LES
29 QUESTIONS DISPUTÉES SUR LA VÉRITÉ
EN
PRÉSENCE DE MAÎTRE THOMAS D'AQUIN
Docteur
de l'Église
(Cette série de
questions disputées a été défendue de 1256 à 1259, donc en début de la carrière
professorale de saint Thomas)
Deuxième édition édition http://docteurangelique.free.fr, août 2012.
Les œuvres complètes de saint Thomas d’Aquin
© et traduction par les moines de l’Abbaye
Abbaye sainte Madeleine du Barroux, France. (Complet 24 août 2012)
Article 1 - QU’EST-CE QUE
LA VÉRITÉ ?
Article 3 - LA VÉRITÉ
EST-ELLE SEULEMENT DANS L’INTELLIGENCE QUI COMPOSE ET DIVISE ?
Article 4 - Y A-T-IL
SEULEMENT UNE VÉRITÉ PAR LAQUELLE TOUTES CHOSES SONT VRAIES ?
Article 5 - Y A-T-IL, EN
PLUS DE LA VÉRITÉ PREMIÈRE, UNE AUTRE VÉRITÉ ÉTERNELLE ?
Article 6 - LA VÉRITÉ
CRÉÉE EST-ELLE IMMUABLE ?
Article 7 - LA VÉRITÉ SE
DIT-ELLE EN DIEU ESSENTIELLEMENT OU PERSONNELLEMENT ?
Article 8 - EST-CE DE LA
VÉRITÉ PREMIÈRE QUE VIENT TOUTE AUTRE VÉRITÉ ?
Article 9 - LA VÉRITÉ
EST-ELLE DANS LE SENS ?
Article 10 - QUELQUE
RÉALITÉ EST-ELLE FAUSSE ?
Article 11 - LA FAUSSETÉ
EST-ELLE DANS LES SENS ?
Article 12 - LA FAUSSETÉ
EST-ELLE DANS L’INTELLIGENCE ?
Question 2 ─ LA
SCIENCE DE DIEU
Article 1 - Y A-T-IL
SCIENCE EN DIEU ?
Article 2 - DIEU SE
CONNAÎT-IL, A-T-IL SCIENCE DE LUI-MÊME ?
Article 3 - DIEU
CONNAÎT-IL D’AUTRES CHOSES QUE LUI-MÊME ?
Article 4 - DIEU A-T-IL,
DES RÉALITÉS, UNE CONNAISSANCE PROPRE ET DÉTERMINÉE ?
Article 5 - DIEU
CONNAÎT-IL LES SINGULIERS ?
Article 6 -
L’INTELLIGENCE HUMAINE CONNAÎT-ELLE LES SINGULIERS ?
Article 9 - DIEU
CONNAÎT-IL LES INFINIS ?
Article 10 - DIEU PEUT-IL
FAIRE DES INFINIS ? A-T-ON DEMANDÉ INCIDEMMENT.
Article 11 - LA SCIENCE
SE DIT-ELLE DE FAÇON PUREMENT ÉQUIVOQUE DE DIEU ET DE NOUS ?
Article 12 - DIEU
CONNAÎT-IL LES FUTURS CONTINGENTS SINGULIERS ?
Article 13 - LA SCIENCE
DE DIEU EST-ELLE VARIABLE ?
Article 14 - LA SCIENCE
DE DIEU EST-ELLE CAUSE DES RÉALITÉS ?
Article 15 - DIEU
CONNAÎT-IL LES MAUX ?
Article 1 - FAUT-IL ADMETTRE [EN DIEU]
DES IDÉES ?
Article 2 - FAUT-IL
ADMETTRE UNE PLURALITÉ D’IDÉES ?
Article 4 - LE MAL A-T-IL
UNE IDÉE EN DIEU ?
Article 5 - LA MATIÈRE
PRIME A-T-ELLE UNE IDÉE EN DIEU ?
Article 7 - LES ACCIDENTS
ONT-ILS UNE IDÉE EN DIEU ?
Article 8 - LES
SINGULIERS ONT-ILS UNE IDÉE EN DIEU ?
Article 1 - LE NOM DE
VERBE SE DIT-IL EN DIEU AU SENS PROPRE ?
Article 3 - LE NOM DE
VERBE CONVIENT-IL AU SAINT-ESPRIT ?
Article 4 - LE PÈRE
DIT-IL LA CRÉATURE PAR LE VERBE PAR LEQUEL IL SE DIT ?
Article 5 - LE NOM DE
VERBE IMPLIQUE-T-IL UNE RELATION À LA CRÉATURE ?
Article 6 - LES RÉALITÉS
EXISTENT-ELLES PLUS VÉRITABLEMENT DANS LE VERBE OU EN ELLES-MÊMES ?
Article 7 - LE VERBE SE
RAPPORTE-T-IL AUX CHOSES QUI NI N’EXISTENT NI N’EXISTERONT NI N’ONT
EXISTÉ ?
Article 8 - TOUT CE QUI A
ÉTÉ FAIT EST-IL VIE DANS LE VERBE ?
Article 1 AUQUEL DES
ATTRIBUTS DIVINS LA PROVIDENCE SE RAMÈNE-T-ELLE ?
Article 2 - LE MONDE
EST-IL GOUVERNÉ PAR LA PROVIDENCE ?
Article 3 - LA DIVINE
PROVIDENCE S’ÉTEND-ELLE AUX RÉALITÉS CORRUPTIBLES ?
Article 5 - LES ACTES
HUMAINS SONT-ILS GOUVERNÉS PAR LA PROVIDENCE ?
Article 6 - LES BÊTES ET
LEURS ACTES SONT-ILS SOUMIS À LA DIVINE PROVIDENCE ?
Article 7 - LES PÉCHEURS
SONT-ILS GOUVERNÉS PAR LA DIVINE PROVIDENCE ?
Article 9 - LA DIVINE
PROVIDENCE DISPOSE-T-ELLE LES CORPS INFÉRIEURS PAR LES CORPS CÉLESTES ?
Article 10 - LA DIVINE
PROVIDENCE GOUVERNE-T-ELLE LES ACTES HUMAINS AU MOYEN DES CORPS CÉLESTES ?
Question 6 ─ LA
PRÉDESTINATION
Article 1 - LA
PRÉDESTINATION APPARTIENT-ELLE À LA SCIENCE OU À LA VOLONTÉ ?
Article 2 - LA PRESCIENCE
DES MÉRITES EST-ELLE LA CAUSE ET LA RAISON DE LA PRÉDESTINATION ?
Article 3 - LA
PRÉDESTINATION EST-ELLE CERTAINE ?
Article 4 - LE NOMBRE DES
PRÉDESTINÉS EST-IL CERTAIN ?
Article 5 - LES
PRÉDESTINÉS ONT-ILS LA CERTITUDE DE LEUR PRÉDESTINATION ?
Article 6 - LA
PRÉDESTINATION PEUT-ELLE ÊTRE AIDÉE PAR LES PRIÈRES DES SAINTS ?
Article 1 - LE LIVRE DE VIE EST-IL
QUELQUE CHOSE DE CRÉÉ ?
Article 2 - EN DIEU,
L’EXPRESSION « LIVRE DE VIE » SE DIT-ELLE ESSENTIELLEMENT OU
PERSONNELLEMENT ?
Article 3 - LE LIVRE DE
VIE EST-IL APPROPRIÉ AU FILS ?
Article 4 - LE LIVRE DE
VIE EST-IL LA MÊME CHOSE QUE LA PRÉDESTINATION ?
Article 5 - L’EXPRESSION
« LIVRE DE VIE » SE RAPPORTE-T-ELLE À LA VIE INCRÉÉE ?
Article 6 - L’EXPRESSION
« LIVRE DE VIE » SE RAPPORTE-T-ELLE À LA VIE NATURELLE DANS LES
CRÉATURES ?
Article 7 - L’EXPRESSION
« LIVRE DE VIE », AU SENS ABSOLU, SE RAPPORTE-T-ELLE À LA VIE DE LA
GRÂCE ?
Article 8 - PEUT-ON
PARLER DE LIVRE DE MORT COMME ON PARLE DU LIVRE DE VIE ?
Question 8 ─ LA
CONNAISSANCE DES ANGES
Article 1 - LES ANGES
VOIENT-ILS DIEU DANS SON ESSENCE ?
Article 2 -
L’INTELLIGENCE DE L’ANGE OU DE L’HOMME BIENHEUREUX COMPREND-ELLE L’ESSENCE
DIVINE ?
Article 4 - L’ANGE QUI
VOIT DIEU DANS SON ESSENCE CONNAÎT-IL TOUTES CHOSES ?
Article 6 - L’ANGE SE
CONNAÎT-IL LUI-MÊME ?
Article 7 - UN ANGE
CONNAÎT-IL UN AUTRE ANGE ?
Article 11 - L’ANGE
CONNAÎT-IL LES SINGULIERS ?
Article 12 - LES ANGES
CONNAISSENT-ILS LES FUTURS ?
Article 13 - LES ANGES
PEUVENT-ILS SAVOIR LES SECRETS DES CŒURS ?
Article 14 - LES ANGES
CONNAISSENT-ILS PLUSIEURS CHOSES EN MÊME TEMPS ?
Article 16 - DOIT-ON
DISTINGUER DANS LES ANGES LES CONNAISSANCES MATINALE ET VESPÉRALE ?
Article 17 - LA
CONNAISSANCE ANGÉLIQUE EST-ELLE ADÉQUATEMENT DIVISÉE EN MATINALE ET VESPÉRALE ?
Question 9 ─ LA
COMMUNICATION DE LA SCIENCE DES ANGES
Article 1 - UN ANGE EN ÉCLAIRE-T-IL UN
AUTRE ?
Article 3 - LORSQU’UN
ANGE EN ÉCLAIRE UN AUTRE, LE PURIFIE-T-IL ?
Article 4 - UN ANGE
PARLE-T-IL À UN AUTRE ANGE ?
Article 5 - LES ANGES
INFÉRIEURS PARLENT-ILS AUX SUPÉRIEURS ?
Article 6 - UNE DISTANCE
LOCALE DÉTERMINÉE EST-ELLE REQUISE POUR QU’UN ANGE PARLE À UN AUTRE ANGE ?
Article 2 - LA MÉMOIRE
EST-ELLE DANS L’ESPRIT ?
Article 4 - L’ESPRIT
CONNAÎT-IL LES RÉALITÉS MATÉRIELLES ?
Article 5 - NOTRE ESPRIT
PEUT-IL CONNAÎTRE LES CHOSES MATÉRIELLES SINGULIÈREMENT ?
Article 6 - L’ESPRIT
HUMAIN REÇOIT-IL UNE CONNAISSANCE ISSUE DES CHOSES SENSIBLES ?
Article 8 - L’ESPRIT SE
CONNAÎT-IL LUI-MÊME PAR SON ESSENCE OU PAR UNE ESPÈCE ?
Article 10 - QUELQU’UN
PEUT-IL SAVOIR QU’IL A LA CHARITÉ ?
Article 11 - L’ESPRIT,
DANS L’ÉTAT DE VOIE, PEUT-IL VOIR DIEU DANS SON ESSENCE ?
Article 13 - LA TRINITÉ
DES PERSONNES PEUT-ELLE ÊTRE CONNUE PAR LA RAISON NATURELLE ?
Article 1 - ENSEIGNER ET
ÊTRE APPELÉ MAÎTRE, EST-CE POSSIBLE À L’HOMME OU À DIEU SEUL ?
Article 2 - QUELQU’UN
PEUT-IL ÊTRE APPELÉ SON PROPRE MAÎTRE ?
Article 3 - UN HOMME
PEUT-IL ÊTRE ENSEIGNÉ PAR UN ANGE ?
Article 4 - ENSEIGNER
EST-IL UN ACTE DE LA VIE ACTIVE OU DE LA VIE CONTEMPLATIVE ?
Article 1 - LA PROPHÉTIE
EST-ELLE UN HABITUS OU UN ACTE ?
Article 2 - LA PROPHÉTIE
PORTE-T-ELLE SUR LES CONCLUSIONS DES SCIENCES ?
Article 3 - LA PROPHÉTIE
EST-ELLE NATURELLE ?
Article 4 - POUR POSSÉDER
LA PROPHÉTIE, UNE DISPOSITION NATURELLE EST-ELLE REQUISE ?
Article 5 - LA PROPHÉTIE
REQUIERT-ELLE QUE L’ON AIT DE BONNES MŒURS ?
Article 6 - LES PROPHÈTES
VOIENT-ILS DANS LE MIROIR DE L’ÉTERNITÉ ?
Article 8 - TOUTE
RÉVÉLATION PROPHÉTIQUE SE FAIT-ELLE PAR L’INTERMÉDIAIRE D’UN ANGE ?
Article 11 - TROUVE-T-ON
DANS LA PROPHÉTIE UNE VÉRITÉ IMMUABLE ?
Article 13 -
DISTINGUE-T-ON LES DEGRÉS DE PROPHÉTIE PAR LA VISION IMAGINAIRE ?
Article 14 - MOÏSE FUT-IL
PLUS ÉMINENT QUE LES AUTRES PROPHÈTES ?
Article 1 - QU’EST-CE QUE
LE RAVISSEMENT ?
Article 2 - SAINT PAUL,
DANS SON RAVISSEMENT, A-T-IL VU DIEU DANS SON ESSENCE ?
Article 5 - QU’EST-CE QUE
L’APÔTRE A SU DE SON RAVISSEMENT, ET QU’EST-CE QU’IL N’A PAS SU ?
Article 1 - QU’EST-CE QUE
CROIRE ?
Article 2 - QU’EST-CE QUE
LA FOI ?
Article 3 - LA FOI
EST-ELLE UNE VERTU ?
Article 4 - EN QUOI LA FOI
SE TROUVE-T-ELLE COMME DANS UN SUJET ?
Article 5 - LA FORME DE
LA FOI EST-ELLE LA CHARITÉ ?
Article 6 - LA FOI INFORME
EST-ELLE UNE VERTU ?
Article 7 - LA FOI
INFORME ET LA FOI FORMÉE SONT-ELLES UN MÊME HABITUS ?
Article 8 - L’OBJET
PROPRE DE LA FOI EST-IL LA VÉRITÉ PREMIÈRE ?
Article 9 - LA FOI
PEUT-ELLE PORTER SUR DES CHOSES QUE L’ON SAIT ?
Article 10 - EST-IL
NÉCESSAIRE À L’HOMME D’AVOIR LA FOI ?
Article 11 - EST-IL
NÉCESSAIRE DE CROIRE EXPLICITEMENT ?
Article 12 - LA FOI DES
MODERNES EST-ELLE IDENTIQUE À CELLE DES ANCIENS ?
Question 15 ─
RAISON SUPÉRIEURE ET RAISON INFÉRIEURE
Article 1 -
L’INTELLIGENCE ET LA RAISON SONT-ELLES EN L’HOMME DES PUISSANCES
DIFFÉRENTES ?
Article 2 - LA RAISON
SUPÉRIEURE ET LA RAISON INFÉRIEURE SONT-ELLES DES PUISSANCES DIFFÉRENTES ?
Article 3 - LE PÉCHÉ
PEUT-IL EXISTER DANS LA RAISON SUPÉRIEURE OU INFÉRIEURE ?
Article 5 - LE PÉCHÉ
VÉNIEL PEUT-IL EXISTER DANS LA RAISON SUPÉRIEURE ?
Article 1 - LA SYNDÉRÈSE
EST-ELLE UNE PUISSANCE OU UN HABITUS ?
Article 2 - LA SYNDÉRÈSE
PEUT-ELLE PÉCHER ?
Article 3 - LA SYNDÉRÈSE
S’ÉTEINT-ELLE EN QUELQUES-UNS ?
Article 1 - LA CONSCIENCE
EST-ELLE UNE PUISSANCE, UN HABITUS OU UN ACTE ?
Article 2 - LA CONSCIENCE
PEUT-ELLE SE TROMPER ?
Article 3 - LA CONSCIENCE
OBLIGE-T-ELLE ?
Article 4 - LA CONSCIENCE
ERRONÉE OBLIGE-T-ELLE ?
Question 18 ─ LA
CONNAISSANCE DU PREMIER HOMME DANS L’ÉTAT D’INNOCENCE
Article 1 - L’HOMME DANS
L’ÉTAT D’INNOCENCE A-T-IL CONNU DIEU DANS SON ESSENCE ?
Article 2 - L’HOMME DANS
L’ÉTAT D’INNOCENCE A-T-IL VU DIEU À TRAVERS LES CRÉATURES ?
Article 3 ADAM, DANS
L’ÉTAT D’INNOCENCE, A-T-IL EU UNE FOI PORTANT SUR DIEU ?
Article 4 ADAM, DANS
L’ÉTAT D’INNOCENCE, A-T-IL EU CONNAISSANCE DE TOUTES LES CRÉATURES ?
Article 5 ADAM, DANS
L’ÉTAT D’INNOCENCE, A-T-IL VU LES ANGES DANS LEUR ESSENCE ?
Article 6 ADAM, DANS
L’ÉTAT D’INNOCENCE, A-T-IL PU SE TROMPER OU ÊTRE TROMPÉ ?
Question 19 ─ LA
CONNAISSANCE DE L’ÂME APRÈS LA MORT
Article 1 - L’ÂME, APRÈS
LA MORT, PEUT-ELLE PENSER ?
Article 2 - L’ÂME SÉPARÉE
CONNAÎT-ELLE LES SINGULIERS ?
Question 20 ─ LA
SCIENCE DE L’ÂME DU CHRIST
Article 1 - FAUT-IL
ADMETTRE DANS LE CHRIST UNE SCIENCE CRÉÉE ?
Article 2 - L’ÂME DU
CHRIST VOIT-ELLE LE VERBE PAR QUELQUE HABITUS ?
Article 4 - L’ÂME DU
CHRIST CONNAÎT-ELLE DANS LE VERBE TOUT CE QUE LE VERBE SAIT ?
Article 5 - L’ÂME DU
CHRIST SAIT-ELLE TOUT CE QUE DIEU PEUT FAIRE ?
Article 1 - LE BIEN
AJOUTE-T-IL QUELQUE CHOSE À L’ÉTANT ?
Article 2 - L’ÉTANT ET LE
BIEN SONT-ILS CONVERTIBLES QUANT AUX SUPPÔTS ?
Article 3 - LE BIEN, DANS
SA NOTION, EST-IL ANTÉRIEUR AU VRAI ?
Article 4 - TOUTES CHOSES
SONT-ELLES BONNES PAR LA BONTÉ PREMIÈRE ?
Article 5 - LE BIEN CRÉÉ
EST-IL BON PAR SON ESSENCE ?
Question 22 ─
L’APPÉTIT DU BIEN LA VOLONTÉ
Article 1 - TOUTE CHOSE
RECHERCHE-T-ELLE LE BIEN ?
Article 2 - TOUTE CHOSE
RECHERCHE-T-ELLE DIEU MÊME ?
Article 3 - L’APPÉTIT
EST-IL UNE CERTAINE PUISSANCE SPÉCIALE DE L’ÂME ?
Article 5 - LA VOLONTÉ
VEUT-ELLE QUELQUE CHOSE PAR NÉCESSITÉ ?
Article 6 - LA VOLONTÉ
VEUT-ELLE PAR NÉCESSITÉ TOUT CE QU’ELLE VEUT ?
Article 7 - CE QUE L’ON
VEUT PAR NÉCESSITÉ, MÉRITE-T-ON EN LE VOULANT ?
Article 8 - DIEU PEUT-IL
CONTRAINDRE LA VOLONTÉ ?
Article 9 - UNE CRÉATURE
PEUT-ELLE FAIRE CHANGER LA VOLONTÉ, OU LAISSER EN ELLE UNE IMPRESSION ?
Article 10 - LA VOLONTÉ
ET L’INTELLIGENCE SONT-ELLES UNE MÊME PUISSANCE ?
Article 12 - LA VOLONTÉ
MEUT-ELLE L’INTELLIGENCE ET LES AUTRES PUISSANCES DE L’ÂME ?
Article 13 - L’INTENTION
EST-ELLE UN ACTE DE LA VOLONTÉ ?
Article 15 - L’ÉLECTION
EST-ELLE UN ACTE DE LA VOLONTÉ ?
Question 23 ─ LA
VOLONTÉ DE DIEU
Article 1 - CONVIENT-IL
QUE DIEU AIT UNE VOLONTÉ ?
Article 2 - PEUT-ON
DISTINGUER LA VOLONTÉ DIVINE EN ANTÉCÉDENTE ET CONSÉQUENTE ?
Article 4 - DIEU VEUT-IL
PAR NÉCESSITÉ TOUT CE QU’IL VEUT ?
Article 5 - LA VOLONTÉ
DIVINE IMPOSE-T-ELLE UNE NÉCESSITÉ AUX RÉALITÉS VOULUES ?
Article 6 - LA JUSTICE
DANS LES RÉALITÉS CRÉÉES DÉPEND-ELLE DE LA SIMPLE VOLONTÉ DE DIEU ?
Article 7 - SOMMES-NOUS
TENUS DE CONFORMER NOTRE VOLONTÉ À LA VOLONTÉ DIVINE ?
Question 24 ─ LE
LIBRE ARBITRE
Article 1 - L’HOMME
EST-IL DOUÉ DE LIBRE ARBITRE ?
Article 2 - LE LIBRE
ARBITRE EXISTE-T-IL CHEZ LES BÊTES ?
Article 3 - LE LIBRE
ARBITRE EXISTE-T-IL EN DIEU ?
Article 4 - LE LIBRE
ARBITRE EST-IL OU NON UNE PUISSANCE ?
Article 5 - LE LIBRE
ARBITRE EST-IL UNE SEULE OU PLUSIEURS PUISSANCES ?
Article 6 - LE LIBRE
ARBITRE EST-IL LA VOLONTÉ, OU UNE PUISSANCE AUTRE QUE LA VOLONTÉ ?
Article 9 - LE LIBRE
ARBITRE DE L’HOMME DANS L’ÉTAT DE VOIE PEUT-IL ÊTRE CONFIRMÉ DANS LE
BIEN ?
Article 11 - LE LIBRE
ARBITRE DE L’HOMME DANS L’ÉTAT DE VOIE PEUT-IL ÊTRE OBSTINÉ DANS LE MAL ?
Article 13 - UN HOMME EN
ÉTAT DE GRÂCE PEUT-IL ÉVITER LE PÉCHÉ MORTEL ?
Article 14 - LE LIBRE
ARBITRE PEUT-IL SE PORTER VERS LE BIEN SANS LA GRÂCE ?
Article 15 - L’HOMME
PEUT-IL, SANS LA GRÂCE, SE PRÉPARER À AVOIR LA GRÂCE ?
Article 1 - LA SENSUALITÉ
EST-ELLE UNE PUISSANCE COGNITIVE OU SEULEMENT APPÉTITIVE ?
Article 4 - LA SENSUALITÉ
OBÉIT-ELLE À LA RAISON ?
Article 5 - LE PÉCHÉ
PEUT-IL EXISTER DANS LA SENSUALITÉ ?
Article 6 - LE
CONCUPISCIBLE EST-IL PLUS CORROMPU ET INFECTÉ QUE L’IRASCIBLE ?
Article 7 - LA
SENSUALITÉ, EN CETTE VIE, PEUT-ELLE ÊTRE GUÉRIE DE LA CORRUPTION SUSDITE ?
Question 26 ─ LES
PASSIONS DE L’ÂME
Article 1 - COMMENT L’ÂME
SÉPARÉE DU CORPS SOUFFRE-T-ELLE ?
Article 2 - COMMENT L’ÂME
UNIE AU CORPS SUBIT-ELLE ?
Article 3 - LA PASSION
EST-ELLE SEULEMENT DANS LA PUISSANCE APPÉTITIVE SENSITIVE ?
Article 4 - QU’EST-CE QUI
FONDE LA CONTRARIÉTÉ ET LA DIVERSITÉ, PARMI LES PASSIONS DE L’ÂME ?
Article 6 - MÉRITONS-NOUS
PAR LES PASSIONS ?
Article 8 - Y EUT-IL DE
TELLES PASSIONS DANS LE CHRIST ?
Article 9 - LA PASSION DE
DOULEUR FUT-ELLE DANS L’ÂME DU CHRIST QUANT À LA RAISON SUPÉRIEURE ?
Article 1 - LA GRÂCE
EST-ELLE UNE CHOSE POSITIVEMENT CRÉÉE DANS L’ÂME ?
Article 2 - LA GRÂCE
SANCTIFIANTE EST-ELLE LA MÊME CHOSE QUE LA CHARITÉ ?
Article 3 - UNE CRÉATURE
PEUT-ELLE ÊTRE CAUSE DE GRÂCE ?
Article 4 - LES
SACREMENTS DE LA LOI NOUVELLE SONT-ILS CAUSES DE GRÂCE ?
Article 5 - N’Y A-T-IL
DANS UN HOMME QU’UNE SEULE GRÂCE SANCTIFIANTE ?
Article 6 - LA GRÂCE
EST-ELLE DANS L’ESSENCE DE L’ÂME COMME EN UN SUJET ?
Article 7 - LA GRÂCE
EST-ELLE DANS LES SACREMENTS ?
Question 28 ─ LA
JUSTIFICATION DE L’IMPIE
Article 1 - LA
JUSTIFICATION DE L’IMPIE EST-ELLE LA RÉMISSION DES PÉCHÉS ?
Article 2 - LA RÉMISSION
DES PÉCHÉS PEUT-ELLE AVOIR LIEU SANS LA GRÂCE ?
Article 3 - POUR LA
JUSTIFICATION DE L’IMPIE, LE LIBRE ARBITRE EST-IL REQUIS ?
Article 6 - L’INFUSION DE
LA GRÂCE ET LA RÉMISSION DE LA FAUTE SONT-ELLES UNE MÊME CHOSE ?
Article 7 - LA RÉMISSION
DE LA FAUTE PRÉCÈDE-T-ELLE NATURELLEMENT L’INFUSION DE LA GRÂCE ?
Article 9 - LA
JUSTIFICATION DE L’IMPIE SE FAIT-ELLE EN UN INSTANT ?
Question 29 ─ LA
GRÂCE DU CHRIST
Article 1 - Y A-T-IL DANS
LE CHRIST UNE GRÂCE CRÉÉE ?
Article 3 - LA GRÂCE DU
CHRIST EST-ELLE INFINIE ?
Article 4 - LA GRÂCE DE
CHEF [DE L’ÉGLISE] CONVIENT-ELLE AU CHRIST EN SA NATURE HUMAINE ?
Article 6 - LE CHRIST
A-T-IL PU MÉRITER ?
Article 7 - LE CHRIST
A-T-IL PU MÉRITER POUR D’AUTRES ?
Article 8 - LE CHRIST
A-T-IL PU MÉRITER AU PREMIER INSTANT DE SA CONCEPTION ?
La publication
du texte complet des Questions disputées
sur la vérité de saint Thomas d’Aquin dans une édition bilingue est un
événement à saluer. Il s’agit d’une des œuvres majeures du grand philosophe et
théologien que fut saint Thomas. En 1971 la Commission Léonine a publié la
magnifique édition critique du texte latin, édition qui présente le texte
original tel qu’il avait été dicté par Thomas lui-même. Ce texte critique est à
la base de cette traduction. La publication de ce texte bilingue intégral
s’inscrit dans l’intérêt croissant chez nos contemporains pour les études
médiévales et, en particulier, pour la pensée de Thomas d’Aquin. Il est
admirable qu’aujourd’hui, alors que tant de nos concitoyens vivent dans le
concret et l’immédiat et se noient dans un flot continuel d’images, les pères
bénédictins de l’abbaye Sainte-Madeleine osent nous inviter à un superbe effort
intellectuel d’analyse et de recherche des premiers concepts du réel.
Par le passé, on
a publié des traductions françaises de certaines des 29 questions qui
composent les Questions disputées sur la vérité. Des traductions
partielles sont parues aussi en allemand et en espagnol, mais il n’y avait pas
de version complète, sauf en italien et en anglais. Les pères bénédictins de
l’abbaye Sainte-Madeleine du Barroux ont entrepris cette tâche titanesque et
l’ont conduite à bonne fin. On mesure l’immensité et la complexité de ce
travail, quand on tient compte de la difficulté des thèmes traités dans les
29 questions disputées et du texte latin, écrit dans un langage très
abstrait. Notons aussi que l’ouvrage compte plus de 2 000 pages comprenant
les textes latin et français, auxquelles s’ajoutent la longue et magnifique
introduction du P. Abélard Lobato, o. p.,
les annexes et l’index. On est familier des traductions de la Somme de théologie et de la Somme contre les Gentils, mais il est
regrettable qu’il y ait moins de traductions des autres ouvrages de saint
Thomas. De nos jours, le nombre de personnes qui peuvent lire et étudier avec
facilité le texte latin du Sur la vérité
a bien diminué. C'est donc avec joie et gratitude que, grâce aux pères de
l’abbaye du Barroux, l’on voit rendues accessibles à un plus grand public les Questions disputées sur la vérité, ensemble
de 29 questions et 253 articles.
Ces questions
sur la vérité ne sont pas les seules questions disputées parmi les œuvres de
saint Thomas. Il y a aussi les Questions
disputées sur la puissance et celles Sur
les vertus ainsi que les Questions
quodlibétales. Chaque recueil de ces questions porte le nom de la première,
bien qu’il contienne des disputes sur des thèmes assez variés. Ainsi, la
lecture du Sur la vérité présente des
disputes sur des questions qui se rapportent aux problèmes de la connaissance :
la science divine ; la providence ; la connaissance des anges
(section où interviennent parfois les philosophes arabes) ;
la question de
l’esprit (mens) de l’homme en
13 articles, où Augustin occupe une place centrale, et la célèbre question
sur le maître (De magistro), qui est
une remarquable analyse du processus d’enseignement et d’apprentissage.
Après une
discussion sur la connaissance prophétique, la mystique et la foi, on nous présente
des disputes sur des questions qui relèvent de la philosophie morale, comme
celles de la syndérèse et de la conscience. Il y a aussi une dispute sur la connaissance
de l’âme après la mort et la science du Christ. Avec la dernière série de
questions disputées, QQ. 21 à 29, le lecteur se trouve dans le domaine de
la science morale ; après une subtile analyse de ce qu’est le bien – le
pendant de l’étude du vrai dans la première question – on passe à une splendide
investigation sur la volonté humaine : en 15 articles est étudié le
rôle de la volonté dans la vie humaine, par rapport à l’homme lui-même, au
monde et à Dieu. Cette question se termine avec des analyses des actes
principaux de la volonté, comme l’intention et l’élection. Une question spéciale
est consacrée au libre arbitre, thème très discuté à l’époque de saint Thomas.
Les cinq dernières questions traitent de la sensualité, des passions, de la
nature de la grâce divine et de son octroi.
Rappelons
d’abord l’importance des questions disputées dans la vie des universités médiévales.
Dans l’enseignement de la dialectique, on présentait aux participants au cours
plusieurs opinions divergentes au sujet d’une question précise. La dialectique
était très présente dans les écoles de l’Antiquité et la dispute scolastique en
a hérité. Introduite dans l’enseignement scolastique, la question disputée a
été institutionnalisée dans les universités autour de 1200 pour devenir un
élément essentiel des études et de la recherche. On a pu l’appeler l’acte le
plus significatif de l’enseignement universitaire, à côté des leçons que le magister (maître en théologie) devait
donner tous les matins. Dans son excellente et magistrale introduction à cette
édition, que le lecteur trouvera ci-après, le professeur Lobato, pendant de
longues années président de l’Académie pontificale de saint Thomas d’Aquin, explique
l’organisation de la question disputée, un événement académique auquel
participaient professeurs et étudiants avancés.
Il s’agissait
d’un travail en groupe, où le maître avait le rôle principal ; on
débattait une question proposée quelque temps auparavant par le professeur. Des
arguments en faveur d’une certaine position étaient avancés ; un répondant
devait les critiquer et proposer la thèse opposée. Enfin, souvent pas tout de
suite, mais un ou plusieurs jours après, le maître faisait le point dans un
exposé, appelé la determinatio, qui
indiquait la solution et répondait aux thèses et aux objections des deux côtés.
C’était aussi le maître qui devait publier l’ensemble de la discussion, qu’un
notaire avait pris en note.
L’exercice
servait à compléter les leçons des maîtres, à déterminer avec une grande précision
certains points de doctrine et à développer une connaissance approfondie et une
bonne maîtrise de l’analyse des problèmes. La valeur éducative de cette dispute
scolastique est considérable : on étudiait les divers aspects d’une
question et on acquérait une vue d’ensemble et une connaissance en profondeur
difficile à atteindre par d’autres voies. Les observations critiques des
répondants et les réponses données par le maître aidaient à approfondir la
compréhension d’un problème. Ce qui avait semblé d’abord une chose assez simple
et comme allant de soi, comme l’exposé d’un thème par un maître dans ses
leçons, s’avère être beaucoup plus compliqué. Ainsi la dispute devient une
activité hautement intéressante et complexe (Q. 11). Le lecteur moderne
est saisi d’admiration devant l’honnêteté intellectuelle, l’acuité profonde et
la largeur d’horizon avec lesquelles on discutait un problème en mettant en
lumière des aspects insoupçonnés. Les questions disputées passent en revue un
grand nombre des aspects des thèmes discutés, auxquels l’auditeur lui-même
n’aurait pas pensé, elles rappellent les positions des grands penseurs du passé
et révèlent la complexité du thème.
Thomas construit
sa « détermination », c’est-à-dire son exposé doctrinal à la fin de
la dispute, en partant des principes premiers et de structures irréfutables de
la nature. Un exemple : en traitant de la volonté pour la situer dans
l’ensemble de la réalité, il attire l’attention sur le fait que, dans la
nature, toutes les choses cherchent à atteindre un bien, qui est leur fin. Chez
les êtres doués de connaissance sensitive, ce mouvement naturel se manifeste
aussi dans l’appétit des objets que les sens présentent. Chez l’homme, il y a
donc un appétit qui correspond à la connaissance sensitive, et un autre qui se
situe sur le plan de l’esprit. Ainsi la question de la volonté est-elle enchâssée
dans une synthèse beaucoup plus vaste. Il faut aussi souligner l’attention
portée aux opinions divergentes, que Thomas énumère le plus complètement
possible, avec bienveillance et discrétion, en écrivant par exemple :
« Sur ce point, quelques-uns ont professé diverses opinions » ;
ou : « Sur ce sujet, il y a eu diverses positions. » Avec une merveilleuse
clarté, il introduit alors des distinctions, de sorte que peu à peu apparaît la
véritable solution du problème. Il faut toutefois noter qu’il y a un présupposé
dans l’ensemble de ces disputes, des analyses et des raisonnements : la
capacité de la raison humaine à trouver la vérité ou, en d’autres termes,
l’ouverture de notre intelligence à la réalité, d’une part, et la vérité des
choses qui se communique à nous, d’autre part. En bref, Thomas opère un retour
constant à la nature, au monde créé par Dieu. Cette philosophie naturelle est
présente dans l’ensemble de l’ouvrage. Dans les Questions disputées sur la vérité sont présupposées l’existence de
Dieu, la création et la dépendance de l’être du monde à l’égard de Dieu.
Signalons aussi la pénétration éblouissante des thèmes et la façon géniale du
Docteur angélique de présenter une synthèse. Il suffit de lire le texte
magistral sur les concepts transcendantaux (les propriétés de l’étant), au
premier article de la première question, pour être saisi d’admiration devant
cette déduction unique dans l’histoire de la métaphysique.
Il y a encore un
autre aspect de cet ouvrage, qui mérite d’être mis en avant. Les questions
disputées, telles que saint Thomas les a rédigées, sont en même temps un voyage
à travers la tradition. Un grand nombre d’autorités sont citées pour illustrer
ou défendre une certaine position. Parmi les philosophes, ce sont Algazel,
Anaxagore, Aristote, Averroès, appelé le Commentateur d’Aristote, Avicenne,
Boèce, dont cinq traités sont cités, parmi lesquels le De consolatione philosophiae et le De hebdomadibus sont les ouvrages les plus consultés. Le Liber de causis est souvent mentionné.
Nous rencontrons aussi le Liber sex
principiorum, Cicéron, Clément le philosophe, Maïmonide (Rabbi Moïse) et
Porphyre. Aristote est très présent avec près de 460 références, mais
Platon est aussi cité fréquemment. Parmi les Pères de l’Église et les auteurs
chrétiens, saint Augustin occupe la place d’honneur avec 696 références.
Ce qui est remarquable, c’est la très grande familiarité avec ses œuvres, dont
témoignaient les participants à la dispute. Dans l’ensemble des Questions sur la vérité, on se réfère à
plus de 30 ouvrages du grand docteur et à cinq de ses épîtres. Les livres
les plus cités sont le Livre des LXXXIII questions, le De Trinitate, le De vera
religione et le De Genesi ad litteram.
On dirait que saint Augustin est un participant silencieux dans de nombreuses
disputes, et qu’il est toujours présent dans la pensée de tous. Sont cités
aussi les saints Anselme (84 fois), Ambroise (13 fois), Basile et
Bernard, Cassiodore, saint Jean Chrysostome, Denys l’Aréopagite et Maxime son
commentateur, Gilbert de la Porrée, saint Grégoire le Grand
(99 références), Guillaume d’Auvergne, saint Hilaire, Hugues et Richard de
Saint-Victor, Jean Damascène, saint Jérôme, Jovinien, Origène et Pierre
Lombard, qui est cité comme Le Maître (magister).
Ainsi la question disputée devient un débat dans lequel interviennent les
philosophes du passé, les Pères de l’Église et les meilleurs auteurs chrétiens.
La fréquence des
références est un signe du haut niveau des connaissances théologiques chez les
universitaires de l’époque et du fait que, au lieu de faire des recherches en
théologie à partir de prises de positions personnelles, on examinait les
questions en se plaçant au sein de la tradition de l’Église. Dans l’élaboration
des réponses aux questions, souvent imbriquées et hautement subtiles, saint
Thomas a récupéré les parcelles de vérité qu’il trouvait dans les écrits de ses
prédécesseurs. D’autre part, on voit aussi des différences notables dans la fréquence
et l’à-propos des citations. Il me semble que, pour les articles où celles-ci
sont peu nombreuses dans les objections ou les arguments sed contra et les réponses, il s’agit sans doute plutôt de la
reproduction d’une discussion dans un petit cercle ou d’une simple leçon devant
un groupe restreint d’étudiants que d’une dispute publique. Il semble probable
aussi que saint Thomas ait ajouté ici et là des articles pour compléter le
traitement du thème général d’une question, sans qu’une dispute académique fût
réellement intervenue. Signalons la question de savoir si le libre arbitre de
l’homme, quand celui-ci se trouve dans l’état de péché mortel, peut éviter des
péchés mortels sans la grâce divine. Thomas répond en six pages, un exposé qui,
au vu de sa longueur, pourrait bien dépasser le cadre d’une dispute académique.
Comme on le
verra, le De veritate consiste en
29 questions, chacune comportant plusieurs articles, dont le nombre varie
entre 2 et 17. Chaque article traite un thème précis, en lien avec le groupe de
problèmes qui constituent ensemble la question. Prenons comme exemple la
Q. 14 sur la foi. Chacun des douze articles a un sujet propre, comme la
détermination de ce qu’est la foi ; ce qu’est son objet ; son mode de
présence dans l’âme du croyant ; ce qu’il faut croire, etc. Cela comporte
une difficulté : les thèmes accusent des différences considérables et
présentent une masse de données. On ne voit pas comment, dans une seule session
académique, le maître aurait pu discuter de tous les articles qui composent le
texte d’une question. D’autre part, pendant les trois ans de son activité de
maître de théologie à Paris, Thomas n’a guère pu tenir plus d’une trentaine de
questions disputées et quodlibétales officielles et solennelles. C’est pourquoi
il est vraisemblable que le maître devait organiser des questions disputées
plus simples pour ses propres étudiants, avec une plus grande fréquence. Il me
semble, en effet, que certains articles relèvent d’un débat plus simple, auquel
peu de personnes participaient. Voire, il est possible aussi que saint Thomas,
pour compléter le thème à traiter, ait composé certains articles sous la forme
d’une question disputée, de même qu’il a rédigé les articles de la Somme de théologie en soulevant lui-même
quelques difficultés, auxquelles il répondait dans le corps de l’article ou
dans les réponses.
Un autre
avantage de cette grande édition est le fait que celle-ci permet facilement de
comparer ce que saint Thomas a enseigné sur certains points de doctrine au
début de sa carrière et plus tard dans ses ouvrages postérieurs. La liste de
références à des textes parallèles, qu’on trouvera au début de chaque question,
facilitera un tel examen.
La traduction
est d’une grande clarté. Elle reste très proche du texte latin, en modelant
certains mots français sur les termes latins. Le lecteur devra s’y habituer peu
à peu, mais l’avantage est une très grande précision et une fidélité totale à
l’original. On a toutefois l’impression, au fur et à mesure, en poursuivant sa
lecture, alors qu’on s’approche de la dixième question, que la traduction
française s’assouplit quelque peu. Il sera utile de consulter le Glossaire pour
mieux comprendre le sens de certains termes, comme « puissance obédientielle »,
« quantité virtuelle », « science subalternée », etc.
Signalons encore l’excellente qualité de l’édition : des textes très
lisibles ; au début de chaque question, une brève analyse du thème, puis
la liste des articles qui composent la question et une énumération des textes
parallèles dans les autres ouvrages du Docteur angélique.
Nous sommes
vraiment reconnaissant aux pères bénédictins de l’abbaye de la Madeleine pour
l’immense travail accompli et l’extraordinaire service rendu aux étudiants de
la pensée médiévale en général et de saint Thomas d’Aquin en particulier. Les
lecteurs non seulement trouveront des trésors de sagesse dans les pages du
livre, ils pourront aussi, en passant par les Questions disputées sur la vérité, étudier plus facilement la
transition de la pensée théologique de saint Thomas, du Scriptum sur les Sentences à la Somme
de théologie. Certains articles du Sur
la vérité, comme ceux sur la science divine, sont plus complets et, en les
comparant aux textes respectifs de la Somme
de théologie, Ire partie,
on comprend mieux ce que saint Thomas a voulu dire quand il écrivit au début de
la Somme qu’il a adapté le contenu à
l’enseignement des novices. On peut prendre aussi le thème de chaque article
comme un sujet de discussion dans des séminaires sur la pensée médiévale ou des
groupes d’étude de la pensée du Docteur angélique.
Léon Elders, s.v.d.
|
LA
QUESTION PORTE SUR LA
VÉRITÉ. Article 1 : Qu’est-ce que la vérité ? Article 2 : La vérité se trouve-t-elle principalement
dans l’intelligence, plutôt que dans les réalités ? Article 3 : La vérité est-elle seulement dans
l’intelligence qui compose et divise ? Article 4 : Y a-t-il seulement une vérité par laquelle
toutes choses sont vraies ? Article 5 : Y a-t-il, en plus de la vérité première,
une autre vérité éternelle ? Article 6 : La vérité créée est-elle immuable ? Article 7 : La vérité se dit-elle en Dieu essentiellement
ou personnellement ? Article 8 : Est-ce de la vérité première que
vient toute vérité ? Article 9 : La vérité est-elle dans le
sens ? Article 10 : Quelque réalité est-elle
fausse ? Article 11 : La fausseté est-elle dans les
sens ? Article 12 : La fausseté
est-elle dans l’intelligence ? |
Quaestio
est de
veritate. Primo quid
est veritas. Secundo utrum veritas principalius inveniatur in
intellectu quam in rebus. Tertio
utrum veritas sit tantum in intellectu componente et dividente. Quarto
utrum sit tantum una veritas qua omnia sunt vera. Quinto utrum
aliqua alia veritas praeter primam veritatem sit aeterna. Sexto an veritas creata sit immutabilis. Septimo
utrum veritas in divinis dicatur essentialiter
vel personaliter. Octavo utrum omnis veritas sit a veritate
prima. Nono
utrum veritas sit in sensu. Decimo utrum
res aliqua sit falsa. Undecimo
utrum falsitas sit in sensibus. Duodecimo
utrum falsitas sit in intellectu. |
Plan de cette question (voir
aussi l’analyse p. 64)
La
vérité :
définitions
(art. 1)
dans
l’intelligence plutôt que dans les réalités (2)
dans
l’intelligence qui compose et divise (3)
dans
les créatures (4)
en
Dieu :
unicité (5)
immuabilité (6)
signification personnelle ou
essentielle (7)
origine des autres vérités (8)
dans
le sens (9)
Son
opposé, la fausseté :
dans
les réalités, relativement à l’intelligence humaine (10)
dans
le sens, en certains cas (11)
dans l’intelligence (12)
Art. 1 : Super Sent. I, d. 8, q. 1, a. 3 et d. 19, q. 5, a. 1,
ad 3 et 7 ; Sum. Th. I, q. 16, a. 1 et 3.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1 ; Sum. Th. I, q. 16, a. 1 ; Super Periherm. I, l. 3 ; Super Metaph. VI, l. 4.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1, ad 7 ; infra
a. 9 ; Cont. Gent. I,
cap. 59 ; Sum. Th. I,
q. 16, a. 2 ; Super De
anima III, l. 11 ; Super
Periherm. I, l. 3 ; Super
Metaph. VI, l. 4 et IX, l. 11.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 2 ; infra
a. 8 ; infra q. 21, a. 4, ad 5 ; infra
q. 27, a. 1, ad 7 ; Sum.
Th. I, q. 16, a. 6.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 3 ; De pot., q. 3, a. 17, ad 27 ; Sum. Th. I, q. 10, a. 3,
ad 3 et q. 16, a. 7.
Art. 6 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 3 ; Sum. Th. I, q. 16, a. 8.
Art. 7 : Sum.
Th. I, q. 16, a. 5, ad 2 et q. 39, a. 8.
Art. 8 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1 et a. 2,
ad 2 ; ibid. II, d. 28, a. 5, ad 1 et d. 37,
q. 1, a. 2, ad 1 et 2 ; Sum.
Th. I, q. 16, a. 5, ad 3 ; Super Metaph. X, l. 2.
Art. 9 : Sum.
Th. I, q. 16, a. 2 et q. 17, a. 2.
Art. 10 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1 ; Sum. Th. I, q. 17, a. 1 ; Super Periherm. I, l. 3 ; Super Metaph. V, l. 22 et VI, l. 4.
Art. 11 : Sum.
Th. I,
q. 17, a. 2 et q. 85, a. 6 ; Super De anima III, l. 6 ; Super Metaph. IV, l. 12.
Art. 12 : Super
Sent. I, d. 19, q. 5, a. 1, ad 7 ; Cont. Gent. I, cap. 59 ; Sum. Th. I, q. 17,
a. 3 ; ibid. q. 58, a. 5 et q. 85, a. 6 ; Super De anima III,
l. 11 ; Super Periherm. I,
l. 3 ; Super Metaph. VI, l. 4 et
IX, l. 11.
(Et primo quaeritur quid est veritas.)
|
Il semble que le vrai soit
tout à fait la même chose que l’étant. 1°
Saint Augustin dit au livre des Soliloques : « Le vrai, c’est ce qui
est. » Or ce qui est, n’est rien d’autre que l’étant. « Vrai »
signifie donc tout à fait la même chose que « étant ». 2° Le répondant disait
qu’ils sont une même chose quant aux suppôts, mais qu’ils diffèrent par la
notion. En sens contraire : la notion d’une chose, quelle qu’elle soit,
est ce qui est signifié par sa définition. Or saint Augustin assigne
« ce qui est » comme une définition du vrai, après avoir réprouvé
certaines autres définitions. Puis donc que le vrai et l’étant se rejoignent
en ce qui est, il semble qu’ils soient une même chose quant à la notion. 3° Les choses qui
diffèrent par la notion, quelles qu’elles soient, se comportent de telle
façon que l’une peut être pensée sans l’autre ; c’est pourquoi Boèce dit
au livre des Semaines que
l’on peut penser que Dieu existe, si par l’intelligence on fait momentanément
abstraction de sa bonté. Or en aucune façon on ne peut penser l’étant si l’on
fait abstraction du vrai, car ce qui permet de le penser, c’est qu’il est
vrai. Le vrai et l’étant ne diffèrent donc pas quant à la notion. 4° Si le vrai n’est pas la
même chose que l’étant, il est nécessaire qu’il soit une disposition de
l’étant. Or il ne peut pas être une disposition de l’étant. En effet, il
n’est pas une disposition qui corrompt totalement, sinon on déduirait :
« c’est vrai, c’est donc un non-étant », comme on déduit : « c’est
un homme mort, ce n’est donc pas un homme. » Semblablement, le vrai
n’est pas une disposition diminuante, sinon on ne déduirait pas ainsi :
« Cela est vrai, donc cela est », de même qu’on ne peut pas déduire
ainsi : « Il est blanc quant à ses dents, donc il est blanc. »
De même, le vrai n’est pas une disposition particularisante ou spécifiante,
car alors il ne serait pas convertible avec l’étant. Le vrai et l’étant sont
donc tout à fait la même chose. 5° Les choses dont la
disposition est une, sont les mêmes. Or le vrai et l’étant ont la même
disposition. Ils sont donc identiques. En effet, il est dit au deuxième livre
de la Métaphysique :
« La disposition d’une chose dans l’être est comme sa disposition dans
la vérité. » Le vrai et l’étant sont donc tout à fait identiques. 6° Toutes les choses qui
ne sont pas identiques diffèrent en quelque façon. Or le vrai et l’étant ne
diffèrent aucunement. En effet, ils ne diffèrent pas par l’essence, puisque
tout étant, par son essence, est vrai ; ni par des différences, car il
serait alors nécessaire qu’ils se rejoignent en quelque genre commun. Ils
sont donc tout à fait identiques. 7° En outre, s’ils ne sont
pas tout à fait la même chose, il est nécessaire que le vrai ajoute quelque
chose à l’étant. Or le vrai n’ajoute rien à l’étant, puisqu’il est même en
plus de choses que l’étant : ce que le Philosophe montre clairement au
quatrième livre de la Métaphysique, où il
dit que, par définition, nous disons le vrai quand ce qui est, nous le disons
être, ou ce qui n’est pas, n’être pas ; et ainsi, le vrai inclut l’étant
et le non-étant. Le vrai n’ajoute donc rien à l’étant ; et ainsi, il
semble que le vrai soit tout à fait la même chose que l’étant. En sens
contraire : 1) La répétition inutile
de la même chose est une futilité. Si donc le vrai était la même chose que
l’étant, il y aurait futilité quand on dit « vrai étant » ; ce
qui est faux. Ils ne sont donc pas la même chose. 2) L’étant et le bien sont
convertibles. Or le vrai n’est pas convertible avec le bien, car il est une
chose vraie qui n’est pas un bien : par exemple, que quelqu’un fornique.
Le vrai n’est donc pas non plus convertible avec l’étant, et ainsi, ils ne
sont pas une même chose. 3) Selon Boèce au livre
des Semaines, dans
toutes les créatures, « l’être diffère de ce qui est ». Or le vrai
signifie l’être de la réalité. Donc, dans les choses créées, le vrai est différent
de ce qui est. Or ce qui est, est la même chose que l’étant. Donc le vrai,
dans les créatures, est différent de l’étant. 4) Il est nécessaire que
toutes les choses qui se rapportent l’une à l’autre comme antérieur et
postérieur soient différentes. Or le vrai et l’étant se comportent de la
façon susdite car, comme il est dit au livre des Causes, « la première des réalités créées est
l’être » ; et le commentateur dit au même livre que toutes les
autres choses sont dites par détermination formelle de l’étant, et ainsi,
elles sont postérieures à l’étant. Le vrai et l’être sont donc différents. 5) Les choses qui se
disent de façon commune de la cause et des effets, sont plus un dans la cause
que dans les effets, et sont surtout plus un en Dieu que dans les créatures.
Or en Dieu, ces quatre choses : l’étant, l’un, le vrai et le bien, sont
appropriées de telle façon que l’étant concerne l’essence, l’un la Personne
du Père, le vrai la Personne du Fils, le bien la Personne du Saint-Esprit. Et
les Personnes divines ne diffèrent pas seulement par la notion, mais aussi
réellement ; c’est pourquoi elles ne se prédiquent pas l’une de l’autre.
Donc dans les créatures, à bien plus forte raison, les quatre choses susdites
doivent différer plus que par la notion. Réponse
: De même que, dans les
démonstrations, il est nécessaire de se ramener à des principes que
l’intelligence connaît par eux-mêmes, de même quand on recherche ce qu’est
chaque chose ; sinon, dans les deux cas, on irait à l’infini et ainsi la
science et la connaissance des choses se perdraient tout à fait. Or ce que
l’intelligence conçoit en premier comme
le plus connu et en quoi il résout toutes les conceptions, est l’étant, comme
dit Avicenne au début de sa Métaphysique. Par
conséquent, il est nécessaire que toutes les autres conceptions de l’intelligence
s’entendent par addition à l’étant. Or, à l’étant ne peuvent s’ajouter des choses
pour ainsi dire étrangères, à la façon dont la différence s’ajoute au genre,
ou l’accident au sujet, car n’importe quelle nature est essentiellement
étant ; c’est pourquoi le Philosophe prouve lui aussi au troisième livre
de la Métaphysique que
l’étant ne
peut pas être un genre, mais que, si l’on dit que des choses ajoutent à
l’étant, c’est en tant qu’elles expriment un mode de l’étant lui-même, mode
non exprimé par le nom d’étant. Or
cela se produit de deux façons. D’abord, en sorte que le mode exprimé soit un
mode spécial de l’étant – il y a, en effet, différents degrés
d’entité, selon lesquels différents modes d’être se conçoivent, et les divers
genres de réalités sont pris selon ces modes. Car la substance n’ajoute à
l’étant aucune différence qui désignerait une nature ajoutée à l’étant, mais
on exprime par le nom de substance un certain mode spécial d’être, à savoir,
l’étant par soi ; et il en est de même dans les autres genres. Ensuite,
en sorte que le mode exprimé soit un mode général accompagnant tout étant ; et ce
mode peut être entendu de deux façons : d’abord comme accompagnant
chaque étant en soi, ensuite comme accompagnant un étant relativement à un
autre. Si on l’entend de la
première façon, on distingue selon qu’une chose est exprimée dans l’étant
affirmativement ou négativement. Or, on ne trouve rien qui, dit affirmativement
et dans l’absolu, puisse être conçu en tout étant, si ce n’est son essence,
d’après laquelle il est dit être ; et c’est ainsi qu’est donné le nom de
« réalité », lequel, selon Avicenne au début de sa Métaphysique, diffère
de « étant » en ce que « étant » est pris de l’acte
d’être, au lieu que le nom de « réalité » exprime la quiddité ou l’essence de
l’étant. Quant à la négation accompagnant tout étant dans l’absolu, c’est
l’absence de division, laquelle est exprimée par le nom de
« un » ; l’un n’est
rien d’autre, en effet, que l’étant sans division. Si l’on entend le mode de
l’étant de la seconde façon, c’est-à-dire suivant une relation d’une chose à
l’autre, alors il peut y avoir deux cas. Ce peut être d’abord suivant une
distinction entre l’une et l’autre ; et c’est ce qu’exprime le mot aliquid (quelque chose), car
on dit aliquid comme si l’on disait
aliud quid (quelque autre
chose) ; donc, de même que l’étant est appelé « un » en tant
qu’il est indivis en soi, de même il est appelé aliquid en tant qu’il est distingué des autres. Ce peut être
ensuite suivant une convenance d’un étant à un autre ; et cela n’est
vraiment possible que si l’on prend une chose qui soit de nature à s’accorder
avec tout étant ; or telle est l’âme, qui « d’une certaine façon
est toute chose », comme il est dit au troisième livre sur l’Âme ;
et dans l’âme, il y a la puissance cognitive et l’appétitive. La convenance
de l’étant avec l’appétit est donc exprimée par le nom de « bien » – ainsi est-il dit au début de l’Éthique que
« le bien est ce que toute chose recherche ». La convenance de
l’étant avec l’intelligence est exprimée, quant à elle, par le nom de
« vrai ». Or toute connaissance s’accomplit par assimilation du connaissant
à la réalité connue, si bien que ladite assimilation est la cause de la
connaissance : ainsi la vue connaît la couleur parce qu’elle est
disposée selon l’espèce de la couleur. La première comparaison entre l’étant
et l’intelligence est donc que l’étant concorde avec l’intelligence ;
cet accord est même appelé « adéquation de l’intelligence et de la réalité » ; et c’est en cela que la
notion de vrai s’accomplit formellement. Voilà donc ce que le vrai ajoute à
l’étant : la conformité ou l’adéquation de la réalité et de l’intelligence ;
et de cette conformité s’ensuit, comme nous l’avons dit, la connaissance de
la réalité. Ainsi donc, l’entité de la réalité précède la notion de vérité,
au lieu que la connaissance est un certain effet de la vérité. Par
conséquent, la vérité ou le vrai se trouve défini de trois
façons : d’abord, d’après ce qui précède la notion de vérité, et en quoi
le vrai est fondé ; et c’est ainsi que saint Augustin donne au livre des
Soliloques cette définition : « Le vrai est
ce qui est » ; et Avicenne, dans sa Métaphysique : « La vérité de chaque réalité
est l’appropriation de son existence qui lui est assurée » ; et un
certain auteur s’exprime ainsi : « Le vrai est l’absence de
division entre l’être et ce qui est. » Ensuite on définit la vérité
d’après ce en quoi la notion de vrai s’accomplit formellement ; et en ce
sens, Isaac dit : « La vérité est adéquation de la réalité et de
l’intelligence » ; et Anselme, au livre sur la Vérité : « La vérité est une rectitude
que l’esprit seul peut percevoir » – en effet, cette rectitude a le sens
d’une certaine adéquation –, et le Philosophe dit au quatrième livre de la Métaphysique que, par définition, nous disons le vrai
quand ce qui est, est dit être, ou ce qui n’est pas, n’être pas. Enfin le
vrai se définit selon l’effet consécutif ; et c’est en ce sens que saint
Hilaire dit : « Le vrai fait clairement
voir l’être, et le manifeste » ; et saint Augustin, au livre sur la
Vraie Religion : « C’est la vérité qui montre ce
qui est » ; et au même livre :
« C’est par la vérité que nous jugeons des choses inférieures. » Réponse
aux objections : 1° Cette définition de
saint Augustin concerne la vérité en tant qu’elle a un fondement dans la
réalité, et non en tant que la notion de vrai s’accomplit dans l’adéquation
de la réalité et de l’intelligence. Ou bien il faut répondre que lorsqu’il
est dit : le vrai est ce qui est, le mot « est » n’y est pas employé
en tant qu’il signifie l’acte d’être, mais en tant qu’il dénote l’intelligence
qui compose, c’est-à-dire en tant qu’il signifie l’affirmation de la
proposition ; le sens est alors le suivant : le vrai est ce qui
est, i.e. il y a vrai quand l’être
est affirmé de quelque chose qui est ; de sorte que la définition de
saint Augustin se ramènerait à celle du Philosophe mentionnée précédemment. 2° La solution du deuxième
argument ressort clairement de ce qu’on a dit. 3° Penser une chose sans
l’autre, cela peut s’entendre de deux façons.
D’abord, en ce sens qu’une chose est pensée sans que l’autre le soit. Et en
ce sens, les choses qui diffèrent par la notion sont telles que l’une peut
être pensée sans l’autre. Ensuite, penser une chose sans l’autre peut
s’entendre en ce sens qu’elle est pensée sans que l’autre existe ; et
dans ce cas, l’étant ne peut être pensé sans le vrai, car l’étant ne peut
être pensé sans qu’il concorde ou soit en adéquation avec l’intelligence. Il
n’est cependant pas nécessaire que quiconque pense la notion d’étant pense la
notion de vrai, de même que quiconque pense l’étant ne pense pas l’intellect
agent ; et pourtant, rien ne peut être pensé sans l’intellect agent. 4° Le vrai est une
disposition de l’étant, non comme s’il ajoutait quelque nature ou comme s’il
exprimait quelque mode spécial de l’étant, mais en tant qu’il exprime quelque
chose qui se trouve d’un point de vue général en tout étant, et qui n’est
cependant pas exprimé par le nom d’étant ; par conséquent, il n’est pas
nécessaire qu’il soit une disposition qui soit corrompe, soit diminue, soit
particularise. 5° La disposition n’est
pas entendue ici comme étant dans le genre qualité, mais comme impliquant un
certain ordre ; en effet, puisque les choses qui sont causes de l’être
des autres sont suprêmement étants et que celles qui sont causes de vérité
sont suprêmement vraies, le Philosophe[1] conclut que l’ordre d’une réalité est le
même dans l’être et dans la vérité, c’est-à-dire que là où l’on trouve ce qui
est suprêmement étant, il y a le suprêmement vrai. Il en est donc ainsi non
point parce que l’étant et le vrai seraient identiques par la
notion, mais parce qu’une chose est d’autant plus naturellement en adéquation
à l’intelligence qu’elle a plus d’entité ; et par conséquent, la notion
de vrai suit la notion d’être. 6° Le vrai et l’étant
diffèrent par la notion, parce que dans la notion de vrai se trouve quelque
chose qui n’est pas dans la notion d’étant, et non en sorte que dans la
notion d’étant se trouve quelque chose qui n’est pas dans la notion de
vrai ; ils
ne diffèrent donc pas par l’essence, ni ne se distinguent l’un de l’autre par
des différences opposées. 7° Le vrai n’est pas en
plus de choses que l’étant, car l’étant se dit du non-étant, en un certain
sens, dans la mesure où le non-étant est appréhendé par l’intelligence ;
c’est pourquoi le Philosophe dit au quatrième livre de la Métaphysique que
la négation ou la privation de l’étant est en un sens appelée
« étant » ; c’est
aussi la raison pour laquelle Avicenne dit au début de sa Métaphysique que
l’énonciation ne peut être formée qu’au sujet de l’étant, car il est nécessaire
que ce à propos de quoi la proposition est formée soit appréhendé par l’intelligence.
D’où il ressort que tout vrai est en quelque façon un étant. Réponse
aux objections en sens contraire : 1) S’il
n’y a pas futilité quand on dit « vrai étant », c’est parce que par
le nom de vrai est exprimé quelque chose qui n’est pas exprimé par le nom
d’étant, et non parce qu’ils différeraient réellement. 2)
Bien que ce soit une mauvaise chose que
celui-là fornique, cependant, dans la mesure où cette chose a un tant soit
peu d’entité, elle est de nature à être conformée à l’intelligence, et dans
cette mesure la notion de vrai y est obtenue ; et ainsi, il est clair
que ni le vrai ne dépasse l’étant, ni il n’est dépassé par lui. 3)
Lorsqu’il est dit : « L’être diffère de ce qui est », l’acte
d’être est distingué de ce à quoi cet acte convient ; or le nom d’étant
est pris de l’acte d’être et non de ce à quoi l’acte d’être convient,
l’argument n’est donc pas concluant. 4)
Si le vrai est postérieur à l’étant, c’est parce
que la notion de vrai diffère de la notion d’étant de la façon susdite. 5)
Cet argument a trois défauts. D’abord, bien que les Personnes divines soient réellement distinctes, cependant les
choses qui leur sont appropriées ne diffèrent pas réellement, mais seulement
par la notion. Ensuite, bien que les Personnes soient réellement distinctes
entre elles, elles ne sont cependant pas réellement distinctes de
l’essence ; c’est pourquoi le vrai, qui est approprié à
la Personne du Fils, n’est pas réellement distinct de l’étant, qui se tient
du côté de l’essence. Enfin, bien que l’étant, l’un, le vrai et le bien
soient plus unis en Dieu que dans les réalités créées, cependant, de ce
qu’ils sont distincts en Dieu, il ne découle pas nécessairement qu’ils soient
aussi réellement distincts dans les choses créées. Cela se produit en effet
pour les choses qui ne doivent pas à leur notion le fait d’être un en
réalité : comme la sagesse et la puissance, qui, alors qu’elles sont
réellement un en Dieu, sont réellement distinctes dans les créatures ;
mais l’étant, l’un, le vrai et le bien doivent à leur notion le fait d’être
un en réalité ; donc, partout où on peut les trouver, ils sont réellement
un, quoique l’unité de la réalité qui les unit en Dieu soit plus parfaite que l’unité de la réalité qui les unit dans
les créatures. |
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Videtur autem quod verum sit omnino idem quod ens. Augustinus in libro Solil. [II, 5] dicit, quod verum est id quod est. Sed id quod est, nihil est nisi ens. Ergo
verum significat omnino idem quod ens. Respondens dicebat quod sunt idem secundum supposita, sed ratione
differunt. – Contra, ratio cuiuslibet rei est id quod significatur per suam
definitionem. Sed id quod est, assignatur ab Augustino, ut definitio veri,
quibusdam aliis definitionibus reprobatis. Cum ergo secundum id quod est,
conveniant verum et ens, videtur quod sint idem ratione. Praeterea,
quaecumque differunt ratione, ita se habent quod unum illorum potest
intelligi sine altero : unde Boetius in libro de Hebdomadibus [ed.
Peiper, p. 171,85] dicit, quod potest intelligi Deus esse, si separetur per
intellectum paulisper bonitas eius. Ens autem nullo modo potest intelligi si
separetur verum : quia per hoc intelligitur quod verum est. Ergo verum
et ens non differunt ratione. Praeterea, si
verum non est idem quod ens, oportet quod sit entis dispositio. Sed non
potest esse entis dispositio. Non enim est dispositio totaliter corrumpens,
alias sequeretur : est verum, ergo est non ens ; sicut sequitur :
est homo mortuus, ergo non est homo. Similiter non est dispositio diminuens,
alias non sequeretur : est verum, ergo est ; sicut non
sequitur : est albus dentes, ergo est albus. Similiter non est
dispositio contrahens, vel specificans : quia sic non converteretur cum
ente. Ergo verum et ens omnino sunt idem. Praeterea, illa
quorum est una dispositio, sunt eadem. Sed veri et entis est eadem
dispositio. Ergo sunt eadem. Dicitur enim in II Metaphysic. [cap. 1 (993 b
30)] : dispositio rei in esse est
sicut sua dispositio in veritate. Ergo verum et ens sunt omnino idem. Praeterea, quaecumque non sunt idem, aliquo modo differunt. Sed verum
et ens nullo modo differunt : quia non differunt per essentiam, cum omne
ens per essentiam suam sit verum ; nec differunt per aliquas differentias,
quia oporteret quod in aliquo communi genere convenirent. Ergo sunt omnino
idem. Item, si non sunt omnino idem, oportet quod verum aliquid super ens addat.
Sed nihil addit verum super ens, cum sit etiam in plus quam ens : quod
patet per philosophum, IV Metaphys. [l. 16 (1011 b 25)], ubi dicit
quod : verum definientes dicimus
cum dicimus esse quod est ;
aut non esse quod non est ;
et sic verum includit ens et non ens. Ergo verum non addit aliquid super
ens ; et sic videtur omnino idem esse verum quod ens. Sed contra.
Nugatio est eiusdem inutilis repetitio. Si ergo verum esset idem quod ens,
esset nugatio, dum dicitur ens verum ; quod falsum est. Ergo non sunt
idem. Item, ens et
bonum convertuntur. Sed verum non convertitur cum bono ; aliquod est
enim verum quod non est bonum, sicut aliquem fornicari. Ergo nec verum cum
ente convertitur, et ita non sunt idem. Praeterea, secundum Boetium in libro de Hebdomadibus [ed. Peiper, p. 169,26] :
in omnibus creaturis diversum est esse
et quod est. Sed verum significat esse rei. Ergo verum est diversum a
quod est in creatis. Sed quod est, est idem quod ens. Ergo verum in creaturis
est diversum ab ente. Praeterea, quaecumque
se habent ut prius et posterius, oportet esse diversa. Sed verum et ens modo
praedicto se habent, quia, ut in libro de Causis [prop. 4] dicitur, prima rerum creatarum est esse ; et commentator in eodem libro
[comm. 18 (17)] dicit quod omnia alia dicuntur per informationem de
ente, et sic ente posteriora sunt. Ergo verum et ens sunt diversa. Praeterea, quae
communiter dicuntur de causa et causatis, magis sunt unum in causa quam in
causatis, et praecipue in Deo quam in creaturis. Sed
in Deo ista quatuor, ens, unum, verum et bonum, hoc modo appropriantur :
ut ens ad essentiam pertineat, unum ad personam patris, verum ad personam
filii, bonum ad personam spiritus sancti. Personae autem divinae non solum
ratione, sed etiam re distinguuntur ; unde de invicem non praedicantur.
Ergo multo fortius in creaturis praedicta quatuor debent amplius quam ratione
differre. Respondeo. Dicendum, quod sicut in demonstrabilibus oportet fieri reductionem
in aliqua principia per se intellectui nota, ita investigando quid est
unumquodque ; alias utrobique in infinitum iretur, et sic periret omnino
scientia et cognitio rerum. Illud autem quod primo intellectus concipit quasi notissimum, et in
quod conceptiones omnes resolvit, est ens, ut Avicenna dicit in principio
suae Metaphysicae [I, 5]. Unde oportet quod omnes aliae conceptiones intellectus
accipiantur ex additione ad ens. Sed enti non possunt addi aliqua quasi
extranea per modum quo differentia additur generi, vel accidens subiecto,
quia quaelibet natura est essentialiter ens ; unde probat etiam
philosophus in III Metaphys. [l. 8 (998 b 22)], quod ens non potest esse
genus, sed secundum hoc aliqua dicuntur addere super ens, in quantum
exprimunt modum ipsius entis qui nomine entis non exprimitur. Quod dupliciter
contingit : uno modo ut modus expressus sit aliquis specialis modus
entis. Sunt enim diversi gradus entitatis, secundum quos accipiuntur diversi
modi essendi, et iuxta hos modos accipiuntur diversa rerum genera. Substantia
enim non addit super ens aliquam differentiam, quae designet aliquam naturam
superadditam enti, sed nomine substantiae exprimitur specialis quidam modus essendi,
scilicet per se ens ; et ita est in aliis generibus. Alio modo ita quod
modus expressus sit modus generalis consequens omne ens ; et hic modus
dupliciter accipi potest : uno modo secundum quod consequitur unumquodque
ens in se ; alio modo secundum quod consequitur unum ens in ordine ad
aliud. Si primo modo,
hoc est dupliciter quia vel exprimitur in ente aliquid affirmative vel
negative. Non autem invenitur aliquid affirmative dictum absolute quod possit
accipi in omni ente, nisi essentia eius, secundum quam esse dicitur ; et
sic imponitur hoc nomen res, quod in hoc differt ab ente, secundum Avicennam
in principio Metaphys. [I, 6], quod ens sumitur ab actu essendi, sed nomen
rei exprimit quidditatem vel essentiam entis. Negatio autem consequens omne
ens absolute, est indivisio ; et hanc exprimit hoc nomen unum :
nihil aliud enim est unum quam ens indivisum. Si autem modus
entis accipiatur secundo modo, scilicet secundum ordinem unius ad alterum,
hoc potest esse dupliciter. Uno modo secundum divisionem unius ab
altero ; et hoc exprimit hoc nomen aliquid : dicitur enim aliquid
quasi aliud quid ; unde sicut ens dicitur unum, in quantum est indivisum
in se, ita dicitur aliquid, in quantum est ab aliis divisum. Alio modo
secundum convenientiam unius entis ad aliud ; et hoc quidem non potest
esse nisi accipiatur aliquid quod natum sit convenire cum omni ente :
hoc autem est anima, quae quodammodo
est omnia, ut dicitur in III de Anima [cap. 8 (431 b 21)]. In anima
autem est vis cognitiva et appetitiva. Convenientiam ergo entis ad appetitum
exprimit hoc nomen bonum, ut in principio Ethic. [I, 1 (1094 a 3)] dicitur
quod bonum est quod omnia appetunt.
Convenientiam vero entis ad intellectum exprimit hoc nomen verum. Omnis autem
cognitio perficitur per assimilationem cognoscentis ad rem cognitam, ita quod
assimilatio dicta est causa cognitionis : sicut visus per hoc quod disponitur secundum speciem coloris, cognoscit colorem. Prima ergo comparatio entis ad intellectum
est ut ens intellectui concordet : quae quidem concordia adaequatio
intellectus et rei dicitur ; et in hoc formaliter ratio veri perficitur.
Hoc est ergo quod addit verum super ens, scilicet conformitatem, sive adaequationem
rei et intellectus ; ad quam conformitatem, ut dictum est, sequitur
cognitio rei. Sic ergo entitas rei praecedit rationem veritatis, sed cognitio
est quidam veritatis effectus. Secundum hoc
ergo veritas sive verum tripliciter invenitur diffiniri. Uno modo secundum illud quod praecedit rationem veritatis, et in quo
verum fundatur ; et sic Augustinus definit in libro Solil. [II, 5] : verum est id quod est ; et Avicenna in sua Metaphysic.
[VIII, 6] : veritas cuiusque rei est
proprietas sui esse quod stabilitum est ei ; et quidam sic : verum
est indivisio esse, et quod est. Alio modo definitur secundum id in quo
formaliter ratio veri perficitur ; et sic dicit Isaac [Liber de definicionibus] quod veritas est adaequatio rei et intellectus ; et Anselmus in libro de Veritate
[cap. 11] : veritas est rectitudo
sola mente perceptibilis. Rectitudo enim ista secundum adaequationem quamdam
dicitur, et philosophus dicit in IV Metaphysic. [l. 16 (1011 b 25)],
quod definientes verum dicimus cum dicitur esse quod est, aut non esse quod
non est. Tertio modo definitur verum, secundum effectum consequentem ;
et sic dicit Hilarius [De Trin. V,
3], quod verum est declarativum et
manifestativum esse ; et
Augustinus in libro de Vera Relig. [cap. 36] : veritas est qua ostenditur id quod est ; et in eodem libro [cap. 31] : veritas est secundum quam de inferioribus iudicamus. Ad primum ergo
dicendum, quod definitio illa Augustini datur de veritate secundum quod habet
fundamentum in re, et non secundum id quod ratio veri completur in adaequatione
rei ad intellectum. Vel dicendum, quod cum dicitur, verum est id quod est, li est non accipitur ibi secundum quod
significat actum essendi, sed secundum quod est nota intellectus componentis,
prout scilicet affirmationem propositionis significat, ut sit sensus : verum est id quod est, id est cum
dicitur esse de aliquo quod est, ut sic in idem redeat definitio Augustini
cum definitione philosophi supra inducta. Ad secundum
patet solutio ex dictis. Ad tertium dicendum,
quod aliquid intelligi sine altero, potest accipi dupliciter. Uno modo quod
intelligatur aliquid, altero non intellecto : et sic, ea quae ratione
differunt, ita se habent, quod unum sine altero intelligi potest. Alio modo
potest accipi aliquid intelligi sine altero, quod intelligitur eo non
existente : et sic ens non potest intelligi sine vero, quia ens non
potest intelligi sine hoc quod concordet vel adaequetur intellectui. Sed non
tamen oportet ut quicumque intelligit rationem entis intelligat veri
rationem, sicut nec quicumque intelligit ens, intelligit intellectum
agentem ; et tamen sine intellectu agente nihil intelligi potest. Ad quartum
dicendum, quod verum est dispositio entis non quasi addens aliquam naturam,
nec quasi exprimens aliquem specialem modum entis, sed aliquid quod
generaliter invenitur in omni ente, quod tamen nomine entis non
exprimitur ; unde non oportet quod sit dispositio vel corrumpens vel
diminuens vel in partem contrahens. Ad quintum
dicendum, quod dispositio non accipitur ibi secundum quod est in genere
qualitatis, sed secundum quod importat quemdam ordinem ; cum enim illa
quae sunt causa aliorum essendi sint maxime entia, et illa quae sunt causa
veritatis sint maxime vera ; concludit philosophus, quod idem est ordo
alicui rei in esse et veritate ; ita, scilicet, quod ubi invenitur quod
est maxime ens, est maxime verum. Unde nec hoc ideo est quia ens et verum ratione
sunt idem, sed quia secundum hoc quod aliquid habet de entitate, secundum hoc
est natum adaequari intellectui ; et sic ratio veri sequitur rationem
entis. Ad sextum
dicendum, quod verum et ens differunt ratione per hoc quod aliquid est in
ratione veri quod non est in ratione entis ; non autem ita quod aliquid
sit in ratione entis quod non sit in ratione veri ; unde nec per essentiam
differunt, nec differentiis oppositis ab invicem distinguuntur. Ad septimum
dicendum, quod verum non est in plus quam ens ; ens enim aliquo modo
acceptum dicitur de non ente, secundum quod non ens est apprehensum ab
intellectu ; unde in IV Metaphys. [l. 1 (1003 b 5)], dicit philosophus,
quod negatio vel privatio entis uno modo dicitur ens ; unde Avicenna
etiam dicit in principio suae Metaphysicae [I, 5], quod non potest formari
enuntiatio nisi de ente, quia oportet illud de quo propositio formatur, esse
apprehensum ab intellectu ; ex quo patet quod omne verum est aliquo modo
ens. Ad primum vero
eorum, quae contra obiiciuntur, dicendum, quod ideo non est nugatio cum
dicitur ens verum, quia aliquid exprimitur nomine veri quod non exprimitur nomine
entis ; non propter hoc quod re differant. Ad secundum
dicendum, quod quamvis istum fornicari sit malum, tamen secundum quod aliquid
habet de entitate, natum est hoc conformari intellectui, et secundum hoc consequitur
ibi ratio veri ; et ita patet quod nec verum excedit nec exceditur ab
ente. Ad tertium
dicendum, quod cum dicitur : diversum
est esse, et quod est, distinguitur actus essendi ab eo cui ille actus
convenit. Nomen autem entis ab actu essendi sumitur, non ab eo cui convenit
actus essendi, et ideo ratio non sequitur. Ad quartum
dicendum, quod secundum hoc verum est posterius ente, quod ratio veri differt
ab entis ratione modo praedicto. Ad quintum dicendum, quod ratio illa deficit in tribus. Primo,
quia quamvis personae divinae re distinguantur, appropriata tamen personis
non differunt re, sed tantum ratione. Secundo, quia etsi personae realiter ad
invicem distinguantur, non tamen realiter ab essentia distinguuntur ;
unde nec verum quod appropriatur personae filii, ab ente quod se tenet ex
parte essentiae. Tertio, quia, etsi ens, unum, verum et bonum magis uniantur
in Deo quam in rebus creatis, non tamen oportet, quod ex quo distinguuntur in
Deo, quod in rebus creatis etiam distinguantur realiter. Hoc enim contingit
de illis quae non habent ex ratione sua quod sint unum secundum rem, sicut
sapientia et potentia, quae, cum in Deo sint unum secundum rem, in creaturis
realiter distinguuntur : sed ens, unum, verum et bonum secundum rationem
suam habent quod sint unum secundum rem ; unde ubicumque inveniantur,
realiter unum sunt, quamvis sit perfectior unitas illius rei secundum quam
uniuntur in Deo, quam illius rei secundum quam uniuntur in creaturis. |
(Secundo quaeritur utrum veritas principalius inveniatur in
intellectu quam in rebus.)
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Il
semble que non. 1°
Comme on l’a dit, le vrai est convertible avec l’étant. Or l’étant se trouve
principalement dans les réalités, plutôt que dans l’âme. Donc le vrai aussi. 2°
Les réalités sont dans l’âme non par essence, mais par leur espèce, comme dit
le Philosophe au troisième livre sur l’Âme. Si donc la
vérité se trouve principalement dans l’âme, elle ne sera pas l’essence de la
réalité, mais sa ressemblance et son espèce, et le vrai sera l’espèce de
l’étant qui existe hors de l’âme. Or l’espèce de la réalité, espèce qui
existe dans l’âme, ne se prédique pas de la réalité qui est hors de l’âme,
pas plus qu’elle n’est convertible avec elle : car être convertible,
c’est être prédiqué de façon convertible. Donc le vrai non plus ne sera pas
convertible avec l’étant ; ce qui est faux. 3°
Tout ce qui est en quelque chose, suit ce en quoi il est. Si donc la vérité
est principalement dans l’âme, alors le jugement sur la vérité suivra
l’estimation de l’âme ; et ainsi reviendra l’erreur des anciens
philosophes qui disaient que tout ce que l’on opine dans l’intelligence est
vrai, et que deux propositions contradictoires sont vraies ensemble ;
ce qui est absurde. 4°
Si la vérité est principalement dans l’intelligence, il est nécessaire de
placer dans la définition de la vérité quelque chose qui concerne
l’intelligence. Or saint Augustin réprouve une définition de ce genre au
livre des Soliloques, comme aussi
la suivante : « Le vrai est ce qui est tel qu’on le voit »,
car alors, ce qui ne serait pas vu ne serait pas vrai, ce qui est
manifestement faux pour les minéraux les plus cachés, qui sont dans les
entrailles de la terre ; et semblablement, il rejette et improuve cette
définition : « Le vrai est ce qui est tel qu’il apparaît à un
connaissant, s’il veut et peut connaître », car alors, quelque chose ne
serait vrai que si un connaissant voulait et pouvait connaître. Le même
raisonnement vaudrait donc aussi pour toute autre définition en laquelle on
placerait quelque chose concernant l’intelligence. La vérité n’est donc pas
principalement dans l’intelligence. En
sens contraire : 1)
Le Philosophe dit au sixième livre de la Métaphysique : « Le faux et le vrai ne sont
pas dans les réalités, mais dans l’esprit. » 2)
« La vérité est adéquation de la réalité et de l’intelligence. » Or
cette adéquation ne peut exister que dans l’intelligence. La vérité n’est
donc, elle aussi, que dans l’intelligence. Réponse : Quand
une chose se dit de plusieurs avec antériorité de l’une sur l’autre, il n’est
pas nécessaire que le prédicat commun se dise d’abord de celle qui est comme
la cause des autres, mais de celle en laquelle la notion de ce prédicat
commun s’accomplit en premier ; par exemple, « sain » se dit
d’abord de l’animal, en lequel se trouve en premier la parfaite notion de
santé, quoique la médecine soit appelée saine en tant qu’elle peut causer la
santé. Voilà pourquoi, puisque le vrai se dit de plusieurs choses avec
antériorité de l’une sur l’autre, il est nécessaire que le vrai se dise
d’abord de celle où se trouve en premier la complète notion de vérité. Or
l’achèvement de n’importe quel mouvement ou opération est dans son
terme ; et le mouvement de la puissance cognitive a pour terme l’âme : en
effet, il est nécessaire que l’objet connu soit dans le sujet connaissant à
la façon du connaissant. Par contre, le mouvement de l’appétitive a pour
terme les réalités ; c’est
pourquoi le Philosophe décrit au troisième livre sur l’Âme un certain cercle dans les actes de l’âme,
de la façon suivante : la réalité qui est hors de l’âme meut
l’intelligence, une fois pensée elle meut l’appétit, et l’appétit tend à
atteindre la réalité qui était au départ du mouvement. Or, comme on l’a dit,
le bien implique une relation de l’étant à l’appétit, au lieu que le vrai
implique une relation à l’intelligence ; de là vient ce que le Philosophe
dit au sixième livre de la Métaphysique : que le bien et le mal sont dans les
réalités, au lieu que le vrai et le faux sont dans l’esprit. Et la réalité
n’est appelée vraie que dans la mesure où elle est adéquate à
l’intelligence ; par conséquent le vrai se trouve postérieurement dans
les réalités, et premièrement dans l’intelligence. Mais
il faut savoir qu’une réalité se rapporte à l’intelligence pratique autrement
qu’à l’intelligence spéculative. En effet, l’intelligence pratique cause les réalités, c’est pourquoi elle est
la mesure des réalités qui adviennent par elle ; au lieu que l’intelligence
spéculative, parce
qu’elle reçoit en provenance des réalités, est en quelque sorte mue par les
réalités elles-mêmes, et ainsi les réalités la mesurent. D’où il ressort que
les réalités naturelles, d’où notre intelligence reçoit la science, mesurent
notre intelligence, comme il est dit au dixième livre de la Métaphysique, mais sont
mesurées par l’intelligence divine, en laquelle sont toutes choses, comme les
produits de l’art sont tous dans l’intelligence de l’artisan. Ainsi donc,
l’intelligence divine mesure et n’est pas mesurée ; la
réalité naturelle mesure et est mesurée ; et notre intelligence est
mesurée, et ne mesure pas les réalités naturelles, mais seulement les
artificielles. La
réalité naturelle, établie entre les deux
intelligences, est donc appelée vraie suivant une adéquation à l’une ou à
l’autre ; en effet, elle est appelée vraie selon une adéquation à
l’intelligence divine, en tant qu’elle remplit ce à quoi elle a été ordonnée
par l’intelligence divine, comme le montrent clairement Anselme au livre sur
la Vérité, saint Augustin
au livre sur la Vraie Religion, et Avicenne
dans la définition citée, à savoir : « La vérité de chaque réalité
est l’appropriation de son existence qui lui est assurée » ; et la
réalité est appelée vraie selon une adéquation à l’intelligence humaine, en
tant qu’elle est de nature à produire une estimation vraie d’elle-même ;
comme, à l’inverse, on appelle fausses « celles qui sont de nature à
paraître ce qu’elles ne sont pas, ou telles qu’elles ne sont pas »,
comme il est dit au cinquième livre de la Métaphysique. Et la
première notion de vérité est dans la réalité avant la seconde, car son
rapport à l’intelligence divine précède son rapport à l’intelligence
humaine ; c’est pourquoi, même si l’intelligence humaine n’existait
pas, les réalités seraient encore appelées vraies relativement à
l’intelligence divine. Mais si l’on concevait par impossible, les réalités
demeurant, que les deux intelligences disparaissent, alors la notion de
vérité ne demeurerait aucunement. Réponse
aux objections : 1°
Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a déjà dit, le vrai se dit en premier de
l’intelligence vraie, et ensuite de la réalité qui lui est adéquate ;
et de l’une et l’autre façon le vrai est convertible avec l’étant, mais
différemment. En effet, au sens où il se dit des réalités, le vrai est convertible avec l’étant par prédication, car tout
étant est adéquat à l’intelligence divine et peut se rendre adéquate
l’intelligence humaine, et vice versa.
Mais si l’on entend le vrai au sens où il se dit de l’intelligence, alors il
est convertible avec l’étant qui est hors de l’âme, non par prédication,
mais par conséquence, attendu qu’à n’importe quelle intelligence vraie doit
nécessairement correspondre un étant, et vice
versa. 2°
On voit dès lors clairement la solution du deuxième argument. 3°
Ce qui est en quelque chose, ne suit ce en quoi il est, que lorsqu’il est
causé par les principes de ce dernier ; ainsi la lumière, qui est causée
dans l’air depuis l’extérieur, c’est-à-dire par le soleil, suit le
mouvement du soleil plutôt que l’air. Semblablement,
la vérité qui est causée dans l’âme par les réalités ne suit pas l’estimation
de l’âme mais l’existence des réalités, « puisque le discours est appelé
vrai ou faux selon que la chose est ou n’est pas », et de même
l’intelligence. 4°
Saint Augustin parle de la vision de l’intelligence humaine, de laquelle la
vérité de la réalité ne dépend pas : en effet, il est de nombreuses
choses qui ne sont pas connues de notre intelligence. Cependant il n’en est
aucune que l’intelligence divine ne connaisse en acte, et que l’intelligence
humaine ne connaisse en puissance, puisqu’il est dit que l’intellect agent est « ce qui est capable de produire
toutes choses », et que l’intellect possible est « ce qui est capable de devenir
toutes choses ». On peut donc placer dans la définition de la chose
vraie la vision en acte de l’intelligence divine, mais non de l’intelligence
humaine, si ce n’est en puissance, comme il ressort de ce qui précède. |
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Et videtur quod
non. Verum enim, ut
dictum est, convertitur cum ente. Sed ens principalius invenitur in rebus
quam apud animam. Ergo et verum. Praeterea, res
sunt in anima non per essentiam, sed per suam speciem, ut dicit philosophus
in III de Anima [l. 13 (431 b 28)]. Si ergo veritas principaliter in
anima invenitur, non erit essentia rei sed similitudo et species eius, et verum
erit species entis extra animam existentis. Sed species rei existens in
anima, non praedicatur de re quae est extra animam, sicut nec cum ipsa convertitur :
converti enim est conversim praedicari ; ergo nec verum convertetur cum
ente ; quod est falsum. Praeterea, omne
quod est in aliquo, consequitur id in quo est. Si ergo veritas principaliter
est in anima, tunc iudicium de veritate erit secundum aestimationem
animae ; et ita redibit antiquorum philosophorum error, qui dicebant,
omne quod quis opinatur in intellectu esse verum, et duo contradictoria simul
esse vera ; quod est absurdum. Praeterea, si
veritas principaliter est in intellectu, oportet quod aliquid quod ad
intellectum pertinet, in definitione veritatis ponatur. Sed Augustinus
huiusmodi definitionem reprobat in libro Solil. [II, 5], sicut istam : verum est quod ita est ut videtur : quia secundum hoc, non esset verum
quod non videretur ; quod patet esse falsum de occultissimis lapillis,
qui sunt in visceribus terrae ; et similiter reprobat et improbat
istam : verum est quod ita est ut
cognitori videtur, si velit et possit cognoscere, quia secundum hoc non
esset aliquid verum, nisi cognitor vellet et posset cognoscere. Ergo et eadem
ratio esset de quibuscumque aliis definitionibus in quibus aliquid ad
intellectum pertinens poneretur. Ergo veritas non est principaliter in
intellectu. Contra.
Philosophus dicit in VI Metaphysic. [l. 4 (1027 b 25)] : non est falsum et verum in rebus sed in
mente. Praeterea, veritas est adaequatio rei et intellectus.
Sed haec adaequatio non potest esse nisi in intellectu. Ergo nec veritas est
nisi in intellectu. Solutio.
Dicendum, quod non oportet in illis quae dicuntur per prius et per posterius
de multis, quod illud prius recipiat praedicationem communis, quod est ut
causa aliorum, sed illud in quo est primo ratio illius communis
completa ; sicut sanum per prius dicitur de animali, in quo primo
perfecta ratio sanitatis invenitur, quamvis medicina dicatur sana ut
effectiva sanitatis. Et ideo, cum verum dicatur per prius et posterius de
pluribus, oportet quod de illo per prius dicatur in quo primo invenitur
completa ratio veritatis. Complementum
autem cuiuslibet motus vel operationis est in suo termino. Motus autem
cognitivae virtutis terminatur ad animam : oportet enim quod cognitum
sit in cognoscente per modum cognoscentis : sed motus appetitivae
terminatur ad res ; inde est quod philosophus in III de Anima
[l. 15 (433 a 14)] ponit circulum quemdam in actibus animae, secundum,
scilicet, quod res quae est extra animam, movet intellectum, et res
intellecta movet appetitum, et appetitus tendit ad hoc ut perveniat ad rem a
qua motus incepit. Et quia bonum, sicut dictum est, dicit ordinem entis ad
appetitum, verum autem dicit ordinem ad intellectum ; inde est quod
philosophus dicit VI Metaphys. [l. 4 (1027 b
25)], quod bonum et malum sunt in rebus, verum autem et falsum sunt in mente.
Res autem non dicitur vera nisi secundum quod est intellectui adaequata ;
unde per posterius invenitur verum in rebus, per prius autem in intellectu. Sed sciendum, quod res aliter comparatur ad intellectum practicum, aliter
ad speculativum. Intellectus
enim practicus causat res, unde est mensura rerum quae per ipsum fiunt :
sed intellectus speculativus, quia accipit a rebus, est quodammodo motus ab
ipsis rebus, et ita res mensurant ipsum. Ex quo patet quod res naturales, a
quibus intellectus noster scientiam accipit, mensurant intellectum nostrum,
ut dicitur X Metaph. [l. 2 (1053 a
31)] : sed sunt mensuratae ab intellectu divino, in quo sunt omnia sicut
omnia artificiata in intellectu artificis. Sic ergo intellectus divinus est mensurans
non mensuratus ; res autem naturalis, mensurans et mensurata ; sed
intellectus noster mensuratus et non mensurans res quidem naturales, sed
artificiales tantum. Res ergo
naturalis inter duos intellectus constituta, secundum adaequationem ad
utrumque vera dicitur ; secundum enim adaequationem ad intellectum
divinum dicitur vera, in quantum implet hoc ad quod est ordinata per intellectum
divinum, ut patet per Anselmum in libro de Verit. [cap. 7] et per
Augustinum in libro de Vera Religione [cap. 36], et per Avicennam in
definitione inducta, scilicet : veritas
cuiusque rei est proprietas sui esse quod stabilitum est ei ; secundum autem adaequationem ad
intellectum humanum dicitur res vera, in quantum est nata de se facere veram
aestimationem ; sicut e contrario falsa dicuntur quae sunt nata videri quae non sunt, aut qualia
non sunt, ut dicitur in V Metaphysic. [cap. 29 (1024 b 21)] Prima
autem ratio veritatis per prius inest rei quam secunda, quia prius est eius
comparatio ad intellectum divinum quam humanum ; unde, etiam si intellectus
humanus non esset, adhuc res verae dicerentur in ordine ad intellectum
divinum. Sed si uterque intellectus, rebus remanentibus per impossibile,
intelligeretur auferri, nullo modo ratio veritatis remaneret. Responsio ergo
ad primum quod, sicut ex iam dictis patet, verum per prius dicitur de intellectu
vero, et per posterius de re sibi adaequata ; et utroque modo
convertitur cum ente, sed diversimode, quia secundum quod dicitur de rebus,
convertitur cum ente per praedicationem : omne enim ens est adaequatum
intellectui divino, et potens adaequare sibi intellectum humanum, et e
converso. Si autem accipiatur prout dicitur de intellectu, sic convertitur
cum ente quod est extra animam, non per praedicationem, sed per
consequentiam ; eo quod cuilibet intellectui vero oportet quod
respondeat aliquod ens, et e converso. Per hoc patet solutio ad secundum. Ad tertium dicendum, quod illud quod est in aliquo non sequitur illud
in quo est, nisi quando causatur ex principiis eius ; unde lux quae causatur
in aere ab extrinseco, scilicet sole, sequitur motum solis magis quam aerem. Similiter et veritas quae
est in anima causata a rebus, non sequitur aestimationem animae, sed existentiam
rerum : quoniam eo quod res est
vel non est, dicitur oratio vera vel falsa, similiter et intellectus. Ad quartum dicendum, quod Augustinus loquitur de visione
intellectus humani, a qua rei veritas non dependet. Sunt enim multae res quae
nostro intellectu non cognoscuntur ; nulla tamen res est quam
intellectus divinus non cognoscat actu, et intellectus humanus in
potentia ; cum intellectus agens dicatur quo est omnia facere, intellectus possibilis quo est omnia fieri. Unde in definitione rei verae potest poni
visio in actu intellectus divini, non autem intellectus humani nisi in
potentia, sicut ex superioribus patet. |
(Tertio quaeritur utrum veritas sit tantum in intellectu componente
et dividente.)
|
Il
semble que non. 1°
Le vrai se dit conformément au rapport entre l’étant et l’intelligence. Or le
premier rapport de l’intelligence aux réalités a lieu lorsqu’elle forme les
quiddités des réalités, en concevant leurs définitions. Le vrai se trouve
donc principalement et premièrement dans cette opération de l’intelligence. 2°
« Le vrai est l’adéquation des réalités et de l’intelligence. » Or,
de même que l’intelligence qui compose et divise peut être adéquate aux
réalités, de même l’intelligence qui conçoit les quiddités des réalités. La
vérité n’est donc pas seulement dans l’intelligence qui compose et divise. En
sens contraire : 1)
Il est dit au sixième livre de la Métaphysique : « Le vrai et le faux ne sont
pas dans les réalités, mais dans l’esprit ; et ils ne sont pas même dans
l’esprit pour les [formes] simples et pour la quiddité. » 2)
Au troisième livre sur l’Âme : « L’intellection des
indivisibles a lieu là où le vrai et le faux n’ont pas de place. » Réponse : De
même que le vrai se trouve premièrement dans l’intelligence et ensuite dans
les choses, de même il se trouve premièrement dans l’acte de l’intelligence
qui compose et divise, et ensuite dans l’acte de l’intelligence qui forme la quiddité des réalités. En
effet, la notion de vrai consiste dans l’adéquation de la réalité et
de l’intelligence ; or le même n’est pas adéquat à soi-même, mais
l’égalité porte sur des choses différentes ; c’est pourquoi la notion de
vérité se trouve dans l’intelligence en premier là où l’intelligence commence
à avoir en propre quelque chose que n’a pas la réalité extérieure à
l’âme ; mais cette réalité a quelque chose qui y correspond, et entre
ces deux « quelque chose » peut se concevoir une adéquation. Or
l’intelligence qui forme la quiddité des réalités n’a qu’une ressemblance de
la réalité qui existe hors de l’âme, comme c’est le cas du sens en tant qu’il
reçoit l’espèce du sensible ; mais lorsque l’intelligence commence à
juger de la réalité appréhendée, alors son jugement même est pour elle un certain propre qui ne
se trouve pas à l’extérieur dans la réalité. Et quand il est adéquat à ce qui
est à l’extérieur dans la réalité, le jugement est appelé vrai. Or
l’intelligence juge de la réalité appréhendée quand elle dit qu’une chose est
ou n’est pas, ce qui est le fait de l’intelligence qui compose et divise.
C’est pourquoi le Philosophe dit aussi au sixième livre de la Métaphysique que « la composition et la division
sont dans l’intelligence, et non dans les réalités ». Et de là vient que
la vérité se trouve premièrement dans la composition et la division de
l’intelligence. De
façon secondaire, le vrai se dit ensuite pour l’intelligence qui forme les
quiddités ou les définitions des réalités. La définition est donc appelée vraie ou fausse en raison
d’une composition vraie ou fausse : comme lorsque la définition est
attribuée à ce dont elle n’est pas la définition, par exemple si l’on
assignait au triangle la définition du cercle ; ou encore, lorsque les
parties de la définition ne peuvent s’harmoniser entre elles, par exemple si
l’on donnait de quelque réalité la définition « animal
insensible », car la composition impliquée, à savoir « quelque
animal est insensible », est fausse. Et ainsi, la définition n’est
appelée vraie ou fausse que par référence à la composition, tout comme la
réalité est appelée vraie par référence à l’intelligence. De
ce qu’on a dit, il ressort donc que le vrai se dit d’abord de la composition ou de la
division de l’intelligence ; il se dit ensuite des définitions des
réalités, dans la mesure où une composition vraie ou fausse est impliquée en
elles ; en troisième lieu, des réalités, dans la mesure où elles sont
adéquates à l’intelligence divine, ou naturellement aptes à être en
adéquation à l’intelligence humaine ; en quatrième lieu il se dit de
l’homme, parce qu’il peut faire choix du vrai, ou que, par les choses qu’il
dit ou qu’il fait, il donne une opinion vraie ou fausse de lui-même ou des
autres. Quant aux mots, ils reçoivent la prédication de vérité comme les
conceptions qu’ils signifient. Réponse
aux objections : 1°
Bien que la formation de la quiddité soit la première opération de
l’intelligence, cependant ce n’est pas par elle que l’intelligence a quelque
chose de propre pouvant être adéquat à la réalité ; voilà pourquoi la
vérité n’y est pas proprement. 2°
On voit dès lors clairement la solution du second argument. |
|
Et videtur quod
non. Verum enim
dicitur secundum comparationem entis ad intellectum. Sed prima comparatio qua
intellectus comparatur ad res, est secundum quod format quidditates rerum, concipiendo
definitiones earum. Ergo in ista operatione intellectus principalius et prius
invenitur verum. Praeterea,
verum est adaequatio rerum et intellectus. Sed sicut intellectus componens et
dividens potest adaequari rebus, ita intellectus intelligens quidditates
rerum. Ergo veritas non est tantum in intellectu componente et dividente. Sed contra. Est
quod dicitur in VI Metaph. [l. 4 (1027 b 25)] : verum et falsum non sunt in rebus, sed in
mente ; in simplicibus autem,
et quod quid est, nec in mente. Praeterea, in
III de Anima [cap. 6 (430 a 26)], indivisibilium intelligentia in illis
est in quibus non est verum et falsum. Responsio.
Dicendum, quod sicut verum per prius invenitur in intellectu quam in rebus,
ita etiam per prius invenitur in actu intellectus componentis et dividentis
quam in actu intellectus quidditatem rerum formantis. Veri enim ratio
consistit in adaequatione rei et intellectus ; idem autem non adaequatur
sibi ipsi, sed aequalitas diversorum est ; unde ibi primo invenitur
ratio veritatis in intellectu ubi primo intellectus incipit aliquid proprium
habere quod res extra animam non habet, sed aliquid ei correspondens, inter
quae adaequatio attendi potest. Intellectus autem formans quidditatem rerum,
non habet nisi similitudinem rei existentis extra animam, sicut et sensus in
quantum accipit speciem sensibilis ; sed quando incipit iudicare de re
apprehensa, tunc ipsum iudicium intellectus est quoddam proprium ei, quod non
invenitur extra in re. Sed quando adaequatur ei quod est extra in re, dicitur
iudicium verum ; tunc autem iudicat intellectus de re apprehensa quando
dicit aliquid esse vel non esse, quod est intellectus componentis et
dividentis ; unde dicit etiam philosophus in VI Metaph. [l. 4 (1027
b 29)], quod compositio et divisio est
in intellectu, et non in rebus. Et inde est quod veritas per prius invenitur
in compositione et divisione intellectus. Secundario
autem dicitur verum et per posterius in intellectu formante quiditates rerum
vel definitiones ; unde definitio dicitur vera vel falsa, ratione
compositionis verae vel falsae, ut quando scilicet dicitur esse definitio
eius cuius non est, sicut si definitio circuli assignetur triangulo ;
vel etiam quando partes definitionis non possunt componi ad invicem, ut si
dicatur definitio alicuius rei animal insensibile, haec enim compositio quae
implicatur, scilicet aliquod animal est insensibile, est falsa. Et sic
definitio non dicitur vera vel falsa nisi per ordinem ad compositionem, sicut
et res dicitur vera per ordinem ad intellectum. Patet ergo ex
dictis quod verum per prius dicitur de compositione vel divisione intellectus ;
secundo dicitur de definitionibus rerum, secundum quod in eis implicatur
compositio vera vel falsa ; tertio de rebus secundum quod adaequantur
intellectui divino, vel aptae natae sunt adaequari intellectui humano ;
quarto dicitur de homine, propter hoc quod electivus est verorum vel facit
existimationem de se vel de aliis veram vel falsam per ea quae dicit vel
facit. Voces autem eodem modo recipiunt veritatis praedicationem, sicut intellectus
quos significant. Ad primum ergo
dicendum, quod quamvis formatio quidditatis sit prima operatio intellectus,
tamen per eam non habet intellectus aliquid proprium quod possit rei
adaequari ; et ideo non est ibi proprie veritas. Et per hoc patet solutio ad secundum. |
(Quarto quaeritur utrum sit tantum una veritas qua omnia sunt
vera.)
|
Il
semble que oui. 1°
Anselme dit au livre sur la Vérité que la vérité est aux réalités vraies ce que
le temps est aux choses temporelles. Or le temps se rapporte à toutes les
choses temporelles de telle façon qu’il y a seulement un temps. La vérité se
rapportera donc à toutes les choses vraies de telle façon qu’il y aura
seulement une vérité. 2°
[Le répondant] disait que la vérité se dit de deux façons : d’abord en
tant qu’elle est identique à l’entité de la réalité, comme saint Augustin la
définit au livre des Soliloques : « Le vrai, c’est ce qui
est » ; et ainsi, il est nécessaire qu’il y ait plusieurs vérités,
puisqu’il y a plusieurs essences des réalités. Ensuite en tant qu’elle
s’exprime dans l’intelligence, comme saint Hilaire la définit : « Le vrai fait
clairement voir l’être » ; et de cette façon, puisque rien ne peut
manifester quelque chose à l’intelligence si ce n’est par la vertu de la
vérité première divine, toutes les vérités sont un, d’une certaine façon,
dans l’acte de mouvoir l’intelligence, de même que toutes les couleurs sont
également un lorsqu’elles meuvent la vue, en tant qu’elles la meuvent,
c’est-à-dire en raison d’une seule chose, la lumière. En sens contraire :
le temps de toutes les choses temporelles est numériquement un. Si donc la
vérité est aux réalités vraies ce que le temps est aux choses temporelles,
il est nécessaire que toutes les choses vraies aient une vérité numériquement
une ; et il ne suffit pas que toutes les vérités soient un dans l’acte
de mouvoir, ou qu’elles soient une dans le modèle. 3°
Anselme argumente ainsi au livre sur la Vérité : si à plusieurs choses vraies correspondent
plusieurs vérités, il est nécessaire que les vérités varient selon la variété
des choses vraies. Or les vérités ne varient pas selon la variation des
réalités vraies, car, une fois détruites les réalités vraies ou droites, il
reste encore la vérité et la rectitude suivant lesquelles elles sont vraies
ou droites. Il y a donc une seule vérité. Il prouve la mineure par ceci que,
une fois détruit le signe, il reste encore la rectitude de la signification,
car il est correct de signifier ce que ce signe signifiait ; et pour la
même raison, une fois détruit n’importe quoi de vrai ou de droit, sa
rectitude ou sa vérité demeure. 4°
Dans les choses créées, rien n’est ce dont il est la vérité ; par
exemple, la vérité de l’homme n’est pas l’homme, et la vérité de la chair
n’est pas la chair. Or n’importe quel étant créé est vrai. Donc aucun étant
créé n’est vérité ; toute vérité est donc un incréé, et ainsi, il y a
seulement une vérité. 5°
Rien n’est plus grand que l’esprit humain, si ce n’est Dieu, comme dit saint
Augustin. Or la
vérité, comme il le prouve au livre des Soliloques, est plus
grande que l’esprit humain, car on ne peut pas dire qu’elle soit plus
petite : dans ce cas, en effet, l’esprit humain aurait à juger de la
vérité, ce qui est faux, car il juge non pas d’elle, mais selon elle, tout
comme le juge ne juge pas de la loi, mais selon elle, ainsi que le même saint
Augustin le dit au livre de la Vraie
Religion.
Semblablement, on ne peut pas dire non plus qu’elle lui soit égale, car l’âme
juge toutes choses selon la vérité, mais elle ne juge pas toutes choses selon
elle-même. Il n’y a donc de vérité que Dieu ; et ainsi, il y a seulement
une vérité. 6°
Voici comment saint Augustin prouve au livre des 83 Questions que la vérité n’est pas perçue par un sens
du corps : on ne perçoit par un sens que ce qui est changeant ; or
la vérité est immuable ; elle n’est donc pas perçue par un sens. On peut
argumenter semblablement : toute créature est changeante ; or la
vérité n’est pas changeante ; elle n’est donc pas une créature ;
elle est donc une réalité incréée ; il y a donc seulement une vérité. 7°
Au même endroit, saint Augustin argumente dans le même sens de cette
façon : « Il n’est point d’objet sensible qui n’offre quelque
apparence de fausseté, sans qu’on puisse en faire la discrimination. En
effet, pour ne citer que ce fait, tout ce dont nous avons la sensation
physique, même quand cela ne tombe pas actuellement sous les sens, nous en
éprouvons pourtant les images tout comme si c’était présent, par exemple dans
le sommeil, ou dans l’hallucination. » Or la vérité n’a aucune apparence
de fausseté. La vérité n’est donc pas perçue par le sens. On peut argumenter
semblablement : toute créature a quelque apparence de fausseté, en tant
qu’elle a de la défectuosité ; donc rien de créé n’est la vérité ;
et ainsi, il y a seulement une vérité. En
sens contraire : 1)
Saint Augustin dit au livre sur la Vraie
Religion : « De même que la ressemblance
est la forme des choses semblables, de même la vérité est la forme des choses
vraies. » Or, à plusieurs choses semblables correspondent plusieurs
ressemblances. À plusieurs choses vraies correspondent donc plusieurs
vérités. 2)
De même que toute vérité créée dérive de la vérité incréée comme d’un modèle
et tient d’elle sa propre vérité, de même toute lumière intellectuelle dérive
de la première lumière incréée comme d’un modèle et lui doit sa puissance de
manifestation. Cependant nous disons qu’il y a plusieurs lumières
intellectuelles, comme le montre clairement Denys. Il semble
donc que, d’une façon toute semblable, il faille accorder sans réserve qu’il
y a plusieurs vérités. 3)
Bien que les couleurs doivent à la puissance de la lumière de mouvoir la vue,
on dit tout bonnement que les couleurs sont nombreuses et différentes, et ce
n’est qu’à un certain point de vue qu’elles peuvent être dites un. Donc, bien
que toutes les vérités créées s’expriment aussi à
l’intelligence par la vertu de la vérité première, on ne pourra cependant pas
en déduire que la vérité est une, si ce n’est à un certain point de vue. 4)
De même que la vérité créée ne peut se manifester à l’intelligence que par la
vertu de la vérité incréée, de même, dans la créature, aucune puissance ne
peut agir si ce n’est par la vertu de la puissance incréée. Et nous ne disons
nullement qu’une est la puissance de toutes les choses qui ont une puissance.
Il ne faut donc pas davantage dire qu’une est la vérité de toutes les choses
vraies. 5)
Par rapport aux réalités, Dieu est dans une triple relation de cause, à
savoir : efficiente, exemplaire et finale ; et par une certaine
appropriation, l’entité des réalités se rapporte à Dieu comme à une cause
efficiente, la vérité comme à une cause exemplaire, la bonté comme à une
cause finale – quoique chacune puisse aussi être rapportée à chaque cause en
propriété de termes. Or aucune façon de parler ne nous permet de dire qu’une
est la bonté de tous les biens, ou une l’entité de tous les êtres. Nous ne
devons donc pas dire non plus qu’une est la vérité de toutes les choses
vraies. 6)
Bien qu’il y ait une unique vérité incréée, modèle de toutes les vérités
créées, cependant ces dernières ne la reproduisent pas de la même
façon ; car, bien qu’elle se rapporte à toutes semblablement, cependant
toutes ne se rapportent pas à elle semblablement, comme il est dit au livre
des Causes ; et c’est pourquoi la vérité des
choses nécessaires et celle des choses contingentes la reproduisent
différemment. Or une façon différente d’imiter le modèle divin produit une diversité
dans les réalités créées ; il y a donc, absolument parlant, plusieurs
vérités créées. 7)
« La vérité est adéquation de la réalité et de l’intelligence. »
Or, pour des choses qui diffèrent par l’espèce, il ne peut y avoir une unique
adéquation entre la réalité et l’intelligence. Puis donc que les réalités
vraies diffèrent par l’espèce, il ne peut y avoir une unique vérité de toutes
les choses vraies. 8)
Saint Augustin dit au douzième livre sur la Trinité : « Il faut croire que la nature
de l’esprit humain est tellement liée aux réalités intelligibles que tout ce
qu’il connaît est regardé par lui dans une certaine lumière de son genre à
lui. » Or la lumière par laquelle l’âme connaît toutes choses est la
vérité. La vérité est donc du genre de l’âme elle-même, et ainsi, il est
nécessaire que la vérité soit une réalité créée ; il y aura donc, en des
créatures différentes, des vérités différentes. Réponse
: Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit
plus haut, la vérité se trouve proprement dans l’intelligence humaine ou
divine, comme la santé dans l’animal ; et la vérité se trouve dans les
autres réalités par une relation à l’intelligence, tout comme la santé se dit
de certaines autres choses en tant qu’elles produisent ou conservent la santé
de l’animal. La vérité est donc dans l’intelligence divine premièrement et
proprement, dans l’intelligence humaine proprement mais secondairement,
et dans les réalités improprement et secondairement, car elle n’y est que par
un rapport à l’une des deux vérités. Il
y a donc une seule vérité de l’intelligence divine, de laquelle
dérivent plusieurs vérités dans l’intelligence humaine, « de même que
d’un seul visage d’homme rejaillissent plusieurs ressemblances dans un
miroir », comme dit la Glose à propos de ce verset : « Les
vérités ont été altérées par les enfants des hommes. » Et les vérités
qui sont dans les réalités sont nombreuses, tout comme les entités des
réalités. De son côté, la vérité qui se dit des réalités relativement à l’intelligence
humaine est, d’une certaine façon, accidentelle aux réalités, car, supposé
que l’intelligence humaine n’existe pas ni ne puisse exister, la réalité
demeurerait encore dans son essence. Mais la vérité qui est dite d’elles
relativement à l’intelligence divine leur est inséparablement consécutive,
puisqu’elles ne peuvent subsister que par l’intelligence divine qui les
amène à l’existence. De plus, la vérité est dans la réalité relativement à
l’intelligence divine avant d’y être relativement à l’intelligence humaine,
puisque la réalité se rapporte à l’intelligence divine comme à une cause,
mais à l’humaine, d’une certaine façon, comme à un effet, en tant que
l’intelligence reçoit la science depuis les réalités. Ainsi donc, c’est
principalement par rapport à la vérité de l’intelligence divine qu’une
réalité est dite vraie, plutôt que par rapport à la vérité de l’intelligence
humaine. Si
donc l’on prend cette vérité proprement dite selon laquelle toutes choses
sont vraies principalement, alors toutes choses sont vraies d’une seule
vérité, à savoir, de la vérité de l’intelligence divine : et c’est en ce
sens qu’Anselme parle de la vérité au livre sur la Vérité. Mais si l’on
prend cette vérité proprement dite selon laquelle les réalités sont appelées
vraies secondairement, alors à de nombreuses choses vraies correspondent de
nombreuses vérités, et même une seule chose vraie a plusieurs vérités en différentes âmes. Et si l’on prend la
vérité improprement dite selon laquelle toutes choses sont appelées vraies,
alors il y a plusieurs vérités pour plusieurs choses vraies, mais pour une
seule chose vraie seulement une vérité. Et
les réalités sont dénommées vraies d’après la vérité qui est dans
l’intelligence divine ou dans l’intelligence humaine, comme la nourriture est
dénommée saine d’après la santé qui est dans l’animal, et non comme d’après
une forme inhérente. En revanche,
d’après la vérité qui est dans la réalité elle-même, et qui n’est rien
d’autre que l’entité adéquate à l’intelligence, ou se la rendant adéquate,
[la réalité] est dénommée [vraie] comme d’après une forme inhérente, comme la
nourriture est dénommée saine d’après sa qualité, qui la fait appeler saine. Réponse
aux objections : 1°
Le temps est aux choses temporelles ce que la mesure est au mesuré ; il
est donc clair qu’Anselme parle de cette vérité qui est la mesure de toutes
les réalités vraies, et cette vérité est numériquement unique, de même que le
temps est un, comme conclut le deuxième argument. Mais la vérité qui est dans
l’intelligence humaine, ou dans les réalités mêmes, n’est pas aux réalités ce
que la mesure extrinsèque et commune est aux choses mesurées, mais ou bien
elle est ce que le mesuré est à la mesure, comme c’est le cas de la vérité de
l’intelligence humaine, et ainsi il est nécessaire qu’elle varie selon la variété des réalités, ou bien elle
est comme une mesure intrinsèque, comme c’est le cas de la vérité qui est
dans les réalités mêmes ; et il est nécessaire que ces mesures aussi se
diversifient selon la pluralité des choses mesurées, de même que les
différents corps ont des dimensions différentes. 2°
Nous l’accordons. 3°
La vérité qui demeure après la destruction des réalités est la vérité de
l’intelligence divine, et cette vérité est numériquement une, absolument
parlant, au lieu que la vérité qui est dans les réalités ou dans l’âme varie
selon la variété des réalités. 4°
Quand on dit : « aucune réalité n’est sa vérité », cela se
comprend des réalités qui ont un être achevé dans la nature, comme quand on
dit « aucune réalité n’est son être ». Et cependant, l’être de la
réalité est une certaine réalité créée ; et de la même façon, la vérité
de la réalité est quelque chose de créé. 5°
La vérité selon laquelle l’âme juge de toutes choses est la vérité première. En effet, de
même que de la vérité de l’intelligence divine s’écoulent vers
l’intelligence angélique les espèces innées des réalités, par lesquelles les
anges connaissent toutes choses, de même de la vérité de l’intelligence
divine, comme d’un modèle, procède en notre intelligence la vérité des
premiers principes, selon
laquelle nous jugeons de toutes choses. Et parce que nous ne pourrions pas
juger par elle si elle n’était une ressemblance de la vérité première, on dit
que nous jugeons de toutes choses selon la vérité première. 6°
Cette vérité immuable est la vérité première, laquelle
n’est pas perçue par le sens, et n’est pas non plus quelque chose de créé. 7°
Même la vérité créée n’a aucune apparence de fausseté, bien que
n’importe quelle créature ait quelque apparence de fausseté ; car la
créature a quelque apparence de fausseté dans la mesure où elle est
déficiente, au lieu que la vérité accompagne la réalité créée non pas du côté
où elle est déficiente, mais pour autant que, conformée à la vérité première,
elle s’éloigne du défaut. Réponse
aux objections en sens contraire : 1)
La ressemblance se trouve proprement dans l’un et l’autre semblable, au lieu
que la vérité, étant une certaine convenance de l’intelligence et de la
réalité, se trouve proprement non pas dans l’une et l’autre, mais dans
l’intelligence ; par conséquent, puisqu’il y a une intelligence unique,
la divine, par conformité avec laquelle toutes choses sont vraies et sont
appelées vraies, il est
nécessaire que toutes les choses soient vraies d’après une vérité unique,
bien que dans une pluralité de choses semblables il y ait diverses
ressemblances. 2)
Bien que la lumière intellectuelle ait pour modèle la lumière divine,
cependant « lumière » se dit proprement des lumières
intellectuelles créées ; mais
« vérité » ne se dit pas proprement des réalités qui ont leur
modèle dans l’intelligence divine ; voilà pourquoi nous ne disons pas la
lumière une, comme nous disons la vérité une. 3)
Et il faut répondre semblablement au troisième argument sur les couleurs, car elles
aussi sont proprement appelées visibles, bien qu’on ne les voie que par la
lumière. 4)
& 5) Et il faut répondre semblablement au quatrième argument sur la
puissance, et au cinquième sur l’entité. 6)
Bien que les réalités reproduisent diversement la vérité divine, cela
n’exclut cependant pas, à proprement parler, qu’elles soient vraies par une
vérité unique et non par plusieurs : car ce qui est diversement reçu
dans les reproductions du modèle n’est pas proprement appelé vérité, comme il
est proprement appelé vérité dans le modèle. 7)
Bien que les choses qui diffèrent par l’espèce ne soient pas, du côté des
réalités elles-mêmes, adéquates à l’intelligence divine par une adéquation
unique, cependant l’intelligence divine, à laquelle
toutes choses sont adéquates, est une ; et de son côté, il y a une
unique adéquation à toutes les réalités, quoique toutes ne lui soient pas
adéquates de la même façon ; voilà pourquoi la vérité de toutes les
réalités est une, de la façon susdite. 8)
Saint Augustin parle de la vérité qui est une reproduction de l’esprit divin
lui-même dans notre esprit, comme la ressemblance d’un visage rejaillit dans
un miroir ; et de telles vérités, qui rejaillissent de la vérité
première dans nos âmes, sont nombreuses, comme on l’a
dit. Ou bien l’on peut répondre que, d’une certaine façon, la vérité première
est du genre de l’âme, en prenant le genre au sens large, comme on dit que
toutes les intelligibles ou les incorporels sont d’un seul et même genre,
selon la manière de s’exprimer de Act. 17, 28 :
« Car nous aussi sommes de la race [litt. du genre] de Dieu. » |
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Et videtur quod
sic. Anselmus enim
dicit in libro de Veritate [cap. 13] quod sicut tempus se habet ad temporalia,
ita veritas ad res veras. Sed tempus ita se habet ad omnia temporalia quod
est unum tempus tantum. Ergo ita se habebit veritas ad omnia vera quod erit
tantum una veritas. Sed dicebat,
quod veritas dupliciter dicitur. Uno modo secundum quod est idem quod entitas
rei, ut definit eam Augustinus in libro Solil. [II, 5] : verum est id quod est ; et sic oportet esse plures veritates
secundum quod sunt plures essentiae rerum. Alio modo prout exprimit se in
intellectum, prout definit eam Hilarius [De
Trin. V, 3] : verum est
declarativum esse ; et hoc
modo, cum nihil possit aliquid manifestare intellectui nisi secundum virtutem
primae veritatis divinae, omnes veritates quodammodo sunt unum in movendo
intellectum, sicut et omnes colores sunt unum in movendo visum, in quantum movent
ipsum, in ratione scilicet unius luminis. – Sed contra, tempus est unum
numero omnium temporalium. Si ergo ita se habet veritas ad res veras sicut
tempus ad temporalia, oportet omnium verorum unam esse numero veritatem ;
nec sufficit omnes veritates esse unum in movendo, vel esse in exemplari unam. Praeterea,
Anselmus in libro de Veritate [cap. 13] sic argumentatur : si
plurium verorum sunt plures veritates, oportet veritates variari secundum
varietates verorum. Sed veritates non variantur per variationem rerum verarum,
quia destructis rebus veris vel rectis adhuc remanet veritas et rectitudo,
secundum quam sunt vera vel recta. Ergo est una tantum veritas. Minorem
probat ex hoc quia, destructo signo, adhuc remanet rectitudo significationis,
quia rectum est ut significetur hoc quod illud signum significabat ; et
eadem ratione, destructo quolibet vero vel recto, eius rectitudo vel veritas
remanet. Praeterea, in
creatis nihil est id cuius est veritas, sicut veritas hominis non est homo,
nec veritas carnis est caro. Sed quodlibet ens creatum est verum. Ergo nullum
ens creatum est veritas ; ergo omnis veritas est increatum, et ita est
tantum una veritas. Praeterea,
nihil est maius mente humana nisi Deus, ut dicit Augustinus [e.g. De lib. arb. I, 10 ; II,
6 ; De Trin. XV, 1]. Sed
veritas, ut probat Augustinus in libro Solil. [De lib. arb. II, 12], est maior mente humana, quia non potest
dici quod sit minor. Sic enim haberet mens humana de veritate iudicare, quod
falsum est. Non enim de ea iudicat, sed secundum eam, sicut et iudex non
iudicat de lege, sed secundum eam, ut idem dicit in libro de Vera Relig.
[cap. 31]. Similiter nec etiam dici potest quod sit ei aequalis, quia
anima iudicat omnia secundum veritatem ; non autem iudicat omnia
secundum seipsam. Ergo veritas non est nisi Deus ; et ita est tantum una
veritas. Praeterea,
Augustinus probat in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 9], quod veritas non
percipitur sensu corporis, hoc modo : nihil percipitur a sensu nisi
mutabile. Sed veritas est immutabilis. Ergo sensu non percipitur. Similiter
argui potest : omne creatum est mutabile. Sed veritas non est mutabilis.
Ergo non est creatura ; ergo est res increata ; ergo est tantum una
veritas. Praeterea,
ibidem Augustinus argumentatur ad idem hoc modo : nullum sensibile est quod non habeat aliquid simile falso, ita ut
internosci non possit ; nam,
ut alia praetermittam, omnia quae per corpus sentimus, etiam cum ea non
adsunt sensibus, imagines tamen eorum patimur tamquam prorsus adsint, velut
in somno, vel in furore. Sed veritas non habet aliquid simile falso. Ergo
veritas sensu non percipitur. Similiter argui potest : omne creatum
habet aliquid simile falso, in quantum habet aliquid de defectu. Ergo nullum
creatum est veritas ; et sic est una tantum veritas. Sed contra.
Augustinus in libro de Vera Religione [cap. 36] : sicut similitudo est forma similium, ita
veritas est forma verorum. Sed plurium similium plures similitudines.
Ergo plurium verorum plures veritates. Praeterea,
sicut omnis veritas creata derivatur a veritate increata exemplariter, et ab
ea suam veritatem habet, ita omne lumen intelligibile a prima luce increata
derivatur exemplariter, et vim manifestandi habet. Dicimus tamen esse plura
lumina intelligibilia, ut patet per Dionysium [De cael. hier., cap. 13, § 3]. Ergo videtur consimili
modo concedendum simpliciter esse plures veritates. Praeterea, colores quamvis habeant ex virtute lucis quod moveant visum,
tamen simpliciter dicuntur esse plures colores et differentes, nec possunt
dici esse unum nisi secundum quid. Ergo quamvis et omnes veritates creatae se
intellectui exprimant virtute primae veritatis, non tamen ex hoc dici poterit
una veritas nisi secundum quid. Praeterea,
sicut veritas creata non potest se intellectui manifestare nisi virtute
veritatis increatae, ita nulla potentia in creatura potest aliquid agere nisi
virtute potentiae increatae. Nec aliquo modo dicimus esse unam potentiam
omnium habentium potentiam. Ergo nec dicendum est aliquo modo esse unam
veritatem omnium verorum. Praeterea, Deus
comparatur ad res in habitudine triplicis causae : scilicet effectivae,
exemplaris et finalis ; et per quamdam appropriationem entitas rerum
refertur ad Deum ut ad causam efficientem, veritas ut ad causam exemplarem,
bonitas ut ad causam finalem, quamvis etiam singula possunt ad singula referri
secundum locutionis proprietatem. Sed non dicimus
aliquo modo locutionis esse unam bonitatem omnium bonorum, aut unam entitatem
omnium entium. Ergo nec dicere debemus unam veritatem omnium verorum. Praeterea, quamvis sit una veritas increata, a qua omnes veritates creatae
exemplantur, non tamen eodem modo exemplantur ab ipsa ; quia, quamvis
ipsa similiter se habeat ad omnia, non tamen similiter omnia se habent ad
ipsam, ut dicitur in libro de Causis [comm. 24 (23)] ; unde alio
modo exemplatur ab ipsa veritas necessariorum et contingentium. Sed diversus
modus imitandi exemplar divinum facit diversitatem in rebus creatis, ergo
sunt simpliciter plures veritates creatae. Praeterea, veritas est
adaequatio rei et intellectus. Sed diversorum specie non potest esse una
adaequatio rei ad intellectum. Ergo, cum res verae sint specie diversae, non
potest esse una veritas omnium verorum. Praeterea, Augustinus dicit in libro XII de Trinitate
[cap. 15] : credendum est,
mentis humanae naturam rebus intelligibilibus sic esse connexam, ut in quadam
luce sui generis omnia quae cognoscit, intueatur. Sed lux per quam anima
cognoscit omnia, est veritas. Ergo veritas est de genere ipsius animae, et
ita oportet veritatem esse rem creatam ; unde in diversis creaturis
erunt diversae veritates. Responsio. Dicendum, quod sicut ex praedictis [art. 2] patet,
veritas proprie invenitur in intellectu humano vel divino, sicut sanitas in
animali. In rebus autem aliis invenitur veritas per relationem ad
intellectum, sicut et sanitas dicitur de quibusdam aliis in quantum sunt
effectiva vel conservativa sanitatis animalis. Est ergo veritas in intellectu
divino quidem primo et proprie ; in intellectu vero humano proprie
quidem sed secundario ; in rebus autem improprie et secundario, quia non
nisi per respectum ad alteram duarum veritatum. Veritas ergo intellectus divini est una tantum, a qua in intellectu
humano derivantur plures veritates, sicut
ab una facie hominis resultant plures similitudines in speculo, sicut
dicit Glossa [P. Lombardi, PL 191, 155 A] super illud [Ps. XI,
2] : diminutae sunt veritates a
filiis hominum. Veritates autem quae sunt in rebus, sunt plures, sicut et
rerum entitates. Veritas autem quae dicitur de rebus in comparatione ad
intellectum humanum, est rebus quodammodo accidentalis, quia posito quod
intellectus humanus non esset nec esse posset, adhuc res in sua essentia
permaneret. Sed veritas quae de eis dicitur in comparatione ad intellectum
divinum eis inseparabiliter concomitatur : cum nec subsistere possint
nisi per intellectum divinum eas in esse producentem. Per prius etiam inest
rei veritas in comparatione ad intellectum divinum quam humanum, cum ad
intellectum divinum comparetur sicut ad causam, ad humanum autem quodammodo
sicut ad effectum, in quantum intellectus scientiam a rebus accipit. Sic ergo
res aliqua principalius dicitur vera in ordine ad veritatem intellectus
divini quam in ordine ad veritatem intellectus humani. Si ergo
accipiatur veritas proprie dicta secundum quam sunt omnia principaliter vera,
sic omnia sunt vera una veritate, scilicet veritate intellectus divini ;
et sic Anselmus de veritate loquitur in libro de veritate [cap. 13]. Si
autem accipiatur veritas proprie dicta, secundum quam secundario res verae
dicuntur, sic sunt plurium verorum plures veritates et etiam unius veri
plures veritates in animabus diversis. Si autem accipiatur veritas improprie
dicta, secundum quam omnia dicuntur vera, sic sunt plurium verorum plures veritates ;
sed unius veri tantum una veritas. Denominantur
autem res verae a veritate quae est in intellectu divino vel in intellectu
humano, sicut denominatur cibus sanus a sanitate quae est in animali, et non
sicut a forma inhaerente ; sed a veritate quae est in ipsa re, quae
nihil aliud est quam entitas intellectui adaequata, vel intellectum sibi adaequans,
denominatur sicut a forma inhaerente, sicut cibus denominatur sanus a
qualitate sua, a qua sanus dicitur. Ad primum ergo
dicendum, quod tempus comparatur ad temporalia sicut mensura ad
mensuratum ; unde patet quod Anselmus loquitur de illa veritate quae est
mensura omnium rerum verarum ; et ista est una numero tantum, sicut
tempus unum, ut in II arg. concluditur. Veritas autem quae est in intellectu
humano vel in ipsis rebus, non comparatur ad res sicut mensura extrinseca et
communis ad mensurata, sed vel sicut mensuratum ad mensuram, ut est de
veritate intellectus humani, et sic oportet eam variari secundum varietatem
rerum ; vel sicut mensura intrinseca, sicut est de veritate quae est in
ipsis rebus : et has etiam mensuras oportet plurificari secundum
pluralitatem mensuratorum, sicut diversorum corporum sunt diversae dimensiones. Secundum
concedimus. Ad tertium
dicendum, quod veritas quae remanet destructis rebus, est veritas intellectus
divini ; et haec simpliciter est una numero : veritas autem quae
est in rebus vel in anima, variatur ad varietatem rerum. Ad quartum
dicendum, quod cum dicitur : nulla res est sua veritas : intelligitur
de rebus quae habent esse completum in natura ; sicut et cum
dicitur : nulla res est suum esse : et tamen esse rei quaedam res
creata est ; et eodem modo veritas rei aliquid creatum est. Ad quintum
dicendum, quod veritas secundum quam anima de omnibus iudicat, est veritas
prima. Sicut enim a veritate intellectus divini effluunt in intellectum
angelicum species rerum innatae, secundum quas omnia cognoscunt ; ita a
veritate intellectus divini procedit exemplariter in intellectum nostrum
veritas primorum principiorum secundum quam de omnibus iudicamus. Et quia per
eam iudicare non possemus nisi secundum quod est similitudo primae veritatis,
ideo secundum primam veritatem dicimur de omnibus iudicare. Ad sextum
dicendum, quod veritas illa immutabilis, est veritas prima ; et haec
neque sensu percipitur, neque aliquid creatum est. Ad septimum
dicendum, quod ipsa etiam veritas creata non habet aliquid simile falso,
quamvis creatura quaelibet aliquid simile falso habeat ; in tantum enim
creatura aliquid simile falso habet, in quantum deficiens est. Sed veritas
non ex ea parte rem consequitur creatam qua deficiens est, sed secundum quod
a defectu recedit primae veritati conformata. Ad primum vero
eorum quae contra obiiciuntur, dicendum est, quod similitudo proprie
invenitur in utroque similium ; veritas autem, cum sit quaedam
convenientia intellectus et rei, non proprie invenitur in utroque, sed in
intellectu ; unde, cum sit unus intellectus, scilicet divinus, secundum
cuius conformitatem omnia vera sunt et dicuntur, oportet omnia vera esse
secundum unam veritatem, quamvis in pluribus similibus sint diversae
similitudines. Ad secundum
dicendum, quod quamvis lumen intelligibile exempletur a lumine divino, tamen
lumen proprie dicitur de intelligibilibus luminibus creatis ; non autem
veritas proprie dicitur de rebus exemplatis ab intellectu divino ; et
ideo non dicimus unum lumen, sicut dicimus, unam veritatem. Et similiter
dicendum ad tertium de coloribus ; quia colores etiam proprie visibiles
dicuntur, quamvis non videantur nisi per lucem. Et similiter
dicendum ad quartum de potentia, et ad quintum de entitate. Ad sextum
dicendum, quod quamvis exemplentur difformiter a veritate divina, non tamen
propter hoc excluditur quin res una veritate sint verae, et non pluribus,
proprie loquendo ; quia illud quod diversimode recipitur in rebus
exemplatis, non proprie dicitur veritas, sicut proprie dicitur veritas in exemplari. Ad septimum
dicendum, quod quamvis ea quae sunt diversa specie, ex parte ipsarum rerum
una adaequatione non adaequentur divino intellectui, intellectus tamen
divinus, cui omnia adaequantur, est unus ; et ex parte eius est una
adaequatio ad res omnes, quamvis non omnia sibi eodem modo adaequentur ;
et ideo modo praedicto omnium rerum veritas una est. Ad octavum dicendum, quod Augustinus loquitur de veritate quae
est exemplata ab ipsa mente divina in mente nostra, sicut similitudo faciei
resultat in speculo ; et huiusmodi veritates resultantes in animabus
nostris a prima veritate, sunt multae, ut dictum est. Vel dicendum, quod
veritas prima quodammodo est de genere animae large accipiendo genus,
secundum quod omnia intelligibilia vel incorporalia unius generis esse
dicuntur, per modum quo dicitur Act., XVII, 28 : ipsius enim Dei et nos genus sumus. |
(Quinto quaeritur utrum aliqua alia veritas
praeter primam veritatem sit aeterna.)
|
Il
semble que oui. 1°
Anselme, parlant de la vérité des énoncés, dit dans son Monologion : « Soit que l’on pense que la
vérité a principe et fin, soit que l’on reconnaisse qu’elle n’en a pas, la
vérité ne peut être enclose par aucun principe ni fin. » Or on reconnaît
que toute vérité, ou bien a un principe et une fin, ou bien n’a pas de
principe ni de fin. Aucune vérité n’est donc enclose par un principe et une
fin. Or tout ce qui est tel, est éternel. Toute vérité est donc éternelle. 2°
Tout ce dont l’être est consécutif à la destruction de son être, est éternel,
car, que l’on affirme qu’il est ou qu’il n’est pas, il s’ensuit qu’il
est ; et quel que soit le temps où l’on se place, il est nécessaire
d’affirmer pour chaque chose qu’elle est ou n’est pas. Or il s’ensuit de la
destruction de la vérité que la vérité est ; car si la vérité n’est pas,
il est vrai que la vérité n’est pas, et rien ne peut être vrai que par la
vérité. La vérité est donc éternelle. 3°
Si la vérité des énoncés n’est pas éternelle, alors on pourra déterminer un
temps où la vérité des énoncés n’était pas. Or en ce temps-là cet énoncé
était vrai : « Il n’est aucune vérité des énoncés. » Donc la
vérité des énoncés était, ce qui est contraire à l’hypothèse. On ne peut donc
pas dire que la vérité des énoncés n’est pas éternelle. 4°
Au premier livre de la Physique, le Philosophe
prouve que la matière est éternelle – quoique ce soit faux – par la raison
qu’elle demeure après sa corruption et qu’elle est avant sa génération,
attendu que, si elle est corrompue, elle se corrompt en quelque chose, et si
elle est générée, elle est générée à partir de quelque chose ; or, ce à
partir de quoi une chose est générée et ce en quoi une chose se corrompt, est
matière. Or semblablement, si l’on affirme que la vérité est corrompue ou
générée, il s’ensuit qu’elle est avant sa génération et après sa corruption ;
car si elle est générée, elle est changée du non-être à l’être, et si elle
est corrompue, elle est changée de l’être au non-être ; or, quand la
vérité n’est pas, il est vrai que la vérité n’est pas, ce qui, évidemment, ne
peut avoir lieu sans que la vérité soit. La vérité est donc éternelle. 5°
Tout ce dont le non-être ne peut pas être pensé, est éternel, car tout ce qui
peut ne pas être, on peut en penser le non-être. Or on ne peut pas penser que
la vérité même des énoncés n’est pas, car l’intelligence ne peut rien penser
sans penser que c’est vrai. La vérité même des énoncés est donc elle aussi
éternelle. 6°
Ce qui est futur a toujours été futur, et ce qui est passé sera toujours
passé. Or une proposition au futur est vraie parce que quelque chose est
futur, et une proposition au passé est vraie parce que quelque chose est
passé. La vérité d’une proposition au futur a donc toujours été, et la vérité
d’une proposition au passé sera toujours ; et ainsi, non seulement la
vérité première est éternelle, mais de nombreuses autres aussi. 7°
Saint Augustin dit au livre sur le Libre
Arbitre que « rien n’est plus éternel que la
notion de cercle, et que deux et trois font cinq ». Or la vérité de ces
choses est une vérité créée. Il y a donc une vérité éternelle en plus de la
vérité première. 8°
Pour la vérité d’une énonciation, il n’est pas nécessaire que l’on énonce
actuellement quelque chose, mais il suffit qu’il y ait ce à propos de quoi
l’énonciation peut être formée. Or, avant que le monde fût, il y eut, en plus
même de Dieu, quelque chose à propos de quoi l’on aurait pu énoncer. Donc,
avant que le monde ne fût fait, il y eut la vérité des énoncés. Or ce qui fut
avant le monde, est éternel. La vérité des énoncés est donc éternelle. Preuve
de la mineure : le monde a été fait de rien, c’est-à-dire après le
néant. Donc, avant que le monde fût, il y avait son non-être. Or
l’énonciation vraie ne se forme pas seulement à propos de ce qui est, mais
aussi à propos de ce qui n’est pas : de même en effet qu’il nous arrive
d’énoncer en vérité que ce qui est, est, de même nous arrive-t-il d’énoncer
en vérité que ce qui n’est pas, n’est pas, comme on le voit clairement au
premier livre du Péri Hermêneias.
Donc, avant que le monde fût, il y eut de quoi pouvoir former une énonciation
vraie. 9°
Tout ce qui est su est vrai pendant qu’il est su. Or Dieu a su de toute
éternité tous les énoncés. La vérité de tous les énoncés est donc de toute
éternité ; et ainsi, plusieurs vérités sont éternelles. 10°
[Le répondant] disait qu’il ne s’ensuit pas de là que ces choses sont vraies
en elles-mêmes, mais qu’elles le sont dans l’intelligence divine. En sens
contraire : c’est dans la mesure où des choses sont sues qu’il est
nécessaire qu’elles soient vraies. Or, de toute éternité, toutes choses sont
sues de Dieu non seulement en tant qu’elles sont dans son esprit, mais aussi
en tant qu’elles existent en leur nature propre ; Eccli. 23, 29 :
« Du Seigneur Dieu, avant qu’elles fussent créées, toutes les choses
étaient connues, de même qu’après leur achèvement il les considère
toutes. » Et
ainsi, après que les réalités ont été accomplies, il ne les connaît pas
autrement qu’il ne les a connues de toute éternité. Il y eut donc de toute
éternité plusieurs vérités non seulement dans l’intelligence divine, mais
aussi en soi. 11°
Une chose est dite être, absolument parlant, lorsqu’elle est dans son achèvement.
Or la notion de vérité est achevée dans l’intelligence. Si donc plusieurs
choses vraies ont été dans l’intelligence divine de toute éternité, il faut
accorder sans réserve que plusieurs vérités sont éternelles. 12°
Sag. 1, 15 :
« La justice est perpétuelle et immortelle. » Or la vérité est une
partie de la justice, comme dit Cicéron dans la Rhétorique. Elle est donc
perpétuelle et immortelle. 13°
Les choses universelles sont perpétuelles et incorruptibles. Or le vrai est
suprêmement universel, car il est convertible avec l’étant. La vérité est
donc perpétuelle et incorruptible. 14°
[Le répondant] disait que l’universel est corrompu non par soi, mais par
accident. En sens contraire : une chose doit être nommée plutôt d’après
ce qui lui convient par soi que d’après ce qui lui convient par accident. Si
donc la vérité est de soi perpétuelle et incorruptible et n’est corrompue
ou générée que par accident, il faut accorder que la vérité dite
universellement est éternelle. 15°
De toute éternité, Dieu fut antérieur au monde. La relation d’antériorité est
donc en Dieu de toute éternité. Or, si l’on pose un relatif, il est
nécessaire de poser aussi l’autre relatif. Il y eut donc de toute éternité
postériorité du monde par rapport à Dieu. Il y eut donc de toute éternité une
autre chose en dehors de Dieu, à laquelle la vérité convient en quelque
façon ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 16°
[Le répondant] disait que cette relation d’antériorité et de postériorité est
quelque chose non dans la nature, mais seulement dans la raison. En sens
contraire : comme dit Boèce à la fin du livre sur la Consolation, Dieu est par
nature antérieur au monde, même si le monde avait toujours existé. Cette
relation d’antériorité est donc une relation de nature et pas seulement de
raison. 17°
La vérité de la signification est la rectitude de la signification. Or de
toute éternité il a été correct que quelque chose soit signifié. La vérité de
la signification a donc existé de toute éternité. 18°
Il a été vrai de toute éternité que le Père a engendré le Fils, et que le
Saint-Esprit a procédé de l’un et l’autre. Or ce sont plusieurs choses
vraies. Plusieurs choses vraies existent donc de toute éternité. 19°
[Le répondant] disait que ces choses sont vraies par une vérité unique, et
qu’il ne s’ensuit donc pas qu’il y ait plusieurs vérités de toute éternité.
En sens contraire : ce par quoi le Père est Père et engendre le Fils
diffère de ce par quoi le Fils est Fils et spire le Saint-Esprit. Or ce par
quoi le Père est Père rend vraie cette proposition : « Le Père
engendre le Fils », ou celle-là : « Le Père est
Père » ; et ce par quoi le Fils est Fils rend la suivante
vraie : « Le Fils est engendré par le Père. » De telles
propositions ne sont donc pas vraies par une vérité unique. 20°
Bien que « homme » et « capable de rire » soient
convertibles, cependant la vérité des deux propositions suivantes n’est pas
toujours la même : « l’homme est homme » et « l’homme est
capable de rire », puisque la propriété prédiquée par le nom d’homme
n’est pas la même que celle prédiquée par l’expression « capable de
rire » ; or semblablement, les noms de Père et de Fils n’impliquent
pas la même propriété. Les propositions susdites n’ont donc pas la même
vérité. 21°
[Le répondant] disait que ces propositions n’ont pas existé de toute
éternité. En sens contraire : chaque fois qu’il y a une intelligence qui
peut énoncer, il peut y avoir énonciation. Or il y a eu de toute éternité une
intelligence divine qui pense que le Père est Père et que le Fils est Fils,
et ainsi, qui énonce ou dit, puisque, suivant Anselme, dire et penser sont
une même chose pour l’esprit suprême. Les énonciations susdites ont donc
existé de toute éternité. En
sens contraire : 1)
Rien de créé n’est éternel. À part la vérité première, toute vérité est
créée. Donc seule la vérité première est éternelle. 2)
L’étant et le vrai sont convertibles. Or un seul étant est éternel. Donc une
seule vérité est éternelle. Réponse
: Comme
on l’a déjà dit, la vérité implique une certaine adéquation et une commensuration ;
une chose est donc nommée vraie à la façon dont elle est nommée commensurée.
Or le corps est mesuré tant par une mesure intrinsèque, comme la ligne, la surface ou
la profondeur, que par une mesure extrinsèque, comme l’occupant d’un lieu est
mesuré par le lieu, le mouvement par le temps, et l’étoffe par l’aune.
Quelque chose peut donc aussi être nommé vrai de deux façons : d’abord
d’après une vérité inhérente ; ensuite d’après une vérité extrinsèque,
et c’est ainsi que toutes les réalités sont nommées vraies d’après la vérité
première. Et parce que la vérité qui est dans l’intelligence est mesurée par
les réalités elles-mêmes, il s’ensuit que non seulement la vérité de la
réalité mais aussi la vérité de l’intelligence, ou de l’énonciation, qui
signifie la pensée, est nommée d’après la vérité première. Mais
dans cette adéquation ou commensuration de l’intelligence et de la réalité,
il n’est pas nécessaire que l’un et l’autre des extrêmes soient en acte. Car
notre intelligence peut maintenant être adéquate aux choses qui existeront
dans le futur mais n’existent pas maintenant ; autrement cette
proposition ne serait pas vraie : « L’Antéchrist
naîtra » ; cela est donc nommé vrai seulement d’après la vérité qui
est dans l’intelligence, même quand la réalité elle-même n’existe pas.
Semblablement, l’intelligence divine a pu être adéquate de toute éternité aux
choses qui n’ont pas existé de toute éternité mais ont été faites dans le
temps ; et ainsi, les choses qui sont dans le temps peuvent être nommées
vraies de toute éternité d’après la vérité éternelle. Si donc nous prenons la
vérité des choses vraies créées inhérente à celles-ci, vérité que nous
trouvons dans les réalités et dans l’intelligence créée, alors n’est
éternelle ni la vérité des réalités ni celle des énoncés, puisque les
réalités mêmes ou les intelligences auxquelles ces vérités inhèrent
n’existent pas de toute éternité. Mais si l’on prend la vérité des choses
vraies créées d’après laquelle toutes choses sont nommées vraies comme par
une mesure extrinsèque, qui est la vérité première, alors la vérité de toutes
les réalités, de tous les énoncés et de toutes les intelligences est
éternelle ; et l’éternité d’une telle vérité est découverte par saint
Augustin au livre des Soliloques, ainsi que par
Anselme dans son Monologion ; c’est pourquoi Anselme dit au livre
sur la Vérité : « Tu peux comprendre comment
j’ai prouvé dans mon Monologion,
par la vérité d’un propos, que la vérité suréminente n’a ni principe ni
fin. » Or
cette vérité première ne peut porter sur toutes choses sans être une. Dans
notre intelligence, en effet, la vérité se diversifie de deux façons seulement :
d’abord, à cause de la diversité des choses connues, dont l’intelligence a
différentes connaissances, d’où résultent différentes vérités dans
l’âme ; ensuite, à cause des différentes façons de concevoir : en
effet, la course de Socrate est une réalité unique, mais l’âme qui, en
composant et divisant, pense du même coup le temps, comme il est
dit au troisième livre sur l’Âme, pense
diversement la course de Socrate comme présente, passée et future ; et
par conséquent, elle forme diverses conceptions en lesquelles se trouvent
différentes vérités. Or les deux modes susdits de diversité ne peuvent se
trouver dans la connaissance divine. En effet, Dieu n’a pas différentes
connaissances des différentes réalités, mais il connaît toutes choses par
une connaissance unique, car c’est par un [moyen] unique, c’est-à-dire par
son essence, qu’il connaît toutes choses, « n’appliquant
pas sa connaissance à chacune d’elles », comme dit Denys au livre des Noms divins. Semblablement,
sa connaissance n’est pas relative à un temps, puisqu’elle est mesurée par
l’éternité qui, contenant tout temps, fait abstraction de tout temps. Il
reste donc qu’il n’y a pas plusieurs vérités de toute éternité. Réponse
aux objections : 1°
Comme Anselme s’explique lui-même au livre sur la Vérité,
il a dit que la vérité des énonciations n’était pas enclose par un principe
et une fin, « non que ce propos » – c’est-à-dire le propos qu’il
envisageait et qui signifiait en vérité qu’une chose devait se produire –
« ait été sans principe, mais parce qu’on ne peut pas concevoir en quel
temps le propos existerait et la vérité lui ferait défaut ». Cela fait
donc apparaître qu’il a voulu établir comme étant sans principe ni fin non
pas la vérité inhérente à la réalité créée, ni le propos, mais la vérité première,
d’après laquelle l’énonciation est appelée vraie comme d’après une mesure
extrinsèque. 2°
Hors de l’âme, nous trouvons deux choses, à savoir : la réalité
elle-même, et les négations et privations de la réalité ; et assurément,
ces deux choses ne se rapportent pas de la même façon à l’intelligence. Car
la réalité elle-même, par l’espèce qu’elle possède, est adéquate à
l’intelligence divine comme le produit de l’art est adéquat à l’art ; et
en vertu de la même espèce, la réalité est de nature à se rendre adéquate
notre intelligence, en tant que, par sa ressemblance reçue dans l’âme, elle
produit une connaissance d’elle-même. Mais le non-étant, considéré hors de
l’âme, n’a ni de quoi être coadéquat à l’intelligence divine, ni de quoi
produire une connaissance de soi dans notre intelligence. Si donc le
non-étant est adéquat à une quelconque intelligence, ce n’est pas en raison
de soi, mais en raison de cette intelligence qui accueille en elle-même la
notion de non-étant. La réalité qui est positivement quelque chose hors de
l’âme a donc en soi de quoi pouvoir être
appelée vraie, ce qui n’est pas le cas du
non-être de la réalité : tout ce qu’on lui
attribue de vérité est du côté de l’intelligence. Donc, quand
on dit : « Il est vrai que la vérité n’est pas », puisque la
vérité signifiée ici porte sur un non-étant, elle n’a rien sinon dans
l’intelligence. Par conséquent, de la destruction de la vérité qui est dans
la réalité, il s’ensuit seulement que la vérité qui est dans l’intelligence
existe. Et ainsi, il est clair que l’on peut seulement en conclure que la
vérité qui est dans l’intelligence est éternelle ; et de toute façon,
il est nécessaire qu’elle soit dans une intelligence éternelle, et cette
vérité est la vérité première. Par l’argument susdit, on montre donc que la
seule vérité première est éternelle. 3°
& 4° On voit dès lors clairement la solution des troisième et quatrième
arguments. 5°
On ne peut pas penser, dans l’absolu, que la vérité n’est pas ;
cependant, on peut penser qu’il n’est aucune vérité créée, comme on peut
aussi penser qu’il n’est aucune créature. En effet, l’intelligence peut
penser qu’elle n’est pas et qu’elle ne pense pas, quoiqu’elle ne pense jamais
sans qu’elle soit ou qu’elle pense ; car il n’est pas nécessaire que
tout ce que l’intelligence possède quand elle pense, elle le pense
lorsqu’elle pense, car elle ne fait pas toujours retour sur elle-même ;
voilà pourquoi il n’y a pas d’inconvénient si elle pense que la vérité créée,
sans laquelle elle ne peut penser, n’existe pas. 6°
Ce qui est futur, en tant qu’il est futur, n’est pas, et de même pour ce qui
est passé, en tant que tel. Par conséquent, on juge pareillement de la vérité
du passé et du futur, et de la
vérité du non-étant : d’où l’on ne peut conclure à l’éternité d’aucune
vérité, si ce n’est de la vérité première, comme on l’a déjà dit. 7°
La parole de saint Augustin doit être ainsi comprise : ces choses sont
éternelles en tant qu’elles sont dans l’esprit divin ; ou bien il prend
« éternel » au sens de « perpétuel ». 8°
Bien que l’on fasse une énonciation vraie à propos de l’étant et du
non-étant, cependant l’étant et le non-étant ne se rapportent pas de la même
façon à la vérité, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut ; la
solution de l’objection est dès lors évidente. 9°
Dieu a su de toute éternité de nombreux énoncés, mais cependant, il a su ces
nombreux énoncés par une seule connaissance. Par conséquent, il n’y a eu de
toute éternité qu’une seule vérité par laquelle fut vraie la connaissance
divine des nombreuses réalités devant avoir lieu dans le temps. 10°
Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut, l’intelligence est adéquate
non seulement aux choses qui sont en acte, mais aussi à celles qui ne sont
pas en acte, surtout l’intelligence divine, pour laquelle rien n’est passé ni
futur. Par conséquent, bien que les réalités n’aient pas été de toute
éternité dans leur nature propre, cependant l’intelligence divine fut
adéquate aux réalités devant exister dans le temps en leur nature
propre ; voilà pourquoi elle eut de toute éternité une connaissance vraie
des réalités également dans leur nature propre, quoique les
vérités des réalités n’aient pas été de toute éternité. 11°
Bien que la notion de vérité s’accomplisse dans l’intelligence, cependant la
notion de réalité ne s’accomplit pas dans l’intelligence.
Donc, bien que l’on accorde sans réserve que la vérité de toutes les réalités
était de toute éternité parce qu’elle était dans l’intelligence divine, on ne
peut cependant pas accorder sans réserve que les réalités aient été vraies de
toute éternité pour la raison qu’elles étaient dans l’intelligence divine. 12°
Cet argument se comprend de la justice divine. Ou bien, si on le comprend de
la justice humaine, alors elle est appelée perpétuelle comme les réalités
naturelles sont elles aussi appelées perpétuelles : ainsi nous disons
que le feu se meut toujours vers le haut à cause de son
inclination de nature, sauf s’il est empêché. Et parce que la vertu, comme dit
Cicéron, est
« un habitus qui suit la raison à la façon d’une nature », elle a,
autant qu’il dépend de sa nature de vertu, une inclination indéfectible vers
son acte, quoiqu’elle soit parfois empêchée ; voilà pourquoi il est dit
également au début du Digeste que « la justice est une volonté
constante et perpétuelle qui fait droit à chacun ». Et cependant, ce
n’est pas la vérité dont nous parlons maintenant qui est une partie de la
justice, mais la vérité qui existe dans les aveux que l’on doit faire au
tribunal. 13°
Ce qui est dit, à savoir que l’universel est perpétuel et incorruptible,
Avicenne l’interprète de deux façons : d’abord
en sorte qu’il soit appelé perpétuel et incorruptible en raison des
particuliers, qui n’ont jamais commencé et ne cesseront jamais, selon les
tenants de l’éternité du monde – selon les philosophes, en effet, la
génération a lieu afin de sauver dans l’espèce l’être
perpétuel, qui ne peut être sauvé dans l’individu – ; ensuite,
l’universel est appelé perpétuel, parce qu’à la
corruption de l’individu il n’est pas corrompu par soi, mais par accident. 14°
Une chose est attribuée par soi à une autre de deux façons : d’abord
positivement, comme il est
attribué au feu de se porter en haut ; et l’on nomme une chose d’après
une telle attribution par soi plutôt que d’après celle qui est par
accident ; en effet, nous disons que le feu se porte en haut et
appartient plutôt aux choses qui se portent en haut qu’à celles qui se
portent vers le bas, quoique par accident le feu se porte quelquefois vers le
bas, comme c’est clairement le cas du fer enflammé. Mais parfois, une chose
est attribuée par soi à une autre par mode de retrait, à savoir,
par le fait que les choses qui sont de nature à induire une disposition
contraire sont éloignées d’elle. Si donc par accident l’une d’entre elles
survient, cette disposition contraire s’énoncera de façon absolue ; par
exemple, l’unité est attribuée par soi à la matière prime,
non par position d’une forme qui unit, mais par retrait des formes qui
diversifient. Lors donc que des formes distinguant la matière surviennent, on
dit de façon absolue qu’il y a plusieurs matières, plutôt qu’une. Et il en
est ainsi dans notre propos : en effet, l’universel n’est pas appelé
incorruptible comme s’il avait quelque forme d’intégrité, mais parce que les
dispositions matérielles qui sont cause de corruption dans les individus ne
lui conviennent pas en soi ; aussi dit-on de façon absolue, de
l’universel qui existe dans les réalités particulières,
qu’il se corrompt en ceci et en cela. 15°
Alors que les autres genres, en tant que tels, posent quelque chose dans la
nature – car la quantité, par là même qu’elle est quantité, implique quelque
chose –, seule la relation n’a pas, en tant que telle, la propriété de poser
quelque chose dans la nature, car elle ne prédique pas quelque chose, mais
relativement à quelque chose ; c’est pourquoi l’on trouve des relations
qui ne posent rien dans la nature, mais seulement dans la raison ; et
cela se produit en quatre cas, comme on
peut le déduire des paroles du Philosophe et d’Avicenne. D’abord, par
exemple, quand une chose est référée à elle-même, comme quand on dit le même
identique au même ; en effet, si cette relation posait dans la nature
quelque chose qui s’ajoute à ce qui est appelé identique, on pourrait aller à
l’infini dans les relations, car la relation même par laquelle une réalité
est appelée identique serait identique à soi par quelque relation, et ainsi à
l’infini. Ensuite, quand la relation est elle-même référée à quelque chose.
En effet, on ne peut pas dire que la paternité soit référée à son sujet par
quelque relation intermédiaire, car cette relation intermédiaire aurait elle
aussi besoin d’une autre relation intermédiaire, et ainsi à l’infini. La
relation qui est signifiée dans le rapport de la paternité au sujet n’est
donc pas dans la nature, mais seulement dans la raison. Troisièmement, quand
l’un des relatifs dépend de l’autre, et non l’inverse : par exemple, la
science dépend de l’objet de science, et non l’inverse ; ainsi, la
relation de la science à l’objet est quelque chose dans la nature, mais non
celle de l’objet à la science, qui est seulement dans la raison.
Quatrièmement, quand l’étant est rapporté au non-étant, comme lorsque nous
disons que nous sommes antérieurs à ceux qui doivent venir après nous ;
autrement, il s’ensuivrait que les relations pourraient être en nombre infini
dans le même, si la génération s’étendait à l’infini dans le futur. Ainsi
donc, les deux derniers cas font apparaître à l’évidence que la relation
d’antériorité en question ne pose rien dans la nature, mais seulement dans
l’intelligence, car d’une part Dieu ne dépend pas des créatures, et d’autre
part une telle priorité implique un rapport de l’étant au non-étant. Il ne
s’ensuit donc pas qu’il y ait une vérité éternelle, si ce n’est dans
l’intelligence divine, qui seule
est éternelle, et cette vérité est la vérité première. 16°
Bien que Dieu soit « par nature » antérieur aux réalités créées, il
ne s’ensuit cependant pas que cette relation soit une relation de nature, mais c’est parce qu’on la conçoit en
considérant la nature de ce qui est appelé antérieur et de ce qui est appelé
postérieur ; comme aussi l’objet de science est appelé antérieur par
nature à la science, quoique la relation de l’objet à la science ne soit rien
dans la nature. 17°
Lorsqu’il est dit qu’en l’absence de signification il est correct qu’une
chose soit signifiée, cela se comprend selon l’ordonnance des réalités qui
existe dans l’intelligence divine, de même qu’en l’absence de coffre il est
correct qu’un coffre ait un couvercle, selon la disposition de l’art dans
l’artisan. Donc de cela non plus, on ne peut pas conclure qu’il y ait une
vérité éternelle autre que la vérité première. 18°
La notion de vrai est fondée sur l’étant. Or, bien que l’on
affirme en Dieu plusieurs Personnes et propriétés, on n’y affirme cependant
qu’un seul être, parce que l’être, en Dieu, ne se dit qu’essentiellement ; et
tous ces énoncés : « le Père est » ou « Il
engendre », « le Fils est » ou « Il est engendré »,
et d’autres semblables, en tant qu’ils sont référés à la réalité, n’ont
qu’une seule vérité, qui est la vérité première et éternelle. 19°
Bien que ce par quoi le Père est Père soit autre que ce par quoi le Fils est
Fils, car dans un cas c’est la paternité et dans l’autre la filiation,
cependant c’est par la même chose que le Père est et que le Fils est, parce
que l’un et l’autre sont par l’essence divine, qui est unique. Et la notion
de vérité n’est pas fondée sur la notion de paternité ni de filiation en tant
que telles, mais sur la notion d’entité ; or la paternité et la
filiation sont une seule essence, et c’est
pourquoi les deux ont une unique vérité. 20°
La propriété prédiquée par le nom d’homme et celle prédiquée par l’expression
« capable de rire » ne sont pas identiques par essence, et n’ont
pas un être unique comme il en est de la paternité et de la filiation ;
voilà pourquoi il n’en va pas de même. 21°
L’intelligence divine ne connaît les choses, si diverses soient-elles, que
par une connaissance unique, même celles
qui ont en elles-mêmes diverses vérités. À bien plus forte raison
connaît-elle donc par une connaissance unique tout ce genre de choses qui
sont pensées à propos des Personnes. Il n’y a donc également pour toutes ces
choses qu’une unique vérité. |
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Et videtur quod
sic. Anselmus enim
in Monologion [cap. 18], de veritate enuntiabilium loquens dicit : sive intelligatur veritas habere, sive
dicatur veritas non habere principium vel finem, nullo claudi potest veritas
principio vel fine. Sed omnis veritas intelligitur habere principium vel
finem, vel non habere principium vel finem. Ergo nulla veritas clauditur
principio et fine. Sed omne quod est huiusmodi, est aeternum. Ergo omnis
veritas est aeterna. Praeterea, omne
illud cuius esse sequitur ad destructionem sui esse, est aeternum, quia sive
ponatur esse, sive non esse, sequitur quod est : et oportet secundum
quodcumque tempus ponere de unoquoque quod sit vel non sit. Sed ad
destructionem veritatis sequitur veritatem esse ; quia si veritas non
est, veritatem non esse est verum, et nihil potest esse verum nisi veritate.
Ergo veritas est aeterna. Praeterea, si
veritas enuntiabilium non est aeterna, ergo erat assignare quando non erat
enuntiabilium veritas. Sed tunc hoc
enuntiabile erat verum, nullam veritatem enuntiabilium esse. Ergo veritas
enuntiabilium erat ; quod est contrarium ei quod fuit datum. Ergo non
potest dici veritatem enuntiabilium non esse aeternam. Praeterea, philosophus probat materiam esse aeternam in I Phys. [l. 15 (192 a 25)], (quamvis hoc falsum sit), per hoc quod
remanet post sui corruptionem, et est ante suam generationem ; eo quod
si corrumpitur, in aliquid corrumpitur, et si generatur, ex aliquo
generatur ; illud autem ex quo aliquid generatur, et illud in quod aliquid corrumpitur, est materia. Sed similiter
veritas si ponatur corrumpi vel generari, sequitur quod sit ante suam
generationem et post suam corruptionem ; quia si generatur, mutata est
de non esse in esse, et si corrumpitur, mutata est de esse in non esse.
Quando autem non est veritas, verum est veritatem non esse, quod utique non
potest esse, nisi veritas sit. Ergo veritas est aeterna. Praeterea, omne
quod non potest intelligi non esse, est aeternum, quia quicquid potest non
esse, potest intelligi non esse. Sed veritas etiam enuntiabilium, non potest
intelligi non esse, quia intellectus non potest intelligere aliquid, nisi
intelligat hoc esse verum. Ergo veritas etiam enuntiabilium est aeterna. Praeterea, illud
quod est futurum semper fuit futurum, et quod est praeteritum semper erit
praeteritum. Sed ex hoc propositio de futuro est vera, quia aliquid est
futurum ; et ex hoc propositio de praeterito est vera, quia aliquid est
praeteritum. Ergo veritas propositionis de futuro semper fuit, et veritas
propositionis de praeterito semper erit ; et ita non solum veritas prima
est aeterna, sed etiam multae aliae. Praeterea,
Augustinus dicit in libro de libero Arbitrio [II, 8], quod nihil magis est aeternum quam ratio circuli,
et duo et tria esse quinque. Sed horum veritas est veritas creata. Ergo
aliqua veritas praeter primam veritatem est aeterna. Praeterea, ad
veritatem enuntiationis non requiritur quod actu enuntietur aliquid, sed
sufficit quod sit illud de quo potest enuntiatio formari. Sed antequam mundus
esset, fuit aliquid de quo potuit enuntiari etiam praeter Deum. Ergo antequam
mundus fieret, fuit enuntiabilium veritas. Quod autem fuit ante mundum, est
aeternum. Ergo enuntiabilium veritas est aeterna. Probatio mediae. Mundus
factus est ex nihilo, id est post nihil. Ergo antequam mundus esset, erat
eius non esse. Sed enuntiatio vera non solum formatur de eo quod est, sed
etiam de eo quod non est, sicut enim contingit vere enuntiari quod est, esse,
ita contingit vere enuntiari quod non est, non esse, ut patet in I Periher.
[I, 9 (17 a 26)]. Ergo antequam mundus esset, fuit unde vera enuntiatio
formari potuit. Praeterea, omne
quod scitur, est verum dum scitur. Sed Deus ab aeterno scivit omnia
enuntiabilia. Ergo omnium enuntiabilium veritas est ab aeterno ; et ita
plures veritates sunt aeternae. Sed dicebat,
quod ex hoc non sequitur quod illa sint vera in seipsis, sed in intellectu
divino. – Sed contra, secundum hoc oportet aliqua esse vera secundum hoc quod
sunt scita. Sed ab aeterno omnia sunt scita a Deo non solum secundum quod sunt in
mente eius, sed etiam in propria natura existentia. Eccli. cap. XXIII,
29 : Domino Deo nostro, antequam
crearentur, nota sunt omnia, sic et post perfectum cognoscit omnia ; et ita non aliter cognoscit res
postquam perfectae sunt quam ab aeterno cognoverit. Ergo ab aeterno fuerunt
plures veritates non solum in intellectu divino, sed secundum se. Praeterea, secundum hoc dicitur esse aliquid simpliciter, secundum
quod est in sui complemento. Sed ratio veritatis completur in intellectu. Si
ergo in intellectu divino fuerunt ab aeterno plura vera simpliciter, concedendum
est plures veritates esse aeternas. Praeterea,
Sapient., I, 15 : iustitia
perpetua est et immortalis. Sed veritas est pars iustitiae, ut dicit
Tullius in rhetorica [De invent. II,
53, 161]. Ergo est perpetua et immortalis. Praeterea,
universalia sunt perpetua et incorruptibilia. Sed verum est maxime
universale, quia convertitur cum ente. Ergo veritas est perpetua et incorruptibilis. Sed dicebat,
quod universale non corrumpitur per se, sed per accidens. – Sed contra, magis
debet denominari aliquid per id quod convenit ei per se, quam per id quod
convenit ei per accidens. Si ergo veritas per se loquendo est perpetua et incorruptibilis,
non autem corrumpitur vel generatur nisi per accidens, concedendum est quod
veritas universaliter dicta sit aeterna. Praeterea, ab aeterno Deus fuit prior mundo. Ergo relatio prioritatis
in Deo fuit ab aeterno. Sed posito uno relativorum, necesse est poni et reliquum.
Ergo ab aeterno fuit posterioritas mundi ad Deum. Ergo ab aeterno fuit
aliquid aliud extra Deum cui aliquo modo competit veritas ; et sic idem
quod prius. Sed dicebat, quod illa relatio prioritatis et posterioritatis non est
aliquid in rerum natura, sed in ratione tantum. – Contra sicut dicit Boetius
in fine de Consolat. [V, 6], Deus
est prior mundo natura, etsi mundus semper fuisset. Ergo illa relatio prioritatis
est relatio naturae, et non rationis tantum. Praeterea, veritas
significationis est rectitudo significationis. Sed ab aeterno fuit rectum
aliquid significari. Ergo veritas significationis fuit ab aeterno. Praeterea, ab
aeterno fuit verum, patrem genuisse filium, et spiritum sanctum processisse
ab utroque. Sed ista sunt plura vera. Ergo plura vera sunt ab aeterno. Sed dicebat,
quod ista sunt vera una veritate ; unde non sequitur plures veritates
esse ab aeterno. – Sed contra, alio pater est pater et generat filium ;
alio filius est filius et spirat spiritum sanctum. Sed eo quo pater est
pater, haec est vera : pater generat filium, vel pater est pater ;
eo autem quo filius est filius, haec est vera : filius est genitus a
patre. Ergo huiusmodi propositiones non sunt una veritate verae. Praeterea,
quamvis homo et risibile convertantur, non tamen est eadem veritas utriusque
semper istarum propositionum : homo est homo ; et : homo est
risibile ; propter hoc quod non est eadem proprietas quam praedicat hoc
nomen homo, et quam praedicat hoc nomen risibile : sed similiter non est
eadem proprietas quam importat hoc nomen pater, et hoc nomen filius. Ergo non
est eadem veritas dictarum propositionum. Sed dicebat,
quod istae propositiones non fuerunt ab aeterno. – Sed contra, quandocumque
est intellectus qui potest enuntiare, potest esse enuntiatio. Sed ab aeterno
fuit intellectus divinus intelligens patrem esse patrem, et filium esse
filium, et ita enuntians sive dicens ; cum, secundum Anselmum, summo
spiritui idem sit dicere quod intelligere. Ergo
enuntiationes praedictae fuerunt ab aeterno. Sed contra. Nullum creatum est aeternum. Veritas omnis praeter
primam est creata. Ergo sola prima veritas est aeterna. Praeterea, ens
et verum convertuntur. Sed solum unum ens est aeternum. Ergo sola una veritas
est aeterna. Responsio.
Dicendum, quod sicut prius dictum est, veritas adaequationem quandam et
commensurationem importat ; unde secundum hoc denominatur aliquid verum,
sicut et denominatur aliquid commensuratum. Mensuratur autem corpus et
mensura intrinseca, ut linea, vel superficie, vel profunditate, et mensura
extrinseca, sicut locatum loco, et motus tempore, et pannus ulna. Unde et
aliquid potest denominari verum dupliciter : uno modo a veritate
inhaerente ; alio modo ab extrinseca veritate : et sic denominantur
omnes res verae a prima veritate. Et quia veritas quae est in intellectu,
mensuratur a rebus ipsis ; sequitur quod non solum veritas rei, sed
etiam veritas intellectus, vel enuntiationis, quae intellectum significat, a
veritate prima denominetur. In hac autem
adaequatione vel commensuratione intellectus ac rei non requiritur quod
utrumque extremorum sit in actu. Intellectus enim noster potest nunc
adaequari his quae in futurum erunt, nunc autem non sunt ; aliter non
esset haec vera : Antichristus nascetur ; unde hoc denominatur
verum a veritate quae est in intellectu tantum, etiam quando non est res
ipsa. Similiter etiam intellectus divinus adaequari potuit ab aeterno his
quae ab aeterno non fuerunt, sed in tempore sunt facta ; et sic ea quae
sunt in tempore, denominari possunt vera ab aeterno a veritate aeterna. Si
ergo accipimus veritatem creatorum verorum eis inhaerentem, quam invenimus in
rebus, et intellectu creato, sic veritas non est aeterna, nec rerum, nec
enuntiabilium ; cum ipsae res, vel intellectus, quibus ipsae veritates inhaerent,
non sint ab aeterno. Si autem accipiatur veritas verorum creatorum, qua
denominantur omnia vera, sicut extrinseca mensura, quae est veritas prima,
sic omnium, et rerum, et
enuntiabilium, et intellectuum,
veritas est aeterna ; et huiusmodi veritatis aeternitatem venatur
Augustinus in libro Soliloq. [II, cap. 2 et
15] et Anselmus in Monolog. [cap. 18] ; unde Anselmus in libro de
Veritate [cap. 10] : intelligere
potes quomodo summam veritatem in meo Monologio probavi non habere principium
vel finem, per veritatem orationis. Haec autem
veritas prima non potest esse de omnibus nisi una. In intellectu enim nostro
non diversificatur veritas nisi dupliciter : uno modo propter
diversitatem cognitorum, de quibus diversas cognitiones habet quas diversae
veritates in anima consequuntur ; alio modo ex diverso modo intelligendi.
Cursus enim Socratis est res una, sed anima quae componendo et dividendo
cointelligit tempus, ut dicitur in III de Anima [l. 11 (430 a 31)],
diversimode intelligit cursum Socratis ut praesentem, praeteritum, et futurum ;
et secundum hoc diversas conceptiones format, in quibus diversae veritates
inveniuntur. Uterque autem dictorum modorum diversitatis inveniri non potest
in divina cognitione. Non enim de diversis rebus diversas cognitiones
habet ; sed una cognitione cognoscit omnia, quia per unum, scilicet per
essentiam suam, omnia cognoscit, non
singulis suam cognitionem immittens, ut dicit Dionysius in libro de
Divinis Nominibus [7, 2]. Similiter etiam sua cognitio non concernit aliquod
tempus, cum aeternitate mensuretur, quae abstrahit ab omni tempore, omne
tempus continens. Unde relinquitur quod non sunt plures veritates ab aeterno. Ad primum ergo
dicendum, quod sicut Anselmus seipsum exponit in libro de Veritate
[cap. 10], ideo dixit quod veritas enuntiationum non clauditur principio
et fine, non quia absque principio
oratio fuerit, sed quia non potest intelligi quando oratio esset, et veritas
illi deesset ; illa
scilicet oratio de qua agebat, qua significatur vere aliquid esse futurum. Unde per hoc apparet quod noluit adstruere veritatem rei creatae inhaerentem,
vel orationem, esse sine principio et fine ; sed veritatem primam, a qua
sicut a mensura extrinseca enuntiatio vera dicitur. Ad secundum dicendum, quod extra animam duo invenimus, scilicet rem
ipsam, et negationes et privationes rei ; quae quidem duo non eodem modo
se habent ad intellectum. Res enim ipsa ex specie quam habet, divino
intellectui adaequatur, sicut artificiatum arti ; et ex virtute eiusdem
speciei nata est sibi intellectum nostrum adaequare, in quantum, per
similitudinem sui receptam in anima, cognitionem de se facit. Sed non ens
extra animam consideratum, neque habet aliquid unde intellectui divino
coaequetur, neque unde cognitionem sui faciat in intellectu nostro. Unde quod intellectui
cuicumque aequetur, non est ex ipso non ente, sed ex ipso intellectu, qui
rationem non entis accipit in seipso. Res ergo quae est aliquid positive
extra animam, habet aliquid in se unde vera dici possit. Non autem non esse
rei, sed quidquid veritatis ei attribuitur est ex parte intellectus. Cum
dicitur ergo : veritatem non esse, est verum ; cum veritas quae hic
significatur, sit de non ente, nihil habet nisi in intellectu. Unde ad destructionem
veritatis quae est in re, non sequitur nisi esse veritatem quae est in
intellectu. Et ita patet quod ex hoc non potest concludi nisi quod veritas
quae est in intellectu, est aeterna ; et oportet utique quod sit in
intellectu aeterno ; et haec est veritas prima. Unde ex praedicta
ratione ostenditur, sola veritas prima esse aeterna. Et per hoc
patet solutio ad tertium et quartum. Ad quintum
dicendum, quod non potest intelligi simpliciter veritatem non esse ;
potest tamen intelligi nullam veritatem creatam esse, sicut et potest intelligi
nullam creaturam esse. Intellectus enim potest intelligere se non esse et se
non intelligere, quamvis numquam intelligat sine hoc quod sit vel
intelligat ; non enim oportet quod quidquid intellectus intelligendo habet,
intelligendo intelligat, quia non semper reflectitur super seipsum ; et
ideo non est inconveniens, si veritatem creatam, sine qua non potest intelligere,
intelligat non esse. Ad sextum
dicendum, quod illud quod est futurum, in quantum est futurum, non est, et
similiter quod est praeteritum, in quantum huiusmodi. Unde eadem ratio est de
veritate praeteriti et futuri, sicut et de veritate non entis ; ex qua
non potest concludi aeternitas alicuius veritatis, nisi primae, ut dictum est
supra. Ad septimum
dicendum, quod verbum Augustini est intelligendum, quod illa sunt aeterna
secundum quod sunt in mente divina ; vel accipit aeternum pro perpetuo. Ad octavum
dicendum, quod quamvis enuntiatio vera fiat de ente et de non ente, non tamen
ens et non ens eodem modo se habent ad veritatem, ut ex praedictis
patet ; ex quibus patet solutio eius quod obiicitur. Ad nonum
dicendum, quod ab aeterno scivit Deus plura enuntiabilia, sed tamen illa
plura scivit una cognitione. Unde ab aeterno non fuit nisi una veritas, per
quam divina cognitio vera fuit de rebus pluribus futuris in tempore. Ad decimum
dicendum, quod sicut ex praedictis patet, intellectus non solum adaequatur
his quae sunt in actu, sed etiam his quae actu non sunt, praecipue
intellectus divinus, cui nihil est praeteritum et futurum. Unde quamvis res
non fuerint ab aeterno in propria natura, intellectus tamen divinus fuit
adaequatus rebus in propria natura futuris in tempore ; et ideo veram
cognitionem habuit de rebus ab aeterno etiam in propria natura, quamvis rerum
veritates ab aeterno non fuerint. Ad undecimum
dicendum, quod quamvis ratio veritatis compleatur in intellectu, non tamen
ratio rei in intellectu completur. Unde quamvis concedatur simpliciter, quod
veritas rerum omnium fuit ab aeterno, per hoc quod fuit in intellectu
divino ; non tamen potest concedi simpliciter quod res verae fuerint ab
aeterno, propter hoc quod fuerunt in intellectu divino. Ad duodecimum
dicendum, quod illud intelligitur de iustitia divina ; vel si
intelligatur de iustitia humana, tunc dicitur esse perpetua, sicut et res naturales
dicuntur esse perpetuae, sicut dicimus quod ignis semper movetur sursum
propter inclinationem naturae, nisi impediatur ; et quia virtus, ut
dicit Tullius [De inventione II,
53, 159], est habitus in modum naturae
rationi consentaneus ; quantum
ex natura virtutis est, habet indeficientem inclinationem ad actum suum,
quamvis aliquando impediatur ; et ideo etiam in principio Digestorum [I,
1, 10] dicitur, quod iustitia est
constans et perpetua voluntas unicuique ius suum tribuens. Et tamen
veritas de qua nunc loquimur, non est pars iustitiae, sed veritas quae est in
confessionibus in iudicio faciendis. Ad tertium
decimum dicendum, quod hoc quod dicitur, universale perpetuum esse et
incorruptibile, Avicenna [Suffic. I,
3] dupliciter exponit : uno modo ut dicatur esse perpetuum et
incorruptibile, ratione particularium, quae nunquam inceperunt nec deficient
secundum tenentes aeternitatem mundi ; generatio enim ad hoc est,
secundum philosophos ut salvetur perpetuum esse in specie, quod in individuo
salvari non potest. Alio modo ut dicatur esse perpetuum, quia non corrumpitur
per se, sed per accidens ad corruptionem individui. Ad quartum
decimum dicendum, quod aliquid attribuitur alicui per se dupliciter. Uno modo
positive, sicut igni attribuitur ferri sursum ; et a tali per se magis
denominatur aliquid quam ab illo quod est per accidens ; magis enim
dicimus ignem sursum ferri, et esse eorum quae sursum feruntur, quam eorum
quae deorsum, quamvis ignis per accidens aliquando deorsum feratur, ut patet
in ferro ignito. Quandoque vero attribuitur aliquid per se alicui per modum
remotionis, per hoc scilicet quod removentur ab eo illa quae nata sunt
contrariam dispositionem inducere. Unde si per accidens aliquid eorum
adveniat, illa dispositio contraria simpliciter enunciabitur ; sicut
unitas per se attribuitur materiae primae, non per positionem alicuius formae
unientis, sed per remotionem formarum diversificantium. Unde quando adveniunt
formae distinguentes materiam, magis simpliciter dicitur esse plures materias
quam unam. Et sic est in proposito ; non enim dicitur universale incorruptibile,
quasi habeat aliquam formam incorruptionis, sed quia non conveniunt ei
secundum se dispositiones materiales, quae sunt causa corruptionis in individuis ;
unde universale in rebus particularibus existens simpliciter dicitur corrumpi
in hoc et in illo. Ad quintum
decimum dicendum, quod cum alia genera, in quantum huiusmodi, aliquid ponant
in rerum natura (quantitas enim ex hoc ipso quod quantitas est, aliquid dicit),
sola relatio non habet, ex hoc quod est huiusmodi, quod aliquid ponat in
rerum natura, quia non praedicat aliquid, sed ad aliquid. Unde inveniuntur
quaedam relationes, quae nihil in rerum natura ponunt, sed in ratione
tantum ; quod quidem quadrupliciter contingit, ut ex dictis philosophi [Metaph. V, 11 (1018 a 7 sqq. et 1021 a
26) et X, 8 (1056 b 32)] et Avicennae [Metaph.
III, 10] sumi potest. Uno modo, ut quando aliquid ad seipsum refertur,
ut cum dicitur idem eidem idem ; si enim haec relatio aliquid in rerum
natura poneret additum ei quod dicitur idem, esset in infinitum procedere in
relationibus, quia ipsa relatio per quam aliqua res diceretur eadem, esset
eadem sibi per aliquam relationem, et sic in infinitum. Secundo, quando ipsa
relatio ad aliquid refertur. Non enim potest dici quod paternitas referatur
ad subiectum suum per aliquam relationem mediam, quia illa etiam relatio
media indigeret alia media relatione, et sic in infinitum. Unde illa relatio
quae significatur in comparatione paternitatis ad subiectum, non est in rerum
natura, sed in ratione tantum. Tertio, quando unum relativorum pendet ab
altero, et non e converso, sicut scientia dependet a scibili, et non e
converso ; unde relatio scientiae ad scibile est aliquid in rerum
natura, non autem relatio scibilis ad scientiam, sed in ratione tantum.
Quarto, quando ens comparatur ad non ens ; ut cum dicimus, quod nos
sumus priores his qui sunt futuri post nos ; alias sequeretur quod possent
esse infinitae relationes in eodem, si generatio in infinitum protenderetur
in futurum. Ex duobus
igitur ultimis apparet quod relatio illa prioritatis nihil ponit in rerum natura,
sed in intellectu tantum ; tum quia Deus non dependet a creaturis, tum
quia talis prioritas dicit comparationem entis ad non ens. Unde ex hoc non
sequitur quod sit aliqua veritas aeterna, nisi in intellectu divino, qui
solus est aeternus ; et haec est veritas prima. Ad sextum
decimum dicendum, quod quamvis Deus natura prior sit rebus creatis, non tamen
sequitur quod illa relatio sit relatio naturae ; sed quia intelligitur
ex consideratione naturae, eius quod prius dicitur, et eius quod posterius
dicitur ; sicut et scibile dicitur prius natura quam scientia, quamvis
relatio scibilis ad scientiam non sit aliquid in rerum natura. Ad septimum
decimum dicendum, quod cum dicitur : significatione non existente rectum
est aliquid significari ; intelligitur secundum ordinationem rerum in
intellectu divino existentem ; sicut arca non existente rectum est arcam
cooperculum habere, secundum dispositionem artis in artifice. Unde nec ex hoc
haberi potest quod alia veritas sit aeterna quam prima. Ad
duodevicesimum dicendum, quod ratio veri fundatur supra ens. Quamvis autem in
divinis ponantur plures personae et proprietates ; non tamen ponitur ibi
nisi unum esse, quia esse in divinis nonnisi essentialiter dicitur ; et
omnium istorum enuntiabilium : patrem esse vel generare, et filium esse
vel genitum esse et similium ; secundum quod ad rem referuntur, est
veritas una, quae est prima et aeterna veritas. Ad
undevicesimum dicendum, quod quamvis alio pater sit pater, et filius sit
filius, quia hoc est paternitate, illud filiatione ; tamen idem est quo
pater est, et quo filius est, quia utrumque est per essentiam divinam, quae
est una. Ratio autem veritatis, non fundatur super rationem paternitatis et
filiationis in quantum huiusmodi, sed super rationem entitatis ;
paternitas autem et filiatio sunt una essentia et ideo una est veritas
utriusque. Ad vigesimum
dicendum, quod proprietas quam praedicat hoc nomen homo, et hoc nomen
risibile, non sunt idem per essentiam, nec habent unum esse, sicut est de
paternitate et filiatione ; et ideo non est simile. Ad vigesimum primum dicendum, quod intellectus divinus, quantumcumque
diversa non cognoscit nisi unica cognitione, et quae in seipsis habent
diversas veritates. Unde multo amplius non cognoscit nisi una cognitione
omnia huiusmodi quae de personis intelliguntur. Unde etiam omnium eorum non
est nisi una veritas. |
(Sexto quaeritur an veritas creata sit
immutabilis.)
|
Il
semble que oui. 1°
Anselme dit au livre sur la Vérité : « Je le vois, cet argument
prouve la permanence immuable de la vérité. » Or l’argument précédent a
concerné la vérité de la signification, comme il apparaît par ce qui précède.
La vérité des énoncés est donc immuable, ainsi que, pour la même raison, la
vérité de la réalité qu’elle signifie. 2°
Si la vérité de l’énonciation change, elle change surtout au changement de la
réalité. Or, la réalité ayant changé, la vérité de la proposition demeure. La
vérité de l’énonciation est donc immuable. Preuve de la mineure : la
vérité, suivant Anselme, est une
certaine rectitude, en ce sens que quelque chose accomplit ce qu’il a reçu
dans l’esprit divin. Or la proposition « Socrate est assis » a reçu
dans l’esprit divin de signifier la position assise de Socrate, qu’elle
signifie même quand Socrate n’est pas assis. Donc, même lorsque Socrate n’est
pas assis, la vérité demeure en elle ; et ainsi, la vérité de la
proposition susdite ne change pas, même si la réalité change. 3°
Si la vérité change, ce ne peut être qu’après le changement des choses en
lesquelles se trouve la vérité, tout comme des formes ne sont dites changer
que lorsque leurs sujets ont changé. Or la vérité ne change pas au changement
des choses vraies car, une fois les choses vraies détruites, la vérité
demeure encore, comme le prouvent saint Augustin et Anselme. La vérité
est donc tout à fait immuable. 4°
La vérité de la réalité est cause de la vérité de la proposition ; car
« le discours est appelé vrai ou faux selon que la chose est ou n’est
pas ». Or la vérité de la réalité est immuable. Donc la vérité de la
proposition aussi. Preuve de la mineure : Anselme, au livre sur la Vérité, prouve que la
vérité de l’énonciation, par laquelle l’énonciation accomplit ce qu’elle a
reçu dans l’esprit divin, reste immuable. Or semblablement, n’importe quelle
réalité accomplit ce que, dans l’esprit divin, elle a reçu de posséder. La
vérité de n’importe quelle réalité est donc immuable. 5°
Ce qui demeure toujours après l’accomplissement de tout changement, ne
change jamais ; en effet, dans l’altération des couleurs, nous ne disons
pas que la surface change, car elle demeure après n’importe quel changement
des couleurs. Or la vérité demeure dans la réalité après n’importe quel
changement de la réalité, car l’étant et le vrai sont convertibles. La vérité
est donc immuable. 6°
Là où la cause est la même, l’effet est aussi le même. Or la cause de la
vérité des trois propositions suivantes est la même : « Socrate est
assis », « Il sera assis », « Il a été assis », à
savoir, la position assise de Socrate ; leur vérité est donc la même.
Or, si l’une des trois propositions susdites est vraie, il est semblablement
nécessaire que l’une des deux autres soit toujours vraie ; car si
« Socrate est assis » est vrai une fois, alors « Socrate a été
assis » ou « Socrate sera assis » a toujours été et sera
toujours vrai. L’unique vérité des trois propositions se comporte donc
toujours d’une façon unique, et ainsi, elle est immuable ; donc, pour la
même raison, n’importe quelle autre vérité aussi. En
sens contraire : Si
les causes changent, les effets changent. Or les réalités, qui sont causes de
la vérité de la proposition, changent. La vérité des propositions change donc
aussi. Réponse
: On
dit de deux façons que quelque chose change : d’abord, parce qu’il est
le sujet du changement, comme nous disons que le corps est changeant. Et en
ce sens, aucune forme n’est changeante ; ainsi est-il dit que « la
forme se maintient en une essence
invariable ». Puis donc que la vérité est signifiée à la façon d’une
forme, la présente question n’est pas de savoir si la vérité est changeante
de cette façon. Ensuite, on dit que quelque chose change, parce qu’un
changement se produit selon lui ; par exemple, nous disons que la
blancheur change, parce que le corps est altéré selon elle ; et c’est en
ce sens que l’on demande, concernant la vérité, si elle est changeante. Et
pour le voir clairement, il faut savoir que ce selon quoi il y a changement,
on dit parfois qu’il change, mais parfois aussi qu’il ne change pas. En
effet, quand il est inhérent à la chose qui est mue selon lui, alors on dit
que lui-même change aussi : par exemple, blancheur ou quantité sont
dites changer lorsqu’une chose change selon elles, car elles-mêmes, dans ce
changement, se succèdent l’une à l’autre dans le sujet. Mais lorsque ce selon
quoi il y a changement est extrinsèque, alors il n’est pas mû dans ce
changement, mais demeure immobile. Par exemple, on ne dit pas que le lieu se
meut quand on se meut selon le lieu – et c’est pourquoi il est dit au
troisième livre de la Physique, que « le
lieu est la limite immobile du contenant »
–, puisqu’on ne dit pas que, par le mouvement local, les lieux se
succèdent en un seul occupant, mais plutôt que de nombreux occupants se
succèdent dans un lieu unique. Quant aux formes inhérentes, dont on dit
qu’elles changent au changement du sujet, elles ont deux modes de changement,
car « changer » se dit pour les formes générales autrement que pour
les formes spéciales. En effet, la forme spéciale, après le
changement, ne reste la même ni quant à l’être ni quant à la notion :
par exemple, la blancheur ne demeure nullement après l’altération ; mais
la forme générale, après le
changement, reste la même quant à la notion, et non quant à l’être : par
exemple, après le changement du blanc au noir, la couleur demeure certes
selon la notion commune de couleur, mais ce n’est pas la même espèce de
couleur. Or
on a dit plus haut qu’une chose est dénommée vraie par la vérité première
comme par une mesure extrinsèque, mais par la vérité inhérente comme par une
mesure intrinsèque. Les réalités créées varient donc, certes, dans leur
participation de la vérité première ; cependant la vérité première elle-même, d’après laquelle elles sont
appelées vraies, ne change aucunement ; et c’est ce que dit saint
Augustin au livre sur le Libre Arbitre : « Nos esprits voient cette
vérité tantôt mieux, tantôt moins ; mais elle, demeurant en soi, ne
s’accroît ni ne diminue. » Par contre, si nous prenons la vérité
inhérente aux réalités, alors on dit
que la vérité change dans la mesure où des choses changent selon la vérité.
Donc, comme on l’a déjà dit, la vérité dans les créatures se trouve en deux
choses : dans les réalités mêmes, et dans l’intelligence ; en
effet, la vérité de l’action est comprise dans la vérité de la réalité, et la
vérité de l’énonciation dans la vérité de la pensée, qu’elle signifie. Or la
réalité est appelée vraie et relativement à l’intelligence divine, et
relativement à l’humaine. Si
donc l’on entend la vérité de la réalité relativement à l’intelligence
divine, alors la vérité de la réalité changeante change assurément, non pas
en fausseté, mais en une autre vérité, car la vérité est une forme suprêmement générale, puisque
le vrai et l’étant sont convertibles ; par conséquent, de même qu’après
n’importe quel changement la réalité reste un étant, quoique autre, suivant
l’autre forme par laquelle elle a l’être, de même elle demeure toujours
vraie, mais par une autre vérité, car quelque forme ou privation qu’elle
acquière par le changement, la réalité est, suivant cette forme, conformée à
l’intelligence divine, qui la connaît telle qu’elle est, suivant n’importe
quelle disposition. Mais
si l’on considère la vérité de la réalité relativement à l’intelligence
humaine, ou inversement, alors il se fait un changement tantôt de la vérité
en fausseté, tantôt d’une vérité en une autre. En effet, puisque « la
vérité est l’adéquation de la réalité et de l’intelligence » et que, si
de choses égales on ôte des parts égales, il reste encore des choses égales,
non toutefois de la même égalité, il est donc nécessaire que, lorsque
l’intelligence et la réalité changent semblablement, la vérité demeure, certes, mais différente :
comme si, Socrate étant assis, l’on pense que Socrate est assis, et qu’ensuite,
Socrate n’étant pas assis, on pense qu’il n’est pas assis. Par contre, si
quelque chose est ôté de l’un des égaux et rien de l’autre, ou si des choses
inégales sont ôtées de l’un et de l’autre, il doit nécessairement
en résulter une inégalité, qui est à la fausseté ce que l’égalité est à la
vérité ; de là vient que si, la pensée étant
vraie, la réalité change sans que l’intelligence
change, ou bien l’inverse, ou bien si les deux changent mais non semblablement,
alors la fausseté en résultera, et il y aura ainsi changement
de la vérité en fausseté ; par exemple si, lorsque Socrate est blanc, on
pense qu’il est blanc, la pensée est vraie ; et si, après cela, on pense
qu’il est noir pendant qu’il reste blanc, ou si, à l’inverse, Socrate devenu
noir est encore pensé comme blanc, ou si, devenu pâle, il est pensé comme
rouge, alors la fausseté sera dans l’intelligence. Et
ainsi apparaît clairement comment la vérité change, et comment la vérité ne
change pas. Réponse
aux objections : 1°
Anselme parle ici de la vérité première, en tant que toutes choses sont
appelées vraies d’après elle comme d’après une mesure extrinsèque. 2°
Parce que l’intelligence fait retour sur elle-même et se pense tout comme
elle pense les autres réalités, ainsi qu’il est dit au troisième livre sur l’Âme, on peut
considérer de deux façons les choses qui relèvent de l’intelligence, en ce
qui concerne la notion de vérité. D’abord, en tant qu’elles sont certaines
réalités ; et ainsi, la vérité se dit d’elles tout comme elle se dit des
autres réalités, c’est-à-dire que, de même que la réalité est appelée vraie
parce que, lorsqu’elle conserve sa nature, elle accomplit ce qu’elle a reçu
dans l’esprit divin, de même l’énonciation est appelée vraie lorsqu’elle conserve sa
nature, qui lui a été dispensée dans l’esprit divin et ne peut lui être ôtée
tant que l’énonciation elle-même demeure. Ensuite, on peut les considérer dans
leur rapport aux réalités pensées ; et ainsi, l’énonciation est appelée
vraie quand elle est adéquate à la réalité, et une telle vérité change, comme
on l’a dit. 3°
La vérité qui demeure après la destruction des réalités vraies est la vérité
première, qui ne change pas, même après un changement des réalités. 4°
Tant que la réalité demeure, un changement ne peut se produire en elle quant
à ce qui lui est essentiel : par exemple, il est essentiel
à l’énonciation de signifier ce pour la signification de quoi elle a été
établie ; il ne s’ensuit donc pas que la vérité de la réalité n’est
nullement changeante, mais qu’elle est immuable quant à ce qui est essentiel
à la réalité, tant que la réalité demeure ; cependant un changement
survient en cela par la corruption de la réalité. Mais quant à ce qui lui est
accidentel, un changement peut survenir même si la réalité demeure ; et
ainsi, quant à ce qui est accidentel, il peut se produire un changement de la
vérité de la réalité. 5°
Après tout changement, la vérité demeure, mais non identique, ainsi qu’il
ressort de ce qu’on a dit plus haut. 6°
L’identité de la vérité ne dépend pas seulement de l’identité de la réalité,
mais aussi de l’identité de l’intellection, tout comme l’identité de l’effet
dépend de l’identité de l’agent et du patient. Or, bien que ce soit la même
réalité qui est signifiée par ces trois propositions, leur intellection n’est
cependant pas identique, car dans la composition de l’intelligence s’ajoute le temps ; il y a donc
différentes intellections selon que le temps varie. |
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Et videtur quod
sic. Anselmus in
libro de Veritate [cap. 13] dicit : video hac ratione probari veritatem immobilem permanere.
Praemissa autem ratio fuit de veritate significationis, ut ex praemissis,
apparet. Ergo veritas enuntiabilium est immutabilis ; et eadem ratione
veritas rei quam significat. Praeterea, si
veritas enuntiationis mutatur, maxime mutatur ad mutationem rei. Sed re
mutata, veritas propositionis manet. Ergo veritas enuntiationis est
immutabilis. Probatio mediae. Veritas, secundum Anselmum [De verit. cap. 7] est rectitudo
quaedam, in quantum aliquid implet hoc quod accepit in mente divina. Sed haec
propositio : Socrates sedet ; accepit in mente divina ut
significaret sessionem Socratis, quam significat etiam Socrate non sedente.
Ergo etiam Socrate non sedente manet in ea veritas ; et ita veritas
praedictae propositionis non mutatur, etiam si res mutetur. Praeterea, si
veritas mutatur, hoc non potest esse nisi mutatis his quibus veritas inest,
sicut nec aliquae formae mutari dicuntur nisi suis subiectis mutatis. Sed
veritas non mutatur ad mutationem verorum, quia destructis veris, adhuc
remanet veritas, ut Augustinus [Solil.
I, 15] et Anselmus [De verit. cap.
13] probant. Ergo veritas est omnino immutabilis. Praeterea,
veritas rei causa est veritatis propositionis ; ex eo enim quod res est
vel non est, dicitur oratio vera vel falsa. Sed veritas rei est immutabilis.
Ergo veritas propositionis. Probatio mediae. Anselmus in libro de Veritate
[cap. 13] probat veritatem enuntiationis immobilem permanere, secundum
quam implet illud quod accepit in mente divina. Sed similiter quaelibet res
implet illud quod accepit in mente divina ut haberet. Ergo cuiuslibet rei
veritas est immutabilis. Praeterea,
illud quod semper manet omni mutatione perfecta, nunquam mutatur ; in
alteratione enim colorum non dicimus superficiem mutari, quia manet qualibet
mutatione colorum facta. Sed veritas manet in re, qualibet rei mutatione
facta, quia ens et verum convertuntur. Ergo veritas est immutabilis. Praeterea, ubi
est eadem causa, et idem effectus. Sed eadem est causa veritatis harum trium
propositionum : Socrates sedet ; sedebit ; et sedit :
scilicet Socratis sessio. Ergo eadem est earum veritas. Sed si unum trium
praedictorum est verum, oportet similiter alterum duorum semper esse
verum ; si enim aliquando est verum : Socrates sedet ; semper
fuit et erit verum : Socrates sedit vel Socrates sedebit. Ergo una
veritas trium propositionum semper uno modo se habet, et ita est immutabilis ;
ergo eadem ratione quaelibet alia veritas. Sed contra,
mutatis causis mutantur effectus. Sed res, quae sunt causa veritatis
propositionis, mutantur. Ergo et propositionum veritas mutatur. Responsio.
Dicendum est, quod aliquid dicitur mutari dupliciter. Uno modo, quia est
subiectum mutationis, sicut dicimus corpus esse mutabile, et sic nulla forma
est mutabilis ; et sic dicitur quod forma
est invariabili essentia consistens ; unde, cum veritas significetur per modum formae, praesens
quaestio non est, an veritas sit mutabilis hoc modo. Alio modo dicitur
aliquid mutari, quia secundum ipsum fit mutatio, sicut dicimus albedinem
mutari, quia secundum ipsam corpus alteratur ; et sic quaeritur de
veritate, an sit mutabilis. Ad cuius
evidentiam sciendum est, quod illud secundum quod est mutatio, quandoque
quidem mutari dicitur, quandoque autem non. Quando enim est inhaerens ei quod
movetur secundum ipsum, tunc et ipsum mutari dicitur, sicut albedo vel
quantitas mutari dicuntur, quando aliquid secundum ipsa mutatur, eo quod
ipsamet secundum hanc mutationem succedunt sibi invicem in subiecto. Quando
autem illud, secundum quod est mutatio est extrinsecum, tunc in illa
mutatione non movetur, sed immobile perseverat, sicut locus non dicitur
moveri quando aliquis secundum locum movetur. Unde et in III Physic. [Phys. IV, 4 (212 a 20)] dicitur,
quod locus est immobilis terminus continentis,
eo quod per localem motum non dicitur esse successio locorum in uno locato,
sed magis multorum locatorum in uno loco. Sed formarum inhaerentium, quae mutari
dicuntur ad mutationem subiecti, duplex est mutationis modus ; aliter
enim dicuntur mutari formae generales, et aliter formae speciales. Forma enim
specialis post mutationem non remanet eadem nec secundum esse nec secundum
rationem, sicut albedo, facta alteratione, nullo modo manet ; sed forma
generalis facta mutatione manet eadem secundum rationem, sed non secundum
esse ; sicut facta mutatione de albo in nigrum, manet quidem color
secundum communem rationem coloris, sed non eadem species coloris. Dictum est
autem superius quod aliquid denominatur verum veritate prima quasi mensura
extrinseca, sed veritate inhaerente quasi mensura intrinseca. Unde res
creatae variantur quidem in participatione veritatis primae ; ipsa tamen
veritas prima, secundum quam dicuntur vera, nullo modo mutatur ; et hoc
est quod Augustinus dicit in libro de libero Arbit. [II, 12] : mentes nostrae aliquando plus, aliquando
minus vident de ipsa veritate ;
sed ipsa in se manens nec proficit nec deficit. Si autem accipiamus
veritatem inhaerentem rebus, sic veritas mutari dicitur, secundum quod aliqua
secundum veritatem mutantur. Unde, ut prius dictum est, veritas in creaturis
invenitur in duobus : in rebus ipsis, et in intellectu : veritas
enim actionis sub veritate rei comprehenditur, et veritas enuntiationis sub
veritate intellectus quam significat. Res autem dicitur vera et per comparationem
ad intellectum divinum et humanum. Si ergo
accipiatur veritas rei secundum ordinem ad intellectum divinum, tunc quidem
mutatur veritas rei mutabilis non in falsitatem sed in aliam veritatem,
veritas enim est forma maxime generalis, cum verum et ens convertantur :
unde sicut facta qualibet mutatione res manet ens, quamvis alia secundum
aliam formam, per quam habet esse ; ita semper remanet vera, sed alia
veritate, quia, quamcumque formam, vel privationem acquirat per mutationem,
secundum eam intellectui divino conformatur, qui eam ita cognoscit ut est
secundum quamcumque dispositionem. Si autem
consideretur veritas rei in ordine ad intellectum humanum, vel e converso,
tunc quandoque fit mutatio de veritate in falsitatem, quandoque autem de una
veritate in aliam. Cum enim veritas sit
adaequatio rei et intellectus, ab aequalibus autem si aequalia tollantur,
adhuc aequalia remanent quamvis non eadem aequalitate, oportet quod quando
similiter mutatur intellectus et res, remaneat quidem veritas, sed
alia ; sicut si Socrate sedente intelligatur Socrates sedere, et postmodum
non sedente intelligatur non sedere. Sed quia ab uno aequalium si aliquid
tollatur, et nihil a reliquo, vel si ab utroque inaequalia tollantur, necesse
est inaequalitatem provenire, quae se habet ad falsitatem sicut aequalitas ad
veritatem ; inde est quod si intellectu vero existente mutetur res non
mutato intellectu, vel e converso, aut utrumque mutetur, sed non similiter,
proveniet falsitas ; et sic erit mutatio de veritate in falsitatem,
sicut si Socrate existente albo, intelligatur esse albus, verus est
intellectus ; si autem postea intelligat eum esse nigrum, Socrate albo
remanente, vel e converso Socrate mutato in nigredinem, adhuc albus intelligatur ;
vel eo mutato in pallorem, intelligatur esse rubeus, falsitas erit in
intellectu. Et sic patet
qualiter veritas mutetur, et qualiter veritas non mutatur. Ad primum ergo
dicendum, quod Anselmus ibi loquitur de veritate prima, prout secundum eam omnia
dicuntur vera quasi mensura extrinseca. Ad secundum
dicendum, quod quia intellectus reflectitur in seipsum, et intelligit se
sicut et alias res, ut dicitur in III de Anima [l. 9 (430 a 2)] ;
ideo quae ad intellectum pertinent, secundum quod ad rationem veritatis spectat,
possunt dupliciter considerari. Uno modo, secundum quod sunt res
quaedam ; et sic eodem modo dicitur de eis veritas sicut de aliis
rebus ; ut scilicet, sicut res dicitur vera, quia implet hoc quod
accepit in mente divina retinendo naturam suam, ita enuntiatio dicatur vera
retinendo naturam suam quae est ei dispensata in mente divina, nec potest ab
ea removeri, enuntiatione ipsa manente. Alio modo secundum quod comparantur
ad res intellectas, et sic dicitur enuntiatio vera quando adaequatur
rei ; et talis veritas mutatur ut dictum est. Ad tertium
dicendum, quod veritas quae remanet destructis rebus veris, est veritas
prima, quae etiam rebus mutatis non mutatur. Ad quartum
dicendum, quod manente re, non potest fieri circa eam mutatio quantum ad ea
quae sunt sibi essentialia, sicut enuntiationi est essentiale ut significet
illud ad quod significandum est instituta. Unde non sequitur quod veritas rei
nullo modo sit mutabilis, sed quod sit immutabilis quantum ad essentialia rei
remanente re. In quibus tamen accidit mutatio per rei corruptionem. Sed
quantum ad accidentalia, mutatio potest accidere etiam manente re ; et
ita quantum ad accidentalia potest fieri mutatio veritatis rei. Ad quintum
dicendum, quod facta omni mutatione, manet veritas, sed non eadem, ut ex
praedictis patet. Ad sextum dicendum, quod identitas veritatis non tantum dependet
ex identitate rei, sed ex identitate intellectus, sicut et identitas effectus
dependet ex identitate agentis et patientis. Quamvis autem sit eadem res quae
significatur illis tribus propositionibus, non tamen est idem intellectus
earum, quia in intellectus compositione adiungitur tempus ; unde
secundum variationem temporis sunt diversi intellectus. |
(Septimo quaeritur utrum veritas in divinis dicatur essentialiter
vel personaliter.)
|
Il
semble qu’elle se dise personnellement. 1°
En Dieu, tout ce qui implique une relation de principe se dit
personnellement. Or c’est le cas de la vérité, comme le montre saint Augustin
au livre sur la Vraie Religion, où il dit que
la vérité divine est « la suprême ressemblance du principe sans aucune
dissemblance, d’où naît la fausseté » ; donc la vérité, en Dieu, se
dit personnellement. 2°
De même que rien n’est semblable à soi, rien non plus n’est égal à soi. Or la
ressemblance en Dieu implique la distinction des Personnes, suivant saint
Hilaire, parce que
rien n’est semblable à soi ; donc, pour la même raison, l’égalité aussi
l’implique. Or la vérité est une certaine égalité ; elle implique donc
en Dieu une distinction personnelle. 3°
Tout ce qui implique en Dieu une émanation, se dit personnellement. Or la vérité
implique une certaine émanation, car elle signifie la conception de
l’intelligence, tout comme le verbe. Donc, de même que le verbe se dit
personnellement, de même la vérité aussi. En
sens contraire : Des
trois Personnes unique est la vérité, comme dit saint Augustin au huitième
livre sur la Trinité. Elle est donc
quelque chose d’essentiel et non de personnel. Réponse
: En
Dieu, la vérité peut s’entendre de deux façons : d’abord proprement,
ensuite quasi métaphoriquement. En
effet, si l’on entend la vérité proprement, alors elle impliquera l’égalité
de l’intelligence divine et de la réalité. Or l’intelligence divine pense
premièrement la réalité qu’est sa propre essence, par laquelle elle pense
toutes les autres choses ; aussi la vérité en Dieu implique-t-elle
principalement l’égalité de l’intelligence divine et de la réalité qu’est
son essence, et conséquemment l’égalité de l’intelligence divine avec les
réalités créées. Or
l’intelligence de Dieu et son essence ne sont pas adéquates entre elles comme
le mesurant et le mesuré, puisque l’une n’est pas le principe de l’autre mais
qu’elles sont tout à fait la même chose ; aussi la vérité résultant
d’une telle égalité n’implique-t-elle aucune notion de principe, que cette
notion soit prise du côté de l’essence ou du côté de l’intelligence :
elle y est une et la même ; en effet, de même que le pensant et la
réalité pensée y sont identiques, de même la vérité de la réalité et la
vérité de l’intelligence y sont identiques, sans aucune connotation de
principe. En
revanche, si l’on prend la vérité de l’intelligence divine en tant qu’elle
est adéquate aux réalités créées, alors la vérité restera encore la même,
comme c’est par le même [moyen] que Dieu pense soi-même et les autres choses,
mais cependant s’ajoute dans le concept de vérité la notion de principe
relativement aux créatures, auxquelles l’intelligence divine se rapporte
comme une mesure et une cause. Or,
en Dieu, tout nom qui n’implique pas la notion de principe ou de principié,
ou encore qui implique la notion de principe relativement aux créatures, se
dit essentiellement. Donc, en Dieu, si l’on prend la vérité proprement, elle
se dit essentiellement ; elle
est cependant appropriée à la Personne du Fils, comme l’art
et les autres choses qui concernent l’intelligence. La
vérité est entendue en Dieu métaphoriquement ou par ressemblance, quand nous
l’y considérons suivant la notion avec laquelle on la trouve dans les
réalités créées, en lesquelles on parle de vérité lorsque la réalité créée
imite son principe, qui est l’intelligence divine. Et c’est pourquoi en
Dieu, semblablement, la vérité est appelée de cette façon la suprême
imitation du Principe, imitation qui convient au Fils ; et selon cette
acception de la vérité, la vérité convient proprement au Fils, et se dit
personnellement ; et
c’est ainsi que s’exprime saint Augustin au livre sur la Vraie Religion. Réponse
aux objections : 1°
On voit dès lors clairement la solution du premier argument. 2°
L’égalité implique parfois en Dieu une relation désignant une distinction
personnelle, comme quand nous disons que le Père et le Fils sont
égaux ; et dans ce cas, on comprend dans le nom d’égalité une
distinction réelle. Parfois, au contraire, on entend dans le nom d’égalité
non pas une distinction réelle, mais seulement de raison, comme lorsque nous
disons que la sagesse et la bonté divines sont égales. Il n’est donc pas
nécessaire que l’égalité implique une distinction personnelle ; et telle
est l’égalité impliquée par le nom de vérité, puisque c’est l’égalité de
l’intelligence et de l’essence. 3°
Bien que la vérité soit conçue par l’intelligence, cependant la notion de
conception n’est pas exprimée par le nom de vérité, comme elle
l’est par le nom de verbe ; il n’en va donc pas de même. |
|
Et videtur quod
dicatur personaliter. Quidquid enim
in divinis importat relationem principii, personaliter dicitur. Sed veritas
est huiusmodi, ut patet per Augustinum in libro de Vera Religione
[cap. 36] : ubi dicit, quod veritas divina est summa similitudo principii sine ulla dissimilitudine, unde falsitas
oritur. Ergo veritas in divinis personaliter dicitur. Praeterea,
sicut nihil est sibi simile, ita nihil est sibi aequale. Sed similitudo in
divinis importat distinctionem personarum, secundum Hilarium [De Trin. III, 23], ex hoc quod
nihil est sibi simile. Ergo eadem ratione, et aequalitas. Sed veritas est
aequalitas quaedam. Ergo importat personalem distinctionem in divinis. Praeterea, omne
quod importat in divinis emanationem, personaliter dicitur. Sed veritas
importat quamdam emanationem, quia significat conceptionem intellectus, sicut
et verbum. Ergo, sicut et verbum personaliter dicitur, ita et veritas. Sed contra,
trium personarum est una veritas, ut dicit Augustinus in libro VIII de
Trinitate [cap. 1]. Ergo est essentiale, et non personale. Responsio. Dicendum, quod veritas in divinis dupliciter accipi
potest : uno modo proprie, alio modo quasi metaphorice. Si enim proprie
accipiatur veritas, tunc importabit aequalitatem intellectus divini et rei.
Et quia intellectus divinus primo intelligit rem quae est essentia sua, per
quam omnia alia intelligit, ideo et veritas in Deo principaliter importat
aequalitatem intellectus divini et rei, quae est essentia eius, et
consequenter intellectus divini ad res creatas. Intellectus
autem divinus et essentia sua non adaequantur ad invicem sicut mensurans et
mensuratum, cum unum non sit principium alterius, sed sunt omnino idem ;
unde veritas ex tali aequalitate resultans nullam principii rationem
importat, sive accipiatur ex parte essentiae, sive ex parte intellectus, quae
una et eadem ibi est ; sicuti enim ibi est idem intelligens et res
intellecta, ita est ibi eadem veritas rei et veritas intellectus, sine aliqua
connotatione principii. Sed si
accipiatur veritas intellectus divini secundum quod adaequatur rebus creatis,
sic adhuc remanebit eadem veritas, sicut per idem intelligit Deus se et
alia ; sed tamen additur in intellectu veritatis ratio principii ad
creaturas, ad quas intellectus divinus comparatur ut mensura et causa. Omne autem
nomen quod in divinis rationem principii vel quod est a principio, non
importat, vel etiam importans rationem principii ad creaturas, essentialiter
dicitur. Unde in divinis si veritas proprie accipiatur, essentialiter
dicitur ; tamen appropriatur personae filii, sicut ars et cetera quae ad
intellectum pertinent. Metaphorice vel
similitudinarie accipitur veritas in divinis, quando accipimus eam ibi
secundum illam rationem qua invenitur in rebus creatis, in quibus dicitur
veritas, secundum quod res creata imitatur suum principium, scilicet
intellectum divinum. Unde et similiter hoc modo veritas dicitur in divinis
summa imitatio principii, quae filio convenit ; et secundum hanc acceptionem
veritatis, veritas proprie convenit filio, et personaliter dicitur ; et
sic loquitur Augustinus in libro de Vera Religione. Unde patet responsio ad primum. Ad secundum dicendum, quod aequalitas in divinis quandoque importat
relationem quae designat distinctionem personalem, sicut cum dicimus, quod
pater et filius sunt aequales ; et secundum hoc, in nomine aequalitatis,
realis distinctio intelligitur. Quandoque autem in nomine aequalitatis non
intelligitur realis distinctio, sed rationis tantum, sicut cum dicimus
sapientiam et bonitatem divinam esse aequales. Unde non oportet quod distinctionem personalem
importet ; et talis est aequalitas importata per nomen veritatis, cum
sit aequalitas intellectus et essentiae. Ad tertium dicendum, quod quamvis veritas sit concepta per
intellectum, nomine tamen veritatis non exprimitur ratio conceptionis, sicut
nomine verbi ; unde non est simile. |
(Octavo quaeritur utrum omnis veritas alia
sit a veritate prima.)
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Il semble que non. 1° Il est vrai qu’un tel
fornique ; or cela ne vient pas de la vérité première ; donc toute
vérité ne vient pas de la vérité première. 2° [Le répondant] disait
que la vérité de signe ou d’intellection, selon laquelle cela est appelé
vrai, vient de Dieu, mais non pas en tant que cela est référé à la réalité.
En sens contraire : en plus de la vérité première, il y a non seulement
la vérité de signe ou d’intellection, mais aussi la vérité de la réalité. Si
donc ce vrai ne vient pas de Dieu en tant qu’il est référé à la réalité,
alors cette vérité de la réalité ne viendra pas de Dieu ; et ainsi, on
obtient ce qu’on se proposait, que toute vérité autre ne vient pas de Dieu. 3° De « Un tel
fornique » on déduit : « Il est donc vrai qu’un tel
fornique », et ce faisant, on descend de la vérité d’une proposition à
la vérité d’un dictum, vérité qui
exprime celle de la réalité ; la vérité susdite consiste donc en ce que
cet acte est composé avec ce sujet. Or la vérité du dictum ne viendrait pas de la composition d’un tel acte avec le
sujet si l’on ne considérait la composition de l’acte existant dans sa difformité ;
la vérité de la réalité n’existe donc pas seulement quant à l’essence même de
l’acte, mais aussi quant à sa difformité. Or l’acte considéré dans sa
difformité ne vient nullement de Dieu. Donc toute vérité de la réalité ne
vient pas de Dieu. 4° Anselme dit
que la réalité est appelée vraie en tant qu’elle est comme elle doit
être ; et parmi les façons dont on peut dire que la réalité doit être,
il en donne une, selon laquelle on dit qu’une réalité doit être parce qu’elle
advient avec la permission de Dieu. Or la permission de Dieu s’étend aussi à
la difformité de l’acte ; la vérité de la réalité atteint donc aussi
cette difformité ; or cette difformité ne vient nullement de Dieu ;
donc toute vérité ne vient pas de Dieu. 5° [Le répondant] disait
que, de même que la difformité ou la privation n’est pas appelée
« étant » en un sens absolu, mais à un certain point de vue, de
même on dit qu’elle a une vérité non pas en un sens absolu, mais à un certain
point de vue ; et une telle « vérité à un certain point de
vue » ne vient pas de Dieu. En sens contraire : le vrai ajoute à
l’étant une relation à l’intelligence. Or, bien que la difformité ou la privation
en soi ne soit pas un étant en un sens absolu, elle est cependant, en un sens
absolu, appréhendée par l’intelligence ; donc, quoiqu’elle n’ait pas une
entité en un sens absolu, elle a une vérité en un sens absolu. En outre, tout ce qui est
affirmé à un certain point de vue se ramène à une affirmation en un sens
absolu ; par exemple, qu’un Éthiopien soit blanc quant à sa dent, se
ramène à ceci que la dent de l’Éthiopien est absolument blanche. Si donc
quelque « vérité à un certain point de vue » ne vient pas de Dieu,
alors toute « vérité en un sens absolu » ne viendra pas de
Dieu ; ce qui est absurde. 6° Ce qui n’est pas cause
de la cause n’est pas cause de l’effet ; par exemple, Dieu n’est pas
cause de la difformité du péché, parce qu’il n’est pas cause du défaut dans
le libre arbitre, par où se produit la difformité du péché. Or, de même que
l’être est cause de la vérité des propositions affirmatives, de même le
non-être pour les négatives. Puis donc que Dieu n’est pas cause de ce qui est
non-être, comme dit saint Augustin au livre des 83 Questions, il
reste que Dieu n’est pas cause des propositions négatives ; et ainsi,
toute vérité ne vient pas de Dieu. 7° Saint Augustin dit au
livre des Soliloques que
« le vrai est ce qui est tel qu’on le voit ». Or quelque mal est
tel qu’on le voit ; donc quelque mal est vrai. Or aucun mal ne vient de
Dieu ; donc toute chose vraie ne vient pas de Dieu. 8° [Le répondant] disait
que le mal n’est pas vu par l’espèce du mal, mais par l’espèce du bien. En
sens contraire : l’espèce du bien ne fait jamais apparaître que le
bien ; si donc le mal n’est vu que par l’espèce du bien, le mal
n’apparaîtra jamais que comme bon ; ce qui est faux. En sens contraire : 1) À
propos de I Cor. 12, 3 : « Personne ne peut dire,
etc. », saint Ambroise dit : « Toute chose vraie, dite
par n’importe qui, vient du Saint-Esprit. » 2) Toute bonté créée vient
de la bonté première incréée, qui est Dieu. Donc, pour la même raison, toute
vérité autre vient de la vérité première, qui est Dieu. 3) La notion de vérité
s’accomplit dans l’intelligence. Or toute intelligence vient de Dieu. Toute
vérité vient donc de Dieu. 4) Saint Augustin dit au
livre des Soliloques que
« le vrai, c’est ce qui est ». Or tout être vient de Dieu ;
donc toute vérité aussi. 5) De même que le vrai est
convertible avec l’étant, de même l’un l’est aussi, et vice versa. Or toute unité vient de l’unité première, comme dit
saint Augustin au livre sur la Vraie
Religion. Donc
aussi, toute vérité vient de la vérité première. Réponse : Dans les réalités créées,
la vérité se trouve dans les réalités et
dans l’intelligence, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit : dans
l’intelligence, en tant qu’elle est adéquate aux réalités
dont elle a connaissance ; et dans les réalités, en tant qu’elles
imitent l’intelligence divine, qui est leur mesure, comme l’art est la
mesure de tous ses produits ; et d’une autre façon, en tant qu’elles
sont de nature à causer une appréhension vraie d’elles-mêmes dans
l’intelligence humaine, qui est mesurée par les réalités, comme il est dit au
dixième livre de la Métaphysique. Or la réalité qui existe à
l’extérieur de l’âme imite par sa forme l’art de l’intelligence divine ;
et, par cette même forme, elle est de nature à causer une appréhension vraie
dans l’intelligence humaine, et c’est aussi par cette forme que chaque
réalité a l’être ; la vérité des réalités existantes inclut donc en sa notion leur
entité, et ajoute une relation d’adéquation à l’intelligence humaine ou
divine. Mais les négations ou les privations qui existent hors de l’âme n’ont
pas de forme soit pour imiter le modèle de l’art divin, soit pour susciter
une connaissance d’elles-mêmes dans l’intelligence humaine ; et si elles
sont adéquates à l’intelligence, cela est dû à l’intelligence, qui appréhende leurs notions. Ainsi donc, on le voit
clairement, lorsque la pierre est appelée vraie et que la cécité est appelée
vraie, la vérité ne se rapporte pas à l’une et à l’autre de la même
façon : en effet, la vérité dite de la pierre inclut en sa notion
l’entité de la pierre, et ajoute un rapport à l’intelligence, causé aussi du
côté de la réalité même, puisqu’elle a quelque chose selon quoi elle peut
être référée ; mais la vérité dite de la cécité n’inclut pas en soi la
privation même qu’est la cécité, mais seulement la relation de la cécité à
l’intelligence, relation qui n’a, du côté de la cécité elle-même, rien sur
quoi s’appuyer, puisque la cécité n’est pas égalée à l’intelligence en vertu
de quelque chose qu’elle aurait en soi. Il est donc évident que la
vérité trouvée dans les réalités créées ne peut rien comprendre d’autre que
l’entité de la réalité et l’adéquation de la réalité à l’intelligence, ou
l’égalité de l’intelligence avec les réalités ou avec les privations des
réalités ; or tout cela vient de Dieu, car et la forme même de la
réalité, par laquelle elle est rendue adéquate, vient de Dieu, et le vrai
lui-même, en tant que bien de l’intelligence, comme il est dit au sixième
livre de l’Éthique – car
le bien de chaque réalité consiste dans la parfaite opération de cette
réalité, or l’opération de l’intelligence n’est parfaite que dans la mesure
où elle connaît le vrai, c’est donc en cela que consiste son bien
en tant que tel. Par conséquent, puisque tout bien vient de Dieu, ainsi que
toute forme, il est nécessaire de dire dans l’absolu que toute vérité vient
de Dieu. Réponse aux objections : 1° Lorsqu’on argumente
ainsi : « Toute chose vraie vient de Dieu, or il est vrai qu’un tel
fornique, donc, etc. », intervient un paralogisme d’accident. En effet, comme ce qu’on a déjà dit peut
le faire apparaître, lorsque nous disons : « Il est vrai qu’un tel
fornique », nous ne disons pas cela comme si le défaut même qui est
impliqué dans l’acte de fornication était inclus dans la notion de
vérité ; mais « vrai » prédique seulement l’adéquation de cela
à l’intelligence. On ne doit donc pas conclure qu’il vient de Dieu qu’un tel
fornique, mais que sa vérité vient de Dieu. 2° Les difformités et les
autres défauts n’ont pas une vérité comme les autres réalités en ont une,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut ; voilà pourquoi, bien
que la vérité des défauts vienne de Dieu, on ne peut en conclure que la difformité
vient de Dieu. 3° Selon le Philosophe au
sixième livre de la Métaphysique, la
vérité ne consiste pas dans la composition qui est dans les réalités, mais
dans la composition que fait l’âme ; voilà pourquoi la vérité ne consiste
pas en ce que cet acte avec sa difformité inhère au sujet – car cela concerne
la notion de bien ou de mal – mais en ce que l’acte qui inhère ainsi au sujet
est adéquat à l’appréhension de l’âme. 4° Le bien, le dû et le
droit, et toutes choses de cette sorte, ne se rapportent pas de la même façon
à la permission divine et aux autres signes de la volonté divine. Car pour
ces autres signes, le rapport se fait et à l’objet de l’acte de volonté et à
l’acte de volonté lui-même : par exemple, quand Dieu nous commande
d’honorer nos parents, à la fois l’honneur à rendre aux parents est lui-même
un certain bien, et l’acte même de commander est bon aussi. Mais dans le cas
de la permission, le rapport se fait seulement à l’acte de celui qui permet,
et non à l’objet de la permission ; aussi est-il droit que Dieu permette
que des difformités surviennent ; il ne s’ensuit cependant pas que la
difformité ait elle-même une rectitude. 5° La vérité à un certain
point de vue, qui convient aux négations et aux défauts, se ramène à la
vérité absolue, qui est dans l’intelligence et vient de Dieu ; voilà pourquoi
la vérité des défauts vient de Dieu, quoique les défauts eux-mêmes ne
viennent pas de Dieu. 6° Le non-être n’est pas
cause de la vérité des propositions négatives comme s’il les produisait dans l’intelligence,
mais c’est l’âme qui fait cela en se conformant au non-étant qui est hors de
l’âme ; le non-être existant hors de l’âme n’est donc pas cause efficiente
de la vérité dans l’âme, mais cause quasi exemplaire de cette vérité. L’objection, elle, valait pour une cause
efficiente. 7° Bien que le mal ne
vienne pas de Dieu, cependant, que le mal soit vu tel qu’il est, cela vient
assurément de Dieu ; donc la vérité par laquelle il est vrai qu’il est
mal, vient de Dieu. 8° Bien que le mal n’agisse sur l’âme que par l’espèce du bien,
cependant, parce qu’il est un bien déficient, l’âme découvre en soi la notion
du défaut, et en cela conçoit la notion de mal ; et c’est ainsi que le
mal est vu comme tel. |
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Et videtur quod
non. Istum enim
fornicari est verum ; sed hoc non est a veritate prima. Ergo non omnis
veritas est a veritate prima. Sed dicebat,
quod veritas signi vel intellectus, secundum quam hoc dicitur verum, est a
Deo, non autem secundum quod refertur ad rem. – Sed contra, praeter veritatem
primam non solum est veritas signi, aut intellectus, sed etiam est veritas
rei. Si ergo hoc verum non sit a Deo secundum quod refertur ad rem, haec veritas
rei non erit a Deo ; et sic habetur propositum, quod non omnis veritas
alia sit a Deo. Praeterea, sequitur : iste fornicatur ; ergo istum fornicari
est verum ; ut fiat descensus a veritate propositionis ad veritatem
dicti, quae exprimit veritatem rei. Ergo veritas praedicta consistit in hoc
quod iste actus componitur isti subiecto. Sed veritas dicti non esset ex
compositione talis actus cum subiecto, nisi intelligeretur compositio actus
sub deformitate existentis. Ergo veritas rei non solum est quantum ad ipsam
essentiam actus, sed etiam quantum ad deformitatem. Sed actus sub deformitate
consideratus nullo modo est a Deo. Ergo non omnis veritas rei est a Deo. Praeterea,
Anselmus [De verit., cap. 8]
dicit, quod res dicitur vera secundum quod est ut debet esse ; et inter
modos quibus potest dici quod debet esse res, ponit unum, secundum quem
dicitur, quod res debet esse, quia Deo permittente accidit. Sed permissio Dei extendit se etiam ad deformitatem actus. Ergo
veritas rei etiam ad deformitatem illam pertingit. Sed deformitas illa nullo
modo est a Deo. Ergo non omnis veritas est a Deo. Sed dicebat, quod sicut deformitas, vel privatio dicitur ens non
simpliciter, sed secundum quid, ita et dicitur habere veritatem, non simpliciter,
sed secundum quid ; et talis veritas secundum quid non est a Deo. – Sed
contra, verum addit supra ens ordinem ad intellectum. Sed deformitas vel
privatio, quamvis in se non sit simpliciter ens, tamen est simpliciter
apprehensa per intellectum. Ergo, quamvis non habeat simpliciter entitatem,
habet tamen simpliciter veritatem. Praeterea, omne
secundum quid ad simpliciter reducitur ; sicut hoc quod est Aethiopem
esse album dente, reducitur ad hoc, quod est dentem Aethiopis esse album
simpliciter. Si ergo aliqua veritas secundum quid, non est a Deo, non omnis
simpliciter veritas erit a Deo ; quod est absurdum. Praeterea, quod
non est causa causae, non est causa effectus ; sicut Deus non est causa
deformitatis peccati, quia non est causa defectus in libero arbitrio, ex quo
deformitas peccati accidit. Sed sicut esse est causa veritatis affirmativarum
propositionum, ita non esse negativarum. Cum ergo Deus non sit causa eius
quod est non esse, ut dicit Augustinus in libro LXXXIII Quaest.
[qu. 21], relinquitur quod Deus non sit causa negativarum
propositionum ; et sic non omnis veritas est a Deo. Praeterea, Augustinus dicit in libro Solil. [II, 5] quod verum est quod ita se habet ut videtur.
Sed malum aliquod ita se habet ut videtur. Ergo aliquod malum est verum. Sed
nullum malum est a Deo. Ergo non omne verum est a Deo. Sed dicebat, quod malum non videtur per speciem mali, sed per speciem
boni. – Sed contra. Species boni nunquam
facit apparere nisi bonum. Si ergo malum non videtur nisi per speciem boni,
nunquam appareret malum nisi bonum ; quod est falsum. Sed contra. I Cor. super illud, nemo
potest dicere etc., dicit Ambrosius [PL 17, 285 C] : omne verum, a quocumque dicatur, a spiritu
sancto est. Praeterea,
omnis bonitas creata, est a prima bonitate increata, quae est Deus. Ergo
eadem ratione omnis alia veritas est a prima veritate, quae est Deus. Praeterea,
ratio veritatis completur in intellectu. Sed omnis intellectus est a Deo. Ergo omnis veritas est a Deo. Praeterea, Augustinus in libro Solil. [II, 5] dicit quod verum est id quod est.
Sed omne esse est a Deo. Ergo omnis veritas. Praeterea,
sicut verum convertitur cum ente, ita et unum et e converso. Sed omnis unitas
est a prima unitate ut dicit Augustinus in libro de Vera Religione
[cap. 36] ; ergo et omnis veritas est a prima veritate. Responsio.
Dicendum, quod in rebus creatis invenitur veritas in rebus et in intellectu,
ut ex dictis patet : in intellectu quidem secundum quod adaequatur rebus
quarum notionem habet ; in rebus autem secundum quod imitantur
intellectum divinum, qui est earum mensura, sicut ars est mensura omnium
artificiatorum ; et alio modo secundum quod sunt natae facere de se
veram apprehensionem in intellectu humano, qui per res mensuratur, ut dicitur
in X Metaph. [l. 2 (1053 a 31]. Res autem
existens extra animam, per formam suam imitatur artem divini intellectus, et
per eandem nata est facere veram apprehensionem in intellectu humano, per
quam etiam formam unaquaeque res esse habet ; unde veritas rerum
existentium includit in sui ratione entitatem earum, et superaddit habitudinem
adaequationis ad intellectum humanum vel divinum. Sed negationes vel
privationes existentes extra animam non habent aliquam formam, per quam vel
imitentur exemplar artis divinae, vel ingerant sui notitiam in intellectu
humano ; sed quod adaequantur intellectui, est ex parte intellectus, qui
earum rationes apprehendit. Sic ergo patet
quod cum dicitur lapis verus et caecitas vera, non eodem modo veritas se
habet ad utrumque : veritas enim de lapide dicta claudit in sui ratione
lapidis entitatem, et superaddit habitudinem ad intellectum, quae causatur
etiam ex parte ipsius rei, cum habeat aliquid secundum quod referri
possit ; sed veritas dicta de caecitate non includit in se ipsam
privationem quae est caecitas, sed solummodo habitudinem caecitatis ad
intellectum ; quae etiam non habet aliquid ex parte ipsius caecitatis in
quo sustentetur, cum caecitas non aequetur intellectui ex virtute alicuius
quod in se habeat. Patet ergo quod
veritas in rebus creatis inventa nihil aliud potest comprehendere quam
entitatem rei, et adaequationem rei ad intellectum vel aequationem
intellectus ad res vel ad privationes rerum ; quod totum est a Deo, quia
et ipsa forma rei, per quam adaequatur, a Deo est, et ipsum verum sicut bonum
intellectus ; ut dicitur in VI Ethic. [l. 2 (1139 a 27)] quia bonum
uniuscuiusque rei consistit in perfecta operatione ipsius rei ; non est
autem perfecta operatio intellectus, nisi secundum quod verum cognoscit ;
unde in hoc consistit eius bonum, in quantum huiusmodi. Unde, cum omne bonum
sit a Deo, et omnis forma, oportet absolute dicere, quod omnis veritas sit a
Deo. Ad primum ergo
dicendum, quod cum sic arguitur : omne verum est a Deo ; istum fornicari
est verum ; ergo etc., incidit fallacia accidentis. Ut enim ex iam dictis
patere potest, cum dicimus : istum fornicari est verum ; non hoc
dicimus quasi ipse defectus qui implicatur in actu fornicationis includatur
in ratione veritatis : sed verum praedicat tantum adaequationem huius ad
intellectum. Unde non debet concludi : istum fornicari
est a Deo ; sed quod veritas eius sit a Deo. Ad secundum dicendum, quod deformitates et alii defectus non habent
veritatem sicut et aliae res, ut ex praedictis patet ; et ideo, quamvis
veritas defectuum sit a Deo, non ex hoc potest concludi, quod deformitas sit
a Deo. Ad tertium dicendum, quod secundum philosophum, VI Metaph. [l. 4
(1027 b 29)], veritas non consistit in compositione quae est in rebus, sed in
compositione quam facit anima ; et ideo veritas non consistit in hoc
quod iste actus cum deformitate sua inhaeret subiecto, hoc enim pertinet ad rationem
boni vel mali, sed ex hoc quod actus sic inhaerens subiecto apprehensioni
animae adaequatur. Ad quartum dicendum, quod bonum, debitum, et rectum, et huiusmodi omnia
alio modo se habent ad permissionem divinam, et alio modo ad alia signa
voluntatis. In aliis enim refertur et ad id quod cadit sub actu voluntatis,
et ad ipsum voluntatis actum ; sicut cum Deus praecipit honorem
parentum ; et ipse honor parentum bonum quoddam est, et ipsum etiam
praecipere bonum est. Sed in permissione refertur tantum ad actum permittentis,
et non ad id quod sub permissione cadit ; unde rectum est quod Deus
permittat deformitates incidere ; non tamen sequitur ex hoc quod ipsa
deformitas aliquam rectitudinem habeat. Ad quintum dicendum, quod veritas secundum quid quae competit negationibus
et defectibus, reducitur ad veritatem simpliciter, quae est in intellectu,
quae a Deo est ; et ideo veritas defectuum a Deo est, quamvis ipsi
defectus a Deo non sint. Ad sextum
dicendum, quod non esse non est causa veritatis propositionum negativarum
quasi faciens eas in intellectu ; sed ipsa anima hoc facit conformans se
non enti, quod est extra animam ; unde non esse extra animam existens,
non est causa efficiens veritatis in anima, sed quasi exemplaris. Obiectio
autem procedebat de causa efficiente. Ad septimum
dicendum, quod quamvis malum non sit a Deo, tamen quod malum videatur tale
quale est, est quidem a Deo ; unde veritas qua verum est malum esse, est
a Deo. Ad octavum
dicendum, quod quamvis malum non agat in animam nisi per speciem boni ;
quia tamen est bonum deficiens, anima deprehendit in se rationem defectus, et
in hoc concipit rationem mali ; et sic malum videtur malum. |
(Nono quaeritur utrum veritas sit in
sensu.)
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Il semble que non. 1° Anselme dit
que « la vérité est une rectitude que l’esprit seul peut
percevoir ». Or le sens n’est pas de la nature de l’esprit. La vérité
n’est donc pas dans le sens. 2° Saint Augustin prouve
au livre des 83 Questions que
la vérité n’est pas connue par les sens corporels, et ses arguments ont déjà
été donnés. La vérité n’est donc pas dans le sens. En sens contraire : Saint Augustin dit au
livre sur la Vraie Religion que
« c’est la vérité qui montre ce qui est ». Or ce qui est se montre
non seulement à l’intelligence, mais aussi au sens ; la vérité est donc
non seulement dans l’intelligence, mais aussi dans le sens. Réponse : La vérité est dans
l’intelligence et dans le sens, mais pas de la même façon. Elle est dans
l’intelligence comme
une conséquence de l’acte de l’intelligence et comme connue par
l’intelligence. En effet, elle s’ensuit de l’opération de l’intelligence en
tant que le jugement de l’intelligence porte sur la réalité telle qu’elle
est ; et elle est connue par l’intelligence en tant que l’intelligence
fait retour sur son acte : non seulement en tant qu’elle connaît son
acte, mais aussi en tant qu’elle en connaît la proportion à la réalité ;
or assurément, cette proportion ne peut être connue qu’une fois connue la
nature de l’acte lui-même, laquelle ne peut être connue sans que soit connue
la nature du principe actif, qui est l’intelligence elle-même, dont la nature
comporte qu’elle soit conformée aux réalités ; par conséquent,
l’intelligence connaît la vérité dans la mesure où elle fait retour sur
elle-même. La vérité est dans le sens comme
une conséquence de son acte, c’est-à-dire quand le jugement du sens porte sur
la réalité telle qu’elle est ; mais cependant, elle n’est pas dans le
sens comme connue par le sens, car, bien que le sens juge sur les réalités
en vérité, cependant il ne connaît pas la vérité par laquelle il juge en
vérité ; en effet, bien que le sens connaisse qu’il sent, cependant il
ne connaît pas sa nature, ni par conséquent la nature de son acte, ni sa
proportion aux réalités, ni par suite sa vérité. Et en voici la raison.
Parmi les étants, ceux qui sont les plus parfaits, comme les substances
intellectuelles, reviennent à leur essence par un retour complet : car, dès lors qu’ils connaissent quelque
chose qui est placé hors d’eux-mêmes, ils s’avancent en quelque sorte hors
d’eux-mêmes ; mais dans la mesure où ils connaissent qu’ils connaissent,
ils commencent déjà à revenir à soi, parce que l’acte de connaissance est
intermédiaire entre le connaissant et le connu. Mais ce retour est achevé en
tant qu’ils connaissent leurs propres essences : c’est pourquoi il est
dit au livre des Causes que
« tout ce qui connaît sa propre essence revient à elle par un retour
complet ». Mais le sens, qui parmi
les autres [réalités] est plus proche de la substance intellectuelle,
commence certes à revenir à son essence, car non seulement il connaît le
sensible, mais encore il connaît qu’il sent ; cependant, son retour
n’est pas achevé, car le sens ne connaît pas son
essence ; et Avicenne en
détermine ainsi la raison : le sens ne connaît rien si ce n’est par un
organe corporel ; or il n’est pas possible qu’un organe corporel vienne
en intermédiaire entre la puissance sensitive et elle-même. Quant
aux puissances insensibles, elles ne font aucunement retour sur elles-mêmes, car elles ne
connaissent pas qu’elles agissent, comme le feu ne connaît pas qu’il chauffe. Réponse
aux objections : 1°
& 2° On voit dès lors clairement la solution des objections. |
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Et videtur quod
non. Anselmus [De verit., cap. 11] enim dicit,
quod veritas est rectitudo sola mente
perceptibilis. Sed sensus non est de natura mentis. Ergo veritas non est
in sensu. Praeterea,
Augustinus probat in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 9], quod veritas
corporeis sensibus non cognoscitur ; et rationes eius supra positae
sunt. Ergo veritas non est in sensu. Sed contra,
Augustinus, in libro de Vera Religione [cap. 36], dicit, quod veritas est qua ostenditur id quod est.
Sed id quod est, ostenditur non tantum intellectui, sed etiam sensui. Ergo
veritas non solum est in intellectu sed etiam in sensu. Responsio.
Dicendum, quod veritas est in intellectu et in sensu, sed non eodem modo. In intellectu
enim est sicut consequens actum intellectus, et sicut cognita per
intellectum. Consequitur namque intellectus operationem, secundum quod
iudicium intellectus est de re secundum quod est. Cognoscitur autem ab
intellectu secundum quod intellectus reflectitur supra actum suum, non solum
secundum quod cognoscit actum suum, sed secundum quod cognoscit proportionem
eius ad rem : quae quidem cognosci non potest nisi cognita natura ipsius
actus ; quae cognosci non potest, nisi natura principii activi
cognoscatur, quod est ipse intellectus, in cuius natura est ut rebus
conformetur ; unde secundum hoc cognoscit veritatem intellectus quod
supra seipsum reflectitur. Sed veritas est
in sensu sicut consequens actum eius ; dum scilicet iudicium sensus est
de re, secundum quod est ; sed tamen non est in sensu sicut cognita a
sensu : etsi enim sensus vere iudicat de rebus, non tamen cognoscit
veritatem, qua vere iudicat : quamvis enim sensus cognoscat se sentire,
non tamen cognoscit naturam suam, et per consequens nec naturam sui actus,
nec proportionem eius ad res, et ita nec veritatem eius. Cuius ratio
est, quia illa quae sunt perfectissima in entibus, ut substantiae
intellectuales, redeunt ad essentiam suam reditione completa : in hoc
enim quod cognoscunt aliquid extra se positum, quodammodo extra se procedunt ;
secundum vero quod cognoscunt se cognoscere, iam ad se redire incipiunt, quia
actus cognitionis est medius inter cognoscentem et cognitum. Sed reditus iste
completur secundum quod cognoscunt essentias proprias : unde dicitur in
libro de Causis [prop. 15 (14)], quod omnis sciens essentiam suam, est rediens ad essentiam suam reditione
completa. Sensus autem,
qui inter cetera est propinquior intellectuali substantiae, redire quidem
incipit ad essentiam suam, quia non solum cognoscit sensibile, sed etiam
cognoscit se sentire ; non tamen completur eius reditio, quia sensus non
cognoscit essentiam suam. Cuius hanc rationem Avicenna [De anima V, 2] assignat, quia sensus nihil cognoscit nisi
per organum corporale. Non est autem possibile ut organum corporale medium
cadat inter potentiam sensitivam et seipsam. Sed potentiae
insensibiles nullo modo redeunt super seipsas, quia non cognoscunt se agere,
sicut ignis non cognoscit se calefacere. Et ex his patet
solutio ad obiecta. |
(Decimo quaeritur utrum aliqua res sit falsa.)
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Il semble que non. 1° Saint Augustin dit au
livre des Soliloques :
« le vrai, c’est ce qui est ». Le faux est donc ce qui n’est pas.
Or ce qui n’est pas, n’est pas une réalité. Donc aucune réalité n’est fausse. 2° [Le répondant] disait
que le vrai est une différence de l’étant ; et ainsi, de même que le
vrai est ce qui est, de même aussi le faux. En sens contraire : aucune
différence qui divise n’est convertible avec ce dont elle est une différence.
Or le vrai est convertible avec l’étant, comme on l’a déjà dit ; le vrai
n’est donc pas une différence qui divise l’étant, pour qu’on puisse appeler
fausse une réalité. 3° « La vérité est
l’adéquation de la réalité et de l’intelligence. » Or toute réalité est
adéquate à l’intelligence divine, parce que rien ne peut être en soi
autrement que l’intelligence divine le connaît. Toute réalité est donc
vraie ; aucune réalité n’est donc fausse. 4° Toute réalité a une vérité
par sa forme ; en effet, un homme est appelé vrai parce qu’il a la vraie
forme d’homme. Or il n’est aucune réalité qui n’ait quelque forme, car tout
être vient de la forme. N’importe quelle réalité est donc vraie ; donc
aucune réalité n’est fausse. 5° Le vrai est au faux ce
que le bien est au mal. Or, parce que le mal se trouve dans les réalités, il
n’est substantifié que dans le bien, comme disent Denys et
saint Augustin. Si donc la fausseté se trouve dans les
réalités, elle ne sera substantifiée que dans le vrai ; ce qui ne semble
pas possible, car alors, le même serait vrai et faux – ce qui est impossible
–, comme le même est homme et blanc pour la raison que la blancheur est substantifiée
dans l’homme. 6° Saint Augustin, au
livre des Soliloques, fait
cette objection : si une réalité est appelée fausse, c’est soit à cause
de sa ressemblance, soit à cause de sa dissemblance. « Si c’est à cause
de la dissemblance, il n’y aura plus rien qui ne puisse être qualifié de
faux, car il n’est rien qui ne soit dissemblable à quelque autre chose. Si
c’est à cause de la ressemblance, toutes choses protestent, elles qui sont
vraies justement parce qu’elles sont semblables. » La fausseté ne peut
donc aucunement se trouver dans les réalités. En sens contraire : 1) Saint Augustin définit ainsi le faux : « le faux
est ce qui offre de la ressemblance avec une autre chose » et ne parvient
pas à ce dont il porte la ressemblance. Or toute créature porte la
ressemblance de Dieu. Puis donc qu’aucune créature n’atteint Dieu lui-même
par mode d’identité, il semble que toute créature soit fausse. 2) Saint Augustin dit au
livre sur la Vraie Religion :
« Tout corps est un vrai corps et une fausse unité. » Or il dit
cela parce que le corps imite l’unité et cependant n’est pas l’unité. Puis
donc que n’importe quelle créature, selon n’importe laquelle de ses perfections,
imite la perfection divine, et néanmoins est infiniment distante de Dieu, il
semble que toute créature soit fausse. 3) De même que le vrai est
convertible avec l’étant, de même aussi le bien. Or, que le bien soit convertible
avec l’étant n’empêche pas qu’une réalité soit trouvée mauvaise ; donc,
que le vrai soit convertible avec l’étant n’empêche pas non plus qu’une réalité
soit trouvée fausse. 4) Anselme dit au livre
sur la Vérité qu’il
y a deux vérités pour une proposition : l’une, « parce qu’elle
signifie ce qu’elle a reçu de signifier », par exemple la proposition
« Socrate est assis » signifie que Socrate est assis, que Socrate
soit ou non assis ; l’autre, quand elle signifie « ce pour quoi
elle a été faite » – car elle a été faite pour signifier l’être, quand
il est – et dans ce cas, l’énonciation est appelée vraie proprement. Donc,
pour la même raison, n’importe quelle réalité sera appelée vraie lorsqu’elle
accomplit ce pour quoi elle est, et fausse lorsqu’elle ne l’accomplit pas. Or
aucune réalité qui manque sa fin n’accomplit ce pour quoi elle est. Puis donc
que de nombreuses réalités sont telles, il semble que beaucoup soient
fausses. Réponse : De même que la vérité
consiste en une adéquation de la réalité et de l’intelligence, de même la
fausseté réside dans leur inégalité. Or la réalité est en
rapport à l’intelligence divine et à l’humaine, comme on l’a déjà dit ;
elle se rapporte à l’intelligence divine d’abord comme le mesuré à la mesure,
quant aux choses qui se disent ou se trouvent positivement dans les réalités,
car tout ce genre de choses provient de l’art de l’intelligence
divine ; ensuite comme le connu au connaissant, et ainsi, même les
négations et les défauts sont adéquats à l’intelligence divine, car Dieu
connaît toutes les choses de ce genre, quoiqu’il ne les cause pas. On voit
donc clairement que la réalité, de quelque façon qu’elle se comporte, et sous
quelque forme, quelque privation ou quelque défaut qu’elle existe, est adéquate
à l’intelligence divine. Et ainsi, il est évident que n’importe quelle
réalité, relativement à l’intelligence divine, est vraie, et c’est pourquoi Anselme
dit au livre sur la Vérité :
« La vérité est donc dans l’essence de toutes les choses qui sont, car
elles sont ce que, dans la vérité suréminente, elles sont. » Donc,
relativement à l’intelligence divine, aucune réalité ne peut être appelée
fausse. Mais quant au rapport à
l’intelligence humaine, on trouve parfois entre la réalité et l’intelligence
une inégalité qui est causée d’une certaine façon par la réalité elle-même ;
en effet, la réalité produit dans l’âme une connaissance d’elle-même par ce
qui apparaît d’elle extérieurement, car notre connaissance tire son origine
du sens, pour lequel les qualités sensibles sont un objet par soi ; et
c’est pourquoi il est dit au premier livre sur l’Âme que
« les accidents contribuent pour une grande part à la connaissance de la
quiddité » ; voilà pourquoi, lorsque dans une réalité apparaissent
des qualités sensibles montrant une nature qui ne gît pas sous ces qualités,
on dit que cette réalité est fausse ; ainsi
le philosophe dit-il au cinquième livre de la Métaphysique qu’on
appelle fausses « les choses qui paraissent naturellement ou bien telles
qu’elles ne sont pas, ou bien ce qu’elles ne sont pas » ; par
exemple, on appelle faux un or qui laisse apparaître extérieurement la
couleur de l’or et autres accidents de ce genre, alors que la nature de l’or
ne gît pas au-dessous, à l’intérieur. Et cependant, la réalité n’est pas
cause de fausseté dans l’âme de telle sorte qu’elle cause nécessairement la
fausseté ; car la vérité et la fausseté existent surtout dans le
jugement de l’âme ; or l’âme, en tant qu’elle juge sur les réalités, ne
subit pas les réalités, mais agit plutôt, d’une certaine façon. Par conséquent,
une réalité n’est pas appelée fausse parce qu’elle produirait toujours une appréhension
fausse d’elle-même, mais parce qu’elle est naturellement apte à la produire
par ce qui apparaît d’elle. Or, comme on l’a dit, le
rapport de la réalité à l’intelligence divine lui est essentiel, et selon ce
rapport elle est appelée vraie par soi, au lieu que son rapport à
l’intelligence humaine lui est accidentel, et selon ce rapport elle n’est pas
appelée vraie dans l’absolu, mais comme à un certain point de vue et en
puissance. Pour cette raison, absolument parlant, toute réalité est vraie et
aucune réalité n’est fausse ; mais à un certain point de vue, c’est-à-dire
relativement à notre intelligence, certaines réalités sont appelées
fausses ; et ainsi, il est nécessaire de répondre aux arguments de part
et d’autre. Réponse aux objections : 1° La définition « le
vrai, c’est ce qui est » exprime la notion de vérité non pas
parfaitement, mais seulement de façon quasi matérielle, sauf si le mot
« être » signifie l’affirmation de la proposition : de la
sorte, on dirait que cela est vrai, que l’on dit ou pense être comme il est dans
les réalités, et de même, on appellerait faux ce qui n’est pas, c’est-à-dire
ce qui n’est pas comme il est dit ou pensé ; et cela peut se trouver
dans les réalités. 2° Le vrai, à proprement
parler, ne peut être une différence de l’étant, car l’étant n’a pas de
différence, comme cela est prouvé au troisième livre de la Métaphysique ;
mais en quelque sorte, le vrai se rapporte à l’étant à la façon d’une
différence, comme c’est aussi le cas du bien, à
savoir, en tant qu’ils expriment de l’étant quelque chose qui n’est pas
exprimé par le nom d’étant ; par conséquent le concept d’étant est
indéterminé au regard du concept de vrai, et ainsi, le concept de vrai se
rapporte d’une certaine façon au concept d’étant comme la différence au
genre. 3° Cet argument doit être
accordé, car il vaut pour la réalité relativement à l’intelligence divine. 4° Bien que n’importe
quelle réalité ait quelque forme, cependant toute réalité n’a pas la forme dont
il apparaît des indices par les qualités sensibles ; et d’après ces indices,
la réalité est appelée fausse en tant qu’elle est naturellement apte à
produire une estimation fausse d’elle-même. 5° Quelque chose qui
existe hors de l’âme est appelé faux, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit,
parce qu’il est de nature à produire une estimation fausse de lui-même ;
or ce qui n’est rien, n’est pas de nature à produire une quelconque
estimation de lui-même, car il ne meut pas la puissance cognitive ; il
est donc nécessaire que ce qu’on appelle faux soit un certain étant. Puis
donc que tout étant, en tant que tel, est vrai, il est nécessaire que la
fausseté qui existe dans les réalités soit fondée sur quelque vérité ; aussi saint Augustin dit-il au livre
des Soliloques que
le tragédien qui joue au théâtre des personnages autres que lui-même ne
serait pas un faux Hector s’il n’était un vrai tragédien ; semblablement,
un cheval peint ne serait pas un faux cheval s’il n’était une pure peinture.
Et cependant, il ne s’ensuit pas que des propositions contradictoires soient
vraies, car l’affirmation et la négation selon lesquelles vrai et faux sont
prédiqués ne se réfèrent pas à la même chose. 6° Une réalité est appelée
fausse en tant qu’elle est de nature à tromper, et quand je dis
« tromper », je signifie une certaine action amenant un
défaut ; or une chose n’est de nature à agir qu’en tant qu’elle est un
étant, et tout défaut est un non-étant. Or chaque chose, dans la mesure où
elle est un étant, a la ressemblance du vrai, mais dans la mesure où elle
n’est pas, elle s’éloigne de la ressemblance du vrai. Et c’est pourquoi ce
dont je dis qu’il « trompe », quant à ce qu’il implique d’action,
tire son origine de la ressemblance, mais quant à ce qu’il implique de
défaut, en quoi la notion de fausseté consiste formellement, naît de la
dissemblance ; et c’est pourquoi saint Augustin dit
au livre sur la Vraie Religion que
la fausseté naît de la dissemblance. Réponse aux objections en
sens contraire : 1) Ce n’est pas par
n’importe quelle ressemblance que l’âme est de nature à être trompée, mais
par une grande ressemblance, en laquelle on ne peut pas facilement trouver
une dissemblance ; aussi l’âme est-elle trompée par une plus ou moins
grande ressemblance, suivant sa plus ou moins grande perspicacité à trouver
la dissemblance. Et cependant, une réalité doit être énoncée fausse en un
sens absolu non pas dès lors qu’elle induit n’importe qui en erreur, mais dès
lors qu’elle est de nature à tromper beaucoup d’hommes, et
même des sages. Or, bien que les créatures portent en elles-mêmes quelque
ressemblance de Dieu, cependant une très grande dissemblance gît dessous, si
bien que seule une grande sottise peut amener l’esprit à être trompé par une
telle ressemblance. C’est pourquoi les susdites ressemblance et dissemblance
des créatures par rapport à Dieu n’entraînent pas que toutes les créatures
doivent être appelées fausses. 2) Certains ont estimé que
Dieu était corps ; et puisque Dieu est l’unité par laquelle toutes choses
sont un, ils estimèrent en conséquence que le corps était l’unité même, à
cause de sa ressemblance à l’unité. Le corps est
donc appelé une fausse unité, dans la mesure où il a induit ou a pu induire quelques-uns
en cette erreur de croire qu’il était l’unité. 3) Il y a deux
perfections : la première et la seconde. La perfection première est la forme de
chaque chose, par laquelle elle a l’être ; aucune réalité n’en est donc
privée, tant qu’elle demeure. La perfection seconde est l’opération, qui est
la fin de la réalité, ou ce par quoi l’on parvient à la fin, et de cette
perfection une réalité est parfois privée. Or, de la perfection première
découle dans les réalités la notion de vrai, car par le fait même que la
réalité a une forme, elle imite l’art de l’intelligence divine et fait naître
dans l’âme la connaissance d’elle-même. Et de la perfection seconde s’ensuit
dans la réalité la notion de bonté, qui provient de la fin. Voilà pourquoi le
mal se trouve dans les réalités de façon absolue, mais non le faux. 4) Selon le Philosophe au
sixième livre de l’Éthique, le
vrai est lui-même le bien de l’intelligence ; car l’opération de l’intelligence
est parfaite dans la mesure où sa conception est vraie ; et parce que
l’énonciation est le signe de l’intellection, la vérité de l’énonciation est
sa fin. Mais ce n’est pas le cas des autres réalités, et pour cette raison il
n’en va pas de même. |
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Et videtur quod
non. Augustinus enim
dicit in libro Solil. [II, 5], verum
est id quod est. Ergo falsum est id quod non est. Sed quod non est, non
est res aliqua. Ergo nulla res est falsa. Sed dicebat,
quod verum est differentia entis ; et ita, sicut verum est quod est, ita
et falsum. – Sed contra, nulla differentia divisiva convertitur cum eo cuius
est differentia. Sed verum convertitur cum ente, ut supra dictum est. Ergo
verum non est differentia divisiva entis, ut res aliqua falsa dici possit. Praeterea, veritas est adaequatio rei et intellectus.
Sed omnis res est adaequata intellectui divino, quia nihil potest esse in se aliter
quam intellectus divinus cognoscit. Ergo omnis res est vera ; ergo nulla
res est falsa. Praeterea,
omnis res habet veritatem a forma sua ; ex hoc enim homo dicitur verus,
quod habet veram hominis formam. Sed nulla est res quae non habeat aliquam formam,
quia omne esse est a forma. Ergo quaelibet res est vera ; ergo nulla res
est falsa. Praeterea,
sicut se habet bonum et malum, ita se habet verum et falsum. Sed quia malum
invenitur in rebus, malum non substantificatur nisi in bono, ut Dionysius [De div. nom. 4, 20] et Augustinus
[Enchir., cap. 14] dicunt.
Ergo si falsitas invenitur in rebus, falsitas non substantificabitur nisi in
vero ; quod non videtur esse possibile, quia sic idem esset verum et
falsum, quod est impossibile ; sicut idem est homo et album, propter hoc
quod albedo substantificatur in homine. Praeterea, Augustinus in libro Soliloq. [II, 8] sic obiicit. Si aliqua res nominatur
falsa : aut hoc est ex eo quod est simile, aut ex eo quod est dissimile.
Si ex eo quod est dissimile, nihil est
quod falsum dici non possit ;
nihil enim est quod alicui dissimile non sit. Si ex eo quod simile, omnia
reclamant, quae ex eo vera sunt quo similia. Ergo nullo modo falsitas in
rebus inveniri potest.Sed contra. Augustinus [Solil. II, 15] ita definit falsum : falsum est quod ad similitudinem alicuius
accommodatum est, et non pertingit ad illud cuius similitudinem gerit.
Sed omnis creatura gerit similitudinem Dei. Ergo cum nulla creatura pertingat
ad ipsum Deum per modum identitatis, videtur quod omnis creatura sit falsa. Praeterea,
Augustinus, in libro de Vera Religione [cap. 34] : omne corpus est verum corpus, et falsa
unitas. Sed hoc pro tanto dicitur, quia imitatur unitatem, et tamen non
est unitas. Cum ergo quaelibet creatura, secundum quamlibet sui perfectionem,
divinam perfectionem imitetur et ab eo nihilominus in infinitum distet ;
videtur quod quaelibet creatura sit falsa. Praeterea,
sicut verum convertitur cum ente, ita et bonum. Sed ex hoc quod bonum convertitur
cum ente, non prohibetur quin aliqua res inveniatur mala. Ergo nec ex hoc
quod verum convertitur cum ente, prohibetur quin aliqua res inveniatur falsa. Praeterea,
Anselmus dicit in libro de Veritate [cap. 2] quod duplex est propositionis
veritas ; una quia significat quod
accepit significare, sicut haec propositio : Socrates sedet ;
significat Socratem sedere, sive Socrates sedeat, sive non sedeat ;
alia, quando significat illud ad quod
facta est ; est enim ad
hoc facta ut significet esse, quando est ; et secundum hoc proprie
dicitur enuntiatio vera. Ergo, eadem ratione, quaelibet res dicetur vera,
quando implet hoc ad quod est ; falsa autem quando non implet. Sed omnis
res quae deficit a fine suo, non implet illud propter quod est. Cum ergo multae
res sint tales, videtur quod multae sint falsae. Responsio.
Dicendum, quod sicut veritas consistit in adaequatione rei et intellectus,
ita falsitas consistit in eorum inaequalitate. Res autem
comparatur ad intellectum divinum et humanum, ut supra dictum est ;
intellectui autem divino comparatur uno modo sicut mensuratum mensurae,
quantum ad ea quae in rebus positive dicuntur vel inveniuntur, quia omnia
huiusmodi ab arte divini intellectus proveniunt ; alio modo sicut cognitum
ad cognoscens ; et sic etiam negationes et defectus divino intellectui
adaequantur, quia omnia huiusmodi Deus cognoscit, quamvis ea non causet.
Patet ergo quod res qualitercumque se habeat, sub quacumque forma existat,
vel privatione aut defectu, intellectui divino adaequatur. Et sic patet quod
res quaelibet in comparatione ad intellectum divinum vera est, unde Anselmus
dicit in libro de Veritate [cap. 7] est
igitur veritas in omnium quae sunt essentia, quia hoc sunt quod in summa
veritate sunt. Unde per comparationem ad intellectum divinum nulla res
potest dici falsa. Sed secundum
comparationem ad intellectum humanum invenitur interdum inaequalitas rei ad
intellectum quae quodammodo ex ipsa re causatur ; res enim notitiam sui
facit in anima per ea quae de ipsa exterius apparent, quia cognitio nostra a
sensu initium sumit, cui per se obiectum sunt sensibiles qualitates ;
unde et in I de Anima [cap. I (402 b 21)] dicitur, quod accidentia magnam partem conferunt ad
cognoscendum quod quid est :
et ideo quando in aliqua re apparent sensibiles qualitates demonstrantes
naturam quae eis non subest, dicitur res illa esse falsa ; unde Philos.
dicit VI Metaph. [V, 29 (1024 b 21)], quod illa dicuntur falsa quae nata sunt videri aut qualia non sunt,
aut quae non sunt ; sicut
dicitur aurum falsum, in quo exterius apparet color auri, et alia huiusmodi
accidentia, cum tamen interius natura auri non subsit. Nec tamen res est hoc
modo causa falsitatis in anima, quod necessario falsitatem causet ; quia
veritas et falsitas praecipue in iudicio animae existunt, anima vero in
quantum de rebus iudicat, non patitur a rebus, sed magis quodammodo agit.
Unde res non dicitur falsa quia semper de se faciat falsam apprehensionem,
sed quia nata est facere per ea quae de ipsa apparent.Sed quia, ut dictum
est, comparatio rei ad intellectum divinum est ei essentialis, et secundum
eam per se dicitur vera ; sed comparatio ad intellectum humanum est ei
accidentalis, secundum quam non dicitur absolute vera sed quasi secundum quid
et in potentia, ideo simpliciter loquendo omnis res est vera, et nulla res
est falsa ; sed secundum quid, scilicet in ordine ad intellectum
nostrum, aliquae res dicuntur falsae ; et ita oportet rationibus
utriusque partis respondere. Ad primum ergo
dicendum, quod ista definitio, verum
est id quod est, non perfecte exprimit rationem veritatis, sed quasi
materialiter tantum, nisi secundum quod li esse significat affirmationem
propositionis, ut scilicet dicatur id esse verum quod sic esse dicitur vel
intelligitur ut in rebus est ; et sic etiam falsum dicatur quod non est,
id est quod non est ut dicitur vel intelligitur ; et hoc in rebus inveniri
potest. Ad secundum
dicendum, quod verum, proprie loquendo, non potest esse differentia
entis ; ens enim non habet aliquam differentiam, ut probatur in III
Metaph. [l. 8 (998 b 22)] ; sed aliquo modo verum se habet ad ens
per modum differentiae, sicut et bonum ; in quantum, videlicet,
exprimunt aliquid circa ens quod nomine entis
non exprimitur ; et secundum hoc
intentio entis est indeterminata respectu intentionis veri ; et sic
intentio veri comparatur ad intentionem entis quodammodo ut differentia ad genus. Ad tertium
dicendum, quod ratio illa concedenda est ; procedit enim de re in ordine
ad intellectum divinum. Ad quartum
dicendum, quod quamvis quaelibet res habeat aliquam formam, non tamen omnis
res habet illam formam cuius indicia exterius ostenduntur per sensibiles
qualitates ; et secundum haec falsa dicitur, in quantum de se falsam
existimationem facere apta nata est. Ad quintum
dicendum, quod aliquid existens extra animam pro tanto dicitur falsum, ut ex
dictis [in corp. art.] patet, quia natum est de se facere falsam
existimationem, quod autem nihil est non est natum de se facere aliquam
extimationem quia non movet virtutem cognitivam ; unde oportet quod
illud quod falsum dicitur, aliquod ens sit. Unde cum omne ens, in quantum
huiusmodi, sit verum, oportet falsitatem in rebus existentem, supra aliquam
veritatem fundari ; unde dicit Augustinus in libro Soliloquiorum [II,
10], quod tragoedus qui repraesentat alienas personas in theatris, non esset
falsus, (Hector) nisi esset verus tragoedus ; similiter equus pictus non
esset falsus equus, nisi esset pura pictura. Nec tamen sequitur
contradictoria esse vera, quia affirmatio et negatio, secundum quas dicitur
verum et falsum, non referuntur ad idem. Ad sextum
dicendum, quod res falsa dicitur secundum quod nata est fallere ; cum
autem fallere dico, significo actionem quamdam defectum inducentem. Nihil
autem natum est agere nisi secundum quod est ens ; omnis autem defectus
est non ens. Unumquodque autem, secundum quod est ens, habet similitudinem
veri ; secundum autem quod non est, recedit ab eius similitudine. Et
ideo hoc quod dico fallere, quantum ad id quod importat de actione, originem
habet ex similitudine ; sed quantum ad id quod importat defectum, in quo
formaliter ratio falsitatis consistit, ex dissimilitudine surgit ; et
ideo dicit Augustinus in libro de Vera Religione [cap. 36], quod ex
dissimilitudine falsitas oritur. Ad primum ergo
eorum quae contra obiiciuntur, dicendum, quod non ex qualibet similitudine
nata est anima decipi, sed ex magna similitudine, in qua dissimilitudo de
facili inveniri non potest ; et ideo ex similitudine maiori vel minori
decipitur anima secundum maiorem vel minorem perspicacitatem ad
dissimilitudinem inveniendum. Nec tamen simpliciter debet enuntiari aliqua
res falsa ex eo quod quemcumque in errorem inducit ; sed ex eo quod nata
est plures vel sapientes nata est fallere. Creaturae autem, quamvis aliquam
Dei similitudinem gerant in seipsis, tamen maxima dissimilitudo subest, ut
non nisi ex magna insipientia contingat quod ex tali similitudine mens decipiatur.
Unde ex praedicta similitudine et dissimilitudine creaturarum ad Deum non
sequitur quod omnes creaturae debeant dici falsae. Ad secundum
dicendum, quod quidam existimaverunt Deum esse corpus ; et cum Deus sit
unitas, qua omnia sunt unum, existimaverunt per consequens corpus esse
unitatem ipsam, propter ipsam similitudinem unitatis. Secundum hoc ergo corpus falsa unitas dicitur, in quantum aliquos in
errorem induxit vel inducere potuit, ut unitas crederetur. Ad tertium
dicendum, quod duplex est perfectio ; scilicet prima, et secunda :
prima perfectio est forma uniuscuiusque, per quam habet esse ; unde ab
ea nulla res destituitur dum manet ; secunda perfectio est operatio,
quae est finis rei, vel id per quod ad finem devenitur et hac perfectione
interdum res destituitur. Ex prima autem perfectione resultat ratio veri in
rebus ; ex hoc enim quod res formam habet, artem divini intellectus imitatur,
et sui notitiam in anima gignit. Sed ex perfectione secunda consequitur in
ipsa ratio bonitatis, quae consurgit ex fine ; et ideo malum simpliciter
invenitur in rebus, non autem falsum. Ad quartum
dicendum, quod secundum philosophum in VI Ethic. [l. 2 (1139 a 27)],
ipsum verum est bonum intellectus ; secundum hoc enim intellectus
operatio est perfecta, quod sua conceptio est vera ; et quia enuntiatio
est signum intellectus, ideo veritas eius est finis ipsius. Non autem ita est
in rebus aliis ; et propter hoc non est simile. |
(Undecimo quaeritur utrum falsitas sit in sensibus.)
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Il semble que non. 1° L’intelligence est
toujours droite, comme il est dit au troisième livre sur l’Âme. Or
l’intelligence est dans l’homme la partie supérieure ; les autres
parties suivent donc aussi sa rectitude, tout comme dans le macrocosme les
choses inférieures sont disposées suivant le mouvement des supérieures. Donc
le sens, qui est la partie inférieure de l’âme, sera lui aussi toujours
droit : il n’y aura donc pas en lui de fausseté. 2° Saint Augustin dit au
livre sur la Vraie Religion :
« Les yeux mêmes ne nous trompent pas. Ils ne peuvent transmettre à
l’âme que leur impression. Or, si tous les sens corporels transmettent leur
impression telle quelle, je me demande bien ce que nous devrions en attendre
de plus. » Il n’y a donc pas de fausseté dans les sens. 3° Anselme dit au livre
sur la Vérité :
« Il ne me semble pas que cette vérité ou cette fausseté soient dans les
sens, mais dans l’opinion. » Et ainsi l’on a ce qu’on se proposait
d’obtenir. En sens contraire : 1) Anselme dit : « La vérité est bien dans
nos sens, mais pas toujours. Car ils nous trompent parfois. » 2) Selon saint Augustin au
livre des Soliloques, « on appelle “faux” ce qui est fort
loin de ressembler au vrai, mais comporte cependant une certaine
imitation du vrai ». Or le sens a parfois la ressemblance de choses qui
ne sont pas ainsi dans la nature, comme il arrive parfois qu’une chose en
paraisse deux, par exemple lorsqu’un œil est comprimé. Il y a donc fausseté
dans le sens. 3) [Le répondant] disait
que le sens ne se trompe pas dans le cas des sensibles propres, mais dans
celui des sensibles communs. En sens contraire : chaque fois que l’on
appréhende quelque chose d’une réalité autrement qu’elle n’est,
l’appréhension est fausse. Or, quand on voit un corps blanc à travers une
vitre verte, le sens l’appréhende autrement qu’il n’est, parce qu’il l’appréhende
comme vert, et juge ainsi, à moins qu’un jugement supérieur ne soit là pour
découvrir la fausseté. Le sens se trompe donc aussi dans le cas des sensibles
propres. Réponse : Notre connaissance, qui
tire son origine des réalités, progresse dans cet ordre : elle commence
premièrement dans le sens, et s’accomplit en second lieu dans l’intelligence,
si bien que le sens se trouve ainsi en quelque sorte intermédiaire entre
l’intelligence et les réalités, car relativement aux réalités il est comme
une intelligence, et relativement à l’intelligence il est comme une certaine
réalité. Voilà pourquoi l’on dit de deux façons que la vérité et la fausseté
sont dans le sens : d’abord par une relation du sens à l’intelligence,
et ainsi, on dit que le sens est vrai ou faux tout comme les réalités, à
savoir, en tant qu’elles produisent dans l’intelligence une estimation vraie
ou fausse ; ensuite par une relation du sens aux réalités, et ainsi, on
dit que la vérité ou la fausseté sont dans le sens tout comme dans
l’intelligence, c’est-à-dire en tant qu’il juge que ce qui est, ou ce qui
n’est pas, est. Si donc nous parlons du
sens de la première façon, alors
à un certain point de vue il y a fausseté dans le sens, et à un autre point
de vue il n’y a pas fausseté : car à la fois le sens est une certaine réalité
en soi, et il peut indiquer une autre réalité. Si donc on le rapporte à
l’intelligence en
tant qu’il est une certaine réalité, alors la fausseté n’est aucunement dans
le sens rapporté à l’intelligence : car tel il est disposé, tel il
montre sa disposition à l’intelligence ; c’est pourquoi saint Augustin,
dans la citation alléguée, dit que les sens « ne peuvent transmettre à
l’âme que leur impression ». Mais si le sens est rapporté à l’intelligence
en tant qu’il est représentatif d’une autre réalité, alors, puisqu’il la lui
représente parfois autrement qu’elle n’est, le sens est en conséquence appelé
faux, en tant qu’il est naturellement apte à produire une estimation fausse
dans l’intelligence, quoiqu’il ne le fasse pas nécessairement, comme on l’a
dit à propos des réalités, car l’intelligence juge de la même façon sur les
réalités et sur ce qui est présenté par les sens. Ainsi donc, le sens
rapporté à l’intelligence produit toujours dans l’intelligence une estimation
vraie de sa disposition propre, mais pas toujours de la disposition des réalités. Si l’on considère le sens
dans son rapport aux réalités, alors la fausseté et la vérité sont dans
le sens de la même façon que dans l’intelligence. Or dans l’intelligence, la
vérité et la fausseté se trouvent premièrement et principalement dans le
jugement de qui compose et divise ; mais dans la formation des
quiddités, elles ne se trouvent que relativement au jugement qui s’ensuit de
la formation susdite. Voilà pourquoi la vérité et la fausseté se disent
proprement aussi dans le sens lorsqu’il juge sur les sensibles ; mais
lorsqu’il appréhende le sensible, la vérité ou la fausseté n’y est pas proprement,
mais seulement par une relation au jugement, à savoir, en tant que d’une
telle appréhension s’ensuit naturellement tel ou tel jugement. Le jugement du sens sur
certaines choses, comme les sensibles propres, est naturel, mais pour d’autres choses il
a lieu comme par une certaine comparaison – laquelle, chez l’homme, est le
fait de la puissance cogitative, qui est une puissance de la partie
sensitive, et dont l’estimative naturelle tient lieu chez les autres animaux
– et c’est ainsi que la faculté sensitive juge sur les sensibles communs et
les sensibles par accident. Or l’action naturelle d’une réalité a toujours
lieu d’une façon unique, sauf si elle est empêchée par accident, à cause soit
d’un défaut intrinsèque, soit d’un empêchement extérieur ; le jugement
du sens sur les sensibles propres est donc toujours vrai, à moins qu’il n’y
ait un empêchement dans l’organe ou dans le milieu, mais le jugement du sens
sur les sensibles communs ou
par accident se trompe quelquefois. Et ainsi apparaît clairement de quelle
façon la fausseté peut exister dans le jugement du sens. Concernant l’appréhension
du sens, il faut savoir qu’il est une certaine faculté appréhensive qui appréhende
l’espèce sensible en présence de la réalité sensible, tel le sens propre, mais qu’une autre, comme l’imagination, l’appréhende en l’absence de la réalité ;
voilà pourquoi le sens appréhende toujours la réalité comme elle est, à moins
qu’il n’y ait un empêchement dans l’organe ou dans le milieu, au lieu que
l’imagination appréhende le plus souvent la chose comme elle n’est pas, parce
qu’elle l’appréhende comme présente alors qu’elle est absente ; et c’est
pourquoi le Philosophe dit au quatrième livre de la Métaphysique que
ce n’est pas le sens mais l’imagination qui
profère la fausseté. Réponse aux objections : 1° Dans le macrocosme, les choses supérieures ne reçoivent rien
des inférieures, mais c’est l’inverse ; au lieu qu’en l’homme,
l’intelligence, qui est supérieure, reçoit quelque chose en provenance du
sens ; voilà pourquoi il n’en va pas de même. 2°
& 3° La solution des autres objections se déduit facilement de ce qu’on a
dit. |
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Et videtur quod
non. Intellectus
enim semper est rectus, ut dicitur in III de Anima [cap. 10 (433 a 26)].
Sed intellectus est superior pars in homine. Ergo et aliae partes eius
rectitudinem sequuntur, sicut et in mundo maiori inferiora disponuntur
secundum superiorum motum. Ergo et sensus, qui est inferior pars animae,
semper erit rectus : non ergo in eo erit falsitas. Praeterea,
Augustinus dicit in libro de Vera Relig. [cap. 33] : ipsi oculi non fallunt nos ; non enim enuntiare possunt animo nisi
affectionem suam. Quod si et omnes corporis sensus ita enuntiant ut
afficiuntur, quid ab eis amplius exigere debemus ignoro. Ergo in sensibus
non est falsitas. Praeterea,
Anselmus in libro de Veritate [cap. 6] dicit : non videtur mihi veritas vel falsitas in sensu esse, sed in opinione ; et sic habetur propositum. Sed contra. Est
quod Anselmus dicit [De verit.,
cap. 6] : est quidem in sensibus
nostris veritas, sed non semper ;
nam fallunt nos aliquando. Praeterea, secundum Augustinum in libro Soliloquiorum [II, 15], falsum solet dici quod a verisimilitudine
longe abest, sed tamen habet ad verum nonnullam imitationem. Sed sensus habet quandoque
similitudinem aliquarum rerum, quae non sunt ita in rerum natura ; sicut
est quandoque quod unum duo videatur, ut cum oculus comprimitur. Ergo in
sensu est falsitas. Sed dicebat,
quod sensus non decipitur in propriis sensibilibus, sed de communibus. – Sed
contra, quandocumque aliquid apprehenditur de aliquo aliter quam sit, est
apprehensio falsa. Sed quando corpus album videtur mediante vitro viridi,
sensus apprehendit aliter quam sit, quia apprehendit illud ut viride, et ita
iudicat, nisi superius iudicium adsit, per quod falsitas detegatur. Ergo
sensus decipitur etiam in propriis sensibilibus. Responsio.
Dicendum, quod cognitio nostra quae a rebus initium sumit, hoc ordine progreditur,
ut primo incipiatur in sensu, et secundo perficiatur in intellectu ; ut
sic sensus inveniatur quodammodo medius inter intellectum et res : est
enim, rebus comparatus, quasi intellectus ; et intellectui comparatus,
quasi res quaedam : et ideo in sensu dicitur esse veritas vel falsitas
dupliciter. Uno modo secundum ordinem sensus ad intellectum ; et sic
dicitur sensus esse falsus vel verus sicut et res ; in quantum, videlicet,
faciunt existimationem veram in intellectu, vel falsam. Alio modo secundum ordinem
sensus ad res ; et sic dicitur esse veritas vel falsitas in sensu, sicut
et in intellectu ; in quantum videlicet iudicat esse quod est, vel quod
non est. Si ergo
loquamur de sensu secundum primum modum, sic in sensu quodammodo est falsitas,
et quodammodo non est falsitas : sensus enim et est res quaedam in se,
et est indicativum alterius rei. Si ergo comparetur ad intellectum secundum
quod est res quaedam, sic nullo modo est falsitas in sensu intellectui comparato :
quia secundum quod sensus disponitur, secundum hoc dispositionem suam
intellectui demonstrat ; unde Augustinus dicit in auctoritate inducta,
quod non possunt animo enuntiare nisi
affectionem suam. Si autem comparetur ad intellectum secundum quod est repraesentativum
rei alterius, cum quandoque repraesentet ei aliter quam sit, secundum hoc
sensus falsus dicitur, in quantum natus est facere falsam existimationem in intellectu,
quamvis non necessario faciat, sicut et de rebus dictum est : quia
intellectus iudicat sicut de rebus, ita et de his quae a sensibus offeruntur.
Sic ergo sensus intellectui comparatus semper facit veram existimationem in
intellectu de dispositione propria, sed non semper de dispositione rerum. Si autem consideretur sensus secundum quod comparatur ad res, tunc
in sensu est falsitas et veritas per modum quo est in intellectu. In
intellectu autem primo et principaliter invenitur veritas et falsitas in
iudicio componentis et dividentis ; sed in formatione quidditatum non
nisi per ordinem ad iudicium quod ex formatione praedicta consequitur ;
unde et in sensu proprie veritas et falsitas dicitur secundum hoc quod
iudicat de sensibilibus ; sed secundum hoc quod sensibile apprehendit,
non est ibi proprie veritas vel falsitas sed solum secundum ordinem ad
iudicium ; prout scilicet ex apprehensione tali natum est sequi tale vel
tale iudicium. Sensus autem
iudicium de quibusdam est naturale, sicut de propriis sensibilibus ; de
quibusdam autem quasi per quamdam collationem, quam facit in homine vis
cogitativa, quae est potentia sensitivae partis, loco cuius in aliis
animalibus est aestimatio naturalis ; et sic iudicat vis sensitiva de
sensibilibus communibus et de sensibilibus per accidens. Naturalis autem
actio alicuius rei semper est uno modo, nisi per accidens impediatur, vel propter
defectum intrinsecus, vel extrinsecus impedimentum ; unde sensus iudicium
de sensibilibus propriis semper est verum, nisi sit impedimentum in organo,
vel in medio ; sed de sensibilibus communibus vel per accidens interdum
iudicium sensus fallitur. Et sic patet qualiter in iudicio sensus potest esse
falsitas. Sed circa
apprehensionem sensus sciendum est, quod est quaedam vis apprehensiva, quae
apprehendit speciem sensibilem sensibili re praesente, sicut sensus
proprius ; quaedam vero quae apprehendit eam re absente, sicut
imaginatio ; et ideo semper sensus apprehendit rem ut est, nisi sit
impedimentum in organo, vel in medio ; sed imaginatio ut plurimum apprehendit
rem ut non est, quia apprehendit eam ut praesentem, cum sit absens ; et
ideo dicit philosophus in IV Metaph. [l. 14 (1010 b 12)], quod sensus
non est dicens falsitatis, sed phantasia. Ad primum ergo
dicendum, quod in maiori mundo superiora nihil accipiunt ab inferioribus, sed
e converso ; sed in homine intellectus, qui est superior, aliquid
accipit a sensu ; et ideo non est simile. Ad alia patet
solutio de facili ex dictis. |
(Duodecimo quaeritur utrum falsitas sit in intellectu.)
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Il semble que non. 1° L’intelligence a deux
opérations : l’une par laquelle elle forme les quiddités, et le faux n’y
est pas, comme dit le Philosophe au troisième livre sur l’Âme ;
l’autre par laquelle elle compose et divise, et le faux n’y est pas non plus,
comme le montre saint Augustin au livre sur la Vraie Religion, en
ces termes : « Nul ne comprend l’illusion. » La fausseté n’est
donc pas dans l’intelligence. 2° Saint Augustin dit au
livre des 83 Questions, qu. 32 : « Quiconque se
trompe n’entend point ce en quoi il se trompe. » La fausseté ne peut
donc pas être dans l’intelligence. 3° Algazel dit : « Ou bien nous pensons une
chose comme elle est, ou bien nous ne pensons pas. » Or quiconque pense
une chose comme elle est, pense en vérité ; l’intelligence est donc
toujours vraie ; la fausseté n’est donc pas en elle. En sens contraire : Le Philosophe dit au
troisième livre sur l’Âme que
« là où il y a composition de pensées, là est déjà le vrai et le
faux » ; la fausseté se trouve donc dans l’intelligence. Réponse : Le nom d’intelligence est
pris de ce qu’elle connaît les profondeurs de la réalité : car penser (intelligere) c’est, pour ainsi dire,
lire à l’intérieur (intus legere) ; en
effet, le sens et l’imagination connaissent seulement les accidents
extérieurs, seule l’intelligence parvient à l’intérieur et à l’essence de la
réalité. Mais l’intelligence, au-delà, part des essences des réalités,
qu’elle a appréhendées, pour s’affairer de diverses façons en raisonnant et
en enquêtant. Le nom d’intelligence peut donc s’entendre de deux façons. D’abord, en tant qu’elle
se rapporte seulement à ce d’après quoi son nom lui a été premièrement
donné ; et ainsi, l’on dit proprement que nous pensons, lorsque nous
appréhendons la quiddité des réalités, ou lorsque nous pensons les choses qui
sont immédiatement connues par l’intelligence, sitôt connues les quiddités
des réalités : tels sont les premiers principes, que nous connaissons dès lors que nous en
connaissons les termes ; et c’est pourquoi l’habitus des principes est
appelé intelligence. Or la quiddité de la réalité est l’objet
propre de l’intelligence ; donc, de même que la sensation des sensibles
propres est toujours vraie, de même l’intellection l’est aussi, lorsqu’elle
connaît la quiddité, comme il est dit au troisième livre sur l’Âme. Mais
cependant, la fausseté peut
s’y produire par accident, à savoir, en tant que l’intelligence compose et
divise faussement ; et cela advient de deux façons : soit en tant
qu’elle attribue la définition d’une chose à une autre, par exemple si elle
concevait « animal rationnel mortel » comme une définition de
l’âne ; soit en tant qu’elle unit entre elles des parties de définition
qui ne peuvent être unies, par exemple si elle concevait comme une définition
de l’âne « animal irrationnel immortel », car la proposition
« quelque animal irrationnel est immortel » est fausse. Et ainsi,
on voit clairement qu’une définition ne peut être fausse que dans la mesure
où elle implique une affirmation fausse. Et ces deux modes de fausseté sont
signalés au cinquième livre de la Métaphysique. Semblablement, dans les premiers principes
non plus, l’intelligence ne se
trompe aucunement. Il est donc évident que si l’intelligence est entendue
selon l’action d’après laquelle le nom d’intelligence lui est donné, il n’y a pas de
fausseté dans l’intelligence. Ensuite, l’intelligence
peut être entendue communément, en tant qu’elle s’étend à toutes ses
opérations, et ainsi, elle comprend l’opinion et le raisonnement ; et c’est
ainsi qu’il y a fausseté dans l’intelligence ; jamais, cependant, si la
réduction analytique à des
principes premiers est faite correctement. Réponse aux objections : On voit dès lors
clairement la solution des objections. |
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Et videtur quod
non. Quia
intellectus habet duas operationes : scilicet unam qua format
quidditates, in qua non est falsum, ut philosophus dicit in III de Anima
[l. 11 (430 a 26)] ; aliam qua componit et dividit ; et in hac
etiam non est falsum, ut patet per Augustinum in libro de Vera Religione
[cap. 34], qui dicit sic : nec
quisquam intelligit falsa. Ergo falsitas non est in intellectu. Praeterea,
Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum, quaestio 32 : omnis qui fallitur, id in quo fallitur,
non intelligit. Ergo in intellectu non potest esse falsitas. Item Algazel [Metaph., p. I, tr. 3,
sent. 11] dicit : aut
intelligimus aliquid sicut est, aut non intelligimus. Sed quicumque
intelligit rem sicut est, vere intelligit. Ergo intellectus semper est
verus ; ergo non est in eo falsitas. Sed contra est
quod philosophus dicit in III de Anima [cap. 6 (430 a 27)], quod ubi est compositio intellectuum, ibi iam
verum et falsum est. Ergo falsitas invenitur in intellectu. Responsio.
Dicendum, quod nomen intellectus sumitur ex hoc quod intima rei
cognoscit ; est enim intelligere quasi intus legere : sensus enim
et imaginatio sola accidentia exteriora cognoscunt ; solus autem intellectus
ad interiora et essentiam rei pertingit. Sed ulterius intellectus ex essentiis
rerum apprehensis diversimode negotiatur ratiocinando et inquirendo. Nomen
ergo intellectus dupliciter accipi potest. Uno modo
secundum quod se habet ad hoc tantum a quo primo nomen impositum fuit ;
et sic dicimur proprie intelligere cum apprehendimus quidditatem rerum, vel
cum intelligimus illa quae statim nota sunt intellectui notis rerum
quidditatibus, sicut sunt prima principia, quae cognoscimus dum terminos
cognoscimus ; unde et intellectus habitus principiorum dicitur.
Quidditas autem rei est proprium obiectum intellectus ; unde, sicut sensus
sensibilium propriorum semper verus est, ita et intellectus in cognoscendo
quod quid est ut dicitur in III de Anima [l. 11 (430 b 27)]. Sed tamen
per accidens potest ibi falsitas accidere, in quantum, videlicet, intellectus
falso componit et dividit ; quod dupliciter contingit : vel in
quantum definitionem unius attribuit alteri, ut si animal rationale mortale
conciperet quasi definitionem asini ; vel in quantum coniungit partes
definitionis ad invicem, quae coniungi non possunt, ut si conciperet quasi
definitionem asini animal irrationale immortale ; haec enim est
falsa : aliquod animal irrationale est immortale. Et sic patet quod
definitio non potest esse falsa, nisi in quantum implicat affirmationem falsam.
Hic autem duplex modus falsitatis tangitur in V Metaph. [l. 22 (1024 b
26)]. Similiter nec in primis principiis intellectus ullo modo decipitur.
Unde patet quod si intellectus accipiatur secundum illam actionem a qua nomen
intellectus imponitur, non est in intellectu falsitas. Alio modo
potest accipi intellectus communiter, secundum quod ad omnes operationes se
extendit, et sic comprehendit opinionem et ratiocinationem ; et sic in
intellectu est falsitas ; nunquam tamen si recte fiat resolutio in prima
principia. Et per hoc patet solutio ad obiecta. |
Plan de cette question (voir
aussi l’analyse p. 67)
Propriétés
de la science de Dieu :
possibilité
(art. 1)
réflexivité
(2)
ouverture
(3)
certitude
(4)
invariabilité
(13)
causalité
(14)
Objets
de la science de Dieu :
singuliers
(5-6-7)
non-étants
(8)
infinis
(9-10)
futurs
contingents (12)
maux
(15)
La
science, une notion analogique (11)
|
LA
QUESTION PORTE SUR LA
SCIENCE DE DIEU. Article 1 : La science convient-elle à
Dieu ? Article 2 : Se connaît-il lui-même ? Article 3 : Connaît-il d’autres choses que
lui-même ? Article 4 : A-t-il des réalités une connaissance
certaine et déterminée ? Article 5 : Connaît-il les singuliers ? Article 6 : L’intelligence humaine connaît-elle
les singuliers ? Article 7 : Dieu connaît-il l’existence ou la
non-existence actuelle des singuliers ? Article 8 : Dieu connaît-il les non-étants ? Article 9 : Dieu connaît-il les infinis ? Article 10 : Dieu peut-il faire des
infinis ? Article 11 : La science se dit-elle équivoquement
de Dieu et de nous ? Article 12 : Dieu connaît-il les futurs
contingents ? Article 13 : La science de Dieu est-elle variable ? Article 14 : La science de Dieu est-elle
cause des réalités ? Article 15 : Dieu connaît-il les
maux ? |
Quaestio est de scientia Dei. Primo an scientia Deo conveniat. Secundo
an sciat seipsum. Tertio an sciat alia a se. Quarto an
habeat certam et determinatam cognitionem de rebus. Quinto
an cognoscat singularia. Sexto
an intellectus humanus singularia cognoscat. Septimo an
Deus cognoscat singularia nunc esse vel non esse. Octavo an
Deus cognoscat non entia. Nono an Deus sciat
infinita. Decimo an
Deus possit facere infinita. Undecimo an
scientia de Deo et de nobis dicatur aequivoce. Duodecimo an
Deus sciat futura contingentia. Tertiodecimo an
scientia Dei sit variabilis. Quartodecimo an
scientia Dei sit causa rerum. Quintodecimo an
Deus sciat mala. |
Art. 1 : Super Sent. I, d. 35, a. 1 ; Cont. Gent. I,
cap. 44 ; Sum. Th. I, q. 14, a. 1 ; Comp. Theol.,
cap. 28 ; Super Metaph. XII, l. 8.
Art. 2 : Cont.
Gent. I, cap. 47 ; Sum.
Th. I, q. 14, a. 2 ; Comp. Theol., cap. 30 ; Super Metaph. XII, l. 11 ; Super De causis, l. 13.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 35, a. 2 ; Cont. Gent. I, cap. 48 et 49 ; Sum. Th. I, q. 14, a. 5 ; Comp. Theol., cap. 30 ; Super Metaph. XII, l. 11 ; Super De causis, l. 13.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 35, a. 3 ; Cont. Gent. I, cap. 50 ; De pot., q. 6, a. 1 ; Sum. Th. I, q. 14, a. 6 ; Super De causis, l. 10.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 36, q. 1, a. 1 ; Cont. Gent. I, cap. 50, 63 et 65 ; De anima, a. 20 ; Sum. Th. I, q. 14,
a. 11 ; Comp. Theol.,
cap. 132 et 133 ; Super Periherm. I,
l. 14.
Art. 6 : Super
Sent. II, d. 3, q. 3,
a. 3, ad 1 et IV, d. 50, q. 1, a. 3 ; infra
q. 10, a. 5 ; Cont. Gent. I, cap. 65 ; De anima, a. 20 ; Sum.
Th. I, q. 86, a. 1 ; Quodl. XII, q. 8.
Art. 7 : Super
Sent. I, d. 38, a. 3 et d. 41, a. 5 ; Cont. Gent. I, cap. 58 et
59 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 14.
Art. 8 : Super
Sent. I, d. 38, a. 4 et
III, d. 14, a. 2, qc. 2 ; Cont. Gent. I,
cap. 66 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 9.
Art. 9 : Super
Sent. I, d. 39, q. 1, a. 3 ; infra q. 20,
a. 4, ad 1 ; Cont. Gent. I,
cap. 69 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 12 ; Comp. Theol.,
cap. 133.
Art. 10 : Quodl. IX,
q. 1 ; Sum. Th. I,
q. 7, a. 4 et q. 25, a. 2, ad 2 ; Super Phys. III, l. 12 ; Quodl. XII, q. 2, ad 2.
Art. 11 : Super
Sent. I, Prol., a. 2,
ad 2 et d. 19, q. 5, a. 2, ad 1 ; Cont. Gent. I, cap. 32, 33 et
34 ; De pot., q. 7,
a. 7 ; Sum. Th. I,
q. 13, a. 5 ; Comp.
Theol., cap. 27.
Art. 12 : Super
Sent. I, d. 38, a. 5 ; Quodl. XI, q. 3 ; Cont. Gent. I, cap. 67 ; Sum. Th. I, q. 14, a. 13 et q. 86,
a. 4 ; Super Periherm. I,
l. 14 ; De malo,
q. 16, a. 7.
Art. 13 : Super
Sent. I, d. 38, a. 2 et d. 39, q. 1, a. 1 et
2 ; ibid. d. 41, a. 5, ad 1 ; supra a. 5,
ad 11 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 15 ; Comp.
Theol., cap. 29.
Art. 14 : Super
Sent. I, d. 38, a. 1 ; infra q. 5, a. 2,
ad 4 ; Sum. Th. I,
q. 14, a. 8.
Art. 15 : Super
Sent. I, d. 36, q. 1, a. 2 ; infra q. 3,
a. 4 ; Quodl. XI,
q. 2 ; Cont. Gent. I, cap. 71 ; Sum. Th. I, q. 14, a. 10.
(Et primo quaeritur utrum in Deo sit scientia.)
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Il
semble que non. 1° Ce
qui se rapporte à autre chose comme un ajout ne peut se trouver dans une réalité
très simple. Or Dieu est très simple. Puis donc que la science se rapporte à
l’essence comme un ajout – car le vivre ajoute à l’être et le savoir au vivre
–, il semble qu’il n’y ait pas de science en Dieu. 2° [Le
répondant] disait qu’en Dieu la science n’ajoute pas à l’essence, mais que le
nom de science montre en lui une autre perfection que le nom d’essence. En
sens contraire : une perfection est le nom d’une réalité. Or science et
essence sont en Dieu une réalité absolument une. Une même perfection est donc
montrée par les noms de science et d’essence. 3°
Aucun nom ne peut se dire de Dieu qu’il ne signifie toute sa
perfection ; car si ce nom ne la signifie pas tout entière, il n’en
signifie rien – puisqu’il ne se trouve pas de partie en Dieu – et ne peut
alors lui être attribué. Or le nom de science ne représente pas toute la
perfection divine, car Dieu « est au-dessus de tout nom qu’on lui
donne », comme il est dit au livre des Causes. La science ne peut donc pas être attribuée à
Dieu. 4° La
science est l’habitus de la conclusion et l’intelligence l’habitus des
principes, comme le Philosophe le montre au sixième livre de l’Éthique. Or Dieu ne connaît rien par mode de
conclusion, car ainsi son intelligence passerait discursivement des principes
aux conclusions, ce que Denys exclut même des anges, au septième chapitre des
Noms divins. Il n’y a donc pas de science en Dieu. 5° Tout
ce qui est su, est su par le moyen d’une chose mieux connue. Or, pour Dieu,
rien n’est plus connu ni moins connu. Il ne peut donc pas y avoir de science
en Dieu. 6°
Algazel dit que la science est l’empreinte du
connaissable dans l’intelligence du connaissant. Or une empreinte est tout à
fait exclue s’agissant de Dieu, tant parce qu’elle implique une réception,
que parce qu’elle implique une composition. On ne peut donc pas attribuer la
science à Dieu. 7° Rien
de ce qui dénote une imperfection ne peut être attribué à Dieu. Or la science
dénote une imperfection, car elle est signifiée comme un habitus ou un acte
premier, l’acte de considérer étant signifié comme un acte second, ainsi
qu’il est dit au deuxième livre sur l’Âme. Or l’acte premier est imparfait par rapport
à l’acte second, puisqu’il est en puissance par rapport à lui. La science ne
peut donc pas se trouver en Dieu. 8° [Le
répondant] disait qu’en Dieu la science est seulement en acte. En sens contraire :
la science de Dieu est cause des réalités. Or la science, si on l’attribue à
Dieu, a été en lui de toute éternité. Si donc la science n’a été en Dieu
qu’en acte, il a amené les réalités à l’existence de toute éternité, ce qui
est faux. 9° Si
quelque chose, en un être quelconque, se trouve correspondre à ce que nous
concevons dans notre intelligence par le nom de science, alors nous savons de
cet être non seulement qu’il est, mais encore ce qu’il est, parce que la
science est quelque chose. Or nous ne pouvons savoir de Dieu ce qu’il est,
mais seulement qu’il est, comme dit saint Jean Damascène. Donc
rien ne correspond en Dieu à la conception de l’intelligence exprimée par le
nom de science. La science n’est donc pas en lui. 10°
Saint Augustin dit que « Dieu, qui échappe à toute forme, ne peut être
accessible à l’intelligence ». Or la science est une certaine forme que
l’intelligence conçoit. Dieu échappe donc à cette forme. Il n’y a donc pas de
science en Dieu. 11°
L’intellection est plus simple que le savoir, et plus digne. Or, comme il est
dit au livre des Causes, quand nous appelons Dieu intelligent, ou
intelligence, nous ne le nommons pas d’un nom propre, mais du nom de son
premier effet. Donc à bien plus forte raison le nom de science ne peut-il
convenir à Dieu. 12° La
qualité implique une plus grande composition que la quantité, car la qualité
n’inhère à la substance qu’au moyen de la quantité. Or, à cause de la
simplicité de Dieu, nous ne lui attribuons rien qui soit dans le genre de la
quantité : en effet, tout quantum
a des parties. Puis donc que la science est dans le genre qualité, elle ne
doit nullement lui être attribuée. En sens
contraire : 1) Il
est dit en Rom. 11, 33 :
« Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu,
etc. » 2)
Selon saint Anselme dans son Monologion, il faut attribuer à Dieu tout ce dont l’être
est, absolument et en tout, meilleur que le non-être. Or la science est
telle ; il faut donc l’attribuer à Dieu. 3)
Trois choses seulement sont requises pour la science : la puissance
active du connaissant, par laquelle il juge sur les réalités, la réalité
connue, et l’union de l’une et de l’autre. Or il y a en Dieu la plus haute
puissance active, et son essence est suprêmement connaissable, et par conséquent
il y a union des deux. Dieu est donc connaissant au plus haut point. Preuve
de la mineure : comme il est dit au livre De intelligentiis, « la première substance est
lumière ». Or la lumière a au plus haut point une vertu active, cela
ressort de ce qu’elle se diffuse et se multiplie elle-même ; elle est,
de plus, suprêmement connaissable, c’est pourquoi elle manifeste aussi les
autres choses. Donc la première substance, qui est Dieu, à la fois possède
une puissance active pour connaître, et est connaissable. Réponse
: Tous
les auteurs attribuent à Dieu la science, quoique de diverses façons. Certains,
en effet, incapables de transcender par leur intelligence le mode de la
science créée, ont cru que la science était en Dieu comme une disposition ajoutée à son essence, tout comme elle est
en nous, ce qui est entièrement erroné et absurde. Dans cette hypothèse, en
effet, Dieu ne serait pas suprêmement simple, car il y aurait en lui
composition de substance et d’accident. En outre, Dieu ne serait pas
lui-même son être car, comme dit Boèce au livre des Semaines, « ce qui est peut participer à quelque
chose, mais l’être même ne participe nullement à quelque chose » ;
si donc Dieu participait la science comme une disposition qui s’ajoute, il ne
serait pas lui-même son être, et ainsi, il tiendrait l’être d’autre chose qui
serait pour lui cause d’être, de sorte qu’il ne serait pas Dieu. Voilà
pourquoi d’autres soutinrent qu’en attribuant à Dieu la science ou quelque autre
chose de ce genre, nous ne plaçons rien en lui, mais nous signifions qu’il
est la cause de la science dans les réalités créées ; de sorte que si
l’on dit que Dieu a la science, c’est parce qu’il infuse la science aux
créatures. Mais,
bien que la vérité de la proposition qui consiste à dire que Dieu a la
science trouve quelque explication en ce qu’il cause la science, comme
semblent le dire Origène et saint Augustin,
cependant ce ne peut être l’explication totale de cette vérité, pour deux
raisons. D’abord, parce que tout ce que Dieu cause dans les réalités pourrait
se prédiquer de lui pour la même raison, et ainsi, on pourrait dire que Dieu
se meut, parce qu’il cause le mouvement dans les réalités ; ce qui pourtant
ne se dit pas. Ensuite parce que les choses qui se disent des effets et des
causes, on ne dit pas qu’elles sont dans les causes pour cette raison, c’est-à-dire
en raison des effets ; mais elles sont plutôt dans les effets parce
qu’elles se trouvent dans les causes ; par exemple, c’est parce que le
feu est chaud qu’il répand la chaleur dans l’air, et non l’inverse. Et
semblablement, c’est parce que Dieu a une nature « scientifique » qu’il infuse en nous la science, et non
l’inverse. Et
c’est pourquoi d’autres prétendirent qu’on attribue à Dieu la science et les
autres choses de ce genre par une certaine ressemblance de proportion, comme
lui sont attribuées la colère ou la miséricorde, ou d’autres passions
semblables. En effet, Dieu est dit irrité, en tant qu’il produit un effet
semblable à celui d’un homme irrité – car il punit, ce qui est chez nous
l’effet de la colère –, quoique la passion de colère ne puisse pas être en
Dieu. Semblablement ils disent que, si l’on dit que Dieu a la science, c’est
parce qu’il produit un effet semblable à l’effet de celui qui a la
science : en effet, de même que les œuvres de celui qui sait partent de
principes déterminés et vont à des fins déterminées, de même en va-t-il pour
les œuvres de la nature, qui ont Dieu pour auteur, comme on le voit
clairement au deuxième livre de la Physique. Mais selon cette opinion, la science serait
attribuée à Dieu métaphoriquement, tout
comme la colère et les autres choses semblables, ce qui contredit les paroles
de Denys et d’autres saints. Aussi
doit-on répondre autrement, en disant que la science attribuée à Dieu
signifie quelque chose qui est en Dieu, et de même pour la vie, l’essence, et
les autres choses de ce genre ; et elles ne diffèrent pas quant à la
réalité signifiée, mais seulement du point de vue de notre manière de
connaître. En Dieu, en effet, l’essence, la vie, la science et toutes les
choses de ce genre qui se disent de lui, sont entièrement la même réalité,
mais notre intelligence a des conceptions différentes lorsqu’elle pense en lui la vie,
la science, etc. Et
cependant, ces conceptions ne sont pas fausses, car une conception de notre intelligence est vraie dans la
mesure où elle représente par une certaine assimilation la réalité
pensée ; car autrement elle serait fausse, si rien ne gisait dessous
dans la réalité. Or notre intelligence ne peut représenter
Dieu par assimilation, à la façon
dont elle représente les créatures. Car,
lorsqu’elle pense une créature, elle conçoit une certaine forme, qui est une ressemblance
de la réalité selon toute la perfection de cette dernière, et ainsi, elle
définit les réalités pensées ; mais, parce que Dieu dépasse à l’infini
notre intelligence, la forme conçue par notre intelligence ne peut représenter
complètement l’essence divine, mais elle en contient quelque faible
imitation ; ainsi voyons-nous également, parmi les réalités qui sont
extérieures à l’âme, que n’importe quelle réalité imite Dieu en quelque
façon, mais imparfaitement ; et c’est pourquoi des réalités diverses
imitent Dieu différemment, et représentent par diverses formes l’unique et
simple forme de Dieu, car dans cette forme est parfaitement uni tout ce qui,
en fait de perfection, se trouve de façon distincte et multiple dans les
créatures, de même que toutes les propriétés des nombres préexistent aussi
d’une certaine façon dans l’unité, et
que tous les pouvoirs des ministres, dans un royaume, sont unis dans le
pouvoir du roi. Mais
s’il était une réalité qui représentât Dieu parfaitement, il y en aurait
seulement une, car elle le représenterait d’une seule façon, et par une forme
unique ; voilà pourquoi il n’y a qu’un seul Fils, qui est la parfaite
image du Père. Semblablement, notre intelligence représente la perfection
divine par diverses conceptions, car chacune d’elles est imparfaite ;
en effet, si l’une d’elles était parfaite, il y en aurait seulement une,
comme il y a seulement un verbe de l’intelligence divine. Il y a
donc dans notre intelligence plusieurs conceptions représentant l’essence
divine ; par conséquent, l’essence divine correspond à chacune d’elles
comme une réalité correspond à son image imparfaite ; et ainsi, toutes
ces conceptions de l’intelligence sont vraies, quoiqu’il y ait plusieurs
conceptions pour une unique réalité. Et
parce que les noms ne signifient les réalités que par l’intermédiaire du
concept, comme
il est dit au premier livre du Péri Hermêneias, plusieurs
noms sont donnés à une réalité unique, selon diverses façons de penser, ou
selon diverses raisons formelles, ce qui est la même chose ; et cependant,
à tous ces noms correspond quelque chose dans la réalité. Réponse
aux objections : 1° La
science ne se rapporte à l’étant comme un ajout que dans la mesure où
l’intelligence considère distinctement la science d’un étant et son essence,
car l’addition présuppose la distinction. Puis donc qu’en Dieu science et
essence ne sont distingués – ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit – que du
point de vue de notre manière de connaître, la science aussi ne se rapporte
en lui à son essence comme un ajout que du point de vue de notre manière de
connaître. 2° On
ne peut pas dire en vérité que la science en Dieu signifie une autre perfection
que l’essence, mais
on peut dire qu’elle est signifiée à la façon d’une autre perfection, dans la
mesure où notre intelligence donne les noms susdits d’après les diverses
conceptions qu’elle a de Dieu. 3°
Puisque les noms sont les signes des concepts, un nom se rapporte à la
totalité d’une réalité à signifier comme l’intelligence s’y rapporte
lorsqu’elle pense. Or notre intelligence peut penser Dieu tout entier, mais pas totalement : tout
entier, parce qu’il est nécessaire qu’on pense de lui soit le tout, soit
rien, puisqu’il n’y a pas en lui la partie et le tout ; mais je dis non
totalement, parce que l’intelligence ne le connaît pas parfaitement, autant
qu’il est lui-même connaissable dans sa nature. De même, celui qui connaît
cette conclusion : « la diagonale est incommensurable au côté » de façon
probable, c’est-à-dire parce que tout le monde le dit, ne la connaît pas
totalement, car
il n’est pas parvenu au mode de connaissance parfait en lequel elle peut être
connue, bien qu’il la connaisse tout entière, n’ignorant aucune de ses
parties. Semblablement, les noms qui sont dits de Dieu le signifient donc
tout entier, mais non totalement. 4° Ce
qui est en Dieu sans aucune imperfection se trouve dans les créatures avec
quelque défaut ; pour cette raison, si nous attribuons à Dieu une chose
trouvée dans les créatures, il est nécessaire que nous retirions tout ce qui
relève de l’imperfection, afin que seul demeure ce qui relève de la
perfection, car la créature n’imite Dieu qu’à ce point de vue. Donc, je dis
que la science qui se trouve en nous a de la perfection et de l’imperfection. Sa
certitude relève de sa perfection, car ce qui est su est connu de façon certaine.
Mais à son imperfection se rattache le processus discursif de l’intelligence
allant des principes aux conclusions sur lesquelles porte la science ;
en effet, ce processus discursif se produit uniquement parce que
l’intelligence qui connaît les principes ne connaît les conclusions qu’en
puissance ; car si elle les connaissait en acte, il n’y aurait pas là de
processus discursif, puisque le mouvement n’est qu’un passage de puissance à
acte. La science se dit donc en Dieu quant à la certitude sur les réalités
connues, mais non quant au susdit processus discursif, qui ne se trouve pas
non plus dans les anges, comme dit Denys. 5° Bien
que rien ne soit pour Dieu plus connu ou moins connu si l’on considère le
mode du connaissant, car il voit tout d’un même regard,
cependant, si l’on considère le mode de la réalité connue, Dieu sait que
certaines choses sont plus connaissables en elles-mêmes, et d’autres moins ;
par exemple, la plus connaissable entre toutes est son essence, par laquelle
il connaît toutes choses, et par nul processus discursif,
puisqu’en même temps qu’il voit son essence il voit toutes choses. Donc, même
quant à cet ordre que l’on peut considérer dans la connaissance divine du
côté des objets connus, la notion de science est conservée en Dieu, car il a
lui-même une connaissance spéciale de toute chose par sa cause. 6°
Cette parole d’Algazel doit s’entendre de notre science, que nous acquérons
parce que les réalités impriment leurs ressemblances sur nos âmes ; mais
dans la connaissance de Dieu, c’est l’inverse, car les formes
dérivent de son intelligence vers toutes les créatures. Donc, de même que la
science est en nous une empreinte des réalités dans nos âmes, de même, à
l’inverse, les formes des réalités ne sont qu’une certaine empreinte de la
science divine dans les réalités. 7° La
science que l’on affirme en Dieu n’existe pas à la façon d’un habitus, mais
plutôt à la façon d’un acte, car lui-même
connaît toujours tout en acte. 8°
L’effet ne procède de la cause agente que suivant la
détermination de la cause ; aussi tout effet qui procède selon une
science suit-il la règle de la science, qui fixe les déterminations de
l’effet ; voilà pourquoi les réalités dont la science de Dieu est la
cause n’apparaissent qu’au moment fixé par Dieu pour qu’elles
apparaissent ; il n’est donc pas nécessaire que les réalités existent de
toute éternité, bien que la science de Dieu ait été en acte de toute éternité. 9° On
dit que l’intelligence sait d’une chose ce qu’elle est, quand elle la
définit, c’est-à-dire lorsqu’elle conçoit au sujet de cette réalité une
forme qui correspond en tout à cette réalité. Or il ressort de ce qu’on a déjà
dit que tout ce que notre intelligence conçoit au sujet de Dieu est
insuffisant à le représenter ; voilà pourquoi ce qu’est Dieu lui-même
nous demeure toujours caché, et la
plus haute connaissance que nous puissions avoir de lui dans l’état de voie
est de savoir que Dieu est au-dessus de tout ce que nous pensons de
lui, comme Denys le montre au premier chapitre de la Théologie mystique. 10° Il
est dit que Dieu « échappe à toute forme de notre intelligence »,
non en sorte qu’aucune forme de notre intelligence ne le représente en
quelque façon, mais parce qu’aucune ne le représente
parfaitement. 11°
« La notion que le nom signifie, c’est la définition », comme
il est dit au quatrième livre de la Métaphysique ; voilà pourquoi le nom qui appartient
en propre à la réalité, c’est celui dont le signifié est la définition de
cette réalité ; et parce que, comme on l’a dit, aucune notion signifiée
par un nom ne définit Dieu lui-même, aucun nom donné par nous n’est proprement son nom,
mais il est proprement le nom de la créature qui est définie par la notion
signifiée par le nom ; et cependant ces noms, qui sont des noms de
créatures, sont attribués à Dieu, parce que sa ressemblance est représentée
en quelque façon dans les créatures. 12° La science qui est
attribuée à Dieu n’est pas une qualité ; en outre, la qualité qui vient
s’ajouter à la quantité est une qualité corporelle, non une qualité
spirituelle comme la science. |
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Et videtur quod
non. Illud enim quod
se habet ex additione ad aliud, in simplicissimo inveniri non potest. Sed
Deus est simplicissimus. Cum ergo scientia se habeat ex additione ad
essentiam, quia vivere addit supra esse, et scire supra vivere, videtur quod
scientia in Deo non sit. Sed dicebat, quod scientia in Deo supra essentiam non addit ; sed
nomine scientiae alia perfectio ostenditur in ipso quam nomine essentiae. –
Sed contra, perfectio est nomen rei. Sed omnino una res est in Deo scientia et
essentia. Ergo eadem perfectio ostenditur nomine scientiae et essentiae. Praeterea,
nullum nomen potest dici de Deo quod non significat totam perfectionem
ipsius : quia si non significat totam, nihil ipsius significat, cum in
Deo non inveniatur pars ; et sic ei attribui non potest. Sed nomen
scientiae non repraesentat totam perfectionem divinam, quia Deus est supra omne nomen quod nominatur,
ut dicitur in libro de Causis [prop. 22 (21) et comm.]. Ergo scientia
Deo attribui non potest. Praeterea,
scientia est habitus conclusionis, intellectus vero habitus principiorum, ut
patet per philosophum in VI Ethic. [l. 3 (1139 b 31) et l. 5 (1141
a 7)]. Sed Deus non cognoscit aliquid per modum conclusionis : quia sic
discurreret a principiis in conclusiones eius intellectus : quod etiam
ab Angelis Dionysius removet VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2] ;
ergo scientia non est in Deo. Praeterea, omne
quod scitur, scitur per aliquid magis notum. Sed Deo non est aliquid magis et
minus notum. Ergo in Deo scientia esse non potest. Praeterea, Algazel [Metaph. p. I,
tr. 3, sent. 1] dicit, quod
scientia est sigillatio scibilis in intellectu scientis. Sed sigillatio omnino a Deo removetur ; tum quia importat receptionem,
tum quia importat compositionem. Ergo Deo scientia attribui non potest. Praeterea, nihil quod sonat in imperfectionem, Deo potest attribui.
Sed scientia sonat in imperfectionem : quia significatur ut habitus vel
actus primus, et considerare ut actus secundus, ut dicitur in II de Anima
[cap. 1 (412 a 10 et 22)]. Actus autem primus est imperfectus respectu
secundi, cum sit in potentia respectu eiusdem. Ergo scientia in Deo inveniri
non potest. Sed dicebat,
quod in Deo non est scientia nisi actu. – Sed contra, scientia Dei est causa
rerum. Sed scientia, si Deo attribuitur, ab aeterno in eo fuit. Si ergo scientia in Deo
non fuit nisi in actu, ab aeterno res produxit in esse ; quod est
falsum. Praeterea, in
quocumque invenitur aliquid respondens ei quod nos concipimus ex nomine
scientiae in intellectu, scimus de eo non solum quia est, sed etiam quid est,
quia scientia aliquid est. Sed de Deo non possumus scire quid est, sed quia
est tantum, ut Damascenus [De fide
I, 4] dicit. Ergo conceptioni intellectus quam exprimit nomen scientiae,
nihil respondet in Deo ; ergo scientia non est in eo. Praeterea,
Augustinus dicit, quod Deus, qui
subterfugit omnem formam, intellectui pervius esse non potest. Sed
scientia est quaedam forma, quam intellectus concipit. Ergo hanc formam Deus
subterfugit ; non ergo scientia est in Deo. Praeterea,
intelligere est simplicius quam scire, et dignius. Sed, sicut dicitur in
libro de Causis [comm. 6 (5)], cum dicimus Deum intelligentem, vel
intelligentiam, non nominamus eum nomine proprio, sed nomine causati sui
primi. Ergo multo fortius nomen scientiae Deo competere non potest. Praeterea,
qualitas maiorem compositionem importat quam quantitas, quia qualitas non
inhaeret substantiae nisi mediante quantitate. Sed Deo non attribuimus
aliquid quod sit in genere quantitatis, propter suam simplicitatem ;
omne enim quantum habet partes. Ergo, cum scientia
sit in genere qualitatis, nullo modo debet ei attribui. Sed contra. Est
quod dicitur Rom. XI, 33 : o
altitudo divitiarum sapientiae, et scientiae Dei et cetera. Praeterea,
secundum Anselmum in Monologio [cap. 15], omne quod simpliciter in omni
melius est esse, quam non esse, Deo est attribuendum. Sed scientia est
huiusmodi ; ergo est Deo attribuenda. Praeterea, ad
scientiam non requiruntur nisi tria : scilicet potentia activa
cognoscentis, qua de rebus iudicat, res cognita, et unio utriusque. Sed in
Deo est summa potentia activa, et sua essentia est summe cognoscibilis, et
per consequens est ibi unio utriusque. Ergo Deus est summe sciens. Probatio
mediae. Ut dicitur in libro de Intelligentiis [Adam Pulchre-Mulieris, VI (ed.
Baeumker, p. 8)], prima substantia
est lux. Sed lux maxime habet virtutem activam, quod patet ex hoc quod
seipsam diffundit et multiplicat ; est etiam maxime cognoscibilis, unde
et alia manifestat. Ergo substantia prima, quae Deus est, et habet potentiam
activam ad cognoscendum, et est cognoscibilis. Responsio.
Dicendum, quod ab omnibus scientia Deo attribuitur ; diversimode tamen. Quidam enim suo
intellectu modum creatae scientiae transcendere non valentes, crediderunt
quod scientia sit in Deo quasi aliqua dispositio addita essentiae eius, sicut
et in nobis est ; quod est omnino erroneum et absurdum. Hoc enim posito,
Deus summe simplex non esset ; esset enim in eo compositio substantiae
et accidentis ; nec iterum ipse Deus esset suum esse : quia, ut
dicit Boetius in libro de Hebdomadibus [ed. Peiper, p. 169,29], quod est, participare aliquo potest, sed
ipsum esse nullo modo aliquo participat. Si ergo Deus participaret
scientiam quasi dispositionem adiunctam, ipse non esset suum esse, et ita ab
alio esse haberet, quod esset sibi causa essendi ; et sic non esset
Deus. Et ideo alii
dixerunt, quod per hoc quod Deo scientiam attribuimus, vel aliquid huiusmodi,
nihil in eo ponimus ; sed significamus eum esse causam scientiae in
rebus creatis : ut ex hoc dicatur Deus sciens, quia scientiam creaturis
infundit. Sed quamvis haec possit esse aliqua ratio veritatis huius
propositionis, qua dicitur : Deus est sciens, quia scientiam causat, ut
Origenes [Comm. in epist. ad Rom. X]
et Augustinus [Enarr. in Ps. XLIII,
22] dicere videntur ; non tamen potest esse tota ratio veritatis,
propter duo. Primo, quia eadem ratione de Deo praedicari posset quidquid in
rebus causat, ut diceretur moveri, quia causat motum in rebus ; quod
tamen non dicitur. Secundo, quia ea quae dicuntur de causatis et causis, non
ex hoc causis inesse dicuntur scilicet propter causata ; sed magis
causatis insunt propter hoc quod inveniuntur in causis : sicut ex hoc
quod ignis est calidus, caliditatem aeri influit, et non e converso. Et
similiter Deus ex hoc quod naturam scientificam habet, scientiam nobis
infundit, et non e converso. Et ideo alii
dixerunt, quod scientia et alia huiusmodi attribuuntur Deo per quamdam
similitudinem proportionis, sicut attribuitur ei ira vel misericordia, aut
huiusmodi ceterae passiones. Dicitur enim Deus iratus, in quantum facit
effectum similem irato ; quia punit, quod est effectus irae in nobis,
quamvis in Deo passio irae esse non possit. Similiter dicunt, quod Deus
dicitur sciens, quia effectum facit similem effectui scientis : sicut
enim opera scientis procedunt ex determinatis principiis ad determinatos
fines, ita opera naturae, quae divinitus fiunt, ut patet in II Physic.
[l. 4 (194 a 21)]. Sed secundum hanc opinionem, scientia attribueretur
Deo metaphorice, sicut et ira, et cetera huiusmodi ; quod dictis
Dionysii [De div. nom. 7, 2] et
aliorum sanctorum repugnat. Et ideo aliter dicendum est, quod scientia Deo attributa,
significat aliquid quod in Deo est, et similiter vita et essentia et cetera
huiusmodi ; nec differunt quantum ad rem significatam, sed solum quantum
ad modum intelligendi. Eadem enim res penitus in Deo est essentia, vita,
scientia et quidquid huiusmodi de ipso dicitur ; sed intellectus noster
diversas conceptiones habet intelligens in eo vitam, scientiam, et huiusmodi. Nec tamen istae
conceptiones sunt falsae ; conceptio enim intellectus nostri secundum
hoc vera est, prout repraesentat per quamdam assimilationem rem
intellectam ; alias enim falsa esset, si nihil subesset in re. Intellectus
autem noster non hoc modo potest repraesentare per assimilationem Deum sicut
repraesentat creaturas. Cum enim intelligit aliquam
creaturam, concipit formam quamdam, quae est similitudo rei secundum totam
perfectionem ipsius, et sic definit res intellectas ; sed quia Deus in
infinitum nostrum intellectum excedit, non potest forma per intellectum
nostrum concepta repraesentare divinam essentiam complete, sed habet aliquam
modicam imitationem eius ; sicut etiam videmus in rebus quae sunt extra
animam, quod quaelibet res imitatur aliquo modo Deum, sed imperfecte ;
unde et diversae res diversimode Deum imitantur, et secundum diversas formas
repraesentant unam simplicem Dei formam, quia in illa forma perfecte unitur
quidquid perfectionis distinctim et multipliciter in creaturis
invenitur ; sicut etiam omnes proprietates numerorum in unitate quodammodo
praeexistunt, et omnes potestates ministrorum in regno aliquo uniuntur in
potestate regis. Sed si esset
aliqua res perfecte repraesentans Deum, non esset nisi una tantum, quia uno
modo repraesentaret, et secundum unam formam ; et ideo non est nisi unus
filius, qui est perfecta imago patris. Similiter etiam intellectus noster secundum
diversas conceptiones repraesentat divinam perfectionem, quia unaquaeque imperfecta
est ; si enim perfecta esset, esset una tantum, sicut est unum tantum verbum
intellectus divini. Sunt ergo
plures conceptiones in intellectu nostro repraesentantes essentiam
divinam ; unde essentia divina unicuique illarum respondet sicut res
suae imagini imperfectae ; et sic omnes illae conceptiones intellectus
sunt verae, quamvis sint plures de una (re). Et quia nomina non significant
res nisi mediante intellectu, ut dicitur in I Periher. [cap. 2 (16 a
3)] ; ideo imponit plura nomina uni rei secundum diversos modos
intelligendi, vel secundum diversas rationes, quod idem est ; quibus tamen
omnibus respondet aliquid in re. Ad primum
igitur dicendum, quod scientia non se habet ex additione ad ens, nisi secundum
quod intellectus accipit distinctim scientiam alicuius et essentiam
eius ; additio enim distinctionem praesupponit. Unde, cum in Deo non
distinguatur scientia et essentia, ut ex dictis patet, nisi secundum modum
intelligendi ; nec scientia se habet in eo ex additione ad essentiam
eius, nisi secundum modum intelligendi. Ad secundum
dicendum, quod non potest vere dici, quod scientia in Deo significet aliam
perfectionem quam essentiam, sed quod significatur per modum alterius
perfectionis ; secundum quod intellectus noster ex diversis
conceptionibus quas de Deo habet, praedicta nomina imponit. Ad tertium
dicendum, quod cum nomina sint signa intellectuum : secundum hoc se
habet aliquod nomen ad totalitatem alicuius rei significandam, secundum quod
se habet intellectus in intelligendo. Intellectus autem noster totum Deum
intelligere potest sed non totaliter, totum quidem quia necesse est ut de
ipso aut totum
intelligatur, aut nihil, cum in eo non
sit pars et totum ; sed dico, non
totaliter, quia non perfecte cognoscit
ipsum, secundum quod ipse est in sui natura cognoscibilis ; sicut ille
qui hanc conclusionem diameter est
asimeter costae cognoscit probabiliter, ex hoc scilicet quod ab omnibus
ita dicitur, non cognoscit eam totaliter, quia non pervenit ad perfectum
modum cognitionis quo cognoscibilis est : quamvis totam cognoscat,
nullam partem eius ignorans. Similiter ergo et nomina quae de Deo dicuntur,
ipsum totum, sed non totaliter significant. Ad quartum dicendum, quod quia illud quod in Deo est absque omni
imperfectione, in creaturis cum aliquo defectu invenitur ; propter hoc
oportet ut si aliquid in creaturis inventum Deo attribuamus, separemus totum
quod ad imperfectionem pertinet, ut solum maneat hoc quod perfectionis est,
quia secundum hoc tantum creatura Deum imitatur. Dico igitur, quod scientia
quae in nobis invenitur, habet quidem aliquid perfectionis, et aliquid
imperfectionis. Ad perfectionem quidem eius pertinet certitudo ipsius, quia
quod scitur, certitudinaliter cognoscitur ; sed ad imperfectionem
pertinet discursus intellectus a principiis in conclusiones, quarum est scientia ;
hic enim discursus non contingit nisi secundum quod intellectus cognoscens
principia, cognoscit conclusiones in potentia tantum ; si enim actu cognosceret,
non esset ibi discursus ; cum motus non sit nisi exitus de potentia ad actum.
Dicitur igitur
in Deo scientia ratione certitudinis de rebus cognitis, non autem ratione discursus
praedicti, qui etiam nec in Angelis invenitur, ut Dionysius dicit. Ad quintum
dicendum, quod quamvis Deo non sit aliquid magis et minus notum si
consideretur modus cognoscentis, quia eodem intuitu omnia videt, tamen si
consideretur modus rei cognitae, Deus cognoscit quaedam esse magis
cognoscibilia in seipsis et quaedam minus ; sicut inter omnia maxime est
cognoscibilis sua essentia, per quam quidem omnia cognoscit, non quidem
aliquo discursu, cum simul videndo essentiam suam omnia videat. Unde etiam quantum ad istum ordinem qui potest attendi in divina cognitione
ex parte cognitorum, etiam salvatur in Deo ratio scientiae ; ipse enim
praecipue omnia per causam cognoscit. Ad sextum dicendum, quod verbum illud Algazelis intelligendum est de
scientia nostra, quae in nobis acquiritur per hoc quod res imprimunt similitudines
suas in animas nostras ; sed in cognitione Dei est e converso, quia ab eius
intellectu effluunt formae in omnes creaturas ; unde sicut scientia in
nobis est sigillatio rerum in animabus nostris, ita e converso formae rerum
non sunt nisi quaedam sigillatio divinae scientiae in rebus. Ad septimum dicendum, quod scientia quae ponitur in Deo, non est per
modum habitus, sed magis per modum actus, quia ipse semper actu omnia
cognoscit. Ad octavum dicendum, quod a causa agente non procedit effectus nisi secundum
conditionem eius ; et ideo omnis effectus qui procedit per aliquam scientiam,
sequitur determinationem scientiae, quae limitat conditiones eius ; et
ideo res quarum scientia Dei est causa, non procedunt nisi quando determinatum
est a Deo ut procedant ; et ideo non oportet ut res sint ab aeterno quamvis
scientia Dei fuerit ab aeterno in actu. Ad nonum
dicendum, quod tunc intellectus dicitur scire de aliquo quid est, quando
definit ipsum, id est quando concipit aliquam formam de ipsa re quae per
omnia ipsi rei respondet. Iam autem ex dictis patet quod quidquid intellectus
noster de Deo concipit, est deficiens a repraesentatione eius ; et ideo
quid est ipsius Dei semper nobis occultum remanet ; et haec est summa
cognitio quam de ipso in statu viae habere possumus, ut cognoscamus Deum esse
supra omne id quod cogitamus de eo ; ut patet per Dionysium in I cap. de
Mystica Theologia [§ 3]. Ad decimum
dicendum, quod Deus dicitur omnem
intellectus nostri formam subterfugere, non quin aliqua forma nostri
intellectus ipsum aliquo modo repraesentet ; sed quia nulla eum repraesentat
perfecte. Ad undecimum
dicendum, quod ratio quam significat
nomen, est definitio, ut dicitur IV Metaph. [cap. 7 (1012 a
23)] ; et ideo illud est nomen proprie alicuius rei cuius significatum
est eius definitio ; et quia, ut dictum est, nulla ratio significata per
nomen definit ipsum Deum, nullum nomen a nobis impositum est proprie nomen
eius, sed est proprie nomen creaturae, quae definitur ratione significata per
nomen ; et tamen ista nomina quae sunt creaturarum nomina, Deo attribuuntur,
secundum quod in creaturis aliqualiter similitudo eius repraesentatur. Ad duodecimum
dicendum, quod scientia quae Deo attribuitur, non est qualitas ; et
praeterea qualitas quantitati adveniens, est qualitas corporalis, non
qualitas spiritualis, sicut est scientia. |
(Secundo quaeritur utrum Deus cognoscat vel sciat seipsum.)
|
Il
semble que non. 1°
Celui qui a une science est, par sa science, en relation à l’objet su. Or,
comme dit Boèce au livre sur la Trinité, « en Dieu, l’essence contient l’unité,
la relation diversifie la trinité », i.e.
la trinité des Personnes. Il est donc nécessaire qu’en Dieu l’objet su soit
personnellement distinct de celui qui a la science. Or la distinction des
Personnes en Dieu n’autorise pas la tournure réflexive : en effet, on ne
dit pas que le Père s’est engendré parce qu’il a engendré le Fils. On ne doit
donc pas accorder qu’il y ait en Dieu la connaissance de soi-même. 2° Il est dit au livre des Causes :
« Tout ce qui connaît sa propre essence revient à elle par un retour
complet. » Or Dieu ne revient pas à son essence, puisqu’il ne sort
jamais de son essence, et qu’il ne peut y avoir de retour lorsque nul départ
n’a précédé. Dieu ne connaît donc pas son essence, et ainsi, il n’a pas
science de lui-même. 3° La
science est l’assimilation de celui qui a la science à la réalité sue. Or
rien n’est semblable à soi-même car, comme dit saint Hilaire,
« il n’y a pas de ressemblance à soi-même ». Dieu ne se connaît
donc pas lui-même. 4° La
science ne porte que sur l’universel. Or Dieu n’est pas un universel, car
tout universel est obtenu par abstraction, et rien ne peut être abstrait de
Dieu, puisqu’il est très simple. Dieu ne se connaît donc pas lui-même. 5° Si
Dieu avait science de lui-même, il se penserait, puisque penser est plus
simple que savoir et par conséquent doit être davantage attribué à Dieu. Or
Dieu ne se pense pas. Il n’a donc pas non plus science de lui-même. Preuve de
la mineure : saint Augustin dit au livre des 83 Questions, qu. 15 :
« Tout ce qui se pense soi-même, se comprend. » Or rien ne peut
être compris s’il n’est fini, comme saint Augustin le montre au même endroit.
Dieu ne se pense donc pas. 6° Au
même endroit, saint Augustin argumente ainsi : « Et notre
intelligence ne tient pas à être infinie, même si elle le pouvait, parce
qu’elle entend être connue d’elle-même. » D’où l’on déduit que ce qui
veut se connaître ne veut pas être infini. Or Dieu veut être infini,
puisqu’il l’est ; en effet, s’il était quelque chose qu’il ne voudrait
pas être, il ne serait pas suprêmement heureux. Il ne veut donc pas être
connu de lui-même ; il ne se connaît donc pas. 7° [Le
répondant] disait que, bien que Dieu soit et veuille être infini en un sens
absolu, cependant il n’est pas infini pour lui-même, mais fini, et il ne veut
pas non plus être infini de la sorte. En sens contraire : comme il est
dit au troisième livre de la Physique, on dit qu’une chose est infinie en ce sens
qu’elle est infranchissable, et finie dans la mesure où elle est
franchissable. Or, comme cela est prouvé au sixième livre de la Physique, l’infini ne peut être franchi ni par le fini
ni par l’infini. Dieu ne peut donc, tout en étant infini, être fini pour
lui-même. 8° Ce
qui est bon pour Dieu, l’est dans l’absolu. Ce qui est fini pour Dieu, l’est
donc aussi dans l’absolu. Or Dieu n’est pas fini dans l’absolu ; ni, par
conséquent, fini pour lui-même. 9° Dieu
ne se connaît que dans la mesure où il se rapporte à lui-même. Si donc il est
fini pour lui-même, il se connaîtra lui-même de façon finie. Or il n’est pas
fini. Il se connaîtra donc autrement qu’il n’est ; et ainsi, il aura de
lui-même une connaissance fausse. 10°
Parmi ceux qui connaissent Dieu, l’un connaît plus que l’autre pour autant
que son mode de connaissance dépasse le mode de connaissance de l’autre. Or
Dieu se connaît infiniment plus qu’il n’est connu d’aucun autre. Le mode par
lequel il se connaît est donc infini ; il se connaît donc lui-même infiniment,
et ainsi, il n’est pas fini pour lui-même. 11°
Voici comment Saint Augustin prouve au livre des 83 Questions que nul ne peut penser une réalité plus
qu’un autre : « Quiconque entend une chose autrement qu’elle n’est,
se trompe ; et quiconque se trompe n’entend point ce en quoi il se
trompe. Ainsi, quiconque entend une chose autrement qu’elle n’est, ne la
conçoit pas : on ne peut donc concevoir une chose que telle qu’elle
est. » Or, puisque la réalité est d’une façon unique, elle est pensée
par tous
d’une façon unique ; voilà pourquoi « aucune réalité n’est mieux
pensée par l’un que par l’autre ». Si donc Dieu se pensait lui-même, il
ne se penserait pas plus qu’il n’est pensé par d’autres, et ainsi, la
créature serait à quelque titre égale au Créateur, ce qui est absurde. En sens
contraire : Denys
dit au septième chapitre des Noms
divins que « la Sagesse divine, en se connaissant
elle-même, connaît toutes les autres choses ». Dieu connaît donc avant
tout soi-même. Solution : Dire
que quelque chose se connaît soi-même, c’est dire qu’il est connaissant et
connu. Il est donc nécessaire, pour considérer de quelle façon Dieu peut se
connaître lui-même, de voir quelle nature peut permettre à quelque chose
d’être connaissant et connu. Il
faut donc savoir qu’une réalité est trouvée parfaite de deux façons :
d’abord par la perfection de son être, lequel lui convient en raison de son
espèce propre. Or, en n’importe quelle réalité créée, parce que l’être
spécifique d’une réalité est distinct de l’être spécifique d’une autre, la
perfection susdite qui est en chaque réalité manque d’autant plus de
perfection au sens absolu qu’il se trouve davantage de perfection dans les
autres espèces ; de sorte que la perfection de toute réalité considérée
en soi est imparfaite, étant une partie de la perfection de l’univers entier, qui résulte des perfections réunies
des réalités singulières. Aussi, pour qu’il y ait un remède à cette imperfection, il se trouve
un autre mode de perfection dans les réalités créées, en tant que la
perfection qui est propre à une réalité se rencontre dans une autre
réalité ; et telle est la perfection du connaissant comme tel, car quelque
chose est connu par le connaissant dans la mesure où le connu est lui-même en
quelque façon dans le connaissant ; voilà
pourquoi il est dit au troisième livre sur l’Âme que « l’âme est en quelque sorte toutes
choses », parce qu’elle est de nature à connaître toutes choses. Et
selon ce mode, il est possible que la perfection de tout l’univers existe en
une seule réalité. Telle est par conséquent l’ultime perfection à laquelle
l’âme puisse parvenir, d’après les philosophes : qu’en elle soit décrite la perfection de
tout l’ordre de l’univers et de ses causes ; et c’est même en cela
qu’ils placèrent la fin ultime de l’homme, elle qui sera selon nous dans la
vision de Dieu, car, suivant saint Grégoire, « qu’y
a-t-il que ne voient ceux qui voient Celui qui voit tout ? » Or la
perfection d’une réalité ne peut pas être en une autre avec l’être déterminé
qu’elle avait dans la première ; aussi est-il nécessaire, pour que cette
perfection soit de nature à être dans l’autre réalité, qu’elle soit
considérée sans les choses qui sont de nature à la déterminer. Et parce que
les formes et les perfections des réalités sont déterminées par la matière,
de là vient qu’une réalité est connaissable dans la mesure où elle est séparée
de la matière. Il
est donc nécessaire que ce en quoi une telle perfection de la réalité est
reçue soit, lui aussi, immatériel ; car, s’il était matériel, la
perfection serait reçue en lui avec un être déterminé ; et ainsi, elle
ne serait pas en lui en tant qu’elle est connaissable, c’est-à-dire à la
façon dont la perfection qui existe en l’une est de nature à être dans
l’autre. Voilà pourquoi les anciens philosophes se sont trompés, eux qui ont
affirmé que le semblable était connu par le semblable,
voulant signifier par là que l’âme, qui connaît toutes choses, était
matériellement constituée de toutes choses, en sorte qu’elle connût la terre
par la terre, l’eau par l’eau, et ainsi de suite. En effet, ils estimèrent
que la perfection de la réalité connue devait exister dans le connaissant à
la façon dont elle a un être déterminé dans la nature propre. Or ce n’est pas
ainsi que la forme de la réalité connue est reçue dans le connaissant ;
aussi le Commentateur dit-il au troisième livre sur l’Âme que le mode de réception par lequel les
formes sont reçues dans l’intellect possible et dans la matière prime n’est
pas le même, car il est nécessaire qu’une chose soit reçue immatériellement dans l’intelligence qui connaît. Et
ainsi, nous voyons que la nature de la connaissance dans les réalités se
trouve conforme à l’ordre de l’immatérialité en elles : en effet, les
plantes et les autres choses qui leur sont inférieures ne peuvent rien
recevoir immatériellement, et c’est pourquoi elles sont privées de toute connaissance,
comme cela est clair au deuxième livre sur l’Âme. Le sens, lui,
reçoit certes des espèces sans matière, mais néanmoins avec les déterminations
matérielles. L’intelligence reçoit des espèces dépouillées même des
déterminations matérielles. Semblablement, il y a aussi un ordre dans les
choses connaissables. En effet, les réalités matérielles, comme dit le Commentateur, ne
sont intelligibles que parce que nous les rendons intelligibles, car elles
sont intelligibles en puissance seulement, mais sont rendues intelligibles en
acte par la lumière de l’intellect agent, tout
comme les couleurs sont rendues visibles en acte par la lumière du soleil. En
revanche, les réalités immatérielles sont intelligibles par
elles-mêmes ; elles sont donc mieux connues par nature, quoiqu’elles
soient moins connues de nous. Ainsi donc, puisque Dieu, étant entièrement
exempt de toute potentialité, est dans une extrême séparation de la matière,
il reste qu’il est au plus haut point apte à connaître et au plus haut point connaissable ;
donc, autant sa nature a réellement l’être, autant la notion de connaissable
lui convient. Et parce que Dieu est dans la mesure où sa nature lui
appartient, il connaît aussi dans la mesure où sa nature lui appartient, lui
qui est au plus haut point apte à connaître ; c’est pourquoi Avicenne
dit au huitième livre de sa Métaphysique : « Il se pense et s’appréhende
lui-même en tant qu’il a la quiddité pure » – pure de matière, cela s’entend – « d’une chose qui est
lui-même. » Réponse
aux objections : 1° En
Dieu, la trinité des Personnes est diversifiée par les relations qui sont
réellement en lui, à savoir les relations d’origine ; mais la relation
qui est connotée lorsqu’on dit « Dieu a science de lui-même » est
une relation non pas réelle, mais seulement de raison ;
en effet, chaque fois que le même est référé à soi, une telle relation n’est
pas quelque chose dans la réalité, mais seulement dans la raison, attendu que
la relation réelle exige deux extrémités. 2° La
tournure employée quand on dit : « ce qui se connaît revient à son
essence », est une tournure métaphorique ; en effet, il n’y a pas
de mouvement dans le penser, comme cela est prouvé au septième livre de la Physique. Il n’y a donc pas là non plus, à proprement
parler, de départ ou de retour, mais on dit qu’il y a processus ou mouvement
parce qu’on se rend d’une chose connaissable à une autre ; et en nous,
cela se fait assurément par un certain processus discursif selon lequel il y a une sortie et un retour
dans notre âme au moment où elle se connaît elle-même. En effet, l’acte qui
émane d’elle se termine d’abord à l’objet, ensuite elle fait retour sur
l’acte, et enfin sur la puissance et l’essence, puisque les actes sont connus
au moyen des objets et les puissances au moyen des actes. Mais dans la
connaissance divine, comme on l’a déjà dit, il n’y a pas de processus
discursif comme si Dieu allait à l’inconnu par le connu. Néanmoins, du côté
des choses connaissables on peut trouver un certain circuit dans sa
connaissance, à savoir, lorsque connaissant son essence il regarde les autres
réalités, en lesquelles il voit une ressemblance de son essence, et qu’ainsi
il revient d’une certaine façon à son essence, sans
pour cela connaître son essence à partir d’autres réalités, comme c’était le
cas dans notre âme. Et cependant, il faut savoir qu’au livre des Causes le retour à son essence n’est pas appelé
autrement que « la subsistance de la réalité en elle-même ». En
effet, les formes qui ne subsistent pas en elles-mêmes sont répandues sur
autre chose et nullement rassemblées en elles-mêmes ; mais les formes
qui subsistent en elles-mêmes sont répandues de telle sorte sur les autres
réalités, les perfectionnant ou influant sur elles, que ces formes demeurent
par soi en elles-mêmes ; et c’est de cette façon que Dieu revient
parfaitement à son essence car, pourvoyant à tout, et par suite sortant et
procédant pour ainsi dire vers toutes choses, il demeure fixe en lui-même et
non mêlé aux autres choses. 3° La
ressemblance qui est une relation réelle requiert la distinction des
réalités ; mais pour celle qui n’est qu’une relation de raison, il
suffit d’une distinction de raison entre les termes semblables. 4° L’universel
est intelligible parce qu’il est séparé de la matière ; par conséquent,
les choses qui ne sont pas séparées de la matière par un acte de notre intelligence
mais sont par elles-mêmes libres de toute matière, sont connaissables au plus
haut point ; et ainsi, Dieu est intelligible au plus haut point,
quoiqu’il ne soit pas un universel. 5°
Dieu, à la fois, a science de lui-même, se pense et se comprend, quoique, absolument
parlant, il soit infini. En effet, il n’est pas infini par privation, car la
notion de l’infini par privation se rattache à la quantité : il comporte
en effet une partie après l’autre, à l’infini. Si donc il doit être connu
sous l’aspect de son infinité, c’est-à-dire de telle façon qu’il soit connu
partie après partie, il ne pourra nullement être compris, car on ne pourra
jamais arriver à la fin, puisqu’il n’a pas de fin. Mais Dieu est appelé
infini par négation,
c’est-à-dire que son essence n’est pas limitée par quelque chose. En effet,
toute forme reçue en quelque chose est délimitée par le mode de ce qui
reçoit ; puis donc que l’être divin, étant lui-même son être, n’est pas
reçu en quelque chose, en ce sens son être n’est pas fini, et par suite son
essence est appelée infinie. Et parce qu’en n’importe quelle intelligence
créée la puissance cognitive, étant reçue en quelque chose, est finie, notre
intelligence ne peut parvenir à connaître Dieu aussi clairement qu’il est
connaissable ; et par conséquent il ne peut le comprendre, car il ne parvient
pas à finir de le connaître, ce qui est le comprendre, comme
on l’a déjà dit. Par contre, de la même façon que l’essence de Dieu est
infinie, sa puissance cognitive est également infinie : sa connaissance
est donc aussi efficace que son essence ; voilà pourquoi il parvient à
la parfaite connaissance de soi. Et si l’on dit qu’il se comprend, ce n’est
pas que par une telle compréhension une limite soit fixée au connu lui-même,
mais c’est en raison de la perfection de cette connaissance à laquelle rien
ne manque. 6°
Puisque, par sa nature, notre intelligence est finie, elle ne peut comprendre
ou penser parfaitement un infini ; voilà pourquoi, si l’on suppose que
la nature de l’intelligence est telle, l’argument de saint Augustin est
probant ; mais la nature de l’intelligence divine est autre, et c’est
pourquoi la conclusion ne suit pas. 7° À
bien entendre le mot « Dieu », Dieu n’est fini, à proprement
parler, ni pour les autres ni pour lui-même ; mais si on le dit fini
pour lui-même, c’est
parce qu’il est connu par lui-même tout comme quelque chose de fini est connu
par une intelligence finie. En effet, de même que l’intelligence finie peut
parvenir à finir de connaître une réalité finie, de même l’intelligence
divine parvient à finir de connaître Dieu lui-même. Mais la notion d’infini
qui a le sens d’infranchissable est celle de l’infini par privation, qui est
étranger à notre propos. 8° Pour
tous ces prédicats qui signifient la quantité et regardent la perfection, si
une chose est telle par rapport à Dieu, il s’ensuit qu’elle est telle dans
l’absolu ; par exemple, si une chose est grande par rapport à Dieu,
alors elle est grande dans l’absolu. Mais pour ceux qui regardent
l’imperfection, cela ne s’ensuit pas : en effet, si une chose est petite
par rapport à Dieu, il ne s’ensuit pas qu’elle soit petite dans
l’absolu ; car toutes choses, comparées à Dieu, ne sont rien, et
pourtant elles ne sont pas rien dans l’absolu. Donc, ce qui est bon par
rapport à Dieu, est bon dans l’absolu ; mais si une chose est finie pour
Dieu, il ne s’ensuit pas qu’elle soit finie dans l’absolu, car le fini se
rattache à une certaine imperfection, mais le bien, à une perfection ;
dans les deux cas, cependant, est tel dans l’absolu ce qui au jugement de
Dieu est trouvé tel. 9°
Quand on dit : « Dieu se connaît lui-même de façon finie »,
cela peut s’entendre en deux sens : d’abord en sorte que « façon »
se réfère à la réalité connue ; le sens est alors, qu’il connaît qu’il
est fini ; et avec ce sens la proposition est fausse, car dans ce cas sa
connaissance serait fausse. Ensuite, en sorte que « façon » soit
référé au connaissant, et ainsi, on peut encore distinguer : d’abord de
telle sorte que l’expression « de façon finie » ne signifie rien
d’autre que « de façon parfaite » ; on dit, alors, qu’il connaît de façon finie,
parce qu’il parvient à finir de connaître ; et ainsi, Dieu se connaît
lui-même de façon finie. Ensuite de telle sorte que l’expression « de
façon finie » concerne l’efficace de la connaissance, et en ce sens il
se connaît de façon infinie, car sa connaissance est infiniment efficace. Et qu’il soit fini pour lui-même de la façon
susmentionnée, ne permet de conclure qu’il se connaît de façon finie que dans
le sens où l’on a dit que c’était vrai. 10° Ce
raisonnement vaut dans la mesure où l’expression « de façon finie »
regarde l’efficace de la connaissance ; et dans ce cas, il est clair
qu’il ne se connaît pas de façon finie. 11° Quand nous disons que
l’un pense plus que l’autre, cela peut s’entendre de deux façons :
d’abord en sorte que le mot « plus » concerne le mode de la réalité
connue, et ainsi, aucun parmi les êtres pensants ne pense plus que l’autre au
sujet de la réalité pensée, en tant qu’elle est pensée ; en effet, quiconque
attribue à la réalité pensée plus ou moins que ne comporte la nature de la
réalité, se trompe et ne pense pas. Ensuite, on peut référer cela au mode du
connaissant ; et dans ce cas, l’un pense plus que l’autre dans la mesure
où il pense avec plus de pénétration que l’autre, comme l’ange comparé à
l’homme, et Dieu à l’ange, et ce à cause d’une plus puissante faculté de pensée.
Et la tournure employée dans cette preuve, à savoir : « penser une
réalité autrement qu’elle n’est », est à distinguer semblablement ; en
effet, si le mot « autrement » désigne le mode de la réalité
connue, alors aucun être pensant ne pense la réalité autrement qu’elle n’est,
car ce serait penser que la réalité est autrement qu’elle n’est ; mais
si « autrement » désigne le mode du connaissant, alors n’importe
quel être qui pense une réalité matérielle la pense autrement qu’elle n’est,
car la réalité qui a l’être matériellement est pensée seulement de façon
immatérielle. |
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Et videtur quod
non. Sciens enim
refertur ad scitum secundum suam scientiam. Sed sicut dicit Boetius in libro
de Trinitate [cap. 6], essentia in
divinis continet unitatem, relatio multiplicat Trinitatem, scilicet
personarum. Ergo oportet quod in Deo scitum sit distinctum personaliter a
sciente. Sed distinctio personarum in divinis non patitur reciprocam locutionem ;
non enim pater dicitur se genuisse, quia genuit filium. Ergo in Deo concedi
non debet quod cognoscat seipsum. Praeterea, in
libro de Causis [prop. 15 (14)] dicitur : omnis sciens essentiam suam, est rediens ad essentiam suam reditione
completa. Sed Deus non redit ad essentiam suam, cum nunquam ab essentia
sua egrediatur, nec possit esse reditio ubi non praecessit discessus. Ergo
Deus non cognoscit essentiam suam, et ita nescit seipsum. Praeterea,
scientia est assimilatio scientis ad rem scitam. Sed nihil est simile sibi
ipsi ; quia similitudo non sibi
est, ut Hilarius [De Trin. III,
23] dicit. Ergo Deus non cognoscit seipsum. Praeterea,
scientia non est nisi de universali. Sed Deus non est universale : quia
universale omne est per abstractionem ; a Deo autem, cum sit simplicissimus,
non potest fieri abstractio. Ergo Deus non cognoscit seipsum. Praeterea, si
Deus sciret se, intelligeret se, cum intelligere sit simplicius quam scire et
per hoc Deo magis attribuendum. Sed Deus non intelligit se. Ergo nec scit se.
Probatio mediae. Augustinus dicit in libro LXXXIII Quaestionum, quaest. 16
[15] : omne quod se intelligit,
comprehendit se. Nihil autem potest comprehendi nisi finitum, ut patet
per Augustinum ex eodem loco. Ergo Deus non intelligit se. Praeterea,
Augustinus sic argumentatur ibidem : nec
intellectus noster infinitus esse vult quamvis possit, quia notus sibi esse
vult. Ex quo habetur, quod illud quod vult se nosse, non vult esse
infinitum. Sed Deus vult se esse infinitum, cum sit infinitus ; si enim
esset aliquid quod se esse non vellet, non esset summe beatus. Ergo non vult
sibi esse notus ; ergo non cognoscit se. Sed dicebat,
quod quamvis Deus sit infinitus simpliciter, et velit se esse infinitum
simpliciter ; non tamen est infinitus sibi, sed finitus ; et sic
etiam non vult se esse infinitum. – Sed contra, ut dicitur in III Physic. [l. 7
(204 a 3)], infinitum dicitur aliquid secundum quod est intransibile, et
finitum secundum quod est transibile. Sed, sicut probatum est in VI Physic.
[l. 9 (237 b 23)], infinitum non potest transiri neque a finito neque ab
infinito. Ergo Deus, quamvis sit infinitus, non potest sibi ipsi esse
finitus. Praeterea,
illud quod est Deo bonum, simpliciter est bonum. Ergo et quod est Deo
finitum, simpliciter est finitum. Sed Deus non est simpliciter finitus. Ergo
nec sibi ipsi finitus. Praeterea, Deus
non cognoscit se nisi secundum quod ad seipsum comparatur. Si ergo sibi ipsi
est finitus, cognoscet seipsum finite. Non est autem finitus. Ergo cognoscet
se aliter quam sit ; et ita de seipso habebit cognitionem falsam. Praeterea,
inter eos qui cognoscunt Deum, unus alio magis cognoscit, secundum quod modus
cognitionis unius excedit modum cognitionis alterius. Sed Deus in infinitum
magis se cognoscit quam aliquis alius eum cognoscat. Ergo modus quo se cognoscit,
est infinitus ; ergo seipsum infinite cognoscit, et sic non est sibi
ipsi finitus. Praeterea,
Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 32], probat quod rem aliquam
non potest alius alio plus intelligere, hoc modo. Quisquis ullam rem aliter quam est, intelligit, fallitur ; et omnis qui fallitur, id in quo
fallitur, non intelligit ; quisquis
igitur ullam rem aliter quam est intelligit, non eam intelligit. Non igitur
potest quidquam intelligi nisi ut est. Ergo cum res sit uno modo, ab omnibus
uno modo intelligitur ; et ideo nullam
rem unus alio melius intelligit. Si ergo Deus seipsum intelligeret, non
se plus intelligeret quam alii eum intelligant, et sic in aliquo creatura creatori
aequaretur ; quod est absurdum. Sed contra est
quod Dionysius dicit, VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2] quod divina sapientia seipsam cognoscens, omnia
alia cognoscit. Ergo Deus praecipue cognoscit seipsum. Solutio.
Dicendum, quod cum dicitur aliquid seipsum cognoscere, dicitur illud esse cognoscens
et cognitum. Unde ad considerandum qualiter Deus seipsum cognoscat, oportet
videre per quam naturam aliquid sit cognoscens et cognitum. Sciendum igitur
est, quod res aliqua invenitur perfecta dupliciter. Uno modo secundum
perfectionem sui esse, quod ei competit secundum propriam speciem. Sed quia
esse specificum unius rei est distinctum ab esse specifico alterius rei, ideo
in qualibet re creata huiusmodi perfectioni in unaquaque re, tantum deest de
perfectione simpliciter, quantum perfectionis in speciebus aliis invenitur ;
ut sic cuiuslibet rei perfectio in se consideratae sit imperfecta, veluti
pars perfectionis totius universi, quae consurgit ex singularum rerum
perfectionibus, invicem congregatis. Unde ut huic imperfectioni aliquod
remedium esset, invenitur alius modus perfectionis in rebus creatis, secundum
quod perfectio quae est propria unius rei, in altera re invenitur ; et
haec est perfectio cognoscentis in quantum est cognoscens, quia secundum hoc
a cognoscente aliquid cognoscitur quod ipsum cognitum est aliquo modo apud cognoscentem ;
et ideo in III de Anima [cap. 8 (431 b 21)] dicitur, anima esse quodammodo omnia, quia nata
est omnia cognoscere. Et secundum hunc modum possibile est ut in una re
totius universi perfectio existat. Unde haec est ultima perfectio ad quam
anima potest pervenire, secundum philosophos, ut in ea describatur totus ordo
universi, et causarum eius ; in quo etiam finem ultimum hominis
posuerunt, quod secundum nos, erit in visione Dei, quia secundum Gregorium [Dialog. IV, 33], quid est quod non videant qui videntem omnia
vident ? Perfectio autem
unius rei in altero esse non potest secundum determinatum esse quod habebat
in re illa ; et ideo ad hoc quod nata sit esse in re altera, oportet eam
considerari absque his quae nata sunt eam determinare. Et quia formae et
perfectiones rerum per materiam determinantur, inde est quod secundum hoc
aliqua res est cognoscibilis secundum quod a materia separatur. Unde oportet
ut et illud in quo suscipitur talis rei perfectio, sit immateriale ; si
enim esset materiale, perfectio recepta esset in eo secundum aliquod esse
determinatum ; et ita non esset in eo secundum quod est
cognoscibilis ; scilicet ut, existens perfectio unius, est nata esse in
altero. Et ideo erraverunt antiqui philosophi, qui posuerunt simile simili
cognosci, volentes, per hoc, quod anima, quae cognoscit omnia, ex omnibus
materialiter constitueretur : ut terra terram cognosceret, aqua aquam,
et sic de aliis. Putaverunt enim quod perfectio rei cognitae in cognoscente
esse debeat secundum quod habet esse determinatum in propria natura. Non
autem ita recipitur forma rei cognitae in cognoscente ; unde et Commentator
dicit in III de Anima [comm. 5], quod non idem est modus receptionis quo
formae recipiuntur in intellectu possibili et in materia prima ; quia
oportet in intellectu cognoscente recipi aliquid immaterialiter. Et ideo videmus, quod secundum ordinem immaterialitatis in rebus,
secundum hoc in eis natura cognitionis invenitur : plantae enim, et alia
quae infra sunt, nihil immaterialiter possunt recipere ; et ideo omni
cognitione privantur, ut patet II de Anima [l. 24 (424 a 32)]. Sensus
autem recipit quidem species sine materia, sed tamen cum conditionibus
materialibus. Intellectus etiam a conditionibus materialibus species
depuratas recipit. Similiter est etiam ordo in cognoscibilibus. Res enim
materiales, ut Commentator [De anima III,
comm. 5 et 18 ; Metaph. II,
comm. 1] dicit, non sunt intelligibiles, nisi quia nos facimus eas
intelligibiles : sunt enim intelligibiles in potentia tantum ; sed
actu intelligibiles efficiuntur per lumen intellectus agentis, sicut et colores
actu visibiles per lumen solis. Sed res immateriales sunt intelligibiles per
seipsas ; unde magis sunt notae secundum naturam, quamvis sint minus
notae nobis. Quia igitur Deus est in fine separationis a materia, cum ab omni
potentialitate sit penitus immunis ; relinquitur quod ipse est maxime
cognoscitivus, et maxime cognoscibilis ; unde eius natura secundum hoc
quod habet esse realiter, secundum hoc competit ei ratio cognoscibilitatis.
Et quia secundum hoc Deus est secundum quod natura sua est sibi ;
secundum hoc etiam cognoscit secundum quod natura sua est sibi maxime
cognoscitivo ; unde Avicenna dicit in VIII suae Metaphysicae
[cap. 6], quod ipse est intellector
et apprehensor sui eo quod sua quidditas spoliata, scilicet a materia, est rei quae est ipsemet. Ad primum ergo
dicendum, quod Trinitas personarum multiplicatur in divinis per relationes
quae realiter sunt in Deo, scilicet relationes originis ; sed relatio
quae consignificatur, cum dicitur, Deus scit seipsum, non est realis aliqua
relatio, sed rationis tantum : quandocumque enim idem ad seipsum refertur,
non est talis relatio aliquid in re, sed in ratione tantum, eo quod realis
exigit duo extrema. Ad secundum
dicendum, quod locutio haec qua dicitur, quod sciens se, ad essentiam suam
redit, est locutio metaphorica ; non enim in intelligendo est motus, ut
probatur in VII Physicorum [l. 6 (247 a 28)]. Unde nec, proprie
loquendo, est ibi recessus aut reditus ; sed pro tanto dicitur ibi esse
processus vel motus, in quantum ex uno cognoscibili pervenitur ad
aliud ; et quidem in nobis fit per quemdam discursum, secundum quem est
exitus et reditus in animam nostram, dum cognoscit seipsam. Primo enim actus
ab ipsa exiens terminatur ad obiectum ; et deinde reflectitur super actum ;
et demum supra potentiam et essentiam, secundum quod actus cognoscuntur ex
obiectis, et potentiae per actus. Sed in divina cognitione non est aliquis
discursus, ut prius dictum est, quasi per notum in ignotum deveniat.
Nihilominus tamen ex parte cognoscibilium potest quidam circuitus in eius
cognitione inveniri ; dum scilicet cognoscens essentiam suam res alias
intuetur, in quibus suae essentiae similitudinem videt, et sic quodammodo ad
suam essentiam redit, non quasi suam essentiam ex rebus aliis cognoscens,
sicut in nostra anima accidebat. Sed tamen sciendum,
quod reditio ad essentiam suam in libro de Causis [comm. 15 (14) et prop. 27
(26)] nihil aliud dicitur nisi subsistentia rei in seipsa. Formae enim in se
non subsistentes, sunt super aliud effusae et nullatenus ad seipsas
collectae ; sed formae in se subsistentes ita ad res alias effunduntur,
eas perficiendo, vel eis influendo, quod in seipsis per se manent ; et
secundum hunc modum Deus maxime ad essentiam suam redit, quia omnibus
providens, ac per hoc in omnia quodammodo exiens et procedens, in seipso
fixus et immixtus ceteris permanet. Ad tertium dicendum, quod similitudo quae est relatio realis,
distinctionem rerum requirit ; sed ei quae est rationis relatio tantum,
sufficit in similibus distinctio rationis. Ad quartum dicendum, quod universale pro tanto est intelligibile, quia
est a materia separatum ; unde illa quae non sunt per actum intellectus
nostri a materia separata, sed per seipsa sunt ab omni materia libera, maxime
cognoscibilia sunt ; et sic Deus maxime intelligibilis est, quamvis non
sit universale. Ad quintum
dicendum, quod Deus et scit se, et intelligit se, et comprehendit se,
quamvis, simpliciter loquendo, infinitus sit ; non enim est infinitus
privative, sic enim ratio infiniti congruit quantitati ; habet enim
partem post partem in infinitum. Unde si debeat cognosci secundum rationem
suae infinitatis, ut scilicet pars post partem cognoscatur, nullo modo poterit
comprehendi, quia numquam poterit veniri ad finem, cum finem non habeat. Sed
Deus dicitur infinitus negative, quia scilicet eius essentia per aliquid non
limitatur. Omnis enim forma in aliquo recepta terminatur secundum modum
recipientis ; unde, cum esse divinum non sit in aliquo receptum, quia
ipse est suum esse, secundum hoc esse suum non est finitum, et pro tanto
dicitur eius essentia infinita. Et quia in quolibet intellectu creato vis
cognoscitiva finita est, cum sit in aliquo recepta ; non potest intellectus
noster pervenire ad cognoscendum ipsum ita clare sicut cognoscibilis
est : et secundum hoc non potest ipsum comprehendere, quia non pervenit
ad finem cognitionis in ipso, quod est comprehendere, ut supra dictum est.
Sed quia eodem modo quo essentia divina est infinita, et vis cognoscitiva
ipsius est infinita ; sua cognitio est tantum efficax quanta est eius
essentia, et ideo pervenit ad perfectam sui cognitionem ; et secundum
hoc se comprehendere dicitur, non quia per comprehensionem talem ipsi cognito
finis aliquis statuatur ; sed propter perfectionem cognitionis cui nihil
deest. Ad sextum
dicendum, quod intellectus noster, cum sit finitus secundum suam naturam, non
potest aliquod infinitum comprehendere, vel perfecte intelligere ; et
ideo supposita ista eius natura, procedit ratio Augustini ; sed natura
intellectus divini est alia ; et propter hoc ratio non sequitur. Ad septimum
dicendum, quod si fiat vis in verbo Deus, proprie loquendo, nec aliis nec
sibi finitus est ; sed pro tanto dicitur sibi finitus, quia hoc modo a
seipso cognoscitur sicut aliquid finitum ab intellectu finito ; sicut
enim intellectus finitus potest pervenire ad finem cognitionis in re finita,
ita intellectus eius pervenit ad finem cognitionis sui ipsius. Illa tamen
ratio infiniti qua dicitur intransibile, est infiniti privative accepti, de
quo nihil ad propositum. Ad octavum
dicendum, quod in omnibus illis quae designant quantitatem in his quae ad
perfectionem pertinent, sequitur, si aliquid comparatum Deo sit tale, quod
simpliciter sit tale ; sicut si, Deo comparatum, est magnum, quod sit
simpliciter magnum. Sed in illis quae pertinent ad imperfectionem, non
sequitur : non enim sequitur si aliquid, Deo comparatum, sit parvum,
quod simpliciter sit parvum ; quia omnia Deo comparata nihil sunt, et tamen
simpliciter non nihil sunt. Unde quod est bonum Deo comparatum, simpliciter
bonum est ; sed quod est finitum Deo, non sequitur simpliciter finitum
esse ; quia finitum ad quamdam imperfectionem pertinet ; sed bonum
ad perfectionem ; in utrisque tamen aliquid simpliciter est tale, quod secundum
iudicium divinum tale invenitur. Ad nonum
dicendum, quod cum dicitur, Deus finite seipsum cognoscit, hoc dupliciter
intelligi potest. Uno modo ut modus referatur ad rem cognitam, ut, scilicet,
cognoscat se esse finitum ; et secundum hunc intellectum est falsum, quia
sic cognitio sua esset falsa. Alio modo ut modus referatur ad cognoscentem,
et sic adhuc dupliciter potest intelligi : uno modo ut ly finite nihil
aliud sit quam perfecte ; ut dicatur finite cognoscere, quia pervenit ad
finem cognitionis ; et sic Deus seipsum finite cognoscit ; alio
modo ut ly finite pertineat ad efficaciam cognitionis ; et secundum hoc
se infinite cognoscit, quia eius cognitio est in infinitum efficax. Ex hoc
autem quod sibi ipsi est finitus modo praedicto, non potest concludi quod se
finite cognoscat, nisi eo modo quo dictum est verum esse. Ad decimum
dicendum, quod ratio illa procedit secundum quod ly finite pertinet ad
efficaciam cognitionis ; et sic planum est quod non cognoscit se finite. Ad undecimum
dicendum, quod cum alium alio plus intelligere dicimus, dupliciter potest
intelligi. Uno modo ut ly plus pertineat ad modum rei cognitae ; et sic
nullus intelligentium plus alio intelligit de re intellecta secundum quod est
intellecta ; quicumque enim rei intellectae plus attribuit vel minus
quam natura rei habeat, errat, et non intelligit. Alio modo potest referri ad
modum cognoscentis ; et sic unus alio plus intelligit, secundum quod
unus alio perspicacius intelligit, sicut Angelus homine, et Deus Angelo, et
hoc propter potentiorem vim intelligendi. Et similiter etiam est distinguenda
illa quae ad hoc probandum assumitur, scilicet intelligere rem aliter quam
sit ; si enim ly aliter sit modus rei cognitae, tunc nullus intelligens
intelligit rem aliter quam sit, quia hoc esset intelligere rem esse aliter
quam sit ; si autem sit modus cognoscentis, sic quilibet intelligens rem
materialem, intelligit aliter quam sit ; quia res quae habet esse materialiter,
immaterialiter solum intelligitur. |
(Tertio quaeritur utrum Deus cognoscat alia a se.)
|
Il
semble que non. 1°
L’objet pensé est une perfection de celui qui pense. Or rien d’autre que Dieu
ne peut être une perfection de Dieu, car en ce cas il y aurait quelque chose
de plus noble que lui. Donc rien d’autre que lui ne peut être pensé par lui. 2° [Le
répondant] disait que la réalité ou la créature, en tant qu’elle est connue
par Dieu, fait un avec lui. En sens contraire : la créature ne fait un
avec Dieu qu’en tant qu’elle est en lui. Si donc Dieu ne connaît la créature
que dans la mesure où elle fait un avec lui, il ne connaîtra la créature
qu’en tant qu’elle est en lui ; et ainsi, il ne la connaîtra pas en sa
nature propre. 3° Si
l’intelligence divine connaît la créature, elle la connaît soit par l’essence
divine, soit par quelque chose d’extérieur. Si c’était par un médium
extérieur, alors, puisque tout médium par lequel on connaît est une perfection
du connaissant – car il est la forme du connaissant en tant que tel, comme on
le voit clairement pour l’espèce de la pierre dans la pupille –, il
s’ensuivrait qu’une chose extérieure à Dieu serait sa perfection, ce qui est
absurde. Et si l’intelligence divine connaît la créature par l’essence
divine, alors, puisque celle-ci est autre chose que la créature, il s’ensuivra
qu’il connaîtra une chose à partir d’une autre. Or toute intelligence qui
connaît une chose à partir d’une autre est une intelligence qui procède discursivement
et en raisonnant. Il y a donc dans l’intelligence divine un processus
discursif, et ainsi, elle sera imparfaite, ce qui est absurde. 4° Le
médium par lequel une réalité est connue doit être proportionné à ce qui est
connu par lui. Or l’essence divine n’est pas proportionnée à la créature
elle-même, puisqu’elle la dépasse à l’infini et qu’il n’y a aucune proportion
entre l’infini et le fini. Dieu ne peut donc pas, en connaissant son essence,
connaître la créature. 5° Le
Philosophe prouve au onzième livre de la Métaphysique que Dieu se connaît seulement lui-même. Or
« seulement » a le même sens que « pas avec autre
chose ». Il ne connaît donc pas les choses autres que lui. 6° S’il
connaît d’autres choses que lui-même, alors, puisqu’il se connaît, il connaîtra
lui-même et les autres choses soit par la même raison formelle, soit par des
raisons formelles différentes. Si c’est par la même, alors, puisqu’il se
connaît par son essence, il s’ensuit qu’il connaîtra aussi les autres réalités
par leurs essences, ce qui est impossible. Et si c’est par des raisons
formelles différentes, alors, puisque la connaissance du connaissant dépend
de la raison formelle par laquelle l’objet est connu, il se produira que de
la multiplicité et de la diversité se rencontreront dans la connaissance
divine, ce qui s’oppose à la simplicité divine. Dieu ne connaît donc aucunement
la créature. 7° La
créature est plus distante de Dieu que la Personne du Père n’est distante de
la nature de la déité. Or ce n’est pas par le même [principe] que Dieu connaît
qu’il est Dieu et qu’il connaît qu’il est Père : car dans la proposition
« Il connaît qu’il est Père », la notion de Père est incluse, mais
ne l’est pas dans la suivante : « Il connaît qu’il est Dieu. »
Donc à bien plus forte raison, s’il connaît la créature, il connaîtra
soi-même et la créature par des raisons formelles différentes, ce qui est
absurde, comme on l’a prouvé. 8° Les
principes de l’être et du connaître sont les mêmes. Or le Père n’est pas Père
et Dieu par le même [principe], comme dit saint Augustin. Le
Père ne connaît donc pas par le même [principe] qu’il est Père et qu’il est
Dieu ; et à bien plus forte raison, s’il connaît la créature, il ne
connaîtra pas par le même [principe] lui-même et la créature. 9° La
science est assimilation de celui qui sait à l’objet su. Or, entre Dieu et la
créature, l’assimilation est minime, puisque la distance y est très grande.
Dieu a donc des créatures une connaissance minime, voire nulle. 10°
Tout ce que Dieu connaît, il le voit. Or Dieu ne voit rien à l’extérieur de
lui-même, comme dit saint Augustin au livre des 83 Questions. Il ne
connaît donc rien non plus en dehors de lui. 11° Le
rapport entre la créature et Dieu est identique à celui entre le point et la
ligne ; c’est pourquoi Trismégiste a dit : « Dieu est une sphère
intelligible dont le centre est partout et la circonférence nulle
part », entendant par « centre » la créature, comme
l’interprète Alain. Or
rien ne se perd de la quantité de la ligne, si l’on en retire un point. Rien
non plus, donc, ne se perd de la perfection divine, si la connaissance de la
créature lui est retirée. Or tout ce qui est en lui relève de sa perfection,
puisque rien n’est en lui de façon accidentelle. Il n’a donc pas connaissance
des créatures.12° Tout ce que Dieu connaît, il le connaît de toute éternité,
attendu que sa science ne varie pas. Or tout ce qu’il connaît est étant, car
il n’y a de connaissance que de l’étant. Tout ce que Dieu connaît a donc
existé de toute éternité. Or aucune créature n’a existé de toute éternité. Il
ne connaît donc aucune créature. 13°
Tout ce qui est perfectionné par une autre chose, a en soi une puissance
passive relativement à cette chose, car la perfection est comme la forme du
parfait. Or Dieu n’a pas en lui-même de puissance passive ; en effet,
cette puissance est principe de transmutation, laquelle est étrangère à Dieu.
Il n’est donc pas perfectionné par autre chose que lui. Or la perfection du
connaissant dépend de la chose connaissable, car la perfection du connaissant
est dans ce qu’il connaît en acte, et qui n’est autre que la chose connaissable.
Dieu ne connaît donc pas autre chose que lui-même. 14°
Comme il est dit au quatrième livre de la Métaphysique, « le moteur est, par nature, antérieur
à ce qui est mû ». Or, de même que le sensible meut le sens, comme il
est dit au même endroit, de même l’intelligible meut l’intelligence. Si donc
Dieu pensait quelque chose d’autre que lui, il s’ensuivrait que quelque chose
serait antérieur à lui ; ce qui est absurde. 15°
Tout ce qui est pensé cause une délectation
dans le sujet qui pense ; c’est pourquoi on lit au premier livre de la Métaphysique : « Tous les hommes, par nature,
désirent savoir ; et la preuve en est la délectation
des sens », suivant la leçon de certains livres. Si donc Dieu
connaissait quelque chose d’autre que lui-même, cette autre chose serait la
cause d’une délectation en lui, ce qui est absurde. 16°
Rien n’est connu que par sa nature d’étant. Or la créature tient plus du
non-être que de l’être, comme on le voit chez saint Ambroise et en de
nombreuses paroles de saints. La créature est donc pour Dieu plus inconnue
que connue. 17°
Rien n’est appréhendé que dans la mesure où il est vrai, de même que rien
n’est recherché que dans la mesure où il est bon. Or dans l’Écriture, les créatures
visibles sont comparées à un mensonge, comme on le voit clairement en
Eccli. 34, 2 :
« Comme celui qui embrasse l’ombre et poursuit la chaleur, tel est celui
qui s’attache à des visions mensongères. » Les créatures sont donc, pour
Dieu, plus inconnues que connues. 18° [Le
répondant] disait que la créature n’est appelée non-étant que par rapport à
Dieu. En sens contraire : la créature n’est connue de Dieu qu’en tant
qu’elle lui est rapportée. Si donc la créature, en tant qu’elle est rapportée
à Dieu, est un mensonge et un non-étant, inconnaissable par conséquent, elle
ne pourra aucunement être connue par Dieu. 19° Il
n’est rien dans l’intelligence qui ne soit d’abord dans le sens. Or on ne
peut pas placer en Dieu la connaissance sensitive, car elle est matérielle.
Il ne pense donc pas les réalités créées, puisqu’elles ne sont pas d’abord
dans le sens. 20° Les
réalités sont surtout connues par leurs causes, et surtout par les causes qui
portent sur l’être de la réalité. Or, parmi les quatre causes, l’efficiente
et la finale sont les causes du devenir, au lieu que la forme et la matière
sont causes de l’être de la réalité, car elles entrent dans sa constitution.
Or Dieu est cause seulement efficiente et finale des réalités. Ce qu’il
connaît des créatures est donc minime. En sens
contraire : 1)
Hébr. 4, 13 :
« Tout est à nu et à découvert à ses yeux. » 2) Si
un relatif est connu, l’autre relatif est aussi connu. Or le principe et le
principié se disent relativement. Puis donc que Dieu est principe des
réalités par son essence, il connaît les créatures en connaissant son essence. 3) Dieu
est omnipotent. Il doit donc, pour la même raison, être appelé
omniscient ; il ne connaît donc pas seulement les réalités dont on a la
fruition, mais aussi celles dont on use. 4)
Anaxagore a affirmé que l’intelligence est sans mélange afin qu’elle
connaisse toutes choses ; et il en est loué par le Philosophe au
troisième livre sur l’Âme. Or
l’intelligence divine est au plus haut point sans mélange et pure. Elle
connaît donc toutes choses au plus haut point, pas seulement elle-même, mais
aussi les autres choses. 5) Plus
une substance est simple, plus nombreuses sont les formes qu’elle peut comprendre.
Or Dieu est une substance très simple. Il peut donc comprendre les formes de
toutes les réalités ; il connaît donc toutes les réalités, et pas
seulement lui-même. 6)
« Ce par quoi une chose est telle, l’est soi-même davantage »,
suivant le Philosophe. Or
Dieu est la cause de la connaissance des créatures pour tous ceux qui les
connaissent : en effet, il est lui-même « la vraie lumière qui
illumine tout homme venant en ce monde » (Jn 1, 9). Il connaît donc au plus haut
point les créatures. 7)
Comme saint Augustin le prouve au livre sur la Trinité, rien n’est aimé s’il n’est connu. Or Dieu
« aime tout ce qui est » (Sag. 11, 25). Il connaît donc aussi
toutes choses. 8) Il
est dit au psaume 93, v. 9, par manière d’affirmation :
« Celui qui a formé l’œil, ne voit-il pas ? » Donc Dieu
lui-même, qui a fait toutes choses, considère et connaît toutes choses. 9) Il
est dit ailleurs, dans un psaume :
« C’est lui qui a formé un à un leurs cœurs, et qui connaît toutes leurs
œuvres. » Or ici, le façonneur des cœurs est Dieu. Il connaît donc les
œuvres des hommes, et ainsi, d’autres choses que lui-même. 10) La
même chose se déduit de ce qui est dit ailleurs dans un psaume :
« lui qui a fait les cieux avec intelligence ». Donc lui-même pense
les cieux qu’il a créés. 11) Une
fois la cause connue – surtout la formelle –, l’effet est connu. Or Dieu est
la cause formelle exemplaire des créatures. Puis donc qu’il se connaît
lui-même, il connaîtra aussi les créatures. Réponse : Sans
doute aucun, il faut accorder non seulement que Dieu se connaît lui-même,
mais encore qu’il connaît toutes les autres choses ; et voici d’abord comment
cela peut se prouver. Tout ce qui tend naturellement vers une autre chose,
tient cela nécessairement de quelque chose qui le dirige vers la fin, sinon
il y tendrait par hasard. Or nous trouvons dans les réalités naturelles un
appétit naturel par lequel chaque réalité tend vers sa fin ; il est donc
nécessaire de placer, au-dessus de toutes les réalités naturelles, une
intelligence qui ait ordonné les réalités naturelles à leurs fins, et mis en
elles une inclination ou un appétit naturel. Mais une réalité ne peut pas
être ordonnée à une fin si la réalité elle-même n’est pas connue en même
temps que la fin à laquelle elle doit être ordonnée ; il est donc nécessaire
que, dans l’intelligence divine, de laquelle la nature des choses et l’ordre
naturel dans les réalités tirent leur origine, il y ait une connaissance des
réalités naturelles ;
et cette preuve est indiquée par le psaume 93, v. 9, en ces termes : « Celui qui a
formé l’œil, ne voit-il pas ? », ce qui, comme dit Rabbi Moïse,
équivaut à dire : « Celui qui a façonné un œil ainsi proportionné à
sa fin – qui est son acte, à savoir la vision – est-ce qu’il ne considère pas
la nature de l’œil ? » Mais
nous devons, au-delà, voir de quelle façon il connaît les créatures. Il faut
donc savoir que, puisque tout agent agit dans la mesure où il est en acte, il
est nécessaire que ce qui est effectué par l’agent soit en quelque façon dans
l’agent ; et de là vient que tout agent opère une chose semblable à lui. Or tout ce
qui est en autre chose, y est
selon le mode de ce qui reçoit ; si donc un principe actif est matériel,
son effet est en lui quasi matériellement, car il y est comme dans une
certaine vertu matérielle ; mais si le principe actif est immatériel, son
effet sera aussi en lui de façon immatérielle. Or on a déjà dit qu’une chose
est connue par autre chose dans la mesure où elle y est reçue
immatériellement ; et de là vient que les principes actifs matériels ne
connaissent pas leurs effets, car leurs effets ne sont pas en eux tels qu’ils
sont connaissables ; par contre, dans les principes actifs immatériels,
les effets sont tels qu’ils sont connaissables, puisqu’ils y sont
immatériellement ; c’est pourquoi tout principe actif immatériel connaît
son effet. De là
vient ce qui est dit au livre des Causes : « L’intelligence connaît ce qui
est sous elle en tant qu’elle en est la cause. » Puis donc que Dieu est
principe actif immatériel des réalités, il s’ensuit que leur connaissance est
en lui. Réponse
aux objections : 1°
L’objet pensé ne perfectionne pas le sujet pensant par la réalité connue –
laquelle est en effet hors de ce sujet –, mais par sa ressemblance, qui la
fait connaître ; car la perfection est dans le sujet perfectionné, et
dans l’âme il n’y a pas une pierre, mais une ressemblance de la pierre. Mais
la ressemblance de la réalité pensée est dans l’intelligence
de deux façons : parfois comme autre chose que celui même qui pense, et
parfois comme l’essence même de celui qui pense. Ainsi notre intelligence, en
se connaissant elle-même, connaît les autres intelligences dans la mesure où
elle est elle-même une ressemblance des autres intelligences ; mais la
ressemblance de la pierre qui existe en elle n’est pas l’essence même de
l’intelligence : au contraire, elle est reçue en elle comme une forme
dans une matière, pour ainsi dire. Or cette forme qui est autre chose que
l’intelligence se rapporte parfois à la réalité, dont elle est une
ressemblance, comme sa cause : on le voit bien pour l’intelligence
pratique, dont la forme est cause de la réalité opérée ; mais parfois elle est l’effet de la réalité,
comme on le voit bien pour notre intelligence spéculative, qui reçoit la
connaissance depuis les réalités. Donc, chaque fois que l’intelligence
connaît quelque réalité par une ressemblance qui n’est pas l’essence du sujet
pensant, l’intelligence est perfectionnée par autre chose
qu’elle-même : mais si cette ressemblance est la cause de la réalité,
l’intelligence sera
perfectionnée seulement par la ressemblance,
et nullement par la réalité dont c’est la ressemblance, de même que ce n’est
pas la maison qui est une perfection de l’art, mais c’est plutôt l’inverse.
Par contre, si la ressemblance est un effet de la réalité, alors la réalité, elle
aussi, sera d’une certaine façon une perfection de l’intelligence, à savoir
activement, sa ressemblance l’étant formellement. Mais lorsque la
ressemblance de la réalité connue est l’essence même du sujet pensant,
l’intelligence n’est pas perfectionnée par autre chose qu’elle-même, si ce
n’est peut-être activement, par exemple si son essence est causée par autre
chose. Or l’intelligence divine n’a pas une science causée par les réalités,
et la ressemblance de la réalité, par laquelle il connaît les réalités,
n’est autre que son essence, et cette dernière n’est pas causée par autre
chose ; par conséquent, de ce qu’il connaît d’autres réalités, il ne
suit nullement que son intelligence soit perfectionnée par autre chose. 2° Dieu
ne connaît pas les réalités seulement en tant qu’elles sont en lui, si
l’expression « en tant que » se rapporte à la connaissance du côté
de l’objet connu, car il connaît, dans les réalités, non seulement l’être
qu’elles ont en lui dans la mesure où elles font un avec lui, mais aussi
l’être qu’elles ont hors de lui dans la mesure où elles diffèrent de lui.
Mais si l’expression « en tant que » détermine la connaissance du
côté du connaissant, alors il est vrai que Dieu ne connaît les réalités qu’en
tant qu’elles sont en lui, car il les connaît par une ressemblance de la
réalité, laquelle ressemblance, existant en lui, est identique à lui. 3° Dieu
connaît les créatures en tant qu’elles sont en lui. Or l’effet existant dans
une cause efficiente quelconque n’est pas autre chose qu’elle, s’il s’agit de
ce qui est une cause par soi – par exemple la maison, dans l’art, n’est pas
autre chose que l’art lui-même –, car l’effet est dans le principe actif en
tant que le principe actif rend l’effet semblable à soi, et cela vient de ce
même par quoi il agit ; si donc un principe actif agit seulement par sa
forme, son effet est en lui parce qu’il a cette forme, et ne sera pas, en
lui, distinct de sa forme. Semblablement, puisque Dieu agit par son essence,
son effet n’est pas non plus, en lui, distinct de son essence, mais
absolument un avec elle ; voilà pourquoi ce par quoi il connaît l’effet
n’est pas autre chose que son essence. Et cependant il ne s’ensuit pas que,
lorsqu’il connaît l’effet en connaissant son essence, il y ait un processus
discursif dans son intelligence. Car on ne dit que l’intelligence procède
discursivement d’une chose à l’autre que lorsqu’elle appréhende l’une et
l’autre au moyen d’appréhensions différentes ; ainsi l’intelligence
humaine appréhende la cause et l’effet par des actes différents, et c’est
pourquoi l’on dit de celle qui connaît l’effet par les causes qu’elle procède
discursivement de la cause vers l’effet. Mais lorsque ce n’est pas par des
actes différents que la puissance cognitive se porte vers le médium par
lequel elle connaît et vers la réalité connue, alors il n’y a aucun processus
discursif dans la connaissance ; ainsi, de la vue qui connaît une pierre
au moyen de son espèce existant en elle, ou qui connaît par un miroir une
réalité qui s’y reflète, on ne dit pas qu’elle procède discursivement, car
c’est la même chose pour elle de se porter vers la ressemblance de la réalité,
et vers la réalité connue au moyen d’une telle ressemblance. Or Dieu connaît
ses effets par son essence comme on connaît une réalité au moyen de sa ressemblance ;
voilà pourquoi il connaît d’une connaissance unique lui-même et les autres
choses, comme
Denys le dit aussi au septième chapitre des Noms divins en ces termes :
« Donc, Dieu n’a pas d’une part une connaissance propre de lui-même, et
d’autre part une connaissance commune comprenant tous les existants. »
Il n’y a donc aucun processus discursif dans son intelligence. 4° Il y
a deux façons de dire qu’une chose est proportionnée à une autre : d’abord parce qu’une proportion se remarque
entre elles, comme nous disons que 4 est proportionné à 2 parce que 4 se
rapporte à 2 dans la proportion du double ; ensuite par manière de proportionnalité,
comme si nous disions que 6 et 8 sont proportionnés parce que, de même que 6
est double de 3, de même
8 est double de 4 : en effet, la proportionnalité est la ressemblance
des proportions. Or, en toute proportion, on considère entre les choses dites
proportionnées une relation mutuelle au sens d’un dépassement déterminé de
l’une sur l’autre ; aussi est-il impossible qu’un infini soit
proportionné au fini par mode de proportion. Mais entre celles qui sont dites
proportionnées par manière de proportionnalité, on ne considère pas leur
relation mutuelle, mais une relation semblable de deux choses à deux
autres ; et dans ce cas, rien n’empêche qu’un infini soit proportionné à un fini : car de
même qu’un certain fini est égal à un autre fini, de même un infini est égal
à un autre infini. Et c’est de cette manière que le médium est nécessairement
proportionné à ce qu’il fait connaître, à savoir :
entre le médium et une chose à démontrer, le rapport est semblable à celui
qui existe entre ce qu’il fait connaître et le fait qu’elle soit
démontrée ; et ainsi, rien n’empêche que l’essence divine soit le médium
par lequel la créature est connue. 5° Il y
a deux façons pour une chose d’être pensée : d’abord en elle-même, à savoir lorsque la
puissance du regard est formellement déterminée par cette réalité pensée ou
connue ; ensuite, une chose est vue dans une autre si, lorsque cette
autre est connue, elle aussi est connue. Dieu se connaît donc seulement en
lui-même, et il connaît les autres choses non en elles-mêmes mais en connaissant
son essence ; et c’est en ce sens que le Philosophe a dit que Dieu se
connaît seulement lui-même ; et à cela s’accorde aussi la parole de
Denys au septième chapitre des Noms
divins :
« Dieu, dit-il, connaît les existants, non par une science qui viendrait
des existants, mais par une science qui vient de lui-même. » 6° Si
la raison formelle de la connaissance est prise du côté du connaissant, Dieu
connaît par la même raison formelle lui-même et les autres choses ; car
à la fois le connaissant, l’acte de connaissance, et l’intermédiaire de
connaissance sont identiques. Mais si on la prend du côté de la réalité
connue, alors il ne connaît pas par la même raison formelle lui-même et les autres
choses, car il n’y a pas pour lui-même et pour les autres choses une même relation
au médium par lequel il connaît ; en effet, lui-même est identique à ce
médium par essence, mais les autres réalités le sont par assimilation ;
et voilà pourquoi il se connaît seulement lui-même par essence, mais les
autres choses, par ressemblance ;
cependant, c’est la même réalité qui est son essence et qui est une ressemblance
des autres réalités. 7° Du
côté du connaissant, c’est par une connaissance absolument identique que Dieu
connaît qu’il est Dieu et qu’il est le Père ; mais du côté du connu, ce
par quoi il connaît n’est pas identique ; en effet, il connaît qu’il est
Dieu par la déité, et qu’il est Père par la paternité, qui, du point de vue
de notre manière de connaître, n’est pas identique à la déité, quoique ce
soit réellement une seule chose. 8° Ce
qui est principe de l’être l’est aussi du connaître du côté de la réalité connue,
car c’est par ses principes qu’une réalité est connaissable ; mais ce
par quoi elle est connue, du côté du connaissant, c’est la ressemblance de la
réalité, ou de ses principes, ressemblance qui n’est pas principe d’être pour
la réalité elle-même, sauf peut-être dans la connaissance pratique. 9° La
ressemblance de deux choses entre elles peut être considérée de deux
façons : d’abord au sens d’une convenance en nature,
et une telle ressemblance n’est pas requise entre le connaissant et le
connu ; bien au contraire, nous voyons parfois que la connaissance est
d’autant plus pénétrante qu’une telle ressemblance est moindre ; par
exemple, étant plus éloignée de la matière, la ressemblance qui est dans
l’intelligence ressemble moins à la pierre que celle qui est dans le sens, et
pourtant, l’intelligence connaît avec plus de pénétration que le sens.
Ensuite quant à la représentation, et cette ressemblance est requise entre le
connaissant et le connu. Donc, bien que la ressemblance entre la créature et
Dieu soit minime au sens d’une convenance en nature, il y a cependant une
très grande ressemblance en ce que l’essence divine représente la créature de façon très expressive ;
aussi l’intelligence divine connaît-elle très bien la réalité. 10°
Quand il est dit que Dieu ne voit rien hors de lui-même, il faut
l’entendre de ce en quoi il voit, non de ce qu’il voit ; car ce en quoi
il voit toutes choses est en lui-même. 11°
Bien que rien ne se perde de la quantité de la ligne si on lui retire un
point en acte, cependant, si on le lui retire en sorte qu’elle ne puisse pas
se terminer au point, la substance de la ligne sera perdue. Et il en est de
même également pour Dieu ; en effet, rien n’est perdu pour Dieu si l’on
affirme que sa créature n’est pas ; mais quelque chose est perdu pour la
perfection de Dieu si on lui enlève le pouvoir de produire la créature. Or,
il ne connaît pas les réalités seulement en tant qu’elles sont en acte, mais
également en tant qu’elles sont en sa puissance. 12°
Bien qu’il n’y ait de connaissance que de l’étant, cependant il n’est pas
nécessaire que ce qui est connu soit un étant dans sa nature au moment où il
est connu ; en effet, de même que nous connaissons des choses distantes
quant au lieu, de même nous connaissons des choses distantes quant au temps,
comme on le voit clairement pour les choses passées ; voilà pourquoi il
n’est pas illégitime de concevoir une connaissance divine éternelle portant sur des réalités non
éternelles. 13°
Si le nom de perfection est pris strictement, il ne peut être employé en
Dieu, car rien n’est parfait que ce qui est fait. Mais en Dieu, le nom de
perfection est pris plus négativement que positivement, de sorte que Dieu est
appelé parfait parce qu’absolument rien ne lui fait défaut, et non parce
qu’il y aurait en lui une chose en puissance à la perfection et qui serait
perfectionnée par une autre chose qui serait son acte ; voilà pourquoi
il n’y a pas en lui de puissance passive. 14°
L’intelligible et le sensible ne meuvent le sens ou l’intelligence que dans
la mesure où la connaissance sensitive ou intellective est prise des
réalités ; or tel n’est pas le cas de la connaissance divine ;
l’argument n’est donc pas concluant. 15°
Selon le Philosophe aux septième et dixième livres de l’Éthique, la délectation de l’intelligence vient d’une
opération convenante ; c’est pourquoi il y est dit que Dieu « jouit
par une unique et simple opération ». Donc, quelque intelligible est
pour l’intelligence une cause de délectation dans la mesure où il est cause
de son opération, et il l’est dans la mesure où il produit en elle sa
ressemblance, par laquelle l’opération de l’intelligence est formellement
déterminée. Il est donc clair que la réalité qui est pensée n’est cause de
délectation dans l’intelligence que lorsque la connaissance de l’intelligence
est prise des réalités, ce qui n’est pas le cas dans l’intelligence divine. 16°
L’être, pris absolument et en soi, s’entend du seul être divin, tout comme le
bien, et c’est la raison pour laquelle il est dit
en Mt 19, 17 :
« Personne n’est bon que Dieu seul. » Donc, plus une créature
s’approche de Dieu, plus elle a d’être, mais plus elle s’éloigne de lui, plus
elle a de non-être. Et parce qu’elle ne s’approche de Dieu que dans la mesure
où elle participe un être fini, au lieu qu’elle est infiniment distante de
Dieu, on dit qu’elle a plus de non-être que d’être ;
et cependant, cet être qu’elle possède, puisqu’il vient de Dieu, est connu de
Dieu. 17° Il
faut répondre semblablement : la créature visible n’a de vérité que dans
la mesure où elle s’approche de la vérité première ; mais dans la mesure
où elle s’en éloigne, elle a de la fausseté, comme Avicenne aussi le dit. 18° Une
chose se rapporte à Dieu de deux façons : soit par commensuration, et
ainsi, la créature rapportée à Dieu se trouve comme
néant ; soit par conversion à Dieu, de qui elle reçoit l’être, et c’est
seulement de cette façon qu’elle possède un être par lequel elle se rapporte
à Dieu ; et de cette façon aussi, elle est connaissable par Dieu. 19°
Cette parole doit s’entendre de notre intelligence, qui reçoit la science
depuis les réalités ; en effet, la réalité est graduellement amenée de
sa matérialité à l’immatérialité de l’intelligence, c’est-à-dire moyennant
l’immatérialité du sens ; aussi est-il nécessaire que ce qui est dans
notre intelligence ait d’abord été dans le sens, ce qui n’a pas lieu d’être
pour l’intelligence divine. 20° Bien que l’agent naturel, comme dit Avicenne, ne soit cause que du fieri – la
preuve en est qu’une fois cet agent détruit, l’être de la réalité ne cesse
pas, mais seulement son fieri –,
cependant l’agent divin, qui communique l’être aux réalités, est cause de
l’être pour elles toutes, quoiqu’il n’entre pas dans leur constitution. Il
est toutefois une ressemblance des principes essentiels qui entrent dans la
constitution de la réalité ; voilà pourquoi il connaît non seulement le fieri de la réalité, mais encore son
être et ses principes essentiels. |
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Et videtur quod
non. Intellectum
enim est perfectio intelligentis. Sed nihil aliud ab ipso potest esse
perfectio eius, quia sic esset aliquid eo nobilius. Ergo nihil aliud ab ipso
potest esse intellectum ab eo. Sed dicebat,
quod res vel creatura secundum quod est cognita a Deo, est unum cum ipso. –
Sed contra, creatura non est unum cum Deo nisi secundum quod est in eo. Si
ergo Deus non cognoscit creaturam nisi secundum quod est unum cum eo, non
cognoscet creaturam nisi secundum quod est in ipso ; et ita non cognoscet
eam in propria natura. Praeterea, si intellectus divinus cognoscit creaturam : aut
cognoscit ipsam per essentiam suam, aut per aliud aliquid extrinsecum. Si per
aliud extrinsecum medium : cum omne medium quo cognoscitur, sit
perfectio cognoscentis, quia est forma ipsius in quantum est cognoscens, ut
patet de specie lapidis in pupilla ; sequeretur quod aliquid extrinsecum
a Deo esset perfectio eius ; quod est absurdum. Si autem cognoscit
creaturam per essentiam suam : cum essentia sua sit aliud a creatura,
sequetur quod ex uno cognoscet aliud. Sed omnis intellectus ex uno cognoscens
aliud, est intellectus discurrens et ratiocinans. Ergo in intellectu divino
est discursus, et sic erit imperfectus ; quod est absurdum. Praeterea, medium per quod res cognoscitur, debet esse proportionatum
ei quod per ipsum cognoscitur. Sed essentia divina non est proportionata ipsi
creaturae, cum in infinitum ipsam excedat ; infiniti autem ad finitum nulla sit proportio. Ergo Deus cognoscendo essentiam suam, non
potest cognoscere creaturam. Praeterea, philosophus in XI Metaph. [Metaph. XII, 11 (1074 b 29)] probat, quod Deus tantum seipsum
cognoscit. Sed tantum idem est quod non cum alio. Ergo non cognoscit alia a
se. Praeterea, si cognoscit alia a se cum cognoscat seipsum, aut ergo
eadem ratione cognoscet seipsum et alia, aut alia et alia. Si eadem :
cum seipsum per essentiam suam cognoscat, sequitur quod et res alias per essentiam
earum cognoscet, quod esse non potest. Si autem alia et alia ratione :
cum cognitio cognoscentis sequatur rationem qua cognoscitur, continget quod
in divina cognitione invenietur multiplicitas et diversitas ; quod repugnat
divinae simplicitati. Nullo ergo modo
Deus creaturam cognoscit. Praeterea,
magis distat creatura a Deo quam distet persona patris a natura deitatis. Sed
Deus non eodem cognoscit se esse Deum, et se esse patrem : quia in hoc
quod dicitur : cognoscit se (esse) patrem, includitur notio patris, quae
non includitur dum dicitur : cognoscit se esse Deum. Ergo, multo
fortius, si creaturam cognoscit, alia ratione seipsum et alia ratione
cognoscet creaturam ; quod est absurdum, ut probatum est. Praeterea,
eadem sunt principia essendi et cognoscendi. Sed non eodem pater est pater et
Deus, ut dicit Augustinus [Enarr. in
Ps. LXVIII, 3]. Ergo non eodem cognoscit pater se esse patrem, et se
esse Deum ; et multo fortius non eodem cognoscet se et creaturam, si
creaturam cognoscit. Praeterea,
scientia est assimilatio scientis ad scitum. Sed inter Deum et creaturam est
minima assimilatio, cum sit ibi maxima distantia. Ergo Deus minimam
cognitionem, vel nullam, de creaturis habet. Praeterea,
quidquid cognoscit Deus, intuetur. Sed Deus, ut dicit Augustinus in libro
LXXXIII Quaestionum [qu. 46], nec quicquam extra se intuetur. Ergo nec quidquam extra se cognoscit. Praeterea, eadem est comparatio creaturae ad Deum, quae puncti ad lineam ;
unde Trismegistus [Liber XXIV
philosophorum II (ed. Baeumker, p. 208)] dixit : Deus est sphaera intelligibilis, cuius
centrum est ubique, circumferentia vero nusquam ; per centrum intelligens creaturam, ut Alanus [Regulae de sacra theologia 7]
exponit. Sed lineae nihil deperit de eius quantitate, si punctum ab ea
separetur. Ergo et nihil deperit perfectioni divinae, si cognitio creaturae
ei subtrahatur. Sed quidquid est in eo, ad eius perfectionem
pertinet, cum nihil accidentaliter sit in eo. Ergo ipse de creaturis
cognitionem non habet. Praeterea, quidquid Deus cognoscit, ab aeterno cognoscit, eo quod scientia sua non variatur. Sed quidquid cognoscit, est ens ; quia
cognitio non nisi entis est. Ergo quidquid
cognoscit Deus, ab aeterno fuit. Sed nulla creatura fuit ab aeterno. Ergo
nullam creaturam cognoscit. Praeterea, omne quod perficitur aliquo alio, habet in se potentiam passivam
respectu illius ; quia perfectio est quasi forma perfecti. Sed Deus non habet in se
potentiam passivam ; haec enim est principium transmutationis, quae a
Deo est procul. Ergo non perficitur aliquo alio a se. Sed perfectio cognoscentis
dependet a cognoscibili, quia perfectio cognoscentis est in hoc quod actu
cognoscit ; quod non est nisi cognoscibile. Ergo Deus non cognoscit
aliud a se. Praeterea, ut
dicitur in IV Metaphys. [cap. 5 (1010 b 37)], motor est prior moto secundum naturam. Sed sicut sensibile est
movens sensum, ut ibidem dicitur, ita intelligibile movet intellectum. Si
ergo Deus intelligeret aliquid aliud a se, sequeretur quod aliquid esset
prius eo ; quod est absurdum. Praeterea, omne
intellectum facit aliquam delectationem in intelligente ; unde in
principio metaphysicorum : omnes
homines natura scire desiderant :
cuius signum est sensuum delectatio, secundum quod quidam libri habent.
Si ergo Deus aliquid aliud a seipso cognosceret, illud aliud esset causa
delectationis in ipso ; quod est absurdum. Praeterea,
nihil cognoscitur nisi per naturam entis. Sed creatura magis habet de non
esse quam de esse, ut patet per Ambrosium et multa sanctorum dicta. Ergo
creatura magis est Deo incognita quam nota. Praeterea,
nihil apprehenditur nisi secundum quod habet rationem veri, sicut nihil
appetitur nisi secundum quod habet rationem boni. Sed creaturae visibiles
comparantur in Scriptura mendacio, ut patet Eccli. cap. XXXIV, 2 [cf.
Os. XII, 1] : quasi qui
apprehendit ventum et sequitur aestum sic qui attendit ad visa mendacia ; ergo creaturae magis sunt Deo incognitae
quam notae. Sed dicebat
quod creatura non dicitur non ens nisi secundum comparationem ad Deum. – Sed
contra, creatura non cognoscitur a Deo nisi secundum quod ad ipsum comparatur.
Si igitur creatura secundum quod comparatur ad Deum est mendacium et non ens,
et sic incognoscibilis, nullo modo a Deo cognosci poterit. Praeterea,
nihil est in intellectu quod non sit prius in sensu. Sed in Deo non est
ponere sensitivam cognitionem, quia materialis est. Ergo ipse non intelligit
res creatas, cum non sint prius in sensu. Praeterea, res
praecipue cognoscuntur per causas suas ; et maxime per causas quae sunt
esse rei. Sed inter quatuor causas, efficiens et finis sunt causae fieri,
forma autem et materia sunt causae essendi rem, quia intrant eius
constitutionem. Deus autem non est causa rerum nisi efficiens et finalis.
Ergo minimum est quod de creaturis cognoscit. Sed contra.
Hebr., IV, 13 : omnia nuda et
aperta sunt oculis eius. Praeterea, cognito uno relativorum, cognoscitur alterum. Sed
principium et principiatum relative dicuntur. Ergo, cum ipse sit principium
rerum per essentiam suam, cognoscendo essentiam suam, cognoscit creaturas. Praeterea, Deus
est omnipotens. Ergo eadem ratione debet dici omnisciens ; ergo non
tantum scit res fruibiles, sed etiam utiles. Praeterea,
Anaxagoras posuit intellectum esse immixtum, ut omnia cognoscat ; et de
hoc a philosopho commendatur in III de Anima [l. 7 (429 a 18)]. Sed
intellectus divinus est maxime immixtus et purus. Ergo maxime omnia
cognoscit ; non solum se, sed alia. Praeterea,
quanto aliqua substantia est simplicior, tanto est plurium formarum comprehensiva.
Sed Deus est substantia simplicissima. Ergo ipse est comprehensivus formarum
omnium rerum ; ergo cognoscit omnes res, non solum seipsum. Praeterea, propter quod unumquodque et illud magis,
secundum philosophum [Anal. post. I,
2 (72 a 29)]. Sed Deus est causa cognoscendi creaturas omnibus qui cognoscunt :
ipse enim est lux quae illuminat omnem
hominem venientem in hunc mundum, Ioan. I,
9. Ergo ipse maxime cognoscit creaturas. Praeterea, sicut Augustinus probat in libro de Trinit. [X, 1], nihil diligitur
nisi cognitum. Sed Deus diligit omnia
quae sunt, Sapient. XI, 25. Ergo etiam omnia cognoscit. Praeterea, in
Psalm. XCIII, 9, dicitur : qui
finxit oculum, non considerat ?
Quasi sic. Ergo ipse Deus, qui fecit omnia, omnia considerat et cognoscit. Praeterea, in
Psalm. alibi [32, 15], dicitur : qui
finxit singillatim corda eorum, qui intelligit omnia opera eorum. Hic
autem est Deus, cordium fictor. Ergo cognoscit opera hominum, et sic alia a
se. Praeterea, hoc
idem habetur ex hoc quod alibi in Psalm. CXXXV, 5, dicitur : qui fecit caelos in intellectu. Ergo
ipse intelligit caelos quos creavit. Praeterea,
cognita causa, praecipue formali, cognoscitur effectus. Sed Deus est causa
formalis exemplaris creaturarum. Ergo, cum ipse seipsum cognoscat, cognoscet
etiam creaturas. Responsio.
Dicendum, quod absque dubio concedendum est, quod Deus non solum se
cognoscit, sed etiam omnia alia : quod quidem hoc modo probari potest.
Omne enim quod naturaliter in alterum tendit, oportet quod hoc habeat ex
aliquo dirigente ipsum in finem ; alias casu in illud tenderet. In rebus
autem naturalibus invenimus naturalem appetitum, quo unaquaeque res in finem
suum tendit ;
unde oportet supra omnes res naturales
ponere aliquem intellectum,
qui res naturales ad suos fines ordinaverit, et eis naturalem inclinationem sive
appetitum indiderit. Sed res non potest ordinari ad finem aliquem, nisi res
ipsa cognoscatur simul cum fine ad quem ordinanda est ; unde oportet
quod in intellectu divino a quo rerum naturae origo provenit et naturalis
ordo in rebus, sit naturalium rerum cognitio ; et hanc probationem
innuit Ps. XCIII, 9, cum dixit : qui
finxit oculum, non considerat ?
Ut Rabbi Moyses [Dux neutr. III,
cap. 20] dicit quod idem est ac si diceret : qui oculum fecit sic
proportionatum ad suum finem, qui est eius actus, scilicet visio, nonne
considerat oculi naturam ? Sed oportet videre ulterius per quem modum creaturas cognoscit. Sciendum est igitur, quod,
cum omne agens agat in quantum est in actu, oportet quod illud quod per
agentem efficitur, aliquo modo sit in agente ; et inde est quod omne
agens agit sibi simile. Omne autem quod est in altero, est in eo per modum
recipientis ; unde, si principium activum sit materiale, effectus eius
est in eo quasi materialiter, quia velut in virtute quadam materiali ;
si autem sit immateriale activum principium, etiam effectus eius in eo
immaterialiter erit. Dictum autem est supra, quod secundum hoc aliquid
cognoscitur ab altero secundum quod in eo immaterialiter recipitur ; et
inde est quod principia activa materialia non cognoscunt effectus suos, quia
non sunt effectus sui in eis secundum quod cognoscibiles sunt ; sed in
principiis activis immaterialibus effectus sunt secundum quod cognoscibiles
sunt, quia immaterialiter ; unde omne principium activum immateriale cognoscit
effectum suum. Et inde est quod in libro de Causis [prop. 8 (7)] dicitur
quod intelligentia cognoscit id quod
est sub se, in quantum est causa ei. Unde,
cum Deus sit rerum immateriale principium activum, sequitur quod apud ipsum
sit earum cognitio. Ad primum igitur dicendum, quod intellectum non est perfectio intelligentis
secundum illam rem quae cognoscitur (res enim illa est extra intelligentem),
sed secundum rei similitudinem qua cognoscitur, quia perfectio est in
perfecto ; lapis autem non est in anima, sed similitudo lapidis. Sed similitudo rei
intellectae est in intellectu dupliciter : quandoque quidem ut aliud ab
ipso intelligente ; quandoque vero ut ipsa intelligentis essentia ;
sicut intellectus noster cognoscendo seipsum cognoscit alios intellectus, in
quantum ipse est similitudo aliorum intellectuum ; sed similitudo
lapidis in ipso existens, non est ipsa essentia intellectus, immo recipitur
in eo sicut forma quasi in materia. Haec autem forma, quae est aliud ab
intellectu, quandoque quidem comparatur ad rem cuius est similitudo, ut causa
eius : sicut patet in intellectu practico, cuius forma est causa rei
operatae ; quandoque autem est effectus rei, sicut patet in intellectu
nostro speculativo accipiente cognitionem a rebus. Quandocumque ergo intellectus
cognoscit rem aliquam per similitudinem quae non est intelligentis essentia,
tunc intellectus perficitur aliquo alio a se ; sed si illa similitudo
sit causa rei, perficietur tantum similitudine, et nullo modo re cuius est similitudo,
sicut domus non est perfectio artis, sed magis e converso. Si autem sit
effectus rei : tunc res etiam erit quodammodo perfectio intellectus
active scilicet, similitudo vero eius formaliter. Cum vero similitudo rei
cognitae est ipsa intelligentis essentia, non perficitur per aliud a se, nisi
forte active ; utpote si eius essentia sit ab alio effecta. Et quia
intellectus divinus non habet scientiam causatam a rebus ; nec similitudo
rei, per quam cognoscit res, est aliud quam sua essentia, nec essentia sua
est ab alio causata ; nullo modo, ex hoc quod cognoscit res alias, sequitur
quod eius intellectus sit ab alio perfectus. Ad secundum
dicendum, quod Deus non cognoscit res tantum secundum quod in ipso sunt, si
ly secundum quod referatur ad cognitionem ex parte cogniti, quia non cognoscit
in rebus solum esse quod habent in ipso secundum quod sunt unum cum eo, sed
etiam esse quod habent extra ipsum, secundum quod diversificantur ab
eo ; si autem ly secundum quod determinet cognitionem ex parte cognoscentis,
sic verum est quod Deus non cognoscit res nisi secundum quod sunt in ipso,
quia ex similitudine rei, quae est idem cum ipso in ipso existens. Ad tertium dicendum, quod Deus hoc modo cognoscit creaturas secundum
quod sunt in ipso. Effectus autem in quacumque causa efficiente existens non
est aliud ab ipsa, si accipiatur illud quod est per se causa ; sicut domus
in arte, non est aliud quam ipsa ars ; quia secundum hoc effectus est in
principio activo, quod principium activum assimilat sibi effectum ; hoc
autem est ex hoc ipso quo agit ; unde si aliquod principium activum agat
per suam formam tantum, secundum hoc est effectus eius in eo quod habet
formam illam, nec effectus eius in eo erit distinctus a forma sua. Similiter
nec in Deo, cum agat per suam essentiam, effectus eius in eo est distinctus
ab essentia sua, sed omnino unum ; et ideo hoc quo cognoscit effectum,
non est aliud quam essentia sua. Nec tamen sequitur quod cognoscendo effectum
per hoc quod essentiam suam cognoscit, sit aliquis discursus in intellectu
eius. Tunc enim solum dicitur intellectus de uno in aliud discurrere, quando
diversa apprehensione utrumque apprehendit ; sicut intellectus humanus
alio actu apprehendit causam et effectum, et ideo effectum per causas
cognoscens dicitur de causa discurrere in effectum. Quando vero non alio actu
fertur potentia cognoscitiva in medium quo cognoscit, et in rem cognitam,
tunc non est aliquis discursus in cognitione ; sicut visus cognoscens
lapidem per speciem lapidis in ipso existentem vel rem quae resultat in
speculo per speculum, non dicitur discurrere ; quia idem est ei ferri in
similitudinem rei, et in rem quae per talem similitudinem cognoscitur. Hoc
autem modo Deus per essentiam suam effectus suos cognoscit, sicut per
similitudinem rei cognoscitur res ipsa ; et ideo una cognitione se et
alia cognoscit, ut etiam Dionysius dicit VII cap. de Divinis Nominibus
[§ 2] sic dicens : non igitur
Deus propriam habet sui ipsius cognitionem aliam autem communem existentia
omnia comprehendentem ; et
ideo nullus discursus est in eius intellectu. Ad quartum dicendum, quod aliquid dicitur proportionatum alteri dupliciter.
Uno modo quia inter ea attenditur proportio ; sicut dicimus quatuor proportionari
duobus, quia se habet in dupla proportione ad duo. Alio modo per modum
proportionalitatis ; ut si dicamus sex et octo esse proportionata, quia
sicut sex est duplum ad tria, ita octo ad quatuor : est enim proportionalitas
similitudo proportionum. Et quia in omni proportione attenditur habitudo ad
invicem eorum quae proportionata dicuntur secundum aliquem determinatum
excessum unius super alterum, ideo impossibile est infinitum aliquod proportionari
finito per modum proportionis. Sed in his quae proportionata dicuntur per modum
proportionalitatis, non attenditur habitudo eorum ad invicem, sed similis habitudo
aliquorum duorum ad alia duo ; et sic nihil prohibet esse proportionatum
infinitum finito : quia sicut quoddam finitum est aequale cuidam finito,
ita infinitum est aequale alteri infinito. Et secundum hunc modum oportet
esse proportionatum medium ei quod per ipsum cognoscitur ; ut, scilicet,
sicut se habet medium ad aliquid demonstrandum, ita se habeat quod per ipsum
cognoscitur ad hoc quod demonstretur ; et sic nihil prohibet essentiam
divinam esse medium quo creatura cognoscatur. Ad quintum dicendum, quod aliquid intelligitur dupliciter : uno
modo in seipso, quando scilicet ex ipsa re intellecta vel cognita formatur
acies intuentis ; alio modo videtur aliquid in altero, quo cognito et
illud cognoscitur. Deus ergo seipsum tantum cognoscit in seipso, alia vero
non in seipsis cognoscit, sed cognoscendo suam essentiam ; et secundum
hoc philosophus dixit, quod Deus tantum seipsum cognoscit ; cui etiam consonat
Dionysii dictum in VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2] ; Deus, inquit, existentia cognoscit, non scientia quae sit existentium, sed quae sit
sui ipsius. Ad sextum
dicendum, quod si ratio cognitionis accipiatur ex parte cognoscentis, Deus
eadem ratione se cognoscit et alia ; quia et idem cognoscens, et idem
cognitionis actus, et idem medium est cognoscendi. Si autem accipiatur ratio
ex parte rei cognitae, sic non eadem ratione se cognoscit et alia, quia non
est eadem habitudo sui et aliorum ad medium quo cognoscit ; quia ipse
illi medio est idem per essentiam, res autem aliae per assimilationem ;
tantum et ideo seipsum cognoscit per essentiam, alia vero per
similitudinem ; idem tamen est quod eius est essentia, et aliorum
similitudo. Ad septimum
dicendum, quod ex parte cognoscentis, omnino eadem cognitione cognoscit Deus
se esse Deum et se esse patrem ; sed non est idem quo cognoscit ex parte
cogniti ; cognoscit enim se esse Deum deitate, et se esse patrem
paternitate, quae secundum modum intelligendi non idem est quod deitas,
quamvis realiter unum sit. Ad octavum
dicendum, quod illud quod est principium essendi, etiam est principium
cognoscendi ex parte rei cognitae, quia per sua principia res cognoscibilis
est ; sed illud quo cognoscitur ex parte cognoscentis, est rei
similitudo, vel principiorum eius ; quae non est principium essendi ipsi
rei, nisi forte in practica cognitione. Ad nonum dicendum, quod similitudo aliquorum duorum ad invicem potest
dupliciter attendi. Uno modo secundum convenientiam in natura ; et talis
similitudo non requiritur inter cognoscens et cognitum ; immo videmus
quandoque quod, quanto talis similitudo est minor, tanto cognitio est perspicacior ;
sicut minor est similitudo similitudinis quae est in intellectu ad lapidem,
quam illius quae est in sensu, cum sit magis a materia remota ; et tamen
intellectus perspicacius cognoscit quam sensus. Alio modo quantum ad
repraesentationem ; et haec similitudo requiritur cognoscentis ad
cognitum. Quamvis igitur sit minima similitudo creaturae ad Deum secundum
convenientiam in natura ; est tamen maxima similitudo secundum hoc quod
expressissime divina essentia repraesentat creaturam ; et ideo
intellectus divinus optime rem cognoscit. Ad decimum
dicendum, quod cum dicitur quod Deus nihil extra se intuetur ; intelligendum
est sicut in quo intueatur, non sicut quod intueatur ; illud enim in quo
omnia intuetur, in ipso est. Ad undecimum
dicendum, quod quamvis a linea si diminuatur punctus in actu, nihil depereat
de lineae quantitate, si tamen diminuatur a linea quod non sit terminabilis
ad punctum peribit lineae substantia. Similiter etiam est et de Deo ;
non enim aliquid Deo deperit, si eius creatura ponatur non esse ;
deperit tamen perfectioni ipsius, si auferatur ab eo potestas producendi
creaturam. Non autem cognoscit res solum secundum quod sunt in actu, sed etiam
secundum quod sunt in potentia eius. Ad duodecimum
dicendum, quod quamvis cognitio non sit nisi entis, non tamen oportet ut
illud quod cognoscitur, sit tunc ens in sui natura quando cognoscitur ;
sicut enim cognoscimus distantia loco, ita cognoscimus distantia tempore, ut
patet de praeteritis ; et ideo non est inconveniens, si cognitio Dei
ponatur aeterna de rebus non aeternis. Ad
decimumtertium dicendum, quod perfectionis nomen, si stricte accipiatur, in
Deo poni non potest ; quia nihil est perfectum nisi quod est factum. Sed
in Deo nomen perfectionis accipitur magis negative quam positive ; ut
dicatur perfectus, quia nihil deest ei ex omnibus ; non quod sit in eo
aliquid quod sit in potentia ad perfectionem, quod aliquo perficiatur quod
sit actus eius ; et ideo non est in eo potentia passiva. Ad
decimumquartum dicendum, quod intelligibile et sensibile non movent sensum
vel intellectum nisi secundum quod cognitio sensitiva vel intellectiva a
rebus accipitur ; non est autem talis divina cognitio ; et ideo
ratio non procedit. Ad decimumquintum
dicendum, quod secundum philosophum, in VII et X Ethic. [VII, 14 (1154 b 15)
et X, 6 (1174 b 19)] , delectatio intellectus est ex operatione
convenienti ; unde ibi dicitur quod Deus
una et simplici operatione gaudet. Secundum hoc igitur aliquod
intelligibile est causa delectationis intellectui secundum quod est causa
operationis ipsius. Hoc autem est
secundum quod facit similitudinem suam in ipso, qua intellectus operatio
informatur. Unde patet quod
res quae intelligitur, non est causa delectationis in intellectu nisi quando
cognitio intellectus a rebus accipitur ; quod non est in intellectu
divino. Ad
decimumsextum dicendum, quod esse simpliciter et absolute dictum, de solo
divino esse intelligitur, sicut et bonum ; ratione cuius dicitur Matth.
cap. XIX, vers. 17 [Luc. 18, 19] : nemo bonus nisi solus Deus. Unde quantum creatura accedit ad
Deum, tantum habet de esse ; quantum vero ab eo recedit, tantum habet de
non esse. Et quia non accedit ad Deum nisi secundum quod esse finitum
participat, distat autem in infinitum ; ideo dicitur quod plus habet de
non esse quam de esse ; et tamen illud esse quod habet, cum a Deo sit, a
Deo cognoscitur. Et similiter
dicendum ad decimumseptimum, quia creatura visibilis non habet veritatem nisi
secundum quod accedit ad primam veritatem ; secundum quod vero ab eo
deficit falsitatem habet, ut etiam Avicenna [Metaph. VIII, 6] dicit. Ad
decimumoctavum dicendum, quod aliquid comparatur Deo dupliciter : vel
secundum commensurationem, et sic creatura, Deo comparata, invenitur quasi
nihil ; vel secundum conversionem ad Deum, a quo esse recipit, et sic
hoc solum modo esse habet quo comparatur ad Deum ; et sic etiam a Deo
cognoscibilis est. Ad decimumnonum
dicendum, quod verbum illud est intelligendum de intellectu nostro, qui a
rebus scientiam accipit ; gradatim enim res a sua materialitate ad
immaterialitatem intellectus deducitur, scilicet mediante immaterialitate
sensus ; et ideo oportet ut quod est in intellectu nostro, prius in
sensu fuerit ; quod in intellectu divino locum non habet. Ad vicesimum
dicendum, quod quamvis agens naturale, ut Avicenna [Metaph. VI, 2] dicit, non sit causa nisi fiendi ; cuius
signum est quod eo destructo non cessat esse rei, sed fieri solum ;
agens tamen divinum quod est influens esse rebus, est omnibus rebus causa
essendi, quamvis rerum constitutionem non intret ; et tamen est
similitudo principiorum essentialium, quae intrant rei constitutionem ;
et ideo non solum cognoscit fieri rei, sed esse eius, et principia essentialia
ipsius. |
(Quarto quaeritur utrum Deus de rebus habeat propriam et
determinatam cognitionem.)
|
Il
semble que non. 1°
Comme dit Boèce,
« il y a universel quand on pense, singulier quand on sent ». Or,
en Dieu, la connaissance n’est pas sensitive, mais seulement intellective.
Dieu n’a donc qu’une connaissance universelle des réalités. 2° Si
Dieu connaît les créatures, il les connaît soit par plusieurs [moyens], soit
par un seul ; si c’est par plusieurs, sa science se diversifie également
du côté du connaissant, car ce qui est connu est dans le connaissant. Et si
c’est par un seul, puisqu’on ne peut avoir par un seul [moyen] une connaissance
distincte et propre de plusieurs choses, il semble que Dieu n’ait pas des
réalités une connaissance propre. 3° De
même que Dieu est cause des réalités parce qu’il leur communique l’être, de
même le feu est cause des corps chauds parce qu’il leur communique la chaleur.
Or, si le feu se connaissait lui-même, en connaissant sa chaleur il ne
connaîtrait les autres choses qu’en tant qu’elles sont chaudes. Donc, en
connaissant son essence, Dieu ne connaît les autres choses qu’en tant
qu’elles sont des étants. Or ce n’est pas là avoir des réalités une connaissance
propre, mais avoir une connaissance très universelle. Dieu n’a donc pas des réalités
une connaissance propre. 4° On
ne peut avoir d’une réalité une connaissance propre qu’au moyen d’une espèce
qui ne contienne rien de plus ou de moins qu’il n’y a dans la réalité ;
en effet, de même que la couleur verte serait imparfaitement connue au moyen
d’une espèce qui lui serait inférieure, comme celle du noir, de même elle
serait imparfaitement connue par une espèce qui la dépasserait, comme celle
du blanc, en lequel la nature de la couleur se trouve très parfaitement réalisée ;
aussi la blancheur est-elle la mesure de toutes les couleurs, comme il est
dit au dixième livre de la Métaphysique. Or, autant l’essence divine surpasse la
créature, autant la créature est inférieure à Dieu. Puis donc qu’en aucune
façon l’essence divine ne peut être proprement et complètement connue au
moyen de la créature, la créature ne pourra pas non plus être connue
proprement au moyen de l’essence divine. Or Dieu ne connaît la créature que
par son essence. Il n’a donc pas des créatures une connaissance propre. 5° Tout
médium qui donne d’une réalité une connaissance propre peut être assumé comme
moyen terme de démonstration pour conclure à cette réalité. Or tel n’est pas
le rapport de l’essence divine à la créature, sinon les créatures
existeraient en tout temps où l’essence divine a existé. En connaissant les
créatures par son essence, Dieu n’a donc pas des réalités une connaissance
propre. 6° Si
Dieu connaît la créature, il la connaît soit dans sa nature propre, soit dans
une idée. Si c’est dans sa nature propre, alors la nature propre de la
créature est un médium par lequel Dieu connaît la créature. Or le médium de
connaissance est une perfection du connaissant. La nature de la créature sera
donc une perfection de l’intelligence divine, ce qui est absurde. Si, au
contraire, il connaît la créature dans une idée, alors, puisque l’idée est
plus éloignée d’une réalité que ses principes essentiels ou accidentels, il
aura une moindre connaissance de la réalité que celle qui s’obtient par ses
principes essentiels ou accidentels. Or, toute connaissance propre d’une
réalité est obtenue ou par ses principes essentiels, ou par ses principes
accidentels, car même « les accidents contribuent pour une grande part à
la connaissance de la quiddité », comme il est dit au premier livre sur
l’Âme. Dieu n’a donc pas des réalités une connaissance
propre. 7° On
ne peut pas avoir d’un particulier une connaissance propre par un médium
universel, de même qu’on ne peut pas avoir de l’homme une connaissance propre
par l’animal. Or l’essence divine est le médium le plus universel, car il se
rapporte communément à la connaissance de toutes choses. Dieu ne peut donc
avoir des créatures une connaissance propre par son essence. 8° La
connaissance est disposée conformément au médium de connaissance. L’on n’aura
donc une connaissance propre que par un médium propre. Or l’essence divine ne
peut être un médium propre pour connaître cette créature-ci, car si elle
l’était, elle ne serait plus pour une autre un médium propre de connaissance ;
en effet, ce qui est à celle-ci et à une autre est commun aux deux et non
propre à l’une d’elles. Dieu, qui connaît les créatures par son essence, n’a
donc pas d’elles une connaissance propre. 9°
Denys dit au septième chapitre des Noms
divins que Dieu connaît « immatériellement les
réalités matérielles, uniment les choses nombreuses », ou encore :
indistinctement les choses distinctes. Or la façon dont se réalise la
connaissance divine, c’est la façon dont Dieu connaît les réalités. Dieu a
donc des réalités une connaissance indistincte, de sorte qu’il ne connaît pas
proprement ceci ou cela. En sens
contraire : 1) Nul
ne peut distinguer entre les choses dont il n’a pas une connaissance propre.
Or Dieu connaît les créatures de telle façon qu’il distingue entre
elles ; en effet, il sait que celle-ci n’est pas celle-là ; sinon,
il ne donnerait pas à chacune selon ses capacités, ni ne rendrait à chacune
selon ses œuvres, en jugeant justement des actions des hommes. Dieu a donc
des réalités une connaissance propre. 2) Rien
d’imparfait ne doit être attribué à Dieu. Or la connaissance qui fait
connaître une chose en général et non en particulier est imparfaite,
puisqu’il lui manque quelque chose. La connaissance que Dieu a des réalités
n’a donc pas lieu seulement en général, mais aussi en particulier. 3) Si
Dieu ne connaissait pas des réalités ce que nous-mêmes en connaissons, alors
il se produirait que Dieu, qui est le plus heureux, serait le plus
insensé ; ce que le Philosophe tient lui aussi pour aberrant, au premier
livre sur l’Âme et au troisième livre de la Métaphysique. Réponse : Par le
fait même que Dieu ordonne les réalités à leur fin, on peut prouver que Dieu
a une connaissance propre des réalités ; car une réalité ne peut être ordonnée
à sa fin propre par quelque connaissance, que si sa nature propre, par
laquelle elle a une relation déterminée à cette fin, est connue. Et la façon
dont cela est possible doit être envisagée comme suit. On ne
connaît l’effet en connaissant la cause, que parce que l’effet est la conséquence
de la cause. Si donc il est une cause universelle dont l’action n’est
déterminée à quelque effet que par le moyen d’une cause particulière, la
connaissance de cette cause commune ne donnera pas une connaissance propre de
l’effet, mais il sera seulement connu en général ; par exemple, l’action
du soleil est déterminée à la production de cette
plante-ci par le moyen de la puissance germinative qui est dans la terre ou
dans la semence ; si donc le soleil se connaissait lui-même, il n’aurait pas de
cette plante une connaissance propre mais seulement commune, à moins qu’avec
cela il n’en connaisse la cause propre. Donc, pour que soit possédée une
connaissance propre et parfaite de quelque effet, il est nécessaire que
toutes les connaissances des causes communes et propres soient rassemblées
dans le connaissant ;
et c’est ce que dit le Philosophe au début de la Physique : « L’on dit que nous connaissons
chaque chose, lorsque nous connaissons les causes premières et les principes
premiers, jusqu’aux éléments », i.e.
jusqu’aux causes propres, comme l’explique le Commentateur. Or nous
plaçons quelque chose dans la connaissance divine, pour autant que Dieu
lui-même en est la cause par son essence ; ainsi, en effet, la chose est
en lui de façon à pouvoir être connue. Puis donc qu’il est lui-même la cause
de toutes les causes propres et communes, il connaît lui-même par son essence
toutes les causes propres et communes car, dans une réalité, il n’est rien qui
détermine la nature commune de cette réalité sans que Dieu en soit la
cause ; voilà pourquoi la même raison qui permet d’affirmer que Dieu
connaît la nature commune des réalités permettra aussi d’affirmer qu’il connaît
la nature propre de chacune, ainsi que ses causes propres. Et c’est cette
raison que Denys énonce au livre des Noms
divins lorsqu’il dit : « Si Dieu a donné
l’être à tous les existants par une cause unique, alors il saura toutes
choses par la même cause » ; et plus loin : « car la
cause même de toutes choses, qui se connaît elle-même, est inoccupée quelque
part, si elle ignore les choses qui existent par elle et dont elle est la
cause. » Il appelle « être inoccupée » le fait de manquer de
causer une chose qui se trouve dans la réalité ; ce qui s’ensuivrait, si
elle ignorait quelqu’une des choses qui sont dans la réalité. Et
ainsi, il ressort de ce qu’on a dit que tous les exemples que l’on donne pour
manifester que Dieu connaît par lui-même toutes choses, sont
imparfaits ; comme ce que l’on avance à propos du point, lequel, dit-on,
s’il se connaissait, connaîtrait les lignes ; et à propos de la lumière
qui, en se connaissant, connaîtrait les couleurs ; en effet, tout ce qui
est dans la ligne ne peut être ramené au point comme à une cause, ni tout ce
qui est dans la couleur à la lumière ; un point qui se connaîtrait
lui-même ne connaîtrait donc pas la ligne, si ce n’est en général, et de même
pour la lumière et la couleur ; mais il en va autrement de la
connaissance divine, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. Réponse
aux objections : 1°
Cette parole de Boèce doit être entendue de notre intelligence, non de
l’intelligence divine, qui peut connaître les singuliers, comme il sera dit
plus loin. Et cependant, notre intelligence, qui ne connaît pas les
singuliers, a des réalités une connaissance propre, les connaissant par les
notions propres de leur espèce ; par conséquent, même si l’intelligence
divine ne connaissait pas les singuliers, elle pourrait néanmoins avoir des
réalités une connaissance propre. 2° Dieu
connaît toutes choses par un seul [moyen], qui est la raison formelle de plusieurs
choses, à savoir son essence, qui est une ressemblance de toutes les
réalités ; et parce que son essence est la raison formelle propre de
chaque réalité, il a
de chacune une connaissance propre. Et si l’on demande comment un seul
[moyen] peut être la raison formelle propre et commune de nombreuses choses,
la réponse peut être envisagée comme suit. L’essence divine est la raison
formelle de quelque réalité dans la mesure où cette réalité imite l’essence
divine. Or aucune réalité n’imite pleinement l’essence divine, autrement il
ne pourrait y avoir qu’une seule imitation de Dieu, et ainsi son essence ne serait
la raison propre que d’un seul, comme le Père n’a qu’une seule image qui
l’imite parfaitement : le Fils. Mais
parce que la réalité créée imite imparfaitement l’essence divine,
il se produit que diverses réalités l’imitent de différentes façons ; en
aucune d’elles, cependant, il n’est de chose qui ne provienne de la
ressemblance de l’essence divine ; voilà pourquoi ce qui est propre à
chaque réalité a dans l’essence divine quelque chose à imiter ; et par
conséquent, l’essence divine est une ressemblance de la réalité quant au
propre de la réalité elle-même, de sorte qu’elle en est la raison formelle
propre ; et pour la même raison, elle est la raison formelle propre
d’une autre, et de toutes les autres. Elle est donc la raison commune de
toutes choses, puisqu’elle-même est une seule réalité que toutes imitent ;
mais elle est la raison formelle propre de celle-ci ou de celle-là, dans la
mesure où les réalités l’imitent diversement ; et ainsi, l’essence
divine donne une connaissance propre de chaque réalité, en tant qu’elle est
la raison formelle propre de chacune. 3° Le
feu n’est pas la cause des corps chauds quant à tout ce qui se trouve en eux,
comme on l’a dit de l’essence divine ; voilà pourquoi il n’en va pas de
même. 4° La
blancheur surpasse la couleur verte quant à l’une des deux choses qui entrent
dans la nature de la couleur, à savoir la lumière, qui est pour ainsi dire le
[principe] formel dans la composition de la couleur ; et sous cet
aspect, elle est la mesure des autres couleurs. Mais
dans les couleurs se trouve quelque chose d’autre qui est pour ainsi dire le
[principe] matériel en elles, à savoir la limite du diaphane, et sous ce
rapport la blancheur n’est pas une mesure des couleurs ; et ainsi, il
est clair qu’il n’y a pas dans l’espèce de la blancheur tout ce qui se trouve
dans les autres couleurs ; voilà pourquoi l’espèce de la blancheur ne
permet pas d’avoir une connaissance propre de n’importe laquelle des autres
couleurs. Mais il en est autrement de l’essence divine. En outre, les autres
réalités sont dans l’essence divine comme dans une cause, mais les autres
couleurs ne sont pas dans la blancheur comme dans une cause ; il n’en va
donc pas de même. 5° La
démonstration est une espèce d’argumentation qui s’accomplit par un certain
processus discursif de l’intelligence ; par conséquent
l’intelligence divine, qui est sans processus discursif, ne
connaît pas ses effets par son essence comme en démontrant, quoiqu’elle ait
par son essence une connaissance des réalités plus certaine que celui qui
démontre n’en peut avoir par la démonstration. De plus, quelqu’un comprendrait-il
l’essence divine, il connaîtrait par elle la nature des singuliers plus
certainement qu’une conclusion n’est connue par un médium de démonstration.
Et de ce que son essence est éternelle ne suit cependant pas que les effets
de Dieu existent de toute éternité : car les effets ne sont pas dans son
essence en sorte qu’ils existent toujours en eux-mêmes, mais en sorte qu’ils
existent en quelque temps,
c’est-à-dire au temps déterminé par la sagesse divine. 6° Dieu
connaît les réalités dans leur nature propre, si cette détermination se rapporte
à la connaissance du côté de l’objet connu ; mais si nous parlons de la
connaissance du côté du connaissant, alors il connaît les réalités dans une
idée, i.e. par une idée qui est une
ressemblance de toutes les choses qui sont dans la réalité, à la fois des
principes accidentels et des principes essentiels, quoiqu’elle-même ne soit
pas un accident de la réalité ni son essence ; de même dans notre
intelligence, la ressemblance de la réalité n’est pas accidentelle ou
essentielle à la réalité elle-même, mais c’est la ressemblance soit d’une
essence, soit d’un accident. 7°
L’essence divine est médium universel en tant que cause
universelle. Or la cause universelle et la forme universelle ne se comportent
pas de la même façon pour faire connaître les réalités. Car dans la forme universelle,
l’effet est en puissance quasi matérielle, de même que, comme dit Porphyre, les
différences se rapportent au genre suivant la proportion qu’ont les formes
avec la matière ; dans la cause, en revanche, les effets sont en
puissance active, comme la maison est en puissance active dans l’esprit de
l’artisan. Or chaque chose est connue dans la mesure où elle est en acte, et non
dans la mesure où elle est en puissance ; c’est pourquoi il ne suffit
pas que les différences qui spécifient le genre soient en puissance dans le
genre pour que l’on ait par la forme du genre une connaissance propre de
l’espèce ; mais si les [déterminations] propres d’une réalité sont dans
une cause active, cela suffit pour que l’on ait par cette cause une connaissance
de cette réalité ; on ne connaît donc pas une maison par le bois et par
les pierres comme on la connaît par sa forme, qui est dans l’artisan. Et
parce que les déterminations propres de chaque réalité sont en Dieu comme
dans une cause active, l’essence divine peut, quoiqu’elle soit un médium
universel, procurer une connaissance propre de chaque réalité. 8°
L’essence divine est un médium à la fois commun et propre, mais non sous le
même aspect, comme on l’a dit. 9° Quand il est dit :
« Dieu sait indistinctement les choses distinctes », si
« indistinctement » détermine la connaissance du côté du
connaissant, alors la proposition est vraie, et tel est le sens que lui donne
Denys, car Dieu connaît par une connaissance unique toutes les choses
distinctes. Mais si « indistinctement » détermine la connaissance du
côté de l’objet connu, alors la proposition est fausse : Dieu, en effet,
connaît la distinction entre une réalité et une autre, il connaît aussi ce
par quoi l’une se distingue de l’autre ; il a donc de chaque chose une
connaissance propre. |
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Et videtur quod
non. Quia, sicut
dicit Boetius [In Porphyrii Isagogen ed.
sec. I], universale est dum
intelligitur, singulare dum sentitur. Sed in Deo non est cognitio sensitiva,
sed intellectiva tantum. Ergo Deus non habet nisi universalem cognitionem de
rebus. Praeterea, si
Deus cognoscit creaturas, aut cognoscit eas pluribus, aut uno. Si
pluribus : ergo eius scientia plurificatur etiam ex parte cognoscentis,
quia id quod cognoscitur, in cognoscente est. Si autem uno : et per unum
non potest haberi de multis cognitio distincta et propria, videtur quod Deus
non habeat propriam cognitionem de rebus. Praeterea,
sicut Deus est causa rerum, eo quod eis esse influit ; ita ignis est
causa calidorum ex hoc quod eis calorem influit. Sed si ignis seipsum
cognosceret, cognoscendo calorem suum non cognosceret alia, nisi in quantum
sunt calida. Ergo Deus cognoscendo essentiam suam, non cognoscit alia, nisi
in quantum sunt entia. Sed istud non est habere cognitionem propriam de
rebus, sed maxime universalem. Ergo Deus non habet propriam cognitionem de rebus. Praeterea,
cognitio propria de re aliqua haberi non potest nisi per speciem, quae nihil
plus vel minus contineat quam in re sit ; sicut enim viridis color
imperfecte cognosceretur per speciem deficientem ab ipso, scilicet nigri, ita
imperfecte cognosceretur per speciem superexcedentem, scilicet albi, in quo
perfectissime natura coloris invenitur ; unde et albedo est mensura
omnium colorum, ut dicitur in X Metaph. [l. 3
(1053 b 28)]. Sed quantum essentia divina superat creaturam, tantum creatura
deficit a Deo. Cum ergo divina essentia nullo modo proprie et complete possit
cognosci mediante creatura, nec creatura poterit proprie cognosci mediante
essentia divina. Sed Deus non cognoscit creaturam nisi per essentiam suam.
Ergo non habet propriam cognitionem de creaturis. Praeterea, omne medium quod facit propriam cognitionem de re, potest
assumi ut medium demonstrationis ad concludendum illud. Sed essentia divina
non hoc modo se habet ad creaturam ; alias creaturae essent quandocumque
fuit essentia divina. Ergo Deus cognoscens creaturas per essentiam suam, non
habet propriam cognitionem de rebus. Praeterea, si Deus cognoscit creaturam, aut cognoscit eam in propria
natura, aut in idea. Si in propria
natura : tunc propria natura creaturae est medium quo Deus cognoscit
creaturam. Sed medium cognoscendi est perfectio cognoscentis. Ergo natura
creaturae erit perfectio divini intellectus ; quod est absurdum. Si vero
cognoscit creaturam in idea : cum idea sit magis remota a re quam essentialia
vel accidentalia rei, minorem cognitionem habebit de re quam illam quae est
per essentialia vel accidentalia eius. Sed omnis propria cognitio de re
habetur vel per essentialia vel per accidentalia eius ; quia etiam accidentia magnam partem conferunt ad cognoscendum
quod quid est, ut dicitur in I de Anima [cap. 1 (402 b 21)]. Ergo
Deus non habet propriam cognitionem de rebus. Praeterea, per
medium universale non potest haberi propria cognitio de aliquo
particulari ; sicut per animal non potest haberi propria cognitio de homine.
Sed essentia divina est medium maxime universale, quia communiter se habet ad
omnia cognoscenda. Ergo Deus per essentiam suam non potest habere propriam
cognitionem de creaturis. Praeterea, cognitio disponitur secundum medium cognoscendi. Ergo propria cognitio non
habebitur nisi per proprium medium. Sed essentia divina non potest esse
proprium medium cognoscendi hanc creaturam ; quia si esset proprium iam
alteri non esset medium cognoscendi ; quod enim est huic et alteri, est
commune utrique, et non proprium alteri. Ergo Deus per essentiam suam
creaturas cognoscens, non habet propriam cognitionem de eis. Praeterea,
Dionysius dicit VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2] quod Deus cognoscit materialia immaterialiter, et multa unite,
sive distincta indistincte. Sed talis est divina cognitio qualiter Deus res
cognoscit. Ergo Deus habet indistinctam cognitionem de rebus ; et ita,
non proprie cognoscit hoc aut illud. Sed contra.
Nullus potest discernere inter illa de quibus non habet propriam cognitionem.
Sed Deus hoc modo creaturas cognoscit, quod inter eas discernit ;
cognoscit enim hanc non esse illam ; alias non daret singulis secundum
suam capacitatem, nec redderet unicuique secundum opus suum, iuste de actibus
hominum iudicando. Ergo Deus habet propriam cognitionem de rebus. Praeterea,
nihil imperfectum est Deo attribuendum. Sed cognitio qua cognoscitur aliquid
in communi et non in speciali, est imperfecta, cum aliquid ei desit. Ergo
divina cognitio non est in communi tantum de rebus, sed etiam in speciali. Praeterea,
secundum hoc accideret, Deum, qui est felicissimus, esse insipientissimum, si
non cognosceret de rebus hoc quod nos cognoscimus ; quod etiam pro
inconvenienti habet philosophus in libro I de Anima [l. 12 (410 b
4)], et in III Metaph. [l. 11 (1000 b 3)]. Responsio.
Dicendum, quod ex hoc ipso quod Deus res ordinat ad suum finem,
probari potest quod Deus propriam cognitionem habet de rebus ; quia non
potest res aliqua in proprium finem ordinari per aliquam cognitionem, nisi cognoscatur propria eius natura, secundum quam habet determinatam habitudinem ad
finem illum. Qualiter autem hoc esse possit, hoc modo considerandum est. Per cognitionem enim causae non cognoscitur effectus, (nisi) secundum
hoc quod effectus ex ea consequitur. Unde, si sit aliqua causa universalis,
cuius actio ad aliquem effectum non determinetur nisi mediante aliqua causa
particulari ; per cognitionem illius causae communis non habebitur
propria cognitio de effectu, sed scietur in communi tantum ; sicut actio
solis determinatur ad productionem huius plantae mediante vi seminativa, quae
est in terra vel in semine ; unde si sol cognosceret seipsum, non haberet
cognitionem propriam de hac planta, sed communem tantum, nisi cum hoc cognosceret
propriam causam eius. Et ideo ad hoc quod habeatur propria et perfecta
cognitio de aliquo effectu, oportet quod in cognoscente congregentur omnes
cognitiones causarum communium et propriarum ; et hoc est quod
philosophus dicit in principio Physic. [cap. 1 (184 a 12)] : tunc cognoscere dicimur unumquodque, cum
causas cognoscimus primas, et principia prima usque ad elementa, id est
usque ad causas proximas, ut Commentator [Phys. I,
comm. 1] exponit. Secundum hoc autem aliquid in cognitione divina ponimus, secundum quod
ipse per essentiam suam est causa eius ; sic enim in ipso est ut
cognosci possit. Unde, cum ipse sit causa omnium causarum propriarum et
communium, ipse per essentiam suam cognoscit omnes causas proprias et
communes, quia nihil est in re per quod determinetur eius natura communis,
cuius Deus non sit causa ; et ideo per quam rationem ponitur cognoscere
communem naturam rerum, per eamdem ponetur cognoscere propriam naturam uniuscuiusque,
et proprias causas eius. Et hanc rationem assignat Dionysius VII cap. de Divinis Nominibus
[§ 2], sic dicens : si
secundum unam causam Deus omnibus existentibus esse tradidit, secundum eamdem
causam sciet omnia ; et
infra [§ 2] : ipsa enim
omnium causa seipsam cognoscens vacat alicubi, si ea quae sunt ab ipsa, et
quorum est causa, ignoraverit. Vacare dicit
deficere a causalitate alicuius quod in re invenitur ; quod sequeretur,
si aliquid eorum quae sunt in re, ignoraret. Et sic patet ex
dictis, quod omnia similia quae inducuntur ad manifestandum quod Deus per se
omnia cognoscit, sunt deficientia ; sicut quod inducitur de puncto, qui
si se cognosceret, dicitur quod lineas cognosceret ; et de luce, quod
cognoscendo se, cognosceret colores ; non enim quidquid est in linea,
potest reduci in punctum sicut in causam, nec quidquid est in colore, ad
lucem ; unde punctus cognoscens seipsum, non cognosceret lineam nisi in
universali, similiter nec lux colorem ; secus autem est de cognitione
divina, ut ex dictis patet. Ad primum
igitur dicendum, quod verbum illud Boetii est intelligendum de intellectu
nostro, non autem de intellectu divino, qui singularia cognoscere potest, ut
infra dicetur. Et tamen intellectus noster singularia non cognoscens,
propriam cognitionem habet de rebus, cognoscens eas secundum proprias
rationes speciei ; unde etsi etiam intellectus divinus singularia non
cognosceret, nihilominus posset propriam de rebus cognitionem habere. Ad secundum
dicendum, quod Deus cognoscit omnia uno, quod est ratio plurium, scilicet
essentia sua, quae est similitudo rerum omnium ; et quia essentia sua
est propria ratio uniuscuiusque rei, ideo de unoquoque propriam cognitionem
habet. Qualiter autem unum possit esse multorum propria ratio et communis,
sic considerari potest. Essentia enim divina secundum hoc est ratio alicuius
rei, quod res illa divinam essentiam imitatur. Nulla autem res imitatur
divinam essentiam ad plenum ; sic enim non posset esse nisi una imitatio
ipsius ; nec sua essentia esset per modum istum nisi unius propria
ratio, sicut una sola est imago patris perfecte eum imitans, scilicet filius.
Sed quia res creata imperfecte imitatur divinam essentiam, contingit esse
diversas res diversimode imitantes ; in quarum tamen nulla est aliquid
quod non deducatur a similitudine divinae essentiae ; et ideo illud quod
est proprium unicuique rei, habet in divina essentia quid imitetur ; et
secundum hoc divina essentia est similitudo rei quantum ad proprium ipsius
rei, et sic est propria eius ratio : et eadem ratione est propria ratio
alterius, et omnium aliorum. Est igitur communis omnium ratio, in quantum
ipsa res est una, quam omnia imitantur : sed est propria huius ratio vel
illius, secundum quod res eam diversimode imitantur : et sic propriam
cognitionem divina essentia facit de unaquaque re, in quantum est propria
ratio uniuscuiusque. Ad tertium
dicendum, quod ignis non est causa calidorum quantum ad omne id quod in eis
invenitur, sicut dictum est de essentia divina ; et ideo non est simile. Ad quartum
dicendum, quod albedo superabundat a viridi colore quantum ad alterum eorum
quod est de natura coloris, scilicet quantum ad lucem, quae est quasi formale
in compositione coloris, et secundum hoc est mensura aliorum colorum ;
sed in coloribus invenitur aliquid aliud quod est quasi materiale in ipsis,
scilicet terminatio diaphani, et secundum hoc albedo non est mensura colorum :
et sic patet quod in specie albedinis non est totum id quod in aliis
coloribus invenitur ; et ideo per speciem albedinis non potest haberi
propria cognitio de quolibet aliorum colorum ; secus autem est de
essentia divina. Et praeterea in essentia divina sunt res aliae sicut in
causa ; alii autem colores non sunt in albedine sicut in causa ; et
ideo non est simile. Ad quintum
dicendum, quod demonstratio est species argumentationis, quae quodam
discursu intellectus perficitur : unde intellectus divinus, qui sine
discursu est, non cognoscit per essentiam suam effectus quasi demonstrando,
etsi certiorem cognitionem habeat per essentiam suam de rebus quam
demonstrator per demonstrationem. Si quis etiam essentiam eius comprehenderet,
certius per eam singulorum naturam cognosceret quam per medium demonstrationis
conclusio cognoscatur. Nec tamen sequitur quod effectus Dei sint ab aeterno,
propter hoc quod essentia eius est aeterna ; quia effectus non sunt hoc
modo in essentia ut semper in seipsis sint, sed ut quandoque sint ;
quando, scilicet, divina sapientia determinatur. Ad sextum
dicendum, quod Deus cognoscit res in propria natura, si ista determinatio
referatur ad cognitionem ex parte cogniti ; si autem loquamur de cognitione
ex parte cognoscentis, sic cognoscit res in idea, id est per ideam, quae est
similitudo omnium quae sunt in re, et accidentalium et essentialium, quamvis
ipsa non sit accidens rei neque essentia eius ; sicut etiam similitudo
rei in intellectu nostro non est accidentalis vel essentialis ipsi rei, sed
similitudo vel essentiae vel accidentis. Ad septimum
dicendum, quod essentia divina est universale medium quasi universalis causa.
Alio autem modo se habet ad faciendum cognitionem rerum causa universalis, et
forma universalis : in forma enim universali est effectus in potentia
quasi materiali ; sicut differentiae sunt in genere secundum proportionem
qua formae sunt in materia, ut Porphyrius [Isagoge, De differentia] dicit : sed effectus sunt in causa
in potentia activa ; sicut domus est in mente artificis in potentia activa.
Et quia unumquodque cognoscitur secundum quod est in actu, et non secundum
quod est in potentia, ideo hoc quod differentiae specificantes genus sunt in
genere in potentia, non sufficit ad hoc quod per formam generis habeatur
propria cognitio de specie ; sed ex hoc quod propria alicuius rei sunt
in aliqua causa activa, sufficit ut per causam illam habeatur cognitio de
illa re : unde per ligna et lapides non cognoscitur domus, sicut cognoscitur
per formam suam, quae est in artifice. Et quia in Deo sunt propriae
condiciones uniuscuiusque rei sicut in causa activa, ideo, quamvis sit
universale medium, potest propriam cognitionem facere de unaquaque re. Ad octavum
dicendum, quod essentia divina est et commune medium et proprium, sed non
secundum idem, ut dictum est. Ad nonum
dicendum, quod cum dicitur : Deus scit distincta indistincte ; si
ly indistincte determinet cognitionem ex parte cognoscentis, sic verum
est ; et sic intelligit Dionysius, quia ipse una cognitione omnia
distincta cognoscit. Si autem determinet cognitionem ex parte cogniti, sic
falsa est : Deus enim cognoscit distinctionem unius rei ab alia, et
cognoscit id per quod unum ab alio distinguitur ; unde propriam cognitionem
habet de unoquoque. |
(Quinto quaeritur utrum Deus cognoscat singularia.)
|
Il
semble que non. 1°
Notre intelligence ne connaît pas les singuliers, parce qu’elle est séparée
de la matière. Or l’intelligence divine est bien plus séparée de la matière
que la nôtre. Elle ne connaît donc pas les singuliers. 2° [Le
répondant] disait que ce n’est pas seulement parce qu’elle est immatérielle
que notre intelligence ne connaît pas les singuliers, mais c’est aussi parce
qu’elle abstrait des réalités sa connaissance. En sens contraire : notre
intelligence ne reçoit rien des réalités que par l’intermédiaire du sens
ou de l’imagination ; le sens et l’imagination reçoivent donc depuis
les réalités avant l’intelligence, et pourtant les singuliers sont connus
par le sens et l’imagination. Que l’intelligence reçoive en provenance des
réalités n’est donc pas une raison pour qu’elle ne connaisse pas les
singuliers. 3° [Le
répondant] disait : l’intelligence reçoit des réalités une forme
entièrement dépouillée, mais il n’en va pas de même du sens ni de
l’imagination. En sens contraire : le processus de dépouillement de la
forme reçue dans l’intelligence n’est pas une raison pour que l’intelligence
ne connaisse pas les singuliers, du point de vue de son terme de
départ ; bien au contraire, de ce point de vue elle devrait les
connaître davantage, car elle doit toute son assimilation à ce qu’elle reçoit
de la réalité. Il reste donc que le processus de dépouillement de la forme n’empêche
la connaissance du singulier que du point de vue du terme d’arrivée, à savoir
le dépouillement que la forme a dans l’intelligence. Or ce dépouillement de
la forme vient seulement de ce que l’intelligence est exempte de matière. La
seule raison pour laquelle notre intelligence ne connaît pas les singuliers
est donc qu’elle est séparée de la matière ; et ainsi, on obtient ce
qu’on se proposait, que Dieu ne connaît pas les singuliers. 4° Si
Dieu connaît les singuliers, il est nécessaire qu’il les connaisse tous, car
la même raison vaut pour un et pour tous. Or il ne les connaît pas tous. Il
n’en connaît donc aucun. Preuve de la mineure : comme dit saint Augustin
dans l’Enchiridion, « pour beaucoup de choses, mieux vaut
les ignorer que les savoir », i.e.
les choses viles. Or, parmi les singuliers, beaucoup sont vils. Puis donc
qu’il faut placer en Dieu tout ce qui est meilleur, il semble qu’il ne connaisse
pas tous les singuliers. 5°
Toute connaissance se fait par assimilation du connaissant au connu. Or il
n’est aucune assimilation entre les singuliers et Dieu, car les singuliers
sont changeants et matériels, et ont beaucoup d’autres propriétés de ce
genre, dont l’exact contraire est en Dieu. Dieu ne connaît donc pas les singuliers. 6° Tout
ce que Dieu connaît, il le connaît parfaitement. Or on n’a d’une réalité une
connaissance parfaite que lorsqu’on la connaît à la façon dont elle est. Or
Dieu ne connaît pas le singulier à la façon dont il est (car le singulier existe
matériellement, au lieu que Dieu connaît immatériellement). Il semble donc
que Dieu ne puisse pas connaître parfaitement le singulier, et qu’ainsi, il
ne le connaisse aucunement. 7° [Le
répondant] disait qu’une connaissance parfaite requiert que le connaissant
connaisse la réalité selon son mode d’être, en prenant le mode du côté de
l’objet connu, mais non s’il est pris du côté du connaissant. En sens
contraire : la connaissance se fait par application du connu au
connaissant. Il est donc nécessaire que le mode du connu et celui du
connaissant soient le même, et ainsi, la distinction susdite paraît nulle. 8°
Selon le Philosophe, si quelqu’un veut trouver une réalité, il est nécessaire
qu’il en ait déjà quelque notion ; et il ne suffit pas qu’il l’ait par
une forme commune, si cette forme n’est pas particularisée par quelque chose.
Par exemple, on ne pourrait pas chercher convenablement un serviteur qu’on a
perdu, si l’on n’avait pas déjà de lui quelque notion, car, quand bien même
on le trouverait, on ne le reconnaîtrait pas ; et savoir qu’il est homme
ne suffirait pas, car ainsi on ne le distinguerait pas des autres, mais il
faut avoir de lui quelque notion au moyen des caractères qui lui sont
propres. Si donc Dieu doit connaître un singulier, il faut que la forme
commune par laquelle il connaît, à savoir son essence, soit particularisée
par quelque chose. Puis donc qu’il n’y a rien en lui par quoi elle puisse
être particularisée, il semble qu’il ne connaisse pas les singuliers. 9° [Le
répondant] disait que l’espèce par laquelle Dieu connaît est commune, en
sorte cependant qu’elle est propre à chaque chose. En sens contraire :
propre et commun sont opposés l’un à l’autre. Il est donc impossible qu’une
même chose soit une forme commune et propre. 10° Ce
n’est pas par la lumière, qui est un médium dans la vision, que la
connaissance de la vue est déterminée à quelque chose de coloré, mais elle
est déterminée par l’objet qu’est la réalité colorée elle-même. Or, dans la
connaissance que Dieu a des réalités, son essence se comporte comme un médium
de connaissance, et comme une certaine lumière par laquelle toutes choses
sont connues, comme Denys le dit aussi au septième chapitre des Noms divins. Sa connaissance n’est donc aucunement déterminée
à quelque singulier, et ainsi, il ne connaît pas les singuliers. 11°
Puisque la science est une qualité, elle est une forme telle que sa variation
modifie le sujet. Or la science change lorsque les objets sus varient :
car si je sais que tu es assis, dès que tu te lèves j’ai perdu la science.
Celui qui sait est donc modifié lorsque les objets sus varient. Or Dieu ne
peut nullement changer. Les singuliers, qui sont variables, ne peuvent donc
être sus de lui. 12° Nul
ne peut avoir la science du singulier sans avoir la science de ce par quoi le
singulier est achevé. Or ce qui achève le singulier en tant que tel, c’est la
matière. Mais Dieu ne connaît pas la matière. Ni donc les singuliers. Preuve
de la mineure : il est des choses, comme disent Boèce et le Commentateur au deuxième livre de la Métaphysique, qui sont pour nous très difficiles à
connaître à cause de notre imperfection, par exemple celles qui sont très manifestes
dans leur nature, comme les substances immatérielles ; mais il en est
d’autres qui, à cause de leur imperfection, ne sont pas connues, ainsi celles
qui ont un minimum d’être, tels le mouvement, le temps, le vide, etc. Or, la
matière prime a un minimum d’être. Dieu ne connaît donc pas la matière,
puisqu’en elle-même elle est inconnaissable. 13° [Le
répondant] disait que, bien qu’elle soit inconnaissable pour notre
intelligence, elle est cependant connaissable pour l’intelligence divine. En
sens contraire : notre intelligence connaît la réalité par une ressemblance
reçue de la réalité, mais l’intelligence divine la connaît par une ressemblance
qui est cause de la réalité. Or, entre une ressemblance qui est cause de la
réalité et la réalité même, une plus grande convenance est requise qu’avec
une autre ressemblance. Or, s’il ne peut y avoir dans notre intelligence une
ressemblance suffisante pour que la matière soit connue, c’est à cause de
l’imperfection de la matière ; à bien plus forte raison cette
imperfection fera-t-elle donc qu’il n’y ait pas dans l’intelligence divine
une ressemblance de la matière qui la fasse connaître. 14°
Selon Algazel, la
raison pour laquelle Dieu se connaît lui-même, est que les trois choses qui
sont requises pour penser – à savoir : une substance intelligente qui
soit séparée de la matière, un intelligible séparé de la matière, et l’union
des deux – se trouvent en Dieu ; d’où l’on déduit que rien n’est pensé
que dans la mesure où il est séparé de la matière. Or le singulier, en tant
que tel, n’est pas séparable de la matière. Le singulier ne peut donc pas
être pensé. 15° La
connaissance est intermédiaire entre le connaissant et l’objet ; et plus
la connaissance descend du connaissant, plus elle est imparfaite. Or, chaque
fois que la connaissance se porte vers une chose qui est hors du connaissant,
elle descend vers autre chose. Puis donc que la connaissance divine est très
parfaite, il ne semble pas qu’elle porte sur les singuliers, qui sont hors de
lui. 16° De
même que l’acte de connaissance dépend de façon essentielle de la puissance
cognitive, de même il dépend de façon essentielle de l’objet connaissable.
Or, il est aberrant d’affirmer que l’acte de la connaissance divine, lequel est
son essence, dépend essentiellement d’une chose qui lui est extérieure. Il
est donc aberrant de dire que Dieu connaît les singuliers, qui sont hors de
lui. 17°
Rien n’est connu que selon le mode qu’il a dans le connaissant, comme dit
Boèce au cinquième livre sur la Consolation. Or les réalités sont en Dieu immatériellement,
et ainsi, sans agrégation à la matière ni aux déterminations qui lui sont
liées. Dieu ne connaît donc pas les choses qui dépendent de la matière, tels
les singuliers. En sens
contraire : 1) Il
est dit en 1 Cor. 13, 12 :
« Alors, je connaîtrai aussi bien que je suis connu. » Or l’Apôtre
qui parlait était lui-même un certain singulier. Les singuliers sont donc
connus de Dieu. 2) Les
réalités sont connues par Dieu en tant qu’il en est lui-même la cause, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut. Or il est lui-même la cause des
singuliers. Il connaît donc les singuliers. 3) Il
est impossible de connaître la nature de l’instrument si l’on ne connaît pas
ce à quoi l’instrument est ordonné. Or les sens sont des puissances
instrumentalement ordonnées à la connaissance des singuliers. Si donc Dieu ne
connaissait pas les singuliers, il ignorerait aussi la nature du sens, et
aussi, par conséquent, la nature de l’intelligence humaine, qui a pour objet
les formes existant dans l’imagination ; ce qui est absurde. 4) La
puissance de Dieu et sa sagesse sont égales. Tout ce qui est soumis à sa puissance
est donc soumis à sa science. Or sa puissance s’étend à la production des singuliers.
Sa science s’étend donc aussi à leur connaissance. 5)
Comme on l’a déjà dit, Dieu a des réalités une connaissance propre et
distincte. Or il n’en serait pas ainsi s’il ne savait pas ce par quoi les
réalités se distinguent entre elles. Il connaît donc, pour n’importe quelle
réalité, les déterminations singulières par lesquelles une réalité se
distingue d’une autre ; il connaît donc les singuliers dans leur singularité. Réponse : On
s’est trompé de plusieurs façons sur cette question. Certains,
en effet, comme le Commentateur au onzième livre de la Métaphysique, voulant
restreindre la nature de l’intelligence divine à la mesure de notre
intelligence, ont tout bonnement nié que Dieu connût les singuliers, sauf
peut-être en général. Mais cette erreur peut être détruite par un argument
que le Philosophe lance contre Empédocle au premier livre sur l’Âme et au troisième livre de la Métaphysique : si, en effet, comme il résultait des
propos d’Empédocle, Dieu ignorait la haine, que les autres connaissent, il
s’ensuivrait que « Dieu serait très insensé, alors qu’il est très
heureux » et par conséquent très sage ; il en irait donc de même si
l’on soutenait que Dieu ignore les singuliers, que nous connaissons tous. Voilà
pourquoi d’autres, tels Avicenne et ceux qui l’ont suivi, ont prétendu que
Dieu connaissait chacun des singuliers pour ainsi dire en général,
connaissant toutes les causes universelles par lesquelles le singulier est
produit ; par exemple, si celui qui étudie les astres connaissait tous
les mouvements du ciel et les distances des corps célestes, il connaîtrait
chaque éclipse devant se produire avant un siècle ;
toutefois, il ne la connaîtrait pas en tant qu’elle est un certain singulier,
au point de savoir qu’elle est ou n’est pas maintenant, comme un paysan la
connaît pendant qu’il la voit ; et c’est de cette façon qu’ils
prétendent que Dieu connaît les singuliers : non comme s’il regardait
leur nature singulière, mais par une connaissance des causes universelles.
Mais même cette position ne peut pas être maintenue, car de causes
universelles ne résultent que des formes universelles, s’il n’y a rien par
quoi individuer les formes. Or, d’un assemblage de formes universelles, si
nombreuses soient-elles, on ne constitue pas un singulier, car, de la
collection de ces formes, on peut encore penser qu’elle existe en
plusieurs ; voilà pourquoi, si quelqu’un connaissait une éclipse de la
façon susdite, par les causes universelles, il ne connaîtrait rien de singulier
mais seulement de l’universel. Car à une cause universelle un effet
universel est proportionné, et à une cause particulière un effet particulier,
de sorte que l’inconvénient précédent demeure : Dieu ignorerait les singuliers. Et
c’est pourquoi il faut accorder sans réserve que Dieu connaît tous les
singuliers non seulement dans les causes universelles, mais aussi chacun
selon sa nature propre
et singulière. Et
pour le voir clairement, il faut savoir que la science que Dieu a des
réalités est comparable à celle d’un artisan,
attendu qu’elle est la cause de toutes les réalités, comme l’art est la cause
des produits de l’art. Or l’artisan, par la forme d’art qu’il a en lui,
connaît le produit de l’art dans la mesure où il le produit ; or
l’artisan ne produit que la forme, car c’est la nature qui a préparé la
matière pour les choses artificielles ; voilà pourquoi l’artisan, par
son art, ne connaît les produits de l’art que du point de vue de la forme. Or
toute forme est de soi universelle ; aussi le bâtisseur connaît-il
certes par son art la maison en général, mais non celle-ci ou celle-là, sauf
s’il en prend connaissance par son sens. Mais si une forme d’art pouvait produire
la matière tout comme elle peut produire la forme, alors il connaîtrait par
elle le produit de l’art et du point de vue de la forme, et du point de vue
de la matière. Puis donc que le principe de l’individuation est la matière, il le
connaîtrait non seulement dans sa nature universelle, mais aussi en tant
qu’il est un certain singulier. Et puisque l’art divin peut produire non seulement
la forme mais aussi la matière, il existe donc dans son art non seulement une
ressemblance de la forme, mais aussi de la matière ; et c’est pourquoi
il connaît les réalités et quant à la forme, et quant à la matière ;
ainsi, il ne connaît pas seulement les universels, mais aussi les singuliers. Mais un
doute subsiste alors : puisque tout ce qui est en quelque chose y est
selon le mode de ce en quoi il est, et
qu’ainsi, la ressemblance de la réalité est en Dieu seulement de façon
immatérielle, d’où vient-il que notre intelligence, du fait même qu’elle
reçoit immatériellement les formes des réalités, ne connaisse pas les
singuliers, et que Dieu les connaisse ? Mais la raison de ceci apparaît
manifestement si l’on considère que la ressemblance de la réalité qui est
dans notre intelligence et celle qui est dans l’intelligence divine n’ont pas
la même relation à la réalité. En
effet, celle qui est dans notre intelligence est reçue de la réalité en tant
que la réalité agit dans notre intelligence en agissant d’abord dans le
sens ; or la matière, à cause de la faiblesse de son être, parce qu’elle
est seulement un étant en puissance, ne peut être principe d’action ;
voilà pourquoi la réalité qui agit dans notre âme agit seulement par la
forme. La ressemblance de la réalité, qui est imprimée sur notre sens et qui,
dépouillée par certains degrés, arrive jusqu’à l’intelligence, est donc
seulement une ressemblance de la forme. En revanche, la ressemblance des
réalités qui est dans l’intelligence divine est productrice de la
réalité ; qu’elle participe un être fort ou faible, la réalité tient
cela de Dieu seul ; et la ressemblance de toute réalité existe en Dieu
pour autant que cette réalité participe l’être [reçu] de Dieu ; la
ressemblance immatérielle qui est en Dieu n’est donc pas ressemblance que de
la forme, mais aussi de la matière. Or, pour qu’une chose soit connue, il est
nécessaire que sa ressemblance soit dans le connaissant, mais non qu’elle y
soit avec le mode qui est le sien dans la réalité ; si donc notre
intelligence ne connaît pas les singuliers, dont
la connaissance dépend de la matière, c’est parce qu’il n’y a pas en elle de
ressemblance de la matière, et non parce que la ressemblance est en elle
immatériellement ; en revanche l’intelligence divine, qui a, quoique
immatériellement, une ressemblance de la matière, peut connaître les singuliers. Réponse
aux objections : 1°
Notre intelligence, en plus d’être séparée de la matière, a une connaissance
reçue des réalités ; et ainsi, ni elle ne reçoit de façon matérielle, ni
elle ne peut être une ressemblance de la matière ; voilà pourquoi elle
ne connaît pas les singuliers ; mais il en est autrement de
l’intelligence divine, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 2° Les
sens et l’imagination sont des puissances liées à des organes
corporels ; voilà pourquoi les ressemblances des réalités sont reçues en
eux matériellement, i.e. avec les
déterminations matérielles, quoique sans la matière, et c’est pourquoi ils
connaissent les singuliers. Autre est le cas de l’intelligence divine ;
l’argument n’est donc pas concluant. 3° Il
est dû au terme du dépouillement que la forme soit reçue immatériellement, ce
qui ne suffit pas pour que le singulier ne soit pas connu ; en revanche,
il est dû au principe de cette action que soit reçue dans l’intelligence non
pas la ressemblance de la matière, mais seulement celle de la forme ;
l’argument n’est donc pas concluant. 4°
Toute connaissance est en soi du genre des choses bonnes, mais
il se produit par accident que la connaissance de certaines choses viles soit
mauvaise, soit parce qu’elle est l’occasion de quelque acte honteux, et c’est
pourquoi certaines sciences sont défendues, soit parce que certaines sciences
détournent de choses meilleures, et dans ce cas, ce qui est bon en soi devient
mauvais pour quelqu’un, ce qui ne peut se produire en Dieu. 5° La
connaissance ne requiert pas une ressemblance de conformité en nature, mais
seulement une ressemblance de représentation, comme une statue en or
nous amène à nous souvenir d’un homme. Or l’objection procède comme si une
ressemblance de conformité en nature était requise pour la connaissance. 6° La
perfection de la connaissance consiste à connaître qu’une réalité est à la
façon dont elle est, non en ce que le mode d’être de la réalité connue soit
dans le connaissant, comme on l’a déjà dit souvent. 7°
L’application du connu au connaissant, laquelle réalise la connaissance, doit
être entendue non à la façon d’une identité mais à la façon d’une certaine
représentation ; il n’est donc pas nécessaire que le connaissant et le
connu aient un même mode d’être. 8° Cet
argument vaudrait si la ressemblance par laquelle Dieu connaît était commune
de telle façon qu’elle ne fût pas propre à chaque chose ; mais le
contraire de cela a déjà été montré. 9° Une
même chose ne peut être commune et propre sous le même rapport, mais on a
déjà expliqué comment l’essence divine, par laquelle Dieu connaît toutes
choses, peut être une ressemblance commune à toutes et cependant propre à
chacune. 10° Il
y a deux médiums dans la vision corporelle : celui « sous
lequel » elle connaît, qui est la lumière, et par ce médium la vue n’est
pas déterminée à un objet précis ; et il y a un autre médium « par
lequel » elle connaît, à savoir la ressemblance de la réalité connue,
et par ce médium la vue est déterminée à un objet spécial. Or, dans la connaissance
que Dieu a des réalités, l’essence divine tient lieu des deux ; voilà
pourquoi elle peut faire connaître proprement chaque réalité. 11° La
science de Dieu ne varie aucunement lorsque les objets connaissables varient ;
car s’il se produit que notre science varie lorsqu’ils varient, c’est parce
qu’elle connaît les réalités présentes, passées et futures par différentes
conceptions ; et de là vient que, dès que Socrate n’est plus assis, la
connaissance que l’on avait de sa position assise devient fausse. Mais
Dieu voit les réalités d’un même regard comme présentes, passées et
futures ; par conséquent, la même vérité demeure dans son intelligence,
quelle que soit la façon dont la réalité varie. 12° Les
choses qui ont un être imparfait sont d’autant plus imparfaitement
connaissables pour notre intelligence qu’elles ont un agir plus
imparfait ; mais il n’en est pas ainsi de l’intelligence
divine, dont la science n’est pas reçue des réalités, ainsi qu’il ressort de
ce qu’on a dit. 13°
Dans l’intelligence divine, qui est cause de la matière, il peut exister une
ressemblance de la matière, ressemblance qui met son empreinte, pour ainsi
dire, dans cette matière ; mais dans notre intelligence, il ne peut y
avoir de ressemblance qui suffise pour que nous connaissions la matière,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 14°
Bien que le singulier, en tant que tel, ne puisse être séparé de la matière,
il peut cependant être connu au moyen d’une ressemblance qui est séparée de
la matière, et qui est une ressemblance de la matière ; car ainsi, bien
qu’elle soit séparée de la matière selon l’être, elle n’est cependant pas
séparée selon la représentation. 15°
L’acte de la connaissance divine n’est pas quelque chose qui diffère de son essence,
puisqu’en Dieu la pensée et l’acte de penser sont une même chose, car son action
est son essence ;
donc, qu’il connaisse quelque chose hors de lui-même ne permet pas de dire que
sa connaissance descend ou tombe. En outre, on ne peut dire d’aucune action
d’une puissance cognitive qu’elle descend, comme les actes des puissances
naturelles qui passent de l’agent dans le patient ; car la connaissance
n’implique pas un écoulement depuis le connaissant vers le connu, comme dans
les actions naturelles, mais plutôt l’existence du connu dans le
connaissant. 16°
L’acte de la connaissance divine n’a aucune dépendance à l’égard de l’objet
connu ; en effet, la relation impliquée ne comporte pas une dépendance
de la connaissance elle-même au connu mais plutôt, au contraire, du connu
lui-même à la connaissance ; de même, à l’inverse, la relation qui est
impliquée dans le nom de science désigne une dépendance de notre science à
l’égard de l’objet de science. Et l’acte de connaissance ne se rapporte pas
de la même façon à l’objet et à la puissance cognitive ; en effet, il
est substantifié dans son être par la puissance cognitive, mais non par
l’objet ; car l’acte est dans la puissance même, mais non dans l’objet. 17° Une chose est connue à
la façon dont elle est représentée dans le connaissant, et non à la façon
dont elle existe dans le connaissant. En effet, la ressemblance qui existe
dans la faculté cognitive est principe de connaissance de la réalité non pas
selon l’être qu’elle a dans la puissance cognitive, mais selon la relation
qu’elle a avec la réalité connue. Et de là vient que la réalité est connue
non pas à la façon dont la ressemblance de la réalité a l’être dans le connaissant,
mais à la façon dont la ressemblance existant dans l’intelligence est
représentative de la réalité ; voilà pourquoi, bien que la
ressemblance de l’intelligence divine ait un être immatériel, cependant,
parce qu’elle est une ressemblance de la matière, elle est également principe
de la connaissance des choses matérielles, et ainsi, des singuliers. |
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Et videtur quod
non. Intellectus
enim noster singularia non cognoscit, quia est a materia separatus. Sed
intellectus divinus est multo magis separatus a materia quam noster. Ergo
singularia non cognoscit. Sed dicebat
quod intellectus noster non habet hoc solum quod singularia non cognoscit
quia est immaterialis, sed quia abstrahit a rebus cognitionem. – Sed contra,
intellectus noster non accipit a rebus nisi mediante sensu vel
imaginatione : per prius ergo a rebus accipiunt sensus et imaginatio
quam intellectus, et tamen per sensum et imaginationem singularia cognoscuntur.
Ergo non est aliqua ratio quod intellectus singularia non cognoscat, quia
cognitionem a rebus accipit. Sed dicebat,
quod intellectus accipit a rebus formam penitus depuratam, non autem sensus
et imaginatio. – Sed contra, depuratio formae in intellectu receptae non est
ratio quare intellectus singularia non cognoscat ratione termini a quo ;
immo secundum hoc magis deberet cognoscere, quia secundum hoc totam assimilationem
suam trahit, quod a re recipit. Relinquitur ergo quod depuratio formae non
impedit cognitionem singularis nisi secundum terminum ad quem, qui est
puritas quam in intellectu habet. Sed ista puritas formae est tantum propter
immunitatem intellectus a materia. Ergo ista est sola ratio quare intellectus
noster singularia non cognoscit, quia est a materia separatus ; et sic
habetur propositum, quod Deus singularia non cognoscat. Praeterea, si
Deus cognoscit singularia, oportet quod omnia cognoscat, quia eadem est ratio
de uno et de omnibus. Sed non cognoscit omnia. Ergo nulla cognoscit. Probatio
mediae. Sicut dicit Augustinus in Enchir. [cap. 17], melius est multa nescire, quam scire,
scilicet vilia. Sed inter singularia multa sunt vilia. Cum ergo omne quod
melius est, sit Deo reponendum, videtur quod non omnia singularia cognoscat. Praeterea, omnis cognitio fit per assimilationem cognoscentis ad cognitum.
Sed nulla est assimilatio singularium ad Deum : quia singularia sunt
mutabilia et materialia, et multa alia huiusmodi habent, quorum contraria
penitus sunt in Deo. Ergo Deus singularia
non cognoscit. Praeterea,
quidquid Deus cognoscit, perfecte cognoscit. Sed perfecta cognitio non
habetur de re nisi quando cognoscitur eo modo quo est. Cum ergo Deus non
cognoscat singulare eo modo quo est (quia singulare materialiter est, Deus
autem immaterialiter cognoscit), videtur quod Deus non possit perfecte
singulare cognoscere ; et ita nullo modo cognoscat. Sed dicebat,
quod perfecta cognitio requirit ut cognoscens cognoscat rem eo modo quo est,
ut modus accipiatur ex parte cogniti ; non autem si accipiatur ex parte
cognoscentis. – Sed contra, cognitio fit per applicationem cogniti ad
cognoscentem. Ergo oportet quod idem sit modus cogniti et cognoscentis ;
et sic praedicta distinctio nulla videtur. Praeterea,
secundum philosophum, si aliquis vult invenire rem aliquam, oportet quod aliquam
de ea notitiam praehabeat ; nec sufficit quod per formam communem
habeat, nisi forma illa per aliquid contrahatur : sicut aliquis servum
amissum quaerere, non posset convenienter, nisi aliquam notitiam de ipso
praehabuisset ; quia non recognosceret quando etiam inveniret eum :
nec sufficeret quod sciret eum esse hominem, quia sic eum a ceteris non
discerneret ; sed oportet quod habeat aliquam notitiam per ea quae sunt
propria ei. Si igitur Deus debet cognoscere aliquod singulare, oportet quod
forma communis per quam cognoscit, scilicet essentia sua, per aliquid
contrahatur. Cum ergo non sit aliquid in ipso per quod contrahi possit, videtur
quod ipse singularia non cognoscat. Sed dicebat,
quod illa species per quam Deus cognoscit, ita est communis quod tamen est
propria unicuique. – Sed contra, proprium et commune ad invicem opponuntur.
Ergo non potest esse ut idem sit forma communis et propria. Praeterea, cognitio visus non determinatur ad aliquod coloratum per
lucem, quae est medium in visu ; sed determinatur per obiectum, quod est
res ipsa colorata. Sed in cognitione divina qua res cognoscit ; essentia
eius se habet sicut medium cognitionis, et sicut lux quaedam per quam omnia
cognoscuntur, ut etiam Dionysius dicit VII cap. de Divinis Nominibus
[§ 2]. Ergo cognitio eius nullo modo determinatur ad aliquod singulare ;
et sic singularia non cognoscit. Praeterea, scientia, cum sit qualitas, est talis forma per cuius
variationem mutatur subiectum. Sed ad variationem scitorum mutatur
scientia ; quia, si scio te sedere, te surgente scientiam amisi. Ergo ad
variationem scitorum mutatur sciens. Sed Deus nullo modo mutari potest. Ergo
singularia, quae sunt variabilia, ab eo scita esse non possunt. Praeterea, nullus potest scire singulare, nisi sciat illud per quod
singulare completur. Sed completivum singularis in quantum huiusmodi, est materia ;
Deus autem materiam non cognoscit. Ergo nec singularia. Probatio mediae. Quaedam sunt, ut dicit Boetius
[Contra Eut. et Nest.,
cap. 1], et Commentator in II Metaph. [comm. 1], quae sunt nobis
difficillima ad cognoscendum propter defectum nostrum, sicut ea quae sunt manifestissima
in natura, ut substantiae immateriales ; quaedam vero quae non
cognoscuntur propter sui defectum, sicut illa quae habent minimum de esse, ut
motus, et tempus, et
vacuum, et huiusmodi. Sed materia prima habet minimum de esse. Ergo Deus
materiam non cognoscit, cum
secundum se sit incognoscibilis. Sed dicebat,
quod quamvis sit incognoscibilis intellectui nostro, est tamen cognoscibilis
intellectui divino. – Sed contra, intellectus noster cognoscit rem per
similitudinem acceptam a re ; sed intellectus divinus per similitudinem
quae est causa rei. Sed maior
convenientia requiritur inter similitudinem, quae est causa rei, et rem ipsam,
quam inter aliam similitudinem. Cum ergo defectus materiae sit in causa ut
non possit esse in intellectu nostro tanta similitudo quae sufficiat ad eius
cognitionem, multo fortius erit in causa ut non sit in intellectu divino
similitudo materiae ad ipsam cognoscendam. Praeterea, secundum Algazel [Metaph., p. I,
tr. 3], haec est ratio quare Deus cognoscat seipsum, quia tria quae ad
intelligendum requiruntur (scilicet substantia intelligens quae sit a materia
separata, et intelligibile separatum a materia, et unio utriusque) in Deo
inveniuntur ; ex quo habetur quod nihil intelligitur nisi in quantum est
a materia separatum. Sed singulare, in quantum huiusmodi, non est a materia
separabile. Ergo singulare intelligi non potest. Praeterea, cognitio media est inter cognoscentem et obiectum ; et
quanto cognitio magis a cognoscente desilit, tanto imperfectior est. Quandocumque
autem in aliquid cognitio fertur quod est extra cognoscentem, in aliud
desilit. Cum ergo cognitio divina sit perfectissima, non videtur quod cognitio
eius sit de singularibus, quae sunt extra ipsum. Praeterea, cognitionis actus sicut dependet a potentia cognoscitiva
essentialiter, ita essentialiter dependet ab obiecto cognoscibili. Sed
inconveniens est ponere quod actus divinae cognitionis, qui est sua essentia,
ab aliquo extra se essentialiter dependeat. Ergo inconveniens est dicere,
quod cognoscat singularia, quae sunt extra ipsum. Praeterea, nihil cognoscitur nisi per modum quo est in cognoscente, ut
Boetius dicit in V de Consolatione [prosa 4]. Sed res sunt in Deo immaterialiter ;
et ita, absque concretione materiae et conditionum ipsius. Ergo non cognoscit
ea quae a materia dependent, sicut sunt singularia. Sed contra. Est quod dicitur I Corinth., XIII, 12 : tunc cognoscam sicut et cognitus sum.
Ipse autem apostolus qui loquebatur, quoddam singulare erat. Ergo singularia
a Deo sunt cognita. Praeterea, res cognoscuntur a Deo in quantum ipse est causa earum, ut
ex praedictis, patet. Sed ipse est causa singularium. Ergo singularia cognoscit. Praeterea, impossibile est cognoscere naturam instrumenti, nisi cognoscatur
id ad quod instrumentum est ordinatum. Sed sensus sunt quaedam potentiae
instrumentaliter ordinatae ad singularium cognitionem. Si ergo Deus
singularia non cognosceret,
etiam naturam sensus ignoraret ; et, per consequens, etiam naturam
intellectus humani, cuius formae in imaginatione existentes sunt obiectum ;
quod est absurdum. Praeterea,
potentia Dei et sapientia adaequantur. Ergo quidquid subest potentiae, subest
eius scientiae. Sed potentia eius se extendit ad productionem singularium.
Ergo et scientia eius se extendit ad cognitionem eorumdem. Praeterea,
sicut supra dictum est, Deus habet de rebus propriam et distinctam
cognitionem. Sed hoc non esset, nisi sciret ea quibus res ad invicem
distinguuntur. Ergo cognoscit singulares conditiones cuiuslibet rei secundum
quas una res ab alia distinguitur ; ergo cognoscit singularia in sua singularitate. Responsio.
Dicendum, quod circa hoc multipliciter erratum fuit. Quidam enim, ut Commentator in XI Metaphysic. [Metaph. XII, comm. 51], simpliciter negaverunt Deum
singularia cognoscere, nisi forte in universali ; volentes naturam
intellectus divini ad mensuram nostri intellectus coarctare. Sed hic error
per rationem philosophi destrui potest, qua contra Empedoclem invehitur in I
de Anima [l. 12 (410 b 4)], et in III Metaph. [l. 11 (1000 b
3)] : si enim ut ex dictis Empedoclis sequebatur, Deus odium ignoraret
quod alia cognoscebant, sequeretur Deum
esse insipientissimum, cum tamen ipse sit felicissimus, ac per hoc
sapientissimus ; similiter ergo et si ponatur Deus singularia ignorare,
quae nos omnes cognoscimus. Et ideo alii
dixerunt, ut Avicenna [Metaph. VIII,
cap. 6] et sequaces eius, quod Deus unumquodque singularium cognoscit
quasi in universali, dum cognoscit omnes causas universales, ex quibus
singulare producitur : sicut si quis astrologus cognosceret omnes motus
caeli et distantias caelestium corporum, cognosceret unamquamque eclipsim
quae futura est usque ad centum annos ; non tamen cognosceret eam in quantum
est singulare quoddam, ut sciret eam nunc esse vel non esse, sicut rusticus
eam cognoscit dum eam videt. Et hoc modo ponunt
Deum singularia cognoscere ; non quasi singularem eorum naturam
inspiceret, sed per cognitionem universalium causarum. Sed etiam haec positio
stare non potest quia ex causis universalibus non consequuntur nisi formae
universales, si non sit aliquid per quod formae individuentur. Ex formis
autem universalibus congregatis, quotcumque fuerint, non constituitur aliquod
singulare ; quia adhuc collectio illarum formarum potest intelligi in
pluribus esse : et ideo, si aliquis modo supradicto per causas
universales eclipsim cognosceret, nihil singulare, sed universale tantum
cognosceret. Universalis enim effectus proportionatur causae universali,
particularis autem particulari ; et sic remanet praedictum inconveniens,
quod Deus singularia ignoraret. Et ideo
simpliciter concedendum est quod Deus omnia singularia cognoscit non solum in
universalibus causis, sed
etiam unumquodque secundum
propriam et singularem suam naturam. Ad cuius evidentiam sciendum est, quod
scientia divina, quam de rebus habet, comparatur scientiae artificis, eo quod
est causa omnium rerum, sicut ars artificiatorum. Artifex autem secundum hoc
cognoscit artificiatum per formam artis quam apud se habet secundum quod
ipsum producit : artifex autem non producit nisi formam, quia materiam
ad artificialia praeparavit natura ; et ideo artifex per artem suam non
cognoscit artificiata nisi ratione formae. Omnis autem forma de se universalis
est ; et ideo aedificator per artem suam cognoscit quidem domum in
universali, non autem hanc vel illam, nisi secundum quod per sensum eius
notitiam sumit. Sed si forma artis esset productiva materiae, sicut est et
formae, per eam cognosceret artificiatum et ratione formae et ratione materiae.
Et ideo, cum individuationis principium sit materia, non solum cognosceret
ipsum secundum naturam universalem, sed etiam in quantum est singulare
quoddam. Unde, cum ars divina sit productiva non solum formae, sed materiae,
in arte sua non solum existit similitudo formae, sed materiae ; et ideo
cognoscit res et quantum ad formam et quantum ad materiam ; unde non
solum universalia sed et singularia cognoscit. Sed tunc restat
dubitatio ; cum omne quod est in aliquo, sit in eo per modum eius in quo
est ; et ita similitudo rei non sit in Deo nisi immaterialiter ;
unde est quod intellectus noster, ex hoc ipso quod immaterialiter recipit
formas rerum, singularia non cognoscit : Deus autem cognoscit ?
Cuius ratio manifeste apparet, si consideretur diversa habitudo quam habent
ad rem similitudo rei quae est in intellectu nostro, et similitudo rei quae
est in intellectu divino. Illa enim quae est in intellectu nostro, est
accepta a re secundum quod res agit in intellectum nostrum, agendo per prius
in sensum ; materia autem, propter debilitatem sui esse, quia est in
potentia ens tantum, non potest esse principium agendi ; et ideo res
quae agit in animam nostram, agit solum per formam. Unde similitudo rei quae
imprimitur in sensum nostrum, et per quosdam gradus depurata, usque ad
intellectum pertingit, est tantum similitudo formae. Sed similitudo rerum
quae est in intellectu divino, est factiva rei ; res autem, sive forte
sive debile esse participet, hoc non habet nisi a Deo ; et secundum hoc
similitudo omnis rei in Deo existit quod res illa a Deo esse participat :
unde similitudo immaterialis quae est in Deo, non solum est similitudo formae,
sed materiae. Et quia ad hoc quod aliquid cognoscatur, requiritur quod
similitudo eius sit in cognoscente, non autem quod sit per modum quo est in
re : inde est quod intellectus noster non cognoscit singularia, quorum
cognitio ex materia dependet quia non est in eo similitudo materiae ;
non autem propter hoc quod similitudo sit in eo immaterialiter : sed
intellectus divinus, qui habet similitudinem materiae, quamvis immaterialiter,
potest singularia cognoscere. Ad primum
igitur dicendum, quod intellectus noster cum hoc quod est separatus a
materia, habet cognitionem acceptam a rebus ; et ideo nec materialiter
recipit, nec similitudo materiae esse potest ; et propter hoc singularia
non cognoscit ; secus autem est de intellectu divino, ut ex dictis
patet. Ad secundum
dicendum, quod sensus et imaginatio sunt vires organis affixae
corporalibus ; et ideo similitudines rerum recipiuntur in eis materialiter,
id est cum materialibus conditionibus, quamvis absque materia, ratione cuius
singularia cognoscunt. Secus autem est de intellectu divino ; et ideo
ratio non sequitur. Ad tertium
dicendum, quod ex termino depurationis contingit, quod immaterialiter recipiatur
forma, quod non sufficit ad hoc quod singulare non cognoscatur ; sed ex
principio huius actionis contingit quod similitudo materiae in intellectu non
recipiatur, sed formae tantum ; et ideo ratio non sequitur. Ad quartum
dicendum, quod omnis notitia secundum se de genere bonorum est ; sed per
accidens contingit quod notitia quorumdam vilium mala sit vel ex eo quod est
occasio turpis actus alicuius, et secundum hoc quaedam scientiae sunt
prohibitae ; vel ex hoc quod per quasdam scientias aliquis a melioribus
retrahitur ; et sic quod in se est bonum, efficitur alicui malum ;
quod in Deo contingere non potest. Ad quintum dicendum, quod ad cognitionem non requiritur similitudo
conformitatis in natura, sed similitudo repraesentationis tantum ; sicut
per statuam auream ducimur in memoriam alicuius hominis. Ratio autem procedit
ac si similitudo conformitatis naturae ad cognitionem requireretur. Ad sextum dicendum, quod perfectio cognitionis consistit in hoc ut
cognoscatur res esse eo modo quo est ; non ut modus rei cognitae sit in
cognoscente ; sicut saepe supra dictum est. Ad septimum dicendum, quod applicatio cogniti ad cognoscentem, quae
cognitionem facit, non est intelligenda per modum identitatis, sed per modum
cuiusdam repraesentationis ; unde non oportet quod sit idem modus cognoscentis
et cogniti. Ad octavum
dicendum, quod ratio illa procederet, si similitudo qua Deus cognoscit, esset
ita communis, quod non esset singulis propria ; cuius contrarium supra,
ostensum est. Ad nonum
dicendum, quod idem secundum idem non potest esse commune et proprium.
Qualiter autem essentia divina, per quam Deus cognoscit omnia, sit similitudo
communis omnium, et tamen propria singulis, supra expositum est. Ad decimum
dicendum, quod in visu corporali est duplex medium : medium scilicet sub
quo cognoscit, quod est lumen ; et hoc medio non determinatur visus ad
aliquod determinatum obiectum ; est et aliud medium quo cognoscit,
scilicet similitudo rei cognitae : et hoc medio determinatur visus ad
speciale obiectum. Essentia autem divina in cognitione divina, qua cognoscit
res, tenet locum utriusque ; et ideo propriam cognitionem de singulis
rebus facere potest. Ad undecimum
dicendum, quod scientia Dei nullo modo variatur secundum variationem
scibilium ; ex hoc enim contingit quod nostra scientia ex eorum
variatione varietur, quia alia conceptione cognoscit res praesentes, vel
praeteritas vel futuras ; et inde est quod Socrate non sedente, illa
cognitio quae habebatur de eo quod sederet, efficitur falsa. Sed Deus eodem
intuitu videt res ut praesentes, praeteritas vel futuras ; unde eadem
veritas in intellectu eius remanet, qualitercumque res varietur. Ad duodecimum
dicendum, quod illa quae habent deficiens esse, secundum hoc deficiunt a
cognoscibilitate intellectus nostri, quod deficiunt a ratione agendi ;
non autem ita est de intellectu divino, qui non accipit scientiam a rebus, ut
ex dictis patet. Ad
decimumtertium dicendum, quod in intellectu divino, qui est causa materiae,
potest esse similitudo materiae, quasi in ipsam imprimens ; non autem in
intellectu nostro potest esse similitudo quae sufficiat ad materiae cognitionem,
ut ex dictis patet. Ad
decimumquartum dicendum, quod quamvis singulare, in quantum huiusmodi, non
possit a materia separari, tamen potest cognosci per similitudinem a materia
separatam, quae est materiae similitudo ; sic enim, etsi sit separata a
materia secundum esse, non tamen est separata secundum repraesentationem. Ad
decimumquintum dicendum, quod actus divinae cognitionis non est aliquid
diversum ab eius essentia, cum in eo sit idem intellectus et intelligere, quia
sua actio est sua essentia : unde per hoc quod cognoscit aliquid extra
se, eius cognitio non potest dici desiliens vel defluens. Et praeterea, nulla
actio cognitivae virtutis potest dici desiliens sicut sunt actus virtutum
naturalium, qui procedunt ab agente in patiens ; quia cognitio non dicit
effluxum a cognoscente in cognitum, sicut est in actionibus naturalibus, sed
magis dicit existentiam cogniti in cognoscente. Ad decimumsextum dicendum, quod actus cognitionis divinae nullam dependentiam
habet ad cognitum ; relatio enim quae importatur, non importat
dependentiam ipsius cognitionis ad cognitum, sed magis e converso ipsius
cogniti ad cognitionem ; sicut e converso relatio quae importatur in
nomine scientiae, designat dependentiam nostrae scientiae a scibili. Nec hoc
modo se habet actus cognitionis ad obiectum sicut ad potentiam cognoscitivam ;
substantificatur enim in esse suo per potentiam cognoscitivam, non autem per
obiectum ; quia actus est in ipsa potentia, sed non in obiecto. Ad
decimumseptimum dicendum, quod hoc modo aliquid cognoscitur, secundum quod
est in cognoscente repraesentatum, et non secundum quod est in cognoscente
existens. Similitudo enim in vi cognoscitiva existens non est principium
cognitionis rei secundum esse quod habet in potentia cognoscitiva, sed
secundum relationem quam habet ad rem cognitam. Et inde est quod non per modum
quo similitudo rei habet esse in cognoscente, res cognoscitur, sed per modum
quo similitudo in intellectu existens est repraesentativa rei ; et ideo,
quamvis similitudo divini intellectus habeat esse immateriale, quia tamen est
similitudo materiae, est etiam principium cognoscendi materialia, et ita
singularia. |
(Sexto quaeritur utrum intellectus humanus singularia cognoscat.)
|
Il
semble que oui. 1°
L’intelligence humaine connaît en abstrayant la forme de la matière. Or l’abstraction
de la forme depuis la matière ne lui ôte pas sa particularité, car même dans
les mathématiques, qui sont abstraites de la matière, on peut considérer des
lignes particulières. Que notre intelligence soit immatérielle ne l’empêche
donc pas de connaître les singuliers. 2° Les
singuliers ne se distinguent pas en tant qu’ils se rejoignent dans une nature
commune, car plusieurs hommes sont un seul homme par leur participation à
l’espèce. Si donc notre intelligence ne connaissait que des choses
universelles, alors elle ne connaîtrait pas la distinction entre un singulier
et un autre ; et ainsi, notre intelligence ne dirigerait point dans le domaine
des opérables, où nous nous dirigeons par l’élection, qui présuppose la
distinction entre une chose et l’autre. 3° [Le
répondant] disait que notre intelligence connaît les singuliers dans la
mesure où elle applique une forme universelle à un particulier. En sens
contraire : notre intelligence ne peut appliquer une chose à une autre
que si elle connaît déjà l’une et l’autre. La connaissance du singulier précède
donc l’application de l’universel au singulier ; l’application susdite
ne peut donc être la cause de ce que notre intelligence connaît le singulier. 4°
Selon Boèce au cinquième livre sur la Consolation
de la philosophie, « tout ce que peut une puissance
inférieure, une supérieure le peut ». Or, comme il le dit au même
endroit, l’intelligence est au-dessus de l’imagination, et l’imagination
au-dessus du sens. Puis donc que le sens connaît le singulier, notre intelligence
pourra, elle aussi, connaître le singulier. En sens
contraire : Boèce dit : « Il y a universel quand on
pense, singulier quand on sent. » Réponse : Toute
action suit la détermination de la forme active qui est le principe de
l’action ; par exemple, le chauffage est mesuré d’après le degré de
chaleur. Or la res- semblance
de l’objet connu, par laquelle la
puissance cognitive est formellement déterminée,
est le principe de la connaissance selon l’acte, comme la chaleur pour le
chauffage ; voilà pourquoi il est nécessaire que toute connaissance soit selon le mode de la forme qui est dans
le connaissant. Par conséquent, puisque la ressemblance de la réalité qui est
dans notre intelligence est reçue comme séparée de la matière et de toutes
les déterminations matérielles, qui sont principes d’individuation, il reste
que notre intelligence, à proprement parler, ne connaît pas les singuliers,
mais seulement les universels. En effet, toute forme, en tant que telle, est
universelle, à moins qu’elle ne soit une forme subsistante, qui, par là même
qu’elle subsiste, est incommunicable. Mais il
se produit par accident que notre intelligence connaît le singulier ;
en effet, comme dit le Philosophe au troisième livre sur l’Âme, les phantasmes sont
à notre intelligence ce que les sensibles sont au sens, comme les couleurs,
qui sont hors de l’âme, par rapport à la vue ; par conséquent, de même
que l’espèce qui est dans le sens est abstraite des réalités mêmes, et que
par elle la connaissance du sens est en liaison avec les réalités sensibles
elles-mêmes, de même notre intelligence abstrait des phantasmes une espèce,
et par elle sa connaissance est en liaison d’une certaine façon avec les phantasmes.
Seulement, il y a une différence : la ressemblance qui est dans le sens
est abstraite de la réalité comme d’un objet connaissable, et c’est pourquoi
cette ressemblance permet de connaître la réalité elle-même par soi et directement ;
par contre, la ressemblance qui est dans l’intelligence n’est pas abstraite
du phantasme comme d’un objet connaissable, mais comme d’un médium de
connaissance, à la façon dont notre sens reçoit la ressemblance de la réalité
qui est dans un miroir, lorsqu’il se porte vers elle non comme vers une
certaine réalité, mais comme vers une ressemblance de la réalité. L’espèce
que notre intelligence recueille ne la porte donc pas à connaître directement
le phantasme, mais la réalité dont c’est le phantasme. Mais cependant, elle
revient aussi par une sorte de réflexion à la connaissance du phantasme
lui-même, lorsqu’elle considère la nature de son acte, de l’espèce à travers
laquelle elle regarde, et de ce dont elle abstrait l’espèce, c’est-à-dire du
phantasme ; de même, à travers la ressemblance qui est reçue dans la vue
depuis le miroir, la vue se porte directement vers la connaissance de la
réalité reflétée, mais par un certain retour elle se porte par cette connaissance
vers la ressemblance même qui est dans le miroir. Donc, dans la mesure où,
par la ressemblance qu’elle a reçue du phantasme, notre intelligence fait retour sur le phantasme même dont elle
a abstrait l’espèce et qui est une ressemblance particulière, elle a une
certaine connaissance du singulier, au sens d’une certaine liaison de
l’intelligence avec l’imagination. Réponse
aux objections : 1° La
matière dont on fait abstraction est double : il y a la matière intelligible et la sensible, comme on le
voit clairement au septième livre de la Métaphysique ; et je dis
« intelligible », comme celle que l’on considère dans la nature du
continu, et « sensible », comme l’est la matière naturelle. Or
l’une et l’autre se prend de deux façons, c’est-à-dire comme désignée et
comme non désignée. Et je dis « désignée », en tant qu’on la
considère avec la détermination de ses dimensions, c’est-à-dire de celles-ci
ou de celles-là ; et « non désignée », celle que l’on
considère sans la détermination des dimensions. Ainsi donc, il faut savoir
que la matière désignée est principe d’individuation, et que toute
intelligence en fait abstraction en ce sens qu’elle abstrait de l’ici et du
maintenant. L’intelligence du physicien, elle, n’abstrait pas de la matière
sensible non désignée, car elle considère l’homme, chair et os, dans la
définition duquel entre la matière sensible non désignée. L’intelligence du
mathématicien, par contre, abstrait totalement de la matière sensible, mais
non de la matière intelligible non désignée. On voit donc clairement que
c’est l’abstraction commune à toute intelligence qui fait que la
forme soit universelle. 2°
Selon le Philosophe au troisième livre sur l’Âme, non seulement l’intelligence, en nous, est
motrice, mais aussi l’imagination, par laquelle la conception universelle de
l’intelligence est appliquée à l’opérable particulier ; l’intelligence
est donc comme un moteur éloigné, mais la raison particulière et
l’imagination sont un moteur prochain. 3°
L’homme connaît déjà les singuliers par l’imagination et le sens, et c’est
pourquoi il peut appliquer au particulier la connaissance universelle qui est
dans l’intelligence ; à proprement parler, en effet, ce n’est pas le
sens ou l’intelligence qui connaît, mais l’homme par l’un et par l’autre,
comme on le voit clairement au premier livre sur l’Âme. 4° Ce que peut une
puissance inférieure, une supérieure le peut également ; non cependant
de la même façon, mais d’une façon plus noble ; c’est pourquoi la même
réalité que le sens connaît, l’intelligence la connaît aussi, mais plus
noblement, car plus immatériellement ; et par conséquent, si le sens
connaît le singulier, il ne s’ensuit pas que l’intelligence le connaisse. |
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Et videtur quod
sic. Intellectus
enim humanus cognoscit abstrahendo formam a materia. Sed abstractio formae a
materia non aufert ei particularitatem ; quia etiam in mathematicis,
quae sunt a materia abstracta, est considerare particulares lineas. Ergo
intellectus noster per hoc quod immaterialis est, non impeditur quin singularia
cognoscat. Praeterea,
singularia non distinguuntur secundum quod conveniunt in natura communi, quia
participatione speciei plures homines sunt unus homo. Si ergo intellectus
noster non cognoscit nisi universalia, tunc intellectus noster non
cognosceret distinctionem unius singularis ab alio ; et sic intellectus
noster non dirigeret in operabilibus, in quibus per electionem dirigimur,
quae distinctionem unius ab altero praesupponit. Sed dicebat,
quod intellectus noster singularia cognoscit, in quantum applicat formam
universalem ad aliquod particulare. – Sed contra, intellectus noster non
potest applicare unum ad aliud nisi utrumque praecognoscat. Ergo cognitio
singularis praecedit applicationem universalis ad singulare ; non ergo
applicatio praedicta potest esse causa quare intellectus noster singulare
cognoscat. Praeterea, secundum Boetium in V de Consolatione philosophiae
[prosa 4], quidquid potest virtus
inferior, potest superior. Sed, ut ipse ibidem dicit, intellectus est
supra imaginationem, et imaginatio supra sensum. Ergo, cum sensus singulare
cognoscat, et intellectus noster singulare cognoscere poterit. Sed contra est
quod Boetius [In Porphyrii Isagogen ed.
sec. I] dicit quod universale est
dum intelligitur, singulare dum sentitur. Responsio.
Dicendum, quod quaelibet actio sequitur conditionem formae agentis, quae est
principium actionis, sicut calefactio mensuratur secundum modum caloris.
Simili- tudo autem
cogniti, qua informatur potentia
cognoscitiva est principium cognitionis secundum actum sicut calor calefactionis ;
et ideo oportet ut quaelibet cognitio sit secundum modum formae quae est in cognoscente.
Unde, cum similitudo rei quae est in intellectu nostro, accipiatur ut separata
a materia, et ab omnibus materialibus conditionibus, quae sunt individuationis
principia ; relinquitur quod intellectus noster, per se loquendo, singularia
non cognoscit, sed universalia tantum. Omnis enim forma, in quantum
huiusmodi, universalis est ; nisi forte sit forma subsistens, quae, ex
hoc ipso quod subsistit, incommunicabilis est. Sed per
accidens contingit quod intellectus noster singulare cognoscat ; ut enim
philosophus dicit in III de Anima [l. 12 (431 a 14)], phantasmata se
habent ad intellectum nostrum sicut sensibilia ad sensum, ut colores, qui
sunt extra animam, ad visum ; unde, sicut species quae est in sensu, abstrahitur
a rebus ipsis, et per eam cognitio sensus continuatur ad ipsas res
sensibiles ; ita intellectus noster abstrahit speciem a phantasmatibus,
et per eam eius cognitio quodammodo ad phantasmata continuatur. Sed tamen tantum
interest ; quod similitudo quae est in sensu, abstrahitur a re ut ab
obiecto cognoscibili, et ideo per illam similitudinem res ipsa per se directe
cognoscitur ; similitudo autem quae est in intellectu, non abstrahitur a
phantasmate sicut ab obiecto cognoscibili, sed sicut a medio cognitionis, per
modum quo sensus noster accipit similitudinem rei quae est in speculo, dum
fertur in eam non ut in rem quamdam, sed ut in similitudinem rei. Unde
intellectus noster non directe ex specie quam suscipit, fertur ad
cognoscendum phantasma, sed ad cognoscendum rem cuius est phantasma. Sed
tamen per quamdam reflexionem redit etiam in cognitionem ipsius phantasmatis,
dum considerat naturam actus sui, et speciei per quam intuetur, et eius a quo
speciem abstrahit, scilicet phantasmatis : sicut per similitudinem quae
est in visu a speculo acceptam, directe fertur visus in cognitionem rei
speculatae ; sed per quamdam reversionem fertur per eamdem in ipsam
similitudinem quae est in speculo. Inquantum ergo intellectus noster per
similitudinem quam accepit a phantasmate, reflectitur in ipsum phantasma a
quo speciem abstraxit, quod est similitudo particularis, habet quamdam cognitionem
de singulari secundum continuationem quamdam intellectus ad imaginationem. Ad primum
igitur dicendum, quod duplex est materia a qua fit abstractio ; scilicet
materia intelligibilis et sensibilis, ut patet in VII Metaph. [l. 10
(1036 a 9)] : et dico intelligibilem, ut quae consideratur in natura
continui ; sensibilem autem sicut est materia naturalis. Utraque autem dupliciter
accipitur ; scilicet ut signata, et ut non signata : et dico signatam
secundum quod consideratur cum determinatione dimensionum, harum scilicet vel
illarum ; non signatam autem quae sine determinatione dimensionum
consideratur. Secundum hoc igitur sciendum est, quod materia signata est
individuationis principium, a qua abstrahit omnis intellectus, secundum quod
dicitur abstrahere ab hic et nunc. Intellectus autem naturalis non abstrahit
a materia sensibili non signata : considerat enim hominem et carnem et
os, in cuius definitione cadit sensibilis materia non signata : sed a
materia sensibili totaliter abstrahit intellectus mathematicus, non autem a
materia intelligibili non signata. Unde patet quod abstractio, quae est
communis omni intellectui, facit formam esse universalem. Ad secundum
dicendum, quod secundum philosophum in III de Anima [l. 16 (434 a 14)],
non solum intellectus est movens in nobis, sed etiam phantasia, per quam
universalis conceptio intellectus ad particulare operabile applicatur ;
unde intellectus est quasi movens remotum ; sed ratio particularis et
phantasia sunt movens proximum. Ad tertium
dicendum, quod homo praecognoscit singularia per imaginationem et sensum, et
ideo potest applicare cognitionem universalem quae est in intellectu, ad
particulare : non enim, proprie loquendo, sensus aut intellectus
cognoscunt, sed homo per utrumque, ut patet in I de Anima [l. 10 (408 b
11)]. Ad quartum
dicendum, quod illud quod potest virtus inferior, potest etiam
superior ; non tamen eodem modo, sed nobiliori ; unde eamdem rem
quam cognoscit sensus, cognoscit et intellectus, nobilius tamen, quia
immaterialius ; et sic non sequitur, quod si sensus singulare cognoscit,
quod intellectus cognoscat. |
(Septimo quaeritur utrum Deus cognoscat singulare nunc esse vel non
esse,
propter positionem Avicennae superius tactam ;
et hoc est quaerere, utrum cognoscat enuntiabilia, et praecipue
circa singularia.)
|
Il
semble que non. 1°
L’intelligence divine se tient toujours dans la même disposition. Or le
singulier, selon qu’il existe ou n’existe pas actuellement, a des
dispositions différentes. L’intelligence divine ne connaît donc pas
l’existence ou la non-existence actuelle du singulier. 2°
Parmi les puissances de l’âme, celles qui se rapportent de la même façon à la
réalité présente et à la réalité absente, comme l’imagination, ne connaissent
pas l’existence ou la non-existence actuelle de la réalité : cela n’est
connu que des puissances, tel le sens, qui ne portent pas de la même façon
sur les réalités absentes et sur les présentes. Or l’intelligence divine se
rapporte de la même façon aux réalités présentes ou absentes. Elle ne connaît
donc pas l’existence ou la non-existence actuelle des réalités, mais elle
connaît simplement leur nature. 3°
Selon le Philosophe au sixième livre de la Métaphysique, la composition qui est signifiée lorsqu’on
dit qu’une chose existe ou n’existe pas, n’est pas dans les réalités, mais
seulement dans notre intelligence. Or il ne peut y avoir de composition dans
l’intelligence divine, laquelle ne connaît donc pas l’existence ou la
non-existence de la réalité. 4° Il
est dit en Jn 1, 3 :
« Ce qui a été fait, en lui était vie » ; ce que saint
Augustin explique en disant que les réalités créées
sont en Dieu comme le coffre dans l’esprit de l’artisan. Or la ressemblance
du coffre que l’artisan a dans son esprit ne lui permet pas de connaître
l’existence ou la non-existence du coffre. Dieu non plus ne connaît donc pas
l’existence ou la non-existence du singulier. 5° Plus
une connaissance est noble, plus elle est semblable à la connaissance divine.
Or la connaissance de l’intelligence qui comprend les définitions des
réalités est plus noble que la connaissance sensitive, car l’intelligence qui
définit progresse vers l’intérieur de la réalité, au lieu que le sens est
tourné vers l’extérieur. Puis donc que l’intelligence qui définit ne connaît
pas, au contraire du sens, l’existence ou la non-existence de la réalité, mais
simplement sa nature, il semble qu’il faille surtout attribuer à Dieu le mode
de connaissance qui fait connaître simplement la nature de la réalité sans
que son existence ou sa non-existence soit connue. Dieu ne connaît donc pas
l’existence ou la non-existence actuelle du singulier. 6° Dieu
connaît chaque réalité par une idée en lui de la réalité. Or cette idée se
rapporte de la même façon à la réalité, qu’elle existe ou non, sinon cette
idée ne lui permettrait pas de connaître les futurs. Dieu ne connaît donc pas
l’existence ou la non-existence de la réalité. En sens
contraire : 1) Plus
une connaissance est parfaite, plus elle saisit de nombreuses déterminations
dans la réalité connue. Or la connaissance divine est très parfaite. Elle connaît
donc la réalité selon toute sa détermination ; et ainsi, elle connaît
son existence ou sa non-existence. 2)
Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, Dieu a des réalités une connaissance
propre et distincte. Or il ne connaîtrait pas les réalités distinctement s’il
ne distinguait pas la réalité qui existe de celle qui n’existe pas. Il sait
donc qu’une réalité existe ou n’existe pas. Réponse : Ce que
l’essence universelle d’une espèce est à tous les accidents par soi de cette
espèce, l’essence du singulier l’est à tous les accidents propres de ce singulier,
comme sont tous les accidents qui se trouvent en lui, car, du fait qu’ils
sont individués en lui, ils lui deviennent propres. Or l’intelligence qui
connaît l’essence d’une espèce comprend par elle tous les accidents par soi
de cette espèce : car, selon le Philosophe, la
quiddité est le principe de toute démonstration qui conclut en attribuant des
accidents propres au sujet. Et par conséquent, si l’on connaissait l’essence
propre d’un singulier, on connaîtrait tous les accidents de ce singulier ;
ce qui est impossible à notre intelligence, car la matière désignée, dont notre intelligence abstrait,
est de l’essence du singulier, et serait placée dans la définition du
singulier, s’il en avait une. Mais l’intelligence divine, qui appréhende la
matière, comprend non seulement l’essence universelle d’une espèce, mais
également l’essence singulière de chaque individu ; voilà pourquoi elle
connaît tous les accidents, à la fois ceux qui sont communs à l’espèce ou au
genre tout entiers, et ceux qui sont propres à chaque singulier ; or
l’un de ces accidents est le temps, en lequel se trouve tout singulier dans
la nature, et
c’est d’après la détermination du temps que l’existence ou la non-existence
actuelle du singulier est affirmée. Aussi l’intelligence divine connaît-elle
l’existence ou la non-existence actuelle de chaque singulier, et elle connaît
tous les autres énoncés que l’on peut former soit à propos des universels,
soit à propos des individus. Mais
cependant, sur ce point, l’intelligence divine se comporte différemment de
notre intelligence. Car notre intelligence forme diverses conceptions pour
connaître le sujet et l’accident, ainsi que pour connaître les divers
accidents ; voilà pourquoi elle procède discursivement de la
connaissance de la substance vers celle de l’accident ; en outre, pour
connaître l’inhérence de l’un en l’autre, elle compose une espèce avec
l’autre, et les unit d’une certaine façon ; et ainsi, elle forme en
elle-même des énoncés. Mais
l’intelligence divine connaît par un seul, à savoir par son essence, toutes
les substances et tous les accidents, et c’est pourquoi ni elle ne procède
discursivement de la substance vers l’accident, ni elle ne compose l’un avec
l’autre ; mais là où, dans notre intelligence, il y a composition des
espèces, il y a dans l’intelligence divine une unité sous tous les rapports ; et
par conséquent, elle connaît les complexes d’une façon incomplexe, de même
qu’elle connaît « simplement et uniment les choses nombreuses, et
immatériellement les réalités matérielles ». Réponse
aux objections : 1°
C’est par une seule et même chose que l’intelligence divine connaît toutes
les dispositions pouvant varier dans la réalité ; aussi, demeurant
toujours dans une disposition unique, elle connaît toutes les dispositions
des réalités, quelle qu’en soit la variation. 2° La
ressemblance qui est dans l’imagination n’est une ressemblance que de la réalité
même, elle n’est pas une ressemblance pour connaître le temps en lequel se
trouve la réalité ; mais il en est autrement de l’intelligence divine,
il n’en va donc pas de même. 3° La
composition qui est dans notre intelligence est remplacée, dans
l’intelligence divine, par l’unité ; mais la composition est une
certaine imitation de l’unité, c’est pourquoi on l’appelle aussi union ;
et ainsi, l’on voit clairement que Dieu, sans composer, connaît plus
véritablement les énoncés que ne fait l’intelligence même qui compose et
divise. 4° Le
coffre qui est dans l’esprit de l’artisan n’est pas une ressemblance de tout
ce qui peut convenir au coffre ; il en va donc différemment de la connaissance
de l’artisan et de la connaissance divine. 5°
Celui qui connaît une définition connaît en puissance les énoncés que l’on démontre par la définition ;
mais dans l’intelligence divine, il
n’y a pas de différence entre être en acte et pouvoir ; donc, dès lors
qu’il connaît les essences des réalités, Dieu comprend immédiatement tous les
accidents qui s’ensuivent. 6° L’idée qui
est dans l’esprit divin se rapporte à la réalité de la même façon quelle que
soit la disposition de la réalité, parce qu’elle en est une ressemblance
selon toutes ses dispositions, et c’est pourquoi elle permet de connaître la
réalité quelle que soit sa disposition. |
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Et videtur quod
non. Quia intellectus
divinus semper se habet secundum eamdem dispositionem ; sed singulare,
secundum quod nunc est et nunc non est, habet dispositionem diversam. Ergo
intellectus divinus non cognoscit singulare nunc esse et nunc non esse. Praeterea,
inter potentias animae, illae quae aequaliter se habent ad rem praesentem et
absentem, ut imaginatio, non cognoscunt an res nunc sit vel non sit ;
sed hoc cognoscunt illae solum potentiae quae non sunt rerum absentium sicut
praesentium, sicut sensus. Sed intellectus divinus eodem modo se habet ad res
praesentes et absentes. Ergo non cognoscit res nunc esse vel non esse, sed
cognoscit earum naturam simpliciter. Praeterea,
secundum philosophum in VI Metaphysicae [l. 4 (1027 b 29)], compositio
quae significatur cum dicitur aliquid esse vel non esse, non est in rebus,
sed in intellectu nostro tantum. Sed in intellectu divino non potest esse
aliqua compositio. Ergo non cognoscit rem esse vel non esse. Praeterea, Ioan. I, 3 et 4, dicitur : quod factum est, in ipso vita erat : quod exponens Augustinus [In
Ioh. ev. tract. I, 17] dicit, quod res creatae, sunt in Deo sicut
arca in mente artificis. Sed artifex per similitudinem arcae, quam habet in
mente sua, non cognoscit an arca sit vel non sit. Ergo nec Deus cognoscit
singulare esse vel non esse. Praeterea, quanto aliqua cognitio est nobilior, tanto est divinae
cognitioni similior. Sed cognitio intellectus comprehendentis definitiones
rerum est nobilior quam sensitiva cognitio : quia intellectus definiens
ad interiora rei progreditur, sed sensus circa exteriora versatur. Cum ergo intellectus
definiens non cognoscat an res sit vel non sit, sed naturam rei
simpliciter ; sensus autem cognoscat : videtur quod iste modus
cognitionis sit Deo maxime attribuendus qua cognoscitur rei natura simpliciter,
sine hoc quod sciatur esse res vel non esse. Ergo nec Deus cognoscit
singulare nunc esse vel non esse. Praeterea, Deus cognoscit unamquamque rem per ideam rei quae est apud
ipsum. Sed illa idea aequaliter se habet ad rem sive sit sive non sit ; alias
per eam futura non cognoscerentur ab eo. Ergo Deus non cognoscit an res sit vel non
sit. Sed contra.
Quanto aliqua cognitio est perfectior, tanto plures conditiones in re cognita
comprehendit. Sed divina cognitio est perfectissima. Ergo cognoscit rem
secundum omnem conditionem eius ; et ita cognoscit eam esse vel non
esse. Praeterea, ut
ex dictis patet, Deus habet propriam et distinctam cognitionem de rebus. Sed
non distincte cognosceret res, nisi distingueret rem quae est ab ea quae non
est. Ergo scit rem esse vel non esse. Responsio.
Dicendum, quod sicut se habet essentia universalis alicuius speciei ad omnia
per se accidentia illius speciei, ita se habet essentia singularis ad omnia
accidentia propria illius singularis, cuiusmodi sunt omnia accidentia in eo
inventa : quia per hoc quod in ipso individuantur, efficiuntur ei
propria. Intellectus autem cognoscens essentiam speciei, per eam comprehendit
omnia per se accidentia speciei illius : quia, secundum philosophum [Anal. post. I, 2 (71 a 11)], omnis
demonstrationis, per quam accidentia propria de subiecto concluduntur, principium
est quod quid est : unde et cognita propria essentia alicuius
singularis, cognoscerentur omnia accidentia singularis illius : quod
intellectus noster non potest : quia de essentia singularis est materia
signata, a qua intellectus noster abstrahit, et poneretur in eius definitione,
si singulare definitionem haberet. Sed intellectus divinus, qui est apprehensor
ma- teriae,
comprehendit non solum essentiam
universalem speciei, sed etiam essentiam singularem uniuscuiusque individui ;
et ideo cognoscit omnia accidentia, et communia toti speciei aut generi, et
propria unicuique singulari ; inter quae unum est tempus, in quo
invenitur unumquodque singulare in rerum natura, secundum cuius determinationem
dicitur nunc esse vel non esse. Et ideo Deus cognoscit de unoquoque singulari
quod nunc est vel non est ; et cognoscit omnia alia enuntiabilia quae formari
possunt vel de universalibus, vel de individuis. Sed tamen
differenter circa hoc se habet intellectus divinus ab intellectu nostro. Quia
intellectus noster diversas conceptiones format ad cognoscendum subiectum et
accidens, et ad cognoscendum diversa accidentia ; et ideo discurrit de
cognitione substantiae ad cognitionem accidentis ; et iterum ad hoc quod
inhaerentiam unius ad alterum cognoscat, componit unam speciem cum altera, et
unit ea quodammodo ; et sic in seipso enuntiabilia format. Sed intellectus
divinus per unum, scilicet suam essentiam, cognoscit omnes substantias, et
omnia accidentia ; et ideo neque discurrit de substantia in accidens,
neque componit unum cum altero ; sed loco eius quod in intellectu nostro
est compositio specierum, in intellectu divino est omnimoda unitas ; et
secundum hoc complexa incomplexe cognoscit, sicut multa simpliciter et unite, et materialia immaterialiter.Ad primum
ergo dicendum, quod intellectus divinus secundum unum et idem cognoscit omnes
dispositiones quae possunt variari in re ; et ideo, semper in una
dispositione manens, ipse cognoscit omnes dispositiones rerum qualitercumque
variatarum. Ad secundum
dicendum, quod similitudo quae est in imaginatione, est similitudo ipsius rei
tantum, non autem est similitudo ad cognoscendum tempus in quo res
invenitur : secus autem est de intellectu divino ; et ideo non est
simile. Ad tertium
dicendum, quod loco compositionis quae est in intellectu nostro, est unitas
in intellectu divino ; compositio autem est quaedam imitatio
unitatis : unde et unio dicitur ; et sic patet quod Deus non
componendo, verius enuntiabilia cognoscit quam ipse intellectus componens et
dividens. Ad quartum
dicendum, quod arca quae est in mente artificis, non est similitudo omnium
quae possunt arcae convenire ; et ideo non est simile de cognitione
artificis, et de cognitione divina. Ad quintum
dicendum, quod qui cognoscit definitionem, cognoscit in potentia
enuntiabilia, quae per definitionem demonstrantur ; in intellectu autem
divino non differt esse in actu et posse ; unde ex quo cognoscit essentias
rerum, statim comprehendit omnia accidentia quae consequuntur. Ad sextum
dicendum, quod illa idea quae est in mente divina, pro tanto se habet
similiter ad rem in quacumque dispositione sit, quia est similitudo rei
secundum omnem eius dispositionem, et ideo per eam cognoscitur de re in
quacumque sit dispositione. |
(Octavo quaeritur utrum Deus cognoscat non entia,
et quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt.)
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Il
semble que non. 1°
Comme dit Denys au premier chapitre des Noms
divins, les connaissances ne portent que sur des existants.
Or ce qui n’existe pas ni n’existera ni n’a existé, n’est nullement existant.
Il ne peut donc pas y avoir de connaissance de Dieu à son sujet. 2°
Toute connaissance a lieu par assimilation du connaissant au connu. Or
l’intelligence divine ne peut être assimilée à un non-étant. Elle ne peut
donc pas connaître un non-étant. 3° La
connaissance de Dieu porte sur les réalités au moyen des idées. Or il n’y a
pas d’idée du non-étant. Dieu ne connaît donc pas le non-étant. 4° Tout ce que Dieu connaît est dans son Verbe. Or, comme
dit saint Anselme dans son Monologion, « de ce qui ne
fut pas, n’est pas ni ne sera, il n’est point de verbe ». Dieu ne
connaît donc pas de telles choses. 5° Dieu
ne connaît que le vrai. Or le vrai et l’étant sont convertibles. Dieu ne
connaît donc pas les choses qui ne sont pas. En sens
contraire : Rom. 4,
17 :
« Il appelle les choses qui ne sont pas, comme celles qui sont. »
Or il n’appellerait point les non-étants s’il ne les connaissait. Il connaît
donc les non-étants. Réponse : Dieu a
connaissance des réalités créées à la façon dont un artisan connaît les
produits de l’art : par une connaissance qui est la cause des
produits de l’art. Cette connaissance divine et notre connaissance ont donc,
relativement aux réalités connues, des relations opposées : notre connaissance,
en effet, étant reçue des réalités, est naturellement postérieure aux
réalités, au lieu que la connaissance que le Créateur
a des créatures et celle que l’artisan a des produits de l’art précèdent
naturellement les réalités connues. Or, si l’on ôte ce qui est antérieur, ce
qui est postérieur est ôté, mais l’inverse n’est pas vrai ; et de là
vient que notre science ne peut porter sur les réalités naturelles que si les
réalités elles-mêmes préexistent, au lieu que dans l’intelligence divine, ou
dans celle de l’artisan, la connaissance de la réalité a lieu indifféremment,
que la réalité existe ou non. Mais il
faut savoir que l’artisan a deux connaissances de l’opérable : la
spéculative et la pratique. Il a
une connaissance spéculative ou théorique quand il connaît les raisons
formelles de l’œuvre sans les appliquer à l’opération par l’intention ;
en revanche, quand il étend les raisons formelles de l’œuvre à la fin de
l’opération par l’intention, c’est alors qu’il a une connaissance proprement
pratique ; et c’est ainsi que la médecine est divisée en théorique et pratique,
comme le dit Avicenne. D’où
il ressort que la connaissance pratique de l’artisan suit sa connaissance
spéculative, puisque la connaissance pratique est effectuée par une extension
de la spéculative à l’œuvre. Or, si ce qui est postérieur est ôté, ce qui est
antérieur demeure. On voit donc clairement qu’il peut y avoir chez l’artisan
la connaissance d’un produit tantôt qu’il prévoit de faire, tantôt qu’il
prévoit de ne jamais faire, comme lorsqu’il confectionne la forme d’un objet
qu’il n’a pas l’intention de réaliser ; or, cet objet qu’il ne prévoit
pas de réaliser, il ne le regarde pas toujours comme existant en sa puissance
– car il lui arrive d’imaginer tel objet que ses forces ne suffisent pas à
réaliser – mais il le considère dans sa fin, c’est-à-dire qu’il voit que l’on
pourrait arriver à telle fin au moyen de tel objet ; car, suivant le
Philosophe aux sixième et septième livres de l’Éthique, les fins sont
dans le domaine des opérables comme les principes dans le domaine spéculatif ;
donc, de même que les conclusions sont connues dans les principes, de même
les produits de l’art sont connus dans les fins. On voit
donc clairement que Dieu peut avoir connaissance de non-étants :
il a une connaissance quasi pratique de certains d’entre eux, à savoir, de
ces choses qui ont existé, ou existent, ou existeront, et qui procèdent de sa
science comme il en a disposé ; mais de certains autres, qui n’ont pas
existé ni n’existent ni n’existeront, c’est-à-dire de ceux qu’il a prévu de
ne jamais réaliser, il a une connaissance quasi spéculative ; et bien
que l’on puisse dire qu’il les regarde dans sa puissance, car il n’est rien
qu’il ne puisse, cependant l’on dit de façon plus appropriée qu’il les regarde
dans sa bonté, laquelle est la fin de toutes les choses faites par lui :
il voit, en effet, qu’il y a de nombreuses façons de communiquer sa propre
bonté autrement qu’elle n’est communiquée aux réalités existantes, passées,
présentes ou futures ; car les réalités créées ne peuvent dans leur ensemble
égaler sa bonté, si grandement semblent-elles y participer. Réponse
aux objections : 1° Les
choses qui n’ont pas existé ni n’existent ni n’existeront, existent en quelque
façon dans la puissance de Dieu comme dans un principe actif, ou dans sa
bonté comme dans une cause finale. 2° La
connaissance qui est reçue des réalités connues consiste
en une assimilation passive, par laquelle le connaissant est assimilé à des
réalités connues déjà existantes ; mais la connaissance qui est cause
des réalités connues consiste en une assimilation active, par laquelle le
connaissant rend le connu semblable à soi ; et parce que Dieu peut
rendre semblable à soi ce qui ne l’est pas encore, il peut aussi avoir connaissance
d’un non-étant. 3° Si
l’idée est la forme de la connaissance pratique, et
c’est sa définition la plus courante, alors l’idée ne porte que sur les choses
qui ont existé, ou existent, ou existeront ; mais si elle est aussi la forme de la connaissance spéculative,
alors rien n’empêche que l’idée porte aussi sur d’autres choses qui n’ont
pas existé ni n’existent ni n’existeront. 4° Le
nom de Verbe dénomme la puissance opérative du Père, à
savoir celle par laquelle il opère toutes choses ; voilà pourquoi le
Verbe ne s’étend qu’aux choses auxquelles s’étend l’opération divine ;
et c’est pourquoi il est dit dans le psaume :
« Il a parlé, et toutes choses ont été faites » ; car, bien
que le Verbe connaisse les autres choses, il n’est cependant pas le verbe des
autres choses. 5° Les choses qui n’ont
pas existé ni n’existent ni n’existeront, ont une vérité dans la mesure où
elles ont l’être, c’est-à-dire pour autant qu’elles existent
dans leur principe actif ou final ; et c’est ainsi que Dieu les connaît,
elles aussi. |
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Et videtur quod
non. Quia, sicut
dicit Dionysius in I cap. de Divinis Nominibus [§ 4], cognitiones non
sunt nisi existentium. Sed illud quod nec est, nec erit, nec fuit, non est
aliquo modo existens. Ergo de eo cognitio Dei esse non potest. Praeterea,
omnis cognitio est per assimilationem cognoscentis ad cognitum. Sed intellectus
divinus non potest assimilari ad non ens. Ergo non potest cognoscere non ens. Praeterea,
cognitio Dei est de rebus per ideas. Sed non entis non est idea. Ergo Deus
non cognoscit non ens. Praeterea,
quidquid Deus cognoscit, est in verbo eius. Sed, sicut dicit Anselmus in Monologion
[cap. 32], eius quod nec fuit, nec
est, nec erit, non est aliquod verbum. Ergo talia Deus non cognoscit. Praeterea, Deus
non cognoscit nisi verum. Sed verum et ens convertuntur. Ergo ea quae non
sunt, Deus non cognoscit. Sed contra,
Roman., IV, 17 : vocat ea quae non
sunt, tamquam ea quae sunt. Sed non vocaret non entia, nisi ea
cognosceret. Ergo cognoscit non entia. Responsio.
Dicendum, quod Deus habet cognitionem de rebus creatis per modum quo artifex
cognoscit artificiata, quae est artificiatorum causa. Unde in contraria
habitudine habet se illa cognitio ad res cognitas, et nostra cognitio :
nostra enim cognitio, quia est a rebus accepta, naturaliter est posterior
rebus ; cognitio autem creatoris de creaturis, et artificis de artificiatis
naturaliter praecedit res cognitas. Remoto autem priori removetur posterius,
sed non e converso ; et inde est quod scientia nostra de rebus naturalibus
esse non potest nisi res ipsae praeexistant ; sed apud intellectum
divinum, vel artificis, indifferenter est cognitio rei, sive sit sive non
sit. Sed sciendum, quod artifex de operabili habet duplicem
cognitionem : scilicet speculativam et practicam. Speculativam quidem,
sive theoricam cognitionem habet, cum rationes operis cognoscit sine hoc quod ad operandum per intentionem applicet ; sed tunc proprie habet practicam cognitionem quando extendit
per intentionem rationes operis ad operationis finem ; et secundum hoc
medicina dividitur in theoricam et practicam, ut Avicenna [Canon medic. I, fen 1,
doctr. 1, cap. 1] dicit. Ex quo patet quod cognitio artificis practica
sequitur cognitionem eius speculativam, cum practica efficiatur per
extensionem speculativae ad opus. Remoto autem posteriori remanet prius.
Patet igitur quod apud artificem potest esse cognitio alicuius artificiati
quandoque quidem quod facere disponit, quandoque vero quod facere nunquam
disponit, ut cum confingit aliquam formam artificii, quod facere non
intendit ; hoc autem artificium quod facere non disponit, non semper intuetur
ut in potentia sua existens, quia quandoque excogitat tale artificium ad quod
faciendum vires ei non suppetunt ; sed considerat ipsum in fine suo,
prout scilicet videt quod ad talem finem posset per tale artificium
deveniri ; quia, secundum philosophum VI Ethic. [l. 10 (1144 a
31)], et VII [l. 8 (1151 a 16)], fines in operabilibus sunt sicut
principia in speculativis ; unde, sicut conclusiones cognoscuntur in
principiis, ita artificiata in finibus. Patet ergo quod Deus potest cognitionem habere aliquorum non entium ;
et horum quidem quorumdam habet quasi practicam cognitionem, eorum scilicet
quae fuerunt, vel sunt, vel erunt, quae ex eius scientia secundum eius
dispositionem prodeunt ; quorumdam vero quae nec fuerunt, nec sunt, nec
erunt, quae scilicet nunquam facere disposuit, habet quasi speculativam
cognitionem ; et quamvis possit dici quod intueatur ea in sua potentia,
quia nihil est quod ipse non possit, tamen accommodatius dicitur quod
intuetur ea in sua bonitate, quae est finis omnium quae ab eo fiunt ;
secundum quod scilicet, intuetur multos alios modos esse communicationis
propriae bonitatis, quam sit communicata rebus existentibus, praeteritis,
praesentibus, vel futuris ; quia omnes res creatae eius bonitatem aequare
non possunt, quantumcumque de ea participare videantur. Ad primum igitur dicendum, quod illa quae nec fuerunt, nec sunt, nec
erunt, sunt aliquo modo existentia in potentia Dei sicut in principio activo,
vel in bonitate eius sicut in causa finali. Ad secundum dicendum, quod cognitio quae accipitur a rebus cognitis,
consistit in assimilatione passiva, per quam cognoscens assimilatur rebus
cognitis prius existentibus ; sed cognitio quae est causa rerum cognitarum,
consistit in assimilatione activa, per quam cognoscens assimilat sibi cognitum ;
et quia Deus potest sibi assimilare illud quod nondum est sibi assimilatum,
ideo potest etiam non entis cognitionem habere. Ad tertium dicendum, quod si idea sit forma cognitionis practicae,
sicut magis est in communi usu loquentium, sic non est idea nisi eorum quae
fuerunt, vel sunt, vel erunt ; si autem sit forma etiam speculativae
cognitionis sic nihil prohibet etiam aliorum quae non fuerunt, nec sunt, nec
erunt, esse ideam. Ad quartum dicendum, quod verbum nominat potentiam operativam patris,
per quam scilicet omnia operatur ; et ideo ad ea tantum se extendit
verbum ad quae se extendit divina operatio ; unde et in Psal. XXXII, 9, dicitur : dixit, et facta sunt ; quamvis enim verbum alia cognoscat,
non tamen aliorum est verbum. Ad quintum
dicendum, quod illa quae nec fuerunt, nec sunt, nec erunt, secundum hoc
habent veritatem secundum quod habent esse, prout scilicet sunt in suo
principio activo vel finali ; et sic etiam cognoscuntur a Deo. |
(Nono quaeritur utrum Deus sciat infinita.)
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Il
semble que non. 1°
Comme dit saint Augustin au douzième livre de la Cité de Dieu : « Tout ce qui est su est limité
par la compréhension de celui qui sait. » Or ce qui est infini ne peut
être limité. Ce qui est infini n’est donc pas su de Dieu. 2° [Le
répondant] disait que Dieu sait les infinis par la science de simple
connaissance et non par la science de vision. En sens contraire : toute
science parfaite comprend et par conséquent limite ce qu’elle sait. Or en
Dieu, de même que la science de vision est parfaite, de même la science de
simple connaissance l’est aussi. Donc, pas plus que la science de vision ne
peut porter sur les infinis, la science de simple connaissance ne le peut. 3° Tout
ce que Dieu connaît, il le connaît par son intelligence. Or la connaissance
de l’intelligence est appelée vision. Donc, tout ce que Dieu connaît, il le
sait par science de vision ; si donc il ne sait pas les infinis par
science de vision, il ne les connaît aucunement. 4°
Toutes les choses qui sont connues de Dieu ont en Dieu leurs raisons
formelles, qui sont en lui en acte. Si donc des infinis sont sus de Dieu,
alors une infinité de raisons formelles seront en lui en acte, ce qui semble
impossible. 5° Tout
ce que Dieu sait, il le connaît parfaitement. Or rien n’est parfaitement
connu si la connaissance du connaissant ne pénètre jusqu’aux profondeurs de
la réalité. Donc, tout ce que Dieu connaît, il le pénètre, d’une certaine
façon. Or l’infini ne peut en aucune façon être franchi, ni par le fini ni
par l’infini. Dieu ne connaît donc nullement les infinis. 6°
Quiconque regarde une chose, la limite par son regard. Or, tout ce que Dieu
connaît, il le regarde. Ce qui est infini ne peut donc pas être connu de lui. 7° Si
la science divine porte sur les infinis, elle-même aussi sera infinie. Or
cela est impossible, puisque tout infini est imparfait, comme il est prouvé
au troisième livre de la Physique. La science de Dieu ne porte donc nullement
sur les infinis. 8° Ce
qui s’oppose à la définition de l’infini ne peut aucunement être attribué à
l’infini. Or être connu s’oppose à la définition de l’infini. En effet,
« est infini ce dont, quelque étendue qu’on en perçoive, quelque chose
reste toujours à percevoir au-delà », comme il est dit au troisième
livre de la Physique ; or ce qui est connu doit nécessairement
être perçu par le connaissant, et ce dont quelque chose est hors du
connaissant n’est pas pleinement connu ; et ainsi, on voit bien qu’être
pleinement connu par quelqu’un s’oppose à la définition de l’infini. Puisque
Dieu connaît pleinement tout ce qu’il connaît, il ne connaît donc pas les infinis. 9° La
science de Dieu est la mesure de la réalité sue. Or l’infini ne peut avoir de
mesure. L’infini ne se tient donc pas sous la science de Dieu. 10°
Mesurer n’est rien d’autre que se rendre certain de la quantité du mesuré. Si
donc Dieu connaissait l’infini, et savait par conséquent sa quantité, il le
mesurerait ; ce qui est impossible car l’infini, en tant que tel, est
immense. Dieu ne connaît donc pas l’infini. En sens
contraire : 1)
Comme dit saint Augustin au douzième livre de la Cité de Dieu, « bien que les nombres infinis ne puissent
être exprimés par aucun nombre, [l’infinité du nombre] ne saurait être
incompréhensible à Celui dont la science surpasse tout nombre ». 2)
Puisque Dieu ne fait rien qui lui soit inconnu, il peut savoir tout ce qu’il
peut faire. Or Dieu peut faire des infinis. Il peut donc savoir les infinis. 3) Pour
penser quelque chose, il faut l’immatérialité du côté de celui qui pense et
du côté de ce qui est pensé, et l’union des deux. Or l’intelligence divine
est infiniment plus immatérielle qu’une intelligence créée. Elle est donc
infiniment plus capable de penser. Or une intelligence créée peut connaître
les infinis en puissance. L’intelligence divine peut donc connaître les
infinis en acte. 4) Dieu
sait toutes les choses qui existent, existeront et ont existé. Or, si le
monde durait à l’infini, la génération ne serait jamais finie, et ainsi, il y
aurait une infinité de singuliers. Or cela serait possible à Dieu. Il n’est
donc pas impossible qu’il connaisse les infinis. 5)
Comme dit le Commentateur au onzième livre de la Métaphysique, « toutes les proportions et les formes
qui sont en puissance dans la matière prime sont en acte dans le premier
moteur » ; et dans le même sens saint Augustin dit que les raisons séminales des réalités
sont dans la matière prime, mais que les raisons causales sont en Dieu. Or il
y a dans la matière prime une infinité de formes en puissance, attendu que sa
puissance passive est infinie. Il y a donc aussi des infinis en acte dans le
premier moteur, qui est Dieu. Or Dieu connaît tout ce qui, en lui, est en acte.
Il connaît donc les infinis. 6)
Saint Augustin, disputant au quinzième livre de la Cité de Dieu contre les académiciens qui niaient que
quelque chose fût vrai, montre que non seulement il y a une multitude
nombreuse de choses vraies, mais qu’il y en a même une multitude infinie par
une certaine réduplication de l’intelligence sur elle-même, ou encore de
l’affirmation sur elle-même : par exemple, si je dis quelque chose de
vrai, il est vrai que je dis quelque chose de vrai, et il est vrai que je dis
que je dis quelque chose de vrai, et ainsi à l’infini. Or Dieu connaît toutes
les choses vraies. Dieu connaît donc les infinis. 7) Tout
ce qui est en Dieu, est Dieu. La science de Dieu est donc Dieu même. Or Dieu
est infini, car il n’est aucunement compris. Sa science est donc, elle aussi,
infinie ; il a donc lui-même la science des infinis. Réponse : Comme
dit saint Augustin au douzième livre de la Cité de Dieu, certains voulurent juger de l’intelligence
divine selon le mode de notre intelligence et prétendirent que Dieu, tout
comme nous, ne peut connaître les infinis ;
or ils affirmaient qu’il connaissait les singuliers, et en outre ils imaginaient
un monde éternel ; il s’ensuivait donc qu’il y aurait un retour des
mêmes choses numériquement identiques en des siècles différents, ce qui est
complètement absurde. Par conséquent, il faut affirmer que Dieu connaît les
infinis, comme on peut le montrer à partir de ce qui a déjà été déterminé. En
effet, puisqu’il a lui-même la science non seulement des choses qui ont
existé, existent ou existeront, mais encore de toutes celles qui sont de
nature à participer sa bonté, et que de telles choses sont en nombre infini,
attendu que sa bonté est infinie, il reste qu’il connaît lui-même les infinis ;
mais il faut considérer comment cela se fait. Il faut
donc savoir que, selon la puissance du médium de connaissance, la connaissance
s’étend à plus ou moins de choses ; par exemple, la ressemblance qui est
reçue dans la vue est limitée par les déterminations particulières de la
réalité, et c’est pourquoi elle ne peut mener à la connaissance que d’une
seule réalité ; mais la ressemblance de la réalité qui est reçue dans
l’intelligence est dégagée des déterminations particulières, et donc, étant
plus élevée, elle peut mener à plus de choses. Et parce qu’une forme universelle
unique est de nature à être participée par un nombre infini de singuliers, de
là vient que l’intelligence connaît d’une certaine façon les infinis. Mais
parce que cette ressemblance qui est dans l’intelligence ne mène pas à la
connaissance du singulier quant aux choses par lesquelles les singuliers se
distinguent les uns des autres, mais seulement quant à leur nature commune,
il en résulte que notre intelligence, par
l’espèce qu’elle a en elle, ne peut connaître les infinis qu’en
puissance ; en revanche, le médium par lequel Dieu connaît, à savoir son
essence, est une ressemblance des choses en nombre infini qui peuvent
l’imiter, et pas seulement quant à ce qui leur est commun, mais aussi quant à
ce par quoi elles se distinguent les unes des autres, ainsi qu’il ressort de
ce qui précède ; aussi la science divine a-t-elle une efficace pour
connaître les infinis. Mais voici comment considérer la manière dont elle
connaît les infinis en acte. Rien
n’empêche qu’une chose soit infinie d’une façon et finie d’une autre, comme
par exemple si quelque corps était infini en longueur mais fini en largeur.
Et cela est possible semblablement dans les formes : par exemple, si nous
imaginions être blanc quelque corps infini, la quantité extensive de la
blancheur, laquelle est ainsi quantifiée par accident, sera infinie ;
mais sa quantité par soi, c’est-à-dire intensive, serait néanmoins finie. Et
il en est de même de n’importe quelle autre forme d’un corps infini, car
toute forme reçue dans une matière est limitée selon le mode de ce qui reçoit,
et ainsi, elle n’a pas une intensité infinie. Or, de
même que l’infini s’oppose à la connaissance, de même il s’oppose au franchissement :
en effet, l’infini ne peut être ni connu ni franchi. Néanmoins, si quelque
chose se meut sur l’infini mais non dans le sens de son infinité, l’infini
pourra être franchi ; par exemple, ce qui est infini en longueur et fini
en largeur peut être franchi en largeur, mais non en longueur. De même, si
quelque infini est connu dans le sens où il est infini, en aucune façon il ne
peut être parfaitement connu ; en revanche, s’il est connu, mais non
dans le sens où il est infini, alors il pourra être parfaitement connu :
en effet, parce que la notion d’infini convient à la quantité, suivant le
Philosophe au premier livre de la Physique, et que toute quantité a, de par sa notion,
un ordre des parties, il s’ensuit que l’infini est connu dans le sens où il est infini
lorsqu’il est appréhendé partie après partie. Par conséquent, si notre intelligence
doit connaître ainsi un corps blanc infini, elle ne pourra en aucune façon le
connaître parfaitement, ni sa blancheur ; mais si elle connaît la nature
même de la blancheur ou de la corporéité, qui se trouvent dans le corps
infini, elle connaîtra ainsi l’infini parfaitement quant à toutes ses parties,
mais non toutefois dans le sens où il est infini ; et ainsi, il est
possible à notre intelligence de connaître en quelque sorte parfaitement
l’infini continu, mais nullement les infinis en quantité discrète, attendu
qu’elle ne peut, par une seule espèce, connaître de nombreuses choses ;
d’où vient que, si elle doit considérer de nombreuses choses, il lui est nécessaire
de les connaître l’une après l’autre, et ainsi, elle connaît la quantité discrète
dans le sens où elle peut être infinie. Si donc elle connaissait une multitude
infinie en acte, il s’ensuivrait qu’elle connaîtrait l’infini dans le sens
où il est infini, ce qui est impossible. Mais
l’intelligence divine connaît toutes choses par une espèce unique ;
aussi sa connaissance porte-t-elle sur toutes choses en même temps et d’un
seul regard ; et ainsi, elle ne connaît pas la multitude suivant l’ordre
de ses parties, de sorte qu’elle peut connaître une multitude infinie, mais
non dans le sens de l’infini ; car si elle devait la connaître dans le
sens de l’infini, en prenant une partie de la multitude après l’autre, elle
ne parviendrait jamais à la fin et ne connaîtrait donc pas parfaitement. Par
conséquent, j’accorde sans réserve que Dieu connaît en acte les infinis dans
l’absolu, et que ces infinis n’égalent pas son intelligence comme lui-même
égale son intelligence en se connaissant : car l’essence, dans les
infinis créés, est finie quasi intensivement, comme la blancheur dans un
corps infini, au lieu que l’essence de Dieu est infinie sous tous les
rapports ; et par conséquent, tous les infinis sont finis pour Dieu et
sont compréhensibles par lui. Réponse
aux objections : 1° On
dit que l’objet su est limité par celui qui sait, en ce sens que l’objet su
ne dépasse pas l’intelligence de celui qui sait au point de rester en partie
hors d’elle ; dans ce cas, en effet, il se rapporte à elle à la façon
d’une chose limitée ; et il n’y a pas d’inconvénient à ce que cela se
produise pour un infini qui n’est pas su dans le sens où il est infini. 2°
« Science de simple connaissance » et « science de
vision » n’impliquent aucune différence du côté de celui qui sait, mais
seulement du côté de la réalité sue. En effet, la science de vision se dit en
Dieu par similitude avec la vision corporelle, qui regarde des réalités
posées hors d’elle-même ; c’est pourquoi l’on dit que Dieu sait par
science de vision uniquement les choses qui sont hors de lui,
et qui sont soit présentes, soit passées, soit futures. En revanche, la
science de simple connaissance porte, comme on l’a déjà prouvé, sur les
choses qui n’existent pas ni n’existeront ni n’ont existé. Et Dieu ne sait
pas celles-ci d’une façon et celles-là d’une autre ; si donc Dieu ne
voit pas les infinis, cela ne vient pas du côté de la science de vision, mais
du côté des objets visibles eux-mêmes, qui n’existent pas ; et si l’on
affirmait l’existence d’infinis soit en acte soit successivement, il est
hors de doute que Dieu les connaîtrait par science de vision. 3° La
vue est proprement un certain sens corporel ; par conséquent, si l’on
transfère le nom de vision à la connaissance immatérielle, ce ne sera que
métaphoriquement. Or, en de telles tournures, la notion de vérité diffère
suivant les différentes ressemblances qui se trouvent dans les réalités. Rien
n’empêche donc d’appeler « vision » tantôt toute science divine,
tantôt celle-là seule qui porte sur les choses passées, présentes ou futures. 4° Dieu
même est par son essence la ressemblance de toutes choses, et une ressemblance
propre de chacune ; par conséquent, si l’on dit qu’en Dieu les raisons
formelles des réalités sont plusieurs, c’est uniquement à cause de ses
rapports aux diverses créatures, et ces rapports ne sont, bien entendu, que
des relations de raison. Or il n’est pas gênant que des relations de
raison soient multipliées à l’infini, comme dit Avicenne dans sa Métaphysique. 5° Le
franchissement implique un mouvement d’une chose à une autre ; or, sans
procéder discursivement mais par un seul regard simple, Dieu connaît toutes
les parties de l’infini, qu’il soit continu ou discret ; aussi
connaît-il parfaitement l’infini, sans pour cela le franchir en le pensant. 6° Il
faut répondre comme au premier argument. 7° Cet
argument vaut pour l’infini dit privativement, qui ne se trouve que dans les
quantités ; en effet, tout ce qui est dit privativement est imparfait. Par contre, il ne vaut pas pour l’infini dit
négativement, au sens où Dieu est dit infini, car il appartient à la
perfection d’une chose de n’être limitée par rien. 8° Cet
argument prouve que l’infini ne peut être connu dans le sens où il est
infini : car quelque portion de quantité que l’on prenne, quelle qu’en
soit la mesure, il en restera toujours à prendre. Mais Dieu ne connaît pas
l’infini de telle façon qu’il passe d’une partie à une autre. 9° Ce
qui est infini en quantité a un être fini, comme on l’a
dit, et c’est sous ce rapport que la science divine peut être la mesure de
l’infini. 10° La notion de mesure
consiste à obtenir une certitude sur la quantité déterminée de quelque
chose ; or Dieu n’a pas une telle connaissance de l’infini qu’il en
sache une quantité déterminée, car l’infini n’en a pas ; être su par
Dieu ne s’oppose donc pas à la notion d’infini. |
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Et videtur quod
non. Quia, ut dicit
Augustinus XII de Civitate Dei [cap. 18] : quidquid scitur scientis comprehensione finitur. Sed quod est
infinitum, finiri non potest. Ergo quod est infinitum a Deo nescitur. Sed dicebat,
quod Deus scit infinita scientia simplicis notitiae, non autem scientia visionis.
– Sed contra, omnis scientia perfecta comprehendit, et per consequens finit,
illud quod scit. Sed sicut scientia visionis in Deo est perfecta, ita
scientia simplicis notitiae. Ergo sicut scientia visionis non potest esse
infinitorum, ita nec scientia simplicis notitiae. Praeterea,
quidquid Deus cognoscit, per intellectum cognoscit. Sed cognitio intellectus
visio dicitur. Ergo quidquid Deus cognoscit, scit per scientiam
visionis ; si ergo per scientiam visionis nescit infinita ; nullo
modo scit infinita. Praeterea, omnium quae sunt cognita a Deo, rationes in Deo sunt, et
sunt actu in eo. Si ergo infinita sunt scita a Deo, infinitae rationes actu
erunt in ipso ; quod videtur impossibile. Praeterea, quidquid Deus scit, perfecte cognoscit. Sed nihil perfecte
cognoscitur nisi cognitio cognoscentis pertranseat usque ad intima rei. Ergo
quidquid Deus cognoscit, quodammodo pertransit illud. Sed infinitum nullo
modo potest transiri neque a finito neque ab infinito. Ergo Deus nullo modo
infinita cognoscit. Praeterea,
quicumque intuetur aliquid, suo intuitu finit illud. Sed quidquid Deus cognoscit,
intuetur. Ergo quod est infinitum, ab eo cognosci non potest. Praeterea, si
scientia Dei est infinitorum, ipsa erit etiam infinita. Sed hoc esse non
potest, cum omne infinitum sit imperfectum, ut probatur III Physic.
[l. 11 (207 a 14)]. Ergo scientia Dei nullo modo est infinitorum. Praeterea, quod
repugnat definitioni infiniti, nullo modo potest infinito attribui. Sed
cognosci repugnat definitioni infiniti, quia infinitum est cuius quantitatem accipientibus semper est aliquid
ultra accipere, ut dicitur in III Physic. [cap. 6 (207 a 7)], illud
autem quod cognoscitur oportet a cognoscente accipi ; nec plene cognoscitur
cuius aliquid est extra cognoscentem ; et sic patet quod definitioni
infiniti repugnat quod plene ab aliquo cognoscatur. Cum quidquid Deus cognoscit,
plene cognoscat : ergo Deus infinita non cognoscit. Praeterea,
scientia Dei est mensura rei scitae. Sed infiniti non potest esse aliqua
mensura. Ergo infinitum non cadit sub scientia Dei. Praeterea,
nihil aliud est mensuratio, quam certificatio de mensurati quantitate. Si
ergo Deus cognosceret infinitum, et sic sciret quantitatem eius, mensuraret
ipsum ; quod est impossibile, quia infinitum, in quantum infinitum, est
immensum. Ergo Deus non cognoscit infinitum. Sed contra.
Sicut dicit Augustinus, in XII de Civitate Dei [cap. 19], quamvis infinitorum numerorum nullus sit numerus,
non est tamen incomprehensibilis ei cuius scientiae non est numerus. Praeterea, cum
Deus nihil faciat incognitum, quidquid potest facere potest scire. Sed Deus
potest facere infinita. Ergo potest infinita scire. Praeterea, ad
intelligendum aliquid, requiritur immaterialitas ex parte intelligentis et ex
parte intellecti, et coniunctio utriusque. Sed in infinitum est immaterialior
intellectus divinus quam aliquis intellectus creatus. Ergo in infinitum est
magis intellectivus. Sed intellectus creatus potest cognoscere infinita in
potentia. Ergo divinus potest cognoscere infinita in actu. Praeterea, Deus
scit quaecumque sunt, erunt, et fuerunt. Sed si mundus in infinitum duraret,
nunquam generatio finiretur ; et sic essent singularia infinita. Hoc
autem esset Deo possibile. Ergo non est impossibile ipsum cognoscere
infinita. Praeterea, sicut dicit Commentator in XI Metaph. [Metaph. XII, comm. 18], omnes proportiones et formae quae sunt in potentia in prima materia,
sunt in actu in primo motore :
cui etiam consonat quod Augustinus [De
Gen. ad litt. VI, 10 ; VI, 14 ; IX, 17] dicit, quod
rationes seminales rerum sunt in prima materia, sed rationes causales sunt in
Deo. Sed in materia prima sunt infinitae formae in potentia, eo quod potentia
eius passiva est infinita. Ergo et in primo motore, scilicet Deo, sunt
infinita in actu. Sed quidquid
est actu in eo, ipse cognoscit. Ergo infinita cognoscit. Praeterea,
Augustinus, in XV de Civitate Dei [De
Trin. XV, 12], contra Academicos disputans, qui negabant aliquid
esse verum, ostendit, quod non solum est numerosa multitudo verorum, sed
etiam infinita per quandam reduplicationem intellectus supra seipsum, vel
etiam dictionis ; ut si ego dico aliquid verum, verum est me dicere
verum, et verum est me dicere
dicere verum, et sic in infinitum. Sed
omnia vera Deus cognoscit. Ergo Deus cognoscit infinita. Praeterea,
quidquid est in Deo, Deus est. Ergo scientia Dei est ipse Deus. Sed Deus, est
infinitus, quia nullo modo comprehenditur. Ergo et scientia eius est
infinita ; ergo ipse habet infinitorum scientiam. Responsio.
Dicendum, quod sicut dicit Augustinus XII de Civit. Dei [cap. 17],
quidam volentes iudicare de intellectu divino secundum modum intellectus
nostri, dixerunt, quod Deus non potest cognoscere infinita, sicut nec
nos ; et ideo, cum ponerent eum cognoscere singularia, et cum hoc
ponerent mundum aeternum, sequebatur quod esset revolutio eorumdem secundum
numerum in diversis saeculis : quod penitus absurdum est. Unde dicendum
quod Deus infinita cognoscit, ut potest ostendi ex his quae sunt supra determinata.
Cum enim ipse sciat non solum quae fuerunt, vel sunt, vel erunt, sed etiam
omnia quae nata sunt bonitatem eius participare, cum huiusmodi sint infinita,
eo quod sua bonitas infinita est, relinquitur quod ipse infinita
cognoscit ; quod, qualiter fiat, considerandum est. Sciendum est
igitur, quod secundum virtutem medii cognoscendi, cognitio ad multa vel ad
pauca se extendit ; sicut similitudo quae recipitur in visu, est
determinata secundum particulares conditiones rei, unde non est ductiva in
cognitionem nisi unius rei ; sed similitudo rei recepta in intellectu,
est absoluta a particularibus conditionibus, unde cum sit elevatior, est ductiva
in plura. Et quia una forma universalis nata est ab infinitis singularibus
participari, inde est quod intellectus quodammodo infinita cognoscit. Sed
quia illa similitudo quae est in intellectu, non ducit in cognitionem singularis
quantum ad ea quibus singularia ad invicem distinguuntur, sed solum quantum
ad naturam communem ; inde est quod intellectus noster per speciem quam
habet apud se non est cognoscitivus infinitorum nisi in potentia ; sed medium
illud quo Deus cognoscit, scilicet essentia sua, est infinitorum similitudo,
quae ipsam imitari possunt ; nec tantum quantum ad id quod commune est
eis, sed etiam quantum ad ea quibus ad invicem distinguuntur, ut ex praecedentibus
patet ; unde divina scientia habet efficaciam ad infinita cognoscendum.
Quomodo autem actu infinita cognoscat, hoc modo considerandum est. Nihil prohibet
aliquid esse infinitum uno modo, et alio modo finitum : ut si aliquod
corpus esset quidem longitudine infinitum, sed latitudine finitum ; et
similiter potest esse in formis : ut si aliquod corpus infinitum ponamus
esse album, quantitas albedinis extensiva, secundum quam dicitur quanta per
accidens, erit infinita ; quantitas autem eius per se, scilicet
intensiva, nihilominus esset finita ; et similiter est de quacumque alia
forma corporis infiniti : quia omnis forma recepta in aliqua materia
finitur ad modum recipientis, et ita non habet intensionem infinitam. Infinitum
autem, sicut repugnat cognitioni, ita et repugnat transitioni :
infinitum enim nec cognosci nec transiri potest : nihilominus tamen, si
aliquid moveatur super infinitum non per viam infinitatis suae, transiri poterit ;
sicut quod est infinitum longitudine, et latitudine finitum, potest pertransiri
latitudine, sed non longitudine : ita etiam si aliquod infinitum cognoscatur
per viam per quam est infinitum, nullo modo perfecte cognosci potest ;
si autem cognoscatur non per viam infiniti, sic perfecte cognosci
poterit : quia enim infiniti ratio congruit quantitati, secundum philosophum
in I Phys. [cap. 2 (185 b 2)], omnis autem quantitas de sui ratione
habet ordinem partium ; sequitur quod tunc infinitum per viam infiniti cognoscatur,
quando apprehenditur pars post partem. Unde si sic debeat intellectus noster
cognoscere corpus album infinitum, nullo modo cognoscere poterit perfecte
ipsum, neque albedinem eius ; si autem cognoscat ipsam naturam albedinis
vel corporeitatis, quae invenitur in corpore infinito, sic cognoscet
infinitum perfecte quantum ad omnes partes eius, non tamen per viam
infiniti ; et sic possibile est ut intellectus noster quodammodo infinitum
continuum perfecte cognoscat ; sed infinita discrete nullo modo, eo quod
non potest per unam speciem multa cognoscere ; et inde est quod si multa
debet considerare, oportet quod unum post alterum cognoscat, et ita quantitatem
discretam per viam infiniti cognoscit. Unde si cognosceret infinitam multitudinem
in actu, sequeretur quod cognosceret infinitum per viam infiniti ; quod
est impossibile. Sed divinus
intellectus per unam speciem cognoscit omnia ; unde simul et uno intuitu
est eius cognitio de omnibus ; et sic non cognoscit multitudinem
secundum ordinem partium multitudinis, et sic potest infinitam multitudinem
cognoscere non per viam infiniti : si enim per viam infiniti deberet
cognoscere, ut acciperet multitudinis partem post partem, nunquam veniret ad
finem, unde non perfecte cognosceret. Unde concedo simpliciter, quod Deus
actu cognoscit infinita absolute, nec ipsa infinita adaequant intellectum
eius, sicut ipse a se cognitus suum intellectum adaequat : quia essentia
in infinitis creatis est finita, quasi intensive sicut albedo in corpore infinito ;
essentia autem Dei est infinita omnibus modis ; et secundum hoc omnia
infinita sunt Deo finita, et sunt comprehensibilia ab ipso. Ad primum ergo
dicendum, quod secundum hoc dicitur finiri a sciente, quod scitur quod
intellectum scientis non excedit, ut aliquid eius sit extra intellectum
scientis : sic enim se habet ad intellectum scientis per modum
finiti : nec est inconveniens hoc accidere de infinito quod non per viam
infiniti scitur. Ad secundum
dicendum, quod scientia simplicis notitiae et visionis nullam differentiam
important ex parte scientis, sed solum ex parte rei scitae : dicitur
enim scientia visionis in Deo ad similitudinem visus corporalis, qui res
extra se positas intuetur ; unde secundum scientiam visionis Deus scire
non dicitur nisi quae sunt extra ipsum, quae sunt vel praesentia, vel
praeterita, vel futura ; sed scientia simplicis notitiae, ut supra
probatum est, est eorum quae non sunt, nec erunt, nec fuerunt : nec alio
modo scit Deus ista et illa : unde non est ex parte scientiae visionis
quod Deus infinita non videat ; sed ex parte ipsorum visibilium quae non
sunt ; quae si esse ponerentur infinita vel actu vel successione, procul dubio ea
Deus cognosceret scientia visionis. Ad tertium
dicendum, quod visus proprie est quidam corporalis sensus ; unde si
nomen visionis ad immaterialem cognitionem transferatur, hoc non erit nisi
metaphorice. In talibus autem locutionibus secundum diversas similitudines in
rebus repertas diversa est ratio veritatis ; unde nihil prohibet
aliquando omnem divinam scientiam visionem dici, aliquando vero solam illam
quae est praeteritorum, praesentium vel futurorum. Ad quartum
dicendum, quod ipse Deus per suam essentiam est similitudo rerum omnium, et
propria uniuscuiusque ; unde in Deo non dicuntur esse plures rationes
rerum nisi secundum respectus eius ad diversas creaturas ; qui quidem
respectus sunt relationes rationis tantum. Non autem est inconveniens
relationes rationis multiplicari in infinitum, ut Avicenna dicit in Metaphysica
sua [III, 10]. Ad quintum
dicendum, quod pertransitio importat motum de uno in aliud ; et quia
Deus non discurrendo cognoscit omnes partes infiniti, sive continui, sive
discreti, sed uno simplici intuitu ; perfecte infinitum cognoscit, nec tamen
infinitum intelligendo pertransit. Ad sextum dicendum sicut ad primum. Ad septimum dicendum, quod ratio illa procedit de infinito privative
dicto, quod solum in quantitatibus invenitur ; omne enim privative
dictum est imperfectum ; non autem procedit de infinito negative dicto,
quomodo Deus infinitus dicitur : hoc enim perfectionis est ut aliquid
per nihil terminetur. Ad octavum
dicendum, quod ratio illa probat quod infinitum cognosci non potest per viam
infiniti : quia quamcumque partem quantitatis eius acceperis,
cuiuscumque mensurae, semper aliquid erit accipere de ipso. Sed Deus non hoc
modo cognoscit infinitum ut transeat de parte in partem. Ad nonum
dicendum, quod illud quod est infinitum quantitate, habet esse finitum, ut
dictum est, et secundum hoc divina scientia potest esse infiniti mensura. Ad decimum
dicendum, quod ratio mensurationis consistit in hoc quod fiat certitudo de
quantitate alicuius determinata : sic autem infinitum Deus non cognoscit,
ut sciat aliquam eius quantitatem determinatam, quia eam non habet ;
unde non repugnat rationi infiniti quod a Deo sciatur. |
(Decimo autem incidenter quaesitum fuit utrum Deus possit facere
infinita.)
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Il
semble que oui. 1° Les
raisons existant dans l’esprit divin sont productrices des réalités, et l’une
n’empêche pas l’action de l’autre. Puis donc que les raisons sont en nombre
infini dans l’esprit divin, il peut en résulter un nombre infini d’effets,
exécutés par la puissance divine. 2° La
puissance du Créateur excède infiniment la puissance de la créature. Or il
appartient à la puissance de la créature de produire des infinis successivement.
Dieu peut donc produire des infinis simultanément. 3°
Vaine est la puissance qui n’est pas amenée à l’acte, surtout si elle ne peut
pas y être amenée. Or la puissance de Dieu porte sur les infinis. Une telle
puissance serait donc vaine, si elle ne pouvait produire des infinis en acte. En sens
contraire : 1)
Sénèque dit : « L’idée est le modèle des
réalités qui adviennent naturellement. » Or les infinis ne peuvent
exister naturellement, ni donc advenir naturellement, semble-t-il, car ce qui
ne peut pas exister ne peut pas advenir. Il n’y aura donc pas d’idée des infinis
en Dieu. Or Dieu ne peut rien opérer que par une idée ; Dieu ne peut
donc pas opérer des infinis. 2)
Quand on dit que Dieu créé les réalités, on n’affirme rien de nouveau du côté
de celui qui crée, mais seulement du côté de la créature ; dire que Dieu
crée les réalités revient donc, semble-t-il, à dire que les réalités
viennent à l’existence par Dieu. Donc, pour la même raison, dire que Dieu
peut créer les réalités revient à dire que les réalités peuvent venir à
l’existence par Dieu. Or les réalités ne peuvent être produites en nombre
infini, car il n’y a pas dans la créature de puissance à un acte infini. Dieu
non plus ne peut donc pas faire des infinis en acte. Réponse : On
rencontre deux distinctions de l’infini. D’abord,
il se distingue en puissance et acte ;
et l’on appelle infini en puissance celui qui consiste toujours en une succession,
comme dans la génération, le temps et la division du continu : en toutes
ces choses il y a une puissance à l’infini, si l’on prend toujours une partie
après l’autre ; mais il y aurait infini en acte si nous imaginions, par
exemple, une ligne dépourvue d’extrémités. Ensuite,
on distingue l’infini par soi et par accident ;
et le sens de cette distinction apparaît clairement de la façon
suivante : la notion d’infini, comme on l’a dit, convient à la
quantité ; or la quantité se dit de la quantité discrète avant de se
dire de la quantité continue ;
par conséquent, pour voir comment l’infini est par soi et comment il est par
accident, il faut considérer que tantôt la multitude est requise par soi,
tantôt elle est seulement par accident. La multitude est requise par soi,
comme on le voit bien, dans les séries ordonnées de causes et d’effets dont
l’un est en dépendance essentielle de l’autre ; par exemple, l’âme meut
la chaleur naturelle, qui met en branle les nerfs et les muscles, par
lesquels sont mues les mains, qui meuvent un bâton, par lequel est mue une
pierre ; dans cette série, en effet, n’importe lequel des suivants
dépend par soi de n’importe lequel des précédents. Mais il y a multitude par
accident, quand toutes les choses qui sont contenues dans la multitude
tiennent pour ainsi dire la place d’une seule, et qu’il importe peu qu’il y
en ait une ou plusieurs, peu ou beaucoup ; par exemple, si un bâtisseur
fait une maison, et qu’en la construisant il use successivement plusieurs
scies, la multitude des scies n’est requise que par accident pour construire
la maison, parce qu’une seule scie ne peut durer toujours ; et le nombre
de scies, quel qu’il soit, ne fait aucune différence pour la maison ; il
n’y a donc aucune dépendance entre l’une et l’autre, comme c’était le cas
lorsque la multitude était requise par soi. Donc,
d’après cela, diverses opinions furent émises concernant l’infini. Certains
philosophes anciens admirent l’infini en acte non seulement par accident,
mais aussi par soi,
voulant que l’infini soit nécessaire à ce qu’ils donnaient comme le
principe ; et c’est pourquoi ils admettaient aussi un processus infini
de causes. Mais le Philosophe réprouve cette opinion au deuxième livre de la Métaphysique et au troisième livre de la Physique. D’autres,
qui suivaient Aristote, accordèrent que l’infini par soi ne peut se
rencontrer ni en acte ni en puissance, car il n’est pas possible qu’une chose
dépende essentiellement d’une infinité [de causes], auquel cas, en effet, son
être ne serait jamais accompli. Mais ils affirmèrent que l’infini par
accident existe non seulement en puissance mais aussi en acte ; c’est
pourquoi Algazel, dans sa Métaphysique, affirme que les âmes humaines séparées des
corps sont en nombre infini, car cela s’ensuit de ce que le monde, selon lui,
est éternel ; et il n’estime pas cela aberrant, car il n’y a aucune
dépendance des âmes entre elles, aussi l’infini ne se trouve-t-il dans la
multitude de ces âmes que par accident. D’autres,
par contre, ont soutenu que l’infini en acte ne peut exister ni par soi ni
par accident ; mais que seul peut exister l’infini en puissance, qui
consiste en une succession, comme il est enseigné au troisième livre de la Physique ; et c’est la position du Commentateur
au deuxième livre de la Métaphysique. Que l’infini ne puisse être en acte, cela
peut avoir deux raisons : soit parce qu’être en acte s’oppose à l’infini
par là même qu’il est infini, soit pour une autre raison, comme par exemple
se mouvoir vers le haut s’oppose au triangle de plomb, non parce qu’il est
triangle, mais parce qu’il est en plomb. Si donc
l’infini peut par nature exister en acte, d’après la seconde opinion, ou
même, si autre chose que la notion même d’infini l’empêche d’exister, alors
je dis que Dieu peut faire que l’infini existe en acte. En revanche,
si être en acte s’oppose à l’in- fini
selon sa notion, alors Dieu ne peut pas faire cela, comme il ne peut pas
faire que l’homme soit un animal irrationnel, car cela
reviendrait à ce que des propositions contradictoires existent en même temps.
Mais être en acte est-il ou non compatible avec l’infini selon sa
notion ? Comme c’est une question soulevée incidemment, qu’elle soit
maintenant laissée de côté pour être discutée ailleurs. Mais
il faut répondre aux arguments de part et d’autre. Réponse
aux objections : 1° Les
raisons qui sont dans l’esprit divin ne se réalisent pas dans la créature
avec le mode qu’elles ont en Dieu, mais avec le mode que permet la notion de
créature ; ainsi, bien que ces raisons soient immatérielles, les
réalités sont cependant produites à partir d’elles en l’être matériel. Si
donc il entre dans la notion d’infini de n’être pas en acte simultanément
mais en une succession, comme dit le Philosophe au troisième livre de la Physique, alors les raisons en nombre infini qui sont
dans l’esprit divin ne peuvent se réaliser toutes ensemble dans les créatures,
mais elles le peuvent successivement ; et ainsi, il ne s’ensuit pas
qu’il y ait des infinis en acte. 2° On
dit de deux façons qu’une chose est impossible à la puissance de la
créature : d’abord en raison d’un défaut de puissance, et dans ce cas on
affirme à bon droit que ce que la créature ne peut pas, Dieu le peut.
Ensuite, parce que ce qui est dit impossible à la créature contient en soi
une certaine incompatibilité, et cela n’est pas plus possible à Dieu qu’à la
créature ; ainsi, par exemple, que deux propositions contradictoires existent
simultanément. Et tel sera le cas de l’existence en acte de l’infini, si être
en acte s’oppose à la notion d’infini. 3° Est
vain ce qui ne parvient pas à la fin pour laquelle
il existe, comme il est dit au deuxième livre de la Physique ; donc, qu’une puissance ne soit pas
amenée à l’acte ne la fait appeler vaine que dans la mesure où son effet, ou
son acte même, s’il est différent d’elle, est la fin de la puissance. Or nul
effet de la puissance divine n’en est la fin, et son acte ne diffère pas de
Dieu ; l’argument n’est donc pas concluant. Réponse
aux objections en sens contraire : 1) Bien
que, par nature, les infinis ne puissent exister simultanément, cependant ils
peuvent advenir ; car l’être de l’infini ne consiste pas à exister
simultanément, mais il est comme les choses qui sont en devenir, comme
« le jour et le combat », ainsi qu’il est dit au troisième livre de
la Physique. Et cependant, il ne s’ensuit pas que Dieu
puisse faire seulement les choses qui adviennent naturellement. En effet,
l’idée,
d’après la définition susdite, relève de la connaissance pratique, qui est
telle parce qu’elle est déterminée à l’acte par la volonté divine ; mais
Dieu peut faire par sa volonté beaucoup d’autres choses que celles qu’il a
déterminées pour qu’elles existent, ou aient existé, ou doivent exister. 2) Bien que, dans la
création, seul soit nouveau ce qui est du côté de la
créature, cependant le nom de création n’implique pas seulement cela, mais
encore ce qui est du côté de Dieu ; en effet, il signifie l’action
divine, qui est son essence, et il connote l’effet dans la créature, qui est
de recevoir de Dieu l’existence ; il ne s’ensuit donc pas que la
possibilité pour Dieu de créer quelque chose soit identique à la possibilité
pour une chose d’être créée par lui ; sinon, avant que la créature ne
fût, il n’aurait rien pu créer sans que la puissance de la créature préexistât,
ce qui revient à poser une matière éternelle. Donc, bien que la puissance de
la créature ne permette pas l’existence d’infinis en acte, cela n’exclut pas
que Dieu puisse faire des infinis en acte. |
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Et videtur quod
sic. Rationes enim
in mente divina existentes, sunt factivae rerum, nec una impedit aliam a sua
actione. Cum ergo sint infinitae rationes in mente divina, possunt ex eis
consequi infiniti effectus, divina potentia exequente. Praeterea,
potentia creatoris in infinitum excedit potentiam creaturae. Sed de potentia
creaturae est ut producantur infinita successive. Ergo Deus potest simul
producere infinita. Praeterea,
frustra est potentia quae non reducitur ad actum, et maxime si ad actum
reduci non possit. Sed potentia Dei infinitorum est. Ergo frustra esset talis
potentia, nisi posset actu facere infinita. Sed contra. Est quod Seneca [Epistul.
Mor. VI, epist. 6 (58) 19] dicit : idea est exemplar rerum quae naturaliter fiunt. Sed non possunt
naturaliter esse infinita, et ita nec fieri, ut videtur ; quia quod non
potest esse, non potest fieri. Ergo in Deo infinitorum non erit idea. Sed
Deus nihil potest operari nisi per ideam ; ergo Deus non potest operari
infinita. Praeterea, cum dicitur
Deus creare res, nihil novum ex parte creantis ponitur, sed ex parte
creaturae tantum ; unde hoc videtur esse (idem) dictu Deum creare res,
quod res exire in esse a Deo. Ergo, eadem ratione, Deum posse creare res,
idem est quod res posse exire in esse a Deo. Sed res infinitae non possunt
fieri, quia non est in creatura potentia ad actum infinitum. Ergo nec Deus
potest infinita actu facere.Responsio. Dicendum, quod duplex invenitur
infiniti distinctio. Uno modo
distinguitur per potentiam et actum ; et dicitur infinitum potentia quod
semper in successione consistit, ut in generatione et tempore et divisione
continui, in quibus omnibus est potentia ad infinitum, semper uno post aliud
accepto ; actu autem infinitum, sicut si poneremus lineam terminis carentem. Alio modo
distinguitur infinitum per se, et per accidens ; cuius distinctionis
intellectus hoc modo patet. Infiniti enim ratio, ut dictum est, quantitati
congruit ; quantitas autem per prius dicitur de discreta quantitate quam
de continua ; et ideo ad videndum qualiter sit per se et per accidens
infinitum, considerandum est quod multitudo quandoque requiritur per se,
quandoque vero est per accidens
tantum. Per se quidem multitudo requiritur, ut patet, in causis ordinatis et
effectibus, quorum unum habet dependentiam essentialem ad
aliud ; sicut anima movet calorem naturalem, quo moventur nervi et
musculi, quibus moventur manus, quae movent baculum, quo movetur lapis ;
in his enim quodlibet
posteriorum per se dependet a quolibet praecedentium. Sed per accidens multitudo
invenitur, quando omnia quae in multitudine continentur, quasi loco unius ponuntur,
et indifferenter se habent sive sint unum, sive multa, vel pauciora vel
plura ; sicut si aedificator facit domum, in cuius factione plures
serras consumit successive, multitudo serrarum non requiritur ad factionem
domus nisi per accidens ex hoc quod una non potest semper durare ; nec
differt aliquid ad domum, quotcumque ponantur ; unde nec una earum habet
dependentiam ad aliam, sicut erat quando multitudo requirebatur per se. Secundum ergo hoc de infinito variae opiniones processerunt.
Quidam enim antiqui philosophi posuerunt infinitum in actu non solum per accidens,
sed per se ; volentes quod infinitum esset de necessitate eius quod ponebant
principium ; unde etiam processum causarum in infinitum ponebant. Sed hanc opinionem philosophus reprobat
in II Metaphys. [l. 2 (994 a 1)], et in III Phys. [l. 6
(203 a 3)]. Alii vero
Aristotelem sequentes concesserunt, quod infinitum per se inveniri non potest
neque in actu neque in potentia, quia non est possibile quod aliquid
essentialiter dependeat ab infinitis ; sic enim eius esse nunquam
compleretur. Sed infinitum per accidens posuerunt non solum esse in potentia,
sed in actu ; unde Algazel in sua Metaphysica [Pars I, tr. 1,
div. 6] ponit animas humanas a corporibus separatas esse infinitas, quia
hoc sequitur ex hoc quod mundus, secundum ipsum, est aeternus : nec hoc
inconveniens reputat, quia animarum ad invicem non est aliqua dependentia ;
unde in multitudine illarum animarum non invenitur infinitum nisi per
accidens. Quidam vero
posuerunt, quod infinitum actu nec per se nec per accidens esse potest ;
sed solum infinitum in potentia, quod in successione consistit, ut docetur in
III Physic. [l. 10 (206 a 18)] ; et haec est positio Commentatoris
in II Metaphys. [comm. 6]. Sed hoc quod infinitum esse actu non possit,
potest contingere ex duobus : vel quia esse actu repugnet infinito ex
hoc ipso quod infinitum est, vel propter aliquid aliud ; sicut moveri
sursum repugnat triangulo plumbeo, non quia triangulus, sed quia plumbeus. Si ergo
infinitum actu esse possit secundum rei naturam, secundum mediam
opinionem ; vel si etiam esse non possit impediente aliquo alio quam
ipsa ratione infiniti ; dico, quod Deus potest facere infinitum actu
esse. Si autem esse actu repugnet infinito secundum suam rationem, tunc Deus
hoc facere non potest ; sicut non potest facere hominem esse animal
irrationale, quia hoc esset contradictoria esse simul. Utrum autem esse actu
repugnet infinito secundum rationem suam, vel non, quia incidenter hoc motum
est, discutiendum alias [Quodl. IX,
q. 1] relinquatur ad praesens. Ad argumenta autem utriusque partis respondendum. Ad primum
igitur dicendum, quod rationes quae sunt in mente divina, non producunt se in
creatura secundum modum quo sunt in Deo, sed secundum modum quem patitur
ratio creaturae ; unde, quamvis sunt immateriales, tamen ex eis res in
esse materiali producuntur. Si ergo de ratione infiniti sit quod non sit
simul in actu sed in successione, sicut philosophus dicit in III Physicorum
[l. 10 (206 a 18)] ; tunc rationes infinitae quae sunt in mente
divina, non possunt se in creaturis conficere omnes simul, sed secundum successionem ;
et sic non sequitur esse infinita actu. Ad secundum dicendum,
quod virtus creaturae dicitur aliquid non posse dupliciter. Uno modo ex
defectu virtutis ; et tunc de illo quod creatura non potest, recte
arguitur quod Deus possit. Alio modo ex eo quod illud quod creaturae
impossibile dicitur, in seipso
quamdam repugnantiam continet ; et hoc, sicut nec creaturae, ita nec Deo
est possibile, ut contradictoria esse simul ; et de talibus erit
infinitum esse actu, si esse in actu rationi infiniti repugnet. Ad tertium
dicendum, quod frustra est quod non pertingit finem ad quem est, ut dicitur
II Physic. [l. 10 (197 b 25)] ; unde ex hoc quod potentia non reducitur
ad actum, non dicitur esse frustra, nisi in quantum effectus eius, vel ipse
actus diversus ab ea existens, est potentiae finis. Nullus autem divinae
potentiae effectus est finis ipsius, nec actus eius est diversus ab eo ;
et ideo ratio non sequitur. Ad primum vero
quod in contrarium obiicitur, dicendum, quod quamvis secundum naturam non
possint esse infinita simul, possunt tamen fieri ; quia esse infiniti
non consistit in simul essendo, sed est sicut ea quae sunt in fieri, ut dies et agon, ut in III Physicorum
[cap. 6 (206 a 18)] dicitur. Nec tamen sequitur quod Deus sola illa
facere possit quae naturaliter fiunt. Idea
enim secundum praedictam assignationem accipitur secundum practicam
cognitionem, quae est ex hoc quod determinatur a divina voluntate ad
actum ; potest autem Deus voluntate sua multa alia facere quam quae ab
ipso determinata sunt ut sint, vel fuerint, vel futura sint. Ad secundum dicendum, quod quamvis in creatione nihil sit novum nisi
quod est ex parte creaturae, tamen creationis nomen non solum hoc importat,
sed etiam quod est ex parte Dei ; significat enim divinam actionem, quae
est sua essentia, et connotat effectum in creatura, qui est accipere esse a
Deo ; unde non sequitur quod Deum posse creare aliquid, idem sit quod
aliquid posse creari ab eo : alias, antequam creatura esset, nihil
creare potuisset, nisi creaturae potentia praeexisteret ; quod est ponere
materiam aeternam. Unde, quamvis potentia
creaturae non sit ad hoc quod sint infinita actu, non ex hoc removetur quin
Deus possit infinita actu facere. |
(Undecimo quaeritur utrum scientia aequivoce pure dicatur de Deo et
nobis.)
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Il
semble que oui. 1°
Partout où il y a une communauté d’univocité ou d’analogie, il y a quelque
ressemblance. Or il ne peut y avoir aucune ressemblance entre la créature et
Dieu. Rien ne peut donc être commun aux deux par univocité ou par analogie.
Si donc le nom de science se dit de Dieu et de nous, ce sera seulement de
façon équivoque. Preuve de la mineure. Il est dit en Is. 40, 18 :
« À qui donc ferez-vous ressembler Dieu ? », comme pour dire
qu’il ne peut ressembler à personne. 2°
Partout où il y a quelque ressemblance, il y a un rapport. Or, il ne peut y
avoir aucun rapport entre Dieu et la créature, puisque la créature est finie
et que Dieu est infini. Il ne peut donc y avoir aucune ressemblance entre eux ;
et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 3°
Partout où il y a un rapport, il doit nécessairement y avoir une forme que plusieurs
possèdent plus ou moins, ou également. Or cela ne peut se dire de Dieu et de
la créature, car il y aurait alors quelque chose de plus simple que Dieu. Il
n’y a donc pas de rapport entre lui et la créature ; ni non plus, par
conséquent, de ressemblance ni de communauté, si ce n’est d’équivocité seulement. 4° Les
choses entre lesquelles il n’y a aucune ressemblance sont plus distantes que
celles entre lesquelles il y a une ressemblance. Or il y a entre Dieu et la
créature une distance infinie, telle que nulle ne peut être plus
grande ; il n’y a donc pas de ressemblance entre eux, et nous retrouvons
ainsi la même conclusion que ci-dessus. 5° La
distance de la créature à Dieu est plus grande que la distance de l’étant
créé au non-étant, puisque l’étant créé ne dépasse le non-étant que de la
quantité de son entité, qui n’est pas infinie. Or rien ne peut être commun à
l’étant et au non-étant, « si ce n’est par équivocité » seulement,
comme il est dit au quatrième livre de la Métaphysique : « comme, par exemple, si ce que
nous appelons homme, d’autres l’appelaient non-homme ». Rien non plus ne
peut donc être commun à Dieu et à la créature, si ce n’est par pure
équivocation. 6° Dans
toutes les analogies, il en est ainsi : ou bien un terme est placé dans
la définition de l’autre, comme on place la substance dans la définition de
l’accident et l’acte dans la définition de la puissance, ou bien quelque
chose d’identique est placé dans la définition de l’un et de l’autre, comme
la santé de l’animal est posée dans la définition du sain, qui se dit de
l’urine et de la nourriture, la dernière conservant et la première signifiant
la santé. Or la créature et Dieu ne sont pas ainsi entre eux, car ni l’un
n’est placé dans la définition de l’autre, ni quelque chose d’identique n’est
placé dans la définition des deux, même en supposant que Dieu ait une
définition. Il semble donc que rien ne puisse se dire de Dieu et des
créatures par analogie ; et ainsi, il reste que tout ce qui se dit d’eux
communément est dit de façon purement équivoque. 7° La
différence entre la substance et l’accident est plus grande qu’entre deux espèces
de substance. Or, si un même nom est donné pour signifier deux espèces de substances
selon la notion propre de l’une et de l’autre, il se dit d’elles de façon
purement équivoque, comme le nom de chien donné à la constellation, à
l’animal qui aboie et à l’animal marin. Donc à bien plus forte raison si un
nom unique est donné à la substance et à l’accident. Or notre science est accident,
au lieu que la science divine est substance. Donc le nom de science se dit de
l’une et de l’autre de façon purement équivoque. 8°
Notre science est seulement une certaine image de la science divine. Or le
nom de la réalité ne convient à l’image que de façon équivoque, et c’est
pourquoi « animal » se dit de façon équivoque du vrai animal et de
l’animal peint, suivant le Philosophe dans les Catégories. Donc le nom de science se dit lui aussi de
façon purement équivoque de la science de Dieu et de la nôtre. En sens
contraire : 1) Le
Philosophe dit au cinquième livre de la Métaphysique que ce en quoi se trouvent les perfections
de tous les genres est absolument parfait ; et c’est Dieu, comme dit le
Commentateur au même endroit. Or on
n’affirmerait pas que les perfections des autres genres se trouvent en lui,
s’il n’y avait pas de ressemblance entre sa perfection et les perfections des
autres genres. Il y a donc quelque ressemblance entre la créature et
lui ; donc la science, ou quoi que ce soit d’autre, ne se dit pas de
façon purement équivoque de la créature et de Dieu. 2) Il
est dit en Gen. 1, 26 :
« Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » Il y a
donc quelque ressemblance entre la créature et Dieu, et nous retrouvons ainsi
la même conclusion que ci-dessus. Réponse : Il est
impossible de dire qu’une chose est prédiquée univoquement de la créature et
de Dieu. En
effet, dans tous les cas d’univocité, la notion à laquelle renvoie le nom
est commune aux deux termes desquels le nom est prédiqué univoquement ;
et ainsi, quant à la notion à laquelle renvoie ce nom, les termes univoques
sont égaux en quelque chose, quoique l’un puisse être avant ou après l’autre
du point de vue de l’être : par exemple, tous les nombres sont égaux
quant à la notion de nombre, quoique, du point de vue de la nature de la
réalité, l’un soit naturellement antérieur à l’autre. Or la créature, si
parfaitement qu’elle imite Dieu, ne peut cependant parvenir à ce qu’une chose
lui convienne pour la même raison qu’elle convient à Dieu ; en effet,
les choses qui sont en divers sujets selon la même notion, leur sont communes
du point de vue de la notion de substance ou de quiddité, mais sont distinctes
du point de vue de l’être. Or tout ce qui est en Dieu, est son propre être ;
car, de même qu’en lui l’essence est identique à l’être, de même en lui la
science est la même chose qu’être connaissant ; puis donc que l’être qui
est propre à une réalité ne peut être communiqué à une autre, il est
impossible que la créature parvienne à avoir quelque chose sous le même
rapport que Dieu, de même qu’il est impossible qu’elle parvienne au même
être. Et il en serait de même pour nous : si l’homme et l’« être
homme » ne différaient pas en Socrate, il serait impossible que l’homme
se dise univoquement de lui et de Platon, qui ont un être différent. Et
cependant, on ne peut pas dire que tout ce qui se dit de Dieu et des
créatures soit prédiqué de façon tout à fait équivoque ; car, s’il n’y
avait aucune convenance quant à la réalité entre la créature et Dieu, son
essence ne serait pas une ressemblance des créatures, et ainsi, il ne
connaîtrait pas les créatures en connaissant son essence. Semblablement, nous
ne pourrions pas non plus parvenir à la connaissance de Dieu à partir des
réalités créées ; et parmi les noms qui sont adaptés aux créatures, on
ne devrait pas dire de Dieu l’un plutôt que l’autre ; car, en cas
d’équivocité, peu importe le nom que l’on donne, dès lors qu’il ne se
remarque aucune convenance dans la réalité. Il faut
donc affirmer que le nom de science ne se prédique de la science de Dieu et
de la nôtre ni tout à fait univoquement, ni de façon purement équivoque, mais
par analogie, ce
qui ne signifie rien d’autre que « selon une proportion ». Or il
peut y avoir deux convenances selon une proportion, et l’on envisage la
communauté d’analogie selon ces deux convenances. En effet, il y a une
certaine convenance entre les termes qui ont entre eux une proportion, du
fait qu’ils ont une distance déterminée ou une autre relation mutuelle :
par exemple entre 2 et 1, du fait que 2 est le double de 1. Parfois aussi, la
convenance est envisagée non pas entre deux termes entre lesquels il y aurait
une proportion, mais plutôt entre deux proportions : par exemple, 6
convient avec 4 par la raison que, de même que 6 est le double de 3, de même
4 est le double de 2. La première convenance est donc celle de proportion, et
la seconde celle de proportionnalité ;
et par conséquent, nous trouvons selon le mode de la première convenance une
chose dite analogiquement de deux termes dont l’un a une relation avec
l’autre, comme l’étant se dit de la substance et de l’accident en raison de
la relation que l’accident a avec la substance, et comme « sain »
se dit de l’urine et de l’animal parce que l’urine a quelque relation avec la
santé de l’animal. Mais parfois, une chose se dit analogiquement selon le
second mode de convenance, comme le nom de vision se dit de la vision
corporelle et de l’intelligence parce que l’intelligence est dans l’esprit ce
que la vue est dans l’œil. Pour ce qui se dit analogiquement de la première
façon, il est donc nécessaire qu’il y ait une relation déterminée entre les termes auxquels une chose est
commune par analogie, et c’est pourquoi il est impossible qu’une chose se
dise de Dieu et de la créature selon ce mode d’analogie, car aucune créature
n’a avec Dieu une relation telle que la perfection divine puisse être déterminée
par elle. Mais dans l’autre mode d’analogie, on n’envisage aucune relation
déterminée entre les termes auxquels une chose est commune par analogie ;
voilà pourquoi rien n’empêche qu’un nom se dise analogiquement de Dieu et de
la créature selon ce mode. Cela se
produit toutefois de deux façons : tantôt, en effet, ce nom implique par
son signifié principal une chose en laquelle on ne peut envisager
de convenance entre Dieu et la créature, même selon le mode susdit, et tel
est le cas de tout ce qui est dit symboliquement de Dieu, comme lorsqu’il est
appelé lion, ou soleil, ou
autre chose de ce genre, car dans la définition de ces choses entre la
matière, qui ne peut être attribuée à Dieu ; tantôt le nom qui se dit de
Dieu et de la créature n’implique, par son signifié principal, rien qui
empêche d’envisager le mode de convenance susdit entre Dieu et la créature,
et tel est le cas de tous les noms qui n’incluent aucun défaut dans leur définition,
ni ne dépendent de la matière quant à l’être, comme l’étant, le bien, et autres
choses semblables. Réponse
aux objections : 1°
Comme dit Denys au neuvième chapitre des Nom
Divins, en aucune façon Dieu ne doit être dit semblable
aux créatures, mais les créatures peuvent en quelque façon être dites
semblables à Dieu. Car ce
qui est fait à l’imitation de quelque chose, s’il l’imite parfaitement, peut
dans l’absolu être dit semblable à lui, mais non l’inverse – car l’homme
n’est pas dit semblable à son image, c’est le contraire qui est vrai – ;
et s’il l’imite imparfaitement, alors ce qui imite peut être dit à la fois
semblable et dissemblable à ce à l’imitation de quoi il est fait :
semblable, parce qu’il le représente, mais non semblable, dans la mesure où
il manque à la parfaite représentation. Voilà pourquoi la Sainte Écriture
nie à tout point de vue que Dieu soit semblable aux créatures ; mais que
la créature soit semblable à Dieu, tantôt elle l’accorde, tantôt elle le
nie : elle l’accorde, lorsqu’elle dit que l’homme a été fait à la
ressemblance de Dieu ; mais elle le nie lorsqu’elle dit dans le psaume :
« Ô Dieu, qui sera semblable à vous ? » 2° Au
premier livre des Topiques, le Philosophe expose deux modes de ressemblance :
l’un, que l’on trouve en des genres différents, et qui se prend de la
proportion ou, mieux, de la proportionnalité, comme
quand une chose est à une autre ce qu’une troisième est à une quatrième, comme
il le dit au même endroit ; l’autre mode, que l’on trouve dans les
choses qui sont du même genre, comme lorsque le même est en différents
sujets. Or la ressemblance ne requiert pas, dans le premier cas, que
les choses se comparent suivant une relation déterminée, mais seulement dans
le second cas ; il n’est donc pas nécessaire d’écarter de Dieu le
premier mode de ressemblance relativement à la créature. 3°
Cette objection vaut manifestement pour la ressemblance du second mode, dont
nous avons accordé qu’elle n’existait pas entre la créature et Dieu. 4° La
ressemblance qui diminue la distance est celle qui se fonde sur ce que deux
termes participent une seule chose, ou que l’un a avec l’autre une relation
déterminée par laquelle l’intelligence peut comprendre l’un à partir de
l’autre, et non celle qui existe par une convenance de proportions. En effet,
une telle ressemblance se trouve semblablement en des termes très distants ou
peu distants ; car la ressemblance de proportionnalité n’est pas plus
grande entre les rapports de deux à un et de six à trois, qu’entre les
rapports de deux à un et de cent à cinquante. Voilà pourquoi la distance
infinie de la créature à Dieu n’ôte pas la ressemblance susdite. 5° Même
à l’étant et au non-étant quelque chose convient selon l’analogie, car le
non-étant lui-même est analogiquement appelé étant,
comme on le voit clairement au quatrième livre de la Métaphysique ; et c’est pourquoi la distance qu’il
y a entre la créature et Dieu ne peut pas non plus empêcher la communauté
d’analogie. 6° Cet
argument vaut pour la communauté d’analogie qui s’entend selon une relation
déterminée d’un terme à l’autre : alors, en effet,
il est nécessaire que l’un soit placé dans la définition de l’autre, comme la
substance dans la définition de l’accident, ou qu’une chose unique soit
placée dans la définition des deux termes, l’un et l’autre se disant par
relation à une seule chose, comme la substance dans la définition de la
quantité et de la qualité. 7° Bien
qu’entre deux espèces de substance il y ait une plus grande convenance
qu’entre l’accident et la substance, cependant il est possible qu’un nom ne
soit pas donné à ces différentes espèces en considération d’une convenance
existant entre elles ; et dans ce cas, le nom sera purement équivoque.
Mais un nom qui convient à la substance et à l’accident peut être donné en
considération d’une convenance existant entre eux, et ainsi, il ne sera pas
équivoque mais analogue. 8° Le nom d’animal n’est
pas donné pour signifier la figure extérieure, en laquelle une peinture imite
un animal véritable, mais pour signifier la nature intérieure, en laquelle la
peinture n’imite pas ; voilà pourquoi le nom d’animal se dit de façon
équivoque de l’animal vrai et de l’animal peint ; par contre, le nom de
science convient à la créature et au Créateur par ce
en quoi la créature imite le Créateur ; il ne se prédique donc pas de
l’un et de l’autre de façon tout à fait équivoque. |
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Et videtur quod
sic. Ubicumque enim
est communitas univocationis vel analogiae, ibi est aliqua similitudo. Sed
inter creaturam et Deum nulla potest esse similitudo. Ergo non potest aliquid
esse utrique commune secundum univocationem vel secundum analogiam. Si ergo nomen
scientiae de Deo et nobis dicitur, hoc erit aequivoce tantum. Probatio
mediae. Isa. XL, 18, dicitur : cui
similem fecistis Deum ?
etc., quasi dicat : nulli similis esse potest. Praeterea,
ubicumque est aliqua similitudo, ibi est aliqua comparatio. Sed Dei ad creaturam
nulla potest esse comparatio, cum creatura sit finita, et Deus infinitus.
Ergo nulla potest esse eorum similitudo ; et sic idem quod prius. Praeterea,
ubicumque est aliqua comparatio, ibi oportet esse aliquam formam quae secundum
magis vel minus vel aequaliter a pluribus habeatur. Sed hoc non potest dici de
Deo et creatura, quia sic esset aliquid Deo simplicius. Ergo inter ipsum et
creaturam non est aliqua comparatio ; et ita nec similitudo nec
communitas, nisi aequivocationis tantum. Praeterea,
maior est distantia eorum quorum nulla est similitudo, quam quorum est similitudo
aliqua. Sed inter Deum et creaturam est infinita distantia, qua nulla maior
esse potest ; ergo non est inter ea aliqua similitudo, et sic idem quod
prius. Praeterea,
maior est distantia creaturae ad Deum quam entis creati ad non ens, cum ens
creatum non excedat non ens nisi secundum quantitatem suae entitatis, quae
non est infinita. Sed enti et non enti nihil potest esse commune nisi secundum aequivocationem tantum,
ut dicitur in IV Metaph. [cap. 4 (1006 b 18)] : ut, puta, si id quod vocamus hominem, alii
vocent non hominem. Ergo nec Deo et creaturae potest esse aliquid commune
nisi secundum aequivocationem puram. Praeterea, in
omnibus analogiis ita est, quod vel unum ponitur in definitione alterius,
sicut ponitur substantia in definitione accidentis, et actus in definitione
potentiae ; vel aliquid idem ponitur in definitione utriusque, sicut
sanitas animalis ponitur in definitione sani, quod dicitur de urina et cibo,
quorum alterum est conservativum, alterum significativum sanitatis. Sed
creatura et Deus non hoc modo se habent, neque quod unum in definitione
ponatur alterius, neque quod aliquid idem in definitione utriusque ponatur,
etiam dato quod Deus definitionem haberet. Ergo videtur quod nihil secundum
analogiam dici possit de Deo, et creaturis ; et ita restat quod aequivoce
pure dicatur quidquid de eis communiter dicitur. Praeterea,
magis differt substantia et accidens quam duae species substantiae. Sed idem
nomen impositum ad significandum duas species substantiae secundum propriam
utriusque rationem, aequivoce pure de his dicitur, sicut hoc nomen canis
impositum caelesti, latrabili, et marino. Ergo multo fortius, si unum nomen
imponatur substantiae et accidenti. Sed nostra scientia est accidens, divina
autem, est substantia. Ergo nomen scientiae de utraque pure aequivoce dicitur. Praeterea,
scientia nostra non est nisi quaedam imago divinae scientiae. Sed nomen rei
non convenit imagini nisi aequivoce, unde animal aequivoce dicitur de vero
animali et picto secundum philosophum in Praedicamentis [cap. 1 (1 a
1)] ; ergo et nomen scientiae pure aequivoce dicitur de scientia Dei et
nostra. Sed contra. Est
quod philosophus dicit in V Metaph. [l. 18 (1021 b 30)], quod illud est
perfectum simpliciter in quo omnium generum perfectio- nes
inveniuntur ; et hoc est Deus, ut Commentator
ibidem [comm. 21] dicit. Sed
perfectiones aliorum generum non dicerentur inveniri in ipso, nisi aliqua
similitudo esset perfectionis ipsius ad aliorum generum perfectiones. Ergo creaturae ad eum est
aliqua similitudo ; non ergo pure aequivoce dicitur scientia, vel
quidquid aliud dicitur, de creatura et Deo. Praeterea, Genes. I, 26 dicitur : faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostram. Ergo est aliqua similitudo
creaturae ad Deum, et sic idem quod prius. Responsio.
Dicendum, quod impossibile est dicere aliquid univoce praedicari de creatura
et Deo. In omnibus enim univocis communis est ratio nominis utrique eorum de
quibus nomen univoce praedicatur ; et sic quantum ad illius nominis
rationem univoca in aliquo aequalia sunt, quamvis secundum esse unum altero
possit esse prius vel posterius, sicut in ratione numeri omnes numeri sunt aequales,
quamvis secundum naturam rei unus altero naturaliter prior sit. Creatura
autem quantumcumque imitetur Deum, non tamen potest pertingere ad hoc ut
eadem ratione aliquid sibi conveniat qua convenit Deo : illa enim quae
secundum eamdem rationem sunt in diversis, sunt eis communia secundum rationem
substantiae sive quidditatis, sed sunt discreta secundum esse. Quidquid autem
est in Deo, hoc est suum proprium esse ; sicut enim essentia in eo est
idem quod esse, ita scientia est idem quod esse scientem in eo ; unde,
cum esse quod est proprium unius rei non possit alteri communicari,
impossibile est ut creatura pertingat ad eamdem rationem habendi aliquid quod
habet Deus, sicut impossibile est quod ad idem esse perveniat. Similiter
etiam esset in nobis : si enim in Socrate non differret homo et hominem
esse, impossibile esset quod homo univoce diceretur de eo et Platone, quibus
est esse diversum. Nec tamen
potest dici quod omnino aequivoce praedicetur quidquid de Deo et creaturis
dicitur, quia nisi esset aliqua convenientia creaturae ad Deum secundum rem,
sua essentia non esset creaturarum similitudo ; et ita cognoscendo suam
essentiam non cognosceret creaturas. Similiter etiam nec nos ex rebus creatis
in cognitionem Dei pervenire possemus ; nec nominum quae creaturis
aptantur, unum magis de eo dicendum esset quam aliud ; quia in aequivocis
non differt quodcumque nomen imponatur, ex quo nulla rei convenientia attenditur. Unde dicendum
est, quod nec omnino univoce, nec pure aequivoce, nomen scientiae de scientia
Dei et nostra praedicatur ; sed secundum analogiam, quod nihil est dictu
quam secundum proportionem. Convenientia autem secundum proportionem potest
esse dupliciter : et secundum haec duo attenditur analogiae communitas.
Est enim quaedam convenientia inter ipsa quorum est ad invicem proportio, eo
quod habent determinatam distantiam vel aliam habitudinem ad invicem, sicut
binarius cum unitate, eo quod est eius duplum ; convenientia etiam quandoque
attenditur non duorum ad invicem inter quae sit proportio sed magis duarum ad
invicem proportionum, sicut senarius convenit cum quaternario ex hoc quod
sicut senarius est duplum ternarii, ita quaternarius binarii. Prima ergo convenientia
est proportionis, secunda autem proportionalitatis ; unde et secundum modum
primae convenientiae invenimus aliquid analogice dictum de duobus quorum unum
ad alterum habitudinem habet ; sicut ens dicitur de substantia et
accidente ex habitudine quam accidens ad substantiam habet ; et sanum
dicitur de urina et animali, ex eo quod urina habet aliquam habitudinem ad sanitatem
animalis. Quandoque vero dicitur aliquid analogice secundo modo convenientiae ;
sicut nomen visus dicitur de visu corporali et intellectu, eo quod sicut visus
est in oculo, ita intellectus in mente. Quia ergo in his quae primo modo analogice
dicuntur, oportet esse aliquam determinatam habitudinem inter ea quibus est
aliquid per analogiam commune, impossibile est aliquid per hunc modum
analogiae dici de Deo et creatura ; quia nulla creatura habet talem
habitudinem ad Deum per quam possit divina perfectio determinari. Sed in alio
modo analogiae nulla determinata habitudo attenditur inter ea quibus est
aliquid per analogiam commune ; et ideo secundum illum modum nihil
prohibet aliquod nomen analogice dici de Deo et creatura. Sed tamen hoc
dupliciter contingit : quandoque enim illud nomen importat aliquid ex
principali significato, in quo non potest attendi convenientia inter Deum et
creaturam, etiam modo praedicto ; sicut est in omnibus quae symbolice de
Deo dicuntur, ut cum dicitur Deus leo, vel sol, vel aliquid huiusmodi, quia
in horum definitione cadit materia, quae Deo attribui non potest. Quandoque
vero nomen quod de Deo et creatura dicitur, nihil importat ex principali
significato secundum quod non possit attendi praedictus convenientiae modus
inter creaturam et Deum ; sicut sunt omnia in quorum definitione non
clauditur defectus, nec dependent a materia secundum esse, ut ens, bonum, et
alia huiusmodi. Ad primum
igitur dicendum, quod sicut Dionysius dicit in IX cap. de Divinis Nominibus
[§ 6], Deus nullo modo creaturis similis dicendus est, sed creaturae
possunt similes Deo dici aliquo modo. Quod enim ad imitationem alicuius fit,
si perfecte illud imitetur, simpliciter potest ei simile dici ; sed non
e converso, quia homo non dicitur similis suae imagini, sed e converso :
si autem imperfecte imitetur, tunc potest dici et simile et dissimile illud
quod imitatur ei ad cuius imitationem fit : simile quidem, secundum hoc
quod repraesentat ; sed non simile, inquantum a perfecta repraesentatione
deficit. Et ideo sacra Scriptura Deum creaturis esse similem omnibus modis
negat, sed creaturam esse similem Deo quandoque quidem concedit, quandoque
autem negat : concedit, cum dicit hominem ad similitudinem Dei factum ;
sed negat, cum dicit in Psal. [82, 2] : Deus, quis similis erit tibi ? Ad secundum
dicendum, quod philosophus, in I Topic. [cap. 17 (108 a 7)], ponit
duplicem modum similitudinis. Unum qui invenitur in diversis generibus ;
et hic attenditur secundum proportionem vel proportionalitatem, ut quando
alterum se habet ad alterum sicut aliud ad aliud, ut ipse ibidem dicit. Alium modum in his quae sunt eiusdem generis, ut quando idem diversis
inest. Similitudo autem non requirit comparationem secundum determinatam habitudinem
quae primo modo dicitur, sed solum quae secundo ; unde non oportet ut
primus modus similitudinis a Deo removeatur respectu creaturae. Ad tertium
dicendum, quod obiectio illa manifeste procedit de similitudine secundi modi,
quam concedimus creaturae ad Deum non esse. Ad quartum
dicendum, quod similitudo quae attenditur ex eo quod aliqua duo participant
unum, vel ex eo quod unum habet habitudinem determinatam ad aliud, ex qua
scilicet ex uno alterum comprehendi possit per intellectum, diminuit distantiam ;
non autem similitudo quae est secundum convenientiam proportionum. Talis enim
similitudo similiter invenitur in multum vel parum distantibus ; non
enim est maior similitudo proportionalitatis inter duo et unum et sex et
tria, quam inter duo et unum, et centum et quinquaginta. Et ideo infinita
distantia creaturae ad Deum similitudinem praedictam non tollit. Ad quintum
dicendum, quod etiam enti et non enti aliquid secundum analogiam convenit,
quia ipsum non ens, ens dicitur analogice, ut patet in IV Metaphysic.
[l. 1 (1003 b 10)] ; unde nec distantia quae est inter creaturam et
Deum, communitatem analogiae impedire potest. Ad sextum
dicendum, quod ratio illa procedit de communitate analogiae quae accipitur
secundum determinatam habitudinem unius ad alterum : tunc enim oportet
quod unum in definitione alterius ponatur, sicut substantia in definitione
accidentis ; vel aliquid unum in definitione duorum, ex eo quod utraque
dicuntur per habitudinem ad unum, sicut substantia in definitione quantitatis
et qualitatis. Ad septimum
dicendum, quod quamvis inter duas species substantiae sit maior convenientia
quam inter accidens et substantiam, tamen possibile est ut nomen non
imponatur illis speciebus diversis secundum considerationem alicuius
convenientiae quae sit inter ea ; et tunc erit nomen pure
aequivocum : nomen vero quod convenit substantiae et accidenti, potest
esse impositum secundum considerationem alicuius convenientiae inter ea, unde
non erit aequivocum, sed analogum. Ad octavum
dicendum, quod hoc nomen animal imponitur non ad significandum figuram
exteriorem, in qua pictura imitatur animal verum, sed ad significandum
interiorem naturam, in qua non imitatur ; et ideo nomen animalis de vero
et picto aequivoce dicitur ; sed nomen scientiae convenit creaturae et
creatori secundum id in quo creatura creatorem imitatur ; et ideo non
omnino aequivoce praedicatur de utroque. |
(Duodecimo quaeritur utrum Deus sciat singularia futura
contingentia.)
|
Il
semble que non. 1° Rien
ne peut être su que le vrai, comme il est dit au premier livre des Seconds Analytiques. Or, dans les contingents singuliers et
futurs, il n’y a pas de vérité déterminée, comme il est dit au premier livre
du Péri Hermêneias. Dieu n’a donc pas la science des futurs singuliers
et contingents. 2° Ce
qui a une conséquence impossible est impossible. Or la proposition
« Dieu sait un singulier contingent et futur » a une conséquence
impossible, à savoir que la science de Dieu se trompe. Il est donc impossible
qu’il sache un futur contingent singulier. Preuve de la mineure :
supposons que Dieu sache quelque futur contingent singulier, par exemple
« Socrate est assis ». Donc, ou bien il est possible que Socrate ne
soit pas assis, ou bien ce n’est pas possible. Si cela n’est pas possible, il
est donc impossible que Socrate ne soit pas assis ; il est donc
nécessaire que Socrate soit assis. Or on avait supposé que cela était
contingent. Et s’il est possible qu’il ne soit pas assis, aucun inconvénient
ne doit s’ensuivre si on le pose. Or il s’ensuit que la science de Dieu se
trompe. Il ne sera donc pas impossible que la science de Dieu se trompe. 3° [Le
répondant] disait que le contingent, tel qu’il est en Dieu, est nécessaire.
En sens contraire : ce qui en soi est contingent, n’est nécessaire du
point de vue de Dieu que dans la mesure où il est en Dieu. Or, dans la mesure
où il est en Dieu, il n’est pas distinct de lui. Si donc il n’est su de Dieu
que dans la mesure où il est nécessaire, il ne sera pas su de Dieu tel qu’il
existe dans sa nature propre, en tant qu’il est distinct de lui. 4°
Selon le Philosophe au premier livre des Premiers
Analytiques, d’une majeure apodictique et d’une mineure
assertorique s’ensuit une conclusion apodictique. Or cette proposition est
vraie : « tout ce qui est su par Dieu existe nécessairement ».
En effet, si ce dont Dieu connaît l’existence n’existait pas, sa science
serait fausse. Si donc Dieu sait qu’une chose existe, il est nécessaire qu’elle
existe. Or aucun contingent n’existe nécessairement. Aucun contingent n’est
donc su par Dieu. 5° [Le
répondant] disait que lorsqu’on dit : « tout ce qui est su par Dieu
existe nécessairement », il n’est pas impliqué de nécessité du côté de
la créature, mais seulement du côté de Dieu qui sait. En sens contraire :
lorsqu’on dit que « tout ce qui est su par Dieu existe
nécessairement », la nécessité est attribuée au sujet du dictum. Or le sujet du dictum est ce qui est su par Dieu, non
Dieu même qui sait. Cela n’implique donc une nécessité que du côté de la
réalité sue. 6° Pour
nous, plus une connaissance est certaine, moins elle peut porter sur les choses
contingentes ; en effet, la science ne porte que sur les choses nécessaires,
car elle est plus certaine que l’opinion, qui peut porter sur les
contingentes. Or la science de Dieu est très certaine. Elle ne peut donc
porter que sur les choses nécessaires. 7° En
toute conditionnelle vraie, si l’antécédent est nécessaire dans l’absolu, le
conséquent sera lui aussi nécessaire dans l’absolu. Or cette conditionnelle
est vraie : « si une chose a été sue par Dieu, elle existera ».
Puis donc que l’antécédent « cela a été su par Dieu » est
nécessaire dans l’absolu, le conséquent sera lui aussi nécessaire dans
l’absolu ; il est donc absolument nécessaire que tout ce qui est su par
Dieu existe. Or voici comment [l’objectant] prouvait que « cela a été su
par Dieu » est nécessaire dans l’absolu. C’est un certain dictum au passé. Or tout dictum au passé, s’il est vrai, est nécessaire,
car ce qui a été ne peut pas ne pas avoir été. C’est donc nécessaire dans
l’absolu. Autre argument : tout ce qui est éternel est nécessaire ;
or tout ce que Dieu a su, il l’a su de toute éternité ; il est donc absolument
nécessaire qu’il l’ait su. 8° Chaque
chose se rapporte au vrai comme elle se rapporte à l’être. Or les futurs
contingents n’ont pas d’être. Ils n’ont donc pas non plus de vérité ; la
science ne peut donc pas porter sur eux. 9°
Selon le Philosophe au quatrième livre de la Métaphysique, celui qui ne pense pas une chose déterminée
ne pense rien. Or le futur contingent, surtout s’il peut être indifféremment
l’un ou l’autre possible, n’est aucunement déterminé, ni en lui-même ni dans
sa cause. La science ne peut donc aucunement porter sur lui. 10°
Hugues de Saint-Victor dit dans son De
sacramentis que « Dieu ne connaît rien hors de soi,
ayant toutes choses en lui-même ». Or rien n’est contingent qu’en dehors
de lui, car il n’y a pas de potentialité en lui. Dieu ne connaît donc
aucunement le futur contingent. 11°
Rien de contingent ne peut être connu par un médium nécessaire, car si le médium
est nécessaire, la conclusion l’est aussi. Or Dieu connaît toutes choses par
ce médium qu’est son essence. Puis donc que ce médium est nécessaire, il
semble qu’il ne puisse connaître aucun contingent. En sens
contraire : 1) Il
est dit dans le psaume :
« Lui qui a formé un à un leurs cœurs connaît toutes leurs
œuvres. » Or les œuvres des hommes sont contingentes, puisqu’elles
dépendent du libre arbitre. Dieu connaît donc les futurs contingents. 2) Tout
ce qui est nécessaire est su par Dieu. Or tout contingent est nécessaire en
tant qu’il est référé à la connaissance divine, comme dit Boèce au cinquième
livre sur la Consolation. Tout contingent est donc su par Dieu. 3)
Saint Augustin dit au sixième livre sur la Trinité que Dieu sait de façon immuable les choses
changeantes. Or, par là même qu’une chose est changeante, elle est contingente,
puisqu’on appelle contingent ce qui peut être et ne pas être. Dieu sait donc
de façon immuable les choses contingentes. 4) Dieu
connaît les réalités dans la mesure où il est leur cause. Or Dieu est la
cause non seulement des choses nécessaires, mais aussi des contingentes. Il
connaît donc tant les nécessaires que les contingentes. 5) Dieu
connaît les réalités dans la mesure où existe en lui le modèle de toutes les
réalités. Or le modèle divin des choses contingentes et changeantes peut
être immuable, comme celui des choses matérielles est immatériel, et que
celui des composées est simple. Donc, semble-t-il, de même que Dieu connaît
les choses composées et matérielles tout en étant lui-même immatériel et
simple, de même il connaît les contingents quoique la contingence n’ait pas
de place en lui. 6)
Savoir, c’est connaître la cause d’une réalité. Or Dieu sait la cause de tous
les contingents, car il se sait lui-même, lui qui est la cause de toutes
choses. Il sait donc les contingents. Réponse : On
s’est diversement trompé sur cette question. Certains, en effet, voulant
juger de la science divine sur le mode de la nôtre, prétendirent que Dieu ne
connaissait pas les futurs contingents. Mais
cela est impossible, car alors il n’exercerait pas sa providence sur les
affaires humaines, qui adviennent de façon contingente. Aussi d’autres affirmèrent-ils
que Dieu a la science de tous les futurs, mais
qu’ils adviennent tous par nécessité, autrement la science de Dieu se
tromperait sur eux. Mais cela non plus n’est pas possible, car dans ce cas le
libre arbitre serait perdu et il ne serait pas nécessaire de demander
conseil ; il serait également injuste de donner des peines et des récompenses
en retour des mérites, dès lors que tout se fait par nécessité. C’est
pourquoi il faut répondre que Dieu connaît tous les futurs, et
cependant cela n’empêche pas que des choses se produisent de façon
contingente. Pour le voir clairement, il faut savoir qu’il y a en nous certaines
puissances et certains habitus cognitifs
en lesquels la fausseté ne peut jamais exister, tels le sens, la science et
l’intelligence des principes, mais il en est d’autres en lesquelles le faux
peut exister, telles l’imagination, l’opinion et l’estimation. Or, dans une
connaissance, la fausseté vient de ce qu’il n’en est pas dans la
réalité comme on l’appréhende ; si donc une puissance cognitive est
telle que la fausseté n’est jamais en elle, il est nécessaire que son objet
connaissable ne se détache jamais de ce que le connaissant appréhende de lui.
Or une chose nécessaire ne peut être empêchée d’exister, avant qu’elle ne se
produise, attendu que ses causes sont immuablement ordonnées à sa production.
C’est pourquoi les choses nécessaires peuvent être connues par ces habitus
qui sont toujours vrais, même quand elles sont futures, comme nous
connaissons une éclipse future ou le lever du soleil par une science vraie. En revanche, le
contingent peut être empêché avant d’être amené à l’existence, car il n’est
alors que dans ses causes, auxquelles peut survenir un empêchement en sorte
qu’elles n’atteignent pas leur effet ; mais une fois que le contingent
est amené à l’existence, il ne peut plus désormais être empêché. Voilà
pourquoi la puissance ou l’habitus en lequel ne se trouve jamais de fausseté
peut avoir un jugement sur un contingent en tant qu’il est dans le présent,
comme le sens juge que Socrate est assis lorsqu’il est assis. D’où il ressort
que le contingent, en tant que futur, ne peut être connu par aucune
connaissance ne pouvant receler de fausseté ; puis donc que la science
divine ne recèle pas et ne peut receler de fausseté, il serait impossible que
Dieu ait la science des futurs contingents s’il les connaissait en tant que
futurs. Or une chose est connue comme future lorsqu’il y a une relation de
passé à futur entre la connaissance du connaissant et l’avènement de la
réalité. Or cette relation ne peut se trouver entre la connaissance divine et une quelconque réalité contingente ;
mais la relation entre la connaissance divine et une réalité quelconque est
comme la relation de présent à présent. Et l’on peut comprendre cela de la
façon suivante. Si quelqu’un
voyait de nombreuses personnes passant successivement par une voie, et cela
pendant quelque temps, alors en chaque partie du temps il verrait dans leur
présent quelques-uns des passants, si bien que, dans le temps total de sa
vision, il verrait dans leur présent tous les passants ; non cependant
tous ensemble actuellement présents, car le temps de sa vision n’est pas tout
simultané. Mais si sa vision pouvait être toute simultanée, il les verrait
tous ensemble dans leur présent, quoique tous ne passent pas simultanément
dans leur présent ; puis donc que la vision de la science divine est
mesurée par l’éternité, qui est toute simultanée et inclut cependant le temps
tout entier sans manquer à aucune partie du temps, il s’ensuit que tout ce
qui est fait dans le temps, Dieu le voit non comme futur, mais comme
présent : car ce qui est vu par Dieu est certes futur pour une autre
réalité à laquelle cela succède dans le temps ; mais pour la vision
divine elle-même, qui n’est pas dans le temps mais hors du temps, cela n’est
pas futur, mais présent. Ainsi donc, nous voyons le futur comme futur, car il
est futur pour notre vision, puisqu’elle est mesurée par le temps ; mais
pour la vision divine, qui est hors du temps, il n’est pas futur ; tout
comme celui qui est dans une file de passants et ne voit que ce qui est devant lui ne voit
pas celle-ci de la même façon que celui qui serait hors de la file et
regarderait tous les passants en même temps. Donc, de même que notre vue ne
se trompe jamais en voyant les choses contingentes lorsqu’elles sont
présentes, et cela n’empêche pourtant pas qu’elles adviennent de façon contingente,
de même Dieu voit infailliblement toutes les choses contingentes, qu’elles
soient pour nous présentes, passées ou futures, car elles ne sont pas futures
pour lui, mais il les voit exister au moment où
elles sont ; cela n’empêche donc pas qu’elles adviennent de façon contingente. Mais en
cela, une difficulté se présente, car nous ne pouvons signifier la
connaissance divine que sur le mode de notre connaissance, en co-signifiant
les différences des temps : en effet, si on la signifiait en tant que
science de Dieu, on devrait dire : « Dieu sait que cela est »,
plutôt que : « Dieu sait que cela sera », car il n’y a jamais
pour lui de choses futures, mais toujours des choses présentes ; c’est
aussi pour cette raison, comme dit Boèce au cinquième livre sur la Consolation, que sa connaissance des futurs « est
plus proprement appelée “providence” que “prévoyance”, car il voit ces choses
“porro”, comme de loin, du point de
vue de l’éternité » ; quoique cette connaissance puisse être
appelée aussi prévoyance, à cause de la relation entre ce qui est su par lui
et les autres choses pour lesquelles cela est futur. Réponse
aux objections : 1° Bien
que, aussi longtemps qu’il est futur, le contingent ne soit pas déterminé, cependant, dès lors
qu’il est produit dans la réalité, il a une vérité déterminée ; et
c’est de cette façon que le regard de la connaissance divine se porte sur
lui. 2°
Comme on l’a dit, le contingent est référé à la connaissance divine en tant
que son existence est posée dans la réalité ; or, dès lors qu’il existe,
il ne peut pas ne pas exister au moment où il existe, car « ce qui
existe, existe nécessairement quand il existe », comme il est dit au
premier livre du Péri Hermêneias ; cependant, il ne s’ensuit pas qu’il
soit absolument nécessaire, ni que la science de Dieu se trompe, de même que
ma vue ne se trompe pas non plus lorsque je vois que Socrate est assis,
quoique cela soit contingent. 3° Si
l’on dit que le contingent est nécessaire, c’est dans la mesure où il est su
par Dieu, car il est su par lui en tant qu’il est déjà présent, mais non en
tant qu’il est futur.
De là résulte pour lui quelque nécessité, si bien que l’on peut dire qu’il
est advenu nécessairement : en effet, il n’y a avènement que de ce qui
est futur, car ce qui existe déjà ne peut pas advenir ultérieurement, mais il
est vrai que c’est advenu, et cela est nécessaire. 4°
Quand on dit « tout ce qui est su par Dieu existe nécessairement »,
cette proposition a un double sens, car elle peut porter soit sur le dictum, soit
sur le sujet. Si elle porte sur le dictum,
alors elle est composée et vraie, et le sens est que ce dictum :
« tout ce qui est su par Dieu existe » est nécessaire, car il est
impossible que Dieu sache qu’une chose existe, et qu’elle n’existe pas. Si
elle porte sur le sujet, alors elle est divisée et fausse, et le sens est que
ce qui est su par Dieu existe nécessairement : en effet, les réalités
qui sont sues par Dieu n’adviennent pas pour cela de façon nécessaire, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit. Et si l’on objecte que cette distinction n’a
lieu d’être que pour les formes qui peuvent se succéder l’une à l’autre dans
un sujet, comme la blancheur et la noirceur, mais qu’il est impossible qu’une
chose soit sue par Dieu et ensuite ne le soit pas, et qu’ainsi la distinction
susdite n’a pas lieu d’être ici, voici ce qu’il faut répondre : bien que
la science de Dieu soit invariable et son mode toujours identique, cependant
la disposition selon laquelle une réalité est référée à la connaissance de
Dieu ne se rapporte pas toujours de la même façon à la réalité
elle-même ; en effet, la réalité est référée à la connaissance de Dieu
en tant qu’elle est dans son présent à elle, mais il ne lui convient pas
toujours d’être dans son présent ;
la réalité peut donc être prise avec une telle disposition ou sans
elle ; et ainsi, par voie de conséquence, elle peut être prise à la
façon dont elle est référée à la connaissance de Dieu, ou bien d’une autre
façon ; et par conséquent, la distinction susdite est recevable. 5° Si
la proposition susdite porte sur le sujet, il est vrai que la nécessité est
affirmée à propos de cela même qui est su par Dieu ; mais si elle porte
sur le dictum, la nécessité n’est
pas affirmée à propos de la réalité elle-même, mais à propos de la relation
de la science à l’objet su. 6° Pas
plus que notre science, la science de Dieu ne peut porter sur des futurs
contingents, et bien moins encore si Dieu les connaissait comme futurs ;
mais il les connaît comme présents pour lui, et futurs pour les autres ;
l’argument n’est donc pas concluant. 7° Sur
cette question, il y a différentes opinions. Certains,
en effet, ont dit que cet antécédent : « ceci a été su par
Dieu » est contingent, car, quoiqu’il soit au passé, il implique
cependant une relation au futur, et c’est pourquoi il n’est pas
nécessaire ; comme lorsqu’on dit : « ceci devait se
produire », cette affirmation au passé n’est pas nécessaire, car ce qui
devait se produire peut ne pas se produire, de même qu’il est dit au deuxième
livre sur la Génération et la Corruption : « Tel doit marcher, qui ne
marchera pas. » Mais il n’en est rien, car lorsqu’on dit :
« ceci doit se produire » ou « ceci devait se produire »,
on désigne la relation qui existe dans les causes de cette réalité par
rapport à sa production. Or, bien que les causes qui sont ordonnées à quelque
effet puissent être empêchées en sorte que l’effet ne s’ensuive pas,
cependant on ne peut pas empêcher qu’à un moment elles y aient été
ordonnées ; donc, bien que ce qui doit se produire puisse ne pas se
produire, cependant il ne peut jamais ne pas avoir dû se produire. C’est
pourquoi d’autres disent que cet antécédent est contingent, car il est
composé de nécessaire et de contingent : en effet, la science de Dieu
est nécessaire, mais l’objet su par lui est contingent, et les deux sont
inclus dans l’antécédent susdit ; par exemple, cette affirmation
aussi : « Socrate est un homme blanc » est contingente ;
ou bien : « Socrate est un animal et il court ». Mais de
nouveau, il n’en est rien, car ce n’est pas ce qui est placé matériellement
dans la phrase qui fait varier la vérité de la proposition quant à la
nécessité et la contingence, mais seulement la composition principale en
laquelle est fondée la vérité de la proposition. Il y a donc le même degré de
nécessité et de contingence dans ces deux propositions : « je pense
que l’homme est un animal », et « je pense que Socrate
court ». Aussi, puisque l’acte principal signifié dans cet
antécédent : « Dieu sait que Socrate court » est nécessaire,
même si ce qui est placé matériellement est contingent, cela n’empêche pas
que l’antécédent susdit soit nécessaire. Et
c’est pourquoi d’autres accordent sans réserve qu’il est nécessaire, mais ils
disent que d’un antécédent absolument nécessaire ne doit s’ensuivre un
conséquent absolument nécessaire que lorsque l’antécédent est cause prochaine
du conséquent. En effet, s’il est cause éloignée, la nécessité de l’effet
peut être empêchée par la contingence d’une cause prochaine ; par
exemple, bien que le soleil soit une cause nécessaire, cependant la
floraison de l’arbre, qui est son effet, est contingente, car sa cause prochaine,
à savoir la puissance générative de la plante, est variable. Mais cela non
plus ne semble pas suffisant, car ce n’est pas en raison de la nature de la
cause et de l’effet que d’un antécédent nécessaire s’ensuit un conséquent
nécessaire, mais c’est plutôt en raison de la relation du conséquent à
l’antécédent, parce que le contraire du conséquent n’est nullement compatible
avec l’antécédent – ce qui arriverait si un antécédent nécessaire était suivi
d’un conséquent contingent – ; il est donc nécessaire que ce soit le cas
dans n’importe quelle conditionnelle, si elle est vraie, que l’antécédent
soit un effet, une cause prochaine ou une cause éloignée ; et si cela ne
se rencontre pas dans la conditionnelle, alors elle ne sera aucunement
vraie ; aussi cette conditionnelle est-elle fausse : « si le
soleil se meut, l’arbre fleurira ». Voilà
pourquoi il faut répondre autrement, et dire que cet antécédent est
nécessaire en un sens absolu, et que le conséquent est
absolument nécessaire à la façon dont il s’ensuit de l’antécédent. En effet,
il n’en va pas de même pour les choses qui sont attribuées à une réalité
selon elle-même, et pour celles qui lui sont attribuées en tant qu’elle est
connue. Car celles qui lui sont attribuées selon elle-même lui conviennent
selon son mode, mais celles qui lui sont attribuées ou s’ensuivent d’elle en
tant qu’elle est connue sont selon le mode du connaissant. Si donc une chose
ayant trait à la connaissance est signifiée dans l’antécédent, il est
nécessaire que le conséquent soit entendu selon le mode du connaissant, et
non selon le mode de la réalité connue ; comme lorsque je dis :
« si je pense quelque chose, cela est immatériel » ; en effet,
il n’est pas nécessaire que ce qui est pensé soit immatériel, si ce n’est en
tant qu’il est pensé ; et semblablement, lorsque je dis : « si
Dieu sait une chose, elle existera », le conséquent est à entendre non
pas selon la disposition de la réalité en elle-même, mais selon le mode du
connaissant. Or, bien que la réalité en elle-même soit future, cependant elle
est présente selon le mode du connaissant ; aussi vaudrait-il mieux
dire : « si Dieu sait une chose, elle existe » plutôt
que : « elle existera » ; le même jugement vaut donc pour
cette proposition : « si Dieu sait une chose, elle existera »
et pour la suivante : « si je vois Socrate courir, Socrate
court », car l’un et l’autre sont nécessaires au moment où ils sont. 8° Bien
que le contingent n’ait pas l’être tant qu’il est futur, cependant, dès lors
qu’il est présent, il a être et vérité, et c’est ainsi qu’il se tient sous la
vision divine – quoique Dieu connaisse aussi la relation d’une chose à
l’autre et, par conséquent, sache qu’une chose est future pour une
autre ; mais alors, il n’est pas illogique de soutenir que Dieu sait
devoir se produire une chose qui ne sera pas, dans la mesure où il sait que
des causes sont inclinées à quelque effet qui ne sera pas produit – ; en
effet, nous ne parlons pas maintenant de la connaissance du futur tel qu’il
est vu par Dieu dans ses causes, mais tel qu’il est connu en lui-même :
car ainsi, il est connu comme présent. 9° Tel
qu’il est su par Dieu, le futur est présent, et ainsi, il est déterminé à une
partie de l’alternative, même si, tant qu’il est futur, il est ouvert à l’un
ou l’autre possible. 10°
Dieu ne connaît rien hors de lui, si l’expression « hors de » se
réfère à ce par quoi il connaît ; mais si elle se réfère à ce qu’il
connaît, alors il connaît quelque chose hors de lui ; et il en a déjà
été parlé. 11° Il y a deux médiums de connaissance. L’un est le moyen terme
de la démonstration, et doit être nécessairement proportionné à la
conclusion, afin que, dès qu’on le pose, la conclusion soit posée ; et
Dieu n’est pas un tel médium de connaissance relativement aux contingents. Il
y a un autre médium de connaissance, qui est la ressemblance de la réalité
connue, et l’essence divine est un tel médium de connaissance ; il n’est
cependant adéquat à aucune chose, quoiqu’il soit propre à chacune, comme on
l’a déjà dit. |
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Et videtur quod
non. Nihil enim
potest sciri nisi verum, ut dicitur in I Poster. [Anal. post. I, 4 (71 b 25)]. Sed in contingentibus singularibus
et futuris non est veritas determinata, ut dicitur in libro I Periher.
[l. 13 (18 a 28 sqq.] Ergo Deus non habet scientiam de futuris singularibus
et contingentibus. Praeterea,
illud ad quod sequitur impossibile, est impossibile. Sed ad hoc quod Deus
sciat singulare contingens et futurum, sequitur impossibile, scilicet quod
scientia Dei fallatur. Ergo impossibile est quod sciat singulare futurum
contingens. Probatio mediae. Detur quod Deus sciat aliquod futurum contingens
singulare, ut Socratem sedere. Aut ergo possibile est Socratem non sedere,
aut non est possibile. Si non est possibile ; ergo impossibile Socratem
non sedere, ergo Socratem sedere est necessarium. Datum autem fuerat quod
esset contingens. Si autem sit possibile non sedere, hoc posito non debet
sequi aliquod inconveniens. Sequitur autem quod scientia Dei fallatur. Ergo
non erit impossibile scientiam Dei falli. Sed dicebat,
quod contingens ut in Deo est necessarium est. – Sed contra, illud quod est
in se contingens, non est necessarium quoad Deum, nisi secundum quod est in
ipso. Sed secundum quod est in ipso, non est distinctum ab eo. Si igitur non
est scitum a Deo nisi secundum quod est necessarium, non erit scitum ab eo
secundum quod est in propria natura existens, secundum quod est a Deo distinctum. Praeterea, secundum philosophum in I Prior. [cap. 9 (30 a 15)],
ex maiori de necesse et minori de inesse sequitur conclusio de necesse. Sed
haec est vera : omne scitum a Deo necesse est esse. Si enim non esset
quod Deus scit esse, scientia eius esset falsa. Si ergo aliquid esse est
scitum a Deo, illud necesse est esse. Sed nullum contingens necesse est esse.
Ergo nullum contingens scitur a Deo. Sed dicebat,
quod cum dicitur : omne scitum a Deo necesse est esse ; non
importatur necessitas ex parte creaturae, sed solum ex parte Dei scientis. –
Sed contra : cum dicitur : omne scitum a Deo necesse est
esse ; necessitas attribuitur supposito dicti. Sed suppositum dicti est
id quod est scitum a Deo, non ipse Deus sciens. Ergo non importatur per hoc
necessitas nisi ex parte rei scitae. Praeterea,
quanto aliqua cognitio est certior in nobis, tanto minus potest esse de
contingentibus ; scientia enim non est nisi de necessariis, quia certior
est opinione, quae potest esse de contingentibus. Sed scientia Dei est
certissima. Ergo non potest esse nisi de necessariis. Praeterea, in
omni vera conditionali, si antecedens est necessarium absolute, et consequens
erit absolute necessarium. Sed ista conditionalis est vera : si aliquid
est scitum a Deo, illud erit. Cum ergo hoc antecedens : hoc esse scitum
a Deo sit absolute necessarium, et consequens erit absolute necessarium :
ergo omne quod scitum est a Deo, necesse est absolute esse. Quod autem hoc sit necessarium absolute : hoc esse scitum a
Deo ; sic probabat. Hoc est quoddam dictum de praeterito. Sed omne dictum de praeterito,
si est verum, est necessarium, quia quod fuit, non potest non fuisse. Ergo hoc est absolute necessarium. Praeterea, omne aeternum est necessarium.
Sed omne quod Deus scivit, ab aeterno scivit. Ergo eum scivisse, est necessarium
absolute. Praeterea, unumquodque sicut se habet ad esse, sic se habet ad verum. Sed futura contingentia
non habent esse. Ergo nec veritatem ; ergo non potest de eis scientia
esse. Praeterea,
secundum philosophum in IV Metaphysicorum [cap. 4 (1006 b 10)], qui non
intelligit unum determinatum nihil intelligit. Sed futurum contingens, si est
maxime ad utrumlibet, nullo modo est determinatum, nec in se nec in sua
causa. Ergo nullo modo potest de eo scientia esse. Praeterea, Hugo
de sancto Victore, dicit, in libro de Sacramentis [I, 2, 15], quod Deus nihil
cognoscit extra se, qui habet omnia apud se. Sed nihil est contingens nisi
extra ipsum ; in eo enim nihil est potentialitatis. Ergo ipse nullo modo
futurum contingens cognoscit. Praeterea, per medium necessarium non potest cognosci aliquid contingens :
quia si medium est necessarium, et conclusio necessaria. Sed Deus cognoscit
omnia per hoc medium quod est sua essentia. Ergo, cum hoc medium sit
necessarium videtur quod non possit aliquod contingens cognoscere. Sed contra. Est quod in Psal. XXXII, 15, dicitur : qui finxit singillatim corda eorum,
intelligit in omnia opera eorum. Sed
opera hominum sunt contingentia, cum dependeant a libero arbitrio. Ergo
futura contingentia cognoscit Deus. Praeterea, omne necessarium scitur a Deo. Sed omne contingens est necessarium,
secundum quod ad divinam cognitionem refertur, ut dicit Boetius in V de
Consolat. [prosa 6]. Ergo omne contingens est scitum a Deo. Praeterea, Augustinus dicit in VI de Trinitate [cap. 10], quod
Deus scit mutabilia immutabiliter. Sed ex hoc est aliquid contingens, quod mutabile ;
quia contingens dicitur quod potest esse et non esse. Ergo Deus scit contingentia
immutabiliter. Praeterea, Deus
cognoscit res in quantum est causa earum. Sed Deus non solum est causa
necessariorum, sed etiam contingentium. Ergo
tam necessaria quam contingentia cognoscit. Praeterea, secundum hoc cognoscit Deus res, quod in ipso est exemplar
omnium rerum. Sed exemplar
divinum quod est contingentium et mutabilium, potest esse immutabile, sicut
et materialium est immateriale, et compositorum simplex exemplar. Ergo
videtur quod sicut Deus cognoscit composita et materialia, quamvis ipse sit
immaterialis et simplex, ita cognoscat contingentia, quamvis in eo contingentia
locum non habeat. Praeterea, scire est causam rei cognoscere. Sed Deus scit omnium contingentium
causam ; scit enim seipsum, qui est causa omnium. Ergo ipse scit
contingentia. Responsio.
Dicendum, quod circa hanc quaestionem diversimode est erratum. Quidam enim de
divina scientia iudicare volentes ad modum scientiae nostrae, dixerunt quod
Deus futura contingentia non cognoscit. Sed hoc non potest esse, quia secundum
hoc non haberet providentiam de rebus humanis, quae contingenter eveniunt. Et
ideo alii dixerunt, quod Deus omnium futurorum scientiam habet ; sed
cuncta ex necessitate eveniunt, alias scientia Dei falleretur de eis. Sed hoc
etiam esse non potest, quia secundum hoc periret liberum arbitrium, nec esset
necessarium consilium quaerere ; iniustum etiam esset poenas vel praemia
pro meritis reddere, ex quo cuncta ex necessitate aguntur. Et ideo
dicendum est, quod Deus omnia futura cognoscit ; nec tamen propter hoc
impeditur quin aliqua contingenter eveniant. Ad huius autem evidentiam,
sciendum est, quod in nobis sunt quaedam potentiae et habitus cognoscitivi in
quibus nunquam falsitas esse potest, sicut sensus, et scientia, et
intellectus principiorum ; quidam vero in quibus potest esse falsum,
sicut imaginatio, et opinio, et extimatio. Ex hoc autem falsitas accidit in
aliqua cognitione, quod non est ita in re sicut apprehenditur ; unde si
aliqua vis cognoscitiva est talis quod nunquam in ea est falsitas, oportet
quod suum cognoscibile nunquam deficiat ab eo quod de ipso cognoscens apprehendit.
Necessarium autem non potest impediri quin sit, antequam fiat, eo quod
causae eius sunt immutabiliter ordinatae ad eius productionem. Unde per
huiusmodi habitus, qui semper sunt veri, possunt necessaria cognosci, etiam
quando sunt futura, sicut cognoscimus futuram eclipsim vel ortum solis per
veram scientiam. Sed contingens impediri potest antequam sit in esse
productum : quia tunc non est nisi in causis suis, quibus potest
accidere impedimentum ne perveniant ad effectum ; sed postquam iam
contingens in esse productum est, iam impediri non potest. Et ideo de contingenti,
secundum quod est in praesenti, potest esse iudicium illius potentiae vel
habitus in quo nunquam falsitas invenitur, sicut sensus iudicat Socratem
sedere quando sedet. Ex quo patet, quod contingens, ut futurum est, per nullam
cognitionem cognosci potest, cui falsitas subesse non possit ; unde cum
divinae scientiae non subsit falsitas nec subesse possit, impossibile esset
quod de contingentibus futuris scientiam haberet Deus, si cognosceret ea ut
futura sunt. Tunc autem aliquid cognoscitur ut futurum est, quando inter
cognitionem cognoscentis et rei eventum invenitur ordo praeteriti ad futurum.
Hic autem ordo non potest inveniri inter cognitionem divinam et quamcumque
rem contingentem ; sed semper ordo divinae cognitionis ad rem quamcumque
est sicut ordo praesentis ad praesens. Quod quidem hoc modo intelligi potest. Si aliquis
videret multos transeuntes per unam viam successive, et hoc per aliquod
tempus, in singulis partibus temporis videret praesentialiter aliquos
transeuntium, ita quod in toto tempore suae visionis omnes transeuntes
praesentialiter videret ; nec tamen simul omnes praesentialiter quia
tempus suae visionis non est totum simul. Si autem sua visio tota simul
posset existere, simul praesentialiter omnes videret, quamvis non omnes simul
praesentialiter transirent ; unde, cum visio divinae scientiae
aeternitate mensuretur, quae est tota simul, et tamen totum tempus includit,
nec alicui parti temporis deest, sequitur ut quidquid in tempore geritur, non
ut futurum, sed ut praesens videat : hoc enim quod est a Deo visum est
quidem futurum rei alteri, cui succedit in tempore ; sed ipsi divinae
visioni, quae non (est) in tempore, sed extra tempus, non est futurum, sed
praesens. Ita ergo nos videmus futurum ut futurum, quia visioni nostrae futurum
est, cum tempore nostra visio mensuretur ; sed divinae visioni, quae est
extra tempus, futurum non est : sicut et aliter videret transeuntes
ordinatim ille qui esset in ordine transeuntium, qui non videret nisi illa
quae ante ipsum sunt ; et aliter ille qui extra ordinem transeuntium
esset, qui omnes transeuntes simul inspiceret. Sicut ergo visus noster non
fallitur unquam videns contingentia cum sunt praesentia, et tamen ex hoc non
removetur quin illa contingenter eveniant ; ita Deus infallibiliter
videt omnia contingentia, sive quae nobis sunt praesentia, sive quae
praeterita, sive quae futura, quia sibi non sunt futura, sed ea inspicit esse
tunc quando sunt ; unde ex hoc non removetur quin contingenter eveniant. Difficultas
autem in hoc accidit, eo quod divinam cognitionem significare non possumus
nisi per modum nostrae cognitionis consignificando temporum
differentias : si enim significaretur ut est Dei scientia, magis deberet
dici quod Deus scit hoc esse, quam quod sciat futurum esse ; quia sibi
nunquam sunt futura, sed semper praesentia : unde etiam, ut Boetius
dicit in libro V de Consolatione [prosa 6], eius cognitio de futuris magis proprie dicitur providentia quam
praevidentia : quia ea porro,
quasi longe positus, in aeternitatis specula intuetur : quamvis et praevidentia dici possit
propter ordinem eius quod ab eo scitur ad alia quibus futurum est. Ad primum
igitur dicendum, quod licet contingens non sit determinatum quamdiu futurum
est, tamen ex quo productum est in rerum natura, veritatem determinatam
habet ; et hoc modo super illud fertur intuitus divinae cognitionis. Ad secundum
dicendum, quod sicut dictum est, contingens refertur ad divinam cognitionem
secundum quod ponitur esse in rerum natura : ex quo autem est, non
potest non esse tunc quando est, quia quod
est, necesse est esse quando est, ut in I Perihermeneias [cap. 9 (19
a 23)] dicitur ; non tamen sequitur quod simpliciter sit necessarium,
nec quod scientia Dei fallatur, sicut et visus meus non fallitur dum video
Socratem sedere, quamvis hoc sit contingens. Ad tertium
dicendum, quod contingens pro tanto dicitur esse necessarium, secundum quod
est scitum a Deo, quia scitur ab eo secundum quod est iam praesens, non tamen
secundum quod futurum est. Ex hoc aliquam necessitatem sortitur, ut possit
dici quod necessario evenit : eventus enim non est nisi eius quod
futurum est, quia quod iam est, non potest evenire ulterius, sed verum est
illud evenisse ; et hoc est necessarium. Ad quartum dicendum,
quod cum dicitur : omne scitum a Deo est necesse ; haec est
duplex : quia potest esse vel de dicto vel de re. Si sit de dicto, tunc
est composita et vera, et est sensus : hoc dictum : omne scitum a
Deo esse, est necessarium, quia non potest esse quod Deus aliquid sciat esse
et id non sit. Si sit de re, sic est divisa et falsa, et est sensus : id
quod est scitum a Deo, necesse est esse : res enim quae a Deo sunt
scitae, non propter hoc necessario eveniunt, ut ex dictis patet. Et si
obiiciatur, quod ista distinctio non habet locum nisi in formis quae sibi
invicem succedere possunt in subiecto, ut albedo et nigredo ; non autem
potest esse ut aliquid sit scitum a Deo, et postea nescitum ; et sic distinctio
praedicta hic locum non habet : dicendum, quod quamvis scientia Dei
invariabilis sit, et semper eodem modo, tamen dispositio secundum quam res
refertur ad Dei cognitionem, non semper eodem modo se habet ad ipsam :
refertur enim res ad Dei cognitionem secundum quod est in sua
praesentialitate : praesentialitas autem rei non semper ei convenit ;
unde res potest accipi cum tali dispositione, vel sine ea ; et sic per
consequens potest accipi illo modo quo refertur ad Dei cognitionem, vel alio
modo ; et secundum hoc praedicta distinctio procedit. Ad quintum dicendum,
quod si sit de re praedicta propositio, verum est quod necessitas ponitur
circa ipsum quod est scitum a Deo ; sed si sit de dicto, necessitas non
ponitur circa ipsam rem, sed circa ordinem scientiae ad scitum. Ad sextum
dicendum, quod sicut scientia nostra non potest esse de futuris
contingentibus, ita nec scientia Dei ; et adhuc multo minus, si ea ut
futura cognosceret ; cognoscit autem ea ut praesentia sibi, aliis autem
futura ; et ideo ratio non procedit. Ad septimum
dicendum, quod circa hoc est diversa opinio. Quidam enim
dixerunt, quod hoc antecedens est contingens : hoc est scitum a
Deo ; eo quod, quamvis sit praeteritum, tamen importat ordinem ad
futurum, et ideo non est necessarium ; sicut cum dicitur : hoc fuit
futurum ; istud praeteritum non est necessarium, quia quod fuit futurum,
potest non esse futurum, ut in II enim de Gener. et Corruption. [cap. 11
(337 b 7)] dicitur : futurus quis
incedere non incedet. Sed hoc nihil est : quia cum dicitur :
hoc est futurum, vel fuit futurum ; designatur ordo qui est in causis
illius rei ad productionem eius. Quamvis autem causae quae sunt ordinatae ad
aliquem effectum possint impediri, ut effectus non consequatur ex eis, non
tamen potest impediri quin fuerint aliquando ad hoc ordinatae ; unde,
licet quod est futurum, possit non esse futurum, nunquam tamen potest non
fuisse futurum. Et ideo alii
dicunt, quod hoc antecedens est contingens, quia est compositum ex necessario
et contingenti : scientia enim Dei est necessaria, sed scitum ab eo est
contingens : quorum utrumque in praedicto antecedente includitur ;
sicut et hoc est contingens : Socrates est homo albus ; vel :
Socrates est animal et currit. Sed hoc iterum nihil est : quia veritas
propositionis non variatur per necessitatem et contingentiam, ex eo quod
materialiter in locutione ponitur, sed solum ex principali compositione in
qua fundatur veritas propositionis ; unde eadem ratio necessitatis et contingentiae
est in utraque istarum : ego cogito hominem esse animal ; et :
ego cogito Socratem currere. Et ideo, cum actus principalis qui significatur
in hoc antecedente, Deus scit Socratem currere, sit necessarius ; quantumcumque
illud quod materialiter ponitur, sit contingens, ex hoc non impeditur quin antecedens
praedictum sit necessarium. Et ideo alii
concedunt simpliciter, quod sit necessarium ; sed dicunt, quod ex
antecedente necessario absolute, non oportet quod sequatur consequens
necessarium absolute, nisi quando antecedens est causa proxima consequentis.
Si enim sit causa remota, potest necessitas effectus impediri per contingentiam
causae proximae ; sicut quamvis sol sit causa necessaria, tamen floritio
arboris, quae est eius effectus, est contingens, quia causa eius proxima est
variabilis, scilicet vis generativa plantae. Sed hoc etiam non videtur
sufficiens, quia hoc non est propter naturam causae et causati quod ex
antecedente necessario sequitur consequens necessarium, sed magis propter
ordinem consequentis ad antecedens : quia contrarium consequentis nullo
modo potest stare cum antecedente ; quod contingeret, si ex antecedente
necessario sequeretur consequens contingens ; unde hoc accidere est
necesse in qualibet conditionali, si vera sit, sive antecedens sit effectus,
sive causa proxima, sive remota ; et si hoc non inveniatur in conditionali,
nullo modo erit vera ; unde et haec conditionalis est falsa : si
sol movetur, arbor florebit. Et ideo aliter
dicendum est, quod hoc antecedens est simpliciter necessarium, et consequens
est necessarium absolute, eo modo quo ad antecedens sequitur. Aliter enim est
de his quae attribuuntur rei secundum se, aliter de his quae attribuuntur ei
secundum quod est cognita. Illa enim quae attribuuntur ei secundum se, conveniunt
ei secundum modum suum. Sed illa quae attribuuntur ei vel quae consequuntur
ad ipsam in quantum est cognita, sunt secundum modum cognoscentis. Unde, si
in antecedente significetur aliquid quod pertineat ad cognitionem, oportet
quod consequens accipiatur secundum modum cognoscentis, et non secundum modum
rei cognitae ; ut si dicam : si ego intelligo aliquid, illud est
immateriale ; non enim oportet ut quod intelligitur, sit immateriale,
nisi secundum quod est intellectum : et similiter cum dico : si
Deus scit aliquid, illud erit ; consequens est sumendum, non secundum
dispositionem rei in seipsa, sed secundum modum cognoscentis. Quamvis autem
res in seipsa, sit futura, tamen secundum modum cognoscentis est
praesens ; et ideo magis esset dicendum : si Deus scit aliquid, hoc
est ; quam : hoc erit ; unde idem est iudicium de ista :
si Deus scit aliquid, hoc erit ; et de
hac : si ego video Socratem currere,
Socrates currit : quorum utrumque est necessarium dum est. Ad octavum
dicendum, quod quamvis contingens, dum est futurum, non habeat esse, tamen ex
quo est praesens, esse habet et veritatem ; et sic divinae visioni
substat, quamvis etiam Deus cognoscat ordinem unius ad alterum, et sic
cognoscat aliquid esse futurum alteri. Sed sic non est inconveniens quod
ponatur, quod Deus scit aliquid esse futurum quod non erit ; in quantum,
scilicet, scit aliquas causas esse inclinatas ad aliquem effectum, qui non
producetur ; sic enim nunc non loquimur de cognitione futuri, prout a
Deo in suis causis videtur, sed prout cognoscitur in seipso ; sic enim cognoscitur
ut praesens. Ad nonum
dicendum, quod secundum quod est scitum a Deo est praesens, et ita est determinatum
ad unam partem, quantumcumque dum est futurum sit ad utrumlibet. Ad decimum
dicendum, quod Deus nihil cognoscit extra se, si ly extra referatur ad id quo
cognoscit ; cognoscit autem aliquid extra se, si referatur ad id quod
cognoscit ; et de hoc supra dictum est. Ad undecimum
dicendum, quod duplex est cognitionis medium. Unum, quod est medium
demonstrationis ; et hoc oportet esse conclusioni proportionatum, ut eo
posito, conclusio ponatur ; et tale medium cognoscendi non est Deus
respectu contingentium. Aliud medium cognitionis est, quod est similitudo rei
cognitae, et tale medium cognitionis est divina essentia ; non tamen
adaequatum alicui, etsi sit proprium singulorum, ut supra dictum est. |
(Tertio decimo quaeritur utrum scientia Dei sit variabilis.)
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Il
semble que oui. 1° La
science est assimilation de celui qui sait à la réalité sue. Or la science de
Dieu est parfaite. Elle sera donc parfaitement assimilée aux réalités sues.
Or ce qui est su par Dieu est variable. Sa science est donc variable. 2°
Toute science qui peut se tromper est variable. Or la science de Dieu peut se
tromper ; en effet, elle porte sur le contingent, qui peut ne pas être.
Et s’il n’est pas, la science de Dieu se trompe. Elle est donc variable. 3°
Notre science, qui a lieu par réception depuis les réalités, suit le mode de
celui qui sait. Donc la science de Dieu, qui a lieu en conférant quelque
chose aux réalités, suit le mode de la réalité sue. Or les choses sues par
Dieu sont variables. Sa science est donc variable, elle aussi. 4° Si
un relatif est ôté, l’autre relatif est aussi ôté. Si donc l’un varie,
l’autre aussi varie. Or les choses sues par Dieu sont variables. Sa science
l’est donc aussi. 5°
Toute science qui peut s’accroître ou diminuer, peut varier. Or la science de
Dieu peut s’accroître ou diminuer. Elle peut donc varier. Preuve de la mineure :
tout sujet qui sait tantôt plus de choses, tantôt moins, a une science qui
varie. Le sujet qui peut en savoir plus qu’il ne sait, ou moins, a donc une
science variable. Or Dieu peut en savoir plus qu’il ne sait ; en effet,
il sait que des choses existent ou ont existé, ou existeront, celles qu’il
fera ; et il pourrait en faire de plus nombreuses, qu’il ne fera
jamais ; et ainsi, il pourrait savoir plus de choses qu’il ne
sait ; et pour la même raison, il peut en savoir moins qu’il ne sait,
car il peut retrancher quelque chose de celles qu’il fera. Sa science peut
donc s’accroître et diminuer. 6° [Le
répondant] disait que, bien que des choses plus ou moins nombreuses puissent
être soumises à la science divine, cependant, sa science ne varie pas. En
sens contraire : de même que les possibles sont soumis à la puissance
divine, de même, les réalités connaissables sont soumises à la science
divine. Or, si Dieu pouvait faire plus de choses qu’il ne l’a pu, sa
puissance s’accroîtrait, et elle diminuerait si elle pouvait faire moins de
choses. Donc, pour la même raison, s’il savait plus de choses qu’il n’a su
auparavant, sa science s’accroîtrait. 7° À un
moment donné, Dieu a su que le Christ allait naître ; maintenant, il ne
sait pas qu’il va naître, mais qu’il est déjà né. Dieu sait donc quelque
chose qu’il n’a d’abord pas su, et il a su quelque chose que maintenant il ne
sait pas ; et ainsi, sa science varie. 8° De
même qu’il faut à la science une réalité connaissable, de même il lui faut
aussi un mode de connaissance. Or, si le mode de connaissance selon lequel
Dieu sait variait, sa science serait variable. Donc, pour la même raison,
puisque les réalités connaissables par lui varient, sa science sera variable. 9° On
dit qu’il y a en Dieu une certaine science d’approbation, selon laquelle il
ne connaît que les bons. Or Dieu peut approuver ceux qu’il n’a pas approuvés.
Il peut donc savoir ce qu’il n’a d’abord pas su ; et ainsi, sa science
semble variable. 10° De
même que la science de Dieu est Dieu même, ainsi la puissance de Dieu est
également Dieu même. Or, nous disons que les réalités sont amenées à
l’existence par la puissance de Dieu de façon changeante. Donc, pour la même
raison, les réalités sont connues par la science de Dieu de façon changeante,
sans aucun préjudice pour la perfection divine. 11°
Toute science qui passe d’une chose à une autre est variable. Or telle est la
science de Dieu, car il connaît les réalités par son essence. Elle est donc
variable. En sens
contraire : 1) Il
est dit en Jacq. 1, 17 :
« En qui il n’y a ni changement, etc. » 2) Le
mouvement est « l’acte de l’imparfait », comme il est dit au
troisième livre sur l’Âme. Or il n’y a aucune imperfection dans la
science divine. Elle est donc invariable. 3)
Toutes les choses mues se ramènent à un premier immobile. Or la cause
première de toutes les choses variables est la science divine, comme la cause
de tous les produits de l’art est l’art. La science de Dieu est donc invariable. Réponse : Puisque
la science est intermédiaire entre le connaissant et le connu, une variation
peut se produire en elle de deux façons : d’abord du côté du
connaissant, ensuite du côté du connu. Du côté du connaissant, nous pouvons
considérer trois choses dans la science : la science elle-même, son acte
et son mode. Et selon ces trois choses peut se produire une variation dans la
science, du côté de celui qui sait. Du côté
de la science elle-même, en effet, une variation se produit en elle lorsqu’on
acquiert nouvellement la science d’une chose qui n’était d’abord pas sue, ou
quand on perd la science de ce qui d’abord était su. On remarque alors une
génération ou une corruption, ou bien un accroissement ou une diminution de
la science elle-même. Or une telle variation ne peut se produire dans la
science divine, car la science divine, comme on l’a déjà montré, porte non
seulement sur les étants mais aussi sur les non-étants ; or il ne peut
rien y avoir en plus de l’étant et du non-étant, car rien n’est intermédiaire
entre l’affirmation et la négation. Or quoique, d’une certaine façon,
c’est-à-dire en tant que la science est ordonnée à une œuvre que fait la
volonté, la science de Dieu porte seulement sur les choses existantes dans le
présent, le passé ou le futur, cependant, si selon ce mode de savoir Dieu
savait quelque chose qu’il n’a d’abord pas su, aucune variation n’en
résulterait dans sa science, puisque sa science, autant qu’il est en elle,
porte de façon égale sur les étants et sur les non-étants ; mais s’il en
résultait quelque variation en Dieu, ce serait du côté de la volonté, qui
détermine la science à une chose à laquelle elle ne la déterminait d’abord
pas. Or,
dans sa volonté non plus, aucune variation ne peut en résulter ; en effet, puisqu’il entre dans la notion de
la volonté qu’elle produise librement son acte, elle peut, pour ce qui
regarde sa notion même, se porter indifféremment vers l’un ou l’autre des opposés,
c’est-à-dire vouloir ou ne pas vouloir faire ou ne pas faire ; cependant,
il est impossible qu’en même temps elle veuille et ne veuille pas ; et
dans la volonté divine, qui est immuable, il ne peut pas non plus se produire
que Dieu ait d’abord voulu quelque chose, et ensuite ne veuille pas cette
même chose selon le même temps, car alors sa volonté serait temporelle et non
toute simultanée. Par conséquent, si nous parlons de la nécessité absolue, il
n’est pas nécessaire qu’il veuille ce qu’il veut ; donc, absolument
parlant, il est possible qu’il ne veuille pas ; mais si nous parlons de
la nécessité qui est en raison d’une hypothèse, alors
il est nécessaire qu’il veuille, s’il veut ou a voulu ; et ainsi, en
raison de l’hypothèse susdite, c’est-à-dire s’il veut ou a voulu, il n’est
pas possible qu’il ne veuille pas. Or, puisqu’une mutation requiert deux
termes, elle regarde toujours le dernier relativement au premier ; par
conséquent, il ne s’ensuivrait que sa volonté est changeante que s’il lui
était possible de ne pas vouloir ce qu’il veut après l’avoir déjà voulu. Et
ainsi, manifestement, que plus ou moins de choses puissent être sues par lui
selon ce mode de science, n’amène aucune variation dans sa science ou dans sa
volonté ; pour lui, en effet, pouvoir savoir plus de choses, c’est
pouvoir par sa volonté déterminer sa science à faire plus de choses. Du côté
de l’acte, une variation se produit dans la science de trois façons. D’abord,
parce que le sujet considère actuellement ce qu’il ne considérait pas
auparavant, comme nous disons, de celui qui passe de l’habitus à l’acte,
qu’il varie. Or ce mode de variation ne peut exister dans la science de Dieu,
car Dieu n’a pas la science par un habitus, mais seulement en acte, car il
n’y a pas en lui de potentialité comme il y en a dans l’habitus. Ensuite,
dans l’acte de savoir, une variation se produit parce que le sujet considère
tantôt une chose, tantôt une autre. Mais cela également est impossible dans
la connaissance divine, car Dieu voit toutes choses par une seule espèce, son
essence, et c’est pourquoi il voit en même temps toutes choses.
Enfin, une variation se produit parce qu’en considérant l’on procède
discursivement d’une chose à l’autre ; et cela non plus ne peut se
produire en Dieu car, puisque le processus discursif requiert deux termes
entre lesquels il puisse avoir lieu, on ne peut, de ce que le sujet voit deux
choses, conclure à un processus
discursif dans la science, s’il voit les deux d’un seul regard ;
or c’est le cas dans la science divine, puisque Dieu voit toutes choses au
moyen d’une seule espèce. Du côté
du mode de connaissance, une variation se produit dans la science parce qu’une
chose est plus clairement ou plus parfaitement connue maintenant qu’auparavant ;
ce qui peut avoir lieu pour deux raisons. D’abord en raison de la diversité
du médium par lequel se fait la connaissance, comme
c’est le cas, par exemple, de celui qui a d’abord su quelque chose par un médium
probable, et qui sait ensuite la même chose par un médium nécessaire ;
et cela ne peut pas non plus se produire en Dieu, car son essence, qui est
pour lui le médium de connaissance, est invariable. Ensuite, en raison de la
puissance intellective, parce qu’un homme mieux disposé intellectuellement
connaît quelque chose avec plus d’acuité, même si le médium est
identique ; et cela non plus ne peut se produire en Dieu, car la
puissance par laquelle il connaît est son essence, qui est invariable. Il
reste donc que la science de Dieu est tout à fait invariable du côté du connaissant. Du côté
de la réalité connue, la science varie selon la vérité et la fausseté, car
si, l’estimation demeurant la même, la réalité change, alors l’estimation qui
a d’abord été vraie sera fausse. Mais en Dieu, cela aussi est impossible, car
le regard de la connaissance divine se porte vers la réalité en tant qu’elle
est dans son présent à elle, comme
déjà déterminée à une seule chose, et sous ce rapport elle ne peut varier
ultérieurement. En effet, si la réalité elle-même reçoit une autre
disposition, cette disposition sera de nouveau soumise de la même façon à la
vision divine. Et
par conséquent, la science de Dieu n’est nullement variable. Réponse
aux objections : 1°
L’assimilation de la science à l’objet su n’a pas lieu dans une conformité de
nature, mais par représentation ;
la science des réalités variables n’est donc pas nécessairement variable. 2° Bien
que, considéré en soi, l’objet su par Dieu puisse être autrement, cependant
il est soumis à la connaissance divine de telle façon qu’il ne peut se
présenter autrement, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 3°
Toute science, qu’elle ait lieu par réception depuis les réalités ou par
impression sur les réalités, suit le mode de celui qui sait ; en effet,
ces deux sciences viennent de ce que la ressemblance de la réalité connue est
dans le connaissant, or ce qui est en quelque chose y est selon le mode de ce
en quoi il est. 4° En
tant que soumis à la science divine, ce à quoi la science divine se rapporte
est invariable ; par conséquent, la science, elle aussi, est invariable
quant à la vérité, laquelle peut varier par un changement de la relation susdite. 5°
Quand on dit : « Dieu peut savoir ce qu’il ne sait pas », même
si l’on parle de la science de vision, cela peut être entendu de deux
façons : d’abord en un sens composé, c’est-à-dire en supposant que Dieu
n’ait pas su ce qu’on dit qu’il peut savoir ; et dans ce cas,
l’affirmation est fausse, car ces deux choses ne peuvent être vraies ensemble,
à savoir, que Dieu n’ait pas su quelque chose, et qu’ensuite il le sache.
Ensuite, en un sens divisé ; et dans ce cas, aucune hypothèse
ou condition n’est incluse dans ce pouvoir ; l’affirmation est donc
vraie en ce sens, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. Mais, bien qu’en un
certain sens on accorde que Dieu peut savoir ce qu’il ne savait d’abord pas,
on ne peut cependant en aucun sens accorder l’affirmation « Dieu peut savoir
plus de choses qu’il ne sait » ; car, puisque dire « plus de
choses » implique un rapport à ce qui existe auparavant, l’affirmation
est toujours entendue en un sens composé. Et pour la même raison, on ne doit
nullement accorder que la science de Dieu puisse s’accroître ou diminuer. 6° Nous
l’accordons. 7° Dieu
sait les énoncés sans composer ni diviser, comme on l’a déjà dit, et c’est
pourquoi, de même qu’il connaît les diverses réalités de la même façon
lorsqu’elles sont et lorsqu’elles ne sont pas, de même il connaît les divers
énoncés de la même façon lorsqu’ils sont vrais et lorsqu’ils sont faux, car
il sait que chacun est vrai au temps où il est vrai. En effet, il sait que
l’énoncé « Socrate court » est vrai quand il est vrai ; et de
même celui-ci : « Socrate courra », et ainsi des autres
énoncés. Voilà pourquoi, bien qu’il ne soit pas vrai, maintenant,
que Socrate court, mais qu’il a couru, cependant Dieu sait les deux, car il
regarde simultanément les deux temps auxquels les deux énoncés sont vrais. Mais s’il savait l’énoncé en le formant en
lui-même, alors il ne saurait un énoncé que lorsqu’il est vrai, comme c’est
le cas pour nous, et ainsi, sa science varierait.8° Le mode de la science est
dans le sujet même qui sait, mais la réalité sue n’est pas avec sa nature
dans le sujet même qui sait ; voilà pourquoi la variation du mode de la
science rendrait la science variable, mais non la variation des réalités
sues. 9° La
réponse ressort de ce qu’on a dit. 10°
L’acte d’une puissance a son terme hors de l’agent, dans la réalité en sa
nature propre, en laquelle la réalité a un être variable ; voilà
pourquoi l’on accorde, du côté de la réalité produite, que la réalité est amenée
à l’existence de façon changeante. La science, par contre, porte sur les
réalités en tant qu’elles sont en quelque façon dans le connaissant ;
puis donc que le connaissant est invariable, les réalités sont connues par
lui de façon invariable. 11°
Bien que Dieu connaisse les autres choses par son essence, il n’y a pas là de
passage, car c’est d’un même regard qu’il voit son essence et les autres choses. |
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Et videtur quod
sic. Quia scientia
est assimilatio scientis ad rem scitam. Sed scientia Dei est perfecta. Ergo perfecte assimilabitur rebus scitis. Sed scita a Deo, sunt variabilia.
Ergo scientia
eius est variabilis. Praeterea,
omnis scientia quae potest falli, est variabilis. Sed scientia Dei potest
falli ; est enim de contingenti, quod potest non esse. Et si non sit,
scientia Dei fallitur. Ergo est variabilis. Praeterea,
scientia nostra, quae est per receptionem a rebus, est per modum scientis.
Ergo scientia Dei, quae est per hoc quod confert aliquid rebus, est per modum
rei scitae. Sed scita a Deo sunt variabilia. Ergo et scientia eius variabilis. Praeterea,
ablato uno relativorum aufertur et reliquum. Ergo et variato uno variatur et
reliquum. Sed scita a Deo sunt variabilia. Ergo et scientia eius est
variabilis. Praeterea,
omnis scientia quae potest augeri vel minui, potest variari. Sed scientia Dei
potest augeri et minui. Ergo potest variari. Probatio mediae. Omnis sciens
qui quandoque scit plura, quandoque pauciora, eius scientia variatur. Ergo
sciens qui potest plura scire quam scit, vel pauciora, habet scientiam
variabilem. Sed Deus potest plura scire quam sciat ; scit enim aliqua
esse vel fuisse, vel futura esse, quae facturus est ; posset autem plura
facere, quae nunquam est facturus ; et ita posset plura scire quam
sciat ; et eadem ratione potest pauciora scire quam sciat, quia potest
dimittere aliquid eorum quae facturus est. Ergo eius scientia potest augeri
et minui. Sed dicebat,
quod quamvis plura essent subiecta vel pauciora divinae scientiae, non tamen
eius scientia variaretur. – Sed contra, sicut possibilia sunt subiecta
potentiae divinae, ita scibilia sunt subiecta divinae scientiae. Sed si Deus
posset plura facere quam potuerit, eius potentia augeretur ; minueretur
autem, si posset in pauciora. Ergo, eadem ratione, si plura sciret quam prius
scivisset, eius scientia augeretur. Praeterea, Deus
quandoque scivit Christum nasciturum, nunc autem nescit eum esse nasciturum,
sed esse iam natum. Ergo Deus aliquid scit quod prius nescivit, et aliquid
scivit quod nunc nescit ; et sic eius scientia variatur. Praeterea, sicut ad scientiam requiritur scibile, ita requiritur et
modus sciendi. Sed si modus
cognoscendi variaretur quo Deus scit, scientia eius esset variabilis. Ergo, eadem ratione, cum scibilia ab ipso varientur, eius scientia
variabilis erit. Praeterea, in Deo dicitur esse quaedam scientia approbationis, secundum
quam solos bonos cognoscit. Sed Deus potest approbare quos non approbavit. Ergo potest scire quod
prius nescivit ; et sic videtur eius scientia variabilis. Praeterea,
sicut scientia Dei est ipse Deus, ita et potentia Dei est ipse Deus. Sed a
potentia Dei dicimus res mutabiliter in esse produci. Ergo, eadem ratione, a
scientia Dei res mutabiliter cognoscuntur sine aliquo detrimento divinae
perfectionis. Praeterea,
omnis scientia quae transit de uno in alterum, est variabilis. Sed scientia
Dei est huiusmodi, quia per essentiam suam cognoscit res. Ergo est
variabilis. Sed contra. Est
quod dicitur Iacob, cap. I, 17 : apud
quem non est transmutatio nec et cetera. Praeterea,
motus est actus imperfecti, ut dicitur
in III de Anima [cap. 7 (431 a 6)]. Sed in divina scientia nulla est
imperfectio. Ergo est invariabilis. Praeterea,
omnia mota reducuntur ad unum primum immobile. Sed prima causa omnium
variabilium est divina scientia, sicut causa artificiatorum est ars. Ergo
scientia Dei est invariabilis. Responsio.
Dicendum, quod, cum scientia sit media inter cognoscentem et cognitum,
dupliciter potest accidere variatio in ipsa : uno modo ex parte
cognoscentis ; alio modo ex parte cogniti. Ex parte autem cognoscentis
tria in scientia considerare possumus ; scilicet ipsam scientiam, actum
eius, et modum ipsius : et secundum haec tria potest variatio in
scientia accidere ex parte scientis. Accidit enim
variatio in ea ex parte ipsius scientiae quando de novo acquiritur
scientia alicuius quod prius nesciebatur vel amittitur scientia eius quod
prius sciebatur. Et secundum hoc
attenditur generatio vel corruptio, aut augmentum vel diminutio ipsius
scientiae. Talis autem variatio in scientia divina accidere non potest, quia
scientia divina, ut supra ostensum est, non solum est entium, sed etiam non
entium ; non autem potest aliquid esse praeter ens vel non ens, quia
inter affirmationem et negationem nihil est medium. Quamvis autem secundum
quemdam modum scientia Dei sit tantum existentium in praesenti, praeterito
vel futuro, scilicet secundum quod scientia ordinatur ad opus quod facit
voluntas : si tamen per hunc modum sciendi sciret aliquid quod prius
nescivit, nulla variatio ex hoc accideret in scientia ipsius, cum scientia
eius sit aequaliter entium et non entium, quantum ex parte eius est ;
sed si esset ex hoc aliqua variatio in Deo, hoc esset ex parte voluntatis,
quae determinat scientiam ad aliquid ad quod prius non determinabat. Sed nec in
voluntate ipsius ex hoc aliqua variatio accidere potest ; cum enim hoc
sit de ratione voluntatis ut libere actum suum producat ; quantum est
ex ipsa ratione voluntatis, aequaliter potest in utrumque oppositorum
exire ; ut scilicet, velit vel non velit facere aut non facere ;
sed tamen non potest esse ut simul dum vult non velit ; nec in voluntate
divina, quae immutabilis est, potest accidere ut prius voluerit aliquid et
postea nolit illud idem secundum idem tempus, quia sic voluntas eius esset
temporalis et non tota simul. Unde si loquamur de necessitate absoluta, non
est necesse eum velle hoc quod vult, ergo absolute loquendo possibile est eum
non velle ; sed si loquamur de necessitate quae est ex suppositione, sic
necesse est eum velle, si vult vel si voluit ; et sic ex suppositione
praedicta loquendo, non est possibile eum non velle scilicet si vult vel si
voluit. Mutatio autem cum requirat duos terminos, semper respicit ultimum in
ordine ad primum ; unde hoc solummodo sequeretur, quod eius voluntas
esset mutabilis, si esset possibile non velle quod vult si prius voluisset.
Et sic patet quod ex hoc quod possunt plura esse scita a Deo per hunc modum
scientiae vel pauciora, nulla variatio ponitur in scientia eius vel in voluntate
ipsius ; hoc enim est eum posse plura scire quod posse scientiam suam
per voluntatem determinare ad plura facienda. Sed ex parte
actus accidit variatio in scientia tripliciter. Uno modo ex eo quod actu considerat
quod prius non considerabat ; sicut dicimus illum variari, qui exit de
habitu in actum. Iste autem variationis modus in scientia Dei esse non
potest, quia ipse non est sciens secundum habitum, sed solum secundum actum,
quia non est in eo aliqua potentialitas qualis est in habitu. Alio modo
accidit variatio in actu sciendi ex hoc quod modo considerat unum, et modo
aliud. Sed istud etiam non potest esse in divina cognitione, quia ipse per
unam speciem suae essentiae omnia videt, et ideo omnia simul intuetur. Tertio
modo ex hoc quod aliquis in considerando discurrit de uno in aliud ;
quod etiam in Deo accidere non potest, quia cum discursus requirat duo inter
quae sit, non potest dici discursus in scientia ex hoc quod duo videt, si
illa duo uno intuitu videat ; quod accidit in divina scientia, per hoc
quod omnia per unam speciem videt. Sed ex parte
modi cognoscendi accidit variatio in scientia ex hoc quod aliquid limpidius
et perfectius cognoscitur nunc quam prius ; quod quidem potest
contingere ex duobus. Uno modo ex diversitate medii per quod fit
cognitio ; sicut accidit in eo qui prius scivit aliquid per probabile
medium, et post scit idem per medium necessarium ; quod etiam in Deo accidere
non potest, quia essentia sua, quae est ei medium cognoscendi, est invariabilis.
Alio modo ex virtute intellectiva, secundum quod unus homo melioris ingenii
acutius aliquid cognoscit, etiam per idem medium ; quod etiam in Deo
accidere non valet, quia virtus qua cognoscit, est sua essentia, quae
invariabilis est. Unde relinquitur scientiam Dei omnino invariabilem esse ex
parte cognoscentis. Ex parte autem
rei cognitae scientia variatur secundum veritatem et falsitatem ; quia
eadem existimatione remanente, si res mutetur, erit existimatio falsa quae
prius fuit vera ; quod etiam in Deo non potest esse, quia intuitus
divinae cognitionis fertur ad rem secundum quod est in sua praesentialitate, prout
est iam determinata ad unum ; et ulterius quantum ad hoc non potest
variari. Si enim res ipsa aliam dispositionem accipiat, illa iterum erit
eodem modo divinae visioni subiecta ; et sic scientia Dei nullo modo variabilis
est. Ad primum ergo
dicendum, quod assimilatio scientiae ad scitum non est secundum conformitatem
naturae, sed secundum repraesentationem ; unde non oportet quod rerum
variabilium sit scientia variabilis. Ad secundum
dicendum, quod quamvis scitum a Deo secundum se consideratum sit possibile
aliter esse ; tamen hoc modo divinae cognitioni substat, secundum quod
non potest aliter se habere, ut ex dictis patet. Ad tertium
dicendum, quod omnis scientia, sive sit per receptionem a rebus, sive per
impressionem in res, est per modum scientis ; quia utraque est secundum
hoc quod similitudo rei cognitae est in cognoscente ; quod autem est in
aliquo, est in eo per modum eius in quo est. Ad quartum
dicendum, quod illud ad quod refertur divina scientia, secundum hoc quod
substat scientiae divinae, est invariabile ; unde et scientia
invariabilis est quantum ad veritatem, quae variari potest per mutationem
relationis praedictae. Ad quintum
dicendum, quod cum dicitur : Deus potest scire quod nescit ;
loquendo etiam de scientia visionis, potest dupliciter intelligi. Uno modo in
sensu composito ; scilicet ex suppositione quod Deus non sciverit illud
quod dicitur posse scire ; et sic falsum est. Non enim potest utrumque
horum esse simul, scilicet ut Deus nesciverit aliquid, et postea sci-at
illud. Alio modo in sensu diviso ; et sic non includitur aliqua suppositio
vel conditio sub potestate ; unde in hoc sensu est verum, ut ex dictis patet.
Quamvis autem hoc in aliquo sensu concedatur quod Deus potest scire quod
prius nescivit, non tamen potest concedi in aliquo sensu Deus potest scire
plura quam sciat ; quia cum per hoc quod dicitur plura, importetur
comparatio ad praeexistens, semper intelligitur in sensu composito. Et eadem
ratione nullo modo est concedendum, quod scientia Dei possit augeri vel minui. Sextum
concedimus. Ad septimum
dicendum, quod Deus scit enuntiabilia, non componendo et dividendo, ut prius
dictum est, et ideo, sicut cognoscit diversas res eodem modo, quando sunt et
quando non sunt, ita cognoscit diversa enuntiabilia eodem modo quando sunt
vera et quando sunt falsa, quia unumquodque cognoscit esse verum illo tempore
quo verum est. Scit enim hoc enuntiabile Socratem currere esse verum, quando
verum est ; et similiter hoc enuntiabile Socratem esse cursurum, et sic
de aliis ; et ideo, quamvis non sit modo verum, Socratem currere, sed
cucurrisse, nihilominus tamen Deus utrumque scit, quia simul intuetur
utrumque tempus quo utrumque enuntiabile est verum. Si autem sciret enuntiabile
formando enuntiabile in seipso, tunc non sciret aliquod enuntiabile nisi
quando est verum, sicut et in nobis accidit ; et sic eius scientia
variaretur. Ad octavum
dicendum, quod modus sciendi est in ipso sciente ; non autem ipsa res
scita secundum suam naturam est in ipso sciente ; et ideo modi sciendi
varietas faceret scientiam variabilem, non autem variatio rerum scitarum. Ad nonum patet
responsio ex dictis. Ad decimum
dicendum, quod actus potentiae terminatur extra agentem ad rem in propria
natura, in qua res habet esse variabile ; et ideo conceditur ex parte
rei productae, quod res producitur in esse mutabiliter. Sed scientia est de
rebus secundum quod res aliquo modo sunt in cognoscente ; unde cum
cognoscens sit invariabilis, invariabiliter ab eo res cognoscuntur. Ad undecimum dicendum, quod quamvis Deus per essentiam suam alia
cognoscat, non est ibi aliquis transitus, quia eodem intuitu essentiam suam
et alia videt. |
(Decimoquarto quaeritur utrum scientia Dei sit causa rerum.)
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Il
semble que non. 1° Dans
son Commentaire sur l’Épître aux
Romains, Origène dit : « Ce n’est point
parce que Dieu sait qu’une chose doit advenir que cette chose sera ;
mais c’est parce qu’elle doit advenir qu’elle est connue de Dieu avant
qu’elle ne se produise. » Il semble donc que les réalités soient la
cause de la science de Dieu, plutôt que l’inverse. 2° Dès
que la cause est posée, l’effet est posé. Or la science de Dieu a existé de
toute éternité. Si donc elle-même est la cause des réalités, il semble que
les réalités aient existé de toute éternité, ce qui est hérétique. 3°
D’une cause nécessaire suit un effet nécessaire ; les démonstrations qui
font intervenir une cause nécessaire ont donc aussi des conclusions
nécessaires. Or la science de Dieu est nécessaire, puisqu’elle est éternelle.
Les réalités qui sont sues par Dieu seraient donc toutes nécessaires, elles
aussi, ce qui est absurde. 4° Si
la science de Dieu est cause des réalités, alors elle se rapporte aux
réalités de la même façon que les réalités se rapportent à notre science. Or
la réalité communique son mode à notre science, car nous avons une science
nécessaire des réalités nécessaires. Si donc la science de Dieu était la
cause des réalités, elle imposerait son mode de nécessité à toutes les
réalités sues, ce qui est faux. 5°
« La cause première influe sur l’effet plus fortement que la cause
seconde. » Or la science de Dieu, si elle est la cause des réalités,
sera cause première. Puis donc que de causes secondes nécessaires s’ensuit
une nécessité dans les effets, à bien plus forte raison s’ensuivra-t-il de la
science de Dieu une nécessité dans les réalités ; et nous retrouvons
ainsi la même conclusion que ci-dessus. 6° Une
science a un rapport plus essentiel avec les réalités auxquelles elle se
rapporte comme une cause qu’avec les réalités auxquelles elle se rapporte
comme un effet, car la cause laisse une impression sur l’effet, mais
l’inverse n’est pas vrai. Or notre science, qui se rapporte aux réalités
comme leur effet, requiert, pour être elle-même nécessaire, une nécessité
dans les réalités sues. Si donc la science de Dieu était la cause des
réalités, à bien plus forte raison requerrait-elle une nécessité dans les
réalités sues ; et ainsi, elle ne connaîtrait pas les contingents, ce
qui s’oppose à ce qu’on a dit précédemment. En sens
contraire : 1)
Saint Augustin dit au quinzième livre sur la Trinité : « Toutes ses créatures, spirituelles
et corporelles, Dieu ne les connaît point parce qu’elles sont, mais elles
sont parce qu’il les connaît. » La science de Dieu est donc cause des
réalités. 2) La
science de Dieu est un certain art de créer les réalités ; aussi saint
Augustin dit-il au sixième livre sur la Trinité que le Verbe est « un art plein des raisons
des vivants ». Or l’art est la cause des produits de l’art. La science
de Dieu est donc la cause des réalités créées. 3)
L’opinion d’Anaxagore, que
loue le Philosophe,
semble aller dans le même sens : Anaxagore affirmait que le premier
principe des réalités était une intelligence qui meut et distingue toutes choses. Réponse : L’effet ne peut être plus simple que la cause ;
il est donc nécessaire que partout où se trouve une nature unique, on puisse
se ramener à un unique principe de cette nature ; par exemple, tous les
corps chauds se ramènent à un premier chaud, le feu, qui est la cause de la
chaleur dans les autres chauds, comme il est dit au deuxième livre de la Métaphysique. Or toute ressemblance se caractérise par la
communauté de quelque forme ; il est donc nécessaire que toutes les
choses qui sont semblables, quelles qu’elles soient, aient entre elles un
rapport tel que, ou bien l’une est la cause de l’autre, ou bien les deux sont
causées par une cause unique. Or il y a en toute science une assimilation de
la science à l’objet su ;
il est donc nécessaire, ou que la science soit cause de l’objet su, ou que
l’objet soit cause de la science, ou encore que les deux soient causés par
une cause unique. Or on ne peut pas dire que les réalités sues par Dieu
soient causes de science en lui, car les réalités sont temporelles et la
science de Dieu est éternelle, or le temporel ne peut être cause de
l’éternel. Semblablement, on ne peut pas dire que la science de Dieu et les
réalités soient causées par une cause unique, car rien en Dieu ne peut être
causé, puisqu’il est lui-même tout ce qu’il a. Il reste donc que sa science
est cause des réalités. À
l’inverse, notre science est causée par les réalités, dans la mesure où nous
la recevons des réalités. Quant
à la science des anges, elle n’est ni cause des réalités ni causée par elles,
mais leur science et les réalités proviennent d’une cause unique ; en
effet, de même que Dieu infuse les formes naturelles dans les réalités afin
qu’elles subsistent, de même il infuse leurs ressemblances dans les esprits
des anges pour qu’ils connaissent les réalités. Il faut
cependant savoir que la science, en tant que telle, pas plus que la forme en
tant que telle, n’implique une cause active ; en effet, l’action existe
lorsqu’une chose émane de l’agent, au lieu que la forme, en
tant que telle, a l’existence en perfectionnant ce en quoi elle est, et en se
reposant en lui ; aussi la forme n’est-elle principe d’action que
moyennant une puissance ; et certes, en certaines choses, la forme est
elle-même puissance, mais non par sa notion de forme ; en d’autres, par
contre, la puissance est autre chose que la forme substantielle de la
réalité, comme nous le voyons dans les corps, dont les actions n’émanent que
moyennant quelques-unes de leurs qualités. Semblablement, la science se
caractérise par la présence d’une chose dans le sujet qui sait, et non par le
fait qu’une chose émane du sujet ; voilà pourquoi un effet n’émane
jamais de la science que moyennant la volonté, qui implique par définition un
certain influx vers les choses voulues ; de même, une action ne sort
jamais de la substance que moyennant une puissance, quoique la volonté et la
science soient parfois identiques, comme en Dieu, mais parfois non, comme
dans les autres êtres. Semblablement, Dieu étant la cause première de toutes
choses, des effets procèdent de lui par l’intermédiaire de causes secondes ;
donc, entre la science de Dieu, qui est cause de la réalité, et la réalité
causée elle-même, se rencontrent deux intermédiaires : l’un du côté de
Dieu, à savoir la volonté divine ; l’autre du côté des réalités
elles-mêmes quant à certains effets, à savoir les causes secondes, par
l’intermédiaire desquelles les réalités proviennent de la science de Dieu.
Or tout effet suit non seulement la détermination de la cause première, mais
également celle de la cause intermédiaire ; voilà pourquoi les réalités
sues par Dieu procèdent de sa science selon le mode de sa volonté et selon le
mode des causes secondes, et il
n’est pas nécessaire qu’elles suivent en tout le mode de sa science. Réponse
aux objections : 1°
L’intention d’Origène est de dire que la science de Dieu n’est pas une cause
amenant une nécessité dans l’objet su, au point qu’une chose soit contrainte
de se produire parce que Dieu la connaît. Et ce qu’il dit : « c’est
parce qu’elle doit advenir qu’elle est connue de Dieu », n’implique pas
une causalité ontologique, mais seulement une causalité logique. 2°
Parce que les réalités procèdent de la science moyennant la volonté, il n’est
pas nécessaire qu’elles viennent à l’être toutes les fois qu’il y a science,
mais au moment déterminé par la volonté. 3°
L’effet suit la nécessité de la cause prochaine, qui peut être aussi un moyen
terme pour démontrer l’effet ; mais il n’est pas nécessaire qu’il suive
la nécessité de la cause première, car il peut être empêché par une cause
seconde, si elle est contingente, comme
on le voit clairement dans les effets qui sont produits, dans les êtres
sujets à génération et à corruption, par le mouvement des corps célestes moyennant
les puissances inférieures : en effet, à cause de la possible défaillance
des puissances naturelles, ces effets sont contingents, quoique le mouvement
du ciel se comporte toujours de la même façon. 4° La
réalité est cause prochaine de notre science, et c’est pourquoi elle lui communique
son mode ; mais Dieu est cause première, il n’en va donc pas de même. Ou
bien il faut dire que, si notre science des réalités nécessaires est
nécessaire, ce n’est pas parce que les réalités sues causent la science, mais
c’est plutôt parce que la vérité qui est requise dans la science est adéquation
aux réalités sues. 5° Bien
que la cause première influe plus fortement que la cause seconde, cependant
l’effet n’est accompli que lorsque survient l’opération de la cause
seconde ; voilà pourquoi, s’il y a dans la cause seconde une possibilité
de défaut, la même possibilité de défaut est aussi dans l’effet, quoique la
cause première ne puisse faillir ; mais si la cause première le pouvait,
à bien plus forte raison l’effet pourrait-il lui aussi faire défaut. Par
conséquent, les deux causes étant requises pour l’être de l’effet, le défaut
de l’une ou de l’autre amène un défaut dans l’effet ; si donc on affirme la contingence de l’une
quelconque des deux, il s’ensuit que l’effet est contingent ; mais si
une seule des deux est donnée comme nécessaire, l’effet ne sera pas
nécessaire, les deux causes étant requises pour l’être de l’effet. Or, si la
cause première est contingente, la cause seconde ne peut pas être
nécessaire ; c’est pourquoi la nécessité de la cause seconde entraîne
une nécessité dans l’effet. 6° Il faut répondre comme
au quatrième argument. |
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Et videtur quod
non. Origenes enim
super epistolam ad Romanos
[cap. 7] ait : non propterea
aliquid erit, quia id scit Deus futurum ;
sed quia futurum est, ideo scitur a Deo antequam fiat. Ergo magis videtur
quod res sint causa scientiae Dei quam e converso. Praeterea,
posita causa ponitur effectus. Sed scientia Dei
fuit ab aeterno. Si ergo ipsa
est causa rerum, videtur quod res ab aeterno fuerint, quod est haereticum. Praeterea, a causa necessaria sequitur effectus necessarius ;
unde et demonstrationes quae sunt per causam necessariam, habent conclusiones
necessarias. Sed scientia
Dei est necessaria, cum sit aeterna. Ergo et res, quae sunt scitae a Deo,
omnes essent necessariae ; quod est absurdum. Praeterea, si
scientia Dei sit causa rerum, tunc hoc modo se habet scientia Dei ad res
sicut res se habent ad scientiam nostram. Sed
res ponit modum suum in scientia nostra, quia de rebus necessariis habemus
necessariam scientiam. Si ergo
scientia Dei esset causa rerum, modum necessitatis imponeret omnibus rebus
scitis ; quod est falsum. Praeterea, causa prima vehementius influit in causatum quam secunda. Sed scientia Dei, si est
causa rerum, erit causa prima. Cum ergo ex causis
secundis necessariis sequatur necessitas in effectibus, multo magis a scientia
Dei sequetur necessitas in rebus ; et sic idem quod prius. Praeterea, essentialiorem comparationem habet scientia ad res ad quas
comparatur ut causa, quam ad res ad quas comparatur ut effectus ; quia
causa imprimit in effectum, sed non e converso. Sed scientia nostra, quae
comparatur ad res ut effectus earum, requirit necessitatem in rebus scitis ad
hoc ut sit ipsa necessaria. Ergo si scientia Dei esset causa rerum, multo
amplius necessitatem requireret in rebus scitis ; et ita non cognosceret
contingentia ; quod est contra praedicta. Sed contra. Est
quod Augustinus dicit XV de Trinitate [cap. 13] : universas creaturas, et spirituales et
corporales, non quia sunt, ideo novit Deus ; sed ideo sunt quia novit. Ergo scientia Dei est causa rerum. Praeterea,
scientia Dei est quaedam ars rerum creandarum, unde dicit Augustinus in VI de
Trinit. [cap. 10], quod verbum est ars
plena rationum viventium. Sed ars est causa artificiatorum. Ergo scientia
Dei est causa rerum creatarum. Praeterea, ad
hoc facere videtur opinio Anaxagorae, quam commendat philosophus [De anima III, 7 (429 a 18)], qui
ponebat primum principium rerum esse intellectum, qui omnia movet et distinguit. Responsio. Dicendum, quod effec- tus non potest esse simplicior quam causa ;
unde oportet quod in quibuscumque
invenitur una natura, quod sit reducere in unum principium illius
naturae ; sicut omnia calida reducuntur in unum primum calidum, scilicet
ignem, qui est causa caloris in aliis, ut dicitur in II Metaph. [l. 2
(993 b 24)]. Et ideo, cum omnis similitudo attendatur secundum convenientiam
alicuius formae, oportet quod quaecumque sunt similia, ita se habeant, quod
vel unum sit causa alterius, vel ambo ex una causa causentur. In omni autem
scientia est assimilatio scientis ad scitum ; unde oportet quod vel
scientia sit causa sciti, vel scitum sit causa scientiae, vel utrumque ab una
causa causetur. Non potest autem dici quod res scitae a Deo sint causae
scientiae in eo ; quia res sunt temporales, et scientia Dei est aeterna,
temporale autem non potest esse causa aeterni. Similiter non potest dici quod
utrumque ab una causa causetur ; quia in Deo nihil potest esse causatum,
cum ipse sit quidquid habet. Unde relinquitur quod scientia eius sit causa
rerum. Sed e converso scientia nostra causata est a rebus, inquantum, scilicet,
eam a rebus accipimus. Sed scientia Angelorum neque est causa rerum, neque ab
eis causata ; sed utrumque est ab una causa ; sicut enim Deus
formas naturales influit rebus, ut subsistant, ita similitudines earum
infundit mentibus Angelorum ad cognoscendum res. Sciendum tamen,
quod scientia inquantum scientia, non dicit causam activam, sicut nec forma
inquantum est forma ; actio enim est ut in exeundo aliquid ab
agente ; sed forma inquantum huiusmodi, habet esse in perficiendo illud
in quo est, et quiescendo in ipso ; et ideo forma non est principium
agendi nisi mediante virtute ; et in quibusdam quidem ipsa forma est
virtus, sed non secundum rationem formae ; in quibusdam autem virtus est
aliud a forma substantiali rei, sicut videmus in corporibus, a quibus non
progrediuntur actiones nisi mediantibus aliquibus suis qualitatibus.
Similiter etiam scientia significatur per hoc quod aliquid est in sciente,
non ex hoc quod sit aliquid a sciente ; et ideo a scientia nunquam
procedit effectus nisi mediante voluntate, quae de sui ratione importat influxum
quemdam ad volita ; sicut a substantia nunquam exit actio nisi mediante
virtute, quamvis in quibusdam sit idem voluntas et scientia, ut in Deo ;
in quibusdam autem non, ut in aliis. Similiter etiam a Deo, cum sit causa
prima omnium, procedunt effectus mediantibus causis secundis ; unde
inter scientiam Dei, quae est causa rei, et ipsam rem causatam invenitur
duplex medium : unum ex parte Dei, scilicet divina voluntas ; aliud
ex parte ipsarum rerum quantum ad quosdam effectus, scilicet causae secundae,
quibus mediantibus proveniunt res a scientia Dei. Omnis autem effectus non
solum sequitur conditionem causae primae, sed etiam mediae ; et ideo res
scitae a Deo procedunt ab eius scientia per modum voluntatis, et per modum
causarum secundarum ; nec oportet quod in omnibus modum scientiae sequantur.Ad
primum igitur dicendum, quod intentio Origenis est dicere, quod scientia Dei
non est causa quae inducat necessitatem in scito, ut ex hoc cogatur aliquid
evenire, quia Deus illud scit. Quod autem dicit, quia futurum est, ideo scitur a Deo, non importatur causa
essendi, sed causa inferendi tantum. Ad secundum
dicendum, quod quia res procedunt a scientia mediante voluntate, non oportet
quod in esse prodeant quandocumque est scientia, sed quando voluntas determinat. Ad tertium
dicendum, quod effectus sequitur necessitatem causae proximae, quae etiam
potest esse medium ad demonstrandum effectum : non autem oportet quod
sequatur necessitatem causae primae, quia potest impediri effectus ex causa
secunda si sit contingens ; sicut patet in effectibus qui producuntur in
generabilibus et corruptibilibus per motum corporum caelestium, mediantibus
virtutibus inferioribus : sunt enim effectus contingentes propter
defectibilitatem virtutum naturalium, quamvis motus caeli sit semper eodem
modo se habens. Ad quartum
dicendum, quod res est proxima causa scientiae nostrae, et ideo modum suum
ponit in ea ; sed Deus est causa prima ; unde non est simile. Vel
dicendum, quod non propterea scientia nostra est necessaria de rebus
necessariis, quia res scitae causant scientiam ; sed magis propter
adaequationem veritatis ad res scitas, quae requiritur in scientia. Ad quintum
dicendum, quod quamvis causa prima vehementius influat quam secunda tamen
effectus non completur nisi adveniente operatione secundae ; et ideo, si
sit possibilitas ad deficiendum in causa secunda, est etiam eadem
possibilitas deficiendi in effectu, quamvis causa prima deficere non
possit : sed multo amplius si causa prima posset deficere, et effectus
deficere posset. Quia ergo ad esse effectus requiritur utraque causa,
utriusque defectus inducit defectum in effectu ; et ideo quaecumque
earum ponatur contingens, sequitur effectum esse contingentem : non
autem si altera tantum ponatur necessaria, effectus erit necessarius, propter
hoc quod ad esse effectus utraque causa requiritur. Sed quia causa secunda non
potest esse necessaria si prima sit contingens, inde est quod ad necessitatem
causae secundae sequitur necessitas in effectu. Ad sextum
dicendum sicut dictum est ad quartum. |
(Quinto decimo quaeritur utrum Deus sciat mala.)
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Il
semble que non. 1°
Toute science, ou bien est la cause de l’objet su, ou est causée par lui, ou
du moins elle procède d’une même cause que lui. Or, ni la science de Dieu
n’est cause des maux, ni les maux ne sont cause de la science, ni rien
d’autre n’est cause des deux. La science de Dieu ne porte donc pas sur les
maux. 2°
Comme il est dit au deuxième livre de la Métaphysique, chaque chose se rapporte au vrai comme elle
se rapporte à l’être. Or, comme disent Denys et saint Augustin, le
mal n’est pas un étant ; le mal n’est donc pas vrai. Or rien n’est su
que le vrai. Le mal ne peut donc pas être su de Dieu. 3° Le
Commentateur dit au troisième livre sur l’Âme que l’intelligence qui est toujours en acte
ne connaît absolument pas la privation. Or il revient surtout à
l’intelligence de Dieu d’être toujours en acte. Elle ne connaît donc aucune
privation. Or « le mal est une privation de bien », comme dit saint
Augustin. Dieu
ne connaît donc pas le mal. 4° Tout
ce qui est connu est connu soit au moyen du semblable, soit au moyen du contraire.
Or le mal n’est pas semblable à l’essence de Dieu, par laquelle Dieu connaît
toutes choses, et il ne lui est pas non plus contraire, parce qu’il ne peut
lui nuire, et que l’on appelle « mal » ce qui nuit. Dieu ne connaît
donc pas les maux. 5° Ce
qui ne peut être appris ne peut être su. Or, comme dit saint Augustin au
livre sur le Libre Arbitre, le mal ne peut être appris : « par
la discipline, en effet, on n’apprend que de bonnes choses ». Le mal ne
peut donc pas être su ; il n’est donc pas connu par Dieu. 6°
Celui qui sait la grammaire est grammairien. Celui qui sait le mal est donc
mauvais. Or Dieu n’est pas mauvais ; il ne sait donc pas les maux. En sens
contraire : 1)
Personne ne peut venger ce qu’il ignore. Or Dieu est le vengeur des maux. Il
les connaît donc. 2)
Aucun bien ne manque à Dieu. Or la science des maux est bonne, car par elle
on les évite. Dieu a donc connaissance des maux. Réponse : Selon le Philosophe au quatrième livre de la Métaphysique, celui qui ne pense
pas quelque chose d’un, ne pense rien. Or une chose est une en étant indivise
en soi et distincte des autres ; donc nécessairement, quiconque connaît
une chose connaît sa distinction d’avec les autres. Or la première notion de
distinction réside dans l’affirmation et la négation ; il est donc nécessaire
que quiconque sait une affirmation connaisse sa négation ; et parce que la privation n’est rien d’autre qu’une
négation ayant un sujet, comme il est dit au quatrième livre de la Métaphysique, et que « l’un
des deux contraires est toujours une privation », comme il est dit au
même livre et au premier livre de la Physique, il en résulte que,
par là même qu’une chose est connue, sa privation et son contraire sont
connus. Aussi, puisque Dieu a une connaissance propre de tous ses
effets, connaissant chacun comme distinct dans sa nature, il est nécessaire
qu’il connaisse toutes les négations et privations opposées, et toutes les
contrariétés qui se rencontrent dans les réalités ; puis donc que le mal
est la privation du bien, il est nécessaire, du fait même que Dieu connaît
tout bien et la mesure de toute chose, qu’il connaisse tout mal, quel qu’il soit. Réponse
aux objections : 1°
Cette proposition se vérifie pour la science que l’on a d’une réalité au
moyen de sa ressemblance. Or le mal n’est pas connu de Dieu par sa
ressemblance, mais par celle de son opposé ; donc, de ce que Dieu connaît
les maux, il ne suit pas que Dieu soit la cause des maux, mais que Dieu est
la cause du bien auquel le mal est opposé. 2° Le
non-étant, par là même qu’il s’oppose à l’étant, est appelé
« étant » en un certain sens, comme
on le voit clairement au quatrième livre de la Métaphysique ; et c’est pourquoi le mal, par là
même qu’il s’oppose au bien, est connaissable et vrai. 3°
L’opinion du Commentateur était que Dieu, en connaissant son essence,
ne connaîtrait pas de façon déterminée chacun des effets comme distincts dans
leur nature propre, mais seulement la nature de l’être, qui se
trouve en tous. Or le mal ne s’oppose pas à l’étant universel, mais à un
étant particulier ; d’où il résulte que Dieu ne connaîtrait pas le mal.
Mais cette position est fausse, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus
haut ; donc sa conséquence aussi, à savoir qu’il ne connaîtrait pas la
privation ni les maux. En effet, dans l’intention du Commentateur,
l’intelligence ne connaît la privation que par l’absence en elle d’une forme,
absence qui ne peut avoir lieu dans une intelligence qui est toujours en
acte. Mais cela n’est pas nécessaire, car par le fait même que la réalité est
connue, la privation de la réalité est connue ;
aussi les deux sont-elles connues par la présence de la forme dans
l’intelligence. 4°
L’opposition d’une chose à une autre peut être entendue de deux façons :
d’abord en général, comme nous disons que le mal s’oppose au bien, et c’est
de cette façon que le mal s’oppose à Dieu ; ensuite spécialement, comme
nous disons que ce blanc s’oppose à ce noir ; et ainsi, le mal ne
s’oppose qu’à ce bien dont le mal peut priver et auquel il peut nuire ;
et en ce sens, le mal n’est pas opposé à Dieu. C’est pourquoi saint Augustin
dit au douzième livre de la Cité de
Dieu que « tandis que le vice s’oppose à
Dieu comme le mal au bien, il s’oppose à la nature qu’il vicie non seulement
comme le mal au bien, mais aussi comme une chose nuisible ». 5° Le
mal, en tant qu’il est su, est bon, car savoir le mal est un bien ; et ainsi, il est vrai que tout ce qui peut
s’apprendre est bon, non qu’il soit bon en soi, mais seulement en tant qu’il
est su. 6° On connaît la grammaire
en la possédant, mais ce n’est pas le cas du mal ; il n’en va donc pas
de même. |
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Et videtur quod
non. Omnis enim
scientia vel est causa sciti, vel causata ab eo, vel saltem ab una causa
procedens. Sed scientia Dei non est causa malorum, nec mala sunt causa eius,
nec aliquid aliud est causa utriusque ; ergo scientia Dei non est de
malis. Praeterea, sicut dicitur in II Metaphys. [l. 2 (993 b 30)],
unumquodque sicut se habet ad esse, ita se habet ad verum. Sed malum non est
aliquod ens, ut Dionysius [De div. nom.
4, 19 et 20] et Augustinus [De civ. Dei
XI, 9] dicunt ; ergo malum non est verum. Sed nihil scitur nisi verum.
Ergo malum non potest sciri a Deo. Praeterea,
Commentator dicit in III de Anima [comm. 25], quod intellectus qui
semper est in actu, non cognoscit privationem omnino. Sed intellectus Dei
maxime semper est in actu. Ergo nullam privationem cognoscit. Sed malum est privatio boni, ut Augustinus
[Enchir. 11] dicit. Ergo Deus
non cognoscit malum. Praeterea,
quidquid cognoscitur, cognoscitur vel per simile, vel per contrarium. Sed
essentiae Dei, per quam Deus omnia cognoscit, malum non est simile :
neque etiam est ei contrarium, quia ei nocere non potest : malum autem
dicitur quia nocet. Ergo Deus non cognoscit mala. Praeterea,
illud quod non est addiscibile, non est scibile. Sed, sicut dicit Augustinus
in libro de libero arbitrio [I, 1], malum non est addiscibile : per disciplinam enim non nisi bona discuntur.
Ergo malum non est scibile ; ergo non est cognitum a Deo. Praeterea, qui
scit grammaticam, grammaticus est. Ergo qui scit malum, malus est. Sed Deus
non est malus ; ergo nescit mala. Sed contra.
Nullus potest ulcisci quae ignorat. Sed Deus est ultor malorum. Ergo
cognoscit mala. Praeterea,
nullum bonum deest Deo. Sed scientia malorum bona est, quia per eam mala
vitantur. Ergo Deus habet scientiam de malis. Responsio.
Dicendum, quod secundum philosophum in IV Metaphysicorum [cap. 4 (1006 b
10)], qui non intelligit aliquid unum, nihil intelligit. Per hoc autem
aliquid est unum, quod est in se indivisum, et ab aliis distinctum ;
unde oportet quod quicumque cognoscit aliquid quod sciat distinctionem eius
ab aliis. Prima autem ratio distinctionis est in affirmatione et
negatione : et ideo oportet quod quicumque scit affirmationem, cognoscat
negationem ; et quia privatio nihil aliud est quam negatio subiectum
habens, ut dicitur in IV Metaphysicor. [l. 3 (1004 a 15) et 15 (1011 b
19)], et alterum contrariorum semper
est privatio, ut dicitur in eodem [cap. 6 (1011 b 18)], et in I Physic.
[l. 13 (191 a 13)], inde est quod ex hoc ipso quod cognoscitur aliquid,
cognoscitur eius privatio et eius contrarium. Unde, cum Deus habeat propriam
cognitionem de omnibus suis effectibus, unumquodque prout est in sua natura distinctum, cognoscens ; oportet quod omnes negationes et privationes
oppositas cognoscat, et omnes contrarietates in rebus
repertas ; unde, cum malum sit privatio boni, oportet quod ex hoc ipso
quod scit quodlibet bonum et mensuram cuiuscumque, quod cognoscat quodlibet
malum. Ad primum ergo
dicendum, quod propositio illa habet veritatem de scientia quae habetur de re
per suam similitudinem. Malum autem non cognoscitur a Deo per suam similitudinem,
sed per similitudinem sui oppositi ; unde non sequitur quod Deus sit
causa malorum, quia cognoscit mala ; sed sequitur quod sit causa boni,
cui opponitur malum. Ad secundum
dicendum, quod non ens, ex hoc ipso quod opponitur enti, dicitur quodammodo
ens, ut patet in IV Metaphys. [l. 1 (1003 b 10)] ; unde et ex hoc
ipso quod bono opponitur malum, habet rationem cognoscibilis et veri. Ad tertium dicendum, quod opinio Commentatoris [Metaph. XII, comm. 51] fuit, quod Deus cognoscens essentiam
suam non determinate cognosceret singulos effectus, prout sunt in propria
natura distincti ; sed solummodo cognosceret naturam essendi, quae in
omnibus invenitur. Malum autem non
opponitur universali enti, sed enti particulari ; unde ex hoc sequitur
quod malum non cognosceret. Sed haec positio falsa est, ut ex praedictis
patet ; unde et hoc quod sequitur, scilicet quod privationem et mala non
cognoscat. Secundum enim intentionem Commentatoris, privatio non cognoscitur
ab intellectu nisi per absentiam formae ab intellectu, quae non potest esse
in intellectu qui semper est in actu. Sed
hoc non est necessarium, quia ex hoc ipso quod cognoscitur res, cognoscitur
privatio rei ; unde utrumque cognoscitur per praesentiam formae in
intellectu. Ad quartum dicendum, quod oppositio unius ad aliud potest accipi dupliciter :
uno modo in generali, sicut dicimus malum opponi bono ; et hoc modo
malum opponitur Deo : alio modo in speciali, prout dicimus hoc album
opponi huic nigro ; et sic non est oppositio mali nisi ad illud bonum
quod potest per malum privari, et cui potest esse nocivum ; et sic malum
non opponitur Deo. Unde Augustinus dicit in libro XII de Civitate Dei
[cap. 3], quod vitium opponitur
Deo tamquam malum bono ; sed
naturae, quam vitiat, non solum opponitur ut malum bono, sed etiam ut nocivum. Ad quintum
dicendum, quod malum in quantum est scitum, est bonum, quia scire malum,
bonum est ; et sic verum est quod omne addiscibile est bonum ; non
autem quod sit secundum se bonum, sed solum in quantum est scitum. Ad sextum
dicendum, quod grammatica scitur in habendo grammaticam, non autem
malum ; et ideo non est simile. |
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LA QUESTION PORTE SUR LES
IDÉES. Article 1 : Y a-t-il en Dieu des idées ? Article 2 : Faut-il admettre une pluralité
d’idées ? Article 3 : Se rapportent-elles à la connaissance
spéculative ? Article 4 : Le mal a-t-il une idée [en
Dieu] ? Article 5 : La matière prime a-t-elle une idée
[en Dieu] ? Article 6 : Y a-t-il en Dieu une idée des réalités
qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé ? Article 7 : Les accidents ont-ils une idée en
Dieu ? Article 8 : Les
singuliers ont-ils une idée en Dieu ? |
Quaestio est de ideis. Primo an sint ideae in Deo. Secundo an sit ponere plures ideas. Tertio an pertineant ad cognitionem speculativam. Quarto an malum habeat ideam. Quinto an materia prima habeat ideam. Sexto an in Deo sit idea eorum quae non sunt
nec erunt nec fuerunt. Septimo an accidentia habeant ideam in Deo. Octavo an singularia habeant ideam in Deo. |
Plan de cette question (voir
aussi l’analyse p. 69)
Propriétés
des idées en Dieu :
existence
(art. 1)
multiplicité
(2)
connaissance
pratique ou spéculative (3)
Réalités
préconçues en ces idées :
non
le mal (4)
matière
prime (5)
choses
qui ni n’existent ni n’existeront ni n’ont existé (6)
accidents
(7)
singuliers
(8)
Art. 1 : Super Sent. I, d. 36, q. 2, a. 1 ; Super Dion.
De div. nom., cap. 5, l. 3 ; Sum. Th. I, q. 15,
a. 1 et q. 44, a. 3 ; Super Metaph. I, l. 15.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 2 et III, d. 14,
a. 2, qc. 2 ; Cont. Gent. I,
cap. 54 ; De pot.,
q. 3, a. 16, ad 12, 13 et 14 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 2 et q. 44,
a. 3 ; ibid. q. 47, a. 1, ad 2 ; Quodl. IV, q. 1.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3 ; De pot., q. 1, a. 5, ad 10 et 11 ; ibid.
q. 3, a. 1, ad 13 ; Super
Dion. De div. nom., cap. 5, l. 3 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3, ad 1 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3,
ad 1.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3, ad 2 ; De pot., q. 3, a. 1,
ad 13 ; Sum. Th. I,
q. 15, a. 3, ad 3.
Art. 6 : supra q. 2, a. 8, ad 3 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3,
ad 2.
Art. 7 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3, ad 4 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3,
ad 4.
Art. 8 : Super
Sent. I, d. 36, q. 2, a. 3, ad 3 ; Sum. Th. I, q. 15, a. 3, ad 4.
(Et primo quaeritur utrum sit ponere ideas.)
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Il semble que non. 1° La science de Dieu est
très parfaite. Or la connaissance que l’on a d’une réalité par son essence
est plus parfaite que celle que l’on a par sa ressemblance. Dieu ne connaît
donc pas les réalités par leurs ressemblances, mais plutôt par leurs
essences ; par conséquent, les ressemblances des réalités, que l’on appelle
idées, ne sont pas en Dieu. 2° [Le répondant] disait
que Dieu connaît plus parfaitement les réalités en les connaissant au moyen
de son essence, qui est une ressemblance des réalités, que s’il les connaissait
par leurs essences. En sens contraire : la connaissance est une assimilation
à l’objet connu. Donc, plus le médium de connaissance est semblable et uni à
la réalité connue, plus parfaitement la réalité est connue par lui. Or,
l’essence des réalités créées est plus unie à ces réalités que ne l’est
l’essence divine. Dieu connaîtrait donc plus parfaitement les réalités s’il
les connaissait par leurs essences, qu’en les connaissant au moyen de son essence. 3° [Le répondant] disait
que la perfection de la science consiste dans l’union du médium de
connaissance non pas avec la réalité connue, mais plutôt avec celui qui
connaît. En sens contraire : l’espèce de la réalité, qui est dans
l’intelligence, est particulière, en tant qu’elle y a l’existence ; mais
quant à son rapport à l’objet connu, elle est universelle, parce qu’elle est
une ressemblance de la réalité au point de vue de sa nature commune, et non
au point de vue des déterminations particulières. Et pourtant, la connaissance
qui s’effectue par cette espèce n’est pas singulière, mais universelle. La
connaissance dépend donc de la relation de l’espèce à la réalité connue,
plutôt qu’au sujet qui connaît. 4° Si le Philosophe improuve l’opinion de Platon sur
les idées, c’est parce que ce dernier a prétendu que les formes des réalités
matérielles existent sans matière. Or elles sont à bien plus forte raison
sans matière si elles sont dans l’intelligence divine que si elles sont hors
d’elle, car l’intelligence divine est au sommet de l’immatérialité. Il est
donc encore plus aberrant de placer des idées dans l’intelligence divine. 5° Le Philosophe improuve l’opinion de Platon sur les idées,
en arguant que les idées prônées par Platon ne peuvent générer ni être
générées, et qu’ainsi elles sont inutiles. Or, si on les place dans l’esprit
divin, les idées ne sont pas générées, parce que tout généré est
composé ; de même, elles ne génèrent pas : en effet, comme les
réalités générées sont composées, et que les générantes sont semblables aux
générées, il est nécessaire que les générantes soient également composées. Il
est donc aberrant d’admettre des idées, même dans l’esprit divin. 6° Au septième chapitre
des Noms Divins, Denys
dit que Dieu connaît les existants à partir des non-existants, et qu’il ne connaît pas les réalités
selon une idée. Or, on ne place des idées en Dieu que comme un moyen de
connaître les réalités. Il n’y a donc pas d’idée dans l’esprit de Dieu. 7° Toute reproduction est
proportionnée à son modèle. Or, il n’y a aucune proportion de la créature à
Dieu, tout comme du fini à l’infini. En Dieu, il ne peut donc pas exister de
modèle des créatures ; les idées étant des formes modèles, il semble
donc que les idées des réalités ne soient pas en Dieu. 8° L’idée est une règle
pour connaître et opérer. Or ce qui ne peut faillir en connaissant ou en
opérant n’a besoin de règle ni pour l’un ni pour l’autre. Puis donc que Dieu
est tel, il ne semble pas nécessaire de placer des idées en lui. 9° De même que l’un dans
la quantité réalise l’égalité, ainsi l’un dans la qualité réalise la ressemblance,
comme il est dit au cinquième livre de la Métaphysique. Or, à cause de la différence qu’il y a
entre Dieu et la créature, la créature ne peut en aucune façon être égale à
Dieu, ni vice versa ; il n’y a donc pas non plus en Dieu
de ressemblance à la créature. Puis donc que le nom d’idée signifie une ressemblance
de la réalité, il semble qu’il n’y ait pas en Dieu d’idée des réalités. 10° S’il y a des idées en
Dieu, ce ne sera que pour la production des créatures. Or Anselme dit dans
son Monologion :
« Il est assez manifeste que, dans le Verbe, par lequel tout a été fait,
il n’y a pas les ressemblances des réalités, mais une essence vraie et
simple. » Il semble donc que les idées, que l’on appelle ressemblances
des réalités, n’existent pas en Dieu. 11° Dieu connaît de la
même façon lui-même et les autres réalités ; sinon sa science serait
multiple et divisible. Or Dieu ne se connaît pas lui-même par une idée. Donc
les autres réalités non plus. En sens contraire : 1) Saint Augustin dit au
livre de la Cité de Dieu : « Celui qui nie qu’il y ait des
idées est infidèle, car il nie qu’il y ait un Fils. » Donc, etc. 2) Tout ce qui agit par
son intelligence, a en soi la notion de son œuvre, à moins qu’il n’ignore ce
qu’il fait. Or Dieu agit par son intelligence, sans ignorer ce qu’il fait. Il
y a donc en lui les notions des réalités, que l’on appelle idées. 3) Comme il est dit au
deuxième livre de la Physique, trois
causes se ramènent à une seule, ce
sont l’efficiente, la finale et la formelle. Or Dieu est la cause efficiente
et finale des réalités. Il est donc aussi la cause formelle exemplaire – car
il ne peut être cette forme qui est une partie de la réalité – et nous
retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 4) Une cause universelle
ne produit un effet particulier que si elle est propre ou appropriée. Or tous
les effets particuliers viennent de Dieu, qui est la cause universelle de
tout. Il est donc nécessaire qu’ils viennent de lui en tant qu’il est la
cause propre ou appropriée de chacun. Or cela n’est possible qu’au moyen de
raisons propres des réalités, existantes en lui. Il est donc nécessaire qu’en
lui existent les raisons des réalités, c’est-à-dire les idées. 5) Saint Augustin dit au
livre sur l’Ordre :
« Je regrette d’avoir dit qu’il y a deux mondes, le sensible et
l’intelligible, non que cela ne soit vrai, mais parce que je l’ai dit comme
venant de moi, alors que cela avait été dit par les philosophes ; et
parce que cette façon de parler n’est pas habituelle dans la Sainte
Écriture. » Or le monde intelligible n’est pas autre chose que l’idée
du monde. On est donc dans le vrai en admettant les idées. 6) Boèce dit au troisième
livre sur la Consolation, en
s’adressant à Dieu : « Vous faites venir toutes choses d’un exemple
supérieur, vous gouvernez par votre esprit un monde beau, étant vous-même le
Très-beau. » Le monde, avec tout ce qui est en lui, a donc en Dieu un
modèle, et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 7) Il est dit en
Jn 1, 3 : « Ce qui a été fait, en lui
était vie », et cela, comme dit saint Augustin, parce que toutes les créatures sont dans
l’esprit divin comme le coffre dans l’esprit de l’artisan. Or le coffre est
dans l’esprit de l’artisan par sa ressemblance et son idée. Des idées de
toutes les réalités existent donc en Dieu. 8) Un miroir ne mène à la
connaissance d’autres choses que si leurs ressemblances resplendissent en
lui. Or le Verbe incréé est un miroir faisant connaître toutes les créatures,
car par lui le Père se dit lui-même ainsi que toutes les autres réalités. En
lui se trouvent donc les ressemblances de toutes les réalités. 9) Saint Augustin dit au
sixième livre sur la Trinité que
« le Fils est l’art du Père, plein de toutes les raisons des
vivants ». Or ces raisons ne sont pas autre chose que les idées. Les
idées sont donc en Dieu. 10) Selon saint Augustin, il y a deux façons de connaître les
réalités : par leur essence, et par leur ressemblance. Or Dieu ne connaît
pas les réalités par leur essence, car seules les réalités qui sont dans le
connaissant par leur essence sont connues de cette façon. Puis donc qu’il
connaît les réalités, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit plus haut, il
reste qu’il connaît les réalités par leurs ressemblances, et nous retrouvons
ainsi la même conclusion que ci-dessus. Réponse : Comme dit saint Augustin
au livre des 83 Questions, « nous pouvons en latin, comme par une
sorte de traduction, rendre le nom d’idées par celui de formes, ou
d’espèces ». On peut parler en trois sens de la forme d’une réalité. D’abord, il y a celle à partir de laquelle
une réalité est formée : ainsi la formation de l’effet procède de la
forme de l’agent. Mais il n’est pas nécessaire à l’action que les effets
parviennent à réaliser complètement la forme de l’agent, étant souvent
imparfaits, surtout s’il s’agit de causes équivoques. Pour cette raison, la
forme dont provient la formation d’une réalité n’est pas appelée son idée ni
sa forme. En deuxième lieu, on appelle forme d’une réalité celle par laquelle
cette réalité est formée : ainsi l’âme est la forme de l’homme, et la
figure de la statue est la forme du cuivre ; et bien que cette forme qui
est une partie du composé soit appelée en vérité sa forme, l’on n’a cependant
pas coutume de l’appeler son idée ; parce que le nom d’idée paraît
signifier une forme séparée de ce dont elle est la forme. En troisième lieu,
on appelle forme d’une réalité celle pour laquelle cette réalité est
formée ; telle est la forme exemplaire, pour l’imitation de laquelle une réalité
est constituée ; et tel est le sens usuel du mot idée, en sorte que
l’idée est identique à la forme qu’une réalité imite. Mais il faut savoir qu’une
réalité peut imiter une forme de deux façons. D’abord par l’intention de
l’agent : ainsi le tableau est réalisé par le peintre afin qu’il imite
quelqu’un dont la figure est représentée. Quelquefois, par contre, une telle
imitation se produit par accident, malgré l’intention, et par hasard : ainsi les peintres réalisent souvent
par hasard l’image d’une chose qui n’est pas dans leur intention. Or ce qui
imite une forme par hasard, on ne dit pas que cela soit formé pour elle,
parce que l’expression « pour » semble impliquer une relation à la
fin ; puis donc que la forme exemplaire, ou l’idée, est celle pour
laquelle une réalité est formée, il est nécessaire qu’une chose imite par
soi, et non par accident, cette forme exemplaire ou cette idée. En outre, nous constatons
qu’une chose a deux façons d’être opérée pour une fin. D’abord, en sorte que
l’agent se détermine lui-même la fin, comme il en va de tous ceux qui
agissent par leur intelligence. Parfois, au contraire, la fin est déterminée
à l’agent par un autre agent, l’agent principal ; cela est clair dans le
cas du mouvement de la flèche, qui se meut vers une fin déterminée, mais
cette fin lui est déterminée par le lanceur ; et semblablement,
l’opération de la nature, qui avance vers une fin déterminée, présuppose une
intelligence qui ait déjà fixé une fin à la nature, et qui ordonne la nature
à cette fin, et c’est pourquoi l’on appelle toute œuvre de la nature une
œuvre d’intelligence. Si donc une chose est
produite pour l’imitation d’une autre par un agent qui ne se détermine pas à
lui-même la fin, alors la forme imitée ne sera pas forme exemplaire ou idée.
Car nous ne disons pas de la forme de l’homme qui engendre qu’elle est l’idée
ou le modèle de l’homme engendré, mais nous le disons seulement quand ce qui
agit pour une fin se détermine à lui-même la fin, que cette forme soit dans
l’agent ou hors de lui. En effet, nous disons de la forme de l’art dans
l’artisan qu’elle est le modèle ou l’idée du produit de l’art ; et
semblablement de la forme qui est hors de l’artisan, pour l’imitation de
laquelle il réalise quelque chose. Telle paraît donc être la
notion d’idée : l’idée est la forme qu’une chose imite par
l’intention d’un agent qui se prédétermine la fin. En conséquence, il est
clair que ceux qui affirmaient que tout se produit par hasard ne pouvaient
admettre l’idée. Mais cette opinion est réprouvée par les philosophes, car
ce qui arrive par hasard, n’est qu’exceptionnellement régulier, au lieu que
nous voyons le cours de la nature procéder toujours de la même façon, ou la
plupart du temps. De même, les idées ne peuvent pas non plus être admises par
ceux qui affirment que tout procède de Dieu par une nécessité de nature et
non par l’arbitre de la volonté : en effet, ce qui agit par nécessité de
nature ne se prédétermine pas à soi-même la fin. Mais cette position est impossible,
car tout ce qui agit pour une fin, s’il ne se détermine pas à lui-même la
fin, c’est un autre [principe], supérieur, qui la lui détermine ; et
ainsi, il y aura quelque cause supérieure à lui ; or cela est impossible,
car tous ceux qui parlent de Dieu le considèrent comme la cause première des
étants. Et voilà pourquoi, écartant à la fois l’opinion d’Épicure qui
prétendait que tout advient par hasard, et celle d’Empédocle et
des autres qui disaient que tout advient par nécessité de nature, Platon affirma l’existence des idées. Et cette
raison pour admettre les idées, c’est-à-dire à cause de la prédéfinition des
œuvres à faire, est indiquée par Denys au cinquième chapitre des Noms Divins, lorsqu’il dit : « Ce que nous
appelons modèles, ce sont toutes ces raisons, productrices d’essence, qui préexistent
chacune en Dieu, et que la théologie nomme prédéfinitions, ou encore décrets
bons et divins, parce qu’ils définissent et produisent toutes choses, et que
c’est en vertu de ces décrets que le Suressentiel a d’avance défini et produit
tous les êtres. » Or la forme exemplaire ou
l’idée est d’une certaine façon une fin, et l’artisan reçoit d’elle la forme
par laquelle il agit, si elle est hors de lui. Mais il ne convient pas
d’affirmer que Dieu agirait pour une fin autre que lui-même et recevrait
d’ailleurs de quoi lui permettre d’agir. Pour cette raison, nous ne pouvons
admettre que les idées soient hors de Dieu, mais nous pouvons seulement les
placer dans l’esprit divin. Réponse aux
objections : 1° La perfection de la connaissance
peut être envisagée soit du côté du connaissant, soit du côté de l’objet
connu. L’affirmation selon laquelle la connaissance que permet l’essence est
plus parfaite que celle que permet la ressemblance, est donc à considérer du
côté de l’objet. En effet, ce qui par soi-même est connaissable, est plus
connu par soi que ce qui est connaissable non de soi-même mais seulement en
tant qu’il est par sa ressemblance en celui qui connaît. Et il n’est pas
gênant de soutenir que les réalités créées sont moins connaissables que
l’essence divine, qui est connaissable par elle-même. 2° Deux choses sont
nécessaires à l’espèce qui est un médium de
connaissance : représenter
la réalité connue, ce qui lui revient par sa proximité avec l’objet à connaître ;
et avoir une existence spirituelle, ou immatérielle, ce qui lui revient parce
qu’elle possède l’être en celui qui connaît. Ainsi une chose est mieux connue
au moyen de l’espèce qui est dans l’intelligence, qu’au moyen de l’espèce
qui est dans le sens, parce qu’elle est plus immatérielle. Et semblablement,
une chose est mieux connue par l’espèce de la réalité qui est dans l’esprit
divin, qu’elle ne pourrait l’être par son essence elle-même – même en supposant
que l’essence de la réalité puisse être un médium de connaissance, nonobstant
sa matérialité. 3° Dans la connaissance,
il y a deux choses à considérer : la nature même de la connaissance –
nature qui dépend de l’espèce quant à son rapport à l’intelligence où elle
réside –, et la détermination de la connaissance relativement à l’objet connu
– détermination qui dépend de la relation de l’espèce à la réalité elle-même. Ainsi, plus l’espèce est semblable à la
réalité connue par mode de représentation, plus la connaissance est déterminée ;
et plus elle accède à l’immatérialité, qui est la nature du connaissant en
tant que tel, plus elle fait connaître efficacement. 4° Il est contre la notion
des formes naturelles d’être par elles-mêmes immatérielles ; mais
il n’y a pas d’inconvénient à ce qu’elles acquièrent l’immatérialité grâce à
autre chose en quoi elles seraient ; ainsi, dans notre intelligence, les
formes des réalités naturelles sont immatérielles. Il est donc aberrant
d’affirmer que les idées des réalités naturelles sont par elles-mêmes subsistantes,
mais il n’est pas gênant de les placer dans l’esprit divin. 5° Les idées existant dans
l’esprit divin ne sont ni générées, ni générantes, en rigueur de
termes ; mais elles sont créatrices et productrices
des réalités ; ainsi saint Augustin, au livre des 83 Questions, dit : « Bien qu’elles ne voient
le jour ni ne périssent, cependant tout ce qui peut se former et périr est
dit formé par elles. » Et il n’est pas nécessaire que l’agent premier,
dans une composition, soit semblable au généré ; mais cela est
nécessaire pour l’agent prochain. Et précisément, Platon prétendait que les idées étaient le principe
de la génération, c’est-à-dire le principe prochain ; et c’est pourquoi
le raisonnement en question le contredit. 6° L’intention de Denys
est de dire que Dieu ne connaît pas par une idée prise des réalités, ni en
connaissant séparément les réalités par l’idée ; c’est pourquoi une
autre traduction de ce passage dit : « Il ne considère pas chaque
objet dans sa vision. » Par conséquent, cela n’exclut pas entièrement
l’existence des idées. 7° Bien qu’il ne puisse y
avoir aucune proportion de la créature à Dieu, cependant il peut y avoir une
proportionnalité ; et
nous avons fréquemment exposé ce point dans la question précédente. 8° Parce qu’il ne peut pas
ne pas être, Dieu n’a pas besoin d’une essence qui soit autre chose que son
existence. De même, parce qu’il ne peut faillir en connaissant ou en opérant,
il n’a pas besoin d’une règle autre que lui-même. Mais s’il ne peut faillir,
c’est parce qu’il est lui-même sa propre règle ; de même que s’il ne peut pas ne pas
être, c’est parce que son essence est
son existence. 9° En Dieu, il n’y a pas
de quantité dimensive, selon laquelle l’égalité pourrait se concevoir ;
mais la quantité y est comme une quantité intensive : en ce sens la blancheur est
dite grande, parce qu’elle atteint
parfaitement sa nature. Or l’intensité d’une forme se rapporte au mode de
possession de cette forme. Et bien que ce qui appartient à Dieu s’étende en
quelque sorte aux créatures, cependant on ne peut nullement accorder que la
créature ait une chose à la façon dont Dieu la possède ; aussi, quoique
nous accordions en quelque façon qu’une ressemblance existe entre la créature
et Dieu, nous n’accordons nullement qu’il y ait là
une égalité. 10° L’intention d’Anselme,
comme il ressort d’un examen attentif de ses paroles, est de dire qu’il n’y a
pas dans le Verbe une ressemblance prise des réalités elles-mêmes, mais que
toutes les formes des réalités sont prises du Verbe ; voilà pourquoi il
dit que le Verbe n’est pas une ressemblance des réalités, mais que les
réalités sont des imitations du Verbe. Cela n’exclut donc pas l’idée, puisque
l’idée est la forme qu’une chose imite. 11° Dieu connaît de la
même façon soi-même et les autres réalités, si la façon de connaître est
prise du côté de celui qui connaît, mais non si elle est prise du côté de la
réalité connue : en effet, la créature qui est connue par Dieu n’est pas
réellement identique au médium par
lequel Dieu connaît, mais le médium est réellement identique à Dieu ; c’est pourquoi il n’en résulte
aucune multiplicité dans son essence. |
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Et videtur quod
non. Quia scientia
Dei est perfectissima. Sed perfectior est cognitio quae habetur de re per
essentiam eius, quam quae habetur per eius similitudinem. Ergo Deus non
cognoscit res per suas similitudines, sed magis per essentias earum ; et
ita similitudines rerum, quae ideae dicuntur, non sunt in Deo. Sed dicebat,
quod Deus scit res perfectius cognoscens eas per essentiam suam, quae est
similitudo rerum, quam si cognosceret res per earum essentias. – Sed contra,
scientia est assimilatio ad scitum. Ergo quanto medium cognoscendi est magis
simile et unitum rei cognitae, tanto perfectius res per id cognoscitur. Sed
essentia rerum creatarum magis est unita eis quam essentia divina. Ergo perfectius
cognosceret res si sciret res per essentias earum, quam ex hoc quod scit eas
per essentiam suam. Sed dicebat,
quod perfectio scientiae non consistit in unione medii cognoscendi ad rem
cognitam, sed magis ad cognoscentem. – Sed contra, species rei quae est in
intellectu, secundum quod habet esse in eo, est particulata ; secundum
autem quod comparatur ad scitum, habet rationem universalis, quia est
similitudo rei secundum naturam communem, et non secundum conditiones particulares ;
et tamen cognitio quae est per illam speciem, non est singularis, sed
universalis. Ergo cognitio magis sequitur relationem
speciei ad rem scitam quam ad scientem. Praeterea, propter hoc improbatur a philosopho [Metaph. I, 15 (991 a 8)] opinio Platonis quam habuit de
ideis, quia posuit formas rerum materialium existere sine materia. Sed multo
magis sunt sine materia si sunt in intellectu divino, quam si essent extra
ipsum, quia intellectus divinus est in summo immaterialitatis. Ergo etiam
multo magis inconveniens est ponere ideas in intellectu divino. Praeterea, philosophus [Metaph. VII,
7 (1033 b 26)] improbat opinionem Platonis de ideis per hoc quod ideae positae
a Platone non possunt generare nec generari, et ita sunt inutiles. Sed ideae,
si ponantur in mente divina, non generantur, quia omne generatum est
compositum ; similiter nec generant, quia, cum generata sint composita,
et generantia sint similia generatis, oportet etiam generantia esse
composita. Ergo inconveniens
est ponere ideas etiam in mente divina. Item, Dionysius
dicit, in VII cap. de Divinis Nominibus [§ 2], quod Deus noscit
existentia ex non existentibus, et non cognoscit res secundum ideam. Sed ideae non ponuntur ad aliud in Deo, nisi ut per eas cognoscantur
res. Ergo ideae non sunt in mente Dei. Praeterea, omne exemplatum est proportionatum suo exemplari. Sed nulla
est proportio creaturae ad Deum, sicut nec finiti ad infinitum. Ergo in Deo non
potest esse creaturarum exemplar ; ergo, cum ideae sint formae exemplares,
videtur quod non sint ideae rerum in Deo. Praeterea, idea est regula cognoscendi et operandi. Sed illud quod non
potest deficere in cognoscendo vel operando, ad neutrum regula indiget. Cum
igitur Deus sit huiusmodi, videtur quod non oporteat ponere ideas in eo. Praeterea, sicut unum in quantitate facit aequalitatem, ita unum in qualitate
facit similitudinem, ut dicitur in V Metaphys. [l. 17 (1021 a 11)]. Sed
propter diversitatem quae est inter Deum et creaturam, creatura nullo modo
Deo potest esse aequalis, vel e converso ; ergo nec in Deo est aliqua
similitudo ad creaturam. Cum ergo idea nominet similitudinem rei, videtur
quod rerum ideae non sint in Deo. Praeterea, si ideae sunt in Deo, hoc non erit nisi ad producendum creaturas.
Sed Anselmus dicit in Monolog. [cap. 31] : satis manifestum est in verbo, per quod facta sunt omnia,
similitudines rerum non esse, sed veram et simplicem essentiam. Ergo
videtur quod ideae, quae dicuntur rerum similitudines, in Deo non sunt. Praeterea, Deus
eodem modo cognoscit se et alia ; alias sua scientia multiplex et
divisibilis esset. Sed Deus seipsum non
cognoscit per ideam. Ergo nec alia. Sed contra.
Augustinus dicit in libro de Civitate Dei : qui negat ideas esse, infidelis est, quia negat filium esse.
Ergo, et cetera. Praeterea, omne
agens per intellectum habet rationem sui operis apud se, nisi ignoret quid
agat. Sed Deus est agens per intellectum, et non ignorans hoc quod agit. Ergo apud ipsum sunt rationes rerum quae ideae dicuntur. Praeterea, sicut dicitur in II Physicorum [l. 11 (198 a 24)],
tres causae incidunt in unam : scilicet efficiens, finalis et formalis. Sed Deus est causa
efficiens et finalis rerum. Ergo etiam est causa formalis exemplaris ;
non enim potest esse forma quae sit pars rei, et sic idem quod prius. Praeterea,
effectus particularis non producitur a causa universali, nisi causa
universalis sit propria vel appropriata. Sed omnes particulares effectus sunt
a Deo, qui est causa universalis omnium. Ergo oportet quod sint ab eo
secundum quod est causa propria uniuscuiusque, vel appropriata. Sed hoc non
potest esse nisi per rationes rerum proprias in ipso existentes. Ergo oportet
in eo rationes rerum, id est ideas, existere. Praeterea,
Augustinus dicit in libro de Ordine [Retract. I,
3] : piget me dixisse, duos esse
mundos : scilicet sensibilem,
et intelligibilem, non quin hoc verum sit ; sed quia hoc dixi tamquam ex me, cum tamen a philosophis dictum
fuerit ; et quia modus iste loquendi
non est consuetus in sacra Scriptura. Sed mundus intelligibilis nihil
aliud est quam idea mundi. Ergo verum est ponere ideas. Praeterea,
Boetius dicit in III de Consolatione [metr. 9] loquens ad Deum : tu cuncta superno ducis ab exemplo, mundum
mente gerens pulchrum pulcherrimus ipse. Ergo mundi, et omnium quae in eo
sunt, est exemplar in Deo ; et sic idem quod prius. Praeterea, Ioann. I, 3, dicitur : quod factum est, in ipso vita erat ; hoc, quia, ut Augustinus [In
Ioh. ev. tract. I, 17] dicit, omnes creaturae sunt in mente divina,
sicut arca in mente artificis. Sed arca in mente artificis est per suam
similitudinem et ideam. Ergo omnium rerum ideae sunt in Deo. Praeterea, speculum non ducit in cognitionem aliquorum, nisi eorum
similitudines in eo resplendeant. Sed verbum increatum est speculum ducens in
cognitionem omnium creatorum, quia eo pater se et omnia alia dicit. Ergo in
eo sunt similitudines rerum omnium. Praeterea, Augustinus dicit in VI de Trinitate [cap. 10], quod filius est ars patris plena omnium
rationum viventium. Sed rationes illae nihil aliud sunt quam ideae. Ergo
ideae sunt in Deo. Praeterea, secundum Augustinum [Confess. X,
17], duplex est modus cognoscendi res ; scilicet per essentiam, et per
similitudinem. Sed Deus non cognoscit res per earum essentiam, quia sic cognoscuntur solum illa quae sunt in cognoscente
per sui essentiam. Ergo, cum scientiam
de rebus habeat, ut ex praedictis, patet, relinquitur quod sciat res per
earum similitudines ; et sic idem quod prius. Responsio.
Dicendum, quod, sicut dicit Augustinus in libro LXXXIII Quaestion.
[qu. 46], ideas Latine possumus
vel formas, vel species dicere, ut verbum ex verbo transferre videamur.
Forma autem alicuius rei potest dici tripliciter. Uno modo a qua formatur
res, sicut a forma agentis procedit effectus formatio. Sed quia non est de
necessitate actionis ut effectus pertingant ad completam rationem formae
agentis, cum frequenter deficiant, maxime in causis aequivocis ; ideo
forma a qua formatur aliquid, non dicitur esse idea vel forma. Alio modo
dicitur forma alicuius secundum quam aliquid formatur, sicut anima est forma
hominis, et figura statuae est forma cupri ; et quamvis forma, quae est
pars compositi, vere dicatur esse illius forma, non tamen consuevit dici eius
idea ; quia videtur hoc nomen idea significare formam separatam ab eo
cuius est forma. Tertio modo dicitur forma alicuius ad quam aliquid formatur ;
et haec est forma exemplaris, ad cuius imitationem aliquid constituitur ;
et in hac significatione consuetum est nomen ideae accipi, ut idem sit idea
quod forma quam aliquid imitatur. Sed sciendum,
quod aliquid potest imitari aliquam formam dupliciter. Uno modo ex intentione
agentis ; sicut pictura ad hoc fit a pictore ut imitetur aliquem cuius
figura depingitur : aliquando vero talis praedicta imitatio per accidens
praeter intentionem, et a casu fit ; sicut frequenter pictores a casu
faciunt imaginem alicuius, de quo non intendunt. Quod autem aliquam formam
imitatur a casu, non dicitur ad illam formari, quia ly ad videtur importare
ordinem ad finem ; unde, cum forma exemplaris, vel idea, sit ad quam
formatur aliquid, oportet quod formam exemplarem vel ideam aliquid imitetur
per se, et non per accidens. Videmus etiam
quod aliquid propter finem dupliciter operatur. Uno modo ita quod ipsum agens
determinat sibi finem, sicut est in omnibus agentibus per intellectum :
aliquando autem agenti determinatur finis ab alio principali agente ;
sicut patet in motu sagittae, quae movetur ad finem determinatum, sed hic
finis determinatur ei a proiiciente ; et similiter operatio naturae,
quae est ad determinatum finem, praesupponit intellectum, praestituentem
finem naturae, et ordinantem ad finem illum naturam, ratione cuius omne opus
naturae dicitur esse opus intelligentiae. Si ergo aliquid
fiat ad imitationem alterius per agens quod non determinat sibi finem, non ex
hoc forma imitata habebit rationem exemplaris vel ideae. Non enim dicimus
quod forma hominis generantis sit idea vel exemplar hominis generati ;
sed solum hoc dicimus quando agens propter finem determinat sibi finem, sive
illa forma sit in agente, sive extra agentem. Dicimus enim formam artis in
artifice esse exemplar vel ideam artificiati ; et similiter etiam formam
quae est extra artificem, ad cuius imitationem artifex aliquid facit. Haec ergo
videtur esse ratio ideae, quod idea sit forma quam aliquid imitatur ex
intentione agentis, qui praedeterminat sibi finem. Secundum hoc
ergo patet quod illi qui ponebant omnia casu accidere, non poterant ideam
ponere. Sed haec opinio a philosophis reprobatur ; quia quae sunt a
casu, non se habent eodem modo nisi ut in paucioribus : naturae autem
cursum videmus semper eodem modo progredi, aut ut in pluribus. Similiter
etiam secundum eos qui posuerunt quod a Deo procedunt omnia per necessitatem
naturae, et non per arbitrium voluntatis, non possunt ponere ideas :
quia ea quae ex necessitate naturae agunt, non praedeterminant sibi finem.
Sed hoc esse non potest ; quia omne quod agit propter finem si non
determinat sibi finem, determinatur ei finis ab alio superiore ; et sic
erit aliqua causa eo superior : quod non potest esse, quia omnes loquentes
de Deo intelligunt eum esse causam primam entium. Et ideo Plato refugiens
Epicuri opinionem, qui ponebat omnia casu accidere, et Empedoclis et aliorum
qui ponebant omnia accidere ex necessitate naturae, posuit ideas esse. Et
hanc etiam rationem ponendi ideas, scilicet propter praedefinitionem operum
agendorum, innuit Dionysius in V cap. de Divinis Nominibus [§ 8], dicens :
exemplaria dicimus in Deo existentium
rationes substantificas, et singulariter praeexistentes : quas theologia praedefinitiones vocat,
et divinas et bonas voluntates existentium praedeterminativas et effectivas : secundum quas supersubstantialis
essentia omnia praedefinivit et produxit. Sed quia forma
exemplaris vel idea habet quodammodo rationem finis, et ab ea accipit artifex
formam qua agit si sit extra ipsum ; non est autem conveniens ponere
Deum agere propter finem alium a se, et accipere aliunde, unde sit sufficiens
ad agendum ; ideo non possumus ponere ideas esse extra Deum, sed in
mente divina tantum. Ad primum
igitur dicendum, quod perfectio cognitionis potest attendi vel ex parte cognoscentis,
vel ex parte cogniti. Quod ergo dicitur quod perfectior est cognitio quae est
per essentiam, quam per similitudinem, est intelligendum ex parte cogniti.
Illud enim quod per seipsum est cognoscibile, est per se magis notum quam
illud quod non est cognoscibile ex seipso, sed solum secundum quod est in
cognoscente per sui similitudinem. Et hoc non est inconveniens ponere quod
res creatae sint minus cognoscibiles quam essentia divina, quae per seipsam
cognoscibilis est. Ad secundum
dicendum, quod ad speciem quae est medium cognoscendi duo requiruntur :
scilicet repraesentatio rei cognitae, quae competit ei secundum
propinquitatem ad cognoscibile ; et esse spirituale, vel immateriale,
quod ei competit secundum quod habet esse in cognoscente. Unde per speciem
quae est in intellectu, melius cognoscitur aliquid quam per speciem quae est
in sensu, quia est immaterialior. Et similiter melius cognoscitur aliquid per
speciem rei quae est in mente divina, quam per ipsam eius essentiam cognosci
posset ; etiam dato quod essentia rei posset esse medium cognoscendi,
non obstante materialitate ipsius. Ad tertium
dicendum, quod in cognitione duo est considerare : scilicet ipsam
naturam cognitionis ; et haec sequitur speciem secundum comparationem
quam habet ad intellectum in quo est ; et determinatio cognitionis ad
cognitum, et haec sequitur relationem speciei ad rem ipsam : unde quanto
est similior species rei cognitae per modum repraesentationis, tanto est
cognitio determinatior ; et quanto magis accedit ad immaterialitatem,
quae est natura cognoscentis inquantum huiusmodi, tanto efficacius cognoscere
facit. Ad quartum
dicendum, quod hoc est contra rationem formarum naturalium quod ex seipsis
immateriales sint ; non est autem inconveniens quod ex alio
immaterialitatem acquirant, in quo sint ; unde in intellectu nostro
formae rerum naturalium immateriales sunt. Unde inconveniens est ponere ideas
rerum naturalium esse per se subsistentes ; non est autem inconveniens
ponere eas in mente divina. Ad quintum
dicendum, quod ideae existentes in mente divina non sunt generatae, nec sunt
generantes, si fiat vis in verbo ; sed sunt creativae et productivae
rerum ; unde dicit Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum
[qu. 46] : cum ipsae neque
oriantur neque intereant, secundum eas tamen informari dicitur omne quod
oriri et interire potest. Nec oportet agens primum in compositione esse
simile generato ; oportet autem hoc de agente proximo ; et sic ponebat
Plato ideas esse generationis principium scilicet proximum ; et ideo
contra ipsum procedit ratio praedicta. Ad sextum dicendum, quod intentio Dionysii est dicere quod ipse non
cognoscit per ideam acceptam a rebus, vel hoc modo quod divisim res per ideam
cognoscat ; unde alia translatio loco huius dicit : neque per visionem singulis se immittit.
Unde per hoc non excluditur omnino ideas esse. Ad septimum dicendum, quod quamvis non possit esse aliqua proportio
creaturae ad Deum, tamen potest esse proportionalitas ; quod in praecedenti
quaestione frequenter expositum est. Ad octavum
dicendum, quod sicut Deus, quia non potest non esse, non indiget essentia
quae sit aliud quam suum esse ; ita quia non potest deficere in
cognoscendo vel operando, non indiget alia regula a seipso : sed propter
hoc deficere non potest, quia ipse est sui ipsius regula ; sicut propter
hoc non potest non esse, quia sua essentia est suum esse. Ad nonum
dicendum, quod in Deo non est quantitas dimensiva, ut secundum eam aequalitas
attendi possit ; sed est ibi quantitas per modum intensivae
quantitatis ; sicut albedo dicitur magna, quia perfecte attingit ad
naturam suam. Intensio autem alicuius formae respicit modum habendi formam
illam. Quamvis autem aliquo modo illud quod est Dei ad creaturas
derivetur ; nullo tamen modo potest concedi quod creatura habeat aliquid
per modum illum quo habet illud Deus : et ideo quamvis aliquo modo concedamus
esse similitudinem inter creaturam et Deum, nullo tamen modo concedimus ibi
esse aequalitatem. Ad decimum
dicendum, quod intentio Anselmi est dicere, ut patet inspicienti verba eius,
quod in verbo non sit similitudo sumpta a rebus ipsis, sed omnes rerum formae
sunt sumptae a verbo ; et ideo dicit quod verbum non est similitudo
rerum, sed res sunt imitationes verbi. Unde
per hoc non removetur idea ; cum idea sit forma quam aliquid imitatur. Ad undecimum dicendum, quod Deus eodem
modo cognoscit se et alia, si accipiatur modus cognitionis ex parte
cognoscentis ; non autem si accipiatur ex parte rei cognitae, quia creatura
quae a Deo cognoscitur, non est idem secundum rem cum medio quo Deus cognoscit
sed ipse est idem re cum eo ; unde nulla multiplicitas in eius essentia
sequitur. |
(Secundo quaeritur utrum sit ponere plures
ideas.)
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Il semble que non. 1° Les attributs divins
essentiels ne sont pas moins véritablement en Dieu que les attributs divins
personnels. Or la pluralité des propriétés personnelles induit la pluralité
des Personnes, qui font que Dieu est appelé trine. Puis donc que les idées,
étant communes aux trois Personnes, sont essentielles, si elles sont plusieurs
en Dieu suivant la pluralité des réalités, il s’ensuit qu’il n’y a pas
seulement trois Personnes en lui, mais une infinité. 2° [Le répondant] disait
que les idées ne sont pas essentielles, car elles sont l’essence même. En
sens contraire : la bonté, la sagesse et la puissance de Dieu sont son essence,
et pourtant elles sont appelées « attributs essentiels ». Donc les
idées aussi, quoiqu’elles soient l’essence même, peuvent être dites
essentielles. 3°
Tout ce qui est attribué à Dieu, doit lui être attribué de la plus noble
façon. Or Dieu est le principe des réalités ; donc tout ce qui se
rapporte à la noblesse du principe doit être placé en lui au plus haut point.
Or telle est l’unité, car « toute puissance unie est plus infinie qu’une
puissance multipliée », comme il est dit au livre des Causes. L’unité souveraine
est donc en Dieu. En conséquence, il est un, non seulement réellement, mais
aussi rationnellement, car ce qui est un des deux façons, l’est plus que ce
qui est un de l’une des deux seulement ; et par conséquent, il n’y a pas
en lui pluralité de raisons ou d’idées. 4° Le Philosophe dit au
cinquième livre de la Métaphysique :
« Est tout à fait un, ce qui ne peut être séparé ni quant à l’intelligence,
ni quant au temps, ni quant au lieu, ni quant à la raison ; et cela vaut
particulièrement dans le genre substance. » Si donc Dieu, parce qu’il
est l’étant parfait, est parfaitement un, il ne peut être séparé quant à la
raison ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 5° S’il y a plusieurs
idées, alors elles sont inégales, car l’une contiendra seulement l’être, une
autre l’être et le vivre, une autre aura en plus le penser, suivant que la réalité
à laquelle appartient l’idée est assimilée à Dieu en plus de choses. Puis
donc qu’il est aberrant de placer une inégalité en Dieu, il semble qu’il ne
puisse y avoir en lui une pluralité d’idées. 6° Dans les causes
matérielles, on s’arrête à une matière prime unique, et semblablement dans
les causes efficientes et finales. Dans les formelles, on s’arrête donc aussi
à une forme unique et première. Or on aboutit ainsi aux idées, parce que,
comme dit saint Augustin au livre des 83
Questions, « les idées sont les principales formes
ou raisons des réalités ». Il n’y a donc en Dieu qu’une seule idée. 7° [Le répondant] disait
que, bien qu’il y ait une seule forme première, cependant on dit qu’il y a
plusieurs idées suivant ses différents rapports. En sens contraire : on
ne peut pas dire que les idées se diversifient à cause du rapport à Dieu en
qui elles sont, puisqu’il est un ; ni à cause du rapport aux réalités
préconçues en tant qu’elles sont
dans la cause première, puisqu’elles sont un en elle, comme le dit Denys ; ni à cause du rapport aux réalités
préconçues en tant qu’elles existent dans leur nature propre, car ainsi, les
réalités préconçues sont temporelles, mais les idées, éternelles. Donc en
aucune façon les idées ne peuvent être dites nombreuses par rapport à la
forme première. 8° Aucune relation qui est
entre Dieu et la créature n’est en Dieu, mais elle est seulement dans la
créature. Or l’idée ou le modèle implique une relation de Dieu à la créature.
Cette relation n’est donc pas en Dieu, mais dans la créature. Puis donc que
l’idée est en Dieu, on ne peut diversifier les idées par des rapports de ce
genre. 9° L’intelligence qui
pense au moyen de plusieurs choses est composée, et passe de l’une à l’autre.
Or cela est étranger à l’intelligence divine. Puis donc que les idées sont
les raisons des réalités et que Dieu pense par elles, il semble qu’il n’y ait
pas plusieurs idées en Dieu. En sens contraire : 1) Le même, suivant un
même rapport, n’est de nature à produire que la même chose. Or Dieu fait des
réalités nombreuses et différentes. Il cause donc les réalités non pas suivant
la même raison, mais selon plusieurs. Or les raisons au moyen desquelles les
réalités sont produites par Dieu sont les idées. Il y a donc plusieurs idées
en Dieu. 2) Saint Augustin dit au
livre des 83 Questions :
« Il reste que tout a été créé au moyen d’une raison ; non pas la
même pour l’homme et le cheval ; car il est absurde de le penser. »
Chaque chose a donc été créée par une raison propre ; il y a donc plusieurs
idées. 3) Saint Augustin dit dans
sa Lettre à Nebridius que,
de même qu’il est aberrant de dire que l’angle et le carré ont une même
raison, il est aberrant de dire qu’en Dieu, l’homme et cet homme ont une même
raison. Il semble donc qu’il y ait plusieurs raisons idéales en Dieu. 4) « C’est par la foi
que nous savons que les siècles ont été formés par la parole de Dieu, en
sorte que les choses que l’on voit ont été faites de choses invisibles »
(Hébr. 11, 3). Or il appelle invisibles, au
pluriel, les espèces idéales. Il y en a donc plusieurs. 5) Ainsi qu’il ressort des
autorités précitées, les saints signifient les idées par les noms d’art et de
monde. Or l’art implique une certaine pluralité, car c’est l’ensemble des préceptes
qui tendent à une seule fin ; et le monde aussi, semblablement,
puisqu’il implique l’ensemble de toutes les créatures. Il est donc nécessaire
d’admettre plusieurs idées en Dieu. Réponse : Certains, après avoir
affirmé que Dieu agit par son intelligence et non par nécessité de nature,
ont prétendu qu’il n’a qu’une seule intention, celle de la création en
général, et que la distinction des créatures a été, quant à elle, réalisée
par les causes secondes. Ils disent, en effet, que Dieu a d’abord créé une
intelligence, laquelle a produit trois choses : l’âme, le monde et une autre intelligence ; et
qu’ainsi, progressivement, une pluralité de réalités procéda d’un principe
premier unique. Et suivant cette opinion, il y aurait certes en Dieu une
idée, mais une seule et commune à toute la création, alors que les idées
propres de chaque réalité seraient dans les causes secondes ; dans le
même sens, Denys rapporte au cinquième chapitre des Noms Divins qu’un
certain philosophe Clément affirma que les principaux étants étaient les
modèles des inférieurs. Mais
cela ne peut se soutenir, car si l’intention de quelque agent se portait
vers une seule chose, tout ce qui viendrait s’ajouter à ce dont il a eu
principalement l’intention serait hors de son intention, et comme fortuit ;
par exemple, si quelqu’un avait l’intention de faire un triangle, il serait
hors de son intention qu’il soit grand ou petit. Or le particulier vient
s’ajouter au général qui le contient ; par conséquent, si l’intention de
l’agent va seulement vers quelque chose de général, il serait hors de son
intention qu’il soit déterminé d’une quelconque façon par quelque chose de particulier ;
par exemple, si la nature avait l’intention de générer seulement un animal,
il serait hors de son intention que l’être généré soit homme ou cheval. Si
donc l’intention de Dieu qui opère ne regarde que la créature en général,
alors toute la distinction de la création adviendra par hasard. Or il est aberrant de dire
qu’elle est par accident par rapport à la cause première, et par soi par
rapport aux causes secondes : car ce qui est par soi est avant ce qui
est par accident ; or le rapport d’une chose à la cause première est
avant son rapport à la cause seconde, comme cela est prouvé au livre des Causes ; il est donc impossible
qu’elle soit par accident relativement à la cause première et par soi
relativement à la cause seconde. Mais l’inverse peut se produire : ainsi
nous constatons que les réalités qui arrivent par hasard de notre point de
vue, sont déjà connues de Dieu et ordonnées par lui. Par conséquent, il est
nécessaire de dire que toute la distinction des réalités est prédéfinie par lui. Et voilà pourquoi il
est nécessaire de placer en Dieu la raison propre de chaque réalité et, par
suite, d’admettre en lui plusieurs idées. Or le mode de cette
pluralité peut être envisagé comme suit. Une forme peut être de deux façons
dans l’intelligence. D’abord en sorte qu’elle soit le principe de l’acte
d’intellection, comme la forme possédée par celui qui pense en tant qu’il
est pensant, et cette forme est la ressemblance en lui de l’objet pensé.
Ensuite de telle sorte qu’elle soit le terme de l’acte de penser, comme
l’artisan, en pensant, élabore la forme de la maison ; et puisque cette
forme est élaborée par l’acte de penser, et comme effectuée par cet acte,
elle ne peut être le principe de l’acte de penser au point d’être premier
principe quo d’intellection ; mais elle joue plutôt le rôle
d’objet pensé par lequel le sujet qui pense opère quelque chose ;
néanmoins la forme susdite est second principe quo d’intellection car, par la forme élaborée, l’artisan pense ce
qui est à opérer. Tout comme nous constatons, dans l’intelligence
spéculative, que l’espèce par laquelle l’intelligence est formellement
déterminée pour penser en acte est premier principe quo d’intellection ; et dès lors qu’elle a été mise en acte,
l’intelligence peut opérer par une telle forme en formant les quiddités des
réalités, et en composant et divisant ; par conséquent cette quiddité
formée dans l’intelligence – ainsi que la composition et la division – est
une certaine œuvre qui est sienne, par laquelle cependant l’intelligence
vient à connaître la réalité extérieure ; et ainsi, cette quiddité est
comme un second principe quo
d’intellection. Or, si l’intelligence de
l’artisan réalisait quelque produit de l’art à la ressemblance d’elle-même,
alors l’intelligence même de l’artisan serait une idée, non pas certes en
tant qu’intelligence, mais en tant qu’objet pensé. Et parmi les réalités qui
sont produites à l’imitation d’une autre chose, tantôt ce qui imite l’autre
chose l’imite parfaitement, et dans ce cas l’intelligence opérative
préconcevant la forme de la chose opérée a comme idée la forme même de la
réalité imitée telle que cette réalité la possède ; tantôt, au
contraire, ce qui est à l’imitation de l’autre chose ne l’imite pas
parfaitement, et dans ce cas l’intelligence opérative ne prendrait pas de
façon absolue la forme de la réalité imitée comme idée ou modèle de la
réalité à opérer, mais elle la prendrait avec une proportion déterminée,
suivant laquelle la reproduction trahirait ou imiterait le modèle principal.
Donc, je dis que Dieu, qui opère tout par son intelligence, produit toutes
choses à la ressemblance de son essence ; ainsi son essence est l’idée
des réalités, non pas, certes, en tant qu’elle est essence, mais en tant
qu’elle est pensée. Les réalités créées, quant à elles, n’imitent pas parfaitement
l’essence divine ; par conséquent, l’essence est prise
par l’intelligence divine comme idée des réalités non pas absolument, mais
avec la proportion qui existe entre la créature à produire et l’essence divine
elle-même, suivant qu’elle la trahit ou bien l’imite. Or, les différentes
réalités l’imitent diversement, et chacune selon son propre mode, puisque
chacune a un être distinct de l’autre ; voilà pourquoi l’essence divine
elle-même, comprise avec les diverses proportions entre les réalités et elle,
est l’idée de chaque réalité. Puis donc que les proportions des réalités
sont différentes, il est nécessaire qu’il y ait une pluralité d’idées ; et
certes, il y a une idée unique de toutes les réalités du côté de
l’essence ; mais la pluralité se rencontre du côté des diverses proportions
entre les créatures et elle. Réponse aux
objections : 1° Si les propriétés personnelles
induisent une distinction des Personnes en Dieu, c’est parce qu’elles
s’opposent entre elles d’une opposition de relation ; ainsi les propriétés non opposées,
telles la spiration commune et la paternité, ne distinguent pas les Personnes.
Or ni les idées ni les autres attributs essentiels n’ont d’opposition entre
eux ; voilà pourquoi il n’en va pas de même. 2° Il n’en va pas de même
pour les idées et pour les attributs essentiels. En effet, la signification principale de ces derniers ne
comporte rien de plus que l’essence du Créateur ; aussi ne sont-ils pas
[réellement] diversifiés, quoique Dieu se rapporte aux créatures sous
l’aspect de ces attributs, en tant qu’il fait les bons selon la bonté, les
sages selon la sagesse. En revanche, la signification principale de l’idée
comporte quelque chose d’autre en plus de l’essence, à savoir la proportion
même entre la créature et l’essence, en quoi est formellement complétée la
notion d’idée, et en raison de quoi on dit qu’il y a plusieurs idées. Néanmoins, dans la mesure où elles
relèvent de l’essence, rien n’empêche les idées d’être appelées essentielles. 3° La pluralité de raisons
revient parfois à une différence de réalité : ainsi Socrate et Socrate
assis diffèrent de raison, et cela
revient à la différence entre substance et accident ; et semblablement,
homme et animal diffèrent de raison, et cette différence revient à la différence
entre forme et matière, car le genre se prend de la matière, au lieu que la
différence spécifique se prend de la forme ; aussi
une telle différence selon la raison s’oppose-t-elle tout à fait à l’unité et
à la simplicité. Mais parfois, la différence de raison ne se ramène pas à une
différence de réalité, mais à la vérité de la réalité, qui est diversement
intelligible ; et c’est en ce sens que nous plaçons une pluralité de
raisons en Dieu ; cela ne s’oppose donc pas à la suprême unité ou
simplicité. 4° Dans ce passage, le
Philosophe nomme raison la définition ; mais en Dieu, on ne doit pas
entendre les diverses raisons comme des définitions, car aucune de ces
raisons ne comprend l’essence divine. Cela est donc étranger à notre propos. 5° La forme qui est dans
l’intelligence a un double rapport : d’une part à la réalité dont elle
est la forme, d’autre part à ce en quoi elle est. Le premier rapport ne lui
donne pas une qualité, mais une relation : car les choses matérielles
n’ont pas une forme matérielle, ni les choses sensibles une forme sensible.
Mais l’autre rapport la qualifie, car elle suit le mode d’être de ce en quoi
elle est. Par conséquent, de ce que certaines des réalités préconçues imitent
plus parfaitement que d’autres l’essence divine, il suit que les idées sont
non pas inégales, mais de choses inégales. 6° La forme première et
unique à laquelle toutes choses se ramènent, est l’essence divine elle-même
considérée en soi ; et c’est en la considérant que l’intelligence divine
invente, pour ainsi dire, différents modes d’imitation de l’essence, en lesquels consiste la pluralité des
idées. 7° Les idées sont
diversifiées par les divers rapports aux réalités, lesquelles existent dans
leur nature propre ; et si ces réalités sont temporelles, il n’est
cependant pas nécessaire que ces rapports soient temporels, car l’action de
l’intelligence, même humaine, porte sur une chose même quand elle n’existe
pas, comme lorsque nous considérons les choses passées. Or la relation suit
l’action, comme il est dit au cinquième livre de la Métaphysique ; et c’est pourquoi, dans
l’intelligence divine, les rapports aux réalités temporelles sont éternels. 8° La relation qui existe
entre Dieu et la créature n’est pas en Dieu réellement ; cependant, elle
est en Dieu du point de vue de notre intelligence. Et semblablement, elle
peut être en lui du point de vue de son intelligence, en tant qu’il considère
le rapport des réalités à son essence ; et ainsi, ces rapports sont en
Dieu en tant que pensés par lui. 9° L’idée n’est pas
premier principe quo d’intellection
d’une chose, mais elle est objet pensé existant dans l’intelligence. Or l’uniformité de l’intelligence suit
l’unité du premier principe quo
d’intellection d’une chose, comme l’unité de l’action suit l’unité de la
forme de l’agent, qui est le principe de l’action. Par conséquent, bien que
les rapports pensés par Dieu soient nombreux – en eux consiste la pluralité
des idées –, cependant, parce qu’il les pense tous au moyen de son unique
essence, son intelligence n’est pas multiple, mais une. |
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Et videtur quod
non. Quia ea quae
essentialiter dicuntur in Deo, non minus sunt vere in eo quam illa quae
dicuntur in ipso personaliter. Sed pluralitas proprietatum personalium
inducit pluralitatem personarum, secundum quas Deus dicitur trinus. Cum ergo
ideae sint essentiales, quia sunt communes tribus personis, si sint plures in
Deo secundum pluralitatem rerum, sequitur quod non solum sint tres personae
in ipso, sed infinitae. Sed dicebat,
quod ideae non sunt essentiales, quia sunt ipsa essentia. – Sed contra,
bonitas sapientia et potentia Dei sunt eius essentia, et tamen dicuntur
essentialia attributa. Ergo et ideae, quamvis sint ipsa essentia, possunt
essentiales dici. Praeterea, quidquid Deo attribuitur, debet ei nobilissimo modo
attribui. Sed Deus est principium rerum ; ergo debet poni in eo omne
illud quod ad nobilitatem principii pertinet, in summo. Sed unitas est huiusmodi,
quia omnis virtus unita plus est infinita
quam multiplicata, ut dicitur in libro de Causis [Prop. 17(16)]. Ergo in
Deo est summa unitas ; ergo non solum est unus re, sed ratione ;
quia magis est unum quod est unum utroque modo, quam quod altero istorum
tantum ; et sic non sunt in eo plures rationes, sive ideae. Praeterea, philosophus dicit in V Metaphys. [cap. 6 (1016 b 1)]
quod omnino est unum, quod non potest
separari neque intellectu, neque tempore, neque loco, neque ratione ; et maxime in substantia. Si ergo
Deus est maxime unum, quia est maxime ens, non potest separari ratione ;
et ita idem quod prius. Praeterea, si
plures ideae, sequitur eas esse inaequales ; quia una idea continebit
esse tantum, alia autem esse et vivere, alia vero insuper intelligere,
secundum quod res cuius est idea, in pluribus assimilatur Deo. Cum ergo
inconveniens sit in Deo aliquam inaequalitatem ponere, videtur quod non
possint esse in eo plures ideae. Praeterea, in
causis materialibus est status ad unam primam materiam, et similiter in
efficientibus et finalibus. Ergo et in
formalibus est status ad unam primam formam. Sed est status ad ideas, quia ut
dicit Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 46], ideae sunt principales formae vel rationes
rerum. Ergo in Deo non est nisi una tantum idea. Sed dicebat, quod quamvis sit una prima forma, tamen ideae dicuntur
plures secundum diversos respectus ipsius. – Sed contra, non potest dici quod
ideae multiplicentur secundum respectum ad Deum in quo sunt, qui est
unus ; neque secundum respectum ad ideata, secundum quod sunt in causa
prima, quia in ea sunt unum, ut Dionysius [De div. nom. 5, 8] dicit ; nec per respectum ad ideata,
secundum quod in propria natura existunt, quia sic res ideatae sunt
temporales, ideae vero aeternae sunt. Ergo nullo modo per respectum formae
primae possunt ideae dici plures. Praeterea, nulla relatio quae est inter Deum et creaturam, est in Deo,
sed in creatura tantum. Sed idea vel exemplar importat relationem Dei ad creaturam.
Ergo ista relatio non est in Deo, sed in creatura. Cum ergo idea sit in Deo,
per huiusmodi respectus ideae multiplicari non possunt. Praeterea,
intellectus qui pluribus intelligit, est compositus, et transiens de uno in
aliud. Sed haec a divino intellectu sunt procul. Cum ergo ideae sint rationes
rerum, quibus Deus intelligit, videtur quod non sint plures ideae in Deo. Sed contra.
Idem secundum idem non est natum facere nisi idem. Sed Deus facit multa et
diversa. Ergo non secundum eamdem rationem, sed secundum plures, res causat.
Sed rationes quibus res producuntur a Deo, sunt ideae. Ergo plures ideae sunt
in Deo. Praeterea,
Augustinus dicit in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 46] : restat ut omnia ratione sint condita ; nec eadem ratione homo qua equus ; hoc enim absurdum est existimari. Singula igitur propriis sunt creata rationibus ; ergo sunt plures
ideae. Praeterea, Augustinus dicit in epistola ad Nebridium [Epist. 14], quod sicut inconveniens
est dicere quod eadem sit ratio anguli et quadrati, ita inconveniens est
dicere quod eadem sit ratio in Deo hominis et huius hominis. Ergo videtur
quod sint plures rationes ideales in Deo. Praeterea, Hebr. XI, 3 dicitur : fide
credimus aptata esse saecula verbo Dei, ut ex invisibilibus visibilia fierent.
Invisibilia autem pluraliter appellat species ideales. Ergo sunt plures. Praeterea,
ideae a sanctis significantur nomine artis et mundi, ut patet ex
auctoritatibus inductis. Sed ars pluralitatem quamdam importat ; est
enim collectio praeceptorum ad unum finem tendentium ; et similiter
etiam mundus, cum importet collectionem omnium creaturarum. Ergo oportet
ponere plures ideas in Deo. Responsio.
Dicendum, quod quidam ponentes Deum per intellectum agere, et non ex
necessitate naturae, posuerunt eum habere intentionem unam tantum, scilicet
creaturae in universali ; sed creaturarum distinctio facta est per
causas secundas. Dicunt enim, quod Deus primo condidit unam intelligentiam,
quae produxit tria : scilicet animam, et orbem, et aliam intelligentiam ;
et sic progrediendo, processit pluralitas rerum ab uno primo principio. Et
secundum hanc opinionem esset quidem in Deo idea, sed una tantum creaturae
toti communis ; sed propriae ideae singulorum essent in causis secundis,
sicut etiam Dionysius narrat in V cap. de Divinis Nominibus [§ 9], quod
quidam Clemens philosophus posuit principaliora entia exemplaria inferiorum
esse. Sed hoc stare
non potest : quia si intentio alicuius agentis feratur ad aliquid unum
tantum, praeter intentionem eius erit, et quasi casuale, quidquid sequatur,
quod accidit ei quod est principaliter intentum ab eo ; sicut si aliquis
intenderet facere aliquod triangulatum, praeter intentionem eius esset quod
esset magnum vel parvum. Cuilibet autem communi accidit speciale contentum
sub eo ; unde si intentio agentis est ad aliquod commune tantum, praeter
intentionem eius esset quod qualitercumque determinaretur per aliquod
speciale ; sicut si natura intenderet generare solum animal, praeter intentionem
naturae esset quod generatum sit homo vel equus. Unde
si intentio Dei operantis respiciat tantum ad creaturam in communi, tota
distinctio creaturae casualiter accidet. Inconveniens autem est dicere quod
sit per accidens per comparationem ad causam primam ; et sit per se per
comparationem ad causas secundas : quia quod est per se, prius est eo
quod est per accidens ; prius autem est comparatio alicuius ad causam
primam quam ad causam secundam, ut patet in libro de Causis [prop. 1 et comm.] ; unde
impossibile est quod sit per accidens respectu causae primae, et per se
respectu secundae. Potest autem accidere e converso, sicut videmus quod ea
quae sunt casualiter quoad nos, sunt Deo praecognita, et ordinata ab ipso. Unde necesse est dicere, quod tota distinctio rerum sit praedefinita
ab eo. Et ideo necesse est in Deo ponere singulorum proprias rationes, et
propter hoc necesse est ponere in eo plures ideas. Modus autem
pluralitatis hinc accipi potest. Forma enim in intellectu dupliciter esse potest.
Uno modo ita quod sit principium actus intelligendi, sicut forma, quae est
intelligentis in quantum est intelligens ; et haec est similitudo
intellecti in ipso. Alio modo ita quod sit terminus actus intelligendi, sicut
artifex intelligendo excogitat formam domus ; et cum illa forma sit
excogitata per actum intelligendi, et quasi per actum effecta, non potest
esse principium actus intelligendi, ut sit primum quo intelligatur ; sed
magis se habet ut intellectum, quo intelligens aliquid operatur. Nihilominus
tamen est forma praedicta secundum quo intelligitur : quia per formam
excogitatam artifex intelligit quid operandum sit ; sicut etiam in
intellectu speculativo videmus quod species, qua intellectus informatur ut
intelligat actu, est primum quo intelligitur ; ex hoc autem quod est
effectus in actu, per talem formam operari iam potest formando quidditates
rerum et componendo et dividendo ; unde ipsa quidditas formata in
intellectu, vel etiam compositio et divisio, est quoddam operatum ipsius, per
quod tamen intellectus venit in cognitionem rei exterioris ; et sic est
quasi secundum quo intelligitur. Si autem
intellectus artificis aliquod artificiatum produceret ad similitudinem sui
ipsius, tunc quidem ipse intellectus artificis esset idea, non quidem ut est
intellectus, sed inquantum intellectum. In his autem quae ad imitationem
alterius producuntur, quandoque quidem id quod alterum imitatur, perfecte
imitatur ipsum ; et tunc intellectus operativus praeconcipiens formam
operati, habet ut ideam ipsam formam rei imitatae, prout est illius rei
imitatae : quandoque vero quod est ad imitationem alterius, non perfecte
imitatur illud ; et tunc intellectus operativus non acciperet formam rei
imitatae absolute ut ideam vel exemplar rei operandae ; sed cum proportione
determinata, secundum quam exemplatum a principali exemplari deficeret vel imitaretur.
Dico ergo, quod Deus per intellectum omnia operans, omnia ad similitudinem essentiae
suae producit ; unde essentia sua est idea rerum ; non quidem ut
est essentia, sed ut est intellecta. Res autem creatae non perfecte imitantur
divinam essentiam ; unde essentia non accipitur absolute ab intellectu
divino ut idea rerum, sed cum proportione creaturae fiendae ad ipsam divinam
essentiam, secundum quod deficit ab ea, vel imitatur ipsam. Diversae autem
res diversimode ipsam imitantur ; et unaquaeque secundum proprium modum
suum, cum unicuique sit esse distinctum ab altera ; et ideo ipsa divina
essentia, cointellectis diversis proportionibus rerum ad eam, est idea uniuscuiusque
rei. Unde, cum sint diversae rerum proportiones, necesse est plures esse
ideas ; et est quidem una omnium ex parte essentiae ; sed
pluralitas invenitur ex parte diversarum proportionum creaturarum ad ipsam. Ad primum ergo
dicendum, quod proprietates personales ideo inducunt distinctionem personarum
in divinis, quia ad invicem opponuntur oppositione relationis ; unde proprietates
non oppositae non distinguunt personas, ut communis spiratio et paternitas.
Ideae autem, nec alia essentialia attributa, non habent ad invicem aliquam
oppositionem ; et ideo non est simile. Ad secundum
dicendum, quod non est simile de ideis et essentialibus attributis. Attributa
enim essentialia nihil habent de principali intellectu suo praeter essentiam
creatoris ; unde etiam non plurificantur, quamvis secundum ea Deus ad
creaturas comparetur, prout secundum bonitatem facit bonos, secundum sapientiam
sapientes. Sed idea de suo principali intellectu habet aliquid aliud praeter
essentiam, scilicet ipsam proportionem creaturae ad essentiam, in quo etiam
completur formaliter ratio ideae, ratione cuius dicuntur plures ideae :
nihilominus tamen secundum quod ad essentiam pertinent, nihil prohibet ideas
essentiales dici. Ad tertium
dicendum, quod pluralitas rationis quandoque reducitur ad aliquam
diversitatem rei, sicut Socrates et Socrates sedens differunt ratione ;
et hoc reducitur ad diversitatem substantiae et accidentis ; et
similiter homo et animal ratione differunt ; et haec differentia
reducitur ad diversitatem formae et materiae, quia genus sumitur a materia,
differentia vero specifica a forma ; unde talis differentia secundum
rationem repugnat maxime unitati vel simplicitati. Quandoque vero differentia
secundum rationem non reducitur ad aliquam rei diversitatem, sed ad veritatem
rei, quae est diversimode intelligibilis ; et sic ponimus pluralitatem
rationum in Deo ; unde hoc non repugnat maximae unitati, vel
simplicitati. Ad quartum
dicendum, quod philosophus appellat ibi rationem definitionem ; in Deo
autem non est accipere plures rationes quasi definitiones, quia nulla
rationum illarum essentiam divinam comprehendit ; et ideo non est ad
propositum. Ad quintum
dicendum, quod forma quae est in intellectu, habet respectum duplicem :
unum ad rem cuius est, alium ad id in quo est. Ex primo autem respectu non
dicitur aliqualis, sed alicuius tantum : non enim materialium est forma
materialis, nec sensibilium sensibilis. Sed secundum alium respectum
aliqualis dicitur, quia sequitur modum eius in quo est ; unde ex hoc
quod rerum ideatarum quaedam aliis perfectius essentiam divinam imitantur,
non sequitur quod ideae sint inaequales, sed inaequalium. Ad sextum
dicendum, quod una prima forma, ad quam omnia reducuntur, est ipsa divina
essentia secundum se considerata ; ex cuius consideratione intellectus
divinus adinvenit, ut ita dicam, diversos modos imitationis ipsius, in quibus
pluralitas idearum consistit. Ad septimum
dicendum, quod ideae plurificantur secundum diversos respectus ad res in
propria natura existentes ; nec tamen oportet quod, si res sunt
temporales, quod illi respectus sint temporales, quia actio intellectus,
etiam humani, se extendit ad aliquid etiam quando illud non est, sicut cum
intelligimus praeterita. Actionem autem relatio consequitur, ut in V Metaphysic.
[l. 17 (1020 b 28)] dicitur ; unde et respectus ad res temporales
in intellectu divino sunt aeterni. Ad octavum
dicendum, quod relatio quae est inter Deum et creaturam, non est in Deo
secundum rem ; est tamen in Deo secundum intellectum nostrum ; et
similiter potest esse in eo secundum intellectum suum, prout scilicet,
intelligit respectum rerum ad essentiam suam ; et sic respectus illi
sunt in Deo ut intellecti ab ipso. Ad nonum dicendum, quod idea non habet rationem eius quo primo
aliquid intelligitur, sed habet rationem intellecti in intellectu
existentis. Uniformitas autem intellectus sequitur unitatem eius quo primo
aliquid intelligitur ; sicut unitas actionis sequitur unitatem formae
agentis, quae est principium ipsius ; unde, quamvis respectus intellecti
a Deo sint multi, in quibus pluralitas idearum consistit ; quia tamen
illos omnes per unam suam essentiam intelligit, intellectus eius non est multiplex,
sed unus. |
(Tertio quaeritur utrum ideae pertineant ad
cognitionem speculativam,
vel practicam tantum.)
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Il semble que ce soit
seulement à la connaissance pratique. 1° Comme dit saint
Augustin au livre des 83 Questions, « les idées sont les formes principales
des réalités, par lesquelles est formé tout ce qui naît ou périt ». Or
rien n’est formé par la connaissance spéculative. La connaissance spéculative
n’a donc pas d’idée. 2° [Le répondant] disait
que les idées ne se rapportent pas seulement à ce qui naît ou périt, mais
encore à ce qui peut naître ou périr, comme saint Augustin le dit dans le même passage ; et
par conséquent, l’idée se rapporte aux choses qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont
existé, mais qui pourtant peuvent exister, et dont Dieu a une connaissance
spéculative. En sens contraire : on appelle pratique la science par
laquelle on sait la façon d’opérer, même si l’on n’a jamais l’intention
d’opérer ; et ainsi une partie de la médecine est dite pratique. Or Dieu
sait la façon d’opérer les choses qu’il peut faire, quoiqu’il ne se propose
pas de les faire ; il en a donc aussi une connaissance pratique ;
et par conséquent, de l’une et l’autre façon l’idée se rapporte à la connaissance
pratique. 3° L’idée n’est autre que
la forme modèle. Or on ne peut parler de forme modèle que dans la connaissance
pratique, car le modèle est ce pour
l’imitation de quoi on fait autre chose. Les idées regardent donc seulement
la connaissance pratique. 4° Selon le Philosophe, l’intelligence pratique porte sur les
réalités dont les principes sont en nous. Or les idées qui existent dans
l’intelligence divine sont les principes des réalités préconçues. Elles se
rapportent donc à l’intelligence pratique. 5° Toutes les formes de
l’intelligence ou bien proviennent des réalités, ou bien leur sont
destinées : celles qui leur sont destinées appartiennent à
l’intelligence pratique, et celles qui en proviennent appartiennent à la
spéculative. Or, aucune forme de l’intelligence divine ne provient des
réalités, puisque cette intelligence n’en reçoit rien. Elles sont donc
destinées aux réalités ; aussi se rapportent-elles à l’intelligence
pratique. 6° Si, en Dieu, l’idée de
l’intelligence pratique diffère de celle de l’intelligence spéculative, alors
cette diversité ne peut dépendre de quelque chose d’absolu, car tout attribut
de ce genre est unique en Dieu ; ni d’un rapport d’identité, comme
lorsque nous disons le même identique au même, parce qu’un tel rapport
n’induit aucune pluralité ; ni par un rapport de diversité, car la cause
n’est pas diversifiée, quoique les effets le soient. On ne peut donc en
aucune façon distinguer l’idée de la connaissance spéculative de celle de la
connaissance pratique. 7° [Le répondant] disait
que les deux idées se distinguent en ce que l’idée pratique est principe
d’être, mais la spéculative, principe de connaissance. En sens
contraire : les principes de l’être et de la connaissance sont les
mêmes. L’idée spéculative n’est donc pas distinguée par là de l’idée pratique. 8° La connaissance
spéculative ne semble pas être autre chose, en Dieu, que la simple
connaissance de lui-même. Or la simple connaissance ne peut rien comporter
d’autre en plus de la connaissance. Puis donc que l’idée ajoute un rapport
aux réalités, il semble qu’elle ne se rapporte pas à la connaissance
spéculative, mais seulement à la pratique. 9° La fin de
l’intelligence pratique est le bien. Or, le rapport de l’idée ne peut avoir
de détermination que pour le bien, car les maux se produisent hors de
l’intention. L’idée regarde donc la seule intelligence pratique. En sens contraire : 1) La connaissance
pratique ne s’étend qu’aux choses à faire. Or Dieu connaît au moyen des idées
non seulement les choses à faire, mais encore les choses présentes et faites.
Les idées ne s’étendent donc pas seulement à la connaissance pratique. 2) Dieu connaît plus
parfaitement les créatures qu’un artisan ne connaît les produits de l’art. Or
l’artisan créé possède, au moyen des formes par lesquelles il opère, la connaissance
spéculative des choses opérées ; donc Dieu aussi, à bien plus forte
raison. 3) La connaissance
spéculative est celle qui considère les principes et les causes des réalités,
ainsi que leurs propriétés. Or Dieu connaît au moyen des idées tout ce qui
peut être connu parmi les réalités. Donc en Dieu, les idées ne se rapportent
pas seulement à la connaissance pratique, mais aussi à la spéculative. Réponse : Comme il est dit au
troisième livre sur l’Âme, « l’intelligence pratique diffère de
la spéculative par la fin » ; or la
fin de la spéculative est la vérité prise absolument, au lieu que celle de
l’intelligence pratique est l’opération, comme il est dit au deuxième livre
de la Métaphysique.
Donc, une connaissance est
dite pratique par sa relation à l’œuvre, ce qui se produit de deux façons. Parfois, elle est actuellement ordonnée à
une œuvre : ainsi l’artisan, ayant préconçu une forme, se propose de
l’introduire dans une matière ; et dans ce cas, la connaissance et la
forme de la connaissance sont actuellement pratiques. Parfois, en revanche,
la connaissance est certes ordonnable à l’acte, mais elle n’est pas
actuellement ordonnée ; comme par exemple lorsque l’artisan élabore la forme d’un ouvrage, sait la façon
d’opérer, et n’a cependant pas l’intention d’opérer. Alors, la connaissance
est pratique habituellement ou virtuellement, non actuellement. Mais lorsque
la connaissance n’est aucunement ordonnable à l’acte, alors elle est purement
spéculative ; et cela se produit aussi de deux façons. D’abord, quand la
connaissance porte sur ces réalités qui ne sont pas de nature à être produites
au moyen de la science de celui qui connaît, comme lorsque nous connaissons
les réalités naturelles. Parfois, au contraire, la réalité connue est
certes opérable au moyen de la science, cependant elle n’est pas considérée
telle qu’elle est opérable ; car par l’opération, la réalité est
produite en l’existence. Il est en effet des choses qui peuvent être séparées
dans l’intelligence sans être séparables dans l’être. Quand donc on
considère une réalité opérable par l’intelligence en distinguant l’une de
l’autre les choses qui ne peuvent être distinguées dans l’être, la
connaissance n’est pratique ni actuellement ni habituellement, mais elle est
seulement spéculative : ainsi, par exemple, un artisan considère une
maison en en recherchant les propriétés, le genre, les différences et autres
choses semblables que l’on rencontre indistinctement du point de vue de
l’être dans la réalité même. Mais on considère la réalité telle qu’elle est
opérable quand on considère en elle tout ce qui est simultanément requis
pour son être. Et de ces quatre façons la
connaissance de Dieu entretient un rapport avec les réalités. En effet, sa
science peut causer les réalités. Il en connaît donc certaines en les ordonnant
par le propos de sa volonté afin qu’elles existent en un temps, quel qu’il
soit, et de celles-ci il a une connaissance actuellement pratique. Il en
connaît d’autres, en revanche, qu’il n’a l’intention de faire en aucun
temps, car il connaît les choses qui ni n’ont existé ni n’existent ni
n’existeront, comme on l’a dit dans la question précédente ; et il en a
certes une connaissance en acte, mais elle n’est pratique que virtuellement,
non actuellement. Quant aux réalités qu’il fait ou qu’il peut faire, il les
considère non seulement en tant qu’elles sont dans leur être propre, mais
encore suivant tous les concepts que
l’intelligence humaine peut appréhender en elles par réduction
analytique ; les réalités par lui opérables sont donc aussi connues de
lui d’une façon en laquelle elles ne sont pas opérables. Il connaît en outre
certaines réalités dont sa science ne peut pas être la cause, tels les maux.
Par conséquent, c’est en toute vérité que nous plaçons en Dieu et la
connaissance pratique, et la connaissance spéculative. Maintenant donc, il nous
faut voir de laquelle de ces façons l’idée peut être admise dans la
connaissance divine. Comme dit saint Augustin, l’idée est appelée forme en propriété de
terme ; mais si nous envisageons la réalité, l’idée est la raison ou la
ressemblance de la réalité. Or, en certaines formes, nous trouvons un double
rapport : d’abord à ce qui est formé selon elles, comme la science se
rapporte à celui qui sait ; ensuite à ce qui est à l’extérieur, comme la
science se rapporte à l’objet de science ; cependant ce rapport n’est
pas commun à toute forme, comme le premier. Par conséquent, le nom de forme
implique seulement le premier rapport ; et c’est pourquoi la forme
connote toujours un rapport de cause. Car la forme est
en quelque sorte la cause de ce qui est formé selon elle, qu’une telle
formation se produise par mode d’inhérence, comme dans les formes intrinsèques,
ou bien par mode d’imitation, comme dans les formes exemplaires. Mais la
ressemblance et la raison possèdent aussi le second rapport, par lequel ne
leur convient pas la relation de cause. Si donc nous parlons de l’idée selon
la notion propre signifiée par son nom, alors elle ne s’étend qu’à cette
science selon laquelle une chose peut être formée ; et c’est la connaissance
qui est actuellement pratique, ou celle qui ne l’est que virtuellement et
qui, d’une certaine façon, est aussi spéculative. Mais si nous donnons à
l’idée le sens commun de ressemblance ou de raison, alors l’idée peut se rapporter
purement à la connaissance spéculative. Ou plus proprement, disons que l’idée
regarde la connaissance actuellement ou virtuellement pratique, au lieu que la ressemblance et la raison
regardent aussi bien la pratique que la spéculative. Réponse aux
objections : 1° Saint Augustin rapporte
la formation de l’idée non seulement aux choses qui ont lieu, mais aussi à
celles qui peuvent avoir lieu, et sur lesquelles, si elles n’ont jamais lieu,
porte une connaissance en quelque sorte spéculative, ainsi qu’il ressort de
ce qu’on a dit. 2° Cet argument est
probant pour la connaissance qui est pratique virtuellement, non
actuellement ; et rien n’empêche de la dire spéculative en quelque
sorte, pour autant qu’elle s’éloigne de l’opération quant à l’acte. 3° Le modèle, bien qu’il implique un rapport à ce qui
est à l’extérieur, a cependant relativement à cet extérieur un rapport de
cause ; et voilà pourquoi, au sens propre, il se rapporte à la
connaissance qui est habituellement ou virtuellement pratique, et pas seulement
à celle qui l’est actuellement : car une chose peut être appelée modèle
dès qu’une réalité peut être faite pour l’imiter, même si cela ne se produit
jamais ; et il en va de même pour les idées. 4° L’intelligence pratique
porte sur les choses dont les principes sont en nous, non pas n’importe
comment, mais en tant qu’elles sont opérables par nous. Nous pouvons donc
avoir aussi une connaissance spéculative des réalités dont les causes sont en
nous, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 5° On ne distingue pas
l’intelligence spéculative de l’intelligence pratique suivant que les formes
possédées proviennent des réalités ou leur sont destinées, car même en nous
l’intelligence pratique a parfois des formes prises des réalités : par
exemple lorsqu’un artisan, à la vue de quelque ouvrage, conçoit la forme
selon laquelle il a l’intention d’opérer. Par conséquent, il n’est pas non
plus nécessaire que toutes les formes qui appartiennent à l’intelligence spéculative
soient reçues des réalités. 6° On ne distingue pas en
Dieu l’idée pratique de l’idée spéculative comme si elles étaient deux idées,
mais parce que, du point de vue de notre manière de connaître, l’idée
pratique ajoute à l’idée spéculative une relation à l’acte ; de même,
« homme » ajoute à « animal » le rationnel, et pourtant
l’homme et l’animal ne sont pas deux réalités. 7° Les principes de l’être
et de la connaissance sont dits identiques, dans la mesure où tous les
principes de l’être, quels qu’ils soient, sont également principes de connaissance ;
mais non l’inverse, puisque les effets sont parfois principes de la connaissance
des causes. Rien n’empêche donc que les formes de l’intelligence spéculative
soient seulement principes de connaissance, mais les formes de l’intelligence
pratique, en même temps principes d’être et de connaissance. 8° La connaissance est
appelée simple non
pour exclure le rapport de la science à l’objet de science, rapport qui
accompagne inséparablement toute science, mais pour exclure qu’elle soit
mêlée à ce qui est hors du genre de la connaissance, comme l’existence des
réalités, qu’ajoute la science de vision, ou la relation de la volonté à la
production des réalités connues, qu’ajoute la science d’approbation ; de
même le feu est appelé corps simple pour exclure non pas ses parties
essentielles, mais le mélange d’un corps étranger. 9° Le vrai et le bien sont
en mutuelle circumincession, car à la fois le vrai est un certain bien, et
tout bien est vrai. Aussi le bien peut-il être
considéré par la connaissance spéculative, en tant que l’on considère
seulement sa vérité, comme lorsque nous définissons le bien et que nous
montrons sa nature. Il peut également être considéré
pratiquement, s’il est considéré comme bien ; et c’est le cas si on le
considère en tant qu’il est la fin du mouvement ou de l’opération. Et ainsi
il est clair que, de ce que le rapport a pour terme le bien, il ne s’ensuit
pas que les idées, les ressemblances ou les raisons de l’intelligence divine
se rapportent seulement à la connaissance pratique. Réponse
aux objections en sens contraire : 1)
En Dieu, les temps ne s’écoulent pas ni ne défilent, car lui-même, par son
éternité qui est tout entière simultanée, inclut le temps en son
entier ; et par conséquent, il connaît de la même
façon les choses présentes, passées et futures ; et c’est ce qui est dit
au livre de l’Ecclésiastique : « Avant d’être créées, toutes choses
sont connues du Seigneur, elles le sont encore toutes après leur achèvement »
(Eccli. 23, 29). Et ainsi,
de ce que même les réalités passées sont connues au moyen de l’idée, il ne
suit pas nécessairement qu’elle excède, en son acception propre, les limites
de la connaissance pratique. 2) Si l’artisan créé
connaît son ouvrage tel qu’il peut être amené à l’existence, quoiqu’il n’ait
pas l’intention d’opérer, alors la connaissance qu’il en a au moyen des formes
opératives n’est pas tout à fait spéculative, mais habituellement
pratique ; par contre, la connaissance par laquelle un artisan connaît
les produits de l’art non tels qu’ils peuvent être amenés par lui à l’existence,
cette connaissance qui est purement spéculative n’a pas d’idée
correspondante, mais peut-être des raisons ou des ressemblances. 3) Il est commun à la
science pratique et à la spéculative de procéder par des principes et des
causes ; par conséquent, on ne peut prouver par cet argument ni qu’une
science est spéculative, ni qu’elle est pratique. |
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Et videtur quod tantum ad practicam. Quia, ut dicit
Augustinus in l. LXXXIII Quaest. [qu. 46], ideae sunt formae rerum principales, secundum quas formatur omne
quod oritur aut interit. Sed secundum speculativam
cognitionem nihil formatur. Ergo speculativa cognitio non habet ideam. Sed dicebat, quod ideae non solum habent respectum ad id quod oritur
aut interit, sed ad id quod oriri vel interire potest, ut ibidem Augustinus
dicit ; et sic idea se habet ad ea quae nec sunt, nec erunt, nec
fuerunt, tamen esse possunt, de quibus Deus speculativam cognitionem habet. –
Sed contra, practica scientia dicitur secundum quam aliquis scit modum
operis, etiam si nunquam operari intendat ; et sic dicitur practica esse
pars medicinae. Sed Deus scit modum operandi ea quae potest facere, quamvis
facere non proponat. Ergo etiam de eis Deus habet practicam
cognitionem ; et sic utroque modo idea ad practicam cognitionem pertinet. Praeterea, idea nihil est aliud quam exemplaris forma. Sed forma exemplaris
non potest dici nisi in practica cognitione, quia exemplar est ad cuius
imitationem fit aliud. Ergo ideae solum practicam cognitionem respiciunt. Praeterea, secundum philosophum [Metaph. VI,
1 (1025 b 22)], practicus intellectus est eorum quorum principia sunt in
nobis. Sed ideae in intellectu divino existentes sunt ideatorum principia.
Ergo ad practicum intellectum pertinent. Praeterea, omnes formae intellectus vel sunt a rebus, vel sunt ad
res : quae autem sunt ad res, sunt practici intellectus ; quae vero
a rebus, speculativi. Sed nullae formae intellectus divini sunt a rebus, cum
nihil a rebus accipiat. Ergo sunt ad res ; et sic sunt practici
intellectus. Praeterea, si
est alia idea intellectus practici, et alia speculativi in Deo, diversitas
ista non potest esse per aliquid absolutum, quia omne huiusmodi est unum
tantum in Deo ; nec per respectum identitatis, ut cum dicimus idem eidem
idem, quia talis respectus nullam pluralitatem inducit ; nec per
respectum diversitatis, quia causa non plurificatur, quamvis effectus sint
plures. Ergo nullo modo potest distingui alia idea speculativae cognitionis ab
idea practicae cognitionis. Sed dicebat, quod in hoc utraque idea distinguitur, quod idea practica
est principium essendi, sed speculativa cognoscendi. – Sed contra, eadem sunt
principia essendi et cognoscendi. Ergo ex hoc idea speculativa a practica non
distinguitur. Praeterea, cognitio speculativa nihil aliud videtur esse in Deo quam
simplex ipsius notitia. Sed simplex notitia nihil praeter notitiam aliud habere
potest. Ergo, cum idea addat respectum ad res, videtur quod non pertineat ad
speculativam cognitionem, sed ad practicam tantum. Praeterea,
finis practici est bonum. Sed respectus ideae
non potest determinari nisi ad bonum, quia mala praeter intentionem accidunt.
Ergo idea solum practicum intellectum respicit. Sed contra. Cognitio practica non extendit se nisi ad facienda. Sed Deus
per ideas non solum scit facienda, sed praesentia et facta. Ergo ideae non se
extendunt solum ad practicam cognitionem. Praeterea, Deus perfectius cognoscit creaturas quam artifex
artificiata. Sed artifex creatus, per formas quibus operatur, habet
speculativam cognitionem de operatis ; ergo multo fortius Deus. Praeterea,
cognitio speculativa est quae considerat principia et causas rerum, et
passiones earumdem. Sed Deus per ideas
cognoscit omnia quae in rebus cognosci possunt. Ergo ideae in Deo pertinent
non ad practicam solum, sed speculativam cognitionem. Responsio. Dicendum, quod, sicut dicitur in III de Anima [cap. 10
(433 a 14)], intellectus practicus
differt a speculativo fine ;
finis enim speculativi est veritas absolute, sed practici est operatio ut
dicitur in II Metaphys. [l. 2 (993 b 20)]. Aliqua ergo cognitio,
practica dicitur ex ordine ad opus : quod contingit dupliciter.
Quandoque enim ad opus actu ordinatur, sicut artifex praeconcepta forma
proponit illam in materiam inducere ; et tunc est actu practica
cognitio, et cognitionis forma. Quandoque vero est quidem ordinabilis
cognitio ad actum, non tamen actu ordinatur ; sicut cum artifex
excogitat formam artificii, et scit modum operandi, non tamen operari
intendit ; et tunc est practica habitu vel virtute, non actu. Quando
vero nullo modo est ad actum ordinabilis cognitio, tunc est pure
speculativa ; quod etiam dupliciter contingit. Uno modo, quando cognitio
est de rebus illis quae non sunt natae produci per scientiam cognoscentis,
sicut cum nos cognoscimus naturalia ; quandoque vero res cognita est
quidem operabilis per scientiam, tamen non consideratur ut est operabilis ;
res enim per operationem in esse producitur. Sunt autem quaedam quae possunt
separari secundum intellectum, quae non sunt separabilia secundum esse.
Quando ergo consideratur res per intellectum operabilis distinguendo ab invicem
ea quae secundum esse distingui non possunt, non est practica cognitio nec
actu nec habitu, sed speculativa tantum ; sicut si artifex consideret
domum investigando passiones eius, et genus et differentias, et alia
huiusmodi, quae secundum esse indistincte inveniuntur in re ipsa. Sed tunc
consideratur res ut est operabilis, quando considerantur in ipsa omnia quae
ad eius esse requiruntur simul.Et secundum hos quatuor modos cognitio divina
se habet ad res. Scientia enim eius est causativa rerum.
Quaedam ergo cognoscit ordinando ea proposito suae voluntatis ad hoc quod
sint secundum quodcumque tempus, et horum habet practicam cognitionem in
actu. Quaedam vero cognoscit quae nullo tempore facere intendit, scit enim ea
quae nec fuerunt, nec sunt, nec erunt, ut in praecedenti quaestione, dictum
est ; et de his habet quidem scientiam in actu, non autem actu
practicam, sed virtute tantum. Et quia res quas facit vel facere potest, non
solum considerat secundum quod sunt in proprio esse, sed secundum omnes etiam
intentiones quas intellectus humanus resolvendo in eis apprehendere potest ;
ideo habet cognitionem de rebus operabilibus a se etiam eo modo quo non sunt
operabiles. Scit etiam et
quaedam quorum sua scientia causa esse non potest, sicut mala. Unde verissime
in Deo et practicam et speculativam cognitionem ponimus. Nunc ergo videndum,
secundum quem modum praedictorum, idea in divina cognitione possit poni. Idea
ergo, ut Augustinus [De div. quaest.
83, qu. 46] dicit, secundum proprietatem vocabuli forma
dicitur ; sed si rem attendamus, idea est rei ratio, vel similitudo.
Invenimus autem in quibusdam formis duplicem respectum : unum ad id quod
secundum eas formatur, sicut scientia respicit scientem ; alium ad id
quod est extra, sicut scientia respicit scibile ; hic tamen respectus
non est omni formae communis, sicut primus. Hoc igitur nomen forma importat
solum primum respectum ; et inde est quod forma semper notat habitudinem
causae. Est enim forma quodammodo causa eius quod secundum ipsam
formatur ; sive talis formatio fiat per modum inhaerentiae, ut in formis
intrinsecis, sive per modum imitationis, ut in formis exemplaribus. Sed
similitudo et ratio respectum etiam secundum habent, ex quo non competit eis
habitudo causae. Si ergo loquamur de idea secundum propriam nominis rationem,
sic non se extendit nisi ad illam scientiam secundum quam aliquid formari potest ;
et haec est cognitio actu practica, vel virtute tantum, quae etiam quodammodo
speculativa est. Sed tamen si ideam communiter appellemus
similitudinem vel rationem, sic idea etiam ad speculativam cognitionem pure
pertinere potest. Vel magis proprie dicamus, quod idea respicit cognitionem
practicam actu vel virtute ; similitudo autem et ratio tam practicam
quam speculativam. Ad primum igitur dicendum, quod Augustinus formationem ideae refert
non tantum ad ea quae fiunt, sed etiam ad ea quae fieri possunt ; de
quibus, si nunquam fiant, est cognitio aliquo modo speculativa, ut ex dictis
patet. Ad secundum dicendum, quod ratio illa procedit de cognitione illa quae
est practica virtute, non actu ; quam nihil prohibet aliquo modo speculativam
dici, secundum quod recedit ab operatione secundum actum. Ad tertium dicendum, quod exemplar, quamvis importet respectum ad id
quod est extra, tamen ad illud extrinsecum importat habitudinem causae ;
et ideo, proprie loquendo, ad cognitionem pertinet quae est practica habitu
vel virtute ; non autem solum ad illam quae est actu practica :
quia aliquid potest dici exemplar ex hoc quod ad eius imitationem potest aliquid
fieri, etsi nunquam fiat ; et similiter est de ideis. Ad quartum dicendum, quod practicus intellectus est de his quorum
principia sunt in nobis non quocumque modo, sed in quantum sunt per nos
operabilia. Unde et de eis
quorum causae sunt in nobis, habere possumus speculativam scientiam, ut ex
dictis, patet. Ad quintum
dicendum, quod intellectus speculativus et practicus non distinguuntur per
hoc quod est habere formas a rebus aut ad res ; quia etiam in nobis
intellectus practicus quandoque habet formas a rebus sumptas ; ut cum
aliquis artifex ex artificio aliquo viso concipit formam secundum quam
operari intendit. Unde non etiam oportet ut omnes formae quae sunt
intellectus speculativi, sint acceptae a rebus. Ad sextum dicendum, quod idea practica et speculativa in Deo non distinguuntur
quasi duae ideae ; sed quia secundum rationem intelligendi, practica
addit super speculativam ordinem ad actum ; sicut homo addit super
animal rationale ; nec homo tamen et animal sunt duae res. Ad septimum dicendum, quod pro tanto dicuntur eadem esse principia
essendi et cognoscendi, quia quaecumque sunt principia essendi, sunt etiam
principia cognoscendi ; non autem e converso, cum effectus interdum sint
principia cognoscendi causas. Unde nihil prohibet formas intellectus
speculativi esse tantum principia cognoscendi ; formas autem intellectus
practici esse principia essendi et cognoscendi simul. Ad octavum
dicendum, quod simplex notitia dicitur non ad excludendum respectum scientiae
ad scitum, qui inseparabiliter omnem scientiam comitatur, sed ad excludendum
admixtionem eius quod est extra genus notitiae ; sicut est existentia
rerum, quam addit scientia visionis ; vel ordo voluntatis ad res scitas
producendas, quem addit scientia approbationis ; sicut etiam ignis
dicitur corpus simplex, non ad excludendum partes essentiales eius, sed commixtionem
extranei. Ad nonum dicendum, quod verum et bonum se invicem circumincedunt,
quia et verum est quoddam bonum, et bonum omne est verum ; unde et bonum
potest considerari cognitione speculativa, prout consideratur veritas eius
tantum : sicut cum definimus bonum et naturam eius ostendimus ;
potest etiam considerari practice, si consideretur ut bonum ; hoc autem
est, si consideretur in quantum est finis motus vel operationis. Et sic patet
quod non sequitur ideas vel similitudines aut rationes divini intellectus ad
practicam tantum notitiam pertinere, ex hoc quod respectus terminatur ad
bonum. Ad primum vero quod contra obiicitur, dicendum quod apud Deum non
currunt tempora neque decurrunt, quia ipse sua aeternitate, quae totum est
simul, totum tempus includit ; et sic eodem modo cognoscit praesentia,
praeterita et futura ; et hoc est quod dicitur Eccli., XXIII, 29 : Domino Deo nostro antequam crearentur nota
sunt omnia ; sic et post perfectum
cognoscit omnia. Et sic non oportet quod idea proprie accepta limites
practicae cognitionis excedat, ex hoc quod per eam etiam praeterita cognoscuntur. Ad secundum dicendum, quod illa cognitio quam artifex creatus
habet per formas operativas de suo artificio, si cognoscit ipsum ut est producibile
in esse, quamvis operari non intendat, non est usquequaque speculativa cognitio,
sed habitualiter practica ; cognitio autem artificis qua cognoscit
artificiata non ut sunt productibilia ab ipso, quae est pure speculativa, non
habet ideas respondentes sibi, sed forte rationes vel similitudines. Ad tertium
dicendum, quod est commune practicae et speculativae scientiae quod sit per
principia et causas ; unde ex hac ratione non potest probari de aliqua
scientia neque quod sit speculativa, neque quod sit practica. |
(Quarto quaeritur utrum malum habeat ideam
in Deo.)
|
Il semble que oui. 1° Dieu a des maux une
science de simple connaissance. Or l’idée, prise au sens large de
ressemblance ou de raison, correspond en quelque façon à la science de simple
connaissance. Le mal a donc une idée en Dieu. 2° Rien n’empêche le mal
d’être dans un bien qui ne lui est pas opposé. Or la ressemblance du mal
n’est pas plus opposée au bien que la ressemblance du noir n’est opposée au
blanc, car les espèces des contraires, dans l’âme, ne sont pas contraires.
Rien n’empêche donc de d’admettre en Dieu, quoiqu’il soit le souverain bien,
l’idée ou la ressemblance du mal. 3° Partout où il y a
quelque communauté, il y a quelque ressemblance. Or, si une chose est une
privation d’étant, par là même elle se voit attribuer l’étant ; aussi
est-il dit au quatrième livre de la Métaphysique que
les négations et les privations sont appelées étants. Donc, par le fait même
que le mal est une privation de bien, il a quelque ressemblance en Dieu, qui
est le souverain bien. 4° Tout ce qui est connu
par lui-même, a une idée en Dieu. Or le faux est connu par lui-même, tout
comme le vrai ; car, de même que les premiers principes sont connus par
eux-mêmes dans leur vérité, ainsi leurs opposés sont connus par eux-mêmes
dans leur fausseté. Le faux a donc une idée en Dieu. Or le faux est un
certain mal, de même que le vrai est le bien de l’intelligence, comme il est
dit au sixième livre de l’Éthique. Le mal a donc une idée en Dieu. 5° Tout ce qui a quelque
nature, a une idée en Dieu. Or le vice, étant contraire à la vertu, détermine
une nature dans le genre qualité. Il a donc une idée en Dieu. Or, par le fait
même qu’il est vice, il est un mal. Un mal a donc une idée en Dieu. 6° Si le mal n’a pas
d’idée, c’est uniquement parce que le mal n’est pas un étant. Or les formes
cognitives peuvent concerner les non-étants, car rien n’empêche d’imaginer
des montagnes d’or, ou une chimère. Rien non plus n’empêche donc l’idée du
mal d’être en Dieu. 7° Parmi des réalités
désignées, ne pas avoir de signe c’est être désigné, comme cela est clair
pour les brebis que l’on marque. Or l’idée est un certain signe de la réalité
préconçue. Donc, par le fait même que le mal n’a pas d’idée en Dieu alors que
les réalités bonnes en ont une, l’on doit dire que le mal est lui-même préconçu
ou formé. 8° Tout ce qui provient de
Dieu, a une idée en lui. Or le mal, c’est-à-dire le mal de peine, provient de
Dieu. Il a donc une idée en Dieu. En sens contraire : 1) Toute réalité préconçue
a un être déterminé par une idée. Or le mal n’a pas un être déterminé,
puisqu’il n’a pas l’être, mais qu’il est une privation d’étant. Le mal n’a
donc pas d’idée en Dieu. 2) Selon Denys, l’idée, ou modèle, est une prédéfinition
de la volonté divine. Or la volonté de Dieu n’est relative qu’à des biens. Le
mal n’a donc pas d’idée en Dieu. 3) Le mal est la privation
d’espèce, de mode et d’ordre, selon saint Augustin. Or Platon a appelé espèces les idées
elles-mêmes. Le mal ne peut donc pas avoir d’idée. Réponse : Ainsi qu’il ressort de ce
qu’on a dit, l’idée implique, suivant sa définition propre, une forme qui est
le principe de la formation d’une réalité. Puis donc que rien de ce qui est
en Dieu ne peut être le principe du mal, le mal ne peut pas avoir d’idée en
Dieu, si l’on prend l’idée au sens propre. Mais il en est de même si
on la prend communément comme une raison ou une ressemblance ; car, selon saint Augustin, le mal est appelé ainsi par le fait même
qu’il n’a pas de forme. Puis donc que la ressemblance se prend de la forme
participée en quelque façon, et qu’une chose est dite mauvaise par le fait même qu’elle s’éloigne de
la participation de la divinité, il est impossible que le mal ait une
ressemblance en Dieu. Réponse aux
objections : 1°
La science de simple connaissance ne concerne pas seulement les maux, mais encore
certains biens qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé, et c’est
par rapport à eux que l’on place l’idée dans la science de simple
connaissance, non par rapport aux maux. 2° Si l’on nie que le mal
a une idée en Dieu, ce n’est pas seulement parce qu’il lui est opposé ;
mais parce qu’il n’a pas une nature qui lui permette en quelque sorte de
participer une chose qui serait en Dieu, de telle sorte que sa ressemblance
puisse être reçue. 3°
La communauté par laquelle une chose est attribuée communément à l’étant et
au non-étant est seulement de raison, car les négations et les privations ne
sont que des étants de raison ; or une telle communauté ne suffit pas
pour la ressemblance dont nous parlons ici. 4°
Que le principe suivant : « Aucun tout n’est plus grand que sa
partie » soit faux, est quelque chose de vrai ; donc, connaître que
c’est faux, c’est connaître quelque chose de vrai. Cependant la fausseté de ce principe
n’est connue que par sa privation de vérité, comme la cécité est connue par
la privation de la vue. 5° De même que les actions
mauvaises sont bonnes et viennent de Dieu quant à ce qu’elles ont d’être, de
même en est-il pour les habitus qui en sont les principes ou les
effets ; donc, qu’ils soient mauvais ne leur fait déterminer aucune
nature, mais seulement une privation. 6°
Une chose a deux façons d’être appelée un non-étant : soit
parce que le non-être intervient dans sa définition, comme la cécité est
appelée non-étant ; et aucune forme d’un tel non-étant ne peut être
conçue ni dans l’intelligence ni dans l’imagination, et un non-étant de cette
sorte est un mal ; soit parce qu’il ne se rencontre pas dans la réalité,
quoique la privation d’être ne soit pas elle-même comprise dans sa
définition ; et dans ce cas, rien n’empêche d’imaginer des non-étants,
ni de concevoir leurs formes. 7°
Du fait même qu’il n’a pas d’idée en Dieu, le mal est connu de Dieu au moyen de l’idée du bien
opposé ; et de cette façon, il entretient avec la connaissance le même
rapport que s’il avait une idée ; et ce n’est pas que la privation
d’idée lui tienne lieu d’idée, car en Dieu il ne peut y avoir de privation. 8° Le mal de peine vient
de Dieu sous le rapport de l’ordre requis par la justice, et ainsi, il est
bon et a
une idée en Dieu. |
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Et videtur quod
sic. Deus enim habet
scientiam simplicis notitiae de malis. Sed
idea aliquo modo respondet scientiae simplicis notitiae, secundum quod large
sumitur pro similitudine vel ratione. Ergo malum habet ideam in Deo. Praeterea, malum nihil prohibet esse in bono quod non est ei
oppositum. Sed similitudo mali non opponitur bono, sicut nec similitudo nigri
albo, quia species contrariorum in anima non sunt contrariae. Ergo nihil prohibet,
in Deo, quamvis sit summum bonum, ponere ideam vel similitudinem mali. Praeterea,
ubicumque est aliqua communitas, ibi est aliqua similitudo. Sed ex hoc ipso
quod aliquid est privatio entis, suscipit entis praedicationem ; unde
dicitur in IV Metaphysicorum [l. 1 (1003 b 5)], quod negationes et
privationes dicuntur entia. Ergo ex hoc ipso quod malum est privatio boni,
habet aliquam similitudinem in Deo, qui est summum bonum. Praeterea, omne
illud quod per seipsum cognoscitur, habet ideam in Deo. Sed falsum per
seipsum cognoscitur, sicut et verum ; sicut enim prima principia sunt
per se nota in sua veritate, ita eorum opposita sunt per se nota in sua
falsitate. Ergo falsum habet ideam in Deo. Falsum autem est quoddam malum,
sicut et verum est intellectus bonum, ut dicitur in VI Ethic. [l. 2 (1139 a 27)]. Ergo malum habet ideam in Deo. Praeterea, quidquid habet naturam aliquam, habet ideam in Deo. Sed
vitium, cum sit virtuti contrarium, ponit aliquam naturam in genere qualitatis.
Ergo habet ideam in Deo. Sed ex hoc ipso quod est vitium, est malum. Ergo malum habet ideam in
Deo. Praeterea, si
malum non habet ideam, non est hoc nisi quia malum non est ens. Sed formae
cognitivae possunt esse de non entibus ; nihil enim prohibet imaginari
montes aureos, aut chimaeram. Ergo nihil etiam prohibet mali ideam esse in
Deo. Praeterea,
inter res signatas non habere signum est esse signatum, ut patet in ovibus
quae signantur. Sed idea est quoddam signum ideati. Ergo ex hoc ipso quod,
rebus bonis habentibus ideam in Deo, malum non habet, debet dici ipsum esse
ideatum vel formatum. Praeterea, quidquid est a Deo, habet ideam in eo. Sed malum est a Deo,
poenae scilicet. Ergo habet ideam in ipso. Sed contra. Omne ideatum habet esse terminatum per ideam. Sed malum non habet esse
terminatum, cum non habeat esse, sed privatio sit entis. Ergo malum non habet
ideam in Deo. Praeterea,
secundum Dionysium [De div. nom. 5,
8], idea vel exemplar est praedefinitio divinae voluntatis. Sed voluntas Dei
non habet se nisi ad bona. Ergo malum non habet ideam in Deo. Praeterea,
malum est privatio speciei, modi et ordinis, secundum Augustinum [De nat. boni, cap. 4]. Sed ipsas ideas Plato species appellavit. Ergo malum non potest habere
ideam. Responsio. Dicendum, quod idea secundum propriam sui rationem, ut
patet ex dictis, importat formam, quae est principium formationis alicuius
rei. Unde, cum nihil quod est in Deo, possit esse mali principium, non potest
malum ideam habere in Deo, si proprie accipiatur idea. Sed nec etiam si accipiatur communiter pro ratione vel
similitudine ; quia, secundum Augustinum [cf. De nat. boni, cap. 4], malum dicitur ex hoc ipso quod non
habet formam. Unde, cum similitudo attendatur secundum formam aliquo modo participatam,
non potest esse quod malum similitudinem aliquam in Deo habeat, cum aliquid
dicatur malum ex hoc ipso quod a participatione divinitatis recedit. Ad primum
igitur dicendum, quod scientia simplicis notitiae non solum est de malis, sed
etiam de quibusdam bonis, quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt : et
respectu horum ponitur idea in scientia simplicis notitiae, non autem respectu
malorum. Ad secundum dicendum, quod non negatur malum habere ideam in Deo
ratione oppositionis tantum ; sed quia non habet aliquam naturam per
quam aliquo modo participet aliquid quod sit in Deo, ut sic similitudo eius
accipi possit. Ad tertium
dicendum, quod illa communitas qua aliquid communiter praedicatur de ente et
non ente, est rationis tantum, quia negationes et privationes non sunt nisi
entia rationis : talis autem communitas non sufficit ad similitudinem de
qua nunc loquimur. Ad quartum
dicendum, quod hoc principium : nullum totum est maius sua parte, esse
falsum, quoddam verum est ; unde cognoscere hoc esse falsum, est
cognoscere quoddam verum. Falsitas tamen eius principii non cognoscitur nisi
per privationem veritatis, sicut caecitas per privationem visus. Ad quintum
dicendum, quod sicut actiones malae quantum ad id quod habent de entitate,
bonae sunt, et a Deo sunt, ita est etiam et de habitibus qui sunt earum
principia vel effectus ; unde ex hoc quod sunt mala, non ponunt aliquam
naturam, sed solum privationem. Ad sextum
dicendum, quod aliquid dicitur non ens dupliciter. Uno modo, quia non esse
cadit in definitione eius, sicut caecitas dicitur non ens ; et talis non
entis non potest concipi aliqua forma neque in intellectu neque in imaginatione ;
et huiusmodi non ens est malum. Alio modo, quia non invenitur in rerum
natura, quamvis ipsa privatio entitatis non claudatur in eius
definitione ; et sic nihil prohibet imaginari non entia, et eorum formas
concipere. Ad septimum dicendum, quod ex hoc ipso, quod malum non habet ideam in
Deo, a Deo cognoscitur per ideam boni oppositi ; et per hunc modum se
habet ad cognitionem ac si haberet ideam ; non autem ita quod privatio
ideae respondeat ei pro idea, quia in Deo privatio esse non potest. Ad octavum dicendum, quod poenae malum exit a Deo sub ratione ordinis
iustitiae ; et sic bonum est, et ideam habet in Deo. |
(Quinto quaeritur utrum materia prima
habeat ideam in Deo.)
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Il semble que non. 1° L’idée, selon saint
Augustin, est une forme. Or la matière prime n’a
aucune forme. Aucune idée ne lui correspond donc en Dieu. 2° La matière n’est un
étant qu’en puissance. Si donc l’idée doit correspondre à la réalité
préconçue, alors il est nécessaire, si la matière prime a une idée, que son
idée ne soit qu’en puissance. Or en Dieu, la potentialité est absente. La matière prime n’a donc pas d’idée
en lui. 3° En Dieu, les idées
portent sur des choses qui existent, ou peuvent exister. Or, la matière prime
n’a pas ni ne peut avoir par elle-même une existence séparée. Elle n’a donc
pas d’idée en Dieu. 4° L’idée existe pour
qu’une chose soit formée selon elle. Or la matière prime ne peut jamais être
formée en sorte que la forme fasse partie de son essence. Si donc elle avait
une idée, cette idée serait inutilement en Dieu, ce qui est absurde. En sens contraire : 1) Tout ce qui vient de
Dieu à l’existence, a une idée en lui. Or telle est la matière. Elle a donc
une idée en Dieu. 2) Toute essence dérive de
l’essence divine. Tout ce qui a quelque essence, a donc une idée en Dieu. Or
telle est la matière prime. Donc, etc. Réponse : Platon, qui se trouve être le premier à avoir
parlé des idées, n’a admis aucune idée pour la matière prime, car il
imaginait les idées comme les causes des réalités préconçues ; et la
matière prime n’était pas un effet de l’idée, mais était une cause parallèle
à l’idée (concausa). Il conçut en
effet deux principes du côté de la matière, le grand et le petit, mais un
seul du côté de la forme : l’idée. Pour notre part, nous
affirmons que la matière est causée par Dieu ; aussi est-il nécessaire
d’admettre que l’idée de la matière est d’une certaine façon en Dieu, puisque
tout ce qui est causé par lui renferme d’une façon ou d’une autre une
ressemblance de lui. Mais cependant, si nous
parlons de l’idée au sens propre, on ne peut dire que la matière prime ait
par elle-même en Dieu une idée distincte de l’idée de la forme ou du composé :
car l’idée proprement dite regarde la réalité telle qu’elle peut être amenée
à l’existence ; or la matière ne peut venir à l’existence sans une
forme, et vice versa. Donc, à
proprement parler, l’idée ne correspond pas à la seule matière, ni à la seule
forme ; mais au composé entier correspond une idée unique, qui est
productrice du tout et quant à la forme, et quant à la matière. En revanche, si nous prenons
l’idée au sens large de ressemblance ou de raison, alors les choses qui
peuvent être considérées distinctement peuvent avoir par elles-mêmes une idée
distincte, quoiqu’elles ne puissent exister séparément ; et dans ce cas,
rien n’empêche que la matière prime, même en soi, ait
aussi une idée. Réponse aux
objections : 1° Bien que la matière
prime soit informe, il y a cependant en elle une imitation de la forme
première, car, quelque infirme que soit l’être de la matière prime, il est
cependant une imitation du premier étant, et par conséquent il peut avoir une
ressemblance en Dieu. 2° Il n’est pas nécessaire
que l’idée et la réalité préconçue soient semblables par conformité de
nature, mais seulement par représentation ; aussi les réalités composées
ont-elles une idée simple ; et semblablement, une chose existant en
puissance a une ressemblance idéale en acte. 3° Bien que la matière en
soi ne puisse pas exister, elle peut cependant être considérée en soi, et
peut ainsi avoir par elle-même une ressemblance. 4° Cet argument est
probant pour l’idée actuellement ou virtuellement pratique, qui porte sur la
réalité telle qu’elle peut être amenée à l’existence ; et une telle idée
ne convient pas à la matière prime. Réponse
aux objections en sens contraire : 1) La matière ne vient à
l’existence par Dieu que dans un composé ; et c’est ainsi qu’une idée au
sens propre lui correspond. 2) Il faut répondre de
même : la matière, à proprement parler, n’a pas d’essence,
mais elle est une partie de l’essence du tout. |
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Et videtur quod
non. Idea enim,
secundum Augustinum [De div.
quaest. 83, qu. 46], forma est. Sed materia prima nullam habet
formam. Ergo idea in Deo nulla ei respondet. Praeterea,
materia non est ens nisi in potentia. Si
ergo idea debet ideato respondere si habet ideam, oportet quod eius idea sit
in potentia tantum. Sed in Deum potentialitas non cadit. Ergo materia prima
non habet ideam in ipso. Praeterea, ideae sunt in Deo eorum quae sunt vel esse possunt. Sed materia prima nec est
per se separata existens, neque esse potest. Ergo
non habet ideam in Deo. Praeterea, idea est ut secundum ipsam aliquid formatur. Sed materia
prima nunquam potest formari, ita ut forma sit de essentia eius. Ergo si
haberet ideam, frustra esset idea illa in Deo ; quod est absurdum. Sed contra. Omne quod procedit in esse a Deo, habet ideam in ipso. Materia
est huiusmodi. Ergo habet ideam in Deo. Praeterea, omnis essentia derivatur ab essentia divina. Ergo quidquid
habet aliquam essentiam, habet ideam in Deo. Sed materia prima est huiusmodi.
Ergo, et cetera. Responsio. Dicendum, quod Plato, qui invenitur primo locutus fuisse de
ideis, non posuit materiae primae aliquam ideam, quia ipse ponebat ideas ut
causas ideatorum ; materia autem prima non erat causatum ideae, sed erat
ei concausa. Posuit enim duo
principia ex parte materiae, scilicet magnum et parvum ; sed unum ex
parte formae, scilicet ideam. Nos autem ponimus materiam esse causatam a Deo ; unde necesse est
ponere quod aliquo modo sit eius idea in Deo, cum quidquid ab ipso causatur,
similitudinem ipsius utcumque retineat. Sed tamen, si proprie de idea loquamur, non potest poni quod materia
prima habeat per se ideam in Deo distinctam ab idea formae vel compositi :
quia idea proprie dicta respicit rem secundum quod est producibilis in
esse ; materia autem non potest exire in esse sine forma, nec e converso.
Unde proprie idea non respondet materiae tantum, neque formae tantum ;
sed toti composito respondet una idea, quae est factiva totius et quantum ad
formam et quantum ad materiam. Si autem large accipiamus ideam pro similitudine vel ratione, tunc
illa possunt per se distinctam habere ideam quae possunt distincte considerari,
quamvis separatim esse non possint ; et sic nihil prohibet materiae
primae etiam secundum se ideam esse. Ad primum igitur dicendum, quod quamvis materia prima sit informis,
tamen inest ei imitatio primae formae : quantumcumque enim debile esse
habeat, illud tamen est imitatio primi entis ; et secundum hoc potest
habere similitudinem in Deo. Ad secundum dicendum, quod ideam et ideatum non oportet esse similia
secundum conformitatem naturae, sed secundum repraesentationem tantum ;
unde et rerum compositarum est simplex idea ; et similiter existentis in
potentia est idealis similitudo actu. Ad tertium dicendum, quod quamvis materia secundum se esse non possit,
tamen potest secundum se considerari ; et sic potest habere per se similitudinem. Ad quartum
dicendum, quod ratio illa procedit de idea practica actu vel virtute, quae
est rei prout est in esse producibilis ; et talis idea materiae primae
non convenit. Ad primum quod
in contrarium obiicitur, dicendum, quod materia non procedit in esse a Deo
nisi in composito ; et sic ei idea, proprie loquendo, respondet. Et similiter
dicendum ad secundum, quod materia, proprie loquendo, non habet essentiam,
sed est pars essentiae totius. |
(Sexto quaeritur utrum in Deo sit idea
eorum quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt.)
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Il semble que non. 1° Seul ce qui a un être
déterminé a une idée. Or ce qui n’a pas existé, n’existe pas et n’existera
pas, n’a aucunement un être déterminé. Ni donc une idée. 2°
[Le répondant] disait que, bien que cela n’ait pas un être déterminé en soi,
cela a cependant un être déterminé en Dieu. En sens contraire : une
chose est déterminée par sa distinction d’une autre. Or toutes choses, telles
qu’elles sont en Dieu, sont un, et indistinctes l’une de l’autre. Donc, en
Dieu non plus, cela n’a pas un être déterminé. 3° Denys dit
que les modèles sont les volontés divines et bonnes qui sont prédéterminatives
et effectives des réalités. Or ce qui ni n’a existé, ni n’existe, ni
n’existera, n’a jamais été prédéterminé par la volonté divine. Cela n’a donc
pas d’idée ou de modèle en Dieu. 4° L’idée est ordonnée à
la production de la réalité. Si donc il y a une idée de ce qui n’est jamais
amené à l’existence, il semble qu’elle soit inutile, ce qui est absurde.
Donc, etc. En sens contraire : 1) Dieu connaît les
réalités au moyen des idées. Or lui-même connaît les réalités qui ni
n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé, comme on l’a dit précédemment,
dans la question sur la science de Dieu. Il y a donc aussi en lui une idée
des choses qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé. 2) La cause ne dépend pas
de l’effet. Or l’idée est la cause de l’existence de la réalité. L’idée ne
dépend donc nullement de l’existence de la réalité ; elle peut donc également
concerner les choses qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont existé. Réponse : L’idée proprement dite
regarde la connaissance pratique non seulement en acte, mais aussi en
habitus. Or Dieu a une connaissance virtuellement pratique des choses qu’il
peut faire, quoiqu’elles n’aient jamais eu lieu et ne doivent jamais avoir
lieu. Il reste donc que l’idée peut porter sur ce qui ni n’existe, ni
n’existera, ni n’a existé ; non cependant de la même façon qu’elle porte
sur les choses qui existent, existeront ou ont existé ; car, pour produire
ces dernières, elle est déterminée par un propos de la volonté divine, lequel
n’a pas lieu pour les choses qui ni n’existent, ni n’existeront, ni n’ont
existé ; et ainsi, ce genre de choses a en quelque sorte des idées indéterminées. Réponse aux objections : 1° Bien que ce qui ni
n’existe, ni n’a existé, ni n’existera, n’ait pas un être déterminé en soi,
il est cependant de façon déterminée dans la connaissance de Dieu. 2° Être en Dieu et être
dans la connaissance de Dieu sont deux choses différentes : en effet, le
mal n’est pas en Dieu, mais il est dans la science de Dieu. Car une réalité
est dite être dans la science de Dieu pour autant qu’elle est connue de
Dieu ; et parce que Dieu connaît tout distinctement, comme on l’a dit
dans la question précédente, les réalités sont distinctes dans sa science,
quoiqu’elles soient un en lui. 3° Bien que Dieu n’ait
jamais voulu amener à l’existence de telles réalités dont il a des idées, il
veut cependant pouvoir les produire, et avoir la science de leur production ;
et c’est pourquoi Denys ne dit pas que pour la raison formelle de modèle soit
exigée une volonté prédéfinissante
et efficiente, mais une volonté définitive et effective. 4° La connaissance divine ordonne ces idées non pas afin
qu’une chose ait lieu selon elles, mais afin qu’une chose puisse avoir lieu
selon elles. |
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Et videtur quod
non. Quia nihil
habet ideam nisi quod habet esse determinatum. Sed illud quod nec fuit, nec
est, nec erit, nullo modo habet esse terminatum. Ergo nec ideam. Sed dicebat, quod quamvis non habeat esse terminatum in se, habet tamen esse
terminatum in Deo. – Sed contra, ex hoc
est aliquid terminatum quod unum ab alio distinguitur. Sed omnia, prout sunt in Deo, sunt
unum, et ab invicem indistincta. Ergo nec etiam in Deo habet esse terminatum. Praeterea,
Dionysius [De div. nom. 5, 8]
dicit, quod exemplaria sunt divinae et bonae voluntates, quae sunt praedeterminativae
et effectivae rerum. Sed illud quod nec
fuit, nec est, nec erit, nunquam fuit praedeterminatum a divina voluntate.
Ergo non habet ideam vel exemplar in Deo. Praeterea, idea ordinatur ad rei productionem. Si ergo sit idea eius quod
nunquam in esse producitur, videtur quod sit frustra ; quod est absurdum ;
ergo et cetera. Sed contra.
Deus habet cognitionem de rebus per ideas. Sed ipse cognoscit ea quae nec
sunt, nec erunt, nec fuerunt, ut dictum est supra in quaestione de scientia
Dei. Ergo est in eo idea etiam eorum quae nec sunt, nec fuerunt, nec erunt. Praeterea,
causa non dependet ab effectu. Sed idea est causa essendi rem. Ergo non dependet
ab esse rei aliquo modo : potest igitur esse etiam de his quae nec sunt,
nec erunt, nec fuerunt. Responsio.
Dicendum, quod idea proprie dicta respicit practicam cognitionem non solum in
actu, sed in habitu. Unde, cum Deus de his quae facere potest, quamvis
nunquam sint facta nec futura, habeat cognitionem virtualiter practicam,
relinquitur quod idea possit esse eius quod nec est, nec fuit, nec
erit ; non tamen eodem modo sicut est eorum quae sunt, vel erunt, vel
fuerunt ; quia ad ea quae sunt, vel erunt, vel fuerunt, producenda, determinatur
ex proposito divinae voluntatis, non autem ad ea quae nec sunt, nec erunt,
nec fuerunt ; et sic huiusmodi habent quodammodo indeterminatas ideas. Ad primum
igitur dicendum, quod quamvis quod nec est, nec fuit, nec erit, non habeat
esse determinatum in se, est tamen determinate in Dei cognitione. Ad secundum
dicendum, quod aliud est esse in Deo, et aliud in cognitione Dei : malum
enim non est in Deo, sed est in scientia Dei. Secundum hoc enim aliquid esse
dicitur in Dei scientia quod a Deo cognoscitur ; et quia Deus cognoscit
omnia distincte, ut in praecedenti quaestione dictum est, ideo in eius scientia
res distinctae sunt, quamvis in ipso sint unum. Ad tertium
dicendum, quod quamvis Deus nunquam voluerit producere huiusmodi res in esse
quarum ideas habet, tamen vult se posse eas producere, et se habere scientiam
eas producendi ; unde et Dionysius non dicit quod ad rationem exemplaris
exigeretur voluntas praedefiniens et efficiens, sed definitiva et effectiva. Ad quartum dicendum, quod ideae illae non sunt ordinatae a divina cognitione
ad hoc ut secundum eas aliquid fiat, sed ad hoc quod secundum eas aliquid
fieri possit. |
(Septimo quaeritur utrum accidentia habeant
ideam in Deo.)
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Il semble que non. 1° Il n’y a d’idée que
pour connaître et causer les réalités. Or l’accident est connu au moyen de la
substance, et causé par ses principes. Il n’est donc pas nécessaire qu’il ait
une idée en Dieu. 2° [Le répondant] disait
que l’accident est connu au moyen de la substance, mais que cette
connaissance est celle de l’existence et non de la quiddité. En sens
contraire : la définition réelle signifie la quiddité, et en particulier
quant au genre. Or, dans les définitions des accidents, on place la substance,
comme il est dit au septième livre de la Métaphysique, ainsi
que le sujet, en sorte que le sujet est mis à la place du genre, comme dit le
Commentateur dans le même passage, comme lorsqu’on dit : « Le camus
est un nez courbe. » Donc, même quant à la connaissance de la quiddité,
l’accident est connu au moyen de la substance. 3° Tout ce qui a une idée,
entre en sa participation. Or les accidents ne participent rien, puisque
participer n’est le fait que des substances, qui peuvent recevoir quelque
chose ; ils n’ont donc pas d’idée. 4° Dans les choses qui se
disent avec antériorité de l’une sur l’autre, il n’y a pas lieu d’admettre une idée commune : ainsi dans
les nombres et les figures, selon l’opinion de Platon, comme cela est clair au troisième livre de
la Métaphysique et au
premier de l’Éthique ;
et la raison en est que le premier est comme l’idée du second. Or l’étant se
dit de la substance et de l’accident avec antériorité de l’une sur l’autre.
L’accident n’a donc pas d’idée, mais la substance lui tient lieu d’idée. En sens contraire : 1) Tout ce qui est causé
par Dieu a une idée en lui. Or Dieu est cause non seulement des substances,
mais aussi des accidents. Les accidents ont donc une idée en Dieu. 2) Tout ce qui est dans un
genre doit se ramener au premier de ce genre, comme tout chaud se ramène à la
chaleur du feu. Or les idées sont les formes principales, comme dit saint
Augustin au livre des 83 Questions. Puis
donc que les accidents sont des formes, il semble qu’elles aient des idées en
Dieu. Réponse : Platon, qui introduisit le premier les idées, n’en
conçut point pour les accidents, mais seulement pour les substances, comme
cela est clairement montré par le Philosophe au premier livre de la Métaphysique. Et en
voici la raison : Platon affirma que les idées étaient les causes
prochaines des réalités ; aussi, lorsqu’il trouvait pour une chose une
cause prochaine en dehors de l’idée, il n’attribuait pas d’idée à cette
chose ; et c’est pourquoi il disait que, dans les choses qui se disent
avec antériorité de l’une sur l’autre, il n’y a pas d’idée commune, mais que
le premier est l’idée du second. Et Denys évoque aussi cette opinion au livre
des Noms Divins, chap. 5, en l’attribuant à un certain
philosophe Clément, qui disait que, parmi les étants, les supérieurs étaient
les modèles des inférieurs ; et voilà pourquoi, l’accident étant causé immédiatement
par la substance, Platon n’a pas conçu d’idées pour les accidents. Mais pour notre part, nous
déclarons que Dieu est la cause immédiate de chaque réalité, parce qu’il
opère en toutes les causes secondes, et que tous les effets seconds proviennent
de sa prédéfinition ; aussi plaçons-nous en lui des idées non seulement
des premiers étants, mais aussi des seconds, et par conséquent, des
substances et des accidents ; mais de façon différente pour les
divers accidents. Certains sont en effet des
accidents propres causés par les principes du sujet, et qui, au point de vue
de l’existence, ne sont jamais séparés de leurs sujets. Et de tels accidents
sont amenés à l’existence avec leur sujet en une opération unique. Puis donc
que l’idée est au sens propre la forme de la réalité opérable en tant que
telle, il n’y aura pas pour de tels
accidents une idée distincte, mais il y aura une idée unique du sujet avec
tous ses accidents ; ainsi le bâtisseur possède-t-il une forme unique
pour la maison et tout ce qui caractérise la maison comme telle, et par cette
forme il amène simultanément à l’existence la maison et tous les accidents en
question, comme sa forme carrée et d’autres choses de ce genre. D’autres, par contre, sont
des accidents qui ne suivent pas inséparablement leur sujet, ni ne dépendent
de ses principes. Et de tels accidents sont amenés à l’existence par une
autre opération, en plus de celle par laquelle le sujet est produit ;
par exemple, ce qui fait qu’un homme est homme n’entraîne pas qu’il soit
grammairien, mais cela vient par une autre opération. Et pour de tels accidents,
il y a en Dieu une idée distincte de l’idée du sujet : de même,
l’artisan conçoit la forme de la peinture de la maison en plus de la forme de
la maison. Mais si nous prenons
l’idée au sens large de ressemblance ou de raison, alors l’un et l’autre
accident ont une idée distincte en Dieu, car ils peuvent être considérés par
eux-mêmes distinctement ; et c’est pourquoi le Philosophe dit au premier
livre de la Métaphysique qu’au
point de vue de la connaissance, les
accidents doivent avoir une idée tout comme les substances ; mais que,
du point de vue des autres raisons pour lesquelles Platon concevait les
idées, c’est-à-dire pour qu’elles soient les causes de la génération et de
l’existence, seules les substances semblent avoir des idées. Réponse aux objections : 1° Comme on l’a dit, il y
a en Dieu une idée non seulement des premiers effets, mais aussi des
seconds ; donc, bien que les accidents aient l’existence par la
substance, il n’est pas exclu qu’ils aient des idées. 2° L’accident peut être
entendu de deux façons : d’abord dans l’abstrait, et dans ce cas il est
considéré dans sa raison formelle propre, car c’est ainsi que nous assignons
pour les accidents un genre et une espèce ; et de cette façon, le sujet n’est
pas mis comme un genre dans la définition de l’accident, mais comme une
différence, comme quand on dit : « La camusité est la courbure du
nez. » Ensuite les accidents peuvent être entendus concrètement, et dans
ce cas ils sont pris comme faisant un par accident avec le sujet ; c’est
pourquoi on ne leur assigne dans ce cas ni genre ni espèce, et ainsi, il est
vrai que le sujet est mis comme un genre dans la définition de l’accident. 3° Bien que l’accident ne
soit pas participant, il est cependant la participation elle-même ; et
ainsi, il est clair qu’à lui aussi correspond une idée en Dieu, ou une ressemblance. 4° La réponse ressort de
ce qu’on a dit. |
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Et videtur quod
non. Quia idea non
est nisi ad cognoscendum et ad causandum res. Sed accidens cognoscitur per
substantiam, et ex eius principiis causatur. Ergo non oportet quod in Deo
ideam habeat. Sed dicebat,
quod accidens cognoscitur per substantiam cognitione quia est, non autem
cognitione quid est. – Sed contra, quod quid est significat definitio rei, et
maxime ratione generis. Sed in
definitionibus accidentium ponitur substantia, ut dicitur VII Metaphysicor. [l. 4 (1030 b 14], et
subiectum, ita quod subiectum ponitur loco generis, ut Commentator ibidem
[comm. 18] dicit, ut cum dicitur : simum est nasus curvus. Ergo
etiam quantum ad cognitionem quid est accidens per substantiam cognoscitur. Praeterea, omne
quod habet ideam, est participativum ipsius. Sed accidentia nihil
participant ; cum participare sit tantum substantiarum, quae aliquid
recipere possunt ; ergo non habent ideam. Praeterea, in
illis quae dicuntur per prius et posterius, non est accipere ideam communem,
sicut in numeris et figuris, secundum opinionem Platonis, ut patet in III
Metaphys. [l. 8 (999 a 6)] et in I Ethic. [l. 6 (1096 a 17)] ;
et hoc ideo quia primum est quasi idea secundi. Sed ens dicitur de substantia
et accidente per prius et posterius. Ergo
accidens non habet ideam sed substantia est ei loco ideae. Sed contra. Omne quod est causatum a Deo, habet ideam in ipso. Sed
Deus causa est non solum substantiarum, sed etiam accidentium. Ergo accidentia
habent ideam in Deo. Praeterea, omne quod est in aliquo genere, oportet reduci in primum illius
generis, sicut omne calidum ad calidum ignis. Sed ideae sunt principales
formae, ut Augustinus dicit in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 46]. Ergo,
cum accidentia sint formae quaedam, videtur quod habeant ideas in Deo. Responsio. Dicendum, quod Plato, qui primus introduxit ideas, non posuit
ideas accidentium, sed solum substantiarum, ut patet per philosophum in I
Metaphys. [l. 14 (990 b 27) et 15 (991 b 6)]. Cuius ratio fuit, quia
Plato posuit ideas esse proximas causas rerum ; unde illud cui
inveniebat proximam causam praeter ideam, non ponebat habere ideam ; et
inde est quod ponebat, in his quae dicuntur per prius et posterius, non esse
communem ideam, sed primum esse ideam secundi. Et hanc etiam opinionem tangit
Dionysius, in V cap. de divinis Nominibus [§ 9], imponens eam cuidam
Clementi philosopho, qui dicebat, superiora in entibus esse inferiorum
exemplaria ; et hac ratione, cum accidens immediate a substantia
causetur, accidentium ideas Plato non posuit. Sed quia nos ponimus Deum immediatam causam uniuscuiusque rei secundum
quod in omnibus causis secundis operatur, et quod omnes effectus secundi ex
eius praedefinitione proveniant : ideo non solum primorum entium, sed
etiam secundorum in eo ideas ponimus et sic substantiarum et
accidentium ; sed diversorum accidentium diversimode. Quaedam enim
sunt accidentia propria ex principiis subiecti causata, quae secundum esse
nunquam a suis subiectis separantur. Et huiusmodi una operatione in esse producuntur
cum suo subiecto. Unde, cum idea, proprie loquendo, sit forma rei operabilis
inquantum huiusmodi, non erit talium accidentium idea distincta, sed subiecti
cum omnibus accidentibus eius erit una idea ; sicut aedificator unam
formam habet de domo et omnibus quae domui accidunt inquantum huiusmodi, per
quam, domum cum omnibus talibus suis accidentibus simul in esse producit,
cuiusmodi accidens est quadratura ipsius, et alia huiusmodi. Quaedam vero
sunt accidentia, quae non sequuntur inseparabiliter suum subiectum, nec ex
eius principiis dependent. Et talia producuntur in esse alia operatione
praeter operationem qua producitur subiectum ; sicut non ex hoc ipso
quod homo fit homo sequitur quod sit grammaticus, sed per aliquam aliam
operationem. Et talium accidentium est idea in Deo distincta ab idea
subiecti, sicut etiam artifex concipit formam picturae domus praeter formam domus. Sed si large
accipiamus ideam pro similitudine vel ratione, sic utraque accidentia habent
ideam distinctam in Deo, quia per se distincte considerari possunt ;
unde et philosophus dicit in I Metaphysic. [l. 14 (990 b 27)], quod
quantum ad rationem sciendi, accidentia debent habere ideam sicut et substantiae ;
sed quantum ad alia, propter quae Plato ponebat ideas, ut scilicet essent causae
generationis et essendi, ideae videntur esse substantiarum tantum. Ad primum
igitur dicendum, quod, sicut dictum est, in Deo non est idea solum primorum
effectuum, sed etiam secundorum ; unde, quamvis accidentia habeant esse
per substantiam, non excluditur quin habeant ideas. Ad secundum
dicendum, quod accidens dupliciter potest accipi. Uno modo in
abstracto ; et sic consideratur secundum propriam rationem ; sic
enim assignamus in accidentibus genus et speciem ; et hoc modo subiectum
non ponitur in definitione accidentis ut genus, sed ut differentia, ut cum
dicitur : simitas est curvitas nasi. Alio modo possunt accipi in concreto ;
et sic accipiuntur secundum quod sunt unum per accidens cum subiecto ;
unde sic non assignantur eis nec genus nec species, et ita verum est quod
subiectum ponitur ut genus in definitione accidentis. Ad tertium
dicendum, quod, quamvis accidens non sit participans, est tamen ipsa participatio ;
et sic patet quod ei etiam respondet idea in Deo, vel similitudo. Ad quartum
patet responsio ex dictis. |
(Octavo quaeritur utrum singularia habeant
ideam in Deo.)
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Il semble que non. 1° Les singuliers sont
infiniment nombreux en puissance. Or en Dieu, il y a une idée non seulement
de ce qui est, mais aussi de ce qui peut être. Si donc il y avait en Dieu une
idée des singuliers, il y aurait en lui une infinité d’idées, ce qui semble
absurde, puisqu’elles ne peuvent être infiniment nombreuses en acte. 2° Si les singuliers ont
une idée en Dieu, alors, pour le singulier et pour l’espèce, il y a ou une
même idée ou différentes idées. S’il y a différentes idées, alors il y a en
Dieu plusieurs idées d’une seule réalité, car l’idée de l’espèce est aussi une idée du singulier. Et s’il y a
une seule et même idée, alors, puisque tous les singuliers qui sont de même
espèce ont en commun l’idée de l’espèce, il n’y aura pour tous les singuliers
qu’une seule idée ; et ainsi, les singuliers n’auront pas une idée distincte
en Dieu. 3° Beaucoup, parmi les
singuliers, se produisent par hasard. Or ce qui se produit ainsi n’est pas
prédéfini. Puis donc que l’idée requiert une prédéfinition, ainsi qu’il
ressort de ce qu’on a dit plus haut, il semble que tous les singuliers
n’aient pas une idée en Dieu. 4° Certains singuliers
sont mêlés de deux espèces, comme le mulet est mêlé d’âne et de cheval. Si
donc de telles choses ont une idée, il semble qu’à chacune d’elles correspondent
deux idées ; et cela semble absurde, puisqu’il est aberrant de mettre la
pluralité dans la cause et l’unité dans l’effet. En sens contraire : 1) Les idées sont en Dieu
pour connaître et opérer. Or Dieu connaît et opère les singuliers. Leurs
idées sont donc en lui. 2) Les idées sont
ordonnées à l’existence des réalités. Or les singuliers existent plus vraiment
que les universels, puisque les universels ne subsistent que dans les singuliers.
Les singuliers doivent donc, plus que les universels, avoir des idées. Réponse : Platon n’a
pas admis les idées des singuliers, mais seulement celles des espèces ;
et la raison en est double. D’abord, parce que selon lui, les idées ne sont
pas productrices de la matière mais seulement de la forme, dans notre monde
inférieur. Or le principe de la singularité est la matière, mais c’est par la
forme que chaque singulier est placé dans une espèce ; voilà pourquoi
l’idée ne correspond pas au singulier en tant qu’il est singulier, mais
seulement du point de vue de l’espèce. Une autre raison a pu être que l’idée
ne porte que sur des choses qui sont par elles-mêmes objets d’intention,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. Or l’intention de la nature va
principalement à la conservation de l’espèce ; donc, bien que la génération ait
pour terme cet homme, cependant l’intention de la nature est d’engendrer un
homme. Et pour cette raison le Philosophe dit aussi, au dix-neuvième livre
sur les Animaux, qu’il faut assigner des causes finales pour les
accidents des espèces, non pour ceux des singuliers, mais, pour eux, seulement
des causes efficientes et matérielles ; et c’est pourquoi l’idée ne
correspond pas au singulier, mais à l’espèce. Et pour la même raison, Platon
ne concevait pas les idées des genres, car l’intention de la nature n’a pas
pour terme la production de la forme du genre, mais seulement de la forme de
l’espèce. Pour notre part, nous
déclarons que Dieu est la cause du singulier et quant à la forme, et quant à
la matière. Nous affirmons aussi que tous les singuliers sont définis par la
providence divine ; et c’est pourquoi il est nécessaire que nous admettions
aussi les idées des singuliers. Réponse aux objections : 1° Les idées ne se
diversifient que par les différents rapports aux réalités ; or il n’est
pas gênant que des relations de raison soient mutipliées à l’infini,
comme dit Avicenne. 2° Si nous parlons de
l’idée au sens propre, en tant qu’elle porte sur la réalité à la façon dont
cette dernière peut être amenée à l’existence, alors une idée unique correspond
au singulier, à l’espèce et au genre, individués dans le
singulier lui-même, puisque Socrate, l’homme et l’animal ne sont pas
distincts du point de vue de l’existence. Mais si nous entendons l’idée au
sens commun de ressemblance ou de raison, alors, puisque les considérations
de Socrate comme Socrate, comme homme et comme animal sont différentes,
plusieurs idées leur correspondront en conséquence. 3° Bien que telle chose
soit fortuite par rapport à l’agent
prochain, rien cependant n’est fortuit par rapport à l’agent qui connaît
toutes choses à l’avance. 4° Le mulet a une espèce
intermédiaire entre l’âne et le cheval ; il n’est donc pas en deux
espèces, mais en une seule, qui est effectuée par l’union des semences :
dans ce cas, en effet, la vertu active du mâle n’a pas pu conduire la matière
de la femelle aux termes de sa propre espèce parfaite, à cause du caractère
étranger de la matière, mais il l’a amenée à quelque chose de proche de son espèce ;
c’est donc pour la même raison qu’une idée est assignée pour le mulet et pour
le cheval. |
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Et videtur quod
non. Quia singularia
sunt infinita in potentia. Sed in Deo est idea non solum eius quod est, sed
etiam eius quod esse potest. Si ergo singularium esset idea in Deo, essent in
ipso ideae infinitae ; quod videtur absurdum, cum non possint esse actu
infinita. Praeterea, si
singularia habent ideam in Deo ; aut est eadem idea singularis et
speciei, aut alia et alia. Si alia et alia : tunc unius rei sunt multae
ideae in Deo, quia idea speciei est etiam idea singularis. Si autem est una
et eadem ; cum in idea speciei omnia singularia quae sunt eadem specie,
conveniant, tunc omnium singularium non erit nisi una idea tantum ; et
sic singularia non habebunt ideam distinctam in Deo. Praeterea, multa singularium casu accidunt. Sed talia non sunt praedefinita.
Cum ergo idea requirat praedefinitionem, ut ex praedictis patet, videtur quod
non omnia singularia habeant ideam in Deo. Praeterea, quaedam singularia sunt ex duabus speciebus commixta, sicut
mulus ex asino et equo. Si ergo talia habent ideam, videtur quod unicuique
eorum respondeat duplex idea ; et hoc videtur absurdum, cum inconveniens
sit ponere multitudinem in causa, et unitatem in effectu. Sed contra. Ideae sunt in Deo ad cognoscendum et operandum. Sed Deus
est cognitor et operator singularium. Ergo in ipso sunt eorum ideae. Praeterea, ideae ordinantur ad esse rerum. Sed singularia habent
verius esse quam universalia, cum universalia non subsistant, nisi in
singularibus. Ergo singularia magis debent habere ideas quam universalia. Responsio. Dicendum, quod Plato non posuit ideas singularium, sed
specierum tantum ; cuius duplex fuit ratio. Una, quia, secundum ipsum,
ideae non erant factivae materiae, sed formae tantum in his inferioribus.
Singularitatis autem principium est materia ; secundum formam vero unumquodque
singulare collocatur in specie ; et ideo idea non respondet singulari
inquantum singulare est, sed ratione speciei tantum. Alia ratio esse potuit,
quia idea non est nisi eorum quae per se sunt intenta, ut ex dictis patet.
Intentio autem naturae est principaliter ad speciem conservandam ; unde,
quamvis generatio terminetur ad hunc hominem, tamen intentio naturae est quod
generet hominem. Et propter hoc etiam philosophus dicit in XIX de Animalibus
[De gen. animal. V, 1 (778 a
30)], quod in accidentibus specierum sunt assignandae causae finales, non
autem in accidentibus singularium, sed efficientes et materiales tantum ;
et ideo idea non respondet singulari, sed speciei. Et
eadem ratione Plato non ponebat ideas generum, quia intentio naturae non
terminatur ad productionem formae generis, sed solum formae speciei. Nos autem
ponimus Deum causam esse singularis et quantum ad formam et quantum ad
materiam. Ponimus etiam, quod per divinam providentiam definiuntur omnia singularia ;
et ideo oportet nos etiam singularium ponere ideas. Ad primum ergo
dicendum, quod ideae non plurificantur nisi secundum diversos respectus ad res :
non est autem inconveniens relationes rationis in infinitum multiplicari, ut
Avicenna [Metaph. III, 10]
dicit. Ad secundum
dicendum, quod si loquamur de idea proprie, secundum quod est rei, eo modo
quo est in esse producibilis ; sic una idea respondet singulari,
speciei, et generi, individuatis in ipso singulari, eo quod Socrates, homo et
animal non distinguuntur secundum esse. Si autem accipiamus ideam communiter
pro similitudine vel ratione, sic, cum diversa sit consideratio Socratis ut
Socrates est, et ut homo est, et ut est animal, respondebunt ei secundum hoc
plures ideae vel similitudines. Ad tertium
dicendum, quod quamvis aliquid sit a casu respectu proximi agentis, nihil
tamen est a casu respectu agentis qui omnia praecognoscit. Ad quartum dicendum,
quod mulus habet speciem mediam inter asinum et equum ; unde non est in
duabus speciebus, sed in una tantum, quae est effecta per commixtionem seminum,
inquantum virtus activa maris non potuit perducere materiam feminae ad terminos
propriae speciei perfectae, propter materiae extraneitatem, sed perduxit ad
aliquid propinquum suae speciei ; et ideo eadem ratione assignatur idea
mulo et equo. |
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LA QUESTION PORTE SUR LE VERBE. Article 1 : Le nom de verbe se dit-il en Dieu au
sens propre ? Article 2 : Le nom de verbe, en Dieu, se
dit-il essentiellement ou ne se dit-il que personnellement ? Article 3 : Le nom de verbe convient-il au
Saint-Esprit ? Article 4 : Le Père dit-il la créature par
le Verbe par lequel il se dit ? Article 5 : Le nom de Verbe implique-t-il
une relation à la créature ? Article 6 : Les réalités existent-elles
plus véritablement dans le Verbe ou en elles-mêmes ? Article 7 : Le Verbe se rapporte-t-il aux
choses qui ni n’existent ni n’existeront ni n’ont existé ? Article 8 : Tout ce qui a
été fait est-il vie dans le Verbe ? |
Quaestio
est de verbo. Primo utrum
verbum proprie dicatur in divinis. Secundo utrum
verbum in divinis dicatur essentialiter vel personaliter tantum. Tertio utrum
verbum spiritui sancto conveniat. Quarto
utrum pater dicat creaturam verbo quo dicit se. Quinto utrum hoc nomen verbum importet
respectum ad creaturam. Sexto
utrum res verius sint in verbo vel in
seipsis. Septimo utrum verbum sit eorum quae nec sunt,
nec erunt, nec fuerunt. Octavo utrum
omne quod factum est, sit vita in verbo. |
Plan de cette question (voir
aussi l’analyse p. 71)
Signification
du nom de verbe en Dieu :
propre
(art. 1)
personnelle
(2)
rapport
au Saint-Esprit (3)
Relation
aux créatures :
conséquente
(4)
accidentelle
(5)
leur
vérité dans le Verbe (6)
non
celles qui ni ne sont ni n’ont été ni ne seront (7)
vie des créatures dans le Verbe (8)
Art. 1 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2,
a. 1 ; Sum. Th. I,
q. 34, a. 1.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2, a. 2, qc. 1 ; infra
a. 4, ad 4 ; De pot.,
q. 9, a. 9, ad 7 ; Sum.
Th. I, q. 34, a. 1.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2, a. 2, qc. 2 ; Contra err. Graec. I,
cap. 12 ; De pot.,
q. 9, a. 9, ad 8 ; Super
Hebr., cap. 1, l. 2 ; Sum.
Th. I, q. 34, a. 2, c. et ad 5.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2, a. 3 ; Sum. Th. I, q. 34, a. 3 ; Quodl. IV, q. 4, a. 1.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 27, q. 2, a. 3 ; Sum. Th. I, q. 34, a. 3 et q. 37, a. 2,
ad 3 ; Quodl. IV,
q. 4, a. 1, ad 1.
Art. 6 : Sum.
Th. I, q. 18, a. 4, ad 3.
Art. 7 : Sum.
Th. I, q. 34, a. 3, ad 5.
Art. 8 : Cont.
Gent. IV, cap. 13 ; Sum.
Th. I, q. 18, a. 4 ; Lect. super Ioh., cap. 1, l. 2.
(Et primo quaeritur utrum verbum proprie dicatur in divinis.)
|
Il
semble que non. 1° Il y
a deux verbes, à savoir : l’intérieur et l’extérieur. L’extérieur ne
peut pas se dire de Dieu au sens propre, puisqu’il est corporel et
transitoire ; ni non plus le verbe intérieur, que saint Jean Damascène définit au deuxième livre en disant :
« Le discours intérieur est un mouvement de l’âme survenant dans sa
puissance de réflexion, sans élocution. » Or on ne peut concevoir en
Dieu ni mouvement ni réflexion, laquelle s’accomplit par un certain processus
discursif. Il semble donc qu’en aucune façon le verbe ne se dise en Dieu au
sens propre. 2° Que
l’esprit lui-même a un certain verbe, saint Augustin le prouve au quinzième
livre sur la Trinité par le fait qu’il est dit aussi qu’il a une
bouche, comme on le voit clairement en Mt 15, 11 :
« c’est ce qui sort de la bouche de l’homme qui le souille », et la
suite montre qu’il faut entendre cela de la bouche du cœur : « Mais
ce qui sort de la bouche part du cœur. » Or la bouche ne se dit dans les
réalités spirituelles que de façon métaphorique. Donc le verbe aussi. 3° Ce
qui est dit en Jn 1, 3 :
« Toutes choses ont été faites par lui », montre que le Verbe est
intermédiaire entre le Créateur et les créatures ; et par là même, saint
Augustin prouve que le Verbe n’est pas une créature.
Le même raisonnement permet donc de prouver que le Verbe n’est pas le Créateur ;
le nom de Verbe ne désigne donc rien qui soit en Dieu. 4° Le
médium est à égale distance des extrêmes. Si donc le Verbe est intermédiaire
entre le Père qui dit et la créature qui est dite, il est nécessaire que le
Verbe se distingue essentiellement du Père, puisqu’il se distingue
essentiellement des créatures. Or rien, en Dieu, n’est distinct par essence.
Le Verbe n’est donc pas placé en Dieu au sens propre. 5° Ce
qui ne convient au Fils qu’en tant qu’il est incarné, comme être homme, ou
marcher, ou autre chose de ce genre, ne se dit jamais en Dieu au sens propre.
Or la notion de verbe ne convient au Fils qu’en tant qu’il est incarné, car
la notion de verbe vient de ce qu’il manifeste celui qui dit ; or le
Fils ne manifeste le Père qu’en tant qu’il est incarné, tout comme notre
verbe ne manifeste notre intelligence qu’en tant qu’il est uni à la voix. Ce
n’est donc pas au sens propre que le Verbe se dit en Dieu. 6° S’il
y avait en Dieu un verbe au sens propre, le Verbe qui a été de toute éternité
auprès du Père et celui qui s’est incarné dans le temps seraient le même,
comme nous disons que c’est le même Fils. Or, semble-t-il, on ne peut pas
dire cela, car le Verbe incarné est comparé au verbe de la voix, au lieu que
le Verbe qui existe auprès du Père est comparé au verbe de l’esprit, comme
saint Augustin le montre clairement au quinzième livre sur la Trinité ; or le verbe proféré avec la voix et
le verbe qui existe dans le cœur ne sont pas le même. Il ne semble donc pas
que le Verbe que l’on dit avoir été auprès du Père de toute éternité relève
de la nature divine au sens propre. 7° Plus
l’effet est postérieur, plus il inclut la notion de signe : comme le vin
est la cause finale du tonneau et, au-delà, celle du cercle qui est ajouté
pour marquer le tonneau ; aussi est-ce surtout le cercle qui inclut la
notion de signe. Or le verbe qui est dans la voix est le dernier effet qui
procède de l’intelligence. La notion de signe convient donc plus à ce verbe
qu’au concept de l’esprit, et de même pour la notion de « verbe »,
mot qui signifie à l’origine une manifestation. Or ce qui est dans les réalités
corporelles avant d’être dans les spirituelles ne se dit jamais de Dieu au
sens propre. Le verbe ne se dit donc pas de lui au sens propre. 8°
Chaque nom signifie surtout ce dont il provient. Or le nom de verbe provient
soit de verberatio aeris (action de
frapper l’air), soit de boatus
(cri), puisque le verbe n’est rien
d’autre qu’un verum boans (criant
le vrai). C’est donc surtout cela qui est signifié par le nom de verbe. Or
cela ne convient nullement à Dieu, sinon de façon métaphorique. Le verbe ne
se dit donc pas en Dieu au sens propre. 9° Le
verbe de quelqu’un qui dit semble être la ressemblance en lui de la réalité
dite. Or le Père, en se pensant, ne se pense pas par une ressemblance, mais
par son essence. Il semble donc qu’il n’engendre aucun verbe de lui-même du
fait qu’il se regarde. Or, comme dit Anselme,
« pour l’esprit suprême, dire n’est rien d’autre que regarder en
pensant ». Le verbe ne se dit donc pas en Dieu au sens propre. 10° Ce
qui se dit de Dieu par similitude avec la créature ne se dit jamais de lui au
sens propre, mais de façon métaphorique. Or le verbe se dit en Dieu par
similitude avec le verbe qui est en nous, comme dit saint Augustin. Il
semble donc qu’il se dise en Dieu de façon métaphorique, et non au sens propre. 11°
Saint Basile dit que Dieu est appelé Verbe en tant que toutes choses sont
proférées par lui ; Sagesse, car par lui toutes choses sont
connues ; Lumière, car par lui
toutes choses sont manifestées. Or « proférer » ne se dit pas en
Dieu au sens propre, car l’action de proférer regarde la voix. Le verbe ne se
dit donc pas en Dieu au sens propre. 12° Le
verbe de l’esprit est au Verbe éternel ce que le verbe de la voix est au
Verbe incarné, comme le montre clairement saint Augustin. Or le verbe de la voix
ne se dit du Verbe incarné que de façon métaphorique. Donc le verbe intérieur
ne se dit aussi du Verbe éternel que de façon métaphorique. En sens
contraire : 1)
Saint Augustin dit au neuvième livre sur la Trinité : « Ce verbe, que nous cherchons
à expliquer, est la connaissance unie à l’amour. » Or la connaissance et
l’amour se disent en Dieu au sens propre. Donc le verbe aussi. 2)
Saint Augustin dit au quinzième livre sur la Trinité : « Le verbe qui sonne au-dehors
est donc le signe du verbe qui luit au-dedans, et qui, avant tout autre,
mérite ce nom de verbe. Ce que nous proférons de bouche n’est que
l’expression vocale du verbe : et si, cette expression, nous l’appelons
verbe, c’est que le verbe l’assume pour apparaître au-dehors. » D’où il
ressort que le nom de verbe se dit plus proprement du verbe spirituel que du
corporel. Or tout ce qui se trouve plus proprement dans les réalités
spirituelles que dans les corporelles convient à Dieu de façon très propre.
C’est donc d’une façon très propre que le verbe se dit en Dieu. 3)
Richard de Saint-Victor dit que le verbe manifeste l’intelligence de
quelque sage. Or le Fils manifeste très véritablement l’intelligence du
Père. Le nom de verbe se dit donc en Dieu de façon très propre. 4)
Selon saint Augustin au quinzième livre sur la Trinité, le verbe n’est rien d’autre que la pensée formée.
Or la pensée divine n’est jamais formable, mais toujours formée, car elle est
toujours dans son acte. Le verbe se dit donc en Dieu de façon très propre. 5)
Parmi les modes de l’un, celui qui est le plus simple est appelé
« un » en premier et de façon tout à fait propre. Il en est donc de
même pour le verbe : celui qui est tout à fait simple est très
proprement appelé « verbe ». Or le Verbe qui est en Dieu est très
simple. Il est donc très proprement appelé verbe. 6)
Selon les grammairiens, si cette partie du discours qui s’appelle verbe
s’approprie un nom commun, c’est parce qu’elle est la perfection de tout le
discours, en tant que partie principale de ce dernier, et que le verbe manifeste
les autres parties du discours, en ce sens que le nom est compris dans le
verbe. Or le Verbe divin est la plus parfaite de toutes les réalités et, de
plus, il les manifeste. Il est donc très proprement appelé verbe. Réponse
: Notre
façon de nommer dépend de la manière dont nous prenons connaissance des
réalités. Or parce que, la plupart du temps, les choses qui sont postérieures
dans la nature nous sont connues en premier, il se produit fréquemment qu’un
nom, quant à son attribution, se trouve d’abord dans une première chose,
alors que la réalité signifiée par le nom existe d’abord dans une seconde,
comme on le voit clairement pour les noms qui se disent de Dieu et des créatures,
tels l’étant, le bien, etc., qui ont d’abord été donnés aux créatures, d’où
ils ont été transférés à la prédication de Dieu, quoique l’être et le bien se
trouvent d’abord en Dieu. Or,
puisque le verbe extérieur est sensible, il nous est plus connu que le verbe
intérieur quant à l’attribution du nom. Aussi le verbe vocal est-il appelé
verbe avant le verbe intérieur, quoique le verbe intérieur soit naturellement
avant, puisqu’il est la cause à la fois efficiente et finale du verbe
extérieur. Cause finale, car nous exprimons le verbe vocal pour manifester le
verbe intérieur ; il est donc nécessaire que le verbe intérieur soit ce
qui est signifié par le verbe extérieur. Or le verbe qui est proféré extérieurement signifie ce
qui est pensé, non l’acte même de penser, ni cette intelligence qui est un
habitus ou une puissance, si ce n’est en tant qu’ils sont pensés eux
aussi ; le verbe intérieur est donc cela même qui est pensé
intérieurement. Cause efficiente car, puisque le verbe proféré extérieurement
signifie de façon arbitraire, son principe est la volonté, tout comme pour les
autres produits de l’art ; voilà pourquoi, de même que, pour les autres
produits de l’art, préexiste dans l’esprit de l’artisan une certaine image du
produit extérieur, de même préexiste, dans l’esprit de celui qui profère le
verbe extérieur, un certain modèle du verbe extérieur. Donc,
de même que, dans le cas de l’artisan, nous considérons trois choses, à
savoir la fin du produit, son modèle et le produit lui-même déjà réalisé, de
même en celui qui parle se trouvent trois verbes :
ce qui est conçu par l’intelligence est « le verbe du cœur proféré sans
la voix », et le verbe extérieur est proféré pour le signifier ;
puis viennent le modèle du verbe extérieur, appelé « le verbe intérieur
qui a l’image de la voix », et le verbe exprimé extérieurement, qui est
appelé « le verbe de la voix ». Et de même que, chez l’artisan,
l’intention de la fin précède, puis vient l’élaboration de la forme du
produit de l’art, qui est enfin amené à l’existence, de même, en celui qui
parle, le verbe du cœur est antérieur au verbe qui a l’image de la voix, et
en dernier vient le verbe de la voix. Donc le
verbe de la voix, étant accompli corporellement, ne peut se dire de Dieu que
de façon métaphorique, c’est-à-dire à la façon dont les créatures qui sont
produites par Dieu, ou leurs mouvements, sont elles-mêmes appelées son verbe,
en tant qu’elles signifient l’intelligence divine comme l’effet signifie la
cause. Donc, pour la même raison, le verbe qui a l’image de la voix ne pourra
pas non plus se dire de Dieu au sens propre, mais seulement de façon métaphorique ;
et c’est ainsi que les idées des réalités à produire sont appelées verbe de
Dieu. Mais le verbe du cœur, qui
n’est rien d’autre que ce qui est actuellement considéré par l’intelligence,
se dit proprement de Dieu, car il est entièrement éloigné de la matérialité,
de la corporéité et de tout défaut ; et de telles choses se disent
proprement de Dieu, comme la science et l’objet su, l’acte de penser et
l’objet pensé. Réponse
aux objections : 1°
Puisque le verbe intérieur est ce qui est pensé, et que cela n’est en nous
que lorsque nous pensons en acte, le verbe intérieur requiert toujours une intelligence
dans son acte, qui est celui de penser. Or l’acte même de l’intelligence est
appelé mouvement, non celui de l’imparfait, tel qu’il est décrit au troisième
livre de la Physique, mais le mouvement du parfait, qui
est une opération, comme il est dit au troisième livre sur l’Âme ; voilà pourquoi le Damascène a dit
que le verbe intérieur est un mouvement de l’esprit, quoiqu’il faille entendre par « mouvement » le
terme du mouvement, c’est-à-dire par « opération » ce qui est
opéré, comme on entend par « penser » ce qui est pensé. Et il n’est
pas requis, pour la notion de verbe, que
l’acte de l’intelligence qui a pour terme le verbe intérieur se fasse avec
un processus discursif, que la réflexion semble impliquer : il suffit
que, d’une façon quelconque, une chose soit pensée en acte. Pour nous,
cependant, c’est le plus souvent par un processus discursif que nous disons
quelque chose intérieurement ; c’est pourquoi saint Jean Damascène et Anselme, en définissant
le verbe, emploient le mot « réflexion » à la place de
« considération ». 2°
L’argument de saint Augustin ne procède pas du semblable, mais du
moindre ; en effet, il semble que, pour le cœur, l’on doive moins parler
de bouche que de verbe ; l’argument n’est donc pas concluant. 3°
L’intermédiaire peut être envisagé de deux façons. D’abord
entre les deux extrémités du mouvement, comme le gris est intermédiaire entre
le blanc et le noir dans le mouvement de noircissement ou de blanchissement.
Ensuite entre l’agent et le patient, comme l’instrument de l’artisan est
intermédiaire entre ce dernier et le produit de l’art, et semblablement comme
tout ce par quoi l’artisan agit ; et c’est de cette façon que le Fils
est un intermédiaire entre le Père qui crée et la créature faite par le
Verbe ; mais non entre Dieu qui crée et la créature, car le Verbe
lui-même est aussi le Dieu qui crée ; donc, de même que le Verbe n’est
pas une créature, de même il n’est pas le Père. Et cependant, indépendamment
de cela, la conclusion ne s’ensuivrait pas non plus. En effet, nous disons
que Dieu crée par sa sagesse dite essentiellement, si bien que sa sagesse
peut ainsi être dite intermédiaire entre Dieu et la créature ; et pourtant,
la sagesse elle-même est Dieu. Et ce qui permet à Saint Augustin de prouver
que le Verbe n’est pas une créature, ce n’est pas qu’il est intermédiaire,
mais qu’il est cause universelle de la création. En n’importe quel mouvement, en
effet, on se ramène à quelque [principe] premier qui n’est pas mû selon ce
mouvement, comme tout ce qui peut être altéré se ramène à un premier altérant
non altéré ; et de même, ce à quoi se ramènent toutes les choses créées
est nécessairement non créé. 4° L’intermédiaire que l’on considère entre les termes du
mouvement est tantôt pris à égale distance des termes, tantôt non. Mais
l’intermédiaire qui est entre l’agent et le patient, s’il est certes intermédiaire
en tant qu’instrument, il est tantôt plus proche de l’agent premier, tantôt
plus proche du dernier patient ; et parfois, il se tient à égale
distance de l’un et de l’autre : on le voit clairement dans le cas de
l’agent dont l’action parvient au patient par plusieurs instruments. Mais
l’intermédiaire qu’est la forme par laquelle l’agent opère est toujours plus
proche de l’agent, car elle est en lui véritablement, mais dans le patient seulement
par sa ressemblance. Et c’est de cette façon que l’on dit que le Verbe est intermédiaire
entre le Père et la créature. Il n’est donc pas nécessaire qu’il soit à égale distance du
Père et de la créature. 5° Bien
que, parmi nous, la manifestation qui s’adresse à autrui ne se fasse qu’au
moyen du verbe vocal, cependant une manifestation à soi-même se fait aussi
par le verbe du cœur, et cette manifestation précède l’autre ; aussi le
verbe intérieur est-il appelé verbe en premier. Semblablement, le Père a été
manifesté à tous par le Verbe incarné, mais le Verbe engendré de toute éternité
l’a manifesté à lui-même ; voilà pourquoi le nom de Verbe ne lui
convient pas seulement en tant qu’il s’est incarné. 6° Le
Verbe incarné a quelque ressemblance et quelque
dissemblance avec le verbe de la voix. Il y a de semblable entre les deux –
et cela les rend comparables – que, de même que le verbe intérieur est manifesté
par la voix, de même le Verbe éternel a été manifesté par la chair. Mais la
dissemblance gît en ce que la chair assumée par le Verbe éternel n’est pas
elle-même appelée verbe, au lieu que l’expression vocale qui est assumée
pour manifester le verbe intérieur est elle-même appelée verbe ; voilà
pourquoi le verbe de la voix est autre que le verbe du cœur ; mais le
Verbe incarné est identique au Verbe éternel, tout comme le verbe signifié
par la voix est identique au verbe du cœur. 7° La
notion de signe convient à l’effet avant de convenir à la cause lorsque la
cause est pour l’effet une cause de l’être et non du signifier, comme c’est
le cas dans l’exemple proposé. Mais lorsque l’effet doit à la cause non
seulement d’être mais aussi de signifier, alors, de même que la cause est antérieure
à l’effet quant à l’être, de même elle l’est quant au signifier ; et si
le verbe intérieur inclut la notion de signification et de manifestation
avant le verbe extérieur, c’est parce que le verbe extérieur n’est établi
pour être signe que par le verbe intérieur. 8° Il y
a deux façons de dire d’où provient un nom :
soit du côté de celui qui donne le nom, soit du côté de la réalité à laquelle
il est donné. Du côté de la réalité, le nom est dit provenir de ce qui
complète la notion de la réalité signifiée par le nom, et c’est la différence
spécifique de cette réalité ; et c’est ce qui est principalement
signifié par le nom. Mais parce que les différences essentielles
nous sont inconnues, nous employons parfois à leur place les accidents ou les
effets, comme il est dit au huitième livre de la Métaphysique, et nous nommons la réalité en conséquence ;
et dans ce cas, ce qui est employé à la place de la différence essentielle
est ce dont provient le nom du côté de celui qui le donne, comme le nom lapis (la pierre) provient d’un effet,
qui est de blesser (laedo) le pied (pes). Et ce n’est pas cela qui doit
être principalement signifié par le nom, mais ce qu’il remplace. Semblablement,
je dis que le nom de verbe provient de verberatio
ou de boatus du côté de celui qui
donne le nom, non du côté de la réalité. 9° En
ce qui concerne la notion de verbe, peu importe qu’une chose soit pensée par
ressemblance ou par essence. En effet, il est avéré que le verbe extérieur
signifie tout ce qui peut être pensé, qu’il soit pensé par essence ou par
ressemblance ; voilà pourquoi toute pensée, qu’elle soit pensée par
essence ou par ressemblance, peut être appelée verbe intérieur. 10°
Parmi les noms qui se disent de Dieu et des créatures, certains sont tels que
les réalités signifiées se trouvent d’abord en Dieu et ensuite dans les créatures,
quoique les noms aient d’abord été donnés à des créatures ; et de tels
noms se disent proprement de Dieu, comme la bonté, la sagesse, etc. D’autres,
par contre, sont tels que ce ne sont pas les réalités signifiées qui
conviennent à Dieu, mais quelque chose de semblable à ces réalités ; et
de tels noms se disent de Dieu de façon métaphorique, comme nous disons que
Dieu est un lion ou qu’il marche. Donc, je dis que le verbe se dit en Dieu
par similitude avec notre verbe quant à l’attribution du nom, non quant à
l’ordre de la réalité ; il n’est donc pas nécessaire qu’il se dise de
façon métaphorique. 11°
L’action de proférer relève de la notion de verbe quant à ce dont provient le
nom du côté de celui qui le donne, et non du côté de la réalité. Voilà
pourquoi, bien que l’action de proférer se dise en Dieu de façon métaphorique,
il ne s’ensuit pas que le verbe se dise de façon métaphorique ; de même,
saint Jean Damascène dit que le nom de Dieu provient de ethin, qui signifie brûler ; et cependant,
bien que « brûler » se dise de Dieu de façon métaphorique, ce n’est
pourtant pas le cas du nom « Dieu ». 12° Le Verbe incarné ne se
rapporte au verbe de la voix qu’à cause d’une certaine ressemblance, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit ; voilà pourquoi le Verbe incarné ne
peut être appelé verbe de la voix que de façon métaphorique. Mais le Verbe
éternel se rapporte au verbe du cœur selon la vraie notion de verbe intérieur ; voilà pourquoi le verbe se dit de
part et d’autre au sens propre. |
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Et videtur quod
non. Est enim duplex
verbum, scilicet interius et exterius. Exterius autem de Deo proprie dici non
potest, cum sit corporale et transiens ; similiter nec verbum interius,
quod Damascenus definiens, dicit, in II libro [De fide II, 21] : sermo
interius dispositus est motus animae in excogitativo fiens, sine aliqua
enuntiatione. In Deo autem non potest poni nec motus nec cogitatio, quae
discursu quodam perficitur. Ergo videtur quod verbum nullo modo proprie
dicatur in divinis. Praeterea,
Augustinus in XV de Trinit. [cap. 10] probat, quod verbum quoddam est
ipsius mentis, ex hoc quod etiam eius aliquod os esse dicitur, ut patet
Matth., XV, 11 : quae procedunt de
ore, haec coinquinant hominem ;
quod de ore cordis intelligendum esse ostenditur ex his quae sequuntur :
quae autem procedunt de ore, de corde
exeunt. Sed os non dicitur nisi metaphorice in spiritualibus rebus. Ergo
nec verbum. Praeterea,
verbum ostenditur esse medium inter creatorem et creaturas, ex hoc quod Ioan.
I, 3, dicitur : omnia per ipsum
facta sunt ; et ex hoc
ipso probat Augustinus [In Ioh. ev.
tract. I, 11-12], quod verbum non est creatura. Ergo eadem ratione potest probari quod verbum non sit creator ;
ergo verbum nihil ponit quod sit in Deo. Praeterea, medium aequaliter distat ab extremis. Si igitur verbum
medium est inter patrem dicentem et creaturam quae dicitur, oportet quod
verbum per essentiam distinguatur a patre, cum per essentiam a creaturis
distinguatur. Sed in divinis
non est aliquid per essentiam distinctum. Ergo verbum non proprie ponitur in
Deo. Praeterea,
quidquid non convenit filio nisi secundum quod est incarnatus, hoc non proprie
dicitur in divinis ; sicut esse hominem, vel ambulare, aut aliquid
huiusmodi. Sed ratio verbi non convenit filio nisi secundum quod est
incarnatus, quia ratio verbi est ex hoc quod manifestat dicentem ;
filius autem non manifestat patrem nisi secundum quod est incarnatus, sicut
nec verbum nostrum manifestat intellectum nostrum nisi secundum quod est voci
unitum. Ergo verbum non dicitur proprie in divinis. Praeterea, si
verbum proprie esset in divinis, idem esset verbum quod fuit ab aeterno apud
patrem, et quod est ex tempore incarnatum, sicut dicimus quod est idem
filius. Sed hoc, ut videtur, dici non potest ; quia verbum incarnatum
comparatur verbo vocis, verbum autem apud patrem existens, verbo mentis, ut
patet per Augustinum in libro XV de Trinit. [cap. 11] : non
est autem idem verbum cum voce prolatum, et verbum in corde existens. Ergo non videtur quod verbum quod ab aeterno dicitur apud patrem
fuisse, proprie ad naturam divinam pertineat. Praeterea,
quanto effectus est posterior, tanto magis habet rationem signi, sicut vinum
est causa finalis dolii, et ulterius circuli, qui appenditur ad dolium
designandum ; unde circulus maxime habet rationem signi. Sed verbum quod
est in voce, est effectus postremus ab intellectu progrediens. Ergo ei magis
convenit ratio signi quam conceptui mentis ; et similiter etiam ratio
verbi, quod a manifestatione imponitur. Omne autem quod per prius est in
corporalibus quam in spiritualibus, non proprie dicitur de Deo. Ergo verbum
non proprie dicitur de ipso. Praeterea,
unumquodque nomen illud praecipue significat a quo imponitur. Sed hoc nomen
verbum imponitur vel a verberatione aeris, vel a boatu, secundum quod verbum
nihil est aliud quam verum boans. Ergo hoc est quod praecipue significatur
nomine verbi. Sed hoc nullo modo convenit Deo nisi metaphorice. Ergo verbum
non proprie dicitur in divinis. Praeterea,
verbum alicuius dicentis videtur esse similitudo rei dictae in dicente. Sed
pater intelligens se, non intelligit se per similitudinem, sed per essentiam.
Ergo videtur quod ex hoc quod intuetur se, non generet aliquod verbum sui.
Sed nihil est aliud dicere summo
spiritui quam cogitando intueri, ut Anselmus [Monol., cap. 63] dicit. Ergo verbum non proprie dicitur in
divinis. Praeterea, omne
quod dicitur de Deo ad similitudinem creaturae, non dicitur de eo proprie,
sed metaphorice. Sed verbum in divinis dicitur ad similitudinem
verbi quod est in nobis, ut Augustinus [De
Trin. XV, 11] dicit. Ergo videtur quod metaphorice, et non proprie,
in divinis dicatur. Praeterea,
Basilius dicit, quod Deus dicitur verbum, secundum quod eo omnia proferuntur ;
sapientia, quo omnia cognoscuntur ; lux, quo omnia manifestantur. Sed
proferre non proprie dicitur in Deo, quia prolatio ad vocem pertinet. Ergo
verbum non proprie dicitur in divinis. Praeterea,
sicut se habet verbum vocis ad verbum incarnatum, ita verbum mentis ad verbum
aeternum, ut per Augustinum patet. Sed verbum vocis non dicitur de verbo incarnato
nisi metaphorice. Ergo nec verbum interius dicitur de verbo aeterno nisi metaphorice. Sed contra.
Augustinus dicit in IX de Trinitate [cap. 10] : verbum quod insinuare intendimus, cum
amore notitia est. Sed notitia et amor proprie dicuntur in divinis. Ergo
et verbum. Praeterea,
Augustinus in XV de Trinitate [cap. 11] dicit : verbum quod foris sonat, signum est verbi
quod intus lucet, cui magis verbi competit nomen : nam illud quod profertur carnis ore, vox
verbi est ; verbumque et ipsum
dicitur propter illud a quo, ut foris appareret, assumptum est. Ex quo
patet quod nomen verbi magis proprie dicitur de verbo spirituali quam de
corporali. Sed omne illud quod magis proprie invenitur in spiritualibus quam
in corporalibus, propriissime Deo competit. Ergo verbum propriissime in Deo
dicitur. Praeterea,
Richardus de s. Victore [De Trin. VI,
12] dicit quod verbum est manifestativum sensus alicuius sapientis. Sed
filius verissime manifestat sensum patris. Ergo nomen verbi propriissime in
Deo dicitur. Praeterea,
verbum, secundum Augustinum in XV de Trinit. [cap. 10], nihil est aliud
quam cogitatio formata. Sed divina consideratio nunquam est formabilis, sed
semper formata, quia semper est in suo actu. Ergo propriissime dicitur verbum
in divinis. Praeterea, inter
modos unius, illud quod est simplicissimum, primo et maxime proprie dicitur
unum. Ergo et similiter in verbo, quod est maxime simplex, propriissime
dicitur verbum. Sed verbum quod est in Deo, est simplicissimum. Ergo
propriissime dicitur verbum. Praeterea,
secundum grammaticos, haec pars orationis quae verbum dicitur, ideo sibi
commune nomen appropriat, quia est perfectio totius orationis, quasi
praecipua pars ipsius ; et quia per verbum manifestantur aliae partes
orationis, secundum quod in verbo intelligitur nomen. Sed verbum divinum est
perfectissimum inter omnes res, et est etiam manifestativum rerum. Ergo
propriissime verbum dicitur. Responsio.
Dicendum, quod nomina imponuntur a nobis secundum quod cognitionem de rebus
accipimus. Et quia ea quae sunt posteriora in natura, sunt ut plurimum prius
nota nobis, inde est quod frequenter secundum nominis impositionem, aliquod nomen
prius in aliquo duorum invenitur in quorum altero per nomen significata res
prius existit ; sicut patet de nominibus quae dicuntur de Deo et
creaturis, ut ens, bonum, et huiusmodi, quae prius fuerunt creaturis imposita,
et ex his ad divinam praedicationem translata, quamvis esse et bonum per
prius inveniatur in Deo. Et ideo, quia
verbum exterius, cum sit sensibile, est magis notum nobis quam interius
secundum nominis impositionem, per prius vocale verbum dicitur verbum quam
verbum interius, quamvis verbum interius naturaliter sit prius, utpote
exterioris causa et efficiens et finalis. Finalis quidem, quia verbum vocale
ad hoc a nobis exprimitur, ut interius verbum manifestetur : unde
oportet quod verbum interius sit illud quod significatur per exterius verbum.
Verbum autem quod exterius profertur, significat id quod intellectum est, non
ipsum intelligere, neque hoc intellectum qui est habitus vel potentia, nisi
quatenus et haec intellecta sunt : unde verbum interius est ipsum
interius intellectum. Efficiens autem, quia verbum prolatum exterius, cum sit
significativum ad placitum, eius principium est voluntas, sicut et ceterorum artificiatorum ;
et ideo, sicut aliorum artificiatorum praeexistit in mente artificis imago
quaedam exterioris artificii, ita in mente proferentis verbum exterius,
praeexistit quoddam exemplar exterioris verbi. Et ideo, sicut
in artifice tria consideramus, scilicet finem artificii, et exemplar ipsius,
et ipsum artificium iam productum, ita et in loquente triplex verbum
invenitur : scilicet id quod per intellectum concipitur, ad quod
significandum verbum exterius profertur : et hoc est verbum cordis sine
voce prolatum ; item exemplar exterioris verbi, et hoc dicitur verbum
interius quod habet imaginem vocis ; et verbum exterius expressum, quod
dicitur verbum vocis. Et sicut in artifice praecedit intentio finis, et
deinde sequitur excogitatio formae artificiati, et ultimo artificiatum in
esse producitur ; ita verbum cordis in loquente est prius verbo quod
habet imaginem vocis, et postremum est verbum vocis. Verbum igitur
vocis, quia corporaliter expletur, de Deo non potest dici nisi
metaphorice : prout scilicet ipsae creaturae a Deo productae verbum eius
dicuntur, aut motus ipsarum, inquantum designant intellectum divinum, sicut
effectus causam. Unde, eadem ratione, nec verbum quod habet imaginem vocis,
poterit dici de Deo proprie, sed metaphorice tantum ; ut sic dicantur
verbum Dei ideae rerum faciendarum. Sed verbum cordis, quod nihil est aliud
quam id quod actu consideratur per intellectum, proprie de Deo dicitur, quia
est omnino remotum a materialitate et corporeitate et omni defectu ; et
huiusmodi proprie dicuntur de Deo, sicut scientia et scitum, intelligere et
intellectum. Ad primum ergo
dicendum, quod cum verbum interius sit id quod intellectum est, nec hoc sit
in nobis nisi secundum quod actu intelligimus, verbum interius semper
requirit intellectum in actu suo, qui est intelligere. Ipse autem actus
intellectus motus dicitur, non quidem imperfecti, ut describitur in III Phys.
[l. 3 (201 b 31)] ; sed motus perfecti, qui est operatio ut dicitur
in III de Anima [l. 12 (431 a 7)] ; et ideo Damascenus dixit verbum
interius esse motum mentis, ut tamen accipiatur motus pro eo ad quod motus
terminatur, id est operatio pro operato, sicut intelligere pro intellecto.
Nec hoc requiritur ad rationem verbi quod actus intellectus, qui terminatur
ad verbum interius, fiat cum aliquo discursu, quem videtur cogitatio
importare ; sed sufficit qualitercumque aliquid actu intelligatur. Quia
tamen apud nos ut frequentius per discursum interius aliquid dicimus, propter
hoc Damascenus et Anselmus [Monol.,
cap. 63] definientes verbum, utuntur cogitatione loco considerationis. Ad secundum
dicendum, quod argumentum Augustini non procedit a simili, sed a
minori ; minus enim videtur quod in corde os dici debeat quam
verbum ; et ideo ratio non procedit. Ad tertium dicendum, quod medium potest accipi dupliciter. Uno modo inter duo extrema
motus : sicut pallidum est medium inter album et nigrum in motu
denigrationis vel dealbationis. Alio modo inter agens et patiens : sicut
instrumentum artificis est medium inter ipsum et artificiatum ; et
similiter omne illud quo agit ; et hoc modo filius est medium inter
patrem creantem et creaturam factam per verbum ; non autem inter Deum
creantem et creaturam, quia ipsum verbum etiam est Deus creans ; unde
sicut verbum non est creatura, ita non est pater. Et tamen etiam praeter hoc
ratio non sequeretur. Dicimus enim, quod Deus creat per sapientiam suam
essentialiter dictam, ut sic sapientia sua medium dici possit inter Deum et
creaturam ; et tamen ipsa sapientia est Deus. Augustinus autem non per
hoc probat verbum non esse creaturam, quia est medium, sed quia est universalis
creaturae causa. In quolibet enim motu fit reductio ad aliquod primum, quod
non movetur secundum motum illum, sicut alterabilia omnia reducuntur in
primum alterans non alteratum ; et ita etiam illud in quod reducuntur
creata omnia, oportet esse non creatum. Ad quartum
dicendum, quod medium quod accipitur inter terminos motus, aliquando
accipitur secundum aequidistantiam terminorum, aliquando autem non. Sed
medium quod est inter agens et patiens, si sit quidem medium, ut
instrumentum, quandoque est propinquius primo agenti, quandoque propinquius
ultimo patienti ; et quandoque se ha- bet secundum
aequidistantiam ad utrumque ; sicut patet in agente cuius actio ad
patiens pervenit pluribus instrumentis. Sed medium quod est forma qua agens
agit, semper est propinquius
agenti, quia est in ipso secundum veritatem rei, non autem in patiente nisi
secundum sui similitudinem.
Et hoc modo verbum dicitur esse medium inter patrem et creaturam. Unde non
oportet quod aequaliter distet a patre et creatura. Ad quintum
dicendum, quod quamvis apud nos manifestatio, quae est ad alterum, non fiat
nisi per verbum vocale, tamen manifestatio ad seipsum fit etiam per verbum
cordis ; et haec manifestatio aliam praecedit ; et ideo etiam
verbum interius verbum per prius dicitur. Similiter etiam per verbum
incarnatum pater omnibus manifestatus est ; sed verbum ab aeterno
genitum eum manifestavit sibi ipsi ; et ideo non convenit sibi nomen
verbi secundum hoc tantum quod incarnatus est. Ad sextum
dicendum, quod verbum incarnatum habet aliquid simile cum verbo vocis, et
aliquid dissimile. Hoc quidem simile est in utroque, ratione cuius unum
alteri comparatur : quod sicut vox manifestat verbum interius, ita per
carnem manifestatum est verbum aeternum. Sed quantum ad hoc est
dissimile : quod ipsa caro assumpta a verbo aeterno, non dicitur verbum,
sed ipsa vox quae assumitur ad manifestationem verbi interioris, dicitur
verbum ; et ideo verbum vocis est aliud a verbo cordis ; sed verbum
incarnatum est idem quod verbum aeternum, sicut et verbum significatum per
vocem, est idem quod verbum cordis. Ad septimum
dicendum, quod ratio signi per prius convenit effectui quam causae, quando
causa est effectui causa essendi, non autem significandi, sicut in exemplo
proposito accidit. Sed quando effectus habet a causa non solum quod sit, sed
etiam quod significet, tunc, sicut causa est prius quam effectus in essendo,
ita in significando ; et ideo verbum interius per prius habet rationem
significationis et manifestationis quam verbum exterius, quia verbum exterius
non instituitur ad significandum nisi per interius verbum. Ad octavum
dicendum, quod nomen dicitur ab aliquo imponi dupliciter : aut ex parte
imponentis nomen, aut ex parte rei cui imponitur. Ex parte autem rei nomen
dicitur ab illo imponi per quod completur ratio rei quam nomen
significat ; et hoc est differentia specifica illius rei. Et hoc est
quod principaliter significatur per nomen. Sed quia differentiae essentiales
sunt nobis ignotae, quandoque utimur accidentibus vel effectibus loco earum,
ut VIII Metaph. [l. 2 (1042 b 25)] dicitur ; et secundum hoc
nominamus rem ; et sic illud quod loco differentiae essentialis sumitur,
est a quo imponitur nomen ex parte imponentis, sicut lapis imponitur ab
effectu, qui est laedere pedem. Et hoc non oportet esse principaliter
significatum per nomen, sed illud loco cuius hoc ponitur. Similiter dico,
quod nomen verbi imponitur a verberatione vel a boatu ex parte imponentis,
non ex parte rei. Ad nonum
dicendum, quod quantum ad rationem verbi pertinet, non differt utrum aliquid
intelligatur per similitudinem vel essentiam. Constat enim quod exterius
verbum significat omne illud quod intelligi potest, sive per essentiam sive
per similitudinem intelligatur ; et ideo omne intellectum, sive per
essentiam sive per similitudinem intelligatur, potest verbum interius dici. Ad decimum
dicendum, quod de his quae dicuntur de Deo et creaturis, quaedam sunt quorum
res significatae per prius inveniuntur in Deo quam in creaturis, quamvis
nomina prius fuerint creaturis imposita ; et talia proprie dicuntur de
Deo, ut bonitas sapientia, et huiusmodi. Quaedam vero sunt nomina quorum res
significatae Deo non conveniunt, sed aliquid simile illis rebus ; et
huiusmodi dicuntur metaphorice de Deo, sicut dicimus Deum leonem vel ambulantem.
Dico ergo, quod verbum in divinis dicitur ad similitudinem nostri verbi,
ratione impositionis nominis, non propter ordinem rei ; unde non oportet
quod metaphorice dicatur. Ad undecimum
dicendum, quod prolatio pertinet ad rationem verbi quantum ad id a quo
imponitur nomen ex parte imponentis, non autem ex parte rei. Et ideo quamvis
prolatio dicatur metaphorice in divinis, non sequitur quod verbum metaphorice
dicatur ; sicut etiam Damascenus [De
fide I, 9] dicit, quod hoc nomen Deus dicitur ab ethin, quod est
ardere : et tamen, quamvis ardere dicatur metaphorice de Deo, non tamen
hoc nomen Deus. Ad duodecimum
dicendum, quod verbum incarnatum comparatur verbo vocis propter quamdam similitudinem
tantum, ut ex dictis, patet ; et ideo verbum incarnatum non potest dici
verbum vocis nisi metaphorice. Sed verbum aeternum comparatur verbo cordis
secundum veram rationem verbi interioris ; et ideo verbum proprie
dicitur utrobique. |
(Secundo quaeritur utrum verbum in divinis dicatur essentialiter
vel personaliter tantum.)
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Il
semble qu’on puisse aussi le dire essentiellement. 1° Le
nom de verbe signifie à l’origine une manifestation, comme on l’a dit. Or
l’essence divine peut se manifester par elle-même. Le verbe lui convient donc
par soi, et ainsi, le verbe se dira essentiellement. 2° Ce
qui est signifié par le nom, c’est la définition elle-même, comme il est dit
au quatrième livre de la Métaphysique. Or, suivant saint Augustin au neuvième livre
sur la Trinité, le verbe est « la connaissance unie à
l’amour » ; et selon Anselme dans son Monologion, « pour l’esprit suprême, dire n’est
rien d’autre que regarder en pensant ». Et dans l’une et l’autre
définition, rien n’est placé qui ne soit dit essentiellement. Le verbe se dit
donc essentiellement. 3° Tout
ce qui est dit est verbe. Or le Père ne dit pas seulement lui-même, mais
aussi le Fils et le Saint-Esprit, comme dit Anselme au livre précité. Le
verbe est donc commun aux trois Personnes ; il se dit donc essentiellement. 4°
Celui qui dit, quel qu’il soit, a un verbe qu’il dit, suivant saint Augustin
au septième livre sur la Trinité. Or, comme dit Anselme dans son Monologion, de même que le Père pense, le Fils pense et
le Saint-Esprit pense, et cependant ce ne sont pas trois qui pensent mais un
seul qui pense, de même le Père dit, le Fils dit et le Saint-Esprit dit, et
cependant ce ne sont pas trois qui disent mais un seul qui dit. Le verbe
correspond donc à l’un quelconque d’entre eux. Or rien n’est commun aux trois
sinon l’essence. Le verbe se dit donc en Dieu essentiellement. 5° Dans
notre intelligence, dire et penser ne diffèrent pas. Or en Dieu, le verbe se
prend par similitude avec le verbe qui est dans l’intelligence. Donc en Dieu,
dire n’est rien d’autre que penser ; donc le verbe, lui aussi, n’est
rien d’autre que ce qui est pensé. Or ce qui est pensé, en Dieu, se dit
essentiellement. Donc le verbe aussi. 6°
Comme dit saint Augustin, le
verbe divin est la puissance opérative du Père. Or la puissance opérative se
dit en Dieu essentiellement. Donc le verbe aussi se dit essentiellement. 7° De
même que l’amour implique une émanation de la volonté, de même le verbe
implique une émanation de l’intelligence. Or l’amour se dit en Dieu
essentiellement. Donc le verbe aussi. 8° Ce
qui, en Dieu, peut être pensé sans considérer la distinction des Personnes,
ne se dit pas personnellement. Or le verbe est tel, car même ceux qui nient
la distinction des Personnes affirment que Dieu se dit lui-même. Le verbe ne
se dit donc pas personnellement en Dieu. En sens
contraire : 1)
Saint Augustin dit au sixième livre sur la Trinité que seul le Fils est appelé verbe, et non le
Père et le Fils ensemble. Or tout ce qui se dit essentiellement convient communément
à l’un et à l’autre. Le verbe ne se dit donc pas essentiellement. 2) Il
est dit en Jn 1, 1 :
« Le Verbe était auprès de Dieu. » Or l’expression « auprès
de », étant une préposition transitive, implique une distinction. Le
Verbe est donc distinct de Dieu. Or rien qui soit dit essentiellement n’est
distinct en Dieu. Le Verbe ne se dit donc pas essentiellement. 3) Tout
ce qui, en Dieu, implique une relation de Personne à Personne, se dit personnellement,
non essentiellement. Or le verbe est tel. Donc, etc. 4) On
peut citer aussi dans le même sens Richard de Saint-Victor, qui montre en son
livre sur la Trinité que seul le Fils est appelé Verbe. Réponse
: Le
verbe, tel qu’il se dit en Dieu de façon métaphorique, au sens où la création
est elle-même appelée « verbe manifestant Dieu », appartient sans
aucun doute à la Trinité tout entière ; mais pour l’heure, nous
enquêtons sur le verbe tel qu’il se dit en Dieu au sens propre. Et cette
question paraît très facile, à première vue, car le verbe implique une certaine
origine, par laquelle on distingue en Dieu les Personnes. Mais si on
l’examine plus à fond, on la trouve assez difficile, car nous rencontrons en
Dieu certaines choses qui impliquent une origine non quant à la réalité, mais
seulement quant à la notion ; comme par exemple le nom d’opération, qui
implique sans aucun doute une chose qui procède de celui qui opère, et
cependant ce processus n’existe que du point de vue de la notion seulement,
et c’est pourquoi l’opération ne se dit pas en Dieu personnellement, mais
essentiellement : car en Dieu, l’essence, la puissance et l’opération ne
diffèrent pas. On ne voit donc pas avec une évidence immédiate
si le nom de verbe implique un
processus réel, comme le nom de Fils, ou seulement de raison, comme le nom
d’opération, et par conséquent, s’il se dit personnellement ou essentiellement. Pour
connaître cela, il faut donc savoir que le verbe de notre intelligence,
suivant la ressemblance duquel nous pouvons parler du verbe divin, est ce que
l’opération de notre intelligence a pour terme, cela même qui est
pensé ; on l’appelle la conception de l’intelligence, que cette
conception soit signifiable
par un vocable incomplexe, comme c’est le cas lorsque l’intelligence forme
les quiddités des réalités, ou par une expression complexe, ce qui se produit
lorsque l’intelligence compose et divise. Or, en nous, tout objet pensé est une chose qui
émane réellement d’autre chose : soit comme les conceptions des
conclusions émanent des principes, soit comme les conceptions des quiddités
des réalités postérieures émanent des quiddités des antérieures, soit, du
moins, comme la conception actuelle émane de la connaissance habituelle. Et
cela est universellement vrai de tout ce qui est pensé par nous, que ce soit
par essence ou par ressemblance. En effet, la conception est elle-même
l’effet de l’acte de penser ; donc, même lorsque l’esprit se pense
lui-même, sa conception n’est pas l’esprit lui-même, mais une chose exprimée
par la connaissance de l’esprit. Ainsi donc, en nous, le verbe de l’intelligence a deux propriétés, par sa
nature même : il est pensé, et il est exprimé par autre chose. Si donc
le verbe se dit en Dieu par similitude avec les deux propriétés, alors le nom
de verbe n’impliquera pas seulement un processus de raison, mais aussi un
processus réel. Mais s’il se dit par similitude avec l’une d’elles seulement,
à savoir qu’il est pensé, alors le nom de verbe n’impliquera pas en Dieu un
processus réel, mais seulement de raison, tout comme le nom de pensée. Mais
ce ne sera pas selon l’acception propre de « verbe », car si l’on
ôte à un mot l’une des propriétés de sa notion, l’acception ne sera plus
propre. Si donc le verbe est entendu en Dieu au sens propre, il ne se dit que
personnellement, mais si on l’entend au sens général, il pourra aussi se dire
essentiellement. Cependant, parce qu’il faut, d’après le Philosophe,
« user des noms comme
la plupart le font », on doit imiter l’usage surtout dans les significations
des noms ; et parce que tous les saints emploient communément le nom de
verbe comme attribut d’une Personne, il faut plutôt affirmer qu’il se dit personnellement. Réponse
aux objections : 1° Le
verbe, par sa nature même, n’inclut pas seulement une manifestation, mais
aussi un processus réel d’une chose à partir d’une autre. Et parce que
l’essence, quoiqu’elle se manifeste elle-même, n’émane pas réellement
d’elle-même, elle ne peut
être appelée verbe qu’en raison de l’identité entre essence et Personne,
comme l’essence est aussi appelée Père ou Fils. 2° La
connaissance qui entre dans la définition du verbe est à entendre comme la connaissance
exprimée par autre chose, et qui est en nous la connaissance actuelle. Or,
bien que la sagesse ou la connaissance se dise en Dieu essentiellement,
cependant la sagesse engendrée ne se dit que personnellement. Semblablement,
ce que dit Anselme – « dire, c’est regarder en pensant » – doit, si
l’on prend « dire » au sens propre, se comprendre du regard de la
pensée, en ce sens que par ce regard quelque chose émane, à savoir, cela même
qui est pensé. 3° La
conception de l’intelligence est intermédiaire entre
l’intelligence et la réalité pensée, car c’est par son intermédiaire que
l’opération de l’intelligence atteint la réalité. Voilà pourquoi la
conception de l’intelligence est non seulement ce qui est pensé, mais aussi
ce par quoi la réalité est pensée ; de sorte que « ce qui est
pensé » peut désigner à la fois la réalité même et la conception de
l’intelligence ; et semblablement, « ce qui est dit » peut
désigner à la fois la réalité qui est dite par le verbe, et le verbe
lui-même, comme on le voit clairement aussi dans le cas du verbe extérieur,
car à la fois le nom lui-même est dit, et la réalité signifiée par le nom est
dite par ce nom. Donc je dis que le Père est dit, non comme verbe, mais comme
réalité dite au moyen d’un verbe ; et de même pour le Saint-Esprit, car
le Fils manifeste toute la Trinité ; par conséquent, le Père dit toutes
les trois Personnes par son unique Verbe. 4° En
cela, Anselme paraît se contredire. En effet, il dit que
le verbe ne se dit que personnellement et convient au seul Fils, mais que
« dire » convient aux trois Personnes ; pourtant, dire n’est
rien d’autre qu’émettre un verbe à partir de soi. De même, à la parole d’Anselme
s’oppose celle de saint Augustin affirmant au septième livre sur la Trinité que, au sein de la Trinité, ce n’est pas
chacun qui dit, mais c’est le Père par son Verbe ; donc, de même que le
verbe au sens propre ne se dit en Dieu que personnellement et convient au
seul Fils, de même « dire » convient aussi au seul Père. Mais
Anselme prend « dire » au sens commun de penser, et
« verbe » au sens propre ; et il aurait pu faire l’inverse si
cela lui avait plu. 5° En
nous, dire signifie non seulement penser, mais penser
et en même temps exprimer à partir de soi une conception ; et nous ne
pouvons pas penser autrement qu’en exprimant une telle conception ;
voilà pourquoi, en nous, tout acte de penser est à proprement parler un acte
de dire. Mais Dieu peut penser sans que rien procède réellement de lui-même
car, en lui, celui qui pense est identique à ce qui est pensé et à l’acte de
penser, ce qui n’est pas notre cas ; et c’est pourquoi, en Dieu, tout
acte de penser n’est pas appelé « dire » à proprement parler. 6° De
même que le Verbe n’est appelé « connaissance du Père » que comme
une connaissance engendrée par le Père, de même il est aussi appelé « puissance
opérative du Père » parce qu’il est puissance procédant d’une puissance,
le Père. Or la puissance qui procède se dit personnellement. Et il en sera de
même de la puissance opérative qui procède du Père. 7° Une
chose peut procéder d’une autre de deux façons : d’abord comme l’action
procède de l’agent, ou l’opération de celui qui opère ; ensuite, comme
ce qui est opéré procède de celui qui opère. Donc,
le processus de l’opération à partir de celui qui opère ne pose pas de
distinction entre une réalité existant par soi et une autre réalité existant
par soi, mais il pose une distinction entre la perfection et ce qui est
perfectionné, car l’opération est la perfection de celui qui opère. Mais le
processus de ce qui est opéré pose une distinction entre une réalité et une
autre. Or en Dieu, il ne peut pas y avoir réellement de distinction entre
perfection et perfectible. Cependant on trouve en Dieu des réalités
distinctes entre elles, à savoir les trois Personnes ; voilà pourquoi le
processus qui est signifié en Dieu comme celui d’une opération à partir de
celui qui opère n’est que de raison, au lieu que celui qui est signifié comme
un processus d’une réalité à partir d’un principe peut se rencontrer réellement
en Dieu. Or il y a cette différence entre l’intelligence et la volonté :
l’opération de la volonté a pour terme les réalités, en lesquelles il
y a le bien et le mal, au lieu que l’opération de l’intelligence a son terme dans l’esprit, en lequel se
trouvent le vrai et le faux, comme il est dit au sixième livre de la Métaphysique. Voilà pourquoi la volonté n’a rien qui émane
d’elle-même et qui soit en elle, si ce n’est à la façon d’une opération, au
lieu que l’intelligence a en elle-même quelque chose qui émane d’elle, non
seulement à la façon d’une opération, mais aussi à la façon d’une réalité
opérée. Aussi le verbe est-il signifié comme une réalité qui procède, mais
l’amour comme une opération qui procède ; l’amour n’est donc pas aussi apte que le verbe à
être dit personnellement. 8° Si
l’on ne considère pas la distinction des Personnes, ce ne sera pas au sens
propre que Dieu se dit lui-même ; et cela n’est pas non plus compris au
sens propre par certains, qui n’admettent pas en Dieu la distinction des
Personnes. On
pourrait facilement répondre à ce qui est objecté en sens contraire, si
quelqu’un voulait soutenir la position contraire. 1) À ce
qu’oppose [l’objectant] à partir des paroles de saint Augustin, on pourrait répondre
que saint Augustin prend le verbe au sens où il implique une origine réelle. 2) On
pourrait répondre que, bien que la préposition « auprès de »
implique une distinction, cependant cette distinction n’est pas impliquée
dans le nom de verbe ; donc, de ce que le Verbe est dit être auprès du Père,
on ne peut pas conclure que « verbe » se dit personnellement, car
on dit aussi « Dieu de Dieu » et « Dieu auprès de Dieu ». 3) On
peut répondre que cette relation est seulement de raison. 4) Comme pour la première
objection. |
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Et videtur quod
etiam essentialiter possit dici. Quia nomen
verbi a manifestatione imponitur, ut dictum est. Sed essentia divina potest
se per seipsam manifestare. Ergo ei per se verbum competit et ita verbum
essentialiter dicetur. Praeterea, significatum per nomen est ipsa definitio, ut in IV Metaphysic.
[l. 16 (1012 a 23)] dicitur. Sed verbum, secundum Augustinum in IX de
Trinitate [cap. 10], est notitia
cum amore ; et secundum
Anselmum in Monologio [cap. 63], dicere
summo spiritui nihil est aliud quam cogitando intueri. In utraque autem
definitione nihil ponitur nisi essentialiter dictum. Ergo verbum
essentialiter dicitur. Praeterea,
quidquid dicitur, est verbum. Sed pater dicit non
solum seipsum, sed etiam filium et spiritum sanctum, ut Anselmus dicit in
libro praedicto [cap. 62]. Ergo verbum tribus personis commune
est ; ergo essentialiter dicitur. Praeterea,
quilibet dicens habet verbum quod dicit, ut Augustinus dicit VII de Trinit.
[cap. 1]. Sed, sicut dicit Anselmus in Monol. [cap. 63], sicut
pater est intelligens, et filius intelligens, et spiritus sanctus intelligens
et tamen non sunt tres intelligentes, sed unus intelligens : ita pater
est dicens, et filius est dicens, et spiritus sanctus est dicens : et tamen
non sunt tres dicentes, sed unus dicens. Ergo cuilibet eorum respondet verbum.
Sed nihil est commune tribus nisi essentia. Ergo verbum essentialiter dicitur
in divinis. Praeterea, in
intellectu nostro non differt dicere et intelligere. Sed verbum in divinis
sumitur ad similitudinem verbi quod est in intellectu. Ergo nihil aliud est
in Deo dicere quam intelligere ; ergo et verbum nihil aliud quam
intellectum. Sed intellectum in divinis essentialiter dicitur. Ergo et
verbum. Praeterea,
verbum divinum, ut Augustinus [De div.
quaest. 83, qu. 63] dicit, est potentia operativa patris. Sed
potentia operativa essentialiter dicitur in divinis. Ergo et verbum essentialiter
dicitur. Praeterea,
sicut amor importat emanationem affectus, ita verbum emanationem intellectus.
Sed amor in divinis essentialiter dicitur. Ergo et verbum. Praeterea,
illud quod potest intelligi in divinis non intellecta distinctione personarum,
non dicitur personaliter. Sed verbum est huiusmodi : quia etiam illi qui
negant distinctionem personarum, ponunt quod Deus dicit seipsum. Ergo verbum
non dicitur personaliter in Deo. In contrarium.
Est quod Augustinus dicit in VI de Trinitate [cap. 2], quod solus filius
dicitur verbum, non autem simul pater et filius verbum. Sed omne quod
essentialiter dicitur, communiter utrique convenit. Ergo verbum non dicitur essentialiter. Praeterea, Ioan. I, 1, dicitur : verbum erat apud Deum. Sed ly apud, cum sit praepositio
transitiva, distinctionem importat. Ergo verbum a Deo distinguitur. Sed nihil
distinguitur in divinis quod dicatur essentialiter. Ergo verbum non dicitur
essentialiter. Praeterea, omne illud quod in divinis importat relationem personae ad
personam, dicitur personaliter, non essentialiter. Sed verbum est huiusmodi.
Ergo, et cetera. Praeterea, ad
hoc est etiam auctoritas Richardi de sancto Victore, qui ostendit in libro
suo de Trinitate [VI, 12], solum filium verbum dici. Responsio.
Dicendum, quod verbum secundum quod in divinis metaphorice dicitur, prout
ipsa creatura dicitur verbum manifestans Deum, proculdubio ad totam pertinet
Trinitatem ; nunc autem quaerimus de verbo secundum quod proprie dicitur
in divinis. Quaestio autem ista in superficie videtur esse planissima,
propter hoc quod verbum originem quamdam importat secundum quam in divinis
personae distinguuntur. Sed, interius
considerata, difficilior invenitur, eo quod in divinis invenimus
quaedam quae originem important non secundum rem, sed secundum rationem
tantum ; sicut hoc nomen operatio, quae proculdubio importat aliquid
procedens ab operante : et tamen iste processus non est nisi secundum rationem
tantum ; unde operatio in divinis non personaliter, sed essentialiter
dicitur, quia in Deo non differt essentia, virtus et operatio. Unde non
statim fit evidens, utrum hoc nomen verbum processum realem importet, sicut
hoc nomen filius ; vel rationis tantum, sicut hoc nomen operatio ;
et ita utrum personaliter vel essentialiter dicatur. Unde, ad huius
notitiam, sciendum est, quod verbum intellectus nostri, secundum cuius
similitudinem loqui possumus de verbo divino, est id ad quod operatio intellectus
nostri terminatur, quod est ipsum intellectum, quod dicitur conceptio
intellectus ; sive sit conceptio
significabilis per vocem incomplexam, ut accidit quando intellectus
format quidditates rerum ; sive per vocem complexam, quod accidit quando
intellectus componit et dividit. Omne autem intellectum in nobis est aliquid
realiter progrediens ab altero ; vel sicut progrediuntur a principiis conceptiones conclusionum, vel
sicut conceptiones quidditatum rerum posteriorum a quidditatibus
priorum ; vel saltem sicut conceptio actualis progreditur ab habituali cognitione.
Et hoc universaliter verum est de omni quod a nobis intelligitur, sive per
essentiam intelligatur, sive per similitudinem. Ipsa enim conceptio est
effectus actus intelligendi ; unde etiam quando mens intelligit seipsam,
eius conceptio non est ipsa mens, sed aliquid expressum a notitia mentis.
Ita ergo verbum intellectus in nobis duo habet de sua ratione ; scilicet
quod est intellectum, et quod est ab alio expressum. Si ergo secundum
utriusque similitudinem verbum dicatur in divinis, tunc non solum
importabitur per nomen verbi processus rationis, sed etiam rei. Si autem
secundum similitudinem alterius tantum, scilicet quod est intellectum, sic
hoc nomen verbum in divinis non importabit processum realem, sed rationis
tantum, sicut et hoc nomen intellectum. Sed hoc non erit secundum propriam
verbi acceptionem, quia si aliquid eorum quae sunt de ratione alicuius auferatur,
iam non erit propria acceptio. Unde verbum si proprie accipiatur in divinis,
non dicitur nisi personaliter ; si autem accipiatur communiter, poterit
etiam dici essentialiter. Sed tamen, quia nominibus
utendum ut plures, secundum philosophum [Topic. II, 2 (110 a 16)], usus maxime est aemulandus in significationibus
nominum ; et quia omnes sancti communiter utuntur nomine verbi, prout
personaliter dicitur, ideo hoc magis dicendum est, quod personaliter dicatur. Ad primum
igitur dicendum, quod verbum de ratione sui non solum habet manifestationem,
sed realem processum unius ab alio. Et quia essentia non realiter progreditur
a seipsa, quamvis manifestet seipsam, non potest essentia verbum dici, nisi
ratione identitatis essentiae ad personam ; sicut etiam dicitur pater
vel filius. Ad secundum
dicendum, quod notitia quae ponitur in definitione verbi est intelligenda
notitia expressa ab alio, quae est in nobis notitia actualis. Quamvis autem
sapientia vel notitia essentialiter dicatur in divinis, tamen sapientia
genita non dicitur nisi personaliter. Similiter etiam quod Anselmus dicit,
quod dicere est cogitando intueri,
est intelligendum, si proprie dicere accipiatur de intuitu cogitationis,
secundum quod per ipsum aliquid progreditur, scilicet cogitatum ipsum. Ad tertium
dicendum, quod conceptio intellectus est media inter intellectum et rem intellectam,
quia ea mediante operatio intellectus pertingit ad rem. Et ideo conceptio
intellectus non solum est id quod intellectum est, sed etiam id quo res intelligitur ;
ut sic id quod intelligitur, possit dici et res ipsa, et conceptio
intellectus ; et similiter id quod dicitur, potest dici et res quae
dicitur per verbum, et verbum ipsum ; ut etiam in verbo exteriori
patet ; quia et ipsum nomen dicitur, et res significata per nomen
dicitur ipso nomine. Dico igitur, quod pater dicitur, non sicut verbum, sed
sicut res dicta per verbum ; et similiter spiritus sanctus, quia filius
manifestat totam Trinitatem ; unde pater dicit verbo uno suo omnes tres
personas. Ad quartum
dicendum, quod in hoc videtur contrariari Anselmus sibi ipsi. Dicit enim,
quod verbum non dicitur nisi personaliter, et convenit soli filio ; sed
dicere convenit tribus personis ; dicere autem nihil est aliud quam ex
se emittere verbum. Similiter etiam verbo Anselmi contrariatur verbum
Augustini in VII de Trinitate [cap. 1], ubi dicit, quod non singulus in
Trinitate est dicens, sed pater verbo suo ; unde, sicut verbum proprie
dictum non dicitur nisi personaliter in divinis, et convenit soli filio, ita
et dicere et soli patri convenit. Sed Anselmus accepit dicere communiter pro
intelligere, et verbum proprie ; et potuisset facere e converso si ei placuisset. Ad quintum
dicendum, quod in nobis dicere non solum significat intelligere, sed intelligere
cum hoc quod est ex se exprimere aliquam conceptionem ; nec aliter
possumus intelligere, nisi huiusmodi conceptionem exprimendo ; et ideo
omne intelligere in nobis, proprie loquendo, est dicere. Sed Deus potest
intelligere sine hoc quod aliquid ex ipso procedat secundum rem, quia in eo
idem est intelligens et intellectum et intelligere : quod in nobis non
accidit ; et ideo non omne intelligere in Deo, proprie loquendo, dicitur
dicere. Ad sextum
dicendum, quod sicut verbum non dicitur notitia patris nisi notitia genita ex
patre, ita et dicitur et virtus operativa patris, quia est virtus procedens a
patre virtute. Virtus autem procedens personaliter dicitur.
Et similiter potentia operativa procedens a patre. Ad septimum dicendum, quod dupliciter aliquid potest procedere ab altero :
uno modo sicut actio ab agente, vel operatio ab operante ; alio sicut
operatum ab operante. Processus ergo operationis ab operante non distinguit
rem per se existentem ab alia re per se existente, sed distin-guit
perfectionem a perfecto, quia operatio est perfectio operantis. Sed processus operati distinguit
unam rem ab alia. In divinis autem non potest esse secundum rem distinctio
perfectionis a perfectibili. Inveniuntur tamen in Deo res ab invicem distinctae,
scilicet tres personae ; et ideo processus qui significatur in divinis
ut operationis ab operante, non est nisi rationis tantum ; sed processus
qui significatur ut rei a principio, potest in Deo realiter inveniri. Haec
autem est differentia inter intellectum et voluntatem : quod operatio
voluntatis terminatur ad res, in quibus est bonum et malum ; sed
operatio intellectus terminatur in mente, in qua est verum et falsum, ut
dicitur in VI Metaphysic. [l. 4 (1027 b 25)]. Et ideo voluntas non habet
aliquid progrediens a seipsa, quod in ea sit nisi per modum operationis ;
sed intellectus habet in seipso aliquid progrediens ab eo, non solum per
modum operationis, sed etiam per modum rei operatae. Et ideo verbum
significatur ut res procedens, sed amor ut operatio procedens ; unde
amor non ita se habet ad hoc ut dicatur personaliter, sicut verbum. Ad octavum
dicendum, quod non intellecta distinctione personarum, non proprie Deus dicet
seipsum, nec proprie hoc a quibusdam intelligitur, qui distinctionem
personarum in Deo non ponunt. Ad ea vero quae
in contrarium obiiciuntur, posset de facili responderi, si quis vellet contrarium
sustinere. Ad hoc enim
quod obiicit de verbis Augustini, posset dici, quod Augustinus accipit verbum,
secundum quod importat realem originem. Ad secundum
posset dici, quod etsi haec praepositio apud importet distinctionem, haec
tamen distinctio non importatur in nomine verbi ; unde ex hoc quod
verbum dicitur esse apud patrem, non potest concludi quod verbum personaliter
dicatur quia etiam dicitur Deus de Deo, et Deus apud Deum. Ad tertium potest dici, quod relatio illa est rationis tantum. Ad quartum sicut ad primum. |
(Tertio quaeritur utrum verbum spiritui sancto conveniat.)
|
Il
semble que oui. 1°
Comme dit saint Basile dans son troisième sermon Sur l’Esprit Saint, « L’Esprit se rapporte au Fils de la
même façon que le Fils se rapporte au Père ; et c’est pourquoi, le Fils
étant le verbe de Dieu, l’Esprit est le verbe du Fils. » Le Saint-Esprit
est donc appelé Verbe. 2° En
Hébr. 1, 3, il
est dit du Fils : « Comme il est la splendeur de sa gloire et le
caractère de sa substance, et qu’il soutient tout par la puissance de son
verbe… » Le Fils a donc un verbe qui procède de lui, et par lequel tout
est soutenu. Or en Dieu, seul le Saint-Esprit procède du Fils. Le
Saint-Esprit est donc appelé Verbe. 3°
Comme dit saint Augustin au neuvième livre sur la Trinité, le verbe est « la connaissance unie à
l’amour ». Or, de même que la connaissance est appropriée au Fils, de
même l’amour l’est au Saint-Esprit. Donc, de même que le nom de verbe
convient au Fils, de même il convient aussi à l’Esprit Saint. 4° À
propos de Hébr. 1, 3 :
« il soutient tout par la puissance de son verbe », la Glose dit que « verbe » désigne ici le
commandement. Or le commandement est mis au nombre des signes de la volonté.
Puis donc que le Saint-Esprit procède par mode de volonté, il semble qu’on
puisse l’appeler Verbe. 5° Le
verbe, par sa notion, implique une manifestation. Or, de même que le Fils manifeste
le Père, de même le Saint-Esprit manifeste le Père et le Fils ; c’est
pourquoi il est dit en Jn 16, 13 que le Saint-Esprit « enseigne toute
vérité ». Le Saint-Esprit doit donc être appelé Verbe. En sens
contraire : Saint
Augustin dit au sixième livre sur la Trinité que « le Fils est appelé Verbe pour la
même raison qu’il est appelé Fils ». Or le Fils est appelé Fils parce qu’il
est engendré ; il est donc aussi appelé Verbe parce qu’il est engendré.
Or le Saint-Esprit n’est pas engendré. Il n’est donc pas Verbe. Réponse
: L’usage
des noms de verbe et d’image n’est pas le même chez nos saints et nous, que
chez les anciens docteurs des Grecs. Ces derniers, en effet, ont employé les
noms de verbe et d’image pour désigner tout ce qui procède en Dieu ;
aussi appelaient-ils Verbe et Image indifféremment le Saint-Esprit et le Fils. Mais nos saints et nous, dans
l’usage de ces noms, imitons la coutume de l’Écriture canonique, qui
n’emploie quasiment jamais le terme de verbe ou d’image, si ce n’est pour le
Fils. Il n’appartient pas à la présente question de traiter de l’image ;
mais pour ce qui est du verbe, notre usage semble assez raisonnable. En
effet, le verbe implique une certaine manifestation ; or on ne rencontre
de manifestation par soi que dans l’intelligence. Car, si une chose qui est
hors de l’intelligence est dite manifester, c’est seulement dans la mesure
où elle laisse dans l’intelligence quelque chose qui y est ensuite principe
de manifestation. Le manifestant prochain est donc dans l’intelligence, mais
un manifestant lointain peut aussi exister hors d’elle. Aussi le nom de verbe
se dit-il au sens propre de ce qui procède de l’intelligence ; mais ce
qui ne procède pas de l’intelligence ne peut être appelé verbe que de façon métaphorique,
c’est-à-dire en tant qu’il est en quelque façon manifestant. Je dis
donc qu’en Dieu, seul le Fils procède par voie d’intelligence, car il
procède d’un seul : en effet, le Saint-Esprit, qui
procède des deux, procède par voie de volonté ; voilà pourquoi le
Saint-Esprit ne peut être appelé Verbe que de façon métaphorique, au sens où
l’on appelle « verbe » tout ce qui manifeste. Et c’est de cette
façon qu’il faut interpréter
la citation de saint Basile. Réponse
aux objections : 1° On
voit dès lors clairement la réponse au premier argument. 2° Le
verbe, d’après saint Basile, désigne ici le Saint-Esprit, et par conséquent
il faut répondre comme au premier argument. Ou bien l’on peut dire, avec la Glose, qu’il désigne le commandement du Fils, qui est appelé Verbe de façon
métaphorique, car nous avons l’habitude de commander verbalement. 3° La
connaissance entre dans la notion de verbe comme impliquant l’essence du
verbe, au lieu que l’amour entre dans la notion de verbe non comme regardant
son essence, mais comme accompagnant le verbe, ainsi que le montre elle-même
la citation alléguée ; voilà pourquoi on peut conclure non pas que le
Saint-Esprit soit verbe, mais qu’il procède du Verbe. 4° Le
verbe manifeste non seulement ce qui est dans l’intelligence, mais aussi ce
qui est dans la volonté, dans la mesure où la volonté aussi est elle-même
pensée ; voilà pourquoi le commandement, bien qu’il soit un signe de la
volonté, peut cependant être appelé verbe, et regarde l’intelligence. 5° La solution du
cinquième argument ressort de ce qu’on a dit. |
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Et videtur quod
sic. Sicut enim
dicit Basilius in III sermone de Spiritu sancto [Adv. Eunom. V], sicut
filius se habet ad patrem, eodem modo spiritus se habet ad filium ; et propter hoc Dei quidem verbum filius,
verbum autem filii spiritus. Ergo spiritus sanctus dicitur verbum. Praeterea,
Hebr. I, 3, dicitur de filio : cum
sit splendor gloriae et figura substantiae eius, portansque omnia verbo
virtutis suae. Ergo filius habet verbum a se procedens, quo omnia
portantur. Sed in divinis non procedit a filio nisi spiritus sanctus. Ergo
spiritus sanctus dicitur verbum. Praeterea,
verbum ut dicit Augustinus, IX de Trinitate [cap. 10], est notitia cum amore. Sed, sicut notitia
appropriatur filio, ita amor spiritui sancto. Ergo, sicut verbum convenit
filio, ita et spiritui sancto. Praeterea,
Hebr., I, 3, super illud, portans omnia
verbo virtutis suae, dicit Glossa [P. Lombardi, PL 192, 406 B], quod
verbum accipitur ibi pro imperio. Sed imperium ponitur inter signa
voluntatis. Cum ergo spiritus sanctus per modum voluntatis procedat, videtur
quod verbum possit dici. Praeterea,
verbum de sui ratione manifestationem importat. Sed, sicut filius manifestat
patrem, ita spiritus sanctus manifestat patrem et filium ; unde dicitur
Ioan., XVI, 13, quod spiritus sanctus docet
omnem veritatem. Ergo spiritus sanctus debet dici verbum. Sed contra est
quod Augustinus dicit VI de Trinit. [De
Trin. VII, 2], quod filius eo
dicitur verbum quo filius. Sed filius dicitur filius eo quod
genitus ; ergo et verbum dicitur eo quod est genitus ; sed spiritus
sanctus non est genitus. Ergo non est verbum. Responsio.
Dicendum, quod usus horum nominum, scilicet verbum et imago, aliter est apud
nos et sanctos nostros, et aliter apud antiquos doctores Graecorum. Illi enim
usi sunt nomine verbi et imaginis pro omni eo quod in divinis procedit ;
unde indifferenter spiritum sanctum et filium, verbum et imaginem
appellabant. Sed nos et sancti nostri in usu nominum horum aemulamur consuetudinem
canonicae Scripturae, quae aut vix aut nunquam verbum aut imaginem ponit nisi
pro filio. Et de imagine quidem ad praesentem quaestionem non pertinet. Sed
de verbo satis rationabilis usus noster apparet. Verbum enim manifestationem quamdam importat ; manifestatio autem per se
non invenitur nisi in intellectu. Si enim aliquid quod est extra intellectum,
manifestare dicatur, hoc non est nisi secundum quod ex ipso aliquid in
intellectu relinquitur, quod postea est principium manifestativum in eo.
Proximum ergo manifestans est in intellectu : sed remotum potest esse
etiam extra eum ; et ideo nomen verbi proprie dicitur de eo quod
procedit ab intellectu. Quod vero ab intellectu non procedit, non potest dici
verbum nisi metaphorice, inquantum, scilicet, est aliquo modo manifestans. Dico ergo, quod
in divinis solus filius procedit per viam intellectus, quia procedit ab
uno ; spiritus enim sanctus, qui procedit a duobus, procedit per viam
voluntatis ; et ideo spiritus sanctus non potest dici verbum nisi
metaphorice, secundum quod omne manifestans verbum dicitur. Et hoc
modo exponenda est auctoritas Basilii. Et sic patet
responsio ad primum. Ad secundum
dicendum, quod verbum, secundum Basilium, accipitur ibi pro spiritu sancto,
et sic dicendum sicut ad primum. Vel potest dici secundum Glossam, quod accipitur
pro imperio filii ; quod metaphorice dicitur verbum, quia verbo consuevimus
imperare. Ad tertium
dicendum, quod notitia est de ratione verbi quasi importans essentiam
verbi ; sed amor est de ratione verbi non quasi pertinens ad essentiam
eius, sed quasi concomitans ipsum, ut ipsa auctoritas inducta ostendit ;
et ideo non potest concludi quod spiritus sanctus sit verbum, sed quod procedat
ex verbo. Ad quartum
dicendum, quod verbum manifestat non solum quod est in intellectu, sed etiam
quod est in voluntate, secundum quod ipsa voluntas est etiam
intellecta ; et ideo imperium quamvis sit signum voluntatis, tamen
potest dici verbum, et ad intellectum pertinet. Ad quintum
patet solutio ex dictis. |
(Quarto quaeritur utrum pater dicat creaturam verbo quo dicit se.)
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Il
semble que non. 1° Là
où nous disons : « Le Père se dit », se trouvent seulement
signifiés celui qui dit et ce qui est dit, et des deux côtés c’est le Père
seulement qui est signifié. Puis donc que le Père ne produit de lui-même un
verbe que dans la mesure où il se dit, il semble que la créature ne soit pas
dite par le verbe qui procède du Père. 2° Le
verbe par lequel chaque chose est dite, est une ressemblance de cette chose.
Or le Verbe ne peut être appelé « ressemblance de la créature »,
comme Anselme le prouve dans son Monologion, car ou le Verbe s’accorderait parfaitement
avec les créatures, et ainsi, il serait changeant comme elles et la suprême
immuabilité ne se trouverait plus en lui, ou il n’y aurait pas le suprême
accord, et dans ce cas, il n’y aura pas en lui la vérité suprême, car une
ressemblance est d’autant plus vraie qu’elle s’accorde davantage avec ce dont
elle est la ressemblance. Le Fils n’est donc pas le verbe par lequel serait
dite la créature. 3° On
parle du verbe des créatures en Dieu de la même façon que l’on parle du verbe
des produits de l’art chez l’artisan. Or le verbe des produits de l’art chez
l’artisan n’est qu’une disposition concernant ces produits. Le verbe des
créatures en Dieu n’est donc qu’une disposition concernant les créatures. Or
la disposition concernant les créatures en Dieu se dit essentiellement et non
personnellement. Le verbe par lequel les créatures sont dites n’est donc pas
le Verbe qui se dit personnellement. 4° Tout
verbe a, envers ce qui est dit par lui, une relation de modèle ou
d’image : de modèle, lorsque le verbe est la cause de la réalité, comme
cela se produit dans l’intelligence pratique ; d’image, lorsqu’il est
causé par la réalité, comme cela se produit dans notre intelligence
spéculative. Or il ne peut y avoir en Dieu un verbe de la créature qui soit
une image de la créature. Il est donc nécessaire que le verbe de la créature
en Dieu soit le modèle de la créature. Or le modèle de la créature en Dieu
est une idée. Le verbe de la créature en Dieu n’est donc rien d’autre qu’une
idée. Or une idée ne se dit pas en Dieu personnellement, mais
essentiellement. Le Verbe qui est dit personnellement en Dieu, et par lequel
le Père se dit lui-même, n’est donc pas le verbe par lequel sont dites les
créatures. 5° La
créature est plus distante de Dieu que d’aucune créature. Or, pour les
diverses créatures, il y a plusieurs idées en Dieu. Ce n’est donc pas non
plus par le même verbe que le Père se dit lui-même et qu’il dit les
créatures. 6°
Selon saint Augustin, on
parle de Verbe comme on parle d’Image. Or le Fils n’est pas l’image de la
créature, mais du seul Père ; le Fils n’est donc pas le verbe de la
créature. 7° Tout
verbe procède de ce dont il est le verbe. Or le Fils ne procède pas de la créature.
Il n’est donc pas un verbe par lequel la créature serait dite. En sens
contraire : 1)
Anselme dit que le Père, en se disant, a dit toute
créature. Or le verbe par lequel il s’est dit, est le Fils. Donc par le
Verbe, qui est le Fils, il dit toute créature. 2)
Saint Augustin interprète la phrase « Il a dit, et
cela fut fait » de la façon suivante : il a engendré le Verbe, en
lequel il était que cela fût fait. Par le Verbe, qui est le Fils, il a donc
dit toute créature. 3)
L’artisan se tourne du même coup vers l’art et vers le produit de l’art. Or
Dieu lui-même est l’art éternel, qui réalise les créatures comme des œuvres
d’art. Le Père se tourne donc du même coup vers lui-même et vers toutes les
créatures ; et ainsi, en se disant, il dit toutes les créatures. 4) Dans
un genre, tout ce qui est postérieur se ramène à ce qui est premier comme à
une cause. Or les créatures sont dites par Dieu. Elles se ramènent donc au
premier qui soit dit par Dieu. Or Dieu se dit lui-même en premier. Donc, par
le fait qu’il se dit, il dit toutes les créatures. Réponse
: Le Fils
procède du Père à la fois par mode de nature, en
tant qu’il procède comme Fils, et par mode d’intelligence, en tant qu’il procède
comme Verbe. Et les deux modes de procession se rencontrent en nous, quoique
ce ne soit pas quant à la même chose : en effet, il n’est rien, en nous,
qui procède d’autre chose par mode d’intelligence et de nature, car penser et
être ne sont pas en nous la même chose, comme ils le sont en Dieu. Or les
deux modes de procession ont une semblable différence selon qu’on les trouve
en Dieu ou en nous. En effet, le fils d’un homme, qui procède d’un homme, son
père, par voie de nature, n’a pas en soi toute la substance du père, mais il
reçoit une partie de sa substance. En revanche, le Fils de Dieu, en tant
qu’il procède du Père par voie de nature, reçoit en lui toute la nature du Père, au
point que le Fils et le Père sont numériquement d’une seule nature. Et une
semblable différence se trouve dans le processus qui a lieu par voie
d’intelligence. En effet, le verbe qui, en nous, est exprimé par une
considération actuelle, naissant pour ainsi dire de quelque considération de choses
antérieures, ou au moins d’une connaissance habituelle, ne reçoit pas en lui
tout ce qui est en ce dont il naît : car ce n’est pas l’ensemble de ce
que nous tenons par une connaissance habituelle qui est exprimé par
l’intelligence dans la conception d’un seul verbe, mais quelque chose de cet
ensemble. Semblablement, dans la considération d’une seule conclusion n’est
pas exprimé tout ce qui était virtuellement dans les principes. Mais en Dieu,
pour que son Verbe soit parfait, il est nécessaire que son Verbe exprime tout ce qui est contenu en celui
dont il naît, et cela d’autant plus que Dieu voit tout d’un seul regard, non séparément. Ainsi
donc, il est nécessaire que tout ce qui est contenu dans la science du Père,
tout cela soit exprimé par un seul Verbe de lui, et à la façon dont cela est
contenu dans sa science, en sorte que ce soit un véritable verbe correspondant
à son principe. Or le Père se connaît par sa science, et en se connaissant il
connaît toutes les autres choses, et c’est pourquoi son verbe exprime
principalement le Père lui-même, et conséquemment toutes les autres choses
que le Père connaît en se connaissant lui-même. Et ainsi, par le fait même
qu’il est un verbe exprimant parfaitement le Père, le Fils exprime toute créature.
Et cet ordre est montré dans les paroles d’Anselme, qui dit que le Père, en se
disant, a dit toute créature. Réponse
aux objections : 1°
Lorsqu’on dit : « le Père se dit », dans cette diction est
aussi incluse toute créature, en tant que le Père, étant le modèle de toute
la création, contient par sa science toute créature. 2°
Anselme prend le nom de ressemblance au sens strict, tout comme Denys au neuvième
chapitre des Noms divins, où il dit que « pour les choses qui ont
entre elles une relation d’égalité, nous admettons la réciprocité de la
ressemblance », de sorte que l’une soit dite semblable à l’autre et vice versa. Mais dans celles qui sont
entre elles comme la cause et l’effet, on ne trouve pas, à proprement parler,
une réciprocité de la ressemblance : en effet, nous disons que l’image
d’Hercule ressemble à Hercule, mais non l’inverse. Or le Verbe divin n’est
pas fait à l’imitation de la créature comme notre verbe, mais c’est plutôt
l’inverse ; aussi Anselme veut-il que le Verbe ne soit pas une
ressemblance de la créature, mais que ce soit l’inverse. Si, en revanche,
nous prenons la ressemblance au sens large, alors nous pouvons dire que le
Verbe est une ressemblance de la créature, non comme son image, mais comme
son modèle, tout comme saint Augustin dit que les idées sont les ressemblances des
réalités. Et cependant, de ce que le Verbe est immuable au lieu que les créatures
sont changeantes, il ne suit pas que la plus haute vérité ne soit pas dans le
Verbe : pour la vérité d’un verbe, en effet, il n’est pas exigé
qu’il y ait avec la réalité qui est dite par le verbe une ressemblance par conformité de nature, mais il suffit
d’une ressemblance par représentation, comme on l’a dit dans la question sur
la science de Dieu. 3° La
disposition des créatures n’est appelée verbe, à proprement parler, que dans
la mesure où elle émane d’autre chose : c’est une disposition engendrée,
et elle se dit personnellement, tout comme la sagesse engendrée, quoique la
disposition, prise dans l’absolu, se dise essentiellement. 4° Le
verbe diffère de l’idée : en effet, le nom
d’idée signifie la forme exemplaire dans l’absolu, au lieu que « verbe
de la créature » signifie en Dieu une forme exemplaire émanée d’autre
chose ; voilà pourquoi l’idée, en Dieu, relève de l’essence, mais le
verbe, de la Personne. 5° Bien
que Dieu, si l’on considère sa nature en ce qu’elle a de propre, soit à très
grande distance de la créature, cependant il est le modèle de la créature, et
ce n’est pas une créature qui est le modèle d’une autre ; voilà pourquoi
le Verbe qui exprime Dieu exprime toute créature, mais l’idée qui exprime une
créature n’exprime pas une autre créature. D’où apparaît aussi une autre différence
entre le Verbe et l’idée : l’idée regarde directement la créature, et
c’est pourquoi il y a plusieurs idées pour plusieurs créatures, au lieu que
le Verbe regarde directement Dieu, qu’il exprime en premier, et regarde les
créatures par voie de conséquence. Et parce que les créatures, en tant
qu’elles sont en Dieu, sont une seule chose, il y a un unique Verbe pour
toutes les créatures. 6°
Lorsque saint Augustin dit qu’on parle de Verbe comme on parle d’Image, il
entend cela quant à la propriété personnelle du Fils, qui est la même réellement,
que l’on parle selon elle de Fils, de Verbe ou d’Image. Mais quant à la façon
de signifier, il n’en va pas de même pour les trois noms susdits : en
effet, la notion de verbe implique non seulement celle d’origine et celle
d’imitation, mais aussi celle de manifestation ; et ainsi, le Verbe est
celui de la créature en quelque façon : en tant que la créature est
manifestée par lui. 7° Le verbe a plusieurs
façons d’être verbe de quelque chose : d’abord, en tant qu’il est verbe
de celui qui dit, et ainsi, il procède de celui dont il est le verbe ;
ensuite, en tant qu’il est verbe de ce qu’il manifeste, et en ce sens, il
n’est pas nécessaire qu’il procède de ce dont il est le verbe, si ce n’est
lorsque la science dont procède le verbe est causée par les réalités, ce qui
n’est pas le cas pour Dieu ; l’argument n’est donc pas concluant. |
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Et videtur quod
non. Quia cum
dicimus : pater dicit se ; non significatur ibi nisi dicens et dictum ;
et ex utraque parte significatur pater tantum. Cum ergo pater non producat ex
se verbum nisi secundum quod dicit se, videtur quod verbo, quod ex patre
procedit, non dicatur creatura. Praeterea,
verbum quo unumquodque dicitur, est similitudo illius. Sed verbum non potest
dici similitudo creaturae, ut Anselmus probat in Monolog.
[cap. 31] ; quia vel verbum perfecte conveniret cum creaturis, et
sic esset mutabile, sicut et creaturae, et periret in eo summa immutabilitas :
vel non summe conveniret ; et sic non esset in eo summa veritas, quia
similitudo tanto verior est, quanto magis convenit cum eo cuius est
similitudo. Ergo filius non est verbum quo creatura dicatur. Praeterea,
verbum creaturarum in Deo dicitur hoc modo sicut verbum artificiatorum in
artifice. Sed verbum artificiatorum in artifice non est nisi dispositio de
artificiatis. Ergo et verbum creaturarum in Deo non est nisi dispositio de creaturis.
Sed dispositio de creaturis in Deo, essentialiter dicitur, et non
personaliter. Ergo verbum quo
creaturae dicuntur, non est verbum quod personaliter dicitur. Praeterea,
verbum omne ad id quod per verbum dicitur, habet habitudinem vel exemplaris
vel imaginis. Exemplaris quidem, quando verbum est causa rei sicut accidit in
intellectu practico ; imaginis autem, quando causatur a re, sicut
accidit in nostro intellectu speculativo. Sed
in Deo non potest esse verbum creaturae quod sit creaturae imago. Ergo oportet
quod verbum creaturae in Deo sit creaturae exemplar. Sed exemplar creaturae
in Deo est idea. Ergo verbum creaturae in Deo nihil est aliud quam idea. Idea
autem non dicitur in divinis personaliter, sed essentialiter. Ergo verbum
personaliter dictum in divinis, quo pater dicit seipsum, non est verbum quo dicuntur
creaturae. Praeterea, magis distat creatura a Deo quam ab aliqua creatura. Sed
diversarum creaturarum sunt plures ideae in Deo. Ergo et non est idem
verbum, quo pater se et creaturam dicit. Praeterea,
secundum Augustinum [De Trin. VI,
2], eo dicitur verbum quo imago. Sed filius non est imago creaturae, sed
solius patris ; ergo filius non est verbum creaturae. Praeterea, omne
verbum procedit ab eo cuius est verbum. Sed
filius non procedit a creatura. Ergo non est verbum quo creatura dicatur. Sed contra.
Anselmus [Monol., cap. 33]
dicit, quod pater dicendo se dixit omnem creaturam. Sed verbum quo se dixit,
est filius. Ergo verbo, quod est filius, dicit omnem creaturam. Praeterea, Augustinus [De Gen.
ad litt. II, 6] sic
exponit, dixit et factum est : id est verbum genuit, in quo erat ut
fieret. Ergo verbo, quod est filius, dixit omnem creaturam. Praeterea,
eadem est conversio artificis ad artem et ad artificiatum. Sed ipse Deus est
ars aeterna, a qua creaturae producuntur sicut artificiata quaedam. Ergo
pater eadem conversione convertitur ad se et ad omnes creaturas ; et
sic, dicendo se, dicit omnes creaturas. Praeterea, omne
posterius reducitur ad id quod est primum in aliquo genere, sicut ad causam. Sed creaturae dicuntur a Deo. Ergo reducuntur ad primum, quod a Deo
dicitur. Sed ipse primo seipsum dicit. Ergo per hoc quod dicit se, dicit
omnes creaturas. Responsio. Dicendum, quod filius procedit a patre et per modum naturae,
inquantum procedit ut filius, et per modum intellectus, inquantum procedit ut
verbum. Uterque autem
processionis modus apud nos invenitur, quamvis non quantum ad idem. Nihil
enim est apud nos quod per modum intellectus et naturae ex alio procedat,
quia intelligere et esse non est idem apud nos, sicut apud Deum. Uterque autem modus processionis habet
similem differentiam, secundum quod in nobis et in Deo invenitur. Filius enim
hominis, qui a patre homine per viam naturae procedit, non habet in se totam
substantiam patris, sed partem substantiae eius recipit. Filius autem Dei,
inquantum per viam naturae procedit a patre, totam in se naturam patris
recipit, ut sic sint naturae unius numero filius et pater. Et similis
differentia invenitur in processu qui est per viam intellectus. Verbum enim
quod in nobis exprimitur per actualem considerationem, quasi exortum ex
aliqua priorum consideratione, vel saltem cognitione habituali, non totum in
se recipit quod est in eo a quo oritur : non enim quidquid habituali
cognitione tenemus, hoc totum exprimit intellectus in unius verbi
conceptione, sed aliquid eius. Similiter in consideratione unius conclusionis
non exprimitur omne id quod erat virtutis in principiis. Sed in Deo, ad hoc
quod verbum eius perfectum sit, oportet quod verbum eius exprimat quidquid
continetur in eo ex quo exoritur ; et praecipue cum Deus omnia uno
intuitu videat, non divisim. Sic igitur oportet quod quidquid in scientia patris continetur, totum
hoc per unum ipsius verbum exprimatur, et hoc modo quo in scientia continetur,
ut sit verbum verum suo principio correspondens. Per scientiam autem suam
pater scit se, et cognoscendo se omnia alia cognoscit, unde et verbum ipsius
exprimit ipsum patrem principaliter, et consequenter omnia alia quae
cognoscit pater cognoscendo seipsum. Et sic filius ex hoc ipso quod est
verbum perfecte exprimens patrem, exprimit omnem creaturam. Et hic ordo ostenditur
in verbis Anselmi, qui dicit, quod dicendo se, dixit omnem creaturam. Ad primum
igitur dicendum, quod cum dicitur : pater dicit se ; in hac
dictione includitur etiam omnis creatura ; inquantum, scilicet, pater
scientia sua continet omnem creaturam velut exemplar creaturae totius. Ad secundum
dicendum, quod Anselmus accipit stricte nomen similitudinis, sicut et
Dionysius, in IX cap. de Divinis Nominibus [§ 6] ubi dicit, quod in aeque ordinatis ad invicem, recipimus
similitudinis reciprocationem ;
ut scilicet unum dicatur alteri simile, et e converso. Sed in his quae se
habent per modum causae et causati, non invenitur, proprie loquendo,
reciprocatio similitudinis : dicimus enim quod imago Herculis similatur
Herculi sed non e converso. Unde, quia verbum divinum non est factum ad
imitationem creaturae, ut verbum nostrum, sed potius e converso ; ideo
Anselmus vult quod verbum non sit similitudo creaturae, sed e converso. Si
autem largo modo similitudinem accipiamus, sic possumus dicere, quod verbum
est similitudo creaturae, non quasi imago eius, sed sicut exemplar ;
sicut etiam Augustinus [De div.
quaest. 83, qu. 46] dicit ideas esse rerum similitudines. Nec
tamen sequitur quod in verbo non sit summa veritas, quia est immutabile,
creaturis existentibus mutabilibus : quia non exigitur ad veritatem
verbi similitudo ad rem quae per verbum dicitur, secundum conformitatem
naturae, sed secundum repraesentationem, ut in quaestione de scientia Dei
dictum est. Ad tertium
dicendum, quod dispositio creaturarum non dicitur verbum, proprie loquendo,
nisi secundum quod est ab altero progrediens, quae est dispositio
genita ; et dicitur personaliter, sicut et sapientia genita, quamvis
dispositio simpliciter sumpta, essentialiter dicatur. Ad quartum dicendum, quod verbum differt ab idea : idea enim
nominat formam exemplarem absolute ; sed verbum creaturae in Deo nominat
formam exemplarem ab alio deductam ; et ideo idea in Deo ad essentiam
pertinet. Sed verbum ad personam. Ad quintum dicendum, quod quamvis Deus maxime distet a creatura, considerata
proprietate naturae, tamen Deus est creaturae exemplar ; non autem una
creatura est exemplar alterius ; et ideo per verbum quo exprimitur Deus,
exprimitur omnis creatura, non autem idea qua exprimitur una creatura,
exprimitur alia. Ex quo etiam apparet alia differentia inter verbum et ideam :
quia idea directe respicit creaturam, et ideo plurium creaturarum sunt plures
ideae, sed verbum respicit directe Deum, qui primo per verbum exprimitur, et
ex consequenti creaturas. Et quia creaturae secundum quod in Deo sunt, unum
sunt, ideo creaturarum omnium est unum verbum. Ad sextum dicendum, quod cum dicit Augustinus, quod filius eo dicitur
verbum quo imago, intelligit quantum ad proprietatem personalem filii, quae
est eadem secundum rem, sive secundum eam dicatur filius, sive verbum, sive
imago. Sed quantum ad modum significandi non est eadem ratio trium nominum
praedictorum : verbum enim non solum importat rationem originis et
imitationis, sed etiam manifestationis ; et hoc modo verbum est aliquo
modo creaturae, inquantum scilicet per verbum creatura manifestatur. Ad septimum
dicendum, quod verbum est alicuius multipliciter : uno modo ut dicentis,
et sic procedit ab eo cuius est verbum ; alio modo ut manifestati per
verbum, et sic non oportet quod procedat ab eo cuius est, nisi quando
scientia ex qua procedit verbum, est causata a rebus ; quod in Deo non
accidit ; et ideo ratio non sequitur. |
(Quinto quaeritur utrum hoc nomen verbum
importet respectum ad creaturam.)
|
Il
semble que non. 1° Tout
nom qui implique une relation à la créature se dit de Dieu avec référence au
temps, comme « Créateur » et « Seigneur ». Or le nom de
Verbe se dit de Dieu de toute éternité. Il n’implique donc pas de relation à
la créature. 2° Tout
nom relatif est relatif soit secundum
esse, soit secundum dici. Or le
nom de Verbe ne se réfère pas à la créature secundum esse, car alors le Verbe dépendrait d’elle ; ni non
plus secundum dici, car il serait
nécessaire qu’il se réfère à la créature au moyen d’un cas [latin], ce qui ne
se trouve pas ; en effet, il semblerait surtout se référer à la créature
par un génitif, et l’on dirait alors : « il est le Verbe creaturae (de la créature) », ce
qu’Anselme nie dans son Monologion. Le nom de Verbe n’implique donc pas de
relation à la créature. 3° On
ne peut jamais penser un nom impliquant une relation à la créature sans considérer
qu’une créature existe actuellement ou potentiellement ; car il est
nécessaire que celui qui pense l’un des relatifs pense aussi l’autre. Or, si
l’on ne considère pas qu’une créature existe ou existera, on pense encore le
Verbe en Dieu, en tant que le Père se dit lui-même. Le nom de Verbe n’implique
donc aucune relation à la créature. 4° La
relation de Dieu à la créature ne peut être que comme celle de la cause à
l’effet. Or, comme on le déduit des paroles de Denys au deuxième chapitre des
Noms divins, tout nom connotant un effet dans la créature
est commun à toute la Trinité. Or le nom de Verbe n’est pas dans ce cas. Il
n’implique donc aucune relation à la créature. 5° Que
Dieu se rapporte à la créature n’est concevable que moyennant sa sagesse, sa
puissance et sa bonté. Or toutes ces choses ne se disent du Verbe que par
appropriation. Puis donc que le nom de Verbe n’est pas approprié mais propre,
il semble qu’il n’implique pas de relation à la créature. 6° Bien
que l’homme dispose les réalités, cependant il n’est pas impliqué, dans le
nom d’homme, de relation aux réalités disposées. Donc, bien que toutes choses
soient disposées par le Verbe, cependant le nom de Verbe n’impliquera pas de
relation aux créatures disposées. 7° Le
nom de verbe se dit relativement, tout comme celui de fils. Or toute la
relation de fils a pour terme le père : en effet, il n’est de fils que du
père. Donc de même pour toute la relation de verbe ; le nom de Verbe
n’implique donc pas de relation à la créature. 8°
Selon le Philosophe au cinquième livre de la Métaphysique, tout relatif ne se dit en référence qu’à un seul,
sinon le relatif aurait deux êtres, puisque l’être du relatif est de se
rapporter à autre chose. Or le Verbe se dit en référence au Père. Il ne se
dit donc pas en référence aux créatures. 9° Si
un nom unique est donné à des choses spécifiquement différentes, il leur
conviendra de façon équivoque, comme le nom de chien convient à l’animal qui
aboie et à l’animal marin. Or l’infériorité et la supériorité sont
différentes espèces de relation. Si donc un nom unique implique l’une et
l’autre relation, il sera nécessaire que ce nom soit équivoque. Or la
relation du Verbe à la créature n’est que de superiorité, au lieu que celle
du Verbe au Père est quasiment d’infériorité, non à cause d’une inégalité de
dignité, mais à cause du prestige du principe. Le nom de Verbe, qui implique
une relation au Père, n’implique donc pas de relation à la créature, à moins
d’être pris de façon équivoque. En sens
contraire : 1)
Saint Augustin s’exprime ainsi au livre des 83 Questions : « “Dans le principe, il y avait
le Verbe.” Le mot grec logos
signifie à la fois “raison” et “verbe” en latin. Mais dans ce passage nous
traduisons plutôt par “verbe”, pour marquer non seulement le rapport avec le
Père, mais aussi le rapport aux choses qui ont été faites au moyen du Verbe
par la puissance opérative. » D’où résulte clairement notre propos. 2) À
propos de ce passage d’un psaume :
« Dieu a parlé une fois », la Glose dit : « une fois, c’est-à-dire
qu’il a engendré éternellement le Verbe, en lequel il a disposé toutes
choses ». Or la disposition implique une relation aux choses disposées.
Le nom de Verbe se dit donc en référence aux créatures. 3) Tout
verbe implique une relation à ce qui est dit au moyen de lui. Or, comme dit Anselme, Dieu,
en se disant, a dit toute créature. Le Verbe implique donc une relation non
seulement au Père, mais aussi à la créature. 4) Le
Fils, parce qu’il est Fils, représente parfaitement le Père en ce qu’il a
d’intérieur. Or le Verbe, par son nom, ajoute une manifestation ; et il
ne peut y avoir d’autre manifestation que celle du Père par les créatures, ce
qui est comme une manifestation à l’extérieur. Le nom de Verbe implique donc
une relation à la créature. 5)
Denys dit au septième chapitre des Noms
divins que « Dieu est appelé raison » ou
verbe, « parce qu’il distribue la raison et la sagesse » ; et
ainsi, l’on voit clairement que le verbe dit de Dieu implique la notion de
cause. Or la cause se dit en référence à l’effet. Le nom de Verbe implique
donc une relation aux créatures. 6)
L’intelligence pratique se réfère aux choses qui sont opérées par elle. Or le
Verbe divin est le verbe d’une intelligence pratique, car il est un verbe
opératif, comme dit saint Jean Damascène. Le
nom de Verbe implique donc une relation à la créature. Réponse
: Chaque
fois que deux choses ont entre elles un rapport tel que l’une dépend de
l’autre mais non l’inverse, il y a une relation réelle en celle qui dépend de l’autre, mais
en celle dont elle dépend existe seulement une relation de raison, étant
entendu qu’on ne peut penser qu’une chose se rapporte à l’autre sans penser
en même temps une relation opposée du côté de l’autre, comme on le voit
clairement dans le cas de la science, qui dépend de l’objet connaissable, et
non l’inverse. Puis donc que toutes les créatures dépendent de Dieu mais non
l’inverse, il y a dans les créatures des relations réelles par lesquelles
elles se rapportent à Dieu, mais les relations opposées, en Dieu, sont seulement
de raison. Et parce que les noms sont
les signes des concepts, de là vient que l’on attribue à Dieu des noms qui
impliquent une relation à la créature, quoique cette relation soit seulement
de raison, comme on l’a dit. En effet, les relations réelles en
Dieu sont seulement celles par lesquelles les Personnes se distinguent entre
elles. Or nous
trouvons, parmi les noms relatifs, que certains sont donnés pour signifier
les relations elles-mêmes, comme le nom de ressemblance, mais d’autres, pour
signifier ce dont provient la relation, comme le nom de science est donné pour signifier une certaine
qualité de laquelle s’ensuit une certaine relation. Et nous trouvons cette
différence dans les noms relatifs qui se disent de Dieu,
qu’ils se disent de lui de toute éternité ou avec référence au temps. En
effet, le nom de Père, qui se dit de Dieu de toute éternité, et semblablement
le nom de Seigneur, qui se dit de lui avec référence au temps, sont donnés
pour signifier les relations elles-mêmes. Mais le nom de Créateur, qui se dit
de Dieu avec référence au temps, est donné pour signifier une action divine
de laquelle s’ensuit une certaine relation ; de même, le nom de Verbe
est donné pour signifier quelque chose d’absolu avec une relation
adjointe ; car, comme dit saint Augustin,
« Verbe » équivaut à « Sagesse engendrée ». Et cela
n’empêche pas que « Verbe » se dise personnellement, car, de même
que « Père » se dit personnellement, de même en est-il pour
« Dieu qui engendre », ou « Dieu engendré ». Or il
arrive qu’une réalité absolue puisse avoir une relation à plusieurs choses.
Et de là vient que le nom qui est donné pour signifier quelque chose d’absolu
dont provient quelque relation peut se dire en référence à plusieurs
choses : par exemple la science, en tant que telle, se dit en référence
au connaissable mais, en tant qu’elle est un certain accident ou une certaine
forme, elle se rapporte au sujet qui sait. De même, le
nom de verbe a une relation et à celui qui dit, et à ce qui est dit au moyen
du verbe ; et à ce dernier terme il peut même être référé de deux façons :
d’abord en vertu de la propriété du nom [relatif] d’admettre un corrélatif,
et ainsi « verbe » se dit relativement à « dit » ;
ensuite il peut être référé à la réalité à laquelle convient la notion de
« dit ». Et parce que le Père se dit principalement lui-même en
engendrant son Verbe et dit les créatures par voie de conséquence, c’est
principalement et comme par soi que le Verbe se rapporte au Père, mais par
voie de conséquence et comme par accident qu’il se rapporte à la
créature ; il est en effet accidentel au Verbe que la créature soit dite au moyen de lui. Réponse
aux objections : 1° Cet
argument vaut pour les noms qui impliquent une relation actuelle à la créature,
non pour ceux qui impliquent une relation habituelle ; et l’on appelle
relation habituelle celle qui ne requiert pas que la créature existe en acte
au même moment ; et telles sont toutes les relations qui proviennent des
actes de l’âme, car la volonté et l’intelligence peuvent aussi porter sur ce
qui n’existe pas actuellement. Or le Verbe implique une procession de
l’intelligence ; l’argument n’est donc pas concluant. 2° Le
nom de Verbe se dit en référence à la créature non quant à la réalité, comme
si la relation à la créature existait réellement en Dieu, mais il se dit secundum dici. Et il n’est pas exclu
de désigner cela par un cas [latin] ; en effet, je peux dire qu’il est
le Verbe creaturae (de la
créature), i.e. concernant la créature,
non provenant de la créature ; et c’est en ce dernier sens qu’Anselme
le nie. En outre, s’il n’était pas référé par un cas, il suffirait qu’il le
soit d’une façon quelconque, par exemple par une préposition ajoutée au
cas ; on dirait alors que le Verbe est ad creaturam (pour la créature), entendez : constituendam (pour la constituer). 3° Cet
argument vaut pour les noms qui impliquent par eux-mêmes une relation à la
créature. Or ce nom [de verbe] n’est pas tel, ainsi qu’il ressort de ce qu’on
a dit ; l’argument n’est donc pas concluant. 4° Du
côté où le nom de Verbe implique quelque chose d’absolu, il a une relation de
causalité à la créature ; mais par la relation d’origine réelle qu’il
implique, il est rendu personnel, et par là il n’a pas de relation à la
créature. 5° On
voit dès lors clairement la réponse au cinquième argument. 6° Le
Verbe n’est pas seulement ce par quoi se fait la disposition, mais il est la
disposition même du Père concernant la création des réalités ; voilà
pourquoi il se rapporte en quelque façon à la créature. 7° Le
nom de fils implique seulement la relation de quelqu’un au principe dont il
naît ; mais celui de Verbe implique une relation à la fois au principe
par lequel il est dit, et à ce qui est comme son terme, à savoir ce qui est
manifesté au moyen du verbe ; et cela, c’est principalement le Père, mais
c’est par voie de conséquence la créature, qui ne peut nullement être le
principe d’une Personne divine ; voilà pourquoi le nom de Fils
n’implique aucunement de relation à la créature, au contraire de celui de
Verbe. 8° Cet
argument vaut pour les noms qui sont donnés pour signifier les relations elles-mêmes.
En effet, il est impossible qu’une relation unique ait pour terme de nombreuses
choses, sauf dans la mesure où ces nombreuses choses sont unies en quelque
façon. 9° Il
faut répondre semblablement. Les arguments qui sont en
sens opposé concluent que le nom de Verbe se réfère en quelque façon à la créature,
mais non qu’il implique cette relation par soi et comme principalement ;
et en ce sens ils doivent être accordés. |
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Et videtur quod
non. Omne enim nomen
quod importat respectum ad creaturam, dicitur de Deo ex tempore, ut creator
et dominus. Sed verbum de Deo ab aeterno dicitur. Ergo non importat respectum ad
creaturam. Praeterea, omne
relativum, vel est relativum secundum esse, vel secundum dici. Sed verbum non refertur ad creaturam secundum esse, quia sic
dependeret a creatura ; nec iterum secundum dici, quia oporteret quod in
aliquo casu ad creaturam referretur, quod non invenitur : maxime enim
videretur referri per genitivum casum, ut diceretur : verbum est
creaturae ; quod Anselmus in Monolog. [cap. 33], negat. Ergo verbum
non importat respectum ad creaturam. Praeterea, omne nomen importans respectum ad creaturam, non potest
intelligi non intellecto quod creatura sit, actu vel potentia : quia qui
intelligit unum relativorum, oportet quod intelligat et reliquum. Sed non
intellecto aliquam creaturam esse, vel futuram esse, adhuc verbum in Deo
intelligitur, secundum quod pater dicit seipsum. Ergo verbum non importat
aliquem respectum ad creaturam. Praeterea, respectus Dei ad creaturam non potest esse nisi sicut
causae ad effectum. Sed, sicut habetur
ex dictis Dionysii, cap. II de Divinis Nominibus [§ 3], omne nomen connotans
effectum in creatura, commune est toti Trinitati. Verbum autem non est huiusmodi.
Ergo non importat respectum aliquem ad creaturam. Praeterea, Deus
non intelligitur referri ad creaturam nisi per sapientiam, potentiam et
bonitatem. Sed omnia ista non dicuntur de verbo nisi per appropriationem. Cum ergo verbum non sit appropriatum, sed proprium, videtur quod
verbum non importet respectum ad creaturam. Praeterea, homo, quamvis sit dispositor rerum, non tamen in hominis nomine
importatur respectus ad res dispositas. Ergo, quamvis per verbum omnia
disponantur, non tamen nomen verbi respectum ad creaturas dispositas importabit. Praeterea,
verbum relative dicitur, sicut et filius. Sed tota relatio filii terminatur
ad patrem : non est enim filius nisi patris. Ergo
similiter tota relatio verbi ; ergo verbum non importat respectum ad
creaturam. Praeterea, secundum philosophum, V Metaphys. [l. 17 (1021 a 31],
omne relativum dicitur ad unum tantum ; alias relativum haberet duo
esse, cum esse relativi sit ad aliud se habere. Sed verbum relative dicitur
ad patrem. Non ergo relative dicitur ad creaturas. Praeterea, si unum nomen imponatur diversis secundum speciem, aequivoce
eis conveniet, sicut canis latrabili et marino. Sed suppositio et superpositio
sunt diversae species relationis. Si ergo unum nomen importet utramque
relationem, oportebit nomen illud esse aequivocum. Sed relatio verbi ad
creaturam non est nisi superpositionis ; relatio autem verbi ad patrem
est quasi suppositionis, non propter inaequalitatem dignitatis, sed propter
principii auctoritatem. Ergo verbum quod importat
relationem ad patrem, non importat relationem ad creaturam, nisi aequivoce sumatur. Sed contra. Est quod Augustinus dicit in libro LXXXIII Quaest.
[qu. 63], sic dicens : in
principio erat verbum, quod Graece logos dicitur, Latine rationem et verbum
significat ; sed hoc loco
melius verbum interpretamur, ut significetur non solum ad patrem respectus,
sed ad illa etiam quae per verbum facta sunt operativa potentia. Ex quo patet propositum. Praeterea,
super illud Psalmistae, Ps. LXI, 12, semel
locutus est Deus, dicit Glossa [P. Lombardi, PL 191,
568 C] : semel, id est verbum
aeternaliter genuit, in quo omnia disposuit. Sed
dispositio dicit respectum ad disposita. Ergo verbum relative dicitur ad creaturas. Praeterea, verbum omne importat respectum ad id quod per verbum
dicitur. Sed, sicut dicit Anselmus [Monol.,
cap. 33], Deus dicendo se, dixit omnem creaturam. Ergo verbum importat
respectum non solum ad patrem, sed ad creaturam. Praeterea,
filius, ex hoc quod est filius, perfecte repraesentat patrem, secundum id
quod est ei intrinsecum. Sed verbum ex suo nomine addit manifestationem ;
non potest autem esse alia manifestatio nisi sicut manifestatur pater per
creaturas, quae est quasi manifestatio ad exterius. Ergo
verbum importat respectum ad creaturam. Praeterea, Dionysius dicit, VII cap. de Divin. Nomin. [§ 4], quod Deus laudatur ratio vel verbum, quia est sapientiae et rationis largitor ; et sic patet quod verbum de Deo
dictum importat rationem causae. Sed causa dicitur ad
effectum. Ergo verbum importat respectum ad creaturas. Praeterea, intellectus practicus refertur ad ea quae operata sunt per
ipsum. Sed verbum
divinum est verbum intellectus practici, quia est operativum verbum, ut
Damascenus [De fide I, 7]
dicit. Ergo verbum dicit respectum ad creaturam. Responsio.
Dicendum, quod quandocumque aliqua duo sic se habent ad invicem, quod unum
dependet ad alterum, sed non e converso ; in eo quod dependet ab altero,
est realis relatio ; sed in eo ad quod dependet, non est relatio nisi
rationis tantum ; prout, scilicet, non potest intelligi aliquid referri
ad alterum quin cointelligatur etiam respectus oppositus ex parte alterius,
ut patet in scientia, quae dependet ad scibile, sed non e converso. Unde, cum creaturae omnes a Deo dependeant, sed non e converso, in
creaturis sunt relationes reales, quibus referuntur ad Deum ; sed in Deo
sunt relationes oppositae secundum rationem tantum. Et quia nomina sunt signa
intellectuum, inde est quod aliqua nomina de Deo dicuntur, quae important
respectum ad creaturam, cum tamen ille respectus sit rationis tantum, ut
dictum est. Relationes enim reales in Deo sunt illae tantummodo quibus
personae ab invicem distinguuntur. In relativis autem invenimus quod quaedam nomina imponuntur ad significandum
respectus ipsos, sicut hoc nomen similitudo ;
quaedam vero ad significandum aliquid ad quod sequitur respectus,
sicut hoc nomen scientia imponitur ad significandum qualitatem quamdam quam
sequitur quidam respectus. Et hanc diversitatem invenimus in nominibus relativis de Deo dictis,
et quae ab aeterno et quae ex tempore de Deo dicuntur. Hoc enim nomen pater,
quod ab aeterno de Deo dicitur, et similiter hoc nomen Dominus, quod dicitur
de eo ex tempore, imponuntur ad significandum ipsos respectus ; sed hoc
nomen creator, quod de Deo ex tempore dicitur, imponitur ad significandum
actionem divinam, quam consequitur respectus quidam ; similiter etiam
hoc nomen verbum, imponitur ad significandum aliquid absolutum cum aliquo
respectu adiuncto ; est enim verbum idem quod sapientia genita, ut
Augustinus [De Trin. VII, 2]
dicit. Nec ob hoc impeditur quin verbum personaliter dicatur, quia, sicut
pater personaliter dicitur, ita et Deus generans, vel Deus genitus. Contingit autem
ut aliqua res absoluta ad plura habere possit respectum. Et inde est quod
nomen illud quod imponitur ad significandum aliquid absolutum ad quod
sequitur aliquis respectus, potest ad plura relative dici, secundum quod
scientia dicitur, inquantum est scientia, relative ad scibile ; sed
inquantum est accidens quoddam vel forma, refertur ad scientem. Ita etiam et
hoc nomen verbum habet respectum et ad dicentem, et ad id quod per verbum dicitur ;
ad quod quidem potest dici dupliciter. Uno
modo secundum convertentiam nominis ; et sic verbum dicitur ad dictum.
Alio modo ad rem cui convenit ratio dicti. Et quia pater principaliter dicit se,
generando verbum suum, et ex consequenti dicit creaturas : ideo
principaliter, et quasi per se, verbum refertur ad patrem ; sed ex
consequenti, et quasi per accidens, refertur ad creaturam ; accidit enim
verbo ut per ipsum creatura dicatur. Ad primum
dicendum, quod ratio illa tenet in illis quae important actualem respectum ad
creaturam, non autem in illis quae important respectum habitualem ; et
dicitur respectus habitualis qui non requirit creaturam simul esse in
actu ; et tales sunt omnes respectus qui consequuntur actus animae, quia
voluntas et intellectus potest esse etiam de eo quod non est actu existens. Verbum autem importat processionem intellectus ; et ideo ratio
non sequitur. Ad secundum dicendum, quod verbum non dicitur relative ad creaturam
secundum rem, quasi relatio ad creaturam sit in Deo realiter, sed dicitur
secundum dici. Nec est remotum quin dicatur in aliquo casu ; possum enim
dicere quod est verbum creaturae, id est de creatura, non a creatura ;
in quo sensu Anselmus negat. Et praeterea, si non referretur secundum aliquem
casum, sufficeret quocumque modo referretur ; ut puta si referatur per
praepositionem adiunctam casuali, ut dicatur quod verbum est ad creaturam,
scilicet constituendam. Ad tertium dicendum, quod ratio illa procedit de illis nominibus quae
per se important respectum ad creaturam. Hoc autem nomen non est huiusmodi,
ut ex dictis, patet ; et ideo ratio non sequitur. Ad quartum dicendum, quod ex illa parte qua hoc nomen verbum importat
aliquid absolutum, habet habitudinem causalitatis ad creaturam ; sed ex
respectu realis originis quem importat, efficitur personale, ex quo ad creaturam
habitudinem non habet. Et per hoc patet responsio ad quintum. Ad sextum dicendum, quod verbum non solum est id per quod fit dispositio,
sed est ipsa patris dispositio de rebus creandis ; et ideo aliquo modo
ad creaturam refertur. Ad septimum dicendum, quod filius importat tantum relationem alicuius
ad principium a quo oritur ; sed verbum importat relationem et ad principium
a quo dicitur, et ad id quod est quasi terminus, scilicet id quod per verbum
manifestatur ; quod quidem principaliter est pater, sed ex consequenti
est creatura, quae nullo modo potest esse divinae personae principium ;
et ideo filius nullo modo importat respectum ad creaturam, sicut verbum. Ad octavum dicendum, quod ratio illa procedit de illis nominibus quae
imponuntur ad significandum ipsos respectus. Non enim potest esse quod unus
respectus terminetur ad multa, nisi secundum quod illa multa aliquo modo
uniuntur. Et similiter
etiam est dicendum ad nonum. Rationes autem
quae sunt ad oppositum, concludunt quod aliquo modo ad creaturam referatur
verbum ; non autem quod hanc relationem per se importet, et quasi
principaliter ; et in hoc sensu concedendae sunt. |
(Sexto quaeritur utrum res verius sint in
verbo vel in seipsis.)
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Il
semble qu’elles n’existent pas plus véritablement dans le Verbe. 1° Une
chose est plus véritablement là où elle est par son essence que là où elle
est seulement par sa ressemblance. Or les réalités ne sont dans le Verbe que
par leur ressemblance, au lieu qu’elles sont en elles-mêmes par leur essence.
Elles sont donc en elles-mêmes plus véritablement que dans le Verbe. 2° [Le
répondant] disait que, si elles sont plus noblement dans le Verbe, c’est
parce qu’elles y ont un être plus noble. En sens contraire : la réalité
matérielle a un être plus noble dans notre âme qu’en elle-même, comme saint
Augustin aussi le dit au livre sur la Trinité, et cependant elle est plus véritablement en
elle-même que dans notre âme. Donc, pour la même raison, elle est en
elle-même plus véritablement qu’elle n’est dans le Verbe. 3° Ce
qui est en acte est plus véritablement que ce qui est en puissance. Or la
réalité en elle-même est en acte, au lieu que dans le Verbe elle est
seulement en puissance, comme le produit de l’art dans l’artisan. La réalité
est donc en elle-même plus véritablement que dans le Verbe. 4°
L’ultime perfection de la réalité est son opération. Or les réalités existant
en elles-mêmes ont des opérations propres, qu’elles n’ont pas telles qu’elles
sont dans le Verbe. Elles sont donc en elles-mêmes plus véritablement que
dans le Verbe. 5°
Seules sont comparables les choses qui sont du même ordre. Or l’être de la
réalité en elle-même n’est pas du même ordre que l’être qu’elle a dans le
Verbe. Donc, pour le moins, on ne peut pas dire qu’elle est dans le Verbe
plus véritablement qu’en elle-même. En sens
contraire : 1)
« La créature, dans le Créateur, est l’essence créatrice », comme
dit Anselme. Or
l’être incréé est plus véritablement que l’être créé. La réalité a donc
l’être dans le Verbe plus véritablement qu’en elle-même. 2) De
même que Platon prétendait que les idées des réalités
existaient hors de l’esprit divin, de même nous les plaçons, nous, dans
l’esprit divin. Or, suivant Platon, l’homme séparé était plus véritablement
homme que l’homme matériel, et c’est pourquoi il appelait l’homme séparé
« homme par soi ». Donc, selon la position de la foi, les réalités
sont aussi dans le Verbe plus véritablement qu’elles ne sont en elles-mêmes. 3) En
chaque genre, ce qui est le plus vrai est la mesure de tout le genre. Or les
ressemblances que les réalités ont dans le Verbe sont des mesures de la
vérité qui est en toutes les réalités, car une réalité est appelée vraie dans
la mesure où elle imite son modèle, qui est dans le Verbe. Les réalités sont
donc dans le Verbe plus véritablement qu’en elles-mêmes. Réponse
: Comme
dit Denys au deuxième chapitre des Noms
divins, les effets
imitent imparfaitement leurs causes, qui les surpassent. Et à cause de cette
distance entre la cause et l’effet, une chose qui ne se prédique pas de la
cause se prédique en vérité de l’effet : il est clair, par exemple,
qu’on ne dit pas au sens propre que les plaisirs jouissent, quoiqu’ils soient
pour nous des causes de jouissance ; et cela n’a lieu que parce que le
mode d’être des causes est plus élevé que les choses qui se prédiquent des
effets. Et nous trouvons cela dans toutes les causes agissant de façon équivoque ;
par exemple, le soleil ne peut pas être appelé chaud, quoique les
autres choses soient chauffées par lui, et la raison en est la suréminence du
soleil lui-même relativement aux choses qui sont appelées chaudes. Lors
donc qu’on recherche si les réalités sont en elles-mêmes plus véritablement
que dans le Verbe, il faut distinguer : car l’expression « plus
véritablement » peut désigner soit la vérité de la réalité, soit
la vérité de la prédication. Si elle désigne la vérité de la réalité, alors
sans aucun doute la vérité des réalités est plus grande dans le Verbe qu’en
elles-mêmes. Mais si elle désigne la vérité de la prédication, alors c’est
l’inverse : en effet, l’homme est plus véritablement prédiqué de la
réalité qui est dans sa nature propre que de cette réalité en tant qu’elle
est dans le Verbe. Et ce n’est pas à cause d’un défaut du Verbe, mais à cause
de sa suréminence, comme on l’a dit. Réponse
aux objections : 1° Si
l’on entend cela de la vérité de la prédication, il est absolument vrai
qu’une chose est plus véritablement là où elle est par essence que là où elle
est par ressemblance. Mais si on l’entend de la vérité de la réalité, alors
elle est plus véritablement là où elle est par une ressemblance qui est cause
de la réalité, et moins véritablement là où elle est par une ressemblance
causée par la réalité. 2°
La ressemblance de la réalité dans notre âme n’est pas cause de la réalité, contrairement
à la ressemblance des réalités dans le Verbe ; il n’en va donc pas de
même. 3° La puissance active est plus parfaite
que l’acte, qui est son effet ; et c’est de cette façon que l’on dit que
les créatures sont en puissance dans le Verbe. 4° Bien
que les créatures, dans le Verbe, n’aient pas d’opérations propres, elles ont
cependant de plus nobles opérations, en tant qu’elles sont productrices des
réalités et de leurs opérations. 5° Bien
que l’être des créatures dans le Verbe et leur être en elles-mêmes ne soient
pas du même ordre selon une considération univoque, cependant ils le sont en
quelque façon selon une considération analogique. Réponse
aux objections en sens contraire : 1) Cet
argument vaut pour la vérité de la réalité, non pour la vérité de la prédication. 2)
Platon est critiqué pour avoir affirmé que les
formes naturelles existaient quant à leur raison formelle propre en dehors de
la matière, comme si la matière se rapportait accidentellement aux espèces
naturelles ; et selon cette opinion, les réalités naturelles pourraient
être prédiquées en vérité de ces formes qui sont sans matière. Mais nous ne
soutenons pas cela ; il n’en va donc pas de même. 3) Il faut répondre comme
à la première objection. |
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Et videtur quod
non sint verius in verbo. Verius enim est aliquid ubi est per essentiam suam, quam ubi per suam
similitudinem tantum. Sed in verbo res non sunt nisi per suam similitudinem,
in se autem sunt per suam essentiam. Ergo verius sunt in seipsis quam in
verbo. Sed dicebat, quod pro tanto sunt nobilius in verbo, quia ibi habent
nobilius esse. – Contra, res materialis nobilius esse habet in anima nostra
quam in seipsa, ut etiam Augustinus dicit in libro de Trin. [IX, 4], et tamen
verius est in seipsa quam in anima nostra. Ergo eadem ratione verius est in
se quam sit in verbo. Praeterea, verius est id quod est in actu, quam id quod est in
potentia. Sed res in seipsa est in actu, in verbo autem est tantum in
potentia, sicut artificiatum in artifice. Ergo verius est res in se quam in
verbo. Praeterea, ultima rei perfectio est sua operatio. Sed res in seipsis
existentes habent proprias operationes, quas non habent ut sunt in verbo.
Ergo verius sunt in seipsis quam in verbo. Praeterea, illa solum sunt comparabilia quae sunt unius rationis. Sed
esse rei in seipsa, non est unius rationis cum esse quod habet in verbo.
Ergo, ad minus, non potest dici quod verius sit in verbo quam in seipsa. Sed contra. Creatura in creatore
est creatrix essentia, ut Anselmus [cf. Monol., cap. 36] dicit. Sed esse increatum est verius quam
creatum. Ergo res verius esse habet in verbo quam in seipsa. Praeterea, sicut ponebat Plato ideas rerum esse extra mentem divinam,
ita nos in mente divina ponimus eas. Sed secundum Platonem, verius erat homo
separatus, homo, quam materialis ; unde hominem separatum per se hominem
nominabat. Ergo et secundum positionem fidei verius sunt res in verbo quam
sint in seipsis. Praeterea, illud quod est verissimum in unoquoque genere, est mensura
totius generis. Sed similitudines rerum in verbo existentes, sunt mensurae
veritatis in rebus omnibus, quia secundum hoc res aliqua dicitur vera,
secundum quod imitatur exemplar suum, quod est in verbo. Ergo res verius sunt
in verbo quam in seipsis. Responsio. Dicendum, quod,
sicut dicit Dionysius II cap. de Divinis Nominibus [§ 8], causata
deficiunt ab imitatione suarum causarum, quae eis supercollocantur. Et
propter istam distantiam causae a causato, aliquid vere praedicatur de
causato quod non praedicatur de causa, sicut patet quod delectationes non
dicuntur proprie delectari, quamvis sint nobis causae delectandi : quod
quidem non contingit nisi quia modus causarum est sublimior quam ea quae de
effectibus praedicantur. Et hoc invenimus in omnibus causis aequivoce
agentibus ; sicut sol non potest dici calidus, quamvis ab eo alia
calefiant ; quod est propter ipsius solis supereminentiam ad ea quae
calida dicuntur. Cum ergo
quaeritur utrum res verius sint in seipsis quam in verbo, distinguendum
est : quia ly verius potest designare vel veritatem rei, vel veritatem
praedicationis. Si designet veritatem rei, sic proculdubio
maior est veritas rerum in verbo quam in seipsis. Si autem designetur
veritas praedicationis, sic est e converso : verius enim praedicatur
homo de re quae est in propria natura, quam de ea secundum quod est in verbo.
Nec hoc est propter defectum verbi, sed propter supereminentiam ipsius, ut
dictum est. Ad primum
igitur dicendum, quod si intelligatur de veritate praedicationis, simpliciter
verum est quod verius est aliquid ubi est per essentiam quam ubi est per
similitudinem. Sed si intelligatur de veritate rei, tunc verius est ubi est
per similitudinem quae est causa rei ; minus autem vere ubi est per
similitudinem causatam a re. Ad secundum dicendum, quod similitudo rei quae est in anima
nostra, non est causa rei sicut similitudo rerum in verbo ; et ideo non
est simile. Ad tertium dicendum, quod potentia activa est perfectior quam sit
actus, qui est eius effectus ; et hoc modo creaturae dicuntur esse in
potentia in verbo. Ad quartum
dicendum, quod quamvis creaturae in verbo non habeant proprias operationes,
habent tamen operationes nobiliores, inquantum sunt effectivae rerum, et
operationum ipsarum. Ad quintum
dicendum, quod quamvis non sint unius rationis, esse creaturarum in verbo et
in seipsis secundum univocationem, sunt tamen aliquo modo unius rationis, secundum
analogiam. Ad id vero quod
primo in contrarium obiicitur, dicendum, quod ratio illa procedit de veritate
rei, non autem de veritate praedicationis. Ad secundum
dicendum, quod Plato in hoc reprehenditur quod posuit formas naturales
secundum propriam rationem esse praeter materiam, ac si materia
accidentaliter se haberet ad species naturales ; et secundum hoc res
naturales vere praedicari possent de his quae sunt sine materia. Nos autem
hoc non ponimus ; et ideo non est simile. Ad tertium dicendum sicut ad primum. |
(Septimo quaeritur utrum verbum sit eorum
quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt.)
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Il
semble que oui. 1° Le
nom de Verbe implique une chose émanant de l’intelligence. Or l’intelligence
divine se rapporte aussi aux choses qui ni n’existent ni n’existeront ni
n’ont existé, comme on l’a dit dans la question sur la science de Dieu. Le
Verbe peut donc aussi se rapporter à ces choses. 2°
Selon saint Augustin au sixième livre sur la Trinité, « le Fils est l’art du Père, plein des
raisons des vivants ». Or, comme dit saint Augustin au livre des 83 Questions, « la raison, même non appliquée à
l’action, est à bon droit appelée raison ». Le Verbe se rapporte donc
aussi aux choses qui ni ne seront faites ni n’ont été faites. 3° Le
Verbe ne serait pas parfait s’il ne contenait en soi toutes les choses qui
sont dans la science de celui qui dit. Or, dans la science du Père qui dit,
il y a des choses qui ne seront jamais ni n’ont été faites. Ces choses seront
donc aussi dans le Verbe. En sens
contraire : 1)
Anselme dit dans son Monologion : « De ce qui ne fut pas, n’est
ni ne sera, il ne peut y avoir de verbe. » 2) Il
appartient à la puissance de celui qui dit, que tout ce qu’il dit soit fait.
Or Dieu est très puissant. Son Verbe ne se rapporte donc à rien qui ne soit
fait un jour. Réponse
: De deux
façons une chose peut être dans le Verbe. D’abord
comme ce que le Verbe connaît, ou ce qui peut être connu dans le Verbe, et
ainsi se trouve également dans le Verbe ce qui n’est pas ni ne sera ni n’a
été fait, car le Verbe, tout comme le Père, connaît cela, et cela peut aussi
être connu dans le Verbe, tout comme dans le Père. On dit
d’une autre façon qu’une chose est dans le Verbe, comme ce qui est dit par le
Verbe. Or tout ce qui est dit par un verbe est ordonné d’une certaine façon à
l’exécution, car c’est verbalement que nous incitons les autres à agir, et
que nous destinons des hommes à l’exécution de ce que nous avons conçu dans
notre esprit ; et c’est pourquoi dire, pour Dieu, c’est disposer, comme
le montre la Glose à propos de ce passage d’un psaume :
« Dieu a parlé une fois, etc. » Donc, de même que Dieu ne dispose
que les choses qui existent, ou existeront, ou ont existé, de même il ne dit qu’elles ;
par conséquent, le Verbe se rapporte seulement à ces choses, en tant que
dites par lui. En revanche, la science, l’art et l’idée, ou la raison,
n’impliquent pas de relation à une exécution, il n’en va donc pas de même
pour eux et pour le Verbe. Réponse
aux objections : On voit dès lors
clairement la réponse aux objections. |
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Et videtur quod
sic. Verbum enim
importat aliquid progrediens ab intellectu. Sed intellectus divinus est etiam
de his quae nec sunt, nec erunt, nec fuerunt, ut in quaestione de scientia
Dei, dictum est. Ergo verbum etiam de his esse potest. Praeterea,
secundum Augustinum, libro VI de Trinit. [cap. 10], filius est ars patris plena rationum viventium. Sed, sicut dicit
August. in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 63], ratio, etsi nihil per illam fiat, recte ratio dicitur. Ergo
verbum est etiam eorum quae nec fient, nec facta sunt. Praeterea,
verbum non esset perfectum nisi contineret in se omnia quae sunt in scientia
dicentis. Sed in scientia patris dicentis sunt ea quae nunquam erunt, nec
facta sunt. Ergo et ista erunt in verbo. Sed contra. Est
quod Anselmus dicit in Monologio [cap. 32] : eius quod nec est, nec fuit nec futurum est, nullum verbum esse
potest. Praeterea, hoc ad virtutem dicentis pertinet, ut quidquid dicit, fiat.
Sed Deus est
potentissimus. Ergo verbum eius non est de aliquo quod non aliquando fiat. Responsio.
Dicendum, quod aliquid potest esse in verbo dupliciter. Uno modo sicut
id quod verbum cognoscit, vel quod in verbo cognosci potest, et sic in verbo
est etiam illud quod nec est, nec erit, nec factum est, quia hoc cognoscit
verbum sicut et pater ; et in verbo etiam cognosci potest sicut et in
patre. Alio modo
dicitur aliquid esse in verbo sicut id quod per verbum dicitur. Omne autem
quod aliquo verbo dicitur, ordinatur quodammodo ad executionem, quia verbo
instigamus alios ad agendum, et ordinamus aliquos ad exequendum id quod mente
concepimus ; unde etiam dicere Dei, disponere ipsius est, ut patet per
Glossam [P. Lombardi, PL 191, 568 C] super illud Psalm. LXI,
12 : semel locutus est Deus,
et cetera. Unde, sicut Deus non disponit nisi quae sunt, vel erunt, vel
fuerunt, ita nec dicit ; unde verbum est horum tantum, sicut per ipsum
dictorum. Scientia autem et ars et idea, vel ratio, non important ordinem ad
aliquam executionem, et ideo non est simile de eis et de verbo. Et per hoc patet responsio ad obiecta. |
(Octavo quaeritur utrum omne quod factum est, sit vita in verbo.)
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Il
semble que non. 1° Le
Verbe est cause des réalités conformément à ce qu’elles sont en lui. Si donc
les réalités sont vie dans le Verbe, le Verbe cause les réalités par mode de
vie. Or, de ce qu’il cause les réalités par mode de bonté, il s’ensuit que
toutes choses sont bonnes. Donc, de ce qu’il cause les réalités par mode de
vie, il s’ensuivra qu’elles sont toutes vivantes, ce qui est faux. Donc le
point de départ aussi. 2° Les
réalités sont dans le Verbe comme les produits de l’art dans l’artisan. Or
les produits de l’art dans l’artisan ne sont pas vie : en effet, ils ne
sont ni la vie de l’artisan lui-même, qui vivait déjà avant que les produits
de l’art ne fussent en lui, ni la vie de ces produits, qui n’ont pas de vie.
Donc les créatures non plus ne sont pas vie dans le Verbe. 3° Dans
l’Écriture, la production de la vie est appropriée au Saint-Esprit plutôt
qu’au Verbe, comme cela est clair en Jn 6, 64 :
« C’est l’Esprit qui vivifie », et en plusieurs autres endroits. Or
« Verbe » ne se dit pas de l’Esprit Saint, mais seulement du Fils,
ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. Il ne convient donc pas non plus de
dire que la réalité est vie dans le Verbe. 4° La
lumière intellectuelle est principe de vie. Or les réalités ne sont pas
lumière dans le Verbe. Il semble donc qu’elles ne soient pas vie en lui. En sens
contraire : 1) Il
est dit en Jn 1, 3 :
« Ce qui a été fait était vie en lui. » 2)
Selon le Philosophe au huitième livre de la Physique, le mouvement du ciel est appelé « une
certaine vie pour tout ce qui existe dans la nature ». Or le Verbe
influe plus sur les créatures que le mouvement du ciel n’influe sur la
nature. Les réalités, en tant qu’elles sont dans le Verbe, doivent donc être
appelées vie. Réponse : Les
réalités, en tant qu’elles sont dans le Verbe, peuvent être considérées de
deux façons : d’abord par rapport au Verbe, ensuite par rapport aux
réalités existant dans leur nature propre ; et des deux façons la
ressemblance de la créature dans le Verbe est vie. En
effet, nous disons que vit, au sens propre, ce qui a en soi le
principe du mouvement ou d’une quelconque opération. Car « vivre »
s’est dit en premier de quelques êtres parce qu’on les a vus avoir en
eux-mêmes quelque chose qui les meut selon un quelconque mouvement. Et de là
le nom de vie s’est étendu à toutes les réalités qui ont en elles-mêmes le
principe d’une opération propre ; aussi, parce que quelques-unes pensent
ou sentent ou veulent, on dit qu’elles vivent, et pas seulement parce
qu’elles se meuvent selon le lieu ou selon l’accroissement. Cet être que la
réalité possède en tant qu’elle se meut elle-même vers quelque opération est
donc appelé au sens propre la vie de la réalité, car « vivre est, pour
un vivant, son être même », comme il est dit au second livre sur l’Âme. Or, en
nous, aucune des opérations vers lesquelles nous nous mouvons n’est notre
être ;
c’est pourquoi notre acte de penser n’est pas notre vie, à proprement parler,
sauf si « vivre » est pris pour désigner l’œuvre, qui est signe de
vie ; et semblablement, la ressemblance pensée en nous n’est pas non
plus notre vie. Mais l’acte de penser du Verbe est son être, et de même pour
la ressemblance [pensée en] lui ; la ressemblance de la créature dans le
Verbe est donc sa vie. Semblablement, la ressemblance de la créature est
d’une certaine façon la créature elle-même, comme on dit que « l’âme,
d’une certaine façon, est toute chose ». Donc, parce que la ressemblance
de la créature dans le Verbe est productrice et motrice de la créature qui
existe dans sa nature propre, il se produit, d’une certaine façon, que la créature
se meut elle-même et se conduit à l’être, à savoir en tant qu’elle est
conduite à l’être et qu’elle est mue par sa ressemblance existant dans le
Verbe. Et ainsi, la ressemblance de la créature dans le Verbe est d’une
certaine façon la vie de la créature. Réponse
aux objections : 1° Que
la créature existant dans le Verbe soit appelée vie, ne concerne pas la
raison formelle propre de la créature, mais la façon dont elle est dans le
Verbe. Puis donc qu’elle n’est pas en elle-même de la même façon, il ne
s’ensuit pas qu’elle vive en elle-même, quoiqu’elle soit vie dans le Verbe,
de même qu’elle n’est pas immatérielle en elle-même, quoiqu’elle soit
immatérielle dans le Verbe. Mais la bonté, l’entité et les choses de ce genre
concernent la raison formelle propre de la créature ; voilà pourquoi, de
même que les créatures sont bonnes en tant qu’elles sont dans le Verbe, de
même elles le sont aussi en tant qu’elles sont dans leur nature propre. 2° Les
ressemblances des réalités dans l’artisan ne peuvent être appelées vie au
sens propre, car elles ne sont pas l’être même de l’artisan vivant, ni non
plus son opération elle-même, comme cela se produit en Dieu ; et
cependant saint Augustin dit que le coffre vit dans l’esprit de
l’artisan, mais il le dit en ce sens que le coffre a dans l’esprit de
l’artisan un être intelligible, qui appartient au genre de la vie. 3° La
vie est attribuée au Saint-Esprit en ce sens que
Dieu est appelé la vie des réalités, étant lui-même en toutes les réalités
comme leur moteur, si bien que toutes les réalités semblent en quelque sorte
mues par un principe intérieur ; par contre, la vie est appropriée au
Verbe en tant que les réalités sont en Dieu, ainsi qu’il ressort de ce qu’on
a dit. 4° De même que les
ressemblances des réalités dans le Verbe sont pour les réalités une cause
d’existence, de même elles sont pour les réalités une cause de connaissance,
en tant qu’elles sont imprimées dans les esprits doués d’intellectualité de
telle façon qu’ils puissent connaître les réalités ; voilà pourquoi, de
même qu’elles sont appelées vie en tant qu’elles sont principes d’existence,
de même elles sont appelées lumière en tant qu’elles sont principes de connaissance. |
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Et videtur quod
non. Quia secundum
hoc verbum est causa rerum, quod res sunt in ipso. Si ergo res in verbo sunt
vita, verbum causat res per modum vitae. Sed ex hoc quod causat res per modum
bonitatis, sequitur quod omnia sunt bona. Ergo ex hoc quod causat res per
modum vitae, sequetur quod omnia sint viva : quod falsum est ; ergo
et primum. Praeterea, res sunt in verbo sicut artificiata apud artificem. Sed artificiata in artifice non sunt vita : nec enim ipsius artificis
vita sunt, qui vivebat etiam antequam artificiata in ipso essent ; neque
artificiatorum, quae vita carent. Ergo nec creaturae in verbo sunt vita. Praeterea, efficientia vitae magis appropriatur in Scriptura spiritui
sancto quam verbo, ut patet Ioan. VI, 64 : spiritus est qui vivificat ; et in pluribus aliis locis. Sed verbum non dicitur de spiritu
sancto, sed de filio tantum, ut patet ex dictis. Ergo nec convenienter
dicitur quod res in verbo sit vita. Praeterea, lux
intellectualis (non) est principium vitae. Sed res in verbo non sunt lux.
Ergo videtur quod in eo non sint vita. Sed contra. Est
quod dicitur Ioan. Cap. I, vers. 3 : quod
factum est in ipso vita erat. Praeterea,
secundum philosophum in VIII Physicorum [cap. 1 (250 b 14)], motus caeli
dicitur vita quaedam omnibus natura
existentibus. Sed magis influat verbum in creaturas quam motus
caeli in naturam. Ergo res, secundum quod sunt in verbo, debent dici vita. Responsio. Dicendum, quod res, secundum quod sunt in verbo, considerari
possunt dupliciter : uno modo per comparationem ad verbum ; alio
modo per comparationem ad res in propria natura existentes ; et utroque
modo similitudo creaturae in verbo est vita. Illud enim proprie vivere dicimus quod in seipso habet principium motus
vel operationis cuiuscumque. Ex hoc enim primo sunt dicta aliqua vivere, quia
visa sunt in seipsis habere aliquid ea movens secundum quemcumque motum. Et
hinc processit nomen vitae ad omnia quae in seipsis habent operationis
propriae principium ; unde et ex hoc quod aliqua intelligunt vel
sentiunt vel volunt, vivere dicuntur, non solum ex hoc quod secundum locum
moventur, vel secundum augmentum. Illud ergo esse quod habet res prout est
movens seipsam ad operationem aliquam, proprie dicitur vita rei, quia vivere viventis est esse, ut in II de
Anima [cap. 4 (415 b 13)] dicitur. In nobis autem
nulla operatio ad quam nos movemus, est esse nostrum ; unde intelligere
nostrum non est vita nostra, proprie loquendo, nisi secundum quod vivere
accipitur pro opere, quod est signum vitae ; et similiter nec similitudo
intellecta in nobis est vita nostra. Sed intelligere verbi est suum esse, et
similiter similitudo ipsius ; unde similitudo creaturae in verbo, est
vita eius. Similiter etiam similitudo creaturae est quodammodo ipsa creatura,
per modum illum quo dicitur, quod anima
quodammodo est omnia. Unde ex hoc quod similitudo creaturae in verbo est
productiva et motiva creaturae in propria natura existentis, quodammodo
contingit ut creatura seipsam moveat, et ad esse producat, inquantum scilicet
producitur in esse, et movetur a sua similitudine in verbo
existente. Et ita similitudo creaturae in verbo est quodammodo creaturae vita. Ad primum ergo dicendum, quod hoc quod creatura in verbo existens dicitur
vita, non pertinet ad rationem propriam creaturae, sed ad modum quo est in
verbo. Unde, cum non sit eodem modo in seipsa, non sequitur quod in seipsa
vivat, quamvis in verbo sit vita ; sicut non est in seipsa immaterialis,
quamvis in verbo sit immaterialis. Sed bonitas, entitas, et huiusmodi,
pertinent ad propriam rationem creaturae ; et ideo, sicut secundum quod
sunt in verbo, sunt bona, ita etiam secundum quod sunt in propria natura. Ad secundum dicendum, quod similitudines rerum in artifice non possunt
proprie dici vita, quia non sunt ipsum esse artificis viventis, nec etiam
ipsa eius operatio, sicut in Deo accidit ; et tamen Augustinus [In Ioh. Ev. Tract. I, 17] dicit,
quod arca in mente artificis vivit ; sed hoc est secundum quod in mente
artificis habet esse intelligibile, quod ad genus vitae pertinet. Ad tertium dicendum, quod vita spiritui sancto attribuitur secundum
hoc quod Deus dicitur vita rerum, prout ipse est in rebus omnibus movens eas,
ut sic modo quodam omnes res a principio intrinseco motae videantur ;
sed vita appropriatur verbo secundum quod res sunt in Deo, ut ex dictis
patet. Ad quartum dicendum, quod similitudines rerum in verbo, sicut sunt
rebus causa existendi, ita sunt rebus causa cognoscendi ; inquantum
scilicet imprimuntur intellectualibus mentibus, ut sic res cognoscere possint ;
et ideo, sicut dicuntur vita prout sunt principia existendi, ita dicuntur lux
prout sunt principia cognoscendi. |
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LA QUESTION PORTE SUR LA PROVIDENCE. Article 1 : Auquel des attributs divins la providence
se ramène-t-elle ? Article 2 : Le monde est-il gouverné par la providence ? Article 3 : La divine providence s’étend-elle aux
réalités corruptibles ? Article 4 : Tous les mouvements et les actions
des corps inférieurs de ce monde sont-ils soumis à la divine
providence ? Article 5 : Les actes humains sont-ils gouvernés
par la providence ? Article 6 : Les bêtes et leurs actes sont-ils
soumis à la divine providence ? Article 7 : Les pécheurs sont-ils gouvernés par
la divine providence ? Article 8 : La création corporelle est-elle tout
entière gouvernée par la divine providence au moyen de la création angélique ? Article 9 : La divine providence dispose-t-elle
les corps inférieurs par les corps célestes ? Article 10 : La divine
providence gouverne-t-elle les actes humains au moyen des corps
célestes ? |
Quaestio
est de providentia. Primo ad quod
attributorum providentia reducatur. Secundo
utrum mundus providentia regatur. Tertio utrum
divina providentia ad corruptibilia se extendat. Quarto
utrum omnes motus et actiones horum inferiorum corporum subdantur divinae
providentiae. Quinto utrum
humani actus providentia regantur. Sexto utrum animalia
bruta et eorum actus divinae providentiae subdantur. Septimo utrum peccatores divina providentia
regantur. Octavo utrum tota corporalis creatura gubernetur
divina providentia mediante creatura angelica. Nono utrum per corpora caelestia disponat
divina providentia inferiora corpora. Decimo utrum humani actus gubernentur a divina providentia mediantibus
corporibus caelestibus. |
Plan de cette question (voir
aussi l’analyse p. 72)
Situation
de la providence en Dieu (art. 1)
Son
extension :
monde
(2)
réalités
corruptibles (3)
corps
inférieurs de ce monde (4)
actes
humains (5)
bêtes
(6)
pécheurs
(7)
Médiations :
angélique,
dans le gouvernement des créatures (8)
des
corps célestes, dans le gouvernement des corps inférieurs (9)
celle, non nécessitante, des corps célestes
à
l’égard des actes humains (10)
Art.
1 : Super Sent. I, d. 39, q. 2, a. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 1.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 130 et 132 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 132 et 133 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 132 et 133 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 132 et 133 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 6 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 132 et 133 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 7 : Super
Sent. I, d. 39, q. 2, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 1, 64, 75 et 94 ; Super
Dion. De div. Nom., cap. 3, l. 1 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 2 et q. 103,
a. 5 ; Comp. Theol.,
cap. 123, 132 et 133 ; De
subst. Separ., cap. 13-15.
Art. 8 : Cont.
Gent. III, cap. 76-78, 83 et 94 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 3 et q. 103,
a. 6 ; ibid. q. 110, a. 1 ; Comp. Theol., cap. 124, 130 et 131 ; De subst. Separ., cap. 14.
Art. 9 : Super
Sent. II, d. 15, q. 1, a. 2 ; Cont. Gent. III, cap. 82 ; Sum. Th. I, q. 22, a. 3 et q. 115,
a. 3 ; Comp. Theol.,
cap. 127.
Art. 10 : Super
Sent. II, d. 15, q. 1, a. 3 et d. 25, a. 2,
ad 5 ; Cont. Gent. III,
cap. 84, 85 et 87 ; Sum. Th. I, q. 22,
a. 3 et q. 115, a. 4 ; Super
De anima III, l. 4 ; Lect.
Super Matth.,
cap. 2 ; Super Periherm. I,
l. 14 ; Super Metaph. VI,
l. 3 ; Sum. Th. I-II, q. 9,
a. 5 et II-II, q. 95, a. 5.
(Et primo quaeritur ad quod attributorum providentia reducatur.)
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Il
semble que ce soit seulement à la science. 1°
Comme dit Boèce au quatrième livre sur la Consolation
de la philosophie, « il est manifeste que la forme
immobile et simple des choses à faire est la providence ». Or, en Dieu,
la forme des choses à faire est l’idée, qui appartient à la science. La
providence appartient donc, elle aussi, à la connaissance. 2° [Le
répondant] disait que la providence appartient aussi à la volonté, en tant
qu’elle est la cause des réalités. En sens contraire : en nous, la
science pratique est la cause des réalités connues. Or la science pratique
est seulement dans la connaissance. Donc la providence aussi. 3°
Boèce dit au livre précité :
« La façon de faire les choses, quand elle est considérée dans la pureté
même de l’intelligence divine, est appelée providence. » Or la pureté de
l’intelligence semble appartenir à la connaissance spéculative. La providence
appartient donc à la connaissance spéculative. 4°
Boèce dit, au cinquième livre sur la Consolation
de la philosophie, que la providence doit son nom « à ce
que, placée loin (porro) des
réalités inférieures, elle voit toutes choses de loin, depuis le suprême
sommet des réalités ». Or la vision de loin appartient à la
connaissance, et surtout à la spéculative. La providence semble donc surtout
appartenir à la connaissance spéculative. 5°
Comme dit Boèce au quatrième livre sur la Consolation, le destin est à la providence ce que le raisonnement est à l’intelligence. Or
tant l’intelligence que le raisonnement appartiennent à la connaissance aussi
bien spéculative que pratique. Donc la providence aussi. 6°
Saint Augustin dit au livre des 83 Questions : « Par un gouvernement magnifique,
la loi invariable règle tout ce qui est sujet à évolution. » Or
gouverner et régler appartiennent à la providence. La loi invariable est donc
la providence elle-même. Or la loi appartient à la connaissance. Donc la providence
aussi. 7° La
loi naturelle est causée en nous par la divine providence. Or la cause agit
pour produire un effet par voie de ressemblance ; ainsi disons-nous que
la bonté de Dieu est
cause de la bonté dans les réalités, l’essence, de l’être, et la vie, du
vivre. La providence divine est donc une loi ; et nous retrouvons ainsi
la même conclusion que ci-dessus. 8°
Boèce dit au quatrième livre sur la Consolation que « la providence est cette divine
raison établie au principe suprême de tout ». Or la raison de la réalité
en Dieu est l’idée, comme dit saint Augustin au livre des 83 Questions. La providence est donc l’idée. Or l’idée
appartient à la connaissance. Donc la providence aussi. 9° La
science pratique est ordonnée soit à amener les réalités à l’existence, soit
à ordonner
les réalités déjà produites. Or, produire
les réalités n’appartient pas à la providence, car la providence présuppose
les réalités qui sont pourvues ; de même, ordonner les réalités
produites ne lui appartient pas non plus, car cela se rapporte à la disposition.
La providence n’appartient donc pas à la connaissance pratique, mais
seulement à la spéculative. En sens
contraire : 1) Il
semble qu’elle appartienne à la volonté, car, comme dit saint Jean Damascène
au deuxième livre,
« la providence est la volonté de Dieu, en raison de laquelle tout ce
qui existe reçoit une conduite convenable ». 2) Ceux
qui savent ce qu’il faut faire et ne veulent cependant pas le faire, nous ne
les disons pas prévoyants. La providence regarde donc plus la volonté que la
connaissance. 3)
Comme dit Boèce au quatrième livre sur la Consolation, Dieu gouverne le monde par sa bonté. Or la
bonté se rapporte à la volonté. Donc la providence également, à laquelle il
appartient de gouverner. 4)
Disposer n’appartient pas à la science, mais à la volonté. Or, selon Boèce au
quatrième livre sur la Consolation, la providence est la raison par laquelle
Dieu dispose tout. La providence appartient donc à la volonté, non à la
connaissance. 5) Ce
qui est pourvu, comme tel, n’est pas sage ou su, mais il est bon. Donc le pourvoyant
non plus, comme tel, n’est pas sage, mais bon ; et de la sorte, la providence
ne relève pas de la sagesse, mais de la bonté ou de la volonté. 6) Mais
par ailleurs, il semble qu’elle appartienne à la puissance, car Boèce dit au
troisième livre sur la Consolation : « La providence a mis dans les
choses qu’elle a créées une plus ou moins grande cause de permanence, si bien
qu’elles désirent naturellement demeurer, autant que possible. » La
providence est donc le principe de la création. Or la création est appropriée
à la puissance. La providence appartient donc à la puissance. 7) Le
gouvernement est l’effet de la providence, comme il est dit au livre de la Sagesse :
« Mais, ô Père, c’est votre providence qui gouverne tout »
(Sag. 14, 3). Or,
comme dit Hugues de Saint-Victor dans son De
sacramentis, la volonté est comme ce qui commande, la
sagesse est comme ce qui dirige, la puissance comme ce qui exécute ;
aussi la puissance est-elle plus proche du gouvernement que la science ou la
volonté. La providence appartient donc plutôt à la puissance qu’à la science
ou à la volonté. Réponse
: Ce qui
se conçoit à propos de Dieu, nous
ne pouvons le connaître qu’à partir de ce qui est en nous, à cause de la
faiblesse de notre intelligence. Aussi, pour savoir comment la providence se
dit en Dieu, il nous faut voir
comment la providence est en nous. Il faut
donc savoir que Cicéron conçoit la providence comme une partie de la prudence,
au deuxième livre de l’Ancienne Rhétorique, et cette partie de la prudence la porte
comme à son achèvement. Car les deux autres parties, que sont la mémoire et
l’intelligence, ne sont que des préparations à l’acte de prudence. Or la
prudence, suivant
le Philosophe au sixième livre de l’Éthique, est la droite raison des actions
immanentes. Et les actions
immanentes diffèrent des actions transitives en ce que ces dernières passent
de l’agent à une matière extérieure, comme le banc et la maison, et la droite
raison en est l’art ; tandis qu’on appelle « actions
immanentes » les actions qui ne sortent pas de l’agent, mais sont des
actes qui le perfectionnent, comme vivre chastement, se comporter avec
patience, et autres semblables ; et la droite raison en est la prudence. Or,
dans ces actions immanentes, deux choses se présentent à notre
considération : la fin, et le moyen. La prudence dirige donc surtout
dans les moyens ;
en effet, quelqu’un est dit prudent lorsqu’il donne de bons conseils, comme
il est dit au sixième livre de l’Éthique. Or le conseil « ne porte pas sur la
fin, mais sur les moyens », comme il est dit au troisième livre de l’Éthique. Mais la fin des actions immanentes préexiste
en nous de deux façons : d’abord par la connaissance naturelle de la fin
de l’homme ; cette connaissance naturelle, selon le Philosophe au
sixième livre de l’Éthique, appartient à l’intelligence, qui porte sur
les principes des opérables tout comme sur ceux des objets de
spéculation ; et les principes des opérables sont les fins,
comme il est dit au même livre. D’une autre façon, quant à la disposition
affective ; et ainsi, les fins des actions immanentes sont en nous par
les vertus morales, par lesquelles l’homme est disposé à vivre justement, ou
courageusement, ou avec tempérance, ce qui est comme la fin prochaine des
actions immanentes. Et semblablement, à
l’égard des moyens nous sommes perfectionnés et quant à la connaissance par
le conseil, et quant à l’appétit par l’élection ; et en ces choses nous
sommes dirigés par la prudence. Il est
donc clair qu’il appartient à la prudence de disposer certaines choses de
façon ordonnée
relativement à la fin. Or cette disposition
des moyens vers la fin par la prudence a lieu à la façon d’un certain raisonnement
dont les principes sont les fins – car c’est d’elles qu’est tirée toute
l’ordonnance susdite dans tout le domaine des opérables, comme cela apparaît
clairement pour les produits de l’art – ; aussi, pour être prudent,
est-il requis d’être en bon rapport avec les fins elles-mêmes. Car il ne peut
y avoir de droite raison si les principes de la raison ne sont pas conservés.
Et c’est pourquoi la prudence requiert à la fois l’intelligence des fins et
les vertus morales, par lesquelles la puissance affective est droitement
placée dans la fin ; et pour cette raison, il est nécessaire que tout
prudent soit vertueux, comme
il est dit au sixième livre de l’Éthique. Or, en toutes les
puissances et les actes ordonnés de l’âme, il y a ceci de commun, que la
vertu du premier est conservée en tous ceux qui suivent ; voilà pourquoi
dans la prudence sont d’une certaine façon incluses et la volonté qui porte
sur la fin, et la connaissance de la fin. Ce qui
a été dit fait donc voir comment la providence se rapporte aux autres
attributs de Dieu. En effet, la science se rapporte à la fois à la
connaissance de la fin et à celle des moyens : par la science, en effet,
Dieu connaît soi-même et les créatures. Mais la providence se rapporte
seulement à la connaissance des moyens en tant qu’ils sont ordonnés à la
fin ; et c’est pourquoi la providence, en
Dieu, inclut à la fois la science et la volonté ; mais cependant, elle
demeure essentiellement dans la connaissance, non certes la connaissance
spéculative, mais la pratique. La
puissance, quant à elle, est exécutrice de la providence ; par
conséquent, l’acte de la puissance pré- suppose
l’acte de la providence comme dirigeante ;
la puissance n’est donc pas incluse dans la providence comme l’est la volonté. Réponse
aux objections : 1° Dans
la réalité créée, on peut considérer deux choses : son espèce en
elle-même, et sa relation à la fin. Et de ces deux choses la forme a précédé
en Dieu. La forme exemplaire de la réalité selon son espèce en elle-même est
donc l’idée ;
mais la forme de la réalité pour autant qu’elle est ordonnée à la fin, c’est
la providence. Or l’ordre que la divine providence a mis dans les réalités
est appelé destin, selon
Boèce. Donc,
ce que l’idée est à l’espèce de la réalité, la providence l’est au
destin ; et cependant, bien que l’idée puisse appartenir en quelque
façon à la connaissance spéculative, la providence se rapporte pourtant à la
seule connaissance pratique, attendu qu’elle implique une relation à la fin,
et ainsi, à l’œuvre au moyen de laquelle on parvient à la fin. 2° La
providence relève plus de la volonté que la science pratique considérée en
elle-même : en effet, la science pratique en elle-même se rapporte à la
fois à la connaissance de la fin et à celle des moyens ; elle ne présuppose
donc pas la volonté de la fin, sinon la volonté serait en quelque sorte
incluse dans la science, comme on a dit qu’elle l’est dans la providence. 3° La
pureté de l’intelligence est mentionnée pour exclure de la providence non pas
la volonté, mais le changement et la variété. 4° Dans
ce passage, Boèce ne livre pas la définition complète de la providence, mais
il assigne la raison de son nom ; par conséquent, bien que la vision
puisse se rapporter à la connaissance spéculative, il ne s’ensuit pas que la
providence s’y rapporte. En outre, Boèce interprète le mot
« providence » comme « vision de loin » en expliquant que
Dieu lui-même, « depuis le suprême sommet des réalités, voit toutes
choses de loin ». Or il est au suprême sommet des réalités parce qu’il
cause et ordonne tout ; et de la sorte, on peut aussi relever dans les
paroles de Boèce quelque chose qui se rapporte à la connaissance pratique. 5°
Cette comparaison de Boèce s’entend de la ressemblance de proportion du
simple au composé et du stable au mobile : en effet, de même que
l’intelligence est simple et sans processus discursif, au lieu que la raison va çà et là en discourant sur différentes
choses, de même la providence est simple et immobile, au lieu que le destin
est multiple et variable ; par conséquent, l’argument n’est pas probant. 6° Le
nom de providence ne signifie pas proprement en Dieu la loi
éternelle, mais quelque chose qui s’ensuit de la loi éternelle. En effet, on
doit considérer en Dieu la loi éternelle comme sont envisagés en nous les
principes des opérables, principes naturellement connus desquels nous partons
pour tenir conseil et pour choisir – ce qui appartient à la prudence, ou à la
providence. La loi de notre intelligence est donc à la prudence ce que le
principe indémontrable est à la démonstration. Et semblablement, la loi
éternelle n’est pas en Dieu la providence même, mais comme le principe de la
providence ; et c’est pourquoi l’acte de providence est convenablement
attribué à la loi éternelle, de même que tout l’effet de la démonstration est
attribué aux principes indémontrables. 7° Dans
les attributs divins, nous trouvons deux raisons formelles de causalité :
l’une par voie d’exemplarité, comme nous disons que du premier vivant vient
tout ce qui vit ; et cette raison formelle de causalité est commune à
tous les attributs. L’autre raison formelle suit la relation à l’objet de
l’attribut, comme nous disons que la puissance est la cause des possibles, et
la science celle des objets sus ; et suivant cette sorte de causalité,
il n’est pas nécessaire que l’effet porte la ressemblance de la cause :
en effet, les choses qui sont faites au moyen de la science ne sont pas nécessairement
science, mais objets sus. Et c’est de cette façon que l’on conçoit la
providence de Dieu comme la cause de tout ; par conséquent, bien que la
loi naturelle de notre intelligence existe par la providence, il ne s’ensuit
pas que la providence divine soit la loi éternelle. 8°
Cette raison établie dans le principe suprême n’est appelée providence que si
l’on ajoute la relation à la fin, à laquelle est présupposée la volonté de la
fin ;
donc, bien qu’elle appartienne essentiellement à la connaissance, elle inclut
cependant en quelque façon la volonté. 9° Deux
relations peuvent être considérées dans les réalités : l’une en tant
qu’elles émanent du principe ; l’autre en tant qu’elles sont ordonnées à
la fin. La disposition concerne donc l’ordre avec lequel les réalités émanent
du principe ; en effet, on dit que des choses sont disposées parce
qu’elles sont placées par Dieu à différents degrés, comme l’artisan place diversement
les parties de son ouvrage ; la disposition semble donc appartenir à
l’art. Mais la providence implique la relation à la fin. Et ainsi, la
providence diffère de l’art divin et de la disposition, car
l’art divin se dit par rapport à la production des réalités, et la
disposition par rapport à l’ordre des choses produites, mais le nom de
providence implique une relation à la fin. Or, de la fin du produit de l’art
se déduit tout ce qui est en lui, et la relation à la fin est plus proche de
la fin que ne l’est l’ordre mutuel des parties, et le cause en quelque
sorte ; voilà pourquoi la providence est en quelque sorte la cause de la
disposition, et pour cette raison l’acte de disposition est fréquemment
attribué à la providence. Donc, bien que la providence ne soit ni l’art, qui
regarde la production des réalités, ni la disposition, qui regarde l’ordre
des réalités entre elles, il ne s’ensuit pourtant pas qu’elle n’appartienne pas
à la connaissance pratique. Réponse
aux objections en sens contraire : 1)
Saint Jean Damascène dit que la providence est une volonté en ce sens qu’elle
inclut et présuppose une volonté, comme nous l’avons dit. 2)
Selon le Philosophe au sixième livre de l’Éthique, personne ne peut être prudent sans avoir les
vertus morales, par lesquelles on est droitement disposé relativement aux
fins ; comme nul ne peut bien démontrer sans se comporter droitement
avec les principes de la démonstration. Que nul ne soit appelé pourvoyant
s’il n’a une volonté droite, vient de là, et non de ce que la providence
serait dans la volonté. 3) L’on
dit que Dieu gouverne par la bonté, non pas en ce sens que la bonté serait la
providence même, mais parce qu’elle est le principe de la providence,
puisqu’elle inclut la notion de fin ; et aussi parce que la bonté divine
est pour Dieu ce que la vertu morale est pour nous. 4) Bien
que disposer présuppose la volonté, disposer n’est cependant pas un acte de
la volonté : car ordonner – acte compris dans la disposition –
appartient au sage, comme dit le Philosophe ;
voilà pourquoi la disposition et la providence appartiennent essentiellement
à la connaissance. 5) La
providence se rapporte à l’objet pourvu comme la science se rapporte à
l’objet su, et non comme la science se rapporte au sujet qui sait ; il
n’est donc pas nécessaire que ce qui est pourvu, comme tel, soit sage, mais
qu’il soit su. 6) & 7) Nous les
accordons. |
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Et videtur quod
tantum ad scientiam. Quia, sicut
dicit Boetius in IV de Consolatione philos. [prosa 6], illud certe manifestum est, immobilem simplicemque
formam gerendarum rerum esse providentiam. Sed
forma rerum agendarum in Deo est idea, quae ad scientiam pertinet. Ergo et
providentia ad cognitionem pertinet. Sed dicebat, quod providentia pertinet ad voluntatem etiam inquantum
est causa rerum. – Sed contra, in nobis scientia practica est causa rerum
scitarum. Sed scientia practica in sola cognitione est. Ergo et providentia. Praeterea, Boetius dicit in libro praedicto [prosa 6] : modus rerum gerendarum, cum in ipsa
divinae intelligentiae puritate conspicitur, providentia nominatur. Sed
puritas intelligentiae ad cognitionem speculativam pertinere videtur. Ergo
providentia ad cognitionem speculativam pertinet. Praeterea, Boetius dicit in V de Consolatione philos. [prosa 6],
quod providentia dicitur : eo quod
porro a rebus infimis constituta, quasi ab excelso rerum cacumine cuncta
prospiciat. Sed prospicere cognitionis est, et praecipue speculativae.
Ergo providentia maxime videtur ad cognitionem speculativam pertinere. Praeterea, sicut dicit Boetius in IV de Consolatione [prosa 6],
uti est ad intellectum ratiocinatio, ita est fatum ad providentiam. Sed tam
intellectus quam ratiocinatio ad cognitionem pertinet communiter speculativam
et practicam. Ergo et providentia. Praeterea, Augustinus in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 27]
dicit, lex incommutabilis omnia
mutabilia pulcherrima gubernatione moderatur. Sed gubernare et moderari
ad providentiam pertinet. Ergo lex incommutabilis est ipsa providentia. Sed
lex ad cognitionem pertinet. Ergo et providentia. Praeterea, lex naturalis in nobis ex divina providentia causatur. Sed
causa agit ad effectum producendum per viam similitudinis ; unde dicimus
quod bonitas Dei est causa bonitatis in rebus, et essentia essendi et vita
vivendi. Ergo divina providentia est lex ; et sic idem quod prius. Praeterea, Boetius dicit in IV de Consolatione [prosa 6], quod providentia est ipsa illa divina ratio in
summo omnium principe constituta. Sed ratio rei in Deo est idea, ut Augustinus
dicit in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 46]. Ergo providentia est idea.
Sed idea pertinet ad cognitionem. Ergo et providentia. Praeterea, scientia practica ordinatur vel ad producendum res in esse,
vel ad ordinandum iam productas res. Sed producere res non est providentiae,
quia providentia praesupponit res provisas ; similiter etiam nec ordinare
res productas, quia hoc ad dispositionem pertinet. Ergo providentia non
pertinet ad cognitionem practicam, sed speculativam tantum. Sed e contra. Videtur quod pertineat ad voluntatem, quia sicut dicit
Damascenus in libro II [De fide II,
29] : providentia est voluntas
Dei, propter quam omnia quae sunt, convenientem deductionem suscipiunt. Praeterea,
illos qui sciunt quid agendum est et tamen nolunt facere, non dicimus
providos. Ergo providentia magis respicit voluntatem quam cognitionem. Praeterea, sicut dicit Boetius in IV de Consol. [prosa 6], Deus sua
bonitate gubernat mundum. Sed bonitas ad
voluntatem pertinet. Ergo et providentia, cuius est gubernare. Praeterea, disponere non est scientiae, sed voluntatis. Sed secundum
Boetius in IV de Consol. [prosa 6], providentia est ratio per quam Deus
cuncta disponit. Ergo providentia ad voluntatem pertinet, non ad notitiam. Praeterea, provisum, inquantum provisum, non est sapiens vel scitum,
sed est bonum. Ergo nec providens, inquantum providens, est sapiens, sed
bonus ; et ita providentia non pertinet ad sapientiam, sed ad bonitatem,
vel voluntatem. Sed iterum videtur quod pertineat ad potentiam, quia Boetius dicit in
libro de Consol. [III, 11] : providentia
dedit rebus a se creatis hanc vel maximam manendi causam, ut quoad possint,
naturaliter manere desiderent. Ergo providentia est creationis
principium. Sed creatio appropriatur potentiae. Ergo providentia ad potentiam
pertinet. Praeterea, gubernatio est providentiae effectus, ut dicitur Sapient.,
XIV, 3 : tu autem, pater, gubernas
omnia providentia. Sed, sicut Hugo
dicit in libro de Sacramentis [I, p. II, cap. 6 et 22], voluntas
est ut imperans, sapientia ut dirigens, potentia ut exequens ; et sic
potentia est gubernationi propinquior quam scientia vel voluntas. Ergo providentia pertinet magis ad potentiam quam scientiam vel voluntatem. Responsio. Dicendum, quod ea quae de Deo intelliguntur, propter nostri
intellectus infirmitatem cognoscere non possumus nisi ex his quae apud nos
sunt ; et ideo, ut sciamus quomodo providentia dicatur in Deo, videndum
est quomodo providentia sit in nobis. Sciendum est ergo, quod Tullius providentiam ponit prudentiae
partem in II libro veteris Rhetoricae [De
inventione II, 53, 160], et est pars prudentiae quasi completiva.
Quia aliae duae partes, scilicet memoria et intelligentia, non sunt nisi
quaedam praeparationes ad prudentiae actum. Prudentia autem, secundum philosophum
in VI Ethic. [l. 4 (1140 b 4 et 20], est recta ratio agibilium. Et differunt
agibilia a factibilibus, quia factibilia dicuntur illa quae procedunt ab
agente in exteriorem materiam, sicut scamnum et domus : et horum recta
ratio est ars ; sed agibilia dicuntur actiones quae non progrediuntur
extra agentem, sed sunt actus perficientes ipsum, sicut caste vivere,
patienter se habere, et huiusmodi : et horum recta ratio est prudentia. Sed in istis
agibilibus duo quaedam consideranda occurrunt : scilicet finis, et id
quod est ad finem. Prudentia ergo praecipue dirigit in his quae sunt ad
finem ; ex hoc enim aliquis dicitur prudens, quod est bene
consiliativus, ut dicitur in VI Ethic. [l. 4 (1140 a 26) et 6 (1141 b 9)].
Consilium autem non est de fine, sed de
his quae sunt ad finem, ut dicitur in III Ethic. [cap. 5 (1112 b
11)]. Sed finis agibilium praeexistit in nobis dupliciter : scilicet per
cognitionem naturalem de fine hominis ; quae quidem naturalis cognitio
ad intellectum pertinet, secundum philosophum in VI Ethic. [l. 9 (1143 a 35)], qui est principiorum operabilium sicut et
speculabilium ; principia autem operabilium sunt fines, ut in eodem
libro dicitur. Alio modo quantum ad affectionem ; et sic fines agibilium
sunt in nobis per virtutes morales, per quas homo afficitur ad iuste vivendum
vel fortiter vel temperate, quod est quasi finis proximus agibilium. Et
similiter ad ea quae sunt ad finem perficimur, et quantum ad cognitionem per
consilium, et quantum ad appetitum per electionem ; et in his per
prudentiam dirigimur. Patet ergo quod prudentiae est aliqua ordinate ad finem disponere. Et
quia ista dispositio eorum quae sunt ad finem, in finem per prudentiam est
per modum cuiusdam ratiocinationis, cuius principia sunt fines (ex eis enim
trahitur tota ratio ordinis praedicti in omnibus operabilibus, sicut
manifeste apparet in artificiatis) ; ideo ad hoc quod aliquis sit
prudens, requiritur quod bene se habeat circa ipsos fines. Non enim potest esse recta
ratio, nisi principia rationis salventur. Et ideo ad prudentiam requiritur et
intellectus finium, et virtutes morales, quibus affectus recte collocatur in
fine ; et propter hoc oportet omnem prudentem esse virtuosum, ut in VI
Ethic. [l. 11 (1144 b 32)] dicitur. In omnibus autem viribus et actibus
animae ordinatis hoc est commune, quod virtus primi salvatur in omnibus
sequentibus ; et ideo in prudentia quodammodo includitur et voluntas,
quae est de fine, et cognitio finis. Ex dictis
igitur patet quomodo providentia se habeat ad alia quae de Deo dicuntur.
Scientia enim se habet communiter ad cognitionem finis, et eorum quae sunt ad
finem : per scientiam enim Deus scit se et creaturas. Sed providentia pertinet tantum ad cognitionem eorum quae sunt ad
finem, secundum quod ordinantur in finem ; et ideo providentia in Deo
includit et scientiam et voluntatem ; sed tamen essentialiter in
cognitione manet, non quidem speculativa, sed practica. Potentia autem
executiva est providentiae ; unde actus potentiae praesupponit actum
providentiae sicut dirigentis ; unde in providentia non includitur
potentia sicut voluntas. Ad primum ergo dicendum, quod in re creata duo possunt
considerari : scilicet ipsa species eius absolute, et ordo eius ad
finem ; et utriusque forma praecessit in Deo. Forma ergo exemplaris rei
secundum suam speciem absolute est idea ; sed forma rei secundum quod
est ordinata in finem, est providentia. Ipse autem ordo a divina providentia
rebus inditus, fatum vocatur, secundum Boetium [De consol. IV, 6]. Unde, sicut se habet idea ad speciem rei,
ita se habet providentia ad fatum ; et tamen, quamvis idea possit
pertinere ad speculativam cognitionem aliquo modo, tamen providentia tantum
ad practicam pertinet ; eo quod importat ordinem ad finem, et ita ad
opus, quo mediante pervenitur ad finem. Ad secundum dicendum, quod providentia plus habet de ratione voluntatis
quam scientia practica absolute : scientia enim practica absolute communiter
se habet ad cognitionem finis et eorum quae sunt ad finem ; unde non
praesupponit voluntatem finis, ut sic aliquo modo voluntas in scientia includatur ;
sicut de providentia dictum est. Ad tertium dicendum, quod puritas intelligentiae non dicitur ad exclusionem
voluntatis, sed ad excludendum mutabilitatem et varietatem a providentia. Ad quartum dicendum, quod Boetius in verbis illis non ponit completam
providentiae rationem, sed nominis rationem assignat ; unde, quamvis
videre ad cognitionem speculativam pertinere possit, non tamen sequitur quod
providentia. Et praeterea, secundum hoc Boetius exponit providentiam quasi
procul videntiam, quia ipse Deus ab
excelso rerum cacumine cuncta prospicit. Secundum hoc autem est in
excelso rerum cacumine quod omnia causat et ordinat : et sic etiam in
verbis Boetii potest aliquid ad practicam cognitionem pertinens notari. Ad quintum
dicendum, quod comparatio illa Boetii accipitur secundum similitudinem proportionis
simplicis ad compositum, et quieti ad mobile : sicut enim intellectus simplex
est et sine discursu, ratio autem discurrendo circa diversa vagatur ;
ita etiam providentia simplex est et immobilis, fatum autem multiplex et
variabile : unde non sequitur ratio. Ad sextum dicendum, quod providentia in Deo proprie non nominat legem
aeternam, sed aliquid ad legem aeternam consequens. Lex enim aeterna est
consideranda in Deo, sicut accipiuntur in nobis principia operabilium
naturaliter nota, ex quibus procedimus in consiliando et eligendo : quod
est prudentiae, sive providentiae ; unde hoc modo se habet lex
intellectus nostri ad prudentiam sicut principium indemonstrabile ad demonstrationem.
Et similiter etiam in Deo lex aeterna non est ipsa providentia, sed providentiae
quasi principium ; unde et convenienter legi aeternae attribuitur actus providentiae, sicut et omnis effectus demonstrationis principiis indemonstrabilibus
attribuitur. Ad septimum dicendum, quod in divinis attributis invenimus duplicem rationem
causalitatis. Unam per viam exemplaritatis, sicut dicimus quod a primo vivo
procedunt omnia viva, et haec ratio causandi est communis omnibus attributis.
Alia ratio est secundum ordinem ad obiectum attributi, prout dicimus quod
potentia est causa possibilium, et scientia scitorum, et secundum hunc modum
causandi non oportet quod causatum habeat similitudinem causae : non
enim quae per scientiam facta sunt, oportet esse scientia, sed scita. Et per
hunc modum providentia Dei causa omnium ponitur ; unde, quamvis a
providentia sit lex naturalis intellectus nostri, non sequitur quod divina
providentia sit lex aeterna. Ad octavum dicendum, quod ratio illa in summo principe constituta non
dicitur providentia nisi adiuncto ordine ad finem, ad quem praesupponitur
voluntas finis ; unde licet essentialiter ad cognitionem pertineat,
tamen voluntatem aliquo modo includit. Ad nonum dicendum, quod in rebus potest considerari duplex ordo :
unus secundum quod egrediuntur a principio ; alius secundum quod
ordinantur ad finem. Dispositio ergo pertinet ad illum ordinem quo res
progrediuntur a principio : dicuntur enim aliqua disponi secundum quod
in diversis gradibus collocantur a Deo, sicut artifex diversimode collocat
partes sui artificii ; unde dispositio ad artem pertinere videtur. Sed
providentia importat illum ordinem qui est ad finem. Et sic providentia
differt ab arte divina et dispositione, quia ars divina dicitur respectu productionis
rerum ; sed dispositio respectu ordinis productorum ; providentia
autem dicit ordinem in finem. Sed quia ex fine artificiati colligitur
quidquid est in artificiato ; ordo autem ad finem est fini propinquior
quam ordo partium ad invicem, et quodammodo causa eius ; ideo providentia
quodammodo est dispositionis causa, et propter hoc actus dispositionis
frequenter providentiae attribuitur. Quamvis ergo providentia nec sit ars
quae respicit productionem rerum, nec dispositio quae respicit rerum ordinem
ad invicem, non tamen sequitur quod non pertineat ad practicam cognitionem. Ad primum vero quod de voluntate obiicitur, dicendum est, quod pro tanto
Damascenus providentiam dicit esse voluntatem, quia voluntatem includit et
praesupponit, ut dictum est. Ad secundum dicendum, quod secundum philosophum in VI Ethic.
[l. 11 (1144 b 32)], nullus potest esse prudens nisi virtutes morales
habeat, per quas recte sit dispositus circa fines ; sicut nullus potest
bene demonstrare, nisi recte se habeat circa demonstrationis principia ;
et propter hoc etiam nullus dicitur providus nisi habeat rectam voluntatem,
non quia providentia sit in voluntate. Ad tertium dicendum, quod Deus dicitur gubernare per bonitatem, non
quasi bonitas sit ipsa providentia, sed quia est providentiae principium, cum
habeat rationem finis ; et etiam quia ita se habet divina bonitas ad ipsum
sicut moralis virtus ad nos. Ad quartum dicendum, quod disponere, quamvis voluntatem praesupponat,
non tamen est actus voluntatis : quia ordinare quod in dispositione
intelligitur, est sapientis, ut philosophus dicit [Metaph. I, 2 (982 a 17)] ; et ideo dispositio et
providentia essentialiter ad cognitionem pertinent. Ad quintum dicendum, quod providentia comparatur ad provisum sicut
scientia ad scitum, et non sicut scientia ad scientem ; unde non oportet
quod provisum, inquantum provisum, sit sapiens, sed quod sit scitum. Alia duo
concedimus. |
(Secundo quaeritur utrum mundus providentia regatur.)
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Il
semble que non. 1° Qui
agit par nécessité de nature, n’agit pas par providence. Or c’est par
nécessité de nature que Dieu agit sur les réalités créées, car, comme dit
Denys au quatrième chapitre des Noms
Divins, « la divine bonté se répand sur tous
les êtres comme notre soleil, sans choix ni savoir préalables, envoie
ses rayons sur tous les corps ». Dieu ne gouverne donc pas le monde par
la providence. 2° Le
principe multiforme vient après le principe uniforme. Or la volonté est un
principe multiforme, car elle a des objets opposés ; donc la providence
aussi, qui présuppose la volonté. Mais la nature est un principe uniforme,
car elle est déterminée à une seule chose. La nature précède donc la providence.
Les réalités naturelles ne sont donc pas gouvernées par la providence. 3° [Le
répondant] disait que le principe uniforme précède le multiforme dans le
même, non en des choses diverses. En sens contraire : plus un principe a
de puissance causale, plus il est antérieur. Or, plus il est uniforme, plus
il a une grande puissance causale, car, comme il est dit au livre des Causes, « toute puissance unie est plus infinie
qu’une puissance multipliée ». Donc, qu’ils soient envisagés dans le même ou en diverses choses,
le principe uniforme précédera le multiforme. 4°
Selon Boèce dans son Arithmétique, toute inégalité se ramène à l’égalité, et
toute multitude à l’unité. Donc toute action de la volonté, qui a une
multiplicité d’objets, doit se ramener aussi à l’action de la nature, qui est
simple et égale ; et de la sorte, il est nécessaire que l’agent premier
agisse par son essence et sa nature, et non par providence ; et nous
retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 5° Ce
qui est de soi déterminé à une seule chose, n’a pas besoin de gouvernant, car
le gouvernement est appliqué à un être pour qu’il ne se dissipe pas dans une
direction contraire. Or les réalités naturelles sont par leur propre nature
déterminées à une seule chose. Elles n’ont donc pas besoin de providence qui
les gouverne. 6° [Le
répondant] disait qu’elles ont besoin du gouvernement de la providence pour être
conservées dans l’existence. En sens contraire : là où il n’y a pas de
puissance à la corruption, il n’est point besoin de conservateur extérieur.
Or, en certaines réalités, il n’y a pas de puissance à la corruption, car il
n’y en a pas non plus à la génération, comme cela est clair dans le cas des
corps célestes et des substances spirituelles, qui sont les parties principales
du monde. Donc de telles choses n’ont pas besoin d’une providence qui les
conserve dans l’existence. 7° Il
est des choses, dans la réalité, que pas même Dieu ne peut changer, comme le
principe que rien ne peut être affirmé et nié de la même chose, et que ce qui
a été ne peut pas ne pas avoir été, comme dit saint Augustin au livre Contre Faustus. Donc
au moins de telles choses n’ont pas besoin d’une providence qui les gouverne
et les conserve. 8°
Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre,
« il est aberrant de dire qu’autre est l’auteur des réalités et autre
leur providence ». Or les réalités corporelles n’ont pas été faites par
Dieu, puisque Dieu est esprit ; car il ne semble pas qu’un esprit puisse
produire un corps, tout comme un corps ne peut pas non plus produire un esprit.
De telles réalités corporelles ne sont donc pas gouvernées par la providence
divine. 9° Le
gouvernement des réalités regarde la distinction même des réalités. Or cette
distinction ne semble pas provenir de Dieu, car il est à l’égard de toutes
choses dans un rapport uniforme, comme il est dit au livre des Causes. Les réalités ne sont donc pas gouvernées par
la providence divine. 10° Les
choses qui sont ordonnées en elles-mêmes n’ont pas besoin d’être ordonnées
par autre chose. Or les réalités naturelles sont ainsi, car, comme il est dit
au deuxième livre sur l’Âme, « en toutes les choses qui sont selon
la nature, il y a, pour la grandeur et l’augmentation, un terme et une raison
déterminés ». Les réalités naturelles ne sont donc pas ordonnées par la
providence divine. 11° Si
les réalités sont gouvernées par la divine providence, alors nous pourrons la
sonder à partir de l’ordre des réalités. Or, comme dit saint Jean Damascène
au deuxième livre,
« il faut admirer tout, louer tout et admettre, sans plus sonder, toutes
les œuvres de la providence ». Le monde n’est donc pas gouverné par la
providence. En sens
contraire : 1)
Boèce dit : « Ô toi qui gouvernes le
monde par une raison perpétuelle ! » 2) Tout
ce qui a un ordre certain est nécessairement gouverné par quelque providence.
Or les réalités naturelles ont un ordre certain dans leurs mouvements. Elles
sont donc gouvernées par la providence. 3) Les
choses qui sont différentes ne sont maintenues en quelque union que par une
providence qui les gouverne ; et c’est pourquoi certains philosophes
furent contraints d’affirmer que l’âme était une harmonie, à cause de la
conservation des contraires dans le corps de l’animal. Or, dans le monde,
nous voyons des choses contraires et différentes demeurer liées l’une à
l’autre. Le monde est donc gouverné par une providence. 4)
Comme dit Boèce au quatrième livre sur la Consolation, « le destin met en mouvement toutes
choses, réparties selon les lieux, les formes et les temps ; et cette explication
de l’ordre temporel, unifiée par le regard de l’esprit divin, c’est la
providence ». Puis donc que nous voyons que les réalités sont distinctes
selon les formes, les temps et les lieux, il est nécessaire d’admettre le
destin, et par conséquent, la providence aussi. 5) Tout
ce qui ne peut être conservé par soi-même dans l’existence a besoin de
quelque gouvernant par lequel il soit conservé. Or, les réalités créées ne
peuvent être conservées par elles-mêmes dans l’existence, car les choses qui
ont été faites de rien tendent par elles-mêmes au néant, comme dit saint Jean
Damascène. Il
est donc nécessaire qu’il y ait une providence gouvernant les réalités. Réponse
: La
providence regarde la relation à la fin ; voilà pourquoi tous ceux qui
nient la cause finale doivent par une nécessaire conséquence nier la
providence, comme dit le Commentateur au deuxième livre de la Physique. Or il y eut dans l’Antiquité deux sortes de
négateurs de la cause finale. En
effet, certains philosophes très anciens conçurent seulement la cause
matérielle ; aussi, puisqu’ils ne concevaient pas la cause agente, ils
ne pouvaient pas non plus concevoir la fin, qui n’est cause que parce qu’elle
meut l’agent. Mais d’autres vinrent ensuite qui admettaient la cause agente,
sans rien dire de la cause finale. Et selon les deux écoles, tout arrivait
par la nécessité des causes précédentes, soit de la matière, soit de l’agent. Mais
voici comment cette position est improuvée par les philosophes. Les causes matérielle
et agente, comme telles, sont pour l’effet une cause d’existence ; mais
elles ne suffisent pas à causer dans l’effet une bonté qui le rende
convenable à la fois en lui-même, pour qu’il puisse demeurer, et à l’égard
des autres, pour qu’il les aide. Par exemple la chaleur a, par sa nature,
autant qu’il est en elle, la propriété de dissoudre ; mais la
dissolution n’est convenable et bonne que dans une certaine limite et suivant
un mode déterminé ; si donc nous ne posions dans la nature aucune autre
cause en plus de la chaleur et des agents de cette sorte, nous ne pourrions
déterminer de cause pour laquelle les réalités se produisent convenablement
et bien. Or, tout ce qui n’a pas de cause déterminée, arrive par hasard. Voilà
pourquoi, selon la position susdite, il serait nécessaire que toutes les
convenances et utilités qui se trouvent dans les réalités soient
fortuites ; et c’est aussi ce qu’Empédocle a soutenu, disant qu’il se produit par
hasard que les parties des animaux, par amitié, se rassemblent de telle sorte
que l’animal puisse être conservé, et que cela se produit souvent. Mais il ne
peut en être ainsi, car les choses qui se produisent par hasard sont plutôt rares ; or nous voyons que
de telles convenances et utilités se produisent dans les œuvres de la nature
soit toujours, soit la plupart du temps ; il est donc impossible qu’elles
arrivent par hasard ; et ainsi, il est nécessaire qu’elles viennent de
l’intention d’une fin. Mais ce
qui n’a pas d’intelligence ou de connaissance ne peut tendre directement à
une fin que si, par quelque connaissance, une fin lui est attribuée, et qu’il
est dirigé vers elle ; il est donc nécessaire, puisque les réalités
naturelles n’ont pas de connaissance, que préexiste une intelligence qui
ordonne les réalités naturelles à une fin, comme l’archer donne à la flèche
un mouvement défini pour qu’elle tende à une fin déterminée ; par
conséquent, de même que la percussion qui se fait au moyen d’une flèche est appelée
l’œuvre non seulement de la flèche mais aussi du lanceur, de même toute œuvre
de la nature est appelée par les philosophes « œuvre
d’intelligence ». Et
ainsi, il est nécessaire que le monde soit gouverné par la providence de
cette intelligence qui a mis dans la nature l’ordre susdit. Et cette
providence par laquelle Dieu gouverne le monde ressemble à la providence économique par laquelle on gouverne une
famille, ou à la providence politique par laquelle on gouverne une cité ou un
royaume, et par laquelle on ordonne à une fin les actes des autres ; car
il ne peut y avoir en Dieu de providence relativement à lui-même, puisque
tout ce qui est en lui est fin et non orienté vers une fin. Réponse
aux objections : 1° La
similitude envisagée par Denys consiste dans le fait que, de même que le
soleil,
autant qu’il est en lui, n’exclut aucun corps de la communication de sa
lumière, de même la divine bonté n’exclut aucune créature de sa
participation ; et non dans le fait d’opérer sans connaissance ni choix. 2° Un
principe peut être appelé multiforme de deux façons. D’abord quant à l’essence même du principe, c’est-à-dire en tant
qu’il est composé : et ainsi, le principe multiforme est nécessairement
postérieur à l’uniforme. Ensuite, par rapport à l’effet, et ainsi l’on
appelle multiforme le principe qui s’étend à plusieurs objets : le
multiforme est alors antérieur à l’uniforme, car plus un principe est simple,
plus il s’étend à de nombreux objets ; et c’est en ce sens que la
volonté est dite principe multiforme, au lieu que la nature est dite principe
uniforme. 3° Cet
argument est probant pour l’uniformité du principe suivant son essence. 4° Dieu
est, par son essence, cause des réalités ; et de la sorte, toute
pluralité des réalités se ramène à un principe simple. Mais son essence n’est
cause des réalités qu’en tant qu’elle est connue, et donc parce que Dieu veut
la communiquer à la créature par voie d’assimilation ; les réalités
procèdent donc de l’essence divine par une relation de science et de volonté,
et ainsi, par providence. 5° La
réalité naturelle ne se donne pas à elle-même d’être déterminée à une seule
chose, mais elle tient cela d’un autre [principe] ; voilà pourquoi la
détermination à l’effet convenant démontre elle-même la providence, comme on
l’a dit. 6° La
corruption et la génération peuvent s’entendre de deux façons. D’abord
en ce sens que la génération et la corruption vont d’un étant à un étant
contraire ; et de la sorte, un sujet possède une puissance à la
génération et à la corruption parce que sa matière est en puissance à des
formes contraires ; et ainsi, les corps célestes et les substances
spirituelles ne sont en puissance ni à la génération ni à la corruption. Ensuite,
génération et corruption se disent communément pour n’importe quelle venue
des réalités à l’existence, et pour n’importe quel passage au non-être ;
de sorte que même la création, par laquelle quelque chose est amené du
non-être à l’existence, est appelée génération, et l’annihilation d’une
réalité est elle-même appelée corruption. En ce sens, une chose est dite en
puissance à la génération, parce qu’il y a dans l’agent une puissance à la
production de cette chose ; et semblablement, une chose est dite en puissance
à la corruption, parce qu’il y a dans l’agent une puissance d’amener cette
chose au non-être ; et de ce point de vue, toute créature est en puissance
à la corruption, car tout ce que Dieu a amené à l’existence, il peut aussi le
ramener au non-être. Or, pour que les créatures subsistent, il est nécessaire
que Dieu opère toujours en elles l’existence, comme
dit saint Augustin au livre sur la Genèse
au sens littéral ; non pas comme la maison est produite
par l’artisan, dont l’action en cessant laisse demeurer encore la maison,
mais comme l’illumination de l’air vient du soleil ;
ainsi, par le simple fait que Dieu ne fournirait pas à la créature
l’existence qu’il a décidée dans sa volonté, la créature serait réduite à
néant. 7° La
nécessité des principes invoqués est la conséquence de la providence et de la
disposition de Dieu. Car, par le fait même que les réalités ont été produites
en telle nature, en laquelle elles ont un être déterminé, elles ont été
distinguées de leurs négations ; et de cette distinction il s’ensuit que
l’affirmation et la négation ne sont pas vraies ensemble ; et de là
vient la nécessité dans tous les autres principes, comme il est dit au
quatrième livre de la Métaphysique. 8°
L’effet ne peut pas être plus éminent que la cause, mais il peut se trouver
plus imparfait que la cause ; et parce que le corps est naturellement
inférieur à l’esprit, le corps ne peut pas produire l’esprit, mais l’inverse
est possible. 9° Dieu
est dit indifférent aux réalités, parce qu’il n’y a en lui aucune
diversité ; et cependant, il est lui-même la cause de la diversité des
réalités, parce qu’il contient en soi par sa science les raisons des différentes
réalités. 10° La
nature ne se donne pas à elle-même l’ordre qui règne en elle, mais elle le
tient d’un autre [principe] ; aussi a-t-elle besoin d’une providence qui
établisse en elle un tel ordre. 11° Les créatures sont
impuissantes à représenter le Créateur. Voilà pourquoi en aucune façon nous
ne pouvons arriver par les créatures à connaître parfaitement le Créateur ; et c’est aussi à cause de la faiblesse
de notre intelligence, qui ne peut recevoir des créatures tout ce qu’elles manifestent
de Dieu. S’il nous est défendu de sonder
les choses qui sont en Dieu, c’est pour éviter que nous ne voulions
parvenir à la fin de l’enquête, et c’est ce qu’exprime le mot per-scrutari (sonder) : car, dans
ce cas, nous ne croirions au sujet de Dieu que ce que notre intelligence peut
renfermer. Mais il ne nous est pas
interdit de scruter avec
une modestie qui nous fasse nous reconnaître impuissants à comprendre parfaitement ;
et c’est pourquoi saint Hilaire dit
que « celui qui poursuit avec piété les réalités infinies, quoiqu’il ne
parvienne jamais, profitera toujours en avançant ». |
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Et videtur quod
non. Nullum enim
agens ex necessitate naturae, agit per providentiam. Sed Deus agit in res
creatas ex necessitate naturae, quia, ut dicit Dionysius IV cap. de Divinis
Nominibus [§ 1], divina bonitas se
creaturis communicat sicut noster sol, non praeeligens neque praecognoscens,
radios suos in corpora diffundit. Ergo
mundus a Deo non regitur providentia. Praeterea, principium multiforme sequitur ad principium uniforme. Sed
voluntas est principium multiforme, quia se habet ad opposita, et per consequens
etiam providentia, quae voluntatem praesupponit ; natura autem est
principium uniforme, quia determinatur ad unum. Ergo natura praecedit
providentiam : non igitur res naturales providentia reguntur. Sed dicebat, quod principium uniforme praecedit multiforme in eodem,
non in diversis. – Sed contra, quanto aliquod principium maiorem habet
virtutem causandi, tanto est prius. Sed quanto magis est uniforme, maiorem
habet virtutem in causando, quia, ut dicitur in libro de Causis
[prop. 17 (16)], omnis virtus
unita plus est infinita quam multiplicata. Ergo, sive in eodem sive in
diversis accipiantur uniforme principium multiforme praecedet. Praeterea, secundum Boetium in sua Arithmetica [II, 1], omnis
inaequalitas ad aequalitatem reducitur, et multitudo ad unitatem. Ergo et omnis actio
voluntatis, quae multiplicitatem habet, ad actionem naturae, quae simplex est
et aequalis, reduci debet ; et ita oportet quod primum agens per
essentiam suam et naturam agat, et non per providentiam ; et sic idem
quod prius. Praeterea,
illud quod est de se determinatum ad unum, non indiget aliquo regente, quia
ad hoc alicui regimen adhibetur, ne in contrarium dilabatur. Res autem naturales per propriam naturam sunt determinatae ad unum.
Ergo non indigent providentia gubernante. Sed dicebat, quod ad hoc providentiae gubernatione indigent, ut
conserventur in esse. – Sed contra, illud in quo non est potentia ad corruptionem,
non indiget exteriori conservante. Sed quaedam res sunt in quibus non est
potentia ad corruptionem quia nec ad generationem, sicut patet in corporibus
caelestibus et substantiis spiritualibus, quae sunt principales partes mundi.
Ergo huiusmodi
non indigent providentia conservante in esse. Praeterea,
quaedam sunt in rerum natura quae nec etiam Deus potest mutare, sicut hoc principium
quod non est de eodem affirmare et negare et quod fuit non potest non fuisse,
ut Augustinus dicit in libro contra Faustum [XXVI, 5] : ergo ad minus
huiusmodi providentia gubernante et conservante non indigent. Praeterea, ut
Damascenus dicit in libro II [De fide II,
29], non est conveniens alium esse
factorem rerum, et alium provisorem. Sed corporalia non sunt facta a Deo,
cum Deus sit spiritus ; non enim videtur quod spiritus possit producere
aliquod corpus, sicut nec corpus potest aliquem spiritum producere. Ergo huiusmodi corporalia a divina providentia non reguntur. Praeterea, gubernatio rerum ipsam rerum distinctionem concernit. Sed
rerum distinctio non videtur esse a Deo, quia ipse se habet uniformiter ad
omnia, ut dicitur in libro de Causis [prop. 20 (19) et 24 (23) et
comm.]. Ergo res non gubernantur per divinam providentiam. Praeterea, quae sunt in seipsis ordinata, non oportet ab alio
ordinari. Sed res
naturales sunt huiusmodi, quia, ut dicitur II de Anima [cap. 4 (416 a
16)], omnium natura constantium est
terminus et ratio magnitudinis et augmenti. Ergo res naturales non ordinantur
per providentiam divinam. Praeterea, si
res gubernantur per divinam providentiam, ex ordine rerum poterimus divinam
providentiam perscrutari. Sed, sicut dicit Damascenus in II libro [De fide II, 29], oportet omnia admirari omnia laudare, omnia
imperscrutate acceptare, quae providentiae sunt. Ergo providentia mundus
non regitur. Sed contra. Est
quod Boetius [De consol. III,
9] dicit : O qui perpetua mundum
ratione gubernas. Praeterea,
quaecumque habent certum ordinem, oportet quod aliqua providentia regantur.
Sed res naturales tenent certum ordinem in suis motibus. Ergo providentia reguntur. Praeterea, ea
quae sunt diversa, non conservantur in aliqua coniunctione nisi per aliquam
providentiam gubernantem ; unde etiam quidam philosophi coacti sunt
ponere animam esse harmoniam, propter conservationem contrariorum in corpore
animalis. Sed in mundo videmus contraria et diversa ad invicem colligata
permanere. Ergo mundus providentia regitur. Praeterea, sicut dicit Boetius in IV de Consolatione [prosa 6], fatum singula in motu digerit locis,
formis ac temporibus distributa ;
et haec temporis ordinis explicatio in divinae mentis adunata prospectu,
providentia est. Cum ergo
videamus res esse distinctas secundum formas et tempora et loca, necesse est
ponere fatum, et sic etiam providentiam. Praeterea, omne
illud quod per se non potest conservari in esse, indiget aliquo gubernante,
quo conservetur. Sed res creatae per se in esse conservari non possunt, quia,
quae ex nihilo facta sunt, per se in nihilum tendunt, ut Damascenus [De fide II, 27] dicit. Ergo oportet esse providentiam gubernantem res. Responsio. Dicendum, quod providentia respicit ordinem ad finem ;
et ideo quicumque causam finalem negant, oportet quod negent per consequens
providentiam, ut Commentator dicit in II Physic. [comm. 75]. Negantium
autem causam finalem antiquitus duplex fuit positio. Quidam enim antiquissimi
philosophi posuerunt tantum causam materialem ; unde, cum non ponerent
causam agentem, nec finem ponere poterant, qui non est causa nisi inquantum
movet agentem. Alii autem
posteriores ponebant causam agentem, nihil dicentes de causa finali. Et
secundum utrosque omnia procedebant ex necessitate causarum praecedentium,
vel materiae, vel agentis. Sed haec
positio hoc modo a philosophis improbatur. Causae enim materialis et agens,
inquantum huiusmodi, sunt effectui causa essendi ; non autem sufficiunt
ad causandum bonitatem in effectu, secundum quam sit conveniens et in seipso,
ut permanere possit, et aliis, ut opituletur. Verbi gratia, calor de sui
ratione, quantum ex se est, habet dissolvere ; dissolutio autem non est
conveniens et bona nisi secundum aliquem certum terminum et modum ;
unde, nisi poneremus aliam causam praeter calorem et huiusmodi agentia in
natura, non possemus assignare causam quare res convenienter fiant et bene.
Omne autem quod non habet causam determinatam, casu accidit. Et ideo
oporteret secundum positionem praedictam, ut omnes, convenientiae et
utilitates quae inveniuntur in rebus, essent casuales ; quod etiam
Empedocles posuit, dicens casu accidisse ut per amicitiam hoc modo
congregarentur partes animalium, ut animal salvari posset, et quod multoties
accidit. Hoc autem non potest esse : ea enim quae casu accidunt,
proveniunt ut in minori parte ; videmus autem huiusmodi convenientias et
utilitates accidere in operibus naturae aut semper, aut in maiori
parte ; unde non potest esse quod casu accidant ; et ita oportet
quod procedant ex intentione finis. Sed id quod
intellectu caret vel cognitione, non potest directe in finem tendere, nisi
per aliquam cognitionem ei praestituatur finis, et dirigatur in ipsum ;
unde oportet, cum res naturales cognitione careant, quod praeexistat aliquis
intellectus, qui res naturales
in finem ordinet, ad modum quo
sagittator dat sagittae certum motum, ut tendat ad determinatum finem ;
unde, sicut percussio quae fit per sagittam non tantum dicitur opus sagittae,
sed proiicientis, ita etiam omne opus naturae dicitur a philosophis opus
intelligentiae. Et sic oportet
quod per providentiam illius intellectus qui ordinem praedictum naturae
indidit, mundus gubernetur. Et similatur providentia ista qua Deus mundum
gubernat providentiae oeconomicae, qua aliquis gubernat familiam, vel
politicae qua aliquis gubernat civitatem aut regnum, per quam aliquis ordinat
actus aliorum in finem ; non enim potest esse in Deo providentia respectu
sui ipsius, cum quidquid est in eo, sit finis, non ad finem. Ad primum
igitur dicendum, quod similitudo Dionysii quantum ad hoc attenditur, quod
sicut sol nullum corpus excludit, quantum in ipso est, a sui luminis
communicatione ; ita etiam nec divina bonitas aliquam creaturam a sui
participatione ; non autem quantum ad hoc quod sine cognitione et
electione operetur. Ad secundum
dicendum, quod principium aliquod potest dici multiforme dupliciter. Uno modo
quantum ad ipsam essentiam principii ; in quantum scilicet, est
compositum : et sic multiforme principium oportet esse posterius
uniformi. Alio modo secundum respectum ad effectus, ut dicatur illud principium
multiforme quod ad multa se extendit : et sic multiforme est prius quam
uniforme, quia quanto aliquod principium est simplicius, tanto se extendit ad
plura ; et per hunc modum voluntas dicitur multiforme principium, natura
autem uniforme. Ad tertium
dicendum, quod ratio illa procedit de uniformitate principii secundum suam
essentiam. Ad quartum
dicendum, quod Deus per essentiam suam est causa rerum ; et ita ad
aliquod simplex principium reducitur omnis rerum pluralitas. Sed essentia
eius non est causa rerum nisi secundum quod est scita, et per consequens,
secundum quod est volita communicari creaturae per viam assimilationis ;
unde res ab essentia divina per ordinem scientiae et voluntatis
procedunt ; et ita per providentiam. Ad quintum
dicendum, quod ista determinatio qua res naturalis determinatur ad unum, non
est ei ex seipsa, sed ex alio ; et ideo ipsa determinatio ad effectum
convenientem, providentiam demonstrat, ut dictum est. Ad sextum
dicendum, quod corruptio et generatio possunt accipi dupliciter. Uno modo secundum
quod generatio et corruptio sunt ex ente contrario et in ens
contrarium ; et hoc modo potentia ad generationem et corruptionem inest
alicui secundum quod eius materia est in potentia ad contrarias formas ;
et hoc modo corpora caelestia et substantiae spirituales nec ad generationem
nec ad corruptionem potentiam habent. Alio modo dicuntur communiter pro quolibet
exitu rerum in esse, et pro quolibet transitu in non esse ; ut sic etiam
creatio, per quam aliquid ex nihilo ad esse deducitur, generatio dicatur, et
ipsa rei annihilatio dicatur corruptio. Dicitur autem aliquid habere
potentiam ad generationem per hunc modum, per hoc quod est potentia in agente
ad ipsius productionem ; et similiter dicitur aliquid habere potentiam
ad corruptionem, quia in agente est potentia ut deducat illud in non
esse ; et secundum hoc omnis creatura habet potentiam ad
corruptionem ; cuncta enim quae Deus in esse produxit, potest etiam
reducere in non esse. Cum ad hoc quod creaturae subsistant, oportet quod
semper in eis Deus esse operetur, ut Augustinus dicit super Genesim ad
litteram [IV, 12 et VIII, 12] ; non per modum quo domus fit ab artifice,
cuius actione cessante adhuc domus manet, sed per modum quo illuminatio aeris
est a sole ; unde ex hoc ipso quod non praeberet creaturae esse, quod in
eius voluntate est constitutum, creatura in nihilum redigeretur. Ad septimum
dicendum, quod necessitas principiorum dictorum consequitur providentiam
divinam et dispositionem : ex hoc enim quod res productae sunt in tali
natura, in qua habent esse terminatum, sunt distinctae a suis
negationibus : ex qua distinctione sequitur quod affirmatio et negatio
non sunt simul vera ; et ex hoc est necessitas in omnibus aliis
principiis, ut dicitur in IV Metaphysicorum [l. 6 (1005 b 32)]. Ad octavum
dicendum, quod effectus non potest esse praestantior causa, potest autem
inveniri deficientior quam causa ; et quia corpus naturaliter est
inferius spiritu, ideo corpus non potest spiritum producere, sed e converso. Ad nonum
dicendum, quod Deus secundum hoc similiter dicitur se habere ad res, quod in
eo nulla est diversitas ; et tamen ipse est causa diversitatis rerum,
secundum quod per scientiam suam rationes diversarum rerum penes se continet. Ad decimum
dicendum, quod ordo ille qui est in natura, non est ei a se, sed ab
alio ; et ideo indiget natura providentia, a qua talis instituatur in
ea. Ad undecimum dicendum, quod creaturae deficiunt a repraesentatione creatoris.
Et ideo per creaturas nullo modo perfecte possumus devenire in creatoris
cognitionem ; et etiam propter imbecillitatem intellectus nostri, qui
nec totum hoc de Deo potest ex creaturis accipere quod creaturae manifestant
de Deo. Et ideo prohibemur perscrutari ea quae in Deo sunt, ne scilicet
velimus ad finem inquisitionis pervenire, quod nomen perscrutationis
ostendit : sic enim non crederemus de Deo nisi quod noster intellectus
capere posset. Non autem
prohibemur scrutari cum ista modestia, ut recognoscamus nos insufficientes ad
perfectam comprehensionem ; et ideo Hilarius [De Trin. II, 10] dicit, quod qui pie infinita persequitur, etsi nunquam perveniat, semper tamen
proficiet prodeundo. |
(Tertio quaeritur utrum divina providentia ad corruptibilia se
extendat.)
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Il
semble que non. 1° La
cause et l’effet sont coordonnés ensemble. Or les créatures corruptibles sont
causes de faute, comme cela est clair : la beauté de la femme est un
aliment et une cause de la luxure ; et il est dit au livre de la
Sagesse : « Les créatures de Dieu sont devenues un piège pour les
pas des insensés » (Sag. 14, 11). Puis
donc que la faute est hors de l’ordre de la providence divine, il semble que
les réalités corruptibles ne soient pas soumises à l’ordre de la providence. 2° Rien
de ce qui est pourvu par le sage n’est corrupteur de son effet, car sinon le sage
serait contraire à soi, édifiant et détruisant les mêmes choses. Or parmi les
réalités corruptibles, l’une se trouve contraire à l’autre et la corrompt.
Elles ne sont donc pas pourvues par Dieu. 3°
Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre,
« il est nécessaire que tout ce qui arrive par la providence se produise
selon une raison droite, très bonne et très digne de Dieu, et comme il ne
peut se faire
de mieux ». Or les réalités corrup- tibles
pourraient devenir meilleures parce qu’incorruptibles. La providence divine
ne s’étend donc pas aux réalités corruptibles. 4°
Toutes les réalités corruptibles sont par nature sujettes à la
corruption ; sinon il ne serait pas nécessaire que toutes les réalités
corruptibles se corrompent. Or la corruption, étant une imperfection, n’est
pas pourvue par Dieu, qui ne peut être la cause d’un défaut. Les natures
corruptibles ne sont donc pas pourvues par Dieu. 5°
Comme dit Denys au quatrième chapitre des Noms
Divins, il n’appartient pas à la providence de
perdre, mais de conserver la nature. Il appartient donc à la providence du
Dieu tout-puissant de conserver perpétuellement les réalités. Or les réalités
corruptibles ne sont pas perpétuellement conservées. Elles ne sont donc pas
soumises à la divine providence. En sens
contraire : 1) Il
est dit au livre de la Sagesse : « Mais, ô Père, c’est votre
providence qui gouverne tout » (Sag. 14,
3). 2) En
Sag. 12, 13, il
est dit que c’est Dieu « qui prend soin de toutes choses ». Donc
tant les réalités corruptibles que les incorruptibles sont soumises à sa providence. 3)
Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre, il
est aberrant de dire qu’autre est l’auteur des réalités et autre leur providence.
Or Dieu est la cause efficiente de toutes les réalités corruptibles. Il en
est donc aussi la providence. Réponse
: La
divine providence, par laquelle Dieu gouverne les réalités, est semblable,
comme on l’a dit, à la providence par laquelle un père de famille gouverne sa
maison, ou un roi sa cité ou son royaume : et dans ces gouvernements il
y a ceci de commun, que le bien commun est plus éminent que le bien
particulier ; ainsi le bien de la nation est plus divin que celui de la
cité, de la famille ou de la personne, comme on le lit au début de l’Éthique. Par conséquent toute providence, si elle
gouverne sagement, a plus de considération pour ce qui convient à la communauté
que pour ce qui ne convient qu’à un seul. Donc,
n’ayant pas vu cela, certains ont considéré parmi les réalités corruptibles
quelques-unes qui, prises en elles-mêmes, pourraient être meilleures, et, ne
remarquant point l’ordre universel selon lequel chaque chose est placée au
mieux dans son ordre, ils prétendirent que les réalités corruptibles de ce
monde ne sont pas gouvernées par Dieu, mais
seulement les incorruptibles ; et c’est en leur personne que s’exprime
l’Écriture en Job 22, 14 :
« (Dieu) est environné d’un nuage ; il ne considère point ce qui se
passe parmi nous, et il se promène dans le ciel d’un pôle à l’autre. »
Et ces réalités corruptibles, ils soutinrent ou qu’elles étaient entraînées à
l’aventure sans aucun gouvernement, ou qu’elles étaient gouvernées par un
principe contraire. Mais le
Philosophe réprouve cette opinion au onzième livre de la Métaphysique par la comparaison de l’armée, en laquelle
nous rencontrons deux ordres : l’un par lequel les parties de l’armée
sont ordonnées entre elles, l’autre par lequel elles sont ordonnées à un bien
extérieur, le bien du chef ; et l’ordre par lequel les parties de
l’armée sont ordonnées entre elles est en vue de l’ordre par lequel toute
l’armée est ordonnée au chef ; par conséquent, s’il n’y avait pas
d’ordre relatif au chef, il n’y aurait pas d’ordre des parties de l’armée
entre elles. Donc, quelle que soit la multitude que nous rencontrons ordonnée en elle-même, il
est nécessaire qu’elle soit ordonnée à un principe extérieur. Or les parties
de l’univers, corruptibles et incorruptibles, sont ordonnées entre elles non
par accident, mais par soi : nous voyons en effet que les corps célestes
rendent service aux corps corruptibles soit toujours, soit la plupart du
temps, suivant le même mode ; il est donc nécessaire que toutes choses,
corruptibles et incorruptibles, soient dans l’ordre providentiel unique d’un
principe extérieur qui est hors de l’univers. D’où le Philosophe conclut
qu’il est nécessaire de poser dans l’univers une souveraineté unique, et non
plusieurs. Il faut
cependant savoir qu’il y a deux façons de pourvoir une chose : soit pour elle-même, soit
pour autre chose. Ainsi, dans une maison, ce en quoi le bien de la maison consiste
essentiellement, comme les enfants, les possessions, etc., est pourvu pour
soi ; mais les autres choses sont pourvues pour l’utilité de ces
derniers : ainsi les instruments, les animaux, etc. Et semblablement
dans l’univers, les choses en lesquelles la perfection de l’univers consiste
essentiellement sont pourvues pour elles-mêmes ; et ces choses sont
perpétuelles, tout comme l’univers est perpétuel. Mais celles qui ne sont pas
perpétuelles ne sont pourvues que pour autre chose. Voilà pourquoi les substances
spirituelles et les corps célestes, qui sont perpétuels à la fois quant à
l’espèce et quant à l’individu, sont pourvus pour eux-mêmes et en espèce et
en individu. Mais les réalités corruptibles ne peuvent avoir de perpétuité
qu’en espèce ; aussi ces espèces sont-elles pourvues pour elles-mêmes,
mais leurs individus ne sont pourvus que pour conserver l’existence
perpétuelle de l’espèce. Et de ce point de vue est sauve l’opinion de ceux
qui affirment que la providence divine ne s’étend aux réalités corruptibles
de ce monde que dans la mesure où elles participent la nature de
l’espèce : car cela est vrai si on l’entend de la
providence par laquelle des choses sont pourvues pour elles-mêmes. Réponse
aux objections : 1° Les
créatures corruptibles ne sont pas par elles-mêmes causes de faute, mais seulement
occasions, et causes par accident ; or la cause par accident et l’effet
ne sont pas nécessairement coordonnés ensemble. 2° Une
sage providence n’envisage pas seulement les besoins de l’un de ceux qui lui
sont soumis, mais plutôt ce qui est utile à tous. Donc, bien que la corruption
d’une réalité dans l’univers soit défavorable à cette réalité, cependant elle
est utile à la perfection de l’univers : car par la continuelle génération
et corruption des individus, l’existence perpétuelle est conservée dans les
espèces, en lesquelles consiste par elle-même la perfection de l’univers. 3°
Certes, la réalité corruptible serait meilleure si elle avait
l’incorruptibilité ; cependant l’univers qui est fait de réalités corruptibles et de réalités
incorruptibles est meilleur que celui qui ne contiendrait que des réalités
incorruptibles, car l’une et l’autre nature est bonne, la corruptible et
l’incorruptible ; or il est meilleur que deux biens existent plutôt
qu’un seul. Et la multiplication des individus dans une nature unique ne
pourrait pas équivaloir à la diversité des natures, puisque le bien de la
nature, qui est communicable, surpasse le bien de l’individu, qui est singulier. 4° De
même que les ténèbres proviennent du soleil non par une action du soleil, mais parce
qu’il n’envoie pas la lumière, de même la corruption provient de Dieu non
comme d’un agent, mais comme de celui qui ne donne pas la permanence. 5° Les choses qui sont
pourvues par Dieu pour elles-mêmes demeurent perpétuellement. Quant à celles
qui ne sont pas pourvues pour elles-mêmes, elles n’ont pas cette nécessité,
mais il leur faut demeurer autant qu’il est nécessaire à celles pour
lesquelles elles sont pourvues ; et c’est pourquoi certaines choses particulières,
parce qu’elles ne sont pas pourvues pour elles-mêmes, se corrompent, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit. |
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Et videtur quod
non. Causa enim et
effectus sunt eiusdem coordinationis. Sed creaturae corruptibiles sunt causae
culpae, ut patet : quod species mulieris est fomentum et causa
luxuriae ; et Sap., XIV, 11, dicitur quod creaturae Dei factae sunt in muscipulam pedibus insipientium. Cum
ergo culpa sit extra ordinem providentiae divinae, videtur quod ordini
providentiae corruptibilia non subdantur. Praeterea,
nihil provisum a sapiente est corruptivum effectus eius, quia sic
contrariaretur sapiens sibi ipsi, eadem aedificans et destruens. Sed in rebus
corruptibilibus invenitur una contraria alteri, et corruptiva illius. Ergo
non sunt provisa a Deo. Praeterea,
sicut dicit Damascenus in II libro [De
fide II, 29], necesse est
omnia quae providentia fiunt, secundum rectam rationem et optimam et Deo
decentissimam fieri, et sicut potest melius fieri. Sed corruptibilia
possent fieri meliora, quia incorruptibilia. Ergo providentia divina ad corruptibilia
se non extendit. Praeterea,
omnia corruptibilia de sua natura corruptionem habent, alias non esset
necesse omnia corruptibilia corrumpi. Sed corruptio, cum sit defectus, non
est provisa a Deo, qui non potest esse causa alicuius defectus. Ergo naturae
corruptibiles non sunt provisae a Deo. Praeterea,
sicut dicit Dionysius in IV de Divin. Nomin. [§ 33], providentiae non
est naturam perdere, sed salvare. Ergo providentiae omnipotentis Dei est res
perpetuo salvare. Sed corruptibilia non perpetuo salvantur. Ergo non
subiacent divinae providentiae. Sed contra. Est
quod dicitur Sapient., cap. XIV, 3 : tu
autem, pater, gubernas omnia providentia. Praeterea,
Sapient., XIII [XII, 13] dicitur quod ipse est Deus, cui est cura de omnibus. Ergo tam corruptibilia quam
incorruptibilia eius providentiae subsunt. Praeterea,
sicut dicit Damascenus in II libro [De
fide II, 29], non est conveniens alium esse factorem rerum, et alium
provisorem. Sed Deus est causa efficiens omnium corruptibilium. Ergo et eorum
provisor. Responsio.
Dicendum, quod providentia Dei, qua res gubernat, ut dictum est, est similis
providentiae qua paterfamilias gubernat domum, aut rex civitatem aut
regnum : in quibus gubernationibus hoc est commune, quod bonum commune
est eminentius quam bonum singulare ;
sicut bonum gentis est divinius quam bonum civitatis vel familiae vel personae,
ut habetur, in principio Ethicorum [I, 2 (1094 b 10)]. Unde quilibet provisor
plus attendit quid communitati conveniat, si sapienter gubernat, quam quid conveniat
uni tantum. Hoc ergo quidam
non attendentes, considerantes in rebus corruptibilibus aliqua quae possent
meliora esse secundum seipsa considerata, non attendentes ordinem universi, secundum
quem optime collocatur unumquodque in ordine suo, dixerunt ista corruptibilia
non gubernari a Deo, sed sola incorruptibilia ; ex quorum persona
dicitur Iob cap. XXII, 14 : nubes
latibulum eius, scilicet Dei, nec
nostra considerat, sed circa cardines caeli perambulat. Haec autem corruptibilia
posuerunt vel omnino absque gubernatore temere agi, vel a contrario principio
gubernari. Quam positionem philosophus in XI Metaphysic. [XII, 12 (1075 a 11)] reprobat
per similitudinem exercitus, in quo invenimus duplicem ordinem : unum
quo exercitus partes ordinantur ad invicem, alium quo ordinantur ad bonum
exterius, scilicet bonum ducis ; et ordo ille quo partes exercitus ordinantur
ad invicem, est propter illum ordinem quo totus exercitus ordinatur ad
ducem ; unde si non esset ordo ad ducem, non esset ordo partium
exercitus ad invicem. Quamcumque ergo multitudinem invenimus ordinatam ad invicem,
oportet eam ordinari ad exterius principium. Partes autem universi,
corruptibiles et incorruptibiles, sunt ad invicem ordinatae, non per accidens,
sed per se : videmus enim ex corporibus caelestibus utilitates
provenientes in corporibus corruptibilibus vel semper vel in maiori parte
secundum eumdem modum ; unde oportet omnia, corruptibilia et incorruptibilia,
esse in uno ordine providentiae principii exterioris, quod est extra
universum. Unde philosophus [XII, 12 (1076 a 4)] concludit, quod necesse est
ponere in universo unum dominatum et non plures. Sciendum tamen, quod aliquid providetur dupliciter : uno modo
propter se, alio modo propter aliud ; sicut in domo propter se providentur
ea in quibus consistit essentialiter bonum domus, sicut filii, possessiones,
et huiusmodi : alia vero providentur ad horum utilitatem, ut vasa,
animalia, et huiusmodi. Et similiter in universo illa propter se providentur in quibus
consistit essentialiter perfectio universi ; et haec perpetuitatem
habent, sicut et universum perpetuum est. Quae vero perpetua non sunt, non
providentur nisi propter aliud. Et ideo substantiae spirituales et corpora
caelestia, quae sunt perpetua et secundum speciem, et secundum individuum,
sunt provisa propter se et in specie et in individuo. Sed corruptibilia perpetuitatem
non possunt habere nisi in specie ; unde species ipsae sunt provisae
propter se, sed individua eorum non sunt provisa nisi propter perpetuum esse
speciei conservandum. Et secundum hoc salvatur opinio illorum qui dicunt quod
ad huiusmodi corruptibilia non se extendit divina providentia nisi secundum
quod participant naturam speciei : hoc enim est verum (si) intelligatur de
providentia qua aliqua propter se providentur. Ad primum ergo
dicendum, quod creaturae corruptibiles non sunt per se causa culpae, sed
occasio tantum, et per accidens causa : causa autem per accidens et
effectus non oportet esse unius coordinationis. Ad secundum
dicendum, quod sapiens provisor non solum attendit quid expediat uni eorum
quae suae providentiae subduntur, sed magis quid competat omnibus. Quamvis
ergo corruptio alicuius rei in universo non sit ei conveniens, competit tamen
perfectioni universi : quia per continuam generationem et corruptionem
individuorum conservatur esse perpetuum in speciebus, in quibus per se
consistit perfectio universi. Ad tertium
dicendum, quod quamvis res corruptibilis melior esset si incorruptibilitatem
haberet, melius tamen est universum quod ex corruptibilibus et
incorruptibilibus constat, quam quod ex incorruptibilibus tantum constaret,
quia utraque natura bona est, scilicet corruptibilis et incorruptibilis ;
melius autem est esse duo bona quam unum tantum. Nec multiplicatio
individuorum in una natura posset aequivalere diversitati naturarum, cum
bonum naturae, quod est communicabile, praemineat bono individuali, quod est
singulare. Ad quartum
dicendum, quod sicut tenebrae sunt a sole non ex hoc quod aliquid agat, sed
ex hoc quod lumen non immittit, ita corruptio est a Deo non quasi aliquid
agente, sed non tribuente permanentiam. Ad quintum
dicendum, quod illa quae propter se providentur a Deo, perpetuo manent. Non
autem hoc oportet de illis quae propter se non providentur ; sed oportet
ea tantum manere quantum est necessarium his propter quae providentur ;
et ideo particularia quaedam, quia propter se non sunt provisa, corrumpuntur,
ut ex dictis patet. |
(Quarto quaeritur utrum omnes motus et actiones horum inferiorum
corporum
subdantur divinae providentiae.)
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Il
semble que non. 1° En
effet, Dieu n’est pas providence de ce dont il n’est pas l’auteur, car il est
aberrant de soutenir qu’autre est la providence des réalités et autre leur
auteur, comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre. Or
Dieu n’est pas l’auteur du mal, puisque toutes choses, pour autant qu’elles
proviennent de lui, sont bonnes. Puis donc que de nombreux maux se produisent
dans les mouvements et les actions des réalités inférieures
de ce monde, il semble que leurs mouvements ne soient pas tous soumis à la
divine providence. 2° Les
mouvements contraires ne semblent pas appartenir à un même ordre. Or, dans
les réalités inférieures de ce monde, on rencontre des mouvements et des
actions contraires. Il est donc impossible qu’ils soient tous soumis à l’ordre de la divine providence. 3° Une
chose n’est soumise à la providence que parce qu’elle est ordonnée à une fin.
Or le mal n’est pas ordonné à une fin : bien au contraire, le mal est
privation d’ordre. Le mal n’est donc pas soumis à la providence. Or, parmi
les réalités inférieures de ce monde, de nombreux maux se produisent. Donc,
etc. 4°
Celui-là n’est pas prudent qui, tout en pouvant l’empêcher, tolère qu’un mal
survienne parmi ceux dont les actes sont soumis à sa providence. Or Dieu est
très prudent et très puissant. Puis donc que de nombreux maux surviennent
parmi les réalités inférieures de ce monde, il semble que leurs actes
particuliers ne soient pas soumis à la divine providence. 5° [Le
répondant] disait que, si Dieu per- met que
des maux surviennent, c’est parce qu’il
peut en retirer des biens. En sens contraire : le bien est plus puissant
que le mal. Le bien peut donc mieux être retiré d’un bien que d’un mal ;
il n’est donc pas nécessaire que Dieu permette à des maux de se produire pour
en retirer des biens. 6° De
même que Dieu a tout créé par sa bonté, de même il gouverne toutes choses par
sa bonté, comme dit Boèce au quatrième livre sur la Consolation. Or la divine bonté ne permet pas qu’une
chose mauvaise provienne de lui. La divine bonté ne permettra donc pas non
plus qu’une chose mauvaise soit soumise à sa providence. 7° Rien
de pourvu n’est fortuit. Si donc tous les mouvements des réalités inférieures
de ce monde étaient pourvus, rien ne se produirait par hasard, et dans ce cas,
toutes choses se produiraient par nécessité, ce qui est impossible. 8° Si
tout, dans les réalités inférieures de ce monde, se produisait par une
nécessité de la matière, ces réalités ne seraient pas dirigées par la
providence, comme dit le Commentateur au deuxième livre de la Physique. Or beaucoup, parmi elles, se produisent par
une nécessité de la matière. Donc celles-là, du moins, ne sont pas soumises à
la providence. 9°
Personne de prudent ne permet le bien pour que vienne un mal. Donc, pour la
même raison, personne de prudent ne permet le mal pour que vienne un bien. Or
Dieu est prudent. Il ne permet donc pas que surviennent des maux afin que des
biens se produisent ; et de la sorte, il semble que les maux qui
surviennent parmi les réalités inférieures de ce monde ne sont pas non plus
soumis à la providence de concession. 10° Ce
qui est répréhensible en l’homme ne doit nullement être attribué à Dieu. Or
on reproche à l’homme de faire le mal pour obtenir un bien, comme cela est
clair dans l’épître aux Romains :
« Et pourquoi ne ferions-nous pas le mal afin qu’il en arrive du bien,
comme la calomnie nous en accuse, et comme quelques-uns prétendent que nous
l’enseignons ? » (Rom. 3, 8). Il ne convient donc pas à Dieu
que des maux soient soumis à sa providence pour que des biens en soient retirés. 11° Si
les actes des corps inférieurs étaient soumis à la divine providence, ils
agiraient d’une façon qui s’accorderait à la divine justice. Or les éléments
inférieurs ne se trouvent pas agir ainsi, car le feu brûle la maison de
l’homme juste aussi bien que celle de l’homme injuste. Les actes des corps
inférieurs ne sont donc pas soumis à la divine providence. En sens
contraire : 1) Il
est dit en saint Matthieu :
« Deux passereaux ne se vendent-ils pas un as ? Et il n’en tombe
pas un sur la terre sans la permission de votre Père » (Mt 10,
29) ; à quoi la Glose ajoute : « Grande est la providence
de Dieu, pour laquelle même les petites choses ne sont point cachées. »
Donc même les plus petits mouvements des réalités inférieures de ce monde
sont soumis à la providence. 2)
Saint Augustin dit au huitième livre sur la Genèse au sens littéral :
« Nous voyons plus haut les réalités célestes être ordonnées selon la
divine providence et, plus bas, les luminaires terrestres et les étoiles resplendir,
le jour et la nuit se succéder ; nous voyons que la terre fondée sur les
eaux en est baignée et entourée, que l’air répandu plus haut déborde, que les
arbustes et les animaux sont conçus et naissent, qu’ils croissent et vieillissent,
qu’ils finissent, et que toutes les autres réalités sont agitées d’un
mouvement naturel et intérieur. » Tous les mouvements des corps
inférieurs sont donc soumis à la divine providence. Réponse
: Puisque
le même est à la fois premier principe des réalités et leur fin ultime, c’est
de la même façon que des choses émanent du premier principe et qu’elles sont
ordonnées à la fin ultime. Or nous trouvons, dans l’émanation des réalités à
partir du principe, que les choses qui sont proches du principe ont un être sans déficience, au lieu que
celles qui en sont distantes ont un être corruptible, comme il est dit au
deuxième livre de la Génération ; par conséquent, dans la relation des
réalités à la fin, celles qui sont le plus proches de la fin ultime
maintiennent sans écart la relation à la fin, au lieu que celles qui en sont
éloignées s’écartent parfois de cette relation. Or les mêmes choses sont
proches ou éloignées relativement au principe et à la fin ; donc, de
même que les réalités incorruptibles ont un être sans déficience, de même
elles ne s’écartent jamais, dans leurs actes, de la relation à la fin :
tels sont les corps célestes, dont les mouvements ne dévient jamais de leur
cours naturel. Mais dans les corps corruptibles, de nombreux mouvements se
produisent hors de l’ordre droit par une imperfection de la nature ;
c’est pourquoi le Philosophe dit au onzième livre de la Métaphysique que, dans l’ordre de l’univers, les substances
incorruptibles sont semblables aux enfants dans une maison, qui œuvrent
toujours pour le bien de la maison, au lieu que les corps corruptibles sont
comparables aux esclaves et aux animaux domestiques, dont les actions sortent
fréquemment de l’ordre de celui qui gouverne la maison. Et pour cette raison
également, Avicenne dit que le mal n’existe pas au-delà de la
sphère de la lune, mais seulement dans les réalités inférieures de ce monde. Et
cependant, parmi les réalités inférieures, ces actes qui dérogent à l’ordre
droit ne sont pas tout à fait en dehors de l’ordre de la providence. Car une
chose peut être soumise à la providence de deux façons :
d’abord comme ce à quoi autre chose est ordonné ; ensuite, comme ce qui
est ordonné à autre chose. Or, dans l’ordre des moyens, tous les intermédiaires sont des fins et des moyens, comme il est dit au deuxième livre
de la Physique et au cinquième de la Métaphysique ; et voilà pourquoi tout ce qui est
dans l’ordre droit de la providence est soumis à la providence non seulement
comme ordonné à autre chose, mais aussi comme ce à quoi autre chose est
ordonné. Mais ce qui sort de l’ordre droit est soumis à la providence seulement
en tant qu’il est ordonné à autre chose, et non en tant qu’autre chose lui
est ordonné. Par exemple, l’acte de la puissance générative, par laquelle
l’homme engendre un homme parfait en nature, a été ordonné par Dieu à une
chose, qui est la forme humaine, et à cet acte est ordonné autre chose, à
savoir, la puissance générative ; mais l’acte imparfait par lequel des
monstres sont parfois engendrés dans la nature, est certes ordonné par Dieu à
quelque utilité, mais rien d’autre n’est ordonné à cet acte ; car il arrive
par l’imperfection de quelque cause. Et dans le premier cas, il y a
providence d’approbation, au lieu que dans le second,
il y a providence de concession, deux modes de la providence
mentionnés par saint Jean Damascène au deuxième livre. Il faut
cependant savoir que certains ont référé le mode providentiel susdit
seulement à l’espèce des réalités naturelles, et non aux singuliers, si ce
n’est en tant qu’ils participent à la nature commune, car ils ne plaçaient
pas en Dieu la connaissance des singuliers : ils disaient en effet que
Dieu a ordonné la nature d’une espèce de telle façon que, de la puissance
résultant de l’espèce, telle action dût s’ensuivre, et que, s’il advenait
qu’elle fît défaut, cela était ordonné à telle utilité, comme la corruption
de l’un est ordonné à la génération de l’autre ; mais qu’il n’avait pas
ordonné telle puissance particulière à tel acte particulier, ni telle imperfection
particulière à telle utilité particulière. Pour notre part, nous disons que
Dieu connaît parfaitement toutes les réalités particulières ; voilà
pourquoi nous plaçons l’ordre providentiel susdit dans les singuliers, même
en tant qu’ils sont singuliers. Réponse
aux objections : 1° Cet
argument vaut pour la providence d’approbation ; car, dans ce cas, rien
n’est pourvu par Dieu que ce qui est fait par lui en quelque façon ;
donc le mal, qui ne provient pas de Dieu, n’est pas soumis à la providence d’approbation, mais seulement à celle de
concession. 2° Bien
que les mouvements contraires n’appartiennent pas à un même ordre spécial,
ils appartiennent cependant à un même ordre général, comme par exemple les différents
ordres des différents métiers qui sont ordonnés dans l’unique ordre d’une
seule cité. 3° Bien
que le mal, en
tant qu’il sort d’un agent propre, soit désordonné et soit défini par suite
comme une privation d’ordre, rien n’empêche cependant qu’il soit ordonné par
un agent supérieur ; et ainsi, il est soumis à la providence. 4° Qui
est prudent, supporte un petit mal pour qu’un grand bien
ne soit pas empêché ; et n’importe quel bien particulier est petit par
rapport au bien de quelque nature universelle. Or le mal provenant de certaines
réalités ne pourrait être empêché sans que soit détruite leur nature, qui est
telle qu’elle peut ou non défaillir, et qui porte préjudice à une réalité
particulière, mais ajoute cependant une certaine beauté dans l’univers. Voilà
pourquoi Dieu, étant
très prudent, n’empêche pas les maux par sa providence, mais permet que
chaque chose agisse selon ce qu’exige sa nature ; car, comme dit Denys
au livre des Noms Divins, il n’appartient pas à la providence de
perdre la nature, mais de la conserver.5° Il est un bien qui ne pourrait être retiré que d’un mal,
comme le bien de la patience n’est retiré que du mal de la persécution, et le
bien de la pénitence que du mal de la faute ; et cela n’empêche pas la
faiblesse du mal par rapport au bien, car de tels biens ne sont pas retirés
du mal comme d’une cause par soi, mais comme par accident et matériellement. 6° Ce
qui est produit doit nécessairement avoir, quant à son être, la forme de ce
qui produit, car la production d’une réalité a son terme dans l’être de la
réalité ; ce qu’a produit un bon acteur ne peut donc être mal. Mais la
providence ordonne la réalité à une fin. Or la relation à la fin résulte de
l’être de la réalité ; voilà pourquoi il n’est pas impossible qu’un bon
ordonne un mal au bien, mais il est impossible qu’un bon ordonne une chose au
mal ; car, de même que la bonté de celui qui produit amène la forme de
bonté dans les choses produites, de même la bonté du pourvoyant amène une
relation au bien dans les choses pourvues. 7° On
peut considérer de deux façons les effets qui se produisent parmi les
réalités inférieures de ce monde : d’abord dans une relation aux causes
prochaines, et ainsi de nombreuses choses adviennent par hasard ;
ensuite dans une relation à la cause première, et ainsi rien n’advient par
hasard dans le monde. Et cependant il ne s’ensuit
pas que toutes choses adviennent nécessairement, car les effets ne suivent
pas en nécessité et contingence les causes premières, mais les causes prochaines. 8° Les
choses qui surviennent par une nécessité de la matière résultent de natures
ordonnées à une fin, et en conséquence ces choses peuvent, elles aussi, se
tenir sous la providence, ce qui ne serait pas le cas si tout se produisait
par une nécessité de la matière. 9° Le
mal est contraire au bien. Or
aucun contraire n’amène par lui-même à son contraire, mais tout contraire
amène son contraire à son semblable ; ainsi le corps chaud n’amène rien
à la fraîcheur, sinon par accident, mais c’est plutôt le corps froid qui est
ramené à la chaleur par le corps chaud. Semblablement, aucun bien n’ordonne
une chose au mal, mais il l’ordonne plutôt au bien. 10° Faire le mal, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit, ne convient nullement aux bons ; par
conséquent, faire le mal en
vue d’un bien est répréhensible en l’homme, et ne peut être attribué à Dieu.
Mais ordonner un mal au bien, cela n’est pas contraire à la bonté de
quelqu’un ; voilà pourquoi l’on attribue à Dieu de permettre le mal en
vue d’en retirer quelque bien. 11° [La solution du
onzième argument fait défaut.] |
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Et videtur quod
non. Deus enim non
est provisor eius cuius non est actor, quia non est conveniens ponere alium
provisorem et alium conditorem, ut Damascenus dicit in II libro [De fide II, 29]. Sed Deus non est
actor mali, cum omnia, inquantum ab eo sunt, bona sint. Cum igitur in motibus
et actionibus horum inferiorum multa mala accidant, videtur quod non omnes
motus horum inferiorum, divinae providentiae subsint. Praeterea,
contrarii motus non videntur esse unius ordinis. Sed in istis inferioribus
inveniuntur contrarii motus et contrariae actiones. Ergo impossibile est quod
omnes cadant sub ordine divinae providentiae. Praeterea,
nihil cadit sub providentia nisi ex hoc quod ordinatur in finem. Sed malum
non ordinatur in finem : quinimmo malum est privatio ordinis. Ergo malum non cadit sub providentia. In his autem inferioribus multa
mala accidunt. Ergo, et
cetera. Praeterea, non
est prudens qui sustinet aliquod malum evenire in illis quorum actus eius
providentiae subsunt, si possit impedire. Sed Deus est prudentissimus et
potentissimus. Cum ergo multa mala eveniant in his inferioribus, videtur quod
particulares actus horum inferiorum divinae providentiae non subdantur. Sed dicebat,
quod Deus ideo permittit mala fieri, quia potest ex eis elicere bona. – Sed
contra, bonum est potentius quam malum. Ergo magis ex bono potest elici bonum
quam ex malo ; ergo non est necesse quod Deus mala permittat fieri ut
eliciat ex eis bona. Praeterea,
sicut Deus condidit omnia per suam bonitatem, ita etiam omnia sua bonitate
gubernat, ut Boetius dicit in IV de Consol. [prosa 6]. Sed divina
bonitas non permittit ut aliquid ab eo malum producatur. Ergo nec divina
bonitas permittet aliquid malum suae providentiae subesse. Praeterea, nullum provisum est casuale. Si ergo omnes motus horum
inferiorum essent provisi, nihil casu accideret, et ita omnia ex necessitate
contingerent ; quod est impossibile. Praeterea, si omnia ex necessitate materiae contingerent in his
inferioribus, haec inferiora non regerentur providentia, ut Commentator
dicit, II Physicor. [comm. 75]. Sed multa in his inferioribus accidunt
ex necessitate materiae. Ergo ad minus ista divinae providentiae non subduntur. Praeterea, nullus prudens permittit bonum ut veniat malum. Ergo eadem
ratione nullus prudens permittit malum ut veniat bonum. Sed Deus est prudens. Ergo
non permittit mala fieri ut bona eveniant ; et ita videtur quod mala
quae fiunt in his inferioribus, non cadant etiam sub providentia concessionis. Praeterea,
illud quod est reprehensibile in homine, nullo modo Deo attribuendum est. Sed hoc reprehenditur in homine ut faciat mala ad bonum consequendum,
ut patet Roman. III, 8 : sicut blasphemamur, et sicut quidam aiunt
nos dicere : faciamus mala ut
veniant bona. Ergo Deo non competit ut sub eius providentia cadant mala,
ut bona ex eis eliciantur. Praeterea, si
actus inferiorum corporum divinae providentiae subderentur, hoc modo agerent
secundum quod divinae iustitiae conveniret. Sed non hoc modo inveniuntur
inferiora elementa agere, quia ignis aequaliter comburit domum iusti hominis
et iniusti. Ergo actus inferiorum corporum non subduntur providentiae divinae. Sed contra. Est
quod dicitur Matth. X, vers. 19 : nonne
duo passeres asse veneunt ? Et
unus ex eis non cadet in terram sine patre vestro ; ubi dicit Glossa [ordin., ibid.] : magna est Dei providentia, quam nec parva
latent. Ergo etiam minimi motus horum inferiorum subduntur providentiae. Praeterea,
Augustinus dicit, VIII super Genesim ad litteram [cap. 9] : secundum divinam providentiam videmus
caelestia superius ordinari, inferiusque terrestria luminaria sideraque
fulgere, diei noctisque vices agitari, aquis terram fundatam interlui atque
circumlui, aerem altius superfundi, arbusta et animalia concipi et nasci,
crescere et senescere, occidere, et quidquid aliud in rebus interiori
naturalique motu geritur. Ergo omnes motus inferiorum corporum subduntur
providentiae divinae. Responsio.
Dicendum, quod cum idem sit primum principium rerum et ultimus finis, eodem
modo aliqua progrediuntur a principio primo et ordinantur in finem ultimum.
In progressu autem rerum a principio invenimus, quod ea quae sunt propinqua
principio, esse indeficiens habent ; quae vero distant, habent esse
corruptibile, ut dicitur in II de Generat. [cap. 10 (336 b 30)] ;
unde et in ordine rerum ad finem, illa quae sunt propinquissima fini ultimo
indeclinabiliter tenent ordinem ad finem ; quae vero remota, quandoque
ab illo ordine declinant. Eadem autem sunt propinqua vel remota respectu principii
et finis ; unde incorruptibilia, sicut habent esse indeficiens, ita
nunquam declinant in suis actibus ab ordine ad finem, sicut sunt corpora
caelestia quorum motus nunquam a cursu naturali exorbitant. In corruptibilibus
vero corporibus multi motus proveniunt praeter rectum ordinem ex defectu
naturae ; unde philosophus in XI Metaph. [XII, 12 (1075 a 19)] dicit,
quod in ordine universi substantiae incorruptibiles similantur liberis in
domo, qui semper operantur ad bonum domus ; sed corpora
corruptibilia comparantur servis et animalibus in domo, quorum actiones frequenter
exeunt ab ordine gubernantis domum. Et propter hoc etiam Avicenna [Metaph. IX, 6] dicit, quod ultra
orbem lunae non est malum, sed solum in his inferioribus. Nec tamen isti actus deficientes a recto ordine in rebus inferioribus,
omnino sunt extra ordinem providentiae. Dupliciter enim aliquid subest
providentiae : uno modo sicut ad quod aliquid ordinatur ; alio modo
sicut quod ad alterum ordinatur. In ordine autem eorum quae sunt ad finem,
omnia intermedia sunt fines et ad finem, ut dicitur in II Physicorum
[l. 5 (194 b 35)] et V Metaphysicae [l. 2 (1013 a 35)] ; et
ideo quidquid est in recto ordine providentiae, cadit sub providentia non
solum sicut ordinatum ad aliud, sed sicut ad quod aliud ordinatur. Sed illud
quod exit a recto ordine, cadit sub providentia solum secundum quod ordinatur
ad aliud, non quod aliquid ordinetur ad ipsum ; sicut actus virtutis
generativae, qua homo generat hominem perfectum in natura, est ordinatus a
Deo ad aliquid, scilicet ad formam humanam, et ad ipsum ordinatur aliquid,
scilicet vis generativa ; sed actus deficiens, quo interdum monstra generantur
in natura, ordinatur quidem a Deo ad aliquam utilitatem, sed ad hoc nihil
aliud ordinatur ; incidit enim ex defectu alicuius causae. Et respectu primi est
providentia approbationis, respectu autem secundi est providentia
concessionis, quos duos modos providentiae Damascenus ponit in II libro [De fide II, 29]. Sciendum tamen
quod quidam praedictum providentiae modum retulerunt tantum ad species
naturalium rerum, non autem ad singularia, nisi in quantum participant in
natura communi, quia non ponebant Deum cognoscere singularia ; dicebant
enim, quod Deus taliter naturam alicuius speciei ordinavit, ut ex virtute
quae consequitur speciem, talis actio consequi deberet ; et si aliquando
deficeret, quod hoc ad talem utilitatem ordinaretur, sicut corruptio unius
ordinatur ad generationem alterius ; non tamen hanc virtutem
particularem ad hunc particularem actum ordinavit, nec hunc particularem
defectum ad hanc particularem utilitatem. Nos autem Deum perfecte cognoscere
omnia particularia dicimus ; et ideo praedictum providentiae ordinem in
singularibus ponimus, etiam in quantum singularia sunt. Ad primum ergo
dicendum, quod ratio illa procedit de providentia approbationis ; sic enim
nihil providetur a Deo nisi quod ab eo aliquo modo fit ; unde malum,
quod non est a Deo, non cadit sub providentia approbationis, sed concessionis
tantum. Ad secundum
dicendum, quod quamvis contrarii motus non sint unius ordinis specialis, sunt
tamen unius ordinis generalis ; sicut etiam diversi ordines diversorum
artificiorum quae ordinantur in uno ordine civitatis unius. Ad tertium
dicendum, quod quamvis malum, secundum quod exit ab agente proprio, sit
inordinatum, et ex hoc per privationem ordinis definiatur, tamen nihil
prohibet quin a superiori agente ordinetur ; et sic sub providentia
cadit. Ad quartum
dicendum, quod quilibet prudens sustinet aliquod parvum malum ne impediatur
magnum bonum ; quodlibet autem particulare bonum est parvum respectu boni
alicuius naturae universalis. Non posset autem impediri malum quod ex
aliquibus rebus provenit, nisi natura eorum tolleretur, quae talis est, ut
possit deficere vel non deficere, et quae alicui particulari nocumentum
infert, et tamen in universo quamdam pulchritudinem addit. Et ideo Deus, cum
sit prudentissimus, sua providentia non prohibet mala, sed permittit unumquodque
agere secundum quod natura eius requirit ; ut enim Dionysius dicit, IV
cap. de Divin. Nomin. [§ 33], providentiae non est naturam perdere, sed
salvare. Ad quintum
dicendum, quod aliquod bonum est quod non posset elici nisi ex aliquo malo,
sicut bonum patientiae non nisi ex malo persecutionis elicitur, et bonum
poenitentiae ex malo culpae ; nec hoc impedit infirmitas mali respectu
boni, quia huiusmodi non eliciuntur ex malo quasi ex causa per se, sed quasi
per accidens et materialiter. Ad sextum
dicendum, quod illud quod producitur, oportet quod secundum esse suum habeat
formam producentis, quia productio rei terminatur ad esse rei ; unde non
potest esse malum quod a bono actore productum est. Sed
providentia rem ordinat in finem. Ordo autem in finem consequitur ad rei
esse ; et ideo non est impossibile aliquod malum a bono ordinari in
bonum ; sed impossibile est a bono aliquid ordinari in malum ;
sicut enim bonitas producentis inducit formam bonitatis in productis, ita
bonitas providentis inducit ordinem ad bonum in provisis. Ad septimum dicendum, quod effectus accidentes in istis inferioribus
possunt considerari dupliciter : uno modo in ordine ad causas proximas,
et sic multa casu eveniunt ; alio modo in ordine ad causam primam, et
sic nihil casu accidit in mundo. Neque tamen sequitur quod omnia necessario
eveniant, quia effectus non sequuntur in necessitate et contingentia causas
primas, sed proximas. Ad octavum dicendum, quod illa quae ex necessitate materiae
proveniunt, consequuntur naturas ordinatas in finem et secundum hoc ipsa
etiam sub providentia cadere possunt, quod non esset, si omnia ex materiae
necessitate contingerent. Ad nonum dicendum, quod malum est contrarium bono. Nullum autem contrarium
per se inducit ad suum contrarium, sed omne contrarium contrarium sibi
inducit ad sibi simile ; sicut calidum non inducit rem aliquam in
frigiditatem nisi per accidens, sed magis frigidum per calidum ad caliditatem
reducitur. Similiter etiam nullus bonus ordinat aliquid in malum, sed potius
ordinat in bonum. Ad decimum dicendum, quod facere malum, ut ex dictis patet, nullo modo
bonis competit ; unde facere malum propter bonum in homine reprehensibile
est nec Deo potest attribui. Sed ordinare malum in bonum, hoc non contrariatur
bonitati alicuius ; et ideo permittere malum propter aliquod bonum inde
eliciendum, Deo attribuitur. [Deest solutio
ad undecimum.] |
(Quinto quaeritur utrum humani actus providentia regantur.)
|
Il
semble que non. 1°
Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre,
« les choses qui sont en nous ne sont pas de la providence, mais de
notre libre arbitre ». Or les actes qui sont en nous sont ceux qu’on
appelle humains. Eux-mêmes ne sont donc pas soumis à la divine providence. 2° Des
choses qui sont soumises à la providence sont d’autant plus parfaitement pourvues
qu’elles sont plus nobles. Or l’homme est plus noble que les créatures
insensibles, qui maintiennent toujours leur cours et ne s’écartent que
rarement de l’ordre droit ; mais les actes de l’homme s’écartent fréquemment
de l’ordre droit. Les actes humains ne sont donc pas gouvernés par la providence. 3° Le
mal de faute est pour Dieu souverainement haïssable. Or nul pourvoyant ne
permet en vue d’une autre chose ce qui lui déplaît le plus grandement, car
alors l’absence de cette autre chose lui déplairait encore plus. Puis donc
que Dieu permet que le mal de faute se produise dans les actes humains, il
semble que ces derniers ne soient pas gouvernés par sa providence. 4° Ce
qui est abandonné à soi n’est pas gouverné par la providence. Or Dieu « a
laissé l’homme dans la main de son propre conseil », comme il est dit au
livre de l’Ecclésiastique
(Eccli. 15, 14). Les
actes humains ne sont donc pas gouvernés par la providence. 5° Il
est dit au livre de l’Ecclésiaste : « J’ai vu que la course n’est
pas pour les prompts,
ni la guerre pour les vaillants, mais que le temps et le hasard font toutes
choses » (Eccl. 9, 11) ;
et il parle des actes humains. Il semble donc que les actes humains soient le
jouet du hasard, et ne soient pas
gouvernés par la providence. 6° Chez
les êtres gouvernés par la providence, des choses différentes arrivent aux
différents individus. Or, dans les réalités humaines, les mêmes choses
adviennent aux bons et aux méchants : « Tout advient également au
juste et à l’impie, au bon et au méchant » (Eccl. 9, 2). Les
réalités humaines ne sont donc pas gouvernées par la providence. En sens
contraire : 1) Il
est dit en saint Matthieu : « Vos cheveux mêmes sont tous
comptés » (Mt 10, 30). Donc
même les plus petites choses, dans les actes humains, sont ordonnées par la
divine providence. 2)
Punir, récompenser et donner des commandements sont des actes de la providence,
car c’est par de tels actes que n’importe quelle providence gouverne ceux
qui lui sont soumis. Or Dieu fait toutes ces choses à l’endroit des actes
humains. Tous les actes humains sont donc soumis à la divine providence. Réponse
: Comme
on l’a déjà dit, plus une chose est proche du premier principe, plus
elle est noblement placée sous l’ordre de la providence. Or, parmi toutes les autres choses, les substances spirituelles
s’approchent davantage du premier principe, et de là vient qu’on les dit
marquées de son image ; et voilà pourquoi elles obtiennent de la divine
providence non seulement d’être pourvues, mais aussi de pourvoir. Telle
est la raison pour laquelle les substances en question ont le choix de leurs
actes, mais non les autres créatures qui sont seulement pourvues et non pourvoyantes. Or,
puisque la providence regarde la relation à la fin, il est nécessaire qu’elle
s’exerce suivant la règle de la fin ; et parce que le premier pourvoyant
est lui-même comme la fin de la providence, la règle de la providence lui est unie ; il est
donc impossible qu’une imperfection vienne de sa part dans les choses pourvues
par lui, de sorte qu’il n’y a d’imperfection en elles que de leur côté. Or
les créatures auxquelles la providence est communiquée ne sont pas les fins
de leur providence, mais sont ordonnées à une autre fin, qui est Dieu ;
il est donc nécessaire qu’elles reçoivent de la règle divine la rectitude de
leur providence. Et c’est pourquoi une imperfection peut se produire dans
leur providence non seulement du côté des choses pourvues, mais encore du
côté des pourvoyantes. Toutefois, plus une créature s’attache à la règle du
premier pourvoyant, plus l’ordre de la providence de cette créature possède
une constante rectitude. Puis
donc que de telles créatures peuvent faillir dans leurs actes, et
qu’elles sont elles-mêmes les causes de leurs actes, il en résulte que leurs
imperfections ont la raison formelle de faute, ce qui n’était pas le cas des
imperfections des autres créatures. Mais parce que de telles créatures spirituelles
sont incorruptibles même quant aux individus, même leurs individus sont pourvus
pour soi ;
et c’est pourquoi les imperfections qui se produisent en eux sont ordonnées à
la peine ou à la récompense suivant ce qui leur convient, et pas seulement en
tant qu’ils sont ordonnés à d’autres choses. Et au
nombre de ces créatures est l’homme, car sa forme, c’est-à-dire son âme, est
la créature spirituelle qui est à la racine des actes humains, et qui donne
au corps humain lui aussi une relation à l’immortalité. Voilà pourquoi les
actes humains sont soumis à la divine providence à la façon dont les hommes
sont eux-mêmes les providences de
leurs actes, et leurs imperfections sont ordonnées suivant ce qui leur
convient, et pas seulement suivant ce qui convient à d’autres choses. Ainsi,
le péché de l’homme est ordonné par Dieu à son bien,
comme lorsque, se relevant après le péché, il est rendu plus humble ;
ou, du moins, ordonné au bien qui est réalisé en lui par la divine justice,
lorsqu’il est puni pour un péché ; au lieu que les imperfections se
produisant dans les créatures sensibles sont ordonnées seulement à ce qui
convient à d’autres choses, comme la corruption de ce feu est ordonnée à la
génération de cet air. Aussi est-il dit au livre de la Sagesse, pour désigner
ce mode spécial de la providence par lequel Dieu gouverne les actes
humains : « C’est avec une grande considération que vous nous
gouvernez » (Sag. 12, 18). Réponse
aux objections : 1° La
parole de saint Jean Damascène ne doit pas être entendue en ce sens que les
choses qui sont en nous, c’est-à-dire en notre choix, seraient entièrement exclues
de la divine providence ; mais en ce sens qu’elles ne sont pas
déterminées à un seul objet par la divine providence, comme celles qui n’ont
pas la liberté de l’arbitre. 2° Les
réalités naturelles insensibles ne sont pourvues que par Dieu ; voilà
pourquoi il ne peut s’y produire d’imperfection du côté du pourvoyant, mais
seulement du côté des choses pourvues. Mais les actes humains peuvent avoir
une imperfection du côté de la providence humaine ; et c’est pourquoi
l’on trouve plus d’imperfections et de désordres dans les actes humains que
dans les actes naturels. Et cependant, que l’homme ait la providence de ses
actes, appartient à sa noblesse ;
la multiplicité des imperfections n’empêche donc pas que l’homme détienne
sous la divine providence un rang plus noble. 3° Dieu
aime davantage ce qui est meilleur, aussi préfère-t-il la présence d’une
chose meilleure à l’absence d’un mal moindre, l’absence de mal étant aussi un
certain bien ; et c’est pourquoi, afin d’en faire sortir des biens plus
grands, il permet que quelques-uns tombent même en des maux de
faute, qui sont d’un genre souverainement haïssable, quoique l’un d’eux lui
soit plus odieux qu’un autre ; pour guérir l’un d’eux, il permet donc parfois que l’on
tombe dans un autre. 4° Dieu
a laissé l’homme dans la main de son propre conseil, parce qu’il l’a établi
providence de ses propres actes ; mais cependant, la providence de
l’homme sur ses actes n’exclut pas plus la divine providence sur ces mêmes
actes, que les puissances actives des créatures n’excluent la puissance
active de Dieu. 5°
Quoique de nombreux actes humains se produisent par hasard si l’on considère
les causes inférieures, rien cependant n’arrive par hasard si l’on considère la divine providence, qui
les dépasse toutes. Que tant de choses parmi les actes humains se produisent
alors que le contraire devrait arriver, comme on le voit si l’on considère
les causes inférieures, montre aussi que les actes humains sont gouvernés par
la divine providence ; et par elle il se produit fréquemment que de plus
puissants succombent : ce qui montre, en effet, que l’on est vainqueur
par la divine providence plus que par la puissance humaine ; et il en
est de même en d’autres cas. 6° Certes, parce que nous
ne savons pas pour quelle raison la providence divine dispense chaque chose,
il nous semble que tout advient pareillement aux bons et aux méchants ;
cependant il n’est pas douteux qu’en tous les biens et les maux qui adviennent
soit aux bons soit aux méchants il y ait une raison droite suivant laquelle
la divine providence ordonne toutes choses. Et parce que nous
ignorons cette raison, il nous semble qu’elles adviennent de façon désordonnée
et déraisonnable. Par exemple, à qui entrerait dans l’atelier d’un forgeron,
il semblerait que les instruments de forge ont été inutilement multipliés,
s’il ne connaît pas le mode d’emploi de chacun d’eux ; et pourtant, à
qui considère les possibilités du métier, il apparaît que cette multiplication
a une cause raisonnable. |
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Et videtur quod
non. Quia, ut dicit
Damascenus in II libro [De fide II,
29], quae in nobis sunt, non
providentiae sunt, sed nostri liberi arbitrii. Sed actus humani dicuntur
qui sunt in nobis. Ergo ipsi non cadunt sub divina providentia. Praeterea, eorum
quae sub providentia cadunt, quanto aliqua sunt nobiliora, tanto digniori
modo providentur. Sed homo est nobilior insensibilibus creaturis,
quae semper cursum suum tenent, nec excidunt a recto ordine nisi raro ;
hominum autem actus frequenter a recto ordine deviant. Ergo humani actus
providentia non reguntur. Praeterea, malum culpae maxime est odibile Deo. Sed nullus providens,
illud quod ei maxime displicet, permittit propter aliquid aliud, quia sic
absentia illius alterius magis ei displiceret. Ergo cum Deus permittat in
humanis actibus mala culpae accidere, videtur quod humani actus providentia
eius non regantur. Praeterea, illud quod dimittitur sibi, non gubernatur providentia. Sed Deus dimisit hominem in manu consilii sui,
ut dicitur Eccli., XVII [XV, 14]. Ergo humani actus providentia non reguntur. Praeterea, Eccle. IX, 11 dicitur : vidi nec
velocium esse cursum, nec fortium bellum, sed tempus casumque in omnibus ; et loquitur de actibus humanis. Ergo
videtur quod humani actus casu agitentur, et non gubernentur providentia. Praeterea, in his quae providentia reguntur, diversis diversa attribuuntur.
Sed in rebus humanis eadem bonis et malis eveniunt : Eccle., IX,
2 : universa aeque eveniunt iusto
et impio, bono et malo. Ergo res humanae providentia non reguntur.Sed
contra. Matth. X, 30, dicitur : vestri
autem capilli omnes numerati sunt. Ergo etiam minima in humanis actibus
divina providentia ordinantur. Praeterea,
punire et praemiare et praecepta dare, sunt providentiae actus, quia per
huiusmodi quilibet provisor suos subditos gubernat. Sed Deus haec omnia circa
humanos actus agit. Ergo omnes humani actus divinae providentiae subduntur. Responsio.
Dicendum, quod, sicut prius dictum est, quanto aliquid est propinquius primo
principio, tanto nobilius sub ordine providentiae collocatur.
Inter omnia vero alia spirituales substantiae magis primo principio appropinquant ;
unde et eius imagine insignitae dicuntur ; et ideo a divina providentia
non solum consequuntur quod sint provisa, sed etiam quod provideant. Et haec
est causa quare praedictae substantiae habent suorum actuum electionem, non autem
ceterae creaturae, quae sunt provisae tantum, non autem providentes. Providentia
autem, cum respiciat ordinem in finem, oportet quod fiat secundum regulam finis :
et quia primus providens ipsemet est sicut providentiae finis, habet regulam
providentiae sibi coniunctam ; unde impossibile est ut ex parte ipsius
aliquis defectus incidere possit in provisis ab ipso : et sic non est defectus
in eis nisi ex parte provisorum. Sed creaturae, quibus providentia est
communicata, non sunt fines suae providentiae, sed in alium finem ordinantur,
scilicet Deum ; unde oportet quod rectitudinem suae providentiae ex
regula divina sortiantur. Et inde est quod in eorum providentia accidere
potest defectus non tantum ex parte provisorum, sed etiam ex parte
providentium. Secundum tamen quod aliqua creatura magis
inhaeret regulae primi providentis, secundum hoc firmiorem rectitudinem habet
ordo providentiae eius. Quia igitur huiusmodi creaturae deficere possunt in suis actibus, et ipsae
sunt causae suorum actuum, inde est quod eorum defectus rationem culpae
habent, quod non erat de defectibus aliarum creaturarum. Quia vero huiusmodi
spirituales creaturae incorruptibiles sunt etiam secundum individua, etiam
eorum individua sunt propter se provisa ; et ideo defectus qui in eis
contingunt, ordinantur in poenam vel praemium, secundum quod eis competit,
non autem solum secundum quod ad alia ordinantur. Et inter has creaturas est homo, quia eius forma, scilicet anima, est
spiritualis creatura, a qua est radix humanorum actuum, et a qua etiam corpus
hominis ordinem ad immortalitatem habet. Et ideo humani actus sub divina
providentia cadunt hoc modo quod et ipsi provisores sunt suorum actuum, et
eorum defectus ordinantur secundum quod competit eisdem, non solum secundum
quod competit aliis ; sicut peccatum hominis ordinatur a Deo in bonum
eius, ut cum post peccatum resurgens humilior redditur, vel saltem in bonum
quod in ipso fit per divinam iustitiam, dum pro peccato punitur. Sed defectus
in creaturis sensibilibus contingentes ordinantur solum in id quod competit
aliis, sicut corruptio huius ignis in generationem illius aeris. Et ideo ad
designandum hunc specialem providentiae modum, quo Deus humanos actus
gubernat, dicitur sapientiae XII, 18 : cum reverentia disponis nos.Ad primum ergo dicendum, quod verbum
Damasceni non est intelligendum hoc modo quod omnino ea quae sunt in nobis,
id est in electione nostra, a divina providentia excludantur ; sed quia
non sunt per divinam providentiam ita determinata ad unum, sicut ea quae libertatem
arbitrii non habent. Ad secundum
dicendum, quod res naturales insensibiles providentur solum a Deo ; et
ideo non potest ibi accidere defectus ex parte providentis, sed solummodo ex
parte provisorum. Humani autem actus possunt habere defectum ex parte
providentiae humanae ; et ideo plures defectus et inordinationes inveniuntur
in humanis actibus quam in actibus naturalibus. Et
tamen hoc quod homo habet providentiam suorum actuum, ad nobilitatem eius
pertinet ; unde multiplicitas defectuum non impedit quin homo nobiliorem
gradum sub providentia teneat. Ad tertium dicendum, quod Deus plus amat quod magis bonum est, et ideo
magis vult praesentiam magis boni quam absentiam minus mali, quia et absentia
mali quoddam bonum est : et ideo ad hoc ut aliqua bona maiora
eliciantur, permittit aliquos etiam in mala culpae cadere, quae maxime
secundum genus sunt odibilia, quamvis unum eorum sit ei magis odibile
alio ; unde ad medicinam unius permittit quandoque cadere in aliud. Ad quartum dicendum, quod Deus permisit hominem in manu consilii sui,
inquantum constituit eum propriorum actuum provisorem ; sed tamen
providentia hominis de suis actibus non excludit divinam providentiam de
eisdem, sicut nec virtutes activae creaturarum excludunt virtutem activam divinam. Ad quintum dicendum, quod quamvis multa in humanis actibus casu eveniant,
si considerentur inferiores causae ; nihil tamen casu evenit, si
consideretur divina providentia, quae omnibus praeeminet. Hoc etiam quod tam
multa in humanis actibus accidunt quorum contraria deberent accidere, ut videtur consideratis inferioribus causis, ostendit quod humani actus divina providentia gubernantur ; ex qua contingit
quod frequenter potentiores succumbunt : ostenditur enim per hoc quod
victor magis est ex divina providentia quam humana virtute ; et
similiter est in aliis. Ad sextum
dicendum, quod quamvis videatur nobis quod omnia aequaliter bonis et malis
accidant, ex hoc quod nescimus qua de causa divina providentia singula
dispenset ; non est tamen dubium quin in omnibus bonis et malis, quae
eveniunt sive bonis sive malis, sit recta ratio, secundum quam divina
providentia omnia ordinat. Et quia eam ignoramus videtur nobis quod inordinate
et irrationabiliter eveniant ; sicut si aliquis intraret officinam
fabri, videretur ei quod instrumenta fabrilia essent inutiliter multiplicata,
si nesciret rationem utendi unoquoque ; quorum tamen multiplicatio ex
causa rationabili esse apparet ei qui virtutem artis intuetur. |
(Sexto quaeritur utrum animalia bruta et eorum actus divinae
providentiae subdantur.)
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Il
semble que non. 1° Il
est dit dans la première Épître aux Corinthiens que « Dieu ne se met pas
en peine des bœufs » (I Cor. 9, 9). Ni
donc des autres bêtes, pour la même raison. 2° Il
est dit au livre d’Habacuc : « Vous traiteriez donc les hommes
comme les poissons de la mer ? » (Hab. 1, 14). Et
ce sont les paroles du prophète qui se plaint d’un bouleversement de l’ordre,
qui semble se produire dans les actes humains. Il semble donc que les actes
des créatures irrationnelles ne soient pas gouvernés par la divine providence. 3° Si
l’homme innocent était puni, et que sa peine ne tournât point à son profit,
il semblerait que les réalités humaines ne sont pas gouvernées par la
providence. Or il n’y a pas de faute chez les bêtes ; et si elles sont
parfois mises à mort, cela n’est pas ordonné à leur bien, parce qu’il n’y a
aucune récompense pour elles après la mort. Leur vie n’est donc pas gouvernée
par la providence. 4° Un
être n’est gouverné par la divine providence que s’il est ordonné à la fin
visée par elle, et qui n’est autre que Dieu lui-même. Or les bêtes ne peuvent
parvenir à la participation de Dieu, puisqu’elles ne sont pas capables de
béatitude. Il semble donc qu’elles ne soient pas gouvernées par la divine
providence. En sens
contraire : 1) Il
est dit dans l’Évangile de saint Matthieu (10, 29), que
pas un seul des passereaux ne tombe sur la terre sans la permission du Père céleste. 2) Les
bêtes sont plus parfaites que les créatures insensibles. Or les autres créatures
sont soumises à la divine providence, ainsi que tous leurs actes. Donc les
bêtes aussi, à bien plus forte raison. Réponse
: Il y
eut deux erreurs sur cette question. Certains en effet ont prétendu que les
bêtes n’étaient gouvernées par la providence qu’en tant qu’elles participent
la nature de l’espèce, qui est pourvue et ordonnée par Dieu ; et ils
rapportent à ce mode de providence tout ce qui, dans la Sainte Écriture,
semble impliquer une providence de Dieu à l’égard des animaux, comme ce
passage : « Qui donne aux bêtes leur nourriture, et aux petits,
etc. » (Ps. 146, 9) ;
et encore : « Les petits des lions rugiront, etc. »
(Ps. 103, 21) ;
et de nombreux passages de ce genre. Mais cette erreur attribue à Dieu une
très grande imperfection : car il est impossible qu’il connaisse les
actes singuliers des bêtes et ne les ordonne pas, puisqu’il est
suprêmement bon et qu’il répand par conséquent sa bonté sur toutes choses.
L’erreur susdite porte donc atteinte soit à la science divine, en lui
retirant la connaissance des particuliers, soit à la divine bonté, en lui
retirant l’ordination des particuliers en tant que tels. C’est
pourquoi d’autres ont prétendu que les actes des bêtes sont aussi soumis à la
divine providence, et de la même façon que les actes des créatures raisonnables,
de sorte qu’elle ne souffre pas qu’un mal arrive en elles sans l’ordonner à
leur bien. Mais
cela aussi s’écarte fort de la raison, car la récompense ou la peine n’est
due qu’à celui qui possède le libre arbitre. Voilà
pourquoi il faut répondre que les bêtes et tous leurs actes, même dans leur
singularité, sont soumis à la divine providence, mais pas de la même façon
que les hommes et leurs actes : car il y a une providence des hommes pour eux-mêmes, même dans leur
singularité, alors que chacune des bêtes n’est pourvue que pour autre chose,
comme on l’a dit des autres créatures corruptibles. Et c’est pourquoi le mal
qui arrive chez une bête n’est pas ordonné à son bien, mais au bien d’autre
chose, comme la mort de l’âne est ordonnée au bien du lion ou du loup. Mais
le meurtre de l’homme qui est tué par un lion est ordonné non seulement à
cela mais aussi, et principalement, à sa peine, ou à l’augmentation du
mérite, qui croît par la patience. Réponse
aux objections : 1° Le
propos de l’Apôtre n’est pas d’écarter universellement les bêtes du soin
divin, mais de dire que Dieu n’en prend pas soin au point de donner à l’homme
une loi en leur faveur, c’est-à-dire pour qu’il leur fasse du bien, ou qu’il
s’abstienne de les tuer : car les bêtes sont faites pour l’usage des hommes ;
elles ne sont donc pas pourvues pour elles-mêmes, mais pour l’homme. 2° Chez
les poissons et les bêtes, Dieu a ordonné que les plus puissants soumettent
les plus faibles sans considération d’un mérite ou d’un démérite, mais
seulement pour la conservation du bien de la nature ; voilà pourquoi le
prophète se demande si les réalités humaines sont aussi gouvernées de cette
façon, ce qui ne conviendrait pas. 3° Dans
les réalités humaines est requis un autre ordre providentiel que chez les
bêtes ; si donc l’ordre par lequel les bêtes sont ordonnées régnait seul
dans les réalités humaines, les réalités humaines sembleraient non
pourvues ; cependant cet ordre suffit à pourvoir les bêtes. 4° Dieu lui-même est la
fin de toutes les créatures, mais de différentes façons : il est appelé
la fin de certaines créatures, parce qu’elles ont quelque participation à la
ressemblance de Dieu ; et ceci est commun à toutes les créatures. Mais
il est la fin de certaines d’entre elles de
telle façon qu’elles atteignent Dieu lui-même par leur opération ; et
cela n’appartient qu’aux créatures raisonnables, qui peuvent connaître et aimer
Dieu, et c’est en cela que réside leur béatitude. |
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Et videtur quod
non. Quia I Cor., IX
9, dicitur quod non est Deo cura de
bobus. Ergo nec de aliis brutis, eadem ratione. Praeterea,
Habacuc, I, 14, dicitur : numquid
facies homines sicut pisces maris ? Et sunt verba prophetae conquerentis de perturbatione ordinis,
quae videtur in humanis actibus accidere. Ergo videtur quod actus irrationalium
creaturarum divina providentia non gubernentur. Praeterea, si
homo sine culpa puniretur, et poena in eius bonum non cederet, non videretur
quod res humanae providentia gubernarentur. Sed in brutis animalibus non est
culpa ; nec hoc quod quandoque occiduntur, in eorum bonum ordinatur,
quia nullum est eis praemium post mortem. Ergo eorum vita providentia non regitur. Praeterea,
nihil regitur divina providentia nisi quod ordinatur ad finem quem ipsa
intendit, qui non est aliud quam ipse Deus. Sed bruta non possunt pervenire
ad participationem Dei, cum non sint capacia beatitudinis. Ergo videtur quod
divina providentia non gubernentur. Sed contra. Est
quod dicitur, Matth. cap. X, vers. 29, quod unus ex passeribus non cadit in
terram sine patre caelesti. Praeterea, bruta animalia sunt digniora aliis insensibilibus creaturis.
Sed aliae creaturae cadunt sub divina providentia ; et etiam omnes actus
ipsarum. Ergo et multo magis bruta. Responsio. Dicendum, quod circa hoc duplex fuit error. Quidam enim dixerunt, quod
animalia bruta non gubernantur providentia, nisi inquantum participant
naturam speciei, quae est a Deo provisa et ordinata : et ad hunc
providentiae modum referunt omnia quae in sacra Scriptura inveniuntur, quae
videntur importare providentiam Dei circa bruta, sicut illud [Ps. 146,
9] : qui dat iumentis escam
ipsorum, et pullis etc. ; et iterum [Ps. 103, 21] : catuli leonum rugientes etc. ; et
multa huiusmodi. Sed hic error maximam imperfectionem Deo attribuit :
non enim potest esse quod sciat singulares actus brutorum animalium, et eos
non ordinet, cum sit summe bonus, et bonitatem suam per hoc in omnia diffundens.
Unde praedictus error vel derogat divinae scientiae, subtrahens ei
particularium cognitionem, vel divinae bonitati subtrahens ei ordinationem
particularium in quantum sunt particularia. Unde alii
dixerunt, quod etiam brutorum actus sub providentia cadunt, et eodem modo quo
actus rationalium ; ut scilicet nullum malum in eis accidere
patiatur quin ordinet in bonum ipsorum. Sed hoc est longe etiam a
ratione : non enim debetur praemium vel poena nisi ei qui liberum
arbitrium habet. Et ideo
dicendum est, quod bruta et omnes eorum actus etiam in singulari sub divina
providentia cadunt ; non tamen eodem modo quo homines, et eorum
actus : quia de hominibus etiam in singulari est providentia propter
se ; sed singularia brutorum non providentur nisi propter aliud, sicut
et de aliis creaturis corruptibilibus dictum est. Et
ideo malum quod in bruto accidit, non ordinatur in bonum eius, sed in bonum
alterius, sicut mors asini ordinatur in bonum leonis vel lupi. Sed occisio
hominis qui a leone occiditur, non solum ad hoc ordinatur, sed principalius
ad poenam eius, vel ad augmentum meriti, quod per patientiam crescit. Ad primum igitur dicendum, quod apostolus non intendit universaliter
bruta a cura divina removere ; sed intendit dicere quod Deus non hoc
modo curat de brutis quod propter bruta homini legem det ut scilicet eis
beneficiat, vel ab eorum occisione abstineat, quia bruta in usum hominum
facta sunt ; unde non sunt propter se provisa, sed propter hominem. Ad secundum dicendum, quod in piscibus et in brutis animalibus Deus
hoc ordinavit ut potentiora infirmiora subiiciant absque alicuius meriti vel
demeriti consideratione, sed solummodo ad conservationem boni naturae ;
et ideo admiratur propheta, si hoc modo etiam res humanae gubernentur ;
quod est inconveniens. Ad tertium dicendum, quod in rebus humanis alius ordo requiritur providentiae
quam in brutis ; unde si ille ordo solus quo bruta ordinantur, in
humanis rebus esset, res humanae improvisae viderentur ; sed tamen ille
ordo sufficit ad providentiam brutorum. Ad quartum dicendum, quod omnium creaturarum ipse Deus est finis, sed
diversimode : quarumdam enim creaturarum dicitur esse finis inquantum
illae creaturae participant aliquid de Dei similitudine ; et hoc est commune
omnibus creaturis : quarumdam vero est finis hoc modo quod ipsae creaturae
pertingunt ad ipsum Deum per suam operationem ; et hoc est solum creaturarum
rationabilium, quae possunt Deum cognoscere et amare, in quo earum beatitudo
consistit. |
(Septimo quaeritur utrum peccatores divina providentia regantur.)
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Il
semble que non. 1° En
effet, ce qui est abandonné à soi n’est
pas gouverné. Or les méchants sont abandonnés
à eux-mêmes : « Je les ai abandonnés aux désirs de leurs
cœurs ; ils iront, etc. » (Ps. 80, 13). Les
méchants ne sont donc pas gouvernés par la providence. 2° Il
appartient à la providence par laquelle Dieu gouverne les hommes d’employer
les anges à les garder. Or les hommes sont parfois abandonnés des anges qui
les gardent, et la voix de ces derniers est rapportée au livre de
Jérémie : « Nous avons soigné Babylone, et elle n’a pas
guéri ; abandonnons-la ! » (Jér. 51, 9). Les
méchants ne sont donc pas gouvernés par la divine providence. 3° Ce
qui est donné aux bons en récompense ne convient pas aux méchants. Or il est
promis aux bons en récompense qu’ils seraient gouvernés par Dieu :
« Les yeux du Seigneur sont sur les justes, etc. » (Ps. 33, 16).
Donc, etc. En sens
contraire : Personne
ne punit justement ceux qui ne sont pas sous son gouvernement. Or Dieu punit
justement les méchants pour ce en quoi ils pèchent. Ils sont donc soumis à
son gouvernement lui-même. Réponse : La providence divine s’étend aux hommes
de deux façons : d’abord en tant qu’ils sont eux-mêmes pourvus ;
ensuite en tant qu’ils sont faits pourvoyants. Or, selon qu’en pourvoyant ils
défaillent ou gardent la rectitude, ils sont appelés bons ou méchants ;
et en tant qu’ils sont pourvus, des biens ou des maux leur sont donnés par
Dieu. Et suivant qu’ils se comportent
eux-mêmes de différentes façons en pourvoyant, il est diversement pourvu à
leur endroit : car si, en pourvoyant, ils gardent l’ordre droit, alors
la providence garde aussi pour eux un ordre qui convient à la
dignité humaine, à savoir que rien ne leur advient qui ne tourne à leur bien,
et que tout ce qui leur arrive les incite au bien, selon ce passage de
l’Épitre aux Romains : « Pour ceux qui aiment Dieu, tout coopère au
bien » (Rom. 8, 28). Mais si, en pourvoyant, ils n’observent pas l’ordre
qui convient à la créature raisonnable, mais qu’ils pourvoient suivant le
mode des bêtes, alors la divine providence ordonnera aussi à leur endroit suivant
l’ordre qui convient aux bêtes : de sorte que les choses qui en eux sont
bonnes ou mauvaises ne soient pas ordonnées à leur bien propre, mais au bien
des autres, selon ce passage du psaume : « L’homme, lorsqu’il était
en honneur, ne l’a pas compris : il a été comparé, etc. »
(Ps. 48, 13). Il est
donc clair que la divine providence gouverne d’une façon plus élevée les bons
que les méchants : car, lorsqu’ils sortent d’un ordre de la providence,
qui consiste à faire la volonté de Dieu, les méchants tombent dans un autre
ordre, qui consiste en ce que la volonté divine s’accomplisse à leur
sujet ; au lieu que les bons sont quant à l’un et l’autre dans l’ordre
droit de la providence. Réponse
aux objections : 1° Il
est dit de Dieu qu’il abandonne les méchants, non pas en ce sens qu’ils seraient
tout à fait étrangers à sa providence, mais en ce sens qu’il n’ordonne pas
leurs actes à leur avancement ; et cela surtout quant aux réprouvés. 2° Les anges qui sont députés à la
garde des hommes ne délaissent
jamais totalement l’homme ; mais il est dit qu’ils le délaissent parce
que, par un juste jugement de Dieu, ils lui permettent de tomber dans la
faute ou dans la peine. 3° Un mode spécial de la
providence est promis aux bons en récompense ; et ce mode ne convient
pas aux méchants, comme on l’a dit. |
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Et videtur quod
non. Quia illud quod
sibi relinquitur, non
gubernatur ; sed mali sibi relinquuntur ;
Psalm. LXXX, 13 : dimisi eos
secundum desideria cordis eorum ;
ibunt etc. ; ergo mali per providentiam non gubernantur. Praeterea, ad providentiam qua Deus homines gubernat, pertinet quod
eis Angelorum custodiam adhibet. Sed Angeli custodientes, quandoque homines
derelinquunt, ex quorum voce dicitur Ierem., LII [LI, 9] : curavimus Babylonem, et non est curata ; derelinquamus ergo eam. Ergo et mali
divina providentia non gubernantur. Praeterea,
illud quod datur bonis in praemium, non convenit malis. Sed hoc in praemium
bonis repromittitur, quod a Deo gubernentur ; Psalm. XXXIII, 16 : oculi Domini super iustos ; ergo et cetera. Sed contra,
nullus punit iuste eos qui non sunt de suo regimine. Sed Deus iuste punit
malos pro his in quibus peccant. Ergo eius ipsi regimini subduntur. Responsio. Dicendum, quod providentia divina se extendit ad
homines dupliciter : uno modo inquantum ipsi providentur ; alio
modo inquantum providentes fiunt. Ex hoc autem quod in providendo deficiunt,
vel rectitudinem servant, boni vel mali dicuntur ; ex hoc autem quod
providentur, eis a Deo bona vel mala praestantur. Et secundum quod ipsi diversimode se habent in providendo,
diversimode providetur eis. Si enim rectum ordinem in providendo
servent ; et in eis divina providentia ordinem servat congruum humanae
dignitati, ut, scilicet, nihil eis eveniat quod in eorum bonum non cedat ; et quod omnia quae eis proveniunt
eos in bonum promoveant ; secundum id quod dicitur Rom. VIII, 28 : diligentibus Deum omnia cooperantur in
bonum. Si autem in providendo ordinem non servent, qui congruit rationali
creaturae, sed provideant secundum modum animalium brutorum, et divina providentia
de eis ordinabit secundum ordinem qui brutis competit ; ut scilicet ea
quae in eis bona vel mala sunt, non ordinentur in eorum bonum proprium, sed
in bonum aliorum, secundum id quod in Psalm. XLVIII, 13, dicitur : homo, cum in honore esset, non intellexit : comparatus et cetera. Ex hoc patet
quod altiori modo divina providentia gubernat bonos quam malos : mali
enim dum ab uno ordine providentiae exeunt, ut scilicet Dei voluntatem faciant,
in alium ordinem dilabuntur, ut scilicet de eis voluntas divina fiat ;
sed boni quantum ad utrumque sunt in recto ordine providentiae. Ad primum ergo
dicendum, quod secundum hoc dicitur Deus derelinquere malos, non quod omnino
sint ab eius providentia alieni, sed quia eorum actus non ordinat in eorum promotionem ;
et praecipue quantum ad reprobos. Ad secundum
dicendum, quod Angeli qui sunt deputati hominibus ad custodiam, nunquam
totaliter hominem dimittunt ; sed dicuntur eum dimittere, inquantum ex
iusto Dei iudicio permittunt eum cadere in culpam vel poenam. Ad tertium
dicendum, quod specialis modus providentiae repromittitur bonis in
praemium ; et hic non competit malis, ut dictum est. |
(Octavo quaeritur utrum tota corporalis
creatura gubernetur divina providentia,
mediante creatura angelica.)
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Il
semble que non. 1° Il
est dit au livre de Job : « Qui d’autre a-t-il mis sur la terre, ou
qui a-t-il établi sur l’univers qu’il a créé ? » (Job 34, 13), ce
que saint Grégoire commente ainsi : « Car il gouverne
le monde par lui-même, celui qui l’a créé par lui-même. » Dieu ne
gouverne donc pas la création corporelle au moyen de la spirituelle. 2°
Saint Jean Damascène dit au deuxième livre qu’il est aberrant de dire qu’autre est
l’auteur des réalités et autre leur providence. Or Dieu seul est l’auteur
immédiat des créatures corporelles. Il gouverne donc aussi sans intermédiaire
les créatures corporelles. 3°
Hugues de Saint-Victor dit dans son De
sacramentis que la divine providence est sa
prédestination, qui est la souveraine sagesse et la souveraine bonté. Or le
bien souverain, ou la souveraine sagesse, n’est communiqué à aucune créature.
Donc la providence non plus ; il ne pourvoit donc pas aux besoins des
créatures corporelles par l’intermédiaire des spirituelles. 4° Les
créatures corporelles sont gouvernées par la providence en tant qu’elles sont
ordonnées à une fin. Or les corps sont ordonnés à une fin à travers leurs
opérations naturelles, qui résultent de leurs natures déterminées. Puis donc
que les natures déterminées des corps naturels ne proviennent pas des
créatures spirituelles, mais immédiatement de Dieu, il semble qu’ils ne
soient pas gouvernés au moyen des substances spirituelles. 5°
Saint Augustin, au huitième livre sur la Genèse
au sens littéral, distingue deux opérations de la providence :
l’une naturelle, l’autre volontaire ; et il dit que la naturelle est
celle qui donne l’accroissement aux arbres et aux plantes, au lieu que la
volontaire se réalise par les œuvres des anges et des hommes ; et de la
sorte, il est clair que toutes les réalités corporelles sont gouvernées par
l’opération naturelle de la providence. Elles ne sont donc pas gouvernées au
moyen des anges, car alors l’opération serait volontaire. 6° Ce
qui est attribué à quelqu’un en raison de sa dignité ne convient pas à celui
qui n’a pas une semblable dignité. Or, comme dit saint Jérôme,
« grande est la dignité des âmes, pour que chacune d’elles ait un ange
député à sa garde ». Or cette dignité ne se rencontre pas dans les
créatures corporelles. Elles n’ont donc pas été confiées à la providence et
au gouvernement des anges. 7° Les
effets et les mouvements normaux des réalités corporelles de ce monde sont
fréquemment empêchés. Or ce ne serait pas le cas si elles étaient gouvernées
au moyen des anges : car, ou bien ces défauts se produiraient par leur
volonté, ce qui est impossible puisqu’ils ont été établis au contraire pour
gouverner la nature dans son ordre normal ; ou bien cela arriverait
contre leur gré, ce qui est encore impossible, car ils ne seraient pas
bienheureux si quelque chose arrivait contre leur gré. Les créatures corporelles
ne sont donc pas gouvernées au moyen des spirituelles. 8° Plus
une cause est excellente et puissante, plus son effet est parfait. Or les causes
inférieures produisent des effets tels, qu’ils peuvent être conservés dans
l’existence, même en l’absence de l’opération de la cause qui les produit, comme
le couteau en l’absence de l’opération du forgeron. Donc à bien plus forte
raison les effets divins pourront-ils subsister par eux-mêmes sans le gouvernement
d’aucune cause pourvoyante ; et c’est pourquoi ils n’ont pas besoin
d’être gouvernés par les anges. 9° La
divine bonté a créé l’univers entier pour être manifestée, suivant ce passage
du livre des Proverbes : « Le Seigneur a tout opéré pour
lui-même » (Prov. 16, 4). Or
la divine bonté, comme dit aussi saint Augustin, se
manifeste plus dans la diversité des natures que dans la multitude des choses
de même nature ; c’est pourquoi elle n’a pas fait toutes les créatures
raisonnables ou existantes par soi, mais certaines irrationnelles, et
certaines existantes en autre chose, comme les accidents. Il semble donc que,
pour une plus grande manifestation d’elle-même, elle ait établi non seulement
des créatures qui ont besoin d’un gouvernement étranger, mais aussi quelques
autres qui n’ont besoin d’aucun gouvernement ; et nous retrouvons ainsi
la même conclusion que ci-dessus. 10°
L’acte de la créature se distingue en premier et second. L’acte premier est
la forme, et l’être que donne la forme. La forme est appelée acte premièrement
premier, et l’être, acte secondement premier. L’acte second est l’opération.
Or les réalités corporelles proviennent immédiatement de Dieu quant à l’acte
premier. Les actes seconds sont donc eux aussi causés immédiatement par Dieu.
Or nul ne gouverne quelqu’un sans être, en quelque façon, cause de son
opération. Les réalités corporelles de ce monde ne sont donc pas gouvernées
au moyen des spirituelles. 11° Il
y a deux façons de gouverner : d’abord par influx de lumière ou de
connaissance, comme le maître gouverne les écoles, et le recteur la
cité ; ensuite par influx de mouvement, comme le pilote gouverne le
navire. Or les créatures
spirituelles ne gouvernent pas les corporelles par influx de connaissance ou
de lumière, car les réalités corporelles de ce monde ne peuvent recevoir de
connaissance. Ni de même par influx de mouvement, car le moteur doit
nécessairement être uni au mobile, comme cela est prouvé au septième livre de
la Physique ; or les substances spirituelles ne sont
pas unies aux corps inférieurs de ce monde. Donc en aucune façon les substances
corporelles ne sont gouvernées au moyen des spirituelles. 12°
Selon la sentence de saint Augustin, Dieu
a créé en un même instant un monde parfait en toutes ses parties, afin qu’en
cela sa puissance soit davantage manifestée. Or semblablement, sa providence
serait davantage signalée si elle
gouvernait toutes choses immédiatement. Elle ne gouverne donc pas les
créatures corporelles au moyen des spirituelles. 13°
Boèce dit au troisième livre sur la Consolation : « Dieu dispose toutes choses
par soi seul. » Les réalités corporelles ne sont donc pas disposées au
moyen des spirituelles. En sens
contraire : 1)
Saint Grégoire dit au quatrième livre des Dialogues : « Dans ce monde visible, rien
ne peut être agencé que par une créature invisible. » 2)
Saint Augustin dit au troisième livre sur la Trinité : « Toutes les réalités
corporelles sont gouvernées en un certain ordre par l’esprit de vie. » 3)
Saint Augustin dit au livre des 83 Questions : « Dieu fait certaines choses
par lui-même, comme illuminer les âmes et les rendre bienheureuses, tandis
qu’il fait les autres par la créature ordonnée à son service selon ses
mérites par des lois irréprochables : car la providence divine s’étend
jusqu’à l’administration des passereaux, et jusqu’à la beauté de l’herbe des
champs, et même jusqu’au nombre de nos cheveux. » Or la créature
ordonnée au service de Dieu par des lois irréprochables est la créature angélique.
Dieu gouverne donc par elle les réalités corporelles. 4)
Commentant ce passage du livre des Nombres : « Balaam se leva le
matin, et ayant préparé, etc. » (Nombr. 22, 21), Origène dit dans la Glose : « Le
monde a besoin des anges, qui sont au-dessus des bêtes et président à la
naissance des animaux, des jeunes pousses, des plantations, et aux accroissements
des autres êtres. » 5)
Hugues de Saint-Victor dit que, par le ministère des anges, non
seulement la vie humaine est gouvernée, mais aussi les choses qui sont
ordonnées à la vie des hommes. Or toutes les réalités corporelles sont
ordonnées à l’homme. Toutes sont donc gouvernées au moyen des anges. 6) En
toutes les choses qui sont coordonnées entre elles, les premières agissent
sur les suivantes, et non l’inverse. Or les substances spirituelles sont antérieures
aux substances corporelles, comme plus proches du premier être. Les
substances corporelles sont donc gouvernées par l’action des spirituelles, et
non l’inverse. 7)
L’homme est appelé un microcosme, parce que l’âme gouverne le corps humain à
la façon dont Dieu gouverne tout l’univers ; et en cela, l’âme est dite
à l’image [de Dieu] plus que les anges. Or notre âme gouverne le corps au
moyen de certains esprits qui sont certes spirituels par rapport au corps,
mais corporels par rapport à l’âme. Dieu gouvernera donc, lui aussi, la
créature corporelle au moyen des créatures spirituelles. 8)
Notre âme exerce certaines opérations de façon immédiate, ainsi le penser et
le vouloir, mais d’autres au moyen d’instruments corporels, ainsi les
opérations de l’âme sensitive et végétative. Or Dieu exerce certaines
opérations de façon immédiate, comme la béatification des âmes et autres
choses qu’il opère dans les plus hautes substances. Des opérations divines
auront donc lieu aussi dans les substances les plus basses, par
l’intermédiaire des substances les plus hautes. 9) La
cause première n’enlève pas à la cause seconde son opération, mais la
fortifie, comme cela est clairement montré au livre des Causes. Or, si Dieu gouvernait toutes choses
immédiatement, alors les causes secondes ne pourraient avoir aucune
opération. Dieu gouverne donc les réalités inférieures par les supérieures. 10)
Dans l’univers, il y a quelque chose de gouverné et non gouvernant, comme les
derniers des corps ; et quelque chose de gouvernant et non gouverné,
comme Dieu. Il y aura donc quelque chose de gouvernant et gouverné, ce qui
est entre les deux. Dieu gouverne donc les créatures inférieures au moyen des
supérieures. Réponse
: La
cause de la production des réalités en l’être est la divine bonté, comme
disent Denys et saint Augustin. Dieu
voulut, en effet, autant que possible, communiquer la perfection de sa bonté à une créature autre que lui. Or la divine
bonté a deux perfections :
l’une par soi, c’est-à-dire en tant qu’elle contient suréminemment en soi
toute perfection ; l’autre, en tant qu’elle influe sur les réalités,
c’est-à-dire en tant qu’elle est la cause des réalités. Il convenait donc à
la divine bonté que l’une et l’autre perfection fussent communiquées à la créature,
c’est-à-dire que la réalité créée tînt de la divine bonté non seulement
l’existence et la bonté, mais aussi le fait de donner à autre chose
l’existence et la bonté ; de même le soleil, par
la diffusion de ses rayons, rend les corps non seulement illuminés, mais
aussi illuminants, l’ordre étant toutefois conservé selon lequel les choses
qui sont plus conformes au soleil reçoivent davantage de sa lumière, et par
là même non seulement ce qui leur suffit, mais encore de quoi en répandre
l’influx sur d’autres. Voilà
pourquoi, dans l’ordre de l’univers, les créatures supérieures tiennent de
l’influence de la divine bonté non seulement d’être bonnes en elles-mêmes,
mais aussi d’être la cause de la bonté d’autres créatures qui ont le dernier
mode de participation de la divine bonté, à savoir celles qui ne la
participent que pour être, et non pour causer d’autres choses. Et c’est
pourquoi « l’agent est toujours plus noble que le
patient », comme disent saint Augustin et le Philosophe. Or,
parmi les créatures supérieures, les plus proches de Dieu sont les créatures
raisonnables, qui sont à la ressemblance de Dieu, vivent et pensent ;
aussi leur est-il conféré par la divine bonté non seulement d’influer sur
d’autres créatures, mais encore de détenir le même mode d’influence que Dieu,
à savoir par volonté et non par nécessité de nature. Dieu gouverne donc les
créatures inférieures à la fois par les créatures spirituelles et par les
plus dignes des créatures corporelles ; mais il pourvoit par les créatures
corporelles sans les faire pourvoyantes, mais seulement agissantes, au lieu
qu’il pourvoit par les créatures spirituelles en les faisant pourvoyantes. Mais un
ordre se rencontre aussi chez les créatures raisonnables. Parmi elles, en effet,
les âmes raisonnables tiennent le dernier
rang, et leur lumière est voilée par
rapport à la lumière qui est dans les anges ; voilà pourquoi elles ont
une connaissance plus particulière, comme dit Denys ;
aussi leur providence est-elle restreinte à peu de chose : aux réalités
humaines et à celles qui peuvent servir aux besoins de la vie humaine. Mais
la providence des anges est universelle et s’étend sur
toute la création corporelle ; et c’est pourquoi tant les saints que les
philosophes disent que toutes les réalités corporelles sont gouvernées par la
divine providence au moyen des anges. Cependant,
il nous est nécessaire de nous séparer des philosophes en ceci. Certains
d’entre eux soutiennent que les réalités corporelles non seulement sont administrées,
mais encore ont été créées par la providence des anges ; or cela
est étranger à la foi. Il est donc nécessaire de déclarer, suivant les sentences
des saints, que les réalités corporelles de ce monde ne sont administrées au
moyen des anges que par voie de mouvement, c’est-à-dire en tant qu’ils
meuvent les corps supérieurs, par les mouvements desquels sont causés les mouvements des corps inférieurs. Réponse
aux objections : 1° La
formule exclusive exclut de l’opération non pas l’instrument, mais un autre
agent principal. Par exemple, si l’on dit : « seul Socrate fait un couteau », ce n’est pas
l’opération du marteau qui est exclue, mais celle d’un autre forgeron. De
même, ce qui est dit – que Dieu gouverne le monde par lui-même – exclut non
pas l’opération des causes inférieures, par lesquelles Dieu agit comme par
des instruments intermédiaires, mais le gouvernement d’un autre qui dirigerait
principalement. 2° Le
gouvernement de la réalité concerne sa relation à la fin. Or la relation de
la réalité à la fin présuppose son existence ; mais l’existence ne
présuppose rien d’autre ; voilà pourquoi la création, par
laquelle les réalités furent amenées à l’existence, relève seulement de cette
cause qui ne présuppose le soutien d’aucune autre ; mais le gouvernement
peut relever de ces causes qui en présupposent d’autres ; par conséquent,
il n’est pas nécessaire que Dieu ait créé au moyen des quelques causes par
l’intermédiaire desquelles il gouverne. 3° Les
choses que les créatures reçoivent de Dieu ne peuvent être dans les créatures
comme elles sont en Dieu ; voilà pourquoi entre les noms qui sont dits
de Dieu apparaît la différence suivante : ceux qui expriment simplement
une perfection sont communicables aux créatures, mais ceux qui expriment, en
plus d’une perfection, le mode avec lequel ils se trouvent en Dieu, ne
peuvent être communiqués aux créatures ; ainsi la toute-puissance, la
souveraine sagesse et la souveraine bonté. Donc, à l’évidence, quoique le
souverain bien ne soit pas communiqué à la créature, la providence peut
cependant être communiquée. 4° Bien
que l’établissement de la nature, par lequel les réalités corporelles sont
inclinées vers la fin, provienne immédiatement de Dieu, cependant leur mouvement
et leur action peuvent se produire par l’intermédiaire des anges ; de
même, dans la nature inférieure, les raisons séminales ne proviennent que de
Dieu, mais la providence de l’agriculteur les aide à passer à l’acte ;
donc, de même que l’agriculteur gouverne la croissance du champ, de même
toute opération de la création corporelle est administrée par les anges. 5° La
distinction entre l’opération naturelle de la providence et la volontaire
est établie par saint Augustin d’après la considération des principes prochains
de l’opération, car le principe prochain de quelque opération soumise à la
providence est la nature, et celui de quelque autre la volonté ; mais le
principe éloigné de toutes est la volonté, au moins la volonté divine ;
l’argument n’est donc pas probant. 6°
Toutes les réalités corporelles sont soumises à la divine providence, et
pourtant l’on dit qu’elle n’a souci que des hommes, en raison du mode spécial
de la providence à leur endroit ; de même, bien que toutes les réalités
corporelles soient soumises au gouvernement des anges, cependant, parce
qu’ils sont plus spécialement députés à la garde des hommes, cela
est attribué à la dignité des âmes. 7° La
volonté du Dieu qui gouverne n’est pas opposée aux imperfections qui se produisent
dans les réalités, mais elle les accorde ou les permet ; et il en va
exactement de même des volontés angéliques, qui sont parfaitement conformées
à la volonté divine. 8°
Comme dit Avicenne dans sa Métaphysique, aucun effet ne peut demeurer si l’on ôte ce
qui était sa cause, en tant que telle. Or, parmi les causes inférieures,
certaines sont causes du fieri,
d’autres sont causes de l’existence. Et l’on appelle cause du fieri ce qui tire une forme de la puissance de la
matière par un mouvement, comme le forgeron est la cause efficiente du
couteau ; en revanche, la cause de l’existence d’une réalité est ce
dont l’existence d’une réalité dépend par soi, comme l’existence de la lumière
dans l’air dépend du soleil. Donc,
une fois ôté le forgeron, le fieri
du couteau cesse, mais non son existence ; par contre, le soleil étant
absent, l’existence de la lumière dans l’air cesse ; et semblablement,
l’action divine cessant, l’existence de la créature cesserait tout à
fait, puisque Dieu est pour les réalités non seulement la cause du fieri, mais aussi de l’existence. 9° La
condition qui consiste à posséder l’existence sans que rien la conserve,
n’est pas possible pour la créature : car cela répugne à la définition
de la créature, qui en tant que telle a un être causé et, par là même, dépendant
d’autrui. 10°
Plus de choses sont requises pour l’acte second que pour l’acte
premier : voilà pourquoi il n’est pas gênant qu’une chose soit la cause
d’une autre quant au mouvement et à l’opération, et ne soit pas sa cause
quant à l’être. 11° La
création spirituelle gouverne la corporelle
par influx de mouvement ; et il n’en résulte pas nécessairement que [les
créatures spirituelles] soient unies à tous les corps, mais seulement à ceux
qu’elles meuvent immédiatement, à savoir les premiers corps ; et elles
ne leur sont pas unies comme des formes, comme certains l’ont dit, mais
seulement comme des moteurs. 12° La
grandeur de la providence et de la bonté divine est plus manifestée en
ce que Dieu gouverne les réalités inférieures par les supérieures, que s’il
gouvernait toutes choses immédiatement : car, de la sorte, la perfection
de la divine bonté est communiquée aux créatures sous de plus nombreux
rapports, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit. 13° Quand on dit qu’une
chose advient par une autre, la préposition « par » implique la cause de l’opération.
Or, puisque l’opération est intermédiaire entre l’opérateur et l’opéré, cette
préposition peut impliquer la cause de l’opération soit parce que cette
dernière se termine à ce qui est opéré, et l’on dit ainsi qu’une chose
advient par un instrument ; soit parce qu’elle émane de l’opérateur, et
l’on dit ainsi qu’une chose advient par la forme de l’agent. En effet, ce
n’est pas l’instrument qui est, pour l’agent, cause de ce qu’il agisse, mais
c’est seulement la forme de l’agent, ou un agent supérieur ;
l’instrument est, quant à lui, pour ce qui est opéré, cause de ce qu’il
reçoive l’action de l’agent. Lors donc qu’il est dit que Dieu dispose toutes
choses par soi seul, le mot « par » désigne la cause de la
disposition divine en tant qu’elle émane de Dieu qui dispose ; et de la
sorte, il est dit qu’il dispose par soi seul, parce qu’il n’est pas mû par un
autre supérieur qui disposerait, et qu’il ne dispose pas non plus par une
forme étrangère, mais par sa propre bonté. |
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Et videtur quod
non. Quia dicitur
Iob XXXIV, 13, : quem constituit
alium super terram, aut quem posuit super orbem quem fabricatus est ? Super quo dicit Gregorius [Moral. XXIV, 20] : mundum quippe per se ipsum regit, qui per
se ipsum condidit. Ergo Deus non gubernat corporalem creaturam mediante
spirituali. Praeterea,
Damascenus dicit, II libro [De fide II,
29], quod non est conveniens alium esse factorem, et gubernatorem. Sed solus Deus est factor corporalium creaturarum immediate. Ergo et
ipse corporales creaturas sine medio gubernat. Praeterea, Hugo de sancto Victore dicit in libro de Sacramentis [I,
p. II, cap. 9], quod divina providentia est eius praedestinatio,
quae est summa sapientia et summa bonitas. Sed summum bonum, sive summa sapientia,
nulli creaturae communicatur. Ergo nec providentia ; non ergo mediantibus
creaturis spiritualibus providet corporalibus. Praeterea, secundum hoc corporales creaturae reguntur providentia,
quod ordinantur in finem ; sed corpora ordinantur in finem per suas
operationes naturales, quae consequuntur naturas determinatas ipsorum. Cum
igitur a spiritualibus creaturis non sint naturae determinatae naturalium
corporum, sed immediate a Deo ; videtur quod non regantur mediantibus
substantiis spiritualibus. Praeterea, Augustinus, VIII super Genes. ad litteram [cap. 9],
distinguit duplicem operationem providentiae : quarum una est naturalis,
alia voluntaria : et dicit, quod naturalis est quae lignis et herbis dat
incrementum, voluntaria vero quae est per Angelorum opera et hominum ;
et sic patet quod omnia corporalia naturali providentiae operatione reguntur.
Non ergo gubernantur mediantibus Angelis, quia sic esset operatio voluntaria. Praeterea, illud quod attribuitur alicui ratione suae dignitatis, non
convenit ei quod similem digni- tatem non habet. Sed, sicut dicit Hieronymus [Comment. in ev.
Matth. III, 18], magna est
dignitas animarum, quarum unaquaeque habet Angelum ad sui custodiam deputatum.
Haec autem dignitas in corporalibus creaturis non invenitur. Ergo providentiae
et gubernationi Angelorum commissa non sunt. Praeterea, horum corporalium effectus et debiti cursus frequenter
impediuntur. Sed hoc non esset si mediantibus Angelis gubernarentur :
quia aut defectus isti acciderent eis volentibus ; quod esse non potest,
cum essent ad contrarium constituti, scilicet ad gubernandum naturam in suo
debito ordine ; aut accideret eis nolentibus, quod iterum esse non
potest, quia sic beati non essent, si aliquid eis nolentibus accideret. Ergo
corporales creaturae mediantibus spiritualibus non gubernantur. Praeterea, quanto aliqua causa est nobilior et potentior, tanto habet
perfectiorem effectum. Causae autem inferiores tales effectus producunt, qui
possunt conservari in esse, etiam remota operatione causae producentis, sicut
cultellus remota operatione fabri. Ergo multo fortius effectus divini per
seipsos subsistere poterunt absque alicuius causae providentis gubernatione ;
et ideo non indigent quod per Angelos gubernentur. Praeterea, divina bonitas ad sui manifestationem totum condidit universum,
secundum illud Prov., XVI, 4 : universa
propter semetipsum operatus est Dominus. Magis autem manifestatur divina
bonitas, ut etiam Augustinus [Cont.
adv. leg. et proph. I, 4] dicit, in diversitate naturarum quam in numerositate
eorum quae eamdem naturam habent : et propter hoc non fecit omnes
creaturas rationales vel per se existentes, sed quasdam irrationales, et
quasdam existentes in alio, sicut accidentia. Ergo videtur quod ad maiorem
sui manifestationem non solum condiderit creaturas quae indigent alieno regimine,
sed etiam aliquas quae nullo regimine indigeant ; et sic idem quod
prius. Praeterea,
duplex est creaturae actus : scilicet primus et secundus. Primus autem
est forma, et esse quod forma dat ; quorum forma dicitur primo primus,
et esse secundo primus : secundus autem actus est operatio. Sed res corporales secundum actum primum sunt immediate a Deo. Ergo et
actus secundi immediate causantur a Deo. Sed nullus gubernat aliquem nisi
inquantum est causa operationis eius aliquo modo. Ergo huiusmodi corporalia
non gubernantur mediantibus spiritualibus. Praeterea, duplex est modus gubernationis : unus per influentiam
luminis sive cognitionis, sicut magister regit scholas, et rector civitatem ;
alius per influentiam motus, sicut gubernator navim. Sed spirituales
creaturae non gubernant corporalia per influentiam cognitionis aut luminis
quia haec corporalia non sunt cognitionis receptiva ; similiter nec per
influentiam motus, quia movens oportet esse coniunctum mobili, ut probatur
VII Phys. [l. 3 (243 a 3)] : substantiae autem spirituales his
inferioribus corporibus non sunt coniunctae. Ergo nullo modo corporales
substantiae (spiritualibus) mediantibus gubernantur. Praeterea, secundum sententiam Augustini [De Gen. ad litt. IV, 33], Deus mundum simul creavit secundum
omnes partes suas perfectum, ut in hoc eius potentia magis ostendatur ;
sed similiter etiam magis commendabilis ostenderetur sua providentia, si
omnia immediate gubernaret. Ergo non gubernat creaturas corporales spiritualibus
mediantibus. Praeterea, Boetius dicit in III de Consol. [prosa 12] : Deus per se solum cuncta disponit. Non
ergo corporalia disponuntur per spiritualia. Sed contra. Est quod Gregorius dicit in IV Dialog.
[cap. 6] : in hoc mundo
visibili nihil nisi per creaturam invisibilem disponi potest. Praeterea, Augustinus dicit in III de Trinit. [cap. 4] : omnia corporalia quodam ordine per
spiritum vitae reguntur. Praeterea, Augustinus, in libro LXXXIII Quaestionum [qu. 53],
dicit, quod Deus quaedam facit per seipsum,
sicut illuminare animas, et beatificare eas ; alia per servientem sibi creaturam integerrimis legibus pro meritis
ordinatam usque ad passerum administrationem, et usque ad feni decorem, usque
etiam ad numerum capillorum nostrorum divina providentia pertendente. Sed
creatura Deo ministrans integerrimis legibus ordinata, est creatura angelica.
Ergo Deus per eam gubernat corporalia. Praeterea,
Num., XXII, 21 super illud : surrexit
Balaam mane, et strata etc., dicit Origenes in Glossa [In Num., hom. 14] : opus est mundo Angelis, qui sunt super
bestias et praesunt animalium nativitati, virgultorum, plantationumque, et
ceterorum incrementis. Praeterea, Hugo de sancto Victore [De
sacramentis I, p. V, cap. 34] dicit, quod ministerio
Angelorum non solum vita humana regitur, sed etiam ea quae ad vitam hominum
ordinantur. Sed omnia corporalia sunt ad hominem ordinata. Ergo omnia gubernantur
mediantibus Angelis. Praeterea, in omnibus coordinatis ad invicem priora agunt in
posteriora, et non e converso. Sed substantiae spirituales sunt priores
corporalibus substantiis, utpote primo propinquiores. Ergo per actionem
substantiarum spiritualium gubernantur corporales, et non e converso. Praeterea, homo dicitur minor mundus, quia anima hoc modo regit corpus
humanum sicut Deus totum universum ; in quo etiam anima prae Angelis ad
imaginem dicitur. Sed anima nostra corpus gubernat mediantibus quibusdam
spiritibus qui sunt quidem spirituales respectu corporis, sed corporales
respectu animae. Ergo et Deus reget corporalem creaturam mediantibus
creaturis spiritualibus. Praeterea, anima nostra quasdam operationes immediate exercet, sicut
intelligere et velle ; quasdam vero mediantibus corporeis instrumentis,
sicut operationes animae sensibilis et vegetabilis : sed quasdam operationes
Deus exercet immediate, sicut beatificare animas, et alia quae agit in substantiis
supremis. Ergo etiam aliquae operationes eius erunt in infimis substantiis,
mediantibus supremis substantiis. Praeterea, prima causa non aufert operationem suam a causa secunda,
sed fortificat eam, ut patet ex hoc quod in libro de Causis [comm. 1]
dicitur. Sed si Deus immediate omnia gubernaret, tunc secundae causae nullam
operationem habere possent. Ergo Deus gubernat inferiora per superiora. Praeterea, in
universo est aliquid rectum et non regens, sicut ultima corporum ;
aliquid autem regens, et non rectum sicut Deus. Ergo aliquid erit regens et
rectum, quod est medium inter utrumque. Ergo Deus mediantibus creaturis
superioribus regit inferiores. Responsio.
Dicendum, quod causa productionis rerum in esse est divina bonitas, ut Dionysius
[De div. nom., cap. 4,
§ 1-4] et Augustinus [De doct.
christ. I, 32] dicunt. Voluit enim Deus perfectionem suae bonitatis, creaturae
alteri communicare secundum quod possibile erat. Divina autem bonitas
duplicem habet perfectionem : unam secundum se ; prout, scilicet,
omnem perfectionem supereminenter in se continet ; aliam prout influit
in res, secundum, scilicet, quod est causa rerum, unde et divinae bonitati congruebat
ut utraque creaturae communicaretur ; ut, scilicet, res creata non solum
a divina bonitate haberet quod esset et bona esset, sed etiam quod alii esse
et bonitatem largiretur ; sicut etiam sol per diffusionem radiorum
suorum non solum facit corpora illuminata, sed etiam illuminantia ; hoc
tamen ordine servato, ut illa quae magis sunt soli conformia, plus de lumine
eius recipiant, ac per hoc non solum sufficienter sibi, sed etiam ad influendum
aliis. Unde et in
ordine universi creaturae superiores ex influentia divinae bonitatis habent
non solum quod in seipsis bonae sint ; sed etiam quod sint causa
bonitatis aliorum, quae extremum modum participationis divinae bonitatis
habent ; quam scilicet participant ad hoc solum ut sint, non ut alia causent.
Et inde est quod semper agens est
honorabilius patiente, ut Augustinus [De
Gen. ad litt. XII, 16] dicit et philosophus [De anima III, 5 (430 a 18)]. Inter superiores autem
creaturas maxime Deo propinquae sunt creaturae rationales, quae ad Dei similitudinem
sunt, vivunt et intelligunt ; unde eis non solum a divina bonitate
confertur ut super alia influant, sed etiam ut eumdem modum influendi
retineant quo influit Deus ; scilicet per voluntatem, et non per
necessitatem naturae. Unde Deus inferiores creaturas gubernat et per
creaturas spirituales, et per corporales digniores ; sed per creaturas
corporales hoc modo providet quod eas non facit providentes, sed agentes
tantum ; per spirituales autem hoc modo providet quod eas providentes
facit. Sed in creaturis etiam rationalibus ordo invenitur. Ultimum enim gradum in eis
rationales animae tenent, et earum lumen est obumbratum respectu luminis quod
est in Angelis ; unde et particulariorem cognitionem habent, ut
Dionysius dicit [De cael. hier.,
cap. 12, § 2] ; et inde est quod eorum providentia coarctatur
ad pauca, scilicet ad res humanas, et ea quae in usum humanae vitae venire possunt.
Sed providentia Angelorum universalis est, et extenditur super totam
creaturam corporalem ; et ideo tam a sanctis quam a philosophis dicitur,
quod omnia corporalia mediantibus Angelis a divina providentia gubernantur. In hoc tamen
oportet nos a philosophis differre, quod quidam eorum ponunt Angelorum
providentia non solum administrari corporalia, sed etiam et creata
esse ; quod est a fide alienum. Unde oportet ponere, secundum sanctorum
sententias, quod administrentur mediantibus Angelis huiusmodi corporalia per
viam motus tantum ; inquantum scilicet movent superiora corpora, ex
quorum motibus causantur inferiorum corporum motus. Ad primum
igitur dicendum, quod dictio exclusiva non excludit ab operatione
instrumentum, sed aliud principale agens : ut si dicatur : solus Socrates
facit cultellum ; non excluditur operatio martelli, sed alterius fabri.
Ita etiam quod dicitur, quod Deus per se mundum gubernat, non excludit operationem
inferiorum causarum, quibus quasi mediis instrumentis Deus agit, sed excluditur
regimen alterius principaliter gubernantis. Ad secundum dicendum, quod gubernatio rei pertinet ad ordinem eius in
finem. Ordo autem rei ad finem praesupponit esse eius ; sed esse nihil
aliud praesupponit ; et ideo creatio, secundum quam res ad esse deductae
sunt, est illius solius causae quae nullam aliam praesupponit qua sustinetur ;
sed gubernatio potest esse illarum causarum quae alias praesupponunt ;
et ideo non oportet quod Deus mediantibus aliquibus creaverit, quibus mediantibus
gubernat. Ad tertium dicendum, quod illa quae a Deo in creaturis recipiuntur,
non possunt esse in creaturis eo modo quo in Deo sunt ; et ideo inter
nomina quae de Deo dicuntur, talis apparet differentia ; quod illa quae
absolute aliquam perfectionem exprimunt, sunt creaturis communicabilia ;
illa vero quae exprimunt cum perfectione modum quo inveniuntur in Deo, creaturae
communicari non possunt ; ut omnipotentia, summa sapientia et summa
bonitas ; et ideo patet quod quamvis summum bonum creaturae non communicetur,
providentia tamen communicari potest. Ad quartum dicendum, quod quamvis institutio naturae, per quam res
corporales inclinantur in finem, sit immediate a Deo ; tamen eorum motus
et actio potest esse mediantibus Angelis ; sicut etiam rationes seminales
sunt in natura inferiori a Deo tantum, sed per providentiam agricolae adiuvantur,
ut in actum exeant ; unde, sicut agricola gubernat pullulationem agri,
ita per Angelos omnis operatio creaturae corporalis administratur. Ad quintum dicendum, quod naturalis operatio providentiae dividitur
contra voluntariam ab Augustino secundum considerationem proximorum principiorum
operationis, quia alicuius operationis divinae providentiae subiacentis
proximum principium est natura, alicuius vero voluntas ; sed remotum
principium omnium est voluntas, ad minus divina ; unde ratio non procedit. Ad sextum dicendum, quod sicut omnia corporalia divinae providentiae
subiacent, et tamen cura dicitur esse ei de hominibus tantum, propter specialem
providentiae modum ; ita etiam quamvis omnia corporalia Angelorum
gubernationi sint subdita, quia tamen specialius ad hominum custodiam
deputantur, hoc attribuitur animarum dignitati. Ad septimum dicendum, quod sicut voluntas Dei gubernantis non est contra
defectus qui in rebus accidunt, sed concedit sive permittit eos ; ita
etiam omnino est de voluntatibus Angelorum, quae divinae voluntati conformantur
perfecte. Ad octavum dicendum, quod, sicut dicit Avicenna in sua Metaphysica
[VI, 2], nullus effectus potest remanere, si auferatur id quod erat causa
eius inquantum huiusmodi. Sed in causis inferioribus quaedam sunt causae
fiendi, quaedam vero essendi : et dicitur causa fiendi quod educit
formam de potentia materiae per motum, sicut faber est causa efficiens
cultelli ; causa vero essendi rem est illud a quo per se esse rei
dependet, sicut esse luminis in aere dependet a sole. Ablato ergo fabro, cessat
fieri cultelli, non autem esse eius ; absente vero sole, cessat esse
luminis in aere ; et similiter actione divina cessante, esse creaturae omnino
deficeret, cum Deus non sit solum causa fiendi rebus, sed etiam essendi. Ad nonum
dicendum, quod ista conditio non est in creatura possibilis, ut habeat esse
sine aliquo conservante : hoc enim rationi creaturae repugnat, quae,
inquantum huiusmodi, esse causatum habet, ac per hoc ab alio dependens. Ad decimum
dicendum, quod plura requiruntur ad actum secundum quam ad actum primum :
et ideo non est inconveniens ut aliquid sit causa alicuius quantum ad motum
et operationem, quod non sit causa eius quantum ad esse. Ad undecimum dicendum, quod spiritualis creatura gubernat corporalem
per influentiam motus ; nec oportet, propter hoc, quod omnibus corporibus
coniungantur, sed eis solum quae immediate movent, scilicet corporibus
primis ; nec eis coniunguntur ut formae, sicut quidam posuerunt, sed
sicut motores tantum. Ad duodecimum dicendum, quod divinae providentiae et bonitatis magnitudo
magis manifestatur in hoc quod inferiora per superiora gubernat, quam si
omnia gubernaret immediate : quia secundum hoc, quantum ad plura divinae
bonitatis perfectio creaturis communicatur, ut ex dictis patet. Ad decimumtertium dicendum, quod cum dicitur per alterum aliquid
fieri, haec praepositio per importat causam operationis. Sed cum operatio sit
media inter operantem et operatum, potest importare causam operationis
secundum quod terminatur ad operatum ; et sic per instrumentum dicitur
aliquid fieri : vel secundum quod exit ab operante, et sic dicitur
aliquid fieri per formam agentis : non enim instrumentum est causa
agenti, quod agat, sed forma agentis solum vel aliquis superior agens ;
instrumentum vero est causa operato quod actionem agentis suscipiat. Cum ergo
dicitur, quod Deus per se solum cuncta disponit, ly per denotat causam dispositionis
divinae secundum quod exit a Deo disponente ; et sic per se solum
dicitur disponere, quia nec ab alio superiori disponente movetur, nec per
formam extraneam disponit, sed per propriam bonitatem. |
(Nono quaeritur utrum per corpora caelestia
disponat divina providentia inferiora corpora.)
|
Il
semble que non. 1°
Comme dit saint Jean Damascène au deuxième livre :
« Nous disons, nous, que ceux-ci » – c’est-à-dire les corps
supérieurs – « ne sont la cause ni de ce qui advient, ni de la
corruption de ce qui est corruptible ». Puis donc que les réalités
inférieures de ce monde sont sujettes à génération et corruption, elles ne
sont pas disposées par les corps supérieurs. 2° [Le
répondant] disait : il est dit qu’ils n’en sont pas la cause parce
qu’ils n’induisent pas de nécessité dans les réalités inférieures de ce
monde. En sens contraire : Si l’effet du corps céleste dans les réalités
inférieures de ce monde est empêché, ce ne peut être qu’en raison d’une
disposition qui se rencontre en elles. Or, si elles sont gouvernées par les
réalités supérieures, il est nécessaire de rapporter aussi cette disposition
empêchante à quelque puissance d’un corps céleste. L’empêchement ne peut
donc exister parmi les réalités inférieures de ce monde que suivant
l’exigence des supérieures ; et de la sorte, si les supérieures ont une
nécessité dans leurs mouvements, elles amèneront aussi une nécessité dans les
inférieures, si elles sont gouvernées par les supérieures. 3° Pour
qu’une action s’accomplisse, il suffit d’un agent et d’un patient. Or, dans
les réalités inférieures de ce monde, on rencontre des puissances actives
naturelles, et aussi des puissances passives. La puissance d’un corps céleste
n’est donc pas exigée pour leurs actions ; elles ne sont donc pas
gouvernées au moyen des corps célestes. 4° Saint Augustin dit que l’on
rencontre dans la réalité un agi non agent, tels les corps, un agent non agi,
tel Dieu, et un agent agi, telles les substances spirituelles. Or les corps
célestes sont des réalités purement corporelles. Ils n’ont donc pas la puissance
d’agir sur les réalités inférieu- res de ce monde ; et par conséquent, ces réalités ne sont pas disposées au moyen d’eux. 5° Si
le corps céleste a une action dans les réalités inférieures de ce monde,
alors ou bien il agit comme corps, c’est-à-dire par une forme corporelle, ou
bien il agit par quelque chose d’autre. Or ce n’est pas comme corps, car
alors l’agir conviendrait à n’importe quel corps ; or il ne semble pas
en être ainsi, suivant saint Augustin. Si
donc [les corps célestes] agissent, ils le font par quelque chose
d’autre ; et par conséquent, l’action doit être attribuée à cette
puissance incorporelle et non aux corps célestes eux-mêmes ; et nous
retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 6° Ce
qui ne convient pas au premier, ne convient pas non plus au suivant. Or,
comme dit le Commentateur au livre sur la Substance
du monde, les formes corporelles présupposent des
dimensions indéterminées dans la matière ; or les dimensions n’agissent
pas, car la quantité n’est le principe d’aucune action. Les formes
corporelles ne sont donc pas non plus principes d’actions ; et par
conséquent, un corps n’a d’action que par une puissance incorporelle existant
en lui ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 7° Au
deuxième livre des Causes, sur la proposition suivante :
« Toute âme noble a trois opérations, etc. », le commentateur dit que l’âme agit sur la nature avec la puissance
divine qui est en elle. Or l’âme est bien plus noble que le corps. Donc le
corps, lui aussi, ne peut avoir une action sur l’âme que par une puissance
divine existant en lui ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 8° Ce
qui est plus simple n’est pas mû par ce qui est moins simple. Or les raisons
séminales qui sont dans la matière des corps inférieurs sont plus simples que
la puissance corporelle du ciel lui-même, car cette puissance est étendue dans
la matière, ce qui ne peut se dire des raisons séminales. Les raisons
séminales des corps inférieurs ne peuvent donc être mues par la puissance du
corps céleste ; et ainsi, les réalités inférieures de ce monde ne sont
pas gouvernées dans leurs mouvements par les corps célestes. 9°
Saint Augustin, au cinquième livre de la Cité
de Dieu, dit : « Est-il rien qui appartienne
au corps autant que le sexe même du corps ? et cependant, des jumeaux de
sexes différents ont pu être conçus sous les mêmes positions astrales. »
Donc, même sur les réalités corporelles, les corps supérieurs n’ont pas
d’influx ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 10° La
cause première influe plus sur l’effet de la cause seconde que la cause
seconde elle-même, comme il est dit au début du livre des Causes. Or, si les corps inférieurs sont disposés
par les corps supérieurs, alors les puissances des corps supérieurs seront
comme des causes premières par rapport aux puissances des inférieurs, qui
seront comme des causes secondes. Les effets se produisant dans les corps inférieurs
de ce monde suivront donc plus la disposition des corps célestes que la
puissance des corps inférieurs. Or dans les corps célestes se trouve une
nécessité, parce qu’ils sont réguliers. Les effets inférieurs seront donc eux
aussi nécessaires. Mais cela est faux. Donc le point de départ aussi, à
savoir, que les corps inférieurs seraient disposés par les supérieurs. 11° Le
mouvement du ciel est naturel, comme il est dit au premier livre sur le Ciel et le Monde ; et par conséquent, il semble qu’il
ne soit pas volontaire ou capable de choix ; et ainsi, les choses qui
sont causées par lui ne sont pas causées par un choix ; elles ne sont
donc pas soumises à la providence. Or il est aberrant de dire que les corps
inférieurs ne sont pas gouvernés par la providence. Il est donc aberrant de
dire que le mouvement des corps supérieurs est la cause des inférieurs. 12° Dès
que la cause est posée, l’effet est posé. L’existence de la cause précède
donc celle de l’effet. Or, si l’antécédent est nécessaire, le conséquent
l’est aussi. Si donc la cause est nécessaire, l’effet l’est aussi. Or les
effets qui se produisent dans les corps inférieurs ne sont pas nécessaires,
mais contingents. Ils ne sont donc pas causés par le mouvement du ciel, qui
est nécessaire puisqu’il est naturel ; et nous retrouvons ainsi la même
conclusion que ci-dessus. 13° Ce
pour quoi autre chose est fait, est plus noble que lui. Or tout a été fait
pour l’homme, même les corps célestes, comme il est dit au livre du Deutéronome :
« De peur que, les yeux levés au ciel, tu ne voies le soleil, la lune et
tous les astres du ciel, et que, séduit par l’erreur, tu ne les adores, et tu
n’offres un culte à des choses que le Seigneur ton Dieu a créées pour servir
à toutes les nations qui sont sous le ciel » (Deut. 4, 19).
L’homme est donc plus digne que les créatures célestes. Or le plus vil n’influe
pas sur le plus noble. Les corps célestes n’influent donc pas sur le corps
humain ; ni, pour la même raison, sur les autres corps qui sont
antérieurs au corps humain, tels les éléments. 14° [Le
répondant] disait que l’homme est plus noble que les corps célestes quant à
l’âme, mais non quant au corps. En sens contraire : la perfection d’un
perfectible plus noble est plus noble. Or le corps de l’homme a une forme
plus noble que le corps céleste, car la forme du ciel est purement
corporelle, et l’âme raisonnable est bien plus noble qu’elle. Le corps humain
est donc lui aussi plus noble que le corps céleste. 15° Un
contraire n’est pas la cause de son contraire. Or la puissance du corps
céleste est parfois contraire aux effets qui doivent être amenés dans les
réalités inférieures de ce monde ; par exemple, un corps céleste meut
parfois à l’humidité, tandis que le médecin veut digérer la matière par
dessiccation afin d’amener la santé, et il la procure parfois alors même que
le corps céleste est dans la disposition contraire. Les corps célestes ne
sont donc pas la cause des effets corporels dans les réalités inférieures de
ce monde. 16°
Puisque toute action a lieu par contact, ce qui ne touche pas n’agit pas. Or
les corps célestes ne touchent pas les réalités inférieures de ce monde. Ils
n’agissent donc pas sur elles ; et nous retrouvons ainsi la même
conclusion que ci-dessus. 17° [Le
répondant] disait que les corps célestes les touchent par un médium. En sens
contraire : chaque fois qu’il y a contact et action par un médium, il
est nécessaire que le médium reçoive l’effet de l’agent avant que l’extrême
ne le reçoive ; ainsi, le feu chauffe d’abord l’air et nous ensuite. Or
les effets des étoiles et du soleil ne peuvent pas être reçus dans les orbes inférieurs,
qui sont de la nature de la quinte essence et de la sorte ne peuvent recevoir
la chaleur ou le froid, ou les autres dispositions que l’on trouve dans les
réalités inférieures de ce monde. Une action ne peut donc se propager, par
leur intermédiaire, des corps suprêmes à ces dernières. 18° La
providence est communiquée à ce qui est son médium. Or la providence ne peut
pas être communiquée aux corps célestes, puisqu’ils n’ont pas la raison. Ils
ne peuvent donc être un médium dans l’action de pourvoir les réalités. En sens
contraire : 1)
Saint Augustin dit au troisième livre sur la Trinité : « Les corps plus épais et plus
faibles sont dirigés dans un certain ordre par les plus subtils et les plus
puissants. » Or les corps célestes sont plus subtils et puissants que
les inférieurs. Les corps inférieurs de ce monde sont donc dirigés par eux. 2) Au
quatrième chapitre des Noms Divins, Denys dit que le rayon solaire concourt à
l’engendrement des corps visibles, il les meut de façon à leur donner la vie,
les nourrit et les accroît. Or, dans les réalités inférieures de ce monde,
ces effets sont les plus nobles. Tous les autres effets corporels sont donc,
eux aussi, produits par la divine providence au moyen des corps célestes. 3)
Selon le Philosophe au deuxième livre de la Métaphysique, ce qui est premier en un genre est la cause
des choses qui viennent après dans ce genre. Or les corps célestes sont
premiers dans le genre des corps, et leurs mouvements sont premiers parmi les
autres mouvements corporels ; ils sont donc la cause des réalités
corporelles qui sont agies ici-bas ; et nous retrouvons ainsi la même
conclusion que ci-dessus. 4) Le
Philosophe dit au deuxième livre sur la Génération que la translation du soleil le long de
l’écliptique est la cause de la
génération et de la corruption parmi les réalités inférieures de ce
monde ; les générations et les corruptions sont donc aussi mesurées par
le mouvement susdit. Il dit aussi au livre sur les Animaux que toutes les différences qui sont dans les
êtres conçus viennent des corps célestes. Les réalités inférieures de ce
monde sont donc disposées au moyen des corps célestes. 5)
Rabbi Moïse dit que le ciel est dans le monde comme le
cœur dans l’animal. Or c’est au moyen du cœur que l’âme gouverne tous les
autres membres. Tous les autres corps sont donc gouvernés par Dieu au moyen
du ciel. Réponse
: Une
intention commune à tous les philosophes fut de ramener la multitude à l’unité et la
variété à l’uniformité, autant que possible. Aussi les anciens, considérant
la diversité des actions dans les réalités inférieures de ce monde,
tentèrent-ils de les ramener à quelques principes moins nombreux et plus
simples, c’est-à-dire à des éléments, plusieurs ou un seul, et à des qualités
élémentaires. Mais cette position n’est pas raisonnable. Il se trouve en
effet que les qualités élémentaires se comportent dans les actions des
réalités naturelles comme des principes instrumentaux. La preuve en est
qu’elles n’ont pas la même façon d’agir dans tous les cas, et que leurs
actions ne parviennent pas au même terme ; car autre est leur effet dans
l’or et dans le bois, et dans la chair de l’animal ; ce qui ne serait
pas si elles n’agissaient sous la direction d’autre chose. Or l’action de
l’agent principal ne se rapporte pas à l’action de l’instrument comme à un principe,
mais c’est plutôt l’inverse ; par exemple,
l’effet de l’art ne doit pas être attribué à la scie, mais à l’artisan ;
les effets naturels ne peuvent donc être ramenés aux qualités élémentaires
comme à des principes premiers. C’est
pourquoi d’autres, les platoniciens, les
ont ramenés à des formes simples et séparées comme à des principes
premiers : car c’est d’elles, comme ils disaient, que proviennent
l’existence et la génération dans les réalités inférieures de ce monde, ainsi
que toute propriété naturelle. Mais cela non plus ne peut se soutenir. Car
d’une cause régulière provient un effet régulier ; or ces formes étaient
conçues comme immobiles ; il serait donc nécessaire que la génération
vînt toujours par elles de façon uniforme dans les réalités inférieures de ce
monde ; mais nous avons l’évidence sensible du contraire. Aussi est-il
nécessaire d’affirmer que les principes de la génération, de la corruption et
des autres mouvements qui s’ensuivent dans les réalités inférieures de ce
monde sont des principes qui ne sont pas immuables ; il faut cependant
qu’ils demeurent constamment comme les principes premiers de la génération,
afin que la génération puisse être continuelle : et voilà pourquoi il
est nécessaire qu’ils soient invariables selon la substance, mais soient mus
selon le lieu : de sorte que, par leurs allées et venues, ils produisent
des mouvements contraires et variés dans les réalités inférieures de ce
monde ; et tels sont les corps célestes ; et c’est pourquoi il est
nécessaire de leur rapporter tous les effets corporels comme à des causes. Mais ce
faisant, l’on commit deux erreurs. Certains, en effet, rapportèrent les
réalités inférieures de ce monde aux corps célestes comme à des causes absolument
premières, parce
qu’ils ne reconnaissaient aucune substance incorporelle ; ils
prétendirent donc que les premiers parmi les corps étaient les premiers entre
les étants. Mais il apparaît clairement que cela est faux. Car tout ce qui
est mû doit nécessairement se rapporter à un principe immuable, puisque rien
n’est mû par soi-même, et qu’on ne peut pas remonter à l’infini. Or le corps
céleste, bien qu’il ne varie pas selon la génération et la corruption, ou
selon quelque mouvement qui modifierait une chose qui serait dans sa
substance, est pourtant mû selon le lieu ; il est donc nécessaire de
faire retour à quelque principe antérieur, de telle sorte que les choses qui
sont altérées sont, par un certain ordre, ramenées à un altérant non altéré
mais mû selon le lieu, et ensuite à ce qui n’est mû en aucune façon. D’autres
ont affirmé que les corps célestes étaient les causes des réalités
inférieures de ce monde non seulement quant au mouvement, mais aussi quant à
leur premier établissement ; ainsi Avicenne dit-il dans sa Métaphysique que ce qui est commun à tous les corps
célestes, c’est-à-dire la nature du mouvement circulaire, cause dans les réalités
inférieures de ce monde ce qui leur est commun, c’est-à-dire la matière
prime, et que ce en quoi les corps célestes diffèrent les uns des autres
cause la diversité des formes dans les réalités inférieures de ce
monde : de telle sorte que les corps célestes soient intermédiaires
entre Dieu et ces réalités, même
dans la voie de création, d’une
certaine façon. Mais cela est étranger à la foi, qui déclare que toute nature
est créée immédiatement par Dieu dans son établissement premier, et qu’une
créature est mue par une autre, étant présupposées les puissances naturelles
attribuées à l’une et l’autre créature par l’œuvre de Dieu. Voilà pourquoi
nous soutenons que les corps célestes ne sont causes des inférieurs que par
voie de mouvement, et
qu’ainsi, ils
sont des médiums dans l’œuvre de gouvernement,
mais non dans l’œuvre de création. Réponse
aux objections : 1°
Saint Jean Damascène veut exclure des corps célestes la causalité première
par rapport aux réalités inférieures de ce monde, ou même celle qui induit
une nécessité. Car, bien que les corps célestes agissent toujours de la même
façon, cependant leur effet est reçu dans les réalités inférieures selon le
mode des corps inférieurs, qui se trouvent fréquemment dans des dispositions
contraires ; les
puissances célestes n’induisent donc pas toujours leurs effets dans les réalités
inférieures de ce monde, à cause de l’empêchement d’une disposition
contraire. Et c’est ce que le Philosophe dit au livre sur le Sommeil et la Veille : il se produit fréquemment des signes
de pluies et de vents, lesquels cependant ne se produisent pas, à cause de
dispositions contraires plus fortes. 2° Ces
dispositions qui s’opposent à la puissance céleste ne sont pas, dans leur
premier établissement, causées par le corps céleste, mais par l’opération
divine, par laquelle le feu est rendu chaud, et l’eau froide, et ainsi de
suite ; et de la sorte, il n’est pas nécessaire de rapporter aux causes
célestes tous les empêchements de cette sorte. 3° Les
puissances actives, dans les réalités inférieures de ce monde, sont seulement
instrumentales ; donc, de même que l’instrument ne meut qu’en étant mû
par l’agent principal, de même les puissances actives inférieures ne peuvent
pas non plus agir sans être mues par les corps célestes. 4°
Cette objection évoque une certaine opinion figurant au livre La Source de Vie, et qui prétend qu’aucun corps n’agit par une
puissance corporelle, mais que la quantité qui est dans la matière empêche la
forme d’agir ; et que
toute action qui est attribuée à un corps appartient à une puissance spirituelle
opérant dans ce corps. Et Rabbi Moïse dit que cette opinion est celle des docteurs
de la loi des Maures : ils disent en effet que le feu ne chauffe pas,
mais que c’est Dieu qui chauffe dans le feu. Mais cette position est stupide,
puisqu’elle enlève à toutes les réalités les opérations naturelles ; et
elle est contraire aux paroles des philosophes et des saints. C’est pourquoi
nous disons que les corps agissent par une puissance corporelle, mais que
Dieu opère néanmoins en toutes les réalités comme la cause première opère
dans la cause seconde. Ce qui est affirmé, à savoir que les corps ne sont
qu’agis et n’agissent pas, doit donc être entendu au sens où
« agir » se dit de ce qui a la domination sur son action ; et
c’est en s’exprimant ainsi que saint Jean Damascène dit que les bêtes n’agissent pas, mais sont
agies. Par là, il n’est cependant pas exclu qu’elles agissent au sens où
« agir » signifie exercer quelque action.5° L’agent est toujours
différent du patient ou contraire à lui, comme il est dit au premier
livre sur la Génération ; et c’est pourquoi il ne revient pas
au corps d’agir sur un autre corps suivant ce qu’il a de commun avec lui,
mais suivant ce en quoi il s’en distingue. Voilà pourquoi le corps n’agit pas
comme corps, mais comme tel corps ; de même, l’animal ne raisonne pas en
tant qu’animal, mais en tant qu’homme ; et semblablement, le feu ne
chauffe pas en tant qu’il est corps, mais en tant qu’il est chaud ; et
il en est de même du corps céleste. 6° Dans
la matière, les dimensions sont présupposées aux formes naturelles, non en
acte achevé mais en acte incomplet ; voilà pourquoi elles sont premières
dans la voie de la matière et de la génération, au
lieu que la forme est première dans la voie de l’accomplissement. Or une
chose agit dans la mesure où elle est complète et qu’elle est un étant en
acte, non dans la mesure où elle est en puissance ; car de ce point de
vue, elle subit ; et donc, si la matière ou les dimensions préexistant
en elle n’agissent pas, il ne s’ensuit pas que la forme n’agisse pas ;
mais c’est l’inverse. Par contre, si elles ne subissent pas, il s’ensuivrait
que la forme ne subit pas. Et cependant, la forme du corps céleste n’est pas
en lui par l’intermédiaire de telles dimensions, comme dit le Commentateur au
même endroit. 7°
L’ordre des effets doit correspondre à l’ordre des causes. Or, dans les
causes, selon l’auteur de ce livre, on rencontre un ordre tel qu’il y a
d’abord la cause première, Dieu, vient ensuite l’Intelligence, et troisièmement
l’âme. Par conséquent, le premier effet, qui est l’être, est attribué
proprement à la cause première ; le deuxième, qui est le connaître, est
attribué à l’Intelligence ; et le troisième, qui est le mouvoir, est
attribué à l’âme. Mais cependant, la cause seconde agit toujours en vertu de
la cause première, et ainsi, elle a quelque chose de son opération ; de
même, les orbes inférieurs ont
quelque chose du mouvement du premier orbe ; et donc l’Intelligence,
selon lui, non seulement pense, mais encore donne l’être ; et l’âme, qui
selon lui est produite par l’Intelligence, non seulement meut, ce qui est
l’action de l’animal, mais encore pense, ce qui est une action
intellectuelle, et donne l’être, ce qui est une action divine ; et je
dis ceci de l’âme noble, que cet auteur conçoit comme l’âme d’un corps
céleste ou n’importe quelle autre âme raisonnable. Ainsi donc, il n’est pas
nécessaire que la puissance divine meuve seule immédiatement, mais les causes
inférieures le peuvent aussi par des puissances propres, en tant qu’elles
participent de la puissance des causes supérieures. 8°
Selon saint Augustin, on
appelle raisons séminales toutes les puissances actives et passives
conférées par Dieu aux créatures, et au moyen desquelles il amène à
l’existence les effets naturels ; aussi dit-il lui-même au troisième
livre sur la Trinité que, « de même que les mères sont enceintes,
de même le monde est lourd des causes de ce qui naît », expliquant ce
qu’il avait dit plus haut à propos des raisons séminales, qu’il avait aussi
appelées « des puissances et des facultés distribuées aux
réalités ». Donc, au nombre de ces raisons séminales sont aussi les puissances
actives des corps célestes, qui
sont plus nobles que les puissances actives des corps inférieurs, et peuvent
ainsi les mouvoir ; et elles sont appelées raisons séminales parce que
tous les effets sont originairement dans les causes actives comme en des
semences. Cependant, si l’on entend par raisons séminales les commencements
des formes qui sont dans la matière prime en tant qu’elle est en puissance à
toutes les formes, comme certains le veulent, alors, bien que cela ne
s’accorde guère aux paroles de saint Augustin, l’on peut cependant dire que
leur simplicité est due à leur imperfection, comme la matière prime aussi est
simple ; voilà pourquoi, tout comme pour la matière prime, il n’en
résulte pas qu’elles ne soient pas mues. 9° Il
est nécessaire de rapporter la différence des sexes à des causes célestes. En
effet, tout agent tend à rendre le patient semblable à soi, autant que
possible ; la puissance active qui est dans la semence du mâle tend donc
toujours à amener ce qui est conçu au sexe masculin, qui est plus
parfait ; aussi le sexe féminin survient-il hors de l’intention de la
nature particulière de l’agent. Si donc il n’y avait pas quelque puissance
pour tendre au sexe féminin, la génération féminine serait tout à fait
fortuite, tout comme celle des monstres ; voilà pourquoi il est dit que,
bien que la génération féminine soit hors de l’intention de la nature
particulière, et c’est pourquoi « la femelle est appelée mâle imparfait »,
cependant elle est de l’intention de la nature universelle qu’est la
puissance du corps céleste, comme dit Avicenne. Mais
il peut y avoir du côté de la matière un empêchement faisant que ni la
puissance céleste ni la puissance particulière n’obtient son effet, à savoir
la production du sexe masculin ; aussi une femelle est-elle parfois engendrée
alors même qu’existe dans le corps céleste une disposition au contraire, à
cause d’une mauvaise disposition de la matière ; ou bien à l’inverse, le
sexe masculin sera engendré contre la disposition du corps céleste, à cause
de la victoire de la puissance particulière sur la matière. Il advient donc,
dans la conception des jumeaux, que la matière est séparée par l’opération de
la nature, une partie obéissant plus que l’autre à la puissance de l’agent, à
cause de l’indigence de l’autre ; et c’est pourquoi, que le corps
céleste dispose à un sexe ou à l’autre, d’un côté un sexe féminin est
engendré, et de l’autre un masculin ; cependant, cela peut mieux se produire
lorsque le corps céleste dispose au sexe féminin. 10° On
dit que la cause première influe plus que la cause seconde, parce que son
effet dans le causé est plus intime et permanent
que l’effet de la cause seconde ; cependant, l’effet est davantage semblable à la cause seconde
car, d’une certaine façon, c’est par elle que l’action de la cause première
est déterminée à cet effet. 11°
Bien que le mouvement céleste, en tant qu’il est l’acte d’un corps mobile, ne
soit pas un mouvement volontaire, cependant, en tant qu’il est l’acte de ce
qui le meut, il est volontaire, c’est-à-dire causé par quelque volonté ;
et de ce point de vue, les choses qui sont causées par ce mouvement peuvent
se tenir sous la providence. 12°
L’effet ne résulte de la cause première qu’une fois posée la cause seconde ;
aussi la nécessité de la cause première n’amène-t-elle une nécessité dans
l’effet qu’une fois posée la nécessité dans la cause seconde. 13° Le
corps céleste n’est pas fait pour l’homme comme pour une fin principale, mais
sa fin principale est la bonté divine. En
outre, que l’homme soit plus noble que le corps céleste, ne vient pas de la
nature du corps, mais de la nature de l’âme raisonnable. Enfin, supposé que
le corps de l’homme soit plus noble dans l’absolu que le corps céleste, rien
n’empêcherait le corps céleste d’être plus noble que le corps humain sous
quelque aspect, c’est-à-dire en tant qu’il a une puissance
active, au lieu que l’autre a une puissance passive, et ainsi il pourra agir
sur lui ; ainsi le feu, en tant qu’il est chaud en acte, agit sur le
corps humain en tant que ce corps est chaud en puissance. 14°
L’âme raisonnable est à la fois une certaine substance et l’acte du corps.
Donc, en tant qu’elle est une substance, elle est plus noble que la forme
céleste, mais non en tant qu’elle est l’acte du corps. On peut
aussi répondre que l’âme est la perfection du corps humain à la fois comme
forme et comme moteur ; or le corps céleste, parce qu’il est parfait, ne
requiert aucune substance spirituelle pour le perfectionner comme une forme
le ferait, mais requiert seulement celle qui le perfectionne comme un
moteur ; et cette perfection selon la nature est plus noble que l’âme
humaine. Quoique certains aient dit aussi que les moteurs unis aux orbes
célestes étaient leurs formes ;
mais cela est laissé dans le doute par saint Augustin dans son commentaire
sur la Genèse au sens littéral. Saint Jérôme aussi, commentant Eccl. 1,
6 :
« tournoyant de toutes parts, etc. », semble l’affirmer ; la Glose dit : « Il a nommé le soleil esprit, comme s’il avait âme, souffle et
vigueur. » Cependant, saint Jean Damascène dit le contraire au deuxième
livre :
« Que nul n’estime les cieux ou les luminaires comme animés : car
ils sont inanimés et insensibles. » 15°
Même l’action d’un contraire qui s’oppose à la puissance active d’un corps
céleste a une cause dans le ciel : en effet, les philosophes affirment
que les réalités inférieures sont conservées dans leurs actions par le
mouvement premier ; et
ainsi, ce contraire qui agit en empêchant l’effet d’un corps céleste, par
exemple le chaud qui empêche l’humidification venant de la lune, a lui aussi
une cause céleste ; et de la sorte, même la santé qui s’ensuit ne
s’oppose pas tout à fait à l’action du corps céleste, mais y a quelque
racine. 16° Les
corps célestes touchent les réalités inférieures, mais ne sont pas touchées
par elles, comme il est dit au premier livre sur la Génération ; et l’un quelconque d’entre eux ne
touche pas l’une quelconque d’entre elles immédiatement, mais par un médium,
comme le disait [le répondant]. 17°
L’action de l’agent est reçue dans le médium en fonction du mode de ce dernier ;
et voilà pourquoi elle est parfois reçue autrement dans le médium que dans l’extrême ; ainsi la vertu de
l’aimant qui attire est portée vers le fer par le moyen de l’air, qui n’est
pas attiré ; et la vertu du poisson qui paralyse la main est portée vers
la main par le moyen du filet, qui n’est pas paralysé, comme dit le Commentateur
au huitième livre de la Physique. Quant aux corps célestes, ils ont assurément
toutes les qualités qui existent dans les inférieurs, suivant leur mode,
c’est-à-dire originairement et non comme elles sont en ces derniers ; et
c’est pourquoi les actions des corps suprêmes ne sont pas reçues dans les
orbes intermédiaires en sorte que ceux-ci soient altérés comme le sont les
réalités inférieures de ce monde. 18° La
providence gouverne les réalités inférieures de ce monde par les corps supérieurs ;
non pas en sorte que la providence divine soit communiquée à ces corps, mais parce
qu’ils sont faits instruments de la divine providence ; comme l’art
n’est pas communiqué au marteau qui en est l’instrument. |
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Et videtur quod
non. Quia ut dicit
Damascenus in II libro [De fide II,
7] : nos autem dicimus, quoniam
ipsa, scilicet superiora corpora, non
sunt causa alicuius eorum quae fiunt, neque corruptionis eorum quae
corrumpuntur. Ergo, cum haec inferiora sint generabilia et corruptibilia,
non disponuntur per superiora corpora. Sed dicebat,
quod dicuntur non esse causa horum, quia non inducunt in his inferioribus
necessitatem. – Sed contra, si effectus caelestis corporis impeditur in his
inferioribus hoc non potest esse nisi propter aliquam dispositionem in his
inventam. Sed si haec inferiora per illa superiora gubernantur, oportet etiam
illam dispositionem impedientem in aliquam virtutem corporis caelestis
reducere. Ergo impedimentum non potest esse in his inferioribus nisi secundum
exigentiam superiorum ; et ita, si superiora habent necessitatem in suis
motibus, etiam in inferiora necessitatem inducent, si a superioribus gubernantur. Praeterea, ad completionem alicuius actionis sufficit agens et
patiens. Sed in istis inferioribus inveniuntur virtutes activae naturales, et etiam virtutes passivae. Ergo ad eorum
actiones non exigitur virtus corporis caelestis ; ergo non gubernantur mediantibus
corporibus caelestibus. Praeterea, Augustinus
[De civ. Dei V, 9] dicit, quod
in rebus invenitur aliquid actum et non agens, sicut sunt corpora ;
aliquid vero agens et non actum, sicut Deus ; aliquid vero agens et
actum, sicut spirituales substantiae. Sed
caelestia corpora sunt corporalia pura. Ergo non habent virtutem agendi in haec inferiora ; et sic inferiora non
disponuntur eis mediantibus. Praeterea, si corpus caeleste agit aliquid in haec inferiora :
aut agit inquantum est corpus, per formam scilicet corporalem ; aut per
aliquid aliud. Sed non
inquantum est corpus, quia sic agere cuilibet corpori conveniret ; quod
non videtur secundum Augustinum [De
civ. Dei V, 9]. Ergo si agunt, agunt per aliquid aliud ; et sic
illi incorporeae virtuti debet attribui actio et non ipsis caelestibus corporibus ;
et sic idem quod prius. Praeterea, quod
non convenit priori, non convenit etiam posteriori. Sed, sicut dicit
Commentator in libro de Substantia orbis [cap. 1], formae corporales
praesupponunt dimensiones interminatas in materia ; dimensiones autem
non agunt, quia quantitas nullius actionis principium est. Ergo nec
corporales formae sunt principia actionum ; et sic nullum corpus aliquid
agit nisi per virtutem incorporalem in eo existentem ; et sic idem ut
prius. Praeterea, in
libro II de Causis [prop. 3], super illam propositionem : omnis anima nobilis tres habet operationes
etc., dicit Commentator [comm. ibid.], quod anima agit in naturam cum divina
virtute quae est in ea. Sed anima est multo
nobilior quam corpus. Ergo nec corpus potest aliquid agere in animam nisi per
aliquam virtutem divinam in eo existentem ; et sic idem quod prius. Praeterea,
illud quod est simplicius, non movetur ab eo quod est minus simplex. Sed
rationes seminales quae sunt in materia inferiorum corporum, sunt
simpliciores quam virtus corporalis ipsius caeli ; quia virtus illa est
extensa in materia, quod de rationibus seminalibus dici non potest. Ergo rationes seminales inferiorum corporum non possunt moveri per virtutem
corporis caelestis : et ita non gubernantur haec inferiora in suis motibus
per corpora caelestia. Praeterea, Augustinus dicit in V de Civitate Dei [cap. 6] : nihil tam ad corpus pertinet quam ipse
corporis sexus ; et tamen sub
eadem positione siderum diversi sexus in geminis concipi potuerunt. Ergo
etiam in corporalia superiora corpora influxum non habent ; et sic idem
quod prius. Praeterea, causa prima plus influit in causatum causae secundae quam
etiam causa secunda, ut dicitur in principio de Causis [prop. 1]. Sed si
inferiora corpora per superiora disponantur, tunc virtutes superiorum corporum
erunt sicut causae primae respectu inferiorum virtutum, quae erunt sicut
causae secundae. Ergo effectus in his inferioribus contingentes magis
dispositionem corporum caelestium sequentur quam virtutem corporum inferiorum.
Sed in illis invenitur necessitas, quia semper eodem modo se habent. Ergo et
effectus inferiores necessarii erunt. Hoc autem est falsum. Ergo et primum ;
scilicet quod inferiora per superiora corpora disponantur. Praeterea,
motus caeli est naturalis, ut in I Caeli et Mundi [De caelo I, 3] dicitur ; et ita non videtur esse voluntarius
vel electivus ; et ita quae per ipsum causantur, non causantur ex
electione ; et ita non subduntur providentiae. Sed inconveniens est quod
inferiora corpora non gubernentur providentia. Ergo inconveniens est quod
corporum superiorum motus sit causa inferiorum. Praeterea,
posita causa ponitur effectus. Ergo esse causae est sicut antecedens ad esse
effectus. Sed si antecedens est necessarium, et consequens est necessarium.
Ergo si causa est necessaria, et effectus. Sed
effectus qui in inferioribus corporibus accidunt non sunt necessarii, sed contingentes.
Ergo non causantur
a motu caeli, qui est necessarius, cum sit naturalis ; et sic idem quod
prius. Praeterea,
illud propter quod fit aliud, est eo nobilius. Sed omnia facta sunt propter
hominem, etiam corpora caelestia, ut dicitur Deuteronom. IV, 19 : ne forte, oculis elevatis ad caelum,
videas solem et lunam et omnia astra caeli, et errore deceptus adores ea quae
creavit Dominus Deus tuus in ministerium cunctis gentibus quae sub caelo sunt.
Ergo homo est dignior creaturis caelestibus. Sed vilius non influit in
nobilius. Ergo corpora caelestia non influunt in corpus humanum ; et
eadem ratione, nec in alia corpora, quae sunt priora humano corpore, sicut
sunt elementa. Sed dicebat, quod homo est nobilior caelestibus corporibus quantum ad
animam, sed non quantum ad corpus. – Sed contra, nobilioris perfectibilis
nobilior est perfectio. Sed corpus hominis habet nobiliorem formam quam
corpus caeli ; forma enim caeli est pure corporalis, qua est multo nobilior
rationalis anima. Ergo et corpus
humanum est nobilius caelesti corpore. Praeterea,
contrarium non est causa sui contrarii. Sed virtus corporis caelestis
quandoque contrariatur effectibus in istis inferioribus inducendis ;
sicut corpus caeleste quandoque ad humiditatem movet, cum medicus intendit
materiam digerere desiccando ad sanitatem inducendam, quam etiam quandoque
inducit existente corpore caelesti in contraria dispositione. Ergo corpora caelestia non sunt causa effectuum corporalium in his inferioribus. Praeterea, cum
omnis actio fiat per contactum, quod non tangit, non agit. Sed corpora caelestia non tangunt ista inferiora. Ergo non agunt in
ea ; et sic idem quod prius. Sed dicebat, quod corpora caelestia tangunt haec per medium. – Sed contra,
quandocumque est contactus et actio per medium, oportet quod medium prius
recipiat effectum agentis quam ultimum ; sicut ignis prius calefacit
aerem quam nos. Sed effectus stellarum
et solis non possunt recipi in orbibus inferioribus, qui sunt de natura
quintae essentiae, et ita non sunt susceptivi caloris aut frigoris, aut
aliarum dispositionum quae in his inferioribus inveniuntur. Ergo non potest,
eis mediantibus, a supremis corporibus actio in haec infima pervenire. Praeterea, ei
quod est medium providentiae, providentia communicatur. Sed providentia
communicari non potest corporibus caelestibus, cum ratione careant. Ergo non
possunt esse medium in provisione rerum. Sed contra. Est
quod Augustinus dicit libro III de Trinit. [cap. 4] : corpora crassiora et infirmiora per
subtiliora et potentiora quodam ordine reguntur. Sed
corpora caelestia sunt subtiliora et potentiora quam inferiora. Haec ergo
inferiora reguntur per illa. Praeterea,
Dionysius dicit IV cap. de Divin. Nomin. [§ 4], quod radius solaris
generationem visibilium corporum confert, et ad vitam ipsa movet, et nutrit
et auget. Hi autem sunt nobiliores effectus in his inferioribus. Ergo et
omnes alii effectus corporales producuntur a divina providentia mediantibus
corporibus caelestibus. Praeterea,
secundum philosophum in libro II Metaph. [l. 2
(993 b 24)], illud quod est primum in aliquo genere, est causa eorum quae
sunt post in illo genere. Sed corpora caelestia sunt prima in genere
corporum, et motus eorum sunt primi inter alios motus corporales : ergo
sunt causa corporalium quae hic aguntur ; et sic idem quod prius. Praeterea, philosophus dicit in II de Generatione [cap. 10 (336 a
31)] quod allatio solis in circulo declivi est causa generationis et corruptionis
in his inferioribus ; unde et generationes et corruptiones mensurantur
per motum praedictum. In libro etiam
de Animalibus [De gen. animal. IV,
10 (777 b 20)] dicit, quod omnes diversitates quae sunt in conceptibus, sunt
ex corporibus caelestibus. Ergo eis mediantibus,
haec inferiora disponuntur. Praeterea, Rabbi Moyses [Dux
neutr. I, 71] dicit, quod caelum est in mundo sicut cor in animali.
Sed omnia alia membra gubernantur ab anima mediante corde. Ergo omnia corpora
alia gubernantur a Deo mediante caelo. Responsio. Dicendum, quod communis intentio omnium fuit reducere
multitudinem in unitatem, et varietatem in uniformitatem, secundum quod
possibile esset. Et ideo antiqui, considerantes diversitatem actionum in
istis inferioribus, tentaverunt ea reducere in aliqua principia pauciora et
simpliciora, scilicet in elementa, multa aut unum, et in qualitates elementares.
Sed ista positio non est rationabilis. Qualitates enim elementares
inveniuntur se habere in actionibus rerum naturalium sicut instrumentalia
principia. Cuius signum est, quod non eumdem modum actionis habent in
omnibus, nec ad eumdem terminum perveniunt actiones ipsorum ; alium enim
effectum habent in auro et in ligno, et animalis carne ; quod non esset,
nisi agerent inquantum essent ab alio regulata. Actio autem principalis
agentis non reducitur, sicut in principium, in actionem instrumenti, sed potius e converso ;
sicut effectus artis non debet attribui serrae sed artifici : unde et
effectus naturales non possunt reduci in qualitates elementares sicut in
prima principia. Unde alii, scilicet Platonici, reduxerunt eos in formas simplices et
separatas, sicut in prima principia : ex quibus, ut dicebant, erat esse
et generatio in istis inferioribus, et omnis proprietas naturalis. Sed hoc
etiam non potest stare. A causa enim eodem modo se habente est effectus
semper eodem modo se habens : formae autem illae ponebantur esse immobiles :
unde oporteret ut semper ab eis generatio esset uniformiter in istis
inferioribus ; cuius contrarium videmus ad sensum. Unde oportet ponere,
principia generationis et corruptionis et aliorum motuum consequentium in his
inferioribus, esse aliqua quae non semper eodem modo se habeant :
oportet tamen ea semper manere quasi prima generationis principia ut generatio
continua esse possit : et ideo oportet ea esse invariabilia secundum
substantiam, moveri autem solum secundum locum ; ut, per accessum et
recessum contrarios et diversos motus in his inferioribus efficiant ; et
huiusmodi sunt corpora caelestia ; et ideo omnes effectus corporales
oportet reducere in ea sicut in causas. Sed in hac reductione duplex error fuit. Quidam enim haec inferiora in
corpora caelestia reduxerunt sicut in causas simpliciter primas, eo quod nullas
substantias incorporeas arbitrabantur ; unde priora in corporibus
dixerunt esse prima inter entia. Sed hoc manifeste apparet esse falsum. Omne
quod enim movetur, oportet in principium immobile reduci, cum nihil a seipso
moveatur, et non sit abire in infinitum. Corpus autem caeleste, quamvis non
varietur secundum generationem et corruptionem, aut secundum aliquem motum
qui variet aliquid quod insit substantiae eius, movetur tamen secundum locum :
unde oportet in aliquod prius principium reductionem fieri, ut sic ea quae
alterantur, quodam ordine reducantur in alterans non alteratum, motum tamen
secundum locum ; et ulterius in id quod nullo modo movetur. Quidam vero posuerunt corpora caelestia esse causas istorum inferiorum
non solum quantum ad motum, sed etiam quantum ad primam eorum
institutionem ; sicut Avicenna dicit in sua Metaphys. [IX, 5], quod ex
eo quod est commune omnibus corporibus caelestibus, scilicet natura motus
circularis, causatur in his inferioribus id quod est eis commune, scilicet materia
prima ; et ex his in quibus corpora caelestia differunt ad invicem,
causatur diversitas formarum in his inferioribus : ut sic caelestia
corpora sint media inter Deum et ista inferiora etiam in via creationis
quodammodo. Sed hoc est alienum a fide, quae ponit omnem naturam immediate
esse a Deo conditam secundum sui primam institutionem, unam autem creaturam
moveri ab altera, praesuppositis virtutibus naturalibus utrique creaturae ex
divino opere attributis ; et ideo ponimus corpora caelestia esse causas
inferiorum per viam motus tantum ; et sic esse media in opere
gubernationis, non autem in opere creationis. Ad primum igitur dicendum, quod Damascenus intendit a corporibus
caelestibus excludere respectu horum inferiorum causalitatem primam, vel
etiam necessitatem inducentem. Corpora enim caelestia etsi semper eodem modo
agant, eorum tamen effectus recipitur in inferioribus secundum modum
inferiorum corporum, quae in contrariis dispositionibus frequenter inveniuntur ;
unde virtutes caelestes non semper inducunt effectus suos in his inferioribus
propter impedimentum contrariae dispositionis. Et hoc est quod philosophus dicit in libro
de Somno et Vigilia [De divin. per
somn., cap. 2 (463 b 23)] quod frequenter fiunt signa imbrium et
ventorum, quae tamen non eveniunt propter contrarias dispositiones fortiores. Ad secundum
dicendum, quod dispositiones istae quae contrariantur caelesti virtuti, non
sunt ex prima institutione causatae a corpore caelesti, sed ex divina
operatione, per quam ignis effectus est calidus, et aqua frigida, et sic de
aliis ; et sic non oportet omnia impedimenta huiusmodi in causas
caelestes reducere. Ad tertium dicendum, quod virtutes activae in his inferioribus sunt instrumentales
tantum ; unde, sicut instrumentum non movet nisi motum a principali
agente, ita nec virtutes activae inferiores agere possunt nisi motae a
corporibus caelestibus. Ad quartum dicendum, quod obiectio illa tangit quamdam opinionem quae
habetur in libro Fontis vitae [Avencebrol, Fons vitae, II, 9-10], qui ponit quod nullum corpus ex virtute corporali
agit ; sed quantitas quae in est materia, impedit formam ab
actione ; et omnis actio quae attribuitur corpori, est alicuius virtutis
spiritualis operantis in ipso corpore. Et hanc opinionem Rabbi Moyses [Dux neutr. I, 72] dicit esse
loquentium in lege Maurorum : dicunt enim, quod ignis non calefacit, sed
Deus in igne. Sed haec
positio stulta est cum auferat rebus omnibus naturales operationes ; et
contrariatur dictis philosophorum et sanctorum. Unde
dicimus, quod corpora per virtutem corporalem agunt, nihilominus tamen Deus
operatur in omnibus rebus sicut causa prima operatur in causa secunda. Quod
igitur inducitur, quod corpora aguntur tantum et non agunt, debet intelligi
secundum hoc quod illud dicitur agere quod habet dominium super actionem
suam ; secundum quem modum loquendi dicit Damascenus [De fide II, 27], quod animalia
bruta non agunt, sed aguntur. Per hoc tamen non excluditur quin agant
secundum quod agere est aliquam actionem exercere. Ad quintum
dicendum, quod agens semper est diversum vel contrarium patienti, ut dicitur
in I de Generatione [cap. 7 (324 a 11)] ; et ideo corpori non
competit agere in aliud corpus, secundum hoc quod habet commune cum eo, sed
secundum id in quo ab eo distinguitur. Et ideo corpus non agit inquantum est
corpus, sed inquantum est tale corpus ; sicut etiam animal non
ratiocinatur inquantum est animal, sed inquantum est homo ; et similiter
ignis non calefacit inquantum est corpus, sed inquantum est calidus ; et
similiter etiam est de corpore caelesti. Ad sextum
dicendum, quod dimensiones praeintelliguntur in materia, non in actu completo
ante formas naturales, sed in actu incompleto ; et ideo sunt prius in
via materiae et generationis ; sed forma est prior in via complementi.
Secundum hoc autem aliquid agit quod completum est et ens actu, non secundum
quod est in potentia ; secundum hoc enim patitur ; et ideo non
sequitur, si materia vel dimensiones in materia praeexistentes non agunt,
quod forma non agat ; sed e converso. Sequeretur autem quod si non
patiuntur, quod forma non patiatur. Et tamen forma corporis caelestis non
inest ei mediantibus huiusmodi dimensionibus, ut Commentator dicit ibidem. Ad septimum
dicendum, quod ordo effectuum debet respondere ordini causarum. In causis autem,
secundum auctorem illius libri [comm. 3], talis ordo invenitur, quod
primum est causa prima, scilicet Deus ; secundum autem
intelligentia ; tertium vero anima : unde et primus effectus, qui
est esse, proprie attribuitur causae primae ; et secundus, qui est cognoscere,
attribuitur intelligentiae ; et tertius, qui est movere, attribuitur animae.
Sed tamen causa secunda semper agit in virtute causae primae, et sic aliquid
habet de operatione eius ; sicut etiam inferiores orbes habent aliquid
de motu primi orbis ; unde et intelligentia, secundum ipsum, non solum
intelligit, sed et dat esse ; et anima, quae est effecta ab intelligentia
secundum eum, non solum movet, quod est actio animalis, sed etiam intelligit,
quod est actio intellectualis, et dat esse, quod est actio divina ; et
hoc dico de anima nobili, quam intelligit ille esse animam caelestis corporis,
vel quamlibet aliam rationalem animam. Sic
ergo non oportet quod sola virtus divina immediate moveat, sed etiam inferiores
causae per virtutes proprias, secundum quod participant virtutem superiorum
causarum. Ad octavum
dicendum, quod secundum Augustinum [cf. De
Trin. III, 8 ; De Gen. ad
litt. IX, 17] rationes seminales dicuntur omnes vires activae et
passivae a Deo creaturis collatae, quibus mediantibus naturales effectus in
esse producit ; unde ipse dicit in III de Trinitate [cap. 9], quod sicut matres gravidae sunt foetibus, sic
ipse mundus gravidus est causis nascentium ; exponens quod supra de rationibus seminalibus dixerat, quas
etiam vires et facultates rebus distributas nominaverat. Unde inter has
rationes seminales continentur etiam virtutes activae corporum caelestium,
quae sunt nobiliores virtutibus activis inferiorum corporum, et ita possunt
eas movere ; et dicuntur rationes seminales inquantum in causis activis
sunt omnes effectus originaliter sicut in quibusdam seminibus. Si tamen
intelligantur rationes seminales inchoationes formarum quae sunt in materia
prima, secundum quod est in potentia ad omnes formas, ut quidam volunt ;
quamvis non multum conveniat dictis Augustini, tamen potest dici, quod earum
simplicitas est propter earum imperfectionem,
sicut et materia prima est simplex ; et ideo ex hoc non habent quod non
moveantur, sicut nec materia prima. Ad nonum dicendum, quod oportet sexuum diversitatem in aliquas causas
caelestes reducere. Omne enim agens
intendit assimilare sibi patiens, secundum quod potest ; unde vis activa
quae est in semine maris, intendit conceptum semper ducere ad sexum masculinum,
qui perfectior est ; unde sexus femineus accidit praeter intentionem
naturae particularis agentis. Nisi ergo esset aliqua virtus quae intenderet
femineum sexum, generatio feminae esset omnino a casu, sicut et aliorum monstrorum ;
et ideo dicitur, quod quamvis sit praeter intentionem naturae particularis,
ratione cuius dicitur femina mas
occasionatus, tamen de intentione est naturae universalis, quae est vis
corporis caelestis, ut Avicenna [Metaph. VI,
5] dicit. Sed potest esse impedimentum ex parte materiae, quod nec virtus
caelestis nec particularis consequitur effectum suum, productionem scilicet
masculini sexus ; unde quandoque femina generatur etiam existente
dispositione in corpore caelesti ad contrarium, propter materiae indispositionem ;
vel e contrario generabitur sexus masculinus contra dispositionem caelestis
corporis, propter particularis virtutis victoriam super materiam. Contingit
ergo quod in conceptione geminorum, operatione naturae materia separatur,
cuius una pars magis obedit virtuti agenti quam altera, propter alterius
indigentiam ; et ideo in una parte generatur sexus femineus, in altera
masculinus, sive corpus caeleste disponat ad unum, sive ad alterum ;
magis tamen hoc potest accidere, quando corpus caeleste disponit ad femineum
sexum. Ad decimum
dicendum, quod causa prima magis dicitur influere quam secunda inquantum eius
effectus est intimior et permanentior in causato, quam effectus causae
secundae ; effectus tamen magis similatur causae secundae, quia per eam
determinatur quodammodo actio primae causae ad hunc effectum. Ad undecimum
dicendum, quod quamvis motus caelestis, secundum quod est actus mobilis
corporis, non sit motus voluntarius, secundum tamen quod est actus moventis,
est voluntarius, id est ab aliqua voluntate causatus ; et secundum hoc,
ea quae ex motu illo causantur, sub providentia cadere possunt. Ad duodecimum
dicendum, quod effectus non sequitur ex causa prima, nisi posita causa
secunda ; unde necessitas causae primae non inducit necessitatem in
effectu nisi posita necessitate in causa secunda. Ad decimumtertium
dicendum, quod corpus caeleste non est factum propter hominem sicut propter
principalem finem ; sed finis principalis eius est bonitas divina. Et
iterum, quod homo sit nobilius caelesti corpore, non est ex natura corporis,
sed ex natura animae rationalis. Et praeterea, dato quod etiam corpus hominis
esset simpliciter nobilius quam corpus caeli, nihil prohiberet corpus caeli
secundum aliquid esse nobilius humano corpore, inquantum illud scilicet, habet
virtutem activam, hoc autem passivam, et sic poterit agere in ipsum ; et
sic etiam ignis, inquantum est actu calidus, agit in corpus humanum, inquantum
est potentia calidum. Ad
decimumquartum dicendum, quod anima rationalis, et est substantia quaedam, et
est corporis actus. Inquantum ergo est substantia, est nobilior forma
caelesti ; non autem inquantum est corporis actus. Vel potest dici, quod
anima est perfectio corporis humani et ut forma, et ut motor ; corpus
autem caeleste, quia perfectum est, non requirit aliquam substantiam
spiritualem quae perficiat ipsum ut forma, sed quae perficit ipsum ut motor
tantum ; et haec perfectio secundum naturam est nobilior quam anima
humana. Quamvis etiam quidam posuerint motores coniunctos orbium esse formas
eorum ; quod sub dubio ab Augustino relinquitur super Genes. ad litt.
[II, 18]. Hieronymus etiam asserere videtur, Eccle. I, 6, super illud : lustrans universa in circuitu, etc.,
Glossa [ordin., ibid.] : spiritum solem nominavit, quod animal sit,
spiret et vigeat. Damascenus
tamen in libro II [De fide, cap. 6]
contrarium dicit : nullus,
inquit, animatos caelos vel luminaria
existimet : inanimati sunt
enim et insensibiles. Ad
decimumquintum dicendum, quod actio etiam contrarii, quod repugnat virtuti
activae alicuius corporis caelestis, habet aliquam causam in caelo : per
motum enim primum ponitur a philosophis quod res inferiores conservantur in
suis actionibus ; et ita illud contrarium, quod agit impediendo effectum
alicuius corporis caelestis, utpote calidum quod impedit humectationem lunae,
habet etiam aliquam causam caelestem ; et sic etiam sanitas quae
consequitur, non omnino contrariatur actioni caelestis corporis, sed habet
ibi aliquam radicem. Ad decimumsextum dicendum, quod corpora caelestia tangunt inferiora,
sed non tanguntur ab eis, ut dicitur in I de Gener. [cap. 6 (323 a
28)] ; nec quodlibet eorum tangit quodlibet istorum immediate, sed per
medium, ut dicebatur [arg. 17]. Ad decimumseptimum dicendum, quod actio agentis recipitur in medio per
modum medii ; et ideo quandoque alio modo recipitur in medio quam in
ultimo ; sicut virtus magnetis attrahentis defertur ad ferrum per medium
aerem, qui non attrahitur ; et virtus piscis stupefacientis manum defertur
ad manum mediante rete quod non stupescit, ut dicit Commentator in VIII
Physicorum [comm. 35 et 37]. Corpora autem caelestia habent quidem omnes qualitates
existentes in his inferioribus suo modo, scilicet originaliter, et non prout
sunt in his ; unde et actiones supremorum corporum non recipiuntur in
mediis orbibus, ut alterentur sicut haec inferiora. Ad decimumoctavum dicendum, quod huiusmodi inferiora gubernantur a
divina providentia per superiora corpora ; non ita quod divina
providentia illis corporibus communicetur, sed quia efficiuntur divinae
providentiae instrumenta ; sicut ars non communicatur martello, quod est
instrumentum artis. |
(Decimo quaeritur utrum humani actus
gubernentur a divina providentia
mediantibus corporibus caelestibus.)
|
Il
semble que oui. 1°
Saint Jean Damascène dit que les corps célestes établissent en
nous des tempéraments, des habitus et des dispositions. Or les habitus et les
dispositions appartiennent à l’intelligence et à la volonté, qui sont les
principes des actes humains. Dieu dispose donc les actes humains au moyen des
corps célestes. 2° Il
est dit au livre des Six Principes que l’âme unie au corps imite le tempérament
du corps. Or les corps célestes laissent une impression sur le tempérament
humain. Donc aussi sur l’âme elle-même ; et de la sorte, ils peuvent
être la cause des actes humains. 3° Tout
ce qui agit sur le premier, agit sur le suivant. Or l’essence de l’âme est
antérieure à ses puissances, que sont la volon- té et
l’intelligence, puisqu’elles sont issues de l’essence de l’âme. Puis donc que
les corps célestes laissent une impression sur l’essence même de l’âme
raisonnable (car ils y impriment en tant qu’elle est l’acte du corps, ce qui
lui revient par son essence), il semble que les corps célestes laissent une
impression sur l’intelligence et la volonté ; et par conséquent, ils
sont les principes des actes humains. 4°
L’instrument agit non seulement par sa vertu propre, mais encore par la vertu
de l’agent principal. Or, le corps céleste étant un moteur mû, il est
l’instrument de la substance spirituelle motrice ; et son mouvement est
non seulement l’acte du corps mû, mais l’acte de l’esprit moteur. Son
mouvement agit donc non seulement par la vertu du corps mû, mais aussi par la
vertu de l’esprit moteur. Or, de même que ce corps céleste surpasse le corps
humain, de même cet esprit surpasse l’esprit humain. Donc, de même que ce
mouvement laisse une impression dans le corps humain, de même il laisse une
impression dans l’âme humaine, et de la sorte, il semble que [les corps
célestes] soient les principes des actes humains. 5°
L’expérience montre que des hommes sont disposés depuis leur naissance à
l’apprentissage ou à l’exercice de quelques métiers : certains sont
disposés pour être forgerons, d’autres pour être médecins, et ainsi de
suite ; et cela ne peut être rapporté aux principes prochains de la
génération comme à une cause, car parfois les enfants se trouvent disposés à des
choses auxquelles les parents n’étaient pas inclinés. Il est donc nécessaire
que cette diversité de dispositions se rapporte aux corps célestes comme à
une cause. Or on ne peut pas affirmer que de telles dispositions sont dans
les âmes au moyen des corps, car les qualités corporelles n’opèrent nullement
pour ces inclinations comme elles opèrent pour la colère, la joie, et de
semblables passions de l’âme. Les corps célestes laissent donc de façon immédiate
et directe une impression sur les âmes humaines ; et de la sorte, les
actes humains sont disposés au moyen des corps célestes eux-mêmes. 6°
Parmi les actes humains, certains semblent surpasser les autres : ce
sont régner, diriger les guerres, et autres semblables. Or, comme dit Isaac
au premier livre De definitionibus, « Dieu a fait régner un orbe sur les
royaumes et sur les guerres. » Donc, à bien plus forte raison les autres
actes humains sont-ils disposés au moyen des corps célestes. 7° Il
est plus facile de changer la partie que le tout. Or parfois, par la vertu
des corps célestes, tout le peuple d’une même province est excité à faire la
guerre, comme disent les philosophes. Donc, à bien plus forte raison un homme
particulier est-il excité par la vertu des corps célestes. En sens
contraire : 1)
Saint Jean Damascène dit au deuxième livre :
« Ils ne sont absolument pas la cause de nos actes » – il s’agit
des corps célestes – « car, mis par le Créateur en possession d’un libre
arbitre, nous sommes maîtres de nos actes ». 2) Vont
dans le même sens ce que saint Augustin détermine au cinquième livre de la Cité de Dieu et à la fin du livre sur la Genèse au sens littéral, et ce que saint Grégoire détermine dans
l’homélie pour l’Épiphanie. Réponse : Pour
voir clairement la réponse à cette question, il faut savoir quels actes sont
appelés humains. Les actes proprement appelés humains sont ceux dont l’homme est lui-même le
maître ; or l’homme est maître de ses actes par la volonté ou par le
libre arbitre ; cette question tourne donc autour des actes de la
volonté et du libre arbitre. En effet, les autres actes qui sont dans l’homme
sans être soumis au commandement de la volonté, comme les actes des
puissances nutritive et générative, sont soumis aux puissances célestes tout
comme les autres actes corporels. Or il y eut plusieurs erreurs concernant
les actes humains dont nous parlons. Certains, en effet, ont soutenu que les
actes humains ne relevaient pas de la divine providence et ne se rapportaient
pas à une cause, si ce n’est à notre providence. Et Cicéron semble avoir été de cet avis, comme dit
saint Augustin au cinquième livre de la Cité
de Dieu. Mais il ne peut en être ainsi. Car la
volonté est un moteur mû, comme cela est prouvé au troisième livre sur l’Âme ; il est donc nécessaire de rapporter
son acte à quelque principe premier, qui est un moteur non mû. Aussi
d’autres ont-ils rapporté tous les actes de la volonté aux corps célestes, prétendant
que le sens et l’intelligence sont en nous une même chose, et que, par
conséquent, toutes les vertus de l’âme sont corporelles, et
ainsi, sont soumises aux actions des corps célestes. Mais le Philosophe détruit
cette position au troisième livre sur l’Âme, montrant que l’intelligence est une
puissance immatérielle, et que son action n’est pas corporelle ; et,
comme il est dit au seizième livre sur les Animaux, « ce dont les principes agissent sans
le corps a nécessairement des principes incorporels » ; il est donc impossible que les
actions de l’intelligence et de la volonté se ramènent, au sens propre, à des principes corporels. Et
c’est pourquoi Avicenne a affirmé dans sa Métaphysique que, de même que l’homme est composé d’âme
et de corps, de même aussi le corps céleste ; et de même que les actions
et les mouvements du corps humain se rapportent aux corps célestes, de même
toutes les actions de l’âme se rapportent aux âmes célestes comme à des principes,
de sorte que toute volonté qui est en nous est causée par la volonté d’une
âme céleste. Et cela peut assurément s’accorder à l’opinion qu’il a de la fin
de l’homme, laquelle est posée par lui dans l’union de l’âme humaine à l’âme céleste, ou à l’Intelligence. En
effet, puisque la perfection de la volonté est la fin et le bien, qui est son
objet comme le visible est l’objet de la vue, il est nécessaire que ce qui
agit sur la volonté inclue aussi la notion de fin, car l’efficient n’agit que dans la mesure où il imprime sa forme
dans ce qui peut la recevoir. Mais
d’après l’enseignement de la foi, Dieu lui-même est immédiatement la fin de
la vie humaine ; en effet, c’est en jouissant de sa vision que nous
serons béatifiés ; voilà pourquoi lui seul peut mettre son empreinte
dans notre volonté. Mais il
est nécessaire que l’ordre des mobiles corresponde à l’ordre des moteurs. Or,
dans la relation à la fin, que la providence regarde, on rencontre d’abord en
nous la volonté, à laquelle se rapporte en premier la raison formelle de bien et de fin, et elle se sert de tout ce
qui est en nous comme d’instruments pour obtenir la fin ; quoique, sous
un autre aspect, l’intelligence
précède la volonté. Plus près de la volonté, il y a l’intelligence, et plus
éloignées sont les puissances corporelles. Voilà pourquoi Dieu lui-même, qui
est le pourvoyant absolument premier, met seul son empreinte dans notre
volonté.
L’ange, qui le suit dans l’ordre des causes, laisse une impression sur notre
intelligence, car
nous sommes éclairés, purifiés et perfectionnés par les anges, comme dit
Denys. Et les corps, qui sont des agents inférieurs,
peuvent laisser une impression sur les puissances sensibles et sur d’autres
puissances attachées à des organes. Mais dans la mesure où le mouvement d’une
puissance de l’âme rejaillit sur l’autre, il se produit que l’impression
du corps céleste rejaillit sur l’intelligence comme par accident, et au-delà
sur la volonté ; et semblablement, l’impression de l’ange sur l’intelligence
rejaillit sur la volonté par accident. Mais
cependant, de ce point de vue, la disposition de l’intelligence relativement
aux puissances sensitives est autre que celle de la volonté ; en effet,
notre intelligence est naturellement mue par la puissance sensitive
appréhensive à la façon dont l’objet meut la puissance, car le phantasme est
à l’intellect possible ce que la couleur est à la vue, comme il est dit au
troisième livre sur l’Âme ; et c’est pourquoi, une fois
perturbée la puissance sensitive intérieure, l’intelligence est
nécessairement perturbée ; ainsi voyons-nous que, lorsque l’organe de
l’imagination est blessé,
l’action de l’intelligence est nécessairement empêchée. Et de cette façon,
l’action ou l’impression du corps céleste peut rejaillir sur l’intelligence
comme par voie de nécessité ; par accident toutefois, au lieu qu’elle
s’exerce par soi sur les corps. Et je dis : nécessité, à moins qu’il n’y
ait une disposition contraire du côté du mobile. Mais l’appétit sensitif n’est
pas naturellement
moteur de la volonté, c’est l’inverse, car l’appétit supérieur meut l’appétit
inférieur comme la sphère meut la sphère, comme il est
dit au troisième livre sur l’Âme.
Et, si fortement que l’appétit inférieur soit perturbé par une passion comme
la colère ou la concupiscence, il n’est pas nécessaire que la volonté soit perturbée ;
bien au contraire, elle a la puissance de repousser une telle perturbation,
comme il est dit au livre de la Genèse : « Ta concupiscence sera
sous toi » (Gen. 4, 7). Et
c’est pourquoi, dans les actes humains, aucune nécessité n’est induite par
les corps célestes, ni du côté des récepteurs ni du côté des agents, mais
seulement une inclination, que
la volonté peut aussi repousser par une vertu acquise ou infuse. Réponse
aux objections : 1°
Saint Jean Damascène envisage les dispositions et habitus corporels. 2°
Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, l’âme, quant à l’acte de volonté, ne
suit pas nécessairement la disposition du corps, mais du tempérament du corps provient seulement une inclination
aux choses sur lesquelles porte la volonté. 3° Cet
argument serait probant si le corps céleste pouvait laisser une impression
par soi sur l’essence de l’âme ; mais l’impression du corps céleste ne
parvient à l’essence de l’âme que par accident, c’est-à-dire par la mutation
du corps dont l’âme est l’acte. Or la volonté n’est pas issue de l’essence de
l’âme à raison de son union au corps ; l’argument n’est donc pas
concluant. 4°
L’instrument de l’agent spirituel ne déploie une puissance spirituelle qu’en
déployant une puissance corporelle. Or le corps céleste ne peut agir par une
puissance corporelle que sur un corps ; voilà pourquoi même l’action qui
déploie une puissance spirituelle ne peut parvenir à l’âme que par accident,
c’est-à-dire au moyen du corps. Mais son action peut se produire dans le
corps de deux façons :
c’est en effet par une puissance corporelle qu’elle meut les qualités
élémentaires que sont le chaud et le froid, et d’autres semblables ;
mais c’est par une puissance spirituelle qu’elle amène à l’espèce et aux effets
accompagnant l’espèce entière, qui ne peuvent être ramenés aux qualités élémentaires. 5° Il
est un effet des corps célestes dans les corps inférieurs de ce monde qui
n’est pas causé au moyen du chaud et du froid : par exemple, l’aimant
attire le fer ; et de cette façon, le corps céleste laisse dans le corps
humain une disposition par laquelle il se produit que l’âme unie à lui est
inclinée à tel ou tel métier. 6° La
parole d’Isaac, si elle doit être conservée, doit s’entendre uniquement de
l’inclination, comme on l’a dit plus haut. 7° La multitude suit dans
la plupart des cas les inclinations naturelles, parce que les hommes de la
multitude acquiescent aux passions ; mais les sages, par la raison, vainquent
les passions et les inclinations susdites. Voilà pourquoi il est plus
probable pour une multitude qu’elle opère ce à quoi incline le corps céleste,
que pour un homme singulier, qui vainc peut-être par la raison l’inclination
susdite. Il en serait de même si l’on imaginait une multitude d’hommes bilieux :
il ne se produirait pas facilement qu’elle ne fût point mue à la colère,
quoique cela puisse mieux se produire pour un seul. |
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Et videtur quod
sic. Dicit enim
Damascenus [De fide II, 7],
quod corpora caelestia constituunt in nobis complexiones et habitus et
dispositiones. Sed habitus et dispositiones pertinent ad intellectum et voluntatem,
quae sunt principia humanorum actuum. Ergo humani actus mediantibus
corporibus caelestibus disponuntur a Deo. Praeterea, dicitur in sex Principiis [Liber sex principiorum IV], quod anima coniuncta corpori corporis
complexionem imitatur. Sed corpora caelestia imprimunt in complexionem
humanam. Ergo et in ipsam animam ; et ita possunt esse causa humanorum
actuum. Praeterea, omne illud quod agit in prius, agit in posterius. Sed essentia animae est
prius quam eius potentiae, scilicet voluntas et intellectus, cum ex essentia
animae oriantur. Cum igitur corpora caelestia imprimant in ipsam essentiam
animae rationalis (imprimunt enim in eam secundum quod est corporis actus,
quod ei per essentiam suam convenit), videtur quod corpora caelestia
imprimant in intellectum et voluntatem ; et sic sunt principia humanorum
actuum. Praeterea, instrumentum non solum agit in virtute propria, sed in
virtute principalis agentis. Sed corpus caeli, cum sit movens motum, est
instrumentum spiritualis substantiae moventis ; et motus eius non solum
est actus corporis moti, sed actus spiritus moventis. Ergo motus eius non
solum agit in virtute corporis moti, sed etiam in virtute spiritus moventis.
Sed sicut corpus illud caeleste praeeminet humano corpori, ita spiritus ille
praeeminet humano spiritui. Ergo, sicut motus ille imprimit in corpus humanum,
ita imprimit in animam humanam ; et ita videtur quod sint principia
humanorum actuum. Praeterea, experimentaliter invenitur aliquos homines a sua nativitate
esse dispositos ad addiscenda vel exercenda aliqua artificia ; quidam ad
hoc quod sint fabri, quidam ad hoc quod sint medici et sic de aliis ;
nec hoc potest reduci sicut in causam in principia proxima generationis, quia
quandoque nati inveniuntur dispositi ad quaedam ad quae parentes non
inclinabantur. Ergo oportet quod haec diversitas dispositionum reducatur
sicut in causam in corpora caelestia. Sed non potest dici, quod huiusmodi
dispositiones sint in animabus, mediantibus corporibus, quia ad has inclinationes
nihil operantur corporeae qualitates, sicut operantur ad iram et gaudium, et
huiusmodi animae passiones. Ergo corpora caelestia immediate et directe in
animas humanas imprimunt ; et ita humani actus mediantibus ipsis
caelestibus corporibus disponuntur. Praeterea, in humanis actibus isti videntur caeteris praeeminere, scilicet
regnare, gerere bella, et huiusmodi. Sed, sicut dicit Isaac in libro I de Definitionibus
[ed. Muckle,
p. 317 et 336], Deus fecit regnare
orbem super regna et super bella. Ergo
multo fortius alii humani actus mediantibus corporibus caelestibus disponuntur. Praeterea, facilius est transmovere partem quam totum. Sed ex virtute
corporum caelestium quandoque commovetur tota multitudo unius provinciae ad
bellandum, ut philosophi dicunt. Ergo multo fortius virtute corporum
caelestium commovetur aliquis homo particularis. Sed contra. Est quod dicit Damascenus in libro II [De fide, cap. 7] : nostrorum actuum nequaquam sunt causa,
scilicet corpora caelestia : nos
enim liberi arbitrii a conditore facti, domini nostrorum existimus actuum. Praeterea, ad hoc etiam facit quod Augustinus determinat in V de Civitate
Dei [cap. 9], et in fine super Genes. Ad litteram [II, 17], et quod Gregorius
determinat in homilia Epiphaniae [In
Evang. I, 10, 5]. Responsio. Dicendum, quod ad huius quaestionis evidentiam, oportet
scire qui dicantur actus humani. Dicuntur enim proprie illi actus humani quorum
ipse homo est dominus ; est autem homo dominus suorum actuum per
voluntatem sive per liberum arbitrium ; unde circa actus voluntatis et
liberi arbitrii quaestio ista versatur. Actus enim alii qui sunt in homine
non subiacentes imperio voluntatis, sicut actus nutritivae et generativae
potentiae, eodem modo subiacent virtutibus caelestibus sicut et alii corporales
actus. De actibus
autem humanis praedictis multiplex fuit error. Quidam
enim posuerunt, actus humanos ad divinam providentiam non pertinere, nec reduci
in aliquam causam nisi in providentiam nostram. Et huius positionis
videtur fuisse Tullius, ut dicit Augustinus in V de Civit. Dei [cap. 9].
Sed istud non potest esse. Voluntas enim est movens motum, ut in III de Anima
[l. 15 (433 b 16)] probatur ; unde oportet eius actum reducere in
aliquod primum principium, quod est movens non motum. Et ideo quidam
omnes actus voluntatis reduxerunt in corpora caelestia, ponentes sensum et
intellectum idem esse in nobis, et per consequens omnes virtutes animae
corporales esse, et ita actionibus caelestium corporum subdi. Sed hanc positionem
philosophus destruit in III de Anima [l. 7 (429 a 24)], ostendens quod intellectus
est vis immaterialis, et quod actio eius non est corporalis : et, sicut
dicitur in XVI de Animalibus [De gen.
Animal. II, 3 (736 b 27)], quorum
principiorum actiones sunt sine corpore, oportet principia incorporea esse ; unde non potest esse quod actiones
intellectus et voluntatis, per se loquendo, in aliqua principia corporalia
reducantur. Et ideo
Avicenna posuit in sua Metaphysica [X, 1], quod sicut homo compositus est ex
anima et corpore, ita etiam corpus caeleste ; et sicut actiones corporis
humani et motus reducuntur in corpora caelestia, ita actiones animae omnes
reducuntur in animas caelestes sicut in principia ; ita quod omnis
voluntas quae est in nobis, causatur a voluntate animae caelestis. Et istud
quidem potest esse conveniens secundum opinionem suam quam habet de fine
hominis, quem ponit esse in coniunctione animae humanae ad animam caelestem,
vel ad intelligentiam. Cum enim perfectio voluntatis sit finis et bonum, quod
est obiectum eius, sicut visibile est obiectum visus ; oportet quod
illud quod agit in voluntatem, habeat etiam rationem finis, quia efficiens
non agit, nisi secundum quod imprimit in susceptibili formam eius. Secundum autem
sententiam fidei, ipse Deus immediate est finis humanae vitae ; eius
enim visione perfruentes beatificabimur ; et ideo ipse solus imprimere
potest in voluntatem nostram. Oportet autem ordinem mobilium respondere ordini moventium. In ordine
autem ad finem, quem providentia respicit, primum in nobis invenitur voluntas
ad quam primo pertinet ratio boni et finis, et omnibus quae sunt in nobis,
utitur sicut instrumentis ad consecutionem finis, quamvis in aliquo alio
respectu intellectus voluntatem praecedat. Propinquius autem voluntati est intellectus,
et remotiora sunt corporales vires. Et ideo ipse Deus, qui est simpliciter
primus providens, imprimit solus in voluntatem nostram. Angelus autem, qui
eum sequitur in ordine causarum, imprimit in intellectum nostrum, secundum
quod per Angelos illuminamur, purgamur et perficimur ut Dionysius [De cael. hier., cap. 4, § 4]
dicit. Sed corpora, quae sunt inferiora agentia, imprimere possunt in vires
sensibiles, et alias organis affixas. Secundum vero quod motus unius
potentiae animae redundat in aliam, contingit quod impressio corporis
caelestis redundat in intellectum quasi per accidens, et ulterius in voluntatem ;
et similiter impressio Angeli in intellectum redundat in voluntatem per
accidens. Sed tamen quantum ad hoc diversa est dispositio intellectus et
voluntatis ad vires sensitivas ; intellectus enim noster naturaliter
movetur a sensitiva apprehensiva per modum quo obiectum movet potentiam, quia
phantasma se habet ad intellectum possibilem sicut color ad visum, ut dicitur
in III de Anima [l. 12 (431 a 14)] ; et ideo, perturbata vi
sensitiva interiori, de necessitate perturbatur intellectus ; sicut
videmus quod laeso organo phantasiae, de necessitate impeditur actio
intellectus. Et secundum hunc modum in intellectum potest redundare actio vel
impressio corporis caelestis, quasi per viam necessitatis ; per accidens
tamen, sicut in corpora per se ; et dico necessitatem, nisi sit
contraria dispositio ex parte mobilis. Sed appetitus sensitivus non est naturaliter
motivus voluntatis, sed e converso ; quia appetitus superior movet appetitum
inferiorem, sicut sphaera sphaeram, ut dicitur in III de anima. Et
quantumcumque appetitus inferior perturbetur per aliquam passionem ut irae
vel concupiscentiae, non oportet quod voluntas perturbetur ; immo habet
potentiam repellendi huiusmodi perturbationem, ut dicitur Genes. IV, 7 :
subter te erit appetitus tuus. Et
ideo ex corporibus caelestibus non inducitur aliqua necessitas, nec ex parte
recipientium nec ex parte agentium, in actibus humanis ; sed inclinatio
sola, quam etiam voluntas repellere potest per virtutem acquisitam vel
infusam. Ad primum ergo
dicendum, quod Damascenus intelligit de dispositionibus et habitibus
corporalibus. Ad secundum
dicendum, quod, sicut ex dictis patet, anima quantum ad actum voluntatis non
de necessitate sequitur corporis dispositionem, sed ex corporis complexione
est inclinatio tantum ad ea quae voluntatis sunt. Ad tertium
dicendum, quod ratio illa recte procederet, si corpus caeleste posset
imprimere in essentiam animae per se ; impressio autem corporis
caelestis non pervenit ad animae essentiam nisi per accidens ; scilicet
per corporis mutationem, cuius ipsa est actus. Voluntas autem non oritur ex
essentia animae secundum quod est corpori coniuncta ; et ideo ratio non
sequitur. Ad quartum
dicendum, quod instrumentum spiritualis agentis non agit secundum virtutem
spiritualem nisi ex hoc quod agit secundum virtutem corporalem. Secundum autem virtutem corporalem corpus caeleste non potest agere
nisi in corpus ; et ideo etiam actio quae est secundum virtutem
spiritualem, non potest pertingere ad animam nisi per accidens, scilicet
corpore mediante. Sed in corpus utroque modo actio eius pervenit ; ex
virtute enim corporali movet qualitates elementares, scilicet calidum et
frigidum, et huiusmodi ; sed ex virtute spirituali movet ad speciem, et
ad effectus consequentes totam speciem, qui non possunt in qualitates elementares
reduci. Ad quintum
dicendum, quod aliquis effectus est a corporibus caelestibus in istis corporibus,
qui non causatur ex calido et frigido, sicut magnes attrahit ferrum ; et
per hunc modum ex corpore caelesti aliqua dispositio in corpore humano
relinquitur, ex qua contingit ut anima ei coniuncta inclinetur ad hoc vel
illud artificium. Ad sextum
dicendum, quod verbum Isaac, si debet salvari, est intelligendum secundum
inclinationem tantum, modo praedicto. Ad septimum
dicendum, quod multitudo ut in pluribus sequitur inclinationes naturales,
inquantum homines multitudinis acquiescunt passionibus ; sed sapientes
ratione superant passiones et inclinationes praedictas. Et ideo magis est
probabile de aliqua multitudine quod operetur id ad quod inclinat corpus caeleste,
quam de uno singulari, qui forte per rationem superat inclinationem
praedictam. Et simile esset, si una multitudo hominum cholericorum poneretur,
non de facili contingeret quin ad iracundiam moverentur, quamvis de uno posset
magis accidere. |
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LA QUESTION PORTE SUR LA PRÉDESTINATION. Article 1 : La prédestination appartient-elle à
la science ou à la volonté ? Article 2 : La prescience des mérites est-elle la
cause et la raison de la prédestination ? Article 3 : La prédestination est-elle certaine ? Article 4 : Le nombre des prédestinés est-il
certain ? Article 5 : Les prédestinés ont-ils la certitude
de leur prédestination ? Article 6 : La
prédestination peut-elle être aidée par les prières des saints ? |
Quaestio est de praedestinatione. Primo utrum praedestinatio pertineat ad scientiam
vel voluntatem. Secundo utrum praescientia meritorum sit causa
vel ratio praedestinationis. Tertio utrum praedestinatio certitudinem habeat. Quarto utrum numerus praedestinatorum sit
certus. Quinto utrum praedestinatis sit certa sua
praedestinatio. Sexto utrum praedestinatio possit iuvari precibus sanctorum. |
Plan de cette question (voir
aussi l’analyse p. 73)
Situation
en Dieu de la prédestination :
acte
de raison présupposant dilection et élection (art. 1)
venant
non de sa prescience des mérites, mais de sa bonté (2)
Certitude :
de
la prédestination (3)
du
nombre des prédestinés (4)
Du
point de vue des hommes :
incertitude
(5)
rôle
de la prière (6)
Art.
1 : Super Sent. I, d. 40, q. 1, a. 2 ; Cont. Gent. III,
cap. 163 ; Sum. Th. I,
q. 23, a. 1 ; Super Rom.,
cap. 1, l. 3.
Art. 2 : Super
Sent. I, d. 41, a. 3 ; Cont. Gent. III, cap. 163 ; Super Eph., cap. 1, l. 1 et 4 ; Sum. Th. I, q. 23, a. 5 ; Lect. Super Ioh., cap. 15, l. 3 ; Super Rom., cap. 1,
l. 3 ; ibid. cap. 8, l. 6 et cap. 9, l. 3.
Art. 3 : Super
Sent. I, d. 40, q. 3 ; Sum. Th. I, q. 23, a. 6 ; Quodl. XII, q. 3.
Art. 4 : Super
Sent. I, d. 40, q. 3 ; Sum. Th. I, q. 23, a. 7.
Art. 5 : Super
Sent. I, d. 16, a. 1, ad 5 ; Sum. Th. I, q. 23, a. 1, ad 4 ; Lect. Super Ioh., cap. 10,
l. 5 ; Sum. Th. I-II,
q. 112, a. 5.
Art. 6 : Super
Sent. I, d. 41, a. 4 ; ibid. III, d. 17,
a. 3, qc. 1, ad 3 et IV, d. 45, q. 3, a. 3,
ad 5 ; Sum. Th. I, q. 23,
a. 8.
(Et primo quaeritur utrum pertineat ad
scientiam, vel ad voluntatem.)
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Il
semble qu’elle appartienne à la volonté comme à un genre. 1°
Comme dit saint Augustin au livre sur la Prédestination
des saints, la prédestination est un propos de faire
miséricorde. Or le propos appartient à la volonté. Donc la prédestination
aussi. 2° La
prédestination semble être identique à l’élection éternelle, dont il est dit
en Éph. 1, 4 :
« il nous a élus en lui avant la création du monde », car les mêmes
sont appelés élus et prédestinés. Or l’élection, selon le Philosophe aux
sixième et dixième livres de l’Éthique, appartient à l’appétit plutôt qu’à
l’intelligence. La prédestination appartient donc aussi à la volonté plutôt
qu’à la science. 3° [Le
répondant] disait que l’élection précède la prédestination, et ne lui est pas
identique. En sens contraire : la volonté suit la science, et ne la
précède pas. Or l’élection appartient à la volonté. Si donc l’élection
précède la prédestination, la prédestination ne peut appartenir à la science. 4° Si
la prédestination appartenait à la science, il semblerait que la
prédestination soit identique à la prescience ; et dans ce cas,
quiconque saurait d’avance le salut de quelqu’un, le prédestinerait. Or cela
est faux. En effet, les prophètes ont su d’avance le salut des nations mais
ne l’ont pas prédestiné. Donc, etc. 5° La
prédestination implique une causalité. Or la causalité n’entre pas dans la notion
de science, mais plutôt dans celle de volonté. La prédestination appartient
donc à la volonté plutôt qu’à la science. 6° La
volonté diffère de la puissance en ceci, que la puissance regarde les effets
seulement dans le futur (car il n’y a pas de puissance par rapport aux choses
qui existent ou ont existé), au lieu que la volonté regarde à égalité l’effet
présent et l’effet futur. Or la prédestination a un effet dans le présent et
dans le futur ; et c’est pourquoi saint Augustin dit que la prédestination est une
préparation de la grâce dans le présent et de la gloire dans le futur. La
prédestination appartient donc à la volonté. 7° La
science ne regarde pas les réalités comme faites ou à faire, mais plutôt
comme connues ou à connaître ; la prédestination, elle, regarde ce qui
est à faire. La prédestination n’appartient donc pas à la science. 8° L’effet reçoit son nom de la cause prochaine plutôt que
de la cause éloignée, comme l’homme engendré le reçoit de l’homme qui
engendre plutôt que du soleil. Or la préparation provient de la science et de
la volonté ; mais la science est une cause antérieure et plus éloignée
que la volonté. La préparation appartient donc à la volonté plutôt qu’à la
science. Or la prédestination est la préparation de quelqu’un à la gloire,
comme dit saint Augustin. La prédestination appartiendra donc, elle aussi, à la
volonté plutôt qu’à la science. 9°
Lorsque plusieurs mouvements sont ordonnés à un seul terme, l’ensemble des
mouvements coordonnés reçoit le nom du dernier d’entre eux ; ainsi, pour
faire sortir la forme substantielle de la puissance de la matière, on ordonne
d’abord une altération, puis une génération, et le tout est appelé
génération. Or, pour préparer quelque chose, on ordonne d’abord un mouvement
de science et ensuite un mouvement de volonté. Le tout doit donc être
attribué à la volonté ; et ainsi la prédestination semble être surtout
dans la volonté. 10° Si
un contraire est approprié à quelque chose, l’autre contraire est tout à fait
éloigné de cette même chose. Or les maux sont surtout appropriés à la prescience
divine : nous disons en effet des méchants qu’ils sont connus
d’avance ; la prescience ne regarde donc pas les biens. Or la
prédestination concerne seulement les biens du salut. Elle n’appartient donc
pas à la prescience. 11° Ce
qui est dit au sens propre n’a pas besoin de l’ajout d’une glose. Or dans la
Sainte Écriture, lorsque la connaissance est mentionnée en rapport au bien,
elle est glosée comme approbation, comme cela est clair en I Cor.
8, 3 :
« Si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de lui »,
« c’est-à-dire approuvé » ;
et en II Tim. 2, 19 :
« Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui », « c’est-à-dire
approuve ». La connaissance ne porte donc pas proprement sur les bons.
Or la prédestination concerne les bons. Donc, etc. 12°
Préparer appartient à la puissance motrice, car cela concerne l’œuvre. Or la
prédestination est une préparation, comme on l’a dit. La prédestination
appartient donc à la puissance motrice, donc à la volonté et non à la
science. 13° La
raison reproduite suit la raison modèle. Or, dans la raison humaine, qui est
une reproduction de la divine, nous voyons que la préparation appartient à la
volonté et non à la science. Il en sera donc de même dans la préparation
divine ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 14°
Tous les attributs divins sont réellement la même chose, mais leur différence
se montre par la diversité des effets. Une chose que l’on dit de Dieu doit
donc être rapportée à l’attribut divin auquel son effet est approprié. Or la
grâce et la gloire sont les effets de la prédestination, et sont appropriées
à la volonté ou à la bonté. La prédestination appartient donc aussi à la volonté,
non à la science. En sens
contraire : 1)
« Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés »
(Rom. 8, 29). À
propos de ce passage, la Glose dit : « La prédestination est la
prescience et la préparation des bienfaits de Dieu », etc. 2) Tout
prédestiné est connu, mais la réciproque est fausse. Le prédestiné est donc
dans le genre du connu. La prédestination est donc aussi dans le genre de la
science. 3) Chaque
chose est à mettre plutôt dans le genre de ce qui lui convient toujours, que
dans le genre de ce qui ne lui convient pas toujours. Or ce qui est du côté
de la science convient toujours à la prédestination : en effet, la
prescience accompagne toujours la prédestination, au lieu que l’apposition de
la grâce, qui se fait par la volonté, ne l’accompagne pas toujours, car la
prédestination est éternelle, mais l’apposition de la grâce, temporelle. La
prédestination doit donc être mise dans le genre de la science plutôt que de
la volonté. 4) Le
Philosophe compte les habitus cognitifs et opératifs au nombre des vertus
intellectuelles : ils appartiennent à la raison plutôt qu’à l’appétit,
comme cela est clair pour la prudence et l’art, au sixième livre de l’Éthique. Or la prédestination implique un principe
cognitif et opératif, car elle est à la fois prescience et préparation, comme
on le voit par la définition précitée. La prédestination appartient donc à la
connaissance plutôt qu’à la volonté. 5) Les
contraires sont dans le même genre. Or la réprobation est contraire à la
prédestination. Puis donc que la réprobation est dans le genre de la science
– car Dieu connaît d’avance la méchanceté des réprouvés, il ne la fait pas – il
semble que la prédestination soit aussi dans le genre de la science. Réponse
: La destinatio, d’où vient le nom de
prédestination, implique l’envoi de quelqu’un vers une fin : ainsi, on
dit qu’il « destine un messager », celui qui l’envoie faire quelque
chose. Et parce que ce que nous nous proposons de faire, nous le dirigeons
vers l’exécution comme vers une fin, l’on dit que nous
« destinons » ce que nous nous proposons de faire, comme ce qui est
dit d’Éléazar en II Macc. 6, 20 :
« il résolut [litt. il destina] » dans son cœur « de ne rien
faire contre la loi par amour de la vie ». Mais le préfixe
« pré- », qui est accolé, ajoute une relation au futur ; par
conséquent, si l’on ne peut « destiner » que ce qui existe, l’on
peut prédestiner aussi ce qui n’existe pas. Et sous ces deux aspects, la
prédestination se place sous la providence comme une partie de la providence. En
effet, on a dit dans la question précédente que la direction vers la fin
appartenait à la providence ; la providence est aussi conçue par Cicéron relativement au futur ; et certains définissent que « la providence est une
connaissance présente sondant l’événement à venir ». Mais
cependant, la prédestination diffère de la providence sur deux points. La
providence, en effet, implique une ordination à la fin en général, et s’étend
par conséquent à tout ce qui est ordonné par Dieu à quelque fin, soit les
êtres raisonnables soit les irrationnels, soit les biens soit les maux, au
lieu que la prédestination ne regarde que la fin qui est possible pour une
créature raisonnable, c’est-à-dire la gloire ; voilà pourquoi il n’y a
de prédestination que des hommes, et relativement aux choses du salut. Il y a
aussi une autre différence. En effet, deux choses sont à considérer en toute
ordination à la fin : l’ordre lui-même, et l’issue ou le résultat de
l’ordre ; car ce n’est pas tout ce qui est ordonné à la fin qui obtient
la fin. La providence regarde donc seulement l’ordre relatif à la fin, de
sorte que tous les hommes sont ordonnés à la béatitude par la providence de
Dieu. Mais la prédestination regarde aussi l’issue ou le résultat de l’ordre,
de sorte qu’elle ne concerne que ceux qui obtiendront la gloire. La
prédestination est donc à l’issue ou au résultat de l’ordre ce que la
providence est à la mise en place de l’ordre ; car, que quelques-uns obtiennent
cette fin qu’est la gloire, ne vient pas principalement de leurs propres
forces, mais du secours de la grâce divinement conféré. De
même, donc, que nous avons fait consister la providence dans un acte de la
raison, tout comme la prudence dont elle est une partie, puisque diriger ou
ordonner appartient à la seule raison, de même la prédestination consiste
dans un acte de la raison qui dirige ou ordonne vers la fin. Mais la direction
vers la fin exige au préalable la volonté de la fin : car nul n’ordonne
quelque chose vers une fin qu’il ne veut pas ; et par conséquent,
l’élection parfaite de la prudence ne peut exister qu’en celui qui a la vertu
morale, selon le Philosophe au sixième livre de l’Éthique : car c’est par la vertu morale que la
puissance affective de quelqu’un est stabilisée dans la fin, à laquelle la
prudence ordonne. Or la fin vers laquelle la prédestination dirige n’est pas
considérée en général, mais dans son rapport à celui qui obtient cette fin,
et qui doit être distinct, pour le dirigeant, de ceux qui n’obtiendront pas
cette fin ; voilà pourquoi la prédestination présuppose l’amour, par
lequel Dieu veut le salut de quelqu’un. Ainsi, de même que le prudent
n’ordonne à la fin qu’en tant qu’il est tempérant ou juste, de même Dieu ne
prédestine qu’en tant qu’il est aimant. L’élection aussi est exigée au
préalable, par laquelle celui qui est infailliblement dirigé vers la fin est
séparé des autres qui ne sont pas ordonnés à la fin de cette façon. Or cette
séparation n’est pas due à une différence rencontrée en ceux qui sont
séparés, et qui pourrait inciter à l’amour : car « avant même que
les enfants fussent nés, et qu’ils eussent rien fait, ni bien ni mal, il fut
dit : “J’ai aimé Jacob, mais j’ai haï Ésaü” », comme il est dit en
Rom. 9, 11-13. Aussi
la prédestination présuppose-t-elle
l’élection et l’amour, et l’élection présuppose l’amour. Mais
deux choses s’ensuivent de la prédestination : l’obtention de la fin,
c’est-à-dire la glorification, et la collation du secours pour l’obtention de
la fin, c’est-à-dire l’apposition de la grâce, apposition qui se rattache à
la vocation ; et ainsi, deux effets sont attribués à la prédestination :
la grâce et la gloire. Réponse
aux objections : 1° Il
en est ainsi, dans les actes de l’âme, que l’acte précédent est inclus en
quelque sorte virtuellement dans le suivant ; et parce que la
prédestination présuppose l’amour, qui est un acte de la volonté, quelque
chose appartenant à la volonté est inclus dans la notion de prédestination,
et pour cela le propos et d’autres choses appartenant à la volonté sont
parfois placés dans la définition de la prédestination. 2° La
prédestination n’est pas identique à l’élection, mais la présuppose, comme on
l’a dit ; et c’est pourquoi les mêmes sont prédestinés et élus. 3°
Puisque l’élection appartient à la volonté et la direction à la raison, la
direction précède toujours l’élection, si on les rapporte au même ; mais
si on les rapporte à des choses diverses, alors il n’est pas aberrant que
l’élection précède la prédestination, qui implique la notion de
direction : car l’élection, comme elle est entendue ici, concerne celui
qui est dirigé vers la fin ; or il faut concevoir celui qui est dirigé
vers la fin avant de concevoir le fait même de diriger vers la fin ;
voilà pourquoi l’élection précède la prédestination dans le cas présent. 4° Bien
qu’elle soit mise dans le genre de la science, la prédestination ajoute
cependant quelque chose à la science et à la prescience : la direction
ou l’ordination vers la fin, comme la prudence ajoute à la connaissance ;
donc, de même que celui qui sait ce qu’il faut faire n’est pas toujours
prudent, de même tout prescient n’est pas prédestinant. 5° Bien
que la causalité n’entre pas dans la notion de la science comme telle, elle
entre cependant dans la notion de la science en tant qu’elle dirige et
ordonne vers la fin, ce qui n’appartient pas à la volonté, mais seulement à
la raison ; comme penser entre dans la notion d’animal raisonnable non
en tant qu’il est animal, mais en tant qu’il est raisonnable. 6° De
même que la volonté regarde l’effet présent et l’effet futur, de même en
est-il de la science ; donc, de ce point de vue, on ne peut prouver que
la prédestination appartient à l’un d’eux plutôt qu’à l’autre. Mais cependant
la prédestination, au sens propre, ne regarde que le futur, qui est désigné
par le préfixe, qui implique une relation au futur ; et l’on ne dit pas
identiquement « avoir un effet dans le présent » et « avoir un
effet présent », car « être dans le présent » se dit de tout
ce qui appartient à l’état de cette vie, qu’il soit présent, passé ou futur. 7° Bien
que la science en tant que science ne regarde pas les choses à faire,
cependant la science pratique regarde les choses à faire ; et c’est à
une telle science que la prédestination se ramène. 8° La
préparation implique au sens propre la disposition de la
puissance à l’acte. Or il y a deux puissances : l’active et la
passive ; et c’est pourquoi il y a deux préparations : l’une du
patient, et l’on dit ainsi que la matière est préparée à la forme ;
l’autre de l’agent, et l’on dit ainsi que quelqu’un se prépare à faire
quelque chose ; et c’est une telle préparation qu’implique la prédestination,
qui ne peut rien exprimer d’autre en Dieu que l’ordination même de quelqu’un
vers la fin. Or le principe prochain de l’ordination est la raison, mais le
principe éloigné, la volonté, ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit ;
voilà pourquoi, selon l’argument produit, la prédestination est attribuée
principalement à la raison, plutôt qu’à la volonté. 9° Il
faut répondre de la même façon. 10° Les
maux sont appropriés à la prescience, non
que la prescience porte plus proprement sur les maux que sur les biens, mais
parce que les biens ont en Dieu quelque autre correspondant que la prescience,
ce qui n’est pas le cas des maux ; comme le convertible qui n’indique
pas la substance se voit approprier le nom de « propre » – qui
convient tout aussi proprement à la définition –, parce que la définition ajoute
quelque excellence. 11°
L’ajout d’une glose ne signifie pas toujours l’impropriété, mais il est
parfois nécessaire pour spécifier ce qui est dit en général ; et c’est
ainsi que la connaissance est glosée par l’approbation. 12°
Préparer ou ordonner appartient seulement à la puissance motrice ; mais
la volonté n’est pas seule motrice, la raison pratique l’est aussi, comme cela est clair au troisième
livre sur l’Âme. 13° Même
dans la raison humaine il en est ainsi, que la préparation, en tant qu’elle implique
une ordination ou une direction vers la fin, est un acte propre de la raison
et non de la volonté. 14°
Dans l’attribut divin, il faut considérer non seulement l’effet, mais aussi
son rapport à l’effet : car l’effet de la science, de la puissance et de
la volonté est le même, mais ces trois noms n’impliquent pas le même rapport
à cet effet. Or le rapport impliqué par la prédestination à son effet
s’accorde plus avec le rapport de la science en tant que dirigeante, qu’avec
le rapport de la puissance et de la volonté ; voilà pourquoi la
prédestination se ramène à la science. Réponse
aux objections en sens contraire : Nous
les accordons. 2)
Quoique l’on puisse répondre à la deuxième que tout ce qui a une extension
plus grande n’est pas un genre, car cela peut être prédiqué accidentellement. 3) On
pourrait aussi répondre à la troisième que, bien que donner la grâce n’accompagne
pas toujours la prédestination, cependant vouloir la donner l’accompagne
toujours. 5) On pourrait aussi
répondre à la cinquième que la réprobation s’oppose directement non pas à la
prédestination, mais à l’élection, car celui qui choisit prend l’un et
rejette l’autre, et cela s’appelle réprouver ; donc la réprobation aussi, quant à la raison formelle signifiée
par son nom, appartient plutôt à la volonté : car réprouver est comme
refuser ; à moins peut-être que l’on n’identifie « réprouver »
à « juger indigne d’être admis ». Mais si l’on dit que la réprobation
appartient en Dieu à la prescience, c’est parce que rien n’est positivement
en Dieu du côté de la volonté par rapport au mal de faute ; car il ne
veut pas la faute comme il veut la grâce. Et cependant, la réprobation est
également appelée préparation quant à la peine, que Dieu veut aussi d’une
volonté conséquente, mais non antécédente. |
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Et videtur quod ad voluntatem sicut ad genus. Quia, ut dicit
Augustinus in libro de Praedestinatione sanctorum [cap. 3, 6 et 17],
praedestinatio est propositum miserendi. Sed propositum est voluntatis. Ergo
et praedestinatio. Praeterea, praedestinatio
videtur idem esse cum electione aeterna, de qua dicitur Ephes., I, 4 : elegit nos in ipso ante mundi constitutionem,
quia idem dicuntur electi et praedestinati. Sed electio, secundum philosophum
in VI [l. 2 (1139 b 4)] et X [l. 16 (1181 a 17)] Ethicorum, magis
est appetitus quam intellectus. Ergo et praedestinatio magis ad voluntatem,
quam ad scientiam pertinet. Sed dicebat, quod electio praedestinationem praecedit, nec est idem
ei. – Sed contra, voluntas sequitur scientiam, et non praecedit. Sed electio
ad voluntatem pertinet. Si igitur electio praedestinationem praecedit, praedestinatio
non potest ad scientiam pertinere. Praeterea, si praedestinatio ad scientiam pertineret, idem videretur
esse praedestinatio quod praescientia ; et sic quicumque praesciret
salutem alicuius, praedestinaret illum. Sed hoc est falsum. Prophetae enim praesciverunt
salutem gentium, quam non praedestinaverunt. Ergo et cetera. Praeterea,
praedestinatio causalitatem importat. Sed causalitas non est de ratione scientiae,
sed magis de ratione voluntatis. Ergo praedestinatio
magis pertinet ad voluntatem quam ad scientiam. Praeterea, voluntas in hoc a potentia differt quod potentia effectus
respicit tantum in futuro (non enim est potentia respectu eorum quae sunt vel
fuerunt), voluntas vero respicit aequaliter effectum praesentem et futurum.
Sed praedestinatio habet effectum in praesenti et in futuro ; unde et ab
Augustino [De praedest. sanct.,
cap. 10] dicitur, quod praedestinatio est praeparatio gratiae in praesenti,
et gloriae in futuro. Ergo praedestinatio ad voluntatem pertinet. Praeterea, scientia non respicit res ut factas vel faciendas, sed
magis ut scitas vel sciendas ; praedestinatio vero respicit id quod
faciendum est. Ergo praedestinatio ad scientiam non pertinet. Praeterea, effectus magis denominatur a causa proxima quam a causa remota,
sicut homo generatus ab homine generante magis quam a sole. Sed praeparatio
est a scientia et voluntate ; scientia autem est causa prior et remotior
quam voluntas. Ergo praeparatio magis pertinet ad voluntatem quam ad scientiam.
Sed praedestinatio est praeparatio alicuius ad gloriam, ut Augustinus [cf.
Ps.-August., Hypognosticon VI, 2]
dicit. Ergo et praedestinatio magis erit voluntatis quam scientiae. Praeterea, quando multi motus ordinantur ad unum terminum, tota motuum
coordinatio recipit nomen ultimi motus ; sicut ad educendum formam
substantialem de potentia materiae ordinatur primo alteratio et secundo
generatio, et totum nominatur generatio. Sed ad aliquid praeparandum ordinatur
primo motus scientiae et deinceps motus voluntatis. Ergo totum debet
voluntati attribui ; et ita praedestinatio praecipue in voluntate esse videtur. Praeterea, si unum contrariorum appropriatur alicui, reliquum maxime
removetur ab eodem. Sed mala maxime appropriantur divinae praescientiae ;
malos enim praescitos dicimus ; ergo praescientia non respicit bona. Sed
praedestinatio est de bonis salutaribus tantum. Ergo praedestinatio non
pertinet ad praescientiam. Praeterea, illud quod proprie dicitur, glosatione non indiget. Sed in
sacra Scriptura quando cognitio respectu boni dicitur, glossatur pro approbatione,
ut patet in I Cor., cap. VIII, 3 : si quis diligit
Deum, hic cognitus est ab eo, id est approbatus [Glossa P. Lombardi, PL 191, 1602 B] : et II Tim.
II, 19 : novit Dominus qui sunt
eius, id est approbat [Pl 192, 371 C]. Ergo notitia non est
proprie de bonis. Sed praedestinatio est bonorum. Ergo, et cetera. Praeterea,
praeparare est motivae virtutis, quia ad opus pertinet. Sed praedestinatio est praeparatio, ut dictum est. Ergo praedestinatio
ad virtutem motivam pertinet : ergo ad voluntatem, et non ad scientiam. Praeterea, ratio exemplata sequitur rationem exemplarem. Sed in
ratione humana, quae est exemplata a divina, videmus quod praeparatio est
voluntatis, et non scientiae. Ergo et in praeparatione divina erit
similiter ; et sic idem quod prius. Praeterea, omnia attributa divina sunt idem secundum rem, sed
differentia eorum ostenditur ex diversitate effectuum. Ad illud ergo attributum
reduci debet aliquid de Deo dictum, cui eius effectus appropriatur. Sed
gratia et gloria sunt effectus praedestinationis, et appropriantur voluntati,
sive bonitati. Ergo et praedestinatio ad voluntatem pertinet, non ad scientiam. Sed contra. Est quod dicit Glossa
[P. Lombardi, PL 191, 1449 C] Rom. VIII, 29 super illud quos
praescivit, hos et praedestinavit : praedestinatio,
inquit, est praescientia et praeparatio
beneficiorum Dei, et cetera. Praeterea, omne
praedestinatum est scitum, sed non convertitur. Ergo
praedestinatum est in genere sciti. Ergo et praedestinatio est in genere
scientiae. Praeterea, magis est ponendum unumquodque in genere eius quod convenit
ei semper, quam in genere eius quod non convenit ei semper. Sed
praedestinationi semper convenit id quod est ex parte scientiae : semper
enim praedestinationem praescientia concomitatur, non autem semper concomitatur
eam appositio gratiae, quae est per voluntatem : quia praedestinatio est
aeterna, appositio autem gratiae est temporalis. Ergo praedestinatio magis
debet poni in genere scientiae quam voluntatis. Praeterea, habitus cognitivi et operativi inter intellectuales
virtutes a philosopho computantur, qui ad rationem pertinent magis quam ad appetitum,
ut patet de prudentia et arte in VI Ethic. [l. 4 (1140 b 4 et 20)]. Sed
praedestinatio importat principium cognitivum et operativum quia est et
praescientia et praeparatio, ut ex definitione inducta patet. Ergo praedestinatio magis pertinet ad cognitionem quam ad voluntatem. Praeterea, contraria sunt in eodem genere. Sed praedestinationi est
contraria reprobatio. Cum ergo reprobatio sit in genere scientiae, quia Deus
praescit malitiam reproborum et non facit eam, videtur quod etiam praedestinatio
sit in genere scientiae. Responsio.
Dicendum, quod destinatio, unde nomen praedestinationis accipitur, importat
directionem alicuius in finem : unde aliquis dicitur nuntium destinare
qui eum dirigit ad aliquid faciendum. Et quia id quod proponimus, ad
executionem dirigimus, sicut ad finem ; ideo id quod proponimus, dicimur
destinare, secundum illud II Machab., cap. VI, 20, de Eleazaro, quod destinavit in corde suo non admittere illicita propter vitae
amorem. Sed haec praepositio prae, quae adiungitur, adiungit ordinem ad
futurum ; unde cum destinare non sit nisi eius quod est, praedestinare
potest esse etiam eius quod non est : et quantum ad haec duo praedestinatio
sub providentia collocatur ut pars eius. Dictum est enim in praecedenti
quaestione quod ad providentiam pertinet directio in finem : providentia
etiam a Tullio [De inventione II,
53, 160] ponitur respectu futuri ; et a quibusdam [Moralium dogma philosophorum, I, 7] definitur, quod providentia est praesens notio futurum pertractans eventum. Sed tamen
praedestinatio quantum ad duo a providentia differt : providentia enim
dicit universaliter ordinationem in finem, et ideo se extendit ad omnia quae
a Deo in finem aliquem ordinantur, sive rationalia sive irrationalia, sive
bona sive mala ; sed praedestinatio respicit tantum illum finem qui est
possibilis rationali creaturae, utpote gloriam ; et ideo praedestinatio
non est nisi hominum, et respectu horum quae pertinent ad salutem. Differt etiam alio modo. In qualibet enim ordinatione ad finem est duo
considerare : scilicet ipsum ordinem, et exitum vel eventum ordinis :
non enim omnia quae ad finem ordinantur, finem consequuntur. Providentia
ergo, ordinem in finem respicit tantum, unde per Dei providentiam homines
omnes ad beatitudinem ordinantur. Sed praedestinatio respicit etiam exitum vel
eventum ordinis, unde non est nisi eorum qui gloriam consequentur. Sicut
igitur se habet providentia ad impositionem ordinis, ita se habet praedestinatio
ad ordinis exitum vel eventum : quod enim aliqui finem gloriae consequantur,
non est principaliter ex propriis viribus, sed ex auxilio gratiae divinitus
dato. Unde, sicut de
providentia supra dictum est quod consistit in actu rationis, sicut et prudentia
cuius est pars, eo quod solius rationis est dirigere vel ordinare ; ita
etiam et praedestinatio in actu rationis consistit dirigentis vel ordinantis
in finem. Sed ad directionem in finem praeexigitur voluntas finis : nullus
enim aliquid in finem ordinat quem non vult : unde etiam et perfecta
prudentiae electio non potest esse nisi in eo qui habet virtutem moralem,
secundum philosophum in VI Ethicorum [l. 2 (1139 a 33) et 11 (1145 a
4)] : per virtutem enim moralem affectus alicuius in fine stabilitur, ad
quem prudentia ordinat. Finis autem in quem praedestinatio dirigit, non est universaliter
consideratus, sed secundum comparationem eius ad illum qui finem ipsum
consequitur, quem oportet esse distinctum apud dirigentem ab his qui finem
illum non consequentur : et ideo praedestinatio praesupponit
dilectionem, per quam Deus vult salutem alicuius, ut sicut prudens non
ordinat in finem nisi inquantum est temperatus vel iustus, ita Deus non
praedestinat nisi inquantum est diligens. Praeexigitur etiam et electio, per
quam ille qui in finem infallibiliter dirigitur ab aliis separatur qui non
hoc modo in finem ordinantur. Haec autem separatio non est propter aliquam
diversitatem inventam in his qui separantur quae posset ad amorem incitare :
quia cum nondum nati essent aut aliquid
boni egissent aut mali, dictum est : Iacob dilexi, Esau autem odio habui ; ut dicitur Roman., cap. IX, 11-13. Et ideo praedestinatio
praesupponit electionem et dilectionem ; electio vero dilectionem. Ad
praedestinationem vero duo sequuntur : scilicet consecutio finis, quod
est glorificatio, et collatio auxilii ad consequendum finem, quod est
appositio gratiae, quae ad vocationem pertinet ; unde et praedestinationi
duo effectus assignantur, scilicet gratia et gloria. Ad primum ergo dicendum, quod in actibus animae ita est quod praecedens
actus includitur quodammodo virtute in sequenti : et quia praedestinatio
praesupponit dilectionem, quae est actus voluntatis, ideo in ratione praedestinationis
aliquid includitur ad voluntatem pertinens, et propter hoc, propositum, et
alia ad voluntatem pertinentia, in definitione praedestinationis quandoque ponuntur. Ad secundum
dicendum, quod praedestinatio non est idem electioni, sed praesupponit eam,
ut dictum est ; et ideo est quod idem sunt praedestinati et electi. Ad tertium
dicendum, quod cum electio sit voluntatis et directio rationis, semper
directio electionem praecedit, si referantur ad idem ; sed si ad diversa,
tunc non est inconveniens quod electio praecedat praedestinationem, quae
directionis rationem importat : electio enim, prout hic accipitur, pertinet
ad ipsum qui in finem dirigitur : prius autem est accipere illum qui
dirigitur in finem, quam ipsum in finem dirigere ; et ideo electio in proposito
praedestinationem praecedit. Ad quartum
dicendum, quod praedestinatio, quamvis ponatur in genere scientiae, tamen
aliquid supra scientiam et supra praescientiam addit : scilicet
directionem vel ordinationem in finem, sicut etiam prudentia supra
cognitionem ; unde, sicut non omnis cognoscens quid agendum sit, est
prudens, ita nec omnis praesciens est praedestinans. Ad quintum
dicendum, quod quamvis causalitas non sit de ratione scientiae inquantum
huiusmodi, est tamen de ratione scientiae inquantum est dirigens et ordinans
in finem ; quod non est voluntatis, sed rationis tantum ; sicut
etiam intelligere est de ratione animalis rationalis, non inquantum est
animal, sed inquantum est rationale. Ad sextum
dicendum, quod sicut voluntas respicit effectum praesentem et futurum, ita
scientia ; unde quantum ad hoc non magis potest probari quod
praedestinatio ad unum eorum pertineat quam ad alterum. Sed tamen
praedestinatio, proprie loquendo, non respicit nisi futurum, quod ex praepositione
designatur, quae importat ordinem ad futurum ; nec est idem dicere
habere effectum in praesenti, et habere effectum praesentem, quia in
praesenti esse dicitur quidquid pertinet ad statum huius vitae, sive sit
praesens, sive praeteritum, sive futurum. Ad septimum
dicendum, quod quamvis scientia inquantum est scientia, non respiciat facienda,
tamen scientia
practica facienda respicit ; et ad talem scientiam praedestinatio reducitur. Ad octavum dicendum,
quod praeparatio proprie importat dispositionem potentiae ad actum. Est autem
duplex potentia, scilicet activa et passiva, et ideo duplex est
praeparatio : una patientis, secundum quem modum materia dicitur
praeparari ad formam ; alia agentis, secundum quam aliquis dicitur se
praeparare ad aliquid agendum ; et talem praeparationem praedestinatio
importat, quae nihil aliud in Deo ponere potest quam ipsam ordinationem
alicuius in finem. Ordinationis autem principium proximum est ratio, sed remotum
voluntas, ut ex dictis patet ; et ideo secundum rationem inductam,
praedestinatio principalius rationi quam voluntati attribuitur. Similiter autem
dicendum est ad nonum. Ad decimum
dicendum, quod mala appropriantur praescientiae, non quia praescientia sit magis
proprie de malis quam de bonis, sed quia bona habent aliquid aliud respondens
in Deo quam praescientiam, mala vero non ; sicut etiam convertibile non
indicans substantiam appropriat sibi nomen proprii, quod etiam aeque proprie
definitioni convenit, propter hoc quod definitio aliquid dignitatis addit. Ad undecimum
dicendum, quod glossatio non semper significat improprietatem, sed est
quandoque necessaria ad specificandum quod generaliter dicitur ; et hoc
modo glossatur notitia per approbationem. Ad duodecimum
dicendum, quod praeparare vel ordinare est motivae tantum ; sed motiva
non solum est voluntas, sed etiam ratio practica, ut patet in III de Anima
[l. 15 (433 a 13)]. Ad
decimumtertium dicendum, quod etiam in ratione humana ita est, quod praeparatio,
secundum quod importat ordinationem vel directionem in finem, est actus
proprius rationis, et non voluntatis. Ad
decimumquartum dicendum, quod in attributo divino non solum est considerandus
effectus, sed respectus eius ad effectum : quia idem est effectus
scientiae et potentiae et voluntatis, sed non idem respectus ad illum effectum
per illa tria nomina importatur. Respectus autem quem praedestinatio importat
ad effectum suum, cum respectu scientiae, inquantum est dirigens, magis
convenit quam cum respectu potentiae et voluntatis ; et ideo
praedestinatio ad scientiam reducitur. Alia
concedimus. Quamvis ad
secundum posset dici, quod non omne quod est in plus, sit genus, quia potest
accidentaliter praedicari. Ad tertium
etiam posset dici, quod quamvis dare gratiam non semper concomitetur
praedestinationem, tamen velle dare semper concomitatur. Ad quintum
etiam posset dici, quod reprobatio directe non opponitur praedestinationi,
sed electioni, quia qui eligit, alterum accipit et alterum reiicit, quod dicitur
reprobare ; unde etiam reprobatio ex ratione sui nominis magis pertinet
ad voluntatem : est enim reprobare quasi refutare ; nisi forte
dicatur reprobare idem quod iudicare indignum quod admittatur. Sed pro tanto
reprobatio ad praescientiam dicitur in Deo pertinere, quia nihil positive ex
parte voluntatis est in Deo respectu mali culpae ; non enim vult culpam,
sicut vult gratiam. Et tamen etiam reprobatio dicitur praeparatio quantum ad
poenam, quam etiam Deus vult voluntate consequenti, sed non antecedenti. |
(Secundo quaeritur utrum praescientia meritorum sit causa vel ratio
praedestinationis.)
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Il
semble que oui. 1° À
propos de Rom. 9, 15 :
« je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde », la Glose de saint Ambroise dit : « Je ferai miséricorde à
celui dont je sais d’avance qu’il reviendra de tout cœur à moi après son erreur.
Voilà ce qu’est donner à qui il faut donner et ne pas donner à qui il ne faut
pas ; de la sorte, il appelle celui dont il sait qu’il obéit, et
n’appelle pas celui dont il sait qu’il n’obéit pas. » Or obéir et revenir
de tout cœur au Seigneur, cela appartient au mérite, et les choses contraires,
au démérite. La prescience du mérite et du démérite est donc la raison pour
laquelle Dieu se propose de faire miséricorde à quelqu’un ou d’exclure
quelqu’un de la miséricorde ; et cela, c’est prédestiner ou réprouver. 2° La
prédestination inclut en soi la volonté divine du salut de l’homme ; et
l’on ne peut dire qu’elle inclue la seule volonté antécédente, car par cette
volonté Dieu veut que tous soient sauvés, comme il est dit en I Tim.
2, 4, et
dans ce cas, il s’ensuivrait que tous les hommes seraient prédestinés ;
il reste donc qu’elle inclut la volonté conséquente. Or la volonté conséquente,
comme dit saint Jean Damascène, a sa
cause en nous, en tant que nous nous comportons diversement de façon à
mériter le salut ou la damnation. Nos mérites connus d’avance par Dieu sont
donc la cause de la prédestination. 3° On
appelle prédestination principalement un propos divin de sauver l’homme. Or
la cause du salut de l’homme est le mérite de l’homme ; la science aussi
est la cause et la raison de la volonté, car l’appétible connu meut la
volonté. La prescience des mérites est donc la cause de la prédestination,
puisque deux des choses que contient la prescience sont la cause des deux
choses contenues dans la prédestination. 4° La
réprobation et la prédestination signifient l’essence divine, et connotent un
effet ; or, dans l’essence divine, il n’y a aucune diversité. Toute la
différence entre la prédestination et la réprobation vient donc des effets.
Or les effets sont considérés de notre côté. C’est donc de notre côté que se
trouve la cause de la séparation entre prédestinés et réprouvés, séparation
qui se fait par la prédestination. Nous retrouvons donc la même conclusion
que ci-dessus. 5° De
même que le soleil, pour ce qui dépend de lui, a le même rapport avec tous
les corps qu’il peut illuminer, quoique tous ne puissent également participer
sa lumière, ainsi Dieu a le même rapport avec toutes choses, quoique toutes
ne soient pas également à même de participer sa bonté, selon l’opinion
commune des saints et des philosophes. Or, par suite de cette relation semblable
du soleil à tous les corps, ce n’est pas le soleil qui est la cause de la
diversité suivant laquelle une chose est obscure et une autre lumineuse, mais
ce sont les différentes dispositions des corps à recevoir sa lumière. Et donc
semblablement, la cause de la diversité par laquelle certains parviennent au
salut et d’autres sont damnés, ou certains sont prédestinés et d’autres
réprouvés, n’est pas du côté de Dieu, mais du nôtre ; et nous retrouvons
ainsi la même conclusion que ci-dessus. 6° Le
bien est communicatif de lui-même. Il appartient donc au souverain bien de se
communiquer lui-même souverainement, suivant la capacité de chacun. Si donc
il ne se communique pas à un être, c’est parce que cet être n’est pas capable
de lui. Or, si quelqu’un est capable ou incapable du salut, auquel la
prédestination ordonne, c’est à cause de la qualité de ses mérites. Les mérites
connus d’avance sont donc la cause de ce que certains sont prédestinés et
d’autres non. 7° À
propos de Nombr. 3, 12 :
« J’ai pris les lévites, etc. », la Glose d’Origène dit : « Par une décision divine,
Jacob le puîné fut tenu pour le premier-né. En effet, en vertu du propos du
cœur qui n’échappait pas à Dieu, “avant même qu’ils fussent nés dans ce monde
et qu’ils eussent fait le bien ou le mal” le Seigneur déclare à leur
sujet : “J’ai aimé Jacob, mais j’ai haï Ésaü.” » Or cela concerne
la prédestination de Jacob, selon la commune interprétation des saints. La
prescience du propos que Jacob aurait dans son cœur fut donc la raison de sa
prédestination ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 8° La prédestination
ne peut pas être injuste, puisque toutes les voies du Seigneur sont
miséricorde et vérité ; et l’on ne peut envisager dans ce cas une
justice autre que distributive entre Dieu et les hommes : en effet, il
ne peut être question ici de la justice commutative, puisque Dieu, qui n’a
pas besoin de nos biens, ne reçoit rien de nous. Or la justice distributive
ne donne des choses inégales qu’à des sujets inégaux ; et l’inégalité ne
peut être considérée entre les hommes que selon la différence des mérites.
Que Dieu prédestine l’un et non l’autre, vient donc de la prescience de
mérites différents. 9° La
prédestination présuppose l’élection, comme on l’a déjà dit. Or l’élection ne
peut être raisonnable que s’il existe une raison pour que l’un soit distingué
de l’autre ; et dans l’élection dont nous parlons, on ne peut assigner
d’autre raison de cette distinction que la considération des mérites. Puis
donc que l’élection de Dieu ne peut être irrationnelle, elle procède de la
prévision des mérites, et par conséquent la prédestination aussi. 10°
Interprétant Mal. 1, 2 :
« J’ai aimé Jacob, mais j’ai haï Ésaü », saint Augustin dit que « cette volonté de Dieu »
par laquelle il a élu l’un et réprouvé l’autre « ne peut être
injuste : en effet, elle vient de mérites très cachés ». Or ces
mérites très cachés ne peuvent être entendus dans le cas présent que comme
étant dans la prescience. La prédestination vient donc de la prescience des mérites. 11° Le
bon usage de la grâce est au dernier effet de la prédestination ce que l’abus
de la grâce est à l’effet de la réprobation. Or l’abus de la grâce fut pour
Judas la raison de sa réprobation ; car il est devenu réprouvé parce
qu’il est mort sans la grâce. Et ce n’est pas parce que Dieu n’a pas voulu
lui donner la grâce qu’il ne l’a pas eue, mais parce que lui-même n’a pas
voulu la recevoir, comme disent Anselme et Denys. Le
bon usage de la grâce, pour saint Pierre ou pour n’importe quel autre, est
donc la cause de ce qu’il a été élu ou prédestiné. 12°
L’on peut mériter pour un autre la première grâce ; et pour la même
raison, il semble que l’on puisse lui mériter la continuation de la grâce
jusqu’à la fin. Or la conséquence de la grâce finale est que l’on est
prédestiné. La prédestination peut donc provenir des mérites. 13° « Est antérieur ce qui est impliqué sans réciprocité »,
selon le Philosophe ; or la prescience entretient un tel rapport avec la
prédestination, car Dieu connaît d’avance tout ce qu’il prédestine, mais aussi
les maux, qu’il ne prédestine pas. La prescience est donc antérieure à la prédestination.
Or en tout ordre, le premier est la cause du suivant. La prescience est donc
la cause de la prédestination. 14° Le
nom de prédestination vient de destinatio
ou envoi. Or la connaissance précède l’envoi ou la destinatio : car
on n’envoie quelqu’un que si on le connaît. La connaissance est donc
antérieure à la prédestination, et ainsi, elle semble en être la cause ;
et nous retrouvons la même conclusion que ci-dessus. En sens
contraire : 1) À
propos de Rom. 9, 11 :
« non en vertu des œuvres, mais par le choix de celui qui appelle, il
fut dit », la Glose dit : « Il montre que cela – “J’ai
aimé Jacob, etc.” – ne fut pas dit à cause de mérites antérieurs, ni non plus
à cause de mérites futurs. » Et plus bas, à propos de « Y a-t-il de
l’injustice en Dieu ? » (Rom. 9, 14) : « Que
personne ne dise que Dieu a choisi l’un et réprouvé l’autre parce qu’il
prévoyait leurs œuvres futures », ce qui va dans le même sens. 2) La
grâce est l’effet de la prédestination, mais le principe du mérite. Il est
donc impossible que la prescience des mérites soit la cause de la
prédestination. 3)
L’Apôtre dit en Tite 3, 5 :
« non à cause des œuvres de justice que nous faisions, mais selon sa
miséricorde, etc. » La prédestination du salut de l’homme ne provient
donc pas de la prescience des mérites. 4) Si
la prescience des mérites était la cause de la prédestination, nul ne serait
prédestiné qui ne dût avoir des mérites. Or il est des prédestinés qui ne
méritent pas, comme cela est clair dans le cas des enfants. La prescience des
mérites n’est donc pas la cause de la prédestination. Réponse
: Il y a
cette différence entre la cause et l’effet, que tout ce qui est cause de la
cause, doit nécessairement être cause de l’effet ; mais ce qui est cause
de l’effet n’est pas nécessairement cause de la cause ; par exemple, il
est clair que la cause première produit son effet au moyen de la cause seconde,
et par conséquent la cause seconde cause en quelque sorte l’effet de la cause
première, de laquelle elle n’est cependant pas la cause. Or,
dans la prédestination, il faut envisager deux choses : la
prédestination éternelle elle-même, et son double effet temporel,
c’est-à-dire la grâce et la gloire. L’un de ces effets, la gloire, a pour
cause méritoire l’acte humain ; mais l’acte humain ne peut être cause de
la grâce par mode de mérite, il
peut l’être comme une certaine disposition matérielle, en tant que nous
sommes préparés par des actes à recevoir la grâce. Mais il ne s’ensuit pas
que nos actes, qu’ils précèdent la grâce ou la suivent, soient la cause de la
prédestination elle-même. Pour trouver la cause de la prédestination, il est
nécessaire de considérer ce qu’on a déjà dit, que la prédestination est une
certaine direction vers la fin, œuvre de la raison mue par la volonté ;
et par conséquent, une chose peut être cause de la prédestination dans la
mesure où elle peut être motrice de la volonté. À ce
sujet, il faut savoir qu’il y a deux façons pour une chose de mouvoir la
volonté :
d’abord à la façon d’un dû, ensuite sans la notion de dû. Or, de deux façons
quelque chose peut mouvoir la volonté à la façon d’un dû : d’abord dans
l’absolu, ensuite en raison de
l’hypothèse d’une autre chose. Le premier cas est celui de la fin ultime
elle-même, qui est l’objet de la volonté : elle meut la volonté de telle
façon que la volonté ne peut s’en détourner ; c’est pourquoi il n’est
possible à nul homme de ne pas vouloir être heureux, comme dit saint Augustin
au livre sur le Libre Arbitre. Mais c’est en raison de l’hypothèse d’une autre chose que ce sans quoi la
fin ne peut être obtenue meut comme étant dû. Et si la fin peut être obtenue
sans une chose, mais que cette chose contribue au bien-être de la fin même,
alors cette chose ne meut pas la volonté comme étant due, mais il y a vers
elle une libre inclination de la volonté. Cependant, dès lors que la volonté
y est librement inclinée, elle est inclinée par devoir vers tout ce sans quoi
cette chose ne peut être obtenue, en raison toutefois de l’hypothèse
préalable de ce que l’on affirmait être voulu en premier : par exemple,
le roi, dans sa libéralité, fait quelqu’un soldat ; mais, parce que ce
dernier ne peut être soldat sans avoir un cheval, il devient dû et nécessaire,
en supposant la libéralité susdite, que le roi lui donne un cheval. Or la fin
de la volonté divine est sa bonté même, qui ne dépend d’aucune autre
chose ; elle n’a donc besoin de rien d’autre pour être possédée par
Dieu ; voilà pourquoi sa volonté est inclinée à faire en premier quelque
chose non pas comme un dû, mais seulement de façon libérale, en tant que sa
bonté est manifestée dans son œuvre. Mais dès que l’on suppose que Dieu veut
faire quelque chose, alors il s’ensuit comme un certain dû, en raison de
l’hypothèse de sa libéralité, qu’il fasse ce sans quoi cette réalité voulue
ne peut exister ; par exemple, s’il veut faire un homme, qu’il lui donne
la raison. Or,
partout où se rencontre une chose sans laquelle une autre, voulue de Dieu,
pourrait exister, la première ne vient pas de lui selon une quelconque notion
de dû, mais par pure libéralité. Or la perfection de la grâce et celle de la
gloire sont des biens tels que, sans eux, la nature peut exister, car ils passent
les limites de la puissance naturelle ; donc, que Dieu veuille donner à
quelqu’un la grâce et la gloire, cela vient d’une pure libéralité. Or, dans
le cas des choses qui ne procèdent que de la libéralité, la cause du vouloir
est la surabondante affection que celui qui veut a pour la fin, et en cela on
reconnaît la perfection de sa bonté. Aussi la cause de la prédestination n’est-elle rien d’autre que la bonté de
Dieu. Et l’on
peut aussi résoudre de la façon susdite une certaine controverse qui avait
lieu entre certains, les uns prétendant que tout procédait de Dieu par simple
volonté,
d’autres affirmant que tout procédait de Dieu comme étant dû. Or
ces deux opinions sont fausses : car la première détruit l’ordre
nécessaire qui existe entre les effets divins, et la seconde soutient que
tout procède de Dieu par nécessité de nature. Il faut choisir une voie
moyenne consistant à dire que les choses qui sont voulues par Dieu en premier
viennent de lui par simple volonté, alors que celles qui sont requises pour
cela procèdent comme étant dues, moyennant toutefois une hypothèse : que
le dû ne fasse pas Dieu débiteur envers les choses, mais envers sa volonté,
pour l’accomplissement de laquelle est dû ce que l’on dit procéder de Dieu
comme étant dû. Réponse
aux objections : 1°
L’usage normal de la grâce est une certaine chose à laquelle la divine
providence ordonne la grâce conférée ; par conséquent, il est impossible
que le droit usage de la grâce connu d’avance soit lui-même cause motrice du
don de la grâce. Ce que saint Ambroise dit : « Je donnerai la grâce à
celui dont je sais qu’il reviendra de tout cœur à moi », doit donc être
entendu non pas comme si le retour parfait du cœur inclinait la volonté à
donner la grâce, mais en ce sens qu’il ordonne la grâce donnée à ce que, par
la grâce reçue, l’on se tourne parfaitement vers Dieu. 2° La
prédestination inclut la volonté conséquente, qui
regarde d’une certaine façon ce qui est de notre côté, non certes comme
quelque chose qui inclinerait la volonté divine à vouloir, mais comme ce à la
production de quoi la volonté divine ordonne la grâce ; ou même comme ce
qui dispose d’une certaine façon à la grâce, et mérite la gloire. 3° La
science est motrice de la volonté, mais pas n’importe quelle science :
la science de la fin, qui est l’objet moteur de la volonté ;
voilà pourquoi l’amour de Dieu pour sa bonté procède de la connaissance de sa
bonté ; et de là vient sa volonté de la répandre sur d’autres ;
mais il n’en résulte pas que la science des mérites soit la cause de la volonté,
telle qu’elle est incluse dans la prédestination. 4° Bien
que l’on distingue les différentes notions des attributs divins par leurs
divers effets, il n’en résulte cependant pas que les effets soient les causes
des attributs divins :
car, si l’on distingue les notions des attributs par les choses qui sont en
nous, ce n’est pas comme par des causes, mais plutôt comme par certains
signes des causes ; voilà pourquoi il n’en résulte pas que les choses
qui sont de notre côté soient la cause de ce que l’un soit réprouvé et
l’autre prédestiné. 5° Nous
pouvons considérer de deux façons la relation de Dieu aux réalités. D’abord
quant à la première disposition des réalités, qui dépend de la sagesse divine
établissant les divers degrés dans les réalités ; et dans ce cas, Dieu
n’est pas dans le même rapport à toutes choses. Ensuite en tant qu’il
pourvoit les réalités déjà disposées ; et dans ce cas, il est dans le
même rapport avec toutes choses, en tant qu’il donne également à toutes selon
leur mesure. Or c’est à la première disposition des réalités qu’appartiennent
toutes les choses que l’on a dites procéder de Dieu suivant la simple volonté, et
parmi lesquelles on compte aussi la préparation de la grâce. 6° Il
appartient à la divine bonté, en tant qu’elle est infinie, de distribuer à
chaque chose, autant qu’elle en est capable, les perfections que chacune
requiert selon sa nature ; mais cela ne concerne pas nécessairement les
perfections surajoutées, parmi lesquelles figurent la gloire et la
grâce ; l’argument n’est donc pas concluant. 7° Le
propos du cœur de Jacob connu d’avance par Dieu ne fut pas la cause de ce
qu’il voulut lui donner la grâce, mais fut un certain bien auquel Dieu ordonna
la grâce qui devait lui être donnée. Et s’il est dit qu’en vertu du propos du
cœur, qui ne lui échappait pas, il l’a aimé, c’est parce qu’il l’a aimé pour
qu’il ait un tel propos dans son cœur, ou bien parce qu’il prévit que le propos
de son cœur serait une disposition à recevoir la grâce. 8° Dans
le cas de choses qui doivent être distribuées entre plusieurs selon ce qui
est dû à chacun, il serait contre l’idée de justice distributive que des
choses inégales soient données à des égaux ; mais dans le cas de choses
qui sont données par libéralité, cela
ne contredit en rien la justice ; car je peux donner à l’un et ne pas
donner à l’autre, au gré de ma volonté. Or telle est la grâce ; et voilà
pourquoi il ne va pas contre l’idée de justice distributive que Dieu se
propose de donner la grâce à l’un et non à l’autre, sans considération d’aucune
inégalité de mérites. 9°
L’élection par laquelle Dieu réprouve l’un et choisit l’autre est
raisonnable ; cependant il n’est pas nécessaire que la raison de
l’élection soit le mérite ; mais la raison de l’élection est la divine
bonté. Quant à la raison de la réprobation, elle
est pour les hommes le péché originel, comme dit saint Augustin, ou
bien il y avait en eux le fait même de ne pas avoir de titre à ce que la grâce
leur fût conférée. Car je peux raisonnablement vouloir refuser à quelqu’un
une chose qui ne lui est pas due. 10° Le
Maître, au livre I, dist. 41, dit
que cette position a été rétractée par saint Augustin à propos d’une citation
semblable. Ou,
si l’on doit la maintenir, il faut la rapporter à l’effet de la réprobation
et de la prédestination, qui a une cause soit méritoire soit dispositive. 11° La
prescience de l’abus de la grâce ne fut pas pour Judas la cause de sa réprobation,
si ce n’est peut-être du côté de l’effet, quoique Dieu ne refuse pas la grâce à celui qui veut la recevoir ; mais le
fait même de vouloir recevoir la grâce nous vient de la prédestination
divine ; ce ne peut donc être la cause de la prédestination. 12°
Bien que le mérite puisse être la cause de l’effet de la prédestination, il
ne peut cependant pas être la cause de la prédestination. 13°
Bien que ce qui est impliqué sans réciprocité soit antérieur d’une certaine
façon, il ne s’ensuit cependant pas qu’il soit toujours antérieur à la façon
dont la cause se dit antérieurement, car
dans ce cas le coloré serait cause de l’homme ; et pour cette raison, il
ne s’ensuit pas que la prescience soit cause de la prédestination. 14° On voit dès lors
clairement la solution du dernier argument. |
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Et videtur quod
sic. Quia Rom., IX
15, super illud, miserebor cui misereor
etc., dicit Glossa Ambrosii [Ps.-Ambros., PL 17, 143] : misericordiam illi dabo, quem praescio
post errorem toto corde reversurum ad me. Hoc est dare illi cui dandum est et
non dare illi cui dandum non est ;
ut eum vocet quem sciat obedire, illum vero non quem sciat non obedire. Sed obedire et toto corde ad Dominum reverti ad meritum pertinet ;
contraria vero ad demeritum. Ergo praescientia meriti vel demeriti est causa
quare Deus proponat alicui misericordiam facere vel aliquem a misericordia
excludere ; quod est praedestinare vel reprobare. Praeterea, praedestinatio includit in se voluntatem divinam salutis humanae ;
nec potest dici quod includat solam voluntatem antecedentem, quia hac
voluntate Deus vult omnes salvos fieri, ut dicitur I Tim. II, 4, et sic sequeretur
quod omnes homines essent praedestinati, relinquitur igitur quod includat
voluntatem consequentem. Sed voluntas consequens, ut dicit Damascenus [De fide II, 29], est ex nostra
causa, scilicet inquantum nos diversimode nos habemus ad merendam salutem
vel damnationem. Ergo merita nostra praescita a Deo, sunt causa praedestinationis. Praeterea,
praedestinatio principaliter dicitur propositum divinum de salute humana. Sed
salutis humanae causa est humanum meritum ; scientia etiam causa et
ratio est voluntatis, quia appetibile scitum voluntatem movet. Ergo
praescientia meritorum causa est praedestinationis, cum duo eorum quae
praescientia continet, sint causa illorum duorum quae in praedestinatione
continentur. Praeterea,
reprobatio et praedestinatio significant divinam essentiam, et connotant
effectum ; in essentia autem divina non est aliqua diversitas. Ergo tota
diversitas praedestina-tionis et reprobationis ex effectibus procedit. Effectus
autem sunt considerati ex parte nostra. Ergo ex parte nostra causa est quod
praedestinati a reprobis segregantur, quod per praedestinationem fit. Ergo
idem quod prius. Praeterea,
sicut sol uniformiter se habet quantum est de se, ad omnia corpora illuminabilia,
quamvis non omnia possint eius lumen aequaliter participare ; ita Deus
se habet aequaliter ad omnia quamvis non omnia aequaliter se habeant ad
participandum bonitatem ipsius, ut a sanctis et philosophis communiter
dicitur. Sed propter similem habitudinem solis ad omnia corpora, sol non est
causa huius diversitatis, quare aliquid sit tenebrosum et aliquid luminosum,
sed diversa dispositio corporum ad recipiendum lumen ipsius. Ergo et similiter
causa huius diversitatis, quod quidam perveniunt ad salutem, quidam autem
damnantur, aut quod quidam praedestinantur et quidam reprobantur, non est ex
parte Dei, sed nostra ; et sic idem quod prius. Praeterea,
bonum est communicativum sui ipsius. Ergo summi boni est summe communicare se
ipsum, secundum quod unumquodque est capax. Si ergo alicui non se communicat,
hoc est quia illud non est capax eius. Sed aliquis est capax vel non capax
salutis, ad quam praedestinatio ordinat, propter qualitatem meritorum. Ergo
merita praescita sunt causa quare aliqui praedestinantur, et aliqui non. Praeterea,
Numer., III, 12 : ego tuli Levitas,
etc. dicit Glossa Origenis [PG 12, 594 D] : Iacob, natu posterior, primogenitus
iudicatus est ; ex proposito
enim cordis, quod Deo patuit priusquam in hoc mundo nascerentur, aut aliquid
agerent boni vel mali, dictum est : Iacob dilexi, Esau autem odio habui. Sed
hoc pertinet ad praedestinationem Iacob, ut sancti communiter exponunt. Ergo praecognitio
propositi quod habiturus erat Iacob in corde, fuit ratio praedestinationis
eius ; et sic idem quod prius. Praeterea,
praedestinatio non potest esse iniusta, cum universae viae Domini sint misericordia
et veritas ; nec potest ibi alia iustitia attendi inter Deum et homines
quam distributiva ; non enim cadit ibi commutativa iustitia, cum Deus,
qui bonorum nostrorum non eget, nihil a nobis recipiat. Iustitia autem
distributiva, inaequalia nonnisi inaequalibus dat ; inaequalitas autem
non potest attendi inter homines nisi secundum diversitatem meritorum. Ergo,
quod Deus aliquem praedestinat et alium non, ex praescientia meritorum
diversorum procedit. Praeterea,
praedestinatio praesupponit electionem, ut supra dictum est. Sed electio non
potest esse rationabilis, nisi sit aliqua ratio propter quam unus ab altero
discernatur : nec in electione de qua loquimur, potest alia ratio discretionis
assignari nisi ex meritis. Ergo, cum electio Dei irrationabilis esse non
possit, ex praevisione meritorum procedit, et per consequens etiam praedestinatio. Praeterea,
Augustinus [De div. quaest. 83,
qu. 68] exponens illud Malach., I, 2 : Iacob dilexi, Esau autem odio habui, dicit, quod voluntas ista Dei qua unum elegit, et
alium reprobavit, non potest esse
iniusta ; venit enim ex
occultissimis meritis. Sed haec occultissima
merita non possunt accipi in proposito, nisi secundum quod sunt in
praescientia. Ergo praedestinatio de praescientia meritorum venit. Praeterea, sicut se habet abusus gratiae ad effectum reprobationis,
ita bonus usus gratiae ad ultimum praedestinationis effectum. Sed abusus gratiae
in Iuda fuit ratio reprobationis eius ; secundum hoc enim reprobus
effectus est quod sine gratia decessit. Quod autem tunc gratiam non habuit, non fuit
causa quia Deus ei dare noluerit, sed quia ipse accipere noluit, ut Anselmus
[De casu diaboli, cap. 4]
dicit, et Dionysius [De div. nom.,
cap. 4, § 23]. Ergo et bonus gratiae usus in Petro vel alio
quolibet, est causa quare ipse est electus vel praedestinatus. Praeterea, unus
potest alteri mereri primam gratiam ; et eadem ratione videtur quod
possit ei mereri gratiae continuationem usque in finem. Sed ad gratiam
finalem sequitur esse praedestinatum. Ergo praedestinatio potest ex meritis
provenire. Praeterea, prius est a quo non convertitur
consequentia, secundum philosophum [Praedic.,
cap. 12 (14 a 34)] ; sed hoc modo se habet praescientia ad
praedestinationem, quia omnia Deus praescit quae praedestinat ; mala autem
praescit, quae non praedestinat. Ergo praescientia est prius quam
praedestinatio. Sed prius in quolibet ordine est causa posterioris. Ergo
praescientia est causa praedestinationis. Praeterea,
nomen praedestinationis a destinatione vel missione imponitur. Sed missionem
vel destinationem cognitio praecedit : nullus enim mittit nisi quem
cognoscit. Ergo et cognitio est prior praedestinatione ; et ita videtur
esse causa ipsius ; et sic idem quod prius. Sed contra. Est
quod dicitur Rom. IX, 12, in Glossa [P. Lombardi, PL 191, 1458 A]
super illud : non ex operibus, sed
ex vocante dictum est, quae sic dicit : sicut non pro meritis praecedentibus illud fuisse dictum ostendit,
scilicet Iacob dilexi, etc., ita nec pro meritis futuris. Et infra
[PL 191, 1459 B], super illud : numquid iniquitas est apud Deum ? Nemo dicat Deum, quia futura opera praevidebat, alterum elegisse,
alterum reprobasse, et sic ut prius. Praeterea,
gratia est effectus praedestinationis, est autem principium meriti. Ergo non
potest esse quod praescientia meritorum sit praedestinationis causa. Praeterea, ad
Tit., III, 5, dicit apostolus : non
ex operibus iustitiae quae fecimus nos. Sed secundum suam misericordiam
et cetera. Ergo praedestinatio salutis humanae non provenit ex praescientia
meritorum. Praeterea, si
praescientia meritorum esset praedestinationis causa, nullus esset praedestinatus
qui non esset merita habiturus. Sed aliqui sunt huiusmodi, sicut patet de
pueris. Ergo praescientia meritorum non est praedestinationis causa. Responsio.
Dicendum, quod hoc distat inter causam et effectum, quod quidquid est causa
causae, oportet esse causam effectus ; non autem quod est causa
effectus, oportet quod sit causa causae ; sicut patet quod causa prima
per causam secundam producit effectum suum, et sic causa secunda causat
aliquo modo effectum causae primae ; cuius tamen causae causa non est. In
praedestinatione autem est duo accipere ; scilicet ipsam praedestinationem
aeternam, et effectum eius temporalem duplicem, scilicet gratiam et
gloriam : quorum alter habet causam meritoriam actum humanum, scilicet
gloria ; sed gratiae causa non potest esse humanus actus per modum
meriti, sed sicut dispositio materialis quaedam, inquantum per actus praeparamur
ad gratiae susceptionem. Sed ex hoc non sequitur quod actus nostri, sive
gratiam praecedant, sive sequantur, sint ipsius praedestinationis causa. Ad
inveniendum autem causam praedestinationis oportet accipere quod prius dictum
est, scilicet quod praedestinatio est quaedam directio in finem, quam facit
ratio a voluntate mota ; unde secundum hoc potest aliquid esse praedestinationis
causa, prout potest esse voluntatis motivum. Circa quod
sciendum est, quod aliquid movet voluntatem dupliciter : uno modo per
modum debiti, alio modo sine debiti ratione. Per modum autem debiti movet
aliquid dupliciter voluntatem : uno modo absolute, et alio modo ex
suppositione alterius. Absolute quidem ipse finis ultimus, qui est voluntatis
obiectum : et hoc modo voluntatem movet, ut ab ipso divertere non
possit ; unde nullus homo potest non velle esse beatus, ut Augustinus
dicit in libro de libero Arbit. [I, 14]. Sed ex suppositione alterius movet
secundum debitum illud sine quo finis haberi non potest. Illud autem sine quo
finis haberi potest, sed facit ad bene esse finis ipsius, non movet
voluntatem secundum debitum, sed est libera inclinatio voluntatis in ipsum.
Sed tamen ex quo voluntas libere inclinata est iam in ipsum, inclinatur in
omnia sine quibus hoc haberi non potest, per modum debiti, ex praesuppositione
tamen illius quod primo volitum ponebatur : sicut rex ex sua
liberalitate facit aliquem militem ; sed quia non potest esse miles nisi
habeat equum, efficitur debitum et necessarium ex suppositione liberalitatis
praedictae quod ei det equum. Finis autem divinae voluntatis est ipsa eius
bonitas, quae non dependet ab aliquo alio ; unde ad hoc quod habeatur a
Deo, nullo alio indiget ; et ideo voluntas eius non inclinatur ad
aliquid primo faciendum per modum alicuius debiti, sed liberaliter tantum, in
quantum sua bonitas in eius opere manifestatur. Sed ex quo supponitur quod
Deus aliquid facere velit ; per modum cuiusdam debiti ex suppositione
liberalitatis ipsius sequitur quod faciat ea sine quibus res illa volita esse
non potest ; sicut si facere vult hominem, quod det ei rationem. Ubicumque autem
occurrerit aliquid sine quo aliud a Deo volitum esse possit, hoc non procedit
ab eo secundum rationem alicuius debiti, sed secundum meram liberalitatem. Perfectio
autem gratiae et gloriae sunt huiusmodi bona quod sine eis natura esse
potest, excedunt enim naturalis virtutis limites ; unde quod Deus velit
alicui dare gratiam et gloriam, hoc ex mera liberalitate procedit. In his autem
quae ex liberalitate tantum procedunt causa volendi est ipsa superabundans
affectio volentis ad finem, in quo attenditur perfectio bonitatis ipsius.
Unde causa praedestinationis nihil est aliud quam bonitas Dei. Et modo etiam
praedicto potest solvi quaedam controversia quae inter quosdam
versabatur : quibusdam dicentibus omnia a Deo secundum simplicem
voluntatem procedere, quibusdam vero asserentibus omnia procedere a Deo
secundum debitum. Quarum opinionum utraque falsa est : prima enim tollit
necessarium ordinem qui est inter effectus divinos ad invicem ; secunda
autem ponit omnia a Deo procedere secundum necessitatem naturae. Media autem via est eligenda ; ut ponatur ea quae sunt a Deo
primo volita, procedere ab ipso secundum simplicem voluntatem ; ea vero
quae ad hoc requiruntur, procedere secundum debitum, ex suppositione
tamen : quod debitum non ostendit Deum esse rebus debitorem, sed suae
voluntati, ad cuius expletionem debetur id quod dicitur a Deo secundum debitum
procedere. Ad primum igitur dicendum, quod debitus gratiae usus est quiddam ad
quod divina providentia gratiam collatam ordinat : unde non potest esse
quod ipse rectus gratiae usus praescitus sit causa movens ad gratiam dandum.
Quod ergo Ambrosius dicit : dabo
illi gratiam quem scio, ad me toto corde reversurum, non est intelligendum
quasi perfecta cordis reversio sit inclinans voluntatem ad dandum gratiam,
sed quia gratiam datam ad hoc ordinat ut aliquis ex accepta gratia, perfecte
convertatur in Deum. Ad secundum dicendum, quod praedestinatio includit voluntatem consequentem,
quae respicit aliquo modo id quod est ex parte nostra, non quidem sicut
inclinans divinam voluntatem ad volendum, sed sicut id ad cuius productionem
divina voluntas gratiam ordinat ; vel etiam sicut id quod ad gratiam
quodammodo disponit, et gloriam meretur. Ad tertium dicendum, quod scientia est movens voluntatem ; non
autem quaelibet scientia, sed scientia finis, quod est obiectum movens voluntatem ;
et ideo ex cognitione suae bonitatis procedit quod Deus suam bonitatem
amet ; et ex hoc procedit quod eam in alios diffundere velit ; non
autem propter hoc sequitur quod meritorum scientia sit causa voluntatis,
secundum quod in praedestinatione includitur. Ad quartum dicendum, quod quamvis secundum diversitatem effectuum
sumatur diversa ratio attributorum divinorum, non tamen propter hoc sequitur
quod effectus sint attributorum divinorum causae : non enim hoc modo
accipiuntur rationes attributorum secundum ea quae in nobis sunt, sicut secundum causas,
sed magis sicut secundum signa quaedam causarum ; et ideo non sequitur
quod ea quae ex parte nostra sunt, sint causa quare unus reprobetur et alius
praedestinetur. Ad quintum
dicendum, quod habitudinem Dei ad res possumus dupliciter considerare. Uno
modo quantum ad primam rerum dispositionem, quae est secundum divinam
sapientiam diversos gradus in rebus constituentem ; et sic non eodem
modo se habet Deus ad omnia. Alio modo secundum quod iam rebus dispositis
providet ; et sic similiter se habet ad omnia, in quantum omnibus aequaliter
dat secundum suam proportionem. Ad primam autem
rerum dispositionem pertinet totum hoc quod dictum est a Deo procedere
secundum simplicem voluntatem, inter quae etiam praeparatio gratiae computatur. Ad sextum
dicendum, quod ad bonitatem divinam pertinet, in quantum est infinita, ut de
perfectionibus quas unaquaeque res secundum suam naturam requirit, unicuique
largiatur, secundum quod eius est capax ; non autem requiritur hoc de
perfectionibus superadditis, inter quas est gloria et gratia ; et ideo
ratio non sequitur. Ad septimum
dicendum, quod propositum cordis Iacob praescitum a Deo, non fuit causa quare
ei dare gratiam voluit, sed fuit quoddam bonum ad quod Deus gratiam ei dandam
ordinavit. Et ideo dicitur, quod ex proposito cordis, quod ei patuit, eum
dilexit, quia scilicet ad hoc eum dilexit ut tale propositum cordis haberet,
vel quia praevidit quod propositum cordis eius fuit ad gratiae susceptionem
dispositio. Ad octavum
dicendum, quod in illis quae sunt secundum rationem debiti inter aliquos
distribuenda, esset contra rationem iustitiae distributivae, si aequalibus
inaequalia darentur ; sed in his quae ex liberalitate donantur, in nullo
iustitiae contradicit ; possum enim uni dare, et alteri non dare, pro
meae libitu voluntatis. Huiusmodi autem est gratia ; et ideo non est contra
rationem iustitiae distributivae, si Deus proponat se daturum gratiam alicui,
et non alteri, nulla inaequalitate meritorum considerata. Ad nonum
dicendum, quod electio Dei qua unum reprobat et alterum eligit, rationabilis
est ; non tamen oportet quod ratio electionis sit meritum ; sed
ratio electionis est divina bonitas. Ratio autem reprobationis est in
hominibus peccatum originale, ut Augustinus [De corrept. et grat., cap. 13] dicit, vel infuit hoc ipsum quod
est non habere debitum ad hoc quod eis gratia conferretur. Rationabiliter
enim possum velle denegare aliquid alicui quod sibi non debetur. Ad decimum
dicendum, quod Magister distinct. 41, l. I [cap. 2] dicit illam
auctoritatem esse retractatam ab August. in suo simili [Retract. I, 23 super Expos.
quar. prop., LX]. Vel si debeat sustineri, referendum est ad effectum
reprobationis et praedestinationis, qui habet aliquam causam vel meritoriam
vel dispositivam. Ad undecimum
dicendum, quod praescientia abusus gratiae, non fuit causa reprobationis in
Iuda, nisi forte ex parte effectus, quamvis Deus nulli volenti accipere
gratiam eam deneget ; sed hoc ipsum quod est velle accipere gratiam, est
nobis ex praedestinatione divina ; unde non potest esse praedestinationis
causa. Ad duodecimum
dicendum, quod quamvis meritum possit esse causa effectus praedestinationis,
non tamen potest esse praedestinationis causa. Ad
decimumtertium dicendum, quod licet illud a quo non convertitur consequentia,
sit aliquo modo prius, non tamen sequitur quod semper sit eo modo prius quo
causa prius dicitur, sic enim coloratum esset causa hominis ; et propter
hoc non sequitur quod praescientia sit causa praedestinationis. Et per hoc patet solutio ad ultimum. |
(Tertio quaeritur de certitudine praedestinationis.)
|
Il
semble que non. 1° Une
cause dont l’effet peut varier n’est jamais certaine au regard de son effet.
Or l’effet de la prédestination peut varier, car celui qui est prédestiné
peut ne pas obtenir l’effet de la prédestination ; cela ressort clairement
de ce que dit saint Augustin, qui interprète
ce passage de l’Apocalypse : « tiens ferme ce que tu as, afin que
personne ne ravisse, etc. » (Apoc. 3, 11) par
ces paroles : « Si un autre ne doit recevoir que si celui-ci a
perdu, alors le nombre des élus est certain. » Par là, il semble que
l’un pourrait perdre et un autre recevoir la couronne, qui est l’effet de la
prédestination. 2° De
même que les réalités naturelles sont soumises à la divine providence, ainsi
en est-il des réalités humaines. Or seuls émanent de leurs causes avec
certitude suivant l’ordre de la divine providence les effets naturels que leurs
causes produisent nécessairement. Puis donc que l’effet de la prédestination,
qui est le salut de l’homme, ne vient pas des causes prochaines de façon
nécessaire mais contingente, il semble que l’ordre de la prédestination ne
soit pas certain. 3° Si
une cause a une relation certaine à un effet, cet effet adviendra
nécessairement, sauf si quelque chose peut résister à la puissance de la
cause agente ; ainsi, les dispositions qui se rencontrent dans les corps
inférieurs résistent parfois à l’action des corps célestes, de sorte qu’ils
ne produisent pas leurs propres effets, qu’ils produiraient de façon
nécessaire s’il n’y avait pas quelque chose qui résiste. Or rien ne peut
résister à la prédestination divine : « Car qui peut s’opposer à sa
volonté ? » comme il est dit en Rom. 9, 19. Si
donc elle a une relation certaine à son effet, son effet sera produit de
façon nécessaire. 4° [Le
répondant] disait que la certitude de la prédestination relativement à son
effet s’accompagne de la présupposition de la cause seconde. En sens
contraire : toute certitude qui s’accompagne de la supposition d’autre
chose, n’est pas une certitude absolue, mais conditionnelle ; ainsi il
n’est pas certain que le soleil cause un fruit dans la plante, si ce n’est
avec la condition suivante : « si la puissance générative dans la
plante est bien disposée », puisque la certitude du soleil relativement
à l’effet susdit présuppose la puissance de la plante comme une cause
seconde. Si donc la certitude de la prédestination divine s’accompagne de la
présupposition d’une cause seconde, la certitude ne sera pas absolue, mais
seulement conditionnelle ; ainsi, il y a en moi la certitude que Socrate
se meut s’il court, et que celui-ci sera sauvé s’il se prépare ; et de
la sorte, il n’y aura dans la prédestination divine pas d’autre certitude sur
ceux qui doivent être sauvés que celle qui est en moi ; ce qui est absurde. 5° Il
est dit en Job 34, 24 :
« Il en exterminera une multitude innombrable, et il en établira
d’autres en leur place. » Ce que saint Grégoire interprète en disant : « Certains
étant tombés, d’autres recevront en partage le lieu de la vie. » Or le
lieu de la vie est celui auquel la prédestination ordonne. Un prédestiné peut
donc manquer l’effet de la prédestination ; et ainsi, la prédestination
n’est pas certaine. 6°
Selon Anselme, la
vérité de la prédestination est la même que celle de la proposition au futur.
Or la proposition au futur n’a pas de vérité certaine et déterminée, mais
peut varier, comme cela est clairement montré par le Philosophe au livre du Péri Hermêneias, et au deuxième livre sur la Génération, où il dit : « Tel doit marcher,
qui ne marchera pas. » La vérité de la prédestination n’est donc pas non
plus certaine. 7°
Parfois, un prédestiné est dans le péché mortel, comme cela est clair dans le
cas de saint Paul, lorsqu’il persécutait l’Église. Or il peut persévérer dans
le péché mortel jusqu’à la mort, ou bien être tué immédiatement ; et
dans les deux cas, la prédestination ne sera pas suivie de son effet. Il est
donc possible que la prédestination ne soit pas suivie de son effet. 8° [Le
répondant] disait que lorsque l’on dit que le prédestiné peut mourir dans le
péché mortel, si l’on prend le sujet tel qu’il se tient sous la forme de la
prédestination, alors l’assertion est composée et fausse ; mais si on le
considère sans une telle forme, alors elle est divisée et vraie. En sens
contraire : dans le cas des formes qui ne peuvent être ôtées du sujet,
il est indifférent qu’une chose soit attribuée au sujet considéré sous la
forme ou sans elle ; des deux façons, en effet, l’assertion
suivante : « le corbeau noir peut être blanc » est fausse. Or
la prédestination est une telle forme, qui ne peut être ôtée du prédestiné.
La distinction susdite n’est donc pas pertinente dans ce cas. 9° Si
l’éternel est uni au temporel et au contingent, le tout sera temporel et
contingent : comme cela est clair dans le cas de la création, qui est
temporelle, quoiqu’elle renferme dans sa notion l’essence éternelle de Dieu
et l’effet temporel ; et semblablement la mission, qui implique la procession
éternelle et un effet temporel. Or la prédestination, bien qu’elle implique
quelque chose d’éternel, implique cependant aussi avec cela un effet
temporel. Le tout qu’est la
prédestination est donc temporel et contingent,
et par conséquent, ne semble pas être certain. 10° Ce
qui peut exister et ne pas exister n’est aucunement certain. Or la prédestination
divine du salut de quelqu’un peut exister et ne pas exister ; car, de
même que Dieu a pu de toute éternité prédestiner et ne pas prédestiner, de
même il peut maintenant avoir prédestiné et ne pas avoir prédestiné, puisque
le présent, le passé et le futur ne diffèrent pas dans l’éternité. La
prédestination n’est donc pas certaine. En sens
contraire : 1) Il
est dit en Rom. 8, 29 :
« Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés, etc. »
La Glose : « La prédestination est la
prescience et la préparation des bienfaits de Dieu, par quoi tous ceux qui
sont délivrés le sont très certainement. » 2) Ce
dont la vérité est immuable doit nécessairement être certain. Or la vérité de
la prédestination est immuable, comme dit saint Augustin au livre sur la Prédestination des saints. La prédestination est donc certaine. 3) À
tout homme à qui convient la prédestination, elle convient de toute éternité.
Or ce qui est de toute éternité est invariable. La prédestination est donc
invariable, et par conséquent certaine. 4) La
prédestination inclut la prescience, comme cela est clair dans la glose
citée ; or la prescience est certaine, comme le prouve Boèce au
cinquième livre sur la Consolation. Donc la prédestination aussi. Réponse
: Il y a
deux certitudes : celle de la connaissance et celle de la relation [à
l’effet]. Il y a
certitude de connaissance quand la connaissance ne s’écarte aucunement de ce
qui se rencontre dans la réalité, mais qu’elle estime la réalité comme elle
est ; et parce qu’une estimation certaine sur la réalité s’obtient
surtout par la cause de la réalité, le nom de certitude a été amené à
désigner la relation de la cause à l’effet, en sorte que la relation de la
cause à l’effet est dite certaine lorsque la cause produit infailliblement
l’effet. Donc, parce que la prescience de Dieu n’implique pas en général le
rapport de cause à l’égard de tous ses objets, on ne considère en elle que la
certitude de connaissance ; mais parce que la prédestination inclut la
prescience, et ajoute à ses objets un rapport de cause en tant qu’elle est
une certaine direction ou préparation, pour cette raison l’on peut considérer
en elle, outre la certitude de connaissance, la certitude de relation [à
l’effet] ; et pour le moment, nous ne cherchons que ce qui concerne
cette certitude de prédestination : car ce qui concerne la certitude de
connaissance que l’on trouve en elle peut être clairement manifesté à partir
de ce qu’on a dit dans la question sur la science de Dieu. Or il
faut savoir que, la prédestination étant une certaine partie de la
providence, de même qu’elle ajoute à la providence quant à sa raison
formelle, de même sa certitude ajoute à la certitude de la providence. En
effet, l’ordre de la providence est trouvé certain de deux façons. D’abord
dans le particulier, c’est-à-dire lorsque les réalités qui sont ordonnées
vers une fin par la divine providence parviennent sans faute à cette fin
particulière ; comme cela est clair dans le cas des mouvements célestes
et de tout ce qui est opéré nécessairement dans la nature. Ensuite en général
et non dans le particulier, comme nous le constatons dans les réalités
sujettes à la génération et à la corruption, et dont les puissances manquent
parfois leurs effets propres, auxquels elles sont ordonnées comme à des fins
propres : ainsi, la puissance formatrice manque parfois le parfait
achèvement des membres ; mais cependant, le défaut est lui-même
divinement ordonné à une fin, comme il ressort de ce qui a été dit lorsqu’on
a traité de la providence ; et de la sorte, rien ne peut manquer la fin
générale de la providence, quoiqu’il arrive qu’une chose manque une fin particulière.
Mais l’ordre de la prédestination est certain non seulement par rapport à la
fin universelle, mais aussi par rapport à la fin particulière et déterminée,
car celui qui a été ordonné au salut par la prédestination ne manque jamais
d’obtenir le salut. Et pourtant, ce n’est pas de la même façon que l’ordre de
la prédestination est certain par rapport à la fin particulière et que
l’ordre de la providence était certain : car dans la providence, l’ordre
n’était pas certain au regard de la fin particulière, si ce n’est lorsque la
cause prochaine produisait nécessairement son effet ; au lieu que, dans
la prédestination, la certitude se rencontre au regard de la fin singulière,
et cependant la cause prochaine, qui est le libre arbitre, ne produit cet
effet que de façon contingente. Aussi semble-t-il difficile d’accorder
l’infaillibilité de la prédestination avec la liberté de l’arbitre. Car
on ne peut pas dire que la prédestination n’ajoute rien d’autre à la
certitude de la providence que la certitude de la prescience ; de la
sorte, on dirait que Dieu ordonne le prédestiné au salut, comme n’importe
quel autre, mais avec cela, il sait du prédestiné qu’il ne manquera pas le
salut. Dans ce cas, en effet, on ne dirait pas que le prédestiné diffère du
non-prédestiné du côté de l’ordre, mais seulement du côté de la prescience du
résultat ; et ainsi, la prescience serait la cause de la prédestination,
et la prédestination ne serait pas due à l’élection de celui qui
prédestine ; ce qui va contre l’autorité de l’Écriture et les paroles des saints. Donc,
la certitude de la prescience mise à part, l’ordre même de la prédestination
est lui aussi infailliblement certain ; et cependant, la cause prochaine
du salut, le libre arbitre, ne lui est pas ordonnée nécessairement, mais de
façon contingente. Et voici comment l’on peut envisager cela. Nous trouvons
en effet qu’un ordre infaillible existe par rapport à quelque chose de deux
façons. D’abord lorsqu’une cause unique et singulière amène nécessairement
son effet par l’ordre de la divine providence ; ensuite lorsque, par le
concours de nombreuses causes contingentes et faillibles, l’on parvient à un
effet unique ; et Dieu ordonne chacune d’elles à l’obtention de l’effet
à la place de celle qui a défailli, ou afin qu’une autre ne défaille
pas ; ainsi constatons-nous que tous les singuliers d’une espèce sont
corruptibles, et cependant la perpétuité de l’espèce peut être conservée en
eux suivant la nature, par la succession de l’un à l’autre, la divine
providence gouvernant de telle sorte que tous ne défaillent pas lorsque l’un
défaille : et il en est ainsi dans la prédestination. En effet, le libre
arbitre peut manquer le salut ; cependant, en celui que Dieu prédestine,
Dieu prépare tant d’autres secours que, ou bien il ne tombe pas, ou bien,
s’il tombe, il se relève : tels les exhortations, les suffrages des
prières, le don de la grâce et toutes les choses de ce genre, par lesquelles
Dieu assiste l’homme pour le salut. Si donc nous considérons le salut par
rapport à la cause prochaine qu’est le libre arbitre, il n’est pas certain,
mais contingent ; mais par rapport à la cause première qu’est la prédestination, il
est certain. Réponse
aux objections : 1°
Cette parole de l’Apocalypse peut s’entendre soit de la couronne de la
justice présente, soit de la couronne de gloire. Qu’on l’entende de l’une ou
de l’autre façon, on dit que l’un, à la chute de l’autre, en reçoit la
couronne, en ce sens que les biens de l’un servent à l’autre soit en venant
en aide à son mérite, soit même en augmentant sa gloire à cause de la
connexion de la charité, qui fait que tous les biens des membres de l’Église
sont communs ; et ainsi, il arrive que l’un reçoive la couronne de
l’autre lorsque, un homme tombant par le péché et par conséquent n’obtenant
pas la récompense de ses mérites, un autre perçoit le fruit des mérites que
le premier a eus, tout comme il les aurait perçus si le premier avait persévéré.
Et il ne s’ensuit pas que la prédestination soit jamais anéantie. Ou bien,
l’on peut dire que l’un reçoit la couronne de l’autre, non qu’un homme perde
la couronne qui lui a été prédestinée, mais parce que, parfois, un homme perd
la couronne qui lui est due suivant la justice présente, et un autre est mis
à sa place pour parfaire le nombre des élus, comme les hommes ont été mis à
la place des anges
tombés. 2°
L’effet naturel qui se produit infailliblement par la divine providence résulte d’une cause prochaine ordonnée
nécessairement à son effet ; or l’ordre de la prédestination n’est pas
certain de cette façon, mais d’une autre, comme on l’a dit. 3° Le
corps céleste agit comme en amenant sur les réalités inférieures de ce monde
une nécessité, autant qu’il est en lui ; voilà pourquoi son effet
survient nécessairement, à moins qu’il n’y ait quelque chose qui résiste.
Mais Dieu n’agit pas dans la volonté par mode de nécessité, car il ne
contraint pas la volonté mais la meut sans lui ôter son mode, qui
consiste dans une liberté ouverte indifféremment à l’un ou l’autre
possible ; et c’est pourquoi, bien que rien ne résiste à la divine
volonté, cependant la volonté, comme n’importe quelle réalité, exécute la
divine volonté suivant son mode, car la divine volonté a aussi donné aux réalités
le mode lui-même, afin qu’ainsi sa volonté soit accomplie ; voilà
pourquoi certaines choses accomplissent la divine volonté de façon nécessaire,
d’autres de façon contingente, quoique ce que Dieu veut advienne toujours. 4° La
cause seconde, qu’il est nécessaire de supposer pour amener l’effet de la
prédestination, est aussi soumise à l’ordre de la prédestination ; mais
il n’en va pas de même dans les puissances inférieures relativement à une
puissance de l’agent supérieur. Voilà pourquoi l’ordre de la prédestination
divine, bien qu’il s’accompagne de la supposition de la volonté humaine, est
néanmoins absolument certain, même si le contraire apparaît dans l’exemple
cité. 5° Ces
paroles de Job et de saint Grégoire doivent être rapportées à l’état de la
justice présente, duquel quelques-uns tombent parfois tandis que d’autres
prennent leur place ; cela ne permet donc pas de conclure à une
incertitude concernant la prédestination, car ceux qui finalement manquent à
la grâce n’ont jamais été prédestinés. 6° La
similitude avancée par Anselme est recevable sur un point : de même que
la vérité de la proposition au futur n’enlève pas au futur la contingence, de
même la vérité de la prédestination non plus ; mais elle diffère sur un
autre point : la proposition au futur regarde le futur comme tel, et
ainsi ne peut être certaine, au lieu que la vérité de la prescience et de la
prédestination regarde le futur comme présent, comme on l’a
dit dans la question sur la science de Dieu, et c’est pourquoi elle est
certaine. 7° L’on
peut dire de deux façons qu’une chose peut.
D’abord en considérant la puissance qui est en elle, comme on dit que la
pierre peut se mouvoir vers le bas. Ensuite, en considérant ce qui est du
côté d’autre chose, comme si je disais que la pierre peut se mouvoir vers le
haut, non par une puissance qui serait en elle, mais par la puissance du
lanceur. Lors donc que l’on dit : « Ce prédestiné peut mourir dans
le péché », si l’on considère sa puissance, cela est vrai ; mais si
nous parlons du prédestiné suivant la relation qu’il a à autre chose,
c’est-à-dire à Dieu qui prédestine, dans ce cas cette relation est
incompatible avec ce résultat, quoiqu’elle soit compatible avec cette puissance.
Voilà pourquoi la considération du sujet peut être distinguée suivant la
distinction précédente, c’est-à-dire avec ou sans forme.8° La noirceur et la
blancheur sont des formes existant dans le sujet qui est dit blanc ou
noir ; et c’est pourquoi, tant que la forme susdite demeure dans le
sujet, une chose qui serait incompatible avec elle ne pourrait être attribuée
au sujet ni en puissance ni en acte. Au contraire, la prédestination n’est
pas une forme existant dans le prédestiné, mais dans celui qui prédestine, de
même que l’objet « su » doit aussi son nom à la science qui est en
celui qui sait ; voilà pourquoi, quelque immobile que soit la position
de l’objet sous la relation de science, une chose peut cependant lui être
attribuée en considération de sa nature, même si cela s’oppose à l’ordre de
la prédestination. En effet, la prédestination est quelque chose qui vient en
plus de l’homme qui est dit prédestiné, comme la noirceur est quelque chose
en plus de l’essence du corbeau, quoique ce ne soit pas quelque chose
d’extérieur au corbeau ; or, en considération de la seule essence du corbeau, une chose qui est incompatible
avec sa noirceur peut lui être attribuée ; et c’est ainsi que Porphyre dit que l’on peut concevoir un corbeau
blanc. Et de même, dans le cas présent, à l’homme prédestiné lui-même considéré
en soi peut être attribuée une chose qui ne lui est pas attribuée lorsqu’on
considère qu’il se tient sous la prédestination. 9° La
création et la mission, et autres choses semblables, impliquent la production
d’un effet temporel, et c’est pourquoi elles posent l’existence d’un effet
temporel ; et pour cela il est nécessaire qu’elles soient temporelles,
quoiqu’elles renferment quelque chose d’éternel en elles-mêmes. Mais la
prédestination n’implique pas suivant son nom la production
d’un effet temporel, mais seulement une relation à quelque chose de temporel,
comme font la volonté, la puissance et toutes les choses de ce genre ;
et ainsi, parce que l’effet temporel, qui est aussi contingent, n’est pas
posé comme existant en acte, il n’est pas nécessaire que la
prédestination soit temporelle et contingente :
car une chose peut être ordonnée de toute éternité et immuablement à quelque
chose de temporel et de contingent. 10° Absolument parlant,
Dieu peut prédestiner chacun, ou ne pas le prédestiner, ou bien l’avoir
prédestiné ou ne pas l’avoir prédestiné : car l’acte de prédestination,
étant mesuré par l’éternité, n’entre jamais dans le passé, de même qu’il
n’est jamais futur ; aussi est-il toujours considéré comme sortant de la volonté par
mode de liberté. Cependant, avec une supposition, cela devient
impossible : en effet, il ne peut pas ne pas prédestiner avec la
supposition qu’il a prédestiné, et vice versa, car il ne peut être changeant ; et
par conséquent, il ne s’ensuit pas que la prédestination puisse varier. |
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Et videtur quod
certitudinem non habeat. Nulla enim
causa cuius effectus variari potest habet certitudinem respectu effectus sui.
Sed effectus praedestinationis potest variari, quia ille qui est
praedestinatus, potest non consequi praedestinationis effectum ; quod
patet ex hoc quod Augustinus [De
corrept. et grat., cap. 13] dicit, exponens illud quod habetur
Apocal., III, 11 : tene quod habes
ne alius accipiat etc. : si,
inquit, alius non est accepturus nisi
iste perdiderit, certus est electorum numerus. Ex quo videtur quod unus
possit amittere, et alius accipere coronam, quae est praedestinationis
effectus. Praeterea,
sicut res naturales subduntur divinae providentiae, ita et res humanae. Sed
illi soli effectus naturales certitudinaliter ex suis causis procedunt
secundum ordinem divinae providentiae, quos necessario causae suae producunt.
Cum igitur effectus praedestinationis, qui est salus humana, non necessario,
sed contingenter ex causis proximis eveniat, videtur quod ordo praedestinationis
non sit certus. Praeterea, si
aliqua causa habet certum ordinem ad aliquem effectum, effectus ille ex
necessitate proveniet, nisi aliquid possit resistere virtuti causae
agentis ; sicut dispositiones in corporibus inferioribus inventae resistunt
interdum actioni caelestium corporum, ut non producant proprios effectus,
quos necessario producerent, nisi esset aliquid resistens. Sed praedestinationi divinae nihil potest resistere : voluntati enim eius quis resistit ?
Ut dicitur Rom. IX, 19. Ergo si habet certum ordinem ad effectum suum,
effectus eius necessario producetur. Sed dicebat, quod certitudo praedestinationis ad effectum, est cum praesuppositione
causae secundae. – Sed contra, omnis certitudo quae est cum suppositione
alicuius, non est certitudo absoluta, sed conditionalis ; sicut non est
certum quod sol causet fructum in planta, nisi cum hac conditione, si virtus
generativa in planta fuerit bene disposita, propter hoc quod certitudo solis
ad effectum praedictum praesupponit plantae virtutem quasi causam secundam. Si igitur certitudo divinae
praedestinationis sit cum praesuppositione secundae causae, non erit
certitudo absoluta, sed conditionalis tantum ; sicut in me est certitudo
quod Socrates movetur si currit, et quod iste salvabitur, si praeparabit
se ; et ita non erit in divina praedestinatione alia certitudo de salvandis
quam apud me ; quod est absurdum. Praeterea, Iob
XXXIII, 24, dicitur : conteret
multos et innumerabiles, et stare faciet alios pro eis : quod exponens Gregorius [Moral. XXV, 8] dicit : locum vitae, aliis cadentibus, alii sortiuntur.
Sed locus vitae est ad quem praedestinatio ordinat. Ergo a praedestinationis
effectu praedestinatus deficere potest ; et sic non est certa praedestinatio. Praeterea,
secundum Anselmum [De concord.
praescient. et praedest., q. 2, cap. 1], eadem est veritas
praedestinationis et propositionis de futuro. Sed propositio de futuro non
habet veritatem certam et determinatam, sed variari potest, ut patet per philosophum
in libro Periher. [I, 13 (18 a 28 sqq.)], et in II Perigeneseos [De gen. et corr. II, 11 (337 b 7)],
ubi dicit, quod futurus quis incedere, non incedet. Ergo nec veritas
praedestinationis certitudinem habet. Praeterea,
aliquis praedestinatus quandoque est in peccato mortali, sicut patet de
Paulo, quando Ecclesiam persequebatur. Potest autem in peccato mortali
perseverare usque ad mortem, vel tunc statim interfici ; quorum
utrolibet posito, praedestinatio effectum suum non consequetur. Ergo
possibile est praedestinationem non consequi effectum suum. Sed dicebat,
quod cum dicitur praedestinatus potest in peccato mortali mori, si accipiatur
subiectum prout stat sub forma praedestinationis, sic est composita, et
falsa ; si autem accipiatur prout consideratur sine tali forma, sic est
divisa, et vera. – Sed contra, in formis illis quae non possunt removeri a
subiecto, non differt utrum aliquid attribuatur subiecto sub forma
considerato, vel sine forma ; utroque enim modo haec est falsa :
corvus niger potest esse albus. Sed praedestinatio est talis forma quae non
potest a praedestinato removeri. Ergo praedicta distinctio in proposito locum
non habet. Praeterea, si
aeternum coniungatur temporali et contingenti, totum erit temporale et contingens :
sicut patet de creatione, quae est temporalis, quamvis claudat in sua ratione
essentiam Dei aeternam et effectum temporalem ; et similiter missio,
quae importat processionem aeternam et effectum temporalem. Sed
praedestinatio, quamvis importet aliquid aeternum, tamen importat etiam cum
hoc effectum temporalem. Ergo totum hoc quod est praedestinatio, est
temporale et contingens, et ita non videtur certitudinem habere. Praeterea, quod
potest esse et non esse, non habet aliquam certitudinem. Sed praedestinatio
Dei de salute alicuius potest esse et non esse ; sicut enim potuit ab
aeterno praedestinare et non praedestinare, ita et nunc potest praedestinasse
et non praedestinasse ; cum in aeternitate non differant praesens,
praeteritum et futurum. Ergo praedestinatio non habet certitudinem. Sed contra. Est
quod dicitur Roman. VIII, 29 : quos
praescivit et praedestinavit, et cetera. Glossa [P. Lombardi,
PL 191, 1449 C] : praedestinatio
est praescientia et praeparatio beneficiorum Dei, qua certissime liberantur
quicumque liberantur. Praeterea,
illud cuius est immobilis veritas, oportet esse certum. Sed veritas
praedestinationis est immobilis, ut Augustinus dicit in libro de Praedestinatione
sanctorum [cap. 17]. Ergo praedestinatio habet certitudinem. Praeterea,
cuicumque convenit praedestinatio, ab aeterno ei convenit. Sed quod est ab
aeterno, invariabile est. Ergo praedestinatio est invariabilis, et ita certa. Praeterea,
praedestinatio includit praescientiam, ut patet ex Glossa inducta ; sed
praescientia habet certitudinem, ut probat Boetius in V de Consolat.
[prosa 6]. Ergo et praedestinatio. Responsio.
Dicendum, quod duplex est certitudo : scilicet cognitionis, et ordinis.
Cognitionis quidem certitudo est, quando cognitio non declinat in aliquo ab
eo quod in re invenitur, sed hoc modo existimat de ea sicut est ; et
quia certa existimatio de re praecipue habetur per causam rei, ideo tractum
est nomen certitudinis ad ordinem causae ad effectum, ut dicatur ordo causae
ad effectum esse certus, quando causa infallibiliter effectum producit.
Praescientia ergo Dei, quia non importat universaliter habitudinem causae
respectu omnium quorum est, non consideratur in ea nisi certitudo cognitionis
tantum ; sed praedestinatio, quia praescientiam includit, et habitudinem
causae ad ea, quorum est, addit, inquantum est directio sive praeparatio
quaedam ; sic potest in ea considerari supra certitudinem cognitionis,
certitudo ordinis ; de qua solum certitudine praedestinationis nunc
quaerimus : de certitudine enim cognitionis, in ipsa inventa, patere potest
ex his quae dicta sunt, cum de scientia Dei quaereretur. Sciendum est
autem, quod, cum praedestinatio sit quaedam providentiae pars, sicut secundum
suam rationem supra providentiam addit, sic etiam et certitudo eius supra certitudinem
providentiae. Ordo enim providentiae dupliciter certus invenitur. Uno modo in
particulari ; quando scilicet res quae a divina providentia in finem
aliquem ordinantur, absque defectu ad finem illum particularem
deveniunt ; sicut patet in motibus caelestibus, et in omnibus quae
necessario aguntur in natura. Alio modo in universali sed non in
particulari ; sicut videmus in generabilibus et corruptibilibus, quorum
virtutes quandoque deficiunt a propriis effectibus, ad quos sunt ordinatae
sicut ad proprios fines, sicut virtus formativa quandoque deficit a perfecta
consummatione membrorum ; sed tamen ipse defectus divinitus ordinatur ad
aliquem finem, ut patet ex dictis, dum de providentia ageretur ; et sic
nihil potest deficere a generali fine providentiae, quamvis quandoque
deficiat ab aliquo particulari fine. Sed ordo praedestinationis est certus
non solum respectu universalis finis, sed etiam respectu particularis et
determinati, quia ille qui est ordinatus per praedestinationem ad salutem,
nunquam deficit a consecutione salutis. Nec tamen hoc modo est certus ordo
praedestinationis respectu particularis finis, sicut erat ordo providentiae :
quia in providentia ordo non erat certus respectu particularis finis, nisi
quando causa proxima necessario producebat effectum suum ; in
praedestinatione autem invenitur certitudo respectu singularis finis ;
et tamen causa proxima, scilicet liberum arbitrium, non producit effectum
illum nisi contingenter. Unde difficile videtur concordare infallibilitatem
praedestinationis cum arbitrii libertate. Non enim potest dici quod
praedestinatio supra certitudinem providentiae nihil aliud addat nisi certitudinem
praescientiae ; ut scilicet dicatur, quod Deus ordinat praedestinatum ad
salutem, sicut et quemlibet alium ; sed cum hoc de praedestinato scit,
quod non deficiet a salute. Sic enim non diceretur praedestinatus differre a
non praedestinato ex parte ordinis, sed tantum ex parte praescientiae eventus ;
et sic praescientia esset causa praedestinationis, nec praedestinatio esset
per electionem praedestinantis ; quod est contra auctoritatem Scripturae
[Eph. I, 4] et dicta sanctorum. Unde etiam praeter certitudinem praescientiae ipse ordo praedestinationis
habet infallibilem certitudinem ; nec tamen causa proxima salutis
ordinatur ad eam necessario, sed contingenter, scilicet liberum arbitrium.
Quod hoc modo potest considerari. Invenimus enim ordinem infallibilem esse
respectu alicuius dupliciter. Uno modo inquantum una causa singularis
necessario inducit effectum suum ex ordine divinae providentiae ; alio
modo quando ex concursu multarum causarum contingentium, et deficere possibilium,
pervenitur ad unum effectum ; quarum unamquamque Deus ordinat ad consecutionem
effectus loco eius quae defecit, vel ne altera deficiat ; sicut videmus
quod omnia singularia unius speciei sunt corruptibilia, et tamen per
successionem unius ad alterum potest secundum naturam in eis salvari perpetuitas
speciei, divina providentia taliter gubernante, quod non omnia deficiant uno
deficiente : et hoc modo est in praedestinatione. Liberum enim arbitrium
deficere potest a salute ; tamen in eo quem Deus praedestinat, tot alia
adminicula praeparat, quod vel non cadat, vel si cadit, quod resurgat, sicut
exhortationes, suffragia orationum, gratiae donum, et omnia huiusmodi, quibus
Deus adminiculatur homini ad salutem. Si ergo consideremus salutem respectu causae
proximae, scilicet liberi arbitrii, non habet certitudinem, sed contingentiam ;
respectu autem causae primae, quae est praedestinatio, certitudinem habet. Ad primum
igitur dicendum, quod verbum illud Apocalypsis potest intelligi vel de corona
praesentis iustitiae, vel de corona gloriae. Utrolibet autem modo
intelligatur, secundum hoc unus dicitur accipere coronam alterius, alio
cadente, inquantum bona unius alteri prosunt vel in auxilium meriti, vel
etiam in augmentum gloriae propter connexionem caritatis, quae facit omnia
bona membrorum Ecclesiae communia esse ; et ita contingit quod unus coronam
alterius accipit, dum, aliquo per peccatum cadente et ita suorum meritorum
praemium non consequente, alius fructum percipit de meritis quae ille habuit,
sicut etiam percepisset alio persistente. Nec ex hoc sequitur quod
praedestinatio umquam cassetur. Vel potest dici, quod unus coronam alterius
accipere dicitur, non quod aliquis amittat coronam quae est ei praedestinata,
sed quia quandoque aliquis amittit coronam sibi debitam secundum praesentem
iustitiam, et in locum eius alius substituitur ad complendum numerum
electorum, sicut in locum Angelorum cadentium sunt homines substituti. Ad secundum
dicendum, quod effectus naturalis qui ex divina providentia infallibiliter
evenit, consequitur ex una causa proxima in effectum necessario
ordinata ; ordo autem praedestinationis non est certus per hunc modum,
sed per alium, ut dictum est. Ad tertium
dicendum, quod corpus caeleste agit in haec inferiora necessitatem quasi inducens,
quantum est de se ; et ideo effectus eius necessario provenit, nisi sit
aliquid resistens. Sed Deus agit in voluntate non per modum necessitatis,
quia voluntatem non cogit, sed movet eam non auferendo ei modum suum, qui in
libertate ad utrumlibet consistit : et ideo, quamvis nihil divinae
voluntati resistat, tamen voluntas, et quaelibet alia res, exequitur divinam
voluntatem secundum modum suum, quia et ipsum modum divina voluntas rebus
dedit, ut sic eius voluntas impleretur ; et ideo quaedam explent divinam
voluntatem necessario, quaedam vero contingenter, quamvis illud quod Deus
vult, semper fiat. Ad quartum
dicendum, quod causa secunda, quam oportet supponere ad inducendum
praedestinationis effectum, etiam ordini praedestinationis subiacet ;
non autem est ita in virtutibus inferioribus respectu alicuius virtutis
superioris agentis. Et ideo ordo divinae praedestinationis, quamvis sit cum
suppositione voluntatis humanae, nihilominus tamen absolutam certitudinem
habet, etsi contrarium in exemplo inducto appareat. Ad quintum
dicendum, quod verba illa Iob et Gregorii sunt referenda ad statum praesentis
iustitiae, a quo aliqui quandoque decidunt, aliis subrogatis ; unde per
hoc non potest concludi aliquid incertitudinis circa praedestinationem quia
illi qui finaliter a gratia deficiunt, nunquam praedestinati fuerunt. Ad sextum
dicendum, quod similitudo Anselmi quantum ad hoc tenet, quod, sicut veritas
propositionis de futuro non aufert futuro contingentiam, ita nec veritas
praedestinationis ; sed differt quantum ad hoc, quod propositio de
futuro respicit futurum ut futurum est, et hoc modo non potest habere
certitudinem ; sed veritas praescientiae et praedestinationis respicit
futurum ut est praesens, ut in quaestione de scientia Dei dictum est ;
et ideo certitudinem habet. Ad septimum
dicendum, quod aliquid potest dici posse dupliciter. Uno
modo considerando potentiam quae in ipso est, sicut dicitur quod lapis potest
moveri deorsum. Alio modo considerando id quod ex parte alterius est, sicut si
dicerem, quod lapis potest moveri sursum, non per potentiam quae in ipso sit,
sed per potentiam proiicientis. Cum ergo dicitur : praedestinatus iste
potest in peccato mori ; si consideretur potentia ipsius, verum
est ; si autem loquamur de praedestinato secundum ordinem quem habet ad
aliud, scilicet ad Deum praedestinantem, sic ordo ille non compatitur secum
istum eventum, quamvis compatiatur secum istam potentiam. Et ideo potest
distingui secundum distinctionem prius inductam, scilicet cum forma, vel sine
forma consideratio subiecti. Ad octavum dicendum, quod nigredo et albedo sunt quaedam formae existentes
in subiecto, quod dicitur album vel nigrum ; et ideo non potest aliquid
attribui subiecto nec secundum potentiam nec secundum actum, quod repugnet formae
praedictae, quamdiu in subiecto manet. Sed praedestinatio non est forma
existens in praedestinato, sed in praedestinante, sicut et scitum denominatur
a scientia quae est in sciente ; et ideo quantumcumque immobiliter stet
sub ordine scientiae, tamen potest ei aliquid attribui considerando suam naturam,
etsi etiam repugnet ordini praedestinationis. Hoc enim modo praedestinatio
est aliquid praeter ipsum hominem qui dicitur praedestinatus, sicut nigredo
est aliquid praeter essentiam corvi, quamvis non sit aliquid extra
corvum ; considerando autem tantummodo essentiam corvi, potest aliquid
ei attribui quod repugnat nigredini eius ; secundum quem modum dicit
Porphyrius [Isagoge, De accidente],
quod potest intelligi corvus albus. Et ita etiam in proposito potest ipsi
homini praedestinato attribui aliquid secundum se considerato, quod non
attribuitur ei secundum quod intelligitur stare sub praedestinatione. Ad nonum
dicendum, quod creatio et missio, et huiusmodi, important productionem
alicuius temporalis effectus, et ideo ponunt temporalem effectum esse ;
et propter hoc oportet ea esse temporalia, quamvis in se aliquid aeternum
claudant. Sed praedestinatio non importat productionem alicuius effectus
temporalis secundum suum nomen, sed tantummodo ordinem ad aliquid temporale,
sicut voluntas, potentia, et huiusmodi omnia : et ideo, quia non ponitur
effectus temporalis esse in actu, qui etiam est contingens, non oportet quod
praedestinatio sit temporalis et
contingens : quia ad aliquod temporale et contingens potest aliquid
ordinari ab aeterno et immutabiliter. Ad decimum
dicendum, quod, absolute loquendo, Deus potest unumquemque praedestinare vel
non praedestinare, aut praedestinasse vel non praedestinasse : quia
actus praedestinationis, cum mensuretur aeternitate, nunquam cedit in praeteritum,
sicut nunquam est futurus ; unde semper consideratur ut egrediens a
voluntate per modum libertatis. Tamen ex suppositione hoc efficitur impossibile :
non enim potest non praedestinare cum suppositione quod praedestinaverit, vel
e converso, quia mutabilis esse non potest ; et ita non sequitur quod
praedestinatio possit variari. |
(Quarto quaeritur utrum numerus praedestinatorum sit certus.)
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Il
semble que non. 1°
Aucun nombre auquel on peut ajouter n’est certain. Or une addition peut se
faire au nombre des prédestinés, c’est ce que Moïse demande en Deut. 1,
11 :
« Que le Seigneur, le Dieu de vos pères, ajoute encore à ce nombre
plusieurs milliers. » La Glose : « nombre défini en Dieu, qui
connaît ceux qui sont à lui ». Or il demanderait en vain, si cela ne
pouvait se faire. Le nombre des prédestinés n’est donc pas certain. 2° De
même que la disposition des biens naturels est une préparation à la grâce, de
même nous sommes, par la grâce, préparés à la gloire. Or, en tout homme où il
y a une préparation suffisante par les biens naturels, on doit trouver la
grâce. Donc en tout homme où l’on doit trouver la grâce, on devra aussi
trouver la gloire. Or parfois, un non-prédestiné a la grâce. Il aura donc la
gloire ; il sera donc prédestiné. Un non-prédestiné peut donc devenir
prédestiné, et par conséquent le nombre des prédestinés peut être augmenté ;
et ainsi, il ne sera pas certain. 3° Si
quelqu’un, ayant la grâce, ne doit pas avoir la gloire, ce sera soit à cause
d’un manque de la grâce, soit à cause d’un manque de celui qui donne la
gloire. Or ce n’est pas par un manque de la grâce, qui, autant qu’il est en
elle, dispose suffisamment à la gloire ; ni par un manque de celui qui
donne la gloire, car, autant qu’il est en lui, il est prêt à la donner à
tous. Quiconque a la grâce aura donc nécessairement la gloire ; et
ainsi, un homme connu d’avance aura la gloire, et il sera prédestiné, et nous
retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 4°
Quiconque se prépare suffisamment à la grâce, a la grâce. Or un homme connu
d’avance peut se préparer à la grâce. Il peut donc avoir la grâce. Or
quiconque a la grâce peut y persévérer. L’homme connu d’avance peut donc
persévérer jusqu’à la mort dans la grâce, et ainsi devenir prédestiné, semble-t-il ;
et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 5° [Le
répondant] disait qu’il est nécessaire de nécessité conditionnée, quoique non
absolue, que l’homme connu d’avance meure sans la grâce. En sens
contraire : toute nécessité dépourvue de principe et de fin et
ininterrompue en son milieu, est simple et absolue, et non conditionnée. Or
telle est la nécessité de la prescience, puisqu’elle est éternelle. Elle est
donc simple, et non conditionnée. 6° Tout
nombre fini peut être dépassé par un plus grand. Or le nombre des prédestinés
est fini. Il peut donc exister un nombre plus grand que lui ; il n’est
donc pas certain. 7° Puisque
le bien est communicatif de soi, l’infinie bonté ne peut mettre de terme à sa
communication. Or la divine bonté se communique surtout aux prédestinés. Il
ne lui appartient donc pas de fixer un nombre certain de prédestinés. 8° De
même que la création des réalités vient de la volonté divine, ainsi en est-il
de la prédestination des hommes. Or Dieu peut faire plus de choses qu’il n’en
a faites : « car le pouvoir est avec lui quand il le veut »
comme il est dit en Sag. 12, 18. Donc
semblablement, il n’en prédestine pas tant, qu’il ne puisse en prédestiner
davantage ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. 9° Tout
ce que Dieu a pu, il le peut encore. Or Dieu a pu de toute éternité
prédestiner celui qu’il n’a pas prédestiné. Il peut donc aussi le prédestiner
maintenant, et de la sorte, il peut se faire une addition au nombre des
prédestinés. 10°
Dans toutes les puissances qui ne sont pas déterminées à une seule chose, ce
qui peut exister peut ne pas exister. Or la puissance du prédestinant au prédestiné
et celle du prédestiné à l’obtention de l’effet de la prédestination sont de
la sorte, car c’est par la volonté que le prédestinant prédestine, et par la
volonté que le prédestiné obtient l’effet de la prédestination. Le prédestiné
peut donc être non prédestiné, et le non-prédestiné peut être
prédestiné ; nous retrouvons donc la même conclusion que ci-dessus. 11° Sur
ce passage de Lc 5, 6 :
« leur filet se rompait », la Glose dit : « Dans l’Église de la
circoncision, le filet se rompt, car il n’entre pas autant de Juifs qu’il en
était de préordonnés en Dieu à la vie. » Le nombre de prédestinés peut
donc être diminué, et par conséquent, il n’est pas certain. En sens
contraire : 1)
Saint Augustin dit au livre sur la Correction
et la Grâce : « Le nombre des prédestinés est
certain, lui qui ne peut être ni augmenté ni diminué. » 2)
Saint Augustin dit dans l’Enchiridion : « La Jérusalem d’en haut, notre
mère, la Cité de Dieu, ne subira pas de dommage dans le nombre de ses
habitants, ou peut-être même une plus grande abondance y régnera. » Or
les habitants de cette Cité sont les prédestinés. Le nombre des prédestinés
ne peut donc être augmenté ni diminué, et ainsi, il est certain. 3)
Quiconque est prédestiné, l’est de toute éternité. Or ce qui est de toute
éternité est immuable ; et ce qui n’a pas été de toute éternité ne peut
jamais être éternel. Celui qui n’est pas prédestiné ne peut donc être prédestiné,
ni l’inverse. 4) Tous
les prédestinés seront après la résurrection avec leurs corps dans le ciel
empyrée. Or ce lieu est fini, puisque tout corps est fini ; et deux
corps, même glorifiés, selon l’opinion commune, ne peuvent être en même temps
[au même endroit]. Il est donc nécessaire que le nombre des prédestinés soit
déterminé. Réponse
: Voici
comment, à propos de cette question, certains ont distingué : ils ont
affirmé que le nombre des prédestinés est certain si nous parlons du nombre nombrant, ou du nombre envisagé de façon
formelle ; mais il n’est pas certain si nous parlons du nombre nombré,
ou envisagé matériellement ; ainsi dirait-on par exemple qu’il est
certain qu’il y a cent prédestinés, mais qui sont ces cent, cela n’est pas
certain. Et cet avis semble prendre occasion d’une parole précitée de saint Augustin, où il
paraît indiquer que l’un peut perdre et l’autre recevoir la couronne prédestinée,
sans aucun changement cependant du nombre des prédestinés. Or, si
cette opinion parle de la certitude par rapport à la cause première, qui est
Dieu prédestinant, elle apparaît tout à fait absurde, car Dieu lui-même a une
connaissance certaine du nombre et formel et matériel des prédestinés :
il sait en effet combien et qui sont ceux qui doivent être sauvés, et il ordonne
infailliblement l’un et l’autre, de sorte qu’ainsi, du côté de Dieu, se
trouve relativement aux deux nombres une certitude non seulement de connaissance, mais aussi de
relation [à l’effet]. Mais si nous parlons de la certitude du nombre des prédestinés
par rapport à la cause prochaine du salut de l’homme, à laquelle la prédestination
est ordonnée, le jugement ne sera pas le même sur le nombre formel et sur le
nombre matériel. En effet, le nombre matériel est soumis en quelque sorte à la volonté
humaine, qui est changeante, parce que le salut de chacun est placé sous la
liberté de l’arbitre comme sous une cause prochaine ; et ainsi, le
nombre matériel est en quelque sorte dépourvu de certitude. Mais le nombre
formel ne dépend aucunement de la volonté humaine, car aucune volonté ne
s’étend par mode de causalité à la totalité du nombre des prédestinés ;
voilà pourquoi le nombre formel demeure en tout point certain. Et de la
sorte, la distinction susdite peut se soutenir, en accordant cependant sans
réserve que les deux nombres sont certains du côté de Dieu. Il faut
néanmoins savoir que le nombre des prédestinés est appelé certain en ce sens
qu’il ne subit ni addition ni diminution. Or il subirait une addition si un
homme connu d’avance pouvait devenir prédestiné, ce qui serait
opposé à la certitude de la prescience ou de la réprobation ; et il
subirait une diminution si un prédestiné pouvait devenir non prédestiné, ce
qui est opposé à la certitude de la prédestination. Et ainsi, il est clair
que la certitude du nombre des prédestinés résulte d’une double
certitude : de celle de la prédestination, et de celle de la prescience ou de la réprobation. Mais ces deux certitudes
diffèrent, car la certitude de la prédestination est une certitude de connaissance
et de relation [à l’effet], comme
on l’a dit, au lieu que la certitude de la prescience est seulement une
certitude de connaissance. En effet, Dieu ne préordonne pas les hommes
réprouvés à pécher, comme il ordonne les prédestinés à mériter. Réponse
aux objections : 1°
Cette citation doit s’entendre non pas du nombre des prédestinés, mais du
nombre de ceux qui sont dans l’état de la justice présente ; et cela
ressort de l’Interlinéaire, qui dit en cet endroit : « par le
nombre et le mérite ». Or ce nombre est à la fois augmenté et diminué,
quoique la prédéfinition de Dieu, par laquelle il prédéfinit aussi ce nombre,
ne se trompe jamais. En effet, elle définit qu’en un temps ils sont plus nombreux
et en un autre moins ; ou encore elle définit par mode de sentence un
nombre certain qui s’accorde à des raisons inférieures, et cette définition
peut être changée ; mais il en prédéfinit un autre par mode de conseil
selon des raisons supérieures, et cette prédéfinition est invariable, car
comme dit saint Grégoire :
« Dieu change la sentence, mais non le conseil. » 2° Une
préparation ne dispose à avoir une perfection qu’en son temps ; ainsi,
le tempérament naturel dispose l’enfant à être fort ou
sage, non assurément au temps de l’enfance, mais au temps de l’âge parfait.
Or le temps de la possession de la grâce est aussi celui de la préparation de
la nature ; aucun empêchement ne peut donc intervenir entre les
deux ; et par conséquent, quel que soit le sujet où se trouve la
préparation de la nature, la grâce s’y trouve aussi. Mais le temps de la
possession de la gloire n’est pas celui de la grâce ; un empêchement
intermédiaire peut donc intervenir entre les deux ; et pour cette
raison, il n’est pas nécessaire que l’homme connu d’avance qui a la grâce,
doive aussi avoir la gloire. 3° Ce
n’est ni par un manque de la grâce, ni par un manque de celui qui donne la
gloire que celui qui a la grâce est privé de la gloire, mais par un manque de
celui qui reçoit, et en qui un empêchement est intervenu. 4° Par
le fait même que l’on affirme qu’un homme est connu d’avance, on
affirme qu’il n’aura pas la grâce finale, puisque la connaissance de Dieu se
porte vers les réalités futures comme vers des réalités présentes, comme
on l’a dit ailleurs ; voilà pourquoi, de même qu’être destiné à avoir la
grâce finale est incompatible, pour une même personne, avec ne pas être
destiné à avoir la grâce finale, ce qui est toutefois possible en soi, de
même cela est incompatible avec être connu d’avance, chose qui est cependant
possible en soi. 5° Que
ce qui est connu de Dieu ne soit pas absolument nécessaire, est un défaut qui
vient non de la science divine, mais de la cause prochaine. Quant
à la nécessité susdite, c’est de la science divine, qui est éternelle, non de
la cause prochaine, qui est temporelle et changeante, qu’elle tient son
éternité, de sorte qu’elle est sans principe ni fin et qu’elle dure en son milieu. 6° Bien
qu’il n’entre pas dans la notion de nombre fini de ne pouvoir être dépassé, cependant,
cela peut venir d’autre chose, c’est-à-dire de l’immuabilité de la divine prescience,
comme cela apparaît dans le cas présent ; de même, que l’on ne puisse
pas trouver une quantité plus grande qu’une autre quantité prise dans les
réalités naturelles, cela ne vient pas de la notion de quantité, mais de la
condition de la réalité naturelle. 7° La
bonté divine ne se communique elle-même que suivant l’ordre de la sagesse ;
tel est en effet le meilleur mode de communication. Or l’ordre de la divine
sagesse requiert que tout soit fait en nombre, poids et mesure, comme il est
dit en Sag. 11, 21 ;
voilà pourquoi il convient à la divine bonté que le nombre des prédestinés
soit certain. 8°
Ainsi qu’il ressort de ce qu’on a dit, bien que l’on puisse absolument
concéder que Dieu peut prédestiner quiconque ou ne pas le prédestiner,
cependant, une fois supposé qu’il a prédestiné, il ne peut pas ne pas prédestiner,
ou vice versa, car il ne peut être
changeant. Voilà pourquoi l’opinion commune est que cette affirmation :
« Dieu peut prédestiner un non-prédestiné, ou ne pas prédestiner un
prédestiné » est fausse en sens composé, mais vraie en sens divisé. Et
pour cette raison, toutes les assertions qui impliquent un sens composé sont fausses dans l’absolu. Il ne faut donc
pas accorder qu’il puisse être fait une addition ou une soustraction au
nombre des prédestinés, car l’addition présuppose ce à quoi l’on ajoute, et
la soustraction ce de quoi l’on soustrait ; et pour la même raison, on
ne peut accorder que Dieu puisse en prédestiner plus qu’il ne fait, ou moins.
Et le cas de la création, que l’on avance, n’est pas le même, car la création
est un certain acte qui a son terme dans l’effet extérieur ; et c’est
pourquoi, que Dieu crée premièrement quelque chose et ensuite ne le crée pas,
ne manifeste pas un changement en lui, mais seulement dans l’effet. Au
contraire, la prédestination et la prescience, et les choses de ce genre,
sont des actes intérieurs, en lesquels il ne pourrait y avoir de variation
sans variation de Dieu ; voilà pourquoi l’on ne doit rien accorder qui
se rattache à la variation de ces actes. 9°
& 10° La réponse à ces arguments ressort clairement de ce qui a été dit,
car ils valent pour la puissance absolue, sans aucune présupposition de prédestination
faite ou non faite. 11° Cette glose doit
s’entendre de la façon suivante : il n’entre pas autant de Juifs qu’il y
a au total de préordonnés à la vie, car les Juifs ne
sont pas seuls prédestinés. Ou bien l’on peut dire qu’elle ne parle pas de la
préordination de la prédestination, mais de la préparation, par laquelle ils
étaient disposés à la vie par la loi. Ou bien l’on peut dire aussi qu’il
n’entrèrent pas aussi nombreux dans la primitive Église, car « quand la
multitude des nations sera entrée, alors tout Israël sera sauvé » dans l’Église finale. |
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Et videtur quod
non. Quia nullus
numerus cui potest fieri additio, est certus. Sed
numero praedestinatorum additio fieri potest : hoc enim petit Moyses Deuter.
cap. I, 11, : Dominus Deus patrum
nostrorum addat ad hunc numerum multa millia. Glossa [ordin., ibid.] : definitum apud Deum, qui novit qui sunt
eius. Frustra autem peteret, nisi fieri posset. Ergo numerus praedestinatorum
non est certus. Praeterea, sicut dispositio naturalium bonorum est praeparatio ad
gratiam, ita per gratiam praeparamur ad gloriam. Sed in quocumque est praeparatio
sufficiens ex naturalibus bonis, est invenire gratiam. Ergo etiam in
quocumque est invenire gratiam, erit invenire gloriam. Sed aliquis non
praedestinatus quandoque habet gratiam. Ergo habebit gloriam ; ergo erit
praedestinatus. Ergo aliquis non praedestinatus potest fieri praedestinatus,
et sic augeri numerus praedestinatorum ; et ita non erit certus. Praeterea, si
aliquis habens gratiam non sit habiturus gloriam : aut hoc erit propter
defectum gratiae, aut propter defectum dantis gloriam. Non autem est ex
defectu gratiae, quae, quantum est in se, sufficienter ad gloriam disponit ;
nec ex defectu dantis gloriam, quia quantum est in se, paratus est omnibus
dare. Ergo quicumque habet gratiam, de necessitate habebit gloriam ; et
sic aliquis praescitus habebit gloriam ; et erit praedestinatus ;
et sic idem quod prius. Praeterea, quicumque praeparat se ad gratiam sufficienter, habet
gratiam. Sed aliquis praescitus potest se ad gratiam praeparare. Ergo potest
habere gratiam. Sed quicumque habet gratiam, potest perseverare in illa. Ergo
praescitus potest usque ad mortem in gratia perseverare, et sic fieri
praedestinatus, ut videtur ; et sic idem quod prius. Sed dicebat,
quod praescitum mori sine gratia, est necessarium necessitate conditionata,
quamvis non absoluta. – Contra, omnis necessitas carens principio et fine, et
continuata in medio, est simplex et absoluta, et non conditionata. Sed talis
est necessitas praescientiae, cum sit aeterna. Ergo est simplex, et non conditionata. Praeterea,
quolibet numero finito potest esse aliquis maior. Sed numerus praedestinatorum
est finitus. Ergo eo potest esse aliquis maior : ergo non est certus. Praeterea, cum
bonum sit communicativum sui, infinita bonitas non debet terminum ponere suae
communicationi. Sed praedestinatis divina bonitas se maxime communicat. Ergo
non est eius statuere certum praedestinatorum numerum. Praeterea,
sicut factio rerum est ex voluntate divina, ita et hominum praedestinatio.
Sed Deus plura potest facere quam fecit : subest enim ei, cum voluerit, posse, ut dicitur Sap. XII, 18.
Ergo similiter non tot praedestinat quin plures possit praedestinare ;
et sic idem quod prius. Praeterea,
quidquid Deus potuit, adhuc potest. Sed Deus potuit ab aeterno illum
praedestinare quem non praedestinavit. Ergo modo etiam potest eum
praedestinare, et sic potest fieri additio numero praedestinatorum. Praeterea, in
omnibus potentiis quae non sunt determinatae ad unum, quod potest esse,
potest non esse. Sed potentia praedestinantis ad praedestinatum, et potentia
praedestinati ad consequendum praedestinationis effectum sunt huiusmodi, quia
et praedestinans voluntate praedestinat, et praedestinatus voluntate effectum
praedestinationis consequitur. Ergo praedestinatus potest esse non praedestinatus,
et non praedestinatus potest esse praedestinatus ; ergo idem quod prius. Praeterea, Luc.
V, 6, super illud : rumpebatur
autem rete eorum, dicit Glossa [ordin.,
ibid.] : in Ecclesia circumcisionis
rumpitur rete, quia non tot intrant de Iudaeis, quot apud (Deum ad) vitam
erant praeordinati. Ergo numerus praedestinatorum potest diminui, et ita
non est certus. Sed contra.
Dicit Augustinus in libro de Correctione et Gratia [cap. 13] : certus est praedestinatorum numerus, qui
nec augeri potest nec minui. Praeterea,
Augustinus in Enchiridio [cap. 29], dicit : superna Ierusalem mater nostra, civitas Dei, nulla civium suorum
numerositate fraudabitur, aut uberiori etiam copia fortasse regnabit. Sed
cives illius civitatis sunt praedestinati. Ergo praedestinatorum numerus non
potest augeri nec minui, et ita est certus. Praeterea, quicumque
est praedestinatus, ab aeterno est praedestinatus. Sed quod est ab aeterno,
est immutabile ; et quod non fuit ab aeterno, nunquam potest esse
aeternum. Ergo ille qui non est praedestinatus, non potest esse
praedestinatus, nec e contrario. Praeterea,
omnes praedestinati post resurrectionem erunt cum corporibus suis in caelo
Empyreo. Sed locus ille finitus est, cum omne corpus sit finitum : duo
etiam glorificata corpora, ut communiter dicitur, non possunt esse simul.
Ergo oportet esse determinatum praedestinatorum numerum. Responsio.
Dicendum, quod circa hanc quaestionem quidam ita distinxerunt dicentes, quod
numerus praedestinatorum certus est, si loquamur de numero numerante, sive de
numero formaliter ; non autem est certus, si loquamur de numero numerato,
sive materialiter accepto ; puta, si diceretur, quod certum est esse centum
praedestinatos, non autem est certum qui centum sint. Et istud dictum occasionem
sumere videtur ex verbo Augustini supra inducto [De corrept. et grat., cap. 13], in quo innuere videtur quod
unus amittere possit, et alius accipere praedestinatam coronam, numero tamen
praedestinatorum nullatenus variato. Sed si haec
opinio loquatur de certitudine per comparationem ad causam primam, scilicet
Deum praedestinantem, omnino apparet absurda : ipse enim Deus habet
certam cognitionem de numero praedestinatorum et formali et materiali :
scit enim quot et qui sint salvandi, et utrumque infallibiliter ordinat, ut
sic, quantum ex parte Dei est, respectu utriusque numeri inveniatur certitudo
non solum cognitionis, sed etiam ordinis. Sed si loquamur de certitudine
numeri praedestinatorum per comparationem ad causam proximam salutis humanae,
ad quam praedestinatio ordinatur, non erit idem iudicium de numero formali et
materiali. Numerus enim materialis aliquo modo subiacet voluntati humanae,
quae est variabilis, inquantum salus uniuscuiusque est sub libertate arbitrii
constituta, sicut sub causa proxima ; et sic numerus materialis aliquo
modo certitudine caret. Sed numerus formalis nullo modo cadit sub voluntate
humana, eo quod nulla voluntas se extendit per modum causalitatis alicuius ad
totam integritatem numeri praedestinatorum ; et ideo numerus formalis remanet
omnibus modis certus. Et sic potest praedicta distinctio sustineri, ut tamen
simpliciter concedatur, quod uterque numerus ex parte Dei certitudinem habet. Sciendum tamen
est quod numerus praedestinatorum secundum hoc dicitur esse certus, quod
additionem vel diminutionem non patitur. Secundum autem hoc pateretur additionem,
si aliquis praescitus posset praedestinatus fieri, quod esset contra certitudinem
praescientiae vel reprobationis ; secundum hoc autem posset diminui, si
aliquis praedestinatus posset effici non praedestinatus, quod est contra
certitudinem praedestinationis. Et sic patet quod certitudo numeri
praedestinatorum colligitur ex duplici certitudine : scilicet ex
certitudine praedestinationis, et certitudine praescientiae vel
reprobationis. Sed hae duae certitudines differunt : quia certitudo praedestinationis
est certitudo cognitionis et ordinis, ut dictum est, certitudo autem
praescientiae est certitudo cognitionis tantum. Non enim Deus praeordinat ad
peccandum homines reprobos, sicut praedestinatos ordinat ad merendum. Ad primum ergo
dicendum, quod auctoritas illa est intelligenda non de numero
praedestinatorum, sed de numero eorum qui sunt in statu praesentis
iustitiae ; quod patet ex interlineari [Glossa interlin. super Deut. I, 11], quae ibi dicit : numero et merito. Numerus autem iste
et augetur et minuitur, quamvis praefinitio Dei, qua etiam istum numerum
praediffinit, nunquam fallatur. Diffinit enim quod uno tempore sint plures et
alio pauciores ; vel etiam diffinit per modum sententiae aliquem certum
numerum secundum rationes inferiores convenientem, quae definitio mutari
potest ; sed praediffinit alium per modum consilii secundum rationes superiores ;
et haec praefinitio invariabilis est, quia ut dicit Gregorius [Moral. XVI, 10] : Deus mutat sententiam, sed non consilium. Ad secundum
dicendum, quod nulla praeparatio disponit ad habendam aliquam perfectionem
nisi suo tempore ; sicut naturalis complexio disponit puerum ad hoc quod
sit fortis vel sapiens, non quidem tempore pueritiae, sed tempore perfectae aetatis.
Tempus autem habendi gratiam est simul cum tempore praeparationis
naturae ; unde non potest inter utrumque aliquod impedimentum intercidere ;
et sic in quocumque invenitur praeparatio naturae, invenitur et gratia. Sed
tempus habendi gloriam non est simul cum tempore gratiae ; unde inter
utrumque potest medium impedimentum intercidere ; et propter hoc non est
necessarium quod praescitus qui habet gratiam, sit habiturus gloriam. Ad tertium
dicendum, quod non est neque ex defectu gratiae neque ex defectu dantis gloriam,
quod habens gratiam gloria privetur, sed ex defectu recipientis, in quo
impedimentum intervenit. Ad quartum
dicendum, quod ex hoc ipso quod ponitur aliquis esse praescitus, ponitur non
habiturus finalem gratiam, cum cognitio Dei feratur ad res futuras sicut
super praesentia, ut alibi dictum est ; et ideo, sicut huic quod est non
esse habiturum finalem gratiam, est incompossibile hoc quod est eundem esse
habiturum finalem gratiam quamvis in se sit possibile, ita est incompossibile
ei quod est esse praescitum, quamvis in se sit possibile. Ad quintum
dicendum, quod non est defectus ex divina scientia, quin scitum a Deo sit simpliciter
necessarium, sed est defectus ex causa proxima. Aeternitatem autem, ut sit
sine principio et fine durans in medio, habet praedicta necessitas ex divina
scientia, quae aeterna est, non ex causa proxima, quae est temporalis et mutabilis. Ad sextum
dicendum, quod quamvis de ratione finiti numeri non sit quin possit esse eo
aliquis maior, tamen hoc potest esse ex aliquo alio, scilicet ex immobilitate
divinae praescientiae, ut in proposito apparet ; sicut quod aliqua
quantitate in rebus naturalibus accepta, non possit alia maior inveniri, non
est ex ratione quantitatis, sed ex condicione rei naturalis. Ad septimum
dicendum, quod bonitas divina non communicat seipsam nisi secundum ordinem
sapientiae ; hic est enim optimus communicandi modus. Ordo autem divinae
sapientiae requirit ut omnia sint facta in numero et pondere et mensura, ut
dicitur Sap. XI, 21 ; et ideo convenit divinae bonitati ut sit certus
praedestinatorum numerus. Ad octavum
dicendum, quod, sicut ex dictis patet, quamvis de quolibet absolute concedi
posset quod Deus potest eum praedestinare vel non praedestinare, tamen
supposito quod praedestinaverit, non potest non praedestinare, vel e
contrario, quia non potest esse mutabilis. Et ideo dicitur communiter quod
haec : Deus potest non praedestinatum praedestinare, vel praedestinatum
non praedestinare ; in sensu composito est falsa sed in diviso est vera.
Et propter hoc omnes illae locutiones quae sensum compositum implicant, sunt
falsae simpliciter. Unde non est concedendum quod numero praedestinatorum
possit fieri additio vel subtractio, quia additio praesupponit illud cui
additur, et subtractio illud a quo subtrahitur ; et eadem ratione non
potest concedi quod Deus possit plures praedestinare quam praedestinet, vel
pauciores. Nec est simile quod inducitur de factione, quia factio est actus
quidam qui terminatur ad effectum exterius ; et ideo quod Deus facit
primo, et post non facit aliquid, non ostendit aliquam mutationem in ipso,
sed in effectu solum. Sed praedestinatio et praescientia, et huiusmodi sunt
actus intrinseci, in quibus non posset esse variatio sine variatione
Dei ; et ideo nihil quod ad variationem horum actuum pertineat concedi
debet. Ad nonum autem
et decimum patet responsio per haec quia procedunt de potentia absoluta, non
facta aliqua praesuppositione de praedestinatione facta vel non facta. Ad undecimum
dicendum, quod Glossa illa intelligenda est hoc modo quod non intrant tot de
Iudaeis, quot sunt omnes qui sunt praeordinati ad vitam, quia non soli Iudaei
sunt praedestinati. Vel potest dici, quod non loquitur de praeordinatione
praedestinationis, sed praeparationis, qua per legem disponebantur ad vitam.
Vel potest dici, quod non intraverunt tot in primitiva Ecclesia, quia cum plenitudo gentium intraverit, tunc et
omnis Israel salvus fiet [Rom. XI, 25-26] in Ecclesia finali. |
(Quinto quaeritur utrum praedestinatis sit certa sua
praedestinatio.)
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Il
semble que oui. 1°
Comme il est dit en I Jn 2, 27 :
« l’onction nous enseigne sur toutes choses » et cela s’entend de
tout ce qui regarde le salut. Or la prédestination regarde au plus haut point
le salut, car elle en est la cause. L’onction reçue rend donc tous les hommes
certains au sujet de leur prédestination. 2° Il
convient à la divine bonté, à laquelle il appartient de tout faire de la
meilleure façon, de conduire les hommes à la récompense de la meilleure
façon. Or la meilleure façon semble être
que chacun soit certain de sa récompense. Chacun de ceux qui doivent parvenir à la récompense est donc rendu certain
qu’il y parviendra ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 3° Tous
ceux que le chef d’armée inscrit pour le mérite du combat, il les inscrit
aussi pour la récompense ; de la sorte, de même qu’ils sont certains du
mérite, ainsi sont-ils certains de la récompense. Or les hommes sont certains
d’être dans l’état de mériter. Ils sont donc également certains qu’ils parviendront
à la récompense. Et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. En sens
contraire : Il est
dit en Eccl. 9, 1 :
« Personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine. » Réponse
: Il
n’est pas inconcevable que la prédestination de quelqu’un lui soit révélée ; mais suivant
la loi commune, il ne convient pas qu’elle soit révélée à tous, pour deux raisons.
La première d’entre elles peut se prendre du côté de ceux qui ne sont pas
prédestinés. En effet, si à tous les prédestinés leur prédestination était
ainsi connue, alors il serait certain pour tous les non-prédestinés qu’ils ne
sont pas prédestinés, du fait même qu’ils ne se sauraient pas
prédestinés ; et cela les amènerait d’une certaine façon au désespoir.
La deuxième raison peut se prendre du côté des prédestinés eux-mêmes. En
effet, la sécurité engendre la négligence. Or, s’ils étaient certains de leur
prédestination, ils seraient sûrs de leur salut ; et ainsi, ils ne
mettraient pas tant d’application à éviter les mauvaises [actions]. Et pour
cette raison, la divine providence a salutairement ordonné que les hommes
ignorent leur prédestination ou leur réprobation. Réponse
aux objections : 1°
Lorsqu’il est dit que l’onction enseigne sur tout ce qui regarde le salut, il
faut entendre cela des choses dont la connaissance regarde le salut, non de
toutes celles qui en elles-mêmes regardent le salut. Or la connaissance de la
prédestination n’est pas nécessaire au salut, même si la prédestination
elle-même est nécessaire. 2° Ce
ne serait pas une façon convenable de donner la récompense que d’assurer
d’une certitude absolue la possession de
la récompense ; mais la façon convenable est qu’à celui pour qui
l’on prépare la récompense, l’on donne une certitude conditionnée, c’est-à-dire qu’il y
parviendra sauf s’il s’en détache. Et une telle certitude est infusée à tout
prédestiné par la vertu d’espérance. 3° L’on ne peut même pas
savoir avec certitude si l’on est en état de mériter, quoique l’on puisse
l’estimer avec probabilité à partir de conjectures. En effet, les habitus ne
peuvent jamais être connus que par les actes. Or les actes des vertus
gratuites ont la plus grande ressemblance avec les actes des vertus acquises,
de sorte que l’on ne peut facilement avoir la certitude de la grâce par ce
genre d’actes, à moins peut-être qu’une révélation ne nous en donne la certitude
par un privilège spécial. En outre, dans le combat temporel, celui qui est inscrit
pour le combat par le chef d’armée n’est assuré de la récompense que sous une
condition, car « seul obtient la couronne celui qui a lutté selon les
règles ». |
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Et videtur quod
sic. Quia, ut
dicitur I Ioan. cap. II, 27 : unctio
docet nos de omnibus : et
intelligitur de omnibus pertinentibus ad salutem. Sed praedestinatio maxime
pertinet ad salutem, quia est causa salutis. Ergo per unctionem acceptam
omnes homines certi redduntur de sua praedestinatione. Praeterea, divinae bonitati convenit, cuius est omnia optimo modo
facere, ut homines optimo modo ducat ad praemium. Sed optimus modus videtur
ut unusquisque sit certus de suo praemio. Ergo unusquisque certus redditur,
quod ad praemium perveniet, qui illuc est perventurus ; et sic idem quod
prius. Praeterea, dux
exercitus omnes quos adscribit ad meritum pugnae, adscribit etiam ad praemium ;
ut sicut sunt certi de merito, sic sint certi de praemio. Sed homines certi
sunt quod sint in statu merendi. Ergo et certi sunt quod ad praemium pervenient.
Et sic idem quod prius.Sed contra, est quod dicitur Eccle. IX, 1 : nemo scit utrum dignus odio vel amore sit. Responsio.
Dicendum, quod non est inconveniens alicui suam praedestinationem revelari :
sed secundum legem communem non est conveniens ut omnibus reveletur, duplici
ratione. Quarum prima potest sumi ex parte eorum qui non sunt praedestinati.
Si enim omnibus praedestinatis sua praedestinatio sic nota esset, tunc
omnibus non praedestinatis certum esset se praedestinatos non esse, ex hoc
ipso quod se praedestinatos nescirent ; et hoc quodammodo eos in desperationem
induceret. Secunda ratio potest sumi ex parte ipsorum praedestinatorum.
Securitas enim negligentiam parit. Si autem certi essent de sua praedestinatione,
securi essent de sua salute ; et ita non tantam sollicitudinem apponerent
ad mala vitanda. Et propter hoc a divina providentia salubriter est ordinatum
ut homines suam praedestinationem vel reprobationem ignorent. Ad primum ergo
dicendum, quod cum dicitur, quod unctio docet de omnibus pertinentibus ad
salutem, intelligendum est de illis quorum cognitio ad salutem pertinet, non
de omnibus quae secundum se ad salutem pertinent. Cognitio
autem praedestinationis non est necessaria ad salutem, etsi ipsa praedestinatio
sit necessaria. Ad secundum
dicendum, quod non esset conveniens modus dandi praemium, certificare de
praemio habendo certitudine absoluta ; sed conveniens modus est ut illi
cui prae- mium
praeparatur, detur certitudo conditionata ;
hoc est quod perveniet, nisi ex ipso deficiat. Et talis certitudo unicuique
praedestinato per virtutem spei infunditur. Ad tertium
dicendum, quod etiam hoc non potest esse alicui per certitudinem notum utrum
sit in statu merendi, quamvis ex aliquibus coniecturis hoc possit
probabiliter existimare. Habitus enim nunquam possunt cognosci nisi per
actus. Actus autem virtutum gratuitarum habent maximam similitudinem cum
actibus virtutum acquisitarum, ut non possit de facili per huiusmodi actus
certitudo de gratia haberi, nisi forte per revelationem inde certificetur
aliquis ex speciali privilegio. Et praeterea in pugna saeculari ille qui est
a duce exercitus adscriptus ad pugnam, non certificatur de praemio nisi sub
conditione, quia non coronabitur, nisi
qui legitime certaverit. |
(Sexto quaeritur utrum praedestinatio possit iuvari precibus
sanctorum.)
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Il
semble que non. 1° Il
appartient au même d’être aidé et d’être empêché. Or la prédestination ne
peut être empêchée. Elle ne peut donc pas non plus être aidée par quelqu’un. 2° Si,
que l’on pose ou que l’on enlève une chose, une autre n’en a pas moins son
effet, alors c’est que la première ne l’aide pas. Or il est nécessaire que la
prédestination ait son effet, puisqu’elle ne peut faillir, et cela, qu’une
prière soit faite ou non. La prédestination n’est donc pas aidée par les
prières. 3° Rien
d’éternel n’est précédé par quelque chose de temporel. Or la prière est temporelle,
mais la prédestination, éternelle. La prière ne peut donc pas précéder la
prédestination, et ainsi, elle ne peut pas non plus l’aider. 4° Les
membres du Corps mystique portent en eux la ressemblance du corps naturel,
comme cela est clair en I Cor. 12, 12 sqq.
Or un membre, dans le corps naturel, n’acquiert pas sa perfection par un
autre. Donc dans le Corps mystique non plus. Or les membres du Corps mystique
sont surtout rendus parfaits par les effets de la prédestination. Un homme
n’est donc pas aidé par les prières d’un autre à obtenir les effets de la
prédestination. En sens
contraire : 1) Il
est dit en Gen. 25, 21 :
« Isaac pria le Seigneur pour son épouse Rébecca, parce qu’elle était
stérile ; et le Seigneur l’exauça, donnant à Rébecca la vertu de
concevoir. » Et de cette conception naquit Jacob, qui avait été
prédestiné de toute éternité ; et jamais la prédestination n’eût été
accomplie, s’il n’avait pas vu le jour. Or cela fut obtenu par la prière
d’Isaac ; la prédestination est donc aidée par les prières des saints. 2) Dans
un certain sermon sur la conversion de saint Paul, on lit ces paroles adressées
à ce dernier comme de la bouche du Seigneur :
« J’avais disposé dans mon esprit de te perdre si mon serviteur Étienne
n’avait pas prié pour toi. » La prière de saint Étienne a donc délivré
saint Paul de la réprobation ; c’est donc aussi grâce à cette prière
qu’il a été prédestiné ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que
ci-dessus. 3) Quelqu’un
peut mériter pour un autre la première grâce. Donc, pour la même raison, la
grâce finale aussi. Or quiconque a la grâce finale est prédestiné. On peut
donc être aidé par les prières d’un autre pour être prédestiné. 4)
Saint Grégoire [le Grand] a prié pour Trajan, et
l’a délivré de l’enfer, comme le raconte saint Jean Damascène dans un certain
sermon sur les morts ;
et ainsi, il semble qu’il ait été délivré de la société des réprouvés par les
prières de saint Grégoire ; nous retrouvons donc la même conclusion que
ci-dessus. 5) Les
membres du Corps mystique sont semblables aux membres du corps naturel. Or un
membre est aidé par un autre, dans le corps naturel. Donc dans le Corps mystique
également ; et nous retrouvons ainsi la même conclusion que ci-dessus. Réponse : Que la
prédestination soit aidée par les prières des saints, cela
peut se comprendre de deux façons. D’abord, en ce sens que les prières des
saints aident à ce que quelqu’un soit prédestiné ; et cela ne peut être
vrai ni des prières telles qu’elles existent dans leur nature propre, car
elles sont temporelles, au lieu que la prédestination est éternelle ; ni
non plus en tant qu’elles existent dans la prescience de Dieu, car la
prescience des mérites, les siens propres ou ceux d’autrui, n’est pas cause
de prédestination, comme on l’a dit. Ensuite, que la prédestination soit
aidée par les prières des saints, cela peut se comprendre en ce sens que la
prière aide à obtenir l’effet de la prédestination, comme quelqu’un est aidé
par un instrument au moyen duquel il parfait son œuvre ; et c’est en ces
termes que tous ceux qui ont admis une providence de Dieu sur les réalités humaines
ont cherché à résoudre cette question. Mais ils ont déterminé diversement
leurs positions. Certains,
en effet, considérant l’immuabilité de l’ordination divine, prétendirent que
la prière et le sacrifice, ou des choses de ce genre, ne peuvent nullement
être utiles. Et ce fut, dit-on, l’opinion des épicuriens, qui disaient
que tout arrivait immuablement par la disposition des corps supérieurs,
qu’ils appelaient des dieux. D’autres ont affirmé que les sacrifices et les
prières sont efficaces dans la mesure où, par de telles choses, la préordination
de ceux à qui il revient de disposer des actes humains est changée. Et ce
fut, dit-on, l’opinion des stoïciens, qui soutenaient que toutes les réalités
étaient gouvernées par certains esprits, qu’ils appelaient des dieux ;
et lorsque ces derniers avaient prédéfini quelque chose, l’on pouvait obtenir
par des prières et des sacrifices qu’une telle définition soit changée, une
fois apaisés les esprits des dieux, comme ils disaient. Et c’est à cet avis
que semble presque se ranger Avicenne à la fin de sa Métaphysique : en effet, il affirme que tout ce qui
est opéré dans les affaires humaines, dont le principe est la volonté
humaine, se ramène aux volontés des âmes célestes. Car il prétend que les
corps célestes sont animés et que, de même que le corps céleste a une
influence sur le corps humain, de même les âmes célestes, selon
lui, ont une influence sur les âmes humaines, et que de leur imagination
s’ensuit ce qui advient dans les réalités inférieures de ce monde. Et ainsi,
selon lui, les sacrifices et les prières sont efficaces pour que de telles
âmes conçoivent ce que nous voulons qu’il advienne. Mais de telles positions
sont étrangères à la foi ; car la première position détruit la liberté
de l’arbitre, tandis que la seconde détruit la certitude de la prédestination. Voilà
pourquoi il faut répondre autrement, en disant que la prédestination n’est
jamais changée ; mais cependant, les prières et les autres bonnes œuvres
sont efficaces pour obtenir l’effet de la prédestination. Car en n’importe
quel ordre de causes, il faut envisager non seulement la relation de la cause
première à l’effet, mais aussi la relation de la cause seconde à l’effet, et
la relation de la cause première à la seconde, car la cause seconde n’est
ordonnée à l’effet que par l’ordination de la cause première. En effet, la
cause première donne à la seconde d’influer sur son effet, comme cela est
clair au livre des Causes. Je dis, par conséquent, que l’effet de la
prédestination est le salut de l’homme, qui procède d’elle comme de la cause
première ; mais il peut avoir de nombreuses autres causes prochaines
quasi instrumentales, qui sont ordonnées par la divine prédestination au
salut de l’homme, comme les instruments sont appliqués par l’ouvrier à la
réalisation de l’effet de l’art. Donc, de même que la prédestination a pour
effet que tel homme soit sauvé, de même elle a pour effet qu’il soit sauvé
par les prières d’un tel ou par tels mérites. Et
c’est ce que saint Grégoire dit au premier livre des Dialogues : « Les choses que réalisent les
saints en priant sont prédestinées de telle sorte qu’elles soient obtenues
par des prières » ;
pour cette raison, comme dit Boèce au cinquième livre sur la Consolation : « les prières, quand elles sont
droites, ne peuvent être inefficaces ». Réponse
aux objections : 1° Il
n’est rien qui puisse anéantir l’ordre de la prédestination, et c’est
pourquoi il ne peut être empêché ; mais nombreuses sont les choses qui
sont soumises à l’ordre de la prédestination comme des causes intermédiaires ;
et l’on dit qu’elles aident la prédestination, de la façon susdite. 2° Dès
lors qu’il est prédestiné que tel homme soit sauvé par telles prières, les
prières ne peuvent être enlevées qu’une fois ôtée la prédestination ; et
de même le salut de l’homme, qui est l’effet de la prédestination. 3° Cet
argument montre que la prière n’aide pas la prédestination comme une
cause ; et il faut accorder ce point. 4° Les
effets de la prédestination, qui sont la grâce et la gloire, ne se comportent
pas à la façon d’une perfection première, mais à la façon d’une perfection
seconde. Or
les membres du corps naturel, bien qu’ils ne s’aident pas mutuellement à
obtenir les perfections premières, s’aident cependant entre eux quant aux
perfections secondes ; et il y a même dans le corps un membre qui, formé
en premier, aide à la formation des autres membres, et c’est le cœur ;
l’argument s’appuie donc sur une prémisse fausse. Réponse
aux objections en sens contraire : 1) Nous
l’accordons. 2)
Saint Paul ne fut jamais réprouvé suivant la
disposition du conseil divin, qui est immuable, mais seulement suivant la
disposition de la sentence divine, qui dépend des causes inférieures,
lesquelles sont parfois changées. Il ne s’ensuit donc pas que la prière fut
la cause de la prédestination, mais seulement qu’elle aida à l’effet de la
prédestination. 3) Bien
que la prédestination et la grâce finale soient convertibles, il n’est
cependant pas nécessaire que tout ce qui est cause de la grâce finale, de
quelque façon que ce soit, soit également cause de la prédestination, ainsi
qu’il ressort de ce qu’on a dit précédemment. 4) Bien
que Trajan fût dans le lieu des réprouvés, cependant il
n’était pas réprouvé au sens absolu du terme ; car il était prédestiné
qu’il serait sauvé par les prières de saint Grégoire. 5) Nous l’accordons. |
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Et videtur quod
non. Quia eiusdem est adiuvari et impediri. Sed praedestinatio non potest impediri.
Ergo nec aliquo adiuvari. Praeterea,
illud quo posito vel remoto nihilominus alterum habet suum effectum, non
iuvat ipsum. Sed praedestinatio oportet quod suum effectum habeat, cum falli
non possit : sive oratio fiat, sive non fiat. Ergo praedestinatio
orationibus non iuvatur. Praeterea, nullum
aeternum praeceditur ab aliquo temporali. Sed oratio est temporalis,
praedestinatio autem aeterna. Ergo praedestinationem oratio praecedere non
potest, et ita nec eam adiuvare. Praeterea, membra corporis mystici gerunt in se similitudinem membrorum
corporis naturalis, ut patet I Corinth., cap. XII, 12 ss. Sed unum membrum in
corpore naturali non acquirit perfectionem suam per alterum. Ergo nec in
corpore mystico. Sed membra corporis mystici maxime perficiuntur per
praedestinationis effectus. Ergo unus homo non iuvatur ad effectus
praedestinationis consequendos precibus alterius. Sed contra. Est quod dicitur Genes. Cap. XXV, 21 : quod Isaac rogavit Dominum pro Rebecca uxore
sua, eo quod sterilis esset ;
qui exaudivit eum, et dedit conceptum Rebeccae ; et ex illo conceptu natus est Iacob, qui ab aeterno
praedestinatus fuerat ; nec unquam fuisset praedestinatio impleta, nisi
natus fuisset. Quod oratione Isaac est impetratum ; ergo praedestinatio
orationibus iuvatur. Praeterea, in quodam sermone de conversione sancti Pauli legitur quasi
ex persona Domini dicentis ad Paulum : disposui in mente mea perdere te nisi Stephanus servus meus orasset
pro te ; ergo oratio
Stephani Paulum a reprobatione liberavit ; ergo et per eam est praedestinatus ;
et sic idem quod prius. Praeterea, aliquis potest alicui mereri primam gratiam. Ergo eadem
ratione et gratiam finalem. Sed quicumque gratiam finalem habet, est praedestinatus.
Ergo aliquis potest iuvari orationibus alterius ad hoc quod sit praedestinatus. Praeterea, Gregorius oravit pro Traiano, et eum ab Inferno liberavit,
ut Damascenus narrat in quodam sermone de mortuis [De his qui in fide dorm., n. 16] ; et ita videtur quod
ipse liberatus sit a societate reproborum orationibus Gregorii ; et sic
idem quod prius. Praeterea, membra corporis mystici sunt similia membris corporis naturalis.
Sed membrum unum iuvatur per alterum in corpore naturali. Ergo etiam in
corpore mystico ; et sic idem quod prius. Responsio. Dicendum, quod praedestinationem iuvari precibus sanctorum
dupliciter potest intelligi. Uno modo, quod orationes sanctorum iuvent ad hoc
quod aliquis praedestinetur ; et hoc non potest esse verum neque de
orationibus secundum quod in propria natura existunt, quia temporales sunt,
praedestinatio autem aeterna ; neque etiam secundum quod existunt in Dei
praescientia, quia praescientia meritorum vel propriorum vel alienorum non
est praedestinationis causa, ut supra dictum est. Alio modo potest intelligi
praedestinationem precibus sanctorum iuvari, quod oratio iuvet ad consequendum
praedestinationis effectum, sicut aliquis iuvatur instrumento, quo suum opus
perficit ; et sic est inquisitum de hac quaestione ab omnibus qui Dei
providentiam circa res humanas posuerunt ; sed diversimode est ab eis
determinatum. Quidam enim,
attendentes immobilitatem divinae ordinationis, posuerunt quod oratio vel
sacrificium vel huiusmodi in nullo prodesse potest. Et haec dicitur fuisse
Epicureorum opinio, qui omnia immobiliter evenire dicebant ex dispositione
superiorum corporum, quae deos nominabant. Alii autem dixerunt, quod secundum
hoc sacrificia et orationes valent, quia per huiusmodi mutatur praeordinatio
eorum ad quos pertinet disponere de actibus humanis. Et haec dicitur fuisse
opinio Stoicorum, qui ponebant res omnes regi quibusdam spiritibus, quos deos
vocabant ; et cum ab eis esset aliquid praedefinitum, orationibus et
sacrificiis poterat obtineri ut talis definitio mutaretur, placatis deorum
animis, ut dicebant. Et in istam sententiam
quasi videtur incidisse Avicenna in fine suae Metaph. [X, 1] : ponit
enim omnia quae aguntur in rebus humanis, quorum principium est voluntas
humana, reducuntur in voluntates animarum caelestium. Ponit enim, corpora caelestia
esse animata ; et sicut corpus caeleste habet influentiam super corpus humanum,
ita animae caelestes, secundum eum, habent influentiam super animas humanas,
et quod ad earum imaginationem sequuntur ea quae in his inferioribus
eveniunt. Et ideo sacrificia et orationes valent, secundum eum, ad hoc quod
huiusmodi animae concipiant ea quae nobis volumus evenire. Sed istae
positiones a fide sunt alienae ; quia prima positio tollit libertatem
arbitrii, secunda autem tollit praedestinationis certitudinem. Et ideo aliter dicendum est quod praedestinatio divina nunquam mutatur ;
sed tamen orationes et alia bona opera valent ad consequendum
praedestinationis effectum. In quolibet enim ordine causarum, attendendus est
non solum ordo primae causae ad effectum, sed etiam ordo causae secundae ad effectum,
et ordo causae primae ad secundam, quia causa secunda non ordinatur ad effectum
nisi ex ordinatione causae primae. Causa enim prima dat secundae quod influat
super effectum suum, ut patet in libro de Causis [comm. 1]. Dico igitur,
quod praedestinationis effectus est salus humana, quae ab ea procedit sicut a
causa prima ; sed eius possunt esse multae causae aliae proximae quasi
instrumentales, quae sunt ordinatae a divina praedestinatione ad salutem
humanam, sicut instrumenta applicantur ab artifice ad effectum artis
explendum. Unde, sicut praedestinationis divinae est effectus quod iste
salvetur, ita et quod per orationes talis vel per talia merita salvetur. Et hoc est quod Gregorius
dicit in I libro Dialogorum [cap. 8] : Ea quae sancti viri orando efficiunt, ita praedestinata sunt, ut precibus
obtineantur ; propter
quod, ut dicit Boetius in libro V de Consolatione [prosa 6] : preces, cum rectae sunt, inefficaces esse
non possunt. Ad primum
igitur dicendum, quod nihil est quod ordinem praedestinationis possit
infringere, et ideo impediri non potest ; sed multa sunt quae ordini
praedestinationis subiacent ut causae mediae ; et ista dicuntur iuvare
praedestinationem, modo praedicto. Ad secundum
dicendum, quod ex quo praedestinatum est quod talis orationibus talibus
salvetur, non possunt orationes removeri nisi praedestinatione remota ;
sicut nec salus humana, quae est praedestinationis effectus. Ad tertium
dicendum, quod ratio illa procedit quod oratio non iuvet praedestinationem
quasi causa ; et hoc concedendum est. Ad quartum
dicendum, quod effectus praedestinationis, qui sunt gratia et gloria, non se
habent per modum perfectionis primae, sed per modum perfectionis secundae.
Membra autem corporis naturalis, quamvis non iuventur ab invicem in
perfectionibus primis consequendis, iuvantur tamen invicem, quantum ad
perfectiones secundas ; et est etiam aliquod membrum in corpore quod
primo formatum iuvat ad formationem aliorum membrorum, scilicet cor ;
unde ratio procedit ex falso. Ad primum autem in contrarium concedimus. Ad secundum dicendum, quod Paulus nunquam fuit reprobatus secundum
dispositionem divini consilii, quod est immutabile ; sed solum secundum
dispositionem divinae sententiae quae accipitur secundum inferiores causas,
quae quandoque mutantur. Unde non sequitur quod oratio fuerit praedestinationis causa, sed quod
iuverit solum ad praedestinationis effectum. Ad tertium
dicendum, quod quamvis praedestinatio et gratia finalis convertantur, tamen
non oportet quod quidquid est causa gratiae finalis, quocumque modo, sit
etiam causa praedestinationis, sicut patet ex supra dictis. Ad quartum
dicendum, quod quamvis Traianus esset in loco reproborum, non tamen erat
simpliciter reprobatus ; praedestinatum enim erat quod precibus Gregorii
salvaretur. Quintum
concedimus. |
J
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LA QUESTION PORTE SUR LE LIVRE DE VIE. Article 1 : Le livre de vie est-il quelque chose
de créé ? Article 2 : En Dieu, le mot « livre »
se dit-il essentiellement ou personnellement ? |