait su qu'il devait y avoir des hommes qui arriveraient au même degré de gloire que lui. Mais s'il l'a su, il ne l'a vu sans doute que dans le Verbe de Dieu, et rongé d'envie, il résolut

 

(a) Dans plusieurs éditions, il y a ici une variante de peu d'importance.

 

de s'assujettir les hommes et dédaigna de les avoir pour compagnons. Ils sont, disait-il, plus faibles que moi, et mes inférieurs par nature; il n'est pas convenable qu'ils soient mes concitoyens et mes égaux dans la gloire. Peut-être cette élévation présomptueuse, et l'endroit où il allait s'asseoir, qui signifient une espèce d'empire et de supériorité, découvrent-ils cette pensée intime et téméraire, «Je monterai, dit-il, sur la montagne élevée, et je m'asseoirai du côté de l'Aquilon, (Isaïe XIV, 13), » afin d'avoir quelque ressemblance avec le Très Haut, et que, de même qu'il est assis sur les Chérubins d'où il gouverne toutes les créatures angéliques, il le fût dans un lieu éminent d'où il régnât sur tout le genre humain. Mais Dieu nous en garde. Il a médité l'injustice dans son lit, que l'iniquité se mente à elle-même. Nous ne connaissons pas d'autre juge que celui qui nous a créés. Ce n'est pas le diable, mais le Seigneur qui jugera l'univers. C'est lui qui sera notre Dieu, dans tous les siècles, et lui qui régnera sur nous éternellement.

 

6. Il a donc conçu la douleur dans le ciel, et dans le paradis il a engendré l'iniquité, fille de la malice, mère de la mort et de toutes sortes de misères; et l'orgueil fut la source de tous ces maux. Car si la mort est entrée dans le monde par l'envie du diable (Sap. II, 24), néanmoins l'origine de tout péché est l'orgueil (Eccl. X, 15). Mais de quoi cela lui sert-il? Vous n'en êtes pas moins en nous, Seigneur, et nous ne laissons pas d'invoquer votre nom sur nous. Et le peuple que vous vous êtes acquis, l'assemblée de ceux que vous avez rachetés, dit: « Votre nom est une huile répandue (Cantique 1, 2). » Lorsque je suis rejeté de devant vous, vous la répandez derrière moi, et en moi, car lorsque vous serez en colère, vous vous souviendrez de votre miséricorde. Néanmoins Satan a reçu l'empire sur tous les enfants d'orgueil, il est devenu le prince des ténèbres de ce monde, pour que l'orgueil même combatte en faveur du royaume de l'humilité, alors que, durant sa principauté temporelle et tyrannique, il établit plusieurs personnes humbles dans une royauté souveraine et éternelle. C'est un jugement heureux et agréable, de voir ce persécuteur des humbles leur préparer sans le savoir, des couronnes immortelles, en les attaquant tous, et en succombant sous les efforts de tous. Car le Seigneur jugera les peuples en tout lieu et en tout temps; il sauvera les enfants des pauvres, et abaissera celui qui les tient dans l'oppression. Partout et toujours il protégera les siens, exterminera les coupables, et détruira la domination et la tyrannie, que les méchants exercent sur les justes, de peur que cela ne porte les gens à commettre l'iniquité (Psaume CXXIX, 3). Il arrivera même un temps où il brisera absolument son arc, rompra ses armes, brûlera ses boucliers. Et toi, misérable, tu t'établis une demeure vers l'Aquilon, cette contrée pleine de frimas et de glace, et voici que les malheureux sont relevés de la poussière, et les pauvres tirés de leur fumier, pour siéger avec les princes, et pour occuper un trône de gloire, pendant que tu ressentiras une vive douleur de voir s'accomplir ces paroles: « La pauvre et l'indigent loueront votre nom (Psalm. LXXIII, 21). »

 

7. Grâces vous soient rendues, Seigneur, père des orphelins, et juge des pupilles. Une montagne féconde, une montagne grasse et fertile nous a communiqué sa chaleur. Les cieux ont distillé une rosée à la présence du Dieu de Sina; une huile a été versée; un nom que le méchant nous enviait, s'est répandu de toutes parts. Il s'est, dis-je, répandu jusques dans le coeur et dans la bouche des petits enfants, et, comme dit le Prophète, la louange est consommée par la bouche des enfants, et de ceux qui sont encore à la sein. Le pécheur verra ces choses, et il entrera en colère, sa fureur sera implacable, et pareille à cette flamme qui ne peut s'éteindre, et qui est déjà préparée pour lui et pour ses anges. Le zèle du Seigneur des armées opérera toutes ces merveilles; que vous m'aimez, ô mon Dieu et mon amour, que vous m'aimez! car en tous lieux vous vous souvenez de moi, en tous lieux vous êtes animé de zèle pour le salut d'un pauvre, d'un misérable, et me protégez non-seulement contre les hommes superbes, mais encore contre les anges re belles et présomptueux. Dans le ciel et sur la terre, Seigneur,. vous jugez ceux qui me font du mal; vous domptez ceux qui s'arment contre moi pour me combattre. Partout vous me secourez, partout vous êtes à mes côtés pour empêcher que je ne sois ébranlé. Ce sont ces grandes merveilles qui me porteront à chanter toute ma vie des cantiques au Seigneur, et à célébrer ses louanges tant que je serai de ce monde. Voilà les miracles qu'il a opérés; voilà les prodiges qu'il a faits. Voilà le premier et le plus grand de ses jugements que la vierge Marie, qui participe à ses secrets, et à ses mystères, m'a découvert quand elle s'est écriée: « Il a fait descendre les puissants de leurs trônes, et a élevé les petits; il a rempli de biens ceux qui étaient dans la nécessité et dans l'indigence, et a renvoyé vides et pauvres ceux qui étaient riches (Luc. IX, 39). » Le second jugement est semblable à celui-ci, et vous l'avez déjà entendu; que ceux quine voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles (Jean IX, 39). Que le pauvre se console dans ces deux jugements, et dise: « Je me suis souvenu, Seigneur, des jugements que vous avez exercés depuis le commencement du monde, et j'y ai trouvé ma consolation (Psalm. CXVIII, 52). »

 

8. Mais tournons nos regards sur nous-mêmes, et examinons notre conduite. Et afin de le pouvoir faire avec vérité, invoquons l'esprit de vérité, et rappelons-le du lieu sublime d'où il nous avait tirés, afin qu'il nous guide encore pour aller à nous-mêmes; parce que nous ne pouvons rien sans lui. Et il ne faut pas appréhender qu'il dédaigne de descendre avec nous, puisqu'au contraire, il s'indigne contre nous, lorsque nous tâchons de faire la moindre chose sans son assistance. Car ce n'est pas un esprit qui va et ne revient pas, il nous mène et nous ramène de lumière en lumière, comme étant l'esprit du Seigneur, tantôt nous entraînant à soi dans ses divines clartés, tantôt condescendant à nos faiblesses et éclairant nos ténèbres, afin que, soit que nous marchions au dessus de nous, ou dans nous, nous marchions toujours dans la lumière, et comme des enfants de lumière. Nous avons passé les ombres des allégories, et nous sommes arrivés au sens moral. La foi est élevée et affermie, instruisons et réglons les moeurs. L'entendement est éclairé, tâchons de faire suivre l'action. Car nos connaissances ne nous servent que lorsque nous passons à l'action, si néanmoins nos actions et nos connaissances se rapportent à l'honneur et à la gloire de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est le Dieu et le maître souverain de toutes choses, et béni dans les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 18. Des deux opérations du Saint-Esprit, dont l'une s'appelle effusion et l’autre infusion.

 

1. « Votre nom est une huile répandue (Cantique I, 2). » Qu'est-ce que le Saint-Esprit nous fait connaître de certain en nous à l'occasion de ces paroles? C'est, on n'en peut douter, le fait de deux de ses opérations. L'une par laquelle il commence par nous établir solidement dans la vertu au dedans de nous pour nous sauver; et l'autre par laquelle il nous orne aussi au dehors de ses dons pour gagner les autres à Dieu. Nous recevons la première grâce pour nous, et la seconde, pour le prochain. Par exemple, la foi, l'espérance, et la charité nous sont données pour notre utilité particulière; car sans elles nous ne saurions être sauvés. Mais les paroles de science et de sagesse, le don de guérir les malades, celui de prophétie, et autres semblables dont nous pouvons manquer, sans que cela intéresse en rien notre salut, ne nous sont donnés assurément que pour les employer au service de nos frères. Et pour que ces opérations du Saint-Esprit qui se font en nous, ou dans les autres, aient un nom conforme aux effets qu'elles produisent, appelons-les, si vous voulez, infusion et effusion. A laquelle des deux conviennent donc ces paroles: « Votre nom est une huile répandue? N'est-ce point à l'effusion? Car s'il avait voulu parler de l'infusion, il aurait dit infuse, non pas répandue (a). D'ailleurs, c'est à cause de cette bonne odeur dont les seins sont parfumées au-dehors, que l'Époux dit: « Votre nom est une huile répandue; » attribuant l'odeur même au nom de l'Épouse, comme à de l'huile répandue sur ses seins. Et quiconque se sent rempli du don d'une grâce extérieure dont il puisse faire une réfusion sur les autres, peut dire aussi: « Votre nom est une huile répandue. »

 

2. Mais ici il faut bien nous garder, ou de donner aux autres ce que nous avons reçu pour nous, ou de retenir pour nous ce que nous avons reçu pour les autres. Vous retenez certainement pour vous ce

 

qui appartient & votre prochain, si, par exemple, étant non-seulement plein de vertus, mais encore orné au dehors des dons de la science et de l'éloquence, la crainte peut-être, la paresse, ou une humilité hors de propos, " fait que, par un silence inutile, ou plutôt damnable, vous resserrez une bonne parole qui pourrait servir à plusieurs, et tombez ainsi dans la malédiction des peuples, en cachant votre blé, au lieu de le distribuer libéralement. Au contraire, vous dissipez et perdez ce qui est à vous, si, avant que d'avoir reçu une complète infusion de Dieu, et n'étant encore plein qu'à demi, vous vous hâtez de vous répandre, violant la loi qui défend de faire labourer le premier veau d'une vache, et de tondre le premier agneau d'une brebis (Dent. XV, 17). Vous vous privez vous-même de la vie et du salut que vous donnez aux autres, lorsque, vide de droiture d'intention, vous êtes enflé du vent d'une vaine gloire, ou infesté du poison d'une cupidité terrestre, et qu'une apostume mortelle que vous nourrissez au dedans de vous est près de vous donner la mort.

 

(a) Horstius, et d'autres avec lui, intercalent ici une phrase tout entière que voici. D'ailleurs c'est de la bonne odeur que les seins de l'Épouse exhalent au dehors, non pas de ses vertus intérieures qu'il est dit: Votre nom est une huile répandue. Le reste comme nous le donnons. Mais elle se trouve omise dans plusieurs manuscrits, ainsi que dans la première édition. Il est vrai qu'elle se lit dans le manuscrit de saint-Évroul, mais elle y remplace la phrase suivante: « Ainsi c'est de l'odeur douce etc. » Il y en a donc une des deux de superflue.

 

3. C'est pourquoi si vous êtes sage, vous serez semblable au bassin, non au canal d'une fontaine. Le canal répand l'eau au dehors presque en même temps qu'il la reçoit, mais le bassin ne se répand que quand il est plein, et communique alors ce qu'il a de reste sans se faire préjudice, sachant bien qu'il y a malédiction contre celui qui détériore la part qu'il a reçue. Et afin que vous ne méprisiez pas le conseil que je vous donne, écoutez une personne plus sage que moi: « Le fou, dit Salomon, découvre son esprit tout à la fois, mais celui qui est sagesse réserve pour une autre occasion (Prov. XXIX, 11). » Nous en avons aujourd'hui beaucoup dans l'Église qui ressemblent au canal, et peu qui ressemblent au bassin. Ceux par qui les eaux du ciel découlent sur nous ont tant de charité qu'ils veulent répandre la grâce avant d'en être remplis. Plus disposés à parler qu'à écouter, ils sont pressés d'enseigner ce qu'ils n'ont pas appris, et désirent avec ardeur de commander aux autres lorsqu'ils ne savent pas encore se gouverner eux-mêmes. Pour moi, je crois qu'il n'y a pas de degré de piété, pour parvenir au salut, qui doive être préféré à celui dont le Sage a dit: « Ayez pitié de votre âme en vous rendant agréable à Dieu (Eccle. XXX, 24). » Si je n'ai qu'un peu d'huile pour mon propre usage, pensez-vous que je doive vous la donner et en demeurer privé? Je la garde pour moi, et suis résolu à ne la répandre que sur l'ordre du Prophète. Si quelques-uns de ceux qui ont peut-être une estime de moi plus avantageuse que ne doit leur en donner ce qu'ils voient en moi, ou ce qu'ils en entendent dire, me pressent trop de leurs prières, ils recevront cette réponse: « De peur qu'il n'y en ait pas assez pour vous et pour moi, allez plutôt à ceux qui en vendent, et achetez-en. » Mais, direz-vous, la charité ne cherche pas les choses qui sont à elles. Savez-vous pourquoi elle ne les cherche pas? C'est qu'elles ne lui manquent pas. Qui est-ce qui cherche ce qu'il a? La charité a toujours ce qui est à elle, c’est-à-dire ce qui est nécessaire à son propre salut. Non-seulement elle 1'a toujours, mais elle l'a en abondance. Elle veut l'abondance pour soi, afin de pouvoir donner abondamment aux autres. Elle garde pour soi ce qui lui est nécessaire, afin de ne manquer de rien pour personne, autrement si elle n'est pas pleine, elle n'est pas parfaite.

 

4. Mais vous, mon frère, qui n'êtes pas encore suffisamment assuré de votre propre salut, qui n'avez pas de charité, ou qui en avez une si faible et si légère que, comme un roseau, elle se laisse aller à tout vent, croit à tout esprit, est emportée par toute sorte de doctrine; ou plutôt qui avez tant de charité que, passant au delà du commandement, vous aimez votre prochain plus que vous-même; et qui d'autre part en avez si peu que, contre le commandement, vous fléchissez sous la faveur, et succombez sous la crainte, que la tristesse vous trouble, l'avarice vous resserre, l'ambition vous excite, les soupçons vous agitent, les injures vous mettent hors de vous, les soucis vous rongent, les honneurs vous enflent, l'envie vous dessèche; vous, dis-je, qui vous sentez tel dans ce qui vous regarde, par quelle folie désirez-vous ou consentez-vous de prendre soin de ce qui concerne les autres? Écoutez le conseil que donne une charité vigilante et circonspecte: « Je n'entends pas, dit l'Apôtre que, tout le bien soit pour les autres, et tout le mal pour vous, mais qu'il s'en fasse un partage égal (II. Cor. VIII, 13).» Ne veuillez pas être trop juste (Eccli. VII, 17). Il suffit que vous aimiez votre prochain comme vous-même, c'est là l'égalité que l'Apôtre demande. Car David dit: «Que mon âme soit comblée de plaisirs, et comme rassasiée des viandes les plus délicieuses, et ma bouche témoignera sa joie par des hymnes de louange (Psaume LXI, 6); » il veut être rempli avant que de se répandre; non-seulement cela, mais encore il veut être plein afin de donner de sa plénitude, non de son indigence; et certes c'est sagesse à lui. Il a peur en faisant du bien aux autres de se faire tort à lui-même. Ce qui n'empêcherait pas néanmoins qu'il n'imitât parfaitement celui de la plénitude de qui nous avons tout reçu. Apprenez donc aussi à ne répandre que de votre plénitude, et ne soyez pas plus libéral que Dieu. Que le bassin imite sa source, elle ne s'écoule en ruisseaux, et ne forme des lacs, qu'après s'être remplie de ses propres eaux. Le bassin ne doit pas avoir honte de ne pas faire de plus grandes profusions que sa source. La source même de la vie, pleine en elle-même, pleine de soi-même, ne commence-t-elle pas par sourdre dans les endroits les plus secrets des Cieux, qu'elle remplit de sa bonté? et ce n'est que, après avoir rempli les lieux les plus cachés et les plus hauts, qu'elle se répand avec violence sur la terre, et, selon l'expression du Prophète, sauve les hommes et les bêtes par le débordement de ses eaux, Dieu multipliant ainsi les effets de sa miséricorde? Il remplit d'abord l'intérieur, puis se répandant et débordant ensuite, il a visité la terre par sa bonté infinie; il l'a enivrée, pour ainsi dire, de ses grâces, et l'a enrichie et rendue féconde en toutes sortes de biens. Vous donc faites aussi de même. Soyez plein avant de vous répandre. La charité qui est libérale; mais prudente, afflue ordinairement au lieu de s'écouler. Mon fils, dit Salomon, ne vous écoulez pas. Et l'Apôtre: « C'est pourquoi nous devons faire attention à ce qu'on nous dit, de peur que nous ne nous écoulions (Heb. II, 1). » Quoi? Etes-vous plus saint que Paul et plus sage que Salomon? D'ailleurs je n'aime pas à m'enrichir en vous appauvrissant. Car si vous êtes méchant à vous-même, à qui serez-vous bon? Assistez-moi, si vous pouvez, de votre abondance; sinon, épargnez-vous vous-même.

 

5. Mais écoutez que de choses et quelles choses sont nécessaires à notre propre salut, quelle et combien grande est l’infusion que nous devons recevoir, avant de penser à nous répandre. Je vais tâcher de vous l'expliquer le plus succinctement possible. Car l'heure est déjà bien avancée, et me presse de finir. Le Médecin s'approche du blessé, l'Esprit-Saint s'approche de l'âme. Car quelle est l'âme qui ne se trouve pas blessée par l'épée du diable, même après que la plaie de l'ancien péché a été guérie par le remède salutaire du baptême? Lors donc que l'Esprit s'approche de l'âme qui dit: « L'inflammation et la pourriture se sont formées dans mes plaies à cause de mon égarement et de ma folie (Psaume XXXVII, 6); » que doit-il d'abord faire? Sans doute il faut avant tout qu'il perce l'enflure et l'ulcère qui s'est engendrée dans la plaie, et qui peut faire obstacle à sa guérison. Que l'ulcère d'une coutume invétérée soit donc retranché par le fer d'une vive componction. Mais comme ce retranchement ne se peut faire sans une vive douleur, que l'onguent de la dévotion l'adoucisse. Cet onguent n'est autre chose que la joie causée par l'espérance du pardon. Or cette espérance naît de l'empire qu'on acquiert sur ses passions, et de la victoire qu'on remporte sur le péché. Ainsi elle rend déjà grâces, et dit: « Vous avez rompu mes liens, je vous sacrifierai une hostie d'actions de grâces (Psaume CXV, 1). » Ensuite on applique le remède de la pénitence, et l'appareil des jeûnes, des veilles, des oraisons, et des autres exercices des pénitents. Il faut qu'elle se nourrisse avec travail, de la nourriture des bonnes couvres, de peur qu'elle ne tombe en défaillance. Jésus-Christ lui-même nous apprend qu'elle doit se nourrir des bonnes couvres, quand il dit: « Ma nourriture, c'est de faire la volonté de mon Père (Jean IV, 34). » Ainsi, que les couvres de piété accompagnent les travaux de la pénitence qui fortifient l'âme, « L'Aumône, dit Tobie, donne une grande confiance auprès du Très-Haut (Tob. IV, 13).» La nourriture excite la soif, il lui faut donner à boire. Ajoutons donc à la nourriture des bonnes couvres, le breuvage de l'oraison, qui arrose les bonnes actions dans l'estomac de la conscience, et les rend agréables à Dieu. L'oraison est un vin qui réjouit le coeur de l'homme, c'est le vin du Saint-Esprit qui enivre, et fait perdre le souvenir des voluptés éternelles. Il humecte le fond de la conscience qui est aride, fait digérer la nourriture des bonnes couvres, et les distribue dans toutes les parties de l'âme, affermit la foi, fortifie l'espérance, rend la charité agissante et réglée, et répand une onction admirable sur toutes les actions.

 

6. Quand le malade a bu et mangé, que lui reste-t-il à faire, sinon à se reposer et à se délasser dans la contemplation après le travail de l'action? Étant ainsi dans ce sommeil sacré, il voit Dieu en songe, dans un miroir et en énigme, ne pouvant pas encore le contempler face à face. Et néanmoins, quoiqu'il le connaisse plutôt par conjecture que par une vue distincte, et ne le voie qu'en passant, et comme une petite étincelle qui disparaît en un moment, cette vue passagère et presque insensible, ne laisse pas de l'enflammer d'amour, et il dit: « Mon âme vous a désiré passionnément durant la nuit, et l'esprit qui est au dedans de moi brûle aussi du même désir (Isa., XXVI, 9). » Cet amour est un amour de zèle. Il est digne d'un ami de l'Époux. C'est de cet amour qu'un serviteur fidèle et prudent, que le Seigneur a établi sur sa famille, doit se sentir touché et animé. Il remplit, il réchauffe, il bouillonne, il se répand hardiment, il se déborde et sort avec impétuosité; et il dit: « Qui de vient faible, sans que je le devienne aussi? qui est scandalisé sans que j'en ressente une vive douleur (I Cor. XI, 29)? » Que celui qui est possédé de cet amour prêche, porte du fruit, fasse des merveilles, opère des miracles; la vanité ne trouvera pas de place là où la charité occupe tout. Car la charité est la plénitude de la loi et du coeur, si toutefois elle est pleine (Rom. XIII, 10). Dieu est charité, et il n'y a rien qui puisse remplir la créature faite à l'image de Dieu, que Dieu, qui est la charité même, et qui est seul plus grand qu'elle. Il est très-périlleux d'élever aux fonctions ecclésiastiques celui qui n'a pas encore acquis cette pleine charité, quelque vertu au reste qu'il paraisse avoir. Quand il aurait toute la science du monde, quand il donnerait tout son bien aux pauvres, quand il livrerait son corps aux flammes, il est vide, s'il n'a la charité. Vous voyez dé combien de choses nous devons être remplis, si nous voulons répandre de notre abondance, non pas de notre pauvreté. Premièrement, nous devons avoir la componction. En second lieu, la dévotion. En troisième lieu, le travail de la pénitence. En quatrième lien, les oeuvres de piété. En cinquième lieu, l'assiduité de l'oraison. En sixième lieu, le repos de la contemplation. Et enfin, la plénitude de l'amour. C'est un même esprit qui opère toutes ces choses en nous, par cette opération que l'on appelle infusion; et alors, celle que nous avons appelée effusion peut être exercée avec pureté d'intention et pleine sécurité, à la louange et à la gloire de notre Seigneur Jésus-Christ, qui étant Dieu vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 19. Nature, mode et propriété de l'amour de Dieu qui est dans les anges, selon les divers degrés de gloire qu'ils possèdent.

 

1. L'Épouse continue encore ses discours amoureux. Elle continue de célébrer les louanges de l'Époux; et elle l'excite à lui faire de nouvelles grâces, en faisant voir que celles qu'elle s déjà reçues ne sont pas demeurées stériles. Car, écoutez ce qu'elle ajoute ensuite: « C'est pourquoi, dit-elle, les jeunes filles vous aiment avec excès (Cantique I, 2). » Comme si elle disait: Ce n'est pas en vain et inutilement, ô mon Époux, que votre nom est comme anéanti et répandu sur mes seins, car c'est pour cela que les jeunes filles vous aiment avec excès. Pourquoi l'aiment-elles? A cause de l'effusion de son nom, parce qu'il l'a répandu sur ses seins. C'est ce qui les excite à l'amour de l'Époux, et cause leur affection pour lui. Lorsque l'Épouse reçoit le présent de cette infusion, elles en sentent aussitôt fadeur, elles qui ne peuvent être bien éloignées de leur mère; et, toutes remplies de la douceur de ce parfum, elles disent: « L'amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom. V, 5). » L'Épouse relevant donc leur zèle: Voilà, dit-elle, ô mon Époux, le fruit de l'effusion de votre nom, les jeunes filles vous aiment avec excès. Elles le sentent répandu, elles n'étaient pas capables de le sentir lorsqu'il était entier, et c'est pour cela qu'elles vous aiment. En effet, l'effusion de ce nom le rend capable d'être reçu, et on ne peut le recevoir qu'on ne le trouve aimable; mais il n'en est ainsi que pour les jeunes filles; ceux qui sont plus capables n'ont pas besoin qu'il soit répandu, ils en jouissent tout entier.

 

2. La créature angélique contemple fixement l'abîme profond des jugements de Dieu. Elle prend un souverain plaisir, et met tout son bonheur à en admirer l'équité suprême, et elle se glorifie de ce qu'ils sont exécutés et connus par son ministère; et c'est pour cela qu'elle a grand sujet d'aimer Jésus-Christ notre Seigneur. « Tous les esprits célestes, dit saint Paul, ne sont-ils pas ministres des volontés de Dieu, et envoyés pour servir ceux qui travaillent à acquérir l'héritage du salut (Heb. I, 14)? » Je crois que les archanges, qui sans doute ont quelque chose de plus que les anges, sont ravis de joie de ce qu'ils sont admis plus familièrement aux conseils de la Sagesse éternelle; et ils exécutent aussi les mêmes ordres avec beaucoup de prudence et de sagesse selon qu'ils jugent que les temps et les lieux y sont propres. Et c'est pour ce sujet qu'ils aiment aussi le Seigneur Jésus-Christ. De même, ce n'est pas sans raison que ces esprits bienheureux, qui sont appelés Vertus, peut-être parce qu'étant établis de Dieu pour sonder par une heureuse curiosité, et admirer en même temps les causes secrètes et éternelles des miracles et des prodiges, ils font paraître sur la terre telles merveilles qu'il leur plaît, et, lorsqu'il leur plait, en changeant par leur puissance la nature de tous les éléments; ce n'est pas, dis-je, sans raison, qu'ils brûlent d'amour pour le Seigneur des vertus et pour Jésus-Christ, qui est la vertu de Dieu. Car il est infiniment doux et agréable pour eux de contempler dans la sagesse même les raisons obscures et incertaines. de la sagesse; et il ne leur est pas moins honorable et glorieux que Dieu daigne se servir de leur ministère, pour faire connaître et admirer aux hommes les effets des causes qui sont cachées dans son Verbe adorable.

 

3. Ces autres esprits bienheureux qu'on nomme Puissances, et qui mettent tout leur bonheur à contempler et à glorifier la toute-puissance divine de Jésus-Christ crucifié, qui s'étend partout avec une force invincible, reçoivent le pouvoir ale chasser et de dompter les puissances ennemies des hommes et des démons, pour le bien de ceux qui doivent recueillir l'héritage du salut. N'ont-ils donc pas encore un sujet très-légitime d'aimer le Seigneur Jésus? Au dessus d'eux sont les Principautés, qui l'envisagent d'un lieu plus élevé, et voient clairement qu'il est le principe de l'univers, et engendré avant toutes les créatures

 

ils reçoivent un empire si grand et si souverain, que leur puissance s'étend sur toute la terre, et que du lieu sublime et éminent où ils sont, ils peuvent changer à leur gré les royaumes et les principautés, disposer des hommes et des charges, mettre au dernier rang ceux qui étaient au premier, et au premier ceux qui étaient au dernier; selon les mérites de chacun, faire descendre les grands de leurs trônes, et y faire monter les petits. Et c'est là aussi le sujet qu'ils ont d'aimer Jésus-Christ. Mais lés Dominations l'aiment aussi. Et quel est le sujet de leur amour? C'est que, par une louable présomption, ils s'efforcent de découvrir encore quelque chose de plus grand et de plus sublime de la domination de Jésus-Christ, qui n'est bornée par aucune limite, ni arrêtée par aucun obstacle. Ils considèrent qu'il remplit tout le monde, non-seulement par sa puissance, mais encore par sa présence, que toutes choses, depuis le haut des cieux jusqu'au fond des abîmes, obéissent à l'équité de ses commandements, qu'il règle avec un ordre parfait le cours des temps, le mouvement des corps, et l'activité des esprits; et cela avec un soin et une vigilance si exacts, qu'aucune de ces choses ne peut cesser, même en un pas, en un iota, de faire sa fonction; et d'ailleurs avec tant de facilité, que celui qui les gouverne n'en souffre aucun trouble ni aucune inquiétude. Voyant dore que le Seigneur des armées juge toutes choses avec tant de tranquillité, ils sont comme transportés hors d'eux-mêmes par l'étonnement extraordinaire où les met une contemplation si sublime et si agréable, ils s'abîment, pour ainsi dire, dans ce vaste océan des splendeurs divines, et se retirent tout à fait à l'écart dans un calme merveilleux, où ils jouissent d'une paix et d'une sùreté si parfaite, que, par une excellente prérogative, tandis qu'ils se reposent, il semble que tous les autres esprits soient employés à les servir et à les défendre, comme étant véritablement des rois et des souverains.

 

4. Dieu s'assied sur les Trônes. Et je crois que ces esprits ont une plus juste cause, et une plus ample matière de l'aimer que tous les autres dont nous avons déjà parlé. Car, de même que lorsqu'on entre dans le palais d'un roi, qui n'est qu'un homme, on voit son trône placé en un lieu éminent, au milieu des bancs, des chaises, et des sièges de toutes sortes dont la maison est remplie, sans qu'il soit besoin de demander où il a coutume de s'asseoir, puisque son siège royal se présente d'abord à la vue, parce qu'il est plus élevé et plus riche que les autres; ainsi il est aisé de juger que ces esprits, que la divine majesté, par une faveur singulière et étonnante, a daigné choisir pour le trône où elle s'assied, surpassent tous les autres en beauté et en magnificence. D'être assis est le symbole de l'autorité, je pense que celui qui est notre unique maître dans le ciel et sur la terre, Jésus-Christ, la sagesse de Dieu, qui atteint partout à cause de sa souveraine pureté, éclaire particulièrement et principalement, par sa présence, ces esprits bienheureux, comme son propre trône, et que, de là, comme d'un solennel auditoire, il enseigne la science aux anges et aux hommes. C'est de ce lieu qu'il donne aux Anges la connaissance de ses jugements, et aux Archanges celle de ses conseils. C'est là que les Vertus apprennent quand, en quel lieu, et quels miracles ils doivent opérer. C'est là que les Puissances, les Principautés, et les Dominations, apprennent ce qu'elles doivent faire, ce qu'elles peuvent présumer d'elles-mêmes, selon la dignité de leur nature, et ce qui leur est principalement recommandé à toutes, comment elles doivent se servir de leur puissance et n'en pas abuser, soit en la faisant dépendre de leur propre volonté, soit en la rapportant à leur propre gloire.

 

5. Toutefois, je pense que ces célestes troupes qu'on appelle Chérubins, suivant même la signification de leur nom, n'ont rien qu'ils reçoivent des Trônes ou par les Trônes, mais ils peuvent puiser autant qu'il leur plaît dans la source même, le Seigneur Jésus qui daigne lui-même et par lui-même les introduire dans toute la plénitude de la vérité, et leur révéler abondamment les trésors de sagesse et de science cachés en lui. Ceux qu'on nomme Séraphins jouissent du même avantage. Car la charité, qui est Dieu, les attire et les absorbe tellement en lui, et les échauffe de telle sorte de son ardeur, qu'ils semblent ne faire qu'un même esprit avec lui, de même que le feu qui enflamme l'air, en lui imprimant toute sa chaleur et sa couleur, ne semble pas tant lui communiquer ces qualités que le transformer en sa propre nature. Ils. aiment donc surtout à contempler en Dieu, les premiers, la science, qui est en lui sans mesure et sans bornes; et les derniers, la charité, qui ne fait jamais défaut. C'est pourquoi ils ont des noms qui sont propres pour exprimer les choses en quoi chacun d'eux excelle par dessus les autres. Car chérubin signifie la plénitude, la science, et séraphin, enflammant ou enflammé.

 

6. Dieu est donc aimé des Anges à cause de l'équité souveraine de ses jugements; des Archanges, à cause de la sagesse adorable de ses conseils; des Vertus, à cause des miracles qu'il daigne faire pour attirer à la foi ceux qui sont incrédules; des Puissances, à cause de cette puissance également juste et suprême, par laquelle il a coutume de protéger les gens de bien contre les violences des méchants; des Principautés, à cause, de cette vertu éternelle et primordiale, par laquelle il donne l'être et le principe de l'être à toute créature supérieure et inférieure, spirituelle et corporelle, depuis le plus haut des cieux jusqu'aux plus profonds abîmes de la terre, avec force et puissance; des Dominations, à cause de l'extrême bonté par laquelle il tempère sa puissance souveraine, et qui fait que, bien qu'il domine sur toutes choses par la force de son bras, néanmoins, par une vertu plus puissante, suivant les mouvements de cette bonté naturelle, et de cette tranquillité merveilleuse qui n'est agitée d'aucun trouble, il ordonne toutes choses avec une douceur incomparable. Il est aimé des Trônes, parce qu'il est la suprême sagesse qui, comme un bon maître, se communique sans envie et répand cette onction divine qui enseigne gratuitement toutes choses. Il est aimé des Chérubins, parce qu'il est le Dieu et le Seigneur des sciences, et que, connaissant ce qui est nécessaire à chacun pour son salut, il distribue ses dons avec discernement et prudence à ceux qui les lui demandent comme il faut, selon qu'ils en ont besoin. Enfin il est aimé des Séraphins, parce qu'il est charité, qu'il ne hait aucun de ses ouvrages, et qu'il veut que tous les hommes soient sauvés, et viennent à la connaissance de la vérité.

 

7. Tous ces esprits aiment donc Dieu selon le degré de connaissance qu'ils en ont. Mais les jeunes filles, parce qu'elles le goûtent moins, le connaissent moins aussi, et ne sont pas capables de choses si sublimes. Car elles sont encore petites en Jésus-Christ, et doivent être nourries de lait et d'huile. Il, faut donc qu'elles reçoivent des seins de l'Épouse de quoi l'aimer. Elle a une huile répandue, et l'odeur qu'elle exhale les excite à goûter et à sentir combien le Seigneur est doux. Aussi quand elle les voit embrasées d'amour, se tournant vers l'Époux, elle s'écrie: « Votre nom, est une huile répandue, c'est pourquoi les jeunes filles vous aiment avec excès. » Qu'est-ce à dire avec excès? C'est-à-dire, beaucoup, fortement, ardemment. Ou plutôt ce discours s'adresse indirectement à vous, qui êtes ici depuis peu de temps, et reprend cette ferveur indiscrète et ce zèle immodéré que vous suivez avec tant d'obstination, et que nous avons tâché si souvent de réprimer. Vous ne voulez pas vous contenter de la vie commune. Les jeûnes réguliers, les veilles solennelles, la règle ordinaire, et la mesure fixée pour les vêtements et pour le vivre ne vous suffisent pas. Vous préférez les choses particulières à celles qui sont communes. Puisque vous nous avez une fois abandonné le soin de votre âme, pourquoi. voulez-vous en reprendre la conduite? Car ce n'est plus moi que vous suivez, c'est votre propre volonté, qui, vous le savez, vous a fait offenser Dieu si souvent. C'est elle, dis-je, qui vous enseigne à ne pas épargner la nature, à ne vous rendre pas à la raison, a ne suivre le conseil ni l'exemple des plus anciens, et à ne nous pas obéir. Ne savez-vous pas que « l'obéissance vaut mieux que le sacrifice (I, Rois XV, 22)? » Et n'avez-vous pas lu dans votre règle, que tout ce qui se fait sans la volonté ou sans le consentement du père spirituel, sera imputé à vaine gloire et ne mérite pas de récompense (V. Rois sanc. Benedicti, C.)? N'avez-vous pas lu dans l'Evangile quelle manière d'obéir, l'enfant Jésus a laissée aux saints enfants? Car, lorsqu'étant demeuré à Jérusalem, il dit à ses parents qu'il fallait qu'il s'employât aux choses qui concernaient son Père, comme il vit qu'ils n'acquiesçaient pas à ses paroles, il ne dédaigna pas de les suivre à Nazareth; le maître suivit ses disciples, un Dieu suivit un artisan et une femme. Mais qu'ajoute encore l'Histoire sacrée? « Et il leur était soumis (Luc. XII, 54), » dit-elle. Jusques à quand serez-vous sages devant vos propres yeux? Un Dieu s'abandonne et se soumet à des hommes mortels, et vous marcherez encore dans vos voies et sous votre conduite? Vous avez reçu un bon esprit, mais vous n'en usez pas bien. J'appréhende qu'au lieu de lui, vous n'en receviez un autre qui, sous de spécieuses apparences, vous fasse trébucher, et, qu'ayant commencé par l'esprit, vous n'acheviez par la chair. Ne savez-vous pas que le mauvais ange se transforme souvent en ange de lumière? Dieu est sagesse; il ne veut pas qu'on l'aime seulement avec bonheur, mais avec sagesse. C'est ce qui fait dire à l'Apôtre: « Que votre culte soit raisonnable (Rom. XII, 4). » Autrement si vous négligez la science, l'esprit d'erreur se jouera bientôt de votre zèle. Cet ennemi artificieux n'a pas de plus forte machine pour ôter l'amour d'un coeur, que lorsqu'il peut faire en sorte qu'il manque de prudence et de raison dans sa conduite. C'est pourquoi je pense à vous donner quelques règles, qu'il est nécessaire d'observer quand on aime Dieu. Mais comme il est temps de finir, je tâcherai de vous les expliquer demain, si Dieu me donne vie et me laisse le loisir que j'ai à présent. Car lorsque nous aurons repris une nouvelle vigueur par le repos de la nuit, et, ce qui est le principal, par les prières que nous adresserons à Dieu, nous nous assemblerons avec plus d'ardeur et d'allégresse, comme il est juste, pour entendre le discours de l'amour, moyennant la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles.

 

Amen.

 

 

SERMON 20. Trois sortes d'amours dont nous aimons Dieu.

 

1. Afin de commencer ce discours par les paroles d'un maître: « Que celui qui n'aime pas le Seigneur Jésus, soit anathème (I. Cor. XV, 22). » Véritablement je suis bien obligé d'aimer celui qui est l'auteur de mon être, de ma vie, et de ma raison; et je ne puis être ingrat sans indignité. Certes, il faut reconnaître Seigneur Jésus, que celui qui refuse de vivre pour vous est digne de la mort, et qu'il est mort; que celui dont les sentiments ne sont pas conformes à vos maximes est insensé; et que celui qui n'a pas soin de n'être au monde que pour vous, n'y est que pour un néant, et n'est lui-même qu'un néant. Après tout, en quoi l'homme est-il quelque chose., sinon en ce que vous lui faites la grâce de vous connaître? C'est pour vous seul, ô mon Dieu, que vous avez créé toutes choses, et celui qui ne veut être an monde que pour soi, non pour vous, commence à n'être plus rien, parmi tous les Êtres. « Craignez Dieu et observez ses commandements: c'est là tout l'homme, dit le Sage. » Si donc tout l'homme est là, hors de là tout l'homme n'est rien. Faites-moi la grâce, Seigneur, que le peu qu'il vous a plu que je sois par votre bonté, ne soit pas à moi, mais tout à vous. Recevez, je vous en conjure, les restes de ma misérable vie; et pour toutes les années que j'ai perdues, parce que je les ai employées à me perdre, ne rejetez pas un coeur contrit et humilié. Mes soins se sont évanouis comme l'ombre, et se sont écoulés sans aucun fruit. Il est impossible que je les rappelle, faites donc au moins, s'il vous plaît, que je les repasse devant vous, dans l'amertume de mon âme. Vous voyez quel est l'objet de tous mes désirs, vous pénétrez tous les desseins que je ferme dans mon coeur. Si j'avais quelque sagesse, vous ne doutez pas que je ne l'employasse pour vous. Mais, mon Dieu, vous connaissez mes égarements et ma folie; c'est déjà un commencement de sagesse de reconnaître qu'on n'en a pas; cela même est un don de votre grâce. Augmentez-la moi, je vous en supplie. Je ne serai pas ingrat de ce peu que vous me donnerez, je tâcherai d'acquérir encore ce qui me manque. C'est donc pour tous ces bienfaits que je vous aime de toutes mes forces.

 

2. Mais il y a quelque chose qui m'excite davantage, qui me presse davantage, qui m'enflamme davantage. Le calice que vous avez bu, l'oeuvre de notre rédemption, fait que je vous trouve encore tout autrement aimable, ô bon Jésus. Voilà ce qui achève de me gagner; ce qui attire. mon amour avec pais de douceur, l'exige avec plus de justice, le serre avec des noeuds plus étroits, et l'embrase avec plus de force et de véhémence. Car ce fut l'objet des travaux infinis de ce Sauveur, et toute la machine du monde ne lui a pas tant coûté de peine. En effet, il n'a dit qu'un mot, et tout a été créé, et il a tout formé par son seul commandement (Psaume XXXII, 9). Mais ici il a eu à souffrir des personnes qui contrariaient ses paroles, observaient ses actions, insultaient à ses tourments et à sa mort même. Voilà quel a été son amour. Ajoutez encore pour comble de faveurs que ce n'est pas pour payer notre amour, mais pour nous donner le sien qu'il nous a aimés ainsi. Car qui est-ce qui lui a donné le premier et qui l'a prévenu? «Nous n'avons pas aimé Dieu les premiers, dit l'apôtre saint Jean, mais c'est lui au contraire qui nous a aimés le premier (Joan, IV, 10). » Il nous a même aimés lorsque nous n'étions pas encore; il a fait plus; il nous a aimés, lorsque nous nous opposions à lui, et lui résistions, selon cette parole de saint Paul: « Lorsque nous étions encore les ennemis de Dieu, nous avons été immolés avec lui par la mort de son fils (Rom. V, 10).» D'ailleurs, sil ne nous avait pas aimés quand nous étions ses ennemis, il ne nous aurait pas maintenant pour amis: de même que s'il n'avait pas aimé ceux qui n'étaient pas encore, «il n'y en aurait pas à présent qu'il pût aimer comme il l'a fait.

 

3. Or, son amour a été tendre, sage et fort. Tendre, dis-je, car il s'est revêtu de notre chair; sage, il n'en a pas pris le péché; et fort, il a souffert la mort. Ceux qu'il a visités dans la chair, il ne les a pas aimés charnellement; mais dans la prudence de l'Esprit. Car notre Seigneur Jésus-Christ est un Esprit qui s'est rendu présent à nous (Thren. IV, 40), étant animé envers nous d'un zèle de Dieu, non d'un zèle humain, et d'un amour mieux réglé que celui dont le premier Adam fut touché envers Ève son épouse. Ainsi il nous a cherchés dans la chair, aimés en esprit, et rachetés par sa force et son courage. C'est une chose pleine d'une douceur ineffable, de voir homme le Créateur des hommes? Mais en séparant, par sa sagesse, la nature d'avec le péché, il a aussi, par sa puissance, banni la mort de la nature. En prenant ma chair, il a usé de condescendance envers moi; en évitant le péché, il a pris conseil de sa gloire; en souffrant la mort, il a satisfait à son Père; et ainsi il a été tout ensemble un bon ami, un conseiller prudent, et un puissant protecteur. Je m'abandonne en toute confiance à lui, il veut me sauver, il en sait les moyens, il en a le pouvoir. Après avoir appelé par sa grâce celui qu'il a cherché, le rejettera-t-il quand il viendra à lui? Mais je ne crains pas que ni la violence, ni l'artifice, puissent jamais m'arracher d'entre les bras du vainqueur de la mort qui vainc tout, et a trompé le serpent par un plus saint artifice que celui dont il s'était servi lui-même. Il s'est montré plus prudent que celui-ci, et plus puissant que celle-là. Il a pris la vérité de la chair, mais seulement la ressemblance du péché; dans l'une, donnant une douce consolation à l'homme malade et infirme, et dans l'autre, cachant prudemment le piège qu'il voulait tendre au démon. Et pour nous réconcilier à son Père, il a souffert généreusement et dompté la mort, et répandu son sang pour le prix de notre Rédemption. Si donc cette souveraine majesté ne m'avait aimé tendrement, il ne m'aurait plus cherché dans ma prison. Bien plus, il a joint à cet amour la sagesse, pour décevoir notre tyran, et la patience pour apaiser la colère de Dieu son Père. Voilà les règles que je vous ai promis de vous donner; mais j'ai voulu vous les faire voir auparavant en Jésus-Christ, afin que vous les eussiez en plus grande estime.

 

4. Chrétiens, apprenez de Jésus-Christ comment vous le devez aimer. Apprenez à l'aimer tendrement, à l'aimer prudemment, à l'aimer fortement. Tendrement, de peur que vous ne soyez attirés par les charmes des plaisirs sensuels. Prudemment, de peur que vous ne soyez séduits. Fortement, de peur que vous ne soyez vaincus et détournés de l'amour du Seigneur. Pour que la gloire du monde, ou les voluptés de la chair ne vous entraînent pas, que la sagesse, qui est Jésus-Christ, ait pour vous des attraits et des douceurs infiniment plus grandes. Si vous voulez n'être pas séduits par l'esprit de mensonge et d'erreur, que la vérité qui est Jésus-Christ répande en vous une lumière éclatante. Pour n'être pas abattus par les adversités, que la vertu de Dieu, qui est Jésus-Christ, vous fortifie. Que la charité embrase votre zèle, que la science le règle, que la constance l'affermisse. Qu'il soit exempt de tiédeur, plein de discrétion, éloigné de toute timidité. Ces trois choses ne vous ont-elles pas été prescrites par la Loi, quand Dieu dit: « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, de toute votre âme, et de toutes vos forces (Deut. VI, 5)? » Il me semble, si vous n'avez quelque autre sens meilleur à donner à cette triple distinction, que l'amour du cœur se rapporte au zèle d'affection, l'amour de l'âme à l'adresse ou su jugement de la raison, et l'amour des forces, à la constance ou à la rigueur de l'esprit. Aimez donc le Seigneur votre Dieu d'une affection de cœur pleine et entière; aimez-le de toute la sagesse et de toute la vigilance de la raison; aimez-le de toutes les forces de l'esprit, en sorte que vous ne craigniez pas même de mourir pour l'amour de lui, ainsi qu'il est écrit: « L'amour est fort comme la mort., et le zèle fervent, inflexible comme l'enfer (Cantique VIII, 6). » Que le Seigneur Jésus soit à votre coeur un objet de douceur infinie, pour détruire la douceur. criminelle des charmes de la vie de la chair; qu'une douceur en surmonte une autre, comme un clou chasse un autre clou. Qu'il soit à votre entendement une lumière qui le guide, et qu'il serve de conducteur à votre raison, non-seulement pour éviter les embûches que les hérétiques vous dressent malicieusement, et pour garder votre foi pure de leurs finesses et de leurs artifices, mais aussi afin que vous ayez soin d'éviter ce qu'il peut y avoir d'excessif et d'indiscret dans votre conduite. Que votre amour soit encore constant et généreux, qu'il ne cède pas à la crainte, et ne succombe pas au travail. Aimons donc avec tendresse, avec circonspection et avec ardeur; car il faut savoir que si l'amour affectif du cœur est doua, il est trompeur, à moins qu'il ne soit accompagné de celui de l'âme; et que celui-ci pareillement, sans l'amour de force et de courage est sage, mais faible et fragile.

 

5. Reconnaissez par des exemples clairs, que ce que je dis est véritable. Les disciples avaient entendu avec peine leur maître, qui devait monter au ciel, parler de son départ. Ils méritèrent qu'il leur adressât ces paroles: « Si vous m'aimiez, vous seriez bien aises de ce que je vais à mon père (Jean XIV, 28). » Quoi donc? ils se plaignaient de ce qu'il les allait quitter, ils ne l'aimaient pas? Ils l'aimaient sans doute dans un sens, et pourtant on peut dire qu'ils ne l'aimaient pas. Ils l'aimaient avec tendresse; mais cet amour n'était pas accompagné de prudence. Ils l'aimaient charnellement, non raisonnablement. Enfin ils l'aimaient de tout leur coeur, mais non pas de toute leur âme. Leur amour était contraire à leur salut; c'est pourquoi il leur disait: « Il vous est avantageux que je m'en aille (Ibid. XVI, 7); » en blâmant leur défaut de sagesse, non pas leur manque d'affection. De même, lorsque parlant de sa mort, il reprit et réprima saint Pierre qui l'aimait tendrement, et voulait l’empêcher de mourir, reprit-il autre chose en lui, que l'imprudence et l'indiscrétion ! Car, que veut dire cette parole: « Vous ne goûtez pas les choses de Dieu (Marc VIII, 33); » sinon vous n'aimez pas avec sagesse, parce que vous suivez une affection humaine qui va elle-même contre un dessein de Dieu. Et il l'appela Satan, parce qu'il. s'opposait à son salut, quoique sans le savoir, en voulant empêcher le Sauveur de mourir. C'est pourquoi, s'étant corrigé, il ne s'opposa plus à sa mort, lorsqu'il vint à parler de nouveau de ce triste sujet, mais il promit qu'il mourrait avec lui. S'il n'accomplit pas alors sa promesse, c'est qu'il n'avait pas encore atteint le troisième degré d'amour, qui consiste à aimer Dieu de toutes nos forces. Il était instruit à aimer Dieu de toute son âme, mais il était encore faible. Il savait bien ce qu'il devait faire, mais il manquait de secours pour le faire; il n'ignorait pas le mystère, mais il redoutait le martyre. Cet amour sans doute n'était pas encore fort comme la mort, puisque la mort le fit succomber. Mais il le devint ensuite lorsque, selon la promesse de Jésus-Christ, étant revêtu de la force d'en haut, il commença enfin à aimer avec tant de courage, que quand le conseil des Juifs lui défendit de prêcher le nom adorable de Jésus, il répondit courageuse ment à ceux qui lui faisaient cette défense: « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes (Act. V, 29). » C'est alors qu'il aima de toutes ses forces, puisqu'il n'épargna pas même sa propre vie pour l'amour. « Car l'amour ne peut pas aller plus loin, que de donner sa vie pour ses amis (Jean XX, 43). » Et bien, qu'il ne la donnât pas encore, néanmoins il l'exposa. Ne se laisser donc pas attirer par les caresses, ni séduire par les artifices, ni abattre par les injures et les outrages, c'est aimer de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces.

 

6. Remarquez que l’amour du coeur est en quelque façon charnel, il inspire en effet plus d'affection au coeur de l'homme pour la chair de Jésus-Christ, et pour les choses qu'il a faites durant qu'il en était revêtu. Celui qui est plein de cet amour est aisément touché et attendri à tous les discours qui concernent ce sujet. Il n'entend rien plus volontiers, il ne lit rien avec plus d'ardeur, il ne repasse rien plus souvent dans sa mémoire, il n'a pas de méditation plus douce et plus agréable. Les sacrifices de ses prières en reçoivent une nouvelle perfection, et ressemblent à des victimes aussi grasses que belles. Toutes les fois qu'il fait oraison, l'image sacrée de l'homme-Dieu se présente à ses yeux, naissant, suspendu aux seins de sa mère, enseignant, mourant, ressuscitant, et montant au ciel; or toutes ces images ou autres semblables qui se présentent à l'esprit, animent nécessairement l'âme à l'amour des vertus, chassent les vices de la chair, en bannissent les attraits, et calment les désirs. Pour moi, je pense que la principale cause, pour laquelle Dieu, qui est invisible, a voulu se rendre visible par la chair qu'il a prise, et converser comme homme parmi les hommes, était d'attirer d'abord à l'amour salutaire de sa chair adorable les affections des hommes charnels qui ne savent aimer que charnellement, et de les conduire ainsi par degrés à un amour épuré et spirituel. Ceux qui disaient: « Vous voyez que nous avons quitté toutes choses pour vous suivre (Matth XIX, 27), » n'en étaient-ils pas encore à ce premier degré de l'amour? Ils ne les avaient sans doute quittées que par le seul amour de la présence corporelle de Jésus-Christ, quoiqu'il leur parlât seulement de sa passion salutaire et de sa mort, et qu'ensuite la gloire de son ascension les touchât d'une tristesse très-vive. C'est aussi ce qu'il leur reprochait. « Parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse s'est saisie de votre coeur (Jean XVI, 6). » Ainsi d'abord il les retira de tout autre amour charnel, par la seule grâce de la présence de son corps.

 

7. Mais il leur montra ensuite un degré d'amour plus élevé, lorsqu'il leur dit: « C'est l'esprit qui donne la vie, la chair ne sert de rien du tout (Jean VI, 6). » Je crois que celui qui disait: « Quoique nous ayons connu Jésus-Christ selon la chair, nous ne le connaissons pas polir cela (II, Cor. V, 16), » était déjà parvenu à ce degré d'amour. Peut-être le Prophète y était-il aussi monté lorsqu'il disait: «Jésus-Christ notre Seigneur est un esprit présent à nos yeux (Thren. IV, 20). » Car quant à ce qu'il ajoute: «Nous vivrons parmi les nations sous son ombre (1bid.); » je crois qu'il parle au nom de ceux qui commencent, pour les exhorter à se reposer au moins à l'ombre, puisqu'ils ne se sentent pas assez forts pour porter l'ardeur du soleil; et à se nourrir de la douceur de la chair, puisqu'ils ne sont pas encore capables de goûter les choses de l'esprit de Dieu; car je crois que l'ombre de Jésus-Christ, c'est sa chair; et c'est de cette ombre que Marie a été environnée, afin qu'elle lui servit comme d'un voile pour tempérer la chaleur et l'éclat de l'esprit. Que celui-là donc se console, cependant dans la dévotion envers la chair de Jésus-Christ, qui n'a pas encore son esprit vivifiant, qui du moins ne l'a pas encore de la façon que le possèdent ceux qui disent: « Le Seigneur Jésus-Christ est un esprit présent devant nous (Thren. IX, 20). » Et, « encore que nous ayons connu Jésus-Christ selon la chair, nous ne l'avons pas connu véritablement (II Cor. V, 16). » Ce n'est pas qu'on puisse aimer Jésus-Christ dans la chair, sans le Saint-Esprit, mais on ne l'aime pas avec plénitude. Et toutefois, la me sure de cet amour, c'est que la douceur qui en naît occupe tout le coeur, le retire tout entier à soi de l'amour des créatures sensibles, et l'affranchit des charmes et des attraits de la volupté charnelle, car c'est là aimer de tout son cœur. Autrement, si je préfère à la chair de Jésus-Christ mon Seigneur, quelqu'autre que ce soit, quelque proche qu'elle me puisse être, on quelque plaisir que j'en puisse recevoir, en sorte que j'en accomplisse moins les choses qu'il m'a enseignées par ses paroles et son exemple, quand il demeurait en ce monde, n'est-il pas clair que je ne l'aime pas de tout mon coeur, puisque je l'ai divisé, et que j'en donne une partie à l'amour de sa chair sainte, et réserve l'autre pour la mienne propre ! car il dit lui-même: « celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas non plus digne de moi (Matth. X, 37). » Donc, pour le dire en deux mots, aimer Jésus-Christ de tout son coeur, c'est préférer l'amour de sa chair sacrée à tout ce qui nous peut flatter dans la nôtre propre, ou dans celle d'autrui. En quoi je comprends aussi la gloire du monde, parce que la gloire du monde est la gloire de la chair, et il est indubitable que ceux qui y mettent leur plaisir sont encore charnels.

 

8. Mais bien que cette dévotion envers la chair de Jésus-Christ soit un don et un grand don du Saint-Esprit, néanmoins on peut appeler cet amour charnel, au moins à l'égard de cet autre amour, qui n'a pas tant pour objet le Verbe chair, que le Verbe sagesse, le Verbe justice, le Verbe vérité, le Verbe sainteté, piété, vertu, et toutes les autres perfections quelles qu'elles soient. Car Jésus-Christ est tout cela; il nous a été donné de Dieu, pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification, et notre rédemption. Vous semble-t-il que celui qui compatit avec piété aux souffrances de Jésus-Christ, en ressent une vive douleur, et s'attendrit aisément au souvenir des choses qu'il a endurées, qu'il se repaît de la douceur de cette dévotion, et en est fortifié pour toutes les oeuvres salutaires, saintes et pieuses, est touché des mêmes sentiments d'amour que celui qui est toujours embrasé du zèle de la justice, qui brûle partout d'amour pour la vérité, qui a une passion ardente pour la sagesse, qui aime par dessus tout une vie sainte, des moeurs réglées, qui a honte de toute ostentation, abhorre la médisance, ne sait ce que c'est que l'envie, déteste l'orgueil, non-seulement fuit toute gloire humaine, mais n'a même que du dégoût et du mépris pour elle, a en abomination et s'efforce de détruire en soi toute impureté de la chair et du coeur, et enfin rejette, comme naturellement, tout ce qui est mal, et embrasse tout ce qui est bon? N'est-il pas vrai que si on compare ensemble l'amour de l'un et de l'autre, on reconnaîtra que le premier au prix du second, n'aime en quelque façon que charnellement.

 

9. Néanmoins cet amour charnel ne laisse pas d'être bon, puisque, par lui, la vie de la chair est bannie, le monde est méprisé et vaincu. Dans cet amour, on avance lorsqu'il devient raisonnable, et on est parfait lorsqu'il devient spirituel. Or il est raisonnable, lorsque dans tous les sentiments qu'on doit avoir au sujet de Jésus-Christ, on se tient tellement attaché à la raison de la foi, qu'on ne s'éloigne de la pure créance de l'Église, par aucune vraisemblance contraire, ni par aucune séduction du diable, ou des hérétiques. Comme aussi, lorsque dans sa propre conduite, on se sert d'une circonspection si grande, qu'on ne passe jamais les bornes de la discrétion, soit par superstition ou par légèreté, soit par la ferveur d'un zèle immodéré et excessif. Or c'est là aimer Dieu de toute son âme, comme nous l'avons dit auparavant. Si à cela se joint une si grande force, et un secours si puissant de l'Esprit-Saint, que ni les peines, ni les tourments, quelque violents qu'ils soient, ni la crainte même de la mort ne soient pas capables de nous faire départir de la justice; alors on aime Dieu de toutes ses forcés, et c'est là l'amour spirituel. Et je crois que ce nom convient spécialement à cet amour, à cause de la plénitude de l'Esprit qui le distingue tout particulièrement; mais en voilà assez sur ces paroles de l'Épouse: « C'est pourquoi les jeunes filles vous aiment avec excès. » Je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ de nous ouvrir les trésors de sa miséricorde, car il en est le gardien, afin que nous puissions expliquer les paroles suivantes, lui qui étant Dieu vit et règne avec le Père dans l'unité du saint Esprit par tous les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 21. Comment l'Épouse, c'est-à-dire l'Église, demande à Jésus qui est son époux, d'être attirée après lui.

 

1. « Tirez-moi après vous; nous courrons dans l'odeur de vos parfums (a). » Mais quoi? Est-ce que l'Épouse a besoin d'être tirée, et de l'être après l'Époux? Comme si elle le suivait malgré elle, non pas de son propre mouvement. Mais tous ceux qui sont tirés ne le sont pas malgré eux. Car, par exemple, celui qui est infirme ou boiteux, et qu’il ne saurait marcher tout seul, n'est pas fâché qu'on le traîne au bain ou à table, encore qu'un criminel soit fâché d'être traîné en jugement ou au supplice. Enfin, celle qui fait cette demande veut être entraînée. Et elle ne ferait pas cette demande, si elle pouvait, par elle-même, suivre son bien-aimé comme elle le voudrait. Mais pourquoi ne le peut-elle pas? Dirons-nous que l'Épouse même est invalide? Si c'était une des jeunes filles qui se dit infirme, et qui demandât d'être entraînée, il n'y aurait pas sujet de s'en étonner. Mais l'Épouse, qui semblait pouvoir même entraîner les autres, tant elle est forte et parfaite; qui est-ce qui ne trouverait étrange, qu'elle eût besoin d'être traînée elle-même, comme si elle était faible et languissante? Quelle âme sera pour nous forte et saine, si nous consentons qu'on tienne pour infirme celle qui, à causé de sa singulière perfection, et de son éminente vertu, est nommée l'Épouse du Seigneur? N'est-ce point l'Église qui s'est exprimée ainsi quand elle vit son bien-aimé monter au ciel, et qu'elle souhaitait avec passion de le suivre, et d'être élevée dans la gloire avec lui? Quelque parfaite que soit une âme, tant qu'elle gémit sous le poids de ce corps de mort, et qu'elle est retenue captive dans la prison de ce siècle mauvais, liée par de fâcheuses nécessités, et tourmentée par les crimes qui s'y commettent, elle est contrainte de s'élever plus lentement, et avec moins de vigueur à la contemplation des choses sublimes, et elle n'est pas libre de suivre l'Époux partout où il va. C'est ce qui arrachait ce cri lamentable à celui qui disait en gémissant; a Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom. VII, 24)? C'est ce qui inspirait cette humble prière: «Tirez mon âme de prison (Psaume CXII, 8). » Que l'Épouse dise donc, et qu'elle dise avec douleur: « Tirez-moi après vous, » parce que ce corps corruptible appesantit Pâme, et cette demeure de terre et de boue accable l'esprit, qui voudrait s'élever dans ses pensées (Sap. IX, 15). Ou bien, peut-être dit-elle cela dans

 

son désir de sortir de cette vie, et d'être avec J.-C., surtout en voyant que celles pour qui il semblait nécessaire qu'elle y demeurât étant plus avancées, aiment déjà l'Époux, et peuvent se tenir à l'abri des tempêtes dans le port de la charité. Car elle avait dit auparavant: « C'est pour cela que les jeunes filles vous aiment avec passion. » Il semble donc qu'elle veuille dire: Voilà les jeunes filles qui vous aiment, et, par cet amour sont attachées si fermement à vous, qu'elles n'ont plus besoin de moi, et qu'il n'y a pas de raison qui m'arrête davantage en ce monde: «Tirez-moi donc s'il vous plait après vous. »

 

(a) Telle est la version des premières éditions au lieu de à l'odeur de vos parfums comme nous l'avons déjà fait observer ailleurs. Ainsi ce n'est pas à l'odeur mais au milieu même de l'odeur qu'exhalent vos parfums que nous courons. » n. 4, « excités par cette odeur, » n. 9 et n. 11. « Nous courrons dans l'odeur de vos parfums non pas dans la confiance de nos propres mérites. » Et un peu plus loin: « Pour vous, ô mon époux, vous courez dans l'onction même, mais nous, nous ne courrons que dans l'odeur qu'elle répand. Vous couru dans la plénitude et nous à l'odeur des parfums.

 

2. Je croirais que c'est là sa pensée, si elle avait dit: Tirez-moi à vous; mais comme elle dit, après vous, il me semble qu'elle demande plutôt la grâce de pouvoir suivre les traces de sa vie, de pouvoir imiter sa vertu, garder les règles de sa conduite, embrasser la perfection de ses moeurs. Car elle a principalement besoin de secours, pour renoncer à soi-même, porter sa croix, et suivre Jésus-Christ. L'Épouse a certainement besoin, pour atteindre là, d'être tirée, et elle ne peut l'être que par celui qui dit: «Vous ne pouvez rien faire sans moi (Jean XV, 5). » Je sais bien, dit-elle, que je ne puis arriver jusqu'à vous, qu'en marchant après vous, et que je ne puis même marcher après vous, si vous ne m'aidez: c'est pourquoi je vous prie de me tirer après vous. Car « celui-là est heureux que vous assistez; il dispose en son coeur des degrés dans cette vallée de larmes (Psaume LXXXIII, 6), » pour arriver un jour à vous sur les montagnes éternelles, où on goûte une joie ineffable. Qu'il y en a peu, Seigneur Jésus, qui veuillent aller après vous; et néanmoins il n'y a personne qui ne désire arriver jusqu'à vous, car tout le monde sait qu'on goûte auprès de vous des délices sans fin. Aussi tous veulent jouir de vous, mais tous ne veulent pas vous imiter. Ils veulent bien régner avec vous, mais ils ne veulent pas souffrir avec vous. Tel était celui qui disait: « Que je meure de la mort des justes, et que la fin de ma vie soit semblable à la leur (Num. XXIII, 10). » Il souhaitait la fin des justes, mais il n'en souhaitait pas les commencements. Les hommes charnels désirent la même mort que les hommes spirituels, dont néanmoins ils abhorrent la vie, c'est qu'ils savent que la mort des saints est précieuse devant Dieu; parce que « lorsqu'il aura fait dormir en paix ceux qu'il a aimés, de ce somme il les fera passer à l'héritage du Seigneur (Psaume CXXVI, 2); » et parce que « ceux qui meurent dans le Seigneur sont bien heureux (Apoc. XIV, 13); » au lieu que, selon la parole du prophète Roi: « La mort des pécheurs est la pire des morts (Psal XXXIII, 22.) » Ils ne se mettent pas en peine de chercher celui que toutefois ils désirent trouver, ils souhaitent de l'atteindre, mais ne veulent pas le suivre. Ils n'étaient pas de ce nombre ceux à qui il disait: « Vous autres, vous êtes toujours demeurés avec moi durant mes tentations (Luc. XXII, 28). » Heureux ceux qui se sont trouvés dignes, ô bon Jésus, de recevoir de vous un témoignage si avantageux. Ils allaient sans doute après vous, des pieds du corps, et de toutes les affections de leur coeur. Vous leur avez montré le chemin de la vie en les appelant après vous, qui êtes la voie, la vie et la vérité, et qui dites: «Venez après moi, je vous ferai pécheurs d'hommes (Matth. IV, 19); » Et encore: « Que celui qui me sert me suive, et partout où j„ serai je me servirai de lui (Jean xu, 26). » C'est donc en se félicitant qu'ils disaient: « Voilà que nous avons quitté toutes choses pour vous suivre (Matth. XIX, 27). »

 

3. C'est donc ainsi que votre bien-aimée, laissant tout pour vous, désire avec ardeur aller toujours après vous, marcher toujours sur les traces de vos pas, et vous suivre partout où vous irez; elle sait que vos voies sont belles, que tous vos sentiers mènent à la paix, et que celui qui vous suit ne marche pas dans les ténèbres. Si elle prie qu'on la tire, c'est parce que votre justice est aussi élevée que les plus hautes montagnes, et qu'elle ne peut pas y parvenir par ses propres forces. Elle prie qu'on la tire, « parce que personne ne vient à vous, si votre Père ne le tire (Jean IX, 44). » Or, ceux que votre Père tire, vous les tirez aussi, car les oeuvres que le Père fait, le Fils les fait pareillement. Mais elle est plus familière avec le Fils, et lui fait cette demande parce qu'il est son propre époux, et que le Père l'a envoyé au-devânt d'elle, pour lui servir de guide et de maître, pour marcher devant elle dans la voie des bonnes moeurs, lui préparer le chemin des vertus, lui communiquer ses connaissances, lui enseigner les sentiers de la sagesse, lui donner la loi d'une vie et d'une conduite réglée, et la rendre si parfaite, qu'il eût. raison d'être épris de sa beauté et de ses charmes.

 

4. « Tirez-moi après vous; nous courrons dans l'odeur de vos parfums. » J'ai besoin d'être tirée, parce que le feu de votre amour est un peu refroidi en nous, et cette froideur nous empêche de courir à cette heure comme nous faisions hier et les jours passés. Mais nous courrons, lorsque vous nous aurez rendu la joie de posséder votre Sauveur, lorsque le soleil de justice versera de nouveau sa chaleur sur nous, que la nuée de la tentation qui le couvre maintenant sera passée, et qu'au souffle agréable d'un doux zéphir, ses parfums recommenceront à se fondre, à couler et à répandre leur odeur ordinaire. C'est alors que nous courrons, mais nous courrons dans cette bonne odeur. Nous courrons, dis-je, lorsque les parfums commenceront à s'exhaler parce que l'engourdissement où nous sommes maintenant se dissipera, et la dévotion reviendra en nous, tellement que nous n'aurons plus besoin d'être tirés, nous serons excites par cette odeur, à courir de nous-mêmes. Mais en attendant tirez-moi après vous. Voyez-vous comme quoi celui qui marche dans l'esprit, ne demeure pas toujours en un même état, et n'avance point toujours avec la même facilité; que la voie de l'homme n'est pas en sa puissance, comme dit l'Écriture; mais qu'il oublie les choses qui sont derrière lui et s'avance vers celles qui sont en avant, tantôt avec plus, tantôt avec moins de vigueur, selon que le Saint-Esprit, qui est l'arbitre souverain des grâces, les lui dispense avec plus ou moins d'abondance? Je crois que si vous voulez vous examiner vous-mêmes, vous reconnaîtrez que votre propre expérience confirme ce que je vous dis.

 

5. Lors donc que vous vous sentez tombé dans l'engourdissement, la tiédeur ou l'ennui, n'entrez pas pour cela en défiance, et ne quittez pas vos exercices spirituels; mais cherchez la main de celui qui peut vous assister, conjurez-le, à l'exemple de l'Épouse, de vous tirer après lui, jusqu'à ce qu'étant ranimé et réveillé par la grâce, vous deveniez plus prompt et plus allègre, et que vous couriez et disiez: « J'ai couru dans la voie de vos commandements, lorsque vous avez dilaté mon coeur (Psaume CXVIII, 32). » Et si vous-vous réjouissez dans la grâce de Dieu, quand elle est présente, ne croyez pas néanmoins posséder ce don comme un droit qui vous est acquis, ni compter trop sur lui, comme si vous ne le pouviez jamais perdre; de peur que si Dieu vient tout à coup à retirer sa main, et à soustraire sa grâce, vous ne tombiez dans un découragement, une tristesse excessive. Enfin, ne dites pas dans votre abondance: « Je ne serai jamais ébranlé (Psaume XXIX, 7). » De peur que vous ne soyez aussi obligé de dire avec gémissement les paroles qui viennent après celles-là: « Vous avez détourné votre visage de moi, et je suis tombé dans la confusion et dans le trouble (Ibid.») Vous aurez soin plutôt, si vous êtes sage, de suivre le conseil du sage, et de ne pas « oublier les biens su temps des maux, ni les maux au temps des biens (Eccl. XI, 27). »

 

6. N'entrez donc pas dans une trop grande confiance au jour de votre force; mais criez vers Dieu, avec le Prophète, et dites: « Ne m'abandonnez pas, s'il vous plaît, lorsque mes forces m'auront quitté (Psaume LXX, 9). » Mais consolez-vous au temps de la tentation, et dites avec l'Épouse: « Tirez-moi après vous, nous courrons dans l'odeur de vos parfums. » Ainsi l'espérance ne vous quittera pas dans les mauvais jours, et la prévoyance ne vous manquera pas dans les bons; et soit que vous soyez dans l'adversité ou dans la prospérité; dans le changement et la révolution des temps, vous conserverez comme une image de l'éternité, je veux dire une égalité d'esprit, et une constance invincible, supérieure à toutes sortes d'infortunes; vous bénirez Dieu en tout temps, et demeurerez ainsi en quelque sorte immuables au milieu des événements changeants et des défaillances certaines de ce siècle inconstant, vous commencerez à vous renouveler et à reprendre cette ancienne ressemblance de Dieu qui est éternel, et qui n'est susceptible d'aucune vicissitude ni du moindre changement. Car vous serez en ce monde tel qu'il est lui-même, ni abattu dans l'adversité, ni insolent dans la prospérité. C'est en cela, dis-je, que l'homme, cette créature si noble, faite à l'image et à la ressemblance de Dieu qui l'a créée, fait voir qu'il est prêt à recouvrer la dignité de son antique gloire, lorsqu'il trouve qu'il est indigne de lui, de se rendre conforme au siècle qui passe et qu'il aime mieux, selon la doctrine de saint Paul, rentrer «par le renouvellement de son esprit (Rom. XIV, 2), » dans l'état où il a été créé d'abord. Puis, obligeant ce siècle qui a été fait pour lui, à se conformer à lui d'une manière admirable, il fait que toutes choses contribuent et conspirent à son bien et reprennent en quelque façon la forme qui leur est propre et naturelle, en rejetant celle qui leur est étrangère et en reconnaissant:leur Maître à qui elles étaient tenues d'obéir dans l'ordre de leur première création.

 

7. C'est pourquoi je pense que ces paroles que le Fils unique de Dieu a dites de lui-même, «que s'il était élevé de la terre, il tirerait tout à soi (Jean XII, 32), » peuvent aussi s'appliquer à tousses frères; c'est-à-dire à ceux que le Père a commis et prédestinés de toute éternité pour être conformes a son fils qui est son image, afin qu'il soit le premier né d'un grand nombre de frères. Je puis donc, moi aussi, dire hardiment, que si je suis élevé de la terre, je tirerai tout à moi. Car il n'y a pas de témérité, mes frères, à me servir des paroles de celui dont j'ai l'honneur de porter la ressemblance. S'il en est ainsi, les riches du siècle ne doivent pas penser que les frères de Jésus-Christ ne possèdent que les biens célestes, parce qu'ils lui entendent dire: « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient (Matth. V, 3); » non, dis-je, ils ne doivent pas penser qu'ils ne possèdent que les seuls biens du ciel, parce que Jésus-Christ semble ne leur avoir promis que ceux-là, ils possèdent aussi les biens do la terre; car s'ils sont comme ne possédant rien, cependant ils possèdent out, ils ne mendient pas comme misérables; mais ils possèdent comme des maîtres et des propriétaires, et ils ont d'autant plus les propriétaires et les maîtres, qu'ils en sont plus détachés, selon cette parole: le monde entier est un trésor pour l'homme fidèle. Je dis le monde entier, parce que les adversités aussi bien que les prospérités lui servent et contribuent à son bien.

 

8. L'avare donc est passionné pour les •biens de la terre, comme un mendiant, et le fidèle les méprise comme leur maître. L'avare mendie en les possédant, et le fidèle les pos, ède en les méprisant. Demandez au premier venu de ceux qui soupirent d'un coeur insatiable après les biens temporels, ce qu'il pensé de ceux qui, vendant leurs biens, les donnent aux pauvres, et achètent ainsi lé royaume des Cieux pour un bien vil et méprisable, et s'il croit leur conduite sage ou non. fi vous répondra certainement qu'il la trouve sage. Demandez-lui encore pourquoi il ne pratique pas lui-même ce qu'il approuve dans les autres. Je ne le puis, dira-t-il. Et pourquoi? C'est, n'en doutez pas, parce que l'avarice qui est la maîtresse de son coeur, ne le lui permet pas; il n'est plus libre; les biens qu'il semble posséder ne sont pas à lui, et lui-même ne s'appartient pas. S'ils sont vraiment à vous, tâchez d'en profiter; échangez les biens de la terre contre ceux du Ciel. Si vous ne le pouvez faire, confessez que vous n'êtes pas le maître, mais l'esclave de votre argent; que vous n'en êtes que le gardien non le possesseur. Enfin vous obéissez à votre bourse, comme l'esclave à sa maîtresse; et de même qu'il est obligé de se réjouir ou de s'attrister avec elle, vous aussi à mesure que vos richesses grandissent, vous vous élevez, et vous tombez à mesure qu'elles diminuent. Car lorsque votre bourse est épuisée, vous êtes abattu de tristesse, et lorsqu'elle se remplit, votre coeur est comme rempli de joie ou plutôt gonflé d'orgueil. Tel est l'avare. Mais, pour nous, imitons la liberté et la constance de l'Épouse, qui bien instruite de toutes choses, et conservant en son coeur les enseignements de la sagesse, sait également vivre dans l'abondance et souffrir la pauvreté. Lorsqu'elle prie qu'on la tire, elle fait voir ce qui lui manque, non d'argent, mais de force; et d'un autre côté, lorsqu'elle se console dans l'espérance du retour de la grâce, elle montre que si elle sent ses privations elle ne perd pas pour cela toute espérance.

 

9. Elle dit donc. «Tirez-moi après vous, nous courrons dans l'odeur de vos parfums.» Faut-il s'étonner, qu'elle ait besoin d'être tirée, quand elle court après un géant, et tâche d'atteindre celui qui saute dans les montagnes, et passe par dessus les collines? « Sa parole, dit le Prophète Roi, court avec vitesse (Psaume CXLVII, 15). » Elle ne peut pas égaler dans sa course celui qui « marche à grands pas comme un géant qui se hâte d'arriver au bout de sa carrière (Psaume XVIII, 6). » Elle ne le peut pas par ses seules forces, et c'est pour cela qu'elle désire être tirée. Je suis lasse, dit-elle, je tombe en défaillance, ne m'abandonnez pas, tirez-moi après vous, de peur que je ne commence à aller après d'autres amants comme une vagabonde, et que je ne coure comme une personne égarée qui ne sait qu'elle route tenir. Tirez-moi après vous, parce qu'il vaut mieux pour moi que vous me tiriez et que vous me fassiez une sorte de violence en m'effrayant par des menaces, ou en m'exerçant par des châtiments, que de m'épargner et de me laisser dans mon corps jouir d'une malheureuse confiance. Tirez-moi en quelque sorte malgré moi, afin qu'ensuite je vous suive volontairement. Je suis engourdie, tirez-moi, faites-moi courir. Il arrivera un temps où je n'aurai plus besoin que personne me tire, parce que nous courrons vite et de nous-mêmes. Je ne courrai pas seule, quoique je demande seule à être tirée. Les jeunes filles courront aussi avec moi. Nous courrons également, nous courrons ensemble; moi excitée par l'odeur de vos parfums, et elles par mon exemple et mes exhortations; ainsi nous courrons toutes dans l'odeur de vos parfums. L'Épouse a des imitateurs, comme elle est elle-même imitatrice de Jésus-Christ; et c'est pour cela qu'elle ne dit pas au singulier, « je courrai, mais nous courrons. »

 

10. Mais il se présente une question, à savoir pourquoi l'Épouse, en demandant d'être tirée, ne demande pas aussi que les jeunes filles le soient avec elle et ne dit pas: « tirez-nous, mais tirez-moi. » Mais quoi, peut-être a-t-elle besoin d'être tirée, et les jeunes filles n'en ont-elles pas besoin? O vous, qui êtes si belle et si heureuse, si pleine de bonheur, découvrez-nous la raison de cette différence. Tirez moi, dites-vous. Pourquoi ne dites-vous pas: tirez-nous? Est-ce que vous nous enviez ce bonheur? A Dieu ne plaise que cela soit ainsi. Car si vous eussiez voulu aller seule avec l'Époux, vous n'auriez pas ajouté tout de suite après, que les jeunes filles courront avec vous. Pourquoi donc avez-vous demandé pour vous seule qu'on vous tirât, puisque incontinent après vous deviez dire au pluriel: « Nous courrons? » La Charité dit-elle, le voulait ainsi. Apprenez de moi par cette parole à attendre d'en haut un double secours dans les exercices spirituels, la réprimande et la consolation. L'une exerce au dehors, et l'autre visite au dedans. L'une arrête l'emportement, l'autre élève le coeur et lui donne de la confiance. L'une opère l'humilité, et l'autre console dans le découragement. L'une donne de la prudence, et l'autre, de la dévotion. La première enseigne la crainte du Seigneur, et la seconde tempère cette crainte par une joie salutaire, ainsi qu'il est écrit. « Que mon coeur se réjouisse, en sorte qu'il craigne votre nom (Psaume LXXXV, 41). » Et encore: « Servez le Seigneur avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement (Psaume II, 11). »

 

11. Nous sommes tirés, lorsque nous sommes exercés par les tentations et les tribulations. Nous courons lorsqu'étant visités par des consolations et des inspirations secrètes et intérieures, nous respirons une odeur aussi douce que celles des plus excellents parfums. Ce qui paraît austère et dur je le réserve donc pour moi, qui suis forte, saine et parfaite; et je dis en ne parlant que de moi:« Tirez-moi » Mais ce qui est doux et agréable, je vous en fais part, à vous qui êtes faible, et je dis: « Nous courrons. » Je sais ce que sont de jeunes filles, tendres et délicates, et trop faibles pour soutenir les tentations;voilà pourquoi je veux qu'elles courent avec moi, mais non pas qu'elles soient tirées avec moi; je veux qu'elles partagent mes consolations, non pas mes travaux. Pourquoi? Parce qu'elles sont infirmes, et que j'appréhende que les forces ne leur manquent, et qu'elles ne succombent. Mais pour moi, ô mon Époux, châtiez-moi, tentez-moi, tirez-moi après vous, parce que je suis prête à souffrir toutes les afflictions qu'il vous plaira de m'envoyer, et que je suis assez forte pour les supporter. Pour le reste, nous courons ensemble à l'envie des unes des autres, je serai seule tirée, mais nous courrons toutes ensemble. Nous courrons, nous courrons, dis-je, mais ce sera dans l'odeur de vos parfums, non pas dans la confiance de nos propres mérites. Nous n'avons pas la présomption de croire que nous courrons dans la grandeur de nos forces, mais dans le nombre infini de vos miséricordes. Car si nous avons couru quelquefois et si nous l'avons fait volontairement, la gloire n'en doit revenir ni à notre volonté, ni à notre course, mais à Dieu. Que cette miséricorde se retourne vers nous, et nous courrons. Pour vous, Seigneur, vous courez par votre propre force comme un géant, et comme un homme puissant et vigoureux; mais nous, nous ne courrons jamais, si nous ne sentons l'odeur de vos parfums: « Pour vous que le Père a sacré d'une huile de joie, d'une manière plus noble que ceux qui ont part à votre gloire (Psaume XLIV, 8), » vous courez dans cette divine onction; mais nous, nous ne courrons qu'à l'odeur qu'elle répand. Vous courez dans la plénitude et dans l'odeur du parfum. Ce serait ici le lieu de m'acquitter de la promesse que je me souviens de vous avoir faite, il y a longtemps, de vous parler des parfums de l'Époux, si je ne craignais d'être trop long. Je remets donc à une autre fois pour le faire; car l'importance du sujet ne souffre pas qu'on la resserra dans des limites si étroites. Priez le Seigneur de la divine onction, qu'il daigne rendre agréable le sacrifice de mes lèvres, et que je puisse rappeler à vos esprits le souvenir de l'abondance de sa grâce, oui, dis-je, de la grâce qui est dans l'Époux de l'Église, Jésus-Christ notre Seigneur.

 

Amen.

 

SERMON 22. Des quatre parfums de l’Époux et des quatre vertus cardinales.

 

1. Si les parfums de l'Épouse sont aussi précieux et aussi magnifiques que vous l'avez vu dans les discours précédents, que pensez-vous de ceux de l'Époux? Mais si je ne suis pas capable de les expliquer d'une façon proportionnée à leur excellence, il n'y a pas de doute pourtant que leur vertu ne soit plus éminente et leur grâce plus efficace, puisque leur seule odeur excite à courir, non-seulement les jeunes filles, mais l'Épouse elle-même. En effet, si vous y prenez garde, elle n'ose rien promettre de semblable de ses parfums. A la vérité, elle se flatte qu'ils sont excellents, mais néanmoins elle ne dit pas que c'est dans eux qu'elle ait couru ou qu'elle coure, elle ne promet de le faire que dans l'odeur des parfums de l'Époux. Qu'aurait-elle dit si elle se fût sentie remplie de l'onction même de ce parfum, dont la seule odeur, quelque légère qu'elle soit, la ravit de joie et la fait courir? Je serais bien étonné si elle ne s'envolait pas. Mais peut-être quelqu'un dit en lui-même cessez de tant relever ces parfums; on verra assez ce qu'ils sont, lorsque vous aurez commencé à les expliquer. Pas du tout; je ne vous promets pas cela. Croyez-moi, je vous avoue que je ne sais encore si ceux qui me viennent dans l'esprit sont les véritables. Car j'estime que 'l'Époux a diverses espèces de parfums et de baumes, et qu'il en a en grande quantité; qu'il y en a que l'Épouse estime d'une façon particulière, parce qu'elle est plus proche de son Époux, et plus familière; qu'il en est quelques-uns qui arrivent jusqu'aux jeunes filles; et enfin qu'il y en a d'autres qui parviennent même à ceux qui sont plus éloignés et comme étrangers; en sorte qu'il n'y a personne, comme dit le Prophète, qui ne sente sa chaleur. Mais bien que le Seigneur soit doux et bon envers tout le monde, il l'est pourtant davantage envers ceux qui sont de sa maison; et plus on s'approche familièrement de lui par ses mérites et sa pureté, plus aussi, je crois, on sent l'odeur de parfums plus nouveaux, et d'une onction plus douce et plus agréable.

 

2. Mais on ne saurait comprendre ces choses comme il faut, à moins de les avoir éprouvées. C'est pourquoi je ne veux pas usurper témérairement une prérogative qui n'est accordée qu'à l'Épouse. Il n'y a que l'Époux qui sache les délices que l'Esprit-Saint fait goûter à sa bien-aimée, par quelles inspirations il réveille et récrée les sens de son âme, et de quelles senteurs il la parfume. Qu'elle lui soit donc une fontaine propre à lui seul, où l'étranger n'ait pas de part, et l'indigne ne boive pas. Car c'est « un jardin fermé et une fontaine scellée (Cantic. IV, 12); » mais les eaux en découlent dans les places publiques. Je reconnais que je les ai à ma disposition, pourvu néanmoins que personne ne me moleste ou ne me montre de l'ingratitude, si je puise à une source publique pour donner à boire aux autres. Car, pour relever un peu mon ministère en ce point, ce n'est pas sans peine et sans travail que je vais tous les jours puiser dans les ruisseaux même publics de l'Écriture, pour donner de l'eau à chacun selon ses besoins, si bien que, sans prendre aucune peine, chacun de vous ait facilement des eaux spirituelles pour toute sorte d'usages, par exemple pour laver, pour boire et pour cuire les aliments. Car la parole de Dieu est l'eau salutaire de la sagesse, non-seulement elle abreuve, mais elle lave, suivant ce que dit le Seigneur: « Vous êtes nets à cause des discours que je vous ai tenus (Jean XV, 3). » La parole divine cuit encore, pour ainsi dire, par le feu du Saint-Esprit, les pensées charnelles, qui sont comme de la viande crue, et les change en des sens spirituels, et en fait une nourriture pour l'âme, si bien qu'on peut dire: « Mon cœur s'est échauffé au dedans de moi, et un feu s'allumera en moi durant ma méditation (Psaume XXXVIII, 4). »

 

3. Ceux dont l'esprit étant parfaitement pur, sont capables de comprendre par eux-mêmes des choses plus sublimes que celles que nous disons, non-seulement je ne les en empêche pas, mais même je les en félicite, pourvu qu'ils souffrent aussi que nous proposions des choses plus simples à ceux qui ne sont pas aussi éclairés qu'eux. Que je voudrais voir tout le monde doué du don de la parole, et plût à Dieu que je ne fusse pas obligé de m'occuper à cet exercice. Plût à Dieu qu'un autre en voulût bien prendre le soin, ou plutôt ce que j'aimerais encore mieux, qu'il ne se trouvât personne pat 'vous qui en eût besoin, et que vous fussiez tous si bien instruits par Dieu même, que je pusse dans un profond repos, voir que l'Époux est Dieu. Maintenant donc, et je ne le saurais dire sans répandre des larmes, puisqu'il ne m'est pas permis, je ne dis pas de contempler, mais même de chercher le Roi assis dans sa gloire sur les Chérubins, sur un trône magnifique et élevé, dans la forme selon laquelle il a été engendré égal à son père, dans la splendeur de ses saints avant l'étoile du matin, dans laquelle les anges désirent le contempler et le voir. Dieu dans Dieu. Ce qui me reste à moi, qui ne suis qu'un homme, c'est de le proposer comme homme à des hommes, et dans la forme qu'il a prise quand il a voulu se faire connaître, par un excès de bonté et d'amour, quand il s'est abaissé au dessous des anges, qu'il a mis sa tente dans le soleil, qu'il est sorti comme un Époux de sa chambre nuptiale (Psaume XVIII, 6). Je le présente plutôt dans sa douceur que dans son élévation, et dans son onction plutôt que dans sa grandeur; enfin, je le montre tel que le Saint-Esprit l'a sacré, et envoyé pour annoncer la bonne nouvelle à ceux qui étaient dans la misère, guérir les coeurs brisés, prêcher le pardon aux captifs, la délivrance aux prisonniers, et annoncer l'année des miséricordes du Seigneur.

 

4. Laissant donc à chacun les sentiments plus sublimes et plus élevés que Dieu, peut-être, par une grâce singulière, lui a communiqués sur le sujet des parfums de l'Époux, et dont il lui a donné l'expérience, je me contenterai de mettre en commun ce que j'ai puisé à la source commune. Car il est la fontaine de vie, la fontaine scellée qui jaillit avec force au milieu du jardin fermé, par la bouche de Paul qui lui sert de canal; il est vraiment cette sagesse adorable, qui, selon l'expression du saint homme Job, sort des lieux profonds et cachés (Job. XXVIII, 18), se divise en quatre ruisseaux, et coule dans les grandes places, où ce bienheureux apôtre nous apprend que Dieu l'a fait pour nous, sagesse, justice, sanctification et rédemption (I Cor. I, 10). Par ces quatre ruisseaux, comme autant de parfums précieux, fil importe peu, en effet, de les considérer comme eau ou comme onction; comme eau, parce qu'ils nettoient, comme onction, parce qu'ils sont odoriférants); par ces quatre ruisseaux, dis-je, comme par autant de parfums précieux composés d'ingrédients célestes sur des montagnes couvertes de bois de senteurs, il a tellement embaumé l'Église, qu'étant aussitôt attirée des quatre parties du monde par cette douceur ineffable, elle s'est hâtée d'aller trouver cet Époux céleste, semblable à la reine de Saba (III Rois X, 1), qui accourut avec empressement des extrémités de la terre, pour entendre la sagesse de Salomon, excitée aussi par la bonne odeur de sa réputation.

 

5. L'Église n'a pu courir après l'odeur de son Salomon, que lorsque celui qui, de toute éternité, était la sagesse engendrée du Père, fut fait, pour elle par le Père, sagesse dans le temps. Car c'est alors qu'elle a commencé à sentir la divine odeur qui sortait de lui. Il a été de même fait pour elle justice, sanctification et rédemption, afin qu'elle pût également courir dans l'odeur de ces excellentes qualités, car il a été tout cela en lui-même avant toutes choses. En effet, le Verbe était dès le commencement (Jean I, 1), mais les Pasteurs ne vinrent en hâte pour le voir, que lorsqu'on leur annonça qu'il était fait. Car ils se disaient l'un à l'autre: « Passons jusqu'en, Bethléem, et voyons ce Verbe qui a été fait, que le Seigneur a fait, et nous a montré (Luc. II, 15). » Et l'Évangéliste ajoute: « Qu'ils vinrent en hâte. » Ils ne se remuaient pas auparavant, lorsque le Verbe n'était encore qu'en Dieu; mais lorsqu'il fut fait, lorsque le Seigneur le fit et le leur montra, alors ils vinrent en hâte, ils accoururent. De même donc que le Verbe était au commencement, mais n'était qu'en Dieu, et qu'il a été fait lorsqu'il a commencé d'être parmi les hommes; ainsi il était sagesse, justice, sanctification et rédemption au commencement; mais pour les anges. Et afin qu'il le fût aussi pour les hommes, le Père l'a fait toutes ces choses. Et il le fit, parce qu'il est le Père, car l'apôtre a dit: « Celui qui a été fait par Dieu, sagesse pour nous (I Cor. I, 30). » Il ne dit pas simplement qui a été fait sagesse, mais qui a été fait sagesse pour nous, parce qu'il l'était pour les anges, il. l'est aussi devenu pour nous.

 

6. Mais je ne vois pas, me direz-vous, comment il a été rédemption pour les anges. Car il semble qu'on ne trouve en nul endroit de l'Écriture qu'ils aient jamais été ou captifs du péché, ou sujets à la mort, pour avoir er besoin de la rédemption; excepté seulement ceux qui, par leur orgueil tombant d'une chute sans remède, n'ont pas mérité d'être rachetés. Si donc les anges n'ont jamais été rachetés, les uns n'en ayant pas besoin, et les autres ne le méritant pas, ceux-là parce qu'ils ne sont pas tombés, et ceux-ci parce que leur peine est sans ressource, comment dites-vous que notre Seigneur Jésus-Christ a été rédemption pour eux? Le voici en deux mots. Celui qui a relevé l'homme qui était tombé, a donné à l'ange qui étai demeuré debout la grâce de ne pas tomber; il a délivré l'un de la captivité, et empêché l'autre d'y tomber. Voilà comment il a été également la rédemption de tous les deux, de l'un parce qu'il l'a tiré de l'esclavage, de l'autre parce qu'il l'a préservé d'y tomber. Il est donc clair que le Seigneur Jésus-Christ a été rédemption pour les saints anges, comme il a été pour eux justice, sagesse et sanctification; et que néanmoins il n'a pas laissé d'être fait ces quatre choses pour' les hommes, 'qu ne peuvent connaître et comprendre les choses invisibles de Dieu parles choses qui ont été faites. Ainsi, tout ce qu'il était pour les anges, il l'est devenu pour nous, qu'est-ce à dire? C'est-à-dire sagesse, justice, sanctification et rédemption. « Sagesse » en prêchant, « justice » en remettant les péchés, « sanctification » en conversant avec les pécheurs, «rédemption » en souffrant la mort pour eux. C'est donc lorsqu'il a été fait toutes ces choses par Dieu le Père, que l’Église a senti une odeur excellente et s'est mise à courir.

 

7. Reconnaissez donc maintenant quatre sortes d'onctions; Reconnaissez la douceur abondante et inestimable de celui que le Père a; sacré d'une huile de, joie d'une manière plus excellente que tous ceux qui participent à sa gloire. O homme, tu étais assis dans les ténèbres, et à l'ombre de la mort par l'ignorance' de la vérité, tu languissais dans les liens de tes péchés. Il est descendu vers toi dans ta prison, non pour te tourmenter, mais pour te délivrer de la puissance des ténèbres. Et d'abord ce docteur de la vérité a dissipé l'ombre de votre ignorance par la lumière de sa « sagesse. » Ensuite par la « justice » qui vient de la foi, il a brisé les fers du pécheur, en les justifiant gratuitement. Et par ce double bienfait, il a accompli cette parole du Prophète David: « Le Seigneur rompt les liens des captifs, le Seigneur ouvre les yeux des aveugles (Psaume CXLV, 7). » De plus il a vécu « saintement » parmi les pécheurs, et leur a ainsi prescrit une règle de vie comme un chemin qui pût nous faire retourner dans notre patrie. Enfin, pour comble de bonté, il s'est livré à la mort, et a tiré de son propre côté le prix de la « satisfaction » dont il a apaisé le Père, en s'appropriant ainsi ce verset de David: « Le Seigneur est plein de miséricorde, et il a des grâces abondantes pour nous racheter (Psaume CXXIX, 7). » Oui, certainement, abondantes, puisqu'il a versé non une goutte, mais un fleuve de sang par cinq endroits de son corps.

 

8. Qu'a-t-il dû faire pour toi qu'il n'aie pas fait? Il a rendu la vue à un aveugle, rompu les chaînes d'un captif, ramené dans le chemin celui qui s'était égaré, et réconcilié celui qui était coupable. Qui ne courra avec ardeur, avec rapidité après celui qui délivre de l'erreur, remet les péchés, donne des mérites par sa vie, et acquiert des récompenses par sa mort? Quelle excuse peut avoir celui qui ne court pas. dans l'odeur de ces parfums, si ce n'est peut-être, celui jusqu'à qui elIe n'est pas parvenue? Mais cette odeur de vie s'est répandue par toute la terre, car toute la terre est remplie de la miséricorde du Seigneur, et ses bontés s'étendent sur toutes ses œuvres. Celui donc qui ne sent pas cette odeur de vie répandue partout, et à cause de cela ne court pas, est mort, ou corrompu. Cette odeur c'est le bruit de sa renommée; l'odeur de sa réputation marche devant, elle excite à courir, elle conduit à l'expérience de l'onction, à la récompense de la vision. Ceux qui y arrivent chantent tous d'un commun accord: « Nous avons vu dans la cité du Seigneur des vertus les plus grandes merveilles que nous en avions ouï dire (Psaume XLVII, 9). » Seigneur Jésus, nous courons après vous à cause de la douceur qu'on nous assure que nous trouverons en vous, car on nous apprend que vous ne rejetez pas le pauvre, et n'abhorrez pas le pécheur. En effet, vous n'avez pas eu horreur du. larron qui confessait ses crimes, de la pécheresse qui, pleurait ses péchés, de, la cananéenne qui vous priait avec humilité, de la femme surprise en adultère, de celui qui était assis à son comptoir, du publicain, qui demandait humblement pardon de ses fautes, de votre disciple qui vous renia, de celui qui fut le persécuteur de vos disciples, ni même de ceux qui vous crucifièrent. Nous courons dans l'odeur de toutes ces vertus divines. Quant à l'odeur de votre sagesse, nous la sentons lorsque nous apprenons que si quelqu'un a besoin de sagesse, il n'a qu'à vous la demander, et vous la lui donnerez (Jacob. II, 5). Car on dit que vous donnez abondamment à tout le monde, et que vous ne reprochez pas vos dons. Pour ce qui est du parfum de votre justice, il se répand, tellement de tous côtés, que non-seulement on vous appelle juste, mais la justice même, et la justice qui rend juste. Car vous êtes, aussi puissant pour rendre juste, qu’indulgent pour faire miséricorde. Aussi,. taie tout homme qui, touché d'une vive componction de ses fautes, a faim et soif de la justice, croie en vous qui justifiez l'impie, et, justifié, par la seule foi, il sera réconcilié avec Dieu. Non-seulement votre vie, mais encore votre conception répand abondamment une odeur très-. douce de sainteté. Car vous n'avez commis ni contracté le péché. Que ceux donc qui, étant justifiés de leurs crimes, désirent être saints et se proposent, d'atteindre à la sainteté, sans laquelle nul ne verra Dieu, vous écoutent lorsque vous criez: « Soyez saints, parce que je suis saint, (Levit. XIX, 2). » Qu’ils considèrent vos voies et apprennent de vous que vous êtes juste dans toutes, vos voies, et saint dans toutes vos oeuvres (Psaume CXLIV, 17). » Et l'odeur de votre rédemption, combien n'en fait-elle pas courir? Lorsque vous êtes élevé de terre, vous tirez tout à vous. Votre passion est le dernier refuge et un remède unique. Lorque la sagesse défaille, que la justice ne suffit pas, que les mérites de la sainteté succombent, elle vient au secours. Car, qui présume de sa sagesse, de sa justice ou de sa sainteté, au pas de croire que cela lui suffit pour son salut? « Nous ne sommes pas capables de nous-mêmes, dit l'apôtre, d'avoir la moindre bonne pensée, mais c'est de Dieu que nous tirons cette capacité (I Cor. III, 5). » Aussi, lorsque mes forces me manqueront, je ne me troublerai pas, je ne tomberai pas dans le désespoir; je sais ce que je dois faire. « Je prendrai le calice du salut, et j'invoquerai le nom du Seigneur (Psaume CXV, 13). » Seigneur, éclairez mes yeux, s'il vous plaît, afin que je connaisse en tout temps ce qui est agréable à votre majesté, et alors je serai sage. « Ne vous souvenez pas des fautes et des ignorances de ma jeunesse (Psaume XXIV, 7), » et je serai juste: « Conduisez-moi dans votre voie (Psaume LXXXV, 11), » et je serai saint. Mais si votre sang n'interpelle pour moi votre miséricorde, je ne serai pas sauvé. C'est pour obtenir toutes ces grâces que nous courons après vous; accordez- nous ce que nous vous demandons, puisque nous crions vers vous.

 

9. Mais nous ne courons pas tous également dans l'odeur de tous ces parfums. Les uns sont plus embrasés de l'amour de la sagesse; les autres sont plus portés à la pénitence, par l'espoir qu'ils ont du pardon; ceux-ci sont plus animés à la pratique des vertus, par l'exemple de sa vie et de sa conduite; ceux-là sont plus enflammés d'ardeur pour la piété, par le souvenir continuel de sa passion: je crois que nous pourrons trouver des exemples de chacune de ces personnes. Ceux qui avaient été envoyés vers Jésus-Christ par les Pharisiens, couraient après l'odeur « de la sagesse, » lorsqu'étant de retour ils disaient: « Jamais homme n'a parlé de la sorte (Jean VIII, 46); » car ils admiraient sa doctrine et confessaient sa sagesse. Le saint homme Nicodème courait dans cette même odeur, lorsque éclairé d'une grande lumière de sagesse, il vint la nuit vers Jésus (Jean III, 2). Car il se retira d'auprès de lui tout rempli d'instruction et de doctrine. Mais Marie Madeleine courut dans l'odeur « de la justice; » elle « à qui beaucoup de péchés furent remis parce qu'elle aimait beaucoup (Luc. VII, 47). » Sans doute elle était dès lors juste et sainte, non plus pécheresse, ainsi que le lui reprochait le pharisien, qui ne savait pas que la justice et la sainteté sont un don de Dieu, non pas l'ouvrage de l'homme, et que celui à qui le Seigneur n'imputera pas ses offenses non-seulement est juste mais encore bienheureux. Avait-il oublié comme quoi, en touchant sa lèpre corporelle, ou celle d'un autre, il l'avait guérie sans l'avoir contractée? Ainsi le juste, touché par cette pécheresse, lui communiqua la justice, sans perdre celle qu'il avait, et ne tut pas souillé des ordures du péché dont il la purifié. Le publicain courut aussi; car, après avoir demandé humblement pardon de ses péchés, « il descendit justifié (Luc. XVIII, 14), » selon le témoignage de la justice même. Saint Pierre courut en pleurant amèrement sa chute (Luc. XXII, 62), afin d'effacer son crime et de recouvrer la justice. David courut aussi, quand il reconnut et confessa son offense, et il mérita d'entendre ces paroles: « Le Seigneur a transporté votre péché loin de vous (Rois XII, 13). » Enfin, c'est dans l'odeur « de la sanctification, » que saint Paul atteste qu'il court lui-même, lorsqu'il se glorifie d'être imitateur de Jésus-Christ et dit à ses disciples: « Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Jésus-Christ (Philip. III, 1). » Ils couraient. aussi tous ceux qui disaient: « Voilà que nous avons tout quitté, et vous avons suivi (Matth. XIX, 27). » Car ils avaient tout quitté dans le désir de suivre Jésus-Christ. C'est que cette parole engage tout le monde en général à courir dans cette même odeur: « Celui qui dit qu'il de meure en Jésus-Christ doit vivre comme il a vécut (I. Jean II, 6). » Si vous voulez savoir qui sont ceux qui ont couru dans l'odeur de la Passion, » je vous dirai: « ce sont tous les martyrs. Vous avez donc quatre sortes de parfums; le premier est « la sagesse; » le second, « la justice; » le troisième, « la sanctification; » le quatrième, « la rédemption. » Retenez-en les noms, recueillez-en le fruit, et ne veuillez pas vous enquérir de quelle manière ils sont composés, ni combien de choses entrent dans leur composition. Nous ne le pouvons pas connaître aussi aisément pour les parfums de l'Époux, que pour ceux de l'Épouse: Jésus-Christ possède toutes choses avec une plénitude qui est sans bornes et sans mesure. Sa sagesse, en effet, est infinie (Psaume CXLVI, 5); sa justice est comme les montagnes de Dieu, comme les montagnes éternelles (Psaume XXXIII, 7); sa sainteté est unique, et sa rédemption est inexplicable.

 

10. Disons encore que c'est en vain que les sages du siècle ont écrit tant de choses sur les quatre vertus cardinales, puisqu'il était impossible qu'ils les comprissent, car ils ne connaissaient pas celui que Dieu a fait pour nous sagesse, pour enseigner «la prudence; » justice, « pour remettre les péchés, » sanctification, pour nous donner l'exemple de la « tempérance, » par la pureté de sa vie, et rédemption pour nous proposer un modèle parfait « de patience » dans sa mort si généreusement soufferte. Peut-être me dira-t-on, les autres qualités conviennent assez bien à ces vertus; mais il semble que la sanctification. n'a pas grand rapport à la tempérance. Je réponds d'abord, que la tempérance est la même chose que la continence, puisqu'il est assez ordinaire à l'Écriture de prendre la sanctification pour la continence ou la pureté. En effet, en quoi consistaient ces sanctifications si fréquentes dans les livres de Moïse, sinon dans certaines purifications de personnes qui s'abstenaient du boire, du manger, des femmes et d'autres choses semblables? Mais c'est surtout l'Apôtre lui se sert ordinairement du mot sanctification en ce sens: « Dieu désire, dit-il, votre sanctification, et que chacun de vous conserve son corps chaste et pur des désirs déréglés de la concupiscence (I Thess. IV, 3).» Et ailleurs: « Car Dieu ne nous a pas appelés pour vivre dans la corruption de la chair, mais dans la sanctification. Il est vrai qu'en ces passages il prend la sanctification pour la tempérance.

 

11. Après avoir éclairci ce qui paraissait un peu obscur, je reviens à mon sujet. Que pouvez-vous avoir de commun avec les vertus, vous qui ignorez la vertu de Dieu qui est Jésus-Christ? Où est la vraie «prudence » sinon dans la doctrine de Jésus-Christ? D'où vient la vraie «justice, » sinon de la miséricorde de Jésus-Christ? Où est la vraie « tempérance, » sinon dans la vie de Jésus-Christ? Où est la vraie « force, » n'est-ce point dans la passion de Jésus-Christ? Ceux-là donc seulement doivent être appelés sages qui sont imbus de sa doctrine, justes qui ont obtenu de sa miséricorde le pardon de leurs péchés, tempérants qui s'occupent à imiter sa vie, forts qui pratiquent constamment, dans les adversités, les exemples de sa patience. Aussi est-ce en vain qu'on travaille à acquérir les vertus, si on croit qu'on doit les attendre d'ailleurs que du Seigneur des vertus dont la doctrine est une source de prudence; la miséricorde, un ouvrage de justice; la vie, un miroir de tempérance; la mort, un modèle de force. A lui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles.

 

Amen.

 

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. SUR LE XXIII SERMON SUR le Cantique, n. 9.

 

286. Si toutefois c'en est une autre. N'y eut-il qu'une seule Marie qui oignit le Seigneur, comme on le lit en plusieurs fois dans l'Evangile, et qui était soeur de Marthe, ou bien y en eut-il plusieurs? Cela a été, parmi les anciens, le sujet de grandes controverses, entre autres dans Jansénius de Gand (Concor. Évang. Cap, XLVII), qui traite ce sujet avec sa solidité habituelle. Il y en a plusieurs, particulièrement parmi les Grecs, entre autres Origène et Theophilacte, qui pensent qu'il, y eut trois femmes de ce nom. L'une était la pécheresse que saint Luc ne nomme pas, la seconde une autre pécheresse dont saint Mathieu (Sep. XXVI) et saint Marc (cap. XIV) parlent, également sans la nommer, et la troisième, la soeur de Marthe, dont saint Jean a parlé dans son chapitre XII. Saint Jean Chrysostome pensait de son côté qu'il n'y eut que deux Marie (Hom. LXXXI), une qui oignit deux fois de parfums la tête de Notre; Seigneur, ce serait la soeur de Marthe, différente d'une autre Marie qui répandit des parfums sur ses pieds dans la maison des Pharisiens. Saint Ambroise semble du même avis dans son commentaire sur saint Luc. Grégoire le Grand n'en admet qu'une, et la plupart des auteurs sont de son avis. Saint Ambroise dit même qu'il. ne répugnera pas de croire que ces deux Marie n'en font qu'une, à qui on devrait en ce cas rapporter ce qu'on attribue à deux; en sorte que « la même Marie, après avoir commencé par être la fameuse pécheresse de l'Évangile, devint sainte par la suite. Car, si l'Église ne change pas la personne, quant à son âme, elle la change pourtant quant à ses progrès dans le bien. » Quoi qu'il en soit, saint Bernard exprime le même doute dans son douzième sermon sur le Cantique; mais dans son deuxième sermon pour le jour de l'Assomption, n. 2. il établit assez longuement que c'est de la même et unique Marie qu'il est question dans saint Matthieu, c. XXVI, dans saint Marc, c. XIV, dans saint Luc, c. VII, et dans saint Jean, c. XII. En effet, il s'exprime en ces termes à ce sujet: je Voyez la prérogative de Marie et quel avocat elle a en toute circonstance: Si le pharisien s'indigne de ce qu'elle fait (Luc. VII), si sa soeur se plaint (Jean XII) et même si les disciples murmurent (Matt. XXVI et Marc. XIV), toujours elle garde le silence, mais Jésus-Christ parle pour elle.» Consultez Vossius dans son Harmonie des Évangiles (Lib. I, cap. III), et les autres interprètes. (Note de Mabillon.)

 

SERMON 23. Trois manières de contempler Dieu, représentées par les trois celliers.

 

1. « Le roi m'a fait entrer dans ses celliers Cantique 1, 3). » C'est de là que s'exhale l'odeur, c'est là qu'on court. L'Épouse a bien dit qu'il faut courir, mais elle n'a pas encore dit où il faut courir. C'est donc aux celliers qu'on court, et on court dans l'odeur qui s'en exhale. L'Épouse la pressent par sa vivacité accoutumée, et désire entrer en plein dans le lieu d'oie elle s'échappe, mais que faut-il penser, selon nous de ces celliers? Imaginons-nous cependant qu'il y a chez l'Époux des endroits parfumés, pleins de senteurs, et remplis de toute sorte de délices. C'est là, comme dans une officine, qu'on met en réserve tout ce qui se recueille de plus rare dans son jardin, ou dans son champ. C'est là que tous ceux qui courent dirigent également leurs pas; mais qui sont ceux qui courent? Ce sont les âmes qui brûlent d'amour. L'Épouse court, les jeunes filles courent aussi, mais celle qui aime plus ardemment, court plus vite et arrive plus tôt. Et lorsqu'elle arrive, non-seulement elle ne souffre pas de refus, elle ne souffre pas même le moindre retard. On lui ouvre sans délai comme à une habituée de la maison, une personne très-chère, infiniment aimée et infiniment aimable, mais les jeunes filles que font-elles? Elles suivent de loin. Car étant encore faibles, elles ne peuvent pas courir avec la même ardeur que l'Épouse, ni suivre entièrement l'activité de ses désirs et de son zèle. Aussi arrivent-elles plus tard, demeurent-elles dehors. Mais l'amour que l'Épouse leur porte ne la laisse pas en repos. Elle ne s'enorgueillit pas de ses heureux succès, comme cela est assez ordinaire, et elle ne les oublie pas. Au contraire, elle les console encore davantage, et les exhorte â souffrir patiemment le refus qu'elles essuient et son absence. Enfin elle leur porte la joie qu'elle goûte, afin qu'elles se réjouissent avec elle, dans l'espoir d'avoir part un jour aux grâces et aux avantages de leur mère. Car le soin qu'elle a de s'avancer ne les lui fait pas négliger, et elle ne veut pas que son utilité particulière leur soit nuisible et préjudiciable. Aussi, quels que soient les mérites qui la tiennent à distance d'elles, sa charité et son amour font qu'elle demeure toujours avec elles. D'ailleurs il faut qu'elle imite son Époux, qui, en même temps qu'il monte au ciel, ne laisse pas de promettre qu'il sera sur la terre avec les siens jusqu'à la consommation des siècles. Ainsi en est-il de l'Épouse, quelque progrès qu'elle fasse, ses soucis, sa prévoyance, et son affection l'empêchent de quitter jamais celles qu'elle a engendrées dans l'Évangile, et d'oublier jamais ses entrailles.

 

2. Qu'elle leur dise donc: Réjouissez-vous, prenez courage! « Le Roi m'a fait entrer dans ses celliers; » regardez-vous comme y étant entrées aussi vous-mêmes. Il semble qu'il n'y ait que moi qui sois entrée, mais je n'en profiterai pas seule. Mon avancement est le vôtre. C'est pour vous que je profite; je partagerai avec vous les grâces que je mériterai de recevoir plus que vous. Pour vous montrer que c'est évidemment là le sens et la portée de ses paroles, écoutez ce qu'elles lui répondent: « Nous nous réjouirons et nous serons remplies d'allégresse en vous. » C'est en vous, disent-elles, que nous nous réjouirons et que nous serons remplies d'allégresse; car nous ne méritons pas encore de le faire en nous; et elles ajoutent: « En nous souvenant de vos seins; » c'est-à-dire, nous attendons avec impatience que vous veniez, parce que nous savons que vous ne reviendrez à nous que les seins toutes pleines. Nous espérons alors nous réjouir et tressaillir de bonheur; et en attendant nous nous souvenons de vos seins. Quant à ce qu'elles ajoutent « plus que du vin;» elles veulent marquer que l'état imparfait où elles sont est cause qu'elles sont encore touchées du souvenir des désirs de la chair, qui sont désignés par le vin; et que, néanmoins, ces désirs sont surmontés par le souvenir de la douceur qu'elles savent déjà par expérience couler de ses seins. Je parlerais ici de ses seins, si je ne me souvenais d'en avoir assez parlé plus haut. Et maintenant vous voyez combien elles présument de leur mère, comment elles regardent tous ses avantages et toutes ses joies comme leur étant propres à elles-mêmes, et comment elles se consolent du refus qu'elles ont essuyé, par le contentement qu'elles ressentent de la voir entrée elle-même. Elles ne seraient pas dans une si grande confiance, si elles ne la reconnaissaient pour mère. Que les prélats qui aiment mieux se faire craindre que d'être utiles à ceux qui leur sont confiés écoutent cela. Instruisez-vous vous qui êtes les juges de la terre. Apprenez que vous devez être les mères, non les maîtres de ceux qui sont soumis à votre conduite. Tâchez de vous faire aimer plutôt que de vous faire craindre. Et si vous êtes obligés quelquefois d'user de sévérité, que ce soit une sévérité de père, non de tyran. Soyez des mères par votre amour, et des pères dans vos corrections. Soyez doux; pas de dureté. Ménagez les châtiments, et montrez vos seins. Que votre sein soit rempli de lait, non pas gonflé d'orgueil. Pour quoi appesantir votre joug sur ceux dont vous devriez plutôt porter les fardeaux? Pourquoi un petit enfant que le serpent a mordu appréhende-t-il de découvrir sa plaie au prêtre, au lieu de courir à lui même pour se jeter dans les bras d'une mère. Si vous êtes spirituels reprenez avec un esprit de douceur, en faisant réflexion que vous pourriez bien être aussi tenté vous-même. Autrement celui que vous traitez avec tant de rigueur mourra dans son péché (Galat. VI, 1), et je vous rendrai responsable de sa perte, dit le Seigneur (Ezech. III, 20). Mais nous parlerons de ceci une autre fois.

 

3. Maintenant, puisque le contexte est clair par ce que nous avons dit ci dessus, voyons quel sens mystique nous donnerons aux celliers. Plus loin il est aussi parlé de jardin et de chambre. Je joins ces deux choses aux celliers, et je m'en sers pour la matière que je: traite présentement. Car expliqués ensemble ils s'éclairciront l'un l'autre. Cherchons donc, si vous le voulez bien, dans l'Écriture sainte, ces trois choses: « Le jardin, le cellier et la chambre; » car une âme qui a soif de Dieu s'arrête volontiers en ces lieux, sachant qu'elle y trouvera certainement celui après qui elle soupire. Que le «jardin » donc soit la simple et pure histoire de l'Écriture; le « cellier » le sens moral; et la « chambre» les secrets d'une sublime contemplation.

 

4. Et premièrement, pour l'histoire, il me semble qu'elle n'est pas mal désignée par le jardin, parce qu'on y trouve des hommes vertueux qui sont comme des arbres fruitiers dans le Jardin de l'Époux et dans le paradis de Dieu: les exemples tirés de leur conduite et de leurs actions sont comme autant de fruits que nous cueillerons d'un arbre. Qui donc hésiterait à croire que l'homme de bien soit un plant de Dieu? Écoutez ce que David a dit de l'homme de bien: «Il sera, dit-il, comme un arbre planté sur le bord des eaux courantes, qui porte du fruit en sa saison, et dont les feuilles ne tomberont jamais (Psaume I, 3). » Écoutez Jérémie qui dit dans le même esprit, et presque dans les mêmes termes: « Il sera comme un arbre planté sur le bord des eaux courantes, qui jette de profondes racines, et ne craint pas les violente: chaleurs de l'été (Hier. XVIII, 8). » Écoutez de nouveau le Roi prophète dire encore ailleurs: « Le juste fleurira comme le palmier, il multipliera comme le cèdre du Liban (Psaume XCI, 13), » et qui ajoute, en parlant de lui-même: « Mais moi, je suis comme lin olivier fertile dans la maison du Seigneur (Psaume LI, 10). » «L'histoire » est donc un jardin, et elle est divisée en trois. Car elle contient la «création, la réconciliation et la réparation » du ciel et de la terre. La « création » est comme la semence et le plant du jardin. La « réconciliation » est comme la production de ce plant et de cette semence. Car à un moment propice, les cieux ont versé d'en haut la rosée, les nuées ont fait sortir le juste de leur sein, comme une pluie féconde, la terre s'est ouverte, et a produit le Sauveur (Isaïe XLV, 8), qui a réconcilié le ciel avec la terre. Car c'est lui qui est notre paix, lui qui de deux n'a fait qu'un (Ephes. II, 14), et pacifié dans son sang les choses terrestres avec les célestes. Quant à la « réparation » elle doit arriver à la fin des siècles. Car il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle; et les bons seront recueillis du milieu des méchants, pour être mis dans lies greniers de Dieu, comme les fruits qu'on cueille dans un jardin. « En ce jour-là, dit le Prophète, le germe du Seigneur sera magnifique et glorieux, et les fruits de la terre seront admirables (Isaïe IV, 2). » Voilà donc trois temps qu'on peut remarquer dans le jardin du sens historique.

 

5. On peut aussi remarquer dans le sens moral trois choses qui sont comme trois celliers dans un. Et peut-être est-ce pour cela que l'Épouse a dit des celliers au pluriel, elle avait sans doute ce nombre en vue. Aussi, dans la suite, elle se glorifie de ce qu'on l'a fait entrer dans le cellier au vin. (Cantique II, 4). Or, comme nous lisons dans l'Écriture: « Donnez occasion au sage, et il sera encore plus sage (Prov. III, 9); » nous prendrons occasion de ce nom, que le Saint-Esprit a cru devoir donner à ce cellier pour en donner un aussi aux deux autres, nous appellerons l'un le cellier des aromates, et l'autre celui des parfums. Nous expliquerons dans la suite les raisons de ces noms. Mais en attendant, remarquez que tout ce qui est dans l'Époux est salutaire, que tout y est doux, le vin, au dire de l'Écriture, réjouit le coeur de l'homme (Psaume CIII, 15). » On y lit aussi que l'huile remplit le visage d'allégresse, or c'est dans l'huile qu'on met de la poudre odoriférante, pour en composer des parfums. Les aromates ne sont pas seulement agréables par leur odeur, elles sont encore utiles par leur vertu médicinale. C'est donc, avec raison que l'Épouse est ravie qu'on l'ait fait entrer en un lieu où il y a une si grande abondance de grâces.

 

6. Mais j'ai d'autres noms, qui ont encore, je crois, une raison plus évidente. Et pour les ranger par ordre, j'appellerai le premier cellier, celui de la discipline; le second, celui de la nature; et le troisième, celui de la grâce. Dans le premier, vous apprenez suivant la règle de la morale chrétienne, à être le dernier de tous; dans le suivant, à être égal aux autres; dans le troisième, à être au dessus des autres: ou encore, à être sous un autre, de pair avec un autre ou au dessus d'un autre. Vous apprenez donc premièrement à être disciple, puis compagnon, et enfin maître. La nature sans doute a fait les hommes égaux. Mais l'orgueil, ayant corrompu cet ordre naturel, les hommes ont détruit cette égalité, se sont efforcés de s'élever au dessus les uns des autres, ont désiré se surpasser mutuellement, et avides d'une vaine gloire, ont été animés d'envie et de jalousie réciproques. Ainsi, dans le premier cellier, la première chose qu'il faut faire, c'est de dompter l'insolence de l'orgueil par le joug de la discipline, jusqu'à ce que notre volonté rebelle, brisée par les ordres sévères et répétés des anciens, soit humiliée et guérie, et recouvre par son obéissance le bien de la nature quelle avait perdu par sa vanité. Lorsque par le seul mouvement de la nature, non par la crainte de la peine, elle aura appris à vivre doucement en paix, autant que possible, avec tous ceux qui participent à la même nature qu'elle, c'est-à-dire avec tous les hommes, elle passera enfin dans le cellier de la nature, et éprouvera ce qui est écrit: « Que c'est un grand bien et une grande consolation pour des frères de demeurer ensemble! c'est comme le parfum sur la tête (Psaume CXXXII, 1). » Car des moeurs ainsi réglées sont comme des ingrédients broyés ensemble, et produisent une huile de joie, qui est le bien de la « nature; » il s'en fait un doux et excellent parfum. L'homme qui s'en parfume, devient doux, aimable et pacifique, ne trompe personne, n'outrage personne, n'offense personne, ne s'élève au dessus de qui que ce soit, et ne se préfère pas aux autres; il entretient au contraire volontiers avec tout le monde un commerce de grâces et de bienfaits.

 

7. Je crois que si vous avez bien compris les propriétés de ces deux celliers, vous reconnaîtrez que ce n'est pas sans raison, que j'en ai appelé un, le cellier des aromates, et l'autre le cellier des parfums. Car, de même que le mouvement violent du pilon fait sortir la vertu et l'odeur des poudres odoriférantes, ainsi, dans ce premier cellier, la sévérité du commandement et la rigueur de la discipline, tire avec force la vertu naturelle des bonnes mœurs;et dans l'autre, la douceur agréable d'une affection volontaire et comme innée, court d'elle-même pour rendre des devoirs de charité pareille au parfum qui est sur la tête, et qui au moindre rayon de chaleur descend et découle par tout le corps. Ainsi, dans le cellier de la discipline, sont enfermées comme des poudres sèches de senteurs;.et c'est de là que je lui ai donné son nom. Mais dans celui que j'ai dit être de la nature, je l'ai appelé le cellier des parfums, parce qu'après qu'ils sont faits, en les y met comme en garde et en réserve. Et pour le cellier du vin, je crois qu'il n'y a. pas d'autre raison de ce nom; sinon qu'on y serve le vin d'un zèle brûlant de charité. Celui qui n'a pas encore mérité d'entrer dans ce cellier, ne saurait être placé au dessus des autres. Car il faut que celui qui a la direction de ses frères soit tout bouillant de ce vin, comme l'était le Docteur des nations, quand il disait: « Qui devient faible sans que je le devienne aussi? qui est scandalisé sans que j'en ressente une vive douleur (I Cor. XI, 29) 2. » D'ailleurs, c'est un grand désordre d'aspirer à commander à ceux A qui on ne se soucie pas d'être utile; et c'est une ambition excessive d'exiger la soumission de ceux dont on ne se met pas en peine de procurer le salut. J'ai appelé aussi cellier le cellier de la grâce, non pas qu'on puisse obtenir même les deux autres sans la grâce, mais à cause de la plénitude qu'on en reçoit en celui-ci; « car la charité est la plénitude de la loi, et celui qui aime son frère a accompli la loi (Rom. XXIII, 10). »

 

8. Vous avez vu là raison des noms; voyons maintenant la différence des celliers. Car il est bien plus facile de réprimer par la crainte d'un maître, et de retenir sous la censure d'une discipline sévère, les sens volages et licencieux, et les désirs déréglés de la chair, que de conserver la bonne intelligence avec ses frères, par une affection mutuelle; de vivre dans une étroite observance sous la conduite d'autrui, que de se rendre complaisant envers ses égaux, en suivant la seule conduite de sa propre volonté. De même personne ne dira qu'il y ait autant de mérite et de vertu à vivre en paix avec son prochain qu'à le conduire dans le bien; car, combien y en a-t-il qui vivent tranquillement sons la direction d'un maître, et qui perdent ce calme aussitôt qu'ils sortent de ce joug, et ne peuvent ensuite vivre sans scandale avec leurs pareils? Et combien encore en voyons-nous qui vivent simplement et sans offense parmi leurs frères, et qui ne sauraient être établis sur eus, sans leur devenir non-seulement inutiles, mais encore funestes et nuisibles. Ceux-là doivent se contenir dans les bornes d'une médiocrité qui leur est avantageuse, suivant la mesure de la grâce que Dieu leur a départie, n'ayant pas besoin de maîtres, mais étant incapables d'être maîtres eux-mêmes. Ceux-ci sont donc plus parfaits que les premiers; mais ceux qui savent gouverner sont plus parfaits que les uns ou les autres. Car ceux qui conduisent sagement leurs frères, reçoivent les effets de la promesse du Seigneur, et se voient établis et préposés sur tous ses biens. Mais il y en a sans doute fort peu qui commandent utilement, et encore moins qui commandent humblement. Néanmoins, on accomplit aisément l'un et l'autre, quand on possède une discrétion parfaite, la mère de toutes les vertus; et qu'on s'enivre du vin de la charité jusqu'à mépriser sa propre gloire, s'oublier soi-même, et ne se rechercher en quoi que ce soit; mais cela ne se produit que dans le cellier du vin, par la seule et merveilleuse conduite du Saint-Esprit. Car la vertu de discrétion est morte, sans la ferveur de la charité; et la ferveur de la charité, dans toute son ardeur, sans le tempérament de la discrétion, nous conduit au précipice. C'est pourquoi celui-là mérite des louanges, qui possède ces deux vertus; en sorte que la ferveur anime sa discrétion, et que la discrétion règle sa ferveur. Tel doit donc être celui qui a autorité sur les autres. Or, on ne peut dire que celui-là est parfait, et pratique parfaitement toutes ces règles, qui a reçu la grâce de pouvoir courir au dedans et autour de ces celliers tout entiers, sans rien trouver qui le fasse trébucher; qui ne résiste jamais, en quoi que ce soit, â ses supérieurs, ne porte pas d'envie à ses pareils, a soin de ceux qui lui sont soumis, et ne leur commande pas avec orgueil; obéit à ceux qui sont au dessus de lui, se rend aimable à ses égaux, et condescend pour leur bien à ceux qui sont sous sa direction. Je ne doute pas que l'Épouse ne soit arrivée à ce haut degré de perfection. Et le discours qu'elle tient en est une preuve: « Le Roi m'a fait entrer dans ses celliers; » car elle ne dit pas dans un de ses celliers; mais dans ses celliers, au pluriel.

 

9. Venons maintenant à la Chambre. Quelle est cette chambre? Je n'ai pas assez de présomption pour penser le savoir, je n'ai garde de m'attribuer l'expérience d'une chose si grande, ni de me glorifier d'une prérogative qui est réservée à la seule Épouse bienheureuse. Je me borne, selon l'adage grec, à me connaître moi-même, et je sais avec le Prophète « ce qui me manque (Psaume XXXVIII, 15). » Néanmoins, si je n'en savais rien du tout, je ne vous en dirais rien. Pour ce que je sais, je ne refuse pas par envie de vous le dire, je ne vous le dérobe pas, et, pour ce que je ne sais pas, que celui qui enseigne la science à l'homme (Psaume XCIII, 10) vous l'apprenne. J'ai déjà dit, et je crois que vous vous en souvenez, qu'il faut chercher la chambre du roi dans le secret de la contemplation théorique. Mais, comme en parlant des parfums, j'ai dit que l'Époux en avait plusieurs de différentes espèces, et que tous n'étaient pas donnés à tout le monde, mais que chacun y avait part selon la diversité de ses mérites; je pense de même que le Roi n'a pas qu'une chambre, mais qu'il en a plusieurs. Car, bien certainement, il n'a pas non plus qu'une seule reine, il en a plusieurs, il a aussi plusieurs concubines, et un nombre de jeunes filles infini. Chacune d'elles a son secret avec l'Époux, et dit: « Mon secret est pour moi, mon secret est pour moi (Isaïe XXIV, 16). » Il n'est pas accordé à toutes de jouir dans un même lieu de la présence agréable et secrète de l'Époux; mais chacune reçoit cette grâce, selon qu'il plaît au père de l'Époux de l'en gratifier. Car ce n'est pas nous qui l'avons choisi, mais au contraire c'est lui qui nous a choisis, et établis à notre place; et chacun demeure à l'endroit où il l'a mis. La pénitente a trouvé sa place aux pieds du Seigneur Jésus (Luc. VII, 38); une autre femme, si toutefois c'en est une autre (a), a recueilli le fruit de son amour à la tète du même Jésus (Matth. XXVI, 7). Saint Thomas a reçu la grâce de ce secret dans le côté de Jésus, saint Jean sur sa poitrine, saint Pierre dans le sein du Père, et saint Paul dans le troisième ciel.

 

10. Qui de nous peut distinguer comme il faut cette diversité de mérites, ou plutôt de récompenses? Néanmoins, de peur de paraître passer sous silence ce que nous en savons: la première femme s'est établie une demeure sous l'abri de l'humilité; la seconde, dans le siège de l'espérance; saint Thomas, dans la fermeté de la foi; saint Jean, dans l'étendue de la charité; saint Paul, dans les profondeurs de la sagesse; et saint Pierre, dans la lumière de la vérité. Ainsi donc, il y a plusieurs demeures chez l'Époux; et, soit la reine, soit une concubine ou quelqu'une des jeunes filles, chacune y. reçoit une place proportionnée à ses mérites, et y demeure jusqu'à ce qu'il lui soit permis de passer outre par la contemplation, d'entrer dans la joie de son Seigneur, et de sonder les secrets ineffables de l'Époux. Je tâcherai de vous faire connaître cela plus clairement en son lieu, selon que lui-même daignera m'en donner la connaissance. Maintenant, il suffit que

 

vous sachiez, que aucune des jeunes filles, des concubines et même des reines, n'est admise à ce secret de la chambre de l'Époux, et qu'il réserve uniquement cette faveur à cette unique colombe, qui seule est belle et parfaite. C'est pourquoi je ne me fâche pas de ce qu'on ne m'en permet pas l'entrée, puisque je suis assuré que l'Épouse même n'est pas encore admise à tous les secrets où elle souhaiterait bien entrer. Car elle demande avec instance en quel lieu son Époux fait paître son troupeau, l'endroit où il se repose à midi.

 

(a) Saint Augustin s'exprime de même, dans son IX traité sur saint Jean, n. 3. Saint Bernard a émis le même doute plue haut dans son sermon XII, n. 6. Voir aux notes finales.

 

11. Mais écoutez jusqu'où je suis arrivé, ou plutôt jusqu'où je me crois arrivé. Car vous n'imputerez pas à vanité ce que je dis afin de vous servir. Il y a un endroit chez l'Époux, où ce souverain Maître de l'univers forme ses secrets et règle ses conseils, et d'où il donne des lois à toutes les choses créées, avec poids, nombre et mesure. Cet endroit-là est haut et secret, mais il n'est pas tranquille. Car, bien qu'il dispose toutes choses avec douceur, autant qu'il est en lui, il les dispose pourtant, et ne permet pas que celui qui est arrivé jusque-là par la contemplation demeure en repos; mais, par une conduite merveilleuse et néanmoins très-douce, il le lasse et l'inquiète, dans son admiration et dans ses recherches. L'Épouse exprime parfaitement bien l'un et l'autre dans la suite, le plaisir et l'inquiétude de cette contemplation, lorsqu'elle confesse qu'elle dort, et que son coeur veille (Cantic. V, 2). Car, par le sommeil, elle marque qu'elle goûte le repos d'un doux assoupissement et d'une admiration tranquille; et, par la veille, elle fait connaître qu'elle ne laisse pas de souffrir le travail d'une curiosité inquiète et d'un exercice laborieux. C'est ce qui fait dire au saint homme Job: «Lorsque je dors, je dis: quand me lèverai-je et lorsque je suis levé, j'attends le soir avec impatience. » Ne comprenez-vous pas par ces paroles qu'une âme sainte veut quitter quelquefois un repos qui l'incommode, si on petit parler ainsi, et rechercher une paix qui lui est agréable? Car Job n'aurait pas dit: « Quand me lèverai-je? » si ce repos de sa contemplation lui eût plu tout à. fait; et, d'un autre côté, s'il lui avait absolument déplu, il n'aurait pas attendu avec impatience l'heure du repos, c'est-à-dire le soir. Ce lieu-là n'est donc pas encore la chambre de l'Époux, puisqu'on n'y est pas entièrement en repos.

 

12. Il y a encore un autre lieu, d'où la vengeance très-secrète, mais très-sévère de Dieu, ce juge équitable et terrible dans la conduite qu'il tient sur les enfants des hommes, veille immuablement sur la créature raisonnable, mais réprouvée. Le contemplatif y regarde avec tremblement Dieu, qui, par un juste, mais secret jugement, ne détruit pas le mal des réprouvés, et ne reçoit pas leurs bonnes actions, qui même endurcit leurs cœurs, de peur qu'ils ne se repentent et ne se convertissent, et qu'il ne se trouve ensuite obligé de les guérir. Ce qui ne se fait pas sans une raison certaine et éternelle; cette conduite est d'autant plus épouvantable, qu'elle est plus fixe et éternelle. Ce que nous lisons dans un prophète sur le sujet de ces personnes est effrayant. Car nous voyons que Dieu, parlant à ses anges, dit: « Ne châtions pas l'impie (Isaïe XXVI, 10). » Comme ils en étaient surpris et répondaient; l'impie n’apprendra donc jamais à faire le bien: Non, leur répondit-il; et la raison, c'est « qu'il a commis de méchantes actions dans la terre des saints, il ne verra pas la gloire du Seigneur (Ibid.). » Que les ecclésiastiques, que les ministres de l'Église soient saisis de crainte quand ils commettent tant d'injustices dans les terres des saints qu'ils possèdent; et lorsque, non contents de ce qui est suffisant pour leur substance, par une impiété et un sacrilège horrible, ils gardent pour eux le superflu dont ils devraient nourrir les pauvres, et n'appréhendent pas d'employer la nourriture des malheureux à entretenir leur vanité et leurs désordres, ils se rendent coupables d'un double crime, car ils dissipent un bien qui n'est pas à eux, et ils abusent des choses sacrées pour satisfaire leur ambition et leurs débauches.

 

13. Qui donc, en voyant que celui dont les jugements sont des abîmes profonds, épargne ces personnes en ce monde pour ne les pas épargner dans l'éternité, pourrait chercher du repos en ce lieu? Cette contemplation est remplie de la frayeur du jugement, non de la sécurité de la chambre. Ce lieu est terrible et privé de tout calme. Je suis saisi de crainte, lorsque quelquefois, m'y trouvant porté, je repasse en moi-même avec tremblement ces paroles: «Qui sait s'il est digne d'amour ou de haine (Eccle. IX. 91)?» Et il ne faut pas s'étonner si moi, qui ne suis qu'une feuille et une paille sèche (Job XIII, 25) que le vent emporte, je chancelle en un lieu où David, ce grand contemplatif, confesse avoir quasi trébuché, et s'écrie: « J'ai envié la condition des méchants en voyant la paix dont ils jouissent (Psaume LXXII, 3). » Pourquoi? « Ils ne participent pas, dit-il, aux maux des autres hommes, et ils ne sont pas affligés avec eux. C'est pourquoi l'orgueil s'est emparé de leur coeur, » afin qu'ils ne s'humilient pas pour faire pénitence, mais qu'ils soient condamnés pour leur vanité avec le diable orgueilleux et avec ses anges. Car ceux qui n'ont pas de part aux maux des hommes, auront certainement part à ceux des démons, et entendront cette sentence terrible de la bouche de leurs juges: « Allez, maudits, dans le feu éternel qui est préparé pour le diable et pour ses anges (Matth. XXV, 41). » Néanmoins, ce lieu est aussi celui de Dieu, et n'est autre que la maison de Dieu et la porte du ciel. C'est là que Dieu est craint; c'est là que son nom est saint et redoutable. C'est comme l'entrée de la gloire. «Car la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (Psaume CX, 9). »

 

14. Et ne vous étonnez pas que j'attribue à ce lieu-ci, non au premier, le commencement de la sagesse. Car, dans le premier, nous entendons la sagesse qui enseigne toutes choses, comme un maître excellent dans son auditoire; et, dans celui-ci, nous recevons en nous ces enseignements. Là nous sommes instruits, mais ici nous sommes touchés. L'instruction rend les hommes doctes, et le sentiment qu'elle produit les rend sages. Le soleil n'échauffe pas tous ceux qu'il éclaire. Ainsi, la sagesse enseigne à plusieurs ce qu'ils doivent faire, mais elle ne leur donne pas toujours l'ardeur nécessaire pour l'exécuter. Autre chose est de connaître de grandes richesses, autre chose de les posséder; or, ce n'est pas la connaissance, mais la possession qui rend l'homme riche. De même, il y a de la différence entre connaître Dieu et le craindre; ce n'est pas la connaissance qui rend sage, c'est la crainte, mais une crainte qui fait impression sur l'âme. Appelez-vous sage celui qui est enflé par sa science? Il faut être archifou pour appeler sages ceux qui, ayant connu Dieu, ne l'ont pas glorifié comme Dieu, et ne lui ont pas rendu des actions de grâces. Pour moi, je suis plutôt du sentiment de saint Paul qui dit que leur coeur était insensé (Rom. I, 81). Et c'est avec raison qu'il est écrit que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. Car Dieu commence seulement à être agréable à l'âme, lorsqu'il la frappe de crainte, non lorsqu'il lui communique la science. Si vous craignez la justice de Dieu, si vous craignez sa puissance, Dieu, entant que juste et puissant, semble doux au goût de votre âme. Car la crainte est une espèce de faveur et d'assaisonnement. Elle rend sage, comme la science rend savant, et comme les richesses rendent riches. A quoi donc est bon le premier endroit? Il nous prépare seulement à recevoir la sagesse. C'est là que vous êtes préparé pour être initié ici. La préparation, c'est la connaissance des choses. Mais elle est aisément suivie de l'enflure de la vanité, si la crainte ne la retient? si bien qu'il est vrai de dire que le commencement de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur, attendu que c'est la première qui s'oppose à la peste de l'âme que l'Apôtre appelle une folie. Le premier lieu donne seulement accès à la sagesse, mais celui-ci y donne entrée. Néanmoins, le contemplatif ne trouve un parfait repos dans l'un ni dans l'autre, parce que, dans le premier, Dieu parait comme en peine, et dans celui-ci comme troublé. Ne cherchez donc pas la chambre de l'Époux en des lieux, dont l'un ressemble à l'auditoire d'un maître, et l'autre, au tribunal d'un juge.

 

15. Mais il y a un lieu où l'on voit Dieu vraiment en repos, et tranquille, c'est le lieu, non d'un juge ou d'un maître, mais d'un Époux. Je ne sais ce qu'il est à l'égard des autres; pour moi, ce m'est une chambre quand parfois il m'arrive d'y entrer; mais, hélas! que cela m'arrive rarement, et que j'y demeure peu de temps! C'est là qu'on reconnaît clairement la miséricorde que le Seigneur a exercée et exercera éternellement envers ceux qui le craignent. Aussi, heureux celui qui peut dire: « Je suis lié d'affection et de société avec tous ceux qui vous craignent et qui gardent vos commandements (Psaume CXVIII, 63). » Le décret de Dieu est immuable; il a prononcé un jugement de paix qu'il ne révoquera pas, sur ceux qui le craignent, il dissimule le mal qu'ils font, et récompense leurs actions vertueuses, et, par un effet merveilleux de sa miséricorde, non-seulement le bien, mais le mal tourne et conspire à leur bien (Psaume XXXI, 2). O vraiment heureux, celui à qui le Seigneur n'impute pas ses péchés (Rom. VIII, 23) ! car, pour ce qui est d'être exempt de péché, nul ne saurait le prétendre. Tous ont péché, et tous ont besoin de la grâce de Dieu (Rom. VIII, 33). Et qui accusera ses élus? Il me suffit, pour être juste, d'avoir pour favorable celui seul que j'ai offensé. Tout ce qu'il a résolu de ne me pas imputer, c'est comme si je ne l'avais jamais commis. Ne pas pécher, cela n'appartient qu'à la justice de Dieu; mais la justice de l'homme, c'est l'indulgence de Dieu. J'ai vu ces choses, et j'ai compris la vérité de cette parole: « Quiconque est né de Dieu ne pèche pas; parce que la génération céleste le conserve pur (I Jean III, 9). » La génération céleste, c'est la prédestination éternelle, par laquelle Dieu a gratifié de ses grâces ses élus en son Fils bien-aimé avant la création du monde, les regardant en lui d'un oeil favorable, pour les rendre dignes de voir l'éclat de sa gloire et de sa puissance, et les faire participants de l'héritage de celui à l'image duquel il devait les rendre conformes. Je les regarde donc comme n'ayant jamais péché. Car, bien qu'ils aient effectivement péché dans le temps, il n'y parait pas dans l'éternité, parce que la charité (a) infinie de leur père couvre la multitude de leurs péchés; j'appelle donc heureux ceux dont les péchés ont été pardonnés et couverts (Psaume XXXI, 1). Alors j'ai ressenti tout d'un coup en moi une si' grande confiance, et me suis trouvé rempli d'une telle joie, qu'elle surpassait certainement la crainte dont j'avais été saisi dans le lieu d'horreur, c'est-à-dire dans le lieu de la seconde vision, en sorte qu'il me semblait que j'étais du nombre de ces bienheureux. O si cela avait duré un peu plus longtemps! « Seigneur, visitez-moi encore, je vous en conjure, je vous en conjure, visitez-moi encore par votre grâce salutaire, afin que je possède la gloire de vos élus, et que je prenne part à la joie de cette troupe bienheureuse (Psaume CV, 4). »

 

16. O lieu d'un repos véritable, et que je puis avec raison appeler du nom de chambre, lieu où on ne voit pas Dieu comme ému de colère, ou occupé de soins, mais où on éprouve les effets de sa bonté et de sa bienveillance parfaites! Cette contemplation, loin d'exciter l'effroi, est pleine de charmes. Elle n'allume pas une curiosité inquiète, elle l'apaise; elle ne fatigue pas l'esprit, elle le rend calme et tranquille. C'est là qu'on se repose véritablement. Dieu y est dans une paix qu'il communique à toutes choses, l'âme se repose en la voyant jouir d'une quiétude ineffable. On y voit ce grand roi semblable à un juge qui, après avoir terminé de longs procès, congédie la foule qui l'assiège, prend quelque relâche d'un travail si pénible, retourne la nuit à son palais, entre dans sa chambre avec un petit nombre de personnes qu'il daigne honorer de son intérieur et de sa familiarité, se repose avec d'autant plus de confiance, que le lieu de son repos est plus retiré, et fait paraître un visage d'autant plus gai et plus serein, qu'il n'a sous

 

les yeux que des personnes qu'il aime. S'il arrive parfois à quelqu'un de vous d'être ravi et caché pour quelques heures dans ce sanctuaire secret et mystérieux de Dieu, et s'il n'en est rappelé ni par les besoins du corps, ni par aucun souci, ni par les remords d'aucun péché, ni par les fantômes des images corporelles, qui fondent dans l'âme, et qu'il est plus difficile de repousser, il pourra se glorifier et dire à son tour parmi nous: « Le roi m'a fait entrer dans sa chambre. » Et néanmoins je ne voudrais pas assurer que ce soit celle où l'Épouse se glorifie d'avoir été conduite. Toutefois, c'est une chambre, et la chambre du roi; parce que des trois lieux que nous avons assignés à la triple contemplation, il n'y a que celui-là de paisible et de tranquille. Car, comme nous l'avons montré clairement dans le premier, on. ne jouit que d'un repos fort léger, et dans le second, il n'y en a pas du tout; parce que, dans l'un, Dieu paraissant admirable, excite la curiosité à le rechercher avec ardeur; et, dans l'autre, se montrant terrible, il ébranle notre faiblesse. Mais, dans ce troisième lieu, il n'est pas terrible, et il daigne paraître moins admirable qu'aimable, serein, paisible, doux, favorable et plein de miséricorde à tous ceux qui le regardent.

 

(a) C'est dans le même sens que dans son traité de la grâce et da libre arbitre, n. 29, saint Bernard dit que « les péchés des justes sont cachés dans la charité » de Dieu. On peut se reporter an quatrième des sermons divers, n. 5, et au premier sermon pour la jour de la Septuagésime, avec ses notes.

 

17. Mais afin de vous remettre en abrégé ce que nous avons dit du cellier, du jardin et de la chambre de l'Époux, souvenez-vous de trois temps, de trois mérites, et de trois récompenses. Dans le jardin, considérez les temps; les mérites, dans le cellier; et les récompenses, dans cette triple contemplation de l'âme qui cherche la chambre. Quant au cellier, nous en avons parlé suffisamment. Pour ce qui est du jardin et de la chambre, s'il se présente encore quelque chose à dire, nous le ferons dans l'occasion. Sinon contentez-vous de ce que nous en avons dit, et ne le répétons plus, de peur, ce qu'à Dieu ne plaise, que vous ne vous fatiguiez de choses qui sont dites à la louange et à la gloire de l'Époux de l'Église, notre Seigneur Jésus-Christ, qui étant Dieu, est élevé au dessus de tout et béni dans les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 24. Contre le vice détestable de la distraction; en quoi consiste surtout la rectitude de l'homme.

 

1. Enfin, mes frères, c'est pour la troisième fois que l'œil de la Providence regarde favorablement du haut du ciel mon retour avec vous, et me regarde d'un visage riant et serein. La rage du lion s'est apaisée; la malice du Pécheur a pris fin; l'Église a recouvré la paix.. Le méchant qu'il l'avait troublée durant près de huit ans par un schisme terrible, a été anéanti en sa présence. Mais sera-ce en vain que je vous aurai été rendu après tant de périls? Puisque j'ai été accordé à vos voeux et à vos désirs, il faut que ce soit pour votre avancement. La vie que j'ai reçue par vos mérites, je veux l'employer toute entière à votre utilité et à votre salut. Et puisque vous souhaitez que je continue ce que j'ai commencé il y a longtemps sur le Cantique des cantiques, je le ferai volontiers. Je pense d'ailleurs qu'il est préférable que je reprenne la suite de mon discours, que de commencer quelque chose de nouveau. Cependant j'appréhende qu'ayant presque perdu l'habitude de ce saint exercice, par un si long espace de temps où mon esprit, indigne même d'une occupation si noble, a été distrait par des choses bien différentes, mes pensées ne soient trop faibles et trop basses, pour un sujet si sublime. Quoi qu'il en soit, je vous donne ce que j'ai. Peut-être Dieu ayant égard à l'ardeur de mon zèle, me fera la grâce de vous donner même ce que je n'ai pas. S'il n'en est pas ainsi, ne vous en prenez qu'à mon peu de génie plutôt qu'à ma volonté.

 

2. Or, je crois qu'il faut commencer ce discours par ces mots du Cantique: « Ceux qui sont droits vous aiment (Cantique I, 3). 9 Mais avant d'expliquer comment cela s'entend, voyons qui est celui qui dit ces paroles. Car nous devons suppléer à ce que l'auteur ne dit pas. Peut-être peut-on les attribuer aux jeunes filles ce quelles ont dit auparavant de ces mots: « Ceux qui sont droits vous aiment (a). » Car, après lui avoir dit: « Nous nous réjouirons et tressaillerons d'allégresse à votre sujet, au souvenir de vos seins, dont le lait est plus excellent que le vin, elles ajoutent tout de suite: « Ceux qui sont droits vous aiment; n or il est clair qu'elles s'adressent à leur mère. Je crois qu'elles ajoutent cela, à cause de quelques-unes d'elles, qui n'étant pas dans les mêmes sentiments, bien qu'elles paraissent courir de même, et cherchant leurs propres avantages, bien loin de marcher avec simplicité et sincérité, portent envie à la gloire de leur Mère, tâchent de trouver occasion de murmurer contre elle, de ce qu'elle est entrée toute seule dans les Celliers de l'Époux. En quoi elles justifient ce que dit l'Apôtre: « Que les faux frères sont fort dangereux (II. Cor. XI, 26). u Enfin c'est à leurs reproches que l'Épouse est obligée de répondre dans la suite, lorsqu'elle leur dit: « Filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle (Cantique I, 4). » C'est donc pour la consoler de celles qui murmurent et qui profèrent des blasphèmes, que les autres, qui sont bonnes, simples, humbles et douces, disent à l'Épouse: « Ceux

 

qui sont droits vous aiment. » Ne vous mettez pas en peine, lui disent-elles, des reproches injustes de ces filles impies, puisque vous êtes assurée que celles qui ont le coeur droit vous aiment. C'est, en effet, une consolation pour nous, quand nous faisons bien, que les bons nous aiment, si les méchants nous chargent d'imprécations. L'estime des gens de bien, avec le témoignage de notre conscience, nous suffit contre ces langues malignes et médisantes. « Mon âme recevra des louanges dans le Seigneur, que les hommes doux écoutent. et soient remplis de joie (Psaume XXXIII, 2). » Que les hommes doux, dit-il, se réjouissent, que je leur plaise, et j'écouterai sans m'émouvoir tout ce que la jalousie des méchants vomira contre moi.

 

(a) Depuis le commencement de ce sermon jusqu'à cet endroit, il y a une grande diversité de leçons dans les manuscrits. Plusieurs omettent l'exorde et commencent par ces mots: « Ceux qui sont droits vous aiment. » Or à qui croyons-nous que s'adressent ces paroles ? Si nous les attribuons aux jeunes filles, il devient évident qu'elles les adressent à leur mère, car après lui avoir dit, nous nous réjouirons et tressaillerons d'allégresse à votre sujet, au souvenir de vos seins dont le lait est plus excellent que le vin, elles ajoutent tout de suite. « Ceux qui sont droits vous aiment. » D'autres manuscrits ont notre version. Cette variété a été cause d'une grande confusion dans la plupart des éditions qui reproduisent les deux exordes, mais à tort. Cette variété vient de ce que saint Bernard a prêché deux fois ce sermon; une première fois, avec un exorde court, en 1137, avant son troisième voyage à Rome, et une seconde fois, à son retour, de ce voyage, en 1138. Il y mit alors un autre exorde pour rattacher ce sermon aux précédents. Un manuscrit de la bibliothèque royale portant le n. 4511 reproduit ce sermon avec ses deux exordes: une autre édition de la Colbertine le donne en cet endroit avec un exorde, et plus loin au soixantième sermon, avec un autre exorde.

 

3. C'est donc en ce sens que je crois qu'il est dit: « Ceux qui sont droits vous aiment. » Et j'estime que c'est avec beaucoup de raison. Car presque partout chez les jeunes filles, il s'en trouve comme cela qui observent de près toutes les actions de l'Epouse, non pour les imiter, mais pour y trouver à redire. Elles sont tourmentées de ce qu'il y a de bon dans leurs aînées, et se repaissent de leurs imperfections. On les voit marcher à part, s'attrouper et faire de petits conciliabules, où elles se laissent aller à des paroles insolentes et à des murmures détestables. Elles s'associent pour parler mal de leur prochain, et s'unissent pour causer la désunion. Elles contractent ensemble des amitiés pleines d'inimitiés, conspirent toutes dans les sentiments d'une même malignité, et font des cabales odieuses. C'est ainsi qu'agirent autrefois Hérode et Pilate, dont l'Évangile dit: « Qu'en ce jour-là, c'est-à-dire au jour de la Passion, ils devinrent amis (Luc. XXIII, 12). » S'assembler ainsi, ce n'est pas faire la Cène du Seigneur, mais plutôt donner à boire et boire soi-même le calice des démons, tandis que les uns portent sur leurs langues le poison qui tue les autres, et que les autres reçoivent avec joie la mort qui entre dans leur coeur par leurs oreilles. Voilà comment, selon le Prophète (Jerem. IX, 21), la mort entre par nos fenêtres, lorsque nous nous présentons les uns aux autres le breuvage mortel de la médisance, en médisant on en écoutant ceux qui médisent. A Dieu ne plaise que je me trouve jamais dans l'assemblée de ces personnes: car Dieu les hait, suivant cette parole de l'Apôtre: « Les médisants sont en abomination au Seigneur (Rom. I, 30). » Ce que Dieu même par le Psalmiste confirme en ces termes: « Je poursuivais celui qui médisait en secret de son prochain. »

 

4. Et il ne. faut pas s'en étonner puisque l'on sait que ce vice combat et poursuit plus vivement que les autres la charité qui est Dieu, ainsi que vous-mêmes pouvez le remarquer. Quiconque médit fait voir premièrement qu'il n'a pas de charité. En second lieu, quel autre dessein a-t-il, sinon de faire que les autres haïssent ou méprisent celui dont il médit. Ainsi donc, une langue médisante blesse la charité en tous ceux qui l'écoutent, et autant qu'il est en elle, elle l'éteint et la détruit entièrement. Et non-seulement en ceux qui l'écoutent, mais encore en ceux qui sont absents, à qui peut-être ceux qui l'ont entendue rapportent ce qu'elle a dit. Voyez-vous comment un discours de cette sorte qui passe de bouche en bouche peut aisément et en fort peu de temps corrompre de son venin une infinité d'âmes. Voilà pourquoi l'esprit prophétique dit de ces personnes: « Que leur bouche est remplie du fiel de la médisance, et elles sont promptes à verser le sang (Psaume XIII, 3). » Elles sont aussi promptes à le verser que leur discours est promit à le répandre. Il n'y en a qu'un qui parle, et il ne dit qu'une seule parole, et cependant cette parole en un moment tue les âmes de tous ceux qui l'écoutent dés l'instant qu'elle infecte leurs oreilles. Car un cœur plein du fiel de l'envie ne peut répandre que de l'amertume dans ses discours, selon ce mot de Jésus-Christ: « La bouche parle de l'abondance du coeur (Luc. VI, 45). » Or, cette peste se produit de différentes manières; les uns vomissent le poison de la médisance sans aucune circonspection, et selon qu'il leur vient à la bouche. Les autres, au contraire, tâchent de couvrir du voile d'une feinte retenue, la malice qu'ils ont conçue dans leur coeur, et qu'ils ne peuvent retenir. Avant de médire, vous les voyez pousser de profonds soupirs, prendre une mine grave, ne parler qu'avec peine, faire paraître une fausse tristesse sur leur visage, baisser les yeux, et d'une voix plaintive proférer des médisances, qui font d'autant plus d'effet, que ceux qui les écoutent croient qu'ils ne les disent qu'à regret, et plutôt à contre coeur qu'avec malice. J'en suis bien fâché, dit l'un, car je l'aime assez, mais jamais je ne l'ai pu corriger de ce défaut. Je savais bien, dit un autre, qu'il était sujet à ce vice, et je ne l'aurais jamais découvert, mais puisqu'un autre l'a publié, je ne puis pas nier la vérité. Je le dis avec douleur, mais cela est vrai pourtant. Et il ajoute: C'est grand dommage; car d'ailleurs il a de fort bonnes qualités, mais sur ce point, il faut avouer qu'il est inexcusable.

 

5. Cela dit d'un vice si malin, revenons à notre explication et faisons voir qui sont ceux qui sont ici appelés « droits ». Je ne crois pas qu'il y ait aucune personne intelligente qui s'imagine que c'est selon le corps qu'on appelle « droits » ceux qui aiment l'Épouse. C'est pourquoi il faut que nous l'expliquions d'une rectitude spirituelle, c'est-à-dire de l'esprit ou du coeur. C'est l'esprit qui parle et qui communique les choses spirituelles à ceux qui sont spirituels. C'est donc selon l'esprit, non selon cette matière de terre et de boue, que Dieu a fait l'homme droit. Car il l'a créé à son image et à sa ressemblance (Gen. I, 27). Or, comme vous le chantez vous-mêmes, « Le Seigneur notre Dieu est droit, et il n'y a pas d'iniquité en lui (Psaume XCXI, 16). » Dieu donc qui est droit, a fait l'homme droit et semblable à lui, c'est-à-dire sans iniquité, de même qu'il n'y a pas d'iniquité en lui. Or, l'iniquité est un vice du coeur, non de la chair, ce qui vous fait connaître que la ressemblance que vous avez avec Dieu doit être conservée ou réparée dans la partie spirituelle de vous-même, non dans votre substance grossière et terrestre. Car Dieu est esprit, et il faut que ceux qui veulent lui devenir semblables, ou conserver la ressemblance qu'ils ont avec lui, rentrent en eux-mêmes, et le fassent souvent en esprit, afin que, contemplant la gloire de Dieu à face découverte, ils soient transformés dans une même image avec lui, et que l'esprit du Seigneur les fasse passer de clarté en clarté.

 

6. Peut-être peut-on dire encore que Dieu a donné à l'homme une stature de corps droite, afin que cette rectitude corporelle de l'homme extérieur, qui a été créé d'une matière si vile, avertît cet homme intérieur, qui a été formé à l'image de Dieu, de conserver sa rectitude spirituelle; et que la beauté de la boue condamnât la difformité de l'esprit. Car qu'y a-t-il qui siée moins qu'un esprit courbé dans un corps droit? N'est-ce point un désordre et une honte, qu'un vase de boue, qui est le corps tiré de la terre, les yeux levés en haut, regarde librement le ciel, et prenne plaisir à contempler les grands flambeaux qui l'ornent et qui l'éclairent; et qu'une créature spirituelle et céleste, ait toujours ses yeux, c'est-à-dire ses sens intérieurs et ses affections attachés et baissés à terre, et que celle qui devrait être élevée dans l'or et dans la soie, se vautre dans la fange et se roule dans l'ordure, comme une bête immonde. Rougissez de honte, ô mon âme, d'avoir changé la ressemblance divine en la ressemblance d'un animal immonde. Rougissez, vous qui tirant votre origine du ciel, vous roulez dans la fange. Rougissez, ô mon âme, dit le corps, en vous comparant à moi. Créée droite et semblable à votre créateur, vous m'avez reçu comme un aide qui vous fût semblable, au moins selon les traits de la rectitude corporelle. De quelque côté que vous vous tourniez, en haut vers Dieu, ou en bas vers moi, car personne n'a jamais haï sa propre chair, partout se présentent à vous des images de votre beauté, partout la sagesse, comme un maître charitable, vous donne des avertissements salutaires pour conserver la noblesse et la dignité de votre état. Comment donc n'êtes-vous pas remplie de confusion, de perdre votre prérogative si glorieuse quand je retiens et conserve la mienne, quoique je ne l'aie reçue qu'en votre considération? Comment pouvez-vous souffrir que le créateur voie sa ressemblance effacée en vous, quand il vous conserve la vôtre en moi, et vous la représente sans cesse? Toute l'assistance que vous deviez tirer de moi, vous vous en faites un sujet de honte et de confusion. Vous abusez de mes services, et, étant devenue un esprit de brute, vous êtes indigne de demeurer dans un corps aussi noble qu'est celui de l'homme.

 

7. Les âmes donc qui sont ainsi courbées ne peuvent pas aimer l'Épouse, parce qu'étant amies du monde, elles ne le sont pas de l'Époux. a Celui, est-il dit, qui veut être ami du monde, se rend ennemi de Dieu (Jac. IV, 5). » Ainsi chercher et goûter les choses de la terre, c'est courber l'âme; au contraire, méditer et désirer les choses du ciel, c'est la maintenir droite. (a) Et pour que cette rectitude soit par faite en toutes choses, il faut qu'elle soit dans les sentiments et passe dans les actes. Car j'appelle droit celui qui a des sentiments droits sur toutes choses, et ne s'en écarte jamais dans la pratique. Que la foi et les œuvres soient des témoignages visibles de l'état de l'âme qui est invisible. Estimez droit celui que vous reconnaîtrez catholique en sa foi, et juste en ces oeuvres. Si l'une de ces choses lui manque, ne doutez pas qu'il ne soit courbé. Car l'Écriture dit: « Si vous offrez bien, et que vous ne divisiez pas bien votre offrande, vous péchez. « Quoi que ce soit que vous offriez à Dieu de ces deus choses, la foi ou les oeuvres, vous faites bien; mais vous ne faites pas bien de les diviser. Puisque votre offrande est bonne, ne la rendez pas mauvaise en la divisant. Pourquoi séparez-vous les œuvres de la foi? Cette division est criminelle, puisqu'elle tue votre foi. Car la foi est morte sans les oeuvres. Vous offrez à Dieu une offrande morte. Car si l'amour est comme l'âme de la foi, l'âme de la foi c'est la dévotion et l'action. Qu'est-ce que la foi qui n'opère pas par l'amour, sinon un vrai cadavre? Croyez-vous beaucoup honorer Dieu en lui faisant un présent infect? Croyez-vous bien l'apaiser, en étant le meurtrier de votre foi? Comment l'hostie que vous lui immolez peut-elle être pacifique, avec une si cruelle division? Il n'est pas étonnant que Caïn ait assassiné son frère, puisqu'il avait auparavant fait périr sa propre foi. Pourquoi vous étonner, Caïn, si celui qui vous méprise ne regarde pas vos présents? Comment pourrait-il vous regarder puisque vous êtes divisé contre vous-même, et si en même temps que votre main fait une action religieuse, votre coeur sacrifie à la jalousie? Vous ne sauriez vous concilier la bienveillance de Dieu, quand vous n'êtes pas d'accord avec vous même. Vous ne l'apaisez pas, mais vous l'offensez, non pas encore, à la vérité, en frappant avec cruauté votre frère, mais en ne divisant pas bien votre offrande. Vous n'êtes pas encore coupable de la mort de votre frère, mais vous l'êtes de votre foi. Pense-t-il être droit, celui qui lève la main vers Dieu, pendant que l'envie et la haine qu'il a contre son frère, abaisse son coeur vers la terre? Comment pourrait-il être droit, celui dont la foi est morte et les œuvres la mort même? qui n'a aucun amour, et beaucoup d'amertume? Il y avait à la vérité de la foi dans son sacrifice, mais il n'y avait pas d'amour dans cette foi. L'obligation était. bonne, mais la division était cruelle.

 

(a) Cet endroit, pour les mêmes raisons que nous avons données plus haut, diffère dans les anciennes éditions de la version qu'en donnent les manuscrits. En effet, là où le long préambule que nous avons conservé manque, on lit: « Pour que cette rectitude soit parfaite en toutes choses, il faut qu'elle ait de bons sentiments et qu'elle les suive, car j'appelle droit de coeur celui qui a des sentiments droits sur toutes choses et ne s'en écarte jamais dans la pratique. C'est de ces personnes qu'il est dit à l'Épouse: « ceux qui ont le coeur droit vous aiment; c'est-à-dire ceux qui connaissent et faut toujours ce qui est bon. » Enfin ce sermon se termine dans certaines éditions par ces mots: « Plaise à Dieu que nous soyons de ce nombre et comptés parmi les aimés de l'Époux, par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ qui étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles. Amen. Mais plusieurs manuscrits préfèrent la leçon que nous donnons.

 

8. La mort de la foi est la séparation de la charité. Croyez-vous en Jésus-Christ? faites des œuvres de Jésus-Christ, et votre foi sera vivante. Que l'amour anime votre foi et que les œuvres lui servent de témoignage. Que des actions basses et terrestres ne courbent pas celui que redresse la foi des choses célestes. Vous qui dites que vous demeurez en Jésus-Christ, vous devez marcher comme il a fait. Que si vous cherchez votre propre glose, si vous portez envie à celui qui est dans la prospérité, si vous médisez de celui qui est absent, si vous rendez le mal qu'on vous a fait; Jésus-Christ n'a pas agi de la sorte. Vous confessez que vous connaissez Dieu, et vos actions démentent votre confession. C'est tout à fait mal, c'est une impiété, de donner la langue à Jésus-Christ et l'âme au démon? Écoutez ce que dit le Sauveur: « Cet homme-là m'honore des lèvres, mais son coeur est bien loin de moi (Isaïe XXIX, 13). » Certes vous n'êtes pas droit, puisque votre division l'est si peu ! Vous ne pouvez tenir la tête droite sous le joug du diable. On ne peut pas se redresser quand on est dominé par l'injustice. Vos iniquités se sont élevées pardessus votre tête, et elles se sont appesanties sur vous comme un fardeau d'un poids épouvantable (Psaume XXXVII, 5). Car, comme dit un Prophète, l'iniquité s'assied sur un talent de plomb (Zach. V, 7). Vous voyez donc que la foi, même droite, ne rend pas l'homme droit, si elle n'opère pas par l'amour? Or, celui qui est sans amour ne peut pas aimer l'Épouse. Mais les oeuvres, quelque droites qu'elles soient, ne suffisent pas non plus sans la foi pour la rectitude du coeur. Car on ne peut dire qu'un homme qui ne plait pas à Dieu soit droit? Or, sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu (Heb. XI, 6). Dieu ne saurait plaire à celui qui ne plait pas à Dieu, car celui à qui Dieu plaît ne peut déplaire à Dieu. De même, l'Épouse ne plaît pas à celui à qui Dieu n'a pas réussi à plaire. Comment donc celui-là est-il droit, qui n'aime ni Dieu ni l'Église de Dieu, de laquelle il est dit: « Ceux qui sont et droits vous aiment? Si donc, ni la foi sans les oeuvres, ni les oeuvres sans la foi, ne suffisent pas pour la rectitude de l'âme, nous, mes frères, qui croyons en Jésus-Christ, tâchons de rendre droites nos voies et notre conduite. Levons nos coeurs à Dieu avec nos mains, afin qu'il nous trouve entièrement droits; confirmant la rectitude de notre foi par nos actions, aimant l'Épouse, et aimés de l'Époux, Jésus-Christ notre Seigneur, qui étant Dieu est béni dans tous les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 25. L'Épouse, je veux dire l’Église, est noire, mais elle est belle.

 

1. Je vous ai donc dit dans le discours précédent, que l'Épouse est obligée de répondre aux attaques et aux reproches de celles qui sont envieuses de sa gloire, et qui, selon le corps, semblent être du nombre des jeunes filles, mais en sont bien éloignées selon l'esprit. Car elle leur dit: « Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem (Cantique I, 4). » Il est visible qu'elles disaient du mal d'elle, et lui reprochaient d'être noire. Mais considérez la sagesse et la douceur de l'Épouse. Non-seulement elle ne rend pas injure pour injure, mais elle leur donnemême des bénédictions en les appelant filles de Jérusalem, quand par leur méchanceté elles auraient bien plutôt mérité d'être appelées filles de Babylone, filles de Baal, ou de quelqu'autre nom piquant et outrageux. Sans doute elle avait appris du Prophète, ou plutôt de l'onction même qui enseigne la douceur (Isaïe XLII, 3), qu'il ne faut pas briser un frêle roseau, ni achever d'éteindre une lampe qui fume encore. Ainsi, elle croyait qu'elle ne devait pas irriter davantage celles qui l'étaient déjà assez d'elles-mêmes, ni rien ajouter aux aiguillons de l'envie dont elles étaient tourmentées. Au contraire, elle tâchait de conserver la paix avec celles qui étaient ennemies de la paix, sachant qu'elle était redevable même aux insensés. Elle aimait donc mieux les adoucir par des paroles civiles et obligeantes, parce qu'elle avait plus de soin de travailler au salut de ces personnes faibles que de satisfaire ses propres vengeances.

 

2. Nous devons souhaiter à tous cette perfection, mais elle convient principalement aux bons prélats. Car ceux qui sont vertueux et fidèles, savent qu'ils sont élevés au dessus des autres pour avoir soin des personnes faibles et languissantes, non pour vivre dans l'éclat. et le luxe. Et, lorsque par la plainte que font quelques-unes des âmes qui leur sont commises, ils connaissent le murmure de leur coeur et voient qu'elles s'emportent même jusqu'à dire contre eux des paroles offensantes, ils ne se vengent pas de ces frénétiques, mais tâchent d'opposer, au lieu de la vengeance, les remèdes nécessaires à leur mal, parce qu'ils savent bien qu'ils ne sont pas des maîtres, mais des médecins. Si donc l'Épouse appelle filles de Jérusalem celles dont la jalousie et la médisance la font souffrir, c'est afin d'arrêter leur murmure par paroles pleines de douceur, d'apaiser leur émotion et de guérir leur des envie. Il est écrit, en effet, « qu'une langue pacifique éteint les dissensions (Prov. XV, 47). » D'ailleurs, elles ne laissent pas d'être en quelque façon filles de Jérusalem, et l'Épouse n'a pas tort de les nommer ainsi. Car, soit qu'on considère les sacrements de l'Église qu'elles reçoivent indifféremment avec les bons, ou la foi qu'elles professent comme les autres, ou la société qu'elles ont, au moins selon le corps, avec tous les fidèles, ou même l'espérance du salut à venir dont ces personnes mêmes ne doivent pas désespérer, quelque déréglées qu'elles soient, toutes ces choses font qu'elles peuvent être raisonnablement appelées filles de Jérusalem.

 

3. Examinons maintenant ce que veut dire ceci: «Je suis noire, mais je suis belle. » N'y a-t-il pas de contradiction dans ces paroles? A Dieu ne plaise. Je dis cela pour les simples qui ne savent pas discerner entre la couleur et la forure; la forme concerne la composition de la chose qui la reçoit, et la couleur n'en est qu'une qualité. Car tout ce qui est noir n'est pas laid pour cela. Le noir, par exemple, n'est pas laid dans la prunelle de l'oeil. On se pare aussi avec des pierres précieuses qui sont noires. Les cheveux noirs joints à une peau blanche, augmentent l'éclat et la beauté du visage. Enfin on peut faire la même remarque en mille autres sujets semblables, et vous trouverez une infinité de choses qui ne laissent pas d'être fort belles dans leur forme, bien que la couleur n'en soit pas agréable. C'est peut-être de cette façon que, bien que l'Épouse soit fort belle pour les traits et la proportion de son visage, elle a pourtant ce défaut d'avoir le teint noir. Mais cette imperfection n'est que pour le lieu de son pèlerinage. Car lorsque l'Époux immortel la couronnera de gloire dans la céleste patrie, elle n'aura ni tache, ni ride, ni aucune imperfection pareille. Mais à présent, si elle disait qu'elle n'est pas noire, elle se ferait illusion à elle-même et ne dirait pas vrai. C'est pourquoi ne vous étonnez pas de ce que, disant qu'elle est noire, elle ne laisse pas de se glorifier d'être belle. Car comment celle;à qui l'on dit: «Venez ma belle, » ne serait-elle pas belle 2 Or celle à qui on dit de venir n'était pas encore arrivée. Il ne faut donc pas s'imaginer que ces paroles s'adressent à l'Épouse, déjà bienheureuse, et qui règne dans sa patrie, après avoir laissé le hâle de son teint, et non à celle qui, le visage hâlé par le soleil, travaille encore pour y arriver et marche avec peine dans le chemin de cette vie mortelle.

 

4. Mais voyons d'où vient que toute noire qu'elle soit, elle se dit belle. N'est-elle pas noire à cause de la vie qu'elle a menée dans les ténèbres, sous l'empire du prince du monde, où elle porte encore l'image de l'homme terrestre? Et n'est-elle pas belle au contraire, à cause de la ressemblance de l'homme céleste dont elle s'est ensuite revêtue, en marchant dans une nouvelle vie? Mais si cela est ainsi, pourquoi ne dit-elle pas au passé, j'ai été noire, plutôt que je suis noire? Néanmoins si ce sens sourit à quelqu'un, ce qu'elle ajoute: « Comme les tentes de Cédar, comme les tentes de Salomon (Cantique I, 4): » doit s'entendre ainsi: les tentes de Cédar, serait sa première vie; et celles de Salomon sa vie nouvelle. C'est de ces tentes que le Prophète parle quand il dit: « Mes tentes et mes pavillons ont été renversés tout d'un coup (Jerem, IV, 29). » Auparavant donc, elle était noire comme les viles tentes de Cédar, et depuis elle est devenue belle comme les pavillons d'un roi triomphant.

 

5. Mais voyons si l'un et l'autre ne conviendront pas mieux au plus parfait état de sa vie. Si nous considérons l'extérieur des saints, combien il est humble, bas et abject, combien vil et négligé, quoique au dedans ils contemplent la gloire de Dieu à face découverte, et soient transformés en son image, l'Esprit du Seigneur les faisant passer de clarté en clarté; ne nous semble-t-il pas que chacune de ces âmes peut raisonnablement répondre à ceux qui lui reprochent d'être noire: « Je suis noire, mais je suis belle? » Voulez-vous que je vous montre une âme qui est noire et belle en même temps? « Les lettres qu'il vous écrit, disent-ils, sont graves et sévères, mais l'extérieur de sa personne n'est pas grand, et ses discours sont fort communs. (I Cor. X, 10). » C'est saint Paul qui était de la sorte. Jugerez-vous saint Paul, filles de Jérusalem, sur la figure extérieure de son corps; et le mépriserez-vous comme noir et difforme, parce que vous voyez un homme faible, affligé par la faim et la soif, le froid et là nudité, accablé de travaux et de blessures, jusqu'à être souvent sur le pas de mourir (II Cor. XI, 23)? Ce sont là les choses qui noircissent saint Paul; c'est ce qui fait que le Docteur des nations est estimé vil et abject, noir et difforme, l'opprobre enfin et le rebut du monde. Cependant n'est-ce point lui qui a été ravi dans le Paradis, et qui, par son admirable pureté, a dépassé le premier et le second ciel, et pénétré jusqu'au troisième? O âme vraiment belle! logée dans un corps bien faible, elle n'en a pas moins été reçue par les beauté: célestes, les anges, tout grands qu'ils sont, ne l'ont pas rejetée; la charité divine ne l'a pas méprisée. Après cela, direz-vous encore qu'elle est noire? Elle est noire, je l'avoue, mais elle est belle, filles de Jérusalem. Elle est noire à votre jugement, mais elle est belle au jugement de Dieu et des anges. Si elle est noire ce n'est qu'au dehors. Or elle se soucie fort peu de votre jugement, et du jugement de ceux qui ne jugent des choses que par les apparences extérieures. Car l'homme ne voit que ce qui parait au dehors, mais Dieu voit et contemple le coeur (I Rois XVI, 7). Si elle est noire au dehors, elle est belle au-dedans, et plaît à celui à qui elle souhaite de plaire. Elle ne se met pas en peine de vous plaire; car elle sait que si elle vous était agréable, elle ne serait pas la servante de Jésus-Christ. Heureux le noir qui produit la blancheur de l'âme, la lumière de la science, la pureté de la conscience!

 

6. Écoutez enfin ce que Dieu promet par le Prophète à ceux qui sont noirs de cette sorte, à ceux que l'humilité de la pénitence ou le zèle de la charité semble avoir décolorés « Quand vos péchés, dit-il, seraient aussi rouges que l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige, et comme la laine la plus blanche (Isaïe I, 18). » Il ne faut pas mépriser si fort le noir qui parait dans les saints, puisqu'il produit une blancheur cachée, et prépare au dedans de l'âme un trône pour la sagesse; caria sagesse, selon la définition du Sage, est la blancheur de la vie éternelle (Sap. VII, 26), et il faut qu'une âme en qui la sagesse établit sa demeure soit bien blanche. Si l'âme du juste est le siège de la sagesse, je ne fais aucune difficulté de dire que l'âme du juste est blanche, peut-être même la justice est-elle une blancheur de l'âme. Or saint Paul était juste, puisque la couronne de justice lui était réservée (II Tim. IV, 8). L'âme donc de saint Paul était blanche; et la sagesse avait mis son trône en lui, en sorte que ses discours surpassaient ceux des plus parfaits et contenaient cette sagesse sublime et mystique que nul des princes du monde n'a connue. Cependant c'était cette teinte noire, causée par la faible complexion de son corps, par ses grands travaux, par ses jeûnes et ses veilles infinies, qui produisait ou méritait en lui cette blancheur de sagesse et de justice. En sorte que ce qui était noir en saint Paul était tout autrement beau que les plus riches ornements extérieurs, que les plus magnifiques équipages des rois. On ne peut lui comparer ni la beauté du corps, quelque grande quelle soit, ni la blancheur d'une peau délicate qui doit être un jour consumée, ni les roses d'un visage qui doit bientôt se corrompre, ni le prix d'une robe qui s'use avec le temps, ni la beauté de l'or ou l'éclat des pierreries, ni enfin rien de ce qui est sujet à la corruption.

 

7. C'est donc avec raison que les saints, méprisant les ornements, et l'entretien superflu de leur extérieur, qui est corruptible, mettent tout leur soin et s'occupent entièrement à cultiver et orner l'intérieur, qui est fait à l'image de Dieu, et qui se renouvelle de jour en jour. Car ils sont assurés que rien ne peut être plus agréable à Dieu que son image, lorsqu'on la rétablit dans sa première beauté. C'est pour cela que toute leur beauté est au dedans d'eux, sans paraître au dehors, c'est-à-dire qu'elle ne consiste pas dans la fleur de l'herbe, comme parle l'Écriture, ni dans les louanges du peuple, mais dans le Seigneur. C'est ce qui leur fait dire: « Toute notre gloire consiste dans le témoignage de notre conscience (II Cor. II, 12); » le seul juge de leur conscience est, en effet, Dieu, à qui seul ils désirent de plaire, car c'est là seulement que se trouve la vraie et souveraine gloire à leurs yeux. Certes, cette gloire qui réside au dedans n'est pas petite, puisque le Seigneur de gloire daigne s'en glorifier, suivant ces paroles de David: « Toute la gloire de la fille du roi est au dedans d'elle (Psaume XLIV, 14). » Car la gloire que chacun trouve en soi-même est bien plus sûre que celle qu'on trouve dans les autres. Mais peut-être ne faut-il pas se glorifier seulement de la blancheur du dedans; mais aussi de la noirceur du dehors, afin qu'il n'y ait rien d'inutile dans les saints, mais que toutes choses contribuent à leur bien. Ne nous glorifions donc pas seulement dans notre espérance, mais encore dans nos affections. « Je me glorifierai volontiers, dit l'Apôtre, dans mes infirmités, afin que la force de Jésus-Christ habite en moi (IICor. XII, 9). » Combien désirable est l'infirmité qui est récompensée par la force de Jésus-Christ. Qui m'accordera cette grâce, non-seulement de devenir faible et infirme, mais même de tomber dans une langueur extrême, et presque en complète défaillance, pour que je sois affermi par la force du Seigneur des ver tus? « Car la vertu se perfectionne dans la faiblesse du corps. » C'est d'ailleurs, « quand je suis infirme, dit l'Apôtre, que je suis fort et puissant. »

 

8. Puisqu'il en est ainsi, l'Épouse a bonne grâce à se faire un sujet de gloire de ce qui lui est reproché comme une laideur par ses envieuses, quand elle ne se glorifie pas seulement d'être belle, mais d'être noire. Car elle lie rougit pas d'être noire quand son Époux l'a été avant elle, puisqu'elle met toute sa gloire à lui être semblable. Elle n'estime donc rien de si glorieux que de souffrir l'opprobre de Jésus-Christ. Et c'est ce qui lui fait dire avec allégresse et bonheur: « A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de mon Seigneur Jésus-Christ (Gal. VI, 14).» L'ignominie de la croix est agréable à celui qui n'est plus ingrat envers Jésus-Christ crucifié. C'est une noirceur, mais c'est la forme et la ressemblance du Seigneur Jésus. Consultez le prophète Isaïe, et il vous dira de quelle manière il l'a vu en esprit. Car n'est-ce point de lui qu'il a dit: « C'est un homme de douleur, accablé de faiblesse; il n'a plus ni grâce, ni beauté (Isaïe LIII, 3)? » Et il ajoute: « Nous l'avons pris pour un lépreux, et pour un homme que Dieu avait frappé et humilié. Mais il n'a reçu toutes ces plaies en sort corps, que pour l'expiation de nos péchés. Il a été comme brisé à cause de nos crimes, et nous avons été guéris par le sang de ses blessures (Psaume XLIV, 3). » Voilà ce qui le rendait noir. Ajoutez à cela ce que dit David: « Il surpasse en beauté tous les enfants des hommes; » et vous trouverez dans l'Époux tout ce que l'Épouse prétend avoir en elle.

 

9. Ne vous semble-t-il pas que, selon ce que nous avons dit, il puisse fort bien répondre aux Juifs envieux de sa vertu: Je suis noir, mais je suis beau, enfants de Jérusalem. Il était noir, en effet, car il n'avait ni grâce, ni beauté. Il était noir, parce que c'était un ver, non un homme, l'opprobre du monde et le rebut du peuple. Après tout, puisque lui-même s'est fait péché (II Cor. V, 21), pourquoi craindrais-je de dire qu'il est noir? Regardez-le couvert de haillons, meurtri de coups, souillé de crachats, pâle des pâleurs de la mort; pouvez-vous nier qu'il soit noir? Mais demandez aux apôtres comment ils l'ont vu sur la montagne, et aux anges quel est celui qu'ils désirent tant contempler, et vous ne laisserez pas d'admirer sa beauté. Il est donc beau en lui-même, et il est devenu noir pour l'amour de vous. O Seigneur Jésus, que je vous trouve beau, même revêtu de ma forme, non-seulement à cause des merveilles adorables dont vous brillez de toutes parts, mais encore à cause de votre vérité, de votre douceur, et de votre justice. Heureux celui qui, vous considérant attentivement, quand vous conversez comme homme parmi les hommes, s'efforce autant qu'il peut de vous imiter. Votre toute belle a déjà reçu le don de cette félicité, comme les prémices de sa dot, parce qu'elle n'a pas été paresseuse à imiter ce qu'il y a de beau en vous, ni honteuse de souffrir ce qu'il y a de noir. C'est aussi ce qui lui fait dire.: «Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem. » Et elle ajoute une comparaison: « Comme les tentes de Cédar, comme les tentes de Salomon. » Mais ces paroles sont obscures et difficiles à comprendre pour des auditeurs fatigués. Vous avez du temps pour frapper à cette porte. Si vous y frappez comme il faut, celui qui révèle les mystères se présentera, il ne tardera pas à vous ouvrir, puisque lui-même vous invite à y frapper. Car c'est lui qui ouvre et personne ne ferme, lui, l'Époux de l'Église, notre Seigneur Jésus-Christ, qui est béni dans les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 26. Saint Bernard pleure la mort de son frère Girard (a).

 

Prononcé en 1128

 

1. « Comme les tentes de Cédar, comme celles de Salomon (Cantique I, 4. »

 

(a) Voir l'histoire de sa conversion dans la vie de saint Bernard, par Guillaume, livre I, n. 11 et 12. Il était célérier à Clairvaux, même livre, n. 27. Sa mort arriva en 1138, après sou retour d'Italie avec saint Bernard, même livre, n. 14. On a vu plus haut, tome III de cette édition, une oraison funèbre du même genre en l'honneur de Humbert.

 

C'est par là qu'il nous faut commencer, puisque c'est là que nous avons fini la dernière fois. Je vois bien que vous désirez savoir ce que ces paroles signifient, et quelle liaison elles ont avec celles qui les précèdent, car c'est une comparaison. On peut dire que les deux parties de cette comparaison répondent seulement à ces paroles qui la précèdent: «je suis noire. » On peut dire aussi que les deux membres de la comparaison se rapportent aux deux choses que l'Épouse a dites: je suis noire, mais je suis belle. Le premier sens est plus simple, celui-ci est plus obscur. Mais tâchons d'expliquer l'un et l'autre, et commençons par celui qui paraît le plus difficile. Or, la difficulté ne consiste pas dans les deux premières paroles de chaque partie, mais dans les dernières. Car « Cédar, » qui signifie ténèbres, semble avoir un rapport assez clair avec ce qui est noir; mais le même rapport ne se trouve pas entre « les tentes de Salomon » et la beauté. Qu'est-ce, en effet, que les tentes, sinon le corps dont nous sommes revêtus dans cet exil? Car nous n'avons pas ici une cité permanente, mais nous aspirons après la cité future (Job. XIII, 14). D'ailleurs, nous combattons dans ce corps mortel, comme lorsqu'on est sous la tente, en faisant une sainte violence pour conquérir le ciel. En effet, la vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel, et, tant que nous combattons ici-bas, nous sommes exilés de la présence du Seigneur, c'est-à-dire nous sommes privés de la lumière. Car le Seigneur est la véritable lumière, et, tant que nous ne sommes pas avec lui, nous sommes dans les ténèbres, c'est-à-dire dans Cédar. Aussi cette voix gémissante et plaintive nous convient-elle: « Hélas ! que mon exil est long !je vis ici comme un étranger parmi les habitants de Cédar; mon âme est ennuyée de demeurer si longtemps hors de ma patrie (Psaume CXIX, 5). » Cette demeure de notre corps n'est donc pas la demeure d'un citoyen ou la maison d'un indigène; mais c'est la tente d'un combattant on l'hôtellerie d'un voyageur. Ce corps, je le répète, est une tente, et une tente de Cédar, parce qu'il environne l'âme, et la prive de la jouissance de la lumière infinie, et ne lui permet pas de la voir, si ce n'est comme dans un miroir et en énigme, mais non pas face à face.

 

2. Voyez-vous d'où vient que l'Église est noire, et que les plus belles âmes ne sont pas exemptes de quelque rouille? Cela vient des tentes de Cédar, de l'exercice d'une guerre, laborieuse, de la longueur de ce misérable séjour, enfin de ce corps fragile et pesant. « Car le corps corruptible appesantit l'âme, et cette demeure de terre et de boue abat l'esprit qui veut s'élever parla sublimité de ses pensées (Sap. IX, 15). » C'est pour quoi aussi ces âmes souhaitent d'en sortir, afin qu'étant délivrées de ce corps, elles volent pour jouir des chastes embrassements de Jésus-Christ. C'est ce qui fait dire à l'une d'elles avec gémissement: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom. VII, 24)? » Car elle sait que tandis qu'elle demeure dans les tentes de Cédar, elle ne peut pas être entièrement exempte de taches, de rides, eu de quelque noirceur, et c'est ce qui lui fait désirer d'en être dehors, afin de pouvoir acquérir une parfaite pureté. Voilà pourquoi l'Église dit qu'elle est noire « comme les tentes de Cédar. » Mais comment est-elle comme les tentes de Salomon? Je ne sais ce que je sens de sublime et de sacré, enveloppé dans ces tentes, et je n'oserais y toucher sans le bon plaisir de celui qui y a caché et scellé ces mystères. J'ai lu, en effet, que « celui qui veut sonder la majesté de Dieu, sera accablé sous le poids de sa gloire (Prov. XXV, 27). » Je m'abstiens donc de le faire et le remets à ait autre temps. Vous aurez soin cependant de m'obtenir cette faveur par vos prières, ainsi que vous avez coutume de le faire, afin que nous revenions avec une allégresse d'autant plus grande, que notre confiance le sera davantage elle-même, à un sujet qui a besoin de la plus grande attention. Peut-être une personne qui frappera avec piété à la porte trouvera ce que ne pourrait pas trouver un investigateur téméraire. Et d'ailleurs, la tristesse qui me saisit et la douleur qui me presse, ne me permettent pas d'aller plus loin.

 

3. Car, pourquoi dissimuler davantage (a)? Le feu que je cache en moi dévore mon âme par des regrets cuisants et pénètre jusqu'à la moëlle de mes os. Étant enfermé, il se répand davantage, il prend de nouvelles forces. Quel rapport y a-t-il entre ce cantique de joie et l'amertume où je suis? La violence de la douleur me rend incapable d'application, et l'indignation de Dieu a desséché mon esprit. Car celui qui était cause que je faisais mes exercices dans le Seigneur avec quelque liberté, m'ayant été ravi, mon coeur m'a abandonné en j'ai même temps. Mais je me suis fait violence, et j'ai dissimulé jusqu'à présent la grandeur de mon mal, de peur qu'il na semblât que la foi fût vaincue par l'affection naturelle. Car, comme vous l'avez pu remarquer, tandis que les autres pleuraient, j'ai suivi ces tristes funérailles les yeux secs (b). Je suis demeuré debout, sur la fosse, sans répandre une seule larme, jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent entièrement achevées. Revêtu des habits sacerdotaux, j'ai dit pour lui, de ma propre bouche, les prières accoutumées, et de mes propres mains, j'ai jeté de la terre sur le corps de mon bien-aimé qui devait bientôt lui-même être réduit en terre. Ceux qui me regardaient pleuraient et s'étonnaient de ce que je ne pleurais pas aussi; et ils n'avaient pas tant pitié de lui que de moi qui l'avais perdu. Car, où est le coeur de fer qui n'eût pas eu alors compassion de moi, en voyant que je survivais à mon frère Girard? C'était une perte commune à tous, mais ce n'était rien au prix de la mienne. Pour moi, je résistais aux sentiments de mon coeur, autant que la foi me donnait de force, m'efforçant même, malgré moi, de n'être pas ému de cet événement si funeste, en me représentant que c'était comme un tribut à la nature auquel tout homme est soumis, une nécessité inévitable de notre condition, un effet du commandement de celui qui est tout-puissant, du jugement de celui qui est souverainement juste, un fléau d'un Dieu terrible, et enfin le bon plaisir du Seigneur. Dès lors et dans la suite, j'ai gagné toujours sur moi de ne pas m'abandonner aux pleurs, quoique je fusse bien troublé et agité au dedans de moi. J'ai pu commander à mes larmes, mais non pas à ma tristesse; et, comme il est écrit: « J'ai été dans le trouble, et n'ai pas parlé (Psaume LXXII, 5). » Mais ma douleur ainsi retenue a jeté en moi de plus profondes racines, et est devenue d'autant plus violente que je lui ai moins permis de se répandre, je suis vaincu, je l'avoue. Il faut que ce que je souffre au dedans de moi éclate au dehors. Qu'il sorte, je le veux bien, et paraisse aux yeux de mes enfants; connaissant la grandeur de mon mal, ils pardonneront à l'excès de mon deuil et seront plus portés à me consoler.

 

(a) Ici commence l'oraison funèbre que saint Bernard fit de son frère Girard. Bérenger, l'impudent disciple d'Abélard, la reproche sans raison à notre saint, en disant qu'il mêlait ainsi la tristesse à la joie. » Il lui reproche encore, au sujet de cette oraison, d'avoir emprunté mot pour mot quelques lignes de l'oraison funèbre de Satyre par saint Ambroise Or, ces lignes ne se trouvent pas dans ce sermon, et, s'y trouvassent-elles, il ne s'en suivrait rien contre saint Bernard. Mais citons ces deux passages. Voici le premier: « Mon frère a quitté la vie, ou plutôt pour parler plus juste, il a quitté la mort pour la vie. Oui, dis-je, mon frère est mort, lui qui est la teneur de la conscience, le miroir des moeurs, le lien de la religion. Qui montrera plus d'ardeur au travail ? Qui saura mieux adoucir la douleur de ceux qui sont dans l'affliction? » Le second pointsage est celui-ci: « Le boeuf cherche le boeuf, quand il se sent seul, il témoigne par des mugissements répétés son tendre attachement. Oui, dis-je, le boeuf recherche le boeuf avec lequel il a coutume de porter le joug. » Ce dernier pointsage se lit, en effet, au début de l'oraison funèbre de saint Ambroise, mais ni l'un ni l'autre ne se trouvent dans saint Bernard. Il est vrai que, pour échapper au reproche d'imposture, Bérenger a fait précéder son assertion de ces mots: « Si je ne me trompe. »

 

b selon Geoffroi, il « ne rendit presque jamais ce dernier devoir à aucun religieux sans pleurer. » Voir la Vie de saint Bernard, par Geoffroi. livre III, chapitre XXI.

 

4. Vous savez, mes enfants, combien ma douleur est juste, combien ma plaie est grande et cruelle. Car vous voyez quel fidèle compagnon m'a abandonné dans le chemin où je marchais, comme il était vigilant, laborieux, doux et agréable! Où trouverai-je un aussi bon ami, qui m'aime autant qu'il m'aimait? Il était mon frère par la nature, mais il l'était bien plus par la religion. Plaignez, je vous prie, mon malheur, vous qui le connaissez. J'étais infirme de corps, et il me portait: j'étais faible dans l'âme, et il me fortifiait. J'étais négligent et paresseux et il m'excitait. J'étais sans prévoyance et sans soin, et il m'avertissait de mon devoir. Pourquoi faut-il que tu m'aies été arraché? Pourquoi faut-il que tu m'aies été ravi d'entre les mains, ô mon cher ami, homme admirable, toi qui étais si fort selon mon coeur? Nous nous aimions si tendrement pendant notre vie, comment se peut-il faire que nous soyons séparés par la mort? Séparation pleine d'amertume, et que la seule mort pouvait causer ! Car quand est-ce qu'étant tous deux vivants tu m'eusses abandonné? Cette horrible division est un ouvrage de la mort. Qui n'aurait épargné le lien qui nous unissait ensemble, d'un amour si doux et si tendre, sinon la mort, cette ennemie de toute douceur? Oui, c'est bien une mort, celle qui, ravissant une seule personne, en a tué deux d'un même coup! En effet, sa mort n'est-elle pas aussi une mort pour moi? Assurément elle est une mort plutôt pour moi que pour lui, puisque ce qui me reste de vie m'est infiniment plus pénible que toutes les morts du monde. Je ne vis, qu'afin de mourir tout vif, et j'appellerais cela une vie ! O mort impitoyable, que tu m'aurais traité bien plus favorablement, si tu m'avais, plutôt privé de l'usage que du fruit de la vie ! La vie sans ses avantages est plus dure que la mort. Un arbre qui ne porte pas de fruit est menacé deux fois de la cognée et du feu (Matth. III, 10). Envieuse de mes travaux, tu as éloigné de moi mon ami et mon parent, gui, par ses soins, était la principale cause de ce peu de fruit que l'on recueillait de mes peines. Aussi, mon cher Girard, il m'eût été bien plus avantageux de perdre la vie, que d'être privé de ta présence, toi qui par tun zèle m'animais dans mes exercices spirituels, m'assistais par ta fidélité, me redressais par ta vigilance. Pourquoi nous sommes-nous aimés, ou pourquoi nous sommes-nous perdus? Cruelle condition, condition déplorable pour moi, non pour lui. Car pour toi, mon cher frère, si tu as perdu des personnes qui t'étaient chères, tu en as trouvé qui te le sont encore davantage. Mais pour moi, quelle consolation me peut-il rester après toi qui étais mon unique support! L'union des corps qui était entre nous, a été également agréable à l'un et à l'autre de nous, à cause de celle de nos volontés, et moi seul suis blessé de notre séparation. Ce qu'il y avait de contentement et de douceur dans notre amitié nous a été commun à tous les deux, mais ce qu'il y a de triste et de lugubre en notre séparation est pour moi seul. C'est sur moi que la colère de Dieu est tombée, c'est sur moi que sa fureur s'est appesantie. Notre présence nous était également agréable, notre commerce doux, notre entretien charmant également à tous deux. J'ai perdu seul ces délices, car pour toi tu n'as fait que les changer en dot. Et certes tu as beaucoup gagné au change.

 

5. Puisque pour la perte que tu as faite de nous, tu as reçu en récompense des joies et des bénédictions infinies, (a) et qu'au lieu de la satisfaction que tu avais de ma présence, et est si peu considérable, tu jouis de la présence immortelle de Jésus-Christ, tu ne souffres aucun dommage de ton absence d'auprès de moi, car tu est mêlé aux chœurs des anges. Tu n'as donc pas sujet de te plaindre de ce qu'on t'a comme rivé à moi, puisque le Seigneur de majesté te fait part abondamment de sa présence et de celle de ses bienheureux. Mais moi, qu'ai-je reçu qui me tienne lieu de toi? Combien je voudrais savoir quel sentiment tu as maintenant de moi, qui étais l'objet de tes plus tendres affections, et qui suis accablé de soins et de peines, privé que je me trouve de l'appui qui me soutenait dans ma faiblesse; si néanmoins il t'est encore permis de songer aux misérables, maintenant que tu es entré dans l'abîme de la lumière, et comme englouti dans l'océan d'une félicité éternelle. Car peut-être si tu nous as connu selon la chair, tu ne nous connais plus à cette heure; peut-être, entré dans le lieu de la majesté et de la puissance du Seigneur, tu ne te souviens que de sa justice, et nous as entièrement oublié. Mais celui qui est attaché à Dieu, n'est qu'un même esprit avec lui, et est tout transformé dans son amour. Il ne peut avoir de pensée ni de goût que pour Dieu, et tout ce qu'il goûte et pense est Dieu même, parce qu'il est tout plein de lui. Or Dieu est amour, et plus une personne est unie à Dieu, plus elle est remplie d'amour. Et quoique Dieu soit impassible, il n'est pas incapable de compassion, puisque c'est une qualité qui lui est propre de faire toujours grâce et de pardonner. Il faut donc aussi, mon cher frère, que tu sois miséricordieux, puisque tu es uni à celui qui l'est si fort. Il est vrai que tu ne peux plus être malheureux, mais bien que tu sois incapable de souffrir, tu ne laisses pas de compatir aux souffrances des autres. Ton affection n'est pas diminuée, mais changée, et, en te revêtant de Dieu, tu ne t'es pas dépouillé du soin que tu avais de nous, (a) puisque Dieu même daigne bien en prendre soin. Tu as quitté ce qu'il y avait d'infirme en toi, mais tu n'as pas perdu ce qu'il y avait de charitable; car la charité ne se perd pas (I Cor, XIII, 8) tu ne m'oublieras jamais.

 

(a) Les éditions et les manuscrite des oeuvres de saint Bernard, présentent ici quelques variantes sans importance. Il en est même une qui est manifestement fautive

 

6. Il me semble que j'entends mon frère qui me dit: une mère peut-elle oublier le fruit de ses entrailles (Isaïe XLIX, 15)? Mais quand elle l'oublierait, moi je ne t'oublierai pas. Certes, mon cher frère, j'ai bien besoin qu'il en soit ainsi. Tu vois le lieu et l'état où je suis, où tu m'as laissé. Je n'ai personne qui me tende la main. A tout ce qui m'arrive, je regarde, comme j'avais coutume, vers mon cher Girard, mais il n'est plus là. Alors, dans mon malheur, je, pousse des soupirs et des gémissements, comme un homme privé de tout secours. Qui consulterai-je dans mes doutes? A qui aurai-je recours dans mes adversités? Qui portera mon fardeau? Qui écartera les périls qui me menacent? N'étaient-ce point les yeux de mon Girard qui conduisaient tous mes pas? N'était-ce point toi, mon citer frère, qui connaissais mieux que moi toutes mes peines, (b) qui les portais plus que moi, qui les ressentais plus vivement que moi? N'étaient-ce point tes discours si charmants et si efficaces qui me retiraient si souvent des entretiens séculiers, et me rendaient à mon bienheureux silence? Car le Seigneur lui avait donné une langue savante, pour connaître quand il était à propos de parler. Il satisfaisait tellement ceux de la maison et ceux du dehors, par la sagesse de ses réponses, et par les grâces que Dieu avait mises sur ses lèvres, que lorsque quelqu'un lui avait parlé, il n'avait plus besoin de venir à moi. Il allait de lui-même au devant de tous ceux qui venaient pour me voir, de peur qu'ils ne troublassent mon repos. S'il y en avait quelques-uns qu'il ne pût pas satisfaire par lui-même. Il me les amenait, et il renvoyait les autres. O homme d'une merveilleuse industrie! O ami fidèle! Il cherchait à plaire à son ami, et il ne manquait pas néanmoins aux devoirs de la charité. Qui s'est jamais retiré de lui les mains vides? Les riches recevaient de lui des conseils, et les pauvres de l'assistance. Certes, celui qui ne faisait pas difficulté de prendre tant de soins pour me décharger, ne cherchait guère ses propres intérêts. Son extrême humilité lui faisait croire que mon repos était plus utile à la maison que le sien. Quelquefois pourtant, il demandait à être déchargé de cet emploi, et priait qu'on le donnât à un autre, qui s'en acquitterait mieux que lui. Mais où l'aurait-on trouvé? Ce n'était pas par un désir déréglé, comme il est assez ordinaire, mais par la seule vue de la charité qu'il s'appliquait à ces exercices. Car il travaillait plus que tous les autres, et recevait moins de fruit de son travail que pas un; en effet, il donnait aux autres les choses nécessaires, comme la nourriture et les vêtements, et il en manquait souvent lui-même. a On voit la preuve de ce que saint Bernard avance là dans deux apparitions de Girard à notre saint. Il en est parlé dans la Vie du saint Docteur, livre IV, n. 10, et livre V, n.8.

 

b C'est ce que prouve l’avis que Girard donnait à son frère pour l'empêcher de se laisser enorgueillir parles miracles qu'il faisait, comme on peut le voir dans sa Vie, livre I, n.. 43.

 

Aussi, lorsqu'il se sentit sur le pas de quitter ce monde: « Mon Dieu, dit-il, vous savez, que quant à moi, j'ai toujours soupiré après le repos, et désiré n'avoir soin que de mon âme, et n'être plus occupé que de vous. Mais j'ai été retenu par la crainte de vous déplaire, par la volonté de mes frères, par là désir d'obéir, et surtout par l'amour sincère que je portais à celui qui est tout à la fois mon frère et mon abbé. » Cela est vrai. Je te rends donc grâces, ô mon frère, de tout le fruit des travaux qui j'ai entrepris en vue du Seigneur, s'ils en ont produit quelqu'un. Si j'ai rendu quelque service à mes enfants; si j'ai contribué en quelque sorte à leurs progrès dans la vertu, c'est à toi que j'en suis redevable. Tu te chargeais du soin des affaires de la maison; grâce à toi, je pouvais vivre en repos pour mon bien, m'occuper plus saintement des devoirs où Dieu m'engageait, ou servir plus utilement mes enfants; en leur donnant des instructions. Car comment n'aurais-je pas été en repos au-dedans; quand je savais que tu agissais au dehors, toi qui étais ma main droite, la lumière de mes yeux, mon coeur et ma langue. Et c'était une main infatigable, un oeil simple, un coeur rempli de conseils, et une langue parlant toujours avec jugement, ainsi qu'il est écrit: « La bouche du juste méditera la sagesse, et sa langue parlera avec jugement (Psaume XXXIX, 30). »

 

7. Mais qu'ai-je dit, qu'il agissait au dehors, comme s'il n'eut pas su aussi ce qui était de l'intérieur et du dedans, et qu'il eût été étranger aux dons spirituels? Les personnes spirituelles qui l'ont connu savent combien ses paroles étaient pleines du Saint-Esprit. Ceux qui vivaient avec lui savent que ses moeurs et ses affections ne tenaient rien de la chair, mais étaient embrasées du feu de l'Esprit. Qui était plus rigide que lui dans l'observance de la discipline? Plus rigoureux à mater son corps, plus élevé et plus sublime dans la contemplation, plus subtil dans les entretiens et les conférences? Combien de fois ai-je appris dans sa conversation des choses que j'ignorais? Venu pour instruire, je m'en retournais instruit moi-même? Et il ne faut pas s'étonner si cela était ainsi à mon égard, puisque des hommes éminents en science et en sagesse témoignent que la même chose leur est arrivée. Il ne savait pas les lettres humaines, mais il avait un sens excellent qui trouvait ce qu'il n'avait pas appris; il avait un esprit merveilleux qui répandait la lumière partout. Il n'était pas seulement grand dans les grandes. choses, mais aussi dans les plus petites. Mais qu'est-ce qui lui échappait, par exemple, dans tout ce qui concerne les bâtiments, la culture des terres ou des jardins, les eaux et tous les autres arts ou travaux de la campagne? Oui, je vous le demande, gavait-il en ce genre quelque chose qui fût étranger à son savoir? Il aurait pu en remontrer aux maçons, aux artisans de toute sorte, aux agriculteurs, aux horticulteurs, aux cordonniers et même aux tisserands. Il fut le plus entendu de tous, au jugement de tout, le monde, il n'y avait que lui seul qui ne croyait pas l'être. Plût à Dieu que cette malédiction de l'Écriture « Malheur à vous qui êtes sages, à vos yeux (Isaïe V, 21), » ne regardât pas plus que lui certains autres qui sont bien moins sages que lui. Ceux à qui je parle savent que ce que je dis est vrai, et savent qu'il y en a encore bien plus que je n'en dis. Mais je passe beaucoup de choses, parce qu'il est mon frère et de mon sang. Néanmoins, je dirai hardiment qu'il m'a été utile en tout, et plus que tous mes autres enfants. Il me le fut dans les grandes et les petites choses, dans les affaires publiques et dans les affaires privées, dans le monastère et hors du monastère. C'est donc avec raison que j'étais si fort attaché à lui, puisqu'il était mon tout. Il ne me laissait guère que l'honneur et le nom de supérieur; il en faisait, toutes les fonctions. On m'appelait abbé, mais c'était lui qui l'était en effet, parce qu'il prenait sur lui tous les soins de cette charge. C'est avec raison que je me reposais en lui, puisqu'il était cause que je pouvais me réjouir dans le Seigneur, prêcher plus librement, prier avec plus de calme et do tranquillité. C'est par ton moyen, ô mon frère, que mon esprit était plus libre, mon repos plus agréable, mes discours plus efficaces, mes espérances plus pleines des onctions de la grâce, mes lectures plus fréquentes, mon coeur plus fervent.

 

8. Hélas! tu m'as été ravi, et toutes ces choses m'ont été ravies avec toi! Avec toi s'en sont allées toutes mes joies. Les soucis commencent déjà à m'accabler, déjà les ennuis nie pressent de toutes parts, les chagrins et les difficultés sont près de m'abattre, parce qu'ils me trouvent seul; c'est tout ce que tu m'as laissé en t'en allant. Je gémis tout seul sous le poids de mon fardeau. Il faut nécessairement ou que je m'en décharge, ou que j'en sois accablé, puisque tu as retiré tes épaules de dessous ce faix. Qui m'accordera de pouvoir mourir bientôt après toi? Car pour mourir au lieu de toi, je ne l'aurais pas voulu, ni te priver de la gloire dont tu jouis maintenant. Mais aussi quelle peine et quel supplice de te survivre? Je passerai tout le reste de ma vie dans l'amertume et les regrets, et toute ma consolation sera de vivre dans la tristesse et, les larmes. Je ne m'épargnerai pas, et j'ajouterai encore à la plaie que la main du Seigneur m'a faite. Car sa main m'a frappé. C'est moi qu'elle a frappé, non celui qu'elle a appelé à un repos éternel. Elle m'a donné la mort du même coup qu'elle a tranché ses jours; car je ne saurais dire qu'elle l'a tué, puisqu'elle l'a fait entrer dans la vie? Riais ce qui a été pour lui la porte de la vie, est pour moi la mort; sa mort m'a fait mourir, non pas lui, puisqu'il repose dans le Seigneur. Coulez, coulez, mes larmes, il y a longtemps, que je vous retiens; sortez, puisque celui qui vous empêchait de sortir est sorti lui-même de cette vie. Qu'une source de pleurs coule de mes malheureux yeux, et qu'ils versent des torrents d'eau, pour laver la souillure des péchés qui ont attiré sur moi la colère de Dieu. Lorsque le Seigneur sera satisfait des vengeance, peut-être mériterai-je aussi d'être consolé, pourvu néanmoins que je m'afflige et me tourmente comme il faut. « Car ceux qui pleurent seront consolés (Matth. V, 5). » C'est pourquoi que toutes les personnes vertueuses condescendent à ma douleur, et que les spirituels supportent mes regrets avec un esprit de douceur. Qu'ils aient compassion de ma douleur, et qu'ils n'en jugent pas par ce qui se passe d'ordinaire. Car nous voyons tous les morts pleurer leurs morts, verser beaucoup de larmes et ne porter aucun fruit. Nous ne blâmons pas l'affection, si ce n'est quand elle est excessive, mais nous blâmons la cause de ces pleurs. L'affection vient de la nature, et le trouble qu'elle produit en nous est une peine du péché; mais la cause de ces gémissements c'est la vanité et le péché. Car pour l'ordinaire on ne pleure que le tort que la mort d'un proche fait à une gloire mortelle, et aux avantages de la vie présente. Ceux qui pleurent de la sorte méritent d'être pleurés eux-mêmes. Ne suis-je pas comme cela? Ma douleur est pareille, mais le sujet en est différent, et mon intention est tout autre. Je ne me plains pas de la perte des biens de ce monde, quels qu'ils soient. Je me plains seulement de ce que dans les choses. qui concernent le service de Dieu, j'ai perdu un secours fidèle, et un conseil salutaire. le pleure mon cher Girard, c'est lui qui est la cause de: mes larmes, lui qui était mon frère selon la chair, mon très-proche parent selon l'esprit, et mon compagnon dans la poursuite du même but.

 

9. Mon âme était étroitement attachée à la sienne, mais c'était plutôt l'amitié que la parenté, qui de deux n'en faisaient qu'une. La liaison du sang y contribuait sans doute pour quelque chose, mais l'union des esprits et des volontés et la conformité des humeurs et des inclinant soi étaient des noeuds bien plus forts et bien plus étroits. Nous n'étions qu'un coeur et qu'une âme, aussi le glaive de la mort a percé également son âme et la mienne; mais en la séparant en deux, elle en a placé une partie dans le ciel, et a laissé l'autre dans la boue. C'est moi, c'est moi, dis-je, qui suis cette misérable portion couchée dans la boue, et privée d'une partie la meilleure de soi-même, et on me dit: ne pleurez pas: On m'arrache les entrailles, et on me crie. Soyez insensible. Je le sens, je le sens malgré moi; car je m'ai pas la dureté de la pierre, et ma chair n’est ni de bronze ni d'airain. Je le sen, certes, et j’en ai une douleur extrême, et ma douleur est sans cesse présente à mes yeux. Celui qui m'a frappé ne pourra pas m'accuser de dureté et d'insensibilité comme ceux dont il dit: « je les ai frappés, et ils n'en ont eu aucun sentiment (Jer. V, 3). » Je confesse mon affliction, je ne la désavoue pas. On dira qu'elle est charnelle; je ne nie pas qu'elle n'ait quelque chose de l'homme, comme je ne nie pas que je ne sois homme. Si cela ne suffit pas, j'accorderai même qu'elle est charnelle, car je suis aussi charnel, esclave du péché, destiné à la mort et voué à beaucoup de peines et de misères. Loin d'être insensible au mal, j'ai horreur de la mort pour moi comme pour les miens. Or, mon cher Girard était bien à moi, oui, il m'appartenait. Ne m'appartenait-il pas, en effet, lui qui était mon frère par la nature, mon fils par la profession, mon père par le soin qu'il avait de, moi, mon compagnon par l'uniformité de nos! désirs, et mon ami intime par les sentiments du coeur? Il m'a quitté, je ressens sa mort, ce coup m'a atteint jusqu'au fond de l'âme?

 

10. Pardonnez-moi, mes enfants; ou plutôt, si vous êtes mes enfants, plaignez le malheur de votre père. Ayez pitié de moi, oui, ayez pitié de moi, vous au moins qui êtes mes amis, qui voyez combien grande est la plaie que j'ai reçue de la main de Dieu, en punition de mes péchés, il m'a frappé de la verge de sa colère, il m'a frappé justement; si on considère ce que je mérite, mais avec rigueur, on regarde mes forces. Qui peut dire qu'il m'est léger de vivre sans mon cher Girard, si ce n'est celui: qui ne sait pas les liens qui nous unissaient? Néanmoins je ne veux pas m'opposer aux volontés de Dieu. Je ne veux pas blâmer un jugement qui a fait recevoir à chacun selon ses mérites, à Girard la couronne dont il s'est rendu digne, et à moi les peines qui me sont dues. Est-il juste de prétendre que je trouve à redire à ma sentence, parce que je ressens ma peine? mais la sentir c'est naturel; en murmurer, c'est une impiété, Oui, dis-je, il est naturel à l'homme, et même il ne peut en être autrement, de n'être pas indifférent envers ses amis, d'être heureux de leur présence, et peiné de leur absence. La conversation, entre amis surtout, n'est pas languissante; aussi l'horreur de la séparation, et la douleur qu'on en ressent quand elle est arrivée, sont un témoignage de ce que l'amour réciproque a opéré dans ceux qui vivaient ensemble. Je souffre donc à ton sujet, mon cher frère, non pas que tu sois à plaindre, mais parce que tu m'as été enlevé. Et peut-être même devrais-je plutôt m'affliger sur moi, puisque je suis obligé de boire seul un calice si plein d'amertume. Il n'y a que moi qui sois à plaindre, parce qu'il n'y a que moi qui le boive. Car, pour toi, tu ne le bois pas; je souffre seul, ce qu'ont coutume de souffrir ceux qui s'entr'aiment; lorsqu'ils viennent à se perdre.

 

11. Dieu veuille que je ne t'aie pas perdu, mais que tu m'aies seulement précédé. Dieu veuille que je te suive un jour, quoique d'un pas lent, partout où tu iras. Car je ne doute pas que tu ne sois allé à ceux que tu invitais à louer Dieu au milieu de ta dernière nuit, lorsque, avec un visage serein et une voix jubilante, tu fis tout à coup entendre, au grand étonnement de tout le monde, ce verset de David: « Vous qui êtes dans les cieux, louez le Seigneur, louez-le au plus haut du firmament (Psaume CXXLVIII, 1). » Déjà, au milieu de la nuit, mon cher frère, il faisait jour pour toi, et la nuit était à tes yeux aussi claire que le jour. Oui, la nuit était lumineuse pour toi au sein des délices dont tu jouissais. On m'appela à ce miracle, pour voir un homme qui se réjouissait aux approches de la mort, et qui semblait insulter à ses coups. O mort, où est ta victoire, ô mort, où est ton aiguillon? Tu n'as plus d'aiguillon, tu n'as que des charmes. Un homme meurt en chantant, et chante en mourant. On te regarde comme un sujet de joie, toi, qui es la mère de la tristesse; comme un sujet de gloire, toi qui es l'ennemie de la gloire; comme la porte du royaume de Dieu et le port du salut, toi qui es la porte de l'enfer et un gouffre de perdition ! Et celui qui te regarde d la sorte est un pécheur. Mais c'est justice qu'on te traite ainsi, puisque tu as osé usurper une puissance injuste sur l'homme juste et innocent. O mort, tu es morte et percée de l'hameçon que tu as avalé sans y penser; et cet hameçon est celui dont parle le Prophète lorsqu'il dit: « O mort, je serai ta mort; enfer, je serai ta morsure (Osée XIII, l4). » Percée de cet hameçon, tu ouvres un large et beau chemin à la vie aux fidèles qui passent par toi. Girard ne te craint pas, fantôme et chimère. Girard -va à la céleste patrie en passant par tes dents, non-seulement avec confiance, mais avec joie, et en louant Dieu. Lorsque je fus arrivé, et qu'il eut achevé en ma présence, à haute voix, les dernières paroles du psaume qu'il avait commencé, il leva les yeux au ciel et dit: Mon père, je remets mon âme entre vos mains (Luc. XXIII, 46); et répétant souvent ces paroles: « Mon père, mon père, » il se tourne vers moi avec un visage gai et me dit: « Combien est grande la bonté de Dieu de vouloir être le Père des hommes, et combien est grande la gloire des hommes d'être les enfants et, les héritiers de Dieu! Car s'ils sont ses enfants, ils seront ses héritiers.» C'est ainsi que chantait celui que nous pleurons, et j'avoue qu'il a presque changé mes pleurs en un chant de joie, car, en contemplant la gloire dont il jouit, j'ai presque oublié ma propre misère.

 

12. Mais ma poignante douleur me rappelle à moi-même, et une tristesse amère m'arrache à ce doux spectacle, comme à un sommeil léger. Je pleurerai donc, mais ce sera sur moi; car sur lui, la raison me le défend. Je crois, en effet, que si l'occasion s'en offrait, il nous dirait à cette heure: Ne pleurez pas sur moi, mais sur vous. C'est avec raison que David pleura sur son fils parricide (II Rois XIX, 1), parce qu'il savait qu'à cause de l'énormité de son crime, il ne sortirait jamais du sein de la mort. C'est aussi avec raison qu'il pleura sur Saül et sur Jonathas (II Rois I, 17) (a); parce qu'il n'espérait pas non plus, qu'étant une fois engloutis par la mort, ils trouvassent aucune issue pour sortir de ce gouffre. Car ils ressusciteront, mais ce ne sera pas pour la vie; on plutôt ils ressusciteront pour la vie, mais afin de mourir d'une mort plus funeste, en mourant tout vivants:

 

(a) Il y a ici une légère variante entre les anciens manuscrits et les différentes éditions des Oeuvres de saint Bernard. Quant au salut de Jonathas, saint Bernard n'en doutait pas autant que de celui de Saül. On peut voir sur ce sujet les notes de Horatius.

 

Il est vrai que pour Jonathas, il y a quelque raison de douter. Mais moi, si je n'ai pas le même sujet de pleurer, j'en ai pourtant un. Je pleure d'abord sur mon propre malheur et sur la perte qu'a faite ce monastère. Je pleure ensuite sur les nécessités des pauvres dont Girard était le père. Je pleure sur notre ordre tout entier, et sur notre institut, qui ne retirait pas un petit avantage, O mon cher frère, de ton zèle, de tes conseils et de tes exemples. Enfin, je pleure sinon sur toi, du moins à cause de toi. Voilà, oui voilà ce qui me touche vivement, parce que j'aime tendrement. Que personne ne vienne m'importuner et me dire que je ne dois pas m'affliger ainsi. Samuel, qui était si bon, a laissé un libre cours à sa douleur pour un roi réprouvé (1 Rois XVI, 1); et David, qui était si vertueux, a fait la même chose pour un fils parricide; et cela sans faire tort à leur foi, sans accuser d'injustice les jugements de Dieu. « Absalon, mon fils, disait le saint roi David, mon fils Absalon (II Rois XVIII, 33) ! » Et mon frère, n'est-il pas plus qu'Absalon? Le Sauveur de même, en apercevant la ville de Jérusalem dont il prévoyait la ruine, pleura sur elle (Luc. XIX, 41). Et moi, je ne ressentirais pas mon propre malheur, et un malheur qui est encore tout récent; je ne 'me plaindrais pas d'une plaie si nouvelle et si profonde? Jésus a pleuré par compassion pour les souffrances d'autrui, et moi je n'oserais pleurer sur mes propres souffrances? Lorsqu'il était debout devant le sépulcre de Lazare, il ne reprit pas ceux qui pleuraient, il ne les empêcha pas de pleurer, bien plus, il mêla lui-même ses larmes aux leurs; « Et Jésus pleura, dit l'Écriture (Jean XI, 35). » Ces larmes furent certainement les témoignages de sa nature humaine, non les marques de sa défiance. Car, à sa voix, le mort sortit aussitôt du tombeau, pour que vous ne croyiez pas qu'on ne saurait s'affliger sans préjudice pour sa foi.

 

13. Il en est ainsi de nos larmes. Elles ne sont pas un signe de notre peu de foi, mais un témoignage de la condition de notre nature. Et si, lorsque je suis frappé, je pleure, ce n'est pas à dire que je blâme celui qui m'a frappé, mais je tâche au contraire d'attirer sa miséricorde et de fléchir sa sévérité. Voilà pourquoi mes paroles, pour être pleines de douleur, n'en sont pas moins exemptes de murmure. N'en ai-je pas même proféré qui sont pleines d'humilité et de soumission, en disant que, par une même sentence très-équitable, l'un a été puni et l'autre couronné, chacun selon ses mérites? Oui, je le répète, le Seigneur également bon et juste, a agi avec une souveraine équité. Je louerai, Seigneur, votre miséricorde et vos jugements. Que la. miséricorde que vous avez exercée envers votre serviteur Girard vous bénisse. Que le jugement que vous avez rendu contre moi vous bénisse aussi. Dans L'un, vous serez loué parce que vous êtes bon, et dans l'autre, parce que vous êtes juste. Faut-il ne vous louer que de votre bonté? On doit vous louer aussi de votre justice. « Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables (Psaume CXVIII, 137). » C'est vous qui nous aviez donné mon frère Girard. C'est vous qui nous l'avez ôté. Et, quoique nous nous plaignions de ce que vous nous l'avez ôté, nous n'avons pas oublié pourtant que vous nous l'avez donné; et nous vous remercions de ce que vous nous avez jugé dignes de posséder celui dont nous ne sommes fâchés d'être privés que parce qu'il nous eût été bien avantageux de ne l'être pas.

 

14. Je me souviens, Seigneur, du pacte que j'ai fait avec vous, et de votre extrême bonté; et cela me fait connaître davantage combien vous êtes véritable dans vos paroles, et que vous sortez toujours victorieux des jugements des hommes. Lorsque, l'année passée, nous étions à Viterbe (a) dans l'intérêt de l'Église, mon frère Girard tomba malade. Comme le mal s'augmentait au pas qu'il semblait que Dieu l'allât bientôt tirer à lui, je ne pouvais me résoudre à laisser dans une terre étrangère le compagnon de mon voyage, un compagnon comme celui-là, et à ne pas le remettre entre les mains de ceux qui me l'avaient confié; car il était aimé de tout le monde, tant il était aimable. Dans cette détresse, je me mis à prier avec larmes et gémissements. Seigneur, m'écriai-je, attendez jusqu'à notre retour. Lorsque vous l'aurez rendu à ses amis, ôtez-le du monde, si vous voulez, et je ne m'en plaindrai pas. Vous m'avez exaucé, Seigneur, vous lui avez rendu la santé; nous avons achevé l'ouvrage que vous nous aviez enjoint de faire, et nous sommes revenus avec joie, rapportant avec nous les beaux fruits de la paix. J'avais presque oublié la convention que j'avais faite avec vous, mais vous vous en êtes souvenu. Je rougis de ces regrets qui semblent m'accuser de prévarication. Bref, vous avez redemandé votre dépôt, vous avez repris ce qui était à vous. Mes larmes mettent fin à mes discours; mettez fin, s'il vous plaît, Seigneur, à mes larmes.

 

(a) Saint Bernard fit deux séjours à Viterbe; la première fois en 1133, comme on peut le voir par sa lettre CLI; la seconde fois en 1137. C'est de ce dernier qu'il parle.

 

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE XXVI SERMON SUR le Cantique.

 

287. Dans ce sermon, saint Bernard déplore en termes pleins d'énergie et avec l'expression de la plus vive douleur, la mort de son bien-aimé frère Gérard. Il put, par un effort de volonté, empêcher pendant quelque temps ses larmes, de couler, mais il le fit de telle sorte qu'il en arracha à ses auditeurs et qu'il en fait tomber même des yeux de ses lecteurs. Avant lui saint Ambroise avait, avec la même éloquence, fait. l'oraison funèbre de son frère Satyre. Tel est le langage pathétique de ces deux grands saints en cette circonstance, que si l'amour, même prenait la parole pour déplorer la perte de ses frères les plus chéris, il ne saurait trouver des expressions plus propres à émouvoir les coeurs. Le lecteur pourra trouver dans le Miroir de la charité (Lib I. cap. XXXIV), un discours analogue, prononcé par un disciple de saint Bernard, Alred abbé de Ridal, sur la mort d'un ami; et il verra au style élégant et aux sentiments de cette oraison funèbre, que le disciple a bien suivi les leçons du maître. Sion lit ce discours, et si on le compare avec celui de saint Bernard, on n'aura pas lieu de se repentir de la peine, qu'on se sera donnée pour cela. Remarquez, en passant, combien il s'en faut que ces saints hommes soient d'une insensibilité stoïque, des hommes apathiques et indolents, comme quelques auteurs ont semblé vouloir l'insinuer. Saint Bernard dit en, effet, en parlant de lui même dans ce sermon: Je ne suis pas insensible à la peine, je l'avoue, etc. n. 13. Dans ce sermon, notre saint docteur semble douter du salut de Jonathas; mais tous les autres Pères et interprètes le regardent comme étant au ciel. Voir Rangolius sur le chapitre XXXI du livre I des rois, n. 2: Salien, en l'année du monde 2979, n. 135; Abulens. loco citat. Il ne faut pas se laisser troubler par la pensée de sa funeste fin avec son père Saül. La mort des impies, en quelque lieu quelle arrive, est digne de leur vie, de même, de quelque manière que succombent les saints, ils font toujours une mort pieuse et sainte. (Note de Horstius).

 

SERMON 27. De la parure de l'Épouse: en quel sens l’âme sainte est appelée ciel.

 

1. Après avoir rendu les devoirs de l'humanité à notre ami, qui est retourné dans sa patrie, je reviens, mes frères, aux discours d'édification que j'avais interrompus; car il n'est pas à propos de pleurer plus longtemps celui qui est dans la joie, et il n'est pas juste de troubler par les larmes l'allégresse de celui qui est assis à la table d'un banquet. Et, bien qu'en le pleurant, nous déplorions notre propre malheur, encore y faut-il apporter quelque modération, de peur qu'il ne semble que ce n'est pas tant sa perte que les avantages dont sa perte nous a privés que nous pleurons. Que la joie qui comble notre bien-aimé doit tempérer l'excès de notre tristesse, et la pensée qu'il est avec Dieu servira à nous faire supporter plus patiemment de ne l'avoir plus avec nous. Aussi, plein de confiance en vos prières, je veux voue découvrir, si je puis, tout ce que je sens caché sous les tentes auxquelles est comparée la beauté de l'Épouse. Nous en avons touché quelque chose, si vous vous en souvenez, mais nous ne l'avons pas examiné à fond. Nous avons dit et fait voir seulement qu'elle est noire ainsi que les tentes de Cédar. Comment donc est-elle « belle comme les tentes de Salomon? » Comme si Salomon dans toute sa gloire; avait rien eu qui fût digne de la beauté de l'Épouse, et, de 1a magnificence de sa parure. Si nous disions que ces tentes signifient plutôt le teint basané, que la beauté de l'Épouse, de même que celles de Cédar, peut-être serait-ce plus juste, et ne manquerions-nous pas de raisons pour en faire voir les rapports, comme nous le ferons dans la suite. Mais pour prétendre comparer des tentes, quelque belles et superbes qu'elles puissent être, à l'état brillant de l'Épouse, nous avons besoin du secours de celui à la porte de qui vous avez frappé, afin de pouvoir dignement découvrir un si grand mystère. Car des beautés les plus grandes qui frappent les sens, qu’y a-t-il qui ne paraisse vil et difforme à un juge équitable, si on le compare à la beauté intérieure d'une âme sainte? Qu'y a-t-il, dis-je, de si excellent dans la figure passagère de ce monde, comme parle l'Apôtre, qui puisse égaler l'excellence d'une âme dépouillée de la vieillesse de l'homme terrestre, revêtue de la beauté de l'homme céleste, ornée de vertus comme de riches perles, plus pure et plus élevée que l'air, et plus brillante que le soleil? Ne regardez donc pas Salomon, lorsque vous voulez savoir à quelles tentes l'Épouse se glorifie d'être semblable en beauté.

 

2. Que veut-elle donc dire par ces mots: « Je suis belle comme les tentes de Salomon (Cantique I, 4)? Ces paroles renferment un grand et merveilleux mystère, si toutefois nous ne les entendons pas de Salomon, mais de celui dont il est dit: « Celui-ci est plus que Salomon (Matth. XII, 42). » Il est si bien le véritable Salomon, qu'il est appelé non-seulement pacifique, ce que signifie Salomon en Hébreu, mais la paix même, suivant ce mot de Saint Paul, « il est notre paix (Ephes. III, 14). » Je ne doute pas qu'on ne puisse trouver dans ce Salomon quelque chose, que je ne ferais pas de difficulté de comparer à la beauté de l'Épouse. Et avant tout, remarquez ce qui est dit dans le psaume au sujet de ses tentes: « Il étend, dit-il, le ciel comme une tente (Psaume CIII, 3). » Ce n'est pas sans doute Salomon, si sage et si puissant qu'il soit, qui étend le ciel comme une tente, mais plutôt Celui qui non seulement est sage, mais la sagesse même; oui, c'est lui qui l'a étendu et qui l'a créé. Car c'est celui-ci, non le premier Salomon, qui a dit: «Quand il, c'est-à-dire Dieu le Père, préparait les cieux, j'étais présent (Prov. VIII, 27). » Il n'y a pas de doute que sa vertu ou sa sagesse ne fût présente, lorsqu'il préparait les cieux. Et ne croyez pas qu'elle fût oisive, qu'elle se contentât de regarder ce qui se passait, parce qu'elle a dit qu'elle était présente, non pas qu'elle les préparait aussi. Regardez la suite, et vous verrez qu'elle dit clairement « qu'elle réglait et disposait toutes choses avec lui (Ibid. 30).» Et n'est-ce point elle-même qui dit encore ailleurs: « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait aussi (Jean V, 19). » C'est donc lui aussi qui a étendu le ciel comme une tente. Belle tente, que ce grand pavillon qui couvre la face de la terre, et réjouit les yeux des hommes par l'éclat et la diversité de ses lumières, du soleil, de la lune et des étoiles! Qu'y a-t-il de plus beau que cette tente? Qu'y a-t-il de plus paré que le ciel? Néanmoins il ne mérite pas encore d'être comparé sous aucun rapport à la gloire et à la beauté de l'Épouse, quand il n'y aurait que parce que sa figure passe, ainsi que celle de tout le monde, comme étant corporelle et accessible aux sens du corps. Car les choses qui se voient ne sont que pour un temps, mais celles qui ne se voient pas dureront toujours.

 

3. La beauté de l'Épouse est intellectuelle, elle est spirituelle et éternelle, parce que c'est l'image de l'éternité. Sa beauté, par exemple, c'est la charité (I Cor. XIII, 8); or, nous savons que la charité ne se perd jamais. C'est aussi la justice, « or, la justice, dit le Prophète, demeurera éternellement (Psaume CXI, 3). » C'est encore la patience; or ne lisez-vous pas que « la patience des pauvres ne périra jamais (Psaume XVIII, 10)? » Que dirais-je de la pauvreté volontaire et de l'humilité? L'une n'a-t-elle pas pour récompense un royaume éternel, et l'autre une gloire qui n'aura pas de fin? il en est de même de la crainte du Seigneur, elle est sainte, et subsiste dans tous les siècles (Psaume XVIII, 10.) Il en faut dire autant de la prudence, de la tempérance, de la générosité et de toutes les autres vertus; ne sont-ce point, en effet, comme autant de perles qui ornent l'Épouse, et qui brillent d'un éclat perpétuel? Je dis perpétuel, parce qu'elles sont la base et le fondement de l'immortalité. Car il n'y a pas de place dans l'âme pour la vie immortelle et bienheureuse, sinon par le moyen et l'interposition des vertus. C'est ce qui fait que le Prophète dit à Dieu, qui, nui n'en doute, est la vie bienheureuse: « La justice et l'équité sont les bases de votre trône (Psaume LXXXVIII, 15). » L'Apôtre dit aussi « que Jésus-Christ habite dans nos coeurs;non pas de toutes sortes de manières, mais, il dit expressément, par la foi (Ephes. V, 17). » De même, lorsque le Seigneur voulut s'asseoir sur l'âne, les disciples mirent leurs habits sous lui, pour montrer que le Sauveur ou le salut ne peut reposer sur une âme nue, c'est-à-dire non revêtue de la doctrine et des vertus des apôtres. C'est pourquoi l'Église, qui a les promesses de la félicité à venir, a soin cependant de se parer et de s'orner d'une robe de broderie d'or semée de grâces et de vertus (Psaume XLIV, 10), comme de diverses fleurs, afin d'être trouvée digne et capable de recevoir la plénitude la grâce.

 

4. Comment pourrait-on comparer en beauté ce ciel visible et corporel, quoique très-beau en son genre, et orné d'une agréable diversité d'étoiles, à cette autre diversité spirituelle et si excellente, qui brille dans la robe de sainteté que l'Épouse a reçue ici-bas? Mais il y a un ciel du ciel dont parle le Prophète, lorsqu'il dit: « Chantez des cantiques à la gloire du Seigneur qui monte sur le ciel du ciel vers l'orient (Psaume LXVII, 33). » Ce ciel est intellectuel et spirituel, et celui qui a fait les cieux par son entendement, a aussi créé celui-là, et l'a établi pour demeurer éternellement; et c'est ce ciel qui est le lieu où- il habite. Ne croyez pas que le zèle de l'Épouse demeure au dessous de ce ciel, où elle sait qu'habite son bien-aimé. Car son coeur est où est son trésor. (Matth. VI, 21). Elle est saintement jalouse de ceux qui sont devant cette face adorable, après laquelle elle soupire, et à qui elle ne peut pas encore être associée dans cette vue bienheureuse. elle s'efforce de rendre sa vie conforme à la leur, en criant plutôt par ses vertus que par ses paroles: « Seigneur, j'aime passionnément la beauté de votre maison et le lieu où réside votre gloire (Psaume XXV, 8). »

 

5. Elle ne croit pas indigne d'elle d'être comparée à ce ciel, à celui qui est étendu comme des tentes, sinon quant aux lieux qu'il occupe dans l’espace, du moins quant à l'ardeur et su zèle des âmes. Ce ciel-là est semé d'ouvrages admirables et divers, faits de la main d'un excellent ouvrier. Et ce qui les distingue les uns des autres, ce ne sont pas les couleurs, mais les différents degrés de béatitude dont ils sont remplis (a). Car les uns ont été par lui créés Anges; les autres Archanges, les autres Vertus, Dominations, Principautés, Puissances, Trônes, Chérubins et Séraphins. Voilà les étoiles qui ornent ce ciel. Voilà les peintures qui embellissent cette tente. C'est là une des tentes de mon Salomon, et la principale de toutes celles que parent tant de différents états de gloire. Or, cette grande tente en contient beaucoup- d'autres du même Salomon parce que chaque bienheureux et chaque saint qui s'y trouves est une tente de ce roi. Car la douceur et la charité les étend, pour ainsi dire, en sorte qu'ils atteignent jusqu'à nous, et, loin de nous envier la gloire dont ils jouissent, ils nous la souhaitent au contraire. Et quelques-uns même d'entre eux ne dédaignent pas, pour ce sujet, de demeurer avec nous, d'être assidus auprès de nous, et de prendre le soin de notre conduite; et ceux-là sont envoyés de Dieu pour nous garder et pour contribuer, par leur assistance, au salut de ceux qui doivent participer à l'héritage éternel (Heb. I, 14). C'est pourquoi, comme toute cette multitude de bienheureux prise ensemble, est. appelée « le ciel du ciel, n chacun de ceux qui, la composent sont aussi appelés « cieux des cieux, » parce qu'en effet, ils sont tous des cieux, et, c'est de chacun d'eux qu'il est dit. « Il étend le ciel comme une tente (Psaume CIII, 24). » Je crois que vous entendez bien, maintenant, quelles sont ces tentes auxquelles l'Épouse se glorifie de ressembler, et à quel Salomon elles appartiennent.

 

6. Contemplez maintenant la gloire de celle qui se compare au ciel, et à un ciel d'autant plus glorieux qu'il est plus divin. C'est avec beaucoup de justice qu'elle prend un pas de comparaison pour elle,

 

(a) Tous nos manuscrits offrent ici des variantes qui font dire à saint Bernard: « ce qui les distingue les uns des autres, ce ne sont pas les couleurs; » celui de Jumièges porte: « Ce ne sont pas les lieux. » Les éditions donnent notre version.

 

Là d'où elle tire son origine (a). Car, si à cause du corps qu'elle tient de la terre, elle se compare aux tentes de Cédas, pourquoi ne se glorifierait-elle pas aussi d'être semblable au ciel, puisque son âme est originaire du ciel; surtout quand sa vie rend témoignage de son origine, de la noblesse de sa nature et de sa patrie? Elle adore un seul Dieu et lui rend ses hommages comme les anges; elle aime comme eux Jésus-Christ par dessus tout; elle est chaste comme eux, et, à la différence des anges, elle l'est dans une chair de péché et dans un corps fragile; enfin elle cherche et goûte les choses qui sont chez eux, non celles qui sont sur la terre. Quelle marque plus évidente d'une origine céleste, que de conserver une ressemblance si parfaite avec ces esprits angéliques, dans une région si différente de la leur, que de voir une personne bannie du ciel acquérir ici-bas la gloire d'une vie aussi pure que celle que l'on mène là-haut, et vivre comme un ange dans un corps presque de bête? Ces merveilles ont quelque chose de céleste, non de terrestre, et montrent bien clairement que l'âme qui peut de si grandes choses, tire véritablement sa naissance du ciel. Écoutez néanmoins quelque chose de plus formel: « J'ai vu, dit saint Jean, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, qui descendait du ciel, et que Dieu avait parée aussi magnifiquement qu'une Épouse l'est pour son Époux (Apoc. XXI, 2 et 3); » puis il ajoute: « Et j'ai oui une voix éclatante qui sortait du trône et qui disait: voici le tabernacle de Dieu parmi les hommes. et il habitera avec eux. Pourquoi? sinon pour se choisir une Épouse d'entre les hommes. Chose étrange. Il venait vers une Épouse, et ne venais pas sans Épouse. Il cherchait une Épouse, et il avait une Épouse avec lui. Est-ce qu'il avait deux Épouses? Gardons-nous bien de le croire. Car, comme il dit: « Ma colombe est unique (Cantique VI, 8). » Mais, comme de différents troupeaux de brebis, il a voulu n'en faire qu'uns afin qu'il n'y eût qu'un troupeau et qu'un pasteur (Jean x, 16); ainsi, ayant dés le commencement du monde une Épouse qui lui était étroitement unie, je veux parler de la multitude de ses anges; il lui a plu d'assembler une Église tirée des hommes, et de la joindre à celle qui est céleste, afin qu'il n'y eût qu'une Épouse et qu'un Époux. L'une a été perfectionnée, non multipliée, par l'adjonction de l'autre, et elle reconnaît que c'est d'elle qu'il est dit: « Ma parfaite est unique (Cantique VI, 8). » Or, c'est leur conformité qui n'en fait qu'une des deux. Et si pour le moment il n'y a conformité que dans la ferveur d'un même zèle, un jour il y aura conformité de jouissance de gloire.

 

7. Ainsi, l'Époux, qui est Jésus-Christ, et l'Épouse, qui est Jérusalem, tirent également leur origine du ciel. Quant à l'Époux, afin de se rendre visible, il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'un esclave, en se rendant semblable aux hommes, et en se revêtant de leur nature (Phil. II, 7).

 

(a) Ici encore nous retrouvons le fongueux Bérenger pour reprocher à saint Bernard de prétendre que les âmes tirent leur origine des cieux, en ce sens qu'elles ont été créées de Dieu et envoyées dans leur corps, au lien d'avoir été tirées de la terre. Nous reviendrons dans d'autres notes sur et sujet.

 

Mais en quelle forme pensez-vous qui ait été vue l'Épouse, lorsqu'elle est descendue du ciel? Croyez-vous que ce soit au milieu des anges que l'apôtre saint Jean, voyait descendre et monter sur le fils de l'homme. (Jean II, 31). Il vaut mieux dire qui il a vu l'Épouse, lorsqu'il a vu le Verbe revêtu de chair et reconnu ainsi deux natures en une même chair. Car lorsque ce bienheureux Emmanuel a apporté en terre les règles d'une discipline toute céleste, lorsque l'image visible et l'éclat de la beauté de Jérusalem immortelle, notre mère, imprimée en lui, nous a été découverte par lui; qu'avons-nous vu autre chose que l'Épouse dans l'Époux, et admiré en un seul et même Seigneur de gloire, l'Époux orné de sa couronne, l'Épouse parée de ses perles et de ses colliers? C'est donc celui qui est descendu qui est aussi monté; car personne ne monte au ciel que celui qui en est descendu; c'est-à-dire le seul et même Seigneur, Époux dans le chef, Épouse dans le corps. Et ce n'est pas en vain que cet homme céleste a paru dans la terre, puisqu'il a fait célestes comme lui plusieurs qui étaient terrestres auparavant; en sorte que cette parole de l'Apôtre se justifiât: « Tel l'homme céleste, tels aussi ceux qu'il a rendus semblables à lui (I Cor. XV, 48). » On commence donc déjà à mener sur terre la vie qu'on mène dans le ciel, lorsqu'à l'exemple de la créature spirituelle et bienheureuse, celle qui vient des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon, est aussi attachée par un chaste amour à son Époux céleste, et quoiqu'elle ne lui soit pas encore unie comme celle-là, par une conformité parfaite, elle est pourtant son épouse par la foi, suivant cette promesse de Dieu qui dit par le Prophète: « Je vous ferai mon épouse par ma miséricorde et par ma bonté, je vous épouserai par la foi (Osée II, 19). » C'est ce qui fait qu'elle tâche à se conformer le plus qu'elle peut à cette beauté qui est venue du ciel, en apprenant d'elle à être modeste et sobre, à être chaste et sainte, patiente et compatissante, douce et humble de coeur. Et c'est par ces vertus qu'elle s'efforce, tout éloignée qu'elle est, de plaire à celui que les anges désirent contempler sans cesse, afin qu'étant brûlée du même désir qui enflamme ces esprits bienheureux, elle fasse connaître qu'elle est concitoyenne des saints et domestique de Dieu, qu'elle est sa bien-aimée et son Épouse.

 

8. Selon moi toute âme qui est telle, peut être à bon droit appelée, non-seulement céleste, à cause de son origine, mais le ciel même, à cause de sa ressemblance. Et c'est alors qu'elle fait voir manifestement qu'elle tire son origine des cieux; quand. sa vie est toute dans les cieux. Une âme sainte est donc un ciel, et le « soleil » de ce ciel, c'est l'entendement; sa « lune » est la foi; et ses « astres, » les vertus. Ou bien le « soleil, » c'est le zèle de la justice, ou une ardente charité; et la « lune, » c'est la continence. Car de même que la lune dit-on, n'a de lumière que du soleil, ainsi la continence n'a de mérite que de la charité et de la justice. Et c'est ce qui fait dire au Sage: « Qu'une race qui joint la continence à la charité est belle et illustre ! » Et pour les « étoiles » de ce ciel, je ne me repens pas d'avoir dit que ce sont les vertus, quand je considère la convenance et le rapport qu'elles ont entr'elles. Car de même que les étoiles brillent la nuit, et sont cachées le jour, ainsi la vraie vertu qui souvent ne paraît pas dans la prospérité, éclate dans l'adversité. C'est une prudence de la cacher dans l'une, c'est une nécessité qu'elle paraisse dans l'autre. La vertu est donc un astre, et l'homme vertueux est un ciel; si ce n'est peut-être que quelqu'un croie, que lorsque Dieu a dit par le Prophète: « Le ciel est mon trône (Isaïe LXVI, 1), » il faille entendre ce ciel visible qui roule sur nous, non pas celui dont l'Écriture parle ailleurs en termes plus clairs, quand elle dit que l'âme du juste est le trône de la Sagesse (a). Mais celui qui a appris du Sauveur, que Dieu est esprit, et qu'il doit être adoré en esprit (Jean IV, 24), » n'hésite pas de lui assigner l'esprit pour trône. Pour moi, je le dirai hardiment, - et je ne le dirai pas moins de l'esprit de l'homme juste, que de l'ange; et ce qui me confirme par dessus tout dans cette opinion, c'est cette promesse fidèle du Fils de Dieu « Mon Père et moi, nous viendrons à lui, c'est-à-dire, à l'homme de bien, et nous ferons notre demeure en lui (Jean XIV, 73). » Je pense aussi que le Prophète n'a pas entendu parler d'un autre ciel, lorsqu'il a dit: « Mais vous qui êtes le sujet des louanges d'Israël, vous habitez dans les Saints (Psaume XXI, 4). » L'Apôtre dit encore clairement: « Jésus-Christ habite par la foi dans nos coeurs (Ephes. III, 47). »

 

9. Et ce n'est pas étonnant que le Seigneur Jésus habite volontiers dans ce ciel, puisqu'il ne l'a pas crée comme les autres d'une seule parole, mais qu'il a combattu pour l'acquérir, et qu'il est mort pour le racheter. Aussi après l'avoir conquis selon ses désirs après beaucoup de travaux, il dit: «C'est là que j'établirai pour jamais le lieu de mon repos; c'est là que je ferai ma demeure, parce que je l'ai ainsi souhaité. » Bienheureuse aussi est celle à qui on dit: « Venez, vous que je me suis choisie, je mettrai mon trône en vous. Pourquoi; ô mon âme, êtes vous triste maintenant, et pourquoi me troublez-vous? Pensez-vous aussi trouver en vous un lieu pour le Seigneur? Et quel lieu peut-il y avoir en moi de capable d'une si grande gloire, et qui suffise pour recevoir. une si haute Majesté? Plût à Dieu que je fusse digne seulement de l'adorer dans le lieu qu'il a consacré par la trace de ses pas. Qui m'accordera la grâce de pouvoir au moins suivre les vestiges de quelque âme sainte, qu'il a choisie pour en faire sa demeure? Toutefois s'il daignait aussi répandre dans mon âme l'onction de sa miséricorde, et

 

l'étendre ainsi, comme une tente qui s'étend davantage lorsqu'on la frotte de quelque liqueur, en sorte que je puisse dire: « J'ai couru dans la voie de vos commandements, lorsque vous avez étendu mon coeur (Psaume CXVIII, 32)? » Peut-être pourrais-je aussi montrer en moi un Cénacle assez grand sinon pour qu'il s'assoie lui et tous ses disciples, au moins pour qu'il puisse reposer sa tête. Certes, je regarde de loin, et avec admiration ces âmes bienheureuses, dont il est dit: « J'habiterai en elles, et je m'y promènerai (II Cor. VI, 16).»

 

(a) Ce même passage est déjà cité dans le premier sermon pour la Purification, n.4, dans le cinquième sermon sur les paroles d'Isaïe, n. 5, et enfin dans le vingt-cinquième des petits sermons, n. 6. D'autres Pères, sans compter saint Bernard, tels que saint Augustin et saint Grégoire le Grand le citent aussi comme tiré des Écritures. Plusieurs auteurs rapportent à ce texte ce pointsage des Proverbes:. La vie se troue dans le chemin de la justice (Prov. XII, 28), s d'autres pensent que le texte de saint Bernard n'est autre que ce pointsage de la Sagesse: « J'ai invoqué le Seigneur, et l'esprit de Sagesse est venu en moi (Sap. VII, 7). » C'est l'opinion de Horatius comme on peut le voir dans les notes. Saint Grégoire le Grand, dans son Homélie XXXVIII sur les Évangiles, attribue ce pointsage à Salomon.

 

10. O combien l'étendue d'une âme qui est trouvée digne de recevoir en soi la présence divine, et capable de la comprendre, est grande, combien les prérogatives de ses mérites sont élevées ! Mais que dirai-je de celle, qui a même des promenoirs spacieux, si je puis parler ainsi, où la grâce de Dieu peut agir sans gêne. Certes, elle n'est pas embarrassée dans les affaires du monde et dans les soins du siècle, elle n'est pas esclave des voluptés et des plaisirs sensuels; exempte de toute curiosité, elle ne désire pas commander aux autres, et ne s'élève pas avec orgueil lorsqu'elle est en position de commander. Car il faut avant tout qu'une âme soit exempte de tous ces vices, pour devenir un ciel et la demeure de Dieu. Autrement, comment pourra-t-elle le contempler à loisir dans sa divinité? Il faut encore qu'elle soit pure de toute haine, de toute jalousie et de toute aigreur. Car la Sagesse n'entrera pas dans une âme pleine de malignité (Sap. I. 4). De plus il faut qu'elle croisse et qu'elle s'étende, afin qu’elle devienne capable de recevoir Dieu. Or, son étendue, c'est sa charité, selon ce mot de l'Apôtre: « Que la charité dilate et étende vos âmes (1 Cor. VI, 13). » Car, quoique l'âme ne soit pas susceptible d'une quantité corporelle, parce qu'elle est esprit, néanmoins la grâce lui accorde et lui communique ce qui lui est dénié par la nature. Elle croît et s'étend, mais d'une manière spirituelle; elle croît aussi en gloire; elle croit pour servir de temple saint au Seigneur; elle croit enfin et s'avance jusqu'à la perfection de l'homme fait, et jusqu'à un âge capable de recevoir la plénitude de la vertu de Jésus-Christ (Ephes. IV, 13). Ainsi, c'est à la mesure de la charité qu'on doit apprécier la quantité d'une âme; on doit estimer grande celle qui en a beaucoup, petite celle qui en a peu, et croire que celle là n'est rien, qui n'en a pas du tout, puisque l'Apôtre dit: Si je n'ai pas de charité, je ne suis rien (I Cor. XIII, 2).» Si elle commence à en avoir quelque peu, en sorte qu'au moins Plle ait soin d'aimer ceux qui l'aiment, et de saluer ses frères, ou ceux qui la saluent, il faut dire quel est quelque chose si peu que ce soit, puisqu'elle a au moins la charité de la société civile, qui consiste dans des devoirs mutuels de respect et de déférence. Mais pour me servir des paroles du Sauveur: « Que fait-elle de plus que ce à quoi elle est absolument obligée (Matth. V, 47) 4» On ne doit donc pas appeler grande ni médiocre, mais très-petite et très-étroite, une âme qui a si peu de charité.

 

11. Mais si elle grandit et croit de sorte que passant les bornes de cet amour si petit et si étroit, elle s'étende en toute liberté d'esprit dans le large chemin d'une bonté gratuite, et que par une riche effusion de cette bonté, elle donne ses soins à tous les hommes, et les aime comme elle s'aime elle-même, pourra-t-on encore lui dire: «Que faites-vous de plus que ce que vous êtes absolument obligée de faire? La charité qui embrasse tout le monde, même ceux avec qui elle n'a aucune liaison de parenté, dont elle n'espère tirer aucun avantage, et à qui elle ne doit rien que ce que dit l'Apôtre: « Ne devez rien à personne, si ce n'est l'amour et la charité (Rom. XIII, 8), n est bien grande. Mais si de plus vous faites sans cesse violence au royaume de la charité, et si, comme un pieux usurpateur, vous conquérez jusqu'à ses derniers confins, en ne fermant pas même à vos ennemis les entrailles de votre compassion, si vous faites du bien, même à ceux qui vous haïssent, si vous priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, et tâchez de garder la paix avec ceux qui sont ennemis de la paix; c'est alors, n'en doutez pas, qu'il y aura quelque proportion entre la hauteur; la beauté, la largeur du ciel, et la hauteur, la beauté et la largeur de votre âme. C'est alors que s'accomplira la vérité de cette parole: « Il étend le ciel comme une tente (Psaume CIII, 2). » Et que celui dont la grandeur, l'immensité et la gloire sont également infinies, non-seulement daignera demeurer, mais se promènera à son aise dans ce ciel qui est si large, si haut et si beau.

 

12. Voyez-vous quels sont les cieux que l'Église enferme en soi, sans laisser d'être elle-même dans son universalité comme un grand ciel qui s'étend d'une mer à l'autre, et d'un fleuve jusqu'aux extrémités de la terre? Considérez aussi par conséquent à qui vous la comparez en ce point; si néanmoins vous n'avez pas oublié ce que nous avons dit un peu auparavant touchant: « Le ciel du ciel, et les cieux des cieux. » Notre mère bien qu'elle soit encore en un lieu d'exil, a, comme celle qui est en haut, ses cieux, qui sont les hommes spirituels, recommandables par leur vie et leur réputation, purs dans.: la foi, fermes dans l'espérance, étendus par la charité et élevés par la contemplation. Et ces cieux versent une pluie de discours salutaires, tonnent par leurs réprimandes et éclairent par leurs miracles. Ce sont eux qui publient la gloire de Dieu, et qui, étant étendus comme une tente sur toute la terre, montrent en eux des modèles vivants de la voie de vie, écrite du doigt de Dieu, communiquent la science du salut à son peuple, et enseignent un Évangile de paix, parce que ce sont les tentes de Salomon.

 

13. Reconnaissez maintenant dans ces tentes l'image de ces tentes célestes que nous décrivions tout à l'heure dans les ornements de l'Époux. Reconnaissez aussi la Reine assise à sa droite (Psaume XLIV, 10), et revêtue d'ornements pareils sinon égaux aux siens. Car bien qu'elle n'ait pas peu d'éclat et de beauté, même dans le lieu de son pèlerinage, dans le jour de sa vertu, par l'éclat que ses saints répandent de toutes parte, néanmoins, il y a quelque différence entre la couronne de ses vertus et la consommation de la gloire des bienheureux. On peut bien dire que c'est une Épouse parfaite et bienheureuse, toutefois elle ne l'est qu'en partie. Car c'est aussi en partie la tente de Cédar. Elle est belle pourtant, soit dans la portion d'elle-même qui est déjà bienheureuse et qui règne dans le ciel, soit dans les hommes illustres qui l'ornent de leur sagesse et de leur vertu, même durant cette nuit, comme les étoilés ornent le ciel. C'est ce qui fait dire au Prophète. « Ceux qui seront savants brilleront comme les feux du firmament; et ceux qui enseignent aux autres à bien vivre, luiront comme les étoiles dans tous les temps (Dan. XII, 3). »

 

14. O humilité ! O sublimité! C'est tout ensemble et la tente de Cédar et le sanctuaire de Dieu; une demeure céleste; une maison de boue et une maison royale; un corps de mort et un temple de lumière; le rebut des superbes et l'Épouse de Jésus-Christ. Elle est noire, mais elle est belle; filles de Jérusalem. Et si le travail et la douleur d'un long exil décolorent son visage, néanmoins elle est ornée de la beauté céleste, et des tentes de Salomon. Si sa noirceur vous déplaît, considérez-la dans sa beauté. Si vous la méprisez dans sa bassesse, admirez-la dans son élévation. Et même, combien n'y a-t-il pas de sagesse, de discrétion et de bienséance, à dire que cet abaissement et cette élévation sont tellement tempérés dans l'Épouse, que parmi les divers changements de ce monde, sa sublimité la relève, de peur qu'elle ne se laisse abattre par l'adversité; et sa bassesse réprime son élévation, de crainte qu'elle ne s'enorgueillisse par la prospérité? Deux choses parfaitement belles, puisque tout en étant contraires, elles contribuent néanmoins toutes deux au bien de l'Épouse et servent à son salut.

 

15. Mais j'en ai dit assez sur la comparaison que l'Épouse semble faire de soi avec les tentes de Salomon. Néanmoins il reste encore à expliquer un autre sens dont j'ai parlé au commencement, et que je vous ai promis, à savoir, comment toute cette comparaison ne se rapporte qu'au teint noir de l'Épouse. Je ne veux pas manquer à tenir ma promesse. Mais il faut remettre ce sujet à une autre fois, attendu que ce discours est déjà assez long, et pour que, selon votre coutume, vous préveniez par vos oraisons les choses que je dois dire, et qu'il faut rapporter à la louange et à la gloire de l'Époux de l'Église, Jésus-Christ notre Seigneur, qui est Dieu et béni dans tous les siècles.

 

Amen.

 

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE XXVIIe SERMON SUR le Cantique no. 6.

 

288. D'où elle tire son origine. Bérenger, disciple d'Abélard, insiste sur ces paroles de saint Bernard, dans son Apologie pour son maître dirigée contre le concile de Sens et contre notre saint docteur, et veut en tirer la preuve que saint Bernard croit que les âmes sont créées dans le ciel et envoyées ensuite dans les corps où elles doivent habiter. Voici, en effet, en quels termes blessants cet écrivain s'adresse au saint docteur: « Vous vous êtes trompé bien certainement, quand vous avez dit que les âmes tirent leur origine du ciel, je veux rapporter, en le prenant de plus haut pour le lecteur judicieux, comment vous prouvez ce que vous avancez ainsi, car c'est une chose aussi utile que facile à avoir. Il y a un livre, schirhaschirim en hébreux, et en latin, Canticum canticorum, le Cantique des cantiques, dont le sens caché sous la lettre est rempli de mystères divins pour les esprits vigilants. » Un peu plus loin il ajoute: « Vos expressions goûtées avec attention sentent l'hérésie pour tout palais chrétien. En effet, si vous prétendez qui les âmes tirent leur origine du ciel, parce que un jour elles doivent y retourner, pour y être heureuses, il faut en dire autant du corps qui doit, lui aussi, aller un jour goûter la félicité dans le ciel. Ou bien, si vous dites qu'elles sont célestes, quant à leur origine, parce qu'elles sont nées et ont été créés, dans le principe, dans le ciel, or c'est ce qui s'écoule de vos paroles, vous tombez dans l'erreur d'Origène. » Voilà en quels termes ce téméraire auteur s'exprimait dans son Apologie. Après tout, qu'est-ce qui empêche qu'on ne dise que l'âme est céleste, puisqu'elle a un Père dans les cieux, que sa vie doit être tout entière dans les cieux, et que sa patrie est dans les cieux, en même temps que par sa nature, elle est au dessus de tout ce qui est terrestre ? Aussi saint Augustin, en s'adressant à Julien qu'il combat, dit-il: « Notre s étant de la terre et notre âme du ciel, il s'ensuit que nous sommes et terre et ciel en même temps, » Mais, assez comme cela avec ce Bérenger, l'injuste calomniateur de notre saint. (vote de Mabillon.)

 

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE MÊME SERMON. n. 8.

 

289. L'âme du juste est le siège de la sagesse. Cette citation est fréquente dans saint Bernard et dans beaucoup d'autres Pères de l'Église, tels que saint Augustin, saint Grégoire, etc. Toutefois, jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé ce texte dans la Vulgate, en ces termes, bien que dans leurs ouvrages les Pères le citent comme tiré de l'Écriture. Ainsi saint Augustin la cite; de cette manière dans son explication du psaume XLVI, au verset 9; dans son II sermon pour le jour de l'Épiphanie, ou XXXe sermon du temps. « Pourquoi, en effet, dit-il, ne nous regarderions-nous pas comme autant de cieux, puisque nous sommes devenus les sièges de Dieu, selon ce qui est écrit: L'âme du juste est le siège de la sagesse? » Saint Grégoire dans sa XXrx Morale, chapitre XV, dit: « Qu'est-ce que le ciel dont il est question ici,sinon la vie sublime des saints? C'est de ce ciel que le Seigneur a dit: Le ciel est mon siège, siège dont il est écrit ailleurs: L'âme du juste est le siège de lu sagesse. « Le même père dit encore ailleurs, XXXVIII homélie, sur l'Évangile, au commencement: « L'assemblée des justes est appelée ciel parce que le Seigneur dit par la bouche d'un prophète: Le ciel est mon siège; et Salomon ajoute L'âme dit juste est le siège de la sagesse etc. » Ainsi voilà ces paroles attribuées à Salomon, bien plus, en marge, on lit l'indication de la source, Sapientiœ 7. On sait que le livre de la Sagesse est attribué par plusieurs anciens pères de l'Église à Salomon. Or dans le livre de la Sagesse, au verset 7, du chapitre VII, on lit. « J'ai invoqué le Seigneur, et l'esprit de sagesse est venu en moi: » paroles d'où il semble que les pères ont formé la phrase citée par eux, comme étant de l'Écriture sainte. Nous livrons cette opinion à l'appréciation du lecteur, s'il n'en a pas une à lui préférer. De plus, il est à propos de se rappeler que les Pères citent souvent l'Écriture d'après les Septante, comme nous avons eu plusieurs fois l'occasion de le faire remarquer au lecteur dans les oeuvres de saint Bernard. Il est vrai que pour le texte qui nous occupe, cette observation n'a pas lieu, puisque le livre de la Sagesse a été écrit en grec, ou du moins que certainement on n'en a plus le texte hébreu. (vote de Horstius).

 

SERMON 28. De la noirceur et de la beauté de l'Époux. Prérogative de l'ouïe sur la vue en ce qui concerne la foi.

 

1. Je pense que vous vous souvenez bien à quelles tentes de Salomon j'ai dit que, selon, moi, la beauté de l'Épouse a été comparée, et quel est ce Salomon, si toutefois on rapporte à sa beauté la comparaison qui en est tirée; mais si on estime qu'elle se rapporte plutôt à sa noirceur, comme celle des tentes de Cédar, (a) il ne me vient rien autre chose à vous dire sur ces tentes de Salomon, sinon que ce sont peut-être celles dont ce roi avait coutume de se servir, lorsqu'il voulait loger dans des pavillons, et. qui, sans doute, si toutefois il en a jamais eu, étaient nécessairement laides et noires, parce qu'elles étaient exposées tous les jours au soleil, et aux injures de l'air. Et cela ne se faisait pas en vain, mais afin que les ornements qui étaient dedans fussent conservés plus propres et plus beaux. Par cet exemple, l'Épouse ne nie pas qu'elle soit noire, mais elle excuse sa noirceur, et elle ne rougit pas d'un état q:ie la charité relève et que la vérité ne blâme pas. Car, comme dit l'Apôtre, qui est infirme sans qu'elle ne le soit aussi (II Cor. II, 29); qui se scandalise sans que ce scandale ne la touche vivement? Elle prend sur soi la faiblesse de la compassion, afin de soulager ou de guérir dans un autre la maladie de la passion. Elle devient noire par zèle pour la blancheur, et pour acquérir, par-là, la beauté.

 

2. La noirceur d'un seul eu rend plusieurs blancs, non par la part qu'il prend à leurs fautes, mais par la douleur dont il est touché. « Il est à propos, dit-il, qu'un seul homme meure pour le peuple, et que toute une nation ne périsse pas. » Il est à propos qu'un seul pour tous, soit noirci par la ressemblance de la chair du péché, et que toute une nation ne soit pas condamnée, à cause de la noirceur du péché. Il faut que la splendeur et l'image de la substance de Dieu soit obscurcie par la forme d'esclave pour sauver la vie à l'esclave, que la clarté éternelle s'offusque dans la chair pour purifier la chair; que le plus beau des enfants des hommes perde tout son éclat dans la Passion pour éclairer les enfants des hommes; qu'il soit défiguré sur la croix et couvert des pâleurs de la mort, qu'ils n'ait plus ni grâce ni beauté, pour qu'il s'acquière l'Église comme une belle et charmante épouse exempte de tache et de rides. Je reconnais la tente de Salomon, ou plutôt j'embrasse Salomon lui-même sous sa peau noire. Il est noir, mais quant à la peau seulement. Il n'est noir qu'extérieurement, non pas au dedans; car toute la gloire de la fille du roi est intérieure (Psaume XLIV, 3). Au dedans c'est l'éclat de sa divinité, la beauté de ses vertus, la splendeur de sa gloire, et la pureté de son innocence. Mais la couleur qui paraît le rend méprisable et couvre comme d'un voile tant de rares qualités, car il est exposé à toute sorte de tentations, à cause de la ressemblance du péché qu'il porte; quoiqu'en effet, il soit exempt de tout péché. Je reconnais la forme de cette nature qui est comme noircie et comme défigurée. Je reconnais ces tuniques de peaux de bêtes qui furent le vêtement de nos premiers parents (Gen. III, 21), après qu'ils eurent péché contre Dieu. Car il s'est noirci lui-même, en prenant la forme d'un esclave, et se rendant semblable aux hommes, et en prenant leur chair et leur nature (Philipp. II, 7). Je reconnais sur la peau du chevreau qui est le symbole du péché, la main qui n'a pas commis de péché, et la tête qui n'a jamais eu aucune pensée de mal faire. Et c'est pour cela qu'on n'a pas trouvé de malice en lui (Isaïe LIII, 9). Je sais, ô Jésus, que vous êtes d'une humeur facile, doux et humble de coeur, d'un regard agréable et d'un esprit charmant, sacré enfin d'une huile de joie, d'une manière beaucoup plus excellente que tous ceux qui participent à votre gloire (Psaume XLIV, 8). D'où vient donc maintenant qu'à l'exemple d'Esaü, vous êtes tout velu et plein de poil? De qui est cette image difforme et hideuse, d'où viennent ces poils? Ils sont à moi; car les mains couvertes de poils sont la marque de la ressemblance du péché qui est en moi. Je reconnais que ces poils m'appartiennent, et c'est Dieu mon Sauveur que je vois dans la chair qui est à moi.

 

(a) Il y a trois manuscrits qui présentent ici de légères variantes, et qui font dire à sain Bernard: « Il faut vous rappeler les tentes dont Salomon recouvrait autrefois son pavillon. Elles étaient certainement noires, car elles étaient exposées toue les jours aux ardeurs da soleil, et aux intempéries de l'air. Or, cela ne se faisait pus en vain, etc. »

 

8. Néanmoins ce n'est pas Rébecca, mais Marie qui lui a donné ce vêtement. Et il est d'autant plus digne de recevoir la bénédiction de son père, que celle qui l'a engendré est. plus.sainte. Il a bien fait de, prendre cet habit qui est à moi, car c'est à moi que la bénédiction est réservée; c'est pour moi que l'héritage est réclamé. Il avait entendu, en effet, ces paroles: « Demandez-moi, et je vous donnerai les nations qui sont votre héritage, et toute la terre qui est votre possession (Psaume II, 8). » Je vous donnerai, dit-il, « votre héritage et votre possession. » Comment le lui donner, s'il est à lui? Et comment lui dites-vous de demander ce qui lui appartient? Ou comment lui appartient-il, s'il est nécessaire qu'il le demande? C'est donc pour moi qu'il le demandé, et, c'est pour défendre ma cause qu'il s'est revêtu de ma nature. Car il porte sur lui les gages de notre réconciliation, selon cette parole du Prophète: « Le Seigneur a mis en lui les péchés de nous tous (Isaïe LIII, 5). » C'est pourquoi « il a dû se rendre en tout semblable à ses frères (Hebr. II, 17), » comme dit l'Apôtre, « afin de devenir miséricordieux. » Aussi sa voix est véritablement la voix de Jacob, mais ses mains sont les mains d'Esaü (Gen. XXVII, 22). Ce qu'on entend sortir de lui est à lui, mais ce que l'on voit en lui est à nous. Ce qu'il dit, est esprit et vie, mais ce qu'il paraît est sujet à la mort, c'est la mort même. Autre chose est ce que l'on voit, autre chose ce que l'on croit. Les sens rapportent qu'il est noir, mais la foi témoigne qu'il est blanc et qu'il est beau. Il est noir, mais c'est aux yeux des insensés. Car il parait très-aimable aux yeux des fidèles. Il est noir, mais il est beau. Il est noir dans l'opinion d'Hérode, mais il est beau selon la confession du larron et la foi du centenier.

 

4. Quelle beauté lui trouvait celui qui s'écria: Cet homme était vraiment Fils de Dieu (Marc. XV, 39) ! Mais examinons en quoi il la trouva. Car s'il n'avait considéré que ce qui paraissait au dehors, comment aurait-il pu dire qu'il était beau, et que c'était le Fils de Dieu? Ce qu'il y avait en lui était- il autrement que difforme et noir aux yeux de ceux qui le regardaient, lorsqu'ayant les bras étendus sur la, croix au milieu de deux scélérats, il était un sujet de risée aux impies, et de larmes aux fidèles? Il était seul un objet de moquerie, lui qui seul pouvait être un objet de terreur, et qui devait seul être honoré et respecté. Comment donc peut-il reconnaître la beauté de Jésus crucifié, et que c'était le Fils de Dieu qu'on mettait au nombre des criminels? Ce n'est pas à nous de répondre à cette question; et d'ailleurs nous n'avons pas besoin de le faire, puisque l'Évangéliste a soin d'y satisfaire. Car voici ses paroles: « Mais le centenier qui était debout vis-à-vis de la croix, voyant qu'il expirait ainsi en criant d'une grande force, dit a cet homme était vraiment Fils de Dieu (Marc. XV, 39). » Il crut donc à la voix, il reconnut le Fils de Dieu à sa voix, non à son visage. Après tout il était peut-être de ses brebis, dont il dit: « Mes brebis entendent ma voit; je les connais et elles me connaissent - pareillement (a) (Jean X, 14). »

 

5. L'ouïe a trouvé ce que la vue n'a pu découvrir. L'apparence ai trompé l’oei1, et la vérité est entrée par l'oreille. L'oeil disait qu'il était infirme, difforme, misérable, condamné à une mort ignominieuse; et l'oreille apprit que c'était le Fils de Dieu et qu'il était très-beau. Mais ce n'était pas l'oreille des Juifs, parce qu'elle était incirconcise. C'est avec raison que saint Pierre coupa l'oreille au serviteur, afin de donner ente à la vérité, et que la vérité le délivrât, c'est-à-dire le rendit libre. Le centenier était incirconcis mais non pas des oreilles, puisqu'à la seule voix d'un mourant, il reconnut le Seigneur de majesté en dépit de tant de marques de faiblesse. Il ne méprisa pas ce qu'il vit, parce qu'il crut ce qu'il ne vit pas, et il ne le crut pas sur ce qu'il voyait, mais, on ne peut en douter, sur ce qu'il entendit, « car la foi vient de l'ouïe (Rom. X, 17). » Il serait sans doute plus digne de la vérité, qu'elle entrât dans l’âme par les yeux, qui sont le sens le plus noble, mais cela nous est réservé, ô mon âme, pour le temps où nous le contemplerons face à face. Maintenant il faut que le remède entre par où le mal est entré, que la vie suive la mort, et marche sur ses pas; la lumière, les ténèbres et l'antidote de la vérité, le venin du serpent; que l’oeil qui était malade soit guéri, afin qu'étant guéri il voie celui qu'il ne pouvait voir lorsqu'il était malade. L'oreille a été la première porte ode la mort, qu'elle s'ouvre la première pour la vie. Que l'ouïe qui a ôté la vue la rétablisse. Car si nous ne croyons les mystères, nous ne les comprendrons pas. L'ouïe a donc rapport au mérite, et la vue à la récompense; d'où vient ce mot du Prophète: « Vous donnerez à mon ouïe la joie et l'allégresse (Psaume L, 40), » attendu que la récompense d'une ouïe fidèle, c'est la bienheureuse vision; et que le mérite de cette bienheureuse vision consiste dans la foi de l'ouïe. « Bienheureux, dit Jésus, sont ceux qui ont le coeur net, car ils verront Dieu (Matth. V, 8). » Il faut que l'œil qui doit voir Dieu soit purifié par la foi, suivant cette parole: « Purifiant leur coeur par la foi (Act. XV, 9). »

 

(a) Telle est la leçon donné par deux manuscrits: Une des éditions des oeuvres de saint Bernard ajoute: « Et je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. » Le manuscrit de la Colbertine porte seulement: « Et mes brebis me connaissent. »

 

6. Pendant que la vue n'est pas encore préparée, que l'ouïe s'excite donc, qu'elle s'exerce (a) et reçoive la vérité. Heureux celui à qui la vérité rend ce témoignage: « Il m'a obéi en pratiquant ce qu'il a entendu. » Je serai digne de voir, si avant de voir j'obéis. Je verrai avec confiance celui qui aura reçu auparavant le sacrifice de mon obéissance. Qu'heureux est celui qui dit: « Le Seigneur Dieu m'a ouvert l'oreille, et je ne m'y suis pas opposé, je n'ai pas reculé en arrière (Isai. L, 5). » Vous avez là un modèle d'obéissance volontaire, et un exemple de persévérance. Car celui qui ne contredit pas, agit volontairement; et celui qui ne retourne pas en arrière, persévère dans le bien. L'un et l'autre est nécessaire, parce que Dieu aime celui qui donne avec gaieté (II Cor. IX, 7). « Et celui-là seul sera sauvé qui persévérera jusqu'à la fin (Matt. x, 22). » Dieu veuille que le Seigneur daigne aussi m'ouvrir l'oreille, que les paroles de la vérité entrent dans mon coeur, qu'elles purifient mes yeux et les préparent à la vision bienheureuse, afin que je puisse dire aussi à Dieu: « Votre oreille a entendu la préparation de mon coeur (Psaume IX, 17);» et que je puisse aussi, avec ceux qui obéissent à Dieu, entendre ces paroles de sa bouche: « Vous êtes purs à cause des discours que je vous ai faits (Jean XV, 3). » Mais tous ceux qui écoutent ne sont pas purifiés, il n'y a que ceux qui lui obéissent. « Bienheureux sont ceux qui écoutent ma parole, et qui la gardent (Luc. XI, 28). » Voilà quelle ouïe demande celui qui dit: « Écoutez Israël (Deut. VI, 3); » et voilà celle qu'offre celui qui répond: « Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute (I Rois III, 9) » Celui qui dit: « J'écouterai ce que le Seigneur me dira intérieurement (Psaume LXXXIV, 9) » en promet une pareille.

 

7. Mais afin que vous sachiez que le Saint-Esprit même observe cet ordre dans l'avancement spirituel de l'âme, et qu'il forme.l'ouïe avant de réjouir la vue, « Écoutez, dit-il, ma fille, et voyez (Psaume XLIV, 11). » Pourquoi ouvrez-vous les yeux? ouvrez les oreilles. Désirez-vous de voir Jésus-Christ? il faut que vous écoutiez premièrement ce qu'il dit, que vous écoutiez ce qu'on dit de lui, afin que lorsque vous le verrez, vous disiez: « Ce que nous voyons est conforme à ce que nous en avions ouï (Psaume XLVII, 9). » Son éclat est extrêmement brillant, votre vue est faible, et vous ne pouvez la supporter. Vous pouvez bien en entendre, parler, mais non pas le voir. Après que j'eus péché, j'entendais bien Dieu qui criait: «Adam, où êtes-vous (Gen. III, 10)? » Mais je ne le voyais pas. L'ouïe vous rendra la vue, si elle est soumise, si elle est vigilante, si elle est fidèle. La foi purifiera l'œil que l'impiété a troublé. Et l'obéissance ouvrira ce que la désobéissance a fermé. Après tout, ce sont « vos commandements, dit le Prophète, qui m'ont donné l'intelligence (Psaume CXVIII, 104), » parce que l'observation des commandements de Dieu rend l'intelligence que l'on avait perdue

 

en les transgressant. Considérez dans le saint homme Isaac, comme le sens de l'ouïe était plus subtil en lui que tous les autres, quoi qu'il fût déjà bien vieux. Les yeux de ce patriarche sont obscurcis, sou goût est surpris, sa main est trompée, mais son oreille ne l'est pas. Quelle merveille que l'oreille entende la vérité puisque la foi vient par l'ouïe (Rom. X, 17), que l'ouïe se forme, par la parole de Dieu, et que la parole de Dieu est la vérité? «La voix, dit-il; est la voix de Jacob(Genes. XXVII, 22). » Il n'y a rien de plus vrai. « Mais les mains sont les mains d'Esaü. » Il n'y a rien de plus faux. Vous vous trompez, la ressemblance de la main vous a séduit. La vérité n'est pas non plus dans le goût, quoique la douceur y soit. Car est-ce connaître la vérité, que de croire manger de la venaison, lorsqu'on mange de la chair d'un chevreau domestique? Bien moins encore dans l'oei1 quine voit rien. La vérité n'est pas dans l'œil, la sagesse n'y est pas. » Malheur à vous, dit-il, qui êtes sages à vos yeux (Isaïe V. 21). » La sagesse qu'on charge de malédictions est-elle bonne? Or, cette sagesse, c'est la sagesse du monde et par conséquent une folie devant Dieu.

 

(a) Dans plusieurs éditions ces mots « que l’ouïe s'exerce, » font défaut, peut-être est-ce une faute du copiste, qui dans le doute, si le texte latin portait excitetur ou exercitetur, a pris le parti de mettre l’un et l'autre.

 

8. La vraie sagesse est tout intérieure et toute cachée (Job. XXVIII, 18), selon le sentiment du saint homme Job. Pourquoi la cherchez-vous au dehors dans les sens corporels? Le goût a son siège dans le palais, mais la sagesse l'a dans le cœur. Ne cherchez pas la sagesse dans des yeux charnels. Car ce n'est pas le sang ni la chair, mais l'esprit qui la révèle. Elle n'est pas dans le goût; car elle ne se trouve pas dans la terre de ceux qui vivent dans la sensualité; ni dans le toucher, puisque Job dit encore: « Si j'ai baisé ma main avec ma bouche, ce qui est un grand crime et une espèce d'idolâtrie (Job. XXXI, 27). » Ce qui arrive à ce que je crois, lorsqu'on n'attribue pas à Dieu, mais au mérite de ses propres actions, le don de Dieu qui est la sagesse. Isaac était sage, néanmoins ses sens l'ont induit en erreur. Le seul sens de l'ouïe est capable de la vérité, parce que lui seul entend la parole. C'est avec raison qu'il est défendu à la femme de l'Évangile, qui n'avait qu'une sagesse charnelle, de toucher la chair ressuscitée du Verbe, puisqu'elle croyait plus à ses yeux qu'aux oracles divins, c'est-à-dire aux sens corporels, plus qu'à la parole de Dieu. Car elle ne croyait pas que celui qu'elle avait vu mort, dût ressusciter, quoiqu'il l'eût promis. Enfin ses yeux ne furent pas en repos, jusqu'à ce qu'ils fussent rassasiés par la vue de l'objet de son amour, parce qu'elle ne trouvait pas sa consolation en la foi, et qu'elle ne croyait pas à la promesse de Dieu. Le ciel et la terre, et généralement tout ce qui peut tomber sous les yeux du corps, ne doivent-ils pas passer et périr, avant qu'il se perde un seul iota ou une seule syllabe de tout ce qu'a dit le Sauveur? Et néanmoins celle qui ne voulait pas se consoler sur la parole du Seigneur cessa de pleurer aussitôt que ses yeux le virent parce qu'elle s'en rapportait plus à cette expérience sensible, qu'à la certitude de la foi. Mais cette expérience est trompeuse,

 

9. C'est pour cela qu'on la renvoie à la connaissance. de la foi qui est certaine, et qui comprend ce que les sens ne sauraient connaître, et ce que l'expérience ne peut trouver. « Gardez-vous de me toucher, » dit le Sauveur; c'est-à-dire désabusez-vous des sens qui peuvent se tromper; appuyez-vous sur mes paroles, accoutumez-vous à la foi. La foi ne saurait être séduite, la foi comprend les choses invisibles et ne se ressent pas de la faiblesse des sens. Elle passe même les bornes de la raison humaine, l'usage de la nature et les limites de l'expérience. Pourquoi voulez-vous apprendre de vos yeux ce qu'ils ne peuvent savoir? Et pourquoi votre main s'efforce-t-elle de sonder ce qui est au dessus de sa portée? Tout ce que l'un ou l'autre de ces deus sens vous rapportent est au dessous de la vérité. Ecoutez le rapport que la foi vous fera de moi; elle ne diminue rien de ma majesté. Apprenez à croire avec plus de certitude et à suivre avec plus de confiance ce qu'elle vous dit. « Gardez vous bien de me toucher, car je ne suis pas encore monté à mon Père (Ibidem). » Comme s'il ne devait vouloir et pouvoir être touché par elle que lorsqu'il y sera monté. Oui, sans doute, il pourra être touché, mais seulement par le coeur, non par les mains; par les désirs, non par les yeux;par la foi, non parles sens. Pourquoi, dit-il, voulez-vous me toucher à cette heure, vous qui ne me jugez que par les sens de la gloire de la résurrection? Ne vous souvenez-vous pas que lorsque j'étais encore mortel, les yeux de mes disciples ne. purent soutenir un moment l'éclat et la gloire de mon corps transfiguré, quoiqu'il dût mourir (Matt. XVII, 7)? J'ai encore quelque condescendance pour nos sens, en prenant la forme d'esclave, afin que vous puissiez. vous reconnaître par l'habitude de m'en voir revêtu. Mais ma gloire est tout à tait merveilleuse, elle est infiniment élevée au dessus de vous, et vous n'y pouvez atteindre en aucune sorte. Différez donc votre jugement, suspendez votre créance, et ne confiez pas à vos sens la solution d'une chose si grande, réservez la à la foi. Elle la résoudra plus dignement et plus sûrement, parce qu'elle la comprendra plus parfaitement. Car elle comprend dans sa profonde et mystérieuse intelligence, quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de ce mystère. Elle porte fermé, et garde scellé en soi ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, et ce qui n'est jamais tombé dans la pensée de l'homme.

 

10. Celle-là donc est digne de me toucher, qui me contemplera assis à la droite de mon Père, non plus dans une chair vile et méprisable, mais dans une chair toute céleste, qui sera toujours la même, mais qui ne sera plus de même qu'elle était. Pourquoi voulez-vous toucher une chair difforme? Attendez qu'elle soit belle, et vous la toucherez. Car celui qui est difforme à cette Heure sera beau alors. Il est difforme à toucher, il est difforme à voir, enfin il est difforme à vous qui l'êtes aussi, parce que vous vous attachez plus aux sens qu'à la foi. Soyez belle et touchez-moi quand il vous plaira. Soyez fidèle et vous serez belle. Et quand vous serez belle, vous serez plus digne et plus heureuse de toucher une personne qui sera belle aussi. Vous la toucherez de la main de votre foi, du doigt de vos désirs, et des bras de votre zèle. Vous la toucherez de l'œil de votre âme. Mais sera-t-il encore noir, celui que vous toucherez ainsi? A Dieu ne plaise. Votre Époux est blanc et rose (Cantique V, 10), sa beauté est incomparable, et il est environné des roses et des lis des vallées, c'est-à-dire, des choeurs des martyrs et des vierges. Assis au milieu, j'ai quelque rapport avec ces chœurs, car je suis en même temps vierge et martyr. Comment ne me mêlerais-je pas à la troupe blanche des vierges, moi qui suis vierge, fils d'une vierge. Époux d'une vierge? ou avec les chœurs empourprés des martyrs, moi qui suis la cause, la vertu, le fruit et le modèle du martyre. Soyez telle, et touchez ainsi celui qui est tel, et puis écriez-vous: « Mon bien-aimé est blanc et rose, il est choisi entre mille (Ibidem). » Il y en a un million avec mon bien-aimé, un million d'autres sont à l'entour de lui, et nul d'eux ne lui est comparable. Ne craignez-vous pas que, par erreur, vous ne vous adressiez à un autre, en cherchant celui que vous aimez au milieu d'une multitude si prodigieuse? Non, certainement, vous n'hésiterez pas sur votre choix: vous distinguerez facilement celui qui est choisi entre mille, car il est plus grand et plus majestueux que les autres, et vous direz: « Que celui-là est beau avec sa robe magnifique, et comme on remarque dans son port un air de grandeur et de majesté (Isaïe LXIII, 1) ! » Il ne viendra donc pas au devant de vous avec une peau noire, sous laquelle il avait été obligé de se montrer jusqu'alors aux yeux de ses persécuteurs, parce que, devant mourir, il fallait qu'ils le méprisassent; ou aux yeux de ses amis, afin qu'ils le reconnussent après la résurrection. Il ne se présentera pas, dis-je, à vous sous cette figure, mais avec une robe blanche, et dans une beauté qui surpassera non-seulement celle des enfants des hommes, mais aussi celle des anges. Pourquoi voulez-vous me toucher dans un état si vil, sous la forme d'un esclave et dans un extérieur si méprisable? Touchez-moi lorsque je serai orné d'une beauté céleste, lorsque je serai couronné de gloire et d'honneur, et redoutable par l'éclat de ma majesté, mais doux et affable par la bonté qui m'est naturelle.

 

11. Cependant considérez la prudence de l'Épouse et la profondeur des discours de celle qui, sous la figure des tentes de Salomon, a cherché Dieu dans la chair, la vie dans la mort, le comble de la gloire et de l'honneur, au milieu des opprobres, et sous un extérieur vil et abject de Jésus crucifié, la blancheur de l'innocence et la splendeur des vertus, de même que sous ces tentes noires et méprisables, se trouvaient cachés et conservés les ornements blancs et précieux d'un roi tri grand et très-riche. C'est avec raison qu'elle ne méprise pas la noirceur de ces tentes, elle découvre les beautés qu'elles voilent. Et ce qui fait que quelques-uns l'ont méprisée, c'est qu'ils n'ont pas connu la beauté qu'elles cachaient. Car s'ils l'eussent connue, ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire (I Cor. II, 8). Hérode ne la connut pas, c'est pourquoi il la méprisa. La Synagogue ne la connut pas non plus, puisqu'elle lui reprocha la noirceur de sa passion et de son infirmité, en lui disant: « Il a sauvé les autres, et il ne se peut sauver lui-même; que le Christ, roi d'Israël descende de la croix, et nous croirons en lui (Matth. XXVII, 42). » Mais le larron le connut du haut de sa croix, quoiqu'il la vit aussi sur la croix, car il confessa sa vertu et son innocence en disant: « Mais celui-ci quel mal a-t-il fait (Luc. XXII, 22)? » Et il rendit aussi témoignage à la gloire de la royale majesté, lorsqu'il dit: « Souvenez-vous de moi, quand vous serez entré dans votre royaume, (Ibid. XXIII, 42). » Le centenier la connut, lorsqu'il cria que c'était le Fils de Dieu (Matth. XXVII, 54). Enfin l'Église la connaît puisqu'elle imite sa noirceur afin de participer à sa beauté. Elle ne rougit pas de paraître noire et d'être appelée noire, pourvu qu'elle puisse dire à son Époux: « La honte des opprobres dont vos ennemis vous ont couvert est tombée sur moi (Psaume LXXII, 10); » mais elle est noire comme les tentes de Salomon, c'est-à-dire au dehors, non au dedans, car mon Salomon n'est pas noir au dedans. Aussi ne dit-elle pas: je suis noire comme Salomon, mais « comme les tentes de Salomon, » parce que la noirceur du vrai Pacifique, n'est qu'à la surface et au dehors. La noirceur du péché est au dedans, et le crime infeste l'âme avant de paraître aux yeux des hommes. Car les mauvaises pensées, les larcins, les homicides, les adultères, les blasphèmes sortent du coeur, et ce sont là, les vices qui souillent l'homme (Matth. XV, 19); mais à Dieu ne plaise qu'ils souillent notre Salomon. Vous ne trouverez pas, n'en doutez pas, de ces sortes de corruptions dans le véritable Pacifique. Car il faut que celui qui efface les péchés du monde, soit exempt de tout péché, afin qu'étant propre à réconcilier les pécheurs, il ait droit de s'attribuer le nom de Salomon.

 

12. Mais il y a une noirceur de la «repentance » qui afflige lorsqu'on pleure ses péchés. Peut-être mon Salomon ne la haïra-t-il pas en moi, si toutefois je m'en revêts de bon cœur pour mes péchés. Car Dieu ne saurait rejeter un cœur contrit et humilié. Il y a aussi celle de la « compassion » qui touche le coeur, lorsqu'on compatit aux maux des affligés, et qu'on prend part aux souffrances du prochain. Notre Pacifique croit sans doute que celle-là n'est pas non plus à rejeter, puisqu'il a daigné lui-même la prendre pour nous, car il a porté en lui sur la croix tous nos péchés (I Pet. II, 24). Il y a encore la noirceur de la « persécution » qui est même estimée comme un riche ornement, lorsqu'on la soutire pour la justice et la vérité.. D'où vient que « les apôtres s'en allaient pleins de joies du tribunal, parce qu'ils avaient été trouvés dignes de souffrir des affronts et des outrages pour le nom de Jésus (Act. V, 41). » Car « bienheureux sont ceux qui souffrent persécution pour la justice (Matth. V, 10). » C'est, je crois, principalement de cette noirceur que l'Église se glorifie, et de toutes les tentes de l'Époux, c'est celle qu'elle imite le plus volontiers. Aussi est-ce celle-là que le Sauveur lui a promise, lorsqu'il lui a dit: « S'ils m'ont persécuté, vous devez vous attendre qu'ils vous persécuteront aussi (Jean V, 20). »

 

13. C'est pourquoi l'Épouse ajoute: « Ne vous étonnez pas de ce que je suis noire; car c'est le soleil qui m'a décolorée (Cantique I, 5). » C'est-à-dire ne relevez pas ma laideur, car c'est la violence de la persécution qui me rend moins éclatante et moins belle de la gloire du siècle. Pourquoi me reprochez-vous une noirceur dont est cause la fureur de la persécution, non pas le dérèglement de ma conduite? Peut-être entend-elle par le « soleil, » le zèle de la justice dont elle est armée et consumée contre les méchants, quand elle dit à Dieu: « Le zèle de votre maison me consume (Psaume XVIII, 10) » «Mon zèle m'a fait sécher, parce que mes ennemis ont oublié vos paroles (Psal CVXIII, 139). » «Je suis toute saisie d'horreur, quand je considère l'état des méchants qui abandonnent votre loi (Ibid. CXVIII, 53). » Ou bien encore: « N'êtes-vous pas témoin, Seigneur, que je hais ceux qui vous haïssent, et que je suis animée de zèle contre ceux qui s'élèvent contre vous (Psaume CXXXVIII, 21)?» Elle observe avec grand soin cette parole du Sage: « Si vous avez des filles, ne vous familiarisez pas trop avec elles (Eccles. VII. 26), » en sorte que lorsqu'elles sont lâches et tièdes, et qu'elles fuient le travail, elle ne leur fasse pas paraître la sérénité d'un visage gai, mais la tristesse noire et sombre d'une mine sévère. Ou bien, « être décolorée par le soleil, » c'est, pour elle, être enflammée d'une charité ardente envers le prochain, pleurer avec ceux qui pleurent, être infirme avec les infirmes, et touché du scandale de quiconque se scandalise. Ou bien, c'est Jésus-Christ, le Soleil de justice, pour qui je languis d'amour, qui m'a décolorée. Cette langueur fait perdre la couleur du visage; et cette défaillance vient de la violence des désirs de l'âme. C'est pourquoi le Prophète dit: « Je me suis souvenu de Dieu, et ce souvenir m'a comblé de joie; Je me suis appliqué fortement à cette pensée, et mon esprit est tombé dans la défaillance (Psaume LXXVI, 3). » Aussi l'ardeur de ses désirs, comme un soleil brûlant, efface les couleurs de son teint, tant qu'elle est étrangère ici bas, et qu'elle soupire après le visage glorieux et immortel de son Dieu, : le refus qu'elle reçoit la jette dans l'impatience, et ce délai lui fait souffrir des tourments proportionnés à la grandeur de son amour. Qui de vous se sent si embrasé de l'amour de Dieu, que le désir qu'il a de voir Jésus-Christ, lui donne des dégoûts et du mépris pour toute la gloire et toutes les joies de la vie présente et lui fait dire avec le Prophète: Je n'ai pas désiré les grandeurs du siècle, vous le savez, Seigneur (Jer. XVII, 16); » et, avec David: «Mon âme refuse toute consolation (Psaume LXXVI, 3), » c'est-à-dire méprise la vaine joie des biens présents. Ou au moins, « le soleil m'a décolorée, » c'est-à-dire en comparaison de sa splendeur; parce que, en m'approchant de lui, je me trouve basanée, je me trouve noire, je me trouve laide. D'ailleurs je suis belle. Pourquoi m'appelez-vous noire quand je ne le cède en beauté qu'au soleil? Mais ce qui suit semble mieux convenir au premier sens. Car elle ajoute: « Les enfants de ma mère ont combattu contre moi; » ce qui fait voir clairement qu'elle a souffert persécution; mais ce sera le sujet d'un autre discours, car ce que nous avons reçu de la gloire de l'Époux de l'Église notre Seigneur Jésus-Christ, par le don de la grâce, peut suffire pour cette heure. Qu'il soit béni dans tous les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 29. Plaintes de l'Église contre ses persécuteurs, c'est-à-dire contre ceux qui sèment la division entre les frères. »

 

1. « Les enfants de ma mère ont combattu contre moi. » Anne, Caïphe et Judas Iscariote étaient enfants de la Synagogue; et ils ont fait une cruelle guerre à l'Église dans son commencement, quoiqu'elle fût aussi fille de la Synagogue, en attachant sur un bois infâme Jésus qui la rassemblait de toutes parts. Car dès lors Dieu accomplit, par eux, ce qu'il avait prédit longtemps auparavant par le prophète en disant: » Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées (Zach. XIII, 7). » Et peut-être cette parole qui est dans le cantique d'Ezéchias est-elle aussi d'elle: « Ma vie est comme une trame de fil, que le tisserand a coupée lorsqu'il ne faisait que commencer à l'ourdir (Isaïe XXXVIII, 12). » C'est donc de ceux-là et de ceux qui leur ressemblent et qui se sont opposés à la religion chrétienne, que l'Épouse dit; u Les enfants de ma mère ont combattu contre moi. » Et c'est avec beaucoup de raison qu'elle les appelle les enfants de sa mère, non pas de son père, puisqu'ils n'avaient pas Dieu pour père, mais le Diable. Car ils étaient homicides comme il en a été un depuis le commencement du monde. C'est pour cela qu’elle ne dit pas, mes frères ou les enfants de mon Père, mais, cc les enfants de ma mère ont combattu contre moi. » Autrement, si elle ne faisait cette distinction, il semblerait que l'apôtre saint Paul même serait compris au nombre de ceux dont elle se plaint, car il a aussi persécuté l'Église de Dieu pendant un temps. Mais il en a obtenu miséricorde, parce qu'il l'avait fait par ignorance, lorsqu'il n'avait pas encore la foi (I Tim. I, 9); et il a montré qu'il avait Dieu pour Père, et qu'il était frère de l'Église, tant du côté de son Père que de celui de sa Mère.

 

2. Mais remarquez qu'elle n'accuse nommément que les enfants de sa mère; comme s'il n'y avait qu'eux de coupables. Cependant combien a-t-elle souffert des étrangers, suivant cette parole du Prophète; « Ils m'ont souvent persécutée dès ma jeunesse, et les pécheurs ont mis sur moi des fardeaux insupportables (Psaume CXXVIII, 1)? » Pourquoi donc accusez-vous particulièrement les enfants de votre mère, puisque vous n'ignorez pas, que vous avez été souvent persécutée par beaucoup d'autres encore? « Lorsque vous êtes appelé à la table d'un homme riche, dit le Sage, considérez attentivement les viandes que l'on sert devant vous (Prov. XXIII, 1). » Mes frères, nous sommes assis à la table de Salomon. Qui est plus riche que lui! Je ne parle pas des richesses de la terre, quoiqu'il les possède en abondance. Mais regardez cette table qui est devant nous, de combien de mets délicieux n'est-elle pu couverte? Les mets qui nous y sont servis sont spirituels et divins. « Considérez donc, dit-il, attentivement les viandes qu'on vous sert, et sachez qu'il faut que vous en serviez aussi de pareilles. » C'est pourquoi je considère aussi attentivement que je puis ce qui m'est servi dans les paroles de l'Épouse; car c'est sans doute pour mon instruction qu'elle ne parle que de la persécution qu'elle reçoit de ceux de sa maison, et qu'elle passe sous silence tant de maux qu'on sait qu'elle a soufferts par toute la terre et de toutes les nations qui sont sous le ciel, tant des hérétiques que des schismatiques. Je connais trop la prudence de l'Épouse pour croire que c'est par hasard ou par oubli qu'elle n'en a fait aucune mention. Mais sans doute elle pleure plus particulièrement, ce qu'elle sent plus vivement, et croit nous devoir avertir d'éviter avec plus de soin. Qu'est-ce donc? Ce sont des maux intérieurs et domestiques. C'est ce qui vous est marqué clairement dans l'Évangile par la bouche du Sauveur, même lorsqu'il dit: « Les ennemis de l'homme sont ses domestiques (Matth. X, 36). » On voit la même chose dans le Prophète: Un homme, dit-il, qui vivait en paix avec moi, et qui mangeait mon pain, a usé d'une insigne perfidie contre moi. Et encore: si c'était mon ennemi qui m'eût outragé, j'aurais tâché de le souffrir en patience; et si celui qui me haïssait eût tenu de moi des discours hautains et insolents, peut-être me serais-je caché, pour laisser passer sa colère; mais c'est vous à qui je témoignais tant d'affection et de bonne volonté, sans le conseil de qui je ne faisais rien, à qui j'avais découvert le fond de mon coeur, et qui mangiez à ma table des mes excellents et délicieux (Psaume LIV, 13).» C'est-à-dire, ce que vous rue faites souffrir, vous qui mangiez à ma tabla, et qui viviez chez moi, je le ressens beaucoup plus vivement et j'ai bien plus de peine à le supporter. Vous savez de qui est cette plainte et à qui elle s'adresse.

 

3. Reconnaissez donc que l'Épouse se plaint des enfants de sa mère dans le mêmes sentiments de douleur, parce qu'elle s'en plaint dans un même esprit, quand elle dit: « Les enfants de ma mère ont combattu contre moi. » C'est pourquoi le Prophète dit encore ailleurs: mes amis et mes parents se sont approchés pour me perdre (Psaume XXXVII, 12). » Éloignez toujours de vous, je vous prie, un mal si abominable et si détestable, vous qui avez éprouvé, et qui éprouvez encore tous les jours, combien c'est une chose bonne et agréable que des frères demeurent ensemble (Psaume CXXXII, 1), » pourvu toutefois que ce ne soit pas pour se diviser et se scandaliser: car alors, au lieu d'être une chose agréable et bonne, c'en serait plutôt une très-fâcheuse et très-funeste. Malheur à celui qui est cause que le lien si doux de l'unité se rompt. Quel qu'il soit, il en portera la peine. Que je meure plutôt que d'entendre jamais un de vous s'écrier avec raison: « Les enfants de ma mère ont combattu contre moi. » N'êtes-vous pas tous les enfants de cette congrégation et comme les enfants d'une même mère? N'êtes-vous pas tous les frères les uns des autres? Que peut-il donc venir du dehors qui soit capable de vous troubler et de vous attrister, si vous êtes bien unis au dedans, si vous jouissez de la paix fraternelle? « Qui pourra vous nuire, dit l'Apôtre, si vous êtes animés d'une émulation louable (I Pet. III, 13)? » C'est pourquoi, n'ambitionnez pas les dons de la. grâce les plus éminents (I Cor. XII, 34), pour que votre émulation soit louable. Or, le plus excellent de tous es dons, c'est la charité. Il faut qu'il soit incomparable pour que l'Époux céleste de la nouvelle Épouse ait pris tant de soin pour le lui inculquer, en disant: « Tout le monde reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez l'un l'autre (Jean XIII, 35).» Ou bien encore: « Je vous donne un nouveau commandement, de vous entr'aimer (Jean XV, 12); » et enfin: «Voici mon précepte, de vous aimer les uns les autres (Jean XVII, 11), » et en demandant à Dieu qu'ils ne fussent tous qu'un, comme son Père et lui ne sont qu'un. Et voyez si saint Paul lui-même, qui vous invite aux dons les plus excellents (I Cor. XIII, 32), ne met pas la charité au dessus de tous les autres, soit lorsqu'il dit qu'elle est plus grande que la foi et que l'espérance, et qu'elle surpasse infiniment toute science; soit lorsqu'ayant fait une énumération de plusieurs merveilleux dons de la grâce, il nous fait entrer enfin dans une voie beaucoup plus noble, qui n'est autre que la charité. En effet, que croyons-nous qu'on puisse comparer à une vertu qui est préférée au martyre, à la foi même qui transporte les montagnes? Voilà donc ce que je vous dis. Que votre paix vienne de vous, et tous les dangers qui semblent menacer du dehors ne vous épouvanteront pas, parce qu'ils ne vous peuvent nuire: au contraire, tout ce qui semble flatter au dehors ne vous donnera aucune satisfaction, si, ce que à Dieu ne plaise, les semences de la division et de la discorde croissent au milieu de vous.

 

4. C'est pourquoi, mes très-chers frères, conservez la paix parmi vous, et ne vous offensez pas les uns les autres, ni par actions, ni par paroles, ni même par quelque signe que ce soit; de peur que quelqu'un d'entre vous, se sentant aigri et abattu par sa propre faiblesse, et par la persécution qu'il endure, ne soit obligé d'appeler Dieu à son secours contre ceux qui le blessent ou l'attristent, et n'en vienne à dire cette parole fâcheuse: « Les enfants de ma mère ont combattu contre moi.» Car, en péchant contre votre frère, vous péchez contre Jésus-Christ, qui a dit: « Ce que vous faites au moindre des miens, c'est à moi-même que vous le faites (Matth. XXV, 45). » Et il ne faut pas seulement se donner de garde des offenses considérables, telles que les injures et les outrages publics, mais encore des. médisances secrètes et empoisonnées. Non, dis-je, il ne suffit pas de se garder de ces choses et autres semblables, il faut encore éviter les fautes les plus légères, si toutefois on peut appeler léger ce qu'on fait contre son frère pour lui nuire, puisque, selon la parole du Sauveur, on est criminel au jugement de Dieu pour se mettre seulement en colère contre lui (Matth. XV, 22). Et certes c'est justice, car ce que vous croyez léger et que, à cause de cela, vous dites avec moins de retenue, souvent un autre le prend tout autrement que vous, parce qu'il ne juge que ce qu'il voit et croit volontiers qu'un fêtu est une poutre, et qu'une étincelle est une fournaise. Car tout le monde n'a pas cette charité qui croit tout. L'esprit de l'homme est naturellement plus porté à soupçonner le mal qu'à croire le bien, surtout lorsque la règle du silence ne vous permet pas, à vous qui êtes cause du désordre, de vous excuser, ni à lui de découvrir la plaie qu'un soupçon téméraire a faite dans son âme, afin qu'on puisse la guérir. Ainsi il est brûlé au dedans et il meurt, parce que sa blessure n'ayant pas d'air devient mortelle; il soupire et gémit en lui-même, parce que son âme aigrie; et blessée ne songe à autre chose dans son silence qu'à l'injure qu'il a reçue. Il rue saurait ni prier, ni lire, ni rien méditer de saint et de spirituel. Voilà comment il arrive que l'esprit qui donne la vie, se trouvant comme intercepté, cette âme, pour qui Jésus-Christ est mort, meurt misérablement, parce qu'elle est privée de nourriture. Quels sont cependant les mouvements de votre coeur? Et comment pouvez-vous prendre aucun plaisir à l'oraison ou à quoi que ce soit, taudis que Jésus-Christ crie contre vous avec douleur dans le coeur de votre frère que vous avez attristé? Le fils de ma mère combat contre moi, et celui qui mangeait à ma table des mets délicieux m'a rempli d'amertume.

 

5. Si vous dites qu'il ne devait pas se troubler si fort pour un sujet si léger, je réponds que plus la chose est légère, plus il vous était facile de vous abstenir de la commettre, quoique, après tout, je ne sais comment vous pouvez appeler léger, comme j'ai dit, ce qui est plus que de se mettre en colère, puisque vous avez appris de la bouche même de votre juge, que la seule colère doit s'attendre à subir la rigueur de son jugement (Matth. V, 22). Et, en effet, appellerez-vous léger ce qui offense Jésus- Christ et doit vous traîner devant le tribunal de Dieu; puisqu'il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant (Heb. X, 50)? Lors donc que vous avez souffert une injure, et il est difficile que cela n'arrive pas quelquefois parmi tant de personnes qui sont dans un monastère, ne vous hâtez pas aussitôt, comme les gens du monde, de la repousser par une réponse outrageuse à votre frère. N'ayez pas même la hardiesse, sous prétexte de le reprendre, de percer, par une parole piquante et amère, une âme pour laquelle Jésus-Christ a daigné être attaché à la croix, ni de gronder sourdement comme pour la blâmer, ni de murmurer entre vos dents, ni de prendre un air narquois, ni de ricaner en vous moquant de lui, ni de froncer les sourcils d'un air agressif et menaçant. Que votre émotion meure là où elle naît; ne lui permettez pas de se montrer; car elle porte la mort avec elle, et pourrait tuer quelque âme; et vous pourrez dire avec le Prophète: « Ému de colère, je n'ai pas dit un seul mot (Psal, LXXXVI, 4). »

 

6. Il y en a qui interprètent ces paroles de l'Épouse d'une manière plus élevée, et les entendent du Diable et de ses anges, qui sont aussi les enfants de la Jérusalem céleste, notre mère, et qui eux aussi, depuis qu'ils sont tombés, ne cessent de faire la guerre à l'Église qui est leur soeur. Je ne m'éloignerais pas non plus de l'opinion de ceux qui entendent ces paroles dans un bon sens, et disent qu'elles indiquent les personnes spirituelles qui sont dans l'Église et qui combattent contre leurs frères charnels avec le glaive de l'Esprit (Ephes. VI, 17), c'est-à-dire avec la parole de Dieu, qui les blessent pour leur salut, et les portent à goûter les choses spirituelles par cette sorte de combat. Dieu veuille que le Juste me reprenne dans sa miséricorde, me corrige de mes péchés, me frappe pour me guérir, et me tue pour me donner la vie, afin que j'ose dire moi aussi: «Ce n'est plus moi qui vis maintenant, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi (Galat. IV, 20). » « Demeurez en paix, dit Jésus-Christ, avec votre adversaire, tandis que vous êtes dans le chemin, de peur qu'il ne vous livre au juge, et que le Juge ne vous livre au bourreau (Matth. V, 25). » C'est un bon adversaire celui avec qui je n'ai qu'à vivre en paix, pour ne pas tomber entre les mains du juge ou du bourreau. Certainement, si quelquefois il m'est arrivé d'attrister quelques-uns de vous pour de tels sujets, je ne m'en repens pas. Car ceux-là ont été attristés pour leur salut. D'ailleurs, je ne crois pas l'avoir jamais fait, sans en ressentir moi-même beaucoup de peine, suivant ces paroles: « Lorsqu'une femme accouche, elle sent une vive douleur (Jean XVI, 21). » Mais à Dieu ne plaise que je me souvienne encore de ma douleur lorsque j'en recueille le fruit, et vois Jésus-Christ formé dans mes entrailles. Je ne sais même comment il se fait que j'aime plus tendrement ceux qui, par le moyen de ces corrections charitables, se sont relevés de leurs faiblesses, que ceux qui ont toujours été forts, et n'ont pas eu besoin de ces remèdes.

 

7. C'est donc en ce sens que l'Église, ou l'âme qui aime Dieu, pourra dire, que « le Soleil l'a décolorée, » en envoyant et en armant quelques-uns des enfants de sa mère pour lui faire une guerre salutaire, l'entraîner et la captiver à sa foi et à son amour, après l'avoir percée des flèches dont il est dit: « Les flèches du Tout-Puissant sont aigues et acérées. » Et ailleurs: « Vos flèches m'ont percé de toutes parts (Psaume CXIX, 4). » Voilà pourquoi le même Prophète ajoute: « Et je n'ai pas une seule partie saine dans tout mon corps (Psa1. XXXVII, 3); » mais quant à l'âme, elle est rendue par ces épreuves plus saine et plus vigoureuse, en sorte qu'elle peut dire: « L'esprit est prompt, mais la chair est faible (Mat. XXVI, 42). Et quand je suis plus infirme, c'est alors que je suis robuste et fort (II Cor. XLII, 11). » Voyez-vous comme la faiblesse de la chair augmente la vigueur de l'esprit et lui donne de nouvelles forces? au contraire, la force du corps diminue celle de l'esprit. Pourquoi s'étonner après tout que vous soyez plus fort à mesure que votre ennemi l'est moins? à moins peut-être que vous soyez assez insensé pour croire que celle qui ne cesse de se révolter contre l'esprit est votre amie. Dites-moi donc si le saint homme qui demande à Dieu de le percer de ses flèches, et de le combattre pour son bien, lorsqu'il dit dans sa prière: « Frappez et pénétrez mon corps de votre crainte, » n'avait pas raisons de parler ainsi (Psaume CXVIII, 170)? La crainte qui perce et tue les désirs de la chair pour sauver l'esprit est une chose précieuse. Mais ne vous semble-t-il pas aussi que celui qui châtie son corps et le réduit en servitude, aide et conduit lui-même la main de celui qui le combat?

 

8. Il y a encore une autre flèche, c'est la parole de Dieu vive, efficace et plus perçante qu'un glaive à deux tranchants, c'est d'elle que le Sauveur a dit: Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive (Matth. X, 14). Il en est une autre encore, une flèche choisie: c'est l'amour de Jésus-Christ qui, non-seulement a fait une plaie à l'âme de Marie, mais l'a percée de part en part, afin qu'il n'y eût dans ce cœur virginal aucun endroit qui fût vide d'amour, mais qu'elle aimât de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, et qu'elle fût pleine de grâce. Ou du moins elle la transperça, pour qu'elle vînt jusqu'à nous, que nous reçussions tous quelque chose de la plénitude de grâce qui était en elle, qu'elle devint la mère de l'amour dont Dieu qui est amour est le père, qu'elle enfantât et mît son tabernacle dans le Soleil, et que cette parole de l'Écriture fût accomplie: «Je vous ai donné aux nations pour leur servir de lumière, afin que vous soyez mon salut jusqu'aux extrémités de la terre (Isaïe XLIX, 6).» Or cela s'est fait par Marie, qui a mis au monde et rendu visible, dans la chair, celui qui était invisible, et qu'elle n'a conçu ni de la chair ni par la chair. Quant à elle, elle a reçu dans tout son être une profonde et douce plaie d'amour. Combien je m'estimerais heureux si seulement je me sentais piqué de la pointe de ce glaive, et si mon âme, atteinte de cette légère blessure d'amour, pouvait s'écrier aussi: Je suis blessée des traits de l'amour. Qui me donnera non-seulement d'être blessé de cette sorte, mais d'être frappé jusqu'à l’entière destruction de la couleur et de la chaleur qui font la guère à mon âme.

 

9. Si les filles du siècle font des reproches à une pareille âme, et disent qu'elle est pâle et sans couleur, ne vous semble-t-il pas qu'elle pourra fort bien leur répondre: « Ne faites pas attention si je suis noire; car c'est le soleil qui m'a décolorée.» Et si elle se souvient qu'elle est arrivée à cet état parles exhortations ou parles corrections de quelques serviteurs de Dieu, qui faim aient véritablement et selon Dieu, ne pourra-t-elle pas dire ensuite avec beaucoup de vérité: «Car les enfants de ma mère ont combattu contre moi.» Le sens donc de ces paroles, comme nous l'avons dit, et que l'Église, ou toute âme vertueuse le dit, non en gémissant ou en se plaignant, mais dans un sentiment de joie, d'actions de grâces, et même de saint orgueil, est de ce qu'elle a mérité la grâce d'être noire et décolorée pour le nom et l'amour de Jésus-Christ, et qu'on lui en fasse le reproche. Elle n'attribue pas cette faveur à son mérite, mais à la grâce et à la miséricorde qui l'ont prévenue et qui ont envoyé quelqu'un vers elle pour cet effet. Car comment croirait-elle si personne ne lui avait prêché la vérité? Et comment la lui aurait-on prêchée si personne n'avait reçu mission de le faire (Rom. X, 14)? Si donc elle rapporte que les enfants de sa mère ont combattu contre elle, ce n'est pas dans un esprit de colère, mais dans un mouvement de reconnaissance. Aussi lisons-nous ensuite: « Ils m'ont mise dans les vignes pour les garder. » Car, à mon avis, cette parole, si on la prend dans un sens spirituel, ne paraît renfermer ni plainte, ni aigreur, mais plutôt marquer quelque chose de favorable. Mais avant d'entreprendre d'expliquer ce pointsage qui est saint, il faut nous concilier par nos prières accoutumées et consulter cet Esprit qui pénètre les secrets de Dieu, ou au moins le Fils unique qui est dans le sein du Père, l'Époux de l'Église, Jésus-Christ notre Seigneur, qui étant Dieu est infiniment élevé au dessus de toutes choses et mérite d'être béni dans tous les siècles des siècles.

 

Amen.

 

SERMON 30. Le peuple fidèle ou les âmes des élus sont les vignes dont l’Église est établie la gardienne. La prudence de la chair est une mort.

 

1. « Ils m'ont mise dans les vignes pour les garder. » Qui a fait cela? Sont-ce vos adversaires dont vous parliez tout à l'heure? Écoutez si elle ne dit pas que ceux qui lui ont donné cet emploi sont ceux-là mêmes dont elle a souffert auparavant. Après tout, il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque, en la persécutant, ils ne se proposaient que de la corriger. Car qui ne sait que souvent on persécute ceux qu'on aime et à qui on veut du bien. Combien en voyons-nous tous les jours qui embrassent une vertu plus étroite et s'élèvent à une plus haute perfection, par suite des heureuses persécutions de leurs supérieurs? Montrons donc plutôt maintenant, si nous pouvons, comment les enfants de l'Église ont combattu contre leur mère dans un esprit d'hostilité, et que le tort qu'ils croyaient lui faire a servi à son bien. Car il n'y a rien de plus agréable que lorsque ceux qui ont dessein de nuire font du bien contre leur intention. La première explication que nous avons donnée à ces paroles renferme l'un et l'autre sens, parce que l'Église n'a pas manqué de personnes qui ont été bien disposées pour elle, ni d'autres qui l'ont été mal et qui l'ont attaquée avec des intentions différentes; mais les uns et les autres lui ont été utiles. En effet, elle peut tellement se glorifier d'avoir profité des choses qu'elle a souffertes de ses ennemis, qu'au lieu d'une vigne qu'on a cru qu'ils lui avaient ôtée, elle a maintenant le bonheur de se voir établie pour la garde de beaucoup de vignes. C'est précisément ce qu'ils ont fait, dit-elle, en combattant contre moi et contre ma vigne, quand ils disaient: « Détruisez-la, détruisez-la jusqu'aux fondements (Ps. CXXXVI, 7), » car au lieu d'une vigne j'en ai plusieurs. C'est ce qu'elle dit, en effet, en continuant en ces termes: Je n'ai pas gardé ma vigne; comme si elle avait voulu dire que cela ne lui est arrivé que pour qu'elle ne fût plus la gardienne d'une seule, mais de plusieurs vignes.

 

2. Voilà le sens de la lettre. Mais, si sons la suivons simplement, et que nous nous contentions de ce qui paraît de prime-abord dans ses paroles, nous croirons que l'Écriture sainte entend parler des vignes corporelles et terrestres, que nous voyons tous les jours recevoir de la pluie dit ciel et de la fécondité de la terre, la matière dont on fait le vin qui cause l'impureté. Et ainsi nous ne tirerons d'une si sainte et si divine Écriture rien qui convienne, je ne dirai pas à l'Épouse du Seigneur, mais à toute autre épouse que ce soit. Car, quel rapport y a-t-il entre des épouses et la garde des vignes? Mais, quand il y en aurait un, comment montrerons-nous que l'Église a été autrefois destinée à cet emploi? Est-ce que Dieu prend un soin particulier des vignes de la terre? Mais si nous entendons dans un sens spirituel par ces vignes, les Églises, c'est-à-dire les peuples fidèles, selon la pensée du Prophète, lorsqu'il dit. « La vigne du Seigneur des armées est la maison d'Israël (Isaïe V, 7);» peut-être commencerons-nous à apercevoir qu'il n'est pas indigne de l'Épouse d'être commise à la garde des vignes.

 

3. Certainement, il me semble qu'on reconnaîtra en cela même une excellente prérogative, si on prend la peine de considérer avec soin combien elle a étendu ses bornes, dans ces vignes, par toute la terre, du jour qu'elle a été attaquée à Jérusalem, et chassée par les enfants de sa mère, avec sa nouvelle plantation, c'est-à-dire avec la multitude de ceux qui avaient la foi, et dont on lit: «Qu'ils n'étaient qu'un coeur et qu'une âme (Act. IV, 32). » Et c'est là la vigne qu'elle confesse maintenant n'avoir pas gardée, mais cela n'a pas tourné à sa honte. Car, si elle a été arrachée de ce lieu pendant sa persécution, elle a été planter sa vigne ailleurs, et elle l'a louée à d'autres vignerons, qui en rendent les fruits dans la saison. Non, non, elle n'a pas été exterminée, elle n'a fait que changer de lieu; bien plus, elle s'est accrûe et beaucoup étendue, car le Seigneur l'a bénie. En effet, levez les yeux et voyez « si son ombre ne couvre pas les montagnes, et ses branches les cèdres (Psaume XIX, 11); si elle n'étend pas ses pampres jusqu'à la mer, et ses rejetons jusqu'aux fleuves les plus reculés. » Que cela ne vous étonne pas, « c'est l'édifice du Seigneur et la plantation de Dieu même (II Cor. III, 9). » C'est lui qui la rend féconde, c'est lui qui la provigne, c'est lui qui la taille et qui la façonne, afin qu'elle rapporte plus de fruit. Car comment pourrait-il abandonner une vigne qu'il a plantée de ses propres mains? Certes, elle ne saurait être négligée, la vigne dont les apôtres sont les pampres, le Seigneur le ceps et son Père le vigneron. Plantée dans la foi, elle jette ses racines dans la charité, elle est la